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13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 09:14
Aurores australes

 " Le Rouge-Emoi "

   Les Hemmes d' Oye

 Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

                

                                                                                            Le 12 Février 2018

 

 

 

   Chère Solveig, il ne fait aucun doute que cette expression « Aurores australes » ne manquera de t’interroger. On parle bien plutôt, surtout du côté de chez toi, « d’aurores boréales ». Mais qu’il me soit permis, ici, de procéder par antinomie. C’est souvent le moyen par lequel rendre les choses plus évidentes, palpables en quelque sorte : le noir par rapport au blanc, l’ombre au regard de la lumière, l’infiniment petit et son vis-à-vis, l’infiniment grand. Et le tumulte des oppositions n’en finirait jamais. N’est-on, soi-même, l’envers de quelque autre Existant qui, volontiers, pourrait nous envisager comme son propre négatif ? Les choses sont si étranges, si variées sous des latitudes si étendues que, jamais, l’on n’en peut saisir la dimension extrêmement ouverte, toujours disponible au voyage de l’esprit.

   Et puisqu’il s’agit de nomadisme, que je te dise l’immense éloignement qui me sépare de toi, de ces terres nordiques à la belle fascination. Tu es donc une Fille Boréale, alors que je ne suis que ton reflet Austral, une simple réplique à ta voix, un mirage s’allumant dans la nuit de tes songes. Afin que l’altérité trouve ses exactes assises, il faut le lointain, non le proche. Ce dernier, le près, l’à-portée-de-main,  s’usent toujours d’être devenus le familier, le banal, l’icône décolorée par de trop insistants regards. Si, de mes aurores australes, je t’aperçois, c’est à l’aune de ta continuelle disparition. Demeure en ta distance, la plus sûre de nos rencontres.

   L’objet de ma correspondance, en ce jour de fin d’hiver, d’abord prendre de tes nouvelles, ensuite te parler d’une image qui, tard dans la nuit, m’a tenu éveillé. Je crois avoir été cet enfant derrière la vitrine magique où scintillaient les feux de son insatiable vouloir. Il est des visions qui s’incrustent à même la densité de l’âme, y forent un puits et c’est depuis cet étrange sans fond que nous interrogeons ce qui, soudain, est venu à nous. Jamais nous n’avons de terre ferme où poser nos certitudes lorsque l’effleurement d’une poésie vient s’immiscer dans le cours de nos pensées. Tout flotte infiniment, tels les rubans, précisément, des aurores boréales. Peut-on au moins décrire un tel phénomène, l’affubler de prédicats, insuffler en son évanescente matière plus qu’une manière de songe-creux, lequel a plus affaire à lui-même qu’au monde alentour ?

   A cette simple évocation, voici ce qui se présente. Une plaine de neige blanche, les triangles, de loin en loin, de sombres résineux. La ligne d’horizon des arbres, basse, infiniment « terrestre ». A l’opposé de cette pesanteur, un élan dans le ciel, une tornade vert-émeraude qui semble tirer sa lumière de sa propre énergie, des stries la parcourent, des vagues s’y animent, des flux en traversent le corps sans doute astral, éphémère, intangible. Une tache rose de soleil, un océan de bleu, de l’électrique, du saphir, du turquoise. Et ceci si tourbillonnant que l’on se croirait sous l’emprise d’une galaxie dont notre corps ivre figurerait le centre. Voici le boréal en son exception, en son mystère, cette illusion qui use et abuse de nos sens jusqu’à troubler notre raison, nous faire girer dans le mode de la folie.

   Et maintenant, sans doute, brûleras-tu de connaître en quoi consiste cette « aurore australe » dont j’ai tenu le secret jusqu’ici à seulement faire rougeoyer ton impatience, allumer au profond de tes yeux l’étincelle de la curiosité. Vois-tu, tout savoir, toute connaissance, du moins l’envie d’y accéder, tout ceci ne vit qu’aiguillonné par une inassouvie avidité dont tous ces événements extraordinaires sont les initiateurs. Que serions-nous sans l’immensité du ciel étoilé, le gouffre des trous noirs, la fuite éternelle des comètes, les pluies d’astéroïdes ? Sans doute bien peu de choses puisque, en réalité, nous participons de ces corps célestes comme ils trouvent en nous matière à justification. Oui, Sol, l’homme justifie les étoiles ! Ceci n’est-il troublant à la mesure de ces espaces infinis ?

   Maintenant, nous avons à voir les coutures de ton monde, la face inversée de ta propre réalité. Ici, sous des latitudes plus méridionales, plus « australes », c’est comme si nous vivions sur une autre planète, peut-être Vénus et ses galettes de lave en fusion semblables à du soufre ; Mars  et ses fleuves d’hématite pourpre, ses volcans et ses rifts, ses mesas, ses dunes, ses calottes polaires ; Jupiter et sa grande tache rouge-orangé ; Saturne, cette boule à mi-distance du dense mastic, de l’ambre au chant joyeux qu’entourent ses magnifiques anneaux de glace et de roches. En tout cas un univers si singulier que nous n’en aurions aucune représentation, aucune anticipation possible.

   Le ciel est haut, comme voilé, avec des teintes de mauve assourdi. Du plus loin de l’espace des précipitations de corail, des manières de voies lactées, des pliures d’étoffes, des organdis, des velours, des taffetas légers,  des tulles vaporeux, on penserait à une route de la soie au sens strict, littéral, une longue étole de tissu parcourant le désert du  Taklamakan, ses tempêtes de sable, longeant les hauts sommets enneigés du Karakoram et on n’en aurait jamais fini de parcourir ces étendues pleines de surprises, tissées de magie d’Orient, cette terre extrême, mère de toutes les félicités, lieu de toutes les promesses.

   Puis, juste au-dessus de la ligne d’horizon, tout se déplie selon des variations de moindre intensité, des incarnats si près d’une douce anatomie, des feux dans leur étonnante brillance, des garances à peine proférées, des nacarats pareils à l’intérieur des coquilles marines, des tommettes qui font penser à des foyers provençaux, des rouilles qui tirent vers les nuances de fers anciens. Ô combien, Sol, cette palette harmonieuse, équilibrée, ces subtils glacis, ces impalpables irisations  sont un baume pour l’esprit. Nulle agression qui dissimulerait ses funestes projets sous le dard d’une sanguine, d’une violence à la densité écarlate, un cinabre qui indiquerait la proximité de desseins lugubres. Tout ici est dans la juste mesure de l’homme, accordé à son souci de progresser sur un chemin que ne longerait nulle chausse- trappe. Seulement une avancée parmi de souples collines, d’accueillantes vallées, de riantes plaines.

   Cependant ne va pas croire à une bluette dont l’homme ferait son miel à la seule raison qu’ici, les teintes sont plus amicales que les déchirures boréales qui, parfois, habitent les ciels de chez toi. Non. On peut chercher son propre orient avec la lucidité rivée au corps,  et s’en remettre à la beauté d’une immédiate présence. On ne peut demeurer seul lorsque le paysage se donne avec cette entière confiance, cette si naturelle évidence. Notre territoire intime ne s’actualise nullement en tant que totalité réalisée, autarcique, isolée. Toujours il nous faut être hors de nous, dans cette nappe de sens colorée, en même temps qu’au-dedans de nous depuis l’enceinte où nous visons le monde. Nous ne sommes pas limités à la possession sans distance de notre ego, nous devons conduire les choses à se muer en notre reflet, autrement dit cet arbre-ci, cette colline-là,  cette aurore nous appellent comme l’un de leurs fragments. Ce n’est qu’à l’instant où se produit l’impensable fusion que nous pouvons prétendre à quelque unité. C’est pourquoi, Sol, il convient de toujours regarder l’au-dehors de manière à ce que l’en-dedans trouve les moyens de sa plénitude. Mais je te sais dans la perpétuelle recherche des significations. C’est pourquoi mon insistance sera indigente.

   Descendre, oui il nous faut descendre. Les hypothèses, les plans sur la comète, les intellections toujours nous éloignent des objets mêmes de notre quête. Il convient de retourner à la pure sensation, de s’y ressourcer comme à une eau de fontaine. Nous sommes maintenant dans la zone de la photographie si peu éclairée, nous penserions à un genre d’inter-monde qui serait la lisière, la bannière se déployant entre la zone céleste, et celle, terrestre, où nous inscrivons nos bien hasardeux pas. Un triangle de noir, plus large à l’orient de l’image (combien c’est étrange cette sourde parole orientale qui, pourtant, devrait être pure lumière), gagne son occident, finissant sa course en une forme lancéolée. Y aurait-il la richesse d’un symbole à découvrir ? Le lieu de la connaissance serait-il devenu occidental, gommant en un seul geste la prééminence du Levant quant à la saisie de ce qui se montre et nous interroge dans la glaise dense des phénomènes ? Que de questions, Solveig, naissent de cette image, lesquelles demeureront ouvertes, gagneront nos collines de chair, y allumeront les feux d’un silence non résolu ! Et puis la manière de se livrer aux investigations du monde, ne serait-elle plutôt boréale qu’australe ? Le froid, la majesté des icebergs, les immenses domaines blancs n’induiraient-ils pas la sollicitation d’une raison cristalline que des latitudes moins élevées négligeraient, livrées à une naturelle paresse ? Pense-t-on mieux sous le noroît que sous les alizés ? Tu me diras, j’en suis sûr, le résultat de tes brillantes méditations, toi l’Etoile Polaire qui es mon définitif aimant.

   Puis ce qui se laisse apercevoir au-dessous du tropique de l’image, est-ce le gonflement infini de la mer, la courbure plénière de la terre, l’onde magnétique d’un songe, le désir en sa tellurique turgescence, une maternité en voie d’accomplissement, l’envol d’une dune sous la poussée du vent ? Ne serait-ce pas, seulement, ce « Rouge-Emoi » dont le Photographe nous fait l’offrande afin de donner à nos yeux un plus ferme appui, une certitude joyeuse, nous entraîner à sa suite dans le domaine inexploré des perceptions neuves ?

   Sais-tu ceci, toute chose se dévoilant ici et là, la sanguine d’une pomme, le bleu des yeux, la blancheur du silence, le gris d’une médiation, tout ceci est archivé au plein de notre être, bien que notre oubli de ces choses soit grand. Alors nous voyons le vol du goéland sur la pellicule du ciel, la projection du campanile sur la lagune, l’épervier dépliant son cône de fils sur le miroir de l’eau. Ce ne sont que formes, ce ne sont que couleurs qui réactivent des choses apprises que nous avions oubliées. Qu’en est-il pour toi des fulgurations de ta mémoire boréale ? Pour moi des réminiscences australes ? Peut-être y trouveras-tu l’envol d’une oie, le voyage de Nils au-dessus de la Laponie ou du Gotland ? Peut-être y trouverais-je le charmant petit village de Combray, les états balnéaires de Balbec, les frondaisons du Bois de Boulogne, longue suite de réminiscences d’un temps imagé qui longtemps nous habitera ? De Selma Lagerlof à Marcel Proust, des aurores boréales aux australes, de toi à moi, toujours un arc en plein cintre qui dit la justesse de notre architecture. Crois-moi, Sol, il n’y a pas de plus proche vérité !

  

 

 

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:27
Sous le vent blanc

                                                               Île Sainte Lucie

                                                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

 

                                                                                                                  Le 9 Février 2018

 

 

 

   Sans doute seras-tu étonnée de ce temps d’ici, qui pourrait fort bien ressembler au tien, en cet hiver qui semble n’avoir point de rémission. De lourds nuages font leurs cohortes grises tout le long du ciel et il ne se passe nulle journée que nous n’ayons un fin brouillard, des averses de pluie semblables aux giboulées, parfois des sautes de vent qui piquent les yeux et il faut avancer courbés sous le poids des rafales. Mais, Sol, ne va pas croire qu’il s’agirait de meurtrissures de l’âme ou bien de chapes pour l’esprit, il y a un tel bonheur à distiller un jour après l’autre. Bientôt la fin de la nuit, l’ouverture de la lumière. C’est si réconfortant, malgré la persistance du noir et du gris, de penser que tout s’érode d’instant en instant, que la libération est pour bientôt. Vois-tu, regardant le paysage à l’horizon de ma fenêtre, ces monceaux de cailloux blancs que rythme le sombre des chênes, n’espérant qu’une éclaircie,  me voici tel l’enfant qui observe l’océan sapant les bases de son château-fort. Un regret doublé d’une fascination des puissances du temps que jamais rien n’arrête. Certes le château ne sera que ruines, tout comme l’atmosphère chagrine pliera sous son propre poids. Ainsi en est-il du sort qui advient pour toutes choses puisque ces dernières sont périssables. Parfois, dans le court intervalle entre deux ondées, une pluie de soleil, des ocelles courent sur la terre, des étincelles s’allument sur le flanc des silex. Quelques brefs éclats de printemps et la peau se hérisse à la seule pensée du jaune solaire des premières tulipes, des étoiles blanches des narcisses, des merveilleuses fritillaires avec leurs clochettes à damiers. On n’est jamais démuni lorsque, depuis le présent, l’on se projette en avant de soi !

   Ta dernière lettre m’a ravi et m’a involontairement métamorphosé en nomade, moi le résolu sédentaire que rien ne saurait arracher à son coin de terre. Le Yorkshire, me dis-tu, est un beau pays, d’allure plutôt sauvage avec ses escarpements de rochers, ses sommets usés, ses vallées où trouvent à s’abriter les villages.  J’ai longuement observé la belle photographie que tu m’as envoyée. Le ciel est haut, bleu limpide avec une mer de nuages qui court au ras des sommets. On devine, à mi-pente de la colline, les massifs des forêts, les pavés de champs cultivés. De petites pièces, en tous cas, qui donnent la mesure d’une aire à taille humaine. Puis, au premier plan, les alignements sombres des murs de pierres sèches (ils me font irrésistiblement penser à nos séparations d’ici, de calcaire gris), puis le vert clair et sombre des prairies où paissent les moutons. Quelques maisons de pierre, austères, jalonnent l’espace. Empreinte de liberté, sinon d’ivresse que toute cette dimension qui semble n’avoir nulle limite.

   Mais l’impression de ce pays ne saurait se restreindre à cette atmosphère bucolique, à cette ode champêtre auxquelles le ciel répondrait depuis sa magie simple. Sais-tu, j’ai fouillé dans mes archives et voici que j’ai découvert une revue ancienne sur laquelle figurait un cliché en noir et blanc que je vais tenter de te résumer. Tout s’y donne en teintes de deuil et d’infinie mélancolie. Comment pourrait-il en être autrement ? Le ciel est une étole gris-blanc qui semble flotter à l’infini. Une colline à l’horizon dont le sommet est totalement dénudé, une manière de « Mont Chauve » qui ne saurait être habité que par les rafales d’un vent blanc. Puis, sur la dalle d’un minuscule plateau, deux bâtisses sont collées, deux sœurs jumelles qui ne semblent s’être assemblées qu’à se rassurer réciproquement, à s’abriter du dénuement. La vie doit être rude ici, ô combien verticale ! Une suite de jours monotones que ponce la lumière basse. En arrière des esseulées, des touffes courent sur une lande maigre.

   Voyant ceci, j’ai immédiatement été transporté au centre de mes lectures anciennes, ici dans ma tour de méditation, il y a bien des années, j’étais alors adolescent, garçon curieux qui dévorait avec avidité les pages des « Hauts de Hurlevent », ce chef-d’œuvre inégalé. Personne plus qu’Emilie Brontë n’a éprouvé avec une telle intensité les tortures, les douleurs sises au cœur même de ce pays minéral, sombre, sans concession aucune. Dans les pages de ce noir roman l’insolite règne en maître, la cruauté est l’ingrédient le plus répandu, le mal s’insinue entre les personnages, la mort projette son ombre comme si la destinée humaine était tissée de finitude avant toute chose. Peut-être rien que cela. Tout le reste ne serait qu’ornements.

   Alors laisse-moi te dire combien les confluences sont parfois étranges, les gémellités troublantes. Voici que j’ai actuellement sous la main, une autre photographie, en noir et blanc. Comment te dire le trouble que je ressens à sa première vision ? Les deux images placées côte à côte dessinent une unique et identique scène. Celle de deux solitudes en un lieu rassemblées. Je veux te dire l’immense égarement de ces deux maisons de Sainte Lucie, leur touchant rapprochement angulaire, l’étroitesse de leur ouverture. Il faut dire, ici, le vent de la terre n’est pas rare auquel celui de la mer le dispute, parfois, avec une belle vigueur. Trouverais-tu, tout comme moi, si tu  avais l’image sous les yeux, cette ambiance si étonnamment fantastique ? On se croirait transportés tout contre les bigarrures de l’esprit de Poe et la si envoûtante et inquiétante « Maison Usher » ne serait nullement loin dont nous attendrions, avec quelque appréhension, l’inévitable chute. Pareille à la vision de la morte surgie de son blanc suaire. Vois-tu le réel n’est nullement autonome, les œuvres jamais séparées. Un lien s’établit du paysage à la littérature, de la littérature à la photographie et c’est cette belle continuité de sens que nous portons en nous. Souhaiterions-nous nous y soustraire que rien n’y ferait, ces événements progresseraient à bas bruit dans la nuit de notre inconscient.

   Ces deux bâtisses, certainement vides d’habitants (Sainte Lucie est un simple bout de continent flottant entre deux lagunes), possèdent une puissance de fascination sans égale. Dois-je t’avouer que, parfois, au cours de mes hasardeuses pérégrinations sur les terres alentour qui pourraient aussi bien figurer Sainte Lucie que le Yorkshire, je m’attendrais presque, au détour d’un bosquet, à en voir surgir l’étonnante présence ? C’est ainsi, la force de certaines images nous possède de l’intérieur et il devient bien difficile de s’exonérer de leur troublant magnétisme. C’est comme un vertige au centre du corps, l’appel d’une doline sous l’averse céleste, l’ouverture d’une faille et l’on se trouverait, soudain, dans le monde souterrain, quelque part près d’un lac où se reflèterait la lumière de la pure calcite. Tu excuseras mon lyrisme bien naïf mais rien ne sert de fuir sa nature !

   Et ce ciel fuligineux que touche à peine une clarté de cendre. Et cette tête ébouriffée du pin qui traduit la proximité de la mer. Et ce foisonnement d’écume, sans doute des touffes de roseaux sur lesquelles semblent flotter les deux abris pour d’hypothétiques humains. Puis le berceau noir au premier plan qui clôture l’image et lui offre le cadre d’une mince tragédie. Tu percevras, avec moi, ce lieu de l’unique, de l’essentiel, de la nature ramenée à sa plus exacte parole. Rien ne distrait de soi, tout conflue, tout converge et cette paradoxale impression de focalisation de la conscience dont le monde extérieur semblerait exclu tant l’attrait est grand qui dilue le tout autre, le reconduit à l’infinitésimal.

   Tu connais assez, Sol, mon amour du silence, mon inclination à la confidence, mon attrait des terres originelles pour imaginer que je puisse demeurer en un tel endroit des journées entières, à simplement regarder, à emplir mes yeux d’infini, mon corps de la vastitude de l’espace, mon esprit d’une complétude longtemps attendue. Ecrivant ceci, voici que ma tour familière ne possède plus ni murs, ni livres, ni quoi que ce soit qui encerclerait, limiterait, seulement le flottement de l’imaginaire et ses caravanes de songes. Ce qui serait bien, un jour du futur, nous retrouver tous les deux, ne serait-ce que par l’esprit, au centre de cette pure magie. Alors combien nos jours seraient heureux, combien les heures présentes féconderaient celles d’autrefois ! Tu te lèverais avec le premier soleil, le sol serait encore bleu, pris de sommeil. Les roseaux écriraient leurs hiéroglyphes sur le vide du ciel. Quelques oiseaux, parfois, de la nacelle de leurs nids, lanceraient quelque joyeux trille. Ce serait le signe avant-coureur de la promesse du jour. Je viendrais te rejoindre quelque part sur la croûte de sel que nul ne connaîtrait. Sous nos pieds elle chanterait tout comme les pierres de chez moi parlent sous la rumeur solaire. Nous ferions un bouquet d’herbes sauvages, moitié marines, moitié terrestres. Nos repas seraient de soleil, de sel, de vent et de senteur de steppe.

   Lorsque, grisée par toute cette liberté tu consentirais enfin à te livrer au sommeil, pour moi l’heure serait venue de saisir mon carnet, d’y imprimer quelque esquisse mémorielle, d’y faire naître la trace rose d’un flamant, la blancheur d’un sentier sinueux, cette butte de terre qui borde Le Siffleur, le miroir éblouissant des étangs, le tumulte des vagues, là-bas au loin où flottent les voiles pour ailleurs. Et puis envahir la plaine livide de la feuille de milliers de signes. Ils sont pour toi, pour moi, pour tous ceux, chercheurs de sens, dont la nuit est habitée de la lumière des constellations. Sainte Lucie, ce nom de lumière. Solveig, ce nom qui indique le chemin du soleil. Saisiras-tu, comme moi, la merveilleuse confluence des choses ? Oui, je le sais car, à l’instant, la clarté touche ma fenêtre. Courte est la nuit lorsque les images m’habitent. Courte et si fertile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 09:41
Un cercle dans la nuit

                                                           « Les verrotiers du soir »

                                                      Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

                                                                                     Le 2 Février 2018

 

 

 

 

   Te connaissant bien, Solveig (mais connaît-on vraiment jamais quelqu’un ?), je sais que cette image te plaira, parlera à ta sensibilité, convoquera ton sentiment esthétique et ce paysage au crépuscule, ces personnages à la limite d’une présence, tu n’auras de cesse de les archiver dans un coin secret de ta mémoire. T’écrivant ces quelques mots, situé un peu en retrait du jour, la brume frappant à mes vitres, c’est comme si, tout à la fois, j’étais sur cet étonnant rivage de sable, mais aussi près de toi dans ces nordiques contrées que l’on ne saurait envisager sans une lumière rare, un genre de clair-obscur, ce destin d’équilibriste entre adret et ubac. Ici tu reconnaîtras sans doute cette ambivalence qui m’habite depuis toujours, cette incapacité, parfois, à décider du monde, cette ambiguïté qui me situe entre chien et loup, cette marge d’incertitude dont je pense qu’elle doit entourer les poètes et les saltimbanques.

   Il est si éprouvant de se confronter à la dalle de suie nocturne, à la fulgurance de midi. Tu le sais bien, le pas assez, le trop se rejoignent toujours au sein du corps, y creusent le sillon d’une frustration, d’un désir levé qui n’a nullement trouvé sa résolution. Cependant combien il est heureux de vivre là, sur le bord de la faille, d’en éprouver le vertige de soie car il n’est rien de plus plaisant que l’attente, le dépliement différé de la surprise. Peut-être est-ce pour cette inclination au doute que nos relations n’en sont jamais restées qu’à des effleurements, à des caresses suspendues, à des mots échangés sur le bord d’une confidence, à des murmures sur la rive d’un lac, à des états d’âme au plein de la forêt. Peut-on demander à une Muse, d’être plus que cela, une apparition que le souvenir médite et amplifie au gré du temps ?

   Ne trouves-tu pas étonnante l’infinie variété des occupations humaines ? Tel se livre, ses journées durant, à la collecte de quelque vieille branche moussue, tel autre s’ingénie à débusquer dans de vieux grimoires d’étranges formules magiques, tel autre enfin, dans la lumière  cuivrée du couchant, passe de longs moments à fouiller la vase, à y prélever ces vers qui serviront d’appâts pour une pêche couronnée de succès, du moins en bâtissent-ils la vraisemblable hypothèse. Combien tout ceci pose d’interrogations ! Arrêtons-nous un instant sur le « verrotier ». Ce mot est si surprenant avec son immédiate polysémie ! Nous savons qu’il s’agit d’un collectionneur de vers, mais nous aurions aussi bien pu penser à la récolte de ces bouts de verre qui sillonnent les plages, on dirait des gemmes usées, des pierres de lune semées au hasard du temps, des larmes de résine que l’eau aurait métamorphosées. Enfant j’en faisais provision et, encore, il m’arrive d’en rapporter du bord de mer. Il s’agit, vraisemblablement de curieux talismans qui sèment ma table de travail de furtives opalescences.

   Cette photographie est si rassurante. Elle porte avec elle toute la sérénité des choses arrivées au repos. Eloignées sont les lumières de la ville (sont-elles les signaux des consciences multiples ?) ; le bruit a soudain reflué on ne sait où, peut-être sous les lames d’eau, en direction des muettes abysses. Au large une faucille de clarté, une teinte indéfinissable, une feuille de vermeil où flottent les points lumineux des réverbères. Quelques présences humaines à peine discernables tant la courbure du paysage est grande. Toujours l’homme est cette mesure infinitésimale dès l’instant où le lieu qui l’englobe se donne avec la vastitude des espaces libres. Et ce qui est remarquable (sans doute Sol en as-tu éprouvé l’ivresse, toi qui joues souvent en écho avec ces immenses lacs du septentrion ?), c’est que cette ouverture du monde aux êtres que nous sommes en multiplie la mystérieuse dimension. L’insignifiance se métamorphose en signifiance avec l’illimité qui en est l’empreinte la plus constante.

   On est ce grain de mica au milieu du désert et, dans l’instant qui suit, on est le désert lui-même, l’ondulation infinie et voluptueuse de ses dunes, l’oasis où tremble l’eau verte, la couronne de palmiers que l’harmattan agite de son souffle. On est tout cela sans délai. On n’a plus ni centre ni périphérie. Mais on est, d’un seul tenant, le cercle tout entier dans lequel s’inscrit la sensation de la plénitude en son efflorescence.  Une liberté engendrant une autre liberté et ainsi à l’infini avec l’impression que ce mouvement n’aura nul repos, qu’il pourra convoquer l’éternité. Bien évidemment, disant ceci, tu auras compris que je trace la sublime esquisse de la joie. Et les mots sont bien démunis pour traduire l’événement que chacun peut accueillir seulement dans le silence et la pudeur. La félicité ne s’énonce nullement. Aucune lèvre n’en pourra dessiner le contour. Seulement une profération intérieure, un lexique de chair, une onde de sang, la retenue de larmes sur la margelle des yeux.

   Les flots sont teintés de mauve, cette couleur saturnienne si proche d’une tristesse mais dont, ici, il faut retenir qu’elle dispose simplement à l’initiation. Le rêve en assurera la maturation que l’aube dévoilera selon le mode d’un nouveau savoir. Au tout premier plan ce sont déjà les voiles nocturnes qui se déploient, leur sombre majesté, ce bleu profond, puissant, à la limite d’une inconnaissance. Les vastes sous-bois, chez toi, Sol, ont cette complexité feutrée, ce mystérieux attrait et nous redoutons d’y découvrir de malins génies, d’étranges créatures aux desseins ténébreux. J’en suis sûr, c’est ce cercle de lumière tenu par un assidu verrotier qui retient ton attention. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est si gratifiant pour l’esprit de découvrir enfin la clarté au terme d’un voyage éprouvant dans un boyau de terre. Le jour succède à la nuit dans une sorte de flamboiement.

   N’est-ce pas ceci, précisément, ce menu flamboiement que l’homme cherche dans le corridor de son intériorité afin que, sublimé à son contact, la tâche d’exister s’en allège de la découverte d’une voie médiatrice de sens. Chasseur d’images : chercheur de sens. Sculpteur de pierre : chercheur de sens. Assembleur de mots : chercheur de sens. Oui, il faut se livrer à cet exercice redondant, à cette constante anaphore dont le but est d’extraire de la pulpe mondaine le jus qui en constitue le nutriment essentiel. Tous, sans exception, sommes des êtres en quête d’or, de pierre philosophale, d’un territoire inconnu auquel nous souhaiterions donner le beau nom de « Paradis ». En toute hypothèse ce dernier est en notre possession. Il suffit de se mettre en chemin. Le chemin : la passion d’un labeur, le goût du beau, la poursuite du bien, l’usage des vertus. S’agit-il de simples plans sur la comète ? D’horizons utopiques qui reculent sans cesse ? D’un angélisme sans socle réel ? Je  laisse à ton jugement la nécessité de faire un choix. Peut-être sera-t-il difficile ?

   Bientôt la nuit sera là qui recouvrira la plage de sa chape de plomb. Alors les hommes n’auront plus de site où pourront s’exprimer leur attente que dans l’immersion totale des songes. Qu’y verront-ils que la vie n’aurait pu leur présenter qu’en atténuation ? L’image d’un amour fuyant qui, sans cesse, se rapproche jusqu’à devenir visible ? Le brillant d’une fortune après laquelle ils s’usaient à courir depuis le jour de leur naissance ? La saisie d’une connaissance qui, jusqu’alors, avait toujours refusé de se présenter telle cette évidence infiniment belle, douée des mérites de ce qui se laisse approcher avec générosité ? Auront-ils toutes ces belles visions ? Traverseront-ils des cauchemars ? Existeront-ils davantage que dans la fable dont ils sont les acteurs jour après jour ?

   Toute clairière (ce cercle en est une) est, symboliquement éprouvée, le don d’une vérité faisant sa belle apparition parmi le réseau dense des apories, des errances, des approximations dont nos destins sont les habituels visages, dont nos actions sont les reflets exténués. Ô Solveig, puisses-tu demeurer longtemps à distance, tout en haut de la Terre, là où les immenses forêts de pins noirs et d’épicéas font un continuel manteau que, parfois, illumine le faisceau d’une aurore boréale. Puisse la lumière « verroter » tel un vibrant cristal ! Ce néologisme, je te l’offre tel mon amour crucifié. Il n’est rien de meilleur en ce mode que le sacrifice lorsque le lieu de sa destination est au Grand Nord, que  le sujet de sa réception est cette étoile brillant au firmament du souvenir. Le jour sera-t-il levé dans la mesure printanière, cet espace de renaissance, lorsque ma lettre te parviendra ? Demeure au centre du cercle. Là est ta juste présence. Tu ne saurais avoir d’autre foyer.

 

  

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 09:46
 L’étrange foisonnement du monde

 

                                                                     Debout

                                                       Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

                                                                                  Le 1° Février 2018

 

 

 

   Oui, Sol, aujourd’hui c’est de dépouillement dont je vais te parler, d’un état du réel en sa plus simple donation, et, inévitablement, de disparition. Toute chose en ce vaste monde est corruptible à commencer par nos effigies de carton dont le continuel délitement est la nervure même de la déréliction, cet ingrédient de la condition humaine que nous aurions voulu ignorer. Cependant vivre n’est nullement choisir comme le croient les naïfs et les inconscients. Je ne doute une seconde que tu trouveras mes propos bien pessimistes et, sans doute, me croiras-tu converti au scepticisme. Je l’avoue, j’ai un penchant pour la tristesse, une inclination aux idées moroses et rien ne m’insupporte davantage que le divertissement, rien ne m’horripile plus que le jeu gratuit. Mes lectures en témoignent : « Le sentiment tragique de la vie » de Miguel de Unamuno, « De l’inconvénient d’être né » d’Emil Cioran. Tu vois, mes fréquentations ne sont nullement recommandables, sans doute sont-elles « toxiques » pour user d’un néologisme à la mode.

   Et ceci est gravé au plein de ma nature, comme la goutte de résine se détache de l’arbre qui en a été la source. Je dois être un épicéa hors d’âge que la mémoire de sa jeunesse a déserté, il ne demeure que plaies et bubons qui font gonfler l’écorce. Mais ces métaphores anodines ne m’apportent nul apaisement et les écrire est déjà une sorte de vacuité de l’âme. Et, surtout, ne va nullement imaginer que le temps qu’il fait soit à l’origine de mon humeur vitreuse. Oui, « humeur vitreuse » comme si, en arrière de mon regard, se donnait à voir une manière de gélatine qui rendrait floue, inexacte, toute perception du monde alentour. Non, assurément, ni la pluie ni le vent ne sont à incriminer. Vois-tu, depuis mon habituelle tour où je noircis des pages, la vue s’ouvre en cet instant sur un lumineux paysage. Après les cataractes de pluie des jours précédents, l’accalmie est enfin arrivée qui, déjà, semble porter avec elle les premiers effluves du printemps. Bientôt il me sera loisible, délaissant un moment mes manuscrits, d’aller flâner sur les chemins de cailloux, ces blanches saillies qui traversent les massifs de chênes noirs, sinuent au milieu des haies de buis.

   Mais qu’advient-il de ton existence en ces régions dont la beauté est à la mesure d’une radicale austérité ? Sûrement le froid doit encore régner, être vif, te contraindre à te chausser de lourdes bottes, à inscrire tes pas dans la neige, à éviter fondrières et congères. C’est un peu comme si, enjambant la distance, tu venais me rejoindre en ma haute solitude, en la froidure qui fait son continuel trajet, sème son frimas dans un destin sans autre amarres que les livres, les feuilles blanches éparpillées au hasard de ma table de travail. Nulle douleur toutefois. Ne déduis de tout ceci la persistance d’un quelconque malheur qui s’ingénierait à faire mon siège. Il me faut ce sentiment d’errance, cette sorte de continuel flottement, cette longue dérive, ce sont les conditions mêmes d’une vie entièrement vouée à l’étude, à ses avancées, ses erreurs, ses presque renoncements parfois. Puis vient une idée, une atmosphère, une subite réminiscence et tout rebondit et tout se présente tel le jaillissement d’une eau de source.

   Mais le temps est venu de parler de cette troublante photographie que je t’ai fait parvenir, il y a peu. Pour ma part, une première vue en a délivré une manière d’allégorie de ma propre existence. Mais comme je suis loin d’être unique, c’est le caractère universel de la destinée humaine qui s’y est bien vite inscrit avec la force d’une certitude. S’il t’est loisible d’accomplir le même chemin que le mien, tu apercevras cette large couronne noire, ce ciel mutique (les dieux l’ont-ils vraiment déserté ?), cette turbulence d’air neigeux, presque hostile, en tout cas auréolée de mystère. Les vastes espaces célestes ont toujours ceci inscrit dans leur appel symbolique, de nous faire venir en direction des hautes valeurs morales, des qualités esthétiques transcendant le commun, l’ordinaire ; de convoquer les ressources de notre esprit, de susciter l’envol de l’âme, de nous confier à l’accueil du sacré, d’ouvrir pour nous les portes ineffables des œuvres d’art. C’est bien en raison de tout ceci que nous sommes désemparés, dès l’instant où le ciel s’éclipse, saisis d’un profond sentiment d’abandonnisme.

   Alors, que nous reste-t-il à faire sinon chercher un sens ailleurs, quelque part peut-être du côté de ce sol qui nous arrime à notre être ? Mais, Solveig, tu en conviendras, ce socle entièrement nocturne n’est guère accueillant, il disparaît même dans l’étrangeté de sa propre profusion. Ici tout est si dense, si obtus, irrévélé et il ne semble plus y avoir d’issue que dans un renoncement à poursuivre l’immémoriale quête d’exister. Ne serait-ce point là la dernière figure de l’homme en son exténuation ? Consentir à s’effacer, renoncer à poursuivre plus avant une tâche maculée d’aporie, s’exonérer d’une marche à tâtons parmi les moraines de l’absurde, une avancée vers une noire eschatologie ? Sisyphe vaincu par sa pierre, écrasé par le poids d’un trop lourd destin. Il y a de quoi être inquiets, nous les hommes au temps comptés ! Chorégraphie terminale. Quelques pointes, quelques entrechats. Puis « Fin de partie » comme chez Beckett. Enjarrés jusqu’au cou avec, au-dessus de la tête, le couvercle fuligineux de la finitude.

   Alors, au terme du voyage que reste-t-il sinon cette pathétique gesticulation sylvestre parvenue à sa plus grande immobilité ? Stupeur jouant en écho avec la stupeur du monde. Oui, du monde. Notre univers en constante expansion (en constate déflagration ?), sait-il au moins où il va, pour quelle cause, quelle brillante finalité qui, bien plutôt que de posséder la fulgurance d’une queue de comète, n’est peut-être que le dernier acte d’une lumière noire, d’un trou infini à la creuse interrogation, d’un absolu qui ne se connaîtrait lui-même que sous le visage d’une automutilation, d’un point à jamais dissous dans le vide sidéral ? Oui, vertige. Vertige du vertige, assemblage de poupées gigognes en leur ignorance mutuelle, en leur impossible préhension de soi, en leur éternelle gestation qui n’est que le symptôme apparent de leur incommensurable désarroi.

    Cet arbre-ci, décharné, dramatique, est-ce les hommes qui l’ont tué ? A force d’insouciance, « d’insoutenable légèreté de l’être » ? Est-ce l’arbre qui a procédé à sa propre extinction pour la simple raison que sa venue au monde portait déjà en ses racines, en son écorce, en sa pulpe les insignes thanatogènes qui, paradoxalement, sont les incontournables bourgeonnements de la vie ? Oui, ma Muse du Nord, ces interrogations sont épuisantes qui n’ont nulle autre fin que leur propre égarement. Tu le sais bien, les conduites humaines deviennent rapidement oiseuses dès l’instant où l’on déchire la peau du réel, où l’on entre dans le derme, où commence à jaillir le sang blanc du silence, la lymphe aliénante de la solitude.

   Et pourtant nul n’en fait l’économie, surtout pas les insoucieux et les soi-disant optimistes, les épicuriens au teint solaire. Ils ne font que dissimuler, aux yeux lucides de leur esprit, toute cette boue sur laquelle ils ont fondé leur irréfragable bonheur. Ils font comme les cochons sauvages qui se vautrent dans la soue pour se débarrasser de leurs parasites. En réalité les parasites ne s’en enkystent que davantage dans la chair de leur inconscient. Rien n’est pire que de se refuser à voir. Rien n’est plus sidérant que d’effacer de sa mémoire les stigmates des diverses aliénations qui en ont affecté le tissu, d’évincer les phosphènes qui ont impressionné les grains d’argent de la conscience. Rien ne s’annule jamais. Que nous le voulions on non les archétypes nous surplombent du haut de leurs terribles falaises. Les ignorer est simplement s’exposer à leur puissance et accepter que l’outre de sa peau en soit le tragique réceptacle. De cette affligeante scène, la plupart se détournent, préférant le luxe de leurs salons où jaillissent sans arrêt les images bigarrées, diaprées du monde. Une manière d’infinie pantomime, une comédie bien réglée, une machine à soumettre les esprits aux seules images immanentes qui viennent les percuter de la violence des signes indomptés.

   Ce monde si étrangement foisonnant que nous n’en percevons que la gigue singulière à défaut d’en chercher la signification profonde. Notre société, n’est-ce pas Sol, surfe sur la vague des loisirs rapidement satisfaits, des plaisirs consuméristes, des voyages dans des jets au fuselage étincelant. Une étincelle en cache une autre. Celle de l’urgence à évaluer, à soupeser la seule chose qui mérité de l’être, à savoir cette vérité qui, chaque jour qui passe, se recouvre des strates de ceux, celles qui refusent de livrer leur libre-arbitre à l’examen de ce qui est, qui mérite tous les égards, toutes les attentions : l’existence en son propre. Combien d’arbres, d’hommes, de peuples, eurent leur cours totalement entravé de n’avoir été point vus ? Combien ?

   Je sais mon discours fatalement vain. Mais a-t-on un autre choix que celui de lancer des imprécations depuis les quatre murs de pierres dont on fait sa fortification ? La force des idées, la lame des convictions traversent-elles autre chose que notre propre ressenti ? Tout ceci ne s’aliène-t-il pas à même notre butte de chair. Tout ceci n’est-il si inutile que nous soyons à jamais des ombres à la Don Quichotte jetant leur énergie contre l’impassibilité des moulins à vent ? On crie, on vitupère, on invective et les boulets de nos paroles s’écrasent contre l’enceinte de pierre et les ailes continuent à tourner et la Terre fait son éternel manège. Pourrait-il en être autrement, je te le demande ? Ta lettre me fera le plus grand bien, fût-elle le simple constat du baroque de mes délibérations ! Je t’attends en elle avec le secret espoir d’exister encore. Te lire est toujours une parenthèse enchantée au milieu des turbulences du monde. Dis-moi le temps qu’il fait en ton Nord magnétique. Je menace d’être une boussole dépourvue d’aiguille !

 

 

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