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24 juillet 2026 5 24 /07 /juillet /2026 06:34
Les Hautes Terres

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

     

                                                                                             Ma chère Sol,

 

                                       

                         Depuis le pays des ‘Hautes Terres’

 

 

   On m’avait dit : « Allez donc voir les ‘Hautes Terres’, vous qui aimez les grands espaces, vous n’en reviendrez pas ! » Je m’amusais de ces énonciations en forme de lieu commun : « Vous n’en reviendrez pas ». Ce que je ne savais nullement alors, c’était qu’une telle formulation pouvait être, à la lettre, ‘performative’, à savoir qu’elle accomplissait ce qu’elle disait. En effet j’étais arrivé au Pays de Najac et j’y étais resté. Parfois son propre destin est-il tracé à l’aune de quelque propos badin : une seule phrase somme toute banale et voici qu’un nouveau cheminement se dessine à l’horizon de votre parcours. Cependant j’avais conservé mon appartement parisien, ‘Quai aux fleurs’, pour des raisons de commodité mais séjournais, la plupart du temps, dans ce nouveau ‘havre de paix’ (puisqu’il faut bien consentir à l’usage de ces clichés dont on a vu précédemment qu’ils pouvaient être rien moins qu’étonnants), j’y trouvais à la fois le calme, la vastitude du paysage, le motif d’un repos, le prétexte aux rêveries et mon métier de traducteur des Romantiques allemands pouvait s’exercer ici aussi bien qu’ailleurs. Du reste le paysage était de type arcadien, supposant qu’une idylle romantique eût pu y trouver sa place sans délai.

   Sans doute, Solveig, t’étonneras-tu de ces précisions biographiques, toi qui connais parfaitement les méandres de mon existence. Mais, vois-tu, c’est un travers récent, j’imagine toujours un vaste public de lecteurs auxquels j’adresse ma missive. Peut-être ne s’agit-il là que de fouetter ma motivation, d’inventer mille paire d’yeux qui vont parcourir avec intérêt les infinies sinuosités de ma prose. Mais, plutôt que de me perdre plus avant dans mille détails inopportuns, que je te décrive le lieu qui abrite ma vie, fouette ma curiosité, donne parfois des ailes à mon écriture. Tu sais, il est toujours difficile de parler d’un paysage, une simple photographie y suppléerait bien mieux, mais lorsque, comme moi, l’écriture est pareille à un souffle, comment pourrais-je faire l’économie des mots ? Mais, bien plutôt que de me livrer à une simple description, laisse-moi le loisir de t’emmener avec moi dans une longue promenade qui se fera au présent.

   Promenade sur les Hautes Terres - Le jour est une simple buée à l’horizon. L’air est bleu, légèrement poudré de blanc. Un reste d’humidité de la nuit flotte en d’étranges dentelles, s’accroche aux ramures des arbres, aux buissons des haies, ricoche jusqu’à la dalle claire du ciel. Nous nous sommes vêtus de chaudes laines en cet automne si lumineux mais si frais lors des premières heures du jour. Oui, je reconnais bien là ta belle spontanéité. Tu t’étonnes de tout, de la fuite soudaine d’un roitelet huppé dans sa parure élégante, sa crête jaune pareille à une tache de pollen, le noir profond de sa pupille, l’irisation cendrée de ses rémiges ; tu t’étonnes de ces baies rouges piquées telles des étincelles dans le fourré encore pris de teintes nocturnes ; tu t’étonnes du fin brouillard, là-bas au loin, vers la nappe d’eau de la mer, son archipel d’îles noires aux confins de la sombre et énigmatique Espagne.

   Nous progressons lentement sur le sentier qui conduit à la Croix de Seilhan, cette immense carrière ouverte sur le ciel, ce refuge pour rapaces libres de leur vol, ce belvédère pour rêveurs des lointains, cette halte pour amants, ils disent en secret la promesse d’éternité de leur amour. Souvent nous nous retournons pour voir le chemin parcouru. Tout en bas du sentier de pierres grises, les premières maisons du hameau. Elles sont bâties de gros moellons semblables à du granit, leurs murs sont épais, leurs fenêtres étroites ; il faut se protéger des ardeurs du soleil en été, des morsures du froid en hiver. Sur la plaine de ta peau j’ai deviné un long frisson : inquiétude, contentement, émotion ? Les signes, fussent-ils visibles, sont parfois si difficiles à interpréter. Ils me font infailliblement penser aux complexités de la traduction. Quel mot choisir pour communiquer un état d’âme, c’est si fragile l’âme, à peine un cristal qu’un rien peut briser ? Quelle différence établir entre un sentiment de bonheur, la plénitude d’une joie ? Y est-il question de degré uniquement, ou bien s’agit-il plutôt du sens intime de chaque sensation dont chacun est affecté à sa manière, laquelle, par principe, est indéfinissable ? 

   Dans la vallée, où s’agitent les feuilles jaune-argenté des peupliers sous la poussée d’un premier vent, la vie commence à se manifester. Nous percevons, entre chaque respiration de l’air, la voix rauque des bergers. Eux aussi, en quelque manière, sont de terre et de pierre, immergés profondément dans les plis de leur terroir. Etrange conjonction des présences, étrange mimétisme des êtres qui confluent, se rassemblent dans le même creuset. Les hommes sont semblables au sol, le sol est identique au teint des hommes, au hale qui couvre leurs visages, les rend comparables à d’anciens tubercules.

   Tu me confies ta certitude d’être ici dans la vérité même des choses. J’acquiesce à ton sentiment pour la simple raison que je n’ai choisi ce lieu qu’à des fins d’authenticité. Comment aurais-je pu traduire dans l’exactitude si j’avais élu domicile dans une de ces villes de carton-pâte où déambulent des milliers de touristes ? Ceci, tu le sais, Sol, il faut arrimer ses convictions à quelque chose qui te ressemble. Toi, la Scandinave, toi qui aimes les belles lettres, toi qui rends un hommage quotidien aux grands auteurs français, tu vis près du Lac Roxen, dans le frissonnement blanc des bouleaux, la palpitation de l’eau claire, le pépiement des oiseaux des latitudes boréales. Indispensable harmonie entre ce que l’on est, ce que l’on fait et cette nature généreuse et simple qui est ressourcement, unité, miroir de sa propre climatique.

   Maintenant nous avons pris de la hauteur, maintenant le paysage se livre en son entièreté. Il vient à nous tout comme nous venons à lui. Entre ce cirque de larges collines et nous, pas la moindre distance, pas la moindre incertitude. Une confiance réciproque, une entente, un chant commun. En cet instant de la rencontre nous ne sommes que cette nature qui vient à nous dans la confiance, dans la plus exacte donation qui soit. Oui, Sol, c’est bien une faveur qui nous est remise, c’est bien une grâce qui nous visite. Comment pourrions-nous éprouver cette soudaine complétude autrement qu’à la mesure de cette générosité, de cette prodigalité qui paraît sans limite ? Immense bonheur que de regarder et d’être aussitôt comblé au plus secret de sa chair. Chair du paysage, sa propre chair, c’est tissé des mêmes fibres, c’est traversé de la même joie, c’est habité d’identiques beautés.

   C’est bien parce que, en nous, nous avons reconnu la beauté, que nous pouvons la saisir, ici et maintenant, dans le luxe éblouissant de l’instant. Elle fait ses voltes multiples, elle nous invite à un pas de deux dont nous ne saurions nous soustraire qu’à ôter immédiatement la plénitude de sens dont nous venons de faire l’expérience, qui durera le temps que s’épanouira notre disposition ouverte à ce qui vient, nous accomplit bien au-delà des quotidiennes et parfois harassantes entrevues. C’est ceci le ‘sublime’ du paysage, nous fondre en lui, nous y reconnaître, le fonder telle la chose qui fouette notre désir, que, le plus souvent, nous ne savons nullement reconnaître.

   Au loin, dans un horizon semé de rose et de parme, la belle silhouette du massif des Corbières. Il sert de toile de fond sur laquelle s’enlève le moutonnement des douces collines à l’infini, genre de vertige pastoral dont jamais l’on ne peut revenir. Toujours un fragment de l’âme s’y attache tout comme un amoureux à sa belle. Oui, chère Solveig, c’est bien d’un acte d’amour dont il s’agit, d’une sourde passion qui agit à bas bruit, fait son murmure en quelque partie de la conscience. Les collines sont le plus souvent dénudées avec une allure de steppe mongole ou de haut plateau andin. L’herbe y est rase, couleur de paille et de terre. Parfois rehaussée en des touches appuyées, parfois estompée comme sur les tableaux des peintres impressionnistes. C’est cette variété qui est belle, cette souple liaison des éléments, comme si une parcelle appelait sa complémentarité, genre de gémellité, de fraternité siamoise. Tout se joue dans l’unité. Rien qui disperserait, s’isolerait et romprait l’équilibre de l’ensemble. C’est sans doute le motif de tout pastoralisme que de se donner dans cette continuité, de solliciter la vision dans l’apaisement, le bien-être, c’est pareil à un baume, à une onction.

   Des massifs de bosquets à la teinte vert amande rythment les pâturages. Les robes blanches et fauves des vaches, les fourrures neigeuses des moutons y dessinent une étonnante fraîcheur, y tracent des parcours immobiles qui paraissent immémoriaux. On penserait le temps arrêté pour toujours. On croirait le cadran solaire sans ombre, seulement planté dans les vagues figées de lumière. Tout est si alangui et l’on pourrait croire à une sorte de paysage biblique venu du plus originel du temps. Là est le domaine sans partage des animaux sauvages et libres, des plantes hirsutes, des coussins de tiges grasses des orpins, des tapis de feuilles cotonneuses des cistes, des bulbes mauves des églantiers, des tiges folles des graminées qui craquent sous la semelle des chaussures.

   L’on pourrait passer des journées, ici, à regarder, humer les fragrances du jour, à sentir la course alanguie des secondes butiner sa peau, à éprouver la souple densité du cours de l’existence, à méditer sur tout et sur rien, à faire du brin d’herbe sa philosophie, de l’oiseau qui passe son rêve de voyage, du silence, le lit sur lequel se reposer. Oui, Sol, je te vois si pleinement existante, si reliée à ce beau poème de la vie. J’en sens les harmoniques dans tes yeux couleur noisette. Non, ils ne rivalisent nullement avec la palette d’ici, ils en sont les efflorescences, les subtiles correspondances. Sur la colline de tes joues, je vois luire la même lueur que celle qui anime la robe des troupeaux, qui accompagne leur lente transhumance sur les pâtures qui se confondent avec la marée discrète du ciel. Parfois de longs filaments de nuages y impriment leur course lente, ils viennent de loin, ils vont loin mais ils sont l’esprit de ce lieu en partance pour lui-même. Ne souhaiterais-tu, Sol, que ce calme infini puisse venir apaiser les douleurs du monde, panser ses plaies, cautériser ses déchirures, il y a tant de souffrances partout répandues ?

   Nous sortons tout juste d’un long tunnel végétal, chemin pierreux traversant les haies de noisetiers. La lumière est plus vive, elle vibre au plus haut du ciel mais dans un étrange voile diaphane, si bien que le soleil est cette boule blanche semblable à la lune gibbeuse. C’est un peu comme si nous avancions dans un songe. Et, du reste, Solveig, sommes-nous si assurés du réel que nous puissions en faire notre unique préoccupation, l’amer sur lequel fixer notre regard afin de progresser dans notre destin ? Je crois que nous sommes tout autant, sinon plus, des êtres de rêve, des passants de l’imaginaire. Parvenu au bout de sa lancée, le sentier amorce un brusque virage. Nous entamons l’ascension d’une autre face, celle qui regarde la chaîne des Corbières. Le hameau est si loin, il ressemble à un jouet d’enfant et les bergers, les troupeaux, n’ont guère plus de présence que les Rois Mages dans la scène de la Nativité, un recueil au plus loin du temps, à l’infini de l’espace.

   Nous marchons sur une crête étroite semée de gros cailloux. Je te sens attentive à ne pas trébucher, mais aussi à ne pas perdre une miette du spectacle qui nous est offert. La croix de fer rouillé de Seilhan est maintenant face à nous, perchée tout en haut de son monticule de terre et de pierres. Ses grands bras christiques embrassent l’air comme s’ils voulaient saisir la totalité de l’univers, dire l’impossibilité qu’il y a à tout étreindre, à tout posséder. Toujours un manque, une maille qui échappe et le tissage ne parvient jamais à sa fin et Pénélope est condamnée à toujours recommencer son geste sans quelque assurance de parvenir à clore sa tâche, à lui donner un sens ultime.

   D’ici, la vue porte loin, rien ne la limite. C’est pareil à une immense clairière ouverte parmi la touffeur et le tumulte des arbres. L’air s’est soudain distendu, la nébulosité a laissé la place à une sensation de pureté, de limpidité. C’est comme si nos yeux tachés de cataracte s’étaient soudain débarrassés de leur dure membrane et, que de cette brusque incision, se produise un jaillissement de clarté. Nous sommes obligés de porter nos mains en visière au-dessus de nos fronts afin de n’être nullement éblouis. Ici, au plus haut de nos espérances, au plus plein de nos certitudes, nous vivons à l’unisson. Nos cœurs battent un rythme semblable, nos respirations se coordonnent, nos passions confluent et se perdent dans un unique estuaire, celui d’un bonheur à portée de la main. Tout en bas, parmi le semis des boqueteaux, les écorchures de la terre qui jouent toute la gamme des rouges depuis la clarté du nacarat jusqu’à l’ombre de l’amarante en passant par la teinte moyenne du cardinal. Ce sont les oxydes de fer qui impriment cette touche sanguine aux strates qui émergent du sous-sol. Ici et là, la tache argentée de lacs où viennent s’abreuver les bêtes.

   Quelques bruits presque éteints parviennent jusqu’à nous, que nous ne savons guère identifier : signes humains, oiseaux de haut vol lançant leur cri, chant dissimulé de la nature ? Eprouves-tu à ta manière, Sol, cette joie immédiate dont je suis saisi à être ici dans la liberté la plus grande, la vision la plus épanouie des choses ? C’est tout de même une expérience si troublante de, tout à coup, ne vivre qu’au rythme des choses éternelles, d’en sentir l’exception, de découvrir en soi de pleines effusions, de vêtir ses bras de rémiges et de planer longuement, tel Icare au plus haut de son extase ? Oui, je sais, les mots sont bien malhabiles à ‘traduire’ les émotions. Vois-tu, encore le problème de la ‘traduction’, une manière de cercle herméneutique au sein duquel nous ne pourrions nous mouvoir qu’à ignorer la nature de ce qui gire à notre périphérie. Nous interrogerions en permanence le sens de notre exister sur terre et ne nous parviendraient que de minces lueurs, autrement dit nous demeurerions dans ce genre de clair-obscur qui, tout à la fois, serait notre félicité en même temps que notre perte. Clair, une espérance ; obscur, le doute d’exister et la crainte de la finitude.

    Nous nous sommes assis sur la plate-forme de ciment sur laquelle est arrimée la croix. Ici est le lieu du vent. Venu de la terre, il porte avec lui toutes les odeurs lourdes du sol, celles entêtantes du suint des moutons, les premières fragrances des feuilles mortes, les senteurs des herbes de la garrigue. Venu de la mer, il est le messager des hauts fonds, il se dote des touches iodées du varech, du poudroiement cristallin du sel, il amène avec lui une fine pluie d’embrun, quelques lambeaux de nuage, le bruit de fond du ressac. Nous n’avons de cesse d’emplir notre vision de tout ce prodige. Immense vision panoptique qui nous donne l’illusion d’être des conquérants de l’invisible, des sortes de messagers de l’absolu.

   Oui, Solveig, c’est ceci que je devine en toi, dans la prunelle même de tes yeux noisette, de rapides pailles mordorées s’y allument qui sont les signes de la joie. Ceci, cette plénitude, au moins une fois il faut l’avoir éprouvée dans le cours de sa vie. Plus jamais elle ne s’effacera, tapie en quelque recoin de la mémoire du corps. Plus tard, ce sera un long frisson, un soupir d’aise, une impression de multiple donation des choses. On n’en saura l’origine. Mais l’origine, elle, se saura comme celle qu’elle aura été l’espace d’un instant fécondé de la pure merveille d’être, ici, sur cette terre donatrice d’allégresse, de ravissement. Mais lorsqu’on est parvenu à l’acmé de soi, il faut en conserver la trace subtile et consentir à redescendre dans l’espace ordinaire de la quotidienneté. Sans nostalgie cependant, seulement avec l’assurance d’avoir atteint un point et de pouvoir en connaître à nouveau le rare et la fabuleuse saveur.

   Le soleil est au zénith, magique lampe d’Aladin suspendue au plus haut du ciel. C’est l’heure du repos des hommes qui reviennent des pâtures avec la tête semée d’étoiles et les corps roidis de fatigue. Ils regagnent leurs modestes logis, quelques pierres noires assemblées autour de l’âtre. Ils se sustentent de quelque provende rustique. Ils boivent de longs traits d’eau. Une sueur lente perle leurs fronts. Un genre de vertige se saisit de leurs membres. Ils savent le lourd tribut à payer au travail et l’assument cependant avec naturel. Tout au long du jour ils sont récompensés au titre d’un paysage généreux, d’une sévère beauté. Nul ne pourrait la gagner à l’aune de sa simple présence. Il faut œuvrer longuement, faire entrer en soi une exigence. Pour nous, Sol, voyageurs de passage, il nous aura fallu marcher de longues heures avant de cueillir cette fleur d’unique splendeur. A chacun selon ses possibilités et son mérite. Nous sommes revenus au hameau. Au hameau des hommes et des bêtes. Au hameau de solitude et de grande beauté. Que pourrions-nous ajouter d’autre qui pourrait nous grandir davantage ? Non, maintenant nous ferons silence. C’est en lui, le silence, que s’éploiera le manifeste et le toujours renouvelé.

   Voilà, à toi la Boréale, je dédicace ces quelques mots. Ensemble nous avons connu l’espace d’une rapide ivresse. A cette dernière il nous faut laisser un long temps d’incubation. Une boisson ne devient liqueur qu’à laisser passer beaucoup de temps. Que le temps, le tien, le mien, fasse ses multiples efflorescences. Pourrions-nous l’en empêcher ?

 

                                            Ton faiseur de ‘Hautes Terres’

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2026 3 01 /07 /juillet /2026 06:52
Dénuement de la lumière

  « Vienne la lumière »

   Œuvre : Eric Migom

 

 

 

 

                         Le 2 Mars 2018

 

 

 

 

                       A toi mon Eloignée.

 

 

   Février finissant, Mars commençant. C’est étrange ce basculement du temps sur lequel nous glissons sans même nous en apercevoir. Une gelée arrive qu’une douceur apaise, une rigueur se montre que les beaux jours infirment. Constamment nous sommes ces objets inconscients offerts aux changements, ces dessins que la nature modifie, ces bourgeons qui explosent sans même que nous ne nous posions de questions quant à ces intimes bouleversements, parfois à ces raz-de-marée dont nous ressortons hagards, mains vides, cœurs battants. Mais voici de quoi méditer longuement.

   Ici les terres blanches du Causse craquent doucement sous les premières tiédeurs comme si le prochain printemps s’annonçait depuis le couchant des racines, le peuple des radicelles se parant des gouttes qui seront, bientôt, la sève courant sous l’écorce. C’est le seuil d’une joie que d’en ressentir le battement, quelque part dans le golfe du corps, d’en éprouver la subite renaissance après un hiver si ambigu fait de pluies à verse, de vent, parfois de soudaines fraîcheurs et, en certains endroits, les plaques de neige sur le sol glacé. Mais je me rends compte combien il est vain et presque impudique de parler des atteintes du frimas à une habitante des terres du Nord. Fais-tu du ski, chausses-tu des bottes pour randonner ou bien ces étonnantes raquettes qui font aux hommes la démarche pataude des ours ? Aucune motivation de rabaisser ton élégance. Là où tu passes les branches s’inclinent, les oiseaux se taisent, les sources bruissent avec leurs gouttes cristallines.

   Le sujet du jour sera une toile peinte dont le sujet si mince, la retenue au bord d’une parole, l’économie des moyens, ne peuvent qu’attirer l’attention d’un esthète, ou pour le moins, d’une personne sensible à ce qui se donne avec la belle générosité du simple. Mais voici la « scène », si ce terme, cependant, n’est trop « théâtral ». Imagine donc une pièce claire, dépouillée - aucun meuble n’en dissipe l’harmonie -, ses murs de plâtre patiné pareils aux moirures de quelque marbre antique, deux cadres de fenêtres dont un sur la perspective de gauche, alors que l’autre est en situation frontale, une porte vitrée ouverte sur ce qui semble être un couloir. Voici, tracée en quelques traits minimalistes, la possibilité d’une « existence ». Déjà accomplie ? D’anciens occupants sont partis. En voie de se réaliser ? De futurs habitants y trouveront bientôt la halte nécessaire à leur repos.

   Vois-tu, ce qui sonne à la façon d’une énigme, le vide de ces murs, une relative désolation du cadre, l’immobilité, voici que tout ceci, à tout moment, peut s’inverser et figurer au contraire l’accueil du passant, le refuge du nomade trouvant site à sa convenance. De cette constatation ne peut que se déduire la constante ambiguïté des choses, sa valeur relative, son visage à double face tel Janus ce dieu du panthéon romain regardant à la fois le futur et le passé. Car oui, nous sommes d’abord des êtres du passage, tout comme cette pièce dont le motif successif consiste à accueillir et à voir s’éloigner ses hôtes. Ils ne sont que fumée, vapeur, brume flottant dans la fraîcheur du vallon. La peinture, ici, est cet entre-deux, cette médiation, ce suspens qui ne décide de rien, se laisse aborder comme le fléau de la balance, cette neutralité qui paraît éternelle, cette décision remise à plus tard, cette halte du temps, ce franchissement du gué qui choisit le milieu de la passée et semble vouloir y demeurer tel l’amant dans l’antichambre qui le conduit à l’aimée.

   Et, à bien observer cette unité sans partage, voici que mon esprit s’est déjà évadé du côté de chez toi, dans les hauteurs scandinaves, plus précisément dans une image prélevée à l’intérieur d’un magazine de décoration. Il y est question d’un appartement suédois, si modestement et exactement présenté, qu’il pourrait apparaître comme la métamorphose - discrète -, de cette pièce que je viens tout juste de décrire. Le mobilier : un guéridon de verre, un miroir entouré de brun bistre, une méridienne de cuir noir, une œuvre au mur : un cadre à double filet, une grande toile de teinte ivoire monochrome avec quelques discrètes incisions, quelques traits presque inapparents, des angles brou de noix qui jouent en écho avec cette surface si étonnamment apaisante et d’une si voluptueuse esthétique. Mais tout dans le silence, l’accord juste, le vocabulaire tissé avec pertinence. Je t’imagine assez bien, Sol, toi au teint si lumineux, aux cheveux auburn, à l’allure si élancée, dans cette ambiance sereine, telle une feuille d’automne dans son immuable écrin.

   Me voici, soudain, pris d’un genre de remords. Ne suis-je pas allé trop loin dans ma rêverie ? N’ai-je pas troqué cet élément de réalité au profit d’une seule vision personnelle ? Certes toute énonciation singulière est recevable, à condition seulement, qu’elle n’introduise un élément perturbateur dont l’image aurait à souffrir. Car, devais-je dépasser cela même que l’artiste proposait dans le genre d’une nudité ? Bien des expositions dans le dénuement ne demandent aucune fioriture, aucun ajout qui serait le début d’un récit. Parfois vaut-il mieux laisser le germe dans son hébétude originelle plutôt que de vouloir le contraindre à se lever, à entreprendre le long voyage vers ce qui s’annoncera en tant que le futur de sa croissance. J’ai déjà meublé, inscrit dans l’espace de ce lieu protégé les stigmates - fussent-ils légers -, qui en obèreront le sens. Sans doute, en conviendras-tu à l’aune de ma rapide et elliptique description, le destin de cette œuvre était-il de demeurer enclos dans cette forme à peine esquissée, brute de tout bavardage, se suffisant à elle-même, tout comme la branche éolienne dans le vent d’Irlande ne saurait avoir d’autre présence que la sienne propre. Solitude en tant que solitude.

   Aurais-tu aperçu cette toile en son humilité, sa disposition au libre, au non-ménagé et tu aurais souhaité la confier à cette évidente limpidité qui était le profil unique de son essence. Sais-tu, j’ai omis de te signaler ce qui faisait sa mesure la plus remarquable, à savoir cette lumière qui la traverse de part en part à la façon dont un cristal rend visible ses multiples facettes. Sans doute une clarté venue du levant, basse, peut-être la coulée d’un soleil blanc, donc hivernal, et la pièce qui aurait pu sombrer dans de bien tristes teintes d’ombre, voici qu’elle se met à rayonner, son gris naturel se décolorant en larges bandes affirmées, douées de plénitude, dont le lieu entier est investi à la façon d’un luxe immédiat.

   Quoi de plus beau, pour toi l’amoureuse de la Sainte-Lucie, que ces couronnes de bougies portées par de toutes jeunes filles lors du premier jour d’hiver où le soleil se couche plus tard que la veille. Cette symbolique t’atteignait-elle déjà enfant, le regard sans doute perdu en même temps que fasciné par tous ces cercles de flammes qui disaient, en paroles de feu, la célébration du jour succédant à la nuit ? Cette nuit dont je pense qu’elle doit être éprouvante pour tous ceux qui redoutent les ténèbres et ne souhaitent que leur trouée. La clairière - la bien nommée - est toujours préférable aux couverts des immenses forêts où ne règnent que le froid et le visage fermé de l’obscur.

   Le croiras-tu, ma tour cerclée de pierres blanches, se laisse entendre comme cette solitude monacale que rythme le fauve des maroquins sur des étagères de bois. Une lumière identique y pénètre par la croisée, lustre le sol de tomettes rouges qui se décolore à son passage. Ôterais-je mon bureau, mes collections de livres et il s’agirait d’un identique dénuement, d’une même géométrie du simple si ce n’est que mes murs sont arrondis au lieu d’être à angles droits comme dans la toile dont il est question. Assurément ces ambiances sont celles propices au recueillement, tout comme le sont les espaces fermés que la lumière féconde de ses rayons : cryptes, sanctuaires, météores, abris troglodytiques, bories de pierres.

   Vois-tu, j’ai besoin de ce retrait du monde, de cette sensation d’abri, de cette immersion dans une grotte visitée de la palme douce du jour afin que mes idées puissent rejoindre quelque clarté. J’ai aussi besoin de toi, dans le loin du septentrion que tes yeux visitent de cette grâce juvénile qui est encore et sera toujours la tienne. Tout est toujours question de lieu à investir, de lumière à connaître, d’amour à éprouver. Ce sont là les indices par lesquels l’exister se manifeste à nous dans l’exception qui est la sienne, que la nôtre redouble de sa propre présence. Dis-moi, Sol, habiterais-tu cette pièce si ouverte à la poésie, tu n’en changerais rien, n’est-ce pas, sinon y laisser se déplier l’éclat de ta nature ? Je te sais si attentive aux choses et aux formes pures.

   Dis-moi, dans ta prochaine lettre, la beauté du Grand Nord. Elle est déjà si présente ici et là où l’inaltéré se donne comme la plus évidente ressource. Dis-moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 juin 2026 6 27 /06 /juin /2026 06:37
« Détruire », dit-elle

Photographie : Blanc-Seing

 

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                                                                            Le 12 Février 2020

 

                 Chère présence du Nord,

 

       

   « Détruire, dit-elle », c’est ce titre d’un roman de Marguerite Duras avec lequel commencera ma lettre. De ce livre, Laure Adler dit qu’il « célèbre le culte du néant ». Chacun, à notre manière, célébrons ce culte étrange, en aimant, en nous précipitant dans la passion, en ayant recours aux narcotiques, en lisant ces auteurs tragiques qui semblent vouloir annuler le temps, le remplacer par une manière d’inconsistance qui n’aurait ni lieu, ni heure où apparaître. Mais je n’épiloguerai davantage et je vais te dire, en quelques mots, le site d’une bien pathétique destruction. Il y a quelques jours, dans une manière de passage à gué entre deux écritures, n’ayant quiconque à rencontrer, nulle tâche urgente à entreprendre, au hasard de quelque pensée venue de je ne sais où, je décidai de me rendre à Saulieu, paisible village du Causse qui fut, en son temps, motif de nombreuses promenades solitaires - tu me diras « d’errances », je le sais -, ces paysages austères ayant inscrit en moi, de tout temps, un genre d’hiéroglyphe ineffaçable.

   La photographie que je joins à ma lettre résumera à elle seule ce que mes mots seraient bien incapables de traduire avec justesse. Oui, je reconnais, cette image est à mille lieues d’une esthétisation du réel, elle en est bien plutôt la marque la plus authentique qui se puisse concevoir. Certes, on pourra la juger inconsistante, sans contenu remarquable, sorte de carte postale ancienne d’où rien ne se détache que d’ordinaire. Mais, vois-tu, et je te sais attentive à ceci, je connais ton naturel attachement à la simplicité, alors comment connaître mieux les choses qu’à l’aune d’un regard qui les dépouille de leurs artefacts, de leurs halos de mensonges parfois, de l’irisation dont beaucoup les entourent pensant, en ceci, accroître la dimension de leur être ? Tu le sais comme moi, la sophistication de ce qui vient à nous, non seulement ne nous apporte rien, mais ôte à notre conscience la possibilité d’une connaissance directe, immédiate, la seule qui vaille eu égard à la juste mesure des choses.

   Je me doute que, pour toi, la Nordique, ce mot de « Causse » doit sonner de bien étrange manière, un peu à la façon dont un caillou jeté au fond d’un puits fait son mystérieux tintement, nous ne savons d’où il vient, où il va. Pour moi, à l’évidence, ce simple mot est le « sésame ouvre-toi » qui me donne accès à un sentiment d’intime possession de qui je suis, en même temps qu’il me dévoile la beauté d’un paysage, sa faculté à me rencontrer sans détour, au plein d’une jouissance sans fin, ouverture d’un horizon illimité, comme si le tout du Monde s’était rassemblé en ce genre de microcosme. C’est un détour que j’accomplis présentement, occupé à dire ce qu’une nature intacte dépose en nous, les hommes, de précieux réconfort. Saulieu dont je t’ai déjà parlé, ce sera pour plus tard, sorte d’antithèse de ce qui ici se montre, qui m’emplit d’une joie unique.

   Mon « pays », jamais tu ne le verras, toi la Lointaine, alors laisse-moi t’y accueillir avec ces quelques mots qui se veulent modestes, aussi près que possible de la réalité. Par la pensée tu es avec moi, alors cheminons ensemble. Ce Février est doux, lumineux, et le ciel est un vaste dôme qui semble inaccessible aux yeux, disponible pour l’imaginaire seulement. Nous avons dépassé Saulieu, nous descendons maintenant dans la combe ombreuse creusée entre deux collines du Causse. Il est très tôt en ce début d’après-midi et rien ne bouge qui dirait l’activité en quelque endroit du monde, un délicieux retrait des choses, une longue vacance dont nous sommes une manière d’écho. Il n’y a guère mieux pour tisser les liens indéfectibles de l’affinité. Je te sens si proche et ce paradoxe, tu es si loin, non seulement n’atténue mon sentiment de jouissance mais il en décuple le rare, il en renforce le constant désir.

   Nous prenons sur la gauche, un long chemin semé de graviers blancs, saupoudré d’une fine castine. Tu t’étonnes de tout : d’un rameau qui bouge, d’un oiseau qui s’envole, des taillis avec leurs drôles de tiges rouges, du ruisseau qui court parmi le vert d’un pré, du mince pont qui l’enjambe sur lequel nous demeurons un instant comme des enfants éblouis de découvrir leur reflet dans l’onde. Tu ne parles guère, sinon par monosyllabes, parfois par un babil joyeux qui dit le rayonnement de ton être. Au travers du rideau des ramures, des branches encore dépouillées, nous apercevons la colline de l’autre côté de la combe, sa végétation rare, quelques étiques genévriers, de touchants chênes-bonsaïs à la silhouette torturée.

   Oui, tout ceci te plaît, toi la Simple, l’Heureuse de vivre au gré de tes sensations si exactes, dénuées d’intentions, dont tout calcul s’absente. Tu écoutes le murmure minéral du Causse : bonheur ! Tu sens sur le lisse de ta joue le baume d’un vent : bonheur ! Tu regardes le nuage, là-haut, son menu bourgeonnement : bonheur ! Oui, assurément tu aurais pu être une fille de la garrigue, cet autre nom du Causse, tu aurais pu vivre d’une vie de bergère gardant son troupeau de moutons, t’enivrant du suint de leur laine, la cardant pour faire du fil, t’abritant dans ces refuges de pierres sèches que l’on nomme ici « cazelles », un nom si doux qu’il fait rêver.

    Nous sommes arrivés sur la crête. Nous nous arrêtons un long moment face au paysage qui s’ouvre devant nous en une manière de larges gradins. Des murets de pierres courent sur le flanc des collines, des chênes ponctuent de leurs minces troncs la densité minérale. Je le sais, cette sauvage beauté te pénètre jusqu’au tréfonds de l’âme, je crois même que ta chair est saupoudrée de cette vision, qu’elle brille de l’intérieur, j’en vois la manifestation dans ce demi-sourire, cette ébauche de grâce qui se répand sur la plaine de ton visage. Nous n’avons besoin de rien dire, les pierres, les arbustes, les haies, les touffes de lichen, les mousses profuses, tout parle pour nous et profère en silence ce que nous n’osons dire, qui ne trouve ses mots, rampe à bas bruit dans un lieu que nous ne pourrions définir mais qui est bien réel, comme est réelle cette pureté partout présente.

   L’horizon est un long moutonnement de collines, un damier en noir et blanc, un dialogue de calcaire qui, parfois, se confond avec le talc du ciel, semble s’y fondre en une étonnante osmose. Nous marchons entre deux murets de pierre qui semblent avoir existé de toute éternité. Nous nous étonnons du long et patient travail des hommes, de leur témoignage dont ces élévations sont la mémoire. Notre surprise, c’est elle qui nous fait avancer, c’est elle qui nous fait tenir debout, curieux que nous sommes de découvrir après ce ressac de roches un autre ressac, une déclivité, la pente abrupte d’une ravine, peut-être un animal en maraude, un renard à la toison de feu détalant parmi le labyrinthe des fourrés.

   Souvent il m’est arrivé, à l’aube ou au crépuscule - ces heures qui n’en sont pas, ces instants suspendus - de marcher sur quelque sentier égaré parmi la multitude du Causse, d’avancer sans faire le moindre bruit, de découvrir au travers du grillage des ramures, près d’une minuscule mare, son œil brillant tel le mercure, de découvrir un chevreuil s’abreuvant, oreilles attentives, certes aux aguets, mais rassuré par la lenteur de la lumière, la densité du silence. Oui, Sol, ces moments-là sont prodigieux, ils valent cent fois les erratiques processions humaines sur les rivages exténués des villes, dans l’insoutenable clameur des foules qui cherchent leur âme à défaut de la trouver. Connais-tu un événement qui serait supérieur à celui de la rencontre d’un animal qui ne se sait nullement observé, qui vit en l’entièreté d’une grâce naturelle, qui ne triche ni ne s’inquiète de paraître au monde autrement qu’il est ? Ceci se nomme « authenticité ». Ceci est remarquable en notre siècle d’affèteries et d’apparences trompeuses qui, en réalité, ne mystifient que ceux qui semblent s’en divertir.

   Voici, ma chère Passagère, il nous faut rejoindre la voiture, quitter à regret ce lieu de ressourcement, consentir à éprouver cette inévitable aliénation qui nous guette au premier virage, aux premières maisons qui dressent leurs silhouettes aux abords du village. Nous voici donc à Saulieu, cette petite bourgade qui, en un temps jadis, fut prétexte à quelque rêve si elle ne fut le creuset de récurrentes utopies. Autrefois donc, dans un passé qui se montre si illusoire aujourd’hui, une église romane en pierres dorées, quelques maisons avec leurs galeries et leurs pigeonniers, une école du temps de Jules Ferry, une place semée de tilleuls et, par-dessus ceci, la palme rassurante d’un souverain silence.

   Oui, je vois, tu as du mal à croire mon récit, tu penses peut-être à une histoire inventée, à une simple anecdote. Ô Sol, combien j’aimerais qu’il en fût ainsi, que mon esprit soudain abusé se fût fourvoyé en quelque ornière originale, risible, si l’on veut. Eh bien, non, ceci, cette meute à l’infini de maisons modernes, cet essaim qui n’en finit pas de poser ici et là ses milliers de ruches, c’est bien le visage du Saulieu d’aujourd’hui, du village qui a renié son passé, qui a tiré un trait définitif sur ce qu’il était, qui s’est fondu dans un étrange et sourd anonymat. Un village comme tant d’autres qui courent, grimpent sur les collines, envahissent les combes, plantent leurs poteaux électriques, leurs conteneurs verts, leurs peuples de fils, sémaphores d’une stupéfiante « modernité » qui ne sait plus ni le lieu, ni le temps de son être.

   Oui, Sol, la Nature a capitulé devant l’insatiable appétit des hommes, leur volonté foncière d’inscrire leur marque là où demeure disponible la moindre once de terrain, le plus minuscule lopin de terre. Cupidité, folle volonté de puissance, gloire vite acquise au gré de ces « pavillons » - étrange mot -, qui ne flottent en haut de leurs mâts qu’à la mesure de leur cécité. Restera-t-il, un jour du futur, un coin de forêt, un arbre sur un rivage, une blanche colline semée de genêts, un clair ruisseau faisant entendre son joyeux chant sous la voûte protectrice des frondaisons ? Je te le demande et je connais par avance ta réponse, toi l’Avisée, toi la Lucide. L’exister montre parfois ses plus belles vertus, comme il déploie tous ses vices jusqu’aux plus destructeurs. « Détruire », dit-elle.

   Combien ce voyage à deux dans cette Nature disponible et généreuse était un bien précieux ! Il ne tient qu’à nous d’en reconduire l’événement. Certes, tu es loin, si loin, mais un invisible fil d’Ariane me relie à celle que tu es, toi l’Ineffaçable. Souvent je lui demande de réaliser le prodige de ta présence. Toujours il a acquiescé à ma demande. Puisse-t-il encore m’accompagner jusqu’en ton pays parcouru d’immenses forêts, semé d’innombrables lacs ! Il y a encore à espérer. A croire en un avenir radieux.

 

À Toi - Le Tisseur de questions.

   

 

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20 juin 2026 6 20 /06 /juin /2026 06:55
Au creux de la présence

 

   Aquaticum -14-

 Lac De Buzerens À Bram

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Vois-tu, Sól, j’ai, pour un temps, quitté ma retraite, là-bas sur les hauts plateaux où ne souffle que le vent, où ne poussent que les pierres. Certes je ne suis pas si loin mais, ici, tout me dépayse, tout me rend à moi-même dans une manière d’étrangeté qui me satisfait plus qu’elle ne me désole. Il est parfois si utile de rompre avec ses habitudes, d’introduire une césure dans le dôme uni des jours. C’est, soudain, comme une bouffée d’air frais, la survenue d’une lumière au ras des choses, la chute d’une ondée sur le sable d’une dune. Tout se montre dans l’insouciance, tout s’ouvre à la gaieté et les sentiers escarpés de la mélancolie consentent à devenir de simples métaphores d’une facilité de vivre. Le vent est une caresse. La pluie une eau lustrale. Le soleil (Ô combien Sólveig, toi dont le prénom signifie « chemin de soleil », tu es présente alors avec la force de ton éclatant sourire !), le soleil donc est pure joie. La brume devient la compagne des songes. Rien ne distrait de soi, rien ne déporte au-delà de sa propre silhouette, rien ne fait signe que dans l’accueil du simple et du présent.

   Ceci, qu’il faut bien appeler une « communion » avec le monde (oui, j’en conviens, la formule est aussi prétentieuse qu’impropre à combler le vide éprouvé en regard de toute altérité), un genre d’osmose qui ne s’impose nullement mais « coule de source », tout ceci devient si naturel que nous n’en percevons même plus l’insigne faveur. Imagine, Sól, je suis assis à ma table de travail, là sur le bord de ce lac (tu rirais de sa faible dimension, toi la Fille du Nord, de ses véritables mers intérieures), couvrant de minuscules signes d’encre la blancheur de la page. Toujours aussi graphomane, les lettres me traversent identiques à ces vols d’étourneaux, à ces nuées de brindilles qui envahissent le ciel, y dessinent la spirale d’un nuage, se fondent dans le paysage et nous pensons avoir été victimes d’une hallucination. C’est tout de même un constant étonnement que cette apparition-disparition en un seul et même mouvement dont nous pourrions penser que notre esprit en a été le seul ordonnateur. Mais voici que je m’égare, toujours cette tendance à la digression, à la broderie. On n’abandonne pas si facilement le métier d’écrire pour devenir observateur du réel, y décrypter des images, y déceler des sons, fussent-ils harmonieux. Cela travaille au-dessous de la ligne de flottaison du corps, cela fourmille de mots, cela demande à surgir du pli d’anciennes paroles. La réalité est-elle autre chose que la mesure babélienne de ce qui s’annonce à l’horizon de l’être ?

   Mais que je te dise plutôt le charme de cette petite bourgade languedocienne. Un village de maisons basses aux toits d’argile claire, une architecture circulaire autour d’une modeste église, le canal à proximité avec sa double rangée de platanes centenaires. Je ne me rends guère au village que pour y acheter du tabac, un journal, y flâner au hasard des rues, mais bien vite mon obsession me reprend, m’installe jusqu’à l’heure du couchant derrière ce pupitre de bois qui devient, tout à la fois, ma liberté et ma constante aliénation. Que fais-tu, toi, la Promeneuse du Grand Nord ? Toujours tes échappées en forêt, ta fascination pour le tremblement blanc des bouleaux, tes croquis sur tes carnets aux spirales de métal ? Je n’ai aucun mérite à t’imaginer, assise sur une souche, traçant à grands traits la poésie des lieux. Sans doute es-tu un elfe venu du plus profond de ce mystère sylvestre que ta nature réclame comme son aliment le plus essentiel ?

   Aujourd’hui je médite sur une image qui ne manque de m’interroger. Elle est si simple pourtant et son inventaire sera tôt fait : des cannes de roseaux que le crépuscule teinte de son aura dorée, une large échancrure qui dévoile une flaque d’eau aux reflets de platine, un arbre y projette son reflet inversé. Rien que d’ordinaire. Rien que de simple et posé  là devant à la façon d’une évidence. Et, du reste, serions-nous quittes de cette photographie à seulement archiver dans l’étrave de notre vision cette scène à la séduction pleinement bucolique ? Ne serions-nous pas en demande d’autre chose que sa figuration ne nous montrerait pas, comme si, toujours, le plein des choses différait de notre elliptique regard ? Nous sentons combien notre saisie est insuffisante, encombrée des pesanteurs de la routine, diffractée par de fausses perceptions, sous le boisseau d’une mémoire qui s’altère à mesure que le temps fuit en direction de la flèche de l’avenir. C’est de choses de ce genre dont nous nous entretenions dans la brume du Septentrion, la fumée conjuguée de nos cigarettes y tressait des cordes d’ennui. Comment en aurait-il été autrement ? C’est toujours un travail difficile que de questionner. Des meutes sombres s’y allument tels des oiseaux de mauvais augure noircissant le ciel de leur vol pléthorique.

   Tu sais combien il me plaît de m’abriter derrière mes réflexions, d’être en décalage avec le temps qu’il fait, l’événement qui se produit, de dissoudre la durée dans une manière de rêve creux, orné de mille fantaisies. Cette touffe de roseaux, cette innocente rumeur végétale, voici qu’elle devient la scène de l’exister, sans délai, avec la certitude de me trouver face à la seule hypothèse vraisemblable qui puisse être émise à son sujet. La haie de cannes, sa densité, sa verticalité, comment pourrais-je les considérer sous un autre angle que celui du destin qui nous échoit comme notre part irrémissible, non soumise au partage, un fardeau disent certains, une faveur objectent d’autres ? Pour ma part je ne saurais choisir d’une manière si radicale, tracer la ligne de partage entre les joies et les peines, les rencontres heureuses, les drames qui agitent la nappe souvent ténue du quotidien. Une véritable épreuve à laquelle seule notre subjectivité pourrait répondre, une altération de la vérité dût-elle y apparaître en filigrane. Car toute subjectivité est nécessairement entachée d’erreur. Mais qu’interroger sinon notre conscience ?

    Au travers de la croisée, parfois, j’aperçois le vol d’un canard, la tache noire d’un cormoran, la trace d’un avion dans le haut du ciel. Cependant ceci ne suffit pas à entamer le cours de ma rêverie. Les passants sont rares, ici, des pêcheurs vêtus de leurs cirés, des photographes en maraude, des amoureux échangeant une rapide étreinte. Maintenant, dans le calme de l’heure, les roseaux sont immobiles et nul bruit ne vient troubler la sérénité de ce lieu à l’écart de toute agitation. Un large cercle découpe la haie végétale (sans doute un braconnier y a-t-il tracé à la faucille le trou par lequel prélever quelque carpe ?), et voici qu’il me fait penser irrésistiblement à ces effractions qu’on pratique dans le réel afin d’y trouver les prémisses d’une vérité. Sans doute trop rares les coupures, sans doute incomplètes mais qui ont le mérité d’exister. Imagine donc une zone de lumière chaude, couleur de paille et d’or, sur le fond de laquelle se détachent les ramures d’un arbre. Eloigné mais rendu tangiblement présent en raison de l’éclaircie dont il procède. Identiquement à une brusque illumination de l’esprit au moment où se dévoile en son sein la révélation qu’il attendait, une réelle possibilité d’être, la résolution d’un problème, la parution au grand jour d’un souhait enfin réalisé. Ce qui était virtuel s’habille de chair, ce qui était illusion se met à rayonner avec la même insistance que l’abeille met à butiner la fleur, à en prélever le nectar.

   Alors, me diras-tu, cet arbre-vérité n’est-il pas le simple effet d’un reflet, une icône tremblante que la nuit reprendra bientôt en son sein ? Sans doute as-tu raison. Avant longtemps la chute de la brume, l’arrivée d’écharpes de nuit, tout noyé dans une indistinction native se soldant par une étrange équation mettant dans un rapport d’égalité la forme vraie et son ombre, le dessin accompli et sa trompeuse esquisse. Il est si délicat de démêler le vrai du faux, de reconnaître le véritable ami de l’opportuniste, de « séparer le bon grain de l’ivraie ». Oui, cette parole biblique est salvatrice (toujours nous sommes du côté du bon grain, ne crois-tu pas ?),  et son contenu largement commenté nous exonère de bien des explications, mais elle ne nous autorise nullement à sortir de notre lucidité pour nous livrer à quelque activité incantatoire qui nous réconcilierait avec l’être des choses et la certitude serait là, d’avoir pensé avec la sagesse requise tout ce qui fait sens dans l’horizon qui est le nôtre. L’expérience de la vérité est chose si rare que, le plus souvent, nous nous demandons si nous l’avons déjà rencontrée, si elle n’est, seulement, un vertige abusant nos perceptions, un coin enfoncé dans le derme délicat de nos sensations. Toujours un doute qui, plutôt que d’être réducteur, devient salvateur. En premier, c’est de nous-mêmes dont nous devons douter comme si notre propre existence ne nous appartenait pas. Et, du reste, comment pourrions-nous nous en rendre maîtres et possesseurs, dans l’incapacité que nous sommes de lui assurer la possibilité d’un chemin droit, exempt d’aléas ? Toujours un imprévu, une maladie, une faiblesse, une démission qui nous déportent de nous et nous privent d’amers, navigation sans boussole et l’esquif avance à vue au milieu des récifs.

   Et, Sól, pendant que je dévidais l’immense bobine de fil dont je prétendais qu’elle me donnerait (nous donnerait) accès à quelque certitude, voici que l’ombre a gagné, que sont partout les zones d’inconnaissance, les coins dissimulés, les failles vacantes par où la raison même pourrait perdre sa substance. La nuit est habitée de folie. Qu’est-ce qui donc pourrait surgir, ici, du dôme translucide de la lampe, là, du gris des ténèbres, plus loin des pages du livre que biffent des milliers de signes illisibles, chacun doué d’un étrange pouvoir de fascination, peut-être d’une puissance de destruction ? Que deviennent les choses du réel lorsque nous dormons ? Sont-elles aussi inertes et inoffensives qu’elles donnent à croire au plein des heures claires ? Ou bien fomentent-elles de ténébreux projets dès l’instant où notre regard les livre à leur condition qui n’est peut-être que de comploter ? Ne serait-ce pas ceci, Sól, ce terrible inconscient que nous croyons créé de toutes pièces pour des raisons purement conceptuelles, alors qu’il serait la face agissante, vraiment efficiente de notre réalité. Notre vie consciente n’en serait que l’envers, nous qui le pensions le seul instigateur du jeu, l’unique puissance dont tout le reste dépendait ?

   Le milieu de la nuit a sonné et je suis encore là à t’entretenir de mes balivernes, à t’informer de ce qui, sans doute, ne sera pour toi, Ange du Nord, qu’un bavardage de plus dans l’incohérence des foisonnements terrestres, un cri de plus dans la hurlante polyphonie, une agitation supplémentaire dans l’hallucinant spectacle en ombres et lumière de nos chancelantes biographies. Il y a bien longtemps, Sól, lors de nos premières rencontres sous la clarté boréale, avais-je déjà cette terrible inclination à ne voir l’existence qu’au travers de symboles, de schémas explicatifs, de codes à interpréter, d’intelligible à faire surgir de chaque chose, de caractères sourds à porter à la lisibilité ? C’est comme une malédiction sise au sein de la matière grise, une constante effervescence, une progression sans repos vers quelque cime inaccessible. Mon expédition vers le Grand Nord, en ces temps révolus, était-ce une tâche du même ordre, toujours aller plus loin à la recherche de ce point mystérieux, de ce pôle magnétique qui, peut-être, n’est qu’un habile stratagème afin de différer de soi ? Dis-moi, Sól, dis-moi vite. Sans cela, jamais je n’arriverai à trouver le sommeil. Or, Sól, il faut bien dormir, n’est-ce pas ? Pour s’oublier ? Comment dit-on cela dans le Nord, dans ce pays de légende où les filles ont les yeux si clairs, luxe d’une vérité brillant telle une gemme ? Comment dit-on ? Ceci est si essentiel à la vie. Si essentiel !

  

  

 

 

  

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juin 2026 1 01 /06 /juin /2026 07:57
Au large de nos êtres

Source : Visit Sweden

 

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                                                           Lundi 11 Mai

 

                                                  

                            Très chère Lointaine,

 

   Voici de longs jours que n’ai plus de tes nouvelles. En ces temps de morne existence les liaisons, parfois, paraissent rompues. C’est tout de même affligeant cette mise en sommeil du monde, ce monde mis en échec par cet ennemi invisible qui frappe au hasard et fait feu de tout bois. Je t’écris toujours depuis ma tour qui s’ouvre sur le large plateau du Causse. Les chênes, maintenant ont verdi et c’est un genre de marée couleur d’amande, de sauge plus sombre, parfois jusqu’au soutenu de la malachite avec, ici et là, la tache claire du calcaire qui essaime le sol. L’univers entier est confiné et je le suis, sauf que cette condition m’est habituelle, enfermé du matin au soir parmi le peuple de mes livres familiers et des feuilles blanches que je remplis sans relâche de signes minuscules. « Servitude volontaire » pour faire un clin d’œil à La Boétie.

   Tu sais, je n’ai guère à aller loin pour être au milieu d’une généreuse nature et Mai se pare de haies blanchies de fleurs, de chants d’oiseaux qui se répercutent de colline en colline. Je n’ai même pas à émarger de formulaire pour m’autoriser à sortir. Qui d’ailleurs pourrais-je rencontrer, il n’y a âme qui vive des lieues à la ronde ? Sans doute, chère Sol, t’étonneras-tu de cette existence quasi monacale mais il en est ainsi depuis de si longues années et les jours passent avec leur refrain léger sans même que mon esprit n’en soit alerté. Je ne rame jamais à contre-courant, si bien que l’aval du fleuve m’attire, m’appelle à lui et que je découvre l’estuaire ne me souvenant plus alors de la source qui lui donna acte et l’accomplit tout au long de son sinueux parcours.

   J’ai toujours été un être des marges, un passant des lisières, un rêveur cherchant le discret clair-obscur des clairières. Sans doute penseras-tu que, d’avance, ma vie était tracée, que mes pieds ne chercheraient jamais que l’empreinte des ornières du destin et, sans doute, auras-tu raison. Vois-tu, rien ne sert de s’insurger contre la pente déclive de son sort. Quand bien même l’aurais-je fait, mon trajet en eût-il été modifié, mon ton fondamental altéré, la climatique qui me visite marquée de signes différents ? Non, je crois à une certaine permanence des choses, à des décisions qui se donnent comme immuables, à des cheminements que nous ne pouvons nullement infléchir d’une manière ou d’une autre. Pessimisme, scepticisme, inclination à ne voir que la cendre et la suie alors que le ciel est solaire, que l’horizon s’ouvre là-bas au loin sur le gonflement de quelque plénitude ? Vraisemblablement porté-je en moi ces affinités avec le sombre, parfois la contemplation songeuse, la méditation longue, ininterrompue, des interrogations qui touchent l’humain et, souvent, le désespèrent.

   Oui, Solveig, je te l’avoue, je suis un être au large de moi-même avec nulle possibilité de rejoindre cette unité qui partout vole en éclats : une mauvaise nouvelle, un temps de neige, le vol en V des oies sauvages dans le ciel hivernal, ce chapitre écrit mais insuffisamment maîtrisé à mon goût. Sais-tu, toujours il manque une pièce au puzzle, toujours une faille qui lézarde le sol, toujours un mot qui ne trouve sa place et erre indéfiniment, sans possibilité aucune de trouver son assise. Alors le jour est long, alors le mot fait son lancinant bruit d’insecte, son grésillement continu et c’est comme d’être derrière la lame d’une vitre, de ne pouvoir saisir ce livre qui chante et désespère de ne pouvoir jamais être lu. « Désespère », oui, car tu le sais aussi bien que moi, les objets ont une âme, ce que voient tous les Eveillés, qu’ignorent tous les Dormeurs qui ne sont en voyage que pour eux-mêmes !

   Mais je n’ai parlé que de moi, je n’ai fait que dresser ma statue, oubliant la tienne dans la pénombre, ne lui donnant nulle clarté. A défaut de parler de toi, de moi, je ne parlerai que de nous, cet étrange personnage qui est bien plus que nos deux identités assemblées. Jeunes, nous nous sommes connus et aimés l’espace d’un été. Encore en moi, il vibre pareil à une flamme qui ne veut nullement s’éteindre. L’espace d’une lumière boréale haut levée dans le ciel, puis plus rien, si, quelques lettres puisque, depuis lors, notre correspondance ne s’est jamais arrêtée, marquant de longues poses parfois, mais toujours une manière d’eau de ruissellement qui n’attendait que la branche qui en immobiliserait le cours et donnerait naissance à un lac lumineux aux eaux profondes. Oui, tu connais mon goût des métaphores, sans doute le travers de quelqu’un qui ne vit que d’écriture.

   Notre « amour », mais peut-on nommer ainsi une « toquade » de jeunesse, le fleurissement soudain d’une passion, puis la terre jonchée de feuilles mortes et presque plus de trace de ce qui a eu lieu et se dissémine parmi les turbulences de l’air ? Certes nous aurions pu réaliser notre oubli réciproque mais je présume que des affinités réelles avaient tissé entre nous les liens ineffaçables de ce qui deviendrait une amitié au long cours. Parfois, dans le silence de mon Causse, cette terre bénie entre toutes, marchant entre deux écritures, il me plaît de rêver, de poser des questions sans raison, un peu à la volée, comme l’enfant lâche son cerf-volant au gré des courants aériens. L’un d’entre eux le reprendra qui le conduira là où jamais il ne pensait aller.

   Des questions : pourquoi donc nos corps sont-ils devenus étrangers, non seulement séparés par une longue distance, mais désertés des belles pulsations de l’amour ? Pourquoi ne voyons-nous plus ensemble la belle lumière de ces aurores boréales qui, un soir, furent le lieu d’un commun ravissement ? Pourquoi ne puis-je encore éprouver la soie de ta peau, plonger dans l’eau de tes yeux, ils sont couleur noisette si ma mémoire est exacte ? Pourquoi ne viens-tu me rejoindre, ici, nous pourrions faire de longues promenades et nous raconter, l’un l’autre, comme des gamins qui se retrouvent et sont éblouis de se reconnaître ? Pourquoi ne puis-je lire à haute voix, pour toi, le dernier chapitre que j’ai écrit, peut-être y discernerais-tu des accents familiers, y reconnaitrais-tu des paysages du côté de Mariestad, avec son lac immense aux couleurs de plomb, sa ligne d’horizon si basse, le tremblement de ses bouleaux argentés sur la rive esseulée ? Pourquoi ne puis-je, un matin à ton réveil, venir t’offrir ces délicieux gâteaux aux amandes qu’on nomme « Toscatårta », tu en raffolais, je me souviens.

   Pourquoi tant de pourquoi ? Est-ce le temps, sa perte qui s’y inscrit à la façon d’un impossible ressourcement ? Est-ce le sentiment d’amour qui, lentement s’effrite ? Est-ce la nostalgie qui recouvre l’âme d’une taie invisible d’ennui ? Est-ce l’espace qui s’est agrandi, qui te trouve toujours plus lointaine, plus évanescente, plus irréelle comme si tu n’avais jamais existé ? Rassure-moi, Solveig, tu es bien la même que celle que j’ai connue dans un temps qui n’est plus ? Ton sourire en moi fait ses flux et ses reflux, pareil à de légers et fascinants nuages qui voguent au plus haut du ciel.

 

   Demeure en toi, fidèle à qui tu es, je demeurerai en moi aussi longtemps que je le pourrai, identique à qui j’ai été. La réminiscence est le seul fil qui nous relie. Belle est la mémoire à ceux qui la célèbrent avec justesse. 

                                                                            

                                                         Celui qui s’abreuve à l’eau du souvenir.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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21 mai 2026 4 21 /05 /mai /2026 07:32
Une bouteille à la mer

Source : Image du Net

 

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Depuis mon pays de pierres blanches, ce Jeudi 11Avril

 

 

              Å toi qui vis si près des aurores boréales,

 

   Décidemment, Solveig, je ne te laisserai nul repos. Est-ce un effet de l’âge ? Une nouvelle manie qui s’installerait sournoisement ? Un subit pincement au cœur que, seule, tu serais en mesure d’apaiser ? Peu importe l’origine, l’essentiel, ce mince fil d’Ariane, cette buée invisible qui nous mettent en relation, à l’abri des regards du Monde. Je ne sais si l’idée que je vais maintenant t’exposer est née du hasard, si elle résulte de quelque songe nébuleux, si elle est simple réalisation d’un vœu d’enfance. C’est égal, rien ne me laissera en repos tant que je n’aurai résolu de donner corps à cette « bouteille à la mer », lui trouver forme et contenu. Tout comme moi, tu sais que de vivants archétypes, suspendus au-dessus de nos têtes, dictent les pas de notre destin à notre insu et ceci est précieux. En serait-on conscients et notre esprit, encombré de ces décisions de l’exister, ne ferait que s’égarer, divaguer, perdre la trace d’un chemin dont, depuis toujours, nous pensions que nous étions les seuls à en tracer le futur. Au regard de tout ceci, nous sommes bien peu de choses et, bien sûr, se pose à nouveaux frais la question de notre liberté. Mais cessons d’épiloguer. Notre cible est ailleurs qui attend dans l’impatience.

   Donc, cette antienne en tête, je n’ai eu de cesse, depuis que l’aube a pâli, de me mettre en quête de cette fameuse bouteille, afin que, lui correspondant enfin, quelque chose de concret, de palpable vînt se loger, tel l’iceberg, dans la partie émergée de mon imaginaire. Dans l’une de mes remises, éclairée par la lumière mesurée d’un clair-obscur, j’ai fini par deviner, à l’ombre de son faible éclat, cette présence qui n’attendait que d’être découverte. Saisissant la bouteille dont je n’avais plus nul souvenir, je sus immédiatement qu’elle était le site d’un événement rare puisque, aussi bien, je devais te la destiner selon un impératif auquel échapper aurait été simple forfaiture. Tu vois, mes décisions les plus ordinaires sont pesées au trébuchet de la raison et je crains bien que mes multiples préventions ne te laissent dans l’indécision de qui-je-suis. Toujours, pour l’Autre, nous sommes pur mystère, à commencer par nous-mêmes qui ne nous sondons qu’à demi, enveloppés que nous sommes dans une résille de ténèbres. Pour aujourd’hui, la tâche d’introspection demeurera sur le seuil d’une réponse.

   Dieu sait si le thème déjà très ancien de « la bouteille à la mer » a connu diverses fortunes, pas toujours des meilleures, il faut bien l’avouer. Dès qu’un concept, une notion, une image tombent « dans le domaine public », il y a fort à parier que leur sens soit non seulement euphémisé (ce serait là moindre mal), mais que la perversion, l’artifice aidant, il ne demeure de l’origine qu’un bien pâle reflet, sinon une farce digne de figurer sur la scène d’un comique troupier. Et figure-toi que j’ai bien failli me laisser prendre au jeu des contingences, aux miroitements de la mode, aux mille inventions dont notre société est prodigue pour nous métamorphoser en moutons de Panurge. Tourner cent fois son stylo dans sa main avent de poser, sur la page blanche, ces petits signes noirs qui nous possèdent plus que nous ne les possédons. Donc, en toute bonne foi, je m’apprêtais à jeter sur de petits morceaux de papier, quelques unes de mes affinités (qui sont aussi les tiennes), de mes inclinations d’âme (tu leur corresponds, le plus souvent), et, connaissant ton goût pour la géographie, je t’aurais invitée à voyager parmi les hauteurs de l’Altiplano andain, par exemple au-dessus du magique Salar d’Uyuni, posant, par l’imagination, la plante de tes pieds dans ces cellules géométriques qui le nervurent si élégamment. Invitée à voyager tout près du miroitement des rizières en terrasse du Sichuan, cette alliance parfaite de l’Homme et de la Nature. Invitée encore à voyager au milieu des hautes steppes mongoles, à croiser les Nomades dans leurs yourtes blanches, à traverser un troupeau de yacks hirsutes.

   Tout ceci, j’aurais pu t’en faire l’offrande, naviguant de concert avec toi, mais, prenant un peu de recul, je m’aperçois qu’ainsi je t’aurais placée, à ton corps défendant, dans ce fameux « village mondial » dont je sais qu’il te désespère, tout comme il me pose la plus urgente des questions : vers quels cieux obscurs, laineux, opaques, se dirige notre Humanité ? Existe-t-il encore une place pour la sincérité, la recherche de l’origine, existe-t-il, quelque part, une singularité qui n’ait été atteinte par ce déferlement médiatique qui moissonne les traditions, gomme les rituels, confond les langues, cloue au pilori les coutumes locales, condamne les langues vernaculaires à faire silence ? Existe-t-il, sur Terre, un sol qui ne soit défriché, une source intime à la pure beauté,  un sentier qui serpente parmi les frondaisons de chênes antiques et de pierres usées par le long polissage du temps ? Ceci, cette mémoire immémoriale, n’est-elle en voie de dissolution rapide, je t’interroge, Sol, connaissant par avance la sévérité de ta réponse : partout, l’Homme est responsable de ce qui lui arrive et sans doute me citerais-tu la belle assertion de Sartre :

 

« L’homme est condamné à être libre. »

 

Ici se pose, comme jamais, l’interrogation fondamentale :

 

 L’Être ou le Néant » ?

  

   Mais, je suis sûr que tu as repéré dans mes mots, la faille, la chute volontairement ouverte, la manière de gouffre vertigineux qui se creusent entre le nomadisme mondial et les ressources encore intactes d’un terroir pour qui sait le voir, pour qui s’y attache avec suffisamment d’attention. (J’allais dire : « de considération »). Ce que je veux t’offrir aujourd’hui, dans mon message « marin », n’est rien de moins que ce que je nommais plus haut sous la formule :

 

« les frondaisons de chênes antiques et

de pierres usées par le long polissage du temps ».

 

   Je te sais assez perspicace pour avoir repéré, dans mes propos, que les minces papillotes qui viendront à toi par bouteille interposée, ne parleront que de modestie, de retrait en quelque belle clairière, de hautes falaises blanches creusées de trous, de larges dépressions de dolines à la forme parfaite, d’aiguilles de genévriers contre lesquelles frotter la douceur de ses chevilles, de « cayrous », ces tas de pierre uniques en leur genre, ils portent encore la marque de ceux qui les ont façonnés. Oui, c’est ceci que j’ai à t’offrir, nullement l’espace d’une tablette ou abîmer tes yeux (au sens de l’abîme) et te perdre pour ne jamais te retrouver ; l’image, son continuel déferlement, sa déflagration insolente détruisent le merveilleux Langage, comme s’il n’était plus qu’une valeur de second rang à archiver dans les tiroirs poussiéreux de l’Histoire. Mais avancer dans cette aporie n’aurait pour immédiat effet que de nous désespérer davantage, nous pousser dans les derniers retranchements, là où plus rien ne serait touché par la lumière.

   Å partir d’ici, oubliant tous les dépliants touristiques, biffant toutes les Venise, les Florence, les Dubrovnik (ces pures merveilles !), empruntant des itinéraires solitaires, ces manières de neiges immaculées, nous orienterons notre regard commun en direction de ces riens si authentiques, de ces paysages modestes de chez moi qui, pour mon plus grand bonheur, demeurent encore des terres du lointain, des refuges discrets pour qui a le souci de découvrir, en son exacte dimension, le dissimulé, le voilé, ce qui, de soi se dérobe au regard des Curieux. Bien évidemment, tu auras reconnu sous ces quelques digressions, le visage du Quercy Blanc, ce territoire dont encore je puis dire qu’il est mien, que nous dialoguons, qu’un lien coule de source de lui à moi, que sa conformité à mon attente est sa pure vérité, autant que la mienne, il va de soi.

   Et maintenant, voici ce que j’imagine : matin de bonne heure. Tout est calme. Je quitte mon nid d’aigle. Å ma main droite, cette bouteille que je te destine. Elle contient, entre ses flancs fragiles, mille petits bouts de papier sur lesquels j’ai posé de modestes descriptions des lieux qui me sont familiers dont je voudrais, avec toi, partager l’intime bonheur. La combe est encore dans l’ombre, une ombre d’encre marine que ne dilue encore qu’une mince lueur venant d’un ciel diffus. Le Ruisseau des Hulottes brille à peine dans sa parure d’étain. Je franchis un petit pont (il pourrait figurer dans un album pour enfants), parmi quelques touffes de cresson, l’eau cascade sur des pierres et fait son ébruitement léger. C’est bien là la Nature qui me parle, m’interroge, me tient en suspens sur le bord d’un étonnement : comment mes Frères Humains peuvent-ils être insensibles à la diction de ce poème bucolique, lui qui ramène à une joyeuse Arcadie, à la laine bise de ses troupeaux de mouton, à ses vergers semés de pommes odorantes ? Je m’accroupis, dépose la bouteille maintenant traversée des reflets d’acier poli du ruisseau. Lentement, avec de jolis tressauts qui font penser à des frissons, la bouteille commence son long voyage. Ai-je alors un pincement au cœur ? Suis-je triste ou bien ravi que ma missive te parvienne au gré d’un impossible miracle, Toi-la-Lointaine dont l’image m’habite bien plus que tu ne pourrais le soupçonner ? Je ne sais. Sans doute ma missive de verre et de papier échouera-t-elle quelque part sur une plage de sable, non loin de chez moi. Tant pis, seul pour moi le symbole comptera.

   Bien des semaines, des mois et, peut-être des années plus tard. Tu as quitté ta Suède natale pour rejoindre les rivages de la Baltique afin d’y prendre un repos bien mérité, d’y écrire, d’y méditer longuement sur tes chers livres. Tu as loué un minuscule chalet de bois au toit de chaume gris, tu y accèdes au moyen d’une passerelle tortueuse qui s’avance dans le marais semé des tiges des quenouilles, du fouillis des alismas, de la prolifération des feuilles plissées et dentées des bouleaux blancs. Chaque jour qui passe te voit cheminer songeusement le long de ces hautes falaises blanches qui sont l’écho des miennes, ici, dans ce Quercy si singulier, si attachant. Le plus souvent, pieds nus dans l’eau mousseuse et froide, tu te baisses pour ramasser ces merveilleux galets gris poncés par l’eau, plus tard ils seront la mémoire du lieu. Un jour parmi d’autres (pour moi marqué d’une pierre blanche), parmi le peuple des galets, un éclat attire ton œil. Cet objet recouvert partiellement de minces algues, de mousse, tu l’identifies telle cette bouteille à la mer qui, au premier regard, t’apparaît comme une légende, un conte pour enfants, un divertissement pour doux Rêveurs.  Du plat de la main, tu lisses sa surface, le limon s’écarte, dans ses intervalles tu devines ces papillotes enroulées, attachés par un simple fil. Tu dois t’y prendre à deux ou trois reprises pour dévisser le bouchon durci par le sel. Å l’aide d’une tige échouée sur le rivage, tu entreprends d’extraire ces bouts de papier qui t’intriguent. Y reconnaîtras-tu mon écrire serrée, nerveuse, rapide (autrefois on la qualifiait « d’écriture de chat »), y devineras-tu cette mélancolie latente qui est ma marque, y repéreras-tu mes thèmes de prédilection ? ils sont quasiment obsessionnels.

   1° papillotte : la Blancheur torturée – Voici la Combe de Lizérac, une mince vallée s’ouvrant entre deux lèvres de calcaire, ces merveilleux « pechs », plateaux horizontaux que coiffe de sa teinte vert-de-gris, le peuple des chênes rouvres. Peu de Marcheurs ici, peu d’Amateurs de pur dépouillement et ceci en fait tout particulièrement le charme. Bientôt un étroit chemin serpente qui gagne le haut de la combe, puis le plateau. De chaque côté, des taillis de noisetiers aux tiges si droites, des alisiers avec leurs grappes de baies brun-rougeâtres prisées des passereaux, des aubépines qui éclatent de fleurs blanches au printemps. Les bois sont clairsemés en raison des pierres qui, partout, jonchent le sol. Å mi-distance du sommet, une sorte de clairière s’ouvre d’où l’on découvre un horizon certes restreint, une miniature, un résumé du Causse alentour. Le plus remarquable ici, ces chênes tors dont les branches dessinent dans l’air d’étonnantes arabesques, tantôt montant rapidement en direction du ciel, tantôt obliquant de façon fort étrange dans telle ou telle direction, menaçant parfois de devenir simples racines rejoignant le sol dont elles sont originairement issues. On a la soudaine impression d’avoir rejoint une lointaine période géologique, premiers remuements d’un végétal presque minéral, ayant du mal à s’extraire de sa gangue de pierre, si bien que, les observant, l’on hésite entre la turgescence de la stalagmite, la fossilisation du bois. Oui, c’est bien ceci qui vous saisit, cette impression antédiluvienne identique à un retour à l’Origine.

   2° papilloteBlancheur du chaotique. Le tour de Lanzac. Ici, peu connaissent ce que je me plais à nommer « le tour de Lanzac », un si simple et discret itinéraire parmi l’insignifiant et l’ôté à la vue. Tu sais, comme moi, Solveig, tout l’intérêt de ces lieux encore indéchiffrés, si proche d’une Nature sauvage, indemnes des longues caravanes des Pressés et des Curieux. Il faut emprunter un chemin creusant son tunnel parmi les frondaisons claires des arbres. Tout en haut, le paysage s’ouvre soudain et il faut porter les mains devant ses yeux pour ne risquer l’éblouissement. Une plantation de chênes verts se dresse au milieu d’un plateau uniquement minéral, sec, sans concession aucune à une mode qui serait « dans le vent ». Puis un sentier étroit pris entre deux hauts murets de pierres. Une dépression se creuse sur le flanc gauche qui recueille d’anciens ceps de vigne, des rouleaux de fil de fer rouillés, quelques vieilles bassines émaillées, écaillées en maints endroits.

   Puis, tout au bout du plateau, une manière de paysage minuscule, on pourrait l’enclore sous ces chromos d’autrefois, si touchants avec leur verre bombé, leur cadre doré et, partout, les reflets sur lesquels butent les yeux à la recherche d’un paradis perdu. Une cabane façonnée de gros moellons du Causse, elle sert d’abri à quelques outils agricoles. Combien de fois, Sol, bien des années en arrière, ai-je songé m’installer ici, avec mes livres et écrire à la faible lueur d’une fenêtre étroite, jetant parfois un œil rapide tout autour, dans ce qui me constitue et me fait avancer chaque jour un peu plus. Rêve d’enfant, certes, mais qui, aujourd’hui n’a nullement perdu de sa saveur. Sur la partie arrière, une mare ovale qui, invariablement, me fait penser à « La mare au Diable » de Georges Sand. Son fond est tapissé de larges dalles claires, son eau est translucide. Quelques plantes aquatiques y croissent et il n’est pas rare que des têtards en traversent la miniature, poussant de leur mince flagelle l’amusante boule ronde de leur tête.    

   Puis, à nouveau, un sentier qui amorce un virage en direction de la combe. Bientôt, il débouche sur un chaos de roches blanches au milieu desquelles quelques maigres genévriers affirment modestement leur droit à exister. Ici, tout est de calcaire et de géologie. Ici, le végétal n’a guère droit de cité et c’est quasiment un paysage lunaire qui se donne à voir avec ses cratères dentelés, ses crevasses et ses failles. Scène tout droit sortie d’une mémoire si ancienne, érodée en quelque sorte, témoignage des premiers soubresauts de la Terre, de ses premières convulsions dans les mystérieux fonds océaniques du Crétacé ou du Jurassique, il n’en demeure aujourd’hui qu’une immobile fossilisation du temps. Puis le tour de la découverte, puisqu’il y a tour, se termine dans le Hameau de Lanzac, quelques vieilles bâtisses qui se fondent, tout comme leurs rares Occupants, dans l’air gris du Causse.

   3° papilloteBlancheur à perte de vue – Les hauteurs du Pech Alabert – Å quelque distance de chez moi, mais tout se donne dans l’unité, la continuité, ce Pech qui, par sa position dominante, offre une vision totalement circulaire. Un peu à l’écart de la route, un chemin de poudre blanche perce sa voie parmi les éboulis de l’érosion. Le calcaire se délite, devient boue argileuse et des chaussures de randonnée sont conseillées. Au sommet d’une petite butte, quelques maigres arbres battus par le vent, ils sont identiques à des épouvantails. En direction du Sud, la vue est vite comblée, saturée de blancheur à l’infini. Ce ne sont que succession de pechs horizontaux entre lesquels s’érigent des collines, pour la plupart dénudées. C’est en automne que la vue se donne avec le plus de générosité, mais aussi d’exactitude. Il y a correspondance entre les teintes douces des chênes et le moutonnement opalin de la terre, elle qui hésite encore entre la texture dure du calcaire et la souplesse de la marne. Rares sont les terres cultivées, mais toujours dans le respect du lieu, les minces sillons font remonter l’esprit du sol et c’est un peu comme si un passé depuis longtemps oublié voulait manifester sa présence, faire phénomène sur le mode silencieux, pudique, délicat. On n’a de cesse de girer sur soi-même, d’apercevoir, au Nord, la brume blanchâtre des hameaux, à l’Est les larges entailles des carrières, à l’Ouest le quadrillage des vignes clairsemées, attentives à ne rien déranger. Là est le Causse dans toute sa dimension ouvrante. Le contraire d’un spectacle, l’opposé d’une exhibition, l’inverse d’une image d’une mode conformiste sans grande valeur.

   Oui, Solveig, tout comme chez toi, sur les bords immaculés du Lac Roxen, ici ce qui vient à Soi nécessite respect et recueillement. Tout est si net, entièrement déterminé par une conformité à une loi ancienne qui prescrit de ne nullement s’égarer dans des approximations, de demeurer en sa constance, d’adopter une immuable ligne de conduite, la seule capable de s’énoncer selon la belle exigence d’authenticité. Je sais que, dans ces mots, tu discerneras cette volonté de coïncider avec l’être des choses et, partant, avec Soi, dans la lumière droite d’une Idéalité sans concession. Oui, Sol, seul le regard droit, à l’abri de toute compromission, pourra nous remettre à notre tâche éminemment humaine : préserver la source, sa fraîcheur, sa clarté, sa blancheur, elles seules sont garantes de notre propre vérité, de notre accomplissement dans un futur qui, il faut le souhaiter, sera éclairé encore de quelque lueur d’espoir.

   Voilà ce que contient cette bouteille à la mer qui est venue s’échouer sur le rivage d’une Baltique certes hallucinée, mais si réelle au seul motif de ta présence.

 

Tu l’auras compris, la Blancheur est le signe singulier du Causse :

 

Blancheur torturée ,

Blancheur chaotique,

Blancheur à perte de vue,

 

   trois déclinaisons d’une source originaire qui fait résurgence parmi les chênes tors, près de la Cabane de pierres, à l’orée du vaste horizon du Pech. Seuls, nous les Humains sommes garants de ceci : entretenir la flamme, admettre sa vacillation, jamais son extinction.

 

De la blancheur de mon ciel à la diaphanéité du tien

 

Que longue soit notre route au sein de ces cairns levés vers l’Infini !

 

Celui que le hasard t’a destiné afin qu’un écho se rende visible.

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 07:21
Sous les flammes du ciel

                                                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

                                                                         Le 30 Juillet 2018

                                                                                 

 

           Chère Solveig,

                   

   Je deviens négligeant en ces temps d’ardeur solaire. Cela fait si longtemps que je n’ai établi de lien avec ce beau pays du Nord qui est le tien. Je présume qu’en cet instant tu es du côté de la Laponie, peut-être vers Gällivare ou bien Luspebryggan, sur ces routes infiniment droites qui filent vers le Septentrion au milieu des épicéas et des pins, des lacs d’argent, des bouleaux blancs qui parsèment d’une façon clairsemée le paysage de la taïga. Sais-tu, pour le méridional que je suis, ce mot de taïga ne cesse de m’émerveiller. Peut-être une survivance de ces romans russes où il était un personnage à part entière avec ses racines qui plongent profondément dans l’imaginaire collectif de ce Grand Nord qui est, sans doute, une pure affabulation plus qu’une réalité. Mais c’est ainsi, il faut à l’âme humaine des tremplins où elle trouve à s’élancer, les pesanteurs terrestres sont parfois si contraignantes ! Nous avons des boulets attachés à nos basques dont nous voudrions nous libérer, cependant nous savons qu’ils participent à notre condition. Ne sommes-nous des aliénés en sursis, de grands enfants qui se haussent sur la pointe des pieds pour apercevoir un paysage dont, le plus souvent, ils n’embrasseront qu’une infime parcelle ? La totalité n’est nullement possession humaine, un vœu brûlant de ses propres insuffisances, un espoir brasillant dans les feux du crépuscule.

   Ici, dans mon beau pays du Causse, tout comme chez toi d’ailleurs, c’est le règne sans partage de la chaleur. Une chaleur dense, une étoffe serrée au plus près du corps et l’impression que ceci ne cessera jamais. A peine le jour bascule-t-il que la nuit prend la relève dans une identique confusion. Etuve si éloquent, si présent, que l’esprit défaille de tant d’énergie cumulée libérant sa puissance à même la peau, les murs, et la charpente craque d’être continuellement sollicitée. Le jour, encore, la clarté est là qui diffuse ses rayons, mais la nuit, acculée à sa touffeur, semble ne pouvoir se libérer de son étau. Souvent, lorsque j’écris, marquant quelque pause, l’oreille aux aguets, le chant ininterrompu des cigales parvient jusqu’à moi, pénètre les vagues d’une chair rendue indolente. Cette cymbalisation qui vibre tel l’archet du violon, voici qu’elle se met à parler en termes destinés à ma conscience. Oui, j’avoue, ceci est vraiment déconcertant. Mais tu connais ma tendance à dérouler quelque broderie autour du sujet qui m’occupe.

   Ce chant si semblable à un cri, voici que j’en fais une manière d’allégorie. Autrefois, ici, il n’y avait pas de cigales. Seulement en Provence. Leur migration doit bien vouloir signifier quelque chose pour la simple raison que tout signifie, parfois jusqu’à la douleur. Les incendies de massifs forestiers sont fréquents du côté du massif de l’Estérel, vers les Calanques ou la Plaine des Maures. Souvent, enfant, j’aimais me promener dans cette nature aux fragrances si accentuées : odeur de résine, de serpolet, des touffes de romarin. Il m’est arrivé d’y prélever d’innocentes tortues afin de les accoutumer au climat de chez moi. Mais que deviennent donc cigales, tortues, fauvettes et roitelets dès l’instant où le feu a détruit leur habitat ? Peut-être n’ont-elles d’autre choix que de migrer vers des territoires plus accueillants ? Assurément, les cigales du Causse sont provençales !

   Ce que je veux dire quand je parle d’allégorie, c’est que le chant entêtant des cigales vient nous rappeler à notre devoir d’homme. Il n’est simple mélodie pour âmes romantiques. Il n’est passe-temps de songe-creux. Vois-tu, pour moi, il sonne à la façon d’une étrange mélopée, il dit l’exode du peuple des insectes voulant se sauver des incendies qu’allument les Existants sans bien toujours s’en rendre compte. Oui, des Existants que nous sommes qui, voulant vivre leur destin jusqu’à l’excès, créent les conditions mêmes de leur propre disparition. Sans doute, un jour guère lointain, les cigales seront-elles boréales puis simples fantômes dans la mémoire sinistrée des Errants de la Terre.

   Les feux font rage chez toi, dans ce beau pays de Suède et la température au Cercle Polaire bat des records. Des pans entiers de tes belles forêts partent en flammes chaque jour qui passe. C’est l’âme de la taïga, c’est celle de ses habitants qui se dissipent en fumée ! Ces temps-ci on parle beaucoup de réchauffement climatique, de montée des eaux, d’inondations, de tsunamis, de canicule. La prise de conscience, nous dit-on, est une réalité. Certes, mais qu’est la prise de conscience dès l’instant où les comportements ne changent pas, où l’on continue à faire de la vie un continuel champ de bataille, une lutte contre la Nature. Une lutte contre nature. Là est le problème fondamental de l’humain en ce XXI° siècle qui rougeoie, dont les coutures craquent de toutes parts, où les digues cèdent qui nous submergent et menacent de nous noyer.

   Il faudrait, mais sans doute est-ce un vœu pieux, une véritable révolution des consciences, une métamorphose des conduites. Si l’Homme apprenait à devenir sage, corrélativement les difficultés s’estomperaient, les feux s’apaiseraient, les cigales pourraient repeupler les forêts de Provence. La question essentielle, Sol, c’est que nous nous contentons tous d’une morale à bon marché, de quelques préceptes faciles dont nous pensons qu’ils nous mettront à l’abri de toutes sortes de déconvenues. Mais combien ceci est insuffisant. C’est d’une éthique dont nous avons besoin, c’est d’une vérité dont nous devons nous saisir, individuellement, en responsabilité, avant que la communauté humaine estimant avec justesse les vrais enjeux ne modère ses désirs, ne réduise ses plaisirs. A l’évidence, sans convoquer l’état de nature cher à Rousseau, il devient nécessaire de revenir à un mode de vie plus simple, frugal, de redécouvrir les valeurs authentiques qui sont les fondements que, jamais, nous n’aurions dû congédier avec tant de légèreté. Mais je te sais en écho avec mes propres paroles.

   Voilà, pour aujourd’hui, la tonalité de mes méditations. Ce matin le temps est couvert. Un peu d’air respirable nous vient sans doute de l’Océan. Puisse-t-il visiter tes belles contrées ! Si, du côté de ta Laponie, tu entends la rengaine immuable des cigales, songe que c’est ta conscience qui est visée. Tout comme la mienne. Tout comme celle du Monde.

 

Mais peut-être aurons-nous un répit ? Rassure-moi, cela ne cymbalise pas encore du côté du Grand Nord ? J’attends de tes nouvelles. Avec impatience, comme toujours !

 

 

 

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 09:15

Depuis mon Sud, ce Lundi 26 Décembre

vers ton Grand Nord

 

Très chère Solveig (« Chemin de soleil »,

selon la belle signification de ton prénom),

 

    Je viens vers toi, en cette fin d’année, avec le cœur lourd et l’âme en peine. Je t’imagine, au plein de cet hiver, blottie tout contre ton poêle rougeoyant, chassant de la main la buée qui colle aux vitres. Je t’imagine, livre en main, absorbée dans ta lecture que rien ne vient troubler, si ce n’est le passage au loin d’une harde d’élans, la chute de cristaux de glace du haut des fins mélèzes, peut-être parfois le chant plaintif d’un bruant des neiges, son cri se perd dans la brume boréale. Sais-tu combien, parfois, j’envie ton calme, ta sérénité, là dans ta cabane peinte en rouge, tout près du rivage du Lac Vättern festonné d’une lisière de givre. Une sorte de paradis malgré la bise glaciale et la morsure de l’air polaire. Les Gens du Nord, je les crois plus profonds, plus accordés au rythme de la Nature, nous Gens du Sud sommes trop superficiels, qu’une cymbalisation de cigale, la chute d’un gland sur le sol de pierre, viennent tirer de ce qui, en vérité, n'était qu’un demi-rêve, en quelque manière une demi-vie. Ici, sous notre climat généreux (l’hiver est un été continuel), toujours nous sommes distraits de nous-mêmes, exilés de notre centre et réintégrer l’antre de notre propre identité est le plus souvent tâche bien ardue. C’est un peu comme si nous n’étions jamais que nos propres échos, des genres d’auras flottant tout à la périphérie de nos corps, sans que nous ne puissions vraiment faire de ces deux réalités une seule et unique marche vers l’étoile de notre destin.

   Des êtres en partage, si tu veux, des êtres dont l’éternel refrain d’incomplétude les porte toujours au-delà de qui ils sont. Il en résulte l’un de ces flottements caractéristiques des états d’ébriété ou bien de ceux résultant de la prise d’une « noire idole ». Mais je crois, Sol, qu’il serait inconvenant que je m’appesantisse plus avant sur le sort qui est le mien, dont je ne pourrais infléchir le cours qu’à rétrocéder vers le lieu de ma naissance et jeter les dés sur le tapis vert en priant que leur formule me fût bénéfique.

   Mais je reprends ici les termes de ma lettre : « le cœur lourd et l’âme en peine » et, maintenant, qu’il me soit permis de leur donner un contenu. Ne va nullement croire que j’en sois arrivé à m’apitoyer sur mon propre sort, celui-ci en vaut bien d’autres, tellement l’affliction est grande en ce Monde qui semble privé de ses points de repère. La photographie que je joins à ma lettre, cette belle Jeune Femme tout contre l’encoignure de sa fenêtre, livre entre les mains, regardant au travers de la croisée une rue déserte, cette Jeune Femme porte en elle cette félicité intérieure qui transparaît sur son visage clair et lisse, sur son front que nulle ride ne vient troubler. Et il n’est même jusqu’à sa vêture qui ne vienne renforcer ce sentiment de confiance en la vie, la douce volonté que semble vouloir indiquer le V de son chandail largement ouvert, sa gorge naissante gorgée de suc que soutient, dans la légèreté et la joie, le noir ouvragé d’une dentelle. Vois-tu, à l’observer, déjà un apaisement me gagne, comme si de mystérieuses ondes émanaient de sa juvénile splendeur, un genre d’aube bienfaisante répandant le baume bleu de sa présence.

    Alors un curieux phénomène se produit, la jonction de deux eaux, la confluence de deux affluents navigant de concert en direction d’un même estuaire. Toi la Nordique du Lac Vättern, elle l’Inconnue de l’image, deux Étrangères assemblées eu une heureuse et unique silhouette, une figure de la joie, un battement de cœurs à l’unisson, une douceur à faire éclore à la levée du jour. Vous êtes deux, mais aussi bien vous pourriez être trois, réunies en l’étrange communauté que rien de troublant ne pourrait atteindre, un genre de lieu subtil à l’écart des tracas du Monde. Alors, partant toujours de cette activité onirique qui constitue ma marque la plus habituelle, j’édifie de toutes pièces une scène sur laquelle l’Inconnue de la vitre (voici le premier prédicat qui s’est présenté à moi), Toi, Sol la Nordique, Simone de Beauvoir (cette égérie du féminisme), vous rejoignez, je le consens, en une bien étrange crypte ou bien c’est votre position d’Iliennes retirées en leur havre de paix qui m’a naturellement conduit à faire de vos trois personnages le lieu même d’une pure félicité.

   Je vous prête sans délai les paroles de Simone de Beauvoir dans « La Force des choses », œuvre de maturité où, déjà, la plupart de ses concepts sur l’existence sont posés à la manière de « modes d’emploi ». Le verbe y est pur, élégant, la phrase claire et limpide, l’authentique en accompagne chaque mot. Pour moi, en cette période troublée, cet extrait résonne à la façon d’un vade-mecum dont je crois qu’il faudrait que j’apprenne l’art subtil, de manière à me détourner de qui-je-suis pour ne regarder que le Monde (Un Monde rêvé, bien sûr !), éprouver la beauté de ses paysages, m’introduire au cœur des choses belles, là où un bonheur simple est le terme du voyage. Mais, Sol, écoutons Simone de Beauvoir dont, je suis sûr, tu connais chaque passage, chaque mot, toi dont la littérature t’accompagne chaque jour en tes boréales latitudes :

   « Je crois que les arbres, les pierres, les ciels, les couleurs et les murmures des paysages n'auront jamais fini de me toucher. Je m’émouvais autant que dans ma jeunesse d’un coucher de soleil sur les sables de la Loire, d’une falaise rouge, d’un pommier en fleur, d’une prairie. J’aimais les chaussées grises et roses sous la haie infinie des platanes, ou la pluie d’or des feuilles d’acacia, quand vient l’automne ; j’aimais, non certes pour y vivre mais pour le traverser et pour me souvenir, les bourgades provinciales, l’animation des marchés sur la place de Nemours ou d’Avallon, les calmes rues aux maisons basses, un rosier grimpant contre la pierre d’une façade, le bourdonnement des lilas au-dessus d’un mur ; des bouffées d’enfance me revenaient avec l’odeur des foins coupés, des labours, des bruyères, avec le glouglou des fontaines. »

   Sais-tu combien il y a de délicatesse, de richesse immédiates à rejoindre cette prodigalité de la Nature, à humer la corolle de la fleur à l’odeur de miel, à tutoyer les rivages enchanteurs d’une rivière, à flâner longuement dans les « rues aux maisons basses », tel un Quidam qui, en réalité, ne cherche qu’à atteindre son point d’équilibre, à scruter son propre horizon habité des plus belles teintes printanières, un air d’enfance y traîne encore qui fait s’élever le sarment d’une douce émotion. Oui, je sais, il y a beaucoup de nostalgie dans mon évocation, peut-être même l’empreinte d’amers regrets. Vois-tu, Solveig, à deux reprises déjà j’ai évoqué ce vague à l’âme qui ne s’éloigne guère de moi, qui me poursuit même la nuit, poudrant mes songes de bien étranges visions, comme si le Monde était arrivé à sa fin, tout au bord d’un vertigineux précipice. Tu sais mon inclination constante à la tristesse, tu sais ma dette au spleen baudelairien, tu sais la profondeur de mes émotions, bien plus proches de celles d’un Jean-Jacques que de celles d’un Voltaire.

   Solveig, mais je te sais alertée à ce sujet, le Monde va mal, il court à sa perte. Partout les guerres entre des ethnies opposées, pour des revendications territoriales dont l’immémoriale Histoire n’a même plus le souvenir, des guerres pour l’eau, le pain, le tracé d’une frontière, des guerres pour l’art de la guerre. Des guerres au motif que les Hommes ne sont pas encore sortis de l’Âge de Pierre, que leurs mœurs sont frustes, leurs désirs mal équarris, leurs projets funestes, leur éthique davantage proche du lucre que du don de Soi. Sans doute me trouveras-tu bien pessimiste !

Mais quelqu’un sur la Terre

a-t-il changé d’un iota l

le profil de son essence ? 

Mais quelqu’un est-il devenu

 autre qu’il était au titre

des hasards de sa naissance ?

Mais quelqu’un est-il jamais

sorti du cercle de ses affinités ?

  

   Tu le sais, Sol, nul ne s’amende jamais, si ce n’est à la marge, dans les détails, là où le Diable aime à se cacher. Oui, je suis un Révolté et un Révolté contre qui-je-suis, au premier chef. Comment y aurait-il d’autre issue ? Puisque je critique l’Homme et que je suis Homme, ma critique me vise en premier. Cependant, je crois que tous, nous avons quantité de qualités, que nos vertus sont réelles mais que notre faiblesse constitutionnelle fait que nos vices prennent le pas sur nos vertus et que le croûton de pain que nous destinions au Chemineau de passage, nous l’avons boulotté avant même qu’il n’atteigne le seuil de notre maison. Je crois que, par nature, donc par des nécessités strictement physiologiques, nous sommes des métabolismes voulant assurer leur propre futur, l’Autre, l’Étranger, tous Ceux qui ne sont nullement nous, sont de facto de surcroît. Je sais qu’ici je brosse le portrait en clair-obscur de cet égoïsme-solipsisme auquel nul ne pourrait échapper qu’au prix de son propre sacrifice. Or nous ne sommes ni Christ, ni Socrate et, à la tasse de ciguë, nous préférons l’ambroisie alcoolisée que nous dégustons entre Amis, le cœur léger et l’âme tranquille. Pour autant, nul ne nous demande de devenir des Saints, seulement des Regardeurs de Vérité.

   Or la Vérité blesse. Or la Vérité n’a cure de nos états d’âme. La vaste Théâtre Mondain recèle dans les plis de ses coulisses des crimes, des vols, des meurtres, des esclavages, des féminicides, des exploitations de toutes sortes. Les Travailleurs, le cœur léger, sous la poussée de ce raz-de-marée de la mondialisation, sous l’exigence consumériste tyrannique, détruisent la Terre, la rongent jusqu’à l’os, semant en elle les acides les plus mortifères qui ne sont jamais que ceux que l’Homme a inventés en tant que fondements de ce qu’il pensait être les conditions mêmes de sa joie. Bien sûr, Sol, nous pouvons, telle l’autruche, enfouir nos têtes dans la multitude du sable et c’est bien ceci même que nous faisons depuis des siècles, sinon des millénaires. Mais la Terre est lasse et menace à tout moment de retourner sa calotte, de nous offrir ses viscères et, tous en chœur, nous irons à la curée sans nous douter un seul instant que cette terrible Cène sera la dernière, qu’il ne demeurera du Monde et de ses Officiants que des peaux vides flottant, tels des drapeaux de prière aux « vents mauvais » tout en haut de quelque Annapurna aux cimes décimées par tant de joyeuse innocence.

   C’est ainsi et c’est pourquoi, sans doute, le fatalisme existe-t-il sous le joug duquel nous plaçons nos nuques, pareils à des bœufs lents et un peu stupides, traçant notre sillon dans la glaise pour tracer notre sillon dans la glaise. Å l’évidence nulle Vérité ne saurait échapper au régime des tautologies.

Le Monde est Beau

 parce qu’il est Beau.

Le Monde est Affligent

parce qu’il est Affligeant.

Le Monde est Monde

parce qu’il est Monde.

 

   Nous sommes Tous qui nous sommes et allons de l’avant. Nous souhaitons notre navigation sous les auspices d’un doux alizée. Une façon douce d’exister. Si cela est humainement possible. Je suis coutumier de cette dernière formule « humainement possible ».

 

Oui, le Possible est Humain,

rien qu’Humain.

Il s’agit de le reconnaître

et de lui accorder faveur.  

Lui accorder FAVEUR !

 

   Ma très chère Confidente du Grand Nord, que le blizzard t’épargne. Que le feu illumine ton foyer. Que tes lectures soient belles. « La Force des choses » est toujours et partout présente. C’est en nous qu’elle doit trouver son site.

 

Que la Nouvelle Année qui se profile te trouve

dans un Monde plus généreux que l’ancien.

 

A bientôt.

 

Celui qui médite en Soi, autour de Soi.

Pour Toi aussi, qui m’es chère.

 

 

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8 mars 2026 7 08 /03 /mars /2026 08:10
Traces de mémoire

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

                                                                                    Le 2 novembre 2018

 

 

 

          Chère Solveig

 

 

   En ce jour de « Fête des Morts », comment ne pas penser à ceux, celles, qui nous furent chers, dont il ne nous reste plus que quelques objets, des photographies jaunies et, surtout, une trace dans la mémoire ? Quelque part, s’ils sont encore vivants, c’est à la simple mesure du souvenir. Si, nostalgiques, nous prenons la peine de les évoquer, nous nous trouvons face à quelques images qui nous disent le chemin d’une vie. Par exemple, sur la scène de notre imaginaire, surgit soudain un personnage à la face rieuse, aux rides déjà profondes, aux moustaches lissées de gomina, une cigarette roulée entre ses doigts tors, un pantalon de velours aux larges côtes, des sabots de bois d’où dépasse un tapis de paille. Certes, c’est bien ceci qui vient à ma rencontre, faisant à nouveau paraître l’un de mes aïeux. Mais alors, tout cela ne serait-il pas simplement une reproduction d’Epinal, un portrait que nous aurions enchâssé derrière la vitre floue d’un chromo de jadis ? Le réel d’un temps perdu est si évanescent qu’il semble flotter, au loin, sur une improbable scène, au point que, parfois, nous nous demandons s’il ne s’agirait d’un rêve ou bien d’un spectacle que nous aurions vu sur une scène dont nous ne connaîtrions plus l’étrange nature. Il s’ensuit toujours un trouble de l’âme qui ne fait que flotter entre deux horizons identiquement inaccessibles, celui du passé, celui du présent dont les contours, peut-être, ne sont guère plus lisibles que ceux des jours d’autrefois. Nous reposons sur un doute consubstantiel à notre condition humaine qui nous interroge sur l’effectivité de notre propre présence au monde. Serions-nous de simples illusions flottant au-dessus de la brume d’un marais ?

   Toutes ces pensées me sont venues à la suite d’une promenade au bord d’un lac, photographiant ici un reflet sur l’eau, là une racine mouvementée ou bien une souche usée, comme incisée de rides, traversée de vergetures, ne laissant plus apparaître qu’un genre de squelette. En quelque sorte le dernier état d’un bois allant vers sa mort, peut-être même l’ayant dépassée. Et, vois-tu, cette apparence n’est nullement triste malgré le degré de métaphore mortelle qui, inévitablement, en atteint le dénuement. Bien au contraire il y a une sorte de jouissance esthétique à observer le lent et assidu travail du temps, la morsure des heures, l’empreinte de la fatalité qui se donne comme une irréversible fin. C’est uniquement en raison de notre mortalité que nous ressentons la beauté des choses. Non eu égard à une identification à la feuille trouée ou à la terre ravinée par les pluies. Nous ne sommes ni feuilles, ni terre. Face à cette souche nous sommes parvenus au plein de notre être, c'est-à-dire que nous avons soudain renoncé aux mille subterfuges par lesquels nous nous grimions afin de nous rendre immortels. Une nudité face à une autre nudité. Ainsi seulement se dévoile la beauté. Ainsi seulement une vérité nous visite - j’ai failli dire nous « assaille » -, et nous conduit dans la lumière de la lucidité.

   Cette mort de l’arbre n’est nullement effrayante car elle s’est dépouillée des prédicats existentiels qui en traçaient la forme, les branches, les feuilles, l’écorce. Tous attributs qui disaient la vie. Tous attributs qui disaient le pouvoir mourir. Ici, le passage a eu lieu, le temps a terminé son entreprise d’altération et c’est pourquoi cette réduction à une simple esquisse a une figure d’éternité. Désormais, il n’y a plus rien à y ajouter, plus rien à y retrancher. Elle a acquis la grande sagesse des choses hors du temps. Seul le temps nous aliène et nous tend le miroir de notre propre chair soumise à la corruption. Si, ne serait-ce que par la pensée, nous nous exonérons du temps, alors un calme nous est donné, alors une sérénité nous est acquise. Certes il faut une grande abnégation pour parvenir à cette partielle négation de soi au terme de laquelle, seulement, une quiétude nous sera dévolue, qui nous attribuera un supplément d’être au détriment d’une abondance de l’avoir.

   Mais cette lourde atmosphère métaphysique, il nous faut la dépasser et retrouver quelques signes qui furent les cheminements du passé. Il nous faut nous interroger sur la mémoire, sa capacité de restitution, la valeur qu’elle représente pour nous et ceux qui furent associés à notre aventure. Toi, moi, cela fait si longtemps ! A tel point que, parfois, je pense n’écrire qu’à une ombre qui aurait fait sa tache au milieu des épicéas et des bouleaux de chez toi, ces immenses silences qui habitent le Septentrion.  La Suède est si loin que, jamais, je ne la reverrai. Il n’y a guère de temps, j’ai cherché à reconstituer, sur mon écran, les étapes du voyage qui me conduisit, naguère, vers ce que j’identifiais en tant que  sources de la joie. Et, si mes souvenirs sont exacts, il en fut ainsi en de maintes rencontres, des paysages, des hommes, de l’amour en son éclosion. J’étais si jeune, tu l’étais aussi. La vie nous était ouverture et promesse sans fin. Comment aurions-nous pu ne pas accepter ses offrandes, mains tout ouvertes et les yeux éblouis ? Comment ?

   A mon grand désarroi, je dois avouer que je n’ai rien reconnu de cette belle ville du Nord. Rien. Ni les immeubles du centre avec leurs parements de brique claire, ni les parcs, ni les maisonnettes anciennes - ces maisons de poupée - avec leurs façades de bois où grimpent les rosiers. Pas plus que les rives du Lac Roxen, ses grappes de chalets peints en rouge. Seulement quelques impressions fugitives, le vert de gris des clochetons de cuivre, l’atmosphère pluvieuse de l’air, les caravanes de nuages, des routes fuyant vers l’horizon de cendre avec leurs bas-côtés semés d’herbe jaunie. Tu vois, plutôt un état d’âme que des repères précis. La vague sensation d’un connu qui se dilue dans les arcanes du passé. Peut-être est-ce cela la mémoire, ne garder que l’écume des choses, archiver leur être, dire la fragrance unique de l’essence, renoncer à la densité du réel, trier parmi l’ivresse de l’existence les instants rares, en faire de pures gemmes qui éblouiront la facticité des événements.

   Mais, désormais, et afin de ne demeurer dans le flou d’une théorie, il me faut revenir à l’aïeul dont j’ai tracé un bref portrait au début de ma lettre. Sans doute est-il vivant en quelque coin de mon territoire de chair, autrement dit « incarné », rendu concret, visible, au moins à l’œil de l’âme. Mais l’évoquer, est-ce d’abord le restituer tel qu’il fut avec ses habitudes vestimentaires, les péripéties de ses occupations, le tabac qu’il roulait méticuleusement dans une feuille de papier, le briquet dont il faisait tourner la molette de ses doigts gourds de paysan, la flamme, la fumée sortant de sa bouche comme elle s’élevait dans la cheminée auprès de laquelle il s’asseyait lors des longues nuits d’hiver ? Incontestablement, retracer est, en quelque sorte, se livrer à cette manière de lente et obstinée archéologie, y deviner une présence, y dessiner le labeur d’une vie, y faire se lever les joies et les peines. Je montrais la fumée s’élevant dans l’air bleu de la grande pièce, la pièce à vivre d’autrefois qui était la conscience de la maison.

   Oui, la fumée. C’est bien cela, cette sorte de futilité, d’empreinte du néant sur la trame obscure des jours. Nous croyons saisir, par  le recours à la photographie ou à quelque document ancien, un peu de ce qu’une personne fut et nous feuilletons fiévreusement les pages d’un vieil album. Inconsciemment, nous pensons que nous y découvrirons, au détour d’un feuillet, non l’homme en chair et en os, mais tout de même, un peu de sa substance, un brin de sa réalité fût-elle infime. Peut-être même une lettre porte-t-elle la trace de ses doigts, son index  y est si lisible ! Mais nous ne brassons que de l’air et le vent de l’heure, toujours, emporte avec lui ce qu’il promettait de nous donner. Car, bien évidemment le problème est bien celui de la temporalité. Nous ne reconstituons jamais que cette sorte de nuage blanc qui sortait des lèvres de l’aïeul et ne promettait qu’un vide consécutif à son émission. Bientôt il n’en demeurerait qu’une étrange vibration, quelque braise crépitant dans l’âtre et une odeur de feu qui, bientôt, s’éteindrait.

   Oui, Sol, c’est bien sous le signe indépassable de l’extinction que la mémoire se donne comme ce vol de l’oiseau cinglant le ciel qui lui a donné lieu et forme. Il se dissout dans l’espace, ne laissant, derrière lui, qu’une ligne grise qui s’estompe à mesure des secondes qui s’écoulent. Alors, doit-on s’attrister de ce si peu de réalité de la mémoire ? Doit-on s’en affliger ? Prier qu’un jour de miracle les choses et les personnes nous soient restituées telles qu’en leur passé ? Cette espérance est si inopportune qu’elle semblerait s’alimenter à une foi religieuse en la réincarnation. Nulle métempsychose ne nous sauvera jamais de notre angoisse au regard de l’effacement. Il nous faut nous contenter de la fumée. De ton beau pays que persiste-t-il après de si nombreuses années à part quelque cliché délivrant eaux immobiles, forêts, crépuscules rapides, nuits froides sous la percée des étoiles polaires ?

   Et, de toi, qu’est-ce donc qui, encore, peut venir à ma rencontre ? Sans doute tes cheveux châtain ont-ils commencé à grisonner, tes tempes s’ornent-elles de quelques rides, tes lèvres peut-être d’un léger frémissement. Alors, sais-tu, ce qui se perpétue et ne meurt jamais, l’amour. De toi, de ce bel écrin de la Suède, de cette ville de Linköping qui en vit l’éclosion alors que, déjà, il fallait partir. Oui, il le fallait. Jamais on ne peut forcer la main du destin. Toujours il s’accomplit bien au-delà des hommes. Peut-être un jour de lumineux printemps, ce renouveau, frapperas-tu à ma porte ? Oui, Amour, je te reconnaîtrai !

 

A quand ta visite en dehors de ma négligente mémoire ? A quand ?

 

 

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25 février 2026 3 25 /02 /février /2026 08:22
Une confusion de lignes

Peinture : Barbara Kroll

 

*

 

                                                             Ce Jeudi 29 Décembre

 

                                                Très chère Sol,

 

 

   Décidemment, « les jours se suivent et se ressemblent », selon la formule idoine. Depuis plusieurs mois je t’avais laissée sans nouvelles et voici, que deux jours de suite, je viens vers toi, sans doute pour me réfugier dans le creux de ta bienveillante épaule. Tu connais mon tempérament cyclothymique, aussi ne t’étonneras-tu point de ce nouveau message. Tu sais combien je suis sensible aux images, photographies, peintures et autres documents filmés dont notre société est prodigue. Aujourd’hui, pour thème de méditation, cette peinture ou plutôt ce croquis de Barbara Kroll, Artiste Allemande dont, ensemble, nous nous sommes déjà entretenus. J’aime beaucoup sa façon impulsive, spontanée, de travailler, jetant sur la toile ou le papier ce qui, en somme, paraît ou bien la ravir ou bien l’inquiéter, la concerner en toute hypothèse. Je joins à ma lettre une photographie de l’œuvre, de manière à ce que mon discours, plutôt que d’être abstrait, trace devant tes yeux un contenu que je qualifierai de « métaphysique ». Tu connais aussi mon attrait pour les choses invisibles, les idées, parfois les ruminations, les utopies, les libres méditations qui, souvent, m’entraînent loin au-delà du sujet de mon énonciation.

   Apercevant cette belle esquisse, les aplats sont grossièrement peints, les formes à peine esquissées, le support froissé, immédiatement m’est venue à l’esprit la pensée d’un genre de genèse de l’être en voie d’accomplissement, une manière de chrysalide, si tu préfères, qui n’aurait encore déchiré la tunique fibreuse qui la corsète et la maintient aux lisières de la vie. Je crois que pour comprendre cette œuvre (peut-être demeurera-t-elle à l’état d’esquisse ?), il nous faut envisager une rétrocession temporelle qui aille jusqu’au socle originaire avant toute émergence lisible qui tracerait les contours de la personne, qui brosserait les traits de son caractère et de sa socialité.

   Alors il faut imaginer ceci : cette forme vaguement humaine, qui tient encore du végétal, du racinaire, est en proie à des convulsions internes que l’on pourrait dire simplement reliées à un métabolisme basal, un difficile équilibre entre ce qui ressort au néant et ce qui ressort à l’exister. Une léthargie, une atonie, une catalepsie dont rien ne pourrait s’élever qui pourrait ressembler à l’activité d’une conscience, fût-elle réduite à l’état d’un faible lumignon. C’est si peu animé, si peu vital, un brandon sur le point de s’éteindre. Ne trouves-tu, Sol, qu’il s’agit là d’une vision tragique de ce qui est censé venir à l’être, n’éprouves-tu quelque frisson à t’apercevoir combien l’humain en son socle premier pourrait sans peine se confondre avec un bout de bois calciné, une savane jaunie et dépeuplée, un marécage qu’un faible crépuscule reconduirait à sa nuit, peut-être la promesse d’une disparition ?

   La touffe des cheveux a la tonalité éteinte d’une étoupe. Le visage est comme gommé, épiphanie d’une entité ne parvenant nullement à connaître sa possible venue au monde. Les mains, bien plutôt que d’être des motifs humains, font signe vers des moignons pourvus de doigts racornis, rétractés, inutilisables pour des tâches communes fussent-elles élémentaires. Oui, vraiment, cette posture du futur Homme, de la future Femme (rien n’est encore bien différencié), met nécessairement mal à l’aise comme si notre propre genèse était ce maintien archaïque, insoutenable, si proche de l’animalité qu’elle nous interrogerait sur notre propre présent, toujours inquiets d’y trouver à l’état pur, en quelque endroit insoupçonné, ce trivial limbique, ce consternant reptilien qui se manifesteraient à l’occasion de nos plus fortes régressions, de nos plus impétueuses passions.

   Eh bien, vois-tu, Solveig, et je me doute que ceci te surprendra au plus haut point, j’énonce le paradoxe suivant : de l’Homme Primitif situé dans sa gangue de limon à l’Homme Moderne hantant les avenues de nos plus belles cités, il n’y a guère plus d’écart qu’entre deux jumeaux dont seulement quelques détails mineurs permettraient de les nommer sans risque de se tromper. Ce que je dis ici, c’est que la distance qui sépare l’Australopithèque du Civilisé est infime, que sous l’épiderme raffiné du Moderne, vit cette lueur primaire qui ne demande qu’à resurgir selon des formes dont l’on pensait qu’elles n’appartenaient plus qu’à la lointaine Préhistoire.  Le paradoxe, nous pourrions le nommer « paradoxe de la Ligne ou du Trait », au motif que l’imbroglio des lignes, la confusion, le trouble qui affectent cette image, reflets d’une réalité surgie de la nuit des temps, nous la retrouvons à l’identique chez les humains éduqués, policés que nous sommes devenus à force d’éducation et de préceptes moraux. Mais pour autant rien n’est changé. L’Homme inculte, sauvage ; l’Homme façonné, poli, de notre époque contemporaine, quoiqu’il nous en coûte de le reconnaître, sont identiquement constitués de ces empilements de lignes, de traits, de ces tumultes initiaux sur lesquels reposent les fondements de notre essence. Je sais, Sol, que mon propos va te sembler aussi abscons que les lignes que j’essaie, ici, de définir, mais le réel est parfois si complexe que les plus efficaces métaphores échouent parfois à en dresser le portrait.

   Pour tenter d’entrer plus avant dans le sujet, c’est toujours d’un retour aux sources dont il faut faire l’expérience. Supposons que le Sujet de la peinture, grâce aux motifs d’une progression maîtrisée, soit parvenu à présenter, dans la réalité qui est la sienne, une face lisse, des traits réguliers, une certaine harmonie et même une évidente beauté. Oui, l’éducation parvient à des résultats admirables. Pour autant, l’Homme, la Femme (puisque maintenant le Sujet aura gagné sa vraie identité), auront-ils effacé tous ces traits désordonnés qui en obéraient l’exacte vision ? Au risque de te décevoir, j’affirmerai que si ces traits ne sont plus visibles, ils n’en demeurent pas moins en une sorte d’état de latence dont la puissance, certes symbolique, peut à chaque instant jeter le trouble dans une existence au demeurant bien conduite. Remontons donc aux sources et postulons, avant même que le Sujet ne vienne au monde, des Qualités n’attendant, en tant que prédicats, qu’à venir poser leur empreinte sur une Ligne Vierge (le Sujet en voie de devenir), de manière à ce que son exister se colore de telle ou de telle manière. En un mot que la vie, pour lui, devienne possible sous tel et tel aspect.

   Et, maintenant, tu conviendras avec moi que si nous voulons remonter au fondement même du Sujet, découvrir sa racine première, nous serons dans la nécessité, au moins sur un plan strictement symbolique, de lui attribuer le minimum dont son essence puisse se réclamer en tant que sédiment originaire, Ainsi conviendrons-nous de le définir à l’aune d’un Trait ou d’une simple Ligne, sans que quelque autre attribut vienne lui ôter ce dénuement, ce dépouillement qui en font un être situé à l’initiale de son événement.

 

Une virginité donc,

une blancheur,

un silence.

 

Tout se doit d’être au repos

avant même que de se manifester,

c’est la loi de toute dialectique.

  

   Donc, primitivement, le Sujet est Ligne, Ligne claire dont aucun artefact ne vient assombrir l’exemplaire destin. Puis, à mesure que l’existence déploie ses orbes, tisse ses auras, fait rayonner ses mandorles, multiplie franges et lisières, instille au sein du corps même mille détails qui étaient au départ inapparents, le Sujet-Ligne, délaissant en quelque manière sa simplicité native, se met à croître, à lancer dans l’espace de qui-il-est, quantité de signes, de pullulations, d’indices, de figures, d’emblèmes qui sont autant de sèmes qui concourent à le définir tel qu’il est, lui le Singulier par excellence, lui l’Exception faite l’ordinaire dont il tisse ses jours, araignée qui déplie sa toile dans tous les horizons possibles. Å son insu, tout comme il dort, respire ou bien vaque à ses occupations quotidiennes, le Sujet-Ligne est devenu, comme chez Léonard de Vinci, « Ligne flexueuse », à propos de laquelle je vais citer les propos d’Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant » :

     « Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M. Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

   Bien évidemment cet extrait concerne la façon dont le dessin repère et met en œuvre cette désormais fameuse « ligne flexueuse », dont il est dit qu’elle n’est pas seulement un trait caractéristique de la pratique artistique, mais qu’elle dénote, en quelque sorte, le caractère intime de la psyché d’un individu, sa nature profonde, laquelle trouve son admirable traduction dans l’expression « serpentement individuel ». Donc, Solveig, si tu as bien suivi ma méditation, il ne t’aura nullement échappé que tout Existant peut être reconduit à cette « ligne onduleuse ou serpentine », qui est sa façon, sur un plan formel, de tracer le sillon de sa vie. Nous ne serions jamais, Toi, Moi, les Autres, que d’incroyables enchevêtrements, d’étonnantes liaisons de cordes et de lacets, des imbroglios de boucles et de chaînes, autrement dit des tissages complexes de qualités multiples dont plus aucune ne serait reconnaissable, si bien que la figure que nous tendrions au Monde serait identique à un chaos originel dont, constamment nous jouerions l’éternelle partition, Heure après heure, Ligne après Ligne. Vois-tu, cette idée de représenter une biographie sous la métaphore de la Ligne me réjouit de façon exemplaire, et je ne veux pour preuve de mon choix, pour en justifier l’emploi en ce qui concerne tout cheminement du destin individuel, que ces quelques valeurs étymologiques qui l’inscrivent dans l’existentiel le plus évident :

« sillons de la peau »

« avoir un profil pur, des formes harmonieuses »

« direction continue dans un sens déterminé »

« direction, sens dans lequel on agit »

« rang assigné à quelqu’un selon sa valeur »

 

   Tous ces différents sens disent : l’inscription de la Ligne dans l’épiderme, la présence de la Ligne dans la beauté, la détermination de la Ligne à s’engager selon la volonté, le choix de la Ligne quant aux valeurs morales, la position de la Ligne quant à la qualité du Sujet. Cependant, et c’est bien là l’écueil de tout jugement subjectif, les évidences pour moi seront peut-être des réfutations pour toi. Mais ceci, tu en conviendras, a une importance toute relative. Que la Vie m’apparaisse sous la figure de la Ligne, que cette même Vie se manifeste pour toi selon l’emblème de la Fleur ou de l’Eau qui s’écoule, tout n’est que contingence. Ce que je crois avec force c’est que pour nous y retrouver avec l’existence, nous ne pouvons nullement faire l’économie de quelque Signe qui s’adresse à nous du plus loin de l’espace et du temps. Des manières de guides, de sentiers éclairant la lande, de traces dans le sable qui indiquent le passage du Nomade, de clartés stellaires auxquelles confier le vertige de notre vision.

   De la confusion initiale des Lignes à leur dissolution finale dans d’inextricables apories, toujours nous sommes des êtres reliés entre eux par des Lignes de force invisibles. Elles sont ce qui fait des Hommes, dispersés au hasard des continents, l’imprescriptible lien de leur commune humanité.

 

Voici pour ces méditations de fin d’année.

Seulement quelques LIGNES aussi vite effacées que tracées.

Par la pensée avec toi dans ton beau chalet rouge au bord du Lac Vättern.

 

Celui qui aime les « lignes flexueuses ».

 

 

 

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