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13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 10:59
« Avide de mots »

Gérard de Nerval

 Carnet de voyage, 1843

Source : BNF.

 

***

 

 

      Cartographie Messyl :

 

   « Dites moi : quand prenez-vous le temps d'écrire toutes vos créations? Avide de mots - certainement - de sens bien sûr -, le stylo en main vous dévalez votre vie sans cesser d'alimenter votre écrit. C'est incroyable. Je dois être au régime pour écrire si peu…. Je me questionne et m'affole aussi.

Poursuivez, poursuivez… Le galop ne me fait pas peur, cela est stimulant ».

 

                                                                                                  Cécile.

 

*

 

 

              Lettre à Cécile

 

 

   Merci Cécile pour vos belles remarques. Je prends le temps que m’accorde l’écriture lorsqu’elle veut bien se présenter. Souci quasi-quotidien, autrefois, de noircir des pages au stylo, actuellement utilisation du traitement de texte. Ce recours à la technique et la pratique d’Internet augmentent, de manière sensible, les possibilités d’écriture. Ici se dévoile le bon côté du progrès. Dire mes motivations quant au langage serait bien difficile, ceci remonte loin dans le passé, sans doute à l’école primaire où les premiers textes littéraires étaient abordés dans le merveilleux livre d’A. Souché qui, depuis lors, ne m’a jamais quitté. « Avide de mots », dites-vous et, ici, je ne peux me retenir de jouer sur le lexique : « A vide de mots ». Cette énonciation résonne comme la rencontre de l’abîme. Quelle désolation serait l’existence si nous n’avions l’usage du langage ! Alors nous ne diffèrerions guère de l’animal ou de la plante. Une vie végétative dépourvue de conscience et de pensée. Puisque, aussi bien, l’une comme l’autre ne sauraient apparaître dans la mutité du dire. J’ai longuement été en contact avec des patients aphasiques et j’ai définitivement compris la profonde détresse qui les animait. Ne plus proférer de mots, c’est faire l’épreuve du néant. Personne plus ne vous comprend, vous ne comprenez plus personne et l’altérité, cette indispensable pierre de touche de l’humain, s’efface sans plus laisser de traces qu’une fumée illisible dans un ciel de printemps.

    Bien évidemment, nul ne souhaite faire l’expérience de cette privation et les hommes parlent, lisent, écrivent, sans bien se rendre compte, pour la plupart, de la faveur qui les atteint au plein de leur essence. Car l’essence du dasein, cet existant qui seul sur terre peut se poser la question de sa propre présence, tient du pur prodige. Quand on a dévoilé cette évidente vérité, quand écrire devient une manière d’urgence, alors la tâche n’est nullement contraignante qui consiste à poser des mots sur des choses et d’en éprouver la souple et bénéfique consistance. Rien ne vaut un entraînement quotidien, lequel, sans doute pour beaucoup, prendrait le visage d’une ascèse alors qu’il est pur bonheur de créer.

    Toujours le langage excède les possibilités humaines, toujours le langage se donne comme cette transcendance qui appelle, fait signe et demande qu’on le rejoigne. En prose ou en poésie, peu importe, c’est l’effectuation des mots qui décide de la forme. Il faut se laisser aller à son intuition. La nature de la langue, correctement visée, est l’analogon de l’art en ses multiples esquisses. Bien sûr cela nécessite qu’on accorde suffisamment de temps à l’écriture et que l’on s’essaie à extraire de sa chair intime, cet inimitable suc qui envahit le palais lexico-sémantique dès lors qu’une exigence de beauté se loge dans l’effort consenti. Nulle autre recette qu’une tâche assidue, tout comme l’ébéniste travaille le bois pour en extraire la volute dont il attend qu’elle le satisfasse et l’enjoigne de recommencer l’œuvre.

   Boileau, dans « L’Art poétique, n’énonçait-il pas :

 

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez » ?

   

   Ecrire ne consiste pas seulement à jeter quelques mots sur une feuille et nul ne saurait douter que Gérard de Nerval, dont le carnet de voyage figure à l’incipit de cet article, ne cessait de reprendre ses notes afin, qu’abouties, elles puissent donner lieu à lecture. Dès lors comment savoir si le livre présente un suffisant intérêt ? Se fier aux goûts des lecteurs, aux estimations de la critique, à l’opinion des autres auteurs ? La subjectivité est si rayonnante, si multiple qu’il y a comme un vertige à essayer de soupeser la valeur de ceci qui a été composé. C’est, assurément, l’intuition de l’écrivain qui constitue l’amer à partir duquel porter un jugement qui soit suffisamment assuré de lui-même. Question de tact esthétique, de qualité à éprouver la plénitude ou le retrait d’une forme, à estimer rythme et cadence, force et pertinence du concept, allure générale qui apparaît en tant que style, cette empreinte si singulière qu’elle fait émerger ce texte, ce livre, en tant qu’objets uniques. Il ne saurait y avoir de gémellité. Il vit sa propre vie de livre sans se préoccuper d’une extériorité. Cependant, écrire, jamais ne se donne sous la férule de ces interrogations quant à la pertinence de ce qui a été produit dans le silence. Ces dernières interrogations, seraient-elles émises par des lecteurs avisés,  stériliseraient toute tentative de production. On n’écrit ni sous la contrainte, ni sous la promesse faite à qui que ce soit d’autre que soi face au texte et ceci uniquement. En une certaine façon « écrire en écrivant », tout comme l’artiste « peint en peignant ».

    Je crois qu’il faut avoir suffisamment expérimenté, senti de l’intérieur cette nécessité de faire sortir de sa chair cette autre pulpe, celle  des mots, qui s’enracine profondément, d’une manière viscérale, au plus près du corps. Et ceci n’est nullement assertion de cabotin ou de baladin. C’est d’une vie des mots dont il faut être saisi au plus vif de sa conscience. Enoncer tranquillement ce tumulte interne, le plus souvent, est pris pour une exposition complaisante des tournures d’un solipsisme ancré dans la psyché. Mais n’éprouvent de telles sensations que ceux qui en ont connu l’étonnante manifestation. Nul ne sait ce que provoque la consommation de peyotl, sauf les indiens Tarahumaras et Antonin Artaud lui-même, cet explorateur des âmes et des arcanes de l’art. Ecrire, une journée durant, dans le silence d’une pièce n’indique pas qu’il s’agit d’une entreprise solitaire ou d’une prédestination à connaître le vertige autistique. Bien au contraire, c’est l’exact opposé qui se donne à celui qui crée, pour peu que l’inspiration vienne le visiter. Et peu importe que l’on se considère écrivain, graphomane, « écriveur impénitent », seule compte la finalité qui n’est certainement pas d’être reconnu par Pierre ou Paul, mais d’être allé au bout de soi, ou bien l’avoir tenté, et avoir connu un réel plus réel que celui auquel notre conscience nous rapporte comme le seul et unique possible dont nous ayons à connaître.

   Ecrire une fiction, par exemple, c’est tout simplement créer un monde. Prodigieuse force du langage car doué de sens, originellement. Bien sûr la pratique de toute forme d’art induit d’identiques effets, si ce n’est que la pierre travaillée par le sculpteur, la toile enduite par le peintre se donnent sous les espèces d’une matière sensible qui, elle, ne reçoit sa signification que lors d’un second temps qui est, l’on s’en doute,  langagier : les pensées du créateur, les critiques des spectateurs, les appréciations des divers esthètes. Donc : créer un monde. Il suffit de questionner la littérature  pour en recevoir confirmation. Balzac et sa « Comédie humaine » constituent un univers à part entière. Des centaines de personnages s’y croisent au gré des divers romans. Pour Balzac, ce génie doué d’une prodigieuse puissance de travail, il s’agit de rien de moins que d’embrasser la totalité du réel. Pas d’autre alternative ou bien la folie guette, cachée derrière l’un des personnages qui a été porté au jour de l’œuvre. Cette dernière, plurielle, foisonnante est le lieu de rencontre de la faune interlope des humains, aussi bien les valeureux que les profiteurs ou les escrocs et les malandrins de toutes sortes. Tout est si bien conduit que cette habile topologie se laisse lire à la façon d’archétypes. Chacun connaît Rastignac le provincial ambitieux, le Père Goriot et sa relation au phénomène de la paternité, Vautrin le peu scrupuleux personnage dont les noms varient au gré des jours. Immergé dans un réel symbolique qui gagne la force d’une existence authentique, l’auteur ne se gouverne plus, pas plus qu’il ne dicte à ses personnages la marche à suivre. Il s’agit d’un monde autonome qui a sa propre logique, ses lois particulières, ses conventions, la complexité de ses relations sociales, ses déterminismes originaux.

    Voilà, ce détour par la littérature, s’il ne s’imposait d’emblée, éclaire cependant le thème de mon propos. Ecrivant, il faut, soi-même, devenir l’un de ces protagonistes fictionnels qui amarrent l’œuvre et lui donnent ses assises. Et ceci n’est pas seulement valable dans le cadre d’une nouvelle ou d’un roman. Les textes dans le style d’un essai fonctionnent sous le régime d’une loi identique. Là, il devient indispensable de se fondre dans les idées qui sont émises afin que, par un simple phénomène d’osmose ou de transparence, une évidence se fasse de soi aux concepts, seule manière d’en soutenir les hypothèses et d’en édicter les axiomes. La poésie est du même ordre, elle qui convoque le poète dans le flux et le reflux des vers. Gageons que le magnifique Rimbaud, composant le sonnet des « Voyelles », devait se vivre personnellement, intimement, selon la gamme colorée du visible, qu’il devait « bombiner » autour de quelque charnier, connaître, par la sensation, les « golfes d’ombre », les « lances des glaciers ». N’aurait-il ressenti ceci qu’il n’aurait nullement été ce « voyant » dont il demandait la venue de manière à ce que la poésie soit féconde et son essai de poétiser aurait sombré dans les marécages de l’oubli.

   Ce que je souhaite faire émerger  au gré de ces références littéraires, c’est le naturel corps à corps qui s’installe entre celui qui crée et la chose créée. Voyez, par exemple, un Jean-Michel Basquiat dans le feu de l’action. Son intense travail est libération d’une énergie pulsionnelle libidineuse, d’une  projection « d'enfant radieux » au gré de laquelle ses personnages hauts en couleurs, exubérants, sous le feu de la poussée d’une lave interne, jaillissent sur la toile avec la fulgurance du génie. Basquiat leur survivra de peu. Ceci n’est nul détour superflu, car créer en art ou bien en écriture c’est simplement libérer cette combustion qui menacerait de tout envahir si l’on ne lui donnait de fréquents exutoires. Aussi bien conviendrait la métaphore fluviale avec sa source originaire, l’apport de ses multiples affluents, l’élargissement selon des bras innombrables, puis l’estuaire, peut-être le peuple de la mangrove, hauts palétuviers hissés sur leur tubercules noirs, crabes aux pinces levées, bulles dans la vase, gargouillis de l’eau, puis la mer, sa vastitude infinie.

   Mais les métaphores, si habiles soient-elles, n’ont pas l’effet du réel, elles n’en sont qu’un fac-similé. Pourtant l’écriture en fait son ordinaire, comme si l’image devait se substituer aux mots. Certes, à notre époque contemporaine dédiée au consumérisme, aveuglée par les gadgets numériques, friande de nouvelles guère fondées en raison, mais plutôt soumises à la mode tyrannique de la vitesse et du spectacle permanent, il devient risqué d’écrire, tant cette activité, aux yeux de certains, passe pour suspecte, sinon pour une simple subversion. Ecrire suppose, au départ, un acte de foi, pareil à celui du saint pour son Dieu, à celui de l’artiste pour sa muse. Ceci, plutôt que de nous décourager, doit constituer un stimulant, un aiguillon. Une braise à porter au-devant de nous. Il fait si noir parfois dans la nuit qui envahit le monde !

 

Merci encore Cécile pour votre intérêt.

 

Belle écriture. Ce réel plus beau que le réel !

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 09:37
La venue à soi de l’objet

***

 

                                                                                              Samedi 21 Novembre

 

 

                   Chère Sol,

 

 

   Tu sais, le monde des objets est infini. L’univers en est parsemé, si bien que nous finissons par ne plus les voir. Ils sont à côté de nous et nous en ignorons la présence. Mais ceci n’est vrai que de ceux qui nous sont extérieurs, qui fourmillent à la surface de la Terre dans une sorte d’étrange anonymat. Bin évidement il n’en est nullement de même pour ceux qui nous sont intimes, avec lesquels nous avons établi une relation privilégiée. Car il en est des objets comme des êtres, certains ne nous parlent pas, nous laissent indifférents, alors que d’autres se logent au creux même de notre affinité en un lieu de pure félicité. Oui, un objet peut être porteur de joie à la même hauteur qu’une personne chère rayonne au centre de notre corps avec son coefficient d’ineffaçable présence. Mais je ne demeurerai plus longtemps dans ces considérations vagues et générales qui, sans doute, ne pourraient que te lasser en raison même de leur caractère abstrait.

   Que je te dise plutôt le lieu et le temps qui m’occupent en cette brumeuse matinée de Novembre. Comme tu peux facilement l’imaginer, je suis dans ma tour, tout en haut de mon Causse natal, occupé à ranger quelque papier, à feuilleter un livre que je viens de recevoir. Il s’agit d’un livre ancien, ‘Amphitryon’ de Plaute, en édition originale, bel ouvrage sur papier pur fil Lafuma, Editions ‘Les belles lettres’, pages non coupées, donc jamais lu. Lecture inaugurale donc. Sans doute vas-tu te poser la question de savoir la raison qui m’a poussé à choisir cet Auteur latin dont, aujourd’hui, personne ne connaît plus ni le nom ni les écrits. Eh bien je te dirai que mon intérêt porte tout autant sur le contenant que sur le contenu. J’aime sa couverture rouge fané, son illustration, la Louve capitoline associée à la légende de Rémus et Romulus, enfin la belle densité de ses pages couleur d’ivoire dont les cahiers n’ont encore été ouverts. C’est toujours un grand bonheur pour moi que d’associer le plaisir de la découverte d’un texte au fait de couper les pages. C’est un peu comme d’être un enfant qui déplie lentement sa friandise, la lenteur accroissant la force de son désir, comme d’être un amant tout au bord du ‘cabinet de curiosités’ dont son amante constitue le voluptueux symbole. Pourrais-je connaître bruit plus délicieux que celui du coupe-papier tranchant le mince liseré entre deux pages ? On dirait le crissement d’un insecte grignotant l’épiderme usé d’une feuille d’automne. Mais voici que je deviens lyrique. Il me faut revenir à plus de réalité.

   Mon petit bonheur du jour, tu l’attribueras avec justesse à la réception de mon livre, à sa lecture sur le point de se réaliser. Sans doute auras-tu raison, en effet ce sera un grand plaisir pour moi que de me plonger dans cette originale tragi-comédie de Plaute, de découvrir cet étrange trio que constituent Jupiter-Alcmène-Amphitryon, union traditionnelle de l'amant-la maitresse-le mari trompé, prototype de toute farce et amorce de ce que sera, bien plus tard, le ressort essentiel du ‘théâtre de boulevard’. Si ce n’est, bien entendu, que le niveau de langage de l’auteur romain, loin d’être trivial est bien plus élevé que celui de ses pâles imitations contemporaines. Mais je referme la parenthèse.

   Tu te doutes que je prends les précautions d’usage pour ‘déflorer’ l’ouvrage, laisser à ses pages la netteté qui leur convient. Mais que je te dise ce qui me réjouit au plus haut point. Hier, faisant un peu d’ordre parmi les livres de ma bibliothèque, j’ai retrouvé, par le plus grand des hasards, un coupe-papier qui date de mes années adolescentes. Non seulement cet objet est beau, mais il est affectivement investi dans sa plus grande profondeur. Je le décris en peu de mots. Sa lame est d’ivoire, belle couleur des vieilles choses que les ans ont patinées, son manche d’argent guilloché, entrelacs subtil le lignes et de motifs floraux, dont l’un est sans doute la reproduction d’une feuille d’acanthe. Tu vois, c’est drôle cette mise en relation que je peux faire entre ce motif classique de l’architecture romaine et Plaute l’auteur célèbre de la littérature latine. Je disais mon attachement dont tu comprendras aisément les fondements. Ce bel objet avait été ramené par ma Grand-Mère maternelle du Maroc où elle avait séjourné de longues années. Quant à sa provenance, à sa valeur réelle, rien ne saurait me mettre sur une piste quelconque. De toute façon, ce qui m’importe, c’est l’aura qu’il dégage en soi, c’est l’acte de réminiscence qu’il entraîne à sa suite.

   Et maintenant nous allons accomplir un grand saut dans le temps ancien. Nous sommes autour des années 1960. Je viens tout juste d’avoir 16 ans, l’âge de tous les emballements, l’âge de la pure passion rivée au corps, attachée à l’esprit. Je ne vis que de littérature et des rêves qu’elle me permet de faire qui m’emmènent loin du réel, en des contrées d’inestimables faveurs. Je suis dans ma chambre au premier étage. Celle que je nomme ‘Chambre du Levant’ en raison de son orientation à l’est. Vacances d’été. Il fait chaud, la lumière est verticale en ce début d’après-midi. Les volets sont à l’espagnolette. Ils dessinent un cône de clarté. La lumière vient se déposer doucement sur le livre que je lis avec un réel plaisir. J’en coupe les pages une à une avec une attention quasi-religieuse comme si je pouvais dévoiler, à tout moment, la toison d’or.

   C’est ceci la littérature lorsqu’elle vous visite avec force, elle vous tient en vous, hors de vous, sur ce mince liseré de l’être des choses qui ne saurait être nommé qu’à l’aune de la poésie la plus haute. Je pense, par exemple, à ces étonnantes ‘Poésies verticales’ de Roberto Juarroz, « On frappe à la porte. Mais les coups résonnent au revers, comme si quelqu'un frappait de l'intérieur. » On est soi hors de soi en un seul et même geste du corps, de la pensée, et l’on est partout, n’étant nulle part. C’est bien cet envol que permet le texte lorsqu’il se lève dans le ciel de l’imaginaire et retombe, longtemps après, pareil à ces flocons invisibles dont nous sentons la présence à défaut de pouvoir les toucher, les nommer, seulement en éprouver la douceur de soie. Alors on est loin de soi dans la proximité de soi et cette réalité-oxymore tresse la plus belle des sensations, celle de l’apesanteur du monde dont on participe au titre d’un simple et étonnant fragment. On n’a nul lieu et tous les lieux à la fois. On a son propre temps imprescriptible et tous les temps à la fois.

      Ce livre, dont je déguste les pages l’une après l’autre comme si mon existence entière en dépendait, c’est ‘La force de l’âge’ de Simone de Beauvoir. Je pense, maintenant que je viens de relire quelques extraits des 600 pages d’écriture serrée que trois motifs expliquaient mon vif intérêt : d’abord la relation de l’auteur avec Sartre dont l’image charismatique me troublait, ensuite les réflexions sur l’acte d’écrire, enfin la découverte d’un style clair, limpide qui me donnait envie d’en savoir davantage sur cette mystérieuse ‘force de l’âge’ qui visitait des adultes élus à accomplir une tâche qui les dépassait, gagnant en ceci un réel statut d’universalité. Sans doute apparaissait en filigrane ‘L’existentialisme est un humanisme’ dont l’écriture de ‘La force de l’âge’ était une vivante illustration. Je me passionnais davantage pour le contenu littéraire que pour le contexte historique dans lequel il se déroulait. Pour moi, c’était d’écrivains dont il s’agissait tout d’abord, de langage porté au plus haut de son pouvoir. Mais je vais illustrer mes propos, te sachant aimante de littérature, en te proposant un court extrait de ‘La Force de l’âge’, peut-être y trouveras-tu la raison de ma passion ?

   « Nos vocations ne se recouvraient pas exactement. J’ai indiqué cette différence sur le carnet où je consignais encore de loin en loin mes perplexités ; un jour je notai : ‘J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases.’ Mais un autre jour je précisais : ‘Je ne saurai jamais aimer l’art que comme sauvegarde de ma vie. Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre. » 

   Ces réflexions sur l’écriture, la vocation d’écrivain, me plaisaient. Elles installaient une distance objective entre Sartre et Simone de Beauvoir. Ecrire, pour Sartre, consistait à se consacrer entièrement à son art, à n’en pas dévier, à poser l’écriture en tant qu’écriture, c'est-à-dire à en faire une finalité, une manière d’absolu. Simone de Beauvoir, elle, se servait des mots comme témoins de sa propre vie, c’est à partir de son existence même que le langage se posait comme cette nécessité de dire et, avant tout, de SE dire. Ce que Sartre arrachait à l’universel (ses grands thèmes philosophiques), De Beauvoir l’extrayait de sa propre singularité, des événements de son vécu. Je crois bien qu’alors l’écriture m’apparaissait comme la synthèse de ces deux attitudes : relier la singularité à l’universel, l’expérience à la pensée. En une certaine manière écrire sa vie en tâchant d’en faire une œuvre d’art. Je crois que cette idée est toujours la mienne au moment où j’écris ces quelques mots.

   Tu vois, Solveig, combien un simple objet qui était oublié peut surgir à nouveau, porteur de nouvelles et infinies significations. Lisant cet ouvrage à l’orée de ma vie d’homme, pouvais-je soupçonner un seul instant qu’un jour, bien plus tard, il me visiterait à nouveau, doué de tant de bonheur immédiat ? C’est magique un objet lorsque, s’absentant de sa matière dense, opaque, on peut y deviner, en filigrane, quantité de perspectives qui le font objet plus qu’objet. Soudain il se pare de multiples facettes, à la manière d’un kaléidoscope dont chaque fragment peut coïncider avec des strates de sa propre existence. Il me suffirait d’un peu de patience pour retracer par la mémoire les milliers de feuilles tranchées par ce coupe-papier. Ainsi, au travers de mes lectures successives, dont je pourrais retrouver les titres, se lèverait l’arche brillante des souvenirs, telle page relatant la rude vie d’écolier de Michelet dans ‘Ma Jeunesse’ ; telle autre, intimiste de Lamartine dans ‘Confidences’ ou bien le témoignage de la vie sociale en son temps, décrite par Zola dans ‘Germinal’.

   Tout objet correctement investi porte en soi sa mémoire, ses archives, tout objet de ce type est vivante archéologie qui n’attend jamais que d’être redécouverte. Le titre disait : ‘la venue à soi de l’objet’. Oui, l’objet vient à soi pour peu que nous l’y aidions. Venant à soi, il vient à nous et nous place au centre de notre être, là où brasillent mille feux que l’on croyait éteints mais qui veillent en sourdine. Peut-être l’objet le plus modeste, le plus effacé sur la vitre de la mémoire est-il celui qui est porteur des plus riches virtualités. Il n’est que de méditer et de se laisser flotter au rythme de ses émotions, de ses ressentis, de laisser remonter à la surface ses ‘affinités électives’ avec les choses.

   Dans l’ombre portée de ce coupe-papier, si modeste mais si plein de promesses, se laisse deviner un autre objet qui est comme son ombre, sa projection sur la toile du souvenir. J’aperçois, dans les mailles lointaines du passé, un petit carnet bleu à spirales, je vois ses pages portant un léger quadrillage, je vois mon écriture appliquée y traçant les titres de mes lectures successives. Je vois un tiroir de la commode de ma chambre où je le rangeais après y avoir consigné, chaque fois, l’émotion, la joie d’une dernière lecture. Au fil du temps ce carnet est devenu une réelle obsession au simple motif que l’ayant fiévreusement cherché, jamais je ne l’ai retrouvé. Sans doute lui attribuais-je des vertus qu’il n’avait pas. L’aurais-je entre les mains, que me restituerait-il d’autre que sa forme, sa matière, sa liste de titres ? Porterait-il avec lui ce passé si riche des lectures, ces heures où, sous le cône blanc de la lampe, je m’introduisais avec ferveur dans ‘Les souffrances du Jeune Werther’, m’identifiant, sans doute, au Jeune Romantique épris d’une Charlotte qu’il ne rejoindra que par sa propre mort ? Qu’y retrouverais-je qui, aujourd’hui, me fait défaut ? Le temps d’une jeunesse ? Le fleurissement d’un amour ? Un dernier sursaut d’idéalisme avant de plonger dans le grand bain de la réalité ?

    Clore ce bref article peut-il faire l’économie du célèbre vers de Lamartine dans ‘Milly ou la terre natale’ : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Non, je crois qu’il faut citer l’amoureux de Milly, lui accorder la joie d’une âme présente dans l’objet, peut-être pour la raison simple du dépôt, dans celui-ci, du génie du Poète. Chacun porte en soi, le sachant ou non, une « Chaumière où du foyer étincelait la flamme », une chaumière dont on n’oublierait l’existence qu’à compromettre la sienne. Grande beauté de ce qui vient à nous « sur des pattes de colombe » selon la belle expression de Nietzsche, à propos des « pensées qui mènent le monde. » Toujours vient dans la douceur ce qui nous tient à cœur !

 

Tu vois, Sol, tout vient à soi à qui sait attendre.

 

Dans ta prochaine lettre, me parleras-tu de ton objet élu ?

 

 

 

 

 

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 08:26
L'Amour en cage

                                                                          Ce dimanche d’Octobre

 

 

 

                     Chère Solveig

 

 

 

« L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

 

   Tu sais combien ce type de ritournelle fait ton siège sans que, jamais, tu ne puisses en arriver à bout. Tu crois l’avoir chassée au loin, la petite phrase, là-bas au-delà de l’horizon, derrière la colline qui moutonne et se désespère de n’être que ceci, et la ritournelle te revient, habille ta tête des dentelles d’un évident bonheur alors que tu la pensais ennuyeuse, insistante, pour tout dire une éclisse logée au profond de ton oreille, une épine fichée dans ton cœur. Toi, l’avisée, sais-tu au moins la raison de cette persistance, la nature de l’intérêt qu’on lui porte, sa fuite pour plus loin que soi et, déjà, l’on regrette de ne plus l’entendre, de l’avoir perdue comme on a perdu un ami ? C’est curieux, tout de même, cette fixation sur de l’instantané, du mouvant, du contingent. On penserait avoir saisi quelque chose de l’existence, la corolle d’un sentiment, la douce chair d’une saveur, l’onctueux d’un souvenir mais l’on se rend vite compte que la petite antienne est brodée d’air, que jamais nous ne la retiendrons, qu’elle est déjà au passé alors que nous sommes, nécessairement, à l’avenir. Mais il faut que je te dise l’origine de ce qui pourrait passer pour simple caprice.

   Peut-être te souviendras-tu ? On prétend, d’ordinaire, que les femmes archivent mieux les souvenirs que leurs compagnons. C’était il y a longtemps. J’étais au printemps de ma vie, tout comme toi. J’en suis maintenant à l’automne. Mes tempes ont blanchi. Des rides traversent mon front qui disent, un jour, le souci de ne plus être qu’une illisible trace effacée par la confondante marée des jours. Souviens-toi, si tu peux. L’été est lumineux. Je viens tout juste d’arriver dans ton beau pays, cette lointaine Suède semée de lacs que cernent de tremblants bouleaux, leurs écorces sont d’argent, leurs feuilles des écus dorés dans l’air qui tremble. Nous marchons au bord du Lac Roxen dont l’eau frissonne, un genre de cendre dans le jour qui n’est guère encore assuré. Je te connais encore si peux, ma correspondante du Nord, mais je sais que des affinités nous réunissent, que des goûts identiques nous rassemblent. Je ne sais pourquoi, au détour d’un chemin, sortant de ton sac un amour en cage, son cœur orange brille d’une étrange lueur derrière sa résille blanche, tu me dis : « Toujours l’amour sera en cage, jamais il ne sera libre ! ». Je ne sais pourquoi cette phrase teintée de mélancolie traverse la barrière de tes lèvres, se dissout dans les remous de l’air. Aussitôt, peut-être sans cause réelle, sans quelque rapport avec ton propos, germe en moi, telle une herbe sauvage, cette phrase non moins étonnante : « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

   Oui, j’avoue, il fallait que nous fussions jeunes, naïfs, pour tresser ce dialogue digne du plus léger des vaudevilles. Tout ceci paraissait si convenu, lissé à l’eau du poncif, manière d’agaceries dont de jeunes enfants sont coutumiers, histoire de meubler le temps, de le placer sous le sceau du jeu gratuit. On jette une phrase en l’air, attendant qu’elle ricoche, fasse ses joyeux bonds dans l’espace puis disparaisse à la façon d’un papillon qu’effacerait soudain un pli de vent. Mais alors, s’il s’agissait vraiment d’un jeu, quelle était sa nature, poursuivait-il un dessein particulier, existait-il un message codé dont, peut-être, nous n’étions même pas informés ? Sur le moment je n’aurais pu répondre. On ne se précipite nullement sur la braise quand le feu couve encore. On attend l’œuvre du temps. On espère un éclaircissement, une justification, une liaison logique des événements.

   Sais-tu combien aujourd’hui, après que tant de temps a passé, tout devient limpide, pareil à l’eau tranquille d’une source ? Bien sûr, dans notre enthousiasme de la rencontre récente, les choses ne pouvaient être dites que du bout des lèvres, à ‘fleurets mouchetés’, si l’on peut dire. Cet amour qui naissait avait besoin d’ombre, de fraîcheur. L’aurions-nous exposé à une trop vive lumière que, sans doute effrayé il se fût résolu à s’en retourner de là où il venait, c'est-à-dire de l’illisible contrée des choses indicibles. Tu le sais bien, à l’amour il faut le temps de se déployer. Faute de ceci, il ne fait que flamboyer telle une gerbe d’étincelles, puis s’absente de la scène, souvent pour toujours.

   « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. » Je crois qu’aujourd’hui, à l’âge de la maturité accomplie, sachant la relation purement platonique qui a été la nôtre au cours du temps, jamais nous ne nous sommes revus, seulement occupés à une correspondance suivie des années durant, je crois que je pourrais la faire mienne mais dans la plus pure positivité qui soit. Oui, nous avons été amoureux à distance et notre amour s’est accru, précisément, de cette impossibilité. Autrement dit, il a été vrai du simple fait qu’il s’est soustrait aux événements de tous ordres, les plus heureux, mais aussi les plus fâcheux qui eussent pu ternir notre relation. Parfois, peut-être, la qualité des sentiments est-elle inversement proportionnelle à la distance qui sépare les amants. Plus loin, plus beau, en quelque sorte.

   Et puis, tu en conviendras Sol, pourquoi les pièges seraient-ils toujours entourés d’une valeur négative ? Je crois qu’il en existe, mon expérience de notre longue liaison épistolaire en témoigne, de doux, de satinés, une sorte de corail qui en atténuerait la possible rigueur. Pour moi, en tout cas, il prit l’allure de cet ‘amour en cage’ dont tu agitais la fragile cellule dans le vent du septentrion, un soleil brillait au centre d’une claie d’un invincible éclat, si bien que seul le rayonnement demeurait, la cage s’était perdue dans les mailles d’un temps d’immédiate faveur. Dire l’amour tel un piège, c’est simplement s’adonner au jeu primesautier des oxymores, c’est dire le feu qu’une eau aussitôt éteint. D’autres diraient : ‘Jeu de l’amour et du hasard’, mais il ne s’agirait ici, non de l’amour en son essence plénière, mais d’un simple marivaudage, d’un déguisement des sentiments où chacun, en guise de vérité, ne ferait que se donner la comédie. Solveig, je le sais depuis le plus profond de qui je suis, du plus sûr de qui tu es, jamais notre rencontre n’a été jeu d’acteurs. Un amour réel car l’amour ne peut être que ceci, sinon il peut, effectivement, devenir un piège. C'est-à-dire métamorphoser sa belle présence en ce qu’il ne sera jamais, un jeu de dupes, un rôle à la Tartuffe, un sourire qui dissimulerait la lame d’une trahison.

 

   Voici, remontant d’un lointain passé, une source réactivée qui, en réalité, n’a jamais cessé de jaillir. Puissions-nous encore la porter en nous aussi longtemps que notre chemin pourra tracer son destin ! Merci Solveig pour cet amour libre de lui. Sans doute n’est-il de plus grand bonheur ! Si tu vas te promener autour du Lac Roxen, si tu y penses, cueille donc une écorce d’érable, joins-là à ton prochain courrier. Ainsi tu seras présente à même sa douceur nacrée, ainsi que la forêt, ainsi que ce tout de l’être qui vibre dans toute chose essentielle.

 

Ton amoureux des lointains.

 

 

 

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 08:08
Fleurissement du jour

                                                             Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

                                                                 Le 25 Février 2019

 

 

                   Chère Sol

 

 

   Sais-tu, ma Nordique, combien il est heureux de voir enfin le soleil briller à la pointe des arbres, sur le revers des herbes, dans l’eau qui court et bruisse comme si la sève printanière en taillait le sublime diamant ? Mais je n’aurai l’effronterie de t’apprendre le bonheur du jour qui succède à la tristesse de la longue nuit. Partout où mes pas dessinent le site de ma présence, dans le frais d’une combe, sur le peuple des cailloux, tout crépite et dit l’urgence de vivre en ce lieu, en cette heure. C’est d’un luxe immédiat dont il s’agit, tout se donne avec calme et naturel si bien qu’exister ne nécessite nul effort, seulement une disposition à être selon la première fleur venue, le dépliement du bourgeon (déjà !), la rencontre fortuite qui place, devant le globe des yeux, la fuite de la huppe ou l’indécision de la belle égarée qui cherche le chemin la conduisant à elle-même, cette singularité dont nul écho ne pourrait jamais reproduire la forme. Mais sans doute connais-tu cette ivresse d’exister qui te distancie de ton propre corps et te dépose auprès du monde sans même que tu te sois aperçue de cette sortie au grand jour ? Alors, devient-on transparent aux autres ? Est-on pareil à l’éphémère dans sa fragile tunique de verre ? Ou bien, renforcé par tant d’éclatante présence, est-on assuré de soi comme jamais ?

   Je me souviens d’un jour identique à celui-ci où, libre de moi, je marchais sur un sentier à l’abri de deux collines. L’air avait la consistance du satin et j’avançais dans une manière de flottement sans doute comparable au vol de l’oiseau. Nul vent mais une brise légère qui avait plutôt le goût d’une caresse et d’une invite à musarder infiniment, confié à cette nature généreuse qui dépasse souvent en mérites le logis le plus digne d’intérêt. Ce jour, déjà lointain, ne fait résurgence qu’à la mesure de l’unicité qu’il avait imprimée au pli même de ma conscience qui, aujourd’hui, brille à la façon d’un précieux souvenir. Sais-tu, Sol, rien ne serait plus orienté vers une constante plénitude que ce travail de mémoire hissant, du divers, ce qui s’y logeait, qu’on avait oublié au motif que la souvenance est le plus souvent sédimentée ? Nous sommes de vrais tissus où s’impriment des motifs que nous finissons par ne plus apercevoir. Cette jeune fille dont je t’adresse la toile qui la met en exergue, n’est-elle le symbole de qui détourne son regard du passé ? Est-ce pure insouciance ? Désir de projection dans un présent qui rutile, un avenir qui bourdonne, au loin, et lui tend le miroir de sa propre satisfaction ? C’est étrange cette relation à la temporalité : elle nous consigne à demeurer dans notre enceinte de peau et à n’en nullement sortir, sauf au terme d’une métamorphose qui ouvrira, pour nous, les portes de demain dont nous pensons qu’elles nous seront favorables.

   Toujours nous avons du mal à nous retourner (sauf Proust à la recherche de ses petites madeleines !), à devenir les archéologues de qui nous avons été, à extraire des jours enfuis quelque pépite qui dort dans le recoin d’un événement qui fut et ne se relie plus au présent faute d’être suffisamment convoqué. Ainsi pour nous, autrefois, le temps d’un rapide voyage et de non moins brefs baisers. J’en porte encore la trace ineffable en quelque endroit du corps et de l’âme et il n’est pas rare que mes nuits n’en délivrent le brûlant témoignage, le jour me trouvant désorienté, si loin de tes aurores boréales. Elles dessinent en moi une promenade dans les vastes forêts plantées d’épicéas, près d’un lac aux eaux miroitantes, sur le rivage de la mer que fouettaient les brumes d’été. Ô combien il m’est doux, en cet avant-printemps, d’évoquer de si beaux instants ! Ils ruissellent en moi, ressourcés par toute cette belle lumière qui coule, tel un ambre, et semble n’avoir pas de fin.

   Après ceci, que dire de mon présent qui ne soit prosaïque et marqué au coin de la nécessité ? Tu le sais, vivre est parfois une tâche harassante, exister l’esquisse même de l’impossible, se dépasser un vœu pieux que nous enfouissons sous quantité de faux-prétextes car nous sommes des hommes et des femmes au désir imminent et, toujours, nous désespérons d’attendre. L’autre en son étrange venue. Nous-mêmes en notre plus sûre intimité. Parfois nous accomplissons des cercles, tel l’oiseau de proie, et ne nous saisissons même pas nous-mêmes dans la vue que nous avons des choses. Etrangers en notre terre nous errons indéfiniment  à nos propres confins, comme affectés d’une bizarre myopie. Mais me voici en train d’émettre des idées de penseurs tristes alors que la clarté, partout présente, efface jusqu’à la moindre écaille d’ombre ! Est-ce ceci que nous pourrions nommer « lyrisme mélancolique », au prix d’une nécessaire contradiction ? L’exaltation, l’effusion des sentiments que viendraient contredire une tristesse sans fond, un pessimisme de tous les instants. Sais-tu combien, cependant, tous autant que nous sommes, inclinons à ces insoutenables tensions ? Ce sont-elles qui nous étayent et nous donnent la force d’avancer. Une marche placée sous le sceau du paradoxe et du discord. Une scission lézardant notre être que nous portons telle la décision d’un impitoyable destin. Une belle aurore boréale qu’effacent de lourdes nuées à l’horizon. La nuit recouvrant le jour.

   Maintenant il faut que je te dise qui tu es par rapport à cette belle peinture. J’ai sitôt pensé à toi. Quels étaient les motifs secrets de mon choix ? Une forme commune ? Ces cheveux relevés en chignon dont, autrefois, tu aimais arborer ta belle toison châtain ? Ce cou si fragile, on dirait un cristal sur le point de se rompre ? Ce dos étrangement couleur de terre, j’en voyais parfois l’éclair dans ces chemisiers que tu portais telle une reine ? Ces motifs floraux qui sèment le voile du tissu et l’ornent d’une touche de printemps ? Comprends-tu l’embarras qui est le mien de relier quelque fragment que ce soit à la belle totalité dont, trop brièvement, tu me donnas l’aperçu en cet été qui brûlait et brûle parfois encore ? Mais c’est alors ma seule mémoire qui s’ouvre tel un calice et tu y figures à la manière d’un poudreux pollen. Je crains qu’une soudaine saute de vent ne vienne en corrompre la si fine texture. Toujours j’ai été sensible à l’art, à ses manifestations qui transcendent le quotidien, le transforment en pure joie dès l’instant où l’œuvre me parle et m’invite à pénétrer en elle et, assuré de sa beauté, pouvoir prendre essor pour plus loin qu’elle. Oui, Sol, c’est le prodige de toute œuvre hissée à sa plénitude que de t’exiler de ta propre finitude et de t’accorder un instant de pure éternité. Je ne sais si, comme moi, tu te souviens de nos mutuelles confidences au bord de ces paysages lacustres auxquels nous allions révéler notre douceur de vivre. Jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence dont la nourriture terrestre se contentait d’une permanente songerie. Peux-tu considérer ceci : notre amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, après que tant d’années ont coulé et que ce qui demeure est le bien le plus admirable qui soit.

   Je me souviens (ah, terrible chose que le souvenir !) d’une journée de soleil pareille à aujourd’hui. Tu avais une jupe droite, un chemiser semé de fleurs et rien ne me retiendrait presque d’en éprouver la texture sur cette toile qui aurait besoin de si peu pour accomplir un saut dans le réel ! Nous nous étions assis sous la rumeur blanche des bouleaux. Nous devisions de tout et de rien, logés au plein de notre commune insouciance. Une fois, te penchant pour saisir une feuille ouvragée, j’en avais profité pour glisser une main innocente sur ta peau qui frissonnait. « Plus tard, m’avais-tu dit, ce territoire est secret ». Jamais il n’y eut de « plus tard », je veux dire pour un avenir de mon geste et si, en ce moment, j’en restitue la singulière qualité, c’est simplement parce que tu y mis un terme. Mon investigation eût-elle trouvé à s’accomplir qu’en ce jour du 25 Février, si loin de cet événement, rien ne me resterait qu’une réalité ayant trouvé le jeu de son effectuation. Autrement dit un si infime détail qu’il se noierait dans la trame complexe des jours. En conséquence, je suis toujours au bord du vide, fasciné par l’abîme. Puisse cette illusion durer le temps que durera mon innocence ! Oui, vieillir parfois, demande un long temps d’’incubation. Il est encore trop tôt pour renoncer.

   Sois en paix, Sol, et dis-moi si tu portes toujours des chemisiers à fleurs. Seulement à ce prix tu donneras à mon rêve la consistance dont il a besoin pour se confondre avec cette douce brume qui monte de la vallée.

                                                          

                                                      A toi, songeusement.      L’incorrigible potache !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:05
Encre immobile

 

                                   Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Comment écrire le rien et ne risquer de tomber dans une illisible parole ? Peut-on décrire le vol du nuage au-dessus de la savane d’herbe ? Que peut-on évoquer du vol blanc de la mouette dans la brume d’eau ? Est-il possible de faire apparaître le mirage du désert dans la trame des mots ? Ceci qui me questionne, tu en conviendras, Sol, ressemble si fort à une obsession qu’il m’a semblé que je ne pouvais en communiquer la substance qu’à mon Egérie de toujours. Cela fait si longtemps que je confie à ta belle sagacité mes ruminations de songe-creux et, jamais, tu n’as manifesté la moindre impatience. Faut-il que tu sois généreuse, ou bien patiente, ou bien les deux ! Par-delà les territoires qui nous séparent, moi ici sur l’aire désolée du Causse, toi dans l’immense Forêt Boréale, ne serait-ce pas l’image d’une thérapie à distance dont il faudrait faire l’hypothèse ? Je me sens si bien après nos échanges. Parfois tu mets du temps à répondre à ma lettre, mais cet intervalle est habité d’une si ample anticipation de plaisir qu’il s’agit, en réalité, d’une manière d’éternité. A la première heure je guette la voiture de la poste et ne me sens libre que lorsque, lettre en mains (parfois un léger tremblement), à l’aide d’un canif, je déchire avec attention le dernier écran qui me sépare de ta belle écriture. Et ce papier bleu qui sent la nostalgie, déjà un voyage vers cette terre d’utopie qui m’accueille comme le premier de ses habitants.

   Voici, aujourd’hui, notre site de rencontre sera l’un de ces paysages enchanteurs comme il en existe si peu, raison pour laquelle, sans doute, nous en gardons au creux de l’âme comme l’empreinte définitive. Il ne te sera pas trop difficile de te rendre par la pensée au lieu où je t’attends. Ce que tu vois au large, cette mappemonde bleue, c’est la Méditerranée cette si belle mer, cet immense lac intérieur qui, depuis la nuit des temps, a baigné et inspiré les plus hautes civilisations. Pour cela il nous suffirait de penser aux Anciens Grecs, à leur sagesse, à leur capacité infinie de création. Aujourd’hui encore nous reposons sur leurs étonnantes découvertes.

   Mais demeurons dans le présent. Ce que tu aperçois encore, cette bande de sable jaune, c’est le cordon du littoral. Puis laisse glisser ton regard comme si tu voulais trouver refuge à l’intérieur des terres. Tu survoleras alors l’Etang de l’Ayrolle, ce miroir étincelant qui semble vouloir rivaliser avec l’étendue marine si proche. Puis, enclos à l’intérieur d’une mince digue, l’étang de la Sèche, puis, plus en retrait, l’étang de Bages et son village de maisons claires, genre de vigie qui scrute l’horizon à l’infini. Entends-tu, Sol, combien ce nom est beau, Bages, issu du latin BAÏA que l’on traduit volontiers par « lieu de plaisance ». Il n’y a pas de hasard, le nom reflète toujours ce qu’il tâche de montrer avec le plus d’exactitude possible. Et puis sa si douce phonétique. D’abord «BA», qui se ferme initialement sous la pression de l’occlusive, puis s’ouvre infiniment sous l’ampleur vocalique du « A », ce son tellement doué d’amplitude, de disposition à une ferveur disante de la joie. Puis « GE », cette projection d’amour en direction de ce qui fait face, cette propulsion des lèvres (ces pulpes sublimes) qui se donnent comme geste d’oblativité et il semblerait que la bouche demeurerait ouverte sur cette profération sans qu’il soit humainement possible de lui substituer autre chose de plus signifiant. Oui, Sol, j’en conviens, cette interprétation d’une réalité qui paraît si simple te semblera, sans doute, dépasser son objet. Mais arrête-t-on jamais la volupté dans son flux essentiel ? Tout langage est volupté, il suffit d’en écouter les subtils harmoniques, ils sont nos nervures, les véhicules au gré desquels nous nous signalons au monde en tant que doués de parole. C’est déjà une telle exception !

   Voici, tu as accompli l’essentiel du trajet. Oui, laisse encore ton corps planer, tel celui du flamant, et, sous la voilure de tes ailes, cette double ligne d’un chemin parmi les touffes d’herbe rase, l’envolée d’une digue au loin, des buttes de terre blanche (tout est si virginal, ici, si étonnamment initial !), des meutes d’ilots, dans la brume, tout au fond, de plus hautes terres qui ressemblent à un rideau de scène, la tenture bleue du ciel parsemée des flocons des nuages. Oui, je disais « l’essentiel », mais l’essentiel est toujours à venir : en nous, hors de nous, en l’autre, dans la sphère toujours disponible du vaste monde.

   Et maintenant, Sol, efface toutes les couleurs, abaisse toutes les lignes, ne conserve de la réalité (elle est virtuelle pour toi, je l’admets, mais n’en possède pas moins de valeur), que quelques traits, un alphabet si simple, alternance de noir et de blanc, qu’il te semblera le poème même réduit à sa figure fondatrice, dire le tout à partir du rien. Tu vois, ma question première s’éclaire. Le Tout ne fait sens qu’à se réduire (n’entends nullement une perte, un gain, bien au contraire !), à quelques points, à des fuites, à des illusions que nous captons dans la nasse de nos yeux afin de conférer à la chose vue en son essence le caractère de ceci seulement qui est à considérer. Tu le sais bien, Sol, toi la lucide, les détails ne sont que des trompe-l’œil qui dissimulent leur propre réalité sous des fards. La plupart du temps nous nous contentons de facéties, de mimes, de spectacles fallacieux.

    Voir c’est voir ce qui le mérite, autrement dit évacuer toute cette charge de superflu qui en obère l’exacte perception. Dans l’étrave de notre chiasma nous archivons bien trop d’informations contradictoires, de signaux qui se percutent, d’éléments infructueux qui, jamais, ne parviendront à l’éclosion. Seulement une prolifération d’objets dont la plupart n’ont d’apparente utilité qu’à masquer ce dont notre conscience devrait s’emparer après en avoir effectué un tri minutieux. Combien l’image que nous regardons tous les deux est rassurante, empreinte de douceur, dispensatrice d’une vérité. Ici, que pourrait-on remettre en question ? Tout se donne dans le nécessaire, nous pourrions dire dans le « primitif », tant une naissance paraît proche, peut-être le début d’un monde, avant que ne se déploient ses stériles artefacts.

   Oui, Sol, regardons de tous nos yeux ce qui vient à nous simplement à déplier notre propre entièreté. En effet, nous ne serons jamais plus complets qu’à recevoir en partage ce qui s’inscrit dans la beauté. Or, que trouver de plus immédiatement cerné de plénitude que le beau paysage, sa pure présence, son coefficient de compréhension des choses du monde ? La Nature est indépassable, ceci nous le savons en notre for intérieur (notre fort intérieur ?), nous en sentons l’intime remuement dans le bastion de notre corps, nous en apprécions la texture à même la complexité de notre esprit. Ainsi s’énonce l’évidence de ce qui est simple : la source, la goutte de pluie, le bouton de rose, la touche de pourpre sur la joue aimée. C’est comme un frisson qui fait lever sur la peau une résille de bonheur. Cela picote juste au-dessus du tissu du derme, cela rougeoie d’un désir contenu, cela fait son chant d’étoile dans la nuit qui vient.

   Je te sais aussi attentive que moi à ce bourgeonnement qui dit son nom dans la discrétion. Une horizontale, deux verticales, deux taches noires et tout est énoncé de ce qu’il y a à connaître. Ces signes sont si universels que quiconque sur Terre en peut saisir la signification. Une architecture claire de la donation. L’horizon n’est plus celui, laborieux, du projet, du destin, mais la simple apparition d’une paix dépliant sa corolle à qui veut bien la prendre. Les mâts (mais en perçoit-on encore l’utilité ?), ne deviennent lisibles qu’à inscrire leur immobile trajet dans la levée d’une esthétique. Les coques (mais elles ne sont plus des objets qui permettent de naviguer), ne sont là qu’à assurer le contrepoint de l’évanescence des lignes. Tout joue en écho. Tout réverbère tout dans la modestie. Tout communique dans l’arche ouverte du silence.

   L’essentiel est cela : il n’y a plus de frontière, plus de cadre autour qui limiterait, enfermerait le réel dans une topographie réductrice. De là vient ce sentiment d’infinie liberté. Le regard s’appliquant à viser est, d’emblée, spatialisé, porté hors des habituelles contingences, son potentiel s’accroît d’une étendue qui semblerait n’avoir nulle fin. Parvenir à ceci qui défait les liens habituels avec les choses ne s’obtient qu’à l’aune de l’effacement. Effacement des couleurs, abolitions des formes. Toujours le fourmillement distrait, n’est-ce pas Sol ? Souviens-toi de ton égarement, parfois, devant le fouillis végétal de la forêt boréale. Une incapacité de soi à s’arrimer à la texture du multiple, du polyphonique, me disais-tu et je percevais combien cette arythmie de la présence troublait ton âme éprise de clarté, d’humilité. Entends-tu encore, en toi, le chant singulier du dénuement ?  Y trouves-tu la consolation des âmes simples devant le spectacle inégalé de la Nature ? Dessines-tu toujours des esquisses qui ne sont que l’élagage des habituelles évidences avant qu’elles ne prennent tout leur sens, quelques traits synthétisant la sensation, la portant à sa pointe extrême, là où l’incandescence a lieu ?

   Considère bien ceci, Sol, nous venons d’évincer tout ce qui, il y a peu, retenait notre attention : le chemin, les bouquets d’arbustes, la plaque d’eau bleue, les ilots semés de taches beiges, la colline au loin, le pâté de maisons, les nuages glissant devant le ciel. Pour autant en éprouvons-nous quelque chagrin ? Non, tu en conviendras, c’est bien du contraire dont il s’agit : une ineffable joie naissant à même « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon les beaux mots de Pierre Reverdy. C’est cela le simple en sa plus belle efficience, graver en nous les stigmates d’une perception élémentaire qui seront, pour notre mémoire, un précieux fanal auquel s’arrimeront les points cardinaux de notre être. Comme si la rose des vents s’était dépouillée de ses fluides secondaires, Ponant, Libeccio, Sirocco, Mistral, Grec, pour n’en conserver que ses courants majeurs, Tramontane, Levant, Marin, figures essentielles sans lesquelles la Méditerranée aurait perdu son visage. Car toute chose possède sa nature profonde à laquelle nous nous référons selon les ressentis de notre intuition. Mais je ne t’apprends rien, toi l’héritière du Grand Nord qui en captes si bien l’étrange magnétisme !

   Nous voici parvenus, je crois, au terme de notre voyage sur cette belle confluence de terre et d’eau que constitue ce « lieu de plaisance ». Sans doute n’en verras-tu jamais le paysage réel. Mais qu’importe, tu l’auras rencontré à ta façon, laquelle sera unique. Tu te seras orientée vers ce Levant qui, chaque jour voit se lever le SOLeil (SOL, ici tu reconnaîtras ta belle empreinte), vers ce Marin qui vogue au sud, ne rêve que de nuits chaudes, d’étoiles criblant le ciel, d’étangs où flottent les rêves des hommes. Il me restera à éprouver la froidure de la Tramontane, elle se lève pour toi, se glisse parmi les blancs bouleaux, ils sont le simple que tu habites, où tu trouves ton repos. En est-il ainsi, Sol, ou bien est-ce mon naturel baroque qui en a décidé ainsi ? Je sais, tu ne m’en diras rien. Tu es si discrète dans l’heure qui point. Si discrète !

 

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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 14:54
Sortir du jeu

 

« Conte de fées »

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

                                                                                  Le 6 Décembre 2019

 

 

                        Très chère Etoile du Nord,

 

 

   Voici une éternité que je n’ai eu de tes nouvelles. Le temps passe, s’étire, s’allonge dans tous les sens avant même que nous n’en ayons repéré la fuite prolixe. Ici, sur mon Causse couru de longs frémissements, les jours sont blancs et livides que ne trouble, parfois, que le cri du geai surpris au bord de son nid. Chez toi, dans le Grand Nord, les paysages doivent être poudrés de blanc, les nuits longues traversées du murmure des étoiles. Te tiens-tu auprès de ta cheminée que je devine rougeoyante du feu de la passion ? Te réfugies-tu toujours autant dans les pages de tes livres, eux qui sont les précieux gardiens de tes jours, les figures tutélaires de tes nuits ? Mais je n’ai nullement besoin d’une réponse, mon imaginaire suppléera aux vides qui, ici et là, dessinent l’orbe dans lequel tu mènes ton existence si mince, si éphémère, comme si elle était réfugiée au plein de tes forets d’épicéas, de mélèzes et autres sapins.

   Mais, aujourd’hui, je veux t’entretenir d’une peinture qui n’existe qu’à me questionner. Te connaissant au centuple de ta propre conscience, je sais que cette image te parlera, que peut-être même, tu la feras tienne, tellement elle paraît être l’écho de qui tu es. Je te sais si retirée dans la mutité de ta chair, si sensible aux mouvements de ton âme, aux mille sensations qui irisent ta peau des frissons du doute, de l’angoisse d’exister, toujours. Pourquoi sommes-nous ici sur terre ? Quel est donc le sens de notre cheminement ? Avons-nous une mission à accomplir dont nous n’aurions éprouvé l’urgence ? Voici les interrogations qui t’animent, toi la Métaphysicienne Boréale. Tes aurores d’émeraude, ces immenses crinières qui balaient le dôme du ciel, te délivrent-elles de tes errances ou bien, au contraire, attisent-elles en toi la braise vive des soucis ? Non, ne me donne nulle réponse, mon intuition suffira à te cerner mieux que tu ne pourrais te décrire toi-même. Par rapport à notre singulière essence, nous sommes les-sans-distance, c’est pourquoi nous atteint une myopie constitutive qui nous laisse dans la plus abrupte des inconnaissances.

   Mais, l’image. Voici : la pièce est noyée dans une teinte vert bouteille comme celle que, sans doute, l’on peut trouver au fond des abysses marins. Ou alors il pourrait s’agir d’un cuivre vieilli qui aurait séjourné dans un sombre réduit, oubliant jusqu’à la transparence du jour. Oui, cette nuance, je l’avoue, est ce qui s’approche le plus d’une démesure de la condition humaine. Sans que rien n’y apparaisse jamais, l’on pourrait dérouler, sur l’écran de son imaginaire, soit des cohortes de pauvres hères progressant dans le boyau d’une obscure mine, soit l’ambiance d’une banlieue glauque poissée de brume, au bord de quelque canal aux eaux éteintes. Vois-tu, une atmosphère à la Beckett avec, pour seule toile de fond du destin humain, la désespérance et le gouffre du sexe ou bien la violence de fascinants narcotiques.

   Puis un mystérieux nuage (le dehors assiègerait-il le dedans ?), couleur de soufre, en sustentation au-dessous de ce que l’on suppute être un plafond. Au sol, deux assises, sans doute d’antiques chaises ne possédant plus que les montants, posées là dans leur propre effroi. Auraient-elles un esprit, elles se demanderaient la raison de leur présence dans ce site étrange qui pourrait bien ressembler au décor dépouillé d’une pièce de théâtre contemporain animé de sourdes convulsions existentielles. Vois-tu, écrivant ceci, il me vient à la pensée cette chose bizarre du nouveau paradigme de la modernité ne trouvant ses fondations intimes qu’au travers des drames particuliers ou universels qui tissent les mailles de l’Histoire et se gravent au plein de la psyché des hommes : l’exclusion de l’autre, la famine, les génocides, les atteintes à la liberté, la manipulation des consciences et mille autres travers qui sèment le sol de la grande lande humaine. Oui, tu me trouveras bien ténébreux en cette veille hivernale qui, certainement, évoquera pour toi le tableau de Bruegel l’Ancien « Paysage d’hiver », on n’y voit que désolation et tristesse comme en une manière de fin du monde.

   Sais-tu, j’ai gardé pour la fin le motif qui synthétise le tout de l’œuvre : la teinte crépusculaire de la toile, l’inquiétant nuage (on pourrait le trouver dans une composition à la De Chirico), les chaises vides, le dénuement total de la pièce, eh bien voici, à l’extrême droite du subjectile, si près de franchir la clôture du cadre, une forme féminine inquiétante, s’enlevant elle-même sur ce fond constant d’inquiétude. Casque de cheveux noirs plaqués sur la tête. Visage de marbre qu’on penserait venu d’outre-tombe, corps fluet à la teinte de mastic, à peine le voile d’une vêture légère pour abriter le haut du corps. J’en conviens, ce projet artistique est noir, doué de pouvoirs thanatogènes réels, mais je sais combien il ne pourra atteindre ton intégrité. Malgré l’apparence du cristal, tu as la résilience de ces bouleaux qui défient le froid de la taïga et fleurissent tous les printemps au milieu de la débâcle des glaces et des torrents furieux qui se fraient un chemin vers l’aval du temps.

   Mais pourquoi donc t’entretenir de ces sujets qui te hantent tout naturellement ? Précisément, pour offrir une nourriture substantielle à tes pensées. Je te vois, méditant tout ceci près de l’âtre où grésille un feu couronné d’étincelles. Un instant seulement, le temps d’un éclair, j’ai cru te reconnaître dans cette fuyante effigie qui, nuitamment ou peu s’en faut, paraissait se diriger vers les coulisses, sortir du jeu théâtral, peut-être même s’absenter définitivement des coursives de l’existence devenues soudain trop étroites, insupportables. Je savais la projection de mon esprit sur ce réel-là, fantaisiste ou bien extravagante, extrapolant, de toute forme faisant irruption, les plus illusoires rêves. Tu le sais, je suis un genre de romantique attardé, de Musset cherchant dans les événements d’un siècle passé, les motifs d’un possible présent, les hypothèses d’un futur vraisemblable. Comment aurais-je pu, même par un geste involontaire de ma pensée, réduire ton destin à telle peau de chagrin ? Tu mérites bien mieux que cette évasion du monde, ce retrait dans le néant. Peux-tu seulement imaginer, du plus loin de ta steppe septentrionale, l’écrivain que je suis, penché sur sa table, grattant le papier de signes aussi illisibles que fantasmatiques ? Tel Musset composant « Nuits de mai » et ne rêvant que de « Nuits de Décembre », tout juste contre l’équinoxe qui gronde et promet le plus terrible des avenirs. Sans doute, en plus d’un sentimentalisme profondément enraciné dans mon être, je crois être atteint d’un tropisme nocturne, hermétique qui m’oriente vers la fascination de l’obscur, la recherche du drame et, pour finir de la Mort, afin de nommer Celle qui me donnera le dernier baiser. Mais t’avouant ceci, je ne suis nullement triste. C’est la farce, le comique, le bouffon qui sont tristes, eux qui ne rient jamais que du malheur des autres. Eux qui ne trouvent sens à la vie que dans la moquerie et la plaisanterie légère.

   T’apercevant si proche malgré la distance qui nous sépare, je suis auprès de toi, plié dans ta nuit boréale et j’écoute avec joie le feu qui crépite. Oui, tu es là bien vivante, pétillante telle une eau vive. Vraiment il faut que j’efface cette image de toi que mes songes avaient tracée au charbon sur le vierge de la page. Oui, j’efface et je demeure pareil à l’enfant lové contre l’épaule douce et accueillante de sa mère. La mienne disait : « Tu seras toujours un enfant ! ». Il sera toujours temps de s’enfoncer dans le marécage de la maturité. Viens donc, faisons ensemble le voyage de l’amour. Nous avons la vie devant nous !

 

 

 

 

 

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 09:34
De quoi Beauduc est-il le nom ?

                                                                    Beauduc

                                                       Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

                              Le 17 Février 2018

 

 

 

              Solveig,

 

 

   Sais-tu combien il est heureux, pour l’imaginaire, d’entendre un nom pour la première fois, de ne rien savoir ni du temps, ni du lieu de sa manifestation et de laisser flotter les eaux de son imaginaire jusqu’en des sites où rien ne compte plus que le libre en son insoutenable ivresse. Ce beau nom de « Beauduc », voici que j’en ai fait la découverte en tant que titre d’une photographie amie. Laisse-moi donc te conter sa mince aventure. Peut-être t’incitera-t-elle, en écho, à te livrer à quelque décryptage d’un paysage inconnu ? Je dois dire, la première rencontre avec « Beauduc » s’est davantage faite sous les auspices du son que de l’image. Ce qui, d’abord, m’a frappé, c’est le naturel avec lequel ses deux simples syllabes s’enchâssaient dans une manière de souple harmonie : « Beau », puis « Duc », comme s’il s’agissait d’un lexème attaché à son prédicat. Il faut dire, ces deux unités étaient signifiantes, bien que fragments, en leur réalité. Prononcerais-tu, toi dont la voix est si cristalline, ces deux simples sons associés et tu aurais, logée au creux de l’oreille, la magie accomplissant leur évidente présence. Es-tu bien convaincue de la singulière beauté des mots lorsque, par un soudain hasard, ils semblent surgir de nulle part et flotter dans l’espace avec l’impérieuse empreinte d’une vérité, alors même que l’instant qui les précédait n’en portait nul témoignage ?

   C’est un exercice qui m’est familier : répéter silencieusement un nouveau vocabulaire jusqu’à le rendre, sinon habituel, du moins lui ôter un peu de son étrangeté, tout en lui conservant sa charge de mystère. C’est si bien, cette touche d’imprécision, de voilement, de surprise qui, à tout moment, peut métamorphoser un ennui en son contraire, à savoir un vif intérêt faisant son feu au centre de l’esprit. Donc « Beauduc ». D’emblée, il m’avait paru que ce terme pouvait s’inscrire dans une suite telle que celle-ci sans en affecter le brillant équilibre : Beauduc, Combray, Balbec, Doncières, Rivebelle, en quelque sorte une incursion dans « la Recherche du temps perdu », sans que Proust lui-même, en son temps, en eût été offusqué. Tu sais combien je suis attaché à cet auteur, à son œuvre qu’aucune littérature n’a, jusqu’à ce jour, pu égaler.

   A seulement prononcer ces quelques sons, « Beauduc », les laisser s’épanouir contre le palais et couler entre les lèvres, je me se serais retrouvé, peut-être, quelque part du côté de la cour du Duc de Guermantes à deviner, du bout du pied, l’irrégularité des pavés de la cour, à anticiper la dégustation d’un thé dans un salon qui n’aurait été que pour moi. Simplement, il y aurait eu échange, fusion des deux lexiques en un seul, Beauduc-Guermantes,  (doit-on y entendre « Beau Duc de Guermantes » ?), et cette inespérée unité n’aurait laissé de me conduire au voisinage de mes hôtes d’un instant, disant à la suite du narrateur :

   « J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas. »

   Ce « nom que je ne connaissais pas », menacerait-il de m’échapper au moment même où, me disposant à le saisir , il feindrait de ne nullement m’appartenir, de regagner cette « indépendance » à laquelle il paraissait tenir, me laissant, par la même occasion, sans autre possession que des espérances « révoltées » ?

   Tu vois combien mon tempérament littéraire, fantasque, se dispose, plus souvent que de raison, à me tendre des pièges qu’il me devient de plus en plus difficile d’éviter. Alors, comment échapper à sa propre fantaisie, se soustraire aux couleuvrines qui guettent dans l’ombre le moment de votre chute ? Et, sans doute, trouveras-tu un brin arrogant que j’aille mêler ma prose à celle de ce si brillant écrivain. Mais le propos n’est nullement celui d’un pastiche qui serait bien mal venu. Seulement une rapide réflexion sur l’appellation d’un lieu qui me devient cher à seulement l’évoquer. Tu sais, en son temps, j’ai produit de nombreuses pages sur un village nommé « Beaulieu », j’aurais pu l’écrire en deux mots, « Beau-Lieu », et le sens en aurait été encore renforcé. Il désignait le paysage ordinaire de ma mémoire d’autrefois, « comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance ». C’est la magie de tout langage que de pouvoir, à loisir, métamorphoser le réel pour en faire le lieu d’une méditation renouvelée. Me voici contraint d’avouer ce bien mauvais penchant à la falsification. Il m’habite comme il court vraisemblablement dans le réseau complexe de bien des biographies. Sans doute, portons-nous, en notre propre, plus d’une nomination créée de toute pièce ? Notre vie est un habit d’Arlequin.

   Tu penseras, avec raison, mon Eloignée, que je fais beaucoup de détours avant d’arriver au vif du sujet. Certes, tu seras dans une manière de vérité. Mais n’as-tu jamais différé un acte pour le simple plaisir de voir son accomplissement retardé et attiser, en quelque sorte, la braise du désir afin d’en accroître les effets ? L’amante ne s’agrandit qu’à dilater l’instant où ses yeux, sortis de l’ombre, révèleront au plein du jour la promesse d’une félicité. Voilà il en est ainsi de la complexité de nos sentiments. Ils restent toujours à décrypter quand bien même nous penserions les connaître. Mais, maintenant, sortons de Guermantes pour apercevoir Beauduc. Un peu à la manière de poupées gigognes, l’une contenant l’autre à l’infini et, peut-être, derrière Combray ou bien Balbec, naîtraient quantité d’autres images que notre mémoire aurait oubliées, nullement notre nostalgie. Donc j’ai fouillé dans mes livres (tu connais l’étendue de ma bibliothèque) et suis tombé sur une belle revue aux pages glacées intitulée « Camargue sauvage ».

   Voici ce qui s’y est présenté. Un peu au-dessous de la ville d’Arles, entre les deux bras du Rhône, une immense zone lacustre, un mélange presque inapparent, un entremêlement, un fourmillement de terre et d’eau, si bien que l’on ne sait plus où commence un élément, où finit l’autre.  C’est pure merveille que ces paysages qui empruntent à la faible colline, au talus de sable, aux mottes de vase que lustrent, dans une sorte de glacis, les affleurements de l’eau. Souvent, vois-tu, il faut à la vue cette brisure des choses habituelles, leur indistinction, leur mutuelle pénétration et c’est de cette façon que, le plus souvent, se donne pour immédiate la catégorie de l’étrange. L’on croit apercevoir un hérissement de minces dunes et ce n’est que le moutonnement d’écume de la mer. L’on pense à la plaque d’eau et ce ne sont que terres salées qui brillent sous la lumière du soleil. Ceci dessine l’habile tissu du mirage. Transposé en sentiments humains l’on aurait parlé de duplicité, sinon de rouerie. Mais ceci est une autre question.

   Près du village portant le même nom, la plage de Beauduc se niche dans une anse que jouxtent des étangs. C’est à la limite du topaze, avec des touches de bleu saphir et sarcelle, qu’apparaît cette terre du bout du monde, l’horizon est si vaste qui se déploie devant elle. Vois-tu, Sol, connaître ce microcosme en son inimitable saveur ne peut avoir lieu qu’en une heure matinale, ou bien aux environs du crépuscule, de manière à ce que le « sauvage » s’emparant de la « Camargue » en fasse un lieu d’exception. Trop de soleil, trop de lumière, trop de présence et tout se rabat dans des ombres qui ne parlent plus qu’un incompréhensible langage.

   Voici comment les choses peuvent trouver leur site. Il est tôt, avant que le disque solaire ne commence à émerger de la mer.  La clarté rampe au ras des ondulations de sable, rebondit jusqu’au lisse du ciel. Une eau claire à l’horizon qu’un faible vent pousse vers la terre. Quelques nervures grises en parcourent l’étendue. La solitude est immense qui fait son bruit d’éponge. C’est une à peine visitation du jour, une annonce de ce que sera l’heure prochaine, le juste dépliement de l’exister sous la courbe des pensées exactes. Imagine, Sol, cette subtile impression de se trouver à la proue de la terre habitée, là où plus rien n’a lieu selon les ressources ordinaires, seulement un glissement d’ondes continues, une irisation des secondes, presque une immobilité tellement tous les points qui s’offrent à la vision  pourraient être tenus dans le creux d’une seule figure contenant l’entièreté des choses révélées. « Plénitude », sans doute serait le terme le plus approchant. « Approchant », seulement car, jamais, l’on ne peut traduire en mots la survenue d’un dévoilement du genre d’une naissance. C’est bien de cela dont il s’agit, d’une mise au monde du monde. Comme si, le premier jour de sa parole était venu, si le chant allait bientôt se lever qui dirait aux hommes l’endroit de leur habitation, l’entaille de leur destinée dans la pulpe à eux remise tel l’inestimable don qu’il est. C’est tout de même envahissant ce lyrisme à fleur de peau, mais tu en connais si bien les facettes, toi l’attentive !

   L’événement de toute présence est si précieux qu’il nous ôterait même l’objet de nos perceptions, ces fulgurances, ces illuminations qui se meuvent derrière nos fronts, dont nous ne percevrions plus qu’une vague esquisse, un bref passage, la poudre d’une intuition. Ces pieux plantés dans la vase, ces pieux qui regardent le ciel de leurs yeux vides de moaïs, les avons-nous au moins archivés en quelque endroit favorable à leur abritement ? Et cette souche diluvienne qui semblerait provenir d’un chaos originel, était-elle venue à notre rencontre ? Et ces pierres de terre et d’eau, ces monticules indécidés, cette émergence non encore pourvue de prédicats, quelle voix nous en parvenait dont nous aurions pu faire le motif d’une expérience ? Toutes choses sont si originairement enlacées à notre être propre que nous finissons par ne plus en distinguer l’étonnante image. Ces goélands au vol lourd qui disent, en un seul geste, l’immense étendue liquide, le sol spongieux, le frémissent de la terre au contact des flux venus de loin, ont-ils au moins figuré dans un angle de notre vision ? La marche silencieuse, appliquée, des aigrettes, en avons-nous fait le sujet d’une prochaine poésie ?

   Les impressions sont si fugaces qui percutent notre matière grise et il n’en demeure jamais qu’un envol, une résille inaperçue, quelques flocons en partance pour une destination inconnue. Je crois, qu’en définitive, nous ne devrions retenir que ces brèves impulsions, ces déchirures, ces déflagrations alors que je semblais, il y a peu,  les condamner, vouloir les remplacer par de hautes certitudes, des formes du réel qui s’imposeraient telles des incontournables. Mais, sans doute, en as-tu éprouvé la souplesse de soie, ce qui demeure de la rencontre avec un paysage sublime, moins ses fondations terrestres, ses pierres angulaires, que cette brume, ce frisson qui le nimbe et nous le rend précieux à l’aune de ce possible évanouissement. Nous, la plupart des hommes, nous rassurons ordinairement du fait d’archiver en notre propre citadelle, quelque trophée, quelque image stable et rassurante, ici un chromo à la vitre bombée, là une image d’Epinal avec ses touchants coloriages, ses personnages pareils à des figures légendaires.

   Ainsi, de ce beau pays de Camargue, nous ne retiendrions volontiers que quelques tableaux brossés à grands traits : ces chevaux blancs plongés jusqu’au poitrail dans une eau frémissante qu’entourent les tiges des roseaux ; le rassemblement noir des taureaux sous le dais de feuilles claires de grands arbres ; la cabane de gardians rutilante de blancheur où s’appuie un étang parcouru des silhouettes des flamants. Bien évidemment, ceci aussi constitue l’un des attributs et non les moindres de ce caractère local dont on a coutume de dire qu’il est « affirmé ». En effet, rien ne saurait se diluer dans une possible inconsistance en cette terre de l’extrême !

   Mais rien ne servirait d’épiloguer plus avant. Tu auras compris ma façon de présenter qui, le plus souvent, se réfugie dans le simple, le presque inapparent qui, pourtant, je le crois, ne peut être qu’un mieux-disant. Donc la photographie amie. Le ciel est haut levé dans des teintes de bleu presque nocturne, une toile tissée serré qui dirait l’inquiétude de l’ombre avant que le jour n’en dilue la texture. Quelques nuages légers, on penserait à des oiseaux tutoyant l’espace de leurs ailes de brume, dérivent pour on ne sait quel voyage. Plus bas, à la jonction du sable et de l’eau, un dôme de lumière s’est hissé du sol même, dont les teintes atténuées sont en bas de l’image, alors que les plus soutenues se tiennent immédiatement sous le tulle des cirrus. La présence du sol est une simple bande jaune qui ne joue presque plus son rôle de limite, si bien que, d’un instant à l’autre, tout pourrait s’inverser, l’eau envahir le ciel, le ciel se métamorphoser en eau. Immédiate réversibilité des choses qui semble si bien dire l’essence du pays lagunaire, cette intime fusion des éléments, cette onde souplement médiatrice, cette correspondance des altérités dont le trait le plus pertinent serait de devenir le foyer d’une unité. Crois-moi, Solveig, toi la Nordique aux vastes étendues, « l’âme » de la Camargue est sans nul doute ceci, la confluence des événements du  paraître en ce don unique qui porte tout paysage authentique bien au-delà de ses simples apparences.

   Ici l’imaginaire est sollicité qui prend la relève. Ici est appelée la poésie en sa plus belle monstration, en ses mots qui, aussi bien, pourraient se confondre en un chant. Tu le sais, toute poésie accomplie est chant. Voilà, au nadir de l’image sinue une corde d’eau dont jamais nous ne saisirons ni l’essence plénière, ni le lieu de sa destination. Ainsi sont les choses rares qui ne se manifestent que dans l’indigence, le retrait, la touche teintée d’oubli. Un trop vif éclat viendrait en interrompre le cours. Tel le rêve qui, toujours jouit de la pénombre. Ouvrir subitement la fenêtre est le condamner à ne plus paraître. Mais comment donc pourrions-nous vivre à l’écart du songe ? Lui seul tresse en nous la voie d’un cheminement en direction de la beauté. Oui, Sol, ceci t’habite avec la plus belle des certitudes qui soit. Attends-moi, je te rejoins en ta belle contrée ! A deux nous rêverons mieux. Beauduc est-il le nom de l’imprononçable ? Que nos bouches jointes en modulent donc l’étrange son. Nous n’avons d’autre choix que d’obéir à sa muette injonction.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 08:41
En route vers Babel

 « Premier pas »

     Série « Archéologies de l'âme »

 Livia Alessandrini

 

 

 

 

                                                                                              Le 15 Février 2018

 

 

 

   Solveig,

 

   Vois-tu c’est mon cycle artistique. Depuis plusieurs jours, déjà, je t’abreuve d’œuvres plus belles les unes que les autres. Avoir des amis et amies artistes est un pur bonheur qu’il convient de faire partager aux autres. Je te sais si ouverte aux choses de la culture que je n’hésite nullement à te communiquer les objets de ma passion. Aujourd’hui, en ce jour qui n’en finit pas de naître, qui mourra bientôt de n’être visité de lumière, quoi de plus heureux que de deviser sur cette toile chargée de sens ? Oui, polyphonique pour employer le lexique musical. Chant à plusieurs voix où chacune d’entre elles féconde l’autre, l’amplifie, la porte à son accomplissement. D’emblée, c’est une plénitude qui s’installe en nous et nous requiert du fond même de notre être. Comment être à sa hauteur, comment en saisir la subtile chair, en apercevoir toutes les esquisses signifiantes ? Sais-tu, Sol, parfois, à la fois mon désarroi et mon profond contentement dès que confronté à une œuvre questionnante, j’en sens les remous jusque sous la toile de la peau. Des frissons m’électrisent, des courants sinuent quelque part, peut-être dans les lacs de sang, les larmes de lymphe et ce tourneboulis intérieur est bien plus qu’un état d’âme, une véritable conversion à ce qui veut bien se montrer sous l’épaisseur, l’opacité des phénomènes. Je suis en quête de transparence, assoiffé de connaître la vibration d’un quartz, d’en ressentir l’étoilement dans l’aire grise de la tête. Je ne sais si tu as éprouvé cette même sensation. Ce que je peux simplement t’indiquer : un continuel vertige, mais, aussitôt, un rapprochement des bords du néant comme si, dans une immédiate instance, sa dimension d’inquiétude se dissolvait à même cette bien étrange expérience.

   Mais peut-être cet état est-il si singulier qu’il me place, d’emblée, en terre étrangère, laissant mes coreligionnaires bien désemparés face à cet événement. Maintenant il est temps d’aborder cette toile dont je t’ai fait parvenir une photographie. Je la dis triplement douée de sens : esthétique, symbolique, ontologique. Sans doute abusé-je de tous ces termes « savants » mais ils sont précieux quant à la compréhension de ce qui vient nous visiter.

   Esthétique en raison de cette belle complémentarité du gris et du rouge hésitant entre le brique, le bordeaux, le grenat. Une couleur si éteinte, si nocturne qu’elle abaisse le ciel, en fait une chape venant se poser sur l’édifice. Ce dernier en tire une belle émergence, une présence affirmée, un soudain rayonnement. Tu ne pourrais t’imaginer à quel point ce feu maîtrisé, comme sous la cendre, correspond à ce qui doit être mon intériorité : un sang alangui, une aurore encore adoubée à l’ombre, la pulpe secrète d’une grenade sommeillant sous son dais de peau . Et ce gris, cette teinte messagère, cette faveur médiatrice posée entre la clarté solaire et le retrait lunaire. Cette couleur de galet énonçant le destin simple du monde, une venue à la présence dans la modestie. Pourrait-il y avoir plus belle onction du jour, plus souple satin en direction de ce qui repose, se recueille et attend le moment de sa profération ? Non, Sol, le gris est indépassable : il est ce granit au fond des yeux d’amour, cette pierre ponce si légère, cette lave refroidie gonflée de bulles, traversée d’un ancien feu dont, jamais, la mémoire ne se perd. Valeur minérale minimale s’il en est et, grâce à ceci, porteuse de silence, cette condition de toute parole. Ce tableau parle avec une éloquence mesurée, celle qui sied, précisément, à la dite des confidences. Tout revient à tout dans un seul et même geste d’une brosse élégante, subtile, empreinte d’une nostalgie mais aussi d’une concentration. Il ne faut nullement différer de soi, perdre son objet de vue, se fondre dans l’illisible conciliabule du monde. Une focalisation, une convergence, une disposition à ce qui se donne comme essentiel.

   Sans doute mon discours te paraîtra-t-il abstrait, mais il faut ce retour au premier, à l’origine en quelque sorte, à la source à partir de laquelle tout s’éclaire : aussi bien les choses, aussi bien l’homme dans son destin de parlant-méditant-écrivant. Autrement dit l’homme-langage, cette si belle unité, cette quintessence qui ne devrait requérir nulle explication. Et pourtant, combien de nos semblables demeurent sourds à cette évidence d’une essence plénière hors laquelle rien de possible pour nous ne saurait se produire. Tu le sais, nous sommes langage, rien que langage, certes avec quelques fioritures tout autour, mais ce ne sont que de simples artefacts, des mouvements illusoires, des surgissements en trompe-l’œil.

   Toute chose de l’existence vient du langage, retourne au langage. Je dis « Le vol blanc de la mouette dans le ciel ». Disant ceci, je libère l’oiseau de sa geôle matérielle dense, de sa contingence et le destine à l’espace qui l’accueille, qui n’apparaît en tant que « ciel » à seulement avoir été ceci, un mot. A défaut d’être nommées les choses n’existent pas. L’arche entière du vécu se déploie sous l’irrésistible poussée des mots. Tout ce qui est, ici ou là, sur la terre, dans les eaux, aux confluents des villes, sur le praticable des rues, dans la touffeur dense des chaumières. Ceci veut dire l’immense vertu du dépliement ontologique dont le mot, la phrase, le texte sont porteurs. Ontologie, pourquoi ? Pour la simple venue à la présence de tout ce qui a été nommé. Mot = présence = être. Voilà le constat en forme d’apodicticité qui s’impose à notre conscience si nous visons avec exactitude l’ensemble de l’existant disponible. Cela reviendrait presque à énoncer que toute parole destinée à être entendue par une oreille étrangère devient, d’emblée, performative, accomplissant dans le réel ce qu’elle nomme.

   Avant le geste de nomination la mouette ne fait nullement phénomène, abritée en retrait dans quelque pli de la conscience. L’émission du mot, sa qualité de blancheur, sa complexion aérienne, tout naît d’une pensée qui se saisit, d’une bouche qui prononce, d’une main qui écrit. Peut-être le sais-tu, Solveig, depuis le temps déjà lointain de notre rencontre, lorsque ton prénom de « chemin de soleil » s’insinue dans ma tête, voici que tu deviens l’accompagnatrice du jour qui vient, sans délai, avec la douce certitude de quelqu’un qui se sait reconnu. Je ne sais si le phénomène est réversible. Le serait-il et alors je serais à tes côtés dans cette belle Scandinavie semée de froid et de givre. Mais je crois que je m’acclimaterai. Près de toi le chemin est bordé de fleurs. Il monte loin dans la faveur de l’heure, celle-ci, non reproductible est le gage de sa rareté. Prends garde, Sol, à cette pierre devant toi, qu’elle ne te dévie de ton destin, il est si singulier !

   En route vers Babel, donc. Je te sais à mes côtés. Tu auras perçu la riche symbolique dont cette œuvre est la mise en scène. On ne saurait demeurer indifférent, sauf la pensée indigente, le parcours consommateur de l’égaré parmi les choses, la dispersion au milieu des allées et venues mondaines. Il y a tant de progressions à l’aveugle, de gestes inauthentiques, de comportements entachés d’approximations. Il faut être immédiatement à l’œuvre comme elle l’est à nous dans ce don, ce pur dévoilement d’un poème en train de se dire.

   « Premier pas », nous dit l’artiste. Premier pas en direction de quoi ? Avançons avec elle. Partons du seuil même où se dépose l’écriture. Mais qui est donc ce personnage mystérieux, ce scribe des temps anciens ? Inciserait-il dans la pierre les premiers signes de l’humain ? Sa main tient l’outil qui va décider d’un futur pour l’homme. Sa graphie sera-t-elle semblable aux mystérieux pictogrammes des Sumériens, aux tablettes d’argile de  Mésopotamie ? Ceci nous aimons à le penser puisque, aussi bien, le dépôt des lettres, des mots, peut-être d’un texte, s’accomplit aux fondements de la langue que la représentation semble vouloir nous indiquer : on est tout en bas des marches qui conduisent au temps, à l’Histoire en ses initiaux balbutiements. On n’a pas encore gravi les marches. Pas encore entr’ouvert la porte qui conduira à de plus hautes considérations. Aux civilisations qui essaiment le progrès, la connaissance, les visages pluriels de la culture.

   Le langage hésite encore, marque le pas, Comment ne le ferait-il pas, n’est-ce pas, Sol ? Cela demande tant de façonnages laborieux, tant d’essais renouvelés. On est, sans doute, encore dans la prose qui se cherche, dans les lettres qui se percutent, dans les ponctuations qui s’enchevêtrent. Cela demande une longue élaboration, cela exige de la patience, de la réflexion, cela appelle la maturité, un temps d’incubation, la mise en jeu d’un métabolisme. Oui, l’on peut parler d’un « corps de la langue », non seulement en tant que manifestation d’un corpus, mais à la manière d’une chair qui doit trouver le chemin de son fleurissement. C’est pour cette raison que cette inflexion est hautement anthropologique, qu’elle ne concerne que les peuples debout qui ont appris à façonner le monde à l’aune de leur intelligence. C’est une lente levée de la conscience, une concrétion qui se dresse à la manière d’une stalagmite. Cela se hisse vers la lumière. Cela attend d’être fécondé par les yeux des Regardants, d’être écouté par les oreilles des Attentifs, d’être porté à son acmé afin que de cette tension résulte un accroissement de signification et ainsi, toujours portée hors de soi dans l’orbe d’un devenir, se laisse saisir la manifestation essentielle dont l’être est le foyer. Ceci est pure beauté qui nous met à distance du rocher, de la plante, de l’animal.

   Voici, nous sommes entrés maintenant dans la Citadelle Parlante, dans la Babel qui s’annonce sous les mille bruissements des langues, idiomes et dialectes. Castillan, bengali, népali, malgache, maori, tamoul, tamasheq, sabir, argot, jargon ne sont que les scènes de théâtre sur lesquelles jouent les peuples de la Terre, s’exerce l’esprit des hommes, se donne à entendre leur destin, parfois lumineux, parfois semé d’ombres. Mais les misères, les joies, les peines, les satisfactions, si elles peuvent s’énoncer en rictus, gestes faciaux, mimiques, rien ne saurait mieux les traduire que le langage, fût-il ordinaire, hésitant, glorieux, déclaration d’amour, roman, comptine, ou bien poésie à son plus haut sommet.

   Nous continuons notre ascension, dans l’homme-architecture qui n’est que l’architectonique du langage, sa lente élaboration, sa complexité. Ce que tu vas me dire, je le sais déjà : que le visage a l’immobilité d’un marbre, que la bouche est scellée, les lèvres mutiques, le mot absent. Je reconnais là ta belle pertinence, Solveig. Cependant il me semble que quelque chose t’échappe, se soustrait à ta vue, sinon à ton jugement. Ce qui est à considérer, ceci : on est co-originairement présent à l’autre-que-soi, c'est-à-dire toujours déjà en dialogue, toujours en langage. A plus forte raison dans la ruche humaine, cette étonnante Babel qui ne saurait consigner à la mutité, au silence, sauf au « silence-parlant ». Et, ici, il ne s’agit nullement d’une figure de rhétorique, d’un brillant oxymore qui dirait, en un seul empan, la contradiction installée entre quelque chose qui profèrerait et son contraire.

   Non. Le silence est réellement parlant. C’est de lui que s’élève la parole, que peut se déployer le discours. Il ne peut en être autrement. Les mots articulés naitraient-ils dans « le bruit et la fureur » que nul ne les entendrait. Toute énonciation est l’exact opposé d’une cacophonie, d’un jet continu de vibrations, d’une projection de billebaudes, d’une effusion de rumeurs. C’est au sein du silence lui-même, que se concentrent les matériaux de la parole, s’édifie ce qui sera prononcé. C’est en son subtil recueillement que le poète amène à la vérité du dire les sons qu’il aura patiemment façonnés en rythmes, en prosodie, en césures, en fragments assemblés qui seront autant de pièces de lui-même qu’il aura livrées aux yeux, aux oreilles de son lecteur. Toute parole naît du silence tout comme les lettres impriment sur la blancheur de la feuille - son silence - les signes qui initieront l’ode, l’élégie, le vers libre. S’inscrire dans l’ordre des choses, c’est nécessairement, pour l’homme, être cet individu doué de parole par laquelle s’ouvre un monde. Souviens-toi, la mouette ne prend son envol qu’à être nommée !

   Voilà, nous avons quitté cet énigmatique visage, nous nous élevons de plus en plus haut dans cette Babylone où circulent les mille langues de l’humanité. De plus en plus haut puisque tout langage est nécessairement transcendant aux objets qu’il décrits, il en est l’unique principe fondateur. Mais, ici, il faut tout de suite s’inscrire en faux contre la thèse qui voudrait que la multiplication de ces langues soit la conséquence d’une punition en direction de ceux qui avaient inventé le système de pouvoir dont, maintenant, ils devenaient les victimes. Les classes supérieures détiendraient des secrets qu’ignoreraient les hommes du peuple, condition même de leur aliénation. Cette explication par trop moralisante et simplificatrice doit trouver une plus juste mesure dans une conception bien plus positive de l’acte d’un parler multiple.

   En réalité Babel n’abaisse nullement ses habitants à n’être que des individus sur lesquels le destin aurait jeté de bien tristes perspectives. S’engager dans la diversité langagière, bien au contraire, répond au besoin du génie humain de hisser haut le pavillon de sa singularité. L’esprit de la langue se diversifie en autant de groupes humains qui essaiment sur la planète. Et nul besoin d’un espéranto qui unifierait tout en un singulier lexique. Le mérite de la pluralité des langues trouve sans doute sa plus belle fécondité dans l’activité de traduction d’une langue à une autre. Génie des langues calquant le génie des peuples. Traduire est faire l’effort de comprendre l’autre, d’assimiler sa culture, ses modes de pensée. La traduction implique l’altérité, la requiert en tant que son indispensable complément. Peut-être est-elle le meilleur gage d’une fraternité en acte.

    Me suis-tu toujours ? Voilà, nous accomplissons nos derniers pas. Nous longeons la coursive qui monte en diagonale vers le sommet. Et toujours cette belle lueur rouge qui tapisse l’intérieur comme si elle voulait dire la présence du ciel si proche, son rougeoiement qui est, sans doute, l’éclair de sa passion. Pourquoi donc le céleste ne serait-il atteint de cette frénésie typiquement humaine, lui qui tutoie les éclairs, songe sous la pesée du foudre de Zeus ?  Oui, nous avons oublié les dieux mais ne les avons nullement contraints au silence. Toujours leurs voix tonnent dont nous ne comprenons plus le sens, nous les hommes d’aujourd’hui qui divaguons sur les chemins du monde à la manière des chemineaux, un jour un chemin, le lendemain un autre et jamais de confluence, de rassemblement qui dirait notre présence sise en un lieu, un temps qui nous deviennent enfin perceptibles. Un seul mot suffirait qui dirait l’homme, tous les hommes et une étoile brillerait au firmament dont nous ferions notre orient le plus reconnu, le seul qui soit vraiment.

   La falaise du front qui est censée abriter les pensées, que libère-t-elle qui emprunte ce chemin escarpé ? Simplement l’écume de quelques réflexions ? Des volutes d’imaginaire ? Ou bien sa gradation serait-elle celle qui conduirait à une possible « archéologie de l’âme » ? L’artiste, une fois de plus, nous indique le chemin. Evidence d’une synthèse à assurer. Il faut se décider à écrire une équation qui assemblerait en un même lieu, trois entités non seulement indissociables mais équivalentes :

 

Âme = Langage = Être

 

   Non une formule magique, une façon d’incantation, une prière mais la condensation de ce qui est dans un pas qui serait vraiment premier avant que nous n’ayons entrepris le saut dans le futur. « Le langage est la maison de l’être », nous assurait le philosophe du fond de sa sagesse. Sans doute avait-il raison. La preuve : ôtez à l’humain le langage, que demeure-t-il de son être, de son âme, sinon une entière vacuité - elle n’est pas le silence -, se précipitant dans l’abîme du néant ? Un homme qui ne parle plus est celui qui, précisément à embrassé le vide, a reconnu la mort pour son originelle puissance. Un vivant, fût-il aphasique, possède plus de langage que l’entièreté du règne animal rassemblé. Utiliser l’expression de « langage des animaux » n’est, tout au plus, qu’une aimable métaphore qui confond cri et langage, autrement dit une manifestation anatomo-physiologique avec une essence strictement humaine. Tu en conviendras, le raccourci assimilant mécanisme et fonction fondatrice d’un destin ne mérite que d’être vite oublié. « L’âme » animale requiert, de toute évidence, un autre schème explicatif. Bien plus primaire, tu me l’accorderas.

   Nous voici donc parvenus tout en haut de cette demeure babélienne dont une tour couronne le sommet. Alors, Sol, comment mieux honorer ce bel édifice qu’en lui adjoignant en écho, en sa partie la plus élevée, la Tour de Montaigne ? (Tu remarqueras combien sa ressemblance avec l’œuvre peinte est troublante). En réalité c’est comme si l’on plaçait, au sommet d’une montagne, peut-être utopique, l’emblème de l’humanisme, lequel a son évident pivot dans le langage, le bel usage des lettres, le raffinement de la culture.

En route vers Babel

La tour de garde du château

de Montaigne

Source : Forum des savoirs

 

   Alors je t’offre ce mince morceau d’anthologie tiré des « Essais ». Tu remarqueras, j’y ai accentué quelques mots en gras. Ils sont les correspondances visuelles de l’œuvre peinte.            

   « Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie  […] Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici. Elle est au troisième étage d’une tour. […] Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. « […] si je ne craignais non plus le soin que la dépense […] j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain pied […] Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. »

   Tu vois, Solveig, c’est un peu la figure de Montaigne-écrivant (certes d’un Montaigne d’une  certaine modernité, je te l’accorde, encore que le visage représenté semble prendre racine dans une manière d’universel), qui se trace en filigrane de l’œuvre. Non seulement on y retrouve la même disposition architecturale, mais aussi, mais surtout cette vision songeuse, appliquée qui « enregistre et dicte » inlassablement ses mots dans les pages qui ne seront, sans doute, qu’une « archéologie de la mémoire ». Et puis ce promenoir, n’est-il pas l’anticipation, par-delà le temps, de ce « premier pas » qui n’est que le chemin à parcourir afin que la moderne Babel résonne d’échos humains plus qu’humains. Notre époque en est parfois si dépourvue !

      Voilà de quoi meubler ta prochaine nuit si elle devait être teintée d’insomnie. Pour moi, elle sera courte. Le jour pointe déjà. Les ombres déclinent dans ma tour. Le ciel, tout à l’heure, aura-t-il cette couleur de braise éteinte du tableau ? A savoir ?

 

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 09:33
Des doubles pour la conscience

 "  La réunion "

     Bois flotté, ficelle de lin

      Œuvre : Marc Bourlier

 

 

 

 

                                                                            

                                          Le 14 Février 2018

 

 

 

 

                              Solveig,

  

   Ce matin le ciel est uniformément gris, genre de morne plaine qui s’étendrait, jusqu’aux confins de la Laponie, là où tu as jeté l’ancre pour quelques jours.  Je me doute des rigueurs du climat, du froid qui frappe à ta vitre, des flocons qui, sans doute, doivent chuter du ciel pareils à une cendre ou bien à un duvet. As-tu un sauna dans ton chalet ? Je sais les Nordiques friands de ces sensations extrêmes, la glace et le feu réunis dans le même instant. Seriez-vous des « volcaniques », gens du Septentrion, des manières d’Islandais dormant sur une faille de la terre quelque part du côté du Katla, cette redoutable énergie, ce fleuve de lave qui soulève la calotte glaciaire et dévale les pentes avec son majestueux flamboiement ? J’ai déjà aperçu le spectacle sur mon écran. Combien tout ceci est fascinant qui dit l’immémoriale lutte des éléments. Nous sommes assis, Sol, sur des puissances dont nous ne soupçonnons même pas la redoutable volonté !

   Ici le temps s’est assagi et la « tempête » de neige d’hier n’est plus qu’un souvenir en voie d’extinction. Que cet hiver est éprouvant qui n’en finit pas ! Un jour de soleil, trois jours de pluie, un de froid. Tu vois, le menu pour être varié, n’en est pas moins lassant. Nouvelles du jour : je vais te parler d’un de mes amis artiste, de ses créations si épatantes qu’à l’orée de leur vision s’étoile toujours le ciel du rêve. De quoi s’agit-il ? Eh bien d’un Petit Peuple sylvestre, de modestes écorces, de bouts de bois flottés tels qu’on peut en trouver, échoués, sur les rivages de l’océan. Poncer ces « minces natures » - le terme n’est évidemment pas péjoratif -, ménager des trous en guise de bouches et d’yeux, coller une brindille pour le nez et voici nos Petites Figurines douées de vie. Tu vois combien il paraît simple de métamorphoser des choses anodines, amorphes, en des manières d’existences qui ne laisseront pas cependant de nous interroger. Mais faire tous ces gestes artisanaux ne saurait suffire à porter à la parution ces êtres du peu. Ce qu’il faut surtout, les réunir, les assembler un peu comme on le ferait de minces rameaux afin d’obtenir des fagots. La convergence, la confluence, l’osmose, tel semble être le lexique qui convient au lieu de leur étrange assemblée.

   Car, avant toute chose, ils ne peuvent paraître que dans cette famille soudée, cette tribu au sens le plus ouvert du terme, cette communauté pour laquelle la seule idée d’une diaspora, d’un éparpillement, serait la pire des choses. Sais-tu, l’un respire et tous respirent. L’un voit et tous les autres, en chœur, voient. Comme si une unique conscience habitait des corps multiples. N’est-ce pas une heureuse condition que celle-ci, dont la vertu la plus patente consiste en une harmonie sans faille ? A simplement les observer, je sais que tu seras émue, je sais que tu évoqueras cette dimension de paix à laquelle, jamais, les hommes n’atteignent. Image d’un immédiat bonheur qui ne s’interroge nullement sur les motifs de son apparition, sur sa pérennité dont nul autre individu sur terre ne pourrait soutenir l’effort. Oui, Sol, « l’effort » car cette disposition à la joie n’est nullement gratuite, attribuée une fois pour toutes. La félicité, cela s’entretient, tout comme les braises dans le poêle du sauna. Cela se travaille. Cela demande à être considéré.

   Mais que je te décrive la manière de cette Petite Armée pacifique, la belle tenue de ces Centurions dépourvus d’armure, de boucliers, d’épées qui seraient comme la résurgence d’une haine latente, de pensées vindicatives, de desseins dissimulés. Non, une légion si avertie d’un bien à essaimer qu’elle en diffuserait la douce fragrance à même les fibres de son corps. Sans doute tout ceci ressemble-t-il à un chromo idyllique, à une réalité enveloppée de faveurs, présentée dans le bouillonnement de papillotes de bolduc ? Eh bien tant mieux. Il y a tellement d’images affligeantes qui zèbrent les écrans, de guerres fratricides, de polémiques, de génocides, de sang partout répandu. Oui, Sol, voir le monde est parfois si cruel, nos yeux s’obstruent de visions tragiques et parfois même nous dissimulons notre tête dans le premier sable venu afin de nous soustraire aux dagues de l’aporie. C’est ainsi, quand l’insoutenable se présente comme la seule issue possible, nous nous détournons des hommes, de nous-mêmes, nous devenons de simples bourgeonnements ayant renoncé à leur propre floraison. Pessimisme ambiant ?, certes. Peut-être l’hiver rigoureux en entretient-il le cours ?

   Mais continuer à deviser de ces minuscules présences ne saurait trouver site dans une humeur chagrine,  une inclination mélancolique. Il y a mieux à faire. Peut-être rechercher dans les arcanes de la mythologie nordique les traces d’identiques aventures ? A l’évidence, comme moi, songeras-tu à ce « Petit Peuple » du folklore scandinave, à ces étranges personnages invisibles que, néanmoins, certains privilégiés, paraît-il, pouvaient apercevoir. S’agirait-il de lutins, ces humanoïdes à la taille réduite, créatures nocturnes donc toujours fuyantes ? De gnomes souterrains, grands connaisseurs de la vie tellurique ? D’elfes, ces semi-divins se destinant au culte des ancêtres, se vouant au développement de la fertilité ? De trolls liés aux forces naturelles, disposés à la magie ? Mais non, vois-tu, les directions imaginatives doivent s’abreuver à d’autres sources. Ni les gnomes sérieux avec leur longue barbe, ni les fées miroirs des hommes, ni les lutins à l’anecdotique allure, ni les trolls à plus forte raison, ces genres de géants vêtus de peaux de bêtes, solitaires et, paraît-il fort laids.

   Tu sais combien la culture nous égare, combien elle nous pousse imaginativement à tout réaménager selon notre propre fantaisie, à commencer par le réel. Il suffira de nous fier à notre sens de l’élémentaire, de l’immédiat, du donné sans détour dont seule la vision simple peut nous assurer d’une perception juste des choses. Sors un instant de ton chalet de bois rouge, fais quelques pas dans la forêt proche ou bien sur le rivage, scrute ce qui pourrait bien joncher le sol : une écorce de bouleau, une éclisse de pin, un fragment d’épicéa. Sans doute ces morceaux seront-ils bruts, informes, doués de peu d’existence. Cependant, c’est ton regard qui leur donnera l’âme avec laquelle ils seront bientôt, de petites effigies, de simples et sympathiques idoles dont tu pourras faire les génies tutélaires de ton foyer. Dote-les, ne serait-ce qu’en songe, d’une approchante épiphanie humaine. Souviens-toi : des trous pour la bouche et les yeux, une brindille pour le nez. Ils n’auront nul besoin d’un lexique plus bavard, d’une syntaxe plus élaborée. Leur nature est de revêtir l’allure humble de ceux qui vivent d’une manière frugale, intimement liée aux éléments, une larme d’eau, une feuillée d’air, le feu d’une étincelle, une pincée de poussière. Il n’en faut pas plus pour faire le creuset d’un contentement de soi, d’une réception du monde dans sa dimension la plus essentielle. Tu le sais si bien, Sol, seule la vertu innocente, directe, sans afféterie, est le mode selon lequel nous devons déployer notre être et accueillir celui des autres.

   Ce Petit Peuple des « Boisés », des « Ecorces », peu importe le nom, nous livre une leçon d’humilité en même temps que de générosité, de fraternité. Tu aurais sous les yeux leur touchante compagnie et, alors, quel repos pour l’âme, quelle plénitude faisant soudain son étoffe de satin quelque part en toi, sans doute dans l’intime de ton cœur où bat le continuel rythme de l’exister. En leur présence, rien qui menacerait, qui obscurcirait l’horizon, sèmerait dans le ciel ses gerbes funestes. Seulement des bouquets de lumière, oh certes un air bien attentif, parfois même le geste d’un doute effleurant les visages de bois, quelque interrogation s’allumant au fond du puits des yeux. Mais, considère bien ceci : ils sont en garde de ce que nous sommes, ils sont les vigies qui veillent à notre propre complétude, ils sont des doubles pour la conscience. Y aurait-il plus singulier destin ? , je te le demande. Je te sais au diapason. Pour cette raison la nuit s’annonce claire où s’allumeront les étoiles ! Demeure en joie aussi longtemps  que la lumière rayonne.

 

 

 

  

 

 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:27
Un lieu pour l’affinité

                                                          Un coin près de la mer

                                                            Œuvre : Eric Migom

 

 

***

 

 

                                                                                                       Le 13 Février 2018

 

 

 

 

    Ici, Sol, le temps est de neige et de glace. C’est si rare sous ces latitudes où, à l’ordinaire, les terrasses des cafés commencent à s’animer. Non que la chaleur se fasse sentir, mais la touche de printemps est évidente et il n’est pas rare, par une de ces journées ensoleillées qui annoncent le retour de la belle saison, de voir les hommes en chemise et les femmes avec des jupes en corolles, claires, où la lumière s’accroche. Mais je me doute que je vais te faire sourire avec mes jérémiades de Méridional.  Aux dernières nouvelles, te voici maintenant dans ces contrées de grand froid qui tutoient le Cap Nord, du côté de Gjesvær, je crois, ce nom imprononçable qui sied, sans doute, aux contrées cernées de mystère. Je sais ta fascination pour les lieux extrêmes mais, tout de même, quel courage ! Y penser donne des frissons et je crois que je vais rajouter une bûche dans la cheminée. Le gris m’attire, me passionne même lorsqu’il s’annonce à la manière d’une douceur, d’un apaisement sur une toile peinte. Par contre quand il envahit le ciel de sa palme neigeuse, rien ne me réconforte tant que le cercle de pierres de ma tour, ses piles de livres - un rempart -, la croisée par laquelle le paysage se donne à la manière d’une carte postale.  Il est rare, dans ces conditions, que je m’aventure à l’extérieur plus d’une demi-heure, juste le temps de faire une pause entre deux moments d’écriture.

   Hier, au courrier, l’un de mes amis peintres m’a fait parvenir l’une de ses dernières œuvres. Son titre : « Un coin près de la mer ». Voici de quoi il s’agit. L’angle d’une pièce pourvu de deux fenêtres. Les murs sont teintés de saumon ou bien de pêche, en tout cas couverts d’un enduit qui évoque l’éclat d’une peau que le soleil aurait ambrée. Une chaise rustique, vraisemblablement paillée, on en aperçoit le tissage grossier. Vois-tu, elle me fait penser à « La  chaise jaune » de Van Gogh avec ses solides montants, son air presque trop naturel, empreint d’un vivant réalisme. Il suffirait d’ajouter, au tableau de mon ami, une porte de bois verte, des tomettes de briques, de placer pipe et tabatière sur l’assise et alors ce serait tout le décor de la chambre d’Arles qui apparaîtrait à la manière d’un destin solaire. Un soudain rayon de soleil dans la grisaille des jours. Posé au sol un simple guéridon noir. L’encadrement d’une cheminée et son capot de tôle. Une peinture au mur dont on n’aperçoit guère que le cadre doré.

   Tout ceci, en vérité, n’est posé là que pour mieux conduire le regard vers le paysage qui se montre au-delà des vitres. Le tout est traité de manière impressionniste. Le sol semble constitué de rochers alors que la touffe d’une végétation indique la présence d’un arbre, peut-être un palmier. La mer est d’un bleu intense, entre saphir et bleu de France, pratiquement monocorde, sans variations. Les vagues sont simplement suggérées par l’ondulation d’une crête en haut du grand dôme liquide. Le ciel, plus clair, tire vers le maya avec une touche de dragée. Et immanquablement, cette surface opaque, impénétrable, me revoie au ciel d’ici - il n’est guère accueillant, je te l’assure -, avec sa pesanteur de plomb, sa fermeture qui vous renvoie bien vite à vos propres fondements, cette chair occluse qui est le seul viatique dont on puisse être assurés sous l’anonymat du jour.

   Sans doute percevras-tu, bien que le tableau ne soit sous tes yeux, la tension initiée par le jeu des complémentaires : ce jaune aux allures de blond vénitien, ces bleus incisifs qui se heurtent du haut de leur différence. Alors, qu’en tirer qui ne soit pure gratuité ? L’intérieur de la pièce est rassurant, baignant dans ces teintes chaudes qui la parent d’un écrin. Le dehors, par contraste, semble se lever de lui-même, gonfler à partir de sa pâte dense, faire effraction au-dedans, gagner le cœur du logis, y imprimer, en quelque sorte, l’inquiétude du monde. Comme s’il y avait menace. Comme s’il y avait danger à différer de soi, à quitter son habitation, cette seconde peau qui nous préserve de bien des surprises, nous soustrait aux assauts d’une trop vive lumière, aux entailles du gel, aux morsures du vent. Oui, c’est bien cela, symboliquement - réellement, qu’en est-il ? -, les choses du lointain viennent à notre rencontre avec la charge de leur étrangeté, la démesure de leur puissance. Mais qui donc pourrait prétendre résister aux ardeurs solaires du désert, aux blessures de la froidure, aux énergies des vents qui tourbillonnent et l’on ne serait que poussière envolée par les meutes d’air ? Qui donc ?

   Certainement, Solveig, attribueras-tu le sombre paysage que je trace à mon constant état d’âme, à mon inclination à un romantisme exacerbé, si proche d’une exaltation parfois sans réel objet ? Sans doute. Mais peu importe. Ce sont nos sensations qui comptent dans l’instant même qu’elles se produisent. Tout le reste, les élucubrations mentales, les châteaux intellectifs, les plans sur la comète ne sont que billevesées. Une simple écume se levant des eaux profondes. Ce sont nos abysses qui nous déterminent, nos flux internes que le factuel attise de son continuel trident. C’est bien cela, nous sommes pris de l’intérieur par une lave qui bouillonne et s’agite en tous sens jusqu’à trouver l’issue de sa propre déréliction. Oui, j’en conviens, parler de « déréliction » pour nos remuements intimes, voici que ceci ressemble à une pétition de principe, sinon à un imaginaire pris de folie. Eh bien soit, Sol, les hommes sont fous. Je suis fou. Mais de quoi donc ? De ne point surgir au monde avec la certitude d’y figurer à la manière de l’arbre, du rocher, de la montagne à la crête enneigée.

   Eux, au moins, existent. Leurs imposants phénomènes en sont l’attestation, l’accusé de réception que les choses tendent à notre vigilance. Mais qui donc irait mettre en doute la validité de leur présence ? Alors que nous, oui, nous avons peine à cerner notre propre esquisse tant elle est fuyante, labile, seulement ordonnée à la constante mobilité, au troublant passage. Le temps, me diras-tu. Cette sublime entité serait risible si seulement elle ne nous traversait de part en part, nous prenait la main depuis notre naissance, la lâchant seulement au moment de notre mort. Dans l’intervalle de simples impressions, des fourmillements, des carrousels d’images floues, tremblantes : le causse se couvrant de grésil, la dalle de la mer endeuillée de brumes, l’extrême Cap Nord se perdant dans sa giration magnétique. C’est cela même, nous ne sommes que des boussoles désorientées et cette neige de l’âme qui n’attend que de se précipiter afin de nous disposer à n’être que question dans l’horizon des choses.

   Mais combien tout ceci demeure vain. Pourquoi donc agiter les eaux cristallines ? Toujours en leur profondeur la présence d’une vase qui, bientôt, viendra en troubler la surface, nous la rendant illisible, inatteignable. Je sais, ce thème de l’insaisissable traverse toute la laborieuse aventure de mon écriture. Une influence orphique, le souvenir d’une perte, l’impossibilité de rencontrer « l’imprononçable autrefois », d’en restituer le visage de gloire. Peut-être, écrire, n’est-ce jamais que cela, combler l’immense vide de milliers de signes de façon à ce que l’abîme se dissimule derrière cette germination qui tâche toujours de se faire efflorescence, de dresser son rideau de végétation devant l’indicible. Ecrire ne serait que plaquer un vide sur un autre vide.

   Nous vivons d’illusion, bâtissons des fictions, aussi bien le Peintre avec son « coin près de la mer » dont nous pouvons penser que l’angle convoqué n’est qu’imaginaire, lieu de convergence d’affinités cachées, ces dentelles de l’esprit qui ne vivent que l’instant de leur profération. Aussi bien moi, dans mon entreprise lexicale, un mot suivant un autre, ainsi, à l’infini. Un poudroiement, un mirage, la levée de quelque sable sur l’infinie colline des dunes. Quelques vives étincelles puis la nuit de la condition humaine reprend ses droits, tresse ses résilles de fantasmes si près de nos yeux que nous n’en percevons nullement la perverse trame. Nous sommes atteints de toutes les faiblesses oculaires qui se puissent imaginer, nous disposant à quelque cécité finale. Toute notre vie ne serait-elle « qu’œuvre au noir », ce travail qui ne creuse l’ombre qu’à espérer atteindre l’œuvre au blanc, puis celle au rouge et devenir la pierre qui possède un corps, une âme, un esprit ?  Le lever du soleil après la nuit des ténèbres. Créer n’est-il que cette constante métamorphose au travers de laquelle atteindre son soi rayonnant, le faire se manifester avec l’éclat qui convient à toute âme assoiffée de se connaître enfin dans son être le plus subtil ?

   Mais parlons de toi, de ta présence dans cette immensité qui ne pourrait guère recevoir de prédicat que celui de « boréal », tant ce nom est beau, ouvert au songe, dont l’étymologie ancienne se perd dans une multiple parole citant tout à la fois «le  vent du nord, l’aquilon, le nord, le septentrion ». Combien ce lexique est magique, porteur de la dimension aérienne, de son souffle, plaçant la fière lettre N à la poupe de la rose des vents, comme si son destin était de nous indiquer quelque vérité située dans la direction du Pôle.

 

Un lieu pour l’affinité

   Tu le sais bien, dans la mythologie, les pôles sont  les axes qui portent le monde. Mais celui du Sud est toujours perçu comme terrestre, de par sa simple position, alors que celui du Nord fait signe vers la demeure céleste qui ne saurait avoir de fin. Est-ce pour cela, ce besoin peut-être d’une réflexion élevée, de la rencontre d’une spiritualité ou bien plus simplement la coïncidence avec la pure poésie ? J’inclinerais plutôt pour cette dernière voie, te sachant ouverte à la musique des mots, à leur incomparable rythme. Sans doute les terres de hautes latitudes sont-elles terres de beauté. Je sais que tu ne m’apporteras de contradiction, toi l’incorrigible Nordique.

   Ma curiosité aidant, je suis allé sur l’écran voir le lieu de ta dernière migration. J’ai pensé aux oies sauvages, à leur vol en triangle, au mystère attaché à toute « décision » animale. « Instinctive », corrigeras-tu. Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête du chef de la volée à l’orée d’un si long voyage ? Tu résides donc dans un de ces chalets de bois teinté de rouge, toit noir sérieux, clairs encadrements des fenêtres. J’en conviens, la vue est magnifique. Pour moi la neige qui parsème les plaques de terre, les congères, le sol spongieux seraient de trop. Pou toi ils sont ton lot ordinaire. Je comprends fort bien que l’on puisse s’y attacher. Nos habitudes ne sont-elles notre deuxième nature ? Ainsi le veut l’usage.

   Lieu de tes affinités, je présume. Ici, rien ne ressemble au tableau de mon ami dont je viens tout juste de dresser le portrait. Si, chez lui, dominaient les teintes charnelles - je le sais très amoureux -, chez toi ce ne sont que déclinaisons terrestres, profondément géologiques, arrimées à ce sol qui semblerait tout juste issu du domaine des ombres. En quelque sorte il en constituerait une première clairière, le début d’une venue à la lumière. Chacun rivé à ses propres racines. Les rhizomes courent loin qui disent notre nature d’hommes, son essence sise en quelque endroit secret. Sauf le ciel, parcouru de bleu léger et de blanc, tout repose dans une gamme de bruns plus ou moins foncés : cela va de l’acajou au grège en passant par l’alezan, le brou de noix, la feuille morte. Et l’eau elle-même a cet aspect tirant sur du sable ou de la vanille. Sans doute un simple reflet de la terre dans l’eau. Celle-ci est si pure qui s’alimente aux translucides glaciers. J’en conviens, le site est admirable, la vue panoramique - c’est bien normal, comment le « toit du monde » pourrait-il dissimuler quoi que ce soit au regard ? -, et ce fier bateau de pêcheurs reposant sa quille sur un lit de moraines, et ces collines de rochers au loin que nervurent les plaques des névés.

   Bien évidemment, je ne puis avoir aucune idée de l’intérieur qui t’accueille. Je le souhaite aussi chaleureux que celui de ma tour. J’y aperçois volontiers une grande cheminée qu’animent de belles flammes, des sofas confortables, des meubles nordiques aux teintes blondes. Je t’y vois affairée à placer un bibelot, une pierre ponce trouvée près de chez toi, une branche ornée de lichen.

   Ici, sur mon causse natal, la neige n’aura été que pure diversion. Quelques flocons qu’une soudaine tiédeur de l’air aura tôt dissipés. Un soleil, certes pâle, s’est levé au-dessus des nuages. Le dedans de la tour en est tout éclairé de rapides taches colorées. Il y a de tout, du gris, du bleu-jaune comme dans « Un coin près de la mer », des éclaboussures de blanc comme chez moi, de fines ciselures fauves, café, bistres, comme chez toi . Tu auras deviné que, pour ces dernières, il ne s’agit que des dos reliés de mes livres. Non, vois-tu, je n’ai nullement troqué mes anciennes affinités pour de nouvelles. De toute manière, tu sais comme moi que ces passions pour les choses, les mots, les paysages, les amis ne varient jamais. Bien au contraire nos choix ne font que se confirmer avec l’usage que l’on en fait ou la rencontre que l’on provoque. Bientôt la nuit sera là qui confondra en une même obscurité les variations mondaines. Alors la différence aura été gommée qui nous isolait chacun en notre régime de solitude. Que tes rêves soient sereins. Les miens, je présume, se peupleront du luxe des étoiles. Pour l’instant je ne saurai en dire la singulière coloration. L’essentiel, n’est-il pas vrai, qu’ils soient ? Demain sera un autre jour !

  

 

 

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