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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 09:25

 

­­­GEMMA

 

 le vieil 042aaa

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 I   La Tour imaginée

 

  Depuis de longues heures Gemma marchait sur le chemin de terre, fixant des yeux la crête de la montagne qui pâlissait sous le jour. Parfois elle se retournait, apercevait les maisons en contrebas, le clignotement des lampes, imaginait le port, quelques bateaux à l’ancre, le phare tout au bout, son pinceau lumineux.

  Elle pensa aux longs moments qu’elle passait dans sa crique, comme un navire attaché à son môle de pierre, immobile, se confondant avec l’eau couleur de plomb. Bientôt elle arriverait à la Tour Albère. Elle l’avait souvent dessinée, du bout des doigts, sur le sable de la crique. Elle en soulignait les contours de petits cailloux blancs, que renforçaient, à la base, quelques lames de schiste. Bien des promeneurs, égarés dans la crique des Elmes, l’avaient questionnée sur la Tour, son origine, la façon d’y accéder. N’y étant jamais montée elle-même, elle répétait ce que les pêcheurs lui avaient raconté. La Tour, autrefois, était un sémaphore, genre de phare ancien qui permettait aux bateaux de se repérer. On y allumait des feux. On y émettait des signaux qui, répercutés de tour en tour, le long de la côte, prévenaient des dangers qui pouvaient surgir de la mer. 

 

 

 II   Le Balcon

 

 

 Maintenant elle voulait, de ses propres yeux, voir les détails d’Albère, en faire l’inventaire, toucher ses pierres, sentir l’air qui la traversait et, surtout, se rapprocher de ce ciel si clair qui l’entourait, scruter la ligne d’horizon qu’on disait infinie, et qui se perdait dans les brumes, au sud, quelque part vers l’Espagne.

  Elle fut bientôt devant une sorte de belvédère, le Balcon Roussille, immense ruine aux fenêtres déchiquetées, aux moellons de pierre rongés par le vent et la pluie. Elle s’assit un moment sur le parapet qui longeait la façade. Elle frotta ses yeux, légèrement ensommeillés. Sur la gauche, du côté du levant, une tache plus claire se levait sur la mer. Soleil blanc, nébuleux, à peine une trouée sur l’horizon laiteux. Rien, encore, ne troublait l’eau, semblable à un dôme de mercure. Seule la côte se découpait, liseré plus sombre où, par endroits, se devinaient les courbes grises des criques. Elle laissa dériver son regard vers le port où s’allumaient et s’éteignaient, au bout du môle étroit, les balises du chenal. Plus loin, derrière les mâts clairs des bateaux, elle reconnut le grand bâtiment couleur de sable du Musée de la mer, ses larges fenêtres aux allures d’aquarium. Puis les cubes blancs des maisons serrées sur les collines de pierres, les pâtés de villas où se devinaient, dans le demi-jour, les jardins, les lianes des bougainvillées s’enroulant autour des pergolas; la piscine en demi-lune du Centre de soins marins ; les murets d’ardoises aux arêtes vives délimitant les vignes ; enfin le moutonnement sombre de la côte, la ligne de chemin de fer qui la longeait, se fondant dans la bouche noire du tunnel.

  Au dessus d’elle, la crête de la montagne se teintait d’indigo, détourant la Tour Albère, la faisant surgir du néant, sorte d’antique citadelle flottant dans les airs. Une brise légère, venue de la mer, fit frissonner Gemma. Elle remonta le col de sa chemise de toile, tira sur son pull étroit. Maintenant la lumière commençait à vibrer, l’obligeait à cligner des yeux. Vue d’en haut la dalle de l’eau semblait une surface dure, semblable à la lave immobile d’un volcan.

 

 

 

 

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 19:29

 

Les yeux au bord du monde.

 

 

(Sur une citation  et une image de

Pierre-Henry Sander).

 

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Source : Pierre-henry Sander.  

 

 

 

«Tous les hommes ont naturellement le désir de savoir. Ce qui le témoigne, c’est le plaisir que nous causent les perceptions de nos sens. Elles nous plaisent par elles-mêmes, indépendamment de leur utilité, surtout celles de la vue. En effet, non seulement lorsque nous sommes dans l’intention d’agir, mais alors même que nous ne nous proposons aucun but pratique, nous préférons, pour ainsi dire, la connaissance visible à toutes les connaissances que nous donnent les autres sens. C’est qu’elle nous fait, mieux que toutes les autres, connaître les objets, et nous découvre un grand nombre de différences.»

 


ARISTOTE, "Métaphysique" Livre I.

 

 

 

   C'était cela qu'aimait faire Djamel : se lever à la pointe du jour, glisser ses pieds dans ses sandales de cuir, lisser son visage d'eau fraîche, sentir sous ses talons l'étoupe de terre battue, glisser comme un lézard hors du cube de terre blanche alors que l'encre de la nuit cédait sous les premières lueurs. Ses parents, enveloppés dans des linges clairs, n'étaient guère qu'un faible soulèvement, une à peine respiration au-dessus de la natte de sisal. Tout reposait dans l'ombre des incertitudes, tout demeurait encore dans une indistinction première. Comme si le monde naissait de son propre silence, juste une buée à la pointe des choses.  

  Dans la ruelle déserte, les dalles de schiste luisaient faiblement dans des teintes gris-bleu, assourdies. Les porches s'enlevaient sur le jour naissant avec des notes plus légères, laissant inaperçues leurs failles nocturnes. Il y avait tellement de mystère dans ce qui, encore, restait dissimulé. Djamel sentait la fraîcheur se répandre dans ses talons, genre de source claire s'immisçant sous sa peau tendue. Des odeurs flottaient au ras du sol, effluves de serpolet, de romarin, senteurs vertes des euphorbes. Djamel mâchait quelques baies, sentait leur trajet le long de sa gorge, savourant longuement l'écume acide ou, parfois, suçait une herbe au goût anisé. Il montait maintenant parmi les terrasses où poussaient les ceps torturés des vignes, dans le silence des ardoises, de faibles bruits, grésillements, minces éclatements lui parvenant du village en contrebas. Une rosée légère mouillait son dos. Il sentait la fraîcheur qui montait lentement de la mer, genre de brouillard incolore se déposant sur les aiguilles des genévriers.

  Mais ce que Djamel aimait par-dessus tout : arriver dans la Clairière du Jour, - c'était le nom qu'il avait choisi - là, au milieu des arbres centenaires, dans le cercle de lumière entouré des feuillaisons aux teintes pareilles à celle des cruches anciennes, cette sorte de glacis vert, couleur d'aube, ou bien peut-être, de rêve. C'est cela qu'il aimait, cette halte à mi-pente du ciel, sous la dérive courbe des nuages, tout près des chênes-lièges aux troncs poudrés de sang, à califourchon sur les ramures tortueuses du vieil olivier, REGARDANT de toute la force de ses yeux, de toute l'ouverture de son âme, l'infinie beauté du monde, la merveilleuse Nature donatrice de sens, le dôme du ciel comme une vitre où faire refléter sa propre image, l'immense plateau liquide de la mer parcouru de longs frissons, de milliers de scintillements,  d'écailles de lumière, de gerbes d'étincelles, de feux, de clignotements, de minces oculus par où connaître le lourd secret des abysses.

  C'est cela qui était fascinant : se laisser envahir par cette myriade de miroirs étincelants, en sentir les lunules tremblantes sur sa peau, en suivre le trajet jusqu'à l'intérieur de son globe de chair. Car, soudain, tout basculait, tout s'inversait. Le monde entrait par tous les pores, lançait ses filaments dans le réseau des nerfs, s'étoilait dans la conque d'os, le chiasma s'illuminait, le palais s'inondait de clarté, la gorge était abîme, gouffre, les bras ramures projetées dans l'éther, l'ombilic germait sous la poussée des ruisselets de phosphènes, les jambes étaient des troncs plongeant dans l'obscur de la glaise, les pieds des ventouses aspirant les lacs de lave, les fumeroles, se dressant tout en haut des concrétions de calcite.

  On n'était plus séparé, on était uni avec tout ce qui vivait, faisait phénomène sur l'ensemble de la terre. On était microcosme, cirque ouvert au battements, aux pulsations du macrocosme, aux longues dérives de l'univers. Alors on pouvait fermer les yeux, souder sa langue, clouer ses mains, tout venait là, facilement, tout parlait, tout s'animait. La peau n'était plus une frontière mais l'opérateur de l'éternelle fusion que les hommes cherchaient depuis toujours sans bien être conscients des gestes à accomplir pour s'en saisir. Il n'y avait nul effort à faire, seulement se laisser aller au rythme immémorial du nycthémère, aux flux et reflux du monde, au langage subtil des choses.  Pure condition d'un émerveillement sans limites.

  Le devisement de l'univers, la grande fable de l'exister étaient, ici et maintenant, toujours disponibles, déployés tout contre nos lianes distraites, on les faisait alors siennes comme cela, immédiatement, dans une manière d'offrande dont les choses, de toute éternité, étaient dépositaires à notre endroit, mais nous ne le savions pas, occupés que nous étions à entretenir les barbacanes de nos forteresses, à dresser des herses contre le ciel, à ériger de bien dérisoires défenses. Nous étions au monde comme le monde était à nous et la supposée pellicule qui nous en séparait n'était, en réalité, qu'une ruse de la raison, une habileté de l'esprit, un subterfuge afin de nous soustraire au surgissement dans la plénitude du vivant, dans la grande beauté partout disponible. 

  C'est cela que Djamel venait chercher là, au sommet du monde, en plein ciel, ses yeux distendus jusqu'à la sublime mydriase, alors qu'en bas, tout près des criques aux eaux bleues, se faisaient et se défaisaient les mouvements de la vie, ses battements, ses confluences, ses irisations infinies. Oui, il le savait depuis toujours, le REGARD était cette sublime offrande de l'exister, cette libre disposition des choses à l'endroit des hommes, cette merveilleuse fenêtre par laquelle connaître, sentir, éprouver. Les autres sens, jamais il ne les négligeait, s'absorbant à écouter le frémissement des étoiles, à fouler sous la voûte des pieds le rugueux des pierres ponces ou le souple de l'écume, à goûter le suc d'une baie cascadant dans sa gorge, à frôler la peau froide et ocellée du lézard ou bien à piquer ses doigts des épingles des figues. Oui, tout était indissolublement lié depuis la nuit des temps, arche immense se balançant au rythme des jours, eaux aux flux et reflux immémoriaux, courants alizés, pliures et sédiments de la terre, océans sombres des forêts, boules des nuages sous le tumulte du ciel. Tout cela était si évident, transparent, hautement lisible. Le soir, redescendant en direction des essaims d'îlots couleur de nuit, vers les maisons blanches couvertes de bougainvillées, les terrasses où coulaient les liqueurs dans des verres oblongs, alors que les goélands décrivaient dans l'azur leurs cercles blancs, Djamel portait en arrière de son front ces images de l'infini dont il savait qu'elles habitaient la longue mémoire des hommes et dessinaient sur leurs arcades d'albâtre la couleur des rêves. Mais, cela, il ne le disait à personne, car jamais les secrets ne doivent s'ébruiter, ce sont eux qui font tourner la terre et donnent aux femmes, aux hommes, leur air de mystère ceignant  leurs fronts de la lumière du crépuscule !  Une pure félicité !  

 

 

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:00

 

La nuit indigo.

 

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Source : voirlemonde.com/algerie.

 

  Rien ne bouge sur les vagues de sable et le ciel est une voile tendue aux confins de la nuit. La brume du jour est réfugiée dans l'anse des barkhanes. Sur son tapis de laine le corps de Yuba a posé son empreinte parmi le froid de l'aube. Il est immobile, attentif au silence, à la reptation muette des racines dans les veines de la terre. C'est comme un murmure venu des profondeurs, une voix secrète lui disant l'instant unique de son âge nubile. Alors il repense aux paroles du vieux Wajir dans l'ombre claire de la tente, à ces paroles rapides qui recouvraient sa peau d'une nuée d'abeilles.      

Il repense à ces mots qui écrivent son destin de jeune Touareg, lui disent sa vie future placée sous l'emblème du troupeau, sa respiration accordée au sable et à la lumière, sa peau lissée de vent et de soleil.

  Yuba se lève, sort de sa tente. Sous la ligne blanche du ciel il distingue à peine les abris de drap au milieu de l'agitation légère des oyats, l'étendue de sable couleur d'argile, l'enclos des bêtes encore assoupies. Il fait quelques pas sur le sol durci, étire ses membres. Peu à peu la vie du désert entre en lui. Il sent sur sa peau le souffle tendu de l'harmattan, dans ses talons durcis l'incision des épines d'acacia, dans ses reins le chant multiple des eaux souterraines.

  Yuba est vivant. Infiniment vivant sous la tension de l'aube, tout près des tentes où dorment ses semblables, pareils à des ombres fragiles. Le jeune berger pousse la porte de branches, pénètre dans l'enclos. A peine quelques remuements, quelques soupirs étouffés sous les toisons épaisses. Robes grises des ânes mêlées à la laine des chèvres, aux tissus élimés des dromadaires. Seule, Nyala, la chamelle blanche, a les yeux ouverts sur le ciel qui s'éclaire. Yuba retire les entraves de ses pattes, glisse ses doigts dans la fourrure douce comme l'écume. Sur sa bosse en forme de dune, il pose la selle de cuir au dossier élevé, teinté de noir.

  Nyala sort de l'enclos. Yuba lui donne un bouchon d'herbe pour calmer sa faim. Le silence est tendu et dans le camp nomade l'on n'entend que le long craquement des fissures de terre. Bientôt l'air est pris de soudaines vibrations alors que le soleil commence sa lente ascension. Il est l'heure, pour Yuba, d'empiler ses ustensiles dans une toile, d'y ranger quelques provisions, de se vêtir. Il s'habille de l'ample daara aux plis multiples, entoure son visage du taguelmoust blanc qui le protègera du sable, du vent, du souffle chaud du désert. La jeune chamelle est accroupie dans l'ombre de la tente.

  Yuba arrime sur ses flancs les sacs de toile, les outres remplies d'eau. Juché en haut de la nacelle de cuir, Yuba domine maintenant le campement, les cercles des enclos, les buttes de sable qui se décolorent sous la lumière. Devant lui, vers le sud, l'unique piste qu'empruntent les caravanes : long trait brun parmi les touffes d'euphorbes et les damiers parsemés de cailloux. Yuba oscille sur son vaisseau blanc, pied posé sur l'encolure et la vie autour de lui est semblable à une île aux contours incertains. Plus rien n'est réellement visible et le disque du soleil se confond avec la courbe des dunes, leurs lunules d'ombre, le poudroiement doré du sable. Parfois des mirages comme si des hommes invisibles et secrets glissaient derrière le fil de l'horizon, minces lignes bleues émergeant à peine de la mémoire.

  Yuba sait cela, cette sorte de magie tout au fond de son corps, sur l'envers de sa peau. Il sait ces choses impalpables et silencieuses qu'aucun langage ne pourra jamais dire, aucune parole proférer. Il sait que, dans quelques heures, lorsque le jour aura basculé, se couvrant d'ombres longues, il se retrouvera, lui aussi, de l'autre côté du monde, immergé dans la grande vague bleue, dans les profondeurs marines des peuples solitaires. C'est sans doute ce qui le fait avancer, ce qui donne à Nyala son rythme lent et séculaire comme si, elle-même, du fond de son instinct, percevait la nécessité du chemin à accomplir.

  Alors que le soleil est au zénith, tout entouré d'étincelles, le dos de Yuba est pareil à une plaine aride parcourue de minces filets d'eau. Lèvres durcies par le vent chaud, il boit de longs traits d'eau, puis asperge le mufle de la chamelle. L'air est de plus en plus sec, dressé comme une enceinte et l'horizon est un cercle qui se referme sans cesse. Il n'y a plus alors, sur ce coin de terre calcinée, que cette volonté tendue, cette progression aveugle vers la nuit promise. Parfois, au loin, dans la brume brûlante et les tourbillons de poussière, Yuba devine les silhouettes tremblantes de cases de boue et de branches, les bras aigus des acacias qui griffent le ciel.

  Le puits Bozum n'est plus très loin maintenant. Yuba le connaît pour y avoir fait s'abreuver les troupeaux à la saison sèche mais ses yeux voilés par la sueur sont deux minuscules fentes où se perdent les images. Bientôt émerge de la plaine de cailloux, un amoncellement de pierres que surmontent des branches torturées, mêlées à d'anciennes cordes et, à côté, des bassins de lave posés sur une terre aride, fissurée. L'eau est là, à quelques dizaines de mètres sous la croûte gercée, qui attend les hommes égarés.

  Yuba met pied à terre, attache la corde du puits à la selle de cuir, encourage Nyala qui avance lentement sur le sol couvert d'empreintes de sabots. Alors que la chamelle s'éloigne sur le sentier de travail, la poulie grince sur son axe de bois et l'on entend le récipient de tôle racler les bords de terre cuite. Lorsque le bidon surgit à la lumière, Yuba le saisit d'un geste vif, le fait basculer et l'acequia se remplit d'une eau gonflée de bulles et de limon qu'il se met à boire longuement alors que Nyala aspire avidement le liquide, ses flancs bientôt gonflés comme une jarre. A l'ombre d'une toile tendue, Yuba, assis sur la margelle, mâchonne quelques morceaux de tadjella qu'il mélange à des dattes sucrées. Parfois, entre deux bouchées d'herbe, Nyala réclame la part qui lui revient. Puis arrive l'heure du repos alors que le soleil commence à peine sa descente oblique. Yuba, peu à peu, s'enfonce dans un rêve cotonneux, au creux d'une immense blancheur .                                                                                                          

   Des flammes dansent sur la neige, alternant avec des tons bleus pareils aux fentes des banquises. Au milieu de la chute des flocons, parmi les dents aiguës des glaciers, c'est le vieux Wajir qu'il entend chanter, psalmodiant les signes de son peuple : la cohorte infinie des dunes, l'éclat du sel sur les lagunes, le vertige de l'eau dans la nuit dense des puits, le visage magique des enfants et leurs reflets de cuivre; la beauté des femmes aux cheveux tressés, le large cercle des créoles à leurs oreilles, les tatouages de leur peau pareils aux ailes des scarabées, leur regard sombre hanté de désir. La voix du vieux Wajir n'est plus bientôt qu'un écho lointain, une plainte semblable à celle de l'archet sur la corde de l'imzad.

 

  Sa soif étanchée, la chamelle a repris son rythme. Yuba accompagne le balancement de gestes souples, le pied toujours posé sur l'encolure. L'air est encore compact mais sa trame se relâche insensiblement. L'immense plateau de pierres et de sable vire au sépia, au rouge assourdi comme si les prémices de la nuit naissaient du sol lui-même en de longues éclaboussures. Tout au sud, à la limite de l'horizon, les roches du Tassili sont déjà perceptibles. Elles habitent le ciel de leur haute mémoire et Yuba éprouve un frisson en les apercevant. Il n'a plus besoin de la mélopée du vieux Wajir pour sentir en lui de lentes harmonies, une musique intérieure venue de très loin, qui fait de son corps le lieu d'une rencontre. Rencontre réelle, charnelle, palpable comme si l'arche du temps était abolie, son peuple à portée de main.

  Maintenant le chaos de roches sombres est devant lui. Entassement de blocs géants parcourus de sinueuses failles. Blocs de basalte diluviens. Ponts de pierre ouverts sur le ciel. La lumière est basse et elle grandit tout. L'ombre de Yuba projetée sur les grandes plaques minérales ressemble à la figure simple de son destin. Tout peut s'y lire, s'y déchiffrer. Plus rien n'est hiéroglyphe, pas même les caractères tifinagh inscrits sur les dalles polies. Tout signifie soudain, tout devient lumineux et le mystérieux alphabet se met à dévoiler ses formes : le cercle avec son point au milieu, le signe pareil à l'éclair, celui imitant l'arbre, celui de l'homme aux bras arqués vers le ciel. Ces signes et lui, ces pierres et lui, c'est pareil, c'est fait de la même matière, c'est tissé de la même histoire, c'est un espace commun, un temps condensé, une seule et unique conscience.

  Yuba parcourt les pierres à la façon des nuages qui glissent sous le ciel. Il veut tout toucher, tout voir, sentir son corps grandir, affluer jusqu'aux rives du passé, aux confins de l'espace. Yuba entre dans la grotte magique, le lieu sacré où sont gravées les empreintes de la vie. Et soudain, devant lui, ce sont ses ancêtres qui lui parlent depuis leurs images inscrites dans la roche. Ce sont les hommes et leurs dromadaires, les hommes et leurs bœufs, leurs flèches et leurs peintures corporelles; ce sont les femmes richement vêtues, aux si belles parures.

  Yuba est saisi d'un vertige, d'une ivresse. Du bout de ses doigts enduits d'argile, il dépose sur un mur de grès vierge, sa propre effigie, celle de Nyala la chamelle blanche, celle du vieux Chef; il peint les mélodies de la langue tamasheq, la selle touareg surmontée de la croix du sud, les images des zébus bororooji aux cornes immenses, la croix de Tahoua avec les quatre coins du monde; une multitude de points et de traits, de lignes droites et de courbes, de spirales dont il est le centre et l'ondoiement. Toute une mélodie de rouge, semblable au sang qui coule dans ses veines.

  Lorsque Yuba sort de la grotte, le jour a baissé. Le ciel s'est assombri, couleur de céladon et la terre est semblable à une vieille écorce ternie par le temps. A ces signes où la nuit se devine déjà, Yuba sait qu'il doit faire halte, reposer son corps, le disposer au long voyage qui, bientôt, l'habitera. Il entrave les pattes de la chamelle, lui jette une botte d'oyats, vide l'eau d'une outre dans un bidon de tôle émaillée. Il s'allonge sur une dalle de basalte, entouré de sa daara blanche, immobile.

  Puis tout s'inverse, la terre s'éclaire alors que le ciel se teinte d'une encre profonde, dense. La lune, à l'orient, n'est qu'un mince croissant, une parenthèse portant l'infime trace du jour. Peu à peu les étoiles s'allument : le triangle de la Girafe, la ligne brisée de Persée avec le clignotement d'Algol, plus  à l'ouest l'éclair de Cassiopée, Pégase et Markab, le long pointillé de la Baleine; puis, au sud, le lacet fermé du Poisson Austral avec, à sa proue, le phare de Fomalhaut.

  Yuba est fasciné par cette lumière lente venue des confins de l'espace, des limites du temps. Et soudain c'est un brouillard qui voile ses yeux, une douce pluie qui éteint une à une les constellations lointaines, les fait se dissoudre dans la cendre noire de la voie lactée. La nuit s'est déployée, d'un bout à l'autre de l'horizon, une nuit entière, lourde, enveloppante à la façon d'une immense toile. Il n'y a plus maintenant qu'une large nappe indigo qui confond tout, les roches anciennes du Tassili, les mines de sel de Taoudéni, la sourde ondulation des dunes, le balancement léger des oyats, les campements au loin, où dorment les Touaregs sur les peaux de chèvre, les acacias levés dans le marécage sombre du ciel.

   Yuba sait que son peuple est là, tapi dans les buissons d'épines, près des cailloux du désert, dans les failles qui creusent le sol jusqu'au socle de la terre, sous la voûte immense du ciel et peut être même dans la bosse de Nyala doucement phosphorescente dans l'air chargé de bitume.

  Yuba le sait maintenant, dans toutes les fibres de son corps, le sent dans les minuscules vibrations de sa chair, le battement de son sang. La nuit indigo est en lui et trace son chemin, palpite et s'étoile, se ramifie, coule à la façon des filets d'eau dans la gorge étroite du puits Bozum. Infinité de ruisselets qui glissent sur la peau du visage, le font resplendir dans des teintes de briques solaires, mouillent le fin duvet qui habite sa lèvre et le collier de barbe ornant ses joues est pareil au croissant de la lune. Infinité de linéaments tatoués sur son torse d'éphèbe, infinité de signes qui gravent sa peau, des hanches souples à l'ombilic creusé d'ombre, du bassin doucement incurvé aux longues jambes se perdant dans la nuit d'ébène.

  La nuit indigo est un vent qui le parcourt de l'intérieur, une lumineuse respiration gonflant ses alvéoles, un long fluide inondant les rhizomes de ses vaisseaux. La nuit indigo est une onde portant dans ses membranes le peuple des femmes nomades qui tissent la laine, le peuple des Atbara, des Kassala, des Raga; le peuple des bergers, les Wau, les Kutum, les Bousso, les Muglad ; c'est aussi un rassemblement de murmures très anciens émergeant des limbes, celui du soufflet rauque d'Arzal le forgeron; celui des gouttes pressées d'Anzar, le dieu de la pluie.

  Yuba n'a plus besoin de rien maintenant. Il lui suffit de sentir se répandre en lui la longue lignée des Imohaghen, les hommes libres du désert, alors que la dalle de basalte engourdit ses membres et que le sommeil le gagne, en de longues vagues successives, là où palpite la lumière imperceptible du rêve.

 Au milieu des collines de sable et de blocs de rochers, miroite une eau verte à la clarté irréelle, entourée des plumets des oyats, des têtes légères des palmiers. Une oasis emplie de silence avec, tout en haut de l'horizon, les silhouettes éphémères d'une citadelle de terre. Nyala s'est débarrassée de ses entraves et s'abreuve longuement à une source claire. Yuba se lève, glisse jusqu'au lac où le jour n'est encore qu'une vapeur incertaine. Il s'allonge sur le sol, rampe à la façon des lézards. La rive est fraîche, légèrement humide, encore cernée par les ombres de la nuit.

  Le jeune berger s'approche, se penche pour se désaltérer. Les linges qui l'enveloppent flottent autour de lui, assourdis de teintes profondes semblables à la gorge palpitante de l'iguane, aux ocelles métalliques du paon. Son visage est beau, sombre, avec de longues coulures d'indigo que soulignent le mince filet de ses moustaches, le collier de barbe en forme de faucille.

  Yuba en est sûr, maintenant, il a franchi l'âge nubile, il est de l'autre côté de lui-même, avec les Hommes Bleus si mystérieux qu'ils se confondent avec le vent, le soleil, le moutonnement des sables, le lainage des troupeaux. Yuba flotte dans l'air chargé de poussière et son ample daara est un sombre miroir où se reflètent les images du monde. Le pouvoir est en lui, maintenant. Celui de faire naître, d'un simple clignement d'yeux, dans l'arc étréci de ses paupières, le peuple du désert. La vision de Yuba est immense et rien ne lui échappe. Elle est multiple, habitée par les milliers d'yeux, les milliers de consciences de sa tribu. Ses oreilles sont des conques où se rassemblent des nuées d'échos.

  Alors il joue à emplir son corps de toutes ces merveilles qui habitent l'espace et que personne ne remarque : les déplacements infimes des colonnes de fourmis, la lente élévation des cônes des termites, le vol lourd des criquets, celui, léger, du petit guêpier, les notes blanches et noires du traquet moula moula, la course rapide du sirli des sables.

  Mais ce qui l'attire le plus, ce sont tous les endroits où vivent les hommes,  la terre fouillée par les houes, les enclos d'épines où paissent les bêtes, le travail des femmes qui pétrissent la pâte de la tadjella dans une auge de pierre, puis la cuisson odorante de la galette dans la cendre, sous le sable chaud. Il aime aussi entendre le cognement régulier du pilon dans les lourds mortiers de bois, voir voler la farine, couleur de paille, regarder le thé brûlant versé dans les verres ciselés d'où s'élève une mousse aérienne, écouter la navette faire son bruit d'insecte entre les fils de trame, deviner le choc sourd de l'outre au contact de l'eau dans la gorge perdue des puits.

  Il voit l'étroite mare de boue dans laquelle piétinent les troupeaux de buffles bororooji, leurs robes de goudron, l'arc de leurs cornes découpées sur le ciel, les bergers aux corps étroits tenant de longues branches, le cercle des chèvres blanches et, plus loin, les dunes hérissées de maigres touffes vertes .

   Il voit les villages de terre, les cases brûlées de soleil qui ressemblent si fort au cuir des vieux reptiles, les huttes couvertes de boue et de nattes tressées, les barrières de branches dénudées, les vaches errantes à la peau tapissée de mouches plates, les enfants nus jouant avec des bâtons, les femmes élancées, vêtues de bleu, une jarre d'eau sur la tête.

  Il voit tout, l'enclos de Nyala, là-bas, très loin dans la brume de sable qui se teinte de mauve, les barrières de branches levées contre le vent, le toit de toile de sa tente, celle où est Meshra qui, depuis toujours, l'attend pour devenir sa compagne, traire les chèvres, élever les chamelles, rouler la pâte des galettes, poursuivre le lignage des Hommes Bleus.

Le village est encore loin et la lumière est de plus en plus basse sur l'horizon. Bientôt il n'y aura plus dans le ciel que le scintillement des étoiles et le chemin blanc de la Voie lactée. Alors, pour Meshra, pour son peuple aussi, pourra commencer la longue et belle nuit de l'indigo.

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 08:04

 

AZALAÏ, UN CHEMIN VERS LA LUMIERE

                                                                                                                                                         

 

  Nour ne dort pas cette nuit. Elle reste immobile sur sa natte, regardant fixement le glissement des étoiles dans le ciel, le croissant de lune mangé par la nuit. Dès la première lueur de l’aube elle sort de sa hutte, s’appuie contre le mur de pisé. Peu à peu, autour d’elle, les autres cubes de terre s’éclairent, touchés par la lumière. Personne n’est encore levé alors que la tête du grand nim et ses feuilles sombres commencent juste à émerger de l’ombre. Pour Nour c’est un grand jour aujourd’hui. Elle vient d’avoir treize ans et va partir pour son premier voyage, le voyage vers l’or blanc, l’Azalaï. Elle est la seule fille du Village à accompagner les hommes. Elle sait le prix de cette faveur qu’elle doit à la longue maladie qui vient de la traverser. Ses yeux avaient été atteints, recouverts d’un voile et elle était restée de longs mois isolée dans son monde de brumes.

Les hommes du village disaient :

  "C’est la fumée de la cuisine qui a attaqué tes yeux."

Les femmes disaient :  

  "Tu as dû aller dans un endroit nyamana en brousse, alors tu as attrapé la maladie falaka."

Les enfants disaient :

  "C’est la faute aux jinéninws qui sont dans la poussière, ils ont attendu le vent pour sauter dans tes yeux et ils t’ont rendue aveugle."

 Le Chef du Village disait :

   "Nour, quand tu iras mieux tu feras le voyage du sel. A Taoudéni il y a des génies qui guérissent les yeux juste en les regardant".

  Nour était guérie maintenant mais elle préférait être guérie deux fois. Cette caravane de l’Azalaï, cette longue marche sur les dunes silencieuses, dans la lumière dorée du soleil, cent fois elle l’avait faite dans son imaginaire, cent fois elle l’avait vécue avec l’intensité de ce qu’on ne peut jamais atteindre que par le rêve. Enfin elle allait pouvoir se jucher en haut de la nacelle attachée à son chameau et découvrir l’immense désert à côté de son grand frère Hadi, le guide; enfin elle pourrait puiser l’eau dans de grandes outres en peau, boire à la calebasse de longs traits d’eau fraîche comme le faisaient les hommes, regrouper les chameaux dans leurs cercles de branches en sifflant entre ses doigts à la façon de Rahal, dormir sous la tente près de son ami Djamel; regarder briller dans la poussière le beau visage d’Anouar avec sa barbe blanche taillée à la lame, flotter dans le même bleu indigo que celui qui voilait le corps de Boualem, le distingué, confier ses secrets à Amine; observer le clignotement des étoiles dans l’ombre de la silhouette d’Hilal qui connaît par cœur la carte du ciel, la position des astres, la longue fuite du vent sur l’épaule des dunes.                 

  Enfin elle allait  pouvoir regarder, elle qui avait été privée de vue, tout ce monde étrange et minéral, le faire entrer en elle par tous les pores de sa peau, le boire à satiété à la manière du nomade épuisé après une longue marche au travers des sillons du désert. Alors la lumière la féconderait, elle la petite miraculée, celle qui avait tutoyé l’abîme et posé un pied dans le néant, dans l’absolue certitude d’un monde privé de clarté, de couleurs, de mouvements. C’était comme un vertige en elle de penser à cette multitude qui l’entourait, au peuple du ciel, du sable, de la nuit, à ces milliers d’yeux qui habitent le monde et la regardaient comme elle, Nour, pouvait maintenant regarder les choses, leur peau si douce et accueillante et jusqu’à leur chair intime, à leur substance la plus secrète.

  Le grand nim est maintenant au milieu du ciel, tout entouré d’étincelles, ses feuilles vernissées brillant comme des milliers d’yeux, et les hommes, dans leurs voiles bleus, sortent de leurs huttes, le visage encore pris de sommeil. Rahal et ses compagnons rassemblent les chameaux, chargent sur leurs dos les ballots d’herbe sèche qui serviront à les alimenter, les bidons d’eau, les provisions pour l’Azalaï. Au centre d’un cercle de pierres, à même le sable, Amine dispose quelques branches rabougries, allume un feu, y pose la théière cabossée et noire que les flammes recouvrent bientôt. Les hommes se sont rassemblés. Le thé coule en un long filet d’or, les gobelets se remplissent d’une mousse odorante légère comme du pollen. Les nomades boivent le liquide brûlant en soufflant dessus et Nour les imite, réchauffant ses mains au contact du métal. Dans le village de terre les enfants sont venus assister au départ, ainsi que les femmes entourées de leurs minces étoffes.

  Puis la caravane se met en marche, lentement, oscillant au rythme mesuré des chameaux. Alors les yeux de Nour s’ouvrent dans son visage couleur de cuivre, dessinant sous ses arcades deux fenêtres pareilles aux trous qui incisent les murs de pisé. De ce voyage elle veut tout retenir, les odeurs, les bruits, les déplacements et jusqu’aux choses les plus insignifiantes, jusqu’aux insectes et aux lézards qui nichent dans les ornières de sable. Maintenant le soleil est un disque blanc, éblouissant, et la chaleur crépite sur la toile du ciel. Le chemin est long, harassant, mais Nour ne se plaint pas. De voir son frère Hadi, de voir Naahil, Boualem, la longue ligne des chameaux, la mer de dunes, le brouillard de chaleur à l’horizon, comme un mirage, tout cela lui suffit. Elle n’a besoin de rien d’autre que de voir autour d’elle. Elle se souvient de la nuit infinie qui l’avait habitée, qu’elle n’oubliera jamais et la lumière est une fête qui déroule ses anneaux au plus profond de son corps, de sa mémoire. Les jours passent, les nuits passent semblables à la lente dérive des pirogues sur le miroir des eaux. Parfois, la nuit, Nour se lève, sort de la tente et reste de longues heures à regarder les étoiles, jusqu’au moment où l’horizon s’éclaire d’une mince ligne bleue, aussi peu visible qu’un fil. Dans la journée elle aime bien voir le travail des hommes, les tresses d’herbe qu’ils fabriquent pour assujettir les ballots, les soins qu’ils donnent aux chameaux blessés, la viande qu’ils font cuire sur la braise, dans un nuage de fumée qui pique les yeux. Quand le vent se lève, qu’il fait rouler le sable en fin brouillard, Nour plisse un peu les yeux et essaie de deviner le paysage, les chaos de pierres parfois, les bois torturés du désert si semblables à des animaux étranges et très anciens. Elle pense aux génies du sel dont lui a parlé Zaïm, le Chef du Village, dont les pouvoirs rendent la vue à ceux qui l’ont perdue.

  Après des jours de longue marche, de balancements sur le dos des chameaux, Taoudéni est enfin en vue. Nour, à peine arrivée, se poste sur un bloc de basalte usé par le sable et le vent et regarde droit devant elle, fascinée, les plaques de sel qui brillent au soleil et que des hommes, noirs et en haillons, sculptent de leurs houes de fer. C’est une lumière qui la submerge, la délivre, apaise son corps autant que son âme. Elle ne pense ni à manger ni à boire, ni à s’accorder quelque repos à l’ombre des casemates d’argile qui longent la mine. Elle regarde seulement, de toute la force de ses yeux, à la limite de la douleur, de l’évanouissement. Elle est tellement entrée en elle-même qu’elle n’entend même pas son frère Hadi lui dire :

  "Nour, prends garde à toi, la lumière du sel pourrait bien t’apporter à nouveau la maladie Falaka".

La caravane repart, chargée d’or blanc. Après avoir franchi la houle des dunes on arrive bientôt à Bamba, au bord du Fleuve Niger, au pied du grand baobab, là où ont lieu les transactions. Le sel s’est bien vendu cette année et, demain, ce sera le chemin du retour. La nuit est calme, bercée par la danse des étoiles. Dès avant l’aube Nour se lève. Elle veut voir le jour sortir du fleuve à la façon d’un brouillard qui monte dans le ciel pâle. Bientôt le soleil commence sa lente ascension, puis, soudain, les yeux de Nour  s’assombrissent et se voilent comme si le temps s’était inversé. Elle sent alors  la maladie Falaka qui est à nouveau tombée sur elle comme un destin funeste et ses yeux s’emplissent de larmes et deux rivières coulent le long de ses joues. La nuit est autour d’elle, au-dedans d’elle et c’est comme une immense taie qui recouvre son corps, éteint la terre. Dans le silence qui plane comme une menace, elle devine la voix d’Amine qui a compris sa détresse et vient s’asseoir à côté d’elle :

   "Nour, ne pleure pas. Toute cette nuit autour de toi ce n’est pas la maladie Falaka qui vient de te rejoindre, c’est seulement Tannin qui t’a surprise, tu ne l’attendais pas. Tannin, c’est quand la Lune est placée à la tête ou à la queue du Dragon et qu’elle te cache le soleil. Tannin, c’est le nom de l’éclipse, Nour, seulement l’éclipse et bientôt le jour va renaître, le Fleuve Niger scintillera, la caravane reprendra le chemin du Village. Et tes yeux pourront briller à nouveau, pour toujours, tout juste comme la lumière qui, elle, est éternelle."

                                                                                                                                                                                           

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 20:55

 

"Dessine-moi un mouton !"

 

mouton1 

Source : Y'a quoi dans ma tête ?  

 

 

  Elle s'appelle Lisette, mais tout le monde l'appelle "Myosotis". Pour la couleur de ses robes, je crois, ou bien parce que, souvent, elle rêve au ciel. Un jour, donc, que Myosotis s'occupait à ranger la petite chambre sous la mansarde, quelque chose se passa que je vais vous conter. Myosotis aimait la musique, les berceuses surtout, et un jour elle écoutait ses romances distraitement, époussetant ici une plume, là un petit nuage de lumière. L'air printanier faisait ses boucles sans se soucier de la mansarde et les papillons voltigeaient, têtes en bas, pieds dans l'azur, leurs trompes enroulées comme celles des éléphants. La musique de Myosotis folâtrait un peu partout et, parfois, s'enroulait dans le calice des glycines. Mais personne, alentour, ne se souciait ni des culbutes des papillons, ni des notes cristallines, ni du plumeau de Myosotis.

  Puis, soudain, parmi les facéties du tumulte aérien, la Jeune Fée, car c'était d'une Fée dont il s'agissait, entendit comme un minuscule glougloutement qui serait venu d'on ne sait où. Cela ressemblait, soit à un bêlement, soit à une complainte et Myosotis n'y accorda pas plus d'attention qu'à l'air embaumé qui faisait ses menus pas de deux. Malgré tout, elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre une petite voix qui semblait venir d'au-delà de l'horizon :

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !"

 

Myosotis se demanda si elle avait bien entendu et, à tout hasard, en direction de la mansarde :

 

"Que dis-tu ? Je n'ai pas bien compris !"

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !", reprit la petite voix, comme intimidée.

 

Myosotis se mit en quête de la voix. Elle finirait bien par trouver. Elle déplaça quelques vases de porcelaines, des buées de mouchoirs brodés, des papiers qui sentaient, précisément, le myosotis. Alors qu'elle soulevait une pile de livres :

 

"Dé..ine..  oi … eu … ou…ton !" reprit la voix, plus fortement. On y sentait de la colère.

 

La Fée commençait à perdre patience, lorsque, parmi les livres, se détacha le merveilleux ouvrage du " Petit Prince" qui chuta sur le parquet. Le vent fit s'ouvrir quelques pages et, pour incroyable que ce fût, le Petit Prince en personne déboula dans la mansarde comme s'il y avait vécu de toute éternité. Visiblement, il y était chez lui. Loin de s'en offusquer, Myosotis décida d'accorder l'asile à son Protégé et, s'approchant de lui :

 

"Pourrais-tu, s'il-te-plaît, répéter ?"

 

"Bien sûr, dit le Petit Prince, dessine-moi un mouton !"

 

"A la bonne heure, répondit Myosotis. Cette fois je comprends, mais ceci ne te dispense pas d'être poli !".

 

Le Petit Prince, assis sur un sofa, ne sembla point s'offusquer de la remarque et, visiblement intéressé, regardait Myosotis tracer d'une main peu habile ses premières esquisses.

 

"Mais, ce n'est pas un mouton que tu as dessiné là !"

 

"Si, répondit Myosotis, mais je dois avouer, je ne suis pas très douée pour le dessin !"

 

"C'est le moins qu'on puisse dire", reprit Le Petit Prince d'une voix peu indulgente.

 

Pour autant, Myosotis ne se laissait pas troubler et, bientôt, les murs de la mansarde furent couverts de dessins joliment griffonnés. Cependant les papillons papillonnaient toujours, les myosotis sentaient bon, l'eau de la rivière cascadait avec un bruit joyeux. Tout était disposé à la joie et à l'harmonie, sauf le Petit Prince qui semblait bouder et affectait une mine contrariée.

 

"Ce n'est pas un mouton, il n'a que deux pattes !"

 

"Oui, c'est un mouton à deux pattes, comme toi !"

 

Le Petit Prince semblait ne guère apprécier l'humour de son Hôte et menaçait de rejoindre les pages imprimées de son livre. Or, Myosotis, pour ne pas le connaître était tout émue à la simple idée de le voir disparaître.

 

"Viens donc ici et ne fais pas la tête, tu vas voir, c'est bien un mouton et regarde donc comme il est beau !"

 

Petit Prince grimpa sur les genoux de Myosotis et se pencha sur les images qu'elle tenait. Il semblait s'être radouci et paraissait disposé à écouter.

 

"Tu vois, commença Myosotis, ici, c'est la tête du mouton, on voit bien ses boucles frisées, puis ses yeux doux et rieurs, puis ses…"

 

"Ne te fatigue donc pas, coupa Petit Prince. C'est un jeune homme que tu as dessiné, pas un mouton !"

 

"Mais, je t'avais bien dit, je ne sais pas dessiner les moutons ! Alors…"

 

"Eh bien tu n'avais qu'à ne rien dessiner !"

 

"Mais, tu aurais été tellement contrarié ! J'ai dessiné un peu au hasard, en te regardant, et voilà ce que cela a donné."

 

"Je suis plus beau que ça, en vérité. Tu aurais pu t'appliquer, tout de même !"

 

Tout en disant cela, le Petit Prince s'était tellement rapproché de Myosotis, qu'ils faisaient, tous les deux, comme une grosse boule de laine avec plein d'écume tout autour. Alors, voyant que le Prince était revenu à de meilleurs sentiments, Myosotis entreprit de lui conter, par le détail, un dessin encore tout odorant du fusain qui l'avait noirci.

 

"Mais, Petit Prince, tu es beau. D'ailleurs prends donc la peine de te regarder. Vois-tu, ici c'est ta tête avec plein de boucles de la couleur de la châtaigne. Et le front si clair, on dirait l'eau de la source. Et les pommettes comme deux parenthèses pour encadrer le sourire. Et les yeux, si pétillants, avec plein d'étincelles ! Et le menton pareil à une colline avec la lumière qui brille dessus. Et, le reste, Petit Prince, je n'en parle pas. Ce ne serait pas convenable. Mais c'est pareil et on se croirait parmi les étoiles !"

 

Petit Prince n'avait pas bougé et semblait tout occupé à rêver. Il paraissait voguer quelque part dans l'espace, peut-être du côté de son astéroïde au nom mystérieux et un vague sourire ouvrait son visage sous la forme d'une amande et les lèvres, doucement, articulaient des mots à la consistance de brume :

 

" I.. ne…oi… eu…a ..our…, i te Plaît !"

 

"Mais, Euti … Rince .. j'ai pas bien compris", reprit Myosotis en le taquinant.

 

"Dessine-moi un amour", articula méticuleusement le petit personnage de l'astéroïde B 612.

 

Alors, Myosotis prit une grande feuille de papier, l'épingla sur le mur de la mansarde et, à l'aide du fusain, y traça deux portraits qu'un cœur entourait. Dans le cœur, alors que la rivière faisait toujours son chant d'eau vive, que les papillons musardaient sous la soupente, que la lumière tissait ses dentelles, deux amoureux enlacés pour l'éternité, le Petit Prince et Myosotis, semblaient en chemin pour une lointaine étoile. Le monde continuait à tourner, les oiseaux gazouillaient dans les charmilles, les nuages tressaient leurs fils de soie.

  On dit que les Amoureux élurent domicile, loin, dans une contrée qu'on ne peut même pas imaginer, là où les moutons ont deux pattes, des cheveux bouclés, des fronts couleur d'azur. Et, comme dans tous les contes qui se terminent bien, ils eurent beaucoup d'enfants, de moutons à deux pattes, je veux dire, de moutons qui parlent, comme vous et moi, le beau langage de l'Amour.

  Mais, j'ai oublié de vous dire, le Petit Prince s'appelle Alexis. Il est beau comme un nuage. C'est sans doute pour cela que Myosotis l'a emmené loin, là où seulement les rêves existent. Là où l'amour est roi, où l'amour est reine. Car, dans ce mystérieux pays, l'amour se conjugue aussi bien au masculin qu'au féminin ! Et l'on dit même que les moutons y content des histoires à dormir debout. Sur deux pattes, évidemment !  

 

 petitprince.jpg

 

Source : Y'a quoi dans ma tête ?  

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:50

 

VI - La chute

 

       Callonges. Automne 1980 

 

  Début octobre et déjà les premières morsures du froid. Venu des plaines, le vent glisse le long des berges du Dol, remonte la pente de Tertre Rouge, balaie les immeubles de béton, s’engouffre dans le goulet de la Combe Gignac puis ressort entre les lèvres blanches du causse en de longs tourbillons qui font voler les feuilles. Sur son lit, dans « La Maison Perdue », Marie-Odile ne dort pas. Les idées courent dans sa tête avec la même obstination que le noroît sur le granit usé. Entre deux accalmies elle entend, au fond de la pièce, le souffle rauque et irrégulier de Milien, ses rêves à voix haute, parfois ses délires qui ressemblent aux cris aigus des corneilles, à la course des rats dans les combles remplis de ténèbres.

  Elle remonte son plaid de laine, se tourne sur le côté. Elle sait que le sommeil ne viendra plus, qu’il lui faudra attendre la pointe du jour avant de se lever. Que les heures seront longues à user entre les quatre murs de pierre, dans le jardin envahi de lierre et de lichen, au milieu de la combe où jamais personne ne passe, sauf quelques animaux en maraude. Les tensions courent longtemps dans sa cage de chair, jusqu’à l’épuisement qui la fait sombrer un instant dans un état cotonneux dense comme la mousse.

  Alors elle revoit en rêve son long périple à Callonges, ses jours de couture sous la lumière grise, l’incapacité de Milien à se fixer sur une tâche précise, son obstination à jouer de l’accordéon dans les rues étroites, du côté de la cathédrale, sur la Place du Marché ; elle revoit les ensembles, les tailleurs qu’elle apporte à son oncle Gary dans de grands papiers de soie beige, leurs repas dans la salle basse et enfumée de La Table d’Epicure ; elle entend les rires qui fusent, une joie tout innocente, simple, où chaque jour est un accomplissement, un cercle parfait qui se suffit à lui-même.

  Puis une brusque déchirure, les longs couloirs blancs de l'hôpital, le ballet des infirmières, des médecins, le diagnostic sans appel, la mort de Gary il y a dix ans, à la suite d’une pneumonie aiguë ; la douleur, le travail qui vient à manquer, les petits travaux de ménage, parfois quelques retouches pour les magasins de prêt-à-porter ; enfin la longue descente vers les franges, les marges, le côté ombreux des rues, la vie recluse dans « La Maison Perdue », le glissement de Milien dans la déraison, les yeux dans le vague, le langage à la dérive.

  Le vent a forci, cinglant les angles de pierre, lacérant les ronces et les genévriers, usant les moignons de calcaire, les tubercules des souches, les racines noires qui courent sur le sol. Pour Marie-Odile le réveil est long, douloureux, les muscles noués, les os perclus d’humidité. Sur le réchaud émaillé elle met de l’eau à chauffer pour le café. Elle en boit quelques gorgées lentement, laissant ses mains se réchauffer au contact du bol. Mélangé à la chicorée, le maigre fumet s’est répandu dans la pièce, a réveillé Milien qui réclame sa boisson chaude comme le ferait un enfant capricieux. Marie-Odile cale son dos avec un coussin, l’aide à laper un peu de liquide, prenant soin de ne pas trop incliner la tasse pour éviter l’engouement, faciliter la déglutition.

  Milien est si fragile, juste la transparence d’une porcelaine. Alors, avant de le quitter, elle prend mille précautions. Elle l’assoit sur son fauteuil d’osier, tout près du poêle où rougeoient quelques braises, elle le couvre de son plaid, glisse entre ses mains une vieille revue de L’Illustration qu’il consulte compulsivement, émettant parfois de petits grognements de contentement, parfois des plaintes, des soupirs de désapprobation. Marie-Odile prend son cabas de toile cirée, tire la porte sur elle sans la fermer complètement. L’air, venu du nord, est sec, coupant. Elle descend le long de la combe sur le chemin de gravier envahi de lianes d’églantiers, de bouquets d’orties, des maigres tiges des bouillons-blancs. 

 

 

 

VII - Une lumière en hiver

 

 

 

  Dans la côte de Tertre Rouge, quelques voitures la dépassent, chargées de fruits et de légumes. Puis les premiers immeubles de la cité, le Centre communautaire avec son grand toit de tuiles rouges, ses piliers de bois vernissés, ses immenses verrières, son jardin clôturé où jouent de tout jeunes enfants. Parfois elle en franchit le seuil, avec hésitation,                        retenue, mais le désir est plus fort. Ce qu’elle aime surtout, c’est parler avec Angèle David, l’assistante sociale, lui raconter sa vie d’autrefois, Boulevard du Temple. Alors, au fond de son sac, elle a toujours avec elle de vieilles photographies qu’elle montre avec fierté et nostalgie : son père en costume de golf, prince de Galles ; sa mère en robe noire et chapeau façon Coco Chanel, une rivière de perles autour du cou ; elle, Marie-Odile, à l’âge de huit ans, vêtue d’une robe courte qui dévoile ses genoux, un empiècement de toile plissée sur les épaules ; un vieux catalogue du Cirque d’Hiver ; une vue du Canal Saint-Martin au Square des Récollets ; son oncle en 1910, en habit de fantassin et, pêle-mêle, quelques tickets de métro, de cinéma, des bouts d’agendas avec des notes manuscrites, des bons de livraison du Sentier, des feuilles séchées du Square Pasdeloup. A peu près tout ce qui lui reste de son enfance, de sa jeunesse avant sa fugue avec Milien pour rejoindre Callonges, la suite des jours heureux puis la brusque plongée, la descente dans une spirale sans fin après la disparition de son oncle.

 

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:37

III- L’Accordéoneux

 

       Paris. Eté 1932

 

  Dans sa chambre Marie-Odile pique les poches d’un gilet, met un dernier point à une boutonnière. Puis elle se lève, ouvre la fenêtre. Les platanes, sur le boulevard, font une longue coulée verte pareille à un nuage d’eau. Quelques enfants, dans le square, jouent à se poursuivre autour de la fontaine au pélican ; des femmes en ombrelles sortent de la bouche du métro. Au café Glacier, à l’angle de la Rue Amelot, les tables se remplissent peu à peu. Derrière les murs du Cirque d’Hiver on brosse les alezans, les écuyères s’habillent de tulle, les jongleurs font tourner leurs massues. Dans un peu moins d’une heure les portes s’ouvriront sous l’éclat des projecteurs, l’orchestre enverra ses premières notes de musique.

   Dehors aussi, dans l’air qui se teinte de mauve, l’éclat de quelques notes, les plaintes d’un accordéon dont on joue gauchement, sorte de pot-pourri de musette et de rengaines de music-hall. Dans la rue les regards se tournent et découvrent, tout près du square, le musicien assis sur un pliant de toile, un gobelet de carton à ses pieds. Du haut de son balcon, Marie-Odile a aussitôt été attirée par cette ritournelle étrange, jouée avec l’innocence d’un enfant. Elle regarde un moment ce spectacle improvisé. Quelques bambins jettent un peu de monnaie dans la sébile et ça fait un bruit semblable à la pluie sur un toit de tôle. L’homme est d’apparence jeune, plutôt fluet, ses yeux dissimulés derrière des lunettes à monture d’ébonite, cintré dans un costume gris, de grandes chaussures de cuir à ses pieds. Ses mains longues et fines glissent sur les boutons de nacre, hésitantes comme les premiers pas d’un funambule.

  Marie-Odile referme la fenêtre, descend les marches de bois. Au rez-de-chaussée son père repasse des toiles dans un air embrumé de vapeur. Elle décide d’aller faire quelques pas en direction de Filles du Calvaire, pour dégourdir ses jambes, s’aérer, profiter des derniers rayons du soleil qui remontent le boulevard depuis la Bastille dans une sorte de nuage doré. Alors, dans son esprit, c’est une brusque illumination, comme si, l’espace de quelques secondes, le temps s’était inversé, qu’il avait reflué jusqu’à ce jour gris et pluvieux où elle était allée, Rue de Bretagne, faire sa livraison. Elle revoit, dans le jour glauque de l’entrée des Blancs Manteaux, la Religieuse dans ses voiles clairs, la silhouette évanescente du Pensionnaire venu récupérer son deux pièces de serge grise. Mais oui, l’évidence est là, l’accordéoneux du Cirque d’Hiver n’est autre que l’orphelin à qui elle a livré, il y a deux ans, le costume taillé par son père, qu’elle-même avait fini d’assembler. Et cette coïncidence, à défaut de l’étonner, lui paraît sonner à la manière d’un événement singulier. C’est comme une force mystérieuse, une sorte d’aimantation qui l’oblige à revenir sur ses pas, à se figer sur le trottoir en face du square, à écouter la mélodie brouillonne sortir de l’instrument désaccordé. Cette musique est belle à force de candeur, d’ingénuité, de maladresse appliquée et Marie-Odile revoit cette étonnante pirouette de clown alors que le jeune homme prenait livraison de son uniforme.

  Une émotion s’empare d’elle, qu’elle ne saurait expliquer, et étrangement un sentiment s’installe à la manière d’une intime et troublante conviction : le destin, sous les traits de cet inconnu, est venu à sa rencontre. Ce soir, à table, alors que s’égrènent les notes enjouées d’une sonate de Diabelli, Marie-Odile est absente aux autres, à elle-même. Elle sait que quelque chose vient de changer dans sa vie. Elle en a la certitude mais elle n’en cerne pas encore les contours. Tard dans la nuit, cependant que ses parents auront regagné leurs chambres, Marie-Odile descendra sans faire de bruit dans la salle de couture. Elle feuillettera  patiemment les volumes recouverts de moleskine noire. Celui de l’année 1930 portera, en date du 13 Juin, écrite en lettres fines et appliquées, l’information qu’elle vient y chercher.

 

13 Juin : Livraison aux Blancs Manteaux d’un ensemble

de serge grise destiné à Monsieur Milien

Gervais, pour la somme de 277 francs et 35

centimes.

30 Juin : Somme réglée par l’Econome de l’Orphelinat

des BM pour le costume de Mr MG.

 

 

 

 

IV- Canal Saint-Martin

 

 

 Trois jours passèrent sans que Milien revînt jouer au Square Pasdeloup. Trois jours passèrent où Marie-Odile cousit ses surjets d’une façon aussi fantaisiste qu’illogique. Il était grand temps que l’accordéoneux fît son apparition. Le quatrième jour, aux environs de dix neuf heures, la silhouette dégingandée de Milien s’inscrivait à nouveau sur fond de Cirque d’Hiver.

  Elle ne descendit pas de son étage. Elle écouta seulement les notes clinquantes sortir de l’accordéon, voltiger comme de gros bourdons au milieu des frondaisons. A la fin de l’été, une sorte d’assiduité semblait s’être emparée, par on ne sait quelle bizarrerie, du rythme de vie de Milien. Celui-ci venait, avec la régularité d’un métronome, peu avant le spectacle, disposait son pliant face à la terrasse du Glacier, le Cirque d’Hiver à sa droite. Les habitués du quartier s’étaient accoutumés à sa présence, à sa musique bancale. Chacun s’était résolu à y prêter une oreille discrète et bienveillante et il n’était pas rare que le gobelet de carton s’emplît de lumineuses pièces de dix francs.

  Début Juillet, Marie-Odile estimant que la belle constance de Milien, - il regardait parfois discrètement en direction de son balcon – n’était pas le simple fait du hasard mais le fruit d’une volonté consciente (peut-être l’avait-il reconnue ?), elle se hasarda, un soir, aux alentours de dix neuf heures trente à aller flâner du côté du square. Elle s’installa à la terrasse du Glacier, regardant et écoutant à loisir le tableau simple et naïf que lui offrait Milien.

De cette époque datèrent leurs premières promenades, d’abord modestes, dans la Rue Oberkampf toute proche, puis le long du terre-plein ombragé du Boulevard Richard-Lenoir, enfin sur les berges fluviales du Canal Saint-Martin. C’était cette proximité d’un long ruban liquide glissant entre ses quais de ciment qu’ils préféraient, l’impression d’espace, la vue qui, parfois, portait loin sur le miroir de l’eau et les boules vertes des arbres comme de gros flocons entre ciel et terre. Ils parlaient peu, s’étonnaient selon les jours de l’ardeur du soleil, du courant d’air qui glissait sur la surface lisse du canal, de la rareté des passants, parfois de la foule qui, le dimanche, martelait le pavé de ses pas assidus.

  C’était Marie-Odile qui s’exprimait surtout, posait des questions, faisait rebondir le dialogue. La jeune fille aurait aimé savoir ce qu’avait été la vie de Milien avant qu’elle ne le connût, l’histoire de son enfance, les raisons de sa présence à l’Orphelinat. Mais la jeune fille se heurtait à une sorte de douloureux silence qui confinait le plus souvent à la mutité. Et ce silence elle le respectait, à la façon d’un secret. Alors ils s’étonnaient de tout et de rien, du temps qui passe, de la mode, des faits divers, du spectacle de la Rue Amelot, des automobiles, de la course des Vingt quatre heures du Mans. Milien ne semblait s’intéresser qu’au divertissement, à la surface des choses, aux faits anodins d’une actualité récente. Il se passionnait pour la mise au point de la première horloge parlante, le record de vitesse de la Blue Bird sur la plage de Daytona, la propagation des ondes radio. Redescendant le canal en direction de la Rotonde de la Villette, ils restaient longtemps à observer la manœuvre du pont levant de Crimée et Milien ne se lassait jamais de regarder l’ascension du lourd tablier de métal hissé par des câbles, la rotation des immenses poulies, le jeu simultané des pignons et des crémaillères, un peu comme un enfant ébloui l’eût fait devant les aiguillages, barrières et signaux d’une voie ferrée miniature. Milien lui-même semblait être une « miniature » du genre humain que le réel n’atteindrait jamais.

  Plus qu’une rencontre d’amour, la relation de Marie-Odile et de l’orphelin des Blancs Manteaux était teintée d’amitié et de respect mutuels. Marie-Odile, pour son compte, ne demandait guère plus à Milien que ce lien d’affection. Pour l’enfant qu’il était resté, Marie-Odile devait devenir, au fil des jours, la mère qu’il n’avait jamais connue.

 

 

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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 14:57

 

(Petite invitation

à la féérie.)

 

 

La Passerelle Mathusine

 

 

  Depuis des siècles qu’il vivait à Géna, tout en haut de sa falaise, Mathusalem n’avait jamais tenté de découvrir le monde au-delà des limites de son rocher. Somme toute, sa vie de poulpe-troglodyte convenait à une complexion qu’une douce léthargie habillait des contours d’une antique sagesse. Son horizon, quoique limité et banal, suffisait à son bonheur. Au dessous de son antre, bouquets de saules, grappes de lilas, glycines et toute une théorie de modestes demeures en bois aux marquises ouvragées, maisonnettes de briques, castelets de pierre chapeautés d’ardoise où brillait la lumière.

  Dès que l’aube, de ses doigts de rosée, touchait son doux abri, Mathusalem dépliait lentement ses tentacules, les laissait couler, longues lianes liquides, au flanc de la colline, sans que nul ne s’en aperçût. Il n’était pas rare que dans l’eau opaque du Canal qui flânait tout en bas, il découvrît quelques krills, crabes et autres coquillages qui pourvoyaient à son ordinaire. Ainsi passaient les jours, occupés à de longues digestions que, parfois, venaient distraire des méditations pareilles à des abîmes.

  Doté d’un naturel curieux bien qu’un rien flegmatique, Mathusalem se demandait parfois de quelle nature était ce monde qu’un perpétuel rideau de brume occultait à ses yeux. En effet, au-delà du Canal qu’il réservait à sa sustentation, se laissaient apercevoir deux rangées de doubles voies sur lesquelles glissaient des trains, machines haut le pied, draisines, dans un bruit continuel de va-et-vient semblable au grondement qui précède l’orage. Une sorte de pont léger, imitant les fantaisies de dentelles de l’ingénieuxEiffel, enjambait les voies pour se perdre dans des voiles diaphanes tissés de brouillard que même le souffle du vent ne parvenait à dissiper.

  Certes cette mince cloison était une limite à la connaissance que supposait sa sagesse, fait dont cependant Mathusalem ne semblait guère s’émouvoir. Cette situation aurait pu durer une éternité si, un jour où il sommeillait, il n’avait perçu, du fond de sa rêverie aquatique, un soupir semblable à celui d’une Sirène, long, flûté, genre de plainte ou peut être de complainte. Dépliant la forêt de ses tentacules, s’agrippant de ses ventouses au relief deviné plutôt que connu, il se laissa glisser dans une manière d’ondoiement qui n’était pas sans rappeler l’élégance du boa, jusqu’à la rive herbeuse du Canal que peuplaient les fleurs blanches des nénuphars en une sorte de lisière virginale.

  Faisant sa taille aussi mince qu’il le pouvait, il s’engagea sur la Passerellede fer qui tressaillit sous les ondes multiples de sa reptation. Il franchit le voile blanc et se retrouva soudain de l’autre côté du monde, comme s’il avait traversé un facétieux rideau de scène. Ici régnait une lumière irréelle venue de quelque aurore boréale. Les bruits étaient feutrés, enclos dans des bouches muettes. L’air caressait de ses palmes soyeuses, la brume enserrait de ses bras parfumés d’iode et de varech.

  Tout près d’un rocher luisant comme l’étoile, deux Chevaux de mer buvaient du sirop d’orgeat dans des cannes de verre, leur crinière aiguisée de reflets de lune. Plus loin, émergeant à peine d’un monticule de sable, des Poissons-caméléons, livrées d’émeraude, bouches d’azur, jouaient à chat perché. Plus loin encore, quelques Requins-marteaux s’essayaient au croquet sous des ponts de fucus; des Diables de mer aux ailes immenses glissaient sur des toboggans d’eau claire; des Baleines-polichinelles jouaient longuement de la viole et Mathusalem, tout à la contemplation de cet univers baroque, s’assit sur un rocher en forme de mousse.

  Une actinie y déployait ses filaments colorés, à moins que ce ne fût un hérisson de mer ou simplement un oursin à la parure modeste. En fait d’échinidé il s’agissait d’une oursine, jeune et délicate, qui rosit à l’idée d’être par Mathusalem courtisée. C’était un peu comme si le Temps lui-même avait consenti à suspendre un instant sa course pour la regarder, elle, cette mortelle à la chair friable comme la cendre. Mathusalem, ému à son tour, par tant de jeunesse et de candide beauté ouvrit ses bras à la Muse marine. Flèches de Cupidon, quelques piquants dans sa peau se plantèrent, alors que le cœur corail d’Oursine palpitait d’un bonheur pareil aux lagons lissés par le Kuro-Shivo.

  Les noces, pour être marines, n’en furent pas moins placées sous le signe du ciel et de l’éternité. Afin de choisir demeure, on mit dans une porcelaine-thé quelques brins d’algues que l’innocente main d’Oursine s’empressa de tirer. La cachette des Amants ne serait ni terrestre ni océane mais l’enfant des deux. Du nid qu’ils tressèrent sur la Passerelle, à l’exacte limite de la brume, naquit une ondine à la grande sagesse, à la parfaite beauté. Ils lui donnèrent le nom de Mathusine, de même qu’au pont de fer qui les avait unis.

  Depuis ce temps bien des années ont passé et il ne reste plus que des traces d’écume sur l’oublieuse mémoire des hommes.

  Voyageur, si d’aventure tu traverses les brumes de Géna, essaie d’en percer les limbes mystérieux. Sur d’équivoques quais de gare, en partance pour Cythère, sans doute surprendras-tu une cohorte d’oursins, quelques étoiles de mer, des poulpes vénérables aux savants tentacules, mais peut être ne seront-ils que le fruit de tes rêves, quelque réminiscence venues du plus loin de l’enfance…

 

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