"Dessine-moi un mouton !"
Source : Y'a quoi dans ma tête ?
Elle s'appelle Lisette, mais tout le monde l'appelle "Myosotis". Pour la couleur de ses robes, je crois, ou bien parce que, souvent, elle rêve au ciel. Un jour, donc, que Myosotis s'occupait à ranger la petite chambre sous la mansarde, quelque chose se passa que je vais vous conter. Myosotis aimait la musique, les berceuses surtout, et un jour elle écoutait ses romances distraitement, époussetant ici une plume, là un petit nuage de lumière. L'air printanier faisait ses boucles sans se soucier de la mansarde et les papillons voltigeaient, têtes en bas, pieds dans l'azur, leurs trompes enroulées comme celles des éléphants. La musique de Myosotis folâtrait un peu partout et, parfois, s'enroulait dans le calice des glycines. Mais personne, alentour, ne se souciait ni des culbutes des papillons, ni des notes cristallines, ni du plumeau de Myosotis.
Puis, soudain, parmi les facéties du tumulte aérien, la Jeune Fée, car c'était d'une Fée dont il s'agissait, entendit comme un minuscule glougloutement qui serait venu d'on ne sait où. Cela ressemblait, soit à un bêlement, soit à une complainte et Myosotis n'y accorda pas plus d'attention qu'à l'air embaumé qui faisait ses menus pas de deux. Malgré tout, elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre une petite voix qui semblait venir d'au-delà de l'horizon :
"Dé..ine.. oi … eu … ou…ton !"
Myosotis se demanda si elle avait bien entendu et, à tout hasard, en direction de la mansarde :
"Que dis-tu ? Je n'ai pas bien compris !"
"Dé..ine.. oi … eu … ou…ton !", reprit la petite voix, comme intimidée.
Myosotis se mit en quête de la voix. Elle finirait bien par trouver. Elle déplaça quelques vases de porcelaines, des buées de mouchoirs brodés, des papiers qui sentaient, précisément, le myosotis. Alors qu'elle soulevait une pile de livres :
"Dé..ine.. oi … eu … ou…ton !" reprit la voix, plus fortement. On y sentait de la colère.
La Fée commençait à perdre patience, lorsque, parmi les livres, se détacha le merveilleux ouvrage du " Petit Prince" qui chuta sur le parquet. Le vent fit s'ouvrir quelques pages et, pour incroyable que ce fût, le Petit Prince en personne déboula dans la mansarde comme s'il y avait vécu de toute éternité. Visiblement, il y était chez lui. Loin de s'en offusquer, Myosotis décida d'accorder l'asile à son Protégé et, s'approchant de lui :
"Pourrais-tu, s'il-te-plaît, répéter ?"
"Bien sûr, dit le Petit Prince, dessine-moi un mouton !"
"A la bonne heure, répondit Myosotis. Cette fois je comprends, mais ceci ne te dispense pas d'être poli !".
Le Petit Prince, assis sur un sofa, ne sembla point s'offusquer de la remarque et, visiblement intéressé, regardait Myosotis tracer d'une main peu habile ses premières esquisses.
"Mais, ce n'est pas un mouton que tu as dessiné là !"
"Si, répondit Myosotis, mais je dois avouer, je ne suis pas très douée pour le dessin !"
"C'est le moins qu'on puisse dire", reprit Le Petit Prince d'une voix peu indulgente.
Pour autant, Myosotis ne se laissait pas troubler et, bientôt, les murs de la mansarde furent couverts de dessins joliment griffonnés. Cependant les papillons papillonnaient toujours, les myosotis sentaient bon, l'eau de la rivière cascadait avec un bruit joyeux. Tout était disposé à la joie et à l'harmonie, sauf le Petit Prince qui semblait bouder et affectait une mine contrariée.
"Ce n'est pas un mouton, il n'a que deux pattes !"
"Oui, c'est un mouton à deux pattes, comme toi !"
Le Petit Prince semblait ne guère apprécier l'humour de son Hôte et menaçait de rejoindre les pages imprimées de son livre. Or, Myosotis, pour ne pas le connaître était tout émue à la simple idée de le voir disparaître.
"Viens donc ici et ne fais pas la tête, tu vas voir, c'est bien un mouton et regarde donc comme il est beau !"
Petit Prince grimpa sur les genoux de Myosotis et se pencha sur les images qu'elle tenait. Il semblait s'être radouci et paraissait disposé à écouter.
"Tu vois, commença Myosotis, ici, c'est la tête du mouton, on voit bien ses boucles frisées, puis ses yeux doux et rieurs, puis ses…"
"Ne te fatigue donc pas, coupa Petit Prince. C'est un jeune homme que tu as dessiné, pas un mouton !"
"Mais, je t'avais bien dit, je ne sais pas dessiner les moutons ! Alors…"
"Eh bien tu n'avais qu'à ne rien dessiner !"
"Mais, tu aurais été tellement contrarié ! J'ai dessiné un peu au hasard, en te regardant, et voilà ce que cela a donné."
"Je suis plus beau que ça, en vérité. Tu aurais pu t'appliquer, tout de même !"
Tout en disant cela, le Petit Prince s'était tellement rapproché de Myosotis, qu'ils faisaient, tous les deux, comme une grosse boule de laine avec plein d'écume tout autour. Alors, voyant que le Prince était revenu à de meilleurs sentiments, Myosotis entreprit de lui conter, par le détail, un dessin encore tout odorant du fusain qui l'avait noirci.
"Mais, Petit Prince, tu es beau. D'ailleurs prends donc la peine de te regarder. Vois-tu, ici c'est ta tête avec plein de boucles de la couleur de la châtaigne. Et le front si clair, on dirait l'eau de la source. Et les pommettes comme deux parenthèses pour encadrer le sourire. Et les yeux, si pétillants, avec plein d'étincelles ! Et le menton pareil à une colline avec la lumière qui brille dessus. Et, le reste, Petit Prince, je n'en parle pas. Ce ne serait pas convenable. Mais c'est pareil et on se croirait parmi les étoiles !"
Petit Prince n'avait pas bougé et semblait tout occupé à rêver. Il paraissait voguer quelque part dans l'espace, peut-être du côté de son astéroïde au nom mystérieux et un vague sourire ouvrait son visage sous la forme d'une amande et les lèvres, doucement, articulaient des mots à la consistance de brume :
" I.. ne…oi… eu…a ..our…, i te Plaît !"
"Mais, Euti … Rince .. j'ai pas bien compris", reprit Myosotis en le taquinant.
"Dessine-moi un amour", articula méticuleusement le petit personnage de l'astéroïde B 612.
Alors, Myosotis prit une grande feuille de papier, l'épingla sur le mur de la mansarde et, à l'aide du fusain, y traça deux portraits qu'un cœur entourait. Dans le cœur, alors que la rivière faisait toujours son chant d'eau vive, que les papillons musardaient sous la soupente, que la lumière tissait ses dentelles, deux amoureux enlacés pour l'éternité, le Petit Prince et Myosotis, semblaient en chemin pour une lointaine étoile. Le monde continuait à tourner, les oiseaux gazouillaient dans les charmilles, les nuages tressaient leurs fils de soie.
On dit que les Amoureux élurent domicile, loin, dans une contrée qu'on ne peut même pas imaginer, là où les moutons ont deux pattes, des cheveux bouclés, des fronts couleur d'azur. Et, comme dans tous les contes qui se terminent bien, ils eurent beaucoup d'enfants, de moutons à deux pattes, je veux dire, de moutons qui parlent, comme vous et moi, le beau langage de l'Amour.
Mais, j'ai oublié de vous dire, le Petit Prince s'appelle Alexis. Il est beau comme un nuage. C'est sans doute pour cela que Myosotis l'a emmené loin, là où seulement les rêves existent. Là où l'amour est roi, où l'amour est reine. Car, dans ce mystérieux pays, l'amour se conjugue aussi bien au masculin qu'au féminin ! Et l'on dit même que les moutons y content des histoires à dormir debout. Sur deux pattes, évidemment !
Source : Y'a quoi dans ma tête ?