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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:36
SILENZIA

             Œuvre (détail) : André Maynet

 

*

« Pour celui qui est très solitaire,

le bruit est déjà une consolation ».

 

« Œuvres posthumes » - Friedrich Nietzsche.

 

***

 

    Silenzia était son nom. Son nom de plénitude et de sérénité. Ce qu’aimait Silenzia, s’enfermer dans sa chambre et se pelotonner sur le moindre bruit qui se manifestait. Les bruits et elle c’était comme la chair et l’ongle, la brume et le lac, l’automne et la feuille rouillée. En réalité, il y avait une telle osmose que le corps de Silenzia se donnait à entendre tel le coffre du clavecin, les cordes de la harpe, la flute traversière où coulait toute l’harmonie du monde. L’on passait à côté d’elle et l’on entendait l’air triste de la fugue, la plainte de l’adagio ou bien les notes discrètes d’un luth baroque. Et nul ne s’interrogeait à ce sujet. S’étonne-t-on de la fuite du vent sur la courbe de la colline, du jeu insouciant de l’enfant, des cabrioles gracieuses du papillon dans l’air qui vibre de clarté ? Non, tout ceci est si naturel, aérien, tissé de juste mesure. L’on ne s’inquiète jamais que des choses qui font leurs aspérités et déchirent la toile lisse du réel.

   Jamais personne ne s’immisçait dans la solitude de Silenzia. Jamais personne ne la distrayait dans l’écoute des sons qui la traversaient et la portaient au plein de son être. Il y avait une telle concordance, une telle effusion, un jeu si subtil de vases communicants. Silenzia ne s’éloignait de son corps que dans la proximité car les bruits l’habitaient de l’intérieur et ceux du dehors étaient des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie dans l’air exténué de beauté. Sa beauté à elle était tout intérieure, pareille à la chair couleur de corail qui dormait dans la conque d’une nacre et ne souhaitait que ceci, être disponible au flottement infini des choses.

   Mais, ici, il faut dire la vérité de Silenzia en son phénomène le plus approché. Qu’elle ressemble aux murmures discrets qui animent sa chair, nul ne pourra en douter un seul instant. Ainsi le cuivre de ses cheveux est-il l’écho des notes claires qui se logent dans l’écrin discret de sa tête. Ainsi le teint vide de son visage ressemble-t-il à l’empreinte de pas sur un sol semé de givre. Ainsi le rose qui poudre ses joues est-il semblable à la chute des fleurs de cerisiers au Pays du Soleil-Levant. Ainsi la prunelle verte de ses yeux est-elle le souci émeraude qui susurre près des mares d’eau. Ainsi le pli de ses deux lèvres reflète-t-il la douleur améthyste qui, parfois, se laisse entendre lorsque les jours chutent, que la lumière baisse, que l’hiver s’annonce avec son étole de neige, ses glaçons suspendus aux rameaux. 

   Parfois, Silenzia, à l’affût du moindre son qui pourrait surgir au sein de sa retraite, se confie-t-elle au seul battement d’un métronome. Celui-ci, en son rythme alterné, lui dit-il le bourdonnement du jour, le chuchotement de la nuit ; le crépitement de la joie, le gémissement de l’affliction ; le babillement des heures claires, la plainte des heures tristes ; la mélodie de la beauté, le feulement de la laideur. Parfois, Silenzia laisse-t-elle s’échapper d’elle, aux alentours immédiats de son corps fluet, le babil à peine affirmé du vide, le pépiement léger du rien, le ramage impalpable du néant. Oui, ceci paraît tellement inconcevable, pour Silenzia rien n’existe hors de Silenzia. Rien n’existe que ce langage intérieur qui la parcourt à la manière dont un clair ruisseau se dissimule aux yeux à l’aune de son parcours sous les ramures des grands saules. Quelque fois le tintement de quelques gouttes mais que l’eau reprend en son sein tel le bien le plus précieux.

 Vous, qui lisez et vous questionnez nécessairement sur le sens du monde, le sens des choses, votre sens intime, faites donc l’expérience d’une plongée au sein même du site de votre chair. Cherchez à y percevoir le bruit rouge du sang, cette artère de vie ; le bruit bleu de la respiration, cette longue liane qui vous relie au rivage du ciel ; le bruit blanc des os, il est l’ossuaire définitif au gré duquel vous tenez debout et affirmez l’indéfectible levée de la condition humaine au-dessus des herbes de la savane originelle. Oui, nous sommes peuplés de bruits dont nous ne percevons plus exactement la signification. Provisoirement il faut se dépouiller de son intellect, ôter toute tentative de nommer les perceptions, plonger en apnée dans le derme vif des sensations et mener une vie instinctive, une vie d’amibe seulement préoccupée de ses propres mouvements, de son unique métabolisme. Déserter, en quelque sorte, la posture verticale et adopter celle horizontale, de la joue contre le sol, cette attitude des anciens Indiens qui auscultaient la terre pour en sentir l’intense énergie, pour assimiler quelques bribes de sa puissance, profiter de l’oblativité du sol qui nous attend comme l’un de ses multiples enfants.

   Le mot de Nietzsche qui dit le bruit, la consolation de la solitude qu’il réalise est un mot non seulement de bon sens mais d’expérience profonde de ce qui vient à la rencontre de celui, celle qui n’existent qu’à demeurer enclos dans leur être. Peut-être, alors, est-ce simplement le bruit de soi que l’on perçoit, qui serait le début du bruit du monde ? Tout bruit, en soi, est ébauche de parole, pour cette raison il entame la glace de la solitude qu’il métamorphose en esquisse de relation. Même l’autiste en son abyssal dénuement perçoit au moins une once d’altérité. Les mots qu’il répète en écholalie, ce langage cybernétique qui paraît totalement dénué de sens est, forcément, humainement, éprouvé comme une amorce d’un lien avec le l’univers hostile qui s’annonce à l’horizon. Nul ne peut endurer le silence total sauf au risque de la folie. Ecoutons nos propres bruits, écoutons ceux du monde. Ils se reflètent et disent, selon une multitude d’échos, notre présence, ici et maintenant, dont nous ne serons jamais assurés qu’à être des émetteurs de langage. Silenzia, confions-lui les mots que nous destinons à sa reconnaissance. Seule cette dernière autorisera la nôtre. C’est de cette gratitude polyphonique que naît cette inaltérable essence dont nous tissons l’autre, dont l’autre nous tisse en sa plus exacte manifestation. Bruits contre bruits.

  

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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 09:47
Une barque à la dérive

                          Delta de L’Ebre

                   Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Ceci nous le savions depuis le bourgeon de notre naissance. Mais nous faisions semblant de croire, pour ce qui le concerne, à une possible éternité. Fallait-il que nous fussions naïfs ou bien saisis d’un vif idéalisme ! Toute chose meurt qui, un jour, est née. Regarde donc la plante, te disais-je, sommes-nous si différents d’elle ? Elle croît, fait pousser la sève dans sa tunique verte, lance au loin ses rameaux et ses tiges, se couronne de pétales où reposent les étamines, où brille le pollen de la vie. Puis la chute est là qui reconduit tout au néant. Nous tenions un identique discours et pourtant nous étions deux êtres séparés que le hasard avait réunis afin que quelque chose soit dit d’une rencontre, d’une pullulation des sentiments, de la rougeur d’une braise, des cendres qui suivraient dont nous soupesions toute la gravité.

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. En ce printemps qui se cherchait et ne savait guère les contours de son être - le ciel était d’ardoise, les collines, au loin, mouraient dans leur étole d’ombre -, nous errions à même nos âmes sans bien savoir le terme de notre cheminement. Avions-nous, au moins, un but à atteindre, une œuvre à réaliser en commun qui eût constitué une seule et unique nervure ? Je savais, en mon fond, la solitude des anges et l’étrange « présence » d’un « deus absconditus ». Nietzsche n’avait-il décrété la mort de Dieu ? Ainsi toute force s’épuisait et son déclin ouvrait grandes les portes du nihilisme. Pouvions-nous, nous-mêmes, survivre à cette aporie ? L’idée de Dieu est si grande et nous sommes d’illisibles et d’illusoires images. Tu  t’étonnais de ces mots, pesant comme du plomb, dans la bouche d’un agnostique. Mais, en ces temps de lourde incroyance, pouvait-on encore espérer quelque chose qui fût autre que la corde vibrante du désespoir ? Tout fuyait à l’infini dans de si longs corridors, on n’en percevait que les ténébreuses enfilades et la peur mugissait à tous les carrefours.

   Nous marchions le long de ce delta de l’Ebre, en longions les touffes de roseaux que battait le vent venu de la mer. Entre nous, parfois, une « intermittence du cœur », une brève réminiscence proustienne, la perle d’une confidence puis le bruit continu des oiseaux disséminés au ras de l’eau, les cris aigus de l’aigrette, la fuite rapide du martin-pêcheur, sa tache d’émeraude dans le ciel pâle cerné de gris. Qu’y avait-il d’autre à faire que de marcher le long de nos vies respectives, de tâcher d’en deviner la perspective de soie, parfois une beauté surgissant face aux yeux, parfois le dais d’une tristesse, une nuée à l’horizon dans laquelle nous lisions l’écartèlement de nos destins, la perte du jour dans la nuit qui venait ?

   Là, parmi l’eau plombée du delta, là sous le ciel qui souffrait de n’avoir nulle attache, - il filait si vite vers l’horizon -, là au creux de nos existences qui se divisaient tels les affluents qui ne savaient le lieu de leur perte, tu m’as donné un dernier baiser. Il ressemblait étrangement à ceux des jeunes amants sur le quai d’une gare qu’un train rapide, bientôt, placera à des distances insoutenables, le cœur n’est illimité qui peut s’accroître indéfiniment. Toujours le possible surgissement d’une trahison. Toujours le possible d’une étreinte nouvelle, différente, qui effacera les anciennes, les relèguera dans un coin inaperçu de la mémoire. L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Nous en éprouvions la légère ivresse dont le crépuscule paraissait être l’ordonnateur. Ta silhouette fuyait déjà loin de toi-même si ton corps se donnait comme cette belle statuaire antique qui brillait tout contre le miroir de l’eau. Demain arriverait avec son lot de brumes. Le printemps, soudain, ressemblerait à un automne. Les feuilles joncheraient le sol qu’il faudrait pousser du bout du pied. En aurions-nos la force ? Les gestes, parfois, sont si lourds à accomplir !

 

 

 

 

 

 

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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 17:48
Petit Prince et la Beauté

" Ici, tout s'arrête et tout recommence "

 

« Grande marée, la semaine dernière

flux et reflux

la mer a disparu

flux et reflux

c'est l'étal, le vent s'est tu

flux et reflux

ici, tout s'arrête et tout recommence... »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Comme chacun le sait, Petit Prince vivait sur une étrange planète nommée « l'astéroïde B 612 », laquelle planète n’était guère plus grande qu’une modeste maison.

   Comme chacun le sait, Petit Prince passait ses journées à ramoner la cheminée des volcans et à faire la guerre aux baobabs qui menaçaient de tout envahir.

   Comme chacun le sait, Petit Prince décida un jour de quitter sa planète et d’aller vers les étoiles en quête d’amis. Il découvrit la Terre, le serpent qui ne s’exprime que par énigmes, une fleur « à trois pétales ».

   Mais ce que nul ne sait, c’est le lieu de sa présence et la tâche qui lui était affectée afin que, Terrien devenu, rien ne lui parût plus naturel que le paysage qui l’accueillait comme l’un des siens.

   « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Voici la première parole que le nouveau venu entendit sur ce sol si étrange que nul, encore, ne semblait en avoir éprouvé la multiple dimension. Chacun pensera, sans doute à bon droit, qu’un étranger venu de si loin ne connaît rien à la beauté, pas plus qu’il n’est familier des choses de l’art ou bien des aventures du bon goût. Eh bien, que les chicaneurs retiennent leur langue aussi bien que leur pensée, quand on est Petit Prince, venu de si loin, on possède un savoir qui dépasse de plusieurs coudées le peuple des novices et l’on ne rêve que de choses simples mais belles.

    « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». La voix venait de loin, mystérieuse, un peu tremblante car la Beauté est si impressionnante que, toujours, elle oblige ceux qui la veulent voir à ciller des yeux, sa lumière est si brillante.

   Dans son sac de voyage Petit Prince avait pris soin d’emmener quelques pierres de chez lui, deux ou trois brins d’écorce de baobabs mais aussi des pinceaux et de la couleur car il aimait peindre ce qu’il voyait de manière à en conserver le souvenir. Après avoir entendu l’étonnante demande de nouveau réitérée, Petit Prince fit accomplir à ses yeux un cercle parfait dans lequel ne s’inscrivirent qu’un genre de plaine basse et une eau qui filait à l’horizon. Ceci, pour ne pas le contrarier, ne le satisfaisait qu’à demi et c’est alors qu’il se mit en devoir de dresser la beauté telle qu’il l’envisageait, c'est-à-dire le bien le plus précieux qui se pût concevoir.

   Le ciel, tout d’abord, il le représenta tel un voile léger, dans des teintes de bleu qui allaient du denim à l’électrique, dans une manière de vibration que seules peuvent avoir les choses irréelles. Juste au-dessous il posa une touche de glacis, un jaune rosé proche du safran (cela évoquait la cheminée des volcans lorsqu’elle s’éteignait), puis, prenant un brin de recul, se décida pour faire de la ligne d’horizon ce ton plus soutenu qui disait le sérieux des préoccupations de la Terre. Il aimait par-dessus tout cette bande nette, ce genre d’application muette de la couleur qui évoquait le silence de ces lieux déserts.

   Puis, trempant sa brosse dans l’eau du ciel qu’il venait de peindre, la chargeant de pigments marron à la belle couleur d’argile cuite au feu, il traça des aires foncées que traversaient des nuances plus claires, plus lumineuses (elles ressemblaient à l’atmosphère qui tournait autour de son astéroïde), c’étaient des genres de minces lacs ou bien d’étendues de lagune où la clarté de l’espace imprimait son chemin lumineux (il se dit que la Terre était aussi belle que les troncs de ses baobabs), puis, au bas de son tableau, il appliqua une couche épaisse de terre de Sienne qu’animaient des empâtements plus légers et termina enfin par une plaine bleue qui imitait celle, immensément étendue, du ciel (il pensa à ses observations de l’éther au-dessus de B 612 à l’aide de la longue vue qui, jamais, ne le quittait).

   Satisfait de son œuvre, sans pour autant en tirer quelque vanité, il se plaisait à découvrir ce coin de mer qui jouait avec les bancs de sable et de gravier. Chez lui, c’était si étroit que ne pouvaient nullement se loger un océan avec ses côtes, ses marées, les allées et venues des belles vagues aux crêtes frangées d’écume. Aussi rêvait-il depuis longtemps à ce que, en cet instant précis, il découvrait avec bonheur, cette étendue sans fin de l’aire maritime, les bancs de sable qui bougeaient continuellement, pareils à des squales joyeux qui auraient trouvé le jeu idéal les assurant de leur félicité.

   « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Cette phrase revenait avec l’insistance d’une ritournelle et il ne savait toujours pas qui la prononçait ainsi sur un ton qui, loin d’être autoritaire, se donnait avec calme, ourlé d’une persuasion qui le rendait plaisant. On aurait dit la grâce d’une comptine pour enfants qu’auraient entonnée, tour à tour, le ciel, l’eau, la terre et le battement incessant des vagues. Petit Prince s’assit tout au bord de l’eau. De minces ondes léchaient la plante de ses pieds et il frissonnait de plaisir. Oui, là-bas, chez lui, c’était plus sec, plus minéral, mais ceci ne le dérangeait nullement car il aimait toutes sortes de pierres et de métaux. C’était vraiment une expérience nouvelle qu’il faisait ici et il en sentait l’insigne faveur jusque dans les plis de sa chair. Puis, gagné par une douce somnolence, il s’endormit alors que l’eau commençait à gagner la terre ferme. Il se réveilla soudain et se mit à gambader joyeusement parmi les éclaboussures et les jaillissements primesautiers des gouttelettes. C’étai bien d’être là avec le luxe du silence et l’immensité de l’espace tout autour !

  « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Il entendait cette petite antienne qui voltigeait autour de sa tête tel un essaim d’abeilles. Ce qu’il ne pouvait savoir, c’est qu’il s’agissait de la voix de sa conscience. Toujours la beauté nous concerne mais nous n’en ressentons, le plus souvent, qu’un vague mouvement interne. Cependant elle habite tout homme comme la lumière habite le ciel, tout comme Petit Prince habite la forêt de nos têtes depuis la nuit des temps. Beauté est immortelle. Beauté est éternité. Petit Prince en est l’un des dispensateurs. Remercions-le d’avoir fait un si long voyage !

 

 

 

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 20:17
« Jeanne au pain sec »

                     « Sortie de prison »

 

                   Œuvre : André Maynet

 

***

 

« Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;

Je ne me ferai plus griffer par le minet. »

 

« L’art d’être grand-père »

Victor Hugo

 

**

 

   Pour seul péché, Jeanne n’avait que sa nudité, sa naïveté et, pour tout dire, une franchise à toute épreuve.

 

Vraie, elle l’était bien au-delà d’une commune mesure

Vraie, elle l’était jusqu’à se dépouiller de toute vêture

Vraie, elle vivait sa vie auprès de la nature

  

   Mais c’est ainsi, les Fâcheux, les Thuriféraires et les Dévots ont tôt fait de vouer aux gémonies tous ceux qui, déviants, n’empruntent les mêmes sentiers qu’eux. Jeanne avait l’âme chevillée au corps, l’esprit arrimé à l’ouverture et sa conduite, en toute occasion, montrait la vertu d’une belle équanimité. Jugée par les Vilains, elle n’en poursuivait pas moins son entreprise, cueillir un frais myosotis ou bien un bouton de rose, dans le plus simple appareil qui se pût imaginer. Aux rues bruyantes des villes elle préférait volontiers l’ombrage d’un frais ruisseau, un chemin de campagne, le rebord d’une fontaine où se laissait entendre la chanson de l’eau. Il n’était nullement rare qu’un oiseau ami - geai des jardins ou bien pic-vert -, vînt se poser sur son épaule, pensant, peut-être, qu’elle était une statue destinée à servir de perchoir. Alors, combien de ses cruels Détracteurs se fussent attendris - du moins le supputât-on ! -, de voir un tableau si touchant.

 

L’oiseau en sa confiance

La jeune Vie en son innocence

 

   Mais, pour leur plus grand malheur, ou peut-être simplement leur confort douillet, les Trublions possédaient des yeux que la cataracte voilait, si bien que plutôt que de voir la beauté, ils n’en percevaient que l’envers. Ce faisant, leur libre-arbitre, entaché d’illucidité, les conduisait à ne considérer que leur propre personne, au titre de quoi l’enflure de leur ego n’avait d’égale que l’attitude des orgueilleux et des sots à se croire uniques, inclination dont on sait qu’elle est leur vice le plus commun. Cependant Jeanne n’avait cure de ces jugements qui, en réalité, n’étaient que le signe d’une insuffisance et d’une limitation de leur pensée. Elle se livrait à ses jeux favoris, cueillir une grappe d’air, suivre la course du ruisseau telle la libellule, saisir un rayon de soleil, enduire son corps d’un miel d’automne ou bien d’un vert printanier.

   Tout ceci, elle aurait pu en poursuivre la quête sans être inquiétée plus avant, si un Béotien, un jour, trouvant ses activités proches d’un acte de sorcellerie, ne s’était ingénié à attirer la Malheureuse dans un piège dont les mailles, inévitablement, conduisaient au sombre goulet d’une geôle. A dire vrai, la Belle Enfant ne s’étonna guère d’être ainsi traitée, le comportement de ses Commensaux, malgré sa candeur naturelle, lui était apparu souvent brodé des intentions les plus viles. Donc, des jours et des nuits durant, elle s’accommoda de ses privations, grignotant quelque croûte de pain sec, buvant à petites gorgées une eau saumâtre. Jamais elle ne voyait ses Cerbères, ses maigres provendes lui étaient livrées au travers d’un guichet, lequel se refermait avec un bruit sec dès la livraison effectuée. Seulement, ce que ne savaient nullement ses Oppresseurs, c’est qu’une âme droite, bien inspirée, a tôt fait de changer le plomb en or et, bientôt, ce qui était le plus sordide, les murs sales et étroits, la noirceur ambiante, l’aspect sinistre des lieux, tout  se métamorphosa en un lieu doué des plus beaux raffinements.

   Se moquant de ses Inquisiteurs épisodiques, les prenant pour ce qu’ils étaient, des Censeurs à la morale étroite, Jeanne au plus haut de sa poésie, se hissa sur le rebord d’une cloison en tout point semblable à une blanche falaise, dans la posture abandonnée mais nullement provocatrice d’une Jeune Fille aux mœurs pures, aux désirs apaisés, aux intentions les plus pacifiques.

 

Vis-à-vis de ses Contempteurs

Elle n’éprouvait ni rancune

Ni sentiment de vengeance

C’eût été leur faire trop d’honneur

De leur offrir telle lacune

Pareille à une intempérance

 

   On ne déteste jamais que ceux que l’on a trop aimés, ainsi ne pouvait-elle éprouver à leur égard nulle compassion. Son nouveau cadre de vie, tout à son image, se dévoilait sous la manière d’une teinte uniforme, telle celle que l’on aperçoit au travers des murs de papier huilé des maisons de thé. Sa tête était logée dans l’ovale d’un fichu blanc. On eût dit la figure d’une première communiante, sauf qu’elle ne partageait aucun dogme avec quelque religion ou secte que ce fût. En quelque sorte elle était, elle-même, sa propre source d’inspiration et les autres et le monde ne se donnaient que dans un genre de nébuleuse semblable aux anneaux de poussière et de glace qui entourent les planètes. Jeanne était une parenthèse de l’espace et du temps, un pur phénomène qui dépassait l’entendement, un génie issu de la cornue d’un savant fou. Cependant elle n’avait nullement l’esprit du Malin, pas plus que le sourire séraphique de l’ange. Elle était humaine plus qu’humaine au titre de ses multiples vertus. Elle était humaine moins qu’humaine en raison de son retrait du monde et de ses habituelles affèteries. Hors de la multitude des Curieux et des Vindicatifs, elle n’était occupée que de vivre en harmonie avec le cadre qu’elle avait créé à la seule hauteur de son imaginaire. Car, au rebours de ses Détracteurs, ses facultés étaient grandes qui faisaient du réel le plus ordinaire, l’espace d’une entière félicité.

 

N’avait nul besoin de se sustenter

Un nuage d’air suffisait à assurer sa satiété

N’avait nul besoin d’être regardée

 

   Le sentiment de sa conscience intime la comblait au plus haut point. L’effacement de ses aréoles, la modestie de son sexe, qu’une main chaste dissimulait, disaient son peu d’attrait pour la chose d’Eros. Ses jambes sagement croisées signaient le retrait, la modestie, l’accueil du simple et de l’à peine proféré. Elle était une sorte de Fée du silence et de l’accord, si bien que rien ne troublait l’harmonie dont elle était, tout à la fois, le centre et la périphérie. Cependant, que nul n’aille en déduire que Jeanne tutoyait quelque figure céleste de Sainte ou bien de Vierge annonciatrice des Temps Nouveaux. Elle n’avait nulle vocation de Prophète, nulle intention de faire bouger quoi que ce fût dans l’ordonnancement des choses.

   Ce qu’elle demandait, la faveur qu’elle attendait de l’existence, être selon elle et n’avoir à référer à personne de qui elle était en son fond. Sa nudité, que certains Quinteux tenaient pour pure perversité, n’était que la face de sincérité qu’elle tendait  aux autres sans affectation ou calcul, simplement une naturalité au sens strict, l’émanation de la Nature dont elle était l’exacte donation. Les deux colonnes de style dorique - le plus simple des trois ordres grecs -, qui soutenaient un invisible plafond se donnaient tel le symbole du dépouillement, de même que cette flûte de vin de Champagne s’annonçait tel le breuvage des dieux. Et cette échelle dont elle dominait le dernier barreau, fallait-il faire preuve d’une cécité intellectuelle pour ne pas l’entendre comme un sommet atteint, une hiérarchie accomplie qui ne pouvait déboucher que dans l’orbe du Souverain Bien ou de l’octroi d’une grâce. Ses Censeurs, plutôt que de l’avoir recluse dans un lieu de perdition, avaient créé les conditions mêmes de sa propre assomption. Libre des autres, du monde, elle rayonnait, ici, au centre du calme et du silence, telle la Reine des abeilles au sein de la ruche où coule une merveilleuse clarté. Elle n’entendait ni ne voyait les scènes de la « Comédie Humaine ». Elle méditait longuement sur les stances du temps que les Pressés parcouraient en tous sens sans bien en percevoir la « douceur de soie ». Peut-être, n’y avait-il que ceci à découvrir, là dans le recueil d’une existence : « la douceur de Soi » ! Le reste, plausiblement, n’était-il qu’illusion !

 

 

 

 

 

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11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 15:50
Quel reflet de toi ?

      Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   Quelle était donc ta posture dans la venue du jour ? Dehors, déjà, l’air était chaud, promesse de brûlure et personne ne se hasarderait dans les rues avant qu’un peu de fraîcheur n’arrive aux abords de la nuit. La nuit aussi était une douleur, un passage à gué entre deux rives que la fureur habitait. Ces lames blanches dans le ciel, cette foudre qui habitait les nuages, ces nuages au teint de plomb, que ne se précipitaient-ils sur la terre afin de lui apporter ce repos auquel elle aspirait ? Cela durait depuis des jours, cela menaçait mais rien ne se produisait que cette étuve où chacun étouffait, cherchant un peu d’air auprès d’un ventilateur, d’une fenêtre ouverte sur un espoir vite déçu. Vraiment il n’y avait rien à espérer. Il suffisait de se calfeutrer, de faire de son corps le territoire le plus étroit, de se réfugier dans la pièce la plus obscure, peut-être une salle de bains et y demeurer jusqu’à l’infini du temps. Les choses, parfois, semblent n’avoir nulle autre fin que leur entêtement à persister dans l’absurde, à vaincre quiconque s’opposerait à leur soudaine splendeur, à leur rutilance, à leur toute puissance.

   De la maison que j’ai louée, à Port-Blanc, la vue est immense qui semble n’avoir nul horizon. Au premier plan, la masse claire des rochers, une arche de pierre qui plonge dans l’eau d’opale et d’écume. Au sommet d’une falaise, la ruine d’une bâtisse de granit découpe son étique silhouette. Quelques ilots au large qu’enveloppe une brume de chaleur. J’y viens dès l’aube, carnet de croquis à la main, traçant ici et là quelques lignes qu’ensuite j’emplis d’aquarelle légère, comme si ces touches à peine appuyées pouvaient atténuer cette impression de lassitude que procure l’ardeur solaire dès qu’elle déchaîne son envahissante houle. Invariablement, vers les dix heures, je range crayons et pinceaux et me hâte de regagner mon abri. Le jour durant, derrière les volets croisés, je tape à la machine les textes qui seront mes articles de rentrée au Journal. Parfois, à la limite de l’endormissement, je cède à un rapide somme, espérant un réveil plus lucide à sa suite. La nuit, à la faveur d’une mince fraîcheur, fenêtres grand ouvertes, sous l’œil complice de la Lune,  je termine  ce que le jour m’avait refusé. Il n’est pas rare que je gagne mon lit vers deux ou trois heures du matin. L’aube point qui me surprend au milieu de mes rêves.

   Le réveil, ce matin, est semblable à ce fin brouillard fiévreux - marque de cette haute saison -,  qui se voit renforcé par la présence de l’Océan. De fines gouttelettes en suspension qui talquent aussitôt le visage et y dessinent les minces ruisselets qui courent jusqu’à l’éperon du menton et font leurs gouttes étincelantes sur le sol de tomettes. Aujourd’hui je n’irai pas dessiner sur la falaise. Mon travail est en retard et la remise des textes à l’imprimerie est proche. Un petit déjeuner sur le bout du pouce. Juste une halte avant de me replonger dans l’écriture. Je prends mes jumelles et parcours la grande plaine liquide. Quelques voiles blanches au loin. Des promeneurs près de la ruine de granit. Ils édifient des manières de cairns qui regardent le ciel. De grands oiseaux gris décrivent des cercles au-dessus des falaises puis, soudain, obliquent vers l’intérieur des terres. Je les suis et en distingue les becs noirs, les rémiges tendues, le vol incisif, pareil à un coup de canif. Maintenant ils sont hors de portée et les deux cercles des jumelles sont vides de présence jusqu’à ce qu’ils se posent sur cette basse maison blanche que surmonte un toit d’ardoises. Les volets sont fermés à l’exception d’une pièce plus claire - une lumière y brille d’un vif éclat -, dont la fenêtre ouverte semble vouloir livrer quelque secret.

   Il me faut accommoder un instant, attendre que ma vision se règle, s’habitue à ce clair-obscur au sein duquel je te vois, Toi l’Etrangère, debout, appuyée au marbre d’une coiffeuse, entièrement dénudée, dans la pose alanguie d’une femme à sa toilette qui, sans doute, applique sur son visage les premières touches de maquillage. Vois-tu, cette image me fait étrangement penser au « Nu provençal » de Willy Ronis, cette ambiance si intime, cet abandon de la courbe du dos à tout regard inquisiteur, cette attitude si doucement disponible à être l’icône inoubliable dont je peuplerai le ciel de mes rêves. Sans doute ne te sais-tu pas observée, détaillée par une vue qui pénètre loin dans la meute ouverte de ta féminité. Du reste tu n’en sauras rien. Demain, j’aurai bouclé mes bagages, en route vers le ciel de schiste de Paris, occupé déjà à peaufiner mes articles que mes lecteurs liront bientôt.

   Alors, Toi la Survenue d’une longue nuit - celle de l’inconnaissance -, tu ne seras plus que cette vague couleur sur l’arête d’un prisme, peut-être un simple indigo, une améthyste dormant dans le feutre de son écrin. C’est pourquoi aujourd’hui, dans cet instant que je fais mien, je veux rassasier mes yeux, leur donner  à satiété cette nourriture rare que tu es. Ils sauront bien me dire la limite à ne pas dépasser, au-delà de laquelle je ne serais que le contemplateur d’une âme se livrant dans son plus total dénuement. Oui, laisse-moi encore ce genre de « permission de minuit, de midi ? » afin que, rendu à mon âme d’adolescent, je puisse rêver de ta féminité au-delà de la féminité, c'est-à-dire t’installer dans ce palais de cristal sur lequel tu règneras sans partage. Non, tu n’auras nulle concurrente. Pas même une Survenue de quelque gynécée d’Orient sur lequel quelque Prince exercerait son souverain désir.

   M’apercevrais-tu, dissimulé derrière le double foyer de mes jumelles, tu penserais avoir affaire à un Voyeur sans scrupule voulant dérober jusqu’à la plus infime parcelle de ta vie intime. Mais, je te l’assure, ma contemplation n’a rien à voir avec la pure curiosité ou bien l’intention licencieuse. Tu aurais été vêtue, je n’en aurais pas moins assuré mon tour de veille, en sauvegardant jalousement l’éternelle durée. Ceci, tu ne peux le savoir, je suis un incorrigible romantique qui lit sans discontinuer cette littérature d’un autre temps. Je m’évade dans les replis  de « Gaspard de la nuit » d’Aloysius Bertrand, je rêve avec Musset aux « Contes d’Espagne et d’Italie », je vole au rythme des songes de Gérard de Nerval, je vibre avec « Myrtho », « divine enchanteresse ». Alors le risque que tu cours n’est pas grand. Te retrouver dans l’un de ces poèmes que j’écris le soir, près de  l’Île Saint-Louis, face la Seine avec ses remous d’étain, ses longs trains de péniches, quelques promeneurs isolés à la pointe du Quai de Bourbon. Il me faut ma moisson d’images, ma collection de sensations. Sinon, comment pourrais-je sortir de moi, de cette geôle de l’ego qui, toujours, m’assigne à demeure ?, et je ne suis plus que Narcisse devant le désespoir de son propre reflet.

   Voilà le terme de mon intrusion. J’ai plié mes jumelles, prenant soin d’y loger cette saisie visuelle dont, peut-être, je bâtirai ma prochaine fiction. La plupart de mes lecteurs pensent que mes personnages sortent tout droit de ma tête. Mais il faudrait que cette dernière soit bien grande, bien fertile ! Le peuple de mes fantasmagories, dont maintenant tu fais partie, voici comment j’en assure l’existence. Voir sans être vu. Jeu de chat et de la souris. Mais, imagine, je ne sais plus, le plus souvent, du chat ou de la souris, qui je suis réellement. C’est le piège de l’imaginaire que de tout diluer dans un même creuset. De tout confondre et de ne rien rendre à soi qui dirait l’identité. Heureusement je dispose de quelques garde-corps ! La lecture, le songe éveillé, l’errance sans appui dans quelque toile découverte, au hasard d’une promenade, Rue de Seine, à la vitrine d’une galerie. Sinon la folie serait au bout avec ses habits multicolores et le bruit fascinant de ses grelots.

   Ma nuit a été illuminée des éclairs de ta chair. Des bistres se mêlant à l’acajou soutenu de tes cheveux, à l’ambre léger de tes épaules, à la terre d’ombre de ton sexe que j’imagine à la manière d’une feuille lancéolée dans la demi-nuit d’un sous-bois. Que demeurera-t-il de tout ceci qui refleurira au hasard des mots ? Je serais bien en peine de le dire tellement la confusion m’habite. Comme si j’avais bu à la fontaine de Léthé, comme si j’avais fumé du chanvre indien qui me laisserait dans l’indécision de moi-même.

   Me voici sur la route. L’air est frais encore qui coule sur la dalle de mon visage. Passant devant chez toi, j’ai pris soin de noter ton adresse. Ce poème que je ne manquerai d’écrire lorsque les jours chuteront, que les berges du temps ne seront plus que frimas, que les passants dans la rue mimeront des glaçons pendus aux branches, oui, ce poème, souvenir d’une toilette en train de s’accomplir - cette naissance -, je te l’enverrai. Tu ne sauras qui te l’a adressé. Un Voyeur est toujours un voyageur de l’ombre. Que l’ombre s’allonge donc, l’hiver est si long à venir où brasille l’impatience d’écrire. Le feu !

 

 

 

 

 

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 10:17
Une idée simple du bonheur

                    « Plus qu’une cérémonie »

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Bien des quidams dont je croisais la route me demandaient quelle était la raison de mon bonheur. La raison ? Fallait-il être distrait pour interroger de la sorte ! Comme si le bonheur - cette faille dans la lumière du jour -, pouvait jamais se dénoter en termes de concept,  d’argumentation logico-rationnelle. Sans doute mes coreligionnaires faisaient-ils  appel à un rapide syllogisme du genre : « Tous les hommes de raison sont heureux. Or tu es un homme de raison. Donc tu es heureux ». Je connais bien des « honnêtes hommes » habiles dans l’art d’argumenter dont les jours sont semblables à ces débuts d’automne badigeonnés de brouillard, que nul soleil ne vient visiter et l’âme esseulée se demande le lieu de son être. Vois-tu, c’est toujours ainsi, l’existentiel se rassure de maints raccourcis. Peut-être est-ce là une façon de se réconforter, de penser qu’une joie est toujours possible à l’aune d’un simple raisonnement. Sans doute ces hommes sont-ils heureux au seul motif de ne point connaître la mystérieuse alchimie qui conduit au ravissement.

   Ta photographie, la voici posée devant moi dans le demi-jour de ma mansarde. Que crois-tu qu’il soit advenu de cette rencontre ? Elle aurait pu être banale, identique à la vision d’une carte postale d’un ami perdu de vue depuis longtemps. On regarde, puis on est loin, déjà, derrière le moutonnement des toits de Paris où l’heure est grise, la pluie vacante qui ne tardera à poudrer les trottoirs de sa lente mélancolie. De l’anonyme où tu demeures, perçois-tu ces deux taches de lumière qui font leur grésillement dans le secret de mon antre ? Ce sont les gardiennes de mes nuits lorsque, visité par quelque intuition, je griffonne sur le papier quantité de signes illisibles.  Sont-elles, ces taches,  le simple écho à ces deux ampoules atteintes de dénuement qui correspondent si bien à ta blanche apparition ? C’est un peu comme si tu naissais d’elle, la lumière, genre de concrétion dans la nuit d’une caverne, offrande faite aux hommes au plein de leur sommeil. Ou bien surgissement d’image dans la soie de leurs rêves.

Combien cette cagoule de cheveux cuivrés encadre avec douceur la lame de ton visage, cette merveilleuse étrave qui ne s’avance qu’à être déchiffrée. Et le rose de tes joues, et le rouge de tes lèvres, ces clignotements étranges, ces flamboiements assignés à résidence, disent-ils le raffiné de ta présence, dont tout un chacun voudrait recevoir le don pareil à une grâce infinie ?

Tes épaules, oui, tes épaules taillées dans ce marbre de Carrare avec leur chute infinitésimale, comment ne pas être fasciné, comment s’en éloigner autrement qu’au prix d’une immédiate douleur ? Et ton buste ? Ce signal d’un brusque revirement, l’ombre y court qui, bientôt, soustraira à mes yeux la plaine de ton corps. Voilé, visible, mais au prix d’une dilatation de la pupille. Celle de l’âme, la seule pouvant officier, ici, dans ce qui s’annonce comme le pur cérémoniel.

   Es-tu prête pour quelque mystérieux adoubement ? Pour célébrer le fleurissement de ton âge nubile ? Pour passer un pacte avec la Mort ? C’est si ouvert à la pluralité, une cérémonie ! De la naissance à son contraire, tout peut s’y inscrire qui laissera trace dans les strates du souvenir. Mais j’allais oublier les bourgeons de tes seins, ces deux mots susurrés dans le menu, l’imperceptible, le creux de ta bouche en porte encore la douce saveur. Et la goutte de ton nombril sur laquelle s’imprime ce merveilleux bouton de rose, qui est-elle pour vouloir ainsi se soustraire aux regards ? Veut-elle retourner au lieu de son éclosion, n’avoir plus de lien avec la vie que par la médiation de la fleur, cette patience en attente de son destin ? Et les lèvres de ton sexe - cette permission de bonheur -, que ne les voit-on, elles cernées d’ombre qui se refusent à la liturgie, qui demeurent dans le mutique, le retrait, la continence. Cependant, belle icône, persiste en ta virginité. Nul ne saurait offenser ce corps dont l’oblativité, nul n’en doute, sera pour plus tard, lorsque automne et hiver seront passés, que la fête du printemps appellera la sève, que les hommes de raison danseront, délaisseront leurs théorèmes pour le chant, renieront les braises de leur entendement afin que paraisse au grand jour l’éclairement de leur amour.

   Connais-tu, toi l’Abandonnée - c’est bien cela, le jeu de ta résignation ? -, pur plaisir à te hisser au-dessus du sol anonyme, à figurer dans cet orbe de jour, à questionner ceux dont tu emplis le champ de vision qui, toujours, garderont dans la lanterne de leur tête cette vacillation de l’heure dont ils feront le lieu d’un rite ? Pas d’autre voie que celle de cette infinie errance. Oui, permets-nous de divaguer et de ne point nous arrêter. Bientôt sera l’heure teintée de nuit. J’éteins les deux halos de lumière si semblables à ceux qui dessinent ta forme. Deux longs rails de réverbères font leurs étranges sémaphores en direction de la Seine. Ma page est blanche qui attend le signe que tu es. Puisse-t-il me tenir éveillé jusqu’aux premières lueurs de l’aube !

  

 

 

 

 

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8 septembre 2018 6 08 /09 /septembre /2018 12:27
A l’ombre des Demoiselles

      « Ce soir...le Canigou rêve de son passé !!! »

                 à Orgues d'Ille-sur-Têt

                Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   J’étais arrivé en Roussillon, ce pays que je croyais béni des dieux, aux alentours de Pâques. Le temps était froid, uniformément gis. Certains jours de longues lames de vent trouaient les rues et les gens étaient rares qui s’y aventuraient. J’étais descendu dans un hôtel de Saint-Cyprien, bien décidé à faire avancer l’article que je consacrais à l’écologie, une idée neuve en ces temps lointains, bien que consuméristes. Le matin serait consacré à l’écriture, les après-midis à quelques randonnées en direction des Albères. Je voulais revoir Cadaqués-la-Blanche : un amour de jeunesse que j’avais délaissé depuis bien des années. Ma fenêtre donnait sur la lagune avec ses ilots de maisons écumeuses et la nappe claire de la mer. Lors des éclipses de l’écriture, je laissais mon regard planer sur le vol silencieux des mouettes, une voile dressée dans le vent, parfois des quidams tachaient l’asphalte de leurs minces silhouettes. Ta lettre, je l’avais emmenée avec moi, glissée dans le fatras de mes notes. De temps à autre j’y jetais un coup d’œil, lisant au hasard une phrase parmi d’autres. « N’oublie pas de rendre visite aux Demoiselles ».

   Ce matin le ciel est une belle aventure, une avenue libre de toute contrainte. Les oiseaux de mer volent en rafales, font mine de plonger puis rebondissent dans l’air qui crisse telle une feuille. On s’agite dans le damier des rues. On hisse les focs, ils faseyent de belle manière, invitent au grand large. Les toilettes sont plus claires, les rires plus visibles, les hâles déjà posés sur la plaine des épidermes. Mon article bouclé, me voici disponible aux « Demoiselles ». Les rencontrant, je n’aurai, sans doute, de pensée que pour toi. Peu de monde sur la route. A ma gauche la vitre brillante d’un grand lac, un essaim de maisons, des caves aux hautes façades. Puis, dans une sorte de brume diaphane, le dessin de l’irréel lui-même, la touche subtile de l’imaginaire, le dépliement du rêve lorsque l’aurore point. J’ai posé la voiture, emprunté un chemin qui sinue en direction des hautes falaises. A cette heure matinale tout repose encore dans son étole de nuit. On en devine encore quelque réminiscence, cette nappe grise en haut du ciel, ce frémissement qui attend l’heure de sa germination. Plus bas, l’espace s’ouvre dans le genre d’un cirque de lumière. La clarté rebondit, là-bas au loin, sur l’étrave du Canigou. Elle en détoure la géométrie, en accentue le caractère sacré. Vois-tu, c’est si majestueux une montagne, avec ses sentes vives, ses étagements, ses sources, le peuple de ses arbres qui ne gravissent jamais tout à fait les pentes. Là-haut, si près du ciel, est le domaine des grands oiseaux de proie, des vents solitaires, des plaques de neige immortelle, des plumets blancs des asphodèles, des chardons hirsutes au rose fuchsia éclatant, peut-être des sublimes édelweiss à moins qu’il ne s’agisse de notre désir de les voir couronner un pic si attachant !

   Au début, ce n’étaient qu’ombres longues et visions à contre-jour. Maintenant la lumière a tout gagné qui tapisse et débusque la moindre touffe de végétation. Les habits verts des chênes pubescents, les pistachiers lentisques dont les baies rouges doivent s’impatienter de paraître, les arbousiers et leurs fruits rouges en attente de mûrissement. Tout est là dans la rumeur disponible du jour. Tout est là et la fête de la présence peut avoir lieu. Oui, les Demoiselles sont visibles dans leurs robes d’apparat. Un blanc doux que rehausse le gris discret de leurs volants, ces belles strates qui nous disent leur âge et nous inclinent à la modestie. Et puis leur coiffe est si distinguée qu’on dirait tout juste confectionnée pour aller au bal. Au bal du temps, le géologique contre le nôtre, l’humain, qui semble si inapparent dans les rouages de l’heure. Puis les couleurs qui forcissent, déploient les ramures de leur être, ces touches qu’un pinceau délicat a à peine effleurées, une lueur d’argile claire rehaussée, semblable à un miel soutenu, à la teinte accueillante d’un poil animal, peut-être un chamois, le site pourrait si bien leur être dévolu.

   Cet étonnant paysage à l’allure de rideau de scène d’un théâtre fantastique, il faut l’archiver au profond de la mémoire, le mettre en sécurité, en faire ce précieux patrimoine qui se hissera de lui-même lors des journées tristes où la Tramontane balaie la plaine du Roussillon de son haleine glacée ou bien quand le Marin, porteur de brumes, limitera la vue, glacera les yeux de ses milliers de fines gouttelettes. On pourrait demeurer un temps infini à regarder ces prodiges du sol faire leur beau ballet. Le jour, avec l’infinie variation de ses teintes. La nuit, sous le vernis blanc de la Lune, cette lactescence qui irait si bien à ces altières figures tout juste sorties d’un conte de fées. Oui, elles sont d’abord, malgré leur grand âge, des images pour de jeunes enfants babillant à la seule vue de ces hochets géants qui agiteront leur bras de celluloïd sur l’ouate de leurs rêves. A simplement les regarder, nous redevenons des bambins insoucieux des atteintes de l’âge, nous applaudissons des deux mains, naïvement, comme s’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes qui nous aurait conviés au spectacle, quelque part, peut-être sous les frondaisons du Jardin du Luxembourg.

   Tu apercevras combien les associations d’idées sont inouïes ! Les manuscrits de mes articles, j’ai pris l’habitude de les relire près du bassin de la Fontaine Médicis, je ne sais pourquoi. Peut-être ce calme des reflets d’eau jouxtant la turbulence de la grande ville. Demain je rejoindrai Paris. Je range mes dernières affaires. Quelques voiliers rentrent au port. Quelques attardés frissonnent dans l’air qui fraîchit. Avant de rentrer à l’hôtel, je suis allé faire un tour au bord de l’étang de Canet. Sur l’eau étale, le Canigou répandait son ombre claire, ses arêtes encore enneigées dépliant leurs nervures alors que sa base reposait dans une ligne de nuit. Une bande de ciel gris-bleu au-dessus, puis des nuages à la teinte d’acier à perte de vue. D’ici, les Demoiselles sont invisibles. Sans-doute dorment-elles déjà, emmitouflées dans les plis de leur âge ! A quoi rêvent-elles, pourrais-tu me le dire ?

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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15 août 2018 3 15 /08 /août /2018 15:48
Si absente à vous-même

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Ce matin, les premiers frimas de l’automne. Encore dans la discrétion, certes, mais la peau est en alerte qui, déjà, bleuit sous la fraîcheur. Peu de mouvement au début du jour, seulement, dans le duvet du lointain, quelque bruit assourdi, la plainte d’un oiseau, le froissement de la mer, le râle du vent, son glissement tout contre l’anse des rochers. Ce village est si calme, ici, dans le pli des maisons, dans ses rues tortueuses. Il faut éviter les coups de boutoir de la Tramontane, se prémunir des attaques du Grec, de ses lames telles des feuilles sèches qui collent au visage. J’aime les passages ménagés entre les vieilles demeures de pierre, ces arches d’ombre où se fondent les silhouettes des indigènes. On les aperçoit dans le clignotement du jour puis, plus rien qu’une hallucination sur le cercle de la mémoire, ils ont disparu dans la rumeur d’un porche dont, peut-être, jamais, ils ne ressortiront. C’est une peine pour l’âme ces continuelles disparitions. On avait commencé, suivant une forme, à construire une histoire, puis voici que sa fin survient alors que le prologue venait tout juste de poser ses premiers mots.

   Je me suis levé de bonne heure. L’aube n’était qu’une vague traînée gris-bleue à l’horizon. La mer était libre de tout passage. Je me serais cru seul au monde, l’eau étale devant moi, le ciel profond, au-dessus, avec sa claire tache d’infini. Dans ma tête, il y avait comme un bourdonnement, un genre de persistance sourde, l’avenue d’un sentiment étrange. J’étais dans une manière de flottement pareil à celui que l’on connaît sous l’effet d’une légère ivresse. Une étrange impression de mi-distance : d’un connu à portée de la main, d’un insaisissable s’échappant de la pulpe des doigts. Sans doute le jeune enfant ressent-il ceci lors de son réveil, le jouet qui était au centre de sa joie, s’échappant soudain, dans le genre d’un fin brouillard. Le sentier montait dans l’entaille des roches, parsemé de tapis d’herbe rase. La lumière venue de la mer se réverbérait sur les tours génoises. On aurait dit d’anciens moulins à vent privés de leurs ailes. Tout en haut de leurs mâts blancs, les éoliennes brassaient l’air avec la lenteur qui sied aux tâches essentielles.

   Maintenant, je suis au sommet du plateau qui domine toute l’étendue du Cap. Le paysage est beau, infiniment, avec sa teinte pure, son air de lieu originel, ses pierres dénudées poncées par le vent, sa maigre végétation de garrigue, ses quelques hauteurs coiffées des bouquets sombres des pins. Le chemin avance en lacets jusqu’à un bâti de pierres incliné sur lequel se trouve une table d’orientation. Une rose des vents tient lieu de cimaise. Elle énonce la pluralité de l’être, l’inépuisable de sa manifestation. Au-dessous, une carte gravée avec ses noms pareils à des destinations féeriques. Magie de l’orient avec l’essaim d’îles de l’Archipel Toscan puis, sur la terre ferme, l’âme de la péninsule se déclinant en Piombino, Follonica, Punta Ala, ces noms qui font leur brillante constellation autour d’un golfe d’eau bleue ouvert à la libre échappée des hommes.

   Mais d’où êtes-vous donc, vous l’Inconnue qui hier encore, illuminait la courbe de mes yeux ? Êtes-vous une évadée de l’Archipel, une terrestre apparition, une parenthèse dans la dalle continue des jours ? Je me tenais à distance, cueillant ici un bout de bois éolien, là une pierre lustrée de lumière mais toute mon attention, je vous la destinais comme on fait l’offrande de l’aurore au premier chant du monde. Il me fallait être dans la libre disposition à tout ce qui, de vous, voudrait bien proférer : un mouvement, une attitude, le frémissement d’une émotion dont le silence de votre corps était l’infini et troublant réceptacle. Du doigt vous suiviez sur la plaque de céramique les dessins de la présence humaine. Quels étaient donc vos rêves ? Vos passions ? Vos intimes vœux ? Vous étiez si discrète, si énigmatique dans cette suie collée à votre belle anatomie. Votre robe semblait taillée à l’exacte mesure d’une tristesse ou bien à l’insondable d’une mélancolie. Ce noir profond, cette glaçure d’un deuil qui semblait vous tenir là, dans le creux intangible de votre être, sans possibilité aucune d’en traverser la singulière présence.

   Longtemps vous êtes demeurée à laisser votre index voltiger du Cap au continent, du continent à l’Archipel. Dessiniez-vous là le périple d’anciennes amours, esquissiez-vous l’itinéraire d’hypothétiques projets ? Etiez-vous seulement en perte de vous-même, cette errance à jamais qui habite les poètes, désespère les peintres, souffle aux comédiens la posture qu’ils dressent sur scène, tissée des liens de la tragédie ? Etiez-vous tout ceci ou bien était-ce pure déraison que de projeter sur votre mince silhouette l’événement d’une saison qui déclinait, d’une lumière qui baissait, laissant les hommes hagards ? Savez-vous la démesure de ma fantaisie ? Sans doute trop écrire me place en dehors de toute réalité. Nombre de mes amis pensent à moi comme on songe à une fiction, une fumée qui monte puis se dissout sans même donner le nom de sa trace. Voici que dans mon humeur inventive je vous ai remis un nom : « Piombina », cette appellation volontairement féminisée afin qu’elle pût correspondre à la réalité, au moins à un fragment. Nous ne pouvons prétendre qu’à cela : un émiettement du manifeste qui toujours s’évanouit. Tels de comiques culbutos nous oscillons sur notre base, privés de mains et de pieds qui nous diraient les lieux de nos attaches, notre emprise sur les choses, notre empreinte sur la feuille blanche du temps.

   Voici que cette nuit je vous ai rêvée comme si vous aviez été le sujet d’une peinture. Une ébauche cependant. Il était nécessaire de laisser place, de créer du jeu, d’instaurer l’espace d’une liberté. Vous étiez assise sur une chaise aux frêles montants - un écho de votre propre fragilité ? -, tête doucement inclinée vers l’arrière comme si la lumière d’une vérité vous gênait, votre corps si blanc, une porcelaine ou plutôt un biscuit en sa première touche, un bras relevé, teinté d’un vert d’eau, l’autre en col de cygne - disait-il quelque résignation ? -, votre tunique noire au plus près de votre présence, jambes croisées en signe de retrait. Au mur il semblait y avoir un de ces tableaux d’école d’autrefois. Les parois étaient austères qui prodiguaient leur blancheur au cube anonyme de la pièce. Vous étiez si peu réelle, une consistance d’abeille dans le flagelle de l’instant. Pouvais-je davantage m’aventurer dans ce retirement qui était votre propre, non le mien ? Mon regard, fût-il onirique, non doué d’une volonté consciente, me déserta peu à peu, ouvrant mon sommeil à l’entaille du jour.

   Le vent s’est levé qui vient de la mer. Le Ponant arrivant de l’ouest avec ses lames d’air doux, avec sa brise calmement insistante qui pousse les voiles blanches en direction de la côte, vers Portoferraio, Capoliveri. J’ai coiffé mes yeux d’une longue vue. Dans le cercle clair de la vision, sur un voilier aux toiles largement déployées, sise à la poupe, une figure sombre qui pourrait bien être la vôtre. Qui semble regarder en arrière de soi, dans un passé qui s’effrange et ne dit son être qu’à la hauteur d’un chuchotement. Assurément c’est bien vous, cette allure dolente, cette avancée dans le rayon du jour avec un doute inscrit au plein de la chair. Vous n’êtes plus, en cet instant, que cette feuille jouée par des courants contraires.

   Cette nuit, lorsque le soleil aura basculé derrière la ligne d’horizon, sans doute viendrez-vous visiter le ciel de mon lit. Vous y verrais-je en Ilienne, cette condition de celles qui n’ont que leur terre pour reposoir ? Toute sortie de ce lieu est sortie de soi. Demeurez donc en vous, vous n’avez d’autre aire où vous connaître. Le frais, à nouveau. Le crépuscule approche dans ses teintes violettes. Je passe devant la tour crénelée qui surveille la côte. Bientôt le village, ses passages d’ombre. Y aura-t-il un autre jour, une autre lumière afin que je puisse habiter ce lieu désert dont vous semblez ébaucher l’innombrable étendue ? « Piombina », vous êtes un continent aux invisibles limites ! Pour ceci vous êtes désirable. Infiniment !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

  

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 10:32
Cette ombre dans le gris

        Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Cette ombre dans le gris. Fallait-il se résoudre à ne percevoir que ceci de vous ? Le temps, lui aussi, était gris, comme le sont les jours d’Octobre. La lumière se perdait dans le ciel. Les toits de zinc, qu’une première brume visitait, se mêlaient aux fibres de l’air dans une drôle de symphonie abstraite. La nuit était une longue dérive parmi l’insu des choses. Le jour une navigation à l’aveugle. Partout, au coin des rues, sur la vitrine d’un bar, à l’angle d’un parc, la mélancolie faisait ses taches poudreuses, ses pointillés sibyllins. Rien ne tenait que l’impalpable, rien ne proférait que le vertige du silence.

   Entre deux écritures mes pas me conduisaient près du Canal Saint-Martin, cette douce mer intérieure, cette eau plombée où ne se reflétait, parfois, que l’ennui sans fin de la ville, où se levait l’insignifiance des errances, où les feuilles d’automne dérivaient sans but sous les poussées hésitantes du vent. J’aimais ces métaphores temporelles d’une eau enfermée dans ses quais de ciment, sa belle langueur, son immobile visage interrogeant le souple écoulement des nuages. Je passais de longs moments à regarder tourner le pont de la Grange-aux-Belles - peut-être en saviez-vous l’ineffable lenteur ? -, ou bien observant les mouvements indolents des écluses des Récollets - peut-être en goûtiez-vous le rythme si peu visible, tel l’amour qui poudroie autour de la tête des amants ?  Ils n’en perçoivent même pas le frimas, tout occupés qu’ils sont d’eux, exilés de tout sauf de leur commune passion.

   C’est un matin de brume. Le jour, sur Paris, fait son halo triste. Les grains d’air sont serrés, fibreux, tel un coutil qui se serait épandu au-dessus des immeubles. Des fumées au ras du sol. Des clartés usées qui flottent, ici et là, à la manière d’oiseaux de mer cloués dans leur voilure blanche. On se demande si l’heure aura une issue, si la seconde fera tourner ses rouages, si l’eau poursuivra son chemin vers la Seine, vers la mer, là-bas au loin, pareille à une fable se perdant dans l’innommé, peut-être du côté de Brighton ou d’Ostende, ça va si loin un fluide, ça a une telle liberté !

   Je suis sur la passerelle de la Grange-aux-Belles - c’est si beau, ce nom, si ouvert aux caprices de l’imaginaire -, je fume lentement. De minces filets gris, ils oscillent de souris à lin, à peine un camaïeu, montent vers le ciel, se fondent et disparaissent. On les croirait inventés, posés tels un lavis à peine affirmé, une esquisse de peintre, un voile dans le clair-obscur d’un bosquet. En face, pareil à une peinture du Douanier Rousseau, l’Hôtel du Nord avec sa banne verte, les lettres bien sages de son enseigne, les souvenirs de cinéma qui le hantent. Tout en haut, au troisième étage, une seule fenêtre est éclairée dans la lumière de laquelle vous êtes. Soudain je ne sais si je dois soutenir la vue que vous m’offrez. Il est si indécent d’observer quelqu’un qui se croit seul au monde, libre de ses mouvements.

   Partir serait une dérobade, demeurer une imposture. Je choisis la seconde, non pour des raisons de commodité ou bien de faiblesse, seulement pour donner droit à cette fascination dont vous êtes l’irrémissible centre. Je ne suis qu’une marionnette que le destin aurait décidé de placer en ce lieu, en ce temps, afin que quelque chose soit accompli. Je crois que vous m’avez aperçu, à la dérobée, ce qui accroît d’autant mon trouble. Accepter ma présence est m’inviter dans votre intimité.

   C’est à peine si vous sortez du gris des murs. Vos cheveux s’y confondent. Vos jambes s’y perdent dans le genre d’une écriture effacée sur la dalle d’une ardoise. Seul, au centre, un bouillonnement blanc, une irisation, la montée d’une buée sur l’immobile d’un lac. C’est étrange, tout de même, cette nudité offerte que renforce cette gaze illisible. Que penser de cette posture, si ce n’est que la mienne ne saurait se justifier qu’au prix d’un voyeurisme ? C’est sans doute double plaisir que d’être voyeur : regarder une première fois au seul motif que les yeux balaient un champ disponible, regarder une seconde fois avec le redoublement de la surprise, de l’effraction, la satisfaction d’une solitude infiniment habitée.

   Maintenant vous êtes dans la rue, cintrée dans un tailleur qui libère la plénitude de vos formes, déplie l’amphore de vos hanches, donne à vos longues jambes gainées de soie l’attitude altière d’une personne de race. Je vous suis à distance respectueuse dans le double désir de n’être pas démasqué, de persévérer dans cette filature avec le bénéfice d’un acte gratuit. Vous aborder serait un geste annulant le charme en même temps qu’il m’assignerait à la dépossession. Seulement quelques minutes dans l’ombre de votre présence et me voici lié par un étrange serment.

   Vous vous engagez sur la passerelle. Quelques hommes vous y accostent avec lesquels vous n’avez qu’un court échange. Puis vous descendez en direction de la Rue Dieu. C’est vraiment une faveur que d’admirer votre pure beauté, votre galbe parfait, d’apercevoir la double colline de vos fesses flottant sous le tissu léger, de deviner les globes de vos seins animant l’écume de votre chemisier. Un Café à l’angle de la rue. Vous vous installez à la terrasse malgré les morsures de l’air qui sont vives.  J’entre dans la salle, fume nerveusement entre deux gorgées de café chaud. Vos jambes vous les croisez haut, si bien que les attaches de votre sous-vêtement tracent sur la plaine de vos cuisses deux chemins qui se perdent dans la rumeur de votre intimité.

   Une longue limousine noire, aux vitres teintées, se gare le long du trottoir. Le conducteur en descend. Il vient vers vous sans hésiter. S’ensuit un conciliabule à voix basse. Vous ne tardez guère à le suivre, à monter dans la berline. J’en aperçois les sièges de cuir fauve. J’y devine, dans la pénombre, un personnage qui semble vous y attendre. La porte se referme sur mon rêve d’un jour, vous que je n’aurai connue qu’à suivre une grâce infinie, qu’à être la victime consentante d’une hallucination. Je remonte la Rue Dieu en direction de Magenta. Quelques rares passants se hâtent dans l’atmosphère qui frémit. Au sol, les feuilles des platanes font leur tapis d’affliction.

   Bientôt l’hiver sera là avec son immense parenthèse. J’hibernerai, tapi dans ma mansarde, entre les murs de mes livres. Puis viendra le printemps, l’éclosion de ses bourgeons, l’ouverture de ses premières fleurs. Souvent, le soir, j’irai le long du Canal, poser sur les choses les secrets de ma méditation. Serez-vous, Belle d’un Jour, l’hôtesse, à nouveau, de cette chambre anonyme de l’Hôtel du Nord ? Les années seront si longues à passer si vous deviez vous absenter pour toujours !

 

 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 19:29
Demeurer dans le bleu

 

           Photographie : Livia Elèna Alessandrini

 

 

***

 

 

   Ici, aux confins de l’eau et de la montagne, tout le monde l’appelait : B. Que signifiait donc cette simple lettre ? L’abréviation de Béatrice ? Le début de Bonheur ? La troisième lettre de siBylline ? Ou bien la cinquième de ténéBreuse ? En réalité nul ne savait à quoi se rattachait cet étrange et économe sobriquet. On disait : « Tiens j’ai aperçu B. se promenant au bord du lac » ou encore « B. est passée à vélo dans la rue » ou encore « Ce matin, B. avait sa boîte de couleurs et ses pinceaux ». Mais affirmant ceci, les habitants d’ici ne faisaient que dérouler les fils d’une intuition car le signe distinctif de B. consistait en son invisibilité. Il faut dire, dans cette bonne ville d’Etrange, rien ne se laissait voir que de mystérieux, d’amplifié, et le réel, constamment métamorphosé, se diluait dans l’eau du premier nuage venu. De ceci nul ne s’offusquait car chacun sait qu’une vision altérée des choses est bien souvent préférable à la préhension solide des phénomènes, à leur matérialité têtue.

   Donc, B. qui vivait en quelque endroit seulement connu d’elle - peut-être l’abri d’une grotte, la frondaison d’un arbre ou bien une hutte de sa fabrication -, B. ne se livrait que par fragments dont il fallait reconstituer patiemment le puzzle. Nombre de gens obstinés avaient cependant renoncé à en tracer les contours. Plus d’un, à Etrange, se contentait de l’apercevoir  - ou d’en prétendre la saisie -, dans le reflet d’une vitre, un miroitement du lac, les mailles d’une brume légère. Dire à quoi B. occupait ses journées serait une entreprise aussi fastidieuse qu’inutile. Qui croit saisir la feuille d’automne dans la rumeur du vent, demeurent, le plus souvent, les mains vides et l’esprit en déroute.

      A défaut de pouvoir la cerner, nous nous contenterons de tracer de B. une esquisse qui ne soit trop fuyante. Voilà comment cette sauvageonne occupait approximativement ses journées.

   Il y avait les jours Rouges, ceux où le soleil ensanglantait le ciel, où l’amour rutilait au coin de chaque rue, où la passion faisait ses rameaux complexes et ses circonvolutions, où la rose dépliait la soie de ses corolles dans une manière de don presque impérieux, une haute évidence, une autorité des choses à dominer, à s’épandre, à coloniser la moindre parcelle d’air. En ces jours d’exubérance, B. sortait peu, demeurait tapie au fond de son abri, attendant que tout revînt à la raison.

   Il y avait les Jours Jaunes, les jours champs de tournesols, les jours vangoghiens, ceux où le pollen tapissait les rues d’une teinte vernissée, pour un peu on se serait pris les pieds dans toute cette délirante effusion. En ces heures hautement rayonnantes, B. se dissimulait le plus souvent derrière le tronc d’un arbre, sous le treillis d’une marquise, enfin en quelque endroit qui assurât à son âme fragile un lénifiant repos.

   Il y avait les jours Verts, les jours d’épanchement de la chlorophylle, on aurait dit des fleuves d’émeraude s’écoulant vers la mer. B. aimait bien le vert mais dans ses teintes adoucies : amande, anis, mousse ou bien plus soutenues, sapin, impérial, viride. Les verts crus, citron, printemps elle en redoutait le penchant acide, cela faisait en elle un genre de creux où semblait se déverser le visage urticant des choses. Parfois, s’asseyant à la terrasse d’un café - nul ne la voyait -, elle sirotait tout doucement, dans des chalumeaux de verre, une boisson mentholée qui lui disait toute la fraîcheur du monde, la souplesse du bocage, les ruisseaux allongés sous le berceau des arbres.

   Il y avait les Jours Marron, les jours châtaigne et terre, les jours à la saveur chocolat. Elle aimait bien ces déclinaisons du sol, ces glaises lourdes, ces sables légers. Cette matière la rassurait, l’ancrait dans le réel, elle l’imaginaire imaginative qui ne se sustentait guère que de vols impalpables, les siens, mais aussi de ceux des oiseaux du ciel. Elle aimait la couleur onctueuse de la banane, celle duveteuse, qui avait pour nom chamois, elle  appréciait surtout la teinte approchée de la brique, ce poil de chameau dont, sans doute, elle tressait le tapis de ses rêves. Marron la voyait aussi bien sur une nappe de feuilles mortes dans un jardin public, près des chevaux à la robe bai, de la rive du lac où les vers dressaient leurs drôles de tortillons de boue, ou bien dans la proximité d’une brûlerie de café où se mêlaient, pour son plus grand bonheur, arôme et couleur. 

   Enfin il y avait les jours Bleus. Les jours où, assurément, elle était chez elle. Car entre elle et le bleu il n’y avait nulle frontière, nulle différence. Le bleu l’habitait tout comme elle se fondait dans le bleu. La presque entière palette de cette couleur céleste, fluviale, aigue-marine, la portait bien au-delà des habituelles conventions du vivre, de ses pesanteurs, de ses emmêlements compliqués. Avec le bleu elle était en osmose si bien que ses yeux aux reflets d’océan seraient passés inaperçus auprès des grands rivages où battait l’eau, surtout dans l’anse de ce si beau lac d’Etrange. Tout s’y donnait avec générosité et profusion. Selon l’heure du jour, l’inclinaison de la lumière, la gamme des tons variait sans cesse, chacun affirmant l’unicité de son caractère : l’indéfini du bleu-vert, l’évanescence du céleste, le soutenu du cobalt, le sombre du denim, l’ombré de gris du persan.

   Face aux cimes des montagnes, B. passait de longues heures dissimulée par des bouquets de gentianes aux ponctuations violettes, que traversait parfois le vol turquoise des libellules. Pour B., le bleu était assurément la couleur de l’âme, celle du ressourcement, de la plénitude. Tout ceci qui se dilatait et montait jusqu’au dôme translucide du ciel, se réverbérait sur les flancs des grands pics, ricochait  sur les toits des maisons de la ville. Et puis, son oiseau porte-bonheur, le martin-pêcheur, n’était-il paré de cet éclat de gemme, de cette phosphorescence si étonnante qu’elle disparaissait toujours trop vite de son regard, un éclair qu’elle aurait voulu suivre jusqu’à sa fuite, là-bas, au loin, dans les frondaisons majuscules du platane de l’Île de Peilz. Mais qu’y avait-il donc de plus beau que cette immense quiétude d’un paysage uni, sans faille, cette manière de camaïeu où tout se fondait dans une harmonie qui semblait immuable ? B. demeurait donc dans le bleu le plus longtemps possible. Lorsque le ciel commençait à se décolorer, que l’agitation se manifestait, que les allées et venues se faisaient trop pressantes, que de grandes flammes envahissaient l’air, B. quittait à regret sa cachette, regagnait son refuge : le Bleu d’où elle venait, où elle repartait.

   Bien qu’experts en enquêtes et filatures de toutes sortes - souvent des contrebandiers sillonnaient dès après le crépuscule les eaux bleu-nuit du lac -, nul ne vit jamais l’insaisissable B., seulement une petite musique dans le pavillon de l’oreille, un frisson se levant sur l’épiderme, le passage du vent sur le globe de l’œil, une fraîcheur au creux du palais, un égouttement de pluie sous la voûte des arbres, un pincement au cœur, l’ombre d’une nostalgie, le souvenir d’anciennes amours, un adagio se perdant au fond d’une ruelle, la plainte d’un violon, un sanglot d’automne. Ainsi coulent les heures à Etrange dans le carrousel polychrome des humeurs printanières ou estivales qu’atténuent les premiers frimas d’octobre, les neiges hâtives de décembre. Une suite de verts, de rouges, de jaunes, de marron avec, parfois, la surprenante résonnance d’un bleu. Oui, d’un bleu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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