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« Telle est la puissance phénoménale de la vie,
d’avoir été vivant un jour,
et d’avoir été dans l’action.
Rien que cela valait la peine
d’être sorti de l’ombre,
d’être arraché dans la douleur
au ventre de la mère. »
« L’extase matérielle »
J.M.G. Le Clézio
*
Quand on a parcouru beaucoup de chemin, quand on a connu un nombre infini d’aubes, rencontré une kyrielle de crépuscules, quand on a longuement éprouvé, au centre même de son corps, les lents frissons de la nuit. Quand on se retourne sur son passé afin de s’y apercevoir comme le Vivant que l’on a été, une impression de flou, une sensation de douloureux vertige s’emparent de vous, dont cependant, pour rien au monde, vous ne voudriez différer, au motif que, constitutif de l’Être-que-vous-êtes, elles s’enroulent tout autour de vous, ces sensations-impressions comme le lierre au tronc du vieux chêne.
Être Vivant, c’est fondamentalement être relié.
A Soi, d’abord dans la pure évidence,
aux Autres, ces Étranges Figures qui, en réalité,
ne sont que vos propres réverbérations,
aux Choses matérielles, contingentes
et pourtant si essentielles,
au Monde en son éternelle et étourdissante
polyphonie-polychromie.
Certes, vous regardez en arrière de Qui-vous-êtes avec une inquiétude identique à celle de l’Astronome qui cherche, par-delà la courbure du Bigbang, à découvrir l’insondable mystère de l’Univers.
Autrement dit à se découvrir, Soi,
en tant que Celui qui détermine l’obscurité,
tâche d’y faire percer quelque lumière
afin de ne nullement désespérer
au centre de ce corps-microcosme bien étroit,
il demande des reflets,
il demande un retour,
il demande une confirmation.
Donc, depuis le promontoire qui est votre propre émergence parmi les confusions de tous ordres, frottant délicatement vos paupières à des fins de déplissement, aiguisant la noire pupille de vos yeux, tant bien que mal, vous visez rétroactivement cet horizon qui a été votre présent, métamorphosé qu’il est en votre inamovible passé, en ces simples signes imprimés à la face d’un bien curieux palimpseste, ces pleins et ces déliés qui témoignent, à leur singulière façon, de Qui-vous-avez-été. Oh, bien sûr, tout comme sur la lentille de l’appareil photographique, il vous faut faire une mise au point (métaphore, sans doute de cette Réalité-Vérité un brin émoussée !), délimiter la profondeur de champ, isoler des parties du paysage, vous focaliser sur tel ou tel événement précis car, de votre ancienne lucidité, il ne demeure que quelque faculté d’analyse bien circonscrite à défaut de pouvoir lui associer le prodige d’une vue immédiatement synthétique.
Alors, dans le lointain brouillard d’un songe, comme si vous regardiez dans cette étrange boîte binoculaire dans laquelle on glissait autrefois des plaques de verre portant des clichés sépia, une image de brousse avec quelque Africaine en surimpression, la varangue d'une case réunionnaise au Tampon, des solfatares montant du sol d’Islande, toutes déclinaisons plurielles de l’expérience humaine, aussi bien l’universelle que la vôtre, vous percevez une manière de décor lunaire avec ses falaises et ses baies, ses cratères et ses vastes océans, ses cirques et ses hauts remparts, ses lacs, ses mers, ses continents. Autrement dit, vous apercevez une réalité fourmillante, poudreuse, talquée du fard d’une « oublieuse mémoire », avec ses gouffres et ses avens, avec ses profondes dolines, ses fissures, ses larges diaclases, ses blanches fumeroles, ses grises nuées, comme si, venant tout droit de l’ardoise magique d’un enfant, il ne restait, sur la face cendrée, que quelques traits énigmatiques, quelque griffure, quelque lapsus qu’une main hésitante y aurait abandonnés à un sort placé sous la coupe d’un irrémissible destin.
Il nous faut en convenir, cette vision d’une généalogie personnelle est teintée de mélancolie, grisée d’une perception inadéquate, abaissée au titre d’une conscience laissant dans l’ombre nombre de points saillants qui, jadis furent lumineux, qu’il convient de ranimer de la même façon que, soufflant sur des braises, l’on ravive une flamme qui ne demandait qu’à s’élever, à imprimer sur la toile nocturne, les signes ardents de sa signification interne. Car, toute signification, à l’origine, est interne, qu’il nous faut porter à son propre dévoilement, avant même qu’elle ne retourne à son naturel mutisme. Toute chose est mutique en soi que la lumière de la conscience illumine afin de la rendre visible, préhensible pour tout Autre que Soi.
Mais plutôt que de demeurer dans l’imprécision d’un impalpable « On », d’un fuyant « Vous », baptisons « Chemineau » celui qui, parvenu au nadir de sa vie, fait soudain volte-face et fixe son intérêt, son unique passion, sur cette étrange aventure en quoi ont consisté ses longues errances d’une rive à l’autre des jours, d’un sentier à l’autre de ses essais d’exister au plus près de ce que veut dire ceci : avancer, « courber l’échine », « faire le dos rond », « passer entre les gouttes », autant de clichés faciles et usés qui, pour autant, se revêtent de la clarté des choses évidentes, ici et maintenant, sous cette lumière grise, en ce ciel transparent de fin d’hiver, en ce millénaire qui ballotte incessamment de Charybde en Scylla. « Chemineau » donc, en ce patronyme qui pourrait prêter à sourire à l’aune d’une première estimation mais qui, en sondant plus avant se présente avec toute la sympathie, dont un Chemineau égaré parmi la vastitude du Monde, se doit d’être le destinataire en droit. « Chemineau » que, d’emblée nous pourrions nommer de manière synonyme « Chemine-Haut », nullement de façon à faire apparaître un vaniteux prédicat qui voudrait le situer hors du commun. Non, « Chemineau-Chemine-haut » est quelqu’un de bien ordinaire, pareil à ces milliers d’Individus que l’on croise au hasard des routes, sur lesquels nulle interrogation particulière ne porte, simples Silhouettes que reprend bientôt l’affairement têtu du jour à avancer plus loin que soi.
« Chemine-haut » veut simplement signifier que ce Quidam, heureux parmi la foultitude des autres Quidams, lorsqu’il avait le choix de ses itinéraires : l’un dans les méandres d’une vallée ombreuse, l’autre sur des crêtes de plateaux poudrés de soleil, eh bien, vous l’aurez deviné, sa naturelle inclination le portait à ces sommets, à ces pointes, à ces apex qui lui souriaient de la plus belle manière.
Toujours le « Haut » l’emportait sur le « Bas ».
Toujours le « Lumineux » sur le « Ténébreux »,
toujours la généreuse « Évidence » sur la
« Complexité » labyrinthique des choses
mystérieuses, hypothétiques.
Et votre intuition (cette pure merveille !) ne vous aura nullement trompés si, d’aventure, pensant à « Chemine-Haut », d’emblée vous lui aurez attribué un vif intérêt quant à la Nature, à la Littérature, à l’Art, à la Philosophie. C’est en effet sur ces hauts chemins que nous allons nous engager à la suite de Chemineau afin que « la puissance phénoménale de la vie », que « la puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », telles qu’évoquées par Le Clézion puissent recevoir un début de réponse. Donc « la peine d’être sorti de l’ombre » nous lui donnerons, successivement, les belles perspectives
de la Nature,
de la Littérature,
de l’Art,
de la Philosophie,
programme énoncé il y a peu, comme simple allusion, « du bout des lèvres », hypothèses dont il convient, maintenant de confirmer la teneur sous la forme de thèses indubitables quant à la façon d’habiter le Monde de cette manière « d’Extra-Terrestre » faisant avancer son chemin parmi les touffeurs étroites d’un Monde si peu soucieux de se confronter aux Pensées, leur préférant la « monnaie trébuchante et sonnante » de la satisfaction des désirs immédiats, ces brandons ignés au contact desquels l’âme se brûle les ailes sans qu’il soit question de quelque possible rémission.
Nature-Paysage en tant que premier degré vers le Haut
Chemineau n’a guère hésité à élire cette belle région de Toscane comme début d’une quête que l’on pourrait, à l’évidence, qualifier « d’initiatique », tellement le but visé, ressemble au processus d’une initiation tel que décrit par le dictionnaire :
« Admission à la connaissance de certaines choses secrètes. »
Oui, marcher, respirer, aimer, vivre, en quelque façon est « chose secrète » dont, chaque jour, il nous faut percer le mystère. Il n’y a guère que les Inconscients qui marchent, respirent, aiment sans s’interroger, tellement toutes ces fonctions ont, pour leur naïveté, l’étoffe d’un pur don.
Chemineau a longuement marché, chaque pas prononcé sur le sol dur constituant, pour lui, une « découverte » au sens strict, consistant à ôter un voile qui dissimulait, jusqu’ici, ce réel qui s’offre et se met à proférer quelque simple discours lequel, depuis l’origine du Monde, attendait que l’on y accordât toute l’attention, toute la disposition nécessaires. Car Chemineau n’avance nullement au hasard. Chaque pas accompli, identiquement à chaque mot posé sur le blanc du papier, porte en lui son lot de surprises, son coefficient de connaissances simples et directes. Car il y a une sémantique de la marche comme il y a une sémantique du texte. Avançant, dépliant les feuillets successifs de l’espace, ouvrant des perspectives inédites, c’est la conscience elle-même qui porte sa vision plus avant et, ce faisant, se dote de nouvelles intuitions intellectuelles au gré desquelles, chaque centimètre nouvellement conquis est élargissement, ouverture, saisie de Soi en tant que Sujet jusqu’au bord d’un emplissement qui serait pur vertige s’il était rencontre de la Totalité. Mais elle, la Totalité de l’Être, n’est jamais atteignable au motif de l’incomplétude native de tout Existant. Mais ce n’est pas le But qui compte, seulement le Chemin. Ceci, Chemineau le sait avec sa tête et le sait, surtout, de toute l’étendue libre de son corps. Il sait bien que l’immensité qui s’étend devant lui, il n’en pourra parcourir qu’un modeste fragment, que cette colline à l’horizon dissimule une autre colline à l’horizon et ainsi en abyme jusqu’à la folie si l’on voulait en percer l’irréfragable énigme.
Certes la question l’habite à la manière de sa propre respiration. Mais Chemineau, au cours de ses longues randonnées, a appris à méditer, à créer de la distance par rapport aux choses et aux Êtres, à demeurer sur ce quant-à-Soi qui est pure merveille lorsqu’il est pratiqué avec le recul nécessaire qu’exige toute situation nouvelle. Toute nouveauté ne peut s’accroître de sens qu’à avoir été longuement médiatisée par une patience originaire dont bien des Vivants aujourd’hui font une singulière économie. Le recul de Soi par rapport à Soi est installation d’une zone neutre intermédiaire, espace de nécessaire liberté avant même de porter jugement, d’estimer un acte, de délimiter une esthétique, de donner cours à la tonalité d’une éthique. En quelque façon l’art du Bushido ou code moral que les Samouraïs guerriers étaient supposés adopter en toutes circonstances, singulièrement dans les situations d’affrontement et de polémique. Certes, Chemineau est un Samouraï bien modeste, inapparent si l’on peut dire, qui pratique bien plus l’art du retrait, de l’effacement que de la posture belliqueuse ou combattante, lui qui est lissé, naturellement, d’une non-violence radicale.
Et puisque la Toscane a été citée, découvrons-là en compagnie de « Chemineau ». Le paysage est vaste, ouvert, libre de soi, libre sous le ciel, libre sur la terre, libre de son horizon qu’appelle un autre horizon. Ce que le Voyageur aime par-dessus tout, cet infini vallonnement d’ici, cette succession de douces collines qui semblent jouer à saute-moutons, laine sur laine, boucle sur boucle, douceur sur douceur. Sans doute, Lecteur, Lectrice, pensez-vous à « la douceur angevine » dont la plume de Joachim Du Bellay traçait sur le parchemin, les belles et infinies arabesques :
« Et plus que l'air marin la douceur angevine ».
Et, bien sûr, il serait candide de croire que cette prétendue « douceur » se rapportait au seul climat. Å l’initiale de son poème, Du Bellay cite Ulysse, roi d’Ithaque, ingénieux, rusé, mais aussi, mais surtout, infiniment nostalgique, pressé de retourner chez lui, auprès des siens, de son peuple, de la fidèle Pénélope qui l’attend depuis si longtemps. Et il est évident que cette nostalgie, ce manque inscrits au plein de la chair de l’Homme-Ulysse, consone avec ce beau quatrain :
« Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ? »
Bien plus que de climat météorologique, c’est bien de climatique humaine dont il faut parler ici et de l’essence hestiologique du chez-Soi. « Hestiologique », mot dérivé de la Déesse Hestia qui, dans la religion grecque antique, était en charge du foyer, de l’entretien du feu sacré. « Feu sacré », combien, en ces deux modestes mots, repose la plénitude d’un sens dont vous aurez compris, Lecteurs, Lectrices, que Chemineau en poursuit la trace tout au long de l’infinie déambulation qu’est son parcours sur cette Terre en qui se donnent tant de surprises pour qui sait les attendre, les deviner, enfin les voir à la manière d’une confirmation de l’Être-propre qui est le sien.
De réelle et tangible confirmation,
il n’y a que le Soi qui puisse être en mesure de l’éprouver.
Toute province extérieure n’est qu’annexe et dérivée.
Le Soi en tant que Soi, voici l’Ultime Vérité,
le seul rivage auquel nous puissions aborder, le seul Absolu auquel nous puissions prétendre. Ces singulières et foncières évidences, ces fulgurations apodictiques, ces certitudes inamovibles, Voyageur-de-l’Infini (autre patronyme de Chemineau), les éprouve, tous ces lumineux sémaphores, à la façon dont un vent glissant sur sa peau dirait, en même temps que sa passée, que sa risée, l’essence en laquelle il repose. Cette essence dont nul ne pourrait saisir le contenu qu’à être lui-même, en quelque manière, pur vent tutoyant cette autre peau, cette écorce des choses qu’une juste intuition rend disponible, immédiatement signifiante, hissée de ce fond clair-obscur avec lequel elle se confondait, vague griffure incisant l’étrange grimoire de l’exister.
C’est ceci, parcourir l’espace : inventorier mille richesses qui broderont, dans le Soi, ces milliers de fils d’or tissant l’inimitable tunique du comprendre. Certes, qui pensera ici, à l’évocation de cette métaphore dorée, à « l’Habit de Lumière » du Toréador, sera sur la bonne voie. Un genre de « Voyageur-Toréador » en réalité, luttant contre la furie noire, taurine, de tout ce qui se dissimule et se vêt d’obscurité dans l’unique but de terrasser ce « Chercheur d’or », ce Curieux en quête d’une connaissance quasi divine, celle dont les dieux de l’Olympe font commerce du haut de leur Empyrée. Mais les hauteurs sont difficiles à parcourir et nul n’a d’ailes pour en tutoyer l’éthérée substance. Alors, dans un jeu constant de renvois, il faut osciller du Haut vers le Bas et consentir à rejoindre ce sol qui est notre naturel habitat.
C’est ce qu’accomplit le regard de Chemineau qui, maintenant, s’affronte au réel directement perceptible afin d’en prélever un possible nectar. Le très loin est un site diffus vibrant dans une manière de bizarre lueur, un genre d’inatteignable à partir de l’ici et maintenant. Le regard doit rétrocéder en direction d’un plan plus accessible. L’horizon est une ligne flexueuse qui paraît jouir de la souplesse, de la liberté de ses formes. La crête est un trait de lumière contre lequel vient s’abîmer le versant éclairé des collines, mais aussi leur partie encore semée d’ombres claires. Ici et là, de minces arbres groupés en boqueteaux comme si, pourvus d’un étonnant instinct grégaire, ils jouissaient de la réassurance du multiple, du regroupé, du resserré en soi face au toujours possible danger. De grandes plaines dorées, couleur de miel, coulent paisiblement au centre du paysage, manière de configurateur des espaces contigus.
Mais bientôt la vision est entièrement saisie par un motif qui, sans doute, est celui qui donne sens à l’ensemble. Au-dessus des sillons réguliers d’un verger, sur un mince promontoire, une large bâtisse carrée que l’on penserait fortifiée. Des massifs d’arbres tout autour. Et, le signe le plus distinctif de ce lieu de vie, les chandelles noires des cyprès paraissent monter la garde, genres de génies tutélaires en charge du lieu. Étonnant paradoxe, pense Chemineau, que ces cyprès, arbres des cimetières, symbole du deuil dans le monde méditerranéen, puissent ici se donner comme ces protections des Vivants, comme les derniers remparts qui pourraient les protéger de l’invasion de quelque horde sauvage moissonnant les espoirs du Peuple Toscan.
Littérature en tant que second degré vers le Haut
Certes la Nature-Paysage est une grande chose sise en la pluralité d’une matière qui façonne le corps de Celui-qui-regarde, instille en son esprit même cette mesure terrestre qui est, en réalité, la seule dimension qui puisse être, sans délai, convoquée. Mais devant le beau Paysage, l’on ne demeure muet et notre sens interne fait naître déjà, en lui, quelque poème, forge un concept, lequel, au contact de cette bien énigmatique Phusis, s’enlève du sol contingent, amorphe, pour de plus amples mouvements, pour de plus donatrices faveurs. Par simple nécessité, tout Paysage est Poème ; tout Paysage est Littérature ; tout Paysage est le lieu de naissance même du Langage qui le manifeste et le porte à la dignité d’une pensée. Donc, voyons, encore une fois, mais dans son versant de Parole, ce Paysage tel que décrit, vécu, transcendé par la plume infiniment volubile-lyrique de Senancour dans son magnifique « Obermann ». Voici ce qu’en dit, brièvement, la quatrième de couverture de l’Éditeur :
« Sainte-Beuve ne se trompait pas en prévoyant la destinée d'Oberman, ce chef-d'œuvre du pré-romantisme, certes longue et envoûtante confidence du désenchantement, mais aussi, par un juste retour de l'art, livre nécessaire et rassurant, comme, pour celui que surprend l'obscurité de la forêt, la fenêtre allumée d'une maison dans la clairière. »
Ce chef-d’œuvre presque passé inaperçu. Sans doute livre « du désenchantement », d’une longue méditation intérieure tissée d’une sourde mélancolie. Mais aussi, et peut-être même davantage, ouvrage destiné à réenchanter un Monde qui paraissait déjà, en ce début du XIX° siècle, promis à chuter dans la plus lourde des apories. Circonstances troubles, événements altérés dont cette époque ne maîtriserait plus le cours. La chute de l’Empire de Napoléon se profile à l’horizon avec, en ligne de mire, le début de la Première Guerre Mondiale.
Mais avant de citer quelques extraits de la Lettre VII, quelques précisions introductives seront essentielles. Elles proviennent d’un article intitulé « L’image des Alpes suisses dans Obermann de Senancour : la composition d’un espace mythique », par Bernard Demont :
« S’être ainsi fixé au pied de ce qu’il imagine être l’un des plus hauts sommets de l’Europe se mue très vite en un défi qu’il relève en se lançant dans l’escalade de la ‘’Dent du Midi’’. Et c’est la première étape initiatique qui conduit Obermann, gravissant ce symbole de l’éternité qui mène droit vers le ciel et l’éther, à devenir vraiment, pour la première fois, l’Obermann, surhomme et homme des altitudes, activant tous ses fantasmes de pureté et d’autonomie. »
Les symboles, ici, sont assez clairs de la recherche fiévreuse d’une transcendance, pour qu’il soit inutile d’en faire un long commentaire. La démarche d’Obermann est en tous points semblable à celle de René Daumal lorsqu’il campe l’audacieuse ascension par son Héros, Pierre Sogol, de ce mystérieux « Mont Analogue » dont on nous dit :
« L'auteur fait le pari que les mythologies disent vrai. Il existerait un centre originel du monde, un mont sacré qui ouvrirait une possibilité de communication avec l'au-delà.
Réunissant une expédition pour découvrir ce Mont Analogue resté jusqu'alors inaccessible au commun des mortels, René Daumal fait le récit vertigineux de cette escalade en forme de quête. »
Et maintenant, deux extraits de la Lettre VII qui nous paraissent les plus révélateurs quant à cette ascension alpine qui, au vrai, n’est qu’ascension de Soi en direction même de son propre dépassement, donc une façon d’auto-transcendance :
« Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente ; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l’homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »
Cette belle inclination au pur romantisme (combien elle prêterait à sourire aujourd’hui en ce siècle utilitaire, matérialiste, en constante réification de soi !), cette inclination donc à la sensibilité, cette disposition à l’imaginaire, cette immédiate plongée au cœur même de l’émotion, Senancour sait en trouver l’éternelle et irréductible source dans cette surprenante exaltation au plein de la Nature qu’il convient d’orthographier avec une Majuscule, pour la simple justification que son Essence, sa profondeur se dévoilent bien mieux aux yeux des Attentifs, que son existence somme toute factuelle, livrée aux caprices du temps et d’un regard humain constamment variable. Å l’amplitude de la rêverie, à la quête de l’évasion, à l’épreuve intime d’une soudaine liberté, il faut les « monts déserts », il faut « l’immense » du ciel. Le monde bruyant et agité des villes disperse trop l’attention et, en premier lieu, l’attention à Soi, essentielle condition de possibilité de la saisie des choses en leur réalité la plus précieuse, la plus féconde. Quant au ciel, sauf à le considérer en tant qu’élémental, en tant que substance concrète, seule sa vastitude appelle la subtile transcendance, l’accomplit comme la merveille qu’elle est. Tout, dans cet extrait se vit sous la mesure de l’accroissement, de la dilatation, de l’expansion : « le plus grand », le « plus visible », « l’éternel ».
C’est un peu comme si l’Homme, semblable à ces outres de peau antiques, se laissait pénétrer par le souffle d’Éole, réalisant en ce subit gonflement un voyage en direction des dieux. Et ce qui est tout à fait remarquable, dans l’épreuve ontologique Obermannienne, cette façon de retour à un état sauvage, archaïque, dionysiaque, cependant teinté d’apollinisme, la convocation d’un état originaire, d’un sol neutre et dépouillé à partir duquel, à la fois regrouper son propre Soi dans une unité perdue depuis longtemps, à la fois s’ouvrir au sentiment du Sublime, ce « qui est placé très haut, qui est au premier rang », selon sa définition canonique. Cependant cette extension du Soi ne se conquiert que de haute lutte liée à une longue et parfois épuisante marche, ceci ne se mérite qu’à la hauteur d’une ascèse, autrement dit d’un renoncement aux facilités et gratifications immédiatement mondaines.
Et encore ce pur fragment d’anthologie :
« La journée était ardente, l’horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L’éclat des glaces remplissait l’atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l’air que je respirais. À cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n’était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l’œil se repose et s’arrête. Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans bornes ; au milieu de l’éclat du soleil et des glaciers, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. »
Bien évidemment, nul n’aura été insensible à cette atmosphère quasi sacrée qui se lève de la prose enchantée de Senancour. Tout ici se place sous le sceau de l’agrandissement, de la distension, de l’ampliation, de l’expansion, de la tumescence (et la liste des prédicats augmentatifs pourrait être sans limite !), toutes qualités consonant avec la propre prolifération, le tumulte intérieur, la symphonie intime, le prodige du Soi dilatés à leur acmé, comme si, par un mystérieux phénomène d’allégie, il pouvait se confondre, ce Soi, avec le diaphane, se fondre dans le transparent, autrement dit convertir son corps de chair en pur esprit et voguer sur des hauteurs semblables à l’Infini, identiques à cet Absolu dont toujours l’on parle sans jamais en pouvoir capter la forme.
Le lexique de Senancour fête et porte au-devant de lui cette sorte de palme aérienne qui tutoie à peine les choses, les rend bien plutôt irréelles, les disposant à la limite même de leur visibilité : les vallées ne peuvent qu’être « vaporeuses », l’air ne se donne que sous le signe de la « pureté », l’éther forcément impalpable ne peut qu’être « indiscernable », la vue ne peut plus percevoir que « l’immensité ». Et si l’emportement du Soi, pour bien plus éployé qu’il ne l’est ordinairement, se manifeste à même la chair, il y a évidente correspondance sémantique de cette dernière, la chair, avec cet Univers qui se décline sous les modes de l’ardeur, de « l’éclat des glaces », « du soleil et des glaciers », sous la puissance des « reflets lumineux », sous le flux igné d’une « atmosphère embrasée ».
Certes ce style est, dans la perspective contemporaine, forcément « daté », relatif à une époque bien déterminée qui visait les choses avec un œil différent du nôtre. Cependant, la couleur du Romantisme ne pouvait se décrire qu’à l’aune de ce luxueux flamboiement et, si cette prose était jadis lisible, elle n’en demeure pas moins abordable aujourd’hui au motif que son style parfaitement accompli ne peut que l’installer dans la Vérité qui est le sceau originel de l’œuvre d’Art.
Art en tant que troisième degré vers le Haut
« Être sorti de l’ombre », nous dit Le Clézio et, disant ceci, se détache en creux, mais dans une entière visibilité conceptuelle, le paradigmatique « Mythe de la Caverne » platonicienne et, corrélativement, l’entièreté du geste métaphysique, la totalité du contenu de la Philosophie occidentale. Tout repose en effet sur le « chorismos », la ligne de partage décidant de tracer les positions respectives, sans mélange, du Sensible et de l’Intelligible. Le Sensible en tant que cette Ombre partout projetée, partout présente. L’Intelligible en tant que cette Lumière si haute que, la plupart des Humains que nous sommes, ne parviennent nullement à en saisir l’éclat. Et, pourtant, ce serait une tâche de premier ordre que d’exercer nos yeux à la vertu fécondante de la mydriase : dilater nos pupilles mentales afin que la Clarté y siégeant, nous pussions y rencontrer le ferment d’une connaissance, la beauté d’une esthétique, la vertu d’un accomplissement éthique. « La puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », selon la belle formule de l’Écrivain ne peut guère se lever que de ce soudain surgissement étincelant des Choses Vraies, de leur venue au jour de qui elles sont, à l’incroyable mesure de leur éclair, de leur « exaiphnès », pour employer le lexique du Maître de l’Académie. Ce terme un peu mystérieux que Jean-François Mattéi commente de cette manière dans « L’instant et l’éternité chez Platon » :
« Cette révélation instantanée intervient chez Platon aux tournants majeurs des dialogues, lorsque l’âme découvre brusquement, comme une déchirure soudaine dans un ciel serein, l’arrêt de son destin. »
Et encore, ce beau commentaire « éclairant » :
« mouvement brutal de torsion », « arrachement » : le prisonnier de la caverne est brusquement forcé de se lever ; puis il est d’un coup ébloui en passant de l’ombre de la caverne au soleil. »
C’est ce passage, ce mouvement profondément dialectique que les Chemineaux que nous sommes devront accomplir, mouvement analogue à celui des Prisonniers de la Caverne qui, au travers de paliers successifs, s’extrairont de l’Ombre et de sa fausseté, pour connaître de plus amples et plus justes manifestations du sens exact de l’exister. Cette progression en direction du Lumineux, de l’Ouvert, du rayonnement auroral de la Clairière se réalisera à l’aune d’une pure nécessité. Depuis l’abîme le plus bas, le plus ténébreux de leur condition, ils s’élèveront, ces Aliénés, vers ce qu’ils auront à être, des Diaphanes, des Transparents laissant derrière eux les guenilles originaires et archaïques d’une posture simplement matérielle afin de gagner la spirituelle. Tout d’abord, ils consentiront à renoncer aux emblèmes mythiques de l’allégorie, aux ombres des choses contrefaites, à ignorer les rayons émanant d’un feu artificiel, mettant entre parenthèses les ombres des choses naturelles, leur substituant les choses réelles, enfin débouchant dans l’aire libre solaire, là où leur seule volonté les conduira, vers l’être du Vrai et du Bien, dans cette pure contemplation des sublimes Idées, lesquelles transcendent la Totalité du Réel, transcendent les possibilités conscientes de tout Homme.
C’est bien cette valeur hautement signifiante d’une transition de l’immanent au transcendant que nous voudrions évoquer au travers des commentaires portant sur l’œuvre d’Albrecht Dürer, « Vue de Segonzano dans la vallée du Cembra », quelques symboles clairs aideront à nous repérer parmi la manifestation d’une Nature qui ne peut être, selon nous, que le travail de l’Esprit animant sourdement la matière, la fécondant de manière à ne nullement la laisser s’abîmer dans une native inertie.
Si nous mettons en relation les deux propositions paysagères, celle de la Nature Toscane, et celle, alpine, du Trentin-Haut-Adige, telle que représentée par le célèbre Graveur, nous voyons combien les différences sont patentes.
En effet, si la vue de la Toscane se manifestait en tant que réelle, incarnée, simple surrection d’un terroir de glaise et d’argile, donc un pur matériau ;
Trentin-Haut-Adige, par simple contraste, pourrait en figurer la forme inversée. Ici, tout est doucement suggéré, légèrement gouaché-aquarellé, bien plus une suggestion formelle qu’une concrétude élémentale. Le diaphane l’emporte sur l’opaque, le refermé. « L’être sorti de l’ombre » Le Clézien trouve, dans cette touche à peine affirmée, sa belle et entière confirmation. Certes, l’ombre est encore présente mais bien plus à titre de réminiscence que dans une façon de manifeste insistance. Du reste, sa décoloration, sa pastellisation viennent dire, s’il en était besoin, le travail d’atténuation qui en sape la trop évidente affirmation. Reflux des tons cendrés vers un possible effacement.
Sous l’affirmation du végétal sombre de la colline,
sous l’accumulation de quelques flaques
témoignant d’un halo grisé,
c’est bien l’impatience, l’urgence de la lumière
à se manifester qui devient patente,
sinon immédiatement évidente.
En tant que ces Chemineaux en quête d’aube, de blancheur et de pureté, nous ne pouvons que nous laisser bouleverser par tout ce tapis de neige symbolique dont nous souhaitons, secrètement, non qu’il devienne notre linceul, fût-il pure lactescence, plutôt accueil en nous, au plus profond, du limpide, du cristallin, de la nitescence, toutes qualités au gré desquelles, nous exonérant des ténèbres cavernicoles, nous serons en attente
d’un firmament flamboyant,
d’un cosmos plein de fulgurations,
de soudaines comètes traçant dans le ciel
leurs sillages de pure présence.
C’est ceci que nous voulons et rien d’autre, le précieux motif de notre conscience intentionnelle constituant le seul et essentiel tremplin pouvant nous distraire du lexique refermé du sol et nous remettre face à ceci même que nous attendons :
la pure illumination de notre esprit
par cette vacante Beauté
qui est la mesure de tout art connaissant
la réverbération de son ultime zénith.
Le Haut, seulement le Haut
est la dimension selon laquelle
porter son propre Soi
à la révélation de qui-il-est,
cette étincelle hissée de l’obscur
dont nous souhaitons,
à défaut de pouvoir
connaître l’éternité,
qu’au moins
la braise de l’instant
nous soit donnée
comme notre Bien
le plus précieux.
Philosophie en tant que quatrième degré vers le Haut
Le Cervin
Nous sommes partis des plateaux de moyenne altitude de la Toscane pour gagner de plus conséquentes hauteurs avec le Segonzano dans la vallée du Cembra, nous terminerons notre commune ascension avec le Cervin, cette « Montagne des Montagnes » si l’on peut employer cette image autoproductrice de sens. Le Cervin en tant que lieu sommital d’un parcours d’errance dont Chemineau a été notre Guide. Suivra un extrait de quelques lignes d’Henri Maldiney, ce Montagnard-Alpiniste-Philosophe, qui a tant écrit sur la beauté des roches, sur les signes partout disséminés sur les pentes de la Montagne Sainte-Victoire, toutes choses acquises dans un unique but :
dire l’Ouvert,
dire la Manifestation,
dire l’Être.
Dans son bel ouvrage « Ouvrir le rien, l’art nu » :
« Apprendre, s’apprendre ‘’ce n’est pas - pour employer les mots de Jean Bazaine évoquant l’instance esthétique - prendre brusquement contact avec le sol ; c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’, bouleversante de réalité, que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, elle aussi, rend visible qui n’a de répondant dans aucune autre objectivité, empirique ou idéale ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »
Le sol, en effet, la dure et incontournable réalité, loin qu’il faille ancrer les pieds de Chemineau, les nôtres identiquement, en cette aveugle et sourde matière, bien plutôt convient-il, comme mous y invite Henri Maldiney, à s’en détacher, à « perdre pied » au sens premier, à procéder à notre propre allégie, laquelle nous disposerait
à percevoir l’inaperçu,
à toucher l’intouchable,
à voir l’invisible.
« Voir l’invisible », combien cette formule est troublante, à la limite d’une magie quasi mystique. Comme si, devenus purs esprits, pures substances de la consistance éthérée de l’âme, ayant dépassé la dimension de notre humanité, nous fussions à même de devenir « l’Obermann, surhomme et homme des altitudes » dont nous parlait Bernard Demont dans son « espace mythique », tel que cité plus haut. Les paroles, ici, du Philosophe, sont entièrement déterminantes, si bien qu’il nous faut en pénétrer le motif secret, sous peine de ne rien comprendre à cette « rencontre bouleversante » en quoi consiste « l’apparition du Cervin ». Å l’aune de tout regard mondain, que serait donc le contenu de ce regard et le ressenti interne du Regardeur, sinon la surprise de découvrir, dans l’horizon de ses yeux, cet étonnant « Matterhorn » quasi parfait, ce « sublime tas de cailloux » tel qu’énoncé par Rebuffat, d’admirer la pureté de ses arêtes, du « Lion », « L’Italienne », de saisir l’architecture de sa géomorphologie, « brun pour les sédiments marins, vert pour les laves océaniques, gris-vert pour les gneiss continentaux d'origine africaine, aujourd'hui sculptés en forme de pyramide. » Mais alors, du Cervin, nous n’aurions appréhendé que son apparence extérieure, changeante selon les saisons et les moments de la journée, son essence serait demeurée voilée, dissimulée sous la lourde couche sédimentaire, elle aussi, d’une visée qui aurait pris « pour argent comptant », la première illusion venue.
Mais il nous faut souligner ce terme « d’apparition » employé par Maldiney, et lui attribuer sa signification originaire : « 1190 aparicion « fait de se rendre visible (d'un être surnaturel ou invisible) » Aujourd’hui encore l’évocation de ce vocable ne fait guère l’économie de cette valeur quasi religieuse ou, à tout le moins, évoque pour la plupart des Auditeurs, une atmosphère sacrée nimbée de pur mystère. C’est dans cette perspective d’une sur-ontologie qu’il nous faut interpréter les termes de l’Auteur. Dès lors, que veut signifier :
« Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé’’ ?
Qu’en est-il de ce mystérieux « insurveillé », de ce « surveillé » du réel que le « in » privatif soustrait à notre attention ? Ce qui lui échappe, de toute évidence, c’est l’Être, sur lequel l’on a toujours beaucoup disserté, glosé sans fin, sans possibilité aucune de le rejoindre. Il est si ténu, si évanescent, cet Être, manière de fumée tirée de notre imaginaire, sa perte est prononcée à même son énonciation. L’hypothèse qu’il faut poser ici, c’est que « l’insurveillé » est la pointe la plus aiguë, la plus fine, l’apex du Soi en tant que Soi, la venue en présence de-ce-qui-est, le seul lieu où l’Être-même s’enracine et se laisse deviner à force de patience, de persévérance, de lucidité. Un simple problème de vision chez l’Observateur, d’intuition purement intellectuelle-idéelle, autrement dit la manifestation d’une étincelle telle que déjà abordée plus haut sous le concept platonicien « d’exaiphnès ». La soudaineté de la prise en compte de ce qui vient à nous sous le mode de l’interrogation.
Nous disions le Soi comme le seul motif en lequel le surgissement d’être peut se réaliser. Oui car si notre corps relève de l’exister, ce ceci, ce cela ; notre Soi, lui, en tant que pure essence, absolue ontologie, se trouve pouvoir coïncider avec le mouvement même de l’apparaître en quoi consiste la motivation essentielle des choses qui nous rencontrent. Le Cervin dans sa pure apparition, loin d’être empilement de roches,
est surgissement du soi-de-la-Montagne
à même le Soi-qui-est-mien,
manière de subtil écho, de réverbération, de correspondance. Genre de Vérité apodictique qui me saisit du-dedans de qui-je-suis, mesure inaliénable de mon vécu intime, de mon ressenti singulier. Ce que je vois du Cervin, son étrange parution, le mystère de son-être-là, qui n’est que le reflet du mystère de mon propre-être-là, le Dasein que je suis en sa plus effective densité-réalité exposé à cet autre « Sein » nullement humain, mais investi cependant d’humanité au titre du regard que je porte vers lui, lequel l’extrait de son somme antédiluvien et sourdement minéralogique, pour le disposer en ce en quoi je l’attends, à savoir un accusé de réception de mon être.
Or un tel accusé de réception ne saurait avoir lieu dans le maquis des indistinctes et sombres concrétudes. Ces dernières ne sont que les strates primaires mutiques sur lesquelles prennent appui des strates de significations de plus en plus accomplies jusqu’à déboucher dans le champ lumineux de la Conscience où elles trouveront le cirque naturel de leur épanouissement, de leur subtil rayonnement. Le sens, elles le portaient primitivement en elles, mais n’avaient nul outil afin d’en assurer la désocclusion. Or voici que les êtres aliénés de l’origine (aussi bien celui, minéral de la montagne, que celui anthropologique du Dasein), libérés de leurs chaînes, tels les Prisonniers de la Caverne platonicienne, débouchent au plein jour de leurs essences respectives :
une Lumière vise une autre Lumière
et ainsi à l’infini de regards métamorphosés
en purs Éclaireurs de Pointe.
Oui, l’Éclair ne peut qu’être à la Pointe. Tout Chercheur de Sens est pénétré de cette profonde vérité en l’abîme même de son Inconscient, acharné travail de Spéléologue qui remonte à la clarté les insignifiants tessons de poterie (les pré-êtres des choses et des Existants) afin qu’assemblés en une unité signifiante, leur être véritable puisse trouver à déployer ses intimes Paroles, seuls mérites qui lui reviennent en propre.
Mais reprenons, sous la forme de la synthèse les termes d’Henri Maldiney :
« Apprendre, s’apprendre (…) c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’ (…) que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, (…) rend visible (…) ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »
Condensation ultime : « S’apprendre : ouvert à la surprise de soi. »
Oui, l’étonnant « s’apprendre », « apprendre » qu’à l’accoutumée nous réservons à la connaissance du hors-de-Soi, voici qu’il se vêt d’une forme pronominale réflexive qui nous situe uniquement en notre propre subjectivité, cependant nullement monadique puisqu’un vis-à-vis nous fait face en tant qu’apparition, à savoir cette mystérieuse pyramide du Cervin portant en elle toute la sagesse minérale antédiluvienne imaginable, toute la massivité de la Phusis en son caractère de puissante éternité telle que décrite par Joël Balazut dans son ouvrage « De l’être – Essai d’ontologie » :
« Cette matière informe, éternelle, recelant l’inépuisable et finalement immuable par-delà ses métamorphoses permanentes dans le jeu de la phusis, n’est rien d’autre que l’être - immobile et immuable - dont parle le poème de Parménide, qui, en effet comme nous l’avions suggéré, s’intitule lui aussi, à l’instar des autres textes présocratiques, Peri phuseos. »
« Peri phuseos » : « Sur la nature »
Comment ne pas comprendre, dès lors, que notre propre nature incluse dans la Grande Nature n’en est qu’un troublant, vibrant et toujours inquiet écho ? Le plus souvent, bien plutôt que de nous inscrire en cette naturelle genèse, nous cherchons, hors d’elle, toute une théorie de fuites et de dérobades. Plaçant notre être sous l’autorité de quelque énigmatique « deus absconditus », « Dieu caché » que nous prétendons, évidemment « inconnaissable ». Pourtant tout nous est infiniment destiné à la manière d’un miroir en lequel, non seulement nous pourrions lire l’image du Monde mais aussi, mais surtout, la nôtre, cette immédiate possession de qui-nous-sommes en notre racinaire appartenance au sol-fondement dont nous provenons et auquel nous ne pouvons échapper en tant que simples Destinataires.
« Être sorti de l’ombre »
veut dire être sorti du sol,
briller un instant comme
l’étoile au firmament
puis retourner à cette ombre génitrice,
matrice en laquelle se clôt
la perdurance de notre questionnement.
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