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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 08:36

 

  La vie, l'existence. Ces deux mots si familiers dont le contenu, cependant, nous reste souvent inaccessible, comme si, vivre, était une simple abstraction, un processus dévitalisé nous faisant penser aux automatismes des "Temps Modernes"et alors, nous ne serions que rouages, pignons, courroies. En un mot,  simples assemblages machiniques hors d'atteinte, clavettes et cliquets de renvois nous faisant avancer sur le chemin existentiel à notre insu. Le mot redoutable de "destin" - le fameux "fatum" des Latins - ne trouve guère ses assises d'une autre manière. Fâcheuse impression d'un conditionnement sans fin dont nous n'échapperions qu'au terme du voyage, après avoir franchi la dernière pierre d'achoppement. Alors, distraits de la qualité de la vie, à défaut de pouvoir en déguster la chair savoureuse, le fruité, l'arôme inimitable, nous nous résolvons à n'être plus que des étiquettes sur quelque casier de rangement, identiquement à ce bon Jules Labesse classant, à longueur de vie, ses pièces métalliques et autres rotules et biellettes. L'existence comme pure activité mathématique, algébrique, comme incluse dans les arêtes d'une géométrie étroite. Mais, heureusement, pour se distraire de cet engrenage monotone de la Manu, les Copains sont toujours là…

 

 

 Donc, si ma démonstration vous est apparue un tant soit peu pertinente, si elle a éveillé en vous une démarche qui vous est plutôt familière bien que demeurant souvent inapparente, il ne me reste plus, sans complaisance aucune, soyez-en assurés, qu'à parler de moi avec la retenue nécessaire qui sied aux confidences. Aussi, disposerez-vous, au travers de ma personne, d'un territoire connu, donc d'assises assez fermes à partir desquelles vous pourrez élaborer un savoir sur l'inconnu, à savoir mes habituels compagnons. Ils vous deviendront familiers, presque à votre insu, à la façon dont les meubles qui vous entourent font à tel point partie de votre intimité, que vous les tutoyez quotidiennement sans même y prêter attention. Heureusement, d'ailleurs, les choses autour de vous se font un peu oublier, se fondent dans le paysage car, autrement, votre vie serait une sorte d'enfer permanent, lequel vous occuperait à un inventaire sans fin, à la manière de l'énumération célèbre de Prévert :

 

"Une pierre, deux maisons, trois ruines, quatre fossoyeurs, un jardin, des fleurs, un raton laveur..."

 

  et alors vous seriez tellement occupé à dénombrer l'infinité des choses que vous n'auriez même plus le loisir de faire halte auprès de vous-même, ce qui, toutefois, aurait pour avantage secondaire qu'on ne pourrait vous soupçonner ni de solipsisme, ni d'égocentrisme, ni de vous plonger dans une quelconque auto-pédagogie satisfaite d'elle-même.

Et puis, à propos, l'inventaire ça vous fait penser à quoi ?                                         

  A dénombrement, recensement, classement, je suppose. Eh bien, moi, ça me fait penser à plein de choses qui font un énorme tourbillon autour de ma tête et dans ma mémoire. Ça me fait penser à une sorte d'univers peuplé d'une multitude de galaxies, de planètes, d'étoiles, avec plein de satellites qui tournent tout autour. Et puis, tenez, comme le "Joueur" de Dostoïevski, je vais aller au Casino m'enivrer à la roulette, à la roulette de la vie par exemple. Je vais miser, disons quatre-vingts louis sur la douzaine du milieu (le gain est triple mais on a deux chances de perte contre une, je vous rappelle), et c'est bien sûr, par hasard, la douzaine qui sort. Vous aurez fait aussitôt le calcul, mais, contre toute attente, c'est pas deux cent quarante louis que le croupier va pousser sur le tapis vert au bout se son râteau, c'est simplement un gros jeton de bakélite où il y aura un seul chiffre avec plein de zéros, du style 288 000 000 et vous allez donc penser que le gain est important.

  Eh bien, l'énorme chiffre qui pourrait être celui correspondant à l'argent de poche d'un émir d'Arabie, c'est simplement le produit de 40 x 300 x 8 x 50 x 60, ce qui, énoncé en langage clair, n'est rien d'autre que le résultat obtenu par moi-même, Jules Labesse, au bout de 40 années de labeur assidu, 300 jours par an, 8 heures par jour, tout au long de classements, rangements, étiquetages de 50 rayonnages différents, comportant chacun 60 casiers, et je vous fais cadeau du nombre de pièces figurant dans chaque petit tiroir métallique laqué en vert.

  Vous l'aurez compris, j'étais magasinier à la Manu, et donc considéré comme une sorte de plaque tournante, de lieu stratégique situé entre la fonderie et les ateliers d'assemblage et, à ce titre, passais pour disposer d'un pouvoir secret, à mi-chemin entre les créateurs qui inventaient les techniques et les exécutants qui assemblaient les pièces comme de simples cubes de Lego.   

  De cet état de choses découle sans doute le fait que, dès le début de mon travail, et ce jusqu'à la fin, j'ai pu apparaître, aux yeux de mes copains comme une sorte d'électron libre situé à la limite de deux mondes bien distincts : ceux des cols blancs et ceux des bleus de chauffe; ceux des donneurs d'ordre et ceux qui les mettaient en pratique; ceux qui gambergent dans leur tête et ceux qui assemblent, vissent, taraudent, boulonnent, ajustent avec l'ensemble de leur corps, un peu comme on disait autrefois, "La tête et les jambes", dans une émission célèbre du temps où j'étais plus jeune, alors qu'on ne pouvait décrocher le jackpot que d'une façon totale, avec l'ensemble de son moi rassemblé, cervelle et jambes pareillement à la tâche.

 

 

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