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7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 16:40

 

J'ai vu l'Amour.

 

 

phy 


 Source : fotocommunity.

 

 

  Le physalis. Mais qui donc a bien pu nommer, métaphoriquement, cette fragile et gracieuse plante "L'Amour en cage" ? Faut-il ne rien connaître à l'Amour pour le circonscrire à des limites, celles-ci fussent-elles immatérielles !

 

  D'ailleurs, l'Amour, je l'ai vu, de mes yeux vus, il a des ailes diaphanes, un corps d'éphémère, une tunique de soie, des pattes de cristal, un grésillement d'insecte, le vol du colibri, les yeux-caméléon, la grâce du jour, l'impalpable de la nuit, le velouté de la brume, l'irisation de la goutte, la courbure du poème, la consistance de la dune, la fuite de la lumière, le toucher de la nacre, une langue de corail, des lèvres de silence, des idées de vent, des clartés de lagune, la douceur du galet, l'insistance légère de l'aube, l'impalpable du crépuscule, l'arrondi de la crique, le balancement du palmier, le teint rose-thé, le vol bleu du céladon, la transparence du parchemin, le fluide de l'aquarelle, l'à-peine esquisse du temps, le glissement de l'estompe, le tournis du flocon, la blancheur du magnolia, le grisé de la cendre, les joues-porcelaine, la hanche-lyre, le bassin-amphore, la chute d'une plume, le vol du sterne, la pliure d'écume, l'hésitation du grésil, les nervures de la feuille, le fil d'horizon, le clignotement des étoiles, la couleur des voyelles, un son d'outre-ciel, un goût de nectar, le balancement de la phrase, la souplesse de l'alexandrin, le flou de la peau-chagrin, l'ellipse de l'espoir, la confidence de l'édelweiss, la marche piquetée de l'aigrette, la touffeur de la tourbe, le balancement de la canopée, la rumeur du sommeil, les pieds de Mercure, le fil d'Ariane, la mutité du Sphinx, l'impermanence de l'uranie, la calebasse de l'ukiyo-e, l'harmonie du taijitu, le toucher de la pluie, les doigts de gemme, la saveur de la madeleine, la pureté de la source, la confidence de la banquise, le col du cygne, l'allure de l'alezan, le trot du yearling, la caresse de l'argile, l'éclat de la chambre noire, la fuite de l'étincelle, la rumeur de la lave, le calice du lys, un susurrement de fontaine, l'énigme du puits, le scellé de la jarre, la glaçure de l'émail, l'ondoiement du ruisseau, le sinueux du chemin, la plénitude du cercle, l'étoffe de l'étoupe, la vibration inaperçue du cristal, la fuite de l'écluse, l'éclat sourd de la falaise, le rythme auroral, la nuit féconde, l'approximation du dire, la jetée souple de la parole, le mouvement des astres, la langueur lunaire, la patience des étangs, le frais des ombrages, la marée fluide, l'inclinaison de l'étrave, la modestie de la ligne, l'absence du pointillé, la suspension du souffle, le nuage de la lampe, l'élégance du noir, le parti-pris du blanc, la griserie des médiations, les affinités électives, l'adret incliné de l'heure, la permission de minuit, la collation frugale, le battement des yeux, le limaçon de la langue, le sanglot étouffé, le râle du courlis, la tête de linotte, le seuil permissif, la métaphore plurielle, le rêve alambiqué, la douleur de l'absinthe, l'ivresse du peyotl, les pointillés de la mescaline, les éblouissements du jade, l'ennui des ancolies, la retenue du névé, la fraîcheur menthe poivrée, l'abstraction diagonale, la déclivité des humeurs, l'ambroisie glacée, la meringue étoilée, le précieux du velours, la rigueur du lin, le diamant de l'herbe, la tunique du scarabée, la lueur du café, la suavité du thé, tremblement de chrysalide, giration de douce obsidienne, repli de calmar, grains célestes, pierres levées, œuf gigogne, oscillation de balancelle, effluve de musc, perte d'eau dans l'acequia, odeur sourde de limaille, impulsions aimantées, nords magnétiques, effusions boréales, dérive des continents, faille sismique, glèbe versée luisante, feuillée sous le vent, dentelle arborée, lente chenille processionnaire, coulure de zinc au bord du toit, levure gonflant le pain, dragées fondantes, élixir en pluie de muqueuse, mouillure palatale, supinations digitales, frottis de glénoïdes, pavé lustré petit jour, lucarne sur le toit, facétie cerf-volant, songe aquatique, page à peine maculée, ébruitement de courlis, phosphorescence d'ivoire, aile bleue sous les alizés, marécages d'eaux oblongs, palimpseste illisible, mappemonde bercée azur, escalier montant colimaçon, mystique corps fluet, magie charbonneuse du soir, musique rimbaldienne, nostalgie proustienne, spleen baudelairien, mue imaginale, dépliement métamorphique, mémoire oubliée oublieuse, emmêlement de tulle, languissement ombilical, chair ferrugineuse, clapotis alambiqué, peau arche tendue, paume douce soudée, digitalités pianotées, fleurements arboricoles, miroir sans tain, avancée racinaire, paupières allumées khôl, temple ouvert au silence, vertige effilé de la lame, rideau soufflé griserie, signes ployés roseaux, sources claires à contre-nuit, lourde salive marine, félin aux yeux verts, baies mauves dans haie écartelée, route à l'assaut des nuages, collines naissantes, coquillage habité de rumeurs, rêves de sable, chaînes libres du temps, ténèbres percées braises vives, solitude horlogère, clairière neuve, sein forestier, toits ardoises bleues, flammes à l'assaut du ciel, encre diluée dans espace agrandi, pétales exubérants, calices éployés, étamines dressées, pollen fusant éther; mais qui donc a encagé l'Amour, cette libre disposition de Soi en direction de l'Autre, qui donc a osé cette métaphore morte ? L'Amour n'est pas la cage. L'Amour est l'Oiseau vermeil, hors la cage, plumage polychrome ouvrant son éventail, ailes gonflées de vent, rémiges infiniment mobiles, dépliement de soi, pur bondissement. L'Amour jamais ne tutoie la geôle. L'Amour est l'autre nom de la LIBERTÉ.  Sinon il n'en est que le Fou commis à perdre son âme !

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11 janvier 2025 6 11 /01 /janvier /2025 09:52
Fabrique de l’Homme

Photographie : Blanc Seing

 

***

 

   Murs de moellons jaunes. Murs de lézardes. On entend le vent mugir, les poulies se balancer dans le vide, les machines tisser des mots que creuse l’ennui, que torpille la sombre démesure des délibérations obsolètes. On ne reconnaît guère  ce qui autrefois chantait, allumait dans la garbille des yeux la densité et la mesure de l’accompli en sa garance. Oui, c’était si beau disent les pêcheurs de lune et les histrions, ces mimes que le son mélodieux de la flûte disposait aux sourires des anges et aux bluettes zodiacales.

  

***

 

   On est là, debout, planté dans la masse solaire, gluante. Feu du ciel qui tricote tout contre sa meute ossuaire les lames d’effroi, jette dans la fournaise de l’âme sa langue glacée. Ô froid néantique. Ô rumeur givrée qui glavaude les mors de l’esprit, taillade les ramures de chair, fait couler dans l’outre de sang le chant igné de la finitude. Ô pourquoi faut-il que ce qui est là devant s’agenouille, se prosterne dans la plus violente déraison ? Dante y perdrait son latin, y brûlerait les cercles de la félicité, il ne demeurerait que quelques braises soufflées par Eole et les dieux seraient marris de voir tant d’hébétude humaine.

  

***

 

   Il fait un froid de gerfaut et les dents claquent dans le corridor de la bouche. Et le toboggan de la gorge et les dagues plantées en plein le vide sidéral. Le vide de cristal. Les poumons soufflent leur haleine de forge. Des poutres métalliques, rongées par l’acide du temps, descendent des rhinolophes à la bouche acérée. Filent mauvais coton. Ruminent idées noires. Mines de charbon, boyaux étroits, mineurs, Gueules Noires couchées dans la veine sidérante, la silicose sculpte dans les traverses du corps lacéré les dentelles de l’agonie.  Dentelles de la Mort. La Grande Pute au sourire enjôleur, la Grande Maniérée qui fait ses pas de deux dans votre dos, ses entrechats glaireux. Puis un saut. Violent. Comme ou saute au-dessus d’une fosse à serpents. Venimeux. Lianes mercuriales du péché. Ecailles fascinent, envoûtent, puis sombre venin qui poudre le sang des commissures mauves du Trépas.

 

***

 

    Ô pics à manches courts, ô rivelaines qui émondent la colline de poussière. Et y a le Zacharie et ses moustaches en crochets, le Levaque et son chignon perruquier, le Chaval -d’aucuns l’appellent Cheval -, et le Maheu - certains le nomment Emma -, qui veinent dans la veine bitumeuse et ils meurent à petit feu pour des Empires, des Bourses, des Réceptions broquilleuses dans des salons duveteux avec des Dames pigeonnantes, gloussantes, des Messieurs à plastron, à breloques d’or, des valets en goguette, des quenouilles qui girent à l’unisson dans le beffroi étique des idées.  Creuses, abyssales en leur nouille vacuité. Sidérantes en leurs hémiplégiques et comiques pirouettes. Mais mortelles, tellement catafaltiques, dinguefoles jusqu’à la dernière bouchée arsenicale, ô combien ! Voyez-vous on a des Lettres même chez le Poulbot, le Mécréant, le Zigomateux de la grise matière !

  

***

 

  Ah, cela il faut l’entendre de ses oreilles bouchées de cire. Ah cela il faut le voir de ses yeux usés de cataracte avec des stalactites blanches qui perlent au sol la dette de vivre. Ah il faut le longer de ses membres amputés, de sa fougue de culbuto ivre, de la hargne de ses moignons trempés dans l’acide de la confortable ineptie. Il y a tant d’incomplétude malaveuse et de destins crocheteux, tant de mains aux serres longues, tellement de cerneaux où ne s’agitent que des idées insanes en forme de troupanes, en fouillouses à trous par où suinte une éthique à 4 sous, une morale de bousier épidermique.

  

***

 

   La fabrique est de brique et de moellons jaunes.  De bric et de broc. De fric et de frac. De freux et de frousse. Mais entendez donc mugir le Métier avec ses cliquets qui comptent les passages de vie à trépas, avec ses chaînes qui enchaînent, ses lisses qui maudissent. Mais qu’est-ce qui se trame donc dans ces ruines corporelles car la Fabrique est la fabrique du corps. Car les machines, les tubulures sont les rouages, les harnais, les battants, les éclisses de l’esprit qui se robichonnent dans les glavioles de l’impéritie. Mais que direz-vous pour prendre la défense de tous ces Souffreteux de la pensée qui ne pensent qu’à leur propre vertu, à leurs biens - les si mal nommés -, à leur magot, leur matérialité obtuse ? Que direz-vous, sinon fermer votre clapet, devenir cois, rentrer dans votre coquille de gastéropode silencieux ?

  

***

 

   Plâtras jonchent le sol, débris humains, flaques de sueur, soucis encore visibles sur le ciment maculé de haine. Grandes verrières, elles sont ce qui reste d’une conscience calcinée, usée par des années de lutte et de misère. La misère, le désarroi sont encore là, patents, plus réels que le réel, collés au bleu de clarté, suintant du plafond de verre, cet idéal où s’abîmaient les rivières des songes, les cataractes d’espoir. Ô musique arrêtée des vies en ébullition, ô monde. Ô cheveux flamboyants des ouvrières à contre-jour du temps. Grand temps de rouvrir les vannes de ce qui fut, mais dans le tumulte joyeux, la neuve certitude d’être, la reconnaissance des Errants qui ont donné leur sang, vendu leur cœur, usé leur peau à entretenir de vaines gloires, à lustrer des appétits vénéneux. Merdiques pour tout dire. Obséquieux. Pestilentiels. Ô humaine condition qui trie les Méritants et les Laissés-pour-solde-de-tous-comptes. Mais quelle infinie lassitude de s’en tenir à de pareilles sornettes, à de tels galimatias brodés de galons cloutiques et de brandebourgs rafliscoteux !

  

***

 

   Grand temps de reconstruire la Fabrique de l’Homme, de lui destiner une gloire à sa mesure, un bonheur à sa main. Finis doivent être les temps d’aliénation. Il y a tant à faire dans la mesure du jour. Qu’une fenêtre s’ouvre donc sur l’Infini. Oui, l’INFINI ! Seulement ceci sera notre  mesure si nous voulons donner sens à cette marche de guingois sur les chemins du monde. Qu’enfin cela s’ouvre. Nous étouffons tellement d’être hommes et d’en rester là. Oui, là où l’Être en sa pure Vérité devrait apparaître dans la lumière droite du jour. Droite, non biaisée, de guingois ! Et merde aux Nantis et aux Pisse-vinaigre, aux scrofuleux du fric, aux abîmés de l’ego, aux méprisants du Simple. Oui, merde et que Révolution s’ensuive. Et de suite !

 

***

 

   Le Temps, de son doigt innocent, nous pousse vers l’avant, vers l’abîme. Heureusement y a d’la place pour tout l’monde, les Scrofuleux, les Paralytiques, les Plénipotentiaires, les Snobs, les Filles de joie et de tristesse, les Types du CAC 40, les Pharmaceux, les Notaires vériques, les Réfugiés des paradis fisqueux, les  Vierges fioleuses, les Evêques sacerdotaux, les Grands éduqués et les Petits morpions, les Thuriféraires, les Compte-petits, les Picsous, les Oncles Donald, les Psychopathes, les Truffés d’oseille, les Pauvres, les Sans-Logis pareillement, oh oui, y’a d’la place !

  

***

 

   Mon Grand-Oncle François qui avait des moustaches en guidon de vélo, qui lisait Manufrance à l’envers - y savait pas lire et y trouvait le monde bizarre avec ses postes de TSF, ses bretelles Hercule, ses lampes Tito-Landi, ses almanachs Vermot cul par-dessus tête - oui, bizarre et y disait y’a qu’une justice pour les Pauvres et les Riches, y finissent tous dans le trou et y s’enfilait une rasade de gnole à la santé des déjà-morts, des futurs-morts, des vraiment-morts, de ceux qui faisaient semblant de l’être  et qui l’étaient chaque jour un peu plus.  Morts. Parce qu’y en a aucun qui se sauve disait Grand-Père Oncel même qu’il avait pas tort et, je vais vous dire, moi, y a pas de plus Grande Vérité que celle qui se trousse entre les lèvres des Modestes et des Humbles. Au moins, eux, à la Mort ils y vont sans manière et c’est toujours ça de gagné, l’authentique, le sans embrouille, le franc de collier. Les Autres, les Péquins qui se prennent pour le Pape en personne, Morts, de quoi ils auront l’air ? De quoi ? Je vous le demande ? Z’auront l’air fins, je vous l’dis !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 09:20

 

L'Amour-La-Mort.

 

 

l-alm.JPG 

 Triptyque - Pierre Soulages.

Source : Lyon Capitale.

 

 

 "Un jour je peignais, […] les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre […]. Mon instrument n'etait plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. […] Pour ne pas les [les peintures] limiter à un phénomène optique j'ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir."       Pierre Soulages, Le Noir. 

 

 

 

 

  L'Amour-La-MortIl fallait que cela fût. C'était inscrit de toute éternité dans les choses. Sur les falaises de calcaire, les flèches des cathédrales, le murmure agacé des hommes. Il fallait que cela fût. C'était un matin de lumière grise avec des échardes de nuit et des lambeaux de jour. Je marchais, tête basse, le massif de la tête engoncé dans la rumeur des épaules. Le ciel, sa consistance de marbre, ses veines noires et blanches, je ne les voyais même pas. Cela entrait en moi comme une pluie qui fait tomber des nuages ses hallebardes de glace. Cela ressortait par le bout des orteils avec des bruits d'égouttement et je frappais le sol de mes chaussures lasses.

  Autour, les pierres anthracite de la banlieue, de longues coulures de vent sur le désert des avenues. Au loin les termitières de ciment où vivaient les hommes. La Mort, d'abord je ne l'ai pas vue. Elle s'est annoncée par des vibrations au milieu de mon sexe. J'en sentais la hampe dressée, la turgescence déjà au bord d'elle-même, l'urgence à coloniser le sexe adjacent. La Mort, j'étais de plain-pied avec elle. A armes égales. On m'appelait Amour. A la Mort j'étais destiné comme le lierre au tronc de mousse. Elle marchait devant moi avec un air de gloire modeste, oxymorique. Cela ne faisait nullement dans l'emphase. Non, cela faisait dans la certitude du rapt, de l'emprise, de l'annexion.

  Je voyais la mappemonde de ses fesses enserrée dans le triangle étroit de la toile, faire ses agissements réguliers. Une pure gémellité assurée de sa puissance. De ses hauts escarpins vernis, elle poinçonnait le sol avec la régularité de la Raison. Il fallait que cela fût. Ce déhanchement, ces globes pris en étau dans la fente de la jupe, noire, impérieuse, glanant le jour parmi l'incertitude des heures. Il lui fallait les boulevards semés de vent, il lui fallait l'absence d'existence, sauf une Effigie Humaine, une seule à faire sienne en guise d'éternité. Devant moi elle agitait sa redoutable engeance. L'abîme mortifère, je le savais, enduit de glaireuse certitude, ouvert comme l'étui de la fleur carnivore. J'étais L'Orycte à la corne dressée, j'étais le promis-à-La-Mort.

  Je ne souhaitais qu'une chose : lui balafrer le sexe de mon sabre levé et la reconduire au Néant. Elle se dandinait comme une Fille de Joie. Je devinais les bas résille pareils aux filets qu'on jetait sur les fauves dans les arènes. Je devinais la tête d'os croisés, je devinais la bouche et ses dents aiguës, je devinais les étriers étroits des seins avec la braise brune des aréoles, je devinais l'ombilic en spirale, la plaine du ventre labourée de Rien, je devinais les troncs maigres des cuisses, les boulets mortifères des genoux, la platitude des pieds et les ongles comme des jetées arbustives.   

  Ceci, je le savais depuis tout petit, moiAmour destiné à Celle-qui-m'attendait. Il fallait entrer en elle avec la certitude de n'en jamais sortir. Il fallait entrer en elle sans regarder son corps de Folle, sans toucher sa peau glabre à l'odeur d'outre-tombe. Seulement labourer son ventre et déposer ma semence comme le fait la tortue dans le trou de sable chaud. Puis recouvrir le tout et demeurer dans l'attente de ma propre généalogie. Cela il fallait que cela fût faitCela fut fait dans le meurtre de la lumière, sur une dalle de ciment, sous les cyprès d'encre alors que les dalles des Vivants alentour étaient envahis d'herbe et d'absence éternelle. Personne dans les cannelures  des rues pour assister à la scène Finalela Primitive était loin, dont j'étais issu. Maintenant il fallait lui rendre des comptes à l'Exigeantel'Incontournablel'ImpérieuseLa Salope Majuscule.

  Personne ne lui échappait et, du creux de la Veuve Noire où je gisais, hampe flasque, corne dilapidée, j'apercevais encore quelques pauvres Hères qui sortaient de leur termitière, agitant faiblement leurs anneaux étiques. Ils ne savaient rien de ce qui les attendait. Le Désir Pléthorique, l'ultime jouissance qui fait basculer de l'autre côté du monde. Il fallait que cela fût faitMa MortmoiAmour, ne dura pas longtemps. Faible ciron dans la démesure du vagin denté, j'ai rendu l'âme, celle que l'Existence m'avait prêtée et je n'avais plus de corps. J'étais un Rien que le monde ne pouvait voir. La Mort, sourire édenté de Grande Moissonneuse de vies, me manduquait lentement. Je me sentais me dissoudre parmi les acides laborieux du Temps. Mon Espace était si étroit que ma pensée y tenait à peine. J'étais au fond de la grotte terminale et les vagues amniotiques avaient eu raison de ma splendeur d'être. Ce n'était pas si difficile la Mort. C'était surgir au creux de l'événement dont nous avions tissé les fils un à un jusqu'à ce que l'écheveau s'embrouille. Alors on n'était plus qu'insecte pris au piège et la Mort était une habile entomologiste qui vous clouait net sur la planche du Destin.

  Mais, à qui donc parlé-je depuis l'antre où je réside ? Mais avec qui proférer un discours, au profit de qui ?  En vertu de quoi ? On dit des Morts - car, présentement je le suis -, qu'ils voient tout. Et, effectivement, je vois tout. Jusqu'à la dérision. Vos Silhouettes de carton-pâte, vous pouvez les remballer au fond de vos greniers vides. Vos allures de jeunes Éphèbes, Vous les Habitants des districts huppés, vous pouvez en faire des dentelles. Vous les Prolétaires qui hantez les avenues avec vos airs de belette et vos entrechats de bolchéviks, vous pouvez vous jeter dans la première Sibérie venue.VousTousToutes, les soi-disant Peuples de la Terre, vous pouvez faire l'amour sur les agoras, vous trémousser sur une planche de Fakir, vous enfoncer entre les côtes une lame de yatagan, ce sera pareil, il en restera toujours trop. Car, voyez-vous, "Frères Humains qui après moi-vivez", comme disait l'autre Cinglé de Villon, oui, le François qui fricotait avec la langue, eh bien Lui pas plus que Vousn'avez jamais eu une seule once de réalité. Pas même la feuille de cigarette. Pas même la respiration de la libellule. RIEN. Seulement cela vous avez été : RIEN. Et enfoncez-vous ça dans votre sale petit ciboulot à la meurtrière étroite. Entre nous ce sera vite fait, vu que Vous et le Néant, c'est dans le genre de la gémellité, de l'image dans le miroir narcissique dans lequel vous avez cru voir votre reflet d'Idiot Majuscule.

  Mais faut-il que vous soyez confit de bêtise pour même pas vous apercevoir que, par rapport à Vous, le moustique eût-il existé, qu'il vous eût toisé du haut de ses pattes anémiques et eût enfoncé sa trompe fouisseuse dans le mitan du lard que vous n'eussiez pas sursauté. Mais comment peut-on arriver à se barder de cette pleutre crasse qui vous obture les yeux en même temps que l'âme ? Mais je fais comme si vous aviez eu un semblant d'existence. C'est juste pour le Logos, à savoir pour entraîner ma rhétorique et porter au-devant de votre nullité l'esquisse de la Raison. Alors, voilà, maintenant, il me faut en venir aux mains. Je veux dire au langage des sourds-muets car seulement celui-ci peut atteindre votre posture d'irrépressible apophtegme. Car apophtegmes, Vous l'êtes, mais en tant que sentences vides et non avenues. Car jamais, m'entendez-vous, vous n'avez émis le moindre son, fait le plus petit geste, accompli d'acte mémorable. Non que vous en fussiez incapables. Peut-être le vent soufflant vers l'orient vous eût poussé vers  quelque lumière révélatrice. Sait-on jamais !

  En triste - ou plutôt bienheureuse - réalité, jamais votre parution ne s'effectua sur la scène du monde. Pas le plus petit saut de puce ou entrechat de morpion. Rien. Jamais vous n'avez existé. Juste vent de galerne et corne de bouc. Trois petits tours et puis s'en vont. Jamais vous n'avez existé parce que, pour ce faire, il eût fallu que vous acceptiez de quitter les pénates du Néant. C'est si confortable le Néant. Tout est possible alors que rien n'est possible. Tout est en attente alors que rien n'est en attente. Tout est vide alors que rien n'est vide. Vous aviez le choix de rester planqués dans l'Absolu ou bien de vous en extraire. Eussiez-vous existé et un Moraliste vous eût taxé de lâche, de couard, de sale petit salaud faisant un pied de nez à l'éthique. Merde à Spinoza ! Merde à Sartre. Et ainsi de suite, vous auriez réglé leur compte à tous ces grands déballeurs de sornettes de la Philosophie. Mais, d'ailleurs, pour qui se serait-elle pris, cette empêcheuse de tourner en rond, alors même que vous souhaitiez demeurer en-deçà de l'étonnement, bien pelotonnés dans le ventre chaud de l'invisible, de l'innommable, du nul et non avenu ? Mais de quel droit ? Du droit moral, politique, social et quoi encore comme autre fadaise ? Eussiez-vous existé et vous vous seriez retrouvés, HommesFemmes avec plein d'anicroches à gérer, du genre : Dieu existe-t-il ?  Pourquoi les lapins n'ont que deux oreilles ? Pourquoi les animaux ont quatre pattes, pas les Hommes ? La Vérité est-elle de ce monde ? La Liberté est-elle dans le projet ou bien dans la pure décision de soi d'être comme ceci ou bien comme cela ? Pourquoi la Terre tourne-t-elle ? Pourquoi des Riches ? Pourquoi des Pauvres ? L'euthanasie est-elle bonne pour la santé ? L'addiction au sexe est-elle une drogue dure ? Pourquoi l'expressionnisme a-t-il succédé à l'impressionnisme et pas l'inverse ? Le porte-jarretelles est-il érotique en soi ou bien est-ce le regard que l'on porte sur lui qui l'érotise ? Et encore plein de choses de cet ordre qui vous eussent empoisonné la vie.

  Vous avez bien fait de demeurer dans vos pénates cernées de vide, dans l'absence de couleur, de chaleur, de bruit, d'épileptiques remuements. En réalité vous n'étiez rien et, dites-moi, depuis le Rienvoit-on un brin de la Grande Comédie Humaine qui agite le monde de ses cloches de fou ? Mais je fais comme si vous aviez une pensée, une capacité d'intellection, des idées à bâtir, une volonté, des affairements, de l'espace et du temps, ces deux grands classiques avec lesquels on doit s'arranger afin de pouvoir paraître et agiter sa carcasse sur le praticable du Monde, dans les allées polychromes de la commedia dell'arte.

  Pour parler franchement, vous avez rudement bien fait de demeurer en-deçà du Grand Cirque, en dehors de l'immense Bazar où s'agitent le clinquant et la gloire de paraître. "Si j'aurais su, j'aurais pas venu", comme disait les petits loubards de "La guerre des boutons". Et, faut dire, ils avaient pas tort. Parce que des boutons, dès que vous  débarquez sur la plage de l'exister, vous en recevez plein les pognes, même les pognes elles sont jamais assez grandes. Mais c'est trop tard pour dire : "Stop, j'arrête." Simplement parce que les Montagnes Russes de la vie, elles tournent toujours dans le même sens et s'il vous vient l'idée saugrenue de sauter en marche, vous vous  retrouvez à l'Hosto avec la tête plein de bandages et les jambes en compote et c'est tout ce que vous avez gagné au grand bastringue. C'est pas plus dur que ça : la vie faut faire avec, d'ailleurs, après, vous aurez toute la Mort pour vous rattraper. Et je dis ça en toute connaissance de cause. Vous avez été plus sages que moi. Moi qui fais le malin et me goberge comme si j'avait gagné au Loto. Vous avez résisté aux sirènes de la tentation. Vous vous êtes attachés au grand mât du Néant et vous avez "laissé pisser le mérinos" comme disait mon Grand Oncle qui avait des moustaches en guidon de vélo, des bretelles "Hercule" et qui lisait le journal à l'envers, vu que l'école, il y avait jamais mis les pieds. Entre Lui et Vous, une parenté : vous avez tenu bon, vous avez remisé la Connaissance à plus tard.

  Mais moi, voyez-vous, j'ai pêché par faiblesse, par simple bêtise comme un gamin qui, chez l'Épicière du village, trempe la main dans le bocal de berlingots alors qu'elle remonte ses bas de laine pour la tenue morale. C'est comme ça. On sait qu'on se fout dans le pétrin, qu'on gagnera son pain de chaque jour à la sueur de son front et on y plonge gaiement dans le grand fourbi, dans l'immense foutoir que ça tourne à vous en faire attraper des vertiges. Enfin, voilà, au tout début j'y ai pas mis la main en entier dans l'engrenage. Je me suis contenté d'être une Idée dans le genre d'une fantaisie platonicienne. Oh ça portait pas à conséquence, sinon que je m'ennuyais un peu dans mon empyrée avec les autres Idéesqu'étaient pas plus drôles que moi. Alors j'ai aperçu le Grand Toboggan et, tout en bas, la fête foraine avec plein de Types et de chouettes Filles qui rigolaient. Il me fallait un corps. Les Idées ça avait pas l'air de trop les intéresser les Pimprenelles. Elles voulaient du dense, du consistant, du répondant. Du dur qui monte vite en régime. Alors je me suis laisser chuter avec mon corps tout neuf, sachant même pas que cette petite fantaisie qui allait vers le sol à la vitesse de l'éclair, ça s'appelait la "dialectique descendante" et, bientôt, j'ai réalisé combien c'était réjouissant d'être au milieu du "sensible" comme disaient les Futés et moi, le sensible ça me plaisait bien, surtout le sensible brun avec des cheveux courts, le nez en trompette, des seins comme des pommes d'api, des jambes longues comme un jour sans pain et l'Amour au bout des doigts. Bien sûr je savais pas trop ce que je faisais et, à force de fricoter avec ces Demoiselles, j'ai fini par l'attraper l'Amour, moi aussi. J'en redemandais, si vous voulez savoir. D'ailleurs c'est devenu mon sobriquet. Tout le monde m'appelait comme ça : "Amour, viens par ici; Amour viens par-là."

 

  Mais vous l'aurez vite trouvée la faille dans toute cette fable. Comme les Autres n'existaient pas, mon Amour tournait à vide. Mais c'était un genre de désolation comme il n'y en a pas deux sur Terre. Un matin, alors que j'errais dans un coin paumé de banlieue, je me la suis inventée la Mort, bien à moi, avec des escarpins qui tambourinaient le béton, des hanches en amphore qui se balançaient au rythme du vent, des fesses comme des dunes vivantes, des bras pareils à des lianes, des jambes qui flottaient au-dessus de la brume. Oui, vous connaissez la suite. L'amour on l'a fait. Comme des bêtes en rut. L'homme, "l'animal raisonnable" ils disaient les Autres du haut de leur science. Animal, OUI. Raisonnable : NON. Alors comme Ulysse qu'on aurait détaché de son mât, j'ai sauté en plein la Mort. Soudain, elle s'est retournée. Elle m'a donné un baiser. Vous savez, le fameux "baiser de la mort". C'était glacé et j'ai senti que mon âme s'envolait comme un boomerang qu'on lance par une fenêtre. Alors là, dans ce qui me restait de présence d'esprit accrochée aux lambeaux de chair, j'ai su qu'elle elle EXISTAIT la grande dévoreuse de vies, la grande Catin qui vous dépeçait comme la Manta Religiosis. Et elle laissait RIENJusqu'au Néant, elle vous reconduisait, jusqu'au Néant. Mais attendez, je n'en crois pas mes yeux. Mais vous êtes là, mais je ne rêve pas. Mais c'est si bien le Néant ! Vous dites ? Ça n'existe pas ? Vous en connaissez, VOUS, des choses qui existent ? Vous en connaissez ? Moi pas et même je suis sûr qu'avant longtemps vous serez morts, tout comme moi et vous ferez pas les flambards avec des trucs du genre de la finitude. Même elle vous collera aux basques. Et vous verrez, c'est pas si dur que ça d'être morts. C'est juste une question d'habitude. On a plus d'érection, c'est tout. Je veux dire on n'est plus un menhir avec une possible transcendance et tout le bataclan. On est contingent comme jamais. Et, croyez-moi, y a pas meilleur comme repos. Y a pas meilleur. D'ailleurs vous devriez essayer. Oh, oui, vous devriez essayer ! Comme ça je serais pas tout seul ! TOUT SEUL !

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 10:03

 

Plaidoyer pour une "Alchimie textuelle."

 

 

[ Ce texte est un  prologue destiné à  préciser quelques choix  d'écriture concernant mes articles figurant sous l'intitulé "Alchimie Textuelle". Ce texte est long, mais sa césure n'aurait guère eu de justification que de se conformer à une lecture rapide, laquelle aurait évacué nombre de significations qui seraient restées latentes. ]

  

 Le plus souvent, le langage nous affecte à la manière d'un simple ris de vent, d'un caprice météorologique passager ou d'un accident survenant en quelque coin de la planète sans que nous en percevions l'immédiate portée. Mais le langage n'est rien de "naturel" et l'on se fourvoierait à le considérer  semblable à la feuille, à l'objet domestique ou bien à une chose banale surgissant à tout instant dans le cadre de notre inépuisable vision du monde. Le langage est unique en ce sens qu'il définit l'émergence même de la condition humaine parmi les errements de l'histoire terrestre. Ôter le langage c'est soustraire à  l'homme ce qui l'amène à transcender ce qui croît, git et meurt chaque jour sans que nous en prenions vraiment acte : tous les menus événements qui parsèment l'existence et se dissolvent aussi vite qu'apparus.

  Le tremplin de la conscience ne s'anime que des phrases, des mots, des énonciations qui peuplent les bouches prolixes et créatrices. Nommer les choses consiste à les  amener dans la présence, à les signaler comme pourvues de sens, à les faire s'inscrire dans un horizon  de possibilité dont elles auraient été privées si, d'aventure, la machine à articuler anthropologique ne leur avait donné vie. Seulement le langage est immergé dans une totalité dont, souvent, il ne s'exhausse qu'avec peine, à savoir la complexité constituée par le triple registre du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Bien des mots prononcés ou écrits, bien des signes divers finissent par se fondre dans un maelstrom de sons, d'images, de bavardages multiples aussi bien qu'hasardeux. Sans doute la marche du monde est-elle ainsi faite que son niveau de complexité croissant sans cesse, les hommes finissent par exister dans un bruit de fond assourdissant à défaut d'en percevoir ce qui, par essence, les constitue et les détermine, cette parole à nulle autre pareille que nous devons prendre en charge afin qu'elle puisse être reconduite à ses fondements : permettre l'éclosion des significations et leur déploiement.

  Parfois, abusivement, l'on parle du "langage des abeilles", de celui des arbres ou bien de l'eau. Mais, ici, il faut bien évidemment replacer ces assertions dans le cadre d'une efficacité métaphorique qui ne fait sens que pour rendre palpable un phénomène "naturel", lequel, sans cette médiation, passerait inaperçu. Le langage humain se perçoit dans un empan d'une autre nature, aussi bien quantitativement que qualitativement. C'est lui, le langage humain, qui donne naissance à l'Histoire, à l'Art, à la Culture. Car comment se questionner à leur sujet en l'absence d'une fonction symbolique, non seulement chargée de rendre compte de ces universaux, mais d'en assurer l'apparition, puis la continuité, puis l'expansion. L'œuvre de Léonard de Vinci serait-elle parvenue jusqu'à nous, hommes contemporains, si le langage, l'imprimerie, les livres, la communication verbale avaient déserté les chemins de la civilisation ? Et pourrait-on davantage rendre compte du génie de Picasso, des métamorphoses que le cubisme fit surgir sur la scène de l'art moderne si nos langues étaient soudées à nos palais dans une confondante mutité ? Nous ne pourrions même pas décliner notre propre identité et deviendrions semblables au cheminement incertain et oublieux du crabe déambulant parmi les entrelacs racinaires de la mangrove.

  Mais le constat en forme d'hébétude et d'impuissance qui consiste à se lamenter sur la perte de ce qu'il est convenu de nommer les "valeurs" n'aurait guère plus d'effet que de prêcher, comme Simon, dans le désert. Parler, nous le pouvons toujours. Ecrire, nous le savons aussi. Proférer quelque anathème sur la société, nous nous y employons souvent  mais, pour autant, ces nobles occupations suffisent-elles, d'abord à nous réjouir, ensuite à nous rendre conscients que le langage est un bien précieux, irremplaçable, essentiel ? Faire vivre le langage consiste certainement à user de l'art de la dialectique comme les antiques Grecs, à user de la langue de Racine, à s'inféoder aux sublimes écrits des Lumières, à lire Proust et Giono et plein d'autres merveilleux écrivains.

  Mais il est d'autres formes d'apparition, notamment de l'écrit, plus rares, moins aisément perceptibles, sans doute étranges, cryptées, nécessitant un décodage, ou, à tout le moins une affinité avec des formulations abstraites, parfois ésotériques, alambiquées, ou au contraire ascétiques, géométriques, minimalistes, elliptiques, flamboyantes, allusives, itératives, métaphoriques, semées de néologismes, syntaxiquement chaotiques, lexicalement sophistiquées, étonnantes et subversives, impertinentes et recherchées, toxiques et vénéneuses, arides et désolées pareillement aux surfaces érodées des mesas, luxuriantes comme des oasis dans la touffeur saharienne, plantées dans le limon souple ou bien telluriques, volcaniques, sulfureuses, jaillissantes, fusantes, faisant leurs gerbes"d'aérolithes mentaux" pour paraphraser la folie d'en-haut, celle de l'inimitable Antonin Artaud, celle du très fantastique Lautréamont.

  Le lecteur l'aura perçu, cette littératurecette écritureces signes que nous appelons de nos vœux n'auront pour unique aventure que de  concourir à la sublime métamorphose, laquelle s'appuyant sur les ressources inépuisables du langage, en fera éclater la bogue, livrant au plus près ce merveilleux corail dont nos langues désirantes et irrévérencieuses feront leurs délices avant même que son épuisement n'ait lieu.

  Ecrivant ou tâchant de s'y atteler, il s'agira dès lors, le plus possible, de donner libre cours à ce que l'imaginaire pourrait rencontrer si, d'aventure, plus aucune attache ne le fixait à la quadrature du réel, si, soudain, toute topographie contraignante et terrestre se dissolvait dans l'éther, si les mots assurés de liberté et de plénitude pouvaient déployer leurs étincelantes oriflammes par-delà toute rationalité, bien au-delà de toute logique. Une manière de dire quasiment autistique dont le déploiement serait à lui-même sa propre finalité.

  Etrangeté de ce qui annonce son épiphanie pareillement à une mystérieuse cryptologie. Langage racinaire, entrelacs confus, emmêlements pareils aux luxuriances des sombres forêts pluviales. Enonciations issues de catacombes complexes, lexique taillé dans la gemme opaque des incertitudes, phrasé tantôt syncopé, tel un scalpel ; tantôt longue période semblant se suffire de sa propre persistance à être.

  Beaucoup s'étonneront de ces curiosités langagières, de ces fantaisies glacées évoquant les arêtes des bleus icebergs ou bien l'aridité ferrugineuse des sables désertiques. Le langage en tant que langage, la phrase pour la phrase, le mot pour le mot. Pas d'autre justification que ce pur métabolisme montrant ses rouages, ses cliquetis, ses précisions horlogères, ses mécanismes à l'enchaînement précis et clinique, au rythme obsessionnel. Le dedans-du-langage retournant sa peau afin de se mettre à nu, pour que  se livrent à nous quelques esquisses qui pourraient bien un jour s'actualiser si l'homme, de plus en plus homme, enfin en conformité avec son essence, décidait de se confondre avec cela qui le constitue bien au-delà de toute autre réalité, à savoir de coïncider avec  sa parole, intime, secrète, effervescente, taillée dans le pur saphir.

  Alors, si ceci advenait, en dehors de toute fiction fantastique, à l'abri des tours de passe-passe, des éblouissements et pirouettes des prestidigitateurs de tous ordres, nous connaîtrions ce que la vérité veut dire car nous serions projetés dans les limites mêmes de notre propre entendement, là où surgit la lumière - le langage n'est que cela, n'est-ce pas, un pur jaillissement, un éblouissement de photons, une radicalisation du regard, l'ouverture à la magnifique et étincelante mydriase, c'est-à-dire le saut dans la conscience, la disposition à la lucidité, la parution dans la clairière à partir de laquelle le monde serait définitivement intelligent, clair, lisible, non réductible à ses évanescentes apparitions, si proche des merveilleuses Idées platoniciennes que nous serions comme des enfants comblés, les yeux plein de présents, les mains ouvertes sur le vaste univers - donc nous serions là où, toujours, notre humaine condition aurait dû nous reconduire si nous n'avions été abusés par tous les faux-semblants dont nous sommes, à notre corps consentants, les sublimes et dociles révélateurs.

  Sans doute un tel appel vers un langage assurant, de son intérieur, son ultime assomption vers ce qu'aucune bouche, jamais ne pourrait proférer, résulte-t-il à tout le moins d'un vœu inatteignable, d'une luxuriante utopie, à moins qu'il ne s'agisse simplement de l'excroissance d'une pathologie faisant ses coruscantes ramifications à bas bruit, bien au-dessous de ce que toute conscience éclairée laisserait se manifester. Et pourtant, tous, lecteurs autant qu'auteurs, dissimulons en quelque coin secret - et souhaitant le demeurer -, de tels désirs, selon lesquels la parole emplirait d'elle-même la vacuité dont, consciemment ou non, nous sommes habités jusqu'en une prolixe déraison, jusqu'en une absurdité dont même le néant lui-même ne suffirait pas à rendre compte du fond de son absoluité. 

  Est-ce parce que nous sommes des hommes ordinaires, aveuglés par la quotidienneté, usés par le recours aux lieux communs, que nous finissons toujours par renoncer ? Est-ce par l'effet d'une paresse, d'une incurie ?  Est-ce, tout simplement, parce qu'à l'aventure, nous préférons le confort du poème et de ses rimes, la justesse existentielle de la fable, la fiction rassurante du roman, l'espace circonscrit dela nouvelle, le libre cours de l'argumentation, les réfutations rassurantes de la dialectique ? Ou bien ces rives nous seraient-elles interdites, ou simplement inatteignables, hors de portée, réservées au seul empan du génie ? Et quand bien même le génie se vouerait à cette tâche consistant à faire voler en éclats les pépins carminés de la grenade langagière, ne serait-il pas, par sa condition même, le seul à s'y retrouver avec ce qui, souvent, tutoie la folie parce qu'incompréhensible ?

  Faut-il accepter une part d'aliénation, jouer avec le feu, communiquer avec les esprits pareillement au chaman, comploter avec le diable, vendre son âme à Méphistophélès lui-même ? Ou bien, plus simplement, faut-il demeurer en soi et y chercher ce qui, dissimulé sous les apparences, pourrait s'actualiser selon une mince dramaturgie dont nous serions témoins et acteurs ?  Mais ici il nous faut rétrocéder vers un horizon plus étroit, et essayer de nous livrer à une simple alchimie, à une manipulation comme en font les tout jeunes enfants lorsqu'ils jouent avec leur babil ou bien quand, par isolement, fantaisie ou ennui, ils se livrent, dans l'étroitesse de leur chambre à des manières de pullulations langagières, d'infinis soliloques dont eux-mêmes seraient en peine d'exhiber les significations. Mais parfois, l'exercice cent fois renouvelé trouve-t-il sa raison d'être à seulement assurer sa poursuite.

  Donc, ceux qui s'aventureront dans les arcanes de ces "Alchimies textuelles" auront à y apporter leur propre matériau. Le moyen le plus sûr de résister aux miroitements de l'écriture et de s'y retrouver avec ce qui, le plus souvent, nous habite de l'intérieur, avant même que le monde appose sur le palimpseste que nous sommes son chiffre indélébile.

 

   

 

 

 

    

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 21:31

      Le langage à l'œuvre dans le texte.

 

Ce bref article est destiné

à faire le point sur un de

mes textes et sur les commentaires

qui lui sont attachés sur facebook.

Il s'agit de "SA.LE .'ATTENTE".

 

 

   Catherine Ysmal ainsi que René Thibaud - on suit plus facilement ses "laudateurs"  que ses détracteurs ! -,  me semblent avoir bien compris de quoi il retourne avec ce texte atypique. Sans doute le sens n'en est-il pas immédiatement perceptible. De toute manière, étant destiné essentiellement à faire émerger une "chose" aussi difficile à percevoir que l'aporie dont l'existence est tissée, il fallait qu'il produise du non-sens. On n'écrit pas sur le VIDE ou le RIEN comme on peut le faire à partir d'un thème à la mode, dont, du reste, il n'y a rien à dire, mais, je pense, pour de tout autres raisons.

  Petite information : je ne participe, ni n'anime d'Atelier d'écriture. Cependant ce texte peut très bien se ranger sous cette rubrique car il expérimente et questionne l'écrit. Une telle tentative ne pourra jamais être aussi bien "comprise" qu'à être envisagée du-dedans du langage. C'est le langage en tant que tel qui est le premier, non le Principe de Raison qui voudrait, en fonction de règles déductivo-logiques s'emparer du sujet comme le Savant le fait, posant l'objet à observer devant soi en lui appliquant un regard "extérieur".

  Devenir, soi-même, "mot" est la condition de possibilité d'y entrevoir quelque chose, non de "pertinent", mais "d'ontologique". Car il y est essentiellement question d'ETRE et de NEANT. Ces entités dont nous sommes construits mais que nous poussons devant nous, comme le bousier le ferait de sa boule d'excrément, sans bien en connaître la teneur. Parfois, souvent même, nous dissimulons-nous ce qu'il y aurait à connaître mais que nous occultons, car tout ne saurait être de l'ordre des évidences, lesquelles sont soumises à un sombre destin.

  Si tout ceci est ILLISIBLE et je ne juge ni les laudateurs, ni les détracteurs, je peux aisément le comprendre, d'autant plus que le but poursuivi n'était autre. Expliquer l'incommunicable par l'incommunicable. La forme d'écriture essayant d'en faire surgir le fond. Bien sûr, ce style "subversif", taillant dans le vif du langage, triturant les mots pour leur faire rendre leur dernière moelle, leur jus intime est difficile, sans doute, à côtoyer. Bien évidemment, pour ma part, en tant qu'Ecriveur-Impénitent, je le vis de l'intérieur et sais, par anticipation, les thèses que je pose de manière implicite, mince travail "herméneutique" dont le Lecteur, la Lectrice, ne sont pas informés. Pour Ceux, Celles qui s'intéresseraient à l'entreprise, qu'ils sachent simplement que cette "fiction métaphysique" repose sur deux a priori, au moins.

  D'abord, le premier jeu à comprendre est celui du jeu de mots, lequel par soustraction de graphies, partant du mot SALLE D'ATTENTE se laisse lire comme SALE ATTENTE (vous aurez tous compris la reptation de l'inéluctable finitude sous la l'homophonie).

  Ensuite, l'attente des personnages fictifs, ombres métaphysiques s'il en est, procèdent à leur propre biffure, ôtant successivement tout ce qui pourrait faire "corps", donc "existence" à l'intérieur des vêtures, lesquelles ne sont que les apparences, les illusions dont l'existence aime à se draper.

  L'apparition du LIVRE, quant à elle,  est celle-là même du LANGAGE en tant qu'essence de l'homme, laquelle étant également promise à la disparition procède du NEANT dont nous sommes issus et auquel nous retournons par simple destination humaine.

Préalablement à la publication de ce texte, j'avais volontairement "omis" d'en donner de possibles clés de lecture afin que la finalité parvienne à faire sens et à s'éclairer de "l'intérieur", à savoir du-dedans de la conscience du Lecteur, de la Lectrice, afin qu'une nécessaire tension ouvre  le langage à ce à quoi il est essentiellement destiné, à savoir à mettre en relation avec le monde.

  Mes textes, quels qu'ils soient, reposent toujours sur un fond de vérité, mais le font "radicalement" ou "idéalement" (dans une perspective globalement néoplatonicienne), mais rien de ceci, je l'avoue, n'est facilement perceptible. Il y a toujours, de la part du Lisant un effort à produire afin de s'introduire dans la bogue et d'en découvrir la chair. Sans doute cela donne-t-il, parfois, l'impression d'hiéroglyphes ou bien de signes "hermétiques".

  Le langage est notre bien commun. Nous le partageons et, de ce fait, adoptons des conventions communes aisément déchiffrables. Parfois convient-il de s'en abstraire afin qu'un dire dépouillé de tous ses pré-requis compréhensifs parvienne à créer, à nouveau, du sens. Mes remerciement à TOUS lesLecteursLectrices, aussi bien les convaincus que ceux, celles envahis d'un doute. C'est bien le doute qui est créateur d'existence car poser la question est le thème fondamental de l'aventure humaine.

  Pour ceux, celles qui seraient tentés par l'aventure d'une énonciation serrant au plus près ce qui, par  nature, toujours se dérobe, d'autres textes suivront. Pour l'instant, dans la même veine, que ceux, celles qui le veulent veuillent bien se reporter à "LE CORPS LE SAIT", lequel, à sa façon, méditant sur l'existence d'un laissé-pour-compte de l'exister, procède, langagièrement parlant, à sa propre disparition : une manière d'ESTHETIQUE DE L'EFFACEMENT.

 

Petite note ajoutée mais pour autant non superfétatoire. Mon article récent sur l'excellent livre deCatherine Ysmal , "Irène, Nestor et la Vérité", article dont le titre est "DU DEDANS DU LANGAGE, LA LITTERATURE", fait la thèse suivante : le propre du livre c'est bien de partir du langage lui-même, en direction de la fiction et non l'inverse. C'est le langage qui parle en premier et prête vie aux personnages à qui il est confié. C'est le langage qui est premier et ceci est parfois tellement vrai qu'il rend obsolète le cadre du roman lui-même, les lieux, la temporalité, les protagonistes. C'est le langage qui signifie et s'attribue, en tant que possibles et évanescents prédicats, la galaxie romanesque. Ainsi les excellents auteurs du Nouveau Roman - on n' a guère fait mieux depuis -, Robbe-GrilletNathalie SarrauteClaude Simon - pour ne citer qu'eux, dont les livres, avant d'être des situations romanesques sont des constructions langagières rigoureuses. C'est cela que je nomme "l'en-dedans de la littérature", geste par lequel naît la véritable écriture, sans concession, sans dérobade, ne disposant que des mots, rien que des mots afin d'apporter au plein jour la dimension d'une compréhension authentique sans laquelle la création ne serait que pur verbiage. Catherine Ysmal l'a bien compris et c'est certainement la raison pour laquelle certains Lecteurs ont un peu de mal à l'accompagner dans son entreprise littéraire.

 

  La littérature est une exigence ou bien elle n'est pas !

   

 

 

 

Sans doute texte déroutant pour Celui, Celle qui se destinera à essayer d'en devenir Lecteur, Lectrice. Lecture de l'étonnement même en sa confondante stupeur. Ecriture métaphysique de la Métaphysique. Ou comment dire la possible figuration de l'être, en même temps que la persistance du néant à le dissoudre, cet être qui s'essaie à exister alors que le jeu est perdu d'avance, que les dents muriatiques du néant rongent constamment depuis leur propre invisibilité ? Comment dire le visible confronté à l'invisible, sinon par une esthétique de la disparition, par un langage semblant avoir perdu la raison alors même qu'il signifie bien au-delà du bavardage du quotidien. Seulement cette manière qui essaie, laborieusement, dans la densité, dans l'intervalle resserré des mots, de dire l'impensable, l'innommable, le toujours fugitif est, par nature, une écriture exigeante demandant qu'on l'investisse de l'intérieur et que l'on cesse de la considérer comme un objet que l'on scruterait de l'extérieur. Car, pour saisir correctement le langage en tant que langage, il faut consentir, soi-même, à devenir mot, lettre, ponctuation. Cette mystérieuse SAL.E   . ATTENTE - (qu'on veuille bien être attentifs à ceci qui reste alors que certaines lettres ont été prélevées, qui, déjà, introduisent dans une esthétique d'une temporalité moissonnant l'être, au moins partiellement, en attendant que se présente l'épilogue en forme de retrait définitif !) -, salle d'attente donc qui trouve à s'exprimer dans l'abrupt et l'inconnaissable des toiles de de Chirico. Figuration de l'être sous les espèces de mannequins d'osier aux têtes oblongues et vides, à la rigidité de mécanique mortelle, alors que leur fond apparitionnel en forme de lumière d'aquarium ne semble annoncer que le vide sur lequel ces Etranges se figent comme pour nous dire la vacuité de toute chose.

  La "vie-sal.e  .attente" est bien, en effet cet étrange ballet immobile entre quatre murs, ceux-ci jouant à titre de quadrature indépassable, de mesure destinale étroite, juste une meurtrière où ricocher l'espace de quelques pirouettes, puis se hisser révérencieusement vers cela qui nous appelle que, cependant, nous ne connaissons pas. Et les livres sur les tables ne sont que l'hypostase, sous forme de volume, de brique compacte, du Langage, essence de l'homme dont la subite et consternante disparition signerait la perte de l'homme, autrement dit, la perte de l'être !

 

 

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00

Giorgio de Chirico.

Chant d'amour.

Mystère et mélancolie d'une rue.

 

 

  DE QUELQUES LETTRES DEROBEES AU TITRE

EN GUISE DE SURGISSEMENT DE L’INCONCEVABLE

OU DE L’IMPOSSIBILITE A NOMMER LA FUITE :

NEANT

  

 

   Le sol est gris. Uniformément gris. Sa lisséité pourrait être troublée de clarté. Ne l’est pas. Est seulement dans l’atténuation. Sa nature  de sol est d’être atténuée. Jusqu’à l’invisible. Ou presque. Dans l’effleurement de sa limite.

  Posées sur le sol gris. Gris dans l’atténuation, autant qu’il est possible. Sur le sol gris, des chaussures. Noires. Non totalement noires. Dans la limite du noir absolu. Noir élimé par l’usure. Usure avancée. Sans retour possible vers l’intégrité du noir de l’origine. Usées. Sans dépasser le connu de la forme. Il est dans leur nature d’être usées. Dans leur forme.

  Chaussettes. Dans la transition. Gris-noir. Uniformément trouées. Au talon seulement. A la pointe, seulement. L’usure est contenue dans les chaussures, dans l’invisibilité des trous dérobés. Toujours au regard dérobés. Les trous. Comme absents. De l’existence réelle.

  Des pieds, à l’intérieur, sont devinés. Supposés, seulement dans l’offrande de leur non visibilité.

  Pantalons . Gris anthracite. Dans la descente du noir vers le gris. Etroits. Dans le genre de jeans. Elimés. A la courbure des genoux, surtout. Sur la mésa des cuisses. Elimés, les jeans. D’une usure de plateau usé par le vent. Elimés dans le gris plus clair. Dans la trame. Il est de la nature  des jeans d’être usés. Dans la toile. Dans la trame. Dans la croisée des fils.

On suppose des jambes. Invisibles dans le serrement gris. Usé.

  Pull. Dans l’atténuation du gris. Moins que le sol. Moins que les chaussures. Moins que les jeans. Gris dans la vibration. Approche de la cendre. De la poussière. Amorce de clarté. Sans clarté visible toutefois. Sans clarté qui se dirait. Dans l’évidence. Non-dit du gris qui veut se dire dans l’absence. Des plis à la surface. Où se creuse la noirceur. Où se rassemble le noir. A la pliure. Seulement à la pliure. Dans le profond des plis. Plus clair, le gris. Sur les rebords de l’échancrure. La clarté n’est pas présente. Réellement. N’est visible que dans sa confrontation au gris foncé. Au profond des plis. Froissement du pull. Aux aisselles. Aisselles grises du pull. Gris usé. Dans la trame plus claire. Plis des manches, des aisselles. Il est dans la nature du pull d’être dans le désordre des plis. Dans l’enveloppe grise, un corps  est supposé. Qu’on ne voit pas. Qui se décrit dans son extérieur, seulement. Dans le renflement des plis. Le renflement comme supposition.

  Les manches. Longues. Cascades de plis, aussi. Dans le jeu de la lumière grise.

Prolongement des manches : gants . Noirs. De cuir. Comme les chaussures. Dans l’usure de la peau. Souple. Comme un abri. Un refuge. D’une clarté plus claire. Sur le dessus. D’une clarté plus sombre. En dessous. Il est de la nature  des gants d’envelopper. De serrer dans le creux du resserrement. De rassembler des formes jointives. Tout en les séparant. Une séparation dans la proximité.

On suppose, au-dedans, des gants. Des mains. Evoquées, seulement. Imagées, seulement. Non réelles dans la saisie des objets. Dans l’effectivité du serrement des doigts. Des manipulations. Supposées, seulement. Non démontrables. Saisissables seulement dans l’intervalle de leur séparation. Dans l’occultation.

  Le col roulé. Gris anthracite. Cannelures des plis. En diagonale. Clarté supposée sur le revers des pliures.

  Cou supposé dans le tube du col. Supposé dans le renflement des flancs. Du col. Du haut du col. Qui signe une limite. Arrêt de la vêture. Du gris déposé sur le cuir, les mailles, la toile.

  Au-delà du pull. Une tête supposée. Non évoquée, toutefois. Dans l’absence d’un couvre-chef. Tête non visible. Dans l’absence réelle. Dans la non-présence. Absence d’usure du cuir, de toile élimée, de plis. Pour témoigner. Absence de matière où imprimer une trame. Figure de l’absence. De la trame. Du visage. Non-dit absolu du visage. Qui demeure dans la dissolution des formes.

  Au-delà des formes dissolues, le plafond. Dans l'atténuation du gris. Dans le dégradé du gris, depuis le sol jusqu'au col. Du pull. Jusqu'à la limite des plis. Couleur approchée. De la lave. Approchée, seulement. Pas réellement réelle. Témoignant seulement des autres couleurs. Jouant avec elles. Dans un jeu muet, cependant. Immobile. Dans la mutité du non-dire. Pas totale. Dans l’amorce, seulement. Dans l’essai de profération. Dans l’ébauche articulatoire de la forme. Il est de la nature  du plafond d’être seulement ébauché. De relier les formes entre elles. A défaut de l’être soi-même. Une forme.

  A la jonction du plafond et du sol. Plaques plus claires. Comme du gris délavé. Du gris hésitant. Dans la tentation de la blancheur. La tentation, seulement. Le désir approché. Seulement. Non le désir lui-même. Qui serait un aboutissement. Hésitation vers le blanc. En direction de... Non installée dans... Doute gris-blanc. Inscrit sur quatre plaques. Entre le gris soutenu du sol. Et le gris atténué du plafond.. Les quatre plaques peuvent être nommées parois . Ou bien murs . Dans l’approximation du dire seulement. Dans l’essai d’effraction vers la parole. Qui est celée. Dans les parois verticales. Comme abruptes de ne pouvoir se dire. Irrésolues. Muettes, surtout, dans la matité de la couleur. Sourde, la couleur. Comme retirée d’elle-même. Dans un secret à lui-même non dicible.

  Il est de la nature des murs de ne rien proférer. Jonction, seulement. Etais du réel. Murs porteurs du réel. Médiation des murs. Sans autre fin que la médiation. Que la relation des choses entre elles. Semblance des murs dans la contiguïté. Des quatre panneaux. Semblance approchée, seulement. Essai de similitude. Où se dissimulent les différences portées par les murs. Minimes. Dans l’oubli d’elles mêmes, les différences. Reconnaissables, les murs, dans la seule nomination de repères à eux dévolus. Positions cardinales, les repères :NordSudEstOuest. Commodités où installer les repères. Seulement commodités. Notées : NSEO .

  Mur E : Surface lisse. Dans le vague d’une supposée blancheur. A droite, une trace. Rectangulaire. Comme une porte. Ancienne. Dont on ne verrait que l’encadrement. Qui aurait été rebouchée. Scellée.

  Mur N : Dans le dégradé du gris et du blanc. Paroi continue. A droite. A l’angle presque du mur E et du mur N : une faille . Mince. Tout en longueur. Meurtrière. Etroite, dans l’incertaine donation d’elle-même. Incisée de gris plus profond. Comme des hachures. Gris soutenu. Comme une barrière au regard. A l’impénétration du dire. Enigme de la trace innommée.

  Mur O : Une seule plaque unie. Dans la monotonie de son unité.

  Mur S : Paroi continue. Aucune ouverture. Qui ferait diversion. Qui égarerait le regard. Le perdrait peut être. Dans l’égarement du continu. Dans la persistance.

  Murs N—S—E—O : unis dans l’unique dégradé de la couleur. Semblables. Sauf deux. Différence de la porte scellée. De la fente. Etroite. Etroite, voulant dire l’absence surgissant dans la présence. Le retrait du dire dans son cèlement. Qui ne veut pas dire abandon. Mais question. Seulement question. Sans qu’aucune offrande de la parole puisse parvenir à son effraction. A son décèlement. De la question.

  Au centre du sol, un cube gris. Presque confondu avec le sol. Seules les arêtes plus claires. Dans l’infime remuement de la ligne. Ebauche limitée à son propre contour. Jamais au-delà, le dire de l’objet. Sans pieds, l’objet. A même le sol. Soudé sur le gris du sol. S’en détachant à peine.  

  Il est dans la nature  du cube d’être prolongement. Seulement émergence vague. Du sol dans sa lisséité.

  Sur le cube très bas, à peine dégagés de sa surface : des parallélépipèdes . Gris dans leurs contours. Gris plus clair au milieu.

  D’un côté : superposition de quatre parallélépipèdes. Dans la netteté de leur superposition. Semblent ne faire qu’une seule forme. Sans limite entre les quatre. Sur la face faisant face au plafond : des inscriptions. Noires. Dans l’absolu du noir. Plus que les chaussures. Un noir qui se dit. Totalement. Absent de doute. L’inscription : des barres horizontales. Des barres verticales. Une seule barre arrondie. Ne contrarie pas l’ensemble, toutefois. Une barre en diagonale. Deux barres courtes. Jointives. Au dessus des barres de gauche. Jeu des barres entre elles. On suppose un mot. Exactitude de la supposition. Qui détache un mot de la surface uniforme. ETRE, le mot lu. Non supposé, maintenant. Bien réel. Au centre de son évidence. Evidence qui clôt tout commentaire. Tout essai d’explication. Toute explication ferait, du mot, retour à la forme. Seules barres visibles dans leur mutité de barres. Plus rien au-delà.

  D’un autre côté : un parallélépipède. Massif. De hauteur égale à l’ensemble des quatre parallélépipèdes. Strictement égale, la hauteur. Inscriptions, également. Sur la face orientée vers l’atténuation grise du plafond. Des barres. Verticales. Horizontales. Diagonales. Courte barre, aussi. On suppose, comme précédemment, un dialogue entre elles, des barres. Le mot supposé est exact dans la supposition. Comporte une lettre de plus. Que le mot précédent. NEANT, le mot lu. Sans ambiguïté aucune. Certitude du mot. Qui ne suppose aucune effraction. Dans la dimension d’une connaissance plus approfondie. Sinon, réduction à l’état de barres dans la tentative du connaître. Peut être même pure disparition. Des barres. Dans le non proféré.

  Pour faciliter la nomination. Seulement le nom, en tant qu’évoqué. Non la réalité comme réalité. La nomination du cube qui peut être dite : Table . Celle des quatre parallélépipèdes identiques : Livres. Celle du parallélépipède unique : Livre. Pour mémoire : nomination simplement. Non la certitude d’un objet réel. Qui pourrait s’introduire dans une quelconque quotidienneté. Noms seulement. Dans leurs contours de noms. Pas en tant que choses observables, manipulables. Noms nommés dans leur nomination. Rien de plus.

  Vacuité de la nomination, parfois. Vide du nom non proféré. Pas même le contour du nom. Qui délimiterait une forme. Annoncerait une présence. Nécessité, maintenant, d’un retour. En arrière. D’une remontée, ensuite, vers le présent de l’énonciation. En arrière : le sol natif. Dans son innocence d’uniformité grise. Elan d’un départ. Vers le dire. Le nommable. Le figurable. Pièces successives de la vêture. De la base de la chaussure au sommet du col. Pièces qui parlent. Qui dialoguent. Qui échangent. Entre elles. Seulement à partir de leur surface, de leur émergence. Sous le miroir de leur paraître : seulement du vide. Pas même la consistance d’un souffle. Du vide. Dans sa démesure. Hors de la vêture : un monde. A l’intérieur : stricte désolation. Du non-paraître. Vêture vide. Qui signifie l’absence. Et pas autre chose. Qui pourrait recevoir consigne, situation, coordonnées. Absence irraisonnée. Du non-devenir. De l’aporie comme telle. Pas au-delà. Ceux qui pourraient figurer dans la vêture. Ceux qui devraient y habiter. Logiquement. Leur lieu en tant que vide, les situera comme Les Absents. Les situera. C'est-à-dire leur donnera site. Provisoirement. Sous réserve du retrait du site. Dans la possibilité immédiate et permanente. Du retrait. Les Absents. Jamais une nomination. Qui ferait surgir la présence. Lieu imaginaire. Uniquement. Sans plus. Lieux imaginaires tendant les vêtures. Gonflées à la manière d’une voile. Donc au nombre de quatre, Les Absents. Quatre : non une mesure numérique. Qui inscrirait dans une série. Qui instaurerait une relation. Des quatre à chaque autre de la série. Quatre veut dire ici : analogie des vêtures dans leur quadrature. Rappel de l’absence. Contenue dans les quatre vêtures. Contenue ne veut pas, ici, dire de l’ordre d’un contenu. De son rapport au contenant. C'est-à-dire quantifiable. Contenu veut seulement situer le lieu possible d’une absence. Pas de rapport de l’absence à la vêture. L’absence est l’envers de la vêture. Comme l’envers d’une peau. Dont la vêture n’est pas consciente. Pas informée. La vêture porte l’absence, comme la poterie porte le vide. Identité symbolique de la vêture et du récipient. Identité symbolique de l’absence et du vide. L’absence, identique à elle-même. Logée dans des vêtures quatre fois semblables. Dans leurs formes, couleurs, positions. Destinalement semblables. Donc toutes concernées par la mêmeté. Pour introduire la différence, symbolique, mais non réelle : identification à des positions de l’espace. Des vêtures. Et incidemment l’envers des vêtures. Juste installées dans le gris-blanc du doute. Du doute qui a reçu, anciennement déjà, le nom de mur. Provisoirement. Dans l’évitement de la représentation. De la certitude d’objet. Que recèle toute représentation. Les Absents, comme « doublures » des vêtures, seront désignés par leur position cardinale . N-S- E-O. Comme les murs.

  Le cube de la pièce. Silencieux. Installé dans le silence comme silence. Dans l’immobile. Et rien d’autre.

  Le lieu des Absents . Silencieux  aussi. Vide du silence qui habille la vêture. Mais, ici, silence différent de celui de la pièce. Silence en tant que différence, en tant qu’intervalle de la parole. Silence en tant que demande de mots. Tension silencieuse de la demande. Cachée sous les plis de la vêture. Inapparente au regard. Seulement esquissée dans la tension de la vêture.

  Silence de la pièce. Qui paraît immuable. Comme serti dans son non-paraître. Qui apparaît dans la différence. D’une émergence soudaine. D’une voix portée par la fente du mur N. Léger écartement de la faille. Dans la parole proférée. Décalage du silence. Entre les parois grises. Dont l’espace s’agrandit de la voix. De ses ondes maintenant perceptibles. Lointaines, les ondes. Comme venues à travers un rideau. D’eau. Liquide. Mince pellicule. Se fendant. Semblable à l’éclatement d’un miroir. Etonnement du silence habité par le dire de la voix issue de la faille.

  Le nom d’ Absent N est proféré. Moins son nom que son absence de nom. L’Absence , dans la vêture, se meut en direction de la faille. Qui demande aussi la présence. Du livre ETRE présent sur le bloc gris qui a été nommé Table.

  Disparition. Vêture et Absence au-delà de la faille. Au creux de leurs vêtures, les trois Absents , dans la pièce, questionnent la voix de la faille. En silence. Seulement. L’Au-delà du mur N n’est perçu qu’à la mesure de la voix. Aucunement d’une  manière différente.  On suppose, au creux des vêtures, cette Parole absente de corps. Voix seulement portée par le souffle d’elle-même. Rien d'autre au-delà. Au-delà du mur N : seulement quatre tapis sur le sol. Tapis blancs. Dans la pureté de la non-couleur. Dans la virginité d'une naissance. Blancs, les tapis. Blancheur veut dire ici : disposition au recueil de la parole. A l'impression de la parole sur la trame du tapis. marque de la vêture noire sur la blancheur. Du tapis.

  La Parole, derrière la vêture. Affairée au dire. Avec le silence de L’Absent. Qui se dissout dans les intervalles de sa propre parole. La parole de L’Absent  n’est audible que dans l’écoute de La Parole qui profère des mots en direction de la vêture. Les mots proférés par L’Absent : délivrance de sa propre parole. Qui seule gonfle, soutient la vêture. Comme un souffle. Le retrait du souffle dans la vêture la condamne, la vêture, à sa propre dépouille. A l’absence dans l’immatériel. A la non- visibilité. Au confondu dans la blancheur du tapis. A la double absence : absence elle-même libérée des mots, absence de son propre contour. Absorbée par la blancheur, la vêture.

  Dans la faille, la voix requiert maintenant la présence des  trois autres Absents. Inclus dans les vêtures, respectivement S-E-O. Vêtures absorbées par la faille. Porteuses, également, chacune, d’un livre ETRE. Allongement des vêtures. Sur les trois tapis blancs. A côté de la disparition de la vêture N. Dont la trace n’est plus lisible. Dans la blancheur du tapis. La Parole , derrière les trois tapis, convoque au dire le silence des trois Absents. A savoir : S-E-O. La délivrance des trois paroles retire le souffle des trois vêtures. Qui disparaissent dans le blanc des tapis. Dans la trame avaleuse de formes. Engloutisseuse de mots. Le lieu de l’au-delà du mur N : quatre tapis seulement. Blancs. Dans la blancheur du non-dire où les formes ont été dissoutes. A l’intérieur d’elles-mêmes. Dans le renoncement du contour. De l’esquisse d’une parole. Le lieu seulement habité. De quatre tapis blancs. Du sol gris jouant avec les tapis. De quatre parallélépipèdes aussi. Chacun anciennement nommé ETRE. Dont le titre n’est plus lisible. Seules quelques barres enchevêtrées. Percussion de signes. Sans plus de signification que la percussion elle-même. Attentive, la percussion, à sa propre disparition. Qui disparaît dans la texture du support blanc. Lui-même inapparent sur la surface du tapis. Blanche elle aussi. Jeu double du blanc. Qui ne résonne que dans l’absence. Et dans nulle autre chose. L’au-delà du mur N est dans l’occupation de sa propre dissolution. Et nulle part ailleurs que dans cette absence à lui même.

  Il faut, maintenant, revenir au cube de la pièce. Délimité par le sol gris. Le plafond dans l’atténuation du gris. Les murs N-S-E-O. Dans le dégradé du gris et du blanc. L’absence des vêtures : signe la présence, jusqu’alors inaperçue, de quatre chaises. Blanches. Identiques. Les pieds : quatre tubes blancs. L’assise : plaque blanche. Carrée. Sans que les angles soient arrondis. Les montants : blancs. Tubes plus étroits que les tubes des pieds. Le dossier : blanc. Droit. Non incurvé dans l’intention de prêter appui à une forme de corps. La chaise : blanche dans les formes nettes de sa simplicité. A la limite de l’oubli. Presque fondues, les chaises. Dans les couleurs dégradées des quatre parois. Auxquelles les chaises font face.

  La pièce, désertée par les vêtures, par l’absence des  vêtures, peine à soutenir la tension des parois opposées. Deux à deux. Dans leur similitude de parois. Dans la dégradation avancée du gris et du blanc. Reniement de la tension à se soutenir elle-même. Retrait dans la faille du murN. Dont la faille est comblée. Par l’identité du paraître des murs S-E-O.Rassemblement identique du non-paraître dans l’effacement de la meurtrière. Dont les bords rassemblés l’annulent. La faille. Le plafond aussi, dans son atténuation grise, rejoint l’absence de la faille. Qui appelle le renoncement du sol dans son évidence grise. La disparition du cube gris. Privé , maintenant, du remuement de ses lignes. A la façon du parallélépipède, autrefois évoqué sous le nom de Livre. Affecté par le renoncement des parois à la tension. Rogné dans l’épaisseur. Dans l’amplitude du volume. Limité à la consistance d’une simple feuille. Consistance de buée et de souffle. Où le titre même de Néant renonce à ses appuis. Dans une finitude ne pouvant elle-même dire son nom que dans l’absence d’un langage. Dont la faille elle-même n’est plus porteuse. Dans l’ultime clôture de ses bords. Dans ses limites. A la façon d’un mot replié sur sa spirale. Oublieux de ses lettres. Pour n’être plus qu’attente. Longue à venir. D’un bord à l’autre de l’abîme.

 

 

 

 

 

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