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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 09:05

 

Soutine ou l'art écorché vif.

 

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 Chaïm Soutine - Le Village, 1923 © ADAGP

 

Paris 2012 / RMN (Musée de l'Orangerie)

Hervé Lewandowski

 Source : toutelaculture.com.

 ***

  Entrer dans l'œuvre de Chaïm Soutine semble ne pouvoir se réaliser qu'à la suite d'un parcours propédeutique ou, à tout le moins, d'une réflexion cherchant, sous les apparences, les motifs réels servant de fondement à un art singulièrement atypique dans sa forme. Quand bien même le Voyeur des œuvres ferait irruption dans les toiles du Peintre à partir des impressionnistes ou des expressionnistes, ce dernier, le Voyeur,  ne manquerait d'être étonné. En effet, le monde de Soutine est particulier, étrange, dérangeant, à la limite de la distorsion schizophrénique. Comme si la réalité extérieure se fragmentait en une infinité de tessons épars venus dire à la conscience l'impossibilité de réaliser une synthèse signifiante des choses. L'éviction de l'homme d'une possible compréhension des phénomènes dans une perspective unificatrice.

  Bien évidemment, de telles contraintes imposées au réel de la vision font inévitablement penser au surgissement de la folie ou à un désordre mental. Et pourtant, Soutine ne saurait être qualifié d'aliéné. Bien évidemment les essais d'explication auront vite fait de débusquer dans la biographie du Russe, les failles patentes par lesquelles vérifier quelque hypothèse d'une socialité défaillante, d'une psychologie mise à rude épreuve. Chaïm ne relève pas du régime psychotique, sa relation au réel, si elle paraît chancelante, n'est pas détachée de la quadrature du monde. C'est dans une structure névrotique qu'il faut chercher à percevoir les soubassements de cette œuvre convulsive dont la lecture, à la manière du Test de Rorschach, nous livrerait quelques uns de ses  mystères.

  Ainsi, ces multiples anamorphoses de maisons - ces lieux hautement symboliques investis d'affects -, feraient-elles signe vers un tempérament introverti, secret, peu expansif, replié sur lui-même. Identiquement à un ombilic qui demeurerait scellé sur sa propre germination. Dans l'effusion de l'arbre en direction d'un ciel mouvementé, faut-il voir  une représentation des obsessions des souvenirs morbides de l'enfance ? Dans la modestie torturée des logis, les affres du dénuement ? Dans la confusion des nuages, la tentation du suicide plusieurs fois envisagé ? Dans la presque disparition des signes picturaux, les ravages d'une sauvagerie incoercible ? Dans la déstructuration du paysage, la toujours possible disparition de l'Artiste ? Dans le maelstrom existentiel, le surgissement, comme en filigrane, de la chute dans la dépravation, le saut dans la luxure ? ( Sa perte dans l'alcool, sa réclusion dans la prostitution, en compagnie de l'Ami Modigliani, sembleraient témoigner dans ce sens.) Dans la violente opposition des teintes complémentaires - le jaune soufre contrastant dialectiquement avec le bleu outremer, à la limite du noir -, les racines d'un tempérament ombrageux, colérique, foncièrement indépendant ?

  Tout converge en direction d'une interprétation tragique du monde dans lequel semble enfermé Soutine. Faille, abîme, œil du cyclone pour jouer sur le registre métaphorique. Comme s'il n'y avait guère d'autre issue qu'à s'enfermer, d'une manière autistique, dans le cadre étroit de la toile. Le Voyeur des œuvres est confronté lui-même à ses propres angoisses, aux écueils qui ont jalonné les épreuves de la vie, à ses zones d'ombre. Nul ne peut rester indifférent et contempler les cimaises dans un genre de détachement. Il y va de la condition humaine en son tréfonds, pareillement à un échouage au profond des abysses. Nous demeurons muets, nous sommes confrontés à une manière de catatonie comme si, regardant, nous pouvions, d'un instant à l'autre, basculer dans le pur nihilisme, entrer dans le domaine de l'incompréhensible. Emboîtements de questions tournant à vide, succession de thèses approximatives concernant l'homme, l'œuvre :

"Soutine resta une énigme impossible à déchiffrer jusqu’à la fin. Ses toiles sont les seules clefs véritables qui ouvrent la voie de cet homme déroutant. "

 C'est ainsi  qu'Alfred Werner  pose le "problème" du Peintre dans son livre "Soutine". Mais, à cerner de près les linéaments existentiels se diffusant dans l'œuvre, nous ne réalisons guère qu'une approche proximale ayant quelque chose à voir avec une manière de myopie. Nous isolons les traits dominants de la personnalité de l'Artiste et, aussitôt, nous en déduisons une immédiate compréhension du monde qu'il aurait  mise à jour au travers de sa création. C'est donc à une analyse d'une histoire individuelle que nous confions notre enquête, plutôt qu'à la perception plus large de l'inscription de l'œuvre dans une Histoire de l'Art. Or, s'il semble légitime de s'appuyer sur l'homme pour comprendre l'œuvre, il n'en reste pas moins vrai que les toiles ne parleront qu'à être saisies dans un empan plus large. Car l'œuvre de Soutine n'est pas seulement une entreprise individuelle, mais elle signifie universellement par rapport aux grandes manifestations de l'esprit humain. A preuve ce témoignage de Paul Guillaume paru dans le numéro de Janvier 1923 dans la revue "Les Arts à Paris" :

  "Un jour que j’étais allé voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquais, dans un coin de l’atelier, une œuvre qui, sur-le-champ, m’enthousiasma. C’était un Soutine et cela représentait un pâtissier. Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre. Je l’achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi […] Le plaisir spontané qu’il éprouva devant cette toile devait décider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus…»

 

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Le Petit pâtissier - 1923 -  

Musée de l'Orangerie.

Source : La Bougeotte.

 ***

  Bien évidemment, l'on comprendra ici que la référence à Soutine, à sa vie, ses difficultés successives, son drame personnel ne constituent pas les catégories adéquates à partir desquelles faire une exégèse de l'œuvre. Il y a plus. "Le Petit pâtissier" ne joue nullement  dans "la cour des petits" mais résonne avec l'ensemble de l'édifice pictural historique. Une œuvre magistrale est en train de naître - le collectionneur Barnes ne s'y est pas trompé -, et c'est avec une rare maîtrise que ce Pâtissier s'impose à nous, dans une évidente singularité, le visage torturé et comme étonné d'être parmi les événements du monde - Francis Bacon est déjà en puissance dans cette représentation -, la posture "royale", comme sur un trône, alors que la toque et la carrure des épaules disent la majesté du personnage, son surgissement de l'écume blanche de sa vêture; le tissu rouge, écarlate, serré dans les mains faisant déjà signe vers les écorchés zoomorphes dont, bientôt, l'Artiste fera des objets de prédilection. On sent la maîtrise, on sent l'irrépressible attirance vers le phénomène humain à mettre à jour par le médium de la peinture. Cette expression vibrante de la pâte, cette tension des couleurs jouant entre elles un combat immémorial - il y a de la corrida là-dedans, de la sombre dramaturgie, de l'affrontement thanatogène -; ces métamorphoses en voie de constitution (comme une condensation à l'extrême, dans la toile, des phénomènes vitaux qui traversent l'existence de l'homme); cette urgence à dire dans une violente sémantique l'expérience d'être-au-monde, tout cela ne joue pas dans les limites somme toute étroites de l'être-Soutine, mais bien dans l'immense perspective de l'être-Art dont nous, les hommes, sommes les dépositaires, à charge pour notre conscience de relier les fragments épars qui, depuis les ébauches pariétales des grottes jusqu'aux installations de l'art contemporain, dessinent pour nous la sublime quadrature de l'exister.

  Si Soutine est connu grâce à ses portraits à la touche inimitable, à ses maisons diluviennes; il l'est tout autant par son interprétation toute personnelle de la relation à la crucifixion animale, à la matière pourpre sortant de la vie, à son écoulement selon  de violentes désincarnations, comme si le Peintre, perforant muscles, viscères et boyaux voulait mettre à jour, dans une manière d'exactitude "médico-légale", sinon la matière dont le corps est constitué, du moins réaliser une radiographie de l'âme. La sienne, sans doute, l'âme du monde aussi car l'une ne saurait aller sans l'autre. Traverser la peau du réel comme un geste sacrificiel destiné au Dieu-Peinture, un exutoire afin d'être délivré de ses propres fantômes, de ceux qui assiègent l'humain de leurs songes mortifères. Peignant ceci qui dérange, met à nu les nervures par lesquelles la vie soutient son projet, revient à endosser les prérogatives du Démiurge. Démontant l'objet-chair, en explorant les structures de nerfs et de sang, mettant à jour les liaisons d'aponévroses, les tendons, les synapses, les connexions on devient, subitement, cette manière de chaman en possession de l'esprit de l'animal, pouvant ainsi le reconfigurer selon sa volonté et le remettre dans l'ordre du monde, celui que l'on aura choisi. Ceci est rien de moins qu'une psychanalyse charnelle où se rendent visibles, jusqu'en leurs fibres intimes, les infinis rouages de l'exister. Quête identique dont, en son temps, se rendait maître un Léonard de Vinci acharné à démonter jusqu'à l'absurde toute anatomie - fût-elle homme, cheval, oiseau -, afin d'être investi d'un pouvoir universel sur les choses.

 

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Soutine - Bœuf écorché - 1925.

***

 Bien évidemment, ce thème de l'animal comme introduction à un pathos humain, par simple métonymie, était déjà une figure de l'art bien avant les représentations de Soutine. Rembrandt, en 1655, proposait une vision identique d'un "Bœuf écorché", lequel émergeait du clair-obscur du Hollandais dans un ruissellement de lumière dorée. La forme, de Rembrandt à Soutine, était différente, mais nous pouvons faire l'hypothèse que le fond était le même : plonger dans le tréfonds de la psyché humaine, mettre à jour les archétypes qui flottent continûment en arrière-plan de la conscience. Donc, inscription de Soutine dans le mouvement général de l'art alors que certains ne souhaiteraient le cantonner qu'à une vision personnelle du monde. Peignant comme il le fait, avec une manière de hargne, de passion dévorante, projetant sur le subjectile ses amas de pâte sanguinolente, triturant la forme jusqu'à épuisement du sens, l'Artiste ne se contente pas de girer autour de son atelier de la rue du Mont-Saint-Gothard sans apercevoir le monde qui se dévoile au-delà. Le monde, il y est, situé en plein cœur, dans l'effervescence de l'art, depuis ses assises classiques jusqu'aux représentations et installations contemporaines, en passant par les remises en cause de l'art moderne.

  Évoquer Soutine, c'est convoquer, en même temps, l'expressionisme d'Égon Schiele, ses visions apocalyptiques du visage, des corps portés à la limite de leur figuration, comme la perte dans une possible déflagration. Évoquer Soutine, c'est se confronter aux visages et corps inquiétants brossés par Lucian Freud, genres de perditions géologiques, excroissances pierreuses à la limite des grotesques de la Renaissance. Évoquer Soutine, c'est surgir au milieu de l'atelier de Francis Bacon et faire droit aux tumultes et convulsions de l'épiphanie humaine dans son "inquiétante étrangeté"Évoquer Soutine, c'est débouler sur l'étrange scène métaphysique de "l'art corporel" incarné par les performances de Marina Abramović, c'est accepter de voir un corps - son propre corps ? - soumis aux assauts de la lacération, au supplice de la flagellation, aux morsures de la congélation. L'empan de l'œuvre de Soutine est donc vaste qui parcourt les assises de l'art selon des nervures hautement signifiantes. Ce que le Peintre met en jeu dans sa peinture convulsive, éruptive, n'est rien de moins que la dramaturgie qui traverse la condition humaine, depuis au moins le temps où elle sait qu'elle est cette condition, dont elle ne pourrait échapper qu'à l'aune d'un mortel nihilisme. Avec Chaïm, comme avecNietzsche nous savons que "Dieu est mort" : il ne reste plus que l'Art pour nous assurer de quelque"salut". Avec ceci, nous nous arrangerons !

 

  

 

 

  

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 10:14

 

Le blanc comme ressourcement.

 

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 Maurice Utrillo

La Maison de Berlioz (1914)

Huile sur toile

Musée de l'Orangerie.

 

  Maurice Utrillo. A l'énoncé de ce seul nom, c'est d'abord une biographie qui apparaît, alors que l'œuvre est seconde. Destin singulièrement attaché à l'accident de l'aventure existentielle. Avant d'être peintre - ne parlons même pas de reconnaissance, de talent ou bien de célébrité -, Utrillo est ce qu'est son état civil. D'abord le fils de Suzanne Valadon qui l'amènera au monde au hasard des rencontres d'amants multiples. "Père inconnu", comme on dirait "Soldat inconnu", autrement dit la parution sur la scène de la vie à la manière d'un sans-grade, d'un individu anonyme tombé au champ de bataille. Défaite dont, sans doute, jamais l'on ne se remet. Comment s'identifier, s'en remettre à l'empreinte d'un Père, en assumer la Loi au travers de son parcours parmi les hommes ?"Meurtre du Père" avant la lettre, même pas symbolique puisque, au symbole, il faut attacher une image l'amenant à paraître. Le signifiant-Utrillo boitant, se déhanchant, gauchissant en l'absence du Père-signifié. Or l'essence de toute chose ne naît que du lien, précisément, qui attache l'un à l'autre, signifiant-présent et signifié-absent. Ici, l'absence du Père n'est pas éloignement, elle n'est nullement de l'ordre de la distance spatiale, elle est l'attache brisée, la confrontation à un vide, une rupture ontologique. Il y va de l'être-même de Maurice en sa dépossession : vacuité, perte d'une identité dont les contours peinent à se dessiner. Nous sommes dans l'estompe, le dégradé, d'ans l'à peine aquarellé alors qu'il eût fallu la pleine pâte existentielle afin d'exorciser le sable des fondations, la longue lézarde des murs. Est-ce pour cette raison, d'une bâtisse à édifier, d'une personnalité à construire qu'Utrillo peindra inlassablement maisons et quartiers, perspectives de rues et immeubles en surplomb ? Etait-ce de son propre surplomb, au-dessus d'un destin en forme d'impasse, que le peintre cherchait à restituer la sourde densité ?

  Certes, Suzanne Valadon est là, parmi la foule de ses admirateurs et chevaliers servants, au rang des quels, Puvis de ChavanneRenoirToulouse-LautrecDegas.  Mais la Mère ne joue pas dans la même cour que le Père, dans les processus d'identification s'entend. La Mère est la conque originelle, protectrice, celle par qui le monde advient comme abri, réassurance narcissique dès que la possible faille se dessine à l'orée de l'enfant incertain de ses pas, de ses découvertes. Or Suzanne est belle, or Suzanne mène une vie conjugale agitée, faite de ruptures, de liaisons à répétition dont celle qu'elle entretient, à l'âge de 44 ans avec un jeune peintre de 23 ans, André Utter, aventure houleuse, ambiance électrique. Elle épouse ce dernier, en 1914, date de l'exécution du tableau placé en ouverture de l'article qui a pour sujet la maison de Berlioz à Montmartre. Utrillo a 31 ans, soit 8 ans de plus que l'amant de sa Mère. Autrement dit l'identification est impossible, aussi bien, du reste, que celle avec le père d'emprunt, celui qui lui a servi de prête-nom, le peintre catalan Miguel Utrillo dont il prend le patronyme à l'âge de 8 ans.

  Dès lors on saisira mieux le contexte d'abandonnisme dans lequel s'enfonce Maurice, perdu entre un père inexistant et une mère constamment située à l'extérieur de sa constellation maternelle. Sans doute victime elle-même d'un tempérament fantasque, d'une propension à se perdre dans les arcanes d'une vie dissolue, s'encanaillant volontiers dans les bars mal famés où la bourgeoisie parisienne venait consommer son absinthe existentielle. Toulouse-Lautrec, à cette époque, l'avait croquée en "Gueule de bois", avec, devant elle, un verre de vin et une bouteille plus qu'entamée. Comment ne pas retrouver dans les linéaments de cette vie chaotique, dans l'attrait de l'alcool, l'inclination juvénile de Maurice à l'éthylisme. Tourmenté par un alcoolisme précoce, il fera plusieurs séjours à l'Hôpital Sainte-Anne à Paris, ainsi qu'à Sannois, à la Clinique du Docteur Revertégat. Voilà pour la biographie dont on comprendra qu'il est impossible de faire l'économie si l'on veut éclairer la peinture de cet artiste singulier. Il est, en effet, l'un des rares à avoir peint avec tant de passion et d'esthétisme juste le caractère à part de Montmartre. Comme une ivresse de possession des lieux, de possession de soi en définitive. Montmarte-racine, Montmartre traçant dans l'inconscient d'Utrillo ce qui, toujours, aurait dû s'y trouver, à savoir un sentiment d'appartenance à un sol nourricier, un pivot dont disposer afin que l'Artiste, pareillement à l'arbre,  puisse trouver sa constellation dans sa quête aérienne. Sa quadrature fondatrice, à défaut de se ressourcer dans les attaches parentales, s'écrira à la manière d'un plan topologique : Place des Abesses; Impasse Traînée; Place du Tertre; Rue Norvins. Une simple spatialité là où s'absente une temporalité incarnée.

  Mais maintenant il faut  lier la biographie à la matière des tableaux et comprendre la symbolique des couleurs. Si Utrillo est passé, comme nombre de peintres, par des périodes successives, c'est bien la parenthèse qualifiée de "blanche" qui pose ses travaux comme "œuvre" et permet de comprendre en quoi cette tonalité crayeuse, oscillant du blanc au gris en passant par une palette de tons beiges adoucis, de bleus délavés évoquant les ciels à la Sisley, apparaît comme le révélateur de ce qu'il faut bien appeler un "état d'âme". C'est tout un chromatisme neutre, à la limite de l'évanescence, de l'absence, donc une inclination à la neige, aux représentations de plâtre, de chaux, d'enduit sablonneux, de façades offrant aux Voyeurs des toiles leur frontons énigmatiques en même temps que livides et polaires, à la limite d'une glaciation.  On est comme fascinés par cette divine blancheur, plongés dans une manière de stupeur, sinon de catatonie. Car tout rythme en est absent, les personnages y figurent dans une fuyante abstraction ou bien sont absents de la scène,  la végétation y est, soit réalisée avec une légère touche pointilliste, soit dépouillée, déjà prise d'hiver. Tons ossuaires, immobiles, représentation d'une réalité figée telle qu'on pouvait la voir, autrefois, sous les cadres de verre des chromos ou bien dans les globes qu'on retournait, un paysage de neige flottant doucement parmi l'illusion d'une fantasmagorie. Image sépulcrale. Image de fin du monde. Il semblerait qu'à contourner les tableaux de cette période, tout Voyeur ne se fût exposé qu'à sa propre confrontation avec le néant. Sans doute une telle torpeur nous saisit-elle quand nous apercevons, au détour de quelque asile, l'une de ses figures hébétées, la camisole de force n'enserrant pas seulement le patient mais le Regardeur d'une telle incompréhension faite homme. Nous sommes à la limite du verbe monochrome, dans l'espace d'une mutité, contraints à rétrécir nos perceptions à l'empan de la ligne, du point, de la suspension de toute apparition.

  Mais le "blanc" doit nous parler plutôt que de nous déposséder et nous laisser dans une quelconque mutité. La fonction première de toute roue chromatique est d'ouvrir, sur l'écran de nos aires occipitales, les significations latentes, à titre symbolique, contenues dans toute vibration colorée. Donc, exclure certaines teintes, consciemment ou à son insu, relève soit d'une volonté délibérée d'occulter une partie du sens, ou bien d'un "lapsus" dont il est d'usage de dire qu'il est "révélateur". Sans doute l'est-il si nous avons bien saisi le propos de la psychanalyse. Si nous nous référons aux principales conclusions de la sémantique traditionnelle des couleurs, nous percevons, d'emblée, la suppression ou bien l'atténuation notoire de tout ce qui signifie avec clarté dans cette période dite "blanche". Que la vie se pare de sombres desseins, que l'existence défaille pour quelque raison et, alors, tout bascule dans une manière d'incompréhension et les couleurs se fanent et les tons rétrocèdent vers l'ombre.

  La passion rouge se voile comme un sang anémié, la brique vire à la densité de la rouille; le brun plonge dans un sourd tellurisme; le jaune, l'orangé se dissolvent dans des reflets lagunaires à peine perceptibles; le vert abandonne son air de feu-follet végétal pour devenir une simple percussion de taches distraites; la magie vibratoire du violet s'efface. La palette d'Utrillo est cette plaine livide, cette taïga désolée sur laquelle ne s'inscrivent plus guère que des touches métaphysiques, des empreintes d'outre-vie, des floculations en chute vers quelque permafrost antédiluvien. Tableau boréal ne se distrayant pas de sa logique étroite, come s'il fallait peindre de la réalité, uniquement ses tremblements de bouleaux argentés, ses lichens et ses mousses, ses tapis de bois mort, son sol anémique. Il ne reste plus que la ressource d'un gris poncé jusqu'à l'âme, évoquant la lave, le galet, le tapis de cendre. Des cernes noirs se développent en lignes anonymes, enserrant dans leur mortelle abstraction des géométries cubistes entièrement livrées à l'empire du blanc, à ses infimes variations, parfois une mince échappée en direction d'un beige bleuté à peine discernable, faibles lueurs métalliques de plomb, de zinc, d'étain. Des verts à peine plus affirmés versent dans une présence mélancolique, ineffable. Les ciels sont des voiles unis que le vent aurait élimés, la lumière usée. La perdition est palpable, le désarroi patent jusqu'en ces bleus maculés de noir, à la limite de la perception, comme absorbés dans un genre d'imprécation nocturne, un dire avant-coureur du néant.

  Mais rien ne saurait être définitif dans une existence, fût-elle des plus déshéritées. Le blanc, s'il peut apparaître, sans doute à juste titre, comme le stigmate d'une vie sans attache signifiante, ne doit pour autant faire signe vers une pure disparition, une fin. Symboliquement, le blanc a cette vertu de pureté, d' innocence, de virginité à partir de laquelle s'assurer d'un possible ressourcement, se pourvoir des conditions d'une assomption. Le blanc, dans les civilisations traditionnelles, est cette absence de couleur attachée aux rites de passage, aux mutations de l'être, aux initiations qui précèdent toute possibilité de renaissance. Or, à partir de 1922, la palette du Peintre se pare du prédicat de "colorée", troisième et dernière période qui trouvera sa clôture à la mort de l'Artiste en 1955. Est-ce un hasard si, à partir de 1922, débute un succès important qui ne se démentira guère par la suite. Maurice sortant de l'œil du cyclone pouvait enfin, à défaut d'une paternité qui eût dû lui assurer une généalogie, en endosser une suffisante assurant à ses œuvres le rayonnement auquel il n'avait pu prétendre en ses années de jeunesse. Cette sublime période blanche s'investit d'une double auréole : celle d'une belle cimaise picturale à fixer sur les murs de l'histoire de l'art, celle, ensuite, indissociable, d'une création originale dont son existence troublée avait été, sans doute à son corps défendant, l'inévitable Muse. Ainsi sont les couleurs qui nous déterminent bien plus qu'on ne pourrait le soupçonner. Du blanc à la couleur, Maurice inventait Utrillo. Comme une revanche du destin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 10:06

La chambre comme abri

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 Vincent van Gogh (1853-1890) 
La chambre de Van Gogh à Arles
1889

Huile sur toile
© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay)

***

 Pour saisir adéquatement cette œuvre, il faut partir de la description qu'en fait Van Gogh à son frère Théo dans une de ses lettres :

 "les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané, les chaises et lit jaune de chrome, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table à toilette orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte", affirmant : "J'avais voulu exprimer un repos absolu par tous ces tons divers".

  Et, en plus de la justification chromatique, Vincent se laisse aller à une exposition de son état d'âme concernant sa chambre, expliquant qu'il a souhaité mettre en scène le cadre d'une vie simple en même temps que la révélation d'une tranquillité. Or, le Hollandais peint cette œuvre reproduite en trois exemplaires, un an avant sa disparition. Le "repos absolu", il devait le trouver dans la mort et, d'une manière accessoire, dans sa peinture, laquelle l'avait sans doute comblé mais avait semé dans son âme les scories d'une existence marquée au fer du tragique.

  Lorsque Vincent peint cette chambre, a-t-il seulement le pressentiment que, déjà, au-dessus de sa fontanelle créatrice commencent à voler, en de funestes girations, les corbeaux du champ de blé ?  Nous sommes en Septembre 1889, soit seulement quelques mois après son internement, à sa demande, à l'Asile Saint-Paul de Mausole. Bien évidemment, la chronologie ne saurait être considérée comme un simple fait contingent. Van Gogh est profondément tourmenté, accablé par la puissance de son génie, taillé à vif par les morsures de la folie. Comme souvent, chez les créateurs inspirés, folie et génie ne sont que les faces, avers et revers, d'une même pièce, la carnèle les séparant apparaissant métaphoriquement comme l'espace où naissent les prodiges, mais lisière infiniment étroite, fragile, soumise aux aléas de toutes sortes, aux combustions d'un tempérament igné. Antonin Artaud; Lautréamont sont les équivalents incarnés, en littérature, d'une telle dramaturgie. Ils sont tous situés au bord d'un abîme qui n'attend que le faux-pas, la faille s'ouvrant en cataracte dans les strates de l'esprit. Car le génie est cet être infiniment clivé, cet assemblage branlant de plaques tectoniques qui, continûment, glissent l'une sur l'autre jusqu'à l'inévitable point de rupture. Tout génie est un séisme.

  Mais revenons à la chambre, cette sublime métaphore du nid, du recueillement des énergies, cette infinie matrice au contact de laquelle se ressourcer lorsque la fissure menace de se lézarder jusqu'à l'absurde. A partir d'ici, la thèse qu'il faut poser est la suivante : la folie est ce tout autre que soi qui s'étend à l'extérieur de sa propre  enceinte de peau, à savoir ce qui, au-dehors, constamment menace notre intégrité, la nature, les gens, les choses en général. Le génie est cet individu dont la structure ressemble fort à celle du schizophrène, assemblage laborieux de fragments épars, ne tenant assemblés qu'à l'aune de la création, parties volant en éclat dès que l'intérieur envahi cède pour donner lieu à une infinie et incontrôlable diaspora. Vincent est ce funambule dont la progression n'est assurée que de ses coups de pinceaux rageurs, de ces empâtements violents - une manière de violence à soi -, de ces teintes lançant leurs cris de sang et de larmes en direction de l'Absolu. Car, pour l'Artiste en contact avec l'empyrée, c'est seulement cette essentialité, cette radicalité de l'œuvre qui compte. Que l'on songe à Balthazar Claës, ce génie à "La recherche de l'absolu", fils d'un autre génie, Balzac;  Claës donc recherchant le principe unique de la nature, la pierre philosophale débouchant sur le Grand Tout, alors que son idéal mystique, esthétique, scientifique ne le conduit qu'à une aporie sans fin qui consume intégralement son existence. Le soi, dans sa quête d'une idéalité inatteignable - l'empan humain est trop étroit -, se livre à une constante dépossession dont la mort, naturelle ou provoquée, signera le point d'orgue. Au génie il ne saurait y avoir de demi-mesure, à la création ne saurait se substituer une œuvre par défaut.

  Dès lors, comment ne pas interpréter la chambre comme un retour aux sources, une immersion dans tout ce qui comble et lénifie, rassure et enserre. Dans sa configuration plastique, la pièce livrée aux tons adoucis : "les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané", inclinerait plutôt vers la pastorale que vers l'expressionnisme inquiet; la pièce donc apparaît comme un havre de paix, alors qu'à l'extérieur, au travers de la croisée, la lumière vibre et entaille, livre sans concession ses écailles de verre pilé, ses morsures cernées de la rage du réel, de son implacable évidence. Rentrant dans sa chambre après ses exténuantes sorties, nous imaginons un Vincent soudain assagi, presque primesautier - c'est tellement grisant d'avoir échappé à ce qui s'illustrait sous la figure de l'inconcevable -, un Vincent régressant vers son premier territoire, cet abri doucement placentaire, aux flottements quasiment amniotiques, aux lueurs et au rythme océanique que n'habite que le chant souple des Sirènes. Car le réel, alors, bascule dans les couleurs lénifiantes de l'imaginaire, la violence des tons se ponce, s'use, devient galet sous la lumière de l'aube, peut-être pour retrouver ces ciels originels, ceux de Hollande, ciels maternels aux doux bercements, aux hymnes chantants, tout brodés des brumes du Nord, manière de dentelle ornant un très ancien berceau.   

  On l'aura compris, c'est à son enfance même que Vincent sera reconduit par la seule grâce de la chambre, par la magie unique du lieu. Les lieux investis de sentiment ont ceci de particulier qu'ils s'invaginent en nous, à notre insu, qu'ils nous possèdent - tout comme nous les possédons -, qu'ils nous habitent de l'intérieur, sécrétant dans notre tunique de chair les nervures selon lesquelles nous élevons notre concrétion humaine en direction de l'éther. Ainsi, ramené à son espace électif, Van Gogh pouvait-il, sans doute, reconstituer ses forces avant de repartir au combat, la création étant de cette nature, cette confrontation frontale, cette expulsion de soi de ce qui brûle, cette violente dialectique entre un dedans signifiant et un dehors signifié. C'est du domaine de la rupture, de la perte des eaux, de l'accouchement, de la mise au grand jour de ce que l'on portait à la suite d'une longue gestation, acte maïeutique par excellence, parfois issu des mâchoires du forceps, toujours une douleur suivie d'une délivrance.

  La délivrance, cette figure s'inscrivant après la venue au monde d'un nouvel Existant, nul doute que Vincent vînt la chercher auprès de ce sol si doux évoquant, en effet, le lilas, son odeur entêtante et généreuse, légèrement sucrée. Délivrance auprès de ces chaises de paille solidement reliées par leurs pieds, donnant accès à un réel familier; auprès de cette table de toilette dispensant l'eau apaisante avant que le sommeil n'entreprenne son œuvre réparatrice; de ce lit aux courbes souples, entièrement féminines, où pouvoir dissimuler les atteintes du jour dans la touffeur de l'édredon et l'accueil des coussins; réconfort également à simplement regarder la simplicité des portes cernées de bleu - cette teinte du ciel, de l'océan aux eaux infinies -; d'apercevoir les cadres dans lesquels, comme stigmates d'une passion assouvie, s'illustrent des visages amis; de deviner le miroir où, sans doute, flotte encore la silhouette de l'Artiste en partance pour plus loin que lui-même. La chambre est toujours ce lieu où se déroule l'essentiel d'une vie : naissances, confidences, philosophie dans le boudoir (cette chambre sublimée), rêves vrais ou bien éveillés, écriture du journal intime, alliance des amants, bonheur de la solitude, lecture, utopies toujours réalisées puisque simplement en puissance et, pour finir, comme l'épilogue qui signe la fin de la partie, la Mort souveraine synthétisant le tout d'une vie en une définitive sémantique. Est-ce pour cette raison, du baiser de la Mort comme conclusion, que la chambre est cet espace dont nous pouvons tout dire en même temps que nous demeurons muets ? L'essentiel est toujours une parole dénuée de ses artifices, dépouillée de son habituelle empreinte, une parole vouée au silence en quelque sorte. Cette chambre peinte dans la solitude - du moins peut-on le supputer -, nous incline à faire de notre langage une unique méditation.

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 09:20

 

Le champ aliéné.

 

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Champ de blé aux corbeaux.

Vincent van Gogh.

Musée van Gogh - Amsterdam.

Source : ART MANIAC.

  

 

 On a déjà beaucoup glosé sur l'œuvre de Van Gogh et singulièrement sur celle-ci qui reste empreinte de mystère. S'agit-il du dernier tableau du Hollandais ? S'est-il tiré une balle dans la poitrine alors qu'il venait de terminer sa peinture ? Mais peu importe. Ces questions, au regard de l'art, sont contingentes et leur résolution n'apporterait rien de plus à la compréhension des toiles, pas plus qu'à la personnalité complexe d'un Vincent en proie aux affres de l'exister, dont l'ensemble de la création témoigne à la façon d'un vigoureux cri. Car, lorsqu'on est ce peintre de génie, on n'a de cesse de questionner son art, donc de se questionner soi-même. C'est de l'homme dont il s'agit avant toute autre considération périphérique, c'est de l'homme universel dont Vincent est la figure exacerbée, la déclinaison tragique.Vincent en tant que cristallisation d'une condition humaine totalement ouverte aux déraisons de tous ordres, aux coups de boutoir permanents de l'absurde. La peinture est un exutoire ou, du moins, devrait-elle l'être.

  De son corps torturé, l'on peut sortir par le maniement des couleurs. C'est à cela qu'il faut croire. De son corps en éruption, il faut tirer le jaune, cette irradiation solaire qui envahit le zénith, pénètre l'esprit incandescent, illumine l'âme de son extase fusionnelle. Au jaune l'on ne peut résister. Le jaune est ce contrepoison grâce auquel s'enfouissent  les teintes mortifères, plombées, précipitant la vie dans une sombre occlusion. Le jaune envahit tout, colore tout, sublime tout. Aussi bien le chapeau de paille de l'Artiste, que la chaise de sa chambre à Arles, aussi bien les fameux "Tournesols" dont le rayonnement, l'héliocentrisme sont comme un cosmos s'ouvrant à l'infini, chassant la pieuvre ombreuse de la mélancolie. Peindre le jaune ne peut se faire que dans une sorte de fièvre, un jaillissement de geyser, une éruption volcanique. Au contact de la toile, le pinceau est un calame qui empâte la surface blanche de ses éjaculations rapides, de ses stigmates gravant, dans un geste se voulant salvateur de sa propre nature, le chiffre du monde. Comme une imposition des mains d'un chaman en transe qui pose sur le possédé les signes de la libération. La peinture comme un rituel, un exorcisme, un arrachement de soi en direction d'un être-au-monde  doué d'autonomie, excipant de ses sourdes angoisses.

  On n'est pas Van Gogh sans ce vibrant tellurisme agissant en sous-sol, juste sous la croûte de l'épiderme. Ça bouillonne, ça fuse, ça fait ses scories internes, ça s'agite, ça convulse, ça rue continuellement, ça menace de s'écouler, ça abrase les chairs, ça ronge jusqu'à la charpente d'os. C'est ainsi. Il faut être par la peinture ou bien se disposer à disparaître. Et ceci, Vincent le sait depuis la moindre de ses cellules, à partir des agitations de son sang, des pulsions de sa lymphe. Il n'y a pas de repos intérieur, pas plus qu'il n'y a de halte à l'extérieur du corps. Toute est faucille, yatagan à la lame courbe, dague prête à bondir. Alors l'on peint jusqu'à l'exténuation, tout au bord de la syncope, là où s'atteint le ravissement aussi bien que son envers, la chute mortelle.

  Mais le jaune, intense, vigoureux, palpable jusqu'en sa pâte souple et odorante, maternelle en un certain sens, cache bien d'autres teintes. Il faut tenir compte de la couleur complémentaire, ce bleu intense, violent outre-mer maculant le ciel de ses balafres éruptives. On est aux limites de l'infini, là où les choses, pourvues d'un autre langage deviennent incompréhensibles, non préhensibles, ni par la couleur, ni par les ressources de l'esprit. On est sur le bord de soi, comme prêts d'une étrange disparition dans ce qui, sans prédicat, les possède tous. Alors, comment faire face à l'innommable, sinon en dissimulant l'océan lourd de menaces de traces nocturnes pareilles aux ciels d'orage, de touches de blanc venant tempérer l'ardeur du tout à confondre l'âme dans sa proche perte. Et déjà se devinent les premiers assauts qui signeront l'épilogue. Les chemins divergent et se cernent de vert assourdi, de rouge éteint. La dissonance des couleurs est là qui guette, la pieuvre déploie ses tentacules. Le jaune bascule sous les assauts de ce qui veut dire crimes et passions vénéneuses, présence démoniaque, angoisse peinte à l'aune du sang qui, déjà, vire au sombre. Il est trop tard pour rétrocéder, inventer des tableaux aux teintes douces, équilibrées. Et puis, ce ne serait que simagrées et compromissions. La violence, on l'a en soi de la même façon que l'on a les yeux profonds, cernés de finitude.

  Le champ de blé est, à l'évidence, la représentation de Van Gogh achevant son périple de peintre, son parcours d'homme. Vincent, ce 27 Juillet 1890, lorsqu'il quitte l'auberge pour se rendre devant le paysage qui l'occupe - ou le préoccupe -, a-t-il conscience de son basculement proche, a-t-il une vague prémonition de sa fin, de ce chemin de campagne qui semble ne déboucher sur rien, à la manière d'un destin joué à l'avance ? La présence, dans une des poches de sa veste, d'une lettre destinée à son frère semblerait attester l'idée d'un possible passage à l'acte définitif :

 "Mon travail à moi, j'y risque ma vie, et ma raison y a sombré à moitié".

 Dans peu de temps, il écrira dans l'espace de sa toile les derniers signes, le lexique avant-coureur d'une œuvre bientôt posthume. Les corbeaux, tels des shurikens, ces lames commises à moissonner les têtes, survolent le champ aliéné qu'est devenu Vincent, emportant déjà son âme en direction de cet infini que le bleu voulait rendre présent mais qui, en définitive, n'est que la représentation symbolique d'une absence. Le chromatisme existentiel est ainsi fait qu'il allume ses jaunes vibrants, avant que ne s'inscrive le bleu jouant en contrepoint, alors qu'en sourdine le rouge affûte ses canines et le noir ses mortelles incisives. Van Gogh, tout cela il le savait. On n'est pas un génie à vivre distraitement parmi les hommes. La flamme de la lucidité dévore ceux dont le regard porte au loin. Ceci est, sans doute, une réalité indépassable !

  Antonin Artaud, cet autre génie singulier, avait bien repéré le fait, pour Vincent, de choisir la violence de la peinture, sa radicalité existentielle, la mort vers laquelle elle inclinait, plutôt que de se laisser aller à des compromissions avec son art ou bien en direction d'une société qui ne le comprenait pas, c'est-à-dire, ne l'accueillait pas en son sein : 
 

  "Et qu’est-ce qu’un aliéné authentique ? C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. […] Car un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités".

 Antonin Artaud - " Van Gogh, le suicidé de la société".
                          

 

 

 

 

  

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 09:12

 

A corps perdu.

 

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 Huile sur toile

198 x 147,5 cm
1976

Art Gallery of New South Wales, Sydney, Australie

 Source : Éternels Éclairs.


 

 Le thème du corps dans l'art, et singulièrement en peinture, s'est développé tout au long de l'histoire de l'humanité, selon des conceptions inspirées par les canons de l'époque. Souvent glorifié, le corps a fait l'objet de représentations l'orientant vers une vision sublimée, transcendée, comme si l'homme avait voulu, par les figures projetées sur la toile, affirmer son ascendant sur les objets du monde. Les figures féminines en étaient les moyens d'expression privilégiés, les plus belles projections en direction de la beauté, du luxe, de l'épanouissement. Une floraison particulière posant la chair comme une réalité presque inatteignable. La perfection est rarement à portée de main, seule une préhension de l'âme ou bien de l'esprit pouvaient y prétendre. Il fallait donc porter le réel à son acmé.

  Des femmes lascives du "Bain turc" d'Ingres à la "Vénus" alanguie du Titien en passant par la somptueuse sensualité du "Nu couché" de Modigliani, on était livré à une assomption des corps, lesquels nous faisaient la révélation de figures idéales, à la limite de quelque empyrée à moins qu'il ne se fût agi de visions purement paradisiaques. Corps de fête, formes investies de plénitude, ravissement du Voyant à seulement imaginer ces purs objets de délice dont, un jour peut-être, on eût pu se saisir comme le jardinier tend ses mains désirantes vers la pêche pulpeuse avec, au creux du palais,  un avant-goût d'une saveur unique. S'il y avait là prétexte à rêveries doucement sexuelles, ouverture en direction d'un merveilleux hédonisme, tremplin existentiel, cependant l'art ne pouvait se suffire de proposer ce lexique somme toute lénifiant, plongeant la raison dans une manière de léthargie. Il fallait secouer les consciences, tailler à vif dans cette chair trop tempérante, trop soumise à une facile entente avec ses propres contours, ses rotondités commises au seul plaisir.

  Quelques peintres ouvrirent une brèche dans cette peau soyeuse, incisant comme au scalpel  une réalité inclinée au seul déploiement d'une infinie corne d'abondance. Francis Bacon fut sans doute celui qui poussa la remise en question jusqu'en ses derniers retranchements, attitude radicale opérant une révolution copernicienne, comme si l'épiderme s'était soudain retourné, pour nous livrer, en même temps que ses tissus gorgés de sang, le face à face sans concession de la conscience avec la figure d'ombre qu'elle s'ingéniait  à fuir chez un Rubens ou un Renoir. Il fallait forer au plus profond de la condition humaine, il fallait faire basculer le piédestal anthropologique jusqu'à le conduire aux portes étroites de la déréliction. De là, de cette conception tragique de l'exister ne pouvait naître qu'une esthétique du dénuement, de la perte, une ontologie de l'absurde. Dès lors, voir avec des yeux baconiens, nécessitait de dépouiller sa vision de toutes les compromissions, de tous les faux-semblants, de tous les préjugés favorables. Peignant, Bacon oublie les floraisons de la Renaissance, occulte "La naissance de Vénus", la cloue au pilori : plus de pluie de roses, plus de conque marine à partir de laquelle trouver origine et sens, plus de zéphyr léger émis par un dieu, plus de nymphe s'apprêtant à disposer sur la merveilleuse effigie humaine les efflorescences d'un manteau pourpre.

  Si Botticelli se portait vers une sorte de panthéisme enivré, nous livrant des personnages édéniques inatteignables, Bacon, lui, nous plonge dans l'abîme, le sans-nom, l'inconcevable. Nous sommes en état de sidération, non seulement incapables de nous identifier à ce qui nous fait face dans la représentation immanente à la limite du thériomorphe - mais quelle animalité pourrait donc surgir là ? -, ne nous reconnaissant nullement dans la silhouette dont "l'inquiétante étrangeté" nous ramène bien en-deçà de nos perceptions policées, de notre morale fondée sur un idéal et nous chutons lourdement, irrémédiablement, dans un vertige sans fin, simple concrétion nauséeuse, racinaire, forant le sol sartrien du Jardin Public de Bouville, dépouillés de tout ce qui pouvait concourir à l'émergence de notre identité, de notre singularité existentielle et nous voilà posés sur cet objet - la chaise -, avec laquelle nous nous confondons, mince effraction objectale non encore assurée de son statut signifiant, entrelacs de membres tellement identiques aux joutes ophidiennes, aux ondoiements des lamproies au profond des abysses, à tout ce qui grouille et pullule à l'abri de nos regards hagards, et cette tête - mais s'agit-il de cela ou bien est-ce une simple hallucination, un grotesque issu des jardins de la Villa Médicis, mixage d'homme et de  minéral, entremêlement du rupestre et de  carnation à visage humain, prolixité formelle avec laquelle nous nous débattons, à défaut de pouvoir y imprimer les linéaments d'un hypothétique sens -, et cette glu s'écoulant vers l'aval dans des teintes de chair éteinte, des senteurs de formol, nous sommes si près des tables de dissection de la médecine légale -, et cet imbroglio de membres convulsés, comme en proie à un sourd tellurisme, paquets de lave bouillonnante en attente d'une improbable éruption, il y a tant de massivité obtuse, tant de pesanteur mortelle, de liquéfaction, d'eau lourde faisant ses atermoiements, ses lentes oscillations de cendre, ses remous putrides - et cette perte continuelle, cette muette sémantique cutanée laissant s'échapper ses grappes de mots soudés, ses syllabes hémiplégiques, ses phonèmes déliquescents vers un sol qu'un pied effaré vient percuter de son émollient effarement -, et ce visage auquel nous sommes appelés de nouveau, dans lequel nous retrouvons avec une manière d'évidence l'empreinte du Maître, du Picasso des"Demoiselles d'Avignon", même masque primitif qui semble nous convier à un bien étrange rituel qui, au-delà de la mort, nous installe à même la longue généalogie humaine, son aventure faite de sacrifices, de disparitions - ce visage où le regard même, cet oriflamme de la conscience, semble en proie à de bien étranges visions, et ces oreilles ouvertes en conques vides, et ce nez emporté par un tourbillon qui semble le priver d'air, cette matière subtile à laquelle s'abreuve l'esprit, et ces joues émaciées, et ces lèvres soudées par lesquelles aucun langage - cette essence de l'homme -, ne semble plus pouvoir se produire.

  Le corps entier est un affaissement, une pure abolition de sa quadrature réduite à une simple ligne ondulante, à l'aporie d'un suintement infini. Nous sommes constamment acculés à nous confronter à une figure de l'excès, à nous écrouler sous les coups de boutoir d'une syncope , à fondre dans les replis cotonneux d'un évanouissement. A perdre conscience. Tout ceci signe une esthétique de la disparition avec laquelle nous n'avons jamais fini. Cela fait son  réseau de minces ruissellements en nous, cela s'échappe à bas bruit, cela fore de l'intérieur, cela s'écroule en un affairement imperceptible de lymphe et de sang, en une dissolution ligamentaire, en une érosion métatarsique, en une réduction aponévrotique jusqu'à ce que l'usure finale vînt remettre ce corps qui nous a été confié l'espace d'une vie, à sa nullité essentielle. En même temps que Bacon nous livre sa vision paroxystique, violente de l'existence, en même temps qu'il procède à sa propre combustion interne, il nous dirige, sans aménité, à nous saisir d'un regard dont la lucidité n'a d'égale que sa force et sa profondeur métaphysique. Parfois, croyant échapper à la complainte mortifère et aux sirènes de la finitude, nous entourons nos fronts des pampres lumineuses de la constellation dionysiaque. Cependant nous savons que Bacon a raison, et que sous la démesure  des bacchanales se dissimule toujours une "fin de partie" que nous dissimulons à nos yeux autant que durent nos illusions.

  Dans "L'homme révolté", Camus nous disait ceci que nous devons méditer :

 "Les corps torturés retournent par leurs éléments à la nature d'où renaîtra la vie."

  Comme une échappée par l'absurde métaphysique à l'absurde existentiel. Cycle de l'éternel retour du même dont les corps pourraient se voir "récompensés", renaissant à leur propre finitude après les étapes d'une patiente palingénésie. Mais, ce que l'auteur de "La peste" oublie de nous dire, son athéisme semblant éluder la question, c'est la question de savoir ce qu'il en est de l'esprit, de l'âme. Ces corps renaîtraient-ils à l'aune d'une sourde matérialité, sans plus ? Le corps-nihiliste remplaçant le corps-vécu-du-sens ?, la question demeure posée !

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 08:57

 

La closure du jour.

 

 closure

 Edward Hopper.

Source : Nouvelles Vagues.

 

 

 A peine portons-nous notre regard sur cette scène que nous sommes saisis d'un genre d'abattement. Simple mimétisme nous reconduisant à nous situer au bord de la couche exténuée d'une soudaine blancheur. Nous sommes touchés par la lumière mais non fécondés par elle, comme si la belle métaphore solaire, soudain, avait retourné sa peau, nous livrant la seule incision de ses rayons. La clarté venue du dehors est dure, pareille à une lame de jour apportant dans ses plis l'abrupt métaphysique. La glu est là qui nous assigne à la position du songe pris dans son bloc de résine. Nulle effraction possible, nulle sortie de soi en direction d'une possible liberté. La lumière-scalpel, la lumière-abyssale cerne jusqu'aux contours de l'esprit, soude l'âme dans une prochaine perdition. La lumière-géométrie coupe dans le vif, laissant au sol, sur la paroi de plâtre, sa nudité insolente. La lumière-mutité précipite dans l'incompréhension, le doute, la perte de soi que seule la crypte pourrait recevoir.

  Le jour, dans sa closure, vient d'effacer les traces de la nuit. Il n'y a plus d'espace pour la respiration des étoiles, plus de coulée lunaire faisant son glacis onirique, plus d'onde bleu-marine cachant dans ses plis la mystérieuse poésie. Le jour polit les scories venues du rêve, le jour abrase les vagues désirantes, les laisse au bord de la grève dans des mouvements inertes de fucus mort. Inutiles battements que nous ne percevons même plus tellement la lassitude nous emplit jusqu'à nous poser haletants, seuls, au bord extrême du monde, en sa pointe la plus acérée. Car l'homme que nous sommes, la femme qui gît dans notre dos sur sa natte d'abandon, le bleu solitaire de la chambre, tout ceci dérive dans une extrême douleur d'être. Il n'y a plus de langage que le grésillement obtus des phosphènes, plus de mouvement que la gangue de pierre des membres, plus de pensée que l'immersion dans un océan crépusculaire.

  Nos corps ne nous sont alloués qu'à titre provisoire, nous n'en sentons même plus la densité de la chair, ni la touffeur ombreuse, ni l'unité rassemblante. Le désir les ayant désertés, il ne demeure plus qu'une diaspora, un éclatement, une infinie perte dans les mailles du non-sens et le langage totalisant n'est plus qu'une abstraction se dépouillant de ses mots. Existences aphasiques, mobilités hémiplégiques, rumeurs à l'horizon d'une lucidité éteinte. Là se révèle, sous des traits livides, dans une obscure clarté, la perte de l'humain dans des visages de cire et des postures semblables à celles, de l'au-delà, de tous les Musées Grévin du monde. Une pure dissolution de tout ce qui chante et ruisselle en gouttes claires sous la verrière insolente du ciel. Dionysos vaincu par la rigueur apollinienne. ToréadorMinotaure succombant sous les coups de la masse noire taurine aux naseaux écumants. Et la rouge muleta venant recouvrir l'habit de lumière. Jusqu'ici l'on croyait la clarté du jour salvatrice, l'amour digne de faire ses prodiges jusqu'à immoler Thanatos dans quelque abîme ressemblant au néant. Tout cela on le croyait, on l'affectait même à une certaine volonté, à une puissance dont l'image du Surhomme, transfigurant tout ce qu'il approche, eût pu constituer un gage d'invincibilité.

  Mais, maintenant, reprenant notre posture de Voyeur penché sur l'image, nous sommes atteints de cette torpeur, glacés par une soudaine léthargie. Notre conscience que nous pensions pouvoir maîtriser, voilà qu'elle se rebelle, qu'elle se cabre, lance ses quatre fers contre l'aridité du monde. Oui, c'est cela, il faut un déchirement, une pliure, une incision pour extraire notre condition de l'habituelle opinion que nous portons sur nous-mêmes, les autres, les objets que nous contemplons; il faut une révolte. Elle seule nous assure de pouvoir persister à être des hommes debout.

  Cette œuvre, belle à force de vérité, nous intime l'ordre d'une prochaine rébellion. Homme, nous quitterons la couche maudite; Femme nous nous vêtirons de mouvements rapides dissolvant les scories de la nuit. Sur la terre retrouvée nous tracerons l'empreinte d'une liberté nouvelle, attendant que les ombres salvatrices fassent à nos corps désirants l'obole d'un retour vers soi, d'une ouverture à ce qui toujours nous parle du creux de ce que nous sommes, nous les Hommes, parmi les contingences de tous ordres.

  Mais, avant de nous absenter définitivement du corps dense de la peinture, soyons donc alertés par un objet presque inapparent à force de banalité. Ce livre gisant sur le linge bleu, que ne regardent aucun des deux protagonistes, comme s'ils voulaient l'ignorer, porte en lui l'une des clés de compréhension majeure de l'œuvre. Le livre, associé aux autres métaphores - la solitude humaine; la finitude inscrite y compris dans le désir, l'amour; la lucidité à laquelle la percée de la lumière nous invite -, ce livre donc, porte ces figures de rhétorique à la dignité d'une allégorie. Il faut la lire de la manière qui suit : le désir est toujours sujet à une perdition, les corps livrés à une corruption, la mémoire sujette à caution. Seul le langage nous conduit à nous éprouver d'une manière transcendante - il dépasse toujours l'aventure singulière de tel homme, de telle femme -, réalisant d'une manière constante l'exhaussement de notre existence en direction d'un imaginaire fécond, d'une poésie toujours disponible par laquelle nous connaissons le monde dans toute sa mesure signifiante, à savoir sa beauté.

 

 

  

 

 

 

 

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24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 17:38

Le méta-visible : trois propositions.

 

Capture 

                                        Source : Google images.

 

 

Qu'il s'agisse du célèbre tableau de Léonard de Vinci, d'une toile de Mark Rothko ou bien d'une œuvre totalement dédiée au noir de Pierre Soulages, nous demeurons sans voix, tout au bord de l'énigme comme si l'étrangeté de telles propositions nous renvoyait en-dehors de nous-mêmes, dans une marge d'incertitude que le réel ne pourrait atteindre. Mais le réel  ne serait pas seul en défaut, notre imaginaire, notre capacité à symboliser se soumettraient  à une manière d'éclipse et notre vision s'égarerait, portée en un autre temps, située en un espace sans nom. Un genre de dépossession dont nous sentons bien que notre entendement ne suffit pas à en circonscrire les contours. Car c'est bien d'un au-delà des mots, d'un au-delà de la représentation dont il s'agit, identiquement à l'ouverture d'une dimension habituellement inaperçue, dont le questionnement constituerait la plus vraisemblable des justifications. Car comment nommer cette étrangeté qui se fait jour et qui, jamais, ne trouve de réponse ? Mais alors, y aurait-il un lien, un genre d'affinité qui tracerait une lisière commune à des œuvres pourtant si différentes ? Mais il nous faut dépasser quelques apparences afin qu'il nous soit permis d'approcher quelques fondements, d'énoncer quelques intuitions.

Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched

 

                             Source : Musée du Louvre.

 

 

  Si La Joconde nous interpelle si fort ce n'est pas en raison de l'énigme qui préside à sa réalisation mais, simplement, eu égard à ce sublime sfumato avec lequel Léonard a réalisé ce troublant portrait. Et si le tableau est "enfumé", c'est d'abord pour nous livrer une toile vaporeuse, imprécise, animée d'une certaine modulation, laquelle pourrait se comparer au vibrato d'un instrument à cordes. Il y a, en effet, comme une vibration de la lumière, un jeu avec l'ombre, un subtil tremblement qui entre en résonance avec nos propres affects.

 

"Les choses sont tellement plus belles lorsque l'ombre les ensevelit à moitié."

                                                                          Léonard de Vinci.

 

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                                Source : Google images.           

                             

                 

  Maintenant, il s'agit de savoir si l'œuvre de Mark Rothko peut accepter une identique grille d'analyse. Mais d'abord il faut observer ses grandes toiles livrées à un étonnant bi-chromatisme où les couleurs, plutôt que de s'opposer selon une franche dialectique, entrent l'une en l'autre, se diffusent, traçant une invisible frontière, une zone d'indécision, écumeuse, presque pareille au floconnement de l'ouate. Ceci, cette osmose relative des formes, des couleurs dans une manière d'indistinction, cette émergence d'une zone crépusculaire, la réflexion suivante en est la vivante explicitation :

 

"Ceci n'empêche pas Rothko de continuer, parallèlement, jusqu'à la fin, les couleurs vives et pâles, les frontières brumeuses. [c'est moi qui souligne] Cette évolution, ces changements traduisent l'évolution et les variations de la "vision intérieure".

                                     Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge.                    

                                                             

 

"Vision intérieure" qui se traduit par cette peinture floue, en quête de spiritualité, là où les propositions plastiques semblent refléter les hésitations de l'âme à la recherche d'une possible vérité.

 

"La répétition d'une unique forme abstraite constitue l'une des énigmes les plus passionnantes du travail de Rothko. Il a trouvé ce qu'il cherchait depuis le début : sa peinture est une "poignancy " qui atteint droit la cible du cœur. Par là, elle s'extrait des limites temporelles, atteignant l'esprit en même temps que l'émotion."

                                                                                  Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge.

                                                                     

 

 

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                                            Source : Google images.

 

 

  Pierre Soulages, enfin, dont les grandes toiles monochromes semblent participer du même mouvement d'apparition-disparition dans une radicalité picturale rarement atteinte avec une telle intensité. Ici, dans ces scarifications où se nervure la lumière, dans le glissement progressif du noir vers le blanc, de l'ombre vers la clarté, tout semble dit de ce que le tableau est en mesure de nous révéler, en même temps qu'il semble s'absenter dans un genre de pure évanescence du monde. Nous sommes au bord d'une révélation, nous le sentons bien, à la limite de ce que l'art a toujours tenté d'exposer selon des déclinaisons plurielles. La force de la peinture de Soulages consiste en ce suprême dépouillement de l'œuvre, en son indigence, son ascèse qui ouvre comme un abîme. Comment passer adéquatement du noir lisse, compact, sourd à ce fameux "outre-noir", magnifique prédicat inventé par le Peintre voulant faire signe vers ce qui, dans la picturalité, nous est destiné en même temps que s'opère une fuite infinie de ce qui se phénoménalise ?

  Parvenus à ce point de l'exposé, comment ne pas citer la célèbre assertion de Paul Klee :

 

« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. »

 

  Bien évidemment, il est toujours tentant d'isoler cette phrase de son contexte. Et, alors, nous pouvons nous demander vers quoi tend cette affirmation, nous interroger sur ce qui est en question dans cette visibilité. La suite du texte de Klee nous fournit quelques éclairages. Le vocabulaire plastique doit s'ordonner en cosmos, c'est-à-dire en vision ordonnée du monde, afin qu'une signification puisse émerger des formes et des couleurs. Plus la représentation sera dépouillée, abstraite, plus le réel pourra aisément être délaissé au profit d'une dimension qui l'englobe et le dépasse :

 

  "En d'autres termes, l'art n'est fait que de signes. Mais ces derniers ne prennent sens - ne deviennent symboles, donc - que lorsqu'ils sont combinés de façon dynamique, à l'instar des différentes parties du monde s'associant en un Grand Tout. Le signe n'est qu'un outil dans la quête du spirituel."

                                                                               (Extrait de "ART" - Paul Klee - Jeu de clés).

 

 

  Et, maintenant, si nous nous essayons à une rapide synthèse des œuvres précédemment citées,- La Joconde - Toiles bi-chromatiques de Rothko - Polyptiques noirs de Soulages -, nous nous apercevrons qu'un véritable fil rouge en autorise la mise en relation. Cette dernière instituerait une situation dialogique dont  ces œuvres seraient, par delà le temps et l'espace, par-delà les styles, les figures de proue. Il y aurait donc parfaite homologie entre le "sfumato" de Léonard, les flous créés par la "poignancy " de Rothkoles peintures monopigmentaires deSoulages.

  En réalité, ce que ces belles recherches plastiques mettent en exergue, n'est rien de moins que l'éternelle quête d'un invisible caché derrière le visible, rien de moins que le passage toujours fugace du signifiant au signifié, du physique au métaphysique, du séculier au spirituel. Or, aussi bien  chez Léonard que chez Rothko ou bien Soulages, se devine une telle quête de spiritualité.

  Voici ce que disait, dans une conférence faite à Berlin en 1913, Rudolf Steiner, le fondateur de l'anthroposophie, à propos de Léonard peignant la Cène :

 

  " (…) et voilà comment il a quitté ce tableau sans en avoir été satisfait. Cela ressort de sa grandeur spirituelle aussi bien que de toute sa personnalité ; Léonard a laissé ce tableau avec l'amertume de s'être attelé à son œuvre capitale, sans que les moyens accessibles à l'homme puissent lui suffire à l'exprimer."

 

 Quant à Rothko, toute sa vie témoigne de cette recherche d'une voie empreinte de religiosité :

 

  "La répétition du même travail plastique ressemble à un rituel. Procéder à quelques gestes, délimiter un espace-lumière. Rothko cherchait une illumination, une extase, un ravissement; parfois, il y parvenait."

                                                                   Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge.

                                                     

 

 

  Enfin, chez Soulages, l'impression d'un "outre-monde" pourrait se superposer avec assez d'évidence à son concept "d'outre-noir". A preuve cette citation de Françoise Jaunin, critique d'art :

 

  "Ses toiles géantes, souvent déclinées en polyptyques, ne montrent rien qui leur soit extérieur ni ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Devant elles, le spectateur est assigné frontalement, englobé dans l’espace qu’elles sécrètent, saisi par l’intensité de leur présence. Une présence physique, tactile, sensuelle et dégageant une formidable énergie contenue. Mais métaphysique aussi, qui force à l’intériorité et à la méditation. [C'est moi qui souligne]Une peinture de matérialité sourde et violente, et, tout à la fois, d'« immatière » changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l’angle par lequel on l’aborde." 

 

  Ce à quoi tout regard est exposé face à  de telles œuvres d'art est une mise en question de ce nous sommes, nous les hommes, face à la création, face au cosmos dont nous constituons un insignifiant  (et non in-signifiant) fragment. Constamment, cherchant à comprendre cet univers que nous tissons et qui nous tisse, nous nous livrons à une tâche d'herméneute. Bien des significations du monde qui paraissent occultées sont constamment là, dans une immédiate donation que, souvent, notre naturelle impéritie relègue dans une gangue compacte. Habitués à ne lire, la plupart du temps, que  les révélations évidentes, nous nous exonérons de bien des beautés. Pourtant les choses, autour de nous, font leur incessant ballet afin que nous les connaissions.

  Cela que nous désignons du néologisme de "méta-visible" (afin d'éviter le terme de "métaphysique" trop connoté dans ses rapports avec la théologie particulièrement), nous cerne de près. Mais, toujours, les frontières, les marges, les infimes vibrations pratiquent l'art de la dissimulation, de l'esquive. Elles ne sont que l'intervalle existant entre l'ombre et la lumière, le continuel passage du sensible à l'intelligible, la trace s'effaçant à mesure que l'onde, sur l'eau, dissimule ses cercles. Elles ne sont que le battement subtil qui anime et maintient la tension entre signifiant et signifié, la multiplicité d'esquisses ontologiques dont nous sommes atteints, les menus tropismes que nous portons en nous  et que nous feignons d'ignorer. Nous  nous précipitons toujours en un en-deçà ou bien en un au-delà par rapport à notre singulière effigie de peur de coïncider avec une possible vérité. Nous épinglons le premier réel venu comme l'entomologiste le fait des insectes sur une plaque de liège, ce réel rassurant auquel nous demandons de contenir  la totalité du monde.  Cependant le kaléidoscope qui nous occupe ne livre son entièreté qu'à soumettre ses fragments  à une continuelle mobilité. Toujours l'art nous convie à une telle tâche. Ceci est toujours visible, de telle ou de telle manière. C'est à nous qu'il convient d'en faire l'expérience.

  Chacun à leur manière, LéonardRothkoSoulages nous invitent à poser la question centrale de toute métaphysique, à la suite de Leibniz :

 

"Pourquoi y a-t-il de l'Être plutôt que rien ?".

 

  Question fondamentale s'il en est, dont Leibniz se défait par une pirouette de la raison : s'il y a des choses, c'est par la médiation de Dieu, le créateur suprême. Opposons à cette toute puissance divine qui, souvent, paraît indépassable, l'irraison humaine qui fait du regard, du visible, une simple catégorie anthropologique. Si la compréhension du monde passe par cette mesure de la vision, alors il faut bien, aussi, nous référer à ce qui l'excède, dont nous ne déciderons rien, mais dont l'art, les œuvres, le sublime, sont les facettes les plus visibles. Car comment prétendre, face au chef-d'œuvre que nous sommes entièrement contenus à l'intérieur même du cadre qui l'exhibe ? Déjà l'imaginaire, le rêve, la fabulation prennent le pas, lesquels, par essence, sont insaisissables. Toujours une aura autour de la peinture, une vibration émanant de la sculpture, un tremblement de l'image poétique. Sans cette manière de transcendance, l'art ne serait pas art mais un simple accident, une éphémère contingence dont nous ne serions pas plus atteints que par les gouttes de pluie qui, parfois, strient l'horizon de leur mince buée !

 

 

 

 

                     

 

 

 


                                             

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 18:34

 

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                                                                     Source : Musée du Quai Branly.

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 08:36
Eloge de l’objet déchu
mardi 30 avril 2013, par Jean-Paul Vialard 
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©e-litterature.net


Eloge de l'objet déchu.

 

 

Photographie de l'auteur.

 

 

Au hasard de nos cheminements, combien croisons-nous d'objets abandonnés, rongés par le temps, desquamés, auxquels nous n'accordons ni attention, ni intérêt. Et, du reste, le monde en serait-il changé, si d'aventure, nous nous disposions à les regarder vraiment ? Certes non. Le monde en question a bien d'autres préoccupations que celle de se pencher sur le sort des détritus et déchets qui jonchent de leur inconséquence les terrains vagues et autres friches. Mais pouvons-nous pour autant les ignorer, les laisser disparaître comme si leurs vies recluses ne témoignait que de leur prochaine éclipse ? Sans doute le pouvons-nous, sans toutefois ignorer que l'art s'est emparé de tels objets afin d'assurer leur rayonnement en les installant aux cimaises des musées.

Ainsi Alberto Burri qui créait des œuvres à partir de matières brutes, sacs en toile de jute, troués, rapiécés, tirant parti des éraflures, des défauts, des incidents de tissage.

Source : Google images.

 

Puis suivent les "Combustions" de matière plastique avec leurs déformations, leurs cratères, leurs boursouflures, leurs convulsions. Puis les "Crevasses" qui reproduisent par leurs fendillements, leurs craquelures, les tensions internes de la terre, parfois la puissance du séisme, sa folie dévastatrice. Une recherche permanente de ce qui décroît, se consume, vit dans les marges, meurt à l'abri des regards, sinon existe parfois mais n'est observé qu'avec mépris ou bien commisération. Image des bas-fonds dans lesquels, finalement, toute société consumériste finit par projeter, reléguer, tout ce qui la gêne, la met en question, alors qu'une éthique devrait prendre place, une autocritique s'instituer. Mais de telles manifestations sont rares, les recyclages par le biais de la création, infinitésimaux.

 

 

*****************

 

Ainsi Lucio Fontana qui lacère ses toiles au poinçon, les incise au cutter, faisant parfois appel à des éclats de verre, à du gravier afin d'introduire dans l'œuvre une matière signifiante, hérissée, agressée autant qu'agressive, comme saisie d'étonnement, de sidération. Il faut percer "l'illusion" de la toile, lui restituer un langage qu'un art conventionnel, bourgeois lui a ôté. Il faut trouer l'épiderme, il faut désoperculer ce qui se dissimule tout juste au-dessous de la ligne de flottaison existentielle. Il faut mettre au grand jour ce qui, habituellement se voile ou bien que nous voilons à la mesure de notre refus d'envisager le monde selon ses coutures, ses cicatrices, ses blessures.

 

Source : Google images.

 

************************

 

 

Ainsi Jacques Villeglé et sa collection d'affiches lacérées prélevées directement sur les murs des villes et transposées artistiquement sur ceux des espaces d'exposition, des galeries. Mais jamais il ne s'agira de l'affiche originelle, soigneusement composée, subtilement ouverte à l'iconographie commerciale et matérialiste. Pas plus que du média abouti visant à conditionner le consommateur, à l'amener à renoncer à tout libre arbitre afin que, libéré de ses retenues, de ses a priori, il puisse se livrer à une nouvelle sacramentalité au centre de laquelle trônera, comme sur un piédestal, l'objet élu, désiré, sanctifié.

Non, Villeglé leur préférera l'affiche usée, délavée, soumise aux caprices du temps, à la lente érosion, à la soigneuse et efficace déconstruction de l'image, laquelle, de ce seul fait, se trouve porteuse de subversion, acculée aux rencontres hasardeuses, aux conflits des messages imbriqués dans une manière de bannière polyglotte aux couleurs abruptes, aux configurations souvent révolutionnaires. Perversion d'une volonté marketing métamorphosée en son exact contraire, à savoir la mise à mort de ce qui en constituait l'essence aliénante et usurpatrice. C'est à une telle inversion des valeurs que nous convie l'art de l'Affichiste. Art de la rébellion, du refus, de l'anticonformisme, du rejet des formes imposées. Art libertaire.

 

Source : Google images.

 

*****************

 

 

Ainsi Kurt Schwitters qui s'empare de fragments de bois, d'objets au rebut, de métaux antiques rouillés, de coupures de journaux et, dans l'esprit Dada, libre et anarchiste, crée un nouveau lexique formel dénué de toute référence à l'art académique, aux canons esthétiques. Son activité se lit comme une remise en cause des standards industriels et des dictats de la société urbaine. Œuvre dérangeante s'il en est, politiquement connotée à la façon d'une entreprise déstructurant les harmonies sociales, elle figurera, à ce titre, dans "L'exposition d'art dégénéré", à Munich en 1937.

 

Source : Google images.

 

*****************

 

Avec BurriFontanaVillegléSchwitters s'écrit une nouvelle page de l'art, une perspective radicalement novatrice qui privilégie le geste par rapport à l'objet. Le matériau fini est moins en question que l'acte subversif qui a prévalu à sa création. Bois, fer, chiffon, gravier, terre, papier déclinent, chacun à leur façon, leur propre mode d'être qui s'inscrit dans tout destin commis à les consommer. Toutes ces œuvres, globalement situées dans la lignée de ce que l'on a nommé "arte povera", ne sont "pauvres" que par le fait qu'elles pratiquent " un détachement volontaire des acquis de la culture." (Wikipédia). Avant tout elles sont des modes de réflexion sur le rôle central que toute création doit jouer afin de ne pas demeurer dans une esthétique purement conformiste détachée de sa mission existentielle. Regardés différemment, ces objets du quotidien s'expriment en un langage que, de plus en plus, nous aurons à interpréter faute de quoi notre manière d'être au monde continuera de faire abstraction des "ruines" sur lesquels elle fait reposer son infinie croissance.

"Arte povera" : à première vue cette expression quelque peu "indigente" pourrait nous faire croire à un oxymore opposant frontalement le sublime de l'art au plus confondant dépouillement qui soit. Il n'en est rien. L'essence de l'art ne réside jamais en l'objet qui le constitue mais au sens que nous lui attribuons. L'Artiste en premier lieu, nous les Voyeurs qui parachevons l'œuvre à l'aune de ce qu'elle nous annonce.

 

 

 Photographie de l'auteur.

 

 

 

 

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 17:16

 

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                                                         Source : Cité des Sciences et de l'Industrie.

 

 

 

 

 

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