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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 08:23
L’Amour-la-Mort

             « A terra » 1998

           Tempera e pastello

             Marcel Dupertuis

 

***

 

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Le rouge du plaisir.

Le rouge du désir.

Il est si facile de quitter son être,

de basculer dans la forme qui s’offre

et mourrait de ne point s’offrir.

L’amour est toujours question

par rapport à la mort.

Ne pas y succomber et l’on meurt.

Y succomber, on y meurt aussi,

de la « petite mort ».

 

Orgasme, évanouissement, syncope,

tous termes équivalents qui disent

l’arrachement à soi,

l’immolation en l’autre.

Immolation par le feu.

Braise contre braise.

Rubescence contre rubescence.

Gerbes d’étincelles

comme dans l’œil du cyclone

ou bien dans les cristaux

d’un kaléidoscope pris de folie.

 

A peine ai-je regardé

 

et déjà je ne m’appartiens plus.

L’autre m’a ôté toute liberté.

Je suis pris

dans la nasse de son regard,

dans le filet de ses mains,

dans la liane volubile de son corps.

 

Je suis moi en cet événement

qui va survenir

dont je ne sais rien,

dont je ne peux nullement

tracer la courbe,

envisager la rive

qui sera celle de mon destin

lorsque le plein de l’expérience

sera atteint.

 

Peut-être un point de non-retour.

Jamais l’on ne revient de l’amour.

Toujours un lambeau de chair

entre les dents de porcelaine de l’amante.

Toujours un fragment de conscience

qui demeure fiché dans ce roc adverse

traversé de mille tellurismes.

Toujours une limite franchie

dont on ne pourra évoquer

ce qui la constitue hors notre vue.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Et je suis  « A terra », atterré d’être ici

alors que je devrais être là.

Là où est la vérité de la forme

en son urgente apparition.

Tête fichée au sol

- du moins le pensè-je -,

césure blanche qui entaille le cou,

qui aurait pu porter la mort.

Simple question d’une blancheur de l’espace

qui, traversant,  

moissonnerait l’invisible face.

 

Epiphanie si distraite.

Nulle femme ne peut montrer

son visage

dans le temps flagellé

de la jouissance.

Ou bien de l’attente.

C’est cousu du même fil,

serti dans le corps avec une trace

de vive brûlure.

 

Le toboggan du dos

est arrêté dans sa chute.

Il connaît la vive tension.

Il éprouve la crainte du saint

devant son icône.

Il vibre de l’intérieur

et appelle le sacrifice.

Le sang est là

qui fait son bruit de lave,

son bouillonnement intérieur.

Il piaffe et mugit.

Il est parfois cinabre-soleil-couchant,

parfois andrinople-seuil-de-nuit,

parfois amarante et c’est un nocturne

avec ses vêtures de deuil,

sa pathétique scansion temporelle.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

D’elle.

De moi.

Irrémédiablement.

Je fais l’ascension

de ceci qui me fascine.

Je glisse tout le long

de l’épine dorsale.

Je me pique à ses harpons.

Je me réjouis à son tissu de soie.

A ma gauche l’orient originel,

sa pure lumière,

premier saut du jour.

A ma droite l’occident terminal,

sa nuit, ses vices, sa perdition à jamais.

 

Je suis sur la ligne de crête

avec la rumeur solaire

qui joue à damer le pion

à cette ombre dense

pliée dans ses secrets,

perdue dans ses mystères.

 

Parvenu au sommet,

sur le silex luisant des fesses,

je ne suis plus vraiment moi

mais une modeste abeille-ouvrière

qui vient servir sa Reine.

Sujet simplement

alors qu’elle est l’objet sacré

qui brille au fond de sa grotte.

Mes ailes vibrionnent

à la vitesse des pensées.

Elles s’enduisent de rosée nuptiale

sur le bord nacré des pétales.

Elles se gorgent de pollen

au contact des étamines.

Je bois le divin nectar.

 

 Je suis au cœur du monde.

Je suis dans le réceptacle

qui m’accueille

tel celui qui était attendu,

peut-être le fils prodigue

qui revient au foyer,

dont le destin est de mourir, là,

au plus brûlant  de l’être,

dans cette fosse séminale

qui gémit d’être aimée

et me donne la mort en retour.

 

L’amour-la-mort,

un seul et unique geste.

Cette épreuve du feu

n’est jamais reconductible.

C’est pourquoi au futur

je n’en retrouverai le goût.

Tout amour est déchirement,

présent plus que présent.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

 

 

 

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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 10:28
Bonnard, peintre de l’intériorité

Intérieur - 1913

Pierre Bonnard

Source : Wikipédia

 

***

 

   La peinture de Pierre Bonnard est plurielle, foisonnante, s’inscrivant aussi bien dans l’impressionnisme que dans le mouvement nabi. Mais ce que nous en retiendrons ici, ce sera son caractère intimiste, la focalisation essentielle sur une pure intériorité. Pas plus que nombre d’autres artistes son œuvre n’est linéaire qui comporte de nombreux allers et retours, aussi bien sur le plan des thèmes que du style.  Si le centre d’intérêt de la vie domestique parsème tout son parcours créatif, nous voudrions cependant porter un regard plus attentif sur la période que nous pourrions baptiser du « Bosquet » (sobriquet de la maison qu’il a achetée et fait aménager au Cannet, dans les Alpes-Maritimes) où le motif de son œuvre s’infléchit en direction de représentations  de la vie intime, la sienne  et celle de son épouse Marthe.

   Observant « Intérieur » de 1913, combien nous sommes troublés de nous introduire, presque par effraction, au sein de cet étrange univers confidentiel qui, d’habitude, n’est dévoilé qu’à quelques amis et intimes. C’est avec une conscience de voyeur et sur la pointe des pieds que nous nous introduisons là même où peu de visiteurs ont accès. D’emblée nous sommes au cœur du foyer, à cet endroit où rougeoie la braise, où les mots se chuchotent, où les confidences se distillent pareilles à des perles rares. Le silence y est partout présent.

   Mais cette pièce, apparemment vide, est peuplée, immensément peuplée. Si une première vision nous révèle un fauteuil de repos aux accoudoirs d’ébène, ce dernier n’est nullement déserté. Encore en lui une présence féminine, troublante, que révèlent des pièces de vêtures bleues mouchetés de rouge sombre. Et, aussitôt, le faisceau de notre regard est attiré par le miroir où nous apercevons la silhouette d’une femme qui paraît occupée à quelque soin du corps. Nous ne voyons pas son visage. Sa chair ne se donne qu’en quelques rapides éclairs. Loin d’être esseulés, nous sommes habités de cette présence, peut-être même intrigués. Elle - Marthe ? -, ne se sait regardée (elle n’est qu’illusion, image), mais son coefficient de réalité nous atteint pour la simple raison que nous sommes PRESENTS, corps et âme dans cette pièce qui paraît réservée aux ablutions. Nous ne sortirons jamais de cette fascination qu’avec l’impression de vide et la perte d’un objet cher comme si, soudain dépossédés d’une scène familière, nous nous absentions tel l’amant qui vient de refermer la porte de l’aimée. Sur la scène de ce minuscule théâtre nous étions acteurs et, à peine grimés, voici que le lourd rideau de pourpre se referme, que les lumières s’éteignent. C’est ceci, la peinture intimiste, un rapt et, déjà, vous ne vous appartenez plus, déjà vous êtes marqué au fer par cette étrangeté qui vous retient, fait de vous cet être qui se confond avec le mur de chaux couleur de chair, près de la porte vitrée habillée de vert et ce petit guéridon noir vous appartient, tout comme la couleur de vos yeux vous détermine. De là vous ne sortirez que rompu, avec, au cœur, l’espoir de retourner dans ce cabinet des délices.

   Et, afin de mieux pénétrer les secrets de ce monde familier qui, soudain surgit, il convient de s’en éloigner quelque peu. Il nous faut métamorphoser notre regard proximal, le faire être distal, de manière à ce que l’effet de recul nous rende les choses moins familières, plus énigmatiques. Plus tard, il sera toujours temps de faire retour auprès de la fenêtre, de la nappe, de l’objet qui luit doucement dans l’ombre et nous dit l’attachement au connu, au rassurant, au gîte qu’en réalité nous ne quittons jamais que pour y mieux retourner. Voici, nous nous sommes éloignés du « Bosquet », seulement à quelques encablures, mais quel dépaysement, et ces teintes qui claquent tels des drapeaux au vent !

Bonnard, peintre de l’intériorité

Paysage de la Côte d'Azur -1943

Source : Wikipédia

 

   Et cette lumière qui résonne dans le bleu, et ces arbres dressés qui cachent l’horizon de leurs frondaisons, on dirait qu’elles vibrent tout contre la vitre de l’azur, et cette eau qui se laisse deviner dans les intervalles. Tout ceci n’indique-t-il l’émotion intime de Bonnard rencontrant ce pays de Provence qui deviendra le lieu de sa dernière peinture ? Alors tous les endroits du monde s’évanouissent peu à peu. Paris, les Batignolles, la Rue de Douai, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas. Il faut se poser. Pour Marthe d’abord dont, petit à petit, l’obsession d’un corps propre se transformera en folie. Pour la peinture ensuite. Sans doute faut-il avoir beaucoup vu, beaucoup éprouvé, avoir emmagasiné des milliers d’images, avoir essaimé le long des routes, des tableaux nabis, impressionnistes, puis synthétiser les expériences, les faire « réduire » dans le dernier creuset de son propre mode d’être, en tirer l’essentiel, à savoir ce qui reste après de longs voyages. Le besoin d’un retour au simple, au limité. On ne peut prétendre, avec sa seule palette, interpréter le monde. Il est trop vaste, trop multiple. Mieux vaut y prélever un espace modeste, connu, lequel délivrera ses affinités, trouvera les modalités de son accomplissement. On resserre les limites. On demande au jardin de fournir cet amandier en fleurs qui sera l’une des toutes dernières variations sur laquelle, peu de temps avant sa mort, poser une dernière touche de jaune, un peu de soleil avant le grand embrasement noir qui mettra un terme à la fête des couleurs.

Bonnard, peintre de l’intériorité

L’Amandier en fleur - 1946-1947

Source : Wikipédia

 

   Cette vie de peintre semblable aux cercles concentriques que  fait la chute d’une pierre dans l’eau. D’abord les cercles sont grands, ils vibrent à la surface, font leurs larges clapotis sur les rives. Puis le diamètre étrécit. Deux ou trois ronds, le silence et l’absence de mouvement. Est-ce dans l’œil de ce minuscule cyclone qu’il faut venir poser les dernières touches, baisser la lumière d’un ton, moucher la flamme parce que, en fin de compte, tout s’épuise et même l’art devient impuissant à endiguer l’aporie fondamentale de la vie humaine ? Du moins on aura essayé de circonscrire le jeu, de lui donner un dernier flamboiement, celui de la confidence dont tout existant est investi en son fond mais, souvent, ne trouve la voie de sa résolution. De la même façon que les œuvres commencent par une imitation de la nature pour s’achever dans l’ascèse de l’abstraction, Bonnard parcourt l’espace des vastes paysages, les places animées des villes, les aires de jeu des hommes pour aboutir à cette étroite focalisation qui pourrait bien contenir tout ce que l’art a à nous dire, à savoir notre humaine dimension dont le foyer est toujours le lieu d’aboutissement. Ulysse après son long périple revient à Ithaque. Rejoindre le logis, près de l’aimée. Retour de l’enfant prodigue qui sait que toute vérité est proche, que le voyage fascine et, parfois, altère la sphère des perceptions, provoque l’égarement, fait différer de soi.

   Il n’est nullement besoin de prendre un chevalet, de le poser dans un coin de nature et de laisser le paysage vous dicter les motifs de l’œuvre. De sa fenêtre, au Bosquet, Bonnard, en fin et attentif observateur, porte son regard sur le bruissement bleu des branches de laurier, sur le fleurissement de l’amandier qui l’aura tant inspiré. Le jardin est en soi un monde qu’il faut savoir traduire. Tout est prétexte à sensation, la moindre ramure que fait osciller le vent, l’oiseau sur la branche, la chute des feuilles en automne. C’est cette poésie du quotidien, cet inépuisable ressourcement des formes et des couleurs dont l’artiste est en quête. Tout est contenu dans le menu. Tout se donne dans l’illisible parure du monde que trop d’éperdus parcourent à la manière des somnambules. Peindre la théière, ses reflets, un bol de lait, un bureau à abattant, une lampe art déco, une ombre venue de la fenêtre que cernent des éclats de lumière, faire vibrer la couleur, peindre Marthe au bain, voici un acte de peinture en même temps qu’un acte d’amour. Tout est indissociable qui illumine l’âme du peintre et le pousse à créer jusqu’à l’obsession. Au Cannet, en vingt ans, entre 1927 et 1947, trois cents œuvres verront le jour, dont 60 dans la salle à manger, 21 dans le petit salon, 11 dans l’atelier. Autant dire qu’on est loin des impressionnistes qui peignaient en pleine nature. Pour ce « coloriste du quotidien », le premier sujet à portée de la main est prétexte à sonder le réel jusqu’en sa plus élémentaire manifestation.  Le tout du monde peut se dire à partir de la moindre de ses parties. Eternelle relation du microcosme et du macrocosme. Mince cosmologie individuelle faisant signe vers la grande, celle qui nous dépasse, dont chaque jour nous trouvons, ici dans la modeste présence d’un objet, là sur la joue duveteuse de la compagne, là encore sur le bouton de la fleur, l’incomparable et inaltérable reflet. Voir une chose n’est nullement un acte qui isole mais au contraire l’exigence de porter son regard au-delà, de loin en loin, jusqu’à ce que la plus grande partie du visible s’adresse à nous avec sa lourde charge de sens.

Bonnard, peintre de l’intériorité

La Fenêtre - 1925

Source : Wikipédia

 

    Ce que le natif de Fontenay-aux-Roses vent nous montrer, n’est rien de moins que le monde qui vient à nous au travers d’une fenêtre. Jamais la vitre ne fait écran, sauf à arrêter vent et pluie. La vitre est ouverte sur l’infini spectacle des choses. Et l’opposition du dedans et du dehors n’est qu’une posture intellectuelle, une projection arbitraire de la raison. Cet encrier, ce porte-plume, cette feuille de papier ne disent rien de leur nature d’objet. Du reste qu’auraient-ils à dire, ces objets, de plus que leur étroite matérialité, leur blancheur, leur résistance physique ? Ils ne sont présents, là, devant nous, qu’à nous intimer l’ordre d’écrire, c'est-à-dire de raconter, de tracer la syntaxe selon laquelle tout s’ordonne et rayonne. Une silhouette de femme est sur le balcon qui nous dit la douceur, l’irremplaçable présence, le thé dégusté comme pour une cérémonie, les continuelles ablutions, le mince corps qui ruisselle de gouttes, peut-être la résille du désir qui anime la fleur du sexe, fait rougeoyer le cercle des aréoles. Des maisons sont en bas, où vivent des hommes avec leurs histoires, les chemins complexes de leurs destins. Des nuages parme avec des touches de gris de lin et de pervenche marquent les limites des pensées des hommes. Le ciel est infini dont ils ne peuvent parcourir l’empyrée, ressentir des émotions à son contact seulement.

   La peinture de Bonnard est ce corps à corps avec les choses qui ne nécessite nullement d’investir l’entièreté de l’univers. Un seul motif suffit, un compotier, un lavabo, une serviette de bain, à investir intégralement la palette des sensations. Que serait la peinture si elle n’était ceci, le feu de l’émotion que l’artiste fait lever à même l’évocation du réel que son pinceau métamorphose en ressentis, en états d’âme, en fête intérieure, là ou s’énonce, dans le plus grand secret, la syntaxe du vivant ?

Bonnard, peintre de l’intériorité

La Nappe Rayée, 1921-1923, terminée en 1945-1946

Source : APPARENCES

 

      « La Nappe Rayée » se développe sur un temps long. Pas moins de vingt années auront été nécessaires pour faire de cette toile une œuvre achevée. C’est dire la lente maturation, c’est dire tout autant la permanence du sujet qui occupe la centralité d’une âme en quête de son destin. Certes la scène est modeste, une table, une nappe, des fruits, un sol orangé, une figure féminine largement visible, une autre presque inaperçue sur le bord du cadre. Pour un voyeur distrait, rien que de banal, d’ordinaire. Pour Bonnard le sujet d’une dramaturgie. Au milieu de la composition : Renée Monchaty avec laquelle il aura une brève liaison. L’épilogue de la séparation : le suicide de l’amante. A droite, sans qu’il soit possible de l’assurer, mais en toute hypothèse, l’ombre jalouse de Marthe qui veille sur la destinée de son mari. Durant nombre d’années, surtout les dernières, Marthe fera le vide autour de « son peintre ». De cette surveillance de tous les instants se tissera la graine de sa folie, mais aussi permettra le déploiement du génie de l’artiste. Pourrait-on alors parler d’une « peinture de l’enfermement », comme si le sort de Bonnard, inévitablement, avait été tracé pour suivre une pente asilaire ?  Certes non, car le peintre, fût-il affecté de la disparition de la compagne de sa vie n’a jamais sombré dans la démence. Habité d’une solitude seulement dans laquelle il semblait puiser les éléments d’une œuvre de mémoire. Ce n’est pas seulement l’instant présent qui se retrouve sur la toile, mais des réminiscences du passé en tressent les subtiles allusions.

 

 

Bonnard, peintre de l’intériorité

Autoportrait dans la glace

au cabinet de toilette, 1945

Source : APPARENCES

 

 

   Si, en fin de parcours, en 1945, deux ans avant sa mort, l’artiste se représente telle cette figure presque effacée, visage dans l’ombre, corps étroit, les signes des yeux et de la bouche invisibles, certes tout ceci nous dit le prélude d’une fugue dont, sans doute, il pressent les ombres funestes. Solitude et tristesse se dégagent telles les impressions immédiates. Mais que veut donc signifier cette toile à l’évidente économie picturale, si ce n’est le retour à l’essentiel : lui-même face à soi. ? Car, en définitive, tout parcours aussi brillant soit-il parvient aux mêmes conclusions. Un monde existait qui s’amenuise et profère les paroles dernières au gré desquelles toute finitude s’annonce comme l’inconcevable. La vie d’un peintre, n’est somme toute, que l’écho de la vie de ses semblables.

   Tout jeune on n’a qu’une hâte, parcourir tous les chemins du monde, y semer les spores radieuses du devenir. L’âge mûr en constitue le point d’acmé, la rutilance. Puis le déclin peu à peu imite la chute du jour et grandissent les ombres qui cernent le corps, entament l’esprit. Cet autoportrait se donne à voir telle la mise en scène d’une intériorité parvenue à son comble. Ou d’une intimité réduite à la dimension de sa propre amande. Tout autour il n’y a plus de chair et c’est l’existence, en son apérité, qui se donne comme le tout dernier moment d’un chant qui se perd dans la trame incertaine des jours. De soi à soi il n’y a plus de distance et l’intime s’est retourné à la manière d’un épiderme revenant sur sa propre substance sans que rien, du monde, ne puisse venir en  dilater le possible, ménager une ouverture, permettre la moindre fuite. Tout est au repos maintenant. Il n’y aura plus de voyage, plus d’espace disponible et le temps se contracte à la façon d’une peau de chagrin. La peinture, elle-même s’épuise et ne trouvera plus d’issue que dans cette large touche solaire placée, en ses derniers jours, sur la toile « L’amandier en fleur ». Toute vie est ainsi faite qu’elle commence à petits pas, se poursuit à grandes enjambées, avant que les forces ne déclinent et obligent à un affligeant sautillement sur place. L’oiseau volait et planait haut que la glu d’un braconnier - le temps, - a soudé à la branche de l’arbre. Ainsi toute intimité se clôt-elle sur sa propre fermeture. Les teintes qui vibraient et exultaient dans « Pont du Carrousel » de 1903, les voici bien ternes dont l’autoportrait ne délivre plus qu’une chair pâle, usée, pareille à un palimpseste ancien qui effacerait ses signes pour ne laisser paraître que l’illisible trame de son support.

   « Celui qui chante n'est pas toujours heureux », écrivait Bonnard, le 17 janvier 1944. Confidence. Intimité. Terme cependant d’une vie exaltante, passionnée, qui a éprouvé tellement de sentiers de l’imaginaire, tellement de voies artistiques. On comprendra facilement la désillusion de ce grand artiste dont les vieux jours ne sont plus illuminés ni par la présence de Marthe récemment disparue, ni par la brève flamboyance de Renée Monchaty et les grandes toiles des heures heureuses, « La Place Clichy » avec son animation colorée ; « Piazza del Popolo » et sa belle perspective, son étal de fruits orangés pareils aux « Tournesols » de Van Gogh ; « La Terrasse à Vernon », sa luxuriance végétale, le bruissement de son eau bleue, tout ceci se fond dans le flou des souvenirs. Qu’en demeure-t-il qui, encore, pourrait venir distraire le peintre, illuminer son existence, lui restituer la cadence limpide d’une vie traversée des éclairs de la passion ? Il est trop tard, maintenant. Il faut baisser l’abat-jour. La nuit a besoin de repos.

 

  

 

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12 janvier 2019 6 12 /01 /janvier /2019 16:55
Un lyrisme polychrome

           Les toits de Collioure - Henri Matisse

        Source : 1001 tableaux des grands peintres

 

**

 

   « HISTOIRE DE LA PEINTURE -  Tendance, mouvement des peintres fauves au début du xxe siècle (notamment Vlaminck, Derain, Matisse, Friesz, Van Dongen, Puy, Manguin, Dufy, Marquet) ; caractère de leur peinture. Le fauvisme, et plus encore l'expressionnisme, ont perçu que la sensation, pourvu qu'en se concentrant elle atteigne son maximum d'intensité, provoque un ébranlement nerveux qui la prolonge en émotion. »

 

(René Huyghe - Dialogue avec visible) »

 

*

 

   Ce que semble mettre en exergue le fauvisme, tout particulièrement sans doute d’une manière plus décisive que ne l’avaient fait les Impressionnistes, c’est un renouvellement du rapport au réel. Les premiers avaient produit de la nature une vision floue, approximative, à la manière d’une image fluctuant sur un verre dépoli, autrement dit s’adressant au sentiment afin, qu’à peine effleuré, le cœur se mît en quête d’entrer plus avant et d’y rencontrer un sujet qui « aimait à se cacher » pour utiliser la belle expression d’Héraclite. L’effet que les Impressionnistes avaient créé grâce à leurs touches mouchetées, les Nabis en renforçaient la valeur, formes et couleurs se mêlant dans une manière de lumière spirituelle, comme chez un Paul Sérusier où le Voyeur de l’œuvre est comme submergé, où l’âme est convoquée à un envol, car ce dont il s’agit avant tout, c’est de rejoindre le caractère sacré de la peinture.

   Les Impressionnistes s’adressaient au cœur, les Nabis à l’âme (nabi signifie : « celui qui est ravi dans une extase »). Il restait aux Fauves, s’ils ne voulaient que l’histoire de la peinture ne bégaie, à trouver de nouvelles voies, à explorer le champ qui demeurait libre, celui de la pure sensation, de l’immersion dans le physiologique. Ces sensations dont le dictionnaire précise : « celles que recueillent les organes spéciaux des sens ». Donc les fauves, ces « bêtes sauvages », s’adressent prioritairement à la vue, à l’ouïe, au toucher, au goût, à l’odorat. Il s’agit d’une manière de sensualisme primaire trouvant ses origines au plan instinctuel. A partir de ce fondement inclus dans le socle primitif de la chair, ne pourra sourdre qu’une énergie bouillonnante, une lave en fusion, dont leurs auteurs, selon les termes du critique Louis Vauxcelles, dans « Le Salon d'automne », se laisseront lire comme « des oseurs, des outranciers ».

   Dans cette peinture d’un nouveau style, s’il restait la trace d’un passé du cœur, il fallait que les battements en fussent imperceptibles ; s’il demeurait une manifestation de l’âme, il ne lui était demandé que de mettre au jour sa fonction motrice, appétitive, donc animale, simplement douée d’une capacité de sentir. C’était un peu comme si, d’une manière métaphorique, l’on était passé des centres d’intérêt célestes aux réalités terrestres, lourdes, contingentes. Mais c’était bien en ceci, cette sorte de retour vers quelque primitivisme, que le fauvisme se distinguait de ses prédécesseurs qui, jamais, n’avaient osé transgresser la silhouette humaine afin de la ramener à son antique parution. En quelque sorte, avec le fauvisme, sous l’homo sapiens, se dévoilait l’africanus avec ses empreintes archaïques. C’était comme une involution de l’histologie : le néocortex s’abîmait pour laisser voir ses couches limbiques. On débouchait donc dans le domaine des sensations pures, tactiles, éruptives, cutanées, proto-visuelles, cochléo-natives, nourritures infiniment chtoniennes par lesquelles biffer le concept, prendre essor d’un sol non encore venu à soi.

Au contact du fauvisme, il faut revenir à un « état de nature », à une posture animale mettant la raison au second plan, sentant viscéralement tout ce qui se produit à la manière d’une proie dont assurer sa propre survie. Instinct de vie luttant contre celui de mort. C’est dans une manière de dramaturgie directe, sans aucune échappatoire possible, qu’il convient de s’immerger, identique au héros de Ponson du Terrail dans « Rocambole » :

   « Il n'en éprouva pas moins une terrible émotion en sentant la chaude haleine de la bête fauve [l'ours] qui s'acharnait d'abord sur le cheval et allait ensuite l'étouffer dans ses larges pattes ou le broyer à coups de griffes ».

   Autant dire la violence, le subit surgissement, la clameur, la vibration intense, le tellurisme. Telles sont les voies par lesquelles l’œuvre fauve viendra à nous, bousculant nos assises anthropomorphiques. Si l’impressionnisme pouvait mobiliser un sentiment relativement apaisé, les œuvres des Nabis inclinaient à un état d’âme proche d’une religiosité. Le mouvement initié par Derain, Matisse, Vlaminck se donnait à comprendre comme une radicale remise en question de toute représentation, comme une éruption soudaine des affects prenant leurs assises dans une véhémence, une fureur optiques puisque, aussi bien, c’est la vision qui est visée en premier, les autres sens interviennent de surcroît, ils sont les étais qui participent aux phénomènes picturaux. Ils n’en sont pas les initiateurs. Autre façon de rendre apparent le style singulier du fauvisme, sa puissance créatrice, consiste à le regarder à l’aune de la peinture symbolique, laquelle en dresse le vertical contrepied. Si l’Art poétique, en 1874, en prescrivait les règles selon les vers suivants :

 

« Car nous voulons la Nuance encore,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor ! »

 

  …alors nous pouvons dire que le fauvisme en est l’image inversée. Nul art de la nuance mais, au contraire, le contraste, les oppositions, les valeurs tranchées et les couleurs claquant telle l’oriflamme au-dessus d’une fête bariolée, un déchaînement des couleurs et des sons. Ici nul rêve qui soustrairait au réel, mais un réel vigoureusement affirmé, une volontaire dysharmonie où flûte et cor divorcent bien plus qu’ils ne se fiancent. Quel que soit le thème choisi, scène d’intérieur, paysage, portrait, personnages en pied, tout doit exulter, tout doit provoquer jusqu’à la limite d’une exaspération. Parfois, l’on croirait avoir affaire à des œuvres de fous ou bien d’hystériques, tellement la tension est palpable, à la limite de la déchirure. On imagine les premiers spectateurs de ces toiles qui hurlent, un brin désemparés, pensant sans doute qu’un cataclysme est proche dans lequel, bientôt, l’art trouvera sa propre fin. Mais il en est des innovations dans le domaine pictural comme des sautes d’humeur et des soubresauts de la nature, une fois la tempête passée, tout reprend son habituel visage et les tableaux qu’hier l’on vouait aux gémonies, voici qu’aujourd’hui on les célèbre et les encense.

 

   Sur « Les toits de Collioure »

 

   Sans nul doute, ce tableau agit comme l’une des icônes les plus remarquables du fauvisme. Tout y est représenté qui profère l’urgence de se saisir du réel, d’en extraire la substance, d’aller jusqu’à la moelle des choses, là où le sens acculé ne peut que dévoiler son être. Ce que nous demande Matisse n’est rien de moins que de nous transformer en alambic et distiller jusqu’au moindre suc qui pourrait livrer l’entièreté de son essence. Tout ici rayonne à partir d’un axe central qui est, à l’évidence, une focalisation libidinale que le sceptre phallique du clocher de l’église affirme comme sa « volonté de puissance » pour reprendre les termes de Nietzsche. Et, à dire vrai, ne s’agit-il pas de ceci pour l’artiste fauve, faire se dresser une radicale volonté sous laquelle ploie toute chose ? Tout, dans la toile paraît nécessaire comme si un invisible mais assidu destin avait décidé de tout l’ordonnancement du monde. L’ensemble de la composition part de la pente des toits, aboutit au clocher-phallus, lequel reçoit son écrin, telle une vulve, dans les traits bleu-parme qui tracent le bas de la colline. Donc il s’agit bien d’une énergie sexuelle primordiale, genre d’accouplement bestial faisant signe vers les amours d’une Pasiphaé et du taureau dont naîtra le Minotaure, cette figure mi-humaine, mi-animale qui, tout à la fois, terrasse et fascine celui qui la contemple. Evoquer ces entités mythologiques consiste à faire se lever ces violences primordiales au gré desquelles l’humanité forgea l’arrière-plan des archétypes. Ceci signifie, qu’investi de ce lourd substrat originaire, le fauvisme s’adresse bien plus au registre des pulsions, des ébranlements, des effervescences pures qu’à celui de l’intellect. Ce sont les premières agitations du vivant dont il faut déceler la trace dans cette conflagration des formes et des couleurs.

   La lecture du tableau, envisagée sous l’angle des énergies élémentaires, ne permet aucune évasion hors de ce cadre entièrement pétri de chair et de sang. Les couleurs en témoignent qui pourraient être celles d’un corps éviscéré, placé sur la dalle blanche d’une salle de dissection. Certes, invoquer cette toile identique à l’écorché dont les membres gisent épars dans une salle de la faculté peut paraître exagéré. Une exagération qui en vaut une autre. C’est bien en créant les conditions d’un « ébranlement nerveux », selon l’expression suggestive de René Huyghe, que l’émotion peut se lever et donner libre cours à son horizon qui est celui du corps, non celui de l’esprit ou de l’âme. Du sang, des larmes, des épanchements de lymphe, là est le domaine dont l’émotion se repaît pour donner sa nourriture au peuple affamé des anatomies  qui réclament  leur part de sensations.  Le pire qui puisse arriver, devant un Derain ou un Vlaminck de cette période, serait de demeurer indifférent.

   Le fauvisme est fait pour bouleverser, donner au monde de nouvelles teintes, de nouvelles formes, lesquelles, violemment juxtaposées, interrogent déjà en raison de leur rupture. Pour autant aucune ne joue à titre de singularité dans une sorte de vœu d’autarcie. Il ne s’agit ni de fragmentation, ni de divisionnisme et chaque parcelle de couleur est une vibration qui répond à une autre, cette correspondance faisant naître une unité harmonique. Les blancs, nombreux, ne sont nullement présents à créer du vide. Ils sont, pour utiliser le vocabulaire d’Henri Maldiney, des centres de « radiance », des effusions qui circulent sur le fond du subjectile, d’étranges réseaux à partir desquels les éléments épars se configurent en ce monde chatoyant qui frappe la pupille, ouvre des sons, entraîne des perceptions cénesthésiques pareilles à un fourmillent qui se laisserait décrypter du bout des doigts, un genre de Braille et on pourrait lire le tableau à simplement l’effleurer. Alors, ici, comment ne pas penser à cet étonnant poème de Baudelaire, « Correspondances » ? :

 

« Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »

 

   Dans le tableau de Matisse, on devine les mouvements de la mer, on entend les pas des trois marcheurs anonymes ; les odeurs des collines habitées de plantes aromatiques arrivent jusqu’à nous. Bien évidemment, l’on pourra dire que parfums et sons ne sont constitués que d’hallucinations, de projections imaginaires. Oui, bien sûr, mais ces fameuses correspondances sont amplifiées par l’ardeur chromatique de l’œuvre, ses touches appuyées, ses motifs géométriques dont le pouvoir de suggestion est décuplé par la juxtaposition osée, l’affirmation de chaque trait qui participe à l’éclat de l’ensemble, en accomplit le lustre.

 

     Sur les prolongements

 

   Il semblerait qu’en matière d’art, tout comme dans le domaine du progrès, il soit nécessaire de partir du ciel limpide du réel, puis, brusquement, à la suite de quelque révélation ou illumination, que ce ciel se charge de sombres nuées, se couvre d’orages magnétiques, que de violents éclairs en déchirent la texture. C’est alors seulement que pourront intervenir les métamorphoses qui configureront ce réel selon de nouvelles et intéressantes perspectives. Ainsi l’impressionnisme avait-il ouvert la voie au fauvisme qui, à son tour, engendrerait l’expressionnisme puis l’abstraction.  Bien plus qu’une simple remise en question des données plastiques, ces ruptures de l’histoire de l’art semblent témoigner d’une évolution de la psyché individuelle mais aussi d’une révolution des tendances sociales et culturelles qui marquent le destin d’une époque.

   Le signe général du destin des œuvres part d’un roc fixant ses assises dans tout ce qui a rapport à une imitation de la nature - la fameuse mimèsis des anciens Grecs -, pour toujours plus s’en éloigner, prendre distance, parvenir aux rives de l’abstraction pure. Comme s’il s’était agi d’un déclin du sentiment, d’une érosion de la sensation afin d’aboutir au seul schème conceptuel que tend une volonté d’intellection. Si le projet primitif s’arrimait à l’incontournable de la matière, à l’immersion dans la chair du monde, le projet de la modernité, après Descartes, traçait ses lignes dans une subjectivité qui, petit à petit, s’éloignerait des horizons habituels de la nature pour gagner celui, bien plus abstrait, des individualités. L’abstraction, chez l’homme, en l’homme, n’était jamais que l’écho de l’abstraction d’une nature reléguée au second plan.

   C’est là l’essence de la modernité que de placer l’individualité humaine au centre du débat, ce qui a pour corollaire de situer dans l’ombre tout ce qui n’a  pas trait à la dimension des Existants. Plus besoin désormais d’une transcendance à laquelle se référer et où trouver ses fondements. Individualisme et liberté seront les deux pôles autour desquels assumer et comprendre son propre destin. Ceci a pour conséquence la constitution d’un univers autocentré, autarcique, où le concret n’a plus guère de rôle à jouer. L’humaine condition est devenue cette abstraction à partir de quoi tout s’ordonne et rayonne. La civilisation des machines et de la technique est venue renforcer ce sentiment de déréalisation que les médias modernes amplifient à la seule vertu des virtualités qui en animent l’invisible et efficace processus.

   L’art abstrait ne peut être envisagé que dans ce contexte global d’une marche en avant en direction d’un mouvement dont chacun sent bien qu’il est irréversible. Peut-être, au centre du dispositif, existe-t-il encore la place pour une remise en question du système et une remontée aux sources qui, en des temps très anciens, fondèrent pour l’homme une terre où il puisse poser ses pas. L’œuvre emblématique de Gérard Garouste paraît être l’une des voies que puisse emprunter l’art contemporain pour sortir d’une impasse où, parfois, il semble s’être fourvoyé, au seul titre d’une perte du sens. Certaines œuvres, en effet, semblent ivres de leur propre giration, comme coupées du réel, aux limites de la folie.

   Ce qui est passionnant dans l’œuvre de Gérard Garouste, c’est son côté violemment iconoclaste, son style original, ses couleurs dantesques, la combustion de ses pigments qui, par bien des aspects, pourrait rejoindre l’entreprise audacieuse des fauves. S’inscrivant dans le courant de la figuration narrative, ses toiles interrogent, inquiètent, placent le Sujet au cœur même de la fournaise, comme si le désastre n’était pour demain, mais pour aujourd’hui, fiché dans le cœur de l’homme, collé à sa peau, logé dans sa propre archéologie. Cette peinture se distingue définitivement de la décoration, de l’agrément, du faux-semblant. Elle touche le point focal qui nous fait sensibles,  angoissés, parfois sur la ligne de crête qui sépare le normal du pathologique, l’équilibre de la démence. Œuvre de funambule s’il en est qui oscille au-dessus du néant. Lutte contre toute forme d’aporie, ou bien, au contraire, en assumant la flambée absurde. Bien plutôt que de plonger vers un futur qui brasille à l’horizon, imbibé des plus fortes incertitudes, cet artiste fait le choix d’une remontée vers l’origine, tout au contact effervescent des arcanes de la mythologie, des nœuds convergents ou bien divergents des religions, manière de parcours ésotérique qui interprète à nouveaux frais la validité du réel. Mais écoutons ce qui en est dit sur le site « Peinture et sculpture du XX° siècle » :

  

« Mais comment faire, après Picasso et la révolution de Marcel Duchamp ? Influencé par ses lectures (Dante, Cervantes…), ses recherches théologiques (pour comprendre l’antisémitisme de son père, il lit la Bible, apprend l’hébreu, lit la Torah – ce qui va l’amener à condamner le christianisme et ses déformations des textes originels), son goût pour la mythologie, les symboles, il va alors nager « à contre-courant » de l’avant-garde de l’époque « comme on remonte vers une source », se réappropriant les grands thèmes fondateurs de la peinture, pour les mettre à sa sauce, celle de sa propre histoire, de ses questionnements, de sa volonté d’expiation de la faute paternelle, de sa révolte contre les dogmes et les carcans idéologiques – en religion comme en art. Et faire taire les oracles – de Rodtchenko à Buren – qui prédisaient la mort de la peinture ! »

 

Un lyrisme polychrome

      (Source : Peinture et sculpture du XX° siècle)

  

   Peut-être, pour clore cet article, pourrions-nous entreprendre un audacieux rapprochement des œuvres de Matisse et de Garouste. On y sent une égale tension, on y vit l’insoutenable stridence, on y percute la dissonance, identiques vecteurs qui traversent l’œuvre du natif de Cateau-Cambrésis. Le geste pictural y atteint une sorte de vertige de liberté qui pourrait bien confiner à la perte de soi dont l’œuvre serait la mise en abîme. On se saisit de son corps et on le projette avec l’énergie du désespoir sur la toile afin que, de cette rencontre, naisse quelque chose de l’ordre d’une catharsis. Cela ressemble à un cri dans le désert et les personnages, qu’ils se confondent avec les touches pourpres de Matisse ou qu’ils soient de simples émanations d’une terre torturée chez Garouste, traduisent la même douleur de vivre, le même désespoir originel qui affectent tout individu en quête de lucidité. Par le choix du figuratif, ce dernier peintre introduit dans l’art une nouvelle respiration, laquelle pourrait bien être une chance de renouveau, la possibilité d’un nouvel élan. Depuis des décennies nombre d’œuvres s’épuisent à interroger l’abstraction, sans bien savoir où conduit ce chemin escarpé.

   Cependant, le fait d’abstraire n’est pas sans risque. Maine de Biran nous dit dans son Journal :

  

« Abstraire ou séparer le sujet de l'objet, l'esprit de la matière, les choses divines des choses terrestres, voilà la condition de toute bonne philosophie, soit spéculative, soit pratique ».

  

   Mais si ce mouvement est celui « de toute bonne philosophie », il ne saurait toutefois suffire à emplir le cadre d’une vie, fût-elle artistique et vouée aux plaisirs esthétiques. Le drame de l’humain inclus dans la modernité est bien d’opérer tous ces clivages qui placent d’un côté sujet, esprit, divin, et de l’autre côté, objet, matière, terrestre. Ainsi sommes-nous réduits à ne figurer qu’en tant qu’êtres de la division, de la séparation. Que pourrait donc signifier le sujet s’il se coupait des objets qui façonnent le monde ? Que serait l’esprit s’il s’arrachait à cette matière dense qui lui sert de reflet et d’écho ? Comment le divin pourrait-il fonctionner sans le rapport au séculier à partir duquel il peut s’élancer pour d’autres considérations, plus « célestes » ? Que ce soit en matière d’art ou d’existence, tout est toujours relié, l’oiseau à la branche ; le nuage à la pluie ; la poussière à la terre. C’est seulement en raison de son besoin de connaître que l’homme crée des catégories, se livre à l’abstraction, sépare le concept du réel. Sans doute l’une des urgences de l’art aujourd’hui consiste-t-elle à réconcilier l’homme avec son milieu. Peu importent les voies plébiscitées. Impressionnisme, fauvisme, abstraction. Seules les formes varient, le fond demeure le même : trouver une voie pour l’homme !

 

 

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 19:09
Rouge cri

"Seul un guérisseur blessé est capable

de guérir vraiment les autres."

 

Carl Gustav Jung.

 

Œuvre : Sara Oudin avec Marcel Dupertuis

 

 

***

 

  

   Il faut avoir entendu le cri rubescent, cette déchirure uvulaire, celle plainte au-delà de tout, cet égorgement du tissu du réel. Il faut avoir vu des rivières de sang, des peaux rouges incisées du trajet des flèches. Il faut avoir bu le curare, fait son jour du peyotl. Il faut avoir goûté au breuvage sublime de la folie pure, avoir traversé des rideaux de flammes, avoir aimé jusqu’à la déraison, une femme, une racine, un arbre, une amphore à la douce courbure, un yatagan à la lame étincelante.

   Il faut avoir été soi jusqu’au bout de la conscience, s’être adoré puis brûlé sur le bûcher des vanités humaines, avoir connu l’extase puis la désespérance, avoir longuement joui de soi, de l’Autre en son étrange présence. (Aimer l’Autre, aimer Soi = le même). Il faut avoir été soi et l’envers de soi, cette omission accrochée au ciel, aux étoiles, à l’immensité sidérale. Dans la nuit étrange du non-créé, il faut avoir perdu son âme, avoir tendu le buisson de ses mains en direction de tout ce qui voulait y allumer la faveur d’une présence, le soudain d’une étincelle, une résille d’amour, le gonflement du givre à la pointe de l’herbe. Et tout est en perte de soi qui, toujours, fuit.

   Dans la ténèbre, cet avant-goût de la Mort, il faut avoir fait de son corps le lieu d’un long sépulcre. Il faut tout annuler, revenir à l’anse du Rien, tutoyer le voile du Néant, toutes ces essences Majuscules au gré desquelles se fera l’Ouvert en sa stupeur. Oui car l’être ne surgit qu’à l’aune d’une infinie surprise. Être : toujours nous sommes en attente de sa manifestation. Comment s’abreuver à son inépuisable ressourcement ? Il faut renoncer à la massive présence de sa geôle de peau, de son armure de chair. Désincarné, dépouillé, nu, tel est le geste primitif que nous avons à accomplir qui peut nous conduire à l’œuvre en son unique. Il faut la faire émerger de ce qui n’a aucun lieu, aucun temps, aucune substance sinon celle du vide. Toujours le plein naît du vide. Etrange émanation du non-être voulant l’être, le demandant comme le symbole sa partie manquante. Signifiant en chemin vers son signifié. Confondante plénitude issue de la béance

   Il faut reculer jusqu’à la limite de l’illisible dans la plus patente minceur, ne conserver que cette plaie ouverte à partir de laquelle tout se mettra à rayonner. Toute œuvre portée à la clarté du jour témoigne d’une incurable maladie dont les hommes sont atteints, que l’Artiste amène à la vue en se faisant, lui-même, existence sacrificielle. « Il faut se faire voyant » de sa propre douleur, elle est le miroir de l’humaine condition. C’est le corps du créateur qui nous est livré en pâture, qui témoigne de cette souffrance glissant toujours sous la ligne d’horizon de la perception. A la surface violentée du subjectile une tension paraît qui dit le lieu de la déchirure. Non ancienne, non effacée. Serait-elle annulée, l’œuvre en pâtirait au point de jouer le jeu de sa propre abolition.

   Mais qu’est-ce donc qui fait émerger cette immarcescible vérité du paraître si ce n’est le manque, la perte qui lui sont coalescents? Voyez « Le Cri » de Munch, sa force de commotion, sa puissance pareille au coup de gong tout contre la lame de votre conscience. Aperçu une seule fois, l’appel vibrera en vous, forera son puits, agitera son eau noire dans le fond mystérieux alors que vous ne serez qu’un Egaré, tout en haut, girant infiniment sur la margelle d’une pathétique aliénation. Une œuvre doit vous secouer, instiller en vous le poison du questionnement, vous faire êtres de vertige qui jetterez vos bras au large afin de vous retenir sur le bord de l’abîme. L’avaient infiniment compris Lautréamont, Artaud, Dostoïevski en littérature ; Rimbaud, Verlaine, Baudelaire en poésie ; Otto Dix, Picasso, Goya en peinture. Le génie, ce pouvoir de décrypter jusqu’à l’os l’essence du réel, est toujours brûlure. Nul ne s’aventure dans le dédale du sens profond de ce qui se manifeste sans en payer le prix au centuple. Le plus souvent la folie en est la seule issue, elle l’unique à pouvoir correspondre à la démesure du tragique. Voyez Hölderlin. Voyez Nietzsche. Seules les images d’Epinal vous laissent en paix puisqu’elles ne vous disent que le quotidien dont le pain est déjà gagné, non la sueur, la peine qui en ont précédé la venue.

   D’une œuvre qui n’en est une, nul souvenir ancré dans la glaise de la mémoire, sinon l’empreinte inaperçue d’une bluette. Avec elle vous ne prenez nullement le risque de vivre, de vous confronter à une éthique, de faire se dresser la pierre humaine en direction du ciel, autrement dit de convoquer l’aire d’une transcendance. Trop de figurations font l’économie d’une angoisse, d’une déréliction, trop d’images dissimulent l’absurde sous l’épaisseur d’une croûte immanente à l’inertie naturelle des choses. Toutes choses sont « jolies », agréables  qui ne se manifestent que sous les atours de l’immédiatement préhensible, de l’infiniment compréhensible. Toujours un labeur est exigé qui nous conduit sur les hautes cimes du paraître, là où le plus souvent, l’image dépouillée de ses habituels atours brille dans la netteté de l’abstraction, dans la pureté du geste décisif.  Le Cervin ne se donne facilement qu’au regard, non au pied qui le foule, non à la main qui s’y agrippe, à l’esprit qui s’y mesure.

   Là, cette tache oblongue qui hurle dans le carmin, c’est une obole de sang, un regard déchiré par la violence du jour, une citadelle pliée en sa monade parfaite, trop parfaite qui dit l’impossible de l’Existant en son immense solitude. Comment pourrait-il en être autrement, pour nous, les Livrés-au-péril-d’exister, à savoir se hisser une coudée au-dessus de la totale vacuité ? Nous sommes acculés à notre mesure mortelle tout comme le prisonnier l’est dans sa cellule sans horizon. Ou bien nous levons les yeux, nous distrayons de notre essence, tentant de happer, ici et là, quelques flocons de bonheur - cette chimère -, ou bien nous demeurons regard rivé au sol avec la lucidité qui fait ses sillons dans la terre dense de notre infini tourment.

   Là, sur la bulle de sang, quelques traces légères pareilles aux coups d’archet d’un fusain. Nous ne savons trop quel est leur langage mais supputons qu’elles jouent en écho le battement du monde, la scansion universelle qui nous tient en suspens, dilatation-rétraction, diastole-systole au gré desquelles s’égrène le compte du temps. Elles ne sont là qu’à provoquer le doute dont notre ego est le requérant pour tester l’épaisseur du cogito cartésien : « Je doute, donc je pense, je pense donc je suis ». Ce n’est pas la pensée qui est le fondement de la vérité de notre exister mais ce doute, ce soupçon originel qui sont le tremblement même auquel nous confions la marche hasardeuse de notre destin. D’emblée, cette indétermination de notre être-au-monde est consubstantielle à l’atteinte en profondeur de nos incertitudes. Elles ne sont que toiles lacérées identiques à celles dont Luciano Fontana était l’initiateur comme s’il avait voulu traverser le voile des apparences, faire venir à la lumière l’invisible visage de la métaphysique. Sans doute aussi l’épiphanie d’une invincible tristesse. Qui regarde les fentes n’aperçoit plus la toile.

   Cette œuvre, nous ne pouvons la faire nôtre, donc lui donner son être, qu’a vibrer à son diapason, la plaquer à même les fibres de notre chair, trouver en elle les mots et les frappes de notre propre énigme. Alors se produira ce tellurisme intérieur dont nous sentons bien qu’il nous adresse ce langage direct, dépourvu de tout artefact, de toute intention calculante, dépouillé d’une proposition logico-rationnelle mais doué de cette pulsation sensible que nous reconnaîtrons comme l’indéfectible sol sur lequel, au gré de l’âge, nous bâtissons notre fragile tour de Babel. Puisque, aussi bien, c’est le langage qui justifie notre parcours et livre l’événement que nous sommes au monde qui nous accueille dans le secret de l’être.

   Le seul problème à poser au terme de cette brève méditation : cette œuvre a-t-elle vertu cathartique pour nous qui la regardons, pour l’artiste qui ne peut que l’avoir tirée de son propre désarroi ? Tout geste créatif est nécessairement lié à ce questionnement : est-on au moins sauvés, temporairement, du deuil de vivre ? (Et, du reste, le doit-on, le peut-on ?) Un sens a-t-il brillé dans la nuit d’une crypte ? Un sang aura-t-il été versé au prix d’une rédemption ? Si l’art est universel, la réponse ne saurait être que singulière. Peut-être quelque songe n’en conservera-t-il que cette vision en forme de larme, cette singulière pulsation de la couleur, ces quelques traits maculés qui viennent y apporter la modulation d’un étrange phénomène ? Il est si étonnant de vouloir décider à l’aune du langage de ce qui, par nature, ne se profère jamais que dans les mailles ténues de l’indicible ! Nous regardons et demeurons en silence, preuve indéfectible qu’une rencontre a eu lieu. Il faut la maintenir dans son effusion aussi longtemps que le sang, en nous, fera son trajet de feu, sa lumière de braise.

 

 

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7 août 2018 2 07 /08 /août /2018 08:07
Comment dire Agrigente ?

Agrigente 1954

Nicolas De Staêl

Source : Journal d’esprit 2

 

 

 

***

 

 

   Agrigente ne serait-il qu’un nom accroché quelque part dans l’espace et le temps ? Une manière de rêve coloré ? Le titre d’un poème antique ? Une cité imaginaire perdue quelque part dans la tête brumeuse d’un romancier ? Agrigente : certains mots invitent au songe à seulement évoquer  leurs sons. Pourquoi donc ? Il y a un mystère des mots comme il y a un mystère des lieux. Peut-être ces derniers naissent-ils des premiers ?

   Agrigente, comment l’écrire ? En deux mots, en un seul, en détachant ses syllabes, en accentuant ses valeurs toniques ? Comment l’écrire ?

 

AGRIGENTE - AGRIGENTE - AGRIGENTE ?

 

   Non, aucun caractère typographique ne lui convient. Ce ne sont ici que des fantaisies qui ne dévoilent en rien l’âme de cette ville, l’essence de cette région. En réalité il faudrait inventer une forme tissée de graphies multiples, varier à l’infini l’aspect de l’apparition. Comme ceci, dans une manière de baroque censé prononcer la pluralité de son être, en brosser la luxuriante polychromie, en donner la haute mesure méditerranéenne :

 

AGRIGENTE

 

   Puis encore se livrer à une rapide exégèse vocalique, dire l’ouverture amplement sonore du A, l’attaque gutturale du G, la rocaille et le roulement du  R, le sifflement aigu du I, la nasale ouverte du EN, l’accroche dentale du T, le souffle du E pareil au vent Grec qui sème la pluie sur les versants exposés aux sillons de la mer. Serait-ce là pure fantaisie de phonéticien ou bien y a-t-il quelque vraisemblance, quelque justification à habiller ce nom des atours de la chimère ? Plus que de phonétique, de souci technique de la langue, de placement des sons, c’est de poésie dont il s’agit, de peinture, autrement dit d’existentialisme en sa plus haute portée. A savoir s’extraire du néant et faire de la vie ce constant numéro d’équilibriste avec la longue perche de bois oscillant une fois vers l’adret, une fois vers l’ubac, ce conflit des lumières qu’est tout parcours humain métaphoriquement abordé.

   Jusqu’ici, tout a été approché de manière à éviter le sujet trop brûlant du tragique. Le scalpel est toujours là qui attend dans l’ombre. En différer l’apparition est peut-être simple manœuvre de contournement. Toute vérité d’expérience brille toujours de son feu, c’est pourquoi tout retard apporté à son dévoilement en accroît la possibilité expressive. Brodant autour d’Agrigente, je n’ai fait que repousser le nocturne qui toujours habite la meute claire des jours. On ne peut parler d’Agrigente et ignorer la vie de Nicolas de Staël, son impétuosité, sa hâte à s’oublier en maculant ses toiles des mots les plus colorés, des traits les plus vigoureux, des stigmates les plus visibles de l’acte de créer.

   Nulle création n’est repos. Nul poème simple jeu de rimes, nulle écriture délassement au bord du dictionnaire. On ne porte quelque chose au jour de l’être - un récit, une toile, une suite de vers, - qu’à exhumer de sa chair le potentiel de langage qui y vit dans le silence dru de l’abîme. Ecrire un mot, poser une touche de couleur, faire se lever une harmonie et voilà que quelque chose sort de l’inavoué pour se donner comme rencontre, lanière de sens, étincelle dans la caravane étroite du doute.

   Ce qu’Arthur Rimbaud criait en voyelles longuement tenues, ces « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, ces mouches éclatantes qui bombinent autour des puanteurs cruelles », ces gemmes qui brillent sur le charnier de l’absurdité, Nicolas de Staël le profère en vigoureux aplats où la vibration chromatique le dispute à la noirceur des destins ourlés d’inquiétude, de mélancolie, de tristesse fichée au cœur du tangible. « Il faut se faire voyant » nous dit l’auteur des « Illuminations ». « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».

   Par « poète », entendons l’Artiste. Par « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », entendons AGRIGENTE, la trituration jusqu’à l’inconcevable du réel, sa domestication, son aliénation. Quitte à épouser soi-même le parti de la démence, que ce qui résiste dans le monde participe à cette immense duperie. Jamais l’œuvre ne sera éloignée de cette violence à communiquer au paysage, à l’homme, de cette puissance à instiller dans la trame même du subjectile. Le fond, ce sur quoi l’Artiste pose sa fureur, ce n’est que le fond de l’exister qui se cabre, se révolte. Le réel ne veut se donner que dans un unique mouvement dont il ne faut nullement contrarier la pure logique. Les dés ont été jetés une fois pour toutes.  Ici, en Sicile, n’est-on pas au pays du fatum, cet indépassable qui, telle la nuance  du ciel et de la mer, n’a qu’une seule valeur, « O bleu », dont il faut faire son profit comme d’un don octroyé pour l’éternité.

   Mais l’Homme du séjour au Harar, nous met en garde, ce bleu que symbolise  « O, suprême Clairon plein des strideurs étranges » est précisément cet indocile qui rue dans la clameur d’une folie hauturière. Nul ne peut exciper de cette fatalité. Créer est donner son âme au Diable et errer telles les figures fantomatiques de Dante dans les cercles de l’Enfer. La création n’est-elle d’origine divine ? Alors pourquoi lui opposer ces tentatives humaines qui ne sont que simagrées, essais d’imitation du Démiurge ? A trop vouloir ressembler à Dieu, l’Artiste ouvre les limbes dans lesquels son âme comburera jusqu’à sa complète dissolution.

   Agrigente 1954, cette toile est si belle que tout commentaire en constitue l’inévitable euphémisation. Comment dire en mots, cette ressource infiniment temporelle, marquée au sceau d’un long cours,  ce que la peinture dévoile dans l’instant même de sa présence ? Symphonie s’opposant à la fugue. Longue période le cédant à la fulgurance de l’interjection. Il y a toujours hiatus entre ce qui se dit et ce qui se voit. Dire est succession, voir est simultanéité. Et pourtant, il faut tenter des passerelles, jeter des ponts au seul souci du principe d’unité, de cohérence des éléments du divers dont il faut bien synthétiser le sens. Il ne saurait y avoir, au regard de la conscience, de territoires séparés, de diasporas réalisant la condition d’une in-signifiance.

   Tout porter dans un même creuset de compréhension, peut-être le don le plus précieux remis aux hommes. Ils en sont comptables s’ils veulent que leur aventure s’éclaire de l’ouverture de la connaissance. Oui, Rimbaud, De Staël, des sentiers différents mais qui conduisent en des terres communes, infiniment confluentes. La tragédie est latente tout comme la naissance des voyelles qui portent dans leurs « corsets velus » les germes mêmes de leur corruption. Si le langage est éternel, si l’art est éternel, les hommes qui en ont soutenu la vibrante épreuve, eux, sont mortels. Chaque jour, les mots qu’ils burinent, les pâtes qu’ils travaillent conspirent à leur perte. Ironie du sort qui porte la matière à sa plénitude alors que celui qui en a décidé meurt d’en avoir fomenté le cours obscur. Toute œuvre est sacrifice qui dérobe au corps sa texture fragile. Tout mot est brodé de cette perte, toute couleur est irisée d’une blancheur qui en gomme le subtil éclat.

   Agrigente 1954. Une dernière explosion colorée, une ultime fulguration avant que la mort ne s’annonce comme la seule issue possible. 1955 : le dernier voyage, la clôture d’une œuvre pourtant parvenue à son acmé. La mort comme site indépassable où l’absolu se donne d’un seul trait. Il n’y a plus rien à rajouter, la totalité est enfin atteinte. Sans reste. Ni le rouge carmin, ni le  jaune solaire, ni le blanc de titane, ni l’orangé des Tournesols ne viendront concurrencer le saut indéfectible dans le vide fondateur d’une insondable liberté. Voyage de concert avec Vincent d’Arles, avec Arthur des mots quintessenciés. Faut-il en conclure que toute mort est le sommet de l’art, la forme accomplie du langage ? Certes il est tentant de le penser mais nul n’a vécu jusqu’à son terme la quête de l’absolu pour en faire la recension du plus loin d’une absence couronnée de la neige du silence. Le blanc en tant qu’épilogue d’une aventure humaine seulement inscriptible en termes de transcendance. L’art est cet inatteignable qui nous fascine et nous enjoint de nous taire. Alors l’immanence est là qui nous tend les bras du quotidien et du directement accessible. Il est encore temps d’y puiser la mesure de la joie ! Arthur, Nicolas vous en êtes les sources vives, les oriflammes qui dispensent dans la nuit serrée l’étoile ouvrante de la confiance. Tout art est constellation qui jamais ne s’éteint !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 09:00
Saisissement du Rien

         « Life is nothing more than an illusion »

                               (Macbeth)

                       Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

« La vie n’est autre qu’illusion »

 

***

 

 

 

   On dit vous verrez tout se passera bien. On dit ceci mais on se sait en territoire de non-vérité, en terre apatride, en monde où rien ne se donne qu’à l’aune d’un compromis. Il faut se dépouiller de sa peau, en faire l’offrande à l’existence qui, en retour, nous paie en monnaie de singe. En monnaie de dupe, clinquante, trébuchante,  dont le chiffre ne figure ni à l’avers ni au revers. Et la carnèle est cette mince vibration, ce fil singulier qui dit la ténuité de toute vérité. A peine une bulle à la face de l’eau. Tout est effacé qui faisait signe. Tout se dissout dans un grand bain de soude et d’acide sulfurique. Et il y a des solfatares à l’odeur perlante qui exsudent le long de votre anatomie et vous n’en pouvez chasser les tristes humeurs qui sont coalescentes à votre esquisse humaine, trop humaine.

   Enfin, maugréant,  soufflant et piaffant, vous faites avec, d’ailleurs vous n’avez nullement le choix. Décide-t-on de se débarrasser de son appendice nasal au prétexte qu’il partage la topographie de votre visage en deux ? Et, peut-être, la rend disgracieuse. L’humanité aurait bien pu se passer de cette éminence, la remplacer par deux trous, une simple dépression. Les décisions de la Nature sont parfois si déconcertantes !  Il faut souffrir, avoir enduré, avoir tendu ses bras décharnés au-dessus du vide afin que quelque chose de l’être-au-monde consente à dévoiler sa face de péripatéticienne. Oui, de Fille de Joie qui ne se donne qu’à mieux se retirer. La garce, la fieffée catin aux hanches volubiles, aux lèvres voluptueusement purpurines, à la robe envolée façon Marilyn Monroe ou bien manière flipper d’autrefois. La Pin-up on se l’envoyait à coups de vingt balles, à coups de reins vigoureux et il ne vous restait jamais, au final, que les poches vides et le furieux TILT inscrit au fronton de l’Allumeuse.

   Imaginez. On avance, sereins le long de la vie, sifflant, les mains dans les poches, le nez au vent. On se laisserait aussi bien butiner par le nuage, on confierait volontiers  son corps au vent, se ferait lustrer de soleil, emplir les yeux d’étoiles. Autrement dit on gamberge de-ci, de-là, avec l’insouciance qui sied aux amants ou aux idiots, mains en haut du guidon, air de bedeau ou de communiant. Mais on se réveille bien vite de cette bluette pour songe-creux. Soudain, au détour des rues, l’air est vif, les rafales coupantes et l’on enfouit ses mains au profond des poches de peur que le blizzard ne vous ampute des raquettes terminales qui font de vous un homme-debout qui peut, quand bon lui semble, se saisir d’une fleur, d’une main douce aux ongles vernis, s’emparer d’un livre aux feuilles doucement onctueuses avec leur senteur de papier d’Arménie.

   Imaginez. On avance dans le créneau de la rue. On aperçoit une vitrine avec, dedans, le plus bel objet qu’on n’ait jamais vu. Un splendide maroquin, un jade précieux, la plume d’un simorgh, enfin du sublime à portée de main. On tend les perches de ses bras, on déplie les boules de ses poings, on ouvre l’éventail des doigts et PFUITT, plus rien que le vide avec ses fanfreluches de Néant tout autour, ses boucles tellement évanescentes, blond platine, qu’elles se fondent avec la rumeur solaire, pareilles aux mèches soufrées de la Fille du flipper.

   On est quittes pour une belle désillusion. On en pleurerait de dépit. Avoir eu, si près, là, tout au bout de la braise de son regard ce dont, depuis toujours, on attendait la venue et nous voici dépouillés, plus nus que la nudité, ne sachant que faire de ces inutiles battoirs qui ne se sont emparés que d’une image fuyante, dérobée sitôt qu’aperçue. Il en est parfois ainsi des amours, fussent-elles roturières, qui font trois p’tits tours et puis s’en vont. La Belle n’est plus là, il ne demeure que la fragrance de son passage, le geste primesautier de sa main gantée, le tournis de sa jupe à festons, la promesse d’une caresse et la dague de la détresse plantée dans le bleu opaque des sentiments. On n’en meurt que lentement, à petit feu, on mijote dans la mauve mélancolie, on a le regard vitreux, l’âme empâtée, l’esprit embué. Et, de nos idées, il ne demeure guère que quelques escarbilles que le vent aura tôt fait de dissiper dans le premier Mistral venu.

   Alors on erre infiniment. Tout au bord du monde. Tout au bord des autres. Tout au bord de soi.  Imaginez. On avance,  hagards, tels des somnambules dans le couloir livide qui ne débouche que sur d’autres couloirs livides avec, parfois, des intersections identiques à des nœuds de verre, à des transparences de labyrinthes, des convulsions de Ruban de Möbius. Une fois en haut, une fois en bas, cul par-dessus tête, continuels allers-retours comme dans les Scénic-railways, on s’accroche au vertige, on lance les grappins de ses pouces et de ses index qui ne happent que brume et ouate. On ne voit ni n’entend. Du reste cela n’a guère d’importance. On s’est brusquement décillés, là tout au fond du Grand Tonneau des Danaïdes dans lequel on versait des pelletées d’espoir, on jetait des luxes de croyance. Le fond est sans-fond on s’en est aperçus avec l’égarement des innocents et la stupeur de ceux dont les yeux perclus de plaies ne regardent que l’envers de leurs paupières et la meute ferrugineuse du Mal.

   Maintenant on SAIT la grande duperie du monde, le jeu sans billet gagnant, la loterie qui tourne à vide, la tombola avec pour seul numéro gagnant le ZERO. Tout cela on le sait depuis le tumulte de son corps, les bubons de ses yeux, les serres de ses mains qui ne serrent que des nèfles dont on ne pourra même pas faire le moindre nutriment tellement leur chair est fade, inconsistante, urticante. Elle est là la VERITE VRAIE : miroir aux alouettes, lapin sorti du chapeau, des clous et des fifrelins comme aurait dit mon Oncle grand consommateur des fruits du réel, ceux qui craquent sous la dent, inondent votre palais de bonheur et vous décident à enfiler un jour après l’autre, tant que le fil durera, que le bout n’est que virtuel, les perles de la vie, les sonnantes et trébuchantes, celles sur lesquelles on peut compter tant qu’on a des yeux pour voir et des tiges digitales pour palper ce qui vient à nous.

      Imaginez. On avance, on recule, on fait du surplace, on se regarde de loin comme dans un miroir, dans une glace déformante qui, en réalité, vous revoie la seule image qui vaille, celle de votre intime déformation. On se croyait beaux tels des éphèbes, à la fière allure apollinienne et voici qu’on s’aperçoit tels que l’on est, des genres de Quasimodo avec bosse et gambettes déformées et toutes les Esméralda du monde peuvent bien se consoler, jamais on ne les rattrapera, leur virginité sera sauve, on est bien trop nigauds, empêtrés en soi pour occuper un autre espace que celui de son corps martyrisé, pour penser ailleurs qu’en la maigre citadelle de sa propre tête, cette grenade obtuse qui, même dégoupillée, ne ferait de mal à un moucheron.

      Imaginez. On avance et l’on s’aperçoit que tout est faux, clinquant, brinquebalant, emprunté, aux risibles contorsions d’amuseurs de foire, aux boniments inénarrables de camelots en goguette, de bateleurs perdus dans l’écume mousseuse de leur propre verbiage. Partout ça volubile et caquète, partout sont les borborygmes et les galimatias de la bêtise plurielle. Partout on se trémousse, se pavane, gonfle son jabot de piètres onomatopées.  Oui, on vous le dit, tout ne vit et ne croît qu’à enduire sa face de fausseté, qu’à exhiber du tréfonds de son âme quelque mièvrerie bien rythmée qui n’impressionne que son émetteur, nullement son destinataire. C’est ainsi la destinée humaine est pavée de bonnes intentions, seulement les pavés sont mal équarris, les nids de poule légion, les bosses multiples et nul ne longe le chemin de l’exister sans chuter dans quelque ornière dont il ne se relève qu’avec contusions et hématomes, la foi vacillante, la croyance entamée, l’optimisme de guingois. Parfois, comme le proférait mon Oncle à la cantonade, il faut prendre une gamelle, après on apprend à marcher droit !

       Imaginez. On avance et on s’aperçoit qu’il n’y a, le long des rues, que des décors de carton-pâte, des personnages de la commedia dell’arte, des Polichinelle bossus, des Arlequin balourds, des Sganarelle fourbes, des Signora entremetteuses, des Pantalone avares et bougons. Et du côté de la Comédie Humaine du bon Balzac on trouverait encore quelques spécimens mettant en exergue les travers des Existants selon bien des déclinaisons.

   Alors, tout ceci bien pesé on comprend pourquoi le Père Cézanne d’Aix-en-Provence peignait sans relâche sa Montagne Sainte-Victoire. Il voulait lui arracher sa vérité, en peindre l’essence la plus raffinée, la plus subtile. Mais, dites-moi, l’essence, vous en avez vu, vous,  en chair et en os, tout au moins le début d’une manifestation ? Moi pas, pas plus que le créateur des « Joueurs de cartes » n’en pouvait saisir le fin brouillard, en happer le mince filet de fumée se fondant dans le ciel ingrat de Provence. Il faisait quoi, peignant et repeignant sans cesse le motif de la Sainte ? Il cherchait à porter au jour l’âme même des choses, à commencer par la sienne, l’évidence est si manifeste que dire ceci est un truisme. Enfin.

   Vous avez remarqué combien la touche est fuyante, aquarellée, finement aérienne ? Vous avez vu l’esquisse à peine légère, ce mince trait mauve qui court le long des arêtes pour en dire la fuite éternelle ? Vous avez observé l’obsession récurrente des blancs que laissent paraître les nombreuses réserves opérés dans la trame du papier ? Tout ceci est tout sauf gratuit. Les teintes si fluides, les contours si peu précis, cette manière d’éléments glissant le long des autres, s’effaçant à mesure de leur parution, cette représentation qu’on croirait celle d’un peintre si peu sûr de lui, tâtonnant, hésitant à imprimer dans l’œuvre le sceau d’une volonté bien trempée est, en fait, le sommet de la rhétorique picturale. Quelques attouchements, quelques vibrations, une économie de couleurs et tout se montre comme l’indicible dépliant son secret, juste un liseré au bord de l’être de la Sainte-Victoire.

   Mais dire ceci ne saurait suffire à témoigner de l’épreuve humaine face à ce qui la dépasse de la dimension proprement effarante du sublime. Ce dernier plonge dans la catalepsie, ôte la parole, retient le pinceau comme en suspens. Ce que nous montre Cézanne dans les eaux mouvantes de son évocation n’est rien de moins que la fugue de l’espace, cette imprenable dimension ; que la fuite du temps, cette mesure excédant les capacités perceptives de tout individu normalement constitué. Mais ce qu’il dévoile à nos yeux incrédules, à nos sclérotiques tachées de cataracte est identique à la formulation shakespearienne : « La vie n’est autre qu’illusion ». Oui, la vie est constamment en fuite, en écoulement permanent et, ici, bien naturellement, nous pensons à la sentence d’Héraclite : "On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve", énonçant en ceci l’impermanence des choses. A peine se baisse-t-on pour cueillir le brin de muguet que celui-ci se penche vers le sol dans l’attente de sa proche flétrissure.

  

Saisissement du Rien

La Montagne Sainte-Victoire

Paul Cézanne

Source : Wikipédia

 

    Cézanne donc n’avait d’autre choix que de se confronter à la Montagne à la lumière de la fragilité humaine. Peindre inlassablement, une illusion faisant suite à une autre illusion. Peut-être la vérité qui nous est accessible n’est-elle que cette manière de clignotement qui dit une fois la crête de cette façon-ci, une autre fois de cette façon-là. Une vérité polyphonique semblable à la vision fragmentée, en constant renouvellement, en continuel réaménagement des cristaux colorés dans les tubes magiques des kaléidoscopes. Tout dépendant du regard qui s’applique à en viser les formes, de l’inclinaison, de la qualité de la lumière, de sa réfraction sur les mosaïques infiniment animées.

   Une croyance commune atteste volontiers l’analogie entre réalité et vérité, un genre d’adéquation dont on ne pourrait douter. Un cogito qui affirmerait : « Je vois donc je connais ». Certes cette assertion aurait quelque chance de se voir valider si la vision humaine était absolument objective, si l’espace n’avait qu’une dimension, le temps qu’une seule extase, à savoir celle du présent. Or le réel existe, certes, mais n’est pas. Et la nuance est d’importance au seul motif qu’exister consiste à constamment transcender le Néant, alors qu’être est se confondre avec ce même Néant. Jamais de l’être pur ne saurait être convoqué afin de rendre compte d’une présence. Être c’est être, autrement dit nous ne pouvons avoir recours qu’à la tautologie pour échapper à cette aporie.

   La vérité de la Montagne est le recel constant que son être suppose, ne nous livrant que des fragments, des esquisses mouvantes, des dérobades, des évanouissements. Pour cette raison les êtres que nous sommes en profondeur, qui existent sur le mode tragique de la finitude, sont pris de vertige à la seule idée des arrière-plans de la métaphysique. Ce sont ceux-là même dont le Peintre majeur qu’était Cézanne tâchait de s’approprier au prix d’un labeur exténuant. La vérité est à ce prix.

   Imaginez. On avance et l’on rencontre la belle œuvre de Dongni Hou dont le titre est révélateur d’un souci de dépasser les formes pour parvenir à leurs fondements. Conservons-lui sa guise en langue anglaise de manière à ce qu’une étrangeté soit ajoutée à sa dimension allusive :

 

« Life is nothing more than an illusion ».

  

   Shakespeare s’empare avec habileté de cette cécité humaine qui confond volontiers apparences et réalité, fait en priorité confiance aux signaux émis par les sens, attribue au surnaturel la valeur d’une intuition exacte des choses. Êtres fantomatiques, sorcières aux propos ambigus plongent le spectateur dans l’inquiétante zone du mystère au sein de laquelle toute approximation est préférée au discours rationnel et aux opérations logiques de l’entendement. Autrement dit l’illusion devient la règle et l’être de ce qui apparaît demeure constamment voilé, comme s’il y avait danger à s’approprier d’une vision authentique du réel et des événements dont il est porteur.

   La posture picturale de Dongni est l’analogue de celle du dramaturge anglais. Elle en est en quelque sorte l’écho, le redoublement, la mise en scène optique de cette imposture en quoi consiste toute existence confrontée aux habituelles chausse-trappes qui jalonnent le chemin des Errants. Toujours à l’horizon un nuage, une ombre au tableau, l’orage qui gronde et menace.

   Première illusion : Le  Modèle du tableau, tout d’abord, est ambigu. Pour une raison évidente : il ne nous présente que son dos et c’est encore revenir à la métaphore de la pièce de monnaie dont nous ne dévisagerons pas la face, celle qualitative que délivre son épiphanie, mais simplement son revers quantitatif, un chiffre se perdant parmi les milliers de chiffres qui sillonnent l’univers. Le nombre est le versant prédicatif de l’illusion par excellence puisque, aussi bien, jamais nous n’en percerons l’être parmi le fourmillement infini d’une numération qui échappe toujours à tout jugement.

   Deuxième illusion : doit-on LE percevoir ou LA percevoir et selon quels critères déterminants ? Si la coiffure court taillée, le dos musculeux, le massif des fesses fuyant font pencher pour un corps d’homme, le mirage peut persister comme dans ces anatomies androgynes qui disent une fois le masculin, une fois le féminin et nous laissent au milieu du gué, dans l’incertitude d’un savoir clair et assuré. De cette indécision résulte un sentiment de malaise dont l’auteur tragique fait le fond de sa pièce, le peintre la consistance fantasmatique de sa toile.

   Troisième illusion : cette chair à la couleur troublante qui nous placerait face aux salles de dissection des facultés de médecine nous met-elle en présence d’un corps en voie de dissection ou bien d’un organisme vivant phagocyté par une ombre au cannibalisme patent ? Regardez donc « La Leçon d'anatomie du professeur Tulp » de Rembrandt, vous y verrez cette même carnation de carton mâché, cet aspect caractéristique de la mort qui a accompli ses basses œuvres. Même lumière avare, identique teinte mastic d’un corps qui a terminé sa course terrestre, a renoncé à scintiller ici et là sur les allées toujours renouvelées du monde.

   Quatrième illusion : les quelques bulles transparentes sises au bas de l’image, à peine perceptibles, sonnent comme l’allégorie définitive nous appelant à l’ultime dramaturgie de l’effigie humaine. Monde de l’illusion, de l’éphémère, la bulle est le paradigme selon lequel l’homme, parfois, se sert pour jauger le réel. Voyant la belle boule irisée, tel l’enfant aux yeux écarquillés derrière la vitrine de Noël, il tend ses bras, pointe son index. Il ne reste jamais qu’une goutte d’eau et le souvenir d’un rêve qui n’a nullement voulu devenir réalité. Comme les bassins versants des fleuves, illusion et réel n’empruntent pas les mêmes pentes. Ils ont des valeurs ontologiques nettement différenciées. Sans doute, pour nous soustraire à cette troublante dichotomie, n’avons-nous d’autre voie que d’emprunter le chemin de crête qui sinue entre les deux. Celle que Pierre Reverdy définissait en éclairant les voies du surréalisme :

« Le poète est dans une position difficile et souvent périlleuse,

à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré,

celui du rêve et celui de la réalité ».

  

   Oui, si belle assertion qu’elle en deviendrait règle de vie manifeste pour qui en percerait l’essence, jusqu’à se confondre avec cette idée que l’auteur de « Plupart du temps » portait au plus haut, substituer au réel illusoire, prosaïque, le seul Réel qui vaille qui a pour nom Poésie et pour site la demeure incomparable de l’Art.

   Poésie, Art sont les deux voies d’accès à la vérité. Nulle dérobade lorsque, tel Reverdy, on écrit dans « Sable mouvant » :

 

« … Alors

Je prie le ciel

Que nul ne me regarde

Si ce n’est au travers d’un verre d’illusion … »

 

   Mais que serait cette illusion si elle n’était de montrer le réel de la poésie. Rien de plus exaltant pour qui vit en cette terre céleste que de donner au langage ses plus belles lettres de noblesse. Ecrivant ceci, je ne peux m’éviter de penser à cette autre illusion dont le psychiatre René Diatkine avait, en son temps, assuré la paternité, cette magnifique « illusion anticipatrice » dont toute mère est porteuse envers le fruit qu’elle tient en son sein, cet enfant qui, issu de l’amour, est à la lettre œuvre d’art, poème en son essence. Y aurait-il plus belle « rêverie » ?

  

 

 

 

 

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 09:57
Opercule du silence

    Zone sensible - Etude - plume, graphite

 Œuvre : Sandrine Blaisot

***

 

 

 

 

                                                                             Le 7 Mars 2018

 

 

 

 

                    A toi qui es en silence.

 

 

   Sais-tu, Solveig, au hasard de mes rencontres, à la confluence de mes rêves, ceci : une forme ovale, une ellipse parfaite, une lunule en laquelle inscrire plus d’une joie, plus d’une perte aussi. Je suis si sensible - mais je sais notre commune disposition -, au clin d’œil des affinités. Souvent bien peu s’en soucient alors qu’elles nous déterminent en notre fond le plus secret. Espace de la rencontre. Comment mieux l’éprouver que dans les salles claires d’un musée, comment en sentir la nécessité ailleurs que dans une œuvre d’art ? Nul ne peut éprouver la qualité d’une toile, d’un dessin,  qu’à y figurer en tant que l’hôte attendu, fêté. Ce qui coïncide avec notre être, ce qui en éploie la membrure, ce qui s’affirme à la façon d’une quintessence, c’est bien notre proximité avec les choses, notre souci d’immédiateté, le plain-pied qui se donne comme notre prolongement naturel. Alors c’est le sans-distance qui tisse les fils grâce auxquels nous sommes en osmose. L’œuvre fait partie de nous comme nous lui appartenons. L’œuvre nous appelle, nous requiert, nous participons d’elle et elle ne vit qu’à être placée sous le régime de notre regard.

   Oui, tu auras remarqué la connotation à dominante visuelle : « clin d’œil », « regard » et ce serait tout de même étrange qu’il n’en soit pas ainsi. D’autant plus que l’étude dont je te parle est une évidente métaphore de la sphère oculaire, Tout y est placé sous le signe de l’optique et de ses corrélats qui ne concernent pas tant le donné des phénomènes que le ton fondamental selon lequel le réel nous apparaît, dont notre « vision du monde » s’empare de nous, parfois à notre insu. Cependant nos comportements en attestent la trace, nos actions en découlent.  Nous sommes déterminés bien plus qu’on ne le croit et les soi-disant détenteurs d’une liberté devraient être plus circonspects.

   Ce qui est à prendre en considération, dans ce travail à la plume et au graphite, c’est d’abord une esthétique, ensuite y deviner une métaphore qui mélange, dans un minutieux tracé, notre propre présence en tant qu’hommes, mais aussi celle de la nature. Le titre « Zone sensible », délimite avec exactitude ce qui appartient à l’une et se retrouve en l’autre selon un genre d’écho. Tu le sais bien, Sol, nul ne peut se détacher d’un paysage : celui qui lui fait face, cet autre qui est le sien propre, à savoir les tonalités qui l’habitent et le font ce qu’il est.

   Ce que l’on remarque en premier, ce jaune qui hésite entre un Nankin et un Paille, en tout les cas une teinte chaude, solaire, qui vient vers nous, se donne avec la nuance d’un bonheur souple. On pourrait s’imaginer au bord d’un lac dans lequel se reflèterait une île de faible dimension que coifferait une végétation, arbres et arbustes, sortes de lianes arachnéennes, le tout figurant une paupière close sans doute attentive à ne pas déranger le destin harmonieux des choses. Donner un autre titre : « Luxe, calme et volupté », voici qui paraîtrait assez bien convenir. « Luxe » pour cette atmosphère raffinée. « Calme », comment imaginer une aire plus apaisée ? « Volupté » enfin car tout silence, tout repos, en sont les inévitables fondements.

   Mais il me faut te préciser ce qui se passe ici, sur ce si nécessaire Causse (« zone sensible » s’il en est !), l’équilibre dont, pour l’instant, il témoigne encore. Pour combien de temps ? Rien ne servirait de « jouer les Cassandre », mais toute attitude en retrait ne serait guère indiquée. Les terres maigres, calcaires, les buttes frappées par le vent, les affleurements de rochers partout présents, l’habitat fortement disséminé, la faible ressource agricole, tout ceci contribue à préserver ce patrimoine naturel. C’est une des raisons pour lesquelles je suis si attaché à ces terres du peu, arides, presque déroutantes, surtout pour un citadin, ces terres isolées qui ne vivent qu’à être oubliées. Vois-tu, il faudrait de nombreux conservatoires naturels (je veux dire simplement décrétés par la sagesse humaine), où, en toute quiétude, plantes et animaux pourraient retrouver une sorte de paradis perdu, un havre de paix dans lequel nulle décision arbitraire ne viendrait s’opposer à la vie en sa simplicité. Seulement du discret, seulement du disponible aux yeux de ceux qui savent trouver, dans la gariotte du berger, dans le muret de pierre sèche, la forme torse du chêne pubescent, l’empreinte même d’une exactitude de leur être. La beauté du Causse ou son équivalant méditerranéen, la garrigue : images d’une authenticité. Les choses y sont vraies, travaillées par le vent, brûlées par la lumière, trouées par le gel, portées à leur paraître sans qu’aucun artifice ne soit nécessaire.

   C’est un grand bonheur - mais je sais que tu l’imagines sans peine, toi la Fille du Nord -, que de cheminer sur le sentier semé de feuilles mortes, de cueillir ici une orchidée sauvage, là de découvrir un érable en feu, encore plus loin de se piquer aux tiges des prunelliers, de se baisser pour prélever une pierre usée dont on fera un presse-papier. Cependant, au milieu de ces remarques sans doute idylliques, commence à percer une inquiétude. Un des arbustes les plus communs de ces sols pauvres, le buis, est soumis depuis quelques années aux attaques de la pyrale, cette chenille vorace qui ne laisse, après son passage, que quelques tiges sèches pareilles aux brindilles d’un antique balai. Mais, me diras-tu, l’insecte rongeur est bien « naturel », il n’est pas invention de l’homme. Certes mais ce prédateur sème un genre de désolation à laquelle il faudrait bien trouver une solution satisfaisante. Je crois aux pouvoirs de la nature de se régénérer, de combattre ses fléaux, de faire succéder à la flétrissure une nouvelle efflorescence. Tout est en continuelle métamorphose sur terre. De cette constatation se lève un espoir. Sans doute la sagesse devrait-elle souffler aux hommes les vertus innées des choses, leur capacité à renaître, tel le Phénix, de leurs cendres.

   L’art porte en soi nombre de modalités thérapeutiques. S’arrêter devant une œuvre, c’est déjà consentir à se laisser transformer. C’est se confier à elle, en attendre une sorte de ressourcement. Autrement, à quoi servirait-il de fréquenter les toiles, de s’arrêter devant une sculpture, de chercher à deviner le langage caché du vitrail ? Ce à quoi nous nous livrons à porter les œuvres à notre regard, c’est bien à en décrypter, précisément, la « zone sensible », autrement dit le côté vulnérable, non immédiatement visible le plus souvent, ce genre de réserve qui ne s’ouvre qu’au prix d’un lent travail de la conscience. Jamais une proposition picturale ne se donne d’emblée telle la chose qui nous fait voir son être. La réalité de toute création est plus complexe. Comme sur les sites sauvages du Causse, la patience conduira le marcheur devant la racine tortueuse qui lui dira le lent et inexorable travail du temps ; face à la touffe de genévrier piqué de ses si belles baies, on dirait l’œil d’un lapis-lazuli ; le long du plateau de calcaire qu’entaille le profond d’un canyon. « Débusquer », est-ce sans doute l’attitude la plus conforme à cette quête du rare et du digne d’être préservé ? Une visite tout en effleurements, une surprise ménagée, l’attente au gré de laquelle cette doline semée de pelouse rare, parcourue de la laine bise des moutons, devient la clé d’un étonnement, d’un déchiffrement des choses et des êtres. Deux artistes semblent pouvoir contribuer, par la nature de leurs travaux, à notre recherche : Henri Michaux et Zao Wou-Ki.

 

Opercule du silence

Henri Michaux La Fuite, 1959

Source : Mearto

 

 

    Ce qui est le plus remarquable, dans l’encre de Michaux, c’est cette vibration, ce suspens, comme si les signes se tenaient seuls dans l’espace, à la seule force de leur énergie propre, genre de combustion interne invisible mais à la limite d’être saisis. On est immédiatement happés par cette étrange présence qui paraît sourdre du papier même, comme si, de sa chair, naissait une cohorte de signifiants pressés mais contenus, cependant, par le pinceau du maître. Sans doute une habileté pour que, d’une non-figuration, surgissent des entités animées dont on ne saurait dire si elles sont végétales, animales ou bien humaines. C’est bien là, cette fusion des genres, des espèces, ce en quoi se manifeste, le plus souvent, la notion de « zone sensible ». A la façon d’un subtil écosystème qui, pour assurer son destin, doit recourir à l’ensemble de ses ressources, ne nullement succomber à la rupture d’une chaîne qui en assure l’essentiel métabolisme.

   Le Causse ne saurait se concevoir sans ses murets de séparation, sans le cornouiller sanguin et les étoiles blanches de ses fleurs, sans ses « cayrous », ces amas de pierre si caractéristiques qui jalonnent, de loin en loin, son horizon, lui confèrent son âme. Pas plus que l’œuvre de Sandrine Blaisot, ce généreux paysage imaginaire - mi-humain, mi-végétal -, ne saurait laisser introduire dans son harmonie la faille qui en ruinerait l’équilibre. Ce qui est précieux, précisément, cette attention de l’homme qui transparaît dans le dessin, y introduit le souci d’une persévérance à être, d’une continuité du vivant, d’une logique qui en traverse la nature. Toute expérience du lien anthropologie-écologie ne se donne que sous les espèces d’une totalité. Chaque fragment ne signifie qu’à l’aune des autres, chaque fragment appelle et suppose l’autre. C’est toujours en quelque sorte d’holisme dont il s’agit, de vision globale hormis laquelle l’édifice ne saurait tenir qu’au prix de vains artifices.

Opercule du silence

Encre - 2000

Zao Wou-Ki

Source : CRAC

 

  

   L’encre de Zao Wou-Ki  s’inspire du même procédé. Dans le semis de l’abstraction, des formes se laissent deviner : humaines, végétales, paysagères. C’est de cette subtile irisation, de ce tremblement, de cette manière d’astigmatisme (il est ici aussi question de regard) que s’élève le « sensible » qui fait « zone », qui fait site pour les existants que nous sommes qui visons, fascinés, l’image du monde qui nous échoit sans que, parfois, il nous soit seulement possible de nous situer dans le concert des événements du monde. Cependant il nous est requis de le faire, de nous sentir reliés, de faire face au firmament criblé d’étoiles, à la galaxie qui file vertigineusement, au cosmos qui s’ouvre comme le lieu de notre habitation.

   Toute zone questionnante est ce constant poudroiement, cet habituel vertige qui nous conduit aux marges de l’abîme. Nous nous y tenons, tant bien que mal, agrippés à nos minces certitudes. Rien n’est plus apparent que l’inquiétude qui nous taraude lorsque nous perdons nos amers, que notre marche titube. C’est ainsi, nous transitons de « zone sensible » en « zone sensible » en serrant dans nos mains des perches de funambules. L’art, loin d’être « inutile » comme le proférait Ben avec un certain humour, est ce rassemblement des choses en un lieu où leur essence est sauvegardée. Nous avons à persévérer dans notre être, tout comme les œuvres ont à nous indiquer la voie sur laquelle cheminer avec le plus de justesse. Toujours le silence s’enclot de mystère. A nous de lever l’opercule qui libère la parole. Nous sommes comptables de ceci : dévoiler la vérité et la soutenir. Les œuvres sont là qui nous regardent !

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 09:47
Endeuillement de soi

      « Rien n'est plus beau que notre propre agonie »

 

                         Œuvre : Dongni Hou.

 

***

 

 

 

On dit soi

On dit l’être

On dit l’être n’est pas

On dit le soi n’est pas

On dit le soi n’est pas sans l’être

On dit l’être n’est pas sans le soi

On dit tout ceci dans le Rien

On dit tout ceci et l’on est

Dans l’intervalle

Du jour

Dans le couloir

De la Nuit

Dans la dérive

Du Temps

On dit

Puis l’on se tait

 

***

 

Noire est la nuit

Sombre le rêve

Qui dérivent au-delà du corps

On en sent l’ineffable présence

La fuite à jamais

L’écume de suie

Qui colle à la peau

Cerne l’esprit

Englue l’âme

Le silence est là

Et la langue est crucifiée

La parole

Sise en son antre

La chair clouée

A son étroit destin

 

***

 

Comment sortir

De Soi

S’emplir d’être

Goûter l’ouverture du jour

Rencontrer l’Autre

On ne sait même pas s’il existe

Si sa silhouette n’est pure illusion

Si le Néant n’en est le contour

Le Silence la retenue de son dire

Cousu à jamais

Dans la toile froissée

Du corps

 

***

 

Comment être et demeurer

Là en ce lieu de visions subalternes

De discours mondains

D’irrémédiables fuites

Le long des caniveaux de l’envie

Des moirures droites du désir

Oh le vent est mauvais

Qui glisse entre les triangles aigus

Des épaules

Fore les os jusqu’en

Leur ultime demeure

Une pliure sans avenir

 

***

 

Dans le poème de la chair

Foulé aux pieds

Dans la prose hantée

De bien étranges compromissions

Dans la lame damoclétienne

Qui déjà entaille

Les grises scissures

De la pensée

Nous le sentons l’acide

Nous le soupesons le trébuchet

Qui décidera de nous

Etre soi

Ne pas être

 

***

 

Sur la peau entaillée de noir

Sur le cercle d’argent des cheveux

Sur l’épaule qu’avive une clarté d’étain

Sur l’anguleux visage que visite

La froide lucidité

Voici que se dit la Vérité

En sa chute la plus tragique

Trois mots résonnent

Dans le livide

Et l’inaccompli

Nos mains sont vides

Notre cœur glacé

Trois mots pareils

A des coups de gong

Dans le silence

D’une forêt pluviale

Trois mots

Qui disent et ne disent pas

Trois mots

Qui parlent

Et demeurent

En retrait

 

Négritude

Finitude

Solitude

 

***

 

Ils sont l’hymne

De la Vie

La résonance

De la Mort

Seule certitude

D’une profération

Verticale

O combien

Verticale

 

***

 

Ils sont le refrain

Logé au sein même

De l’acte d’amour

Cette lame plongée

Au plein du réel

Cette douleur

Ce cri par lequel

L’Homme

La Femme

Se disent

En leur cruelle

Absence

 

***

 

L’Être est là qui clignote

Le Soi est là qui demande

Sur les plaines que la Lune glace

L’Immobile s’est levé

Qui

Jamais

Ne s’arrêtera

Là est son refuge

Là est sa raison

D’être Soi

Et de nullement

Etre

Ainsi vit l’Enigme

De son propre souffle

Le vent est tombé

Qui balaie la plaine

Pour toujours

Oui

Pour

Toujours

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 11:06
Figure pliée

Œuvre : Marcel Dupertuis

"Figure pliée", bronze,

Lugano 1996, coll. privée.

 

 

 

***

 

Figures droites

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Ainsi les heures claires

Les fêtes et leurs mâts de cocagne

Les geysers

Et leurs colonnes blanches

Appuyées au tumulte de l’air

Les feux rouges des volcans

Leurs bombes qui sifflent

Et tracent dans la nuit

Leurs sillages de beauté

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Ainsi la gloire des Hommes

L’élégance des Femmes

Le jeu des Enfants

Si près d’une innocence

Cette flèche dressée

Dans l’avenir qui chante

L’hymne qui déplie

Sa félicité dans l’immensité

De l’Être

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Aiguilles de cristal bleu

Glaciers

Crêtes enneigées

Montagnes

Hautes vagues

Sur lesquelles se dresse

La blanche voile

De la goélette

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

Œuvres d’art

Toiles aux cimaises

Des Musées

Cariatides

Qui supportent les Temples

Poésie qui illumine

Les fronts

Les porte au Sublime

Gerbes transcendantes

Des Idées

Leur chatoiement

Leurs arêtes polychromes

Haute Parole

Des Prophètes

Voix tonnante

De Zeus

Supplication prémonitoire

De Zarathoustra

 

Tout monte et jaillit

Tout se dit dans l’effusion

Tout dans le vertical

 

 

   Tout dans le droit, le vertical, l’élan vers le ciel qui accueille et reçoit tel un don le vol unique du milan noir, cette flèche à laquelle nulle résistance ne saurait s’opposer. Seulement le trajet d’une volonté dans l’espace qui vibre et frémit.

  Trace blanche du supersonique, il fend l’air de son étrave d’acier. Brillante. Aiguë. A l’inextinguible pouvoir de franchissement, de réduction de ce qui, là-bas, n’est encore qu’une vague tache sur la toile de l’imaginaire. Le loin qui fond sur le près. Porter l’Homme au-delà de ses propres contrées dans le district où rien n’a lieu que le silence de l’éther, le bleu profond, cette image de l’abysse céleste dont chacun est affecté en son plein, qu’il redoute et affectionne tout à la fois.

   Haute érection de l’aiguille du transept, cathédrale projetant dans l’infini le luxe de sa gloire, l’espoir des Existants en un monde de rédemption et de félicité. Peut-être … Image de la foi qui brûle la pierre, illumine le vitrail, travaille la conque de l’abside en pliures de clarté, cerne le déambulatoire des lueurs de ce qui pourrait apparaître si, soudain, la chair se transfigurait en esprit, si les mots dépliaient leurs germes fondateurs, si, depuis le silence, se donnait à connaître une Parole unique en laquelle les hommes se recueilleraient et, enfin, seraient les dépositaires de la Joie. Celle, la seule, Majuscule qui n’aurait nulle autre raison d’être que la pure présence, la réalité nue, l’évidence d’une voie atteinte et à atteindre encore et encore.

  Tour de verre et d’acier, stalagmite de diamant, cône tronqué, fulgurance de la technique, elle provoque les anges, assoit la royauté humaine, fomente des guerres à l’encontre du ciel. Le déchire de sa suffisance. Le violente de sa puissance éblouissante, le toise du haut de sa richesse. Tour-rayonnante et les dieux clignent des yeux longuement et l’empyrée se lézarde sous les coups de boutoir des Hauts-Levés sur Terre.

   Colonne sans fin de Brancusi aux faces pures, turgescence dans l’air du masculin qui veut le féminin, le déflore à l’aune de sa  force érectile, lutte d’Eros contre Thanatos, piliers funéraires de fonte à la mémoire des Morts, surgissement du sens contre le non-sens dans le ciel épuisé par l’aveuglement des Vivants. Losanges qui veulent dire la paix, réconcilier les forces opposées, abattre les divisions, dépasser les failles, combler les césures, obturer les abîmes.

   Torches jaunes des peupliers tout contre l’air d’automne. Ils s’élancent joyeusement dans la vaste prairie céleste, ils tressent le cantique souple de leurs feuillées, ils balaient les yeux de leur doux nectar. Ils sont une fête à être seulement regardés.

   Lances des cyprès-chandelles qui soutiennent dans la légèreté le verre translucide du ciel de Toscane, ce paysage du bonheur si près des Exceptions Renaissantes, ces Piero della Francesca, Vincenzo Foppa, Domenico Veneziano, toutes Hautes Figures de la peinture, peinture faite grâce, faite rachat de l’Homme, faite cristallisation du Génie en son éblouissante aura, sa magnificence. Comment parler encore après ceci, la Pure Beauté ? Verticalité des Verticalités, profusion de l’Art, Totalité éprouvée jusqu’au vertige. Vertige, ce somment de la connaissance qui se dit aussi Extase, Êtres en une même communauté de sens. Totalement arrivés. Cernés de plénitude. Emplis de nectar.  

  

 

***

 

Tout chute et sombre

Tout se retire dans le mutique

Tout dans l’horizontal

 

La peine des Hommes

Leur marche courbée

Leur descente aux Enfers

Divine Comédie

Dante en a soustrait

Les cercles de médiation

Le Purgatoire

Les cercles de plaisir

Le Paradis

Ne demeure

Qu’une ligne

De basse visibilité

Ne se montre

Qu’un rayon de poussière

Dans le bitume mortel

Ne se révèle

Qu’une ambroisie frelatée

Qu’une boisson maléfique

Par laquelle

Se dit le Tragique

De la Condition Humaine

Peut-être eût-il mieux convenu

D’en tracer la présence

En minuscules

En points de suspension

En simples tirets

Pour dire l’extinction

Du langage

Son incurie à annoncer

Les contes de la joie

A proférer le baume

Le rassurant

L’apaisant

Le digne

D’être entendu

Reçu à la façon

D’une obole divine

Les dieux sont loin

Qui ne jouent qu’entre eux

La partition du Rien

Qui n’ont d’effectuation

Que la risée du Néant

Dans la demeure vide

Du Ciel

Les Hommes les ont mis à

Mort

 

 

Figures pliées

 

 

   L’homme est courbé sous un faix dont la provenance lui demeure cachée. Il ne sait vraiment s’il subit le Péché qui l’a évincé du Paradis, si l’aporie de son sort est coalescente à la profération de la mort de Dieu, si sa mission face au Destin a été insuffisante, fautive, déficiente, si son engagement au regard des autres, du monde n’a été qu’un tissu lâche, une suite de coupables irrésolutions, une dérobade perpétuelle. En connaître la sûre origine, ceci suffirait-il à le réconcilier avec lui-même, à obturer les failles dont il se sent atteint en son fond, à redresser sa confondante silhouette ? Le dessein est si vaste, l’entreprise si difficile, l’avancée sur le chemin du retour à soi tellement ourdie de fils entremêlés, semée de buissons, visée d’étranges couleuvrines !

   L’homme de bronze que nous tend avec justesse de vue et habileté de production Marcel Dupertuis, cet homme (avec une minuscule à l’initiale, signe de son irréversible aliénation)   figure l’exact opposé, mais ô combien complémentaire, de « L’Homme qui marche » de Giacometti. Il en est l’esquisse rabattue, le plan vertical s’effondrant sous une charge qui le dépasse et ne dispose plus son regard qu’à voir la pierre, la poussière, à deviner la marche du bousier, à frayer son chemin parmi les tapis de cloportes et des lucanes à la robe noire,  à la cuirasse d’acier impénétrable. Un monde sans monde semblable à celui dont il est, maintenant, devenu l’observateur médusé, le pèlerin sans espoir, le chemineau sans logis. Mission de l’homme depuis l’origine : « Habiter en poète », seul signe d’une humanité accomplie.

Savoir chanter. Savoir danser. Savoir regarder. Savoir parler.

 

   Voici les quatre impératifs ontologiques selon lesquels demeurer homme et parvenir à la pointe extrême de son être. Faute d’initier une telle cérémonie chantante-dansante-voyante-parlante dans l’ordre du poème (ce qui veut dire aussi de la littérature, de la peinture, du théâtre, mais aussi de l’éthique puisque le beau sans le bien n’est qu’une coquille vide) et alors s’empare de vous la plus sombre des dérélictions et alors le nihilisme en personne frappe à la porte de votre âme et vous êtes un mort-vivant ou un vivant-mort (ce qui revient au même, c’est vous qui choisissez l’ordre selon lequel votre exécution aura lieu). Autrement dit il n’y a guère de voie de salut en dehors de sa propre empreinte d’homme, laquelle est une esthétique que redouble une éthique.

  

Figure pliée

« L’homme qui marche »

Giacometti

Source : Réflexions esthétiques

 

 

   Mais regardons « L’homme qui marche » de Giacometti

 

   Cet Homme en sa forme disante. L’Homme est élancé, visage haut qui tutoie le soleil, allume les étoiles, converse avec la forme libre du ciel, l’ouverture de cette clairière sans laquelle la matière demeure brute, sourde, infondée. Buste incliné vers l’avant du projet, la dimension accomplissante de l’avenir. Bras fragiles, certes, mais allure de quelqu’un muni d’un dessein, animé d’une conscience qui le précède et le tire vers un but au loin qu’il vise comme l’atteinte de ce qu’il doit être. Evidemment la finitude. Mais lorsque celle-ci est envisagée (dotée d’un visage humain) avec la sérénité et l’équanimité d’âme qui lui convient, alors celle-ci n’est nul retrait, donation seulement comme ultime possibilité de l’être d’être-au- monde. Les mains sont solides qui ont caressé, encouragé, trituré la matière, tendu le geste d’amitié, embrassé le cher et le rare. Mains qui sont la proue de Celui qui est dans l’exactitude de l’exister. Et le triangle des jambes amplement ouvert, décision en acte, progression vers l’avant de soi dans la mesure juste de ce qui se montre sans réserve, qui fait don sans retenue. Et la large spatule des pieds fermement rivée à son assise terrestre comme pour dire le sens aigu des réalités, la seule vérité, la marche du destin qui donne et reprend dans un même mouvement d’apparition. Cet Homme est infiniment vertical. Cet Homme est livré à son entièreté sans partage. A son essentiel.

 

   Mais regardons « Figure pliée » de Marcel Dupertuis

 

   Oui, le contraste est saisissant, à tel point que la vision de l’Artiste a dû être traversée de cette antinomie à réaliser en contrepoint de l’œuvre de Giacometti. Comme si un mouvement de transcendance, soudain, devait se plier aux fourches caudines d’une immanence étroite rivant le Sujet à sa plus étrange infortune, fatum des Latins pesant de tout son poids sur les épaules de l’Eprouvé, du Condamné à n’être que cette forme en avant de soi, mais cette fois-ci, non en tant que projet porteur d’une tâche, mais simple signe avant-coureur d’une inévitable chute. « Mais pour quand la chute ?», cette prosaïque question doit miner cet être de l’intérieur, forer en lui de sombres cavités, creuser fondrières et dresser oubliettes, tirer la membrure d’os, son architecture fragile en direction de son cénotaphe.

   La masse est grossière, modelée à doigts rapides, inquiets, ourdis de métaphysique, cherchant à imprimer dans la terre originelle les signes patents de l’angoisse humaine. Dépouillé de ses bras il perd son aptitude à façonner la monde, à saisir l’autre, à explorer jusqu’à la propre planète de son corps. Mais, ici, que l’on ne songe nullement à l’événement de Camus nommé « L’homme révolté ». Ici la révolte est dépassée, toute forme de rébellion abolie. On est bien au-delà d’une insurrection. On est sur le seuil de la dernière mouvance, de la dernière parole, au bord de l’éructation définitive au gré de laquelle connaître la Mort en tant que la Mort, en son effectivité la plus réelle, en sa densité incontournable, en sa grimace la plus grimaçante, en sa glaciation extrême.

   Certes il y a encore une esquisse de pas. Mais au bord du précipice. Mais en vue de l’abîme. Mais au contact du feu de l’Enfer. Un pied déjà dans l’au-delà. Un autre se retenant, s’agrippant à sa plaque de glaise et l’on entend déjà ce bruit de succion, cette musique mortelle du décollement quand plus rien ne tient, plus rien ne fait signe que la bouche édentée du Néant, son blizzard appelant à n’être plus qu’un genre de vent mauvais glissant de vie à trépas. Ici, les « sanglots longs des violons de l’automne » du bon Verlaine semblent une gentille bluette, une blague entre potaches, un pincement sans rire, sans autre fâcheuse conséquence que d’être les vers d’un poème qui s’en va parmi les tourbillons de l’existence, ces feuilles mortes que remplaceront, dans un cycle de l’éternel retour, de jeunes pousses verdissantes.

   Mais ici, rien ne servirait de forcer davantage le trait. Cette belle œuvre témoigne du souci de la modernité qui consiste à nous faire éprouver le frisson pur, nu, à nous faire tutoyer la vérité de la blanche racine qui s’enfonce dans la nuit d’ébène de la terre. Sa finitude à elle, au moins symboliquement, laquelle résonne en écho avec la nôtre, réellement présente à l’horizon de notre être. Ce qui prenait toute sa signification, instaurer une dialectique sans doute abrupte, sans concession : Vertical contre Horizontal, Projet contre Chute, Mouvement contre Repos et hyperboliquement, Vie cotre Mort, pareille à la dernière station du chemin de croix avant que tout ne sombre dans la totale incompréhension.

    D’Homme qui marche à Figure pliée, le chemin atterré de l’humaine condition. « Atterré » puisqu’il s’agit toujours de « terre », de limon, d’humus, l’originel, que reprend la matière artistique, le final que reprend l’existence en son dû. D’une forme l’autre. D’une lumière l’ombre. Du destin debout au destin couché : la courbe d’un Être-sur-Terre.

 

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 08:25
Toute représentation n’est que de soi.

Un hommage à Norman Rockwell.

Livia Alessandrini.

Villeneuve 2009.

 

 

 

 

   [ En guise de préambule : ceux, celles qui sont familiers de mes textes auront déjà repéré la résurgence itérative de thèmes qui semblent agir à la manière de clés symboliques inscrites dans une « vision du monde ». Au titre de ces clés, par exemple, la référence fréquente à Rembrandt et à son clair-obscur (dialectique du blanc et du noir, de la vérité et du mensonge…) ; l’allusion à Léonard de Vinci et à son célèbre sfumato (ce flou qui s’annonce comme la marge imaginaire du réel) ; le concept lacanien du Stade du Miroir (comme saisie, par le tout jeune sujet, dans sa prime enfance, de sa propre présence au monde). Ces allers et retours, outre qu’ils s’enracinent dans une perception esthétique, se montrent en tant que schèmes fondamentaux qui traversent la psyché humaine, imprimant en cette dernière les arêtes d’un mode d’exister. Rarement pouvons-nous faire l’économie des fluences qui nous animent, leurs sources fussent-elles oubliées.

   Force des archétypes qui gravent en nous la nécessité d’un trajet, d’un cheminement dont nous pourrions penser qu’il ressortit à l’action impitoyable de la lame du destin. Sans doute les choses sont-elles plus simples qui attachent les ramures de notre subjectivité à telle ou telle expérience, telle ou telle affinité qui fait son cheminement dans l’ombre de notre inconscient sans que nous en sentions la force résolue. Donc, ici, se retrouvera sollicité ce qu’il faut bien nommer « paradigme d’une nouvelle connaissance » dans l’ordre de la psyché, ce Miroir qui nous attire, nous fascine et, paradoxalement, nous porte à notre être en même temps qu’il nous y soustrait. Car voyant notre image, aussitôt nous soustrayons à notre propre réalité l’artefact d’une représentation.]

 

 

Toute représentation n’est que de soi.

Johannes Gumpp Autoportrait 1646.

Premier exemple de triple autoportrait dans la peinture.

Source : Wikipédia.

 

 

   Commencer par Johannes Gummp.

 

   Si ce peintre nous intéresse c’est bien par la mise en scène de l’autoportrait qu’il inaugure sous l’étonnante figure du triptyque.

   * Premier volet : le reflet dans le miroir.

   * Deuxième volet : l’artiste vu de dos.

   * Troisième volet : l’image du visage de l’artiste posé sur la toile.

   Mais ce qui étonne n’est nullement l’originalité du traitement du portrait. Ce qui, au premier chef, interroge, sinon plonge le Regardant en position d’embarras, c’est bien le rapport que cette œuvre pose au fondement de la vérité. Du personnage Johannes Gummp nous ne saisirons jamais qu’une façon de clair-obscur (allusion à Rembrandt), un genre de sfumato (regard en direction de Léonard), un reflet (prise en garde de l’optique lacanienne). Ce qui revient à dire que le Peintre se dérobe, s’efface constamment au gré des divers plans de parution dont il nous fait l’offrande. Oblativité d’une main qui se hâte de se retirer de l’autre. Comme si un mystère ne pouvait être percé.

   * Qui est celui de la personne ?

   * De l’être qui en traverse la présence ?

   * De l’art qui est toujours cet ineffable qui fuit à mesure que l’on essaie de pénétrer en ses arcanes ?

   Une triple invisibilité, un triple effacement, une triple biffure qui viennent nous dire le tremblement de l’ineffable, l’impermanence du phénomène. En effet, tout instant dont on essaie de déplier les feuillets qui l’animent se métamorphose constamment en cette fugue d’éternité qui, toujours, nous échappe. La technique de mise en abyme, ici utilisée dans l’œuvre exposée au Musée des Offices, paraît jouer en écho avec le motif apparemment incontournable de la disparition. Et, au premier chef, avec celui de l’irréalité, de l’illusion, d’une manière de comédie que l’exister jouerait afin de se voiler alors même qu’il semble consentir à se dévoiler.

   * Le visage dans le miroir n’est qu’un halo qui se diffuse dans le tain de la glace.

   * Le visage réel est dissimulé par la forêt de cheveux.

  * Le visage de la toile n’est qu’un habile assemblage de pigments que la blancheur du subjectile nous renvoie sous l’espèce d’un mirage.

   Trois donations qui, en réalité, se réservent et n’écrivent que les mots impalpables d’une inatteignable fiction. Nous qui regardons, par un simple effet de participation ou de contagion  à la limite d’une dissolution, notre forme devient floue, « clair-obscure », si l’on peut dire, évanescente, aussi surprenante que la première impression du tout petit enfant observant la projection de son être sur la vitre magique qui lui adresse la parole virginale de qui il est, comment sa conscience s’informe, son corps se donne à voir, pareil à l’image émergeant de l’ombre dans la mystérieuse alchimie de la chambre noire, cette « camera obscura », la bien nommée, puisqu’elle ne se livre qu’à paraître sur fond d’obscurité.

 

   Poursuivre avec  Norman Rockwell.

 

Toute représentation n’est que de soi.

Norman Rockwell à l’œuvre.

Source : Histoire d’arts.

 

 

   Avant d’en arriver à la proposition picturale de Livia Eléna Alessandrini, il convient de regarder le modèle qui lui sert de trace, d’empreinte, de chemin pour se découvrir, elle-même,  en tant qu’œuvre. Nous ne nous attacherons nullement aux détails qui ne constituent qu’une mise en contexte, une simple constellation au centre de laquelle se déroule l’essentiel du propos plastique. C’est donc du visage de l’artiste dont il s’agit, de la tournure qu’il prend pour se porter au jour, se manifester en tant que cette singularité qui l’affecte en son fond comme une chose à nulle autre pareille.

   Traitement de Rockwell avec, en abyme,  la proposition de Johannes Gumpp. Si d’évidentes similitudes peuvent apparaître, dans la disposition topologique des sujets représentés, dans la mise en situation du personnage multiple du peintre, lequel se situe au centre géométrique de l’image, encadré qu’il est par ses avatars, ses incarnations dans la chair de l’œuvre, ses déclinaisons qui sont tout autant temporelles que spatiales. Il y a un avant du geste dans le regard qui scrute le miroir, un après du geste dans la forme qui se dépose sur la surface de la toile, ces mutations indiquant l’écoulement de l’instant, sa fluidité et, pour finir, sa fixation dans ces esquisses, ces couleurs, cette figure qui se donne à voir au plus près du réel qu’elle prétend représenter.

   Mais le réel qui vient à nous dans son évidence est-il si aisément reproductible au point que le facsimilé qu’il nous propose serait l’exacte duplication du modèle, son double ontologique en quelque sorte ? Mais ici l’on sent bien la limite du discours logique, son inadéquation  à faire du réel une identité qui serait reproductible dans sa vérité à l’aune d’un geste artisanal ou bien artistique. Ce que l’œuvre nous délivre, y compris dans les arts d’imitation les plus raffinés, ce n’est jamais CE visage de chair et de sang qui seul donne la mesure de l’humain, mais seulement UN artifice, un genre d’invention fantasmagorique jouant sur une autre scène que celle où fait fond l’immanence ordinaire des choses. C’est d’une tout autre réalité dont il est question sauf à prétendre qu’homme et art s’équivalent, sont le même, peuvent se confondre dans l’orbe d’une identique émergence existentielle.

 

   Fin de parcours avec  Livia Eléna Alessandrini.

 

   L’œuvre de Livia est donc un abyme au second degré, abyme de l’œuvre de Rockwell, laquelle se reflète dans cette autre œuvre qu’on pourrait qualifier « d’originaire » de Johannes Gumpp. Ainsi s’édifie toute culture qui procède par strates successives, sédimentations de faits anciens, recouvrements formels et sémantiques. Ce qui nous est donné à voir aujourd’hui est une fable dont l’histoire a commencé en des temps qui ne nous sont plus accessibles, sauf par le truchement d’œuvres ou de reproductions mécaniques. Cependant, si l’original s’est effacé, n’est plus visible, son propos nous parvient à la manière d’un écho assourdi chargé d’un sens que la modernité n’a pas altéré, mis en lumière selon d’autres canons, d’autres alphabets, d’autres comportements esthétiques.

   Alors, maintenant, comment mesurer l’écart de l’œuvre contemporaine par rapport à celle de l’artiste Américain ? D’une manière qui n’est nullement cryptée, qui se rend du reste immédiatement visible, nous percevons où se situe le décalage, où réside ce qui apparaît comme prise de liberté. Là où, chez Rockwell, l’image du miroir délivre un calque du visage de l’artiste aussi fidèle qu’on puisse l’imaginer, chez Livia le subterfuge est patent, la transgression affirmée, la sédition consommée. En lieu et place du visage qui devrait déplier son être sur le miroir, c’est l’ombre portée du corps qui surgit comme projetée par une étrange lumière d’outre-vie. Comme si la scène était regardée depuis un ailleurs, peut-être celui d’une méta-physique (autrement dit ceci qui outrepasse la physique, la nature), qui nous surprendrait, existant au monde sur le mode de l’étrangeté. Car si à l’intérieur de notre monde, celui que nous côtoyons quotidiennement, les choses semblent aller de soi, comment en irait-il d’arrières-mondes si, par extraordinaire ils existaient et pouvaient juger de notre bizarrerie, de nos confondants us et coutumes ? Rêve d’un dieu, mirage d’un prédicateur fou, hallucination qui portait en ses plis la juste mesure, idéale, parfaite, absolue qui n’est jamais que le rêve d’un enfant dans sa touchante puérilité, sa naïveté, sa confiance en définitive, sa croyance en une explication située hors de lui, qui prétendrait le sauver. Une terre transcendante en quelque façon.

   La projection ténébreuse sur la face hallucinée du miroir décrit l’exact trajet inverse de celui décrit par Lacan sous le beau vocable « d’assomption jubilatoire » lorsqu’il commente la pure joie de l’enfant prenant acte de sa présence et de son inaliénable identité à laquelle s’attache l’arche d’une liberté sans partage. Ici le processus est inversé qui pourrait recevoir le prédicat de « chute déceptive » pour ne pas dire « funeste », comme si se confronter à sa propre représentation confinait au geste du meurtre. Se voir afin de mieux se détruire. Bien évidemment, dans cette interprétation à la limite de l’autoportrait dans sa triple apparence, s’insinue plus qu’une insoumission, une pure et simple opération de déconstruction du sujet qui s’annihile à même l’ombre que sa présence produit, ou, plutôt, son absence. L’extrême est atteint en son aporie. Le ciel ouvert de l’être qu’aurait dû logiquement délivrer le reflet dans la glace se voit entièrement obéré par cette sourde cécité, par ce regard tronqué qui n’appelle que l’horizon de la terre de l’exister, sa fermeture, son irréversible contingence.

   Le déhanchement de l’artiste, son irrépressible tension, sa question au bord d’un vertige afin d’apercevoir qui elle est se solde par cette brutale énigme, cette réponse qui n’en est nullement une, genre de néant venant à l’encontre avec son caractère d’irrémédiable obturation. Un verrou est tiré qui scelle l’œuvre à n’être que cet appel dans le vide, comme Simon du désert prêchant une prophétie sans témoin au milieu du mirage des dunes et du souffle aride de l’harmattan. Oui, de l’harmattan, ce vent inhospitalier qui assèche le paysage et le noie dans une extrême invisibilité. Plus rien n’est alors reconnaissable, pas même le visage d’un monde pourtant familier. Tout est relégué au centre d’une ombre sous laquelle les choses ne se discernent plus, ne se distinguent plus les unes des autres, parole si confuse qu’elle confine à une aphasie en tant qu’événement prédictif d’une mort du langage. Le monde ne serait plus dicible !

  

 

 

 

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