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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 10:27
« La vie est un songe ».

Songe diaphane.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Attestation de sa propre présence.

 

   Décontenancés, sans doute le sommes-nous à contempler cette existence fragile qui semble si démunie, si exposée aux yeux scrutateurs alors qu’elle-même ne saurait voir qui la regarde. C’est une telle privation de liberté que d’être livrée au monde sans que ce dernier se manifeste en retour. Toute vision suppose une réflexivité, un dialogue, une mise à distance qui soit, en même temps, relation, échange, colloque. Faute de ceci les choses tournent à vide et le silence qui entoure le corps est pareil à la vitre d’un labyrinthe qui réfléchit à l’infini l’écho d’une solitude. Être, c’est recevoir une attestation de sa propre présence. Or, ici, qui pourrait la fournir à cette figuration humaine qui semble en quête de son identité, mais aussi de celle de l’autre afin qu’une voix s’élève qui vienne rompre l’esseulement ? Tout énonce la perte de repères. Le fond rouge est comme un absolu sur lequel l’être ricoche, trouve son ultime empreinte, un dernier refuge mais qui n’est aucunement salvateur, néantisant seulement. Nul accueil dans ce dais de sang éteint, dans cette braise presque consumée qui attend de ne plus paraître, de devenir un passé, un langage privé de mots. Couleur de terre incendiée que ne pourrait coloniser ni une maigre savane, ni la végétation étique d’une garrigue. Terre sans espoir, terre de clôture ayant abdiqué sa promesse d’accueil de la graine, renoncé à la belle mission de la germination.

 

   Ici, en ce lieu, en ce temps.

 

   Certes le tableau ici dressé est bien sombre. Correspond-il seulement à une possible réalité ou bien est-il la projection du sentiment d’un drame à venir ? Comment pourrait-on donner une réponse objective à ce qui, par nature, n’en a pas ? L’œuvre d’art est toujours le lieu de réception d’une subjectivité, l’aire d’une singularité de la pensée, d’une particularité du ressenti. Il ne s’agit pas de s’enquérir d’une vérité infaillible mais d’éprouver seulement et d’enfouir en soi le résultat de cette attente. Car nous attendons. C’est le moins que l’on puisse faire face à une peinture. Nous attendons, en réalité, qu’elle nous révèle notre propre condition. Oui, regarder l’autre, l’interroger, est toujours faire de la question un début de réponse, tracer la prémisse qui nous dira qui nous sommes, ici en ce lieu, en ce temps. Guère d’autre alternative que de se situer au centre du jeu. D’en devenir l’un des protagonistes. D’en recevoir l’immense don. Vivants, nous sommes conviés à endosser un jeu de rôles, à être ce Fou, cette Reine, peut-être ce Pion dont l’humilité nous fera nous confondre avec la grande marée anonyme des déplacements sur le grand et souvent illisible échiquier du monde.

 

   Colin-maillard.

 

   Le jeu du Chasseur et du Chassé a toujours déjà commencé. Le prédateur guette la proie et la proie se dissimule aux yeux de celui qui la condamne depuis que le temps fait tourner ses horloges. Obsession de tous les instants de celui qui veut assouvir sa faim. Angoisse permanente de celui, celle qui se sentent en danger. Jamais le lérot ne dort en sécurité qui guette dans le ciel les cercles erratiques mais terriblement orientés du faucon. Tuer est une loi, mourir une fatalité. C’est ainsi la grand livre de la Nature est une suite d’illustrations de meurtres et de crimes, un cruel bestiaire avec ses rivières de sang pourpre et les feulements des assassins dans la bourrasque de neige. La mort arrive en catimini et plonge d’un seul coup ses dents aiguës dans le cou fragile qui se métamorphose en une mappemonde teintée de deuil. Puis tout retourne dans un ordre apparent alors que l’aube est rouge du sang que la nuit a abrité en son sein. La nuit prochaine relancera le cycle éternel du possesseur et du possédé, inscrivant dans le marbre l’inévitable dramaturgie existentielle.

 

   Transparente blancheur.

 

   Alors, pouvons-nous attribuer un destin si funeste à celle que l’Artiste a nommée « Songe diaphane » ? En effet, il semblerait qu’il y ait un évident hiatus entre la proposition figurative et l’interprétation sceptique, pour le moins, sinon tragique que nous en donnons. Un songe qualifié de « diaphane » ferait plutôt signe en direction d’une transparente blancheur qui serait alors synonyme de beauté, de délicatesse, sans doute associée à une joie tout intérieure qui se rendrait visible au dehors à même cette subtile retenue, ce murmure discret. Cette ambiance de sérénité, de calme, de pureté nous est offerte dans une belle phrase de Prosper Mérimée :

« Elle a l'air d'être en porcelaine, tant son teint est beau, transparent, diaphane ».

   Parlant avec tant de délicatesse du teint d’une personne qui demeure anonyme, comment en effet, pourrait-on en déduire que sa destinataire éprouve quelque douleur ou bien se trouve sous l’empire d’une souffrance ? Ici, tout rayonne et gravite autour de cette blancheur qui est, à l’évidence, le signe d’une pureté, l’appartenance au site d’une origine dont l’innocence naturelle ne peut qu’ouvrir les portes d’un bonheur à portée de l’âme. Et, à peine avons-nous évoqué ce beau mot de « diaphane » qu’il nous faut nous enquérir d’un autre qui n’a pas moins de séduction, sans doute de charme et d’ouverture à ce qu’un rêve évoque de liberté illimitée, de promesse, de don. Bien évidemment, c’est de « songe » dont il est question. De « songe diaphane » qui plus est. Ce dernier qualificatif réalisant l’amplitude déjà patente du signifiant qui en est la cible. Tous, sans doute, portons-nous en nos plus vifs désirs d’être visités par quelque chose qui serait sinon de l’ordre de la grâce, du moins d’une volupté, du dépliement de soi dans une sorte de connaissance extatique. De dépassement en tout cas du lest mondain qui fait en général injure à notre volonté d’atteindre ce cœur de la fleur où brille le nectar pareil à une sublime ambroisie. Partage du domaine des dieux, serait-ce dans l’éclair de l’instant.

 

   Poliphile ou Calderón ?

 

   Mais alors de quel songe nous parle donc l’Artiste ? Du songe de Poliphile ou bien de celui de Calderón ? Ou bien des deux à la fois ?

   Commençons par celui, très remarquable, de Poliphile dont le patronyme signifie « qui a de multiples objets d’amour ». Dès la nomination apparaît ce qui pourrait se donner comme une perversion morale mais qui ne témoigne que d’une volonté d’embrasser la beauté en ses multiples aspects. Une manière d’idéalité que contrecarrera, bien évidemment, la densité obtuse du réel. Poliphile, amoureux de Polia, voyage en songe dans un monde merveilleux que rythment des ruines antiques bordées de jardins édéniques et de buissons aux allures de sculptures ouvragées. Parvenu à l’île de Cythère, sous les auspices de Cupidon, dieu de l’amour, Poliphile au comble de la félicité, s’empresse de serrer sa maîtresse dans ses bras, mais ne demeure que le vide et les tresses d’air qui sont les attributs d’un rêve. Le songe de Poliphile avait la consistance de la chimère, non l’autorité du réel. Le voici orphelin de celle qui meublait ses pensées.

   Est-il tissé de cette illisible matière, le rêve de la Divine au regard oblitéré ? Une idée poursuivie dont on ne peut saisir la fuite ? Une offrande de soi que ne reçoit nul destinataire ? Un espoir qui se dilue dans les brumes d’un illusoire désir ?

 

   « Et les songes rien que des songes ».

 

   Après les déconvenues de Poliphile, voyons la lumière très particulière de la pièce de Calderón : « La vie est un songe ». Dans cette comédie baroque du XVII° siècle espagnol, Basile, roi de Pologne, vient de perdre son épouse en couches. Celle-ci venait de donner naissance à Sigismond. Parvenu à l’âge adulte, ce dernier que son père avait endormi à l’aide d’un narcotique, attendant un possible miracle de l’occultisme, Sigismond donc sort de son sommeil au terme d’une âpre lutte qui le conduira à une consternante prise de conscience : la réalité est-elle simplement une fiction ou bien est-ce le sommeil et le songe qui l’habite qui est une réalité ? On voit combien cette posture métaphysique demeure sans réponse à la seule puissance de son invocation et au trouble qu’elle entraîne à sa suite.

   Le prisonnier racontant son « rêve » finira par ces mots :

 

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.

Qu’est donc la vie ? Une illusion,

Une ombre, une fiction ;

Le plus grand bien est peu de chose,

Car toute la vie n’est qu’un songe,

Et les songes rien que des songes. »

 

   Est-elle ourdie de cette toile sombrement entrecroisée des fils funestes du destin cette Innocence en voie d’accomplissement ? A peine sortie de l’enfance, comme Sigismond confronté à l’incertaine lisière qui sépare le rêve de la réalité, elle erre en terre étrangère, séparée de soi puisque, encore, aucune complétude ne l’a atteinte pour en réaliser l’aventure humaine.

   

   Les épines du mal.

 

   Convenons-en, ces deux hypothèses tirées de chefs-d’œuvre de la littérature, portent les cruels stigmates d’une condition humaine régie par les ombres ténébreuses de l’illusion. Du monde, rien ne serait vrai que cette comédie, cette parodie qui nous ferait prendre la vie pour argent comptant alors qu’elle ne serait que roupie de sansonnet et bluette fredonnée dans un air printanier qui l’effacerait à mesure de son chant incertain. C’est bien souvent le rôle dévolu à la comédie que de comporter, en son envers, dans le retournement de ses basques chatoyantes les épines du mal, les inflexions de la désolation. Mais tout ceci, cette dramaturgie en sourdine est-elle au moins contenue dans l’œuvre ou bien toutes ces allégations ne seraient-elles que l’effet d’un « rêve éveillé » qui comporterait nécessairement sa marge d’erreur, sa part de doute ? Quelques symboles rapidement évoqués nous inclineront à penser qu’une métaphysique est opérante sous les aspects d’une peinture que l’on pourrait qualifier « d’austère » sans qu’aucune connotation péjorative ne vienne en ternir la beauté. Seulement une rigueur de l’analyse.

 

   Géographie du dénuement.

 

   Bien évidemment, l’obturation de la vue est déjà une perte irrémédiable. Ou bien involontaire et la liberté est atteinte. Ou bien acceptée et cette même liberté est entachée d’une sombre et incompréhensible complicité. Et ces épaules fuyantes qui semblent témoigner d’une lassitude à tout le moins, ou bien d’un renoncement à figurer parmi le monde avec la belle assurance de celle qui veut surmonter son destin et connaître la force d’exister. Quant aux deux bras pendant de chaque côté du corps, disent-ils l’abdication à agir, à imprimer dans le réel l’énergie de celle qui veut dominer la matière à la façon d’un démiurge, façonner un univers selon ses propres lois ? Et ces genoux dont l’étonnante sagesse en ferait presque oublier la présence ? Et ces pieds qui échappent au regard tant ils se confondent avec le sol qui les porte. Les aires visibles du corps paraissent en proie au plus vertical des dénuements. Quant au reste de l’anatomie, dissimulé dans cette ample robe blanche qui se déploie à la manière d’un blanc suaire, de quoi témoigne-t-il sinon d’une présence sur la pointe des pieds, d’une modestie si affirmée qu’elle menacerait d’être corrosive tel un bain d’acide rongeant la plaque de zinc ? Une ultime épreuve avant une disparition. Et s’il s’agit d’un jeu de Colin-maillard, où sont donc les Autres, où sont-ils donc ?

 

   Tragique beauté.

 

   Cette interprétation, marquée au sceau d’une négativité, ne manquera de surprendre de nombreux Voyeurs de cette belle œuvre. Oui, Belle, car beauté ne rime pas nécessairement avec piété comme si regarder une oeuvre revenait à énoncer un acte de foi en sa faveur. Parfois l’art convoque le tragique pour la simple raison que toute beauté accomplie est insoutenable. Elle nous fait faire l’épreuve du réel en sachant que ce dernier aura le dernier mot, effaçant même la cathartique figure du songe. Comment mieux dire la parenté de la beauté et du tragique qu’en évoquant la mort du Philosophe présocratique Empédocle ? Ce dernier, selon la légende, se serait précipité dans le fleuve de feu de l’Etna pour la simple raison que la vision du Beau est indissociable du sacrifice. Hölderlin, le Poète des Poètes avait trouvé l’étonnante formule de « drame-tragédie » pour qualifier le geste du Philosophe. Sans doute voulait-il signifier par-là l’acte sublime qui faisait d’Empédocle un humain rejoignant les dieux, l’essence du drame étant associée à la figure de l’homme, celle de la tragédie à celle d’une déité. Etonnante rencontre qui n’existe qu’au titre d’un renoncement à soi qui se présente en tant que le comble de l’amour. Là tout se fond dans l’Être sans distinction aucune. Être beau, pour l’homme, c’est toujours se confondre avec l’icône d’un dieu. Destin terrestre se fondant dans celui, céleste de la Beauté. Il reste à méditer longuement sur la beauté, sur les icônes qui en portent l’éclat, le regard de ceux qui contemplent qui en métamorphose inévitablement le sens. Bien évidemment l’épilogue ne signe jamais sa clôture tellement sont ouvertes toutes les hypothèses, tellement sont plurielles les perspectives selon lesquelles on considère ce qui nous interroge. Nombreux seront peut-être ceux qui projetteront sur cette belle image la lumière de la joie, comme si cette Jeune Vie en attente de son déploiement portait en elle toute la grâce qui nimbe ordinairement les fronts lisses et unis des jouvenceaux ? Il y a, en effet, une évidente fraîcheur, une innocence qui émane de ce subtil retrait du monde. Peut-être ne témoigne-t-il, en réalité, que de la nécessaire réserve qui précède toute sortie de soi parmi la multitude ? Nous demeurons disponibles à toutes les paroles de l’art dont l’essentielle valeur plonge dans l’authenticité. Assurément, ici, s’énonce une vérité. A chacun de la saisir selon ses propres affinités. Il faut, pour un instant, retrouver l’ingénuité de notre âge d’enfant et passer de l’autre côté de la toile. Devenir une attente. Peut-être pas de plus belle révélation que ce suspens. Il nous dit l’illisibilité de l’être en même temps que sa nécessité de le penser. Alors nous questionnons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 16:59
Tache noire sur fond blanc.

« Hiver ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

De quelle image s’agit-il ?

 

Avec les images, il en va toujours de notre compréhension à leur sujet. C’est un monde nouveau qui paraît et nous interroge. Comment pourrait-il en être autrement ? Par définition toute image est fascinante, c'est-à-dire qu’elle nous convoque bien au-delà du visible dont elle paraît constituer l’immédiate effigie. Plus nous regardons, plus nous nous heurtons au carrousel complexe de la polysémie. Pullulation du sens qui vibre tout contre la paroi de notre intellect avec l’insistance que met le bourdon à visiter le calice des fleurs. Que retenir de ce qui se montre qui ne soit pure décision de notre volonté ou bien fantaisie de notre activité fantasmatique ? L’objectivité n’existe pas. Seulement le marais indistinct des subjectivités, la brume diffuse des affinités. Alors nous disons l’icône sous des modes divers.

Nous disons le noir et le blanc, leur fondamentale opposition, leur valeur absolue comme si, hors d’elles, ces couleurs qui n’en sont pas, n’apparaissaient que le divers, le relatif et le chaos des contingences. Nous disons le noir associé aux ténèbres primordiales, confondu avec l’indifférenciation originelle. Aussitôt nous faisons jouer en mode contraire le blanc en tant qu’étrange parution du vide, tension insoutenable du silence. Puis, insatisfaits - comment pourrions-nous nous contenter de la première hypothèse venue ? -, nous nous réfugions dans une manière d’échappatoire qui convoque l’irreprésentable. Nous donnons à cette impression la consistance éthérée d’une proposition métaphysique comme si le Modèle ne surgissait provisoirement du néant qu’à y mieux retourner. Mais, là encore, nous demeurons sur notre faim. Notre irrésolution est grande qui réclame une esthétique, exige un mouvement de transcendance. C’est l’immédiat surgissement du tableau de Kasimir Malévitch de 1915 qui s’impose comme la réalité la plus vraisemblable. « Carré noir sur fond blanc », position extrême du suprématisme, où la forme pure se dégage comme la seule possible pour amener l’art à sa position la plus haute, la dimension spirituelle. Noir, blanc, carré deviennent des formes indépassables, abstraites, conceptuelles, donnant site à l’abstraction la plus verticale qui soit afin que l’esprit humain, amené devant le « degré zéro » de la peinture, ne s’esquive nullement dans un sentiment faussement complaisant ou bien un romantisme qui le détournerait du sens de l’œuvre. Malevitch nous met au pied du mur, afin que notre habituelle paresse intellectuelle, fouettée à vif, se loge dans la chair vive de l’œuvre plutôt que de se dissimuler dans des postures qui, la plupart du temps, ne sont que des faux-fuyants.

Tache noire sur fond blanc.

« Carré noir sur fond blanc ».

Kasimir Malévitch.

 

 

Et, maintenant, à bien considérer les choses, notre allusion au tableau du Maître Russe est-elle aussi gratuite qu’il y paraît ? Sans doute, à première vue. Mais à aiguiser son regard on devine les points de convergence, les analogies, les intentions congruentes. C’est la nécessité de toute œuvre vraie que de coïncider avec son essence, à savoir livrer d’elle-même la nervure la plus signifiante qui soit. Or, cette dernière ne fait signe qu’à se révéler dans une exigence formelle, une pureté, la simplicité qui détermine son unité et la porte à son accomplissement. Alors, que choisir de plus rigoureux que cette silhouette humaine ne jouant que sur un bi-chromatisme élémentaire, se fondant sur l’aridité aussi bien climatique que conceptuelle du thème hivernal ? Cette jeune apparition que nous nommerons Frimas, voyons en quoi elle possède toutes les qualités de ce qui, jouant avec les valeurs essentielles d’une figuration, porte, par là-même, l’intention qui l’anime à se révéler comme une proposition plastique adéquate, une œuvre dont nous ne pourrions différer qu’à en occulter les racines, à n’en percevoir qu’une prose sans objet réel.

La thématique hivernale est si bien choisie qu’il s’agit d’en percevoir la singularité vis-à-vis de toute énonciation artistique qui se veut exacte, authentique, sans détours. Les variations saisonnières (tout comme la méthode des variations phénoménologiques travaille à mettre à jour les esquisses plurielles des choses), les fluctuations donc feront apparaître dans quelle mesure nous aurons affaire à un langage de l’ordre du poème, non à une énonciation bavarde. Le printemps en tant que période du renouveau, de la turgescence de la sève, de l’agitation florale est bien trop mobile, trop soucieux de paraître sous de multiples silhouettes pour pouvoir retenir longtemps notre attention. C’est à l’instant où nous croyons saisir le bourgeon qu’il éclate et se déploie en une corolle capricieuse que le premier vent agite dans l’air primesautier. Ce que le printemps annonce, l’été le porte à son acmé. Temps de la feuillaison, des trajets multiples, de l’exubérance, comment faire confiance à ce tumulte incessant, à ce hourvari que se saisit du monde, à cette confusion qui, mêlant tout à tout, berne les sens, les abuse et les soumet aux mirages perpétuels ? Quant à l’automne, si un réel apaisement l’incline à devenir un temps plus apollinien, mesuré, faisant place à une relative sagesse, cette saison n’en demeure pas moins le lieu d’une ambiguïté, d’un paradoxe dans lesquels peuvent se lire, tout à la fois, le regret de l’été, l’impatience d’un printemps, cette insatisfaction permanente de l’âme se traduisant par cette inévitable mélancolie qui, souvent, est l’antichambre de la dépression, donc de l’instabilité, de la fuite en avant des choses.

 

Frimas : tache noire sur fond blanc.

 

Notre description de Frimas n’aura d’autre but que de faire apparaître en quoi consiste sa venue essentielle au monde, la simplicité qui en tresse la subtile croissance, la vérité dont elle est la source, à l’instar du blizzard qui ne souffle que pour souffler, n’ayant cure ni des gens ni des lieux qu’il traverse depuis la nécessité qui l’anime de l’intérieur. Ce qu’avec Frimas nous trouverons essentiellement : ce moi profond qui détermine l’être, non le moi superficiel qui ne sait s’orner que d’apparences. Frimas est debout dans le plus simple appareil. Frimas est enveloppée de blancheur, pareille au masque du mime qui dit en mode silencieux la tragédie humaine et la donne à lire aux Voyeurs selon leur propre perspective. Elle, qui est là dans la splendeur, fait corps sur un carré blanc qui la livre dans la plus sûre fidélité de qui elle est, une Divine que rien ne saurait atteindre sauf une vision exacte. Frimas ne demande rien. Frimas n’attend rien. Elle est là tout comme peut l’être la statue de marbre dans l’enceinte sacrée du Temple ou bien dans l’espace clos du Musée. Rien ne trouble. Rien ne divertit de soi. Luxe suprême d’une conformité avec sa propre essence.

Le froid est là, tout autour qui cerne et isole, cristallise et porte à la plus grande proximité d’une origine, d’une pureté. L’air, affuté comme la lame du silex, serre le front, ceint le visage, l’étrécit à la mesure d’une décision première. L’amygdale du cerveau est cette demeure de cristal dans laquelle les idées sont claires, étrangement spacieuses alors qu’on pourrait supputer tout le contraire. Seules les idées déliées, passées au filtre d’un impératif catégorique peuvent porter les jugements beaux et faire croître ce qui mérite de l’être afin que toute pensée digne d’être pensée trouve l’amplitude propice à son éclosion. Car il y a devoir à être, non seulement à vivre dans l’existence dénuée de valeurs. Regardez le beau regard de Frimas qui porte en lui la rectitude d’un savoir sans doute ancien, sans doute lié à la parution primitive du monde, cette manière d’Eden sans failles ni ombres, cette façon d’avancer dans son destin avec la belle confiance des âmes droites. Car, si la rigueur hivernale peut trouver motif à figurer dans les arcanes de la conscience humaine, c’est bien sous la forme de ce qui ne peut se donner et être décrypté qu’à l’aune de la loi la plus verticale, celle qui ne diffère ni de soi, ni de l’autre, mais cherche à réunir les vertus premières de ceux et celles qui s’y confient avec assiduité.

Combien les hésitations printanières, la démesure estivale, la chute automnale auraient été impuissantes à obtenir cette nécessité de s’accorder à soi dans la plénitude d’un devenir radieux. Cependant sans fausse naïveté, sans comportement feint ou bien marche de guingois. Les mailles de l’atmosphère hivernale sont si serrées que tout pas de travers, reçoit aussitôt son châtiment, sans délai. Certes, tout ceci, cet apparent corset imposé au corps, cette geôle dans laquelle semblent végéter les mœurs, ce carcan qui voudrait éteindre les passions naturelles tout ceci donc paraît faire signe en direction d’un affligeant ascétisme n’ayant de fin en soi que la sienne propre. Mais, ici, il convient de dépasser les connotations morales surgissant d’une vision inadéquate de l’œuvre. Ici est le lieu du symbolique, c'est-à-dire des significations apparentes qui se donnent à voir, nullement celui d’une éthique qui consisterait à régler sa propre conduite sur un indépassable parangon. Si « modèle » il y a et il y a bien Modèle, c’est d’abord en tant que Forme qui, tout naturellement, nous conduit à l’adoption d’une esthétique, à savoir d’une façon d’être face à la beauté et à ses multiples donations, à ses infinies présences.

Pour Frimas il y a beaucoup de joie ineffable à demeurer là, dans l’antre étroit du jour, à ne pas bouger, à goûter l’immobilité comme un don suprême, à immoler la braise rougeoyante de son désir, à en faire une gemme inapparente, une parole muette, un poème irrévélé, l’attente d’un secret qui, un jour peut-être, se dévoilera comme un inévitable dépliement existentiel dont elle fera son feu, tissera les fils enchevêtrés du temps. Pour l’instant, concrétion hivernale, immuable congère que rien ne semble pouvoir atteindre, pas même le brasillement discret d’une envie, elle choisit d’être simplement source au creux d’une roche, chant d’un étrange insecte dans la niche serrée d’une oublieuse chrysalide. Il n’y a que cela qui s’annonce : un carré de lumière blanche, une tache noire qui semble en être l’émanation, et, tout au bout de cette mystérieuse généalogie, Elle, Frimas qui hiberne longuement, ne pense à rien, ne profère rien, attend seulement que l’être veuille bien grésiller, poindre sous la cendre.

Être dans la vérité est ceci : respirer la réelle liberté de la solitude, sentir la tunique d’air frais glacer ses tempes, descendre le long de son plexus, névé si virginal qu’il ne peut accueillir que l’évidence de l’heure, contourner le bouton discret de l’ombilic, biffer la sourde entaille du sexe, glisser le long des colonnes doubles des jambes, se fondre enfin dans cette dalle noire, indistincte, qui semble jaillir du sol à la manière d’un indiscernable chaos fondateur. Frimas est une simple ligne, une forme ramenée à un lexique si minimal qu’il confine au silence. Peut-être, alors, n’est-elle qu’une abstraction, une architecture dont un jour, peut-être, s’élèvera ce beau suprématisme, cette toile si attirante, ce « Carré noir sur fond blanc ». Au fond, elle est peut-être, mais c’est déjà beaucoup, l’art dans l’une de ses fascinantes déclinaisons. Mais, en définitive, vous qui lisez, lui qui dessine, moi qui écris, ne serions-nous pas de cette nature des formes impalpables qui nous habitent sans que nous en percevions bien l’imperceptible courant ? Ne serions-nous pas uniquement cela, de frêles esquisses hivernales en attente d’être ? Mais d’être vraiment ?

 

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 08:02
De la mouche à l’escargot : la finitude.

L'écrasement d'un escargot

Acrylique sur toile

Œuvre : Douni Hou

***

La mort en tant que la mort

 « Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie ». (Epicure – Lettre à Ménécée).

 Si Epicure, en un certain sens, décrète la mort de la mort pour la simple raison qu’elle ne lui est jamais directement accessible, l’homme, pour autant, peut-il en faire abstraction comme d’une chose contingente et la ranger dans un espace-temps qui ne le concerne plus ? Certes, philosophiquement parlant, la mort ne nous est rien puisque lorsqu’elle nous affecte c’est en dehors des sensations par lesquelles nous pourrions l’éprouver et émettre un jugement à son sujet. La mort en tant que la mort du point de vue du concept s’opposerait donc à la mort réelle, matérielle, « atomique » pour reprendre la visée démocritéenne. Notre corps n’y a pas accès de notre vivant dans la mesure où le travail de corruption qui l’affecte n’est pas encore parvenu à son terme. Ce n’est qu’au travers d’une activité de l’esprit, d’une affection de l’âme que nous pouvons en parler. Cette biffure dernière que constitue notre destinée humaine se présente donc comme l’un des thèmes les plus féconds de la philosophie dont l’art a fait également l’une de ses cibles favorites. Ici se résume l’ambiguïté ontologique de cela qui n’étant pas effectivement présent paraît dans l’être comme une provocation à penser. La mort donne à penser pour paraphraser la célèbre formule de Paul Ricoeur. La mort donne à créer. Voyons de quelle manière.

L’escargot de Douni Hou

 On regarde l’étonnante toile de Douni Hou et, déjà, on n’y est plus. On est ailleurs. On est penchés sur un corps mort. Chair blafarde qu’entaille le jour de sa lame translucide. Tout vient de l’anatomie d’outre-tombe, tout y revient dans une manière d’étrange ballet existentiel. La salle est dans la pénombre. Des hommes en habits noirs. Des cols d’hermine blanche. Des visages graves, sérieux, tendus comme en attente d’une révélation. Ou bien sidérés devant un spectacle hors du commun. A droite, à l’extrémité de la scène un autre homme portant chapeau sombre aux larges revers. Moustache et barbe finement taillées. Col de dentelle ouvragée. On devine le personnage éminent, quelque sommité avec son cercle de disciples. Il tient à la main droite une pince chirurgicale avec laquelle il exhibe l’un des avant-bras sanguinolents du défunt avec un luxe de détails, muscles et tendons, pulpe charnelle que l’on dirait étrangement douée de vie. Fantaisie de l’artiste ou bien coup de Maître qui nous livre en une abrupte dialectique l’infini couplet, le diabolique dialogue de ce qui est avec ce qui n’est plus. Ironie subtile aussi qui fait surgir le vivant, ce bras parcouru de sang, de la mort, cette rigidité cadavérique pareille à un gisant de pierre reposant dans quelque secret sépulcre.

De la mouche à l’escargot : la finitude.

La leçon d’anatomie du Docteur Tulp

Rembrandt

*

 Il s’agit de La leçon d’anatomie du Docteur Tulp telle que livrée par le génial Rembrandt. Evidence du chef-d’œuvre peint en même temps que se révèle la mise en lumière d’un problème fondamental : celui de la mort. Cru. Vertical. Inenvisageable tellement la marche est vertigineuse qui conduit de la gloire de vivre au tragique post-mortem. Tout est suspendu et la toile vibre d’une étonnante lumière comme si Thanatos, soudain, avait réduit les Existants à ces masques de cire, à ces concrétions éclairées de l’intérieur, telles des gemmes qui brilleraient à l’aune de leur absence. Mutité, lèvres scellées, glaciation mentale en même temps que tissulaire. Ici règne un air d’éternité comme si le pinceau du génie de Leyde avait saisi l’insaisissable, ce fil tendu entre l’être et le non-être dont tout un chacun n’a la révélation qu’à l’instant où il n’a plus de conscience pour en thématiser le passage à l’acte. Autrement dit la révélation échoue aux rivages mêmes qu’elle aborde.

 Mais si je parle du Hollandais c’est en raison de l’étrange similitude qui, au travers du temps et de l’espace permet aux deux œuvres de résonner d’une même voix. Rembrandt aussi bien que Douni Hou nous donnent à voir l’irreprésentable. Et que l’on n’aille pas s’y méprendre, la tension est la même, l’effroi identique qui sous-tend les deux représentations. Que l’inoffensif escargot vienne en lieu et place du cadavre n’enlève rien à la signification qui court en filigrane. Toute mort est par définition inimaginable, qu’il s’agisse de celle d’un humain, d’un animal ou bien d’une plante puisqu’il s’agit toujours d’une absence au monde, d’une perte, de la césure définitive d’une flamme qui brillait, que le destin mouche avec la brusquerie d’un acte sauvage, incompréhensible. Peut-être la fragilité du gastéropode renforce-t-elle l’injustice qui lui est faite ? Un homme peut se rebeller en conscience. L’hôte de la coquille ne le peut dont l’impuissance est celle d’un individu privé de libre arbitre, dépourvu de mémoire et de jugement. Apercevoir l’épée de Damoclès est, pour l’homme de l’ordre de l’indicible, de la stupéfaction muette, de l’absurde le plus immédiat. De la mort on peut parler. D’elle on peut se gausser tant qu’elle n’est qu’une théorie, c'est-à-dire une simple contemplation dans un hypothétique horizon. Mais la mort, la vraie, s’approche-t-elle et voici que surgit celle qui n’était qu’assemblages de mots, symbole, allégorie qui, jamais, ne trouverait à se réaliser. Fantôme qui hantait les brumes de notre inconscient avec la pure inconsistance d’une fable, l’irréalité de la fiction perdue dans l’écheveau complexe de l’imaginaire. La toile de Douni aussi bien que la peinture de Rembrandt posent au moins quatre types de questions qui peuvent se répartir selon les types suivants : métaphysique, éthique, ontologique, esthétique. Voyons en quoi cette classification non seulement trouve sa justification mais s’impose d’elle-même au travers de ce qui est évoqué en filigrane dans ces deux propositions picturales.

La question métaphysique

 Toute représentation de la mort accomplie telle qu’exposée chez le Hollandais ou bien seulement approchée par Douni Hou nous déporte inévitablement vers l’en-dehors de la physique qui nous constitue, tresse nos chairs et dure tant que le phénomène de la corruption n’a encore nullement réalisé ses dernières œuvres. Regardant L’écrasement d’un escargot ou La leçon d’anatomie, nous sommes saisis de la même peur. Inconsciemment, nous prenons la place de ces Voyeurs tétanisés, de ces personnages qui, déjà, n’en sont plus, comme si leurs vêtures ne cachaient plus que des outres vides. La métaphysique est ceci : cet espace, cette vacuité entre celui que je suis ici et maintenant et celui que je serai (mais aurai-je encore une identité, un ego qui pourra dire « Je » ou bien « Je » sera un tel « Autre » qu’il n’aura même plus la possibilité de se connaître ?), ce pur mouvement de dématérialisation, cet aller-retour de navette entre les fils du métier à tisser, cette spiritualisation nous conduisant à l’Être, à l’Infini, à l’Absolu ? On le voit, chemin de l’immanence vers une transcendance dont on ne peut même pas envisager la réalité puisque, aussi bien, elle est incommensurable à notre singulière et étroite individualité. Ce qu’il y a d’évident, c’est la façon dont ces deux œuvres nous arrachent à nous-mêmes, nous distraient de nous, nous posent en regard de cette interrogation fondamentale avec laquelle nous n’en avons jamais fini : qui suis-je ? En direction de quoi tend cette existence finie ? Qu’advient-il lorsque la navette immobilisée, le tissage terminé, plus rien ne semble se produire que ce suspens, cette halte au-dessus du vide ? Question en tant que question qui porte dans son irrésolution même la marque insigne de l’indépassable aporie.

La question éthique

 Mort relative. Certes il paraît curieux de prédiquer la mort en tant que relative. Même, n’y aurait-il pas arrogance à la qualifier ainsi puisque toute mort clôturant le champ existentiel de celui qui en subit l’outrage est définitive et ne saurait s’ouvrir éventuellement à nouveau qu’en termes de palingénésie, autrement dit de croyance ? Mais le jugement porté sur ce retrait définitif de l’être doit être envisagé à l’aune de la position que l’on occupe par rapport à son effectuation. Simple question de point de vue, tout comme le paysage apparaît selon des esquisses différentes depuis l’endroit où on en prend acte. Beau, imposant, merveilleux ou simplement banal, sans attraits.

 La mort de tout être est relative lorsqu’elle est celle d’une altérité. Elle ne devient un absolu qu’à devenir la nôtre puisque, après sa survenue, nous serons dépourvus de conscience pour proférer quoi que ce soit à son sujet. La notion d’absolu de la mort, du moins le supputons-nous, est attachée à l’impact qu’elle représente pour celui qui en est affecté, à la situation irréversible dont elle porte l’irrémédiable sceau. A ces considérations s’attachent, inévitablement, le lexique du drame et de la tragédie. A quoi s’oppose la perception de l’événement qui est de l’ordre de l’accidentel, du renouvelable, non du définitif. Ces nuances traversent ces deux représentations dont il s’agit de sonder le discours sous-jacent.

 Le fondement essentiel de la tragédie, traditionnellement, est ce qui relève d’une transcendance : le monde divin, les dieux et les déesses, l’artiste, le politique au sens noble, enfin tout destin dans lequel peut se deviner le déploiement de l’exceptionnel, de l’unique, de l’incomparable. Ces humains tutoient constamment l’Olympe et n’ont de relation à l’altérité qu’au titre de leur génie, non en raison d’une prétendue homologie. Songeons à Bérénice, à Phèdre qu’attirent les plus hautes sphères alors que leur réel est tissé de ces brumes diaphanes inaccessibles au commun des mortels. Le drame, quant à lui, est d’essence bien plus modeste. Il s’adresse aux héros ordinaires, aux hommes d’extraction populaire qui, à défaut d’être atteints de transcendance se satisfont du rythme et du don de l’immanence. Pensons aux héros de Victor Hugo, Cosette, Jean Valjean qui éprouvent la présence physique de la mort dans leurs vies semées de vicissitudes et de malheurs de toutes sortes. En définitive, n’éprouvent le drame véritable que ceux qui, placés dans une situation existentielle en forme d’abîme, sont réellement confrontés, en leur chair, en leur âme aux affres de la finitude.

 Du sujet évoqué par l’œuvre de Douni Hou, cet escargot dont le sacrifice est préparé à des fins qu’il ne nous est pas aisé de percevoir (simple exercice sadique, affirmation de la toute puissance de l’homme sur les autres règnes, mise en scène d’une disparition programmée, curiosité malsaine, jubilation d’ordre esthétique ?), de ce sujet donc il nous est au moins possible de tirer un enseignement. Il ne s’agit, bien évidemment ni d’une tragédie, ni d’un drame pour la simple raison que la victime n’est pas humaine et qu’aucune catégorie anthropologique ne saurait s’y appliquer. Cette mort est d’un autre ordre. Cette mort est événementielle. Elle est factuelle. Elle ne nous implique nullement en tant que sujet. Elle est le tout autre que nous avec quoi nous n’avons nulle liaison. Elle ne mobilise ni affectivité, ni sentiment et se réduit à n’être qu’un phénomène de pur constat.

 Quant à l’œuvre de Rembrandt, si elle place au centre de la composition un corps humain véritable, fait de chairs, de muscles, de tendons et d’aponévroses, ce corps est simple matière, objet d’étude et d’observation, matériau duquel de futurs chirurgiens (surtout ceci avant que d’être de simples hommes), font un objet d’investigation clinique, anatomie réifiée ne présentant guère d’intérêt qu’à ouvrir de nouvelles voies de connaissance, tout comme l’on se passionnerait pour la dissection d’une chauve-souris ou bien la structure interne de quelque fossile.

 Donc tout ici s’assume en tant que regard sur une mort relative et les Voyeurs de L’écrasement de l’escargot, tout comme ceux de La leçon d’anatomie peuvent retourner vaquer à leurs occupations après les événements dont ils ont été les témoins attentifs, sans que leur esprit en soit affecté et qu’une empreinte durable s’imprime quelque part dans leur territoire affectif. Cependant il est une situation dans laquelle cette anecdote ne s’effacera nullement sans reste. Imaginons maintenant les Spectateurs des toiles respectives regagnant leur logis, en proie à une nuit de mauvais sommeil. A la lisière de la conscience et de l’inconscient, sur cette ligne de flottaison indistincte qui, déjà, commence à pénétrer dans les arcanes du rêve, surgissent des images qui sont de cruelles identifications. Ces jeunes gens insouciants ne voient pas seulement la coquille d’un gastéropode qu’une presse va broyer, ils sont le gastéropode lui-même. Les chirurgiens, tellement absorbés par ce cadavre qui les fascine deviennent ce cadavre aux chairs plâtreuses, à la peau rigide. Et voici, soudain, que chez tous ceux qui étaient à distance de la mort en tant que phénomène naturel, normal, se produit un basculement, qu’un glissement « dramatique » a lieu qui les conduit de la périphérie de l’altérité à la centralité d’une subjectivité. Alors on pourrait dire que ces Vivants provisoires font l’expérience de la mort en tant que la mort réelle, qu’ils en deviennent l’effigie patente, l’une des possibles actualisations. Alors ici se comprend mieux le titre placé à l’incipit de ce paragraphe : « la question éthique ». Car il s’agit bien d’une morale qui nous frappe en plein visage et nous assaillit tout comme l’est le guerrier qui a voulu se débarrasser de son boomerang. A nous distraire de la question de la mort, à toujours vouloir la rejeter dans cette altérité qui peut la recevoir alors que nous nous en excluons avec l’énergie du désespoir, nous n’avons fait que poser les assises d’une aporie morale qui destine la finitude à ce qui n’est pas nous et la remet comme irrecevable en notre propre citadelle. C’est toujours ainsi, la mort ne peut être que la mort de l’autre.

La question ontologique

En définitive tout revient à la question de l’être. Et comment n’y reviendrait-elle pas, elle qui nous tient en suspens au-dessus du vide, certes dans le vertige, mais en sursis tout de même ? Regarder l’escargot, regarder le cadavre de la salle de dissection, c’est faire l’inventaire du temps et le parcourir d’un seul empan de la conscience depuis notre origine jusqu’en la brume de notre finitude. Le trajet accompli du passé en direction du présent est un simple chemin mémoriel, une suite de réminiscences proustiennes heureuses ou bien douloureuses à la manière des évocations de jours anciens tels que tissés d’ennui, pris dans le piège d’une stagnation comme dans les fictions de Georges Bernanos. Mais de ceci, courtes joies ou souveraine lassitude l’on ressort toujours. Toujours les blessures se cicatrisent. Là où le parcours est bien plus douloureux, que ce soit pour les hommes de haute stature affectés par la tragédie ou bien les existences modestes disposées aux attaques sournoises du drame, c’est lorsque le travail de synthèse existentielle se dirige du présent palpable vers ce futur par définition inaccessible, d’abord parce qu’inactuel mais surtout parce que sa dernière borne nous échappe toujours et que, lorsque nous nous en saisirons, alors il sera trop tard pour s’en approprier la totale réalité. Nous sommes toujours en porte-à-faux, nous sommes toujours des êtres du manque, confondants puzzles dont la dernière pièce, jamais ne pourra être posée par nous, seulement par le Destin qui porte aussi, étrangement, le nom de Mort, ce nom imprononçable, sauf par la bouche d’ombre du Néant. Sidérante voix off dont nous entendons le tumultueux écho derrière l’écran blanc de notre songe. Alors, tant qu’il est temps, nous nous recroquevillons en boule sur le fauteuil de moleskine rouge parmi le peuple de nos frères et nous nous ressourçons aux présences contiguës. Ce n’est qu’à la fin du spectacle, lorsque le rideau à plis retombe et s’immobilise que nous connaissons les affres d’une immense solitude. On est seul face à la mort et aucune main, fût-elle charitable, ne vient vous tirer de ce mauvais pas. Observez donc attentivement les deux œuvres dont il est parlé ici. Baissez l’abat-jour. Plissez un brin les yeux. Qu’apercevez-vous alors ? L’indicible !

La question esthétique

 Le thème de la mort traverse tout le champ esthétique, en tous lieux, en tous temps, tel le thème qu’il est, à savoir un incontournable. Car, s’il constitue bien un indicible au sens strict, il ne s’exonère pas moins de paraître, là où il peut, sous les traits d’un dessin, dans la pâte visqueuse d’une peinture, dans un sombre poème métaphysique, dans une fable ou un roman dont il dessine l’ossature parfois visible, parfois seulement entr’aperçue. Dans son œuvre, Douni Hou l’aborde avec une belle constance, soit parce qu’il constitue l’un des fondements de la création, soit en raison d’une fascination ou bien pour faire droit à une représentation douée de prestiges et de mystérieuses puissances. On n’est jamais mieux soumis à l’imperium d’une idée que lorsqu’elle contient en elle, tout à la fois une énigme insoluble et l’attirance du vide qui lui coalescente. Longue et fastidieuse serait l’évocation historique qui en retracerait les étapes picturales successives, telles les pierres d’un chemin de croix. Il suffira d’en rappeler quelques oeuvres célèbres. Ces dernières considèrent la mort comme un sujet sérieux, tragique. Douni Hou, quant à elle, mettant en scène L’écrasement d’un escargot en prend le contrepied avec ce traitement ironique dont elle a le secret.

 L’enterrement du Comte d’Orgaz du Gréco est un exemple des plus frappants, se présentant comme la mise en scène d’une réalité mythique, fastueuse où l’on aperçoit, à la fois les grands de la Terre, les dignitaires de Tolède, les Saints et les « grands » du Ciel, La Vierge Marie, Jésus, Saint Pierre tenant entre ses mains les clés du Paradis. Rien que du « beau monde ».

 Dans La Mort de Casagemas, Picasso met en scène une violente dramaturgie qu’une pâte vigoureuse aux tons complémentaires contrastés, aux touches expressionnistes à la Van Gogh, exalte avec force. S’y devine le sentiment d’impuissance face à la brusque privation de la vie, à cette amitié qui lui échappe après le suicide du jeune homme qu’une liaison amoureuse a désespéré. Ici, nulle place pour un humour qui mettrait à distance. La mort elle-même devient palpable, non seulement dans son aspect matériel, mais comme cette démesure toujours prête à frapper l’homme à tout instant, détermination à laquelle nul n’échappe. Je terminerai cette rapide énumération en citant quelques œuvres d’Edvard Munch dont la série La Frise de la Vie traite d’une manière itérative, certes de la vie, mais surtout de la peur et de la mort dont le célèbre tableau Le Cri est sans doute comme la résurgence de cette révolte intime, emblème le plus vif et inquiétant de l’angoisse lorsqu’elle n’a plus de signification à faire sienne. Comme une obsession permanente, son œuvre sera une succession de tableaux ante ou post-mortem : La mort dans la chambre du malade ; L’enfant et la mort ; La mort de Marat ; La jeune fille et la Mort.

 La jeune fille et la Mort, titre générique de nombreuses œuvres de peintres très différents mettant en relief le sombre lien entre sexualité et mort. Au nombre des modernes ou des contemporains, Marianne Stokes, Egon Schiele, Joseph Beuys. Et la littérature ne sera pas en reste avec Dostoïevski et La maison des morts où l’atmosphère du bagne et du goulag sera reconstituée dans toute sa poignante réalité. Quant à Céline et à son Voyage au bout de la nuit, comment mieux faire ressentir ce quotidien tissé de misérable, de cupidité et, pour tout dire, d’une mort latente, sinon réelle qu’en décrivant la guerre, le travail absurde d’un médecin confronté au pur nihilisme ?

Mort et art

 Sans doute Céline nous aidera-t-il à faire la transition vers ce rapport étroit qu’entretient la mort avec sa valorisation esthétique. Ici je citerai l’excellente analyse d’Henri Mitterrand dans son Dictionnaire de littérature :

 « Comme Artaud dans sa Lettre sur la cruauté, Céline pourrait déclarer que le Mal est la loi permanente et que tout espoir est un leurre qui cache le mensonge de Dieu, l’au-delà voilé de la nature qui est la mort : « la vérité, c’est la mort ». (…) Faire de l’art avec le Mal, telle est désormais la vocation de l’écrivain qui, à force d’émotion, de tremblement et de violence, tente de retrouver une pureté originelle et perdue».

 Et, au titre de ces belles réflexions sur le destin de toute entreprise littéraire ou bien picturale, je donnerai le point de vue développé par Gilles Deleuze dans QU’EST-CE QUE L’ACTE DE CRÉATION ? :

 « L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes ».

 Mais si l’œuvre d’art résiste à la mort c’est bien parce que l’art a partie liée avec elle, la mort. C’est donc que l’art en est l’une des faces constitutives, tout comme la vie qui en est le reflet. Toujours cette ambiguïté de la création qui oscille entre deux pôles, cette incertitude, ce doute foncier dont tout écrivain, tout peintre, tout poète sont constamment assaillis tout au long de leurs œuvres. Emmanuel Bouju dans Littérature sous contrat en dresse un saisissant constat :

 « Le drame de l’écriture que va raconter Nathalie Sarraute, qui a fait des mots les personnages principaux de son œuvre, tient à cette nécessité où se trouve l’écrivain d’encercler et de détruire tout ce qui est mort ou/et porteur de mort dans le langage, pour ne garder que ce qui vit. Travaillant constamment entre la vie et la mort, l’écrivain court un très grand risque, celui du néant existentiel – que connaît la romancière dans Le Planétarium :

 Tout est mort. Mort. Mort. Mort. Un astre mort. Elle est seule. Aucun recours. Aucun secours de personne. Elle avance dans une solitude entourée d’épouvante. Elle est seule. Seule sur un astre éteint. La vie est ailleurs… »

 Oui, la vie est ailleurs que dans le geste créatif. Sans doute dans La Vie matérielle pour évoquer le titre d’un ouvrage de Marguerite Duras. « Cette espèce de livre qui n'en est pas un », qui « parle de tout et de rien comme chaque jour, au cours d'une journée comme les autres, banale». Mais est-ce si sûr ? La vie réelle, la vraie vie n’est-elle pas celle qui, à chaque instant, pose la question de l’exister au travers de ses manifestations, singulièrement de ses créations, de ses projections esthétiques, des figures de l’art qui en tracent le sillage transcendant. Comment, en effet, disserter de la mort si l’on demeure au plan de sa réalité propre, c'est-à-dire en-deçà de son effectuation ? Il faut un geste de la pensée qui l’englobe et la dépasse, ce que seuls l’art, la philosophie, la littérature peuvent réaliser. Alors même le fait le plus banal prend son étonnante dimension. Alors le moindre fait sublimé par le génie de l’artiste se dévoile comme chargé d’une infinité de significations que, jamais, la parole n’épuisera. Comment, en effet, mettre en relation d’homologie un langage strictement humain et une entité métaphysique qui le dépasse comme la silhouette de tout être vivant diffuse une aura invisible qui en est pourtant partie intégrante ? Notre propre mort marche dans notre ombre sans que nous y prenions garde et, pourtant, nous sentons sa présence. Nous sentons sa présence dans la mort d’une mouche telle que décrite par l’auteur de L’Amant, dans la fable picturale telle que tracée par Douni Hou, dont l’escargot constitue l’être fragile bientôt affecté d’absence par la volonté de ses exécuteurs dont on ne sait s’il s’agit d’une expérience gratuite teintée de sadisme ou bien d’un acte de préméditation de leur propre mort. Car le mécanisme de la projection est toujours présent qui identifie l’homme à l’arbre, à la pierre, au gastéropode.

Mais écoutons Duras dans Ecrire :

 « La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête… Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.

 Maintenant c'est écrit. C'est ce genre de dérapage-là peut-être – je n'aime pas ce mot – très sombre, que l'on risque d'encourir. Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. […]

 C'est bien aussi si l'écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire l'épouvante d'écrire. […]

 Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire ».

 Non seulement On a le droit de le faire, mais on le fait à chaque instant de sa vie, à chaque souffle, à chaque pas. Dans la vie ordinaire, dans la vie de l’art. Comment pourrait-il y avoir de différence puisque toute œuvre pose la question de l’être-au-monde ? Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. Oui, l’art, la vie, la mort sont une étendue sans limites. Toujours on peut disserter à l’infini à leur sujet. Un illimité sur un naturellement limité par deux bornes indépassables : notre origine, notre finitude. Deux voies nous demeurent ouvertes : la verticalité stoïcienne et l’affrontement frontal ou bien l’esquive et la posture ironique. De toute manière les opposés se rejoignent toujours lorsqu’il s’agit d’aborder les questions essentielles. Dans sa belle représentation, Douni Hou nous livre les clés d’un symbolisme aisément compréhensible. La presse à graver est l’image de l’art qui consent à immoler une innocente victime, le docile et innocent escargot, afin que l’œuvre qui en résultera soit productrice d’une vérité. Et quelle vérité sinon celle de la mort ? Les enfants émerveillés et fascinés assistent à leur propre sacrifice anticipé comme si la liberté octroyée par la mort - la seule liberté -, s’illustrait déjà alors que le Grand Rouleau du Destin est en marche qui ne rétrocédera pas !

NB : Pour les lecteurs intéressés par ce thème, on en trouvera une autre déclinaison dans mon article intitulé Mort d’une mouche : de Duras à Dupuis.

www.blanc-seing.net/2015/11/mort-d-une-mouche-de-duras-a-dupuis.html

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 08:05
L’aile blanche du songe.

Œuvre : André Maynet.

Le premier contact que j’ai eu avec l’œuvre d’André Maynet a constitué l’équivalent de scènes déjà vues, de motifs qui, depuis toujours, semblaient hanter mon inconscient à la manière d’étranges ombres. Certes, ces divines créatures, je ne les avais nullement rencontrées au cours de mon existence, je ne les avais jamais croisées sur quelque chemin de hasard. Cependant, d’une façon indubitable, elles m’appartenaient ou paraissaient se situer dans une aire intime à laquelle on n’aborde jamais que par inadvertance ou à l’aune d’un événement fortuit. Et cette certitude était si fermement ancrée en moi que quiconque m’aurait dissuadé d’en éprouver la sensation se fût aussitôt constitué en ennemi. Détruit-on si facilement une illusion ? Biffe-t-on d’un trait de crayon ce qui, déjà, prend la forme du désir ? Car l’esthétique est un désir. Car la beauté en est le constituant le plus précieux. Alors, devant tant de manifeste évidence il faut s’interroger, il faut percer la peau, creuser le derme, s’incruster dans le corail luxueux de la chair. Alors il faut convoquer ses affinités électives et les inviter à parler.

Le ton d’abord qui unifie l’œuvre et en fait cette façon de subtil flottement dont, à l’avenir, nous ne pourrons oublier la douceur de pêche, la coulure infiniment longue, l’effleurement de palme. C’est un ondoiement continuel, une immersion dans la blancheur, cette mystérieuse couleur qui ne semble pas en être une et qui, pourtant, est fondamentale, puisqu’elle pose une origine sur quoi repose toute création. Eclat assourdi de la neige, lueur de cierge, venue irremplaçable de l’aube avant que les hommes ne s’éveillent. Tout est dit dans le blanc, du silence, de la pureté, de la réserve à faire sienne pour pénétrer l’espace d’un secret. Car il y a secret, car il y a mystère à donner des êtres ce contour si flou, si impalpable qu’à tout moment ils pourraient s’absenter de nous et nous laisser les mains vides, le regard déserté. Alors nous serions démunis, alors notre vocable parviendrait à son étiage et il n’en demeurerait que quelques soupirs, quelques courtes interjections, quelques balbutiements en forme de bulles translucides.

Et le gris, cette nuance si proche du rien, cette à peine insistance qui nous frôle sans même qu’une trace en subsiste, qu’une tache en marque le point de chute. Mais, réellement, cette si belle tonalité peut-elle au moins chuter ? Non, le rien ne chute pas. Le rien ne profère pas, me direz-vous. Eh bien si, le gris chuchote à mi-voix au motif qu’il est l’intermédiaire, le messager, le médiateur qui fait confluer toutes choses entre elles. La nuit et le jour. La raison et le sentiment. L’ombre et la lumière. Le fermé et l’ouvert. L’Amant et son Aimée. La mer et le ciel. Gris est la couleur du galet. Gris est celle de l’océan lorsque la lueur est si faible que la ligne d’horizon bascule vers on ne sait où, vers cet inconnu qui nous fascine parce qu’encore inaperçu, plein de promesses et de surprises. Sans doute d’étonnements aussi. Il y a tant d’architectures à édifier, tant d’imaginaire à solliciter tout juste au-delà du moutonnement de la dune, derrière l’épaule de la montagne cernée de lueurs violettes ! Gris est le destin de la pierre sous les nuages légers d’Eire, là où la terre est si poncée, la roche usée par les meutes d’air, l’eau lissée de vent que c’est comme si tout commençait. Le monde et les oiseaux. La vague et l’écume. Le tremblement inaperçu des bouleaux dans le retrait de la taïga.

Blanc/gris comme dialectique par laquelle dire le tout du monde, de l’homme, de la poésie. Blanc/gris pour teinter de fuite et d’absence ce rêve qui toujours nous échappe, qui n’est songe qu’à la mesure de ce perpétuel exil. L’effacement est la marque insigne du rêve, l’empreinte qu’il laisse dans la densité de cendre du cortex, cette lumière qui nous habite sans même que nous nous en apercevions. Souvent, au réveil, dans le bouillonnement blanc des draps et les volutes grises de poussière, je me suis posé la question du chromatisme du rêve, de sa texture, du poudroiement qu’il laisse en notre esprit si peu arrivé à lui-même. Jamais je ne suis parvenu à lui donner plus de consistance que cet effilochement, cette brume flottant au-dessus de la plaque d’étain de la lagune. Mais, en son fond, pour moi, cette question n’avait aucun sens. Les idées ont-elles une forme ? Le concept est-il rubescent ou bien a-t-il la presque surdité d’une émeraude éteinte ? Comment colorier la passion ? Quelle palette destiner aux harmoniques de l’âme ? Si l’œuvre de cet Artiste a été le lieu d’une révélation, c’est bien celle de poser cette évanescence, cette diaphanéité, cette blancheur à fleur d’existence telles les déclinaisons du rêve et de l’inconscient qui en tressent la subtile toile. Donner des couleurs à l’onirisme serait lui ôter toute possibilité d’avoir un être et de le disposer à la vocation plurielle de toute chose essentielle. C’est bien parce que l’activité phantasmatique est neutre qu’elle peut se doter de tous les prédicats possibles. Aussi bien le noir du deuil que l’azur de la certitude intuitive ou bien le rouge de la Gnose. Je ne saurais envisager de parution de l’illusion et du mirage qu’à l’aune de ce tremblement, de cette incertitude foncière qui est le gage même de notre liberté d’imaginer. L’aile blanche du songe, précise le titre. Pour que cette métaphore fasse image (et c’est bien le moins que nous puissions lui demander), il convient que le songe se dote à la fois de neutralité et de capacité d’envol, sinon nos dérives nocturnes ne seraient habitées que d’immuables arcs-en-ciel et d’infinis kaléidoscopes qui nous riveraient à ce réel si coloré, si puissamment délimité que, sans cesse, nous chercherions à l’esquiver comme nous le ferions d’une camisole de force nous imposant sa loi et nous dictant notre catalepsie, donc notre aliénation. Les couleurs fixent une position, déterminent la quadrature de notre sensibilité, constituent les pierres angulaires de notre jugement. S’en libérer, les abstraire, les reconduire à des valeurs fondamentales, voici le fondement d’une belle entreprise d’ordre philosophique en même temps qu’esthétique. Combien de grands artistes ont fait d’une palette aussi étroite qu’infiniment douée de sens, le lexique d’oeuvres indépassables. Voyez « l’outre-noir » de Soulages, les teintes sépia de Tàpies, les bleus monochromes de Klein, le « Carré noir » d’un Malevitch, le jeu à peine affirmé des contrastes chez Rothko, les enduits de crépuscule d’un Fontana, les signes illisibles d’un Opalka sur des fonds blancs monochromes. Il y a beaucoup de richesse, une immense plénitude à confier à une proposition minimale le soin de traduire la teinte invisible de l’âme.

Les formes. Elles procèdent du même esprit, à savoir de donner site à une économie de moyens dont ces modèles sont les dépositaires à partir d’une présence corporelle si discrète que nous pourrions aisément les confondre avec ce fond dont elles ne se distinguent que par des gestes innocents, si vaguement esquissés qu’ils confinent à l’immobilité. Nous disposerions-nous à toucher ces déesses, seulement même à les frôler de la pulpe de nos doigts qu’elles menaceraient de s’écrouler tels de fragiles biscuits de terre avant même que l’émail ne les assure d’une éternité. Face à ces bourgeonnements d’albâtre, à ces résilles de cristal, certes nous sommes des voyeurs, mais des voyeurs reclus dans le trou du souffleur, comme au théâtre, logés à l’étroit dans leur boîte corporelle. Faire effraction serait synonyme de condamner une magie à disparaître. Nos yeux fascinés ne s’en détourneraient qu’au risque d’une infinie cécité. La grande force de ces formes si discrètes réside, bien évidemment, dans cette précarité même, laquelle est le signe qui nous attache indissolublement à leur grâce, tout comme l’araignée d’eau ne sustente son corps qu’à frôler le miroir qui en réverbère l’image et la rend visible.

Alors, combien il devient précieux, à l’instant du réveil, alors que le silence est partout répandu, que les teintes sont dans une indistinction native, que les bruits dorment recroquevillés dans leur conque d’étoupe, de ne pas savoir si la chambre est un rêve échappé de quelque composition fantastique. Nous pensons aux prisons imaginaires d’un Piranèse, ces assemblages de gris, de blancs, de hachures d’ombres tels que le monde fermé et nocturne du songe paraît pouvoir être envisagé et représenté. Alors la vue se pare de joies simples à voir flotter, quelque part entre sa conscience et les teintes d’oubli qui l’entourent, cet univers si empreint de sensibilité, ces idées ascensionnelles dont André Maynet dévoile l’être avec le talent qui est propre aux authentiques découvreurs. Une œuvre vraie se laisse percevoir chaque fois qu’un style singulier s’y fait jour, qu’un univers en émane avec cette charge d’attrait qui longtemps nous interroge alors que l’image s’est effacée, non son empreinte indélébile. Longtemps nous voulons demeurer dans l’orbe de ces créatures immatérielles, manières de minces utopies, de vivantes mythologies qui viennent jusqu’à nous porter une parole depuis longtemps oubliée. Nous voulons côtoyer ces Filles de légende. Tout comme le boutre côtoie le rivage sans jamais le tutoyer. Rêver est à ce prix ! De la saisie de ce qui n’en a pas car la beauté est toujours en fuite, sinon elle ne serait pas la beauté. Rien d’autre à dire que demeurer en soi et longuement méditer.

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 07:52
Ce regard qui nous interroge.

Lucie – Bronze.

Œuvre : François Dupuis.

De la tête, les yeux absents.

On est comme en orbite autour de la Terre et la grosse boule de métal frissonne dans le vide. Elle jette ses éclats, elle allume ses feux, elle réserve ses zones d’ombre. Elle se dissimule au regard dans l’ornière des vallées. Parfois sont des trous où glissent les racines blanches. Parfois des gorges profondes où se devine le Rien, la gueule ouverte du Néant.

On est comme en orbite autour du bronze. Le regard sonde la moindre éminence, devine les monticules, apprécie les failles, rebondit sur les zones de clarté, se perd, parfois, dans le tumulte de la glaise durcie, encore imaginativement vacante, qu’incisent et modèlent les doigts de l’artiste. On en devine encore le mouvement, on en en suppute le geste d’autorité qui décide de la forme et la maintient en équilibre tant le statut de l’œuvre est précaire en ce pétrissage qui semblerait jamais n’avoir de fin. Pourtant l’heure vient qui décide d’un contour et imprime dans la matière la fin d’une aventure. Le visage d’airain est là, figé dans une espèce d’éternité, sculpture qui nous fait face à la manière d’une figure antique toisant le temps depuis son irréfragable présence. Que rien ne saurait atteindre. Essence du métal qui défie le temps et s’installe dans la durée. Nul besoin d’en éprouver tactilement la dureté, ses copeaux de lumière, ses brillances de limaille, la pureté de son modelé disent son destin éternel, bien après que les hommes auront renoncé à voir et à comprendre. Cette tête, nous la regardons à la manière d’une concrétion terrestre, d’un minéral, peut-être d’une gemme inaccessible à notre esprit tellement sa résistance paraît disposée à s’affranchir de toute épreuve, fût-elle celle d’une corrosion à laquelle notre intellect pourrait la soumettre.

Pourtant quelque chose nous dérange, nous perturbe, sous quoi semble percer une fragilité, l’imminence d’une possible destruction. La faille est apparue, soudain, à la façon dont un éclair déchire la toile unie du ciel. Nous voici au bord d’un abîme dont l’ouverture est réalisée par les deux trous des yeux, genres d’orbites mortuaires ou, à tout le moins « d’inquiétantes étrangetés » dont notre conscience fait l’épreuve avec la douleur d’un déchirement. Ce que, il y a un instant encore, nous pensions éternel, se réduit à n’être plus qu’une simple hypothèse existentielle. Entre l’invincibilité métallique et le double percement oculaire se crée une insoutenable tension, s’élève un questionnement d’ordre métaphysique. Et si cette vision n’était que la révélation de notre propre finitude, l’image en creux de notre condition mortelle, le vide par lequel tirer sa révérence et s’absenter définitivement du monde, de soi ?

Mais si, au travers du motif du regard, se laisse aisément apercevoir la nature d’un questionnement philosophique (Voir Sartre et le regard aliénant d’autrui), ceci ne saurait évacuer la dimension également pertinente de cette thématique quant à l’évolution générale de l’esthétique. C’est du moins le contenu de la thèse qui va suivre, laquelle voudrait montrer comment le problème de la vision porte en soi les germes d’un bouleversement des perspectives qui ne sont autre que le passage du classicisme à la modernité et d’un changement radical des manières de représenter.

Histoire d’yeux.

Afin de rendre visible cette trace des yeux dans les œuvres d’art, nous nous référerons à Picasso, cette haute figure par laquelle voir, l’espace d’un destin, la métamorphose des formes à l’œuvre qui, toujours, témoignent non seulement des contenus picturaux qu’elles enferment mais font signe en direction d’une nouvelle manière de poser le monde devant soi. Et de l’amener au concept suivant des configurations préfigurant l’élaboration de paradigmes du savoir refondés. Bien entendu, cette réorientation des visées, si elle ne saurait se distinguer des phénomènes de mode, s’abstraire des diverses inclinations successives des écoles, en diverge cependant par la profondeur d’une tendance de fond s’extrayant du sol même des hasards et des contingences du quotidien. A l’évidence, dans toute figuration humaine, les yeux jouent un rôle si central qu’ils ne peuvent occuper, le plus souvent, que le point focal d’une toile, se situer au lieu de convergence de cela qui y fait sens. Yeux dépositaires de l’âme, braises émergentes de la conscience, lacs éthérés du romantisme, lumière d’une intellection dans un portrait de Baldassare Castiglione chez Raphaël, reflets de la pureté et de l’innocence dans « La jeune fille au turban » de Vermeeer, pupilles de l’inquiétude au travers d’un autoportrait de Van Gogh, agrandissement hiératique du regard du Christ tel que représenté par Rouault, sensualité mystérieuse émanant des yeux de Marylin Monroe traités par Andy Warhol.

Et la saisie de ce regard par le Voyeur est telle, la fascination si puissante que tout autre élément plastique pourrait être retiré de l’œuvre que celle-ci conserverait toute sa charge d’empathie ou de répulsion, de séduction, toute sa force interrogative. C’est cela le regard : la personne, son essence, la clarté par laquelle accéder à cet intérieur qui se dissimule et se dérobe. Jamais on ne peut fixer longtemps les yeux d’autrui sauf à tomber dans l’indécence, à succomber au trouble, à frôler un vertige sans fin. Un principe essentiel jamais ne se tutoie qu’au risque d’une perte : de celui qui en est la cause, de celui qui en est la conséquence. Longtemps l’on peut observer l’arc d’un front, la chute d’une joue, la fuite d’une hanche, le doux modelé des jambes, la discrétion de l’attache des chevilles car tout ceci est d’une autre nature, « périphérique », pourrait-on dire alors que les yeux sont l’origine, la source, le lieu de l’ineffable, l’interdit à ne pas franchir, le territoire secret que nimbe l’eau des larmes, que dissimule le brouillard de la vue. Quelque chose comme l’impossibilité d’une atteinte, un silence à ne pas décrypter, une parole à faire se dissoudre à même des lèvres muettes.

Le traitement par Picasso.

« Les yeux ne connaissent plus l’espace. Ils sont retournés à l’intérieur des orbites, et ils regardent vers le centre de la tête, la couleur de sang, la couleur noire qui ne connaît pas la vie ». Mydriase - JMG Le Clézio.

L’on n’étonnera personne, surtout pas les esthètes, si l’on énonce le truisme suivant : c’est à partir du Cubisme et des premiers essais autour des esquisses préalables aux Demoiselles d’Avignon que tout bascule, comme un regard qui, se retournant, sonderait l’intérieur de la tête pour y trouver de nouvelles façons de voir et de restituer cette vue sur la toile, la sculpture, la céramique, enfin tout support permettant de recevoir le message dont l’art détient le secret. Ce qu’énonce Le Clézio dans cette belle formule énigmatique faisant des orbites le réceptacle de la couleur de sang, la couleur noire qui ne connaît pas la vie, c’est rien de moins qu’une pure intellection dont le Cubisme se fera l’étendard. Oui, car cette esthétique ontologique, cette manière d’être et de se comporter, ne veut plus connaître de la vie que les projections sous l’espèce du concept, de représentations qu’au travers de rares objets agissant comme des icônes des temps modernes ( un crâne, une bougie, une bouteille, un verre, une guitare, une coupure de journal, une tête prismatique, des yeux vides semblant sonder leur propre étrangeté), rhétorique si simple qu’elle semble ramener à un degré zéro de l’énonciation la quête dont l’artiste se fait le héraut à l’aune d’un étonnant lexique comme s’il fallait retourner à une origine et recomposer le monde. (…) la couleur noire qui ne connaît pas la vie : Oui, car on vient d’abandonner la sensation, l’aire rassurante du sentiment, la nature lénifiante du romantisme, le songe impressionniste, le repère clair du symbolisme pour faire face à l’aridité du concept qui décline tout en analyses et synthèses et donne du monde cette image hautement abstraite où se reconnaissent à peine les personnes et les choses qui y figurent. Et cette impression de déréalisation, le traitement spécifique des yeux, cette émanation d’un primitivisme, cette exaltation d’une force brute non encore humanisée en renforce la puissance anxiogène, en accentue la démesure proprement hallucinatoire. Jusqu’ici les yeux servaient de repères, ils étaient les amers auxquels confier son errance. Voici qu’eux aussi s’absentent et reconduisent les hommes à leur tragique condition.

Si, depuis son entrée en peinture, Picasso les avait abordés, les yeux, à la façon somme toute classique de ses illustres prédécesseurs : voir le regard songeur de son Autoportrait mal coiffé de 1896 ; l’académisme dont témoignent les yeux de La Fillette aux pieds nus de la même époque ou bien la manière Velázquez du Portrait de Philippe IV en 1898, toutes les œuvres postérieures à 1906 dont le portrait de Gertrude Stein paraît être le point de départ, témoignent de ce bouleversement formel dont le regard focalise toutes les énergies. Ou bien l’aire visuelle devient sombre, impénétrable (Autoportrait de 1907), ou bien elle émerge à peine d’un masque inquiétant cerné d’ombres (Buste de femme. Etude pour les Demoiselles d’Avignon - 1907), ou bien encore les yeux des Musiciens aux masques de 1921 ne seront que des trous blancs anonymes et vides faisant plutôt signe vers un au-delà de la peinture comme signe prétendument inaccessible, à moins qu’il ne s’agisse de l’existence et de la difficulté à être ? A de rares exceptions près, ce thème du regard demeurera totalement énigmatique tout au long de l’œuvre, aussi bien dans l’étrangeté des yeux figurant sur deux plans différents (Jeune garçon à la langouste de 1941), dans la conflagration des regards comme s’ils venaient de deux modèles opposés alors qu’il s’agit d’un seul et même personnage (Buste de femme - 1943) et cette posture représentative sera itérative, trouvant certainement son point d’acmé dans cet insoutenable regard que l’artiste adresse au monde au travers de cette dernière toile encore retouchée la veille de sa mort, le 7 avril 1973, (Femme nue couchée et tête - Mai 1972) œuvre testamentaire par laquelle dire l’œuvre en même temps que l’impossibilité de l’artiste de s’y accomplir autrement que par sa propre disparition.

Les yeux de Picasso.

Qu’il s’agisse d’Autoportrait à la palette de 1906 ou bien de 1907 où déjà se devine la thématique novatrice des Demoiselles, ou bien encore des diverses déclinaisons photographiques où le Maître se met en scène, nul ne peut demeurer insensible à la qualité du regard. Ce regard noir, impénétrable, à l’aspect parfois presque vitreux, ce double lac d’obsidienne qui attire le monde à lui, ce mystère absolu du génie qui métamorphose chaque chose du réel en une décision esthétique. Ces yeux si ardemment noirs, si profondément passionnés sont les convertisseurs d’un univers qu’il s’agit de remodeler, de disposer vis-à-vis de sa conscience afin que celle-ci imprime son sceau singulier sur tout ce qui vient à l’encontre et ne doit, sous aucun prétexte, échapper au sort que, pour elle, on délibère, qui ne saurait avoir d’autre lieu d’émergence que dans la pensée de l’artiste. Le monde est à soi ou bien n’est pas. Regard-minotaure qui marque de son fer incandescent la peau de cela qui s’offre comme le subjectile sur lequel graver son empreinte à la manière d’une sève jaillissante, d’une efflorescence dont il est urgent de la communiquer à quiconque veut bien s’en emparer. Autre signe de la modernité et non des moindres, le règne de la toute puissante subjectivité est arrivé, l’auto-centration, la majesté de l’ego cartésien s’affirmant dans le célèbre « Je pense, donc je suis ». Et, si la pensée dévoile l’être, cette certitude de ne confier qu’à soi le soin de se penser et de penser le monde, cette affirmation est redoublée de la présence d’un JE souverain qui joue comme en miroir, qui se reflète en sa propre citadelle comme le ferait un écho sur la paroi d’une falaise. Les autres, les choses, le monde deviennent de simples planètes gravissant autour d’un moi dont le rayonnement paraît infini, doué de pouvoirs essentiels. Si la conscience antique était auprès du monde, confrontée à un cosmos universel, celle de l’homme moderne pointe en direction d’un cosmos personnel, individuel, en quête de lui-même. Le monde est en orbite autour de lui. Il en constitue la lointaine banlieue, le territoire presque inaperçu tellement la notion de Sujet éloigne dans l’ombre toute autre prétention à exister.

Abstraction faite des yeux.

Nombre d’œuvres modernes font l’économie de la représentation des yeux ou bien les traitent d’une manière si singulière qu’ils finissent par ne plus avoir, des attributs humains, que de lointaines résonances. Les représentations des figures féminines chez Willem de Kooning ne nous livrent que des personnages aux orbites vides, démesurées, dont on pourrait penser qu’elles constituent l’une des images inquiétantes de l’abîme. Dans son tableau Anxiété, Edvard Munch nous livre trois personnages au regard si absent qu’on croirait avoir affaire à des spectres venant d’outre-tombe, à des représentations fantastiques émergeant d’un étrange cauchemar. Dans son Autoportrait de 1912 Egon Schiele ne livre guère des yeux que ce violent contraste entre une sclérotique à la lumière de porcelaine et des pupilles si sombres qu’elles disparaissent dans le massif du front à la couleur de glaise. Autant dire que nous sommes éloignés d’une disposition ouverte sur l’extérieur, d’un déploiement du regard tel que proposé par la posture renaissante, ces yeux si limpides, hautement lisibles que nous propose du cardinal de Médicis un Andréa Mantegna, ou encore cette innocence, ce consentement à se dévoiler dont l’Autoportrait au manteau de fourrure d’un Albrecht Dürer nous fait l’offrande. Ici, bien plus que de choix esthétiques, il s’agit d’œuvres emblématiques qui engagent l’homme dans des catégories existentielles qui paraissent irréconciliables comme si le Cubisme, par le renversement des valeurs et des perspectives avait doté l’homme de moyens radicalement nouveaux de se connaître et de se représenter.

Ainsi, diffracter le regard comme dans le cubisme analytique, l’assombrir dans l’optique d’une vision expressionniste, le diluer dans une visée munchienne ou bien en décider l’absence dans le bronze de François Dupuis, toutes ces tentatives paraissent strictement équivalentes. Elles signent, tout simplement, l’abolition de règles classiques dont l’artiste s’affranchit de manière à disposer d’une nouvelle liberté, celle qui, au prétexte de la modernité, entraîne le sujet dans l’enceinte même de sa propre conscience, dans le bastion de son corps, cette construction si semblable à la monade leibnizienne dont il est convenu de dire qu’elle est dépourvue de portes et de fenêtres. Ces quelques considérations sur le regard dans la sphère artistique ne sauraient faire l’économie de cette visée si juste, si pertinente de Le Clézio dans Mydriase : « Voir c’est n’avoir plus d’yeux. On a brisé les écrans où s’allume et s’éteint l’univers. Puisqu’il n’y a pas de soleil, pas de lune, pas de nuit, il ne peut plus y avoir d’yeux ».

Abolissant le regard, la conscience contemporaine met le monde à distance comme s’il y avait deux univers séparés, celui du Sujet d’un côté, celui de l’Objet en un autre lieu. Etrange cécité tenant lieu de lucidité. On a volontairement supprimé de l’horizon de notre conscience tout ce qui n’était pas nous, tout ce qui ne figurait qu’à titre de probable anecdote, aussi bien les candélabres célestes auxquels nous dénions le droit d’influencer en quelque manière que ce soit notre destin unique. Être homme aujourd’hui devient synonyme d’une schizophrénie à endosser. Tout est séparé qui ne nous fait plus signe que d’un cosmos si étrange qu’il pourrait bien, un jour prochain, perdre sa raison, son ordonnancement donc et retourner au chaos originel. Peut-être ne sommes-nous que cela, une pure subjectivité se regardant à la mesure de sa propre intériorité ? Peut-être sommes-nous SEUL au monde, hallucinant tout ce qui n’est pas nous et nous visite à la manière d’un rêve éveillé ? Il y a si peu de certitude dans le simple fait de vivre ! Alors nous nous croyons en mesure de déserter ces yeux fertiles grâce auxquels le poète Eluard prétendait qu’on pouvait se connaître tout en connaissant l’autre. Mais, alors, qu’entend-on dans sa tête d’airain si ce n’est le bruit du monde dont nous percevons l’écho amplifié comme si, le posant à distance, il revenait vers nous avec la force des sources qui jamais ne tarissent. Est-ce au moins le murmure d’une parole que nous entendons ? Le début d’un langage ? Ce don essentiellement humain. Est-ce ceci ? Qui donc d’autre que nous peut nous en assurer ? Alors nous regardons cette énigmatique Lucie comme l’ancêtre qui nous a fait le don d’exister et nous fermons les yeux et nous demeurons en silence.

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:56
Van Gogh : un destin racinaire.

« Les Souliers ».
Vincent Van Gogh
.

Source : Hansen- love over-blog.

***

« Dans l'obscure intimité du creux de la chaussure

est inscrite la fatigue des pas du labeur.

Dans la rude et solide pesanteur du soulier

est affermie la lente

et opiniâtre foulée à travers champs,

le long des sillons toujours semblables,

s'étendant au loin sous la bise.

Le cuir est marqué par la terre grasse et humide.

Par-dessous les semelles

s'étend la solitude du chemin de campagne

qui se perd dans le soir.

A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre,

son don tacite du grain mûrissant,

son secret refus d'elle-même

dans l'aride jachère du champ hivernal.

À travers ce produit

repasse la muette inquiétude

pour la sûreté du pain,

la joie silencieuse de survivre

à nouveau au besoin,

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

Extraits de Chemins qui ne mènent nulle part.

(Gallimard). Heidegger.

Note de lecture.

L’article qui suit ne saurait prétendre, à lui seul, énoncer une vérité sur Van Gogh pas plus que sur le contenu de son œuvre. Il voudrait seulement mettre en évidence la constante oscillation de Vincent entre un surinvestissement dans la totalité du réel en tant que ses éléments constitutifs, eau ; air ; terre ; feu, penchant alors dans les manifestations du génie ou bien dans son contraire, la folie, celle-ci réduisant le réel à une forme élémentaire ne demeurant qu’à titre de trace, à savoir cette terre qui constituera le dernier lieu de sa peinture. On assistera donc à une constante décroissance, lisible à même l’œuvre, qui fera chuter les éléments à valeur fortement symbolique jusqu’à provoquer leur quasi-disparition, fin tragique de l’artiste comme renoncement à être y compris par la grâce de l’art.

Essentialité d’une parole.

Si le texte du Philosophe d’ « Être et temps » peut à juste titre figurer en préambule de cet article sur Van Gogh, combien les quatre lignes suivantes sont à même de s’inscrire dans l’essentialité d’une parole, à savoir de fixer, dans l’espace de quelques mots, la singularité d’un destin hors du commun.

« A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre […]

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

Tout y est qui dit la modestie du simple ; l’attrait irrésistible de la terre ; l’angoisse de naître à soi, au monde, à l’art ; l’appel de la mort qui clôturera une vie trop tôt consommée. C’est de tout ceci dont, maintenant, il faut tâcher d’apercevoir les nervures signifiantes.

Les chemins de la critique.

Ecrire sur un destin aussi exceptionnel consiste, au minimum, à éviter trois écueils aussi dommageables les uns que les autres à la connaissance de l’artiste, à la vérité qui lui est propre. Soit tomber dans un lourd pathos, une esthétique du tragique dissimulant, sous l’événementiel, la texture même de la démarche artistique en même temps qu’éthique. Soit crouler sous le dithyrambe, lequel éclaire l’art à défaut de nous laisser percevoir l’homme. Soit, enfin, demeurer en dehors de l’œuvre et n’en apercevoir que les propositions formelles si novatrices qu’on les assimile à une incapacité du peintre à s’exprimer, si ce n’est à une impossibilité à figurer dans le champ des recherches plastiques.

***

Une nécessaire biographie.

Si bon nombre d’œuvres pourraient être abordées au seul prétexte de leurs qualités formelles, l’évidence de ces dernières autorisant à faire l’économie d’une investigation biographique (certes la vie, jamais, ne peut être dissociée de l’œuvre, mais, parfois, elle ne contribue à sa connaissance qu’a minima), ici, avec Vincent, la peinture est comme une concrétion corporelle, le prolongement de la chair du peintre dans le tissu même de la réalité. Certaines aventures existentielles, celle d’Artaud ou bien de Lautréamont, de Van Gogh, bien entendu, transparaissent d’une manière si prégnante dans leurs créations que ne pas les évoquer consisterait à se couper des racines fondatrices d’une possible compréhension.

Les étapes d’une vie.

« Van Gogh grandit au sein d'une famille de l'ancienne bourgeoisie. Il tente d'abord de faire carrière comme marchand d'art chez Goupil & Cie. Cependant, refusant de voir l'art comme une marchandise, il est licencié. Il aspire alors à devenir pasteur, mais il échoue aux examens de théologie. À l'approche de 1880, il se tourne vers la peinture. Pendant ces années, il quitte les Pays-Bas pour la Belgique, puis s'établit en France. Autodidacte, Van Gogh prend néanmoins des cours de peinture. Passionné, il ne cesse d'enrichir sa culture picturale : il analyse le travail des peintres de l'époque, il visite les musées et les galeries d'art, il échange des idées avec ses amis peintres, il étudie les estampes japonaises, les gravures anglaises, etc. Sa peinture reflète ses recherches et l'étendue de ses connaissances artistiques. Toutefois, sa vie est parsemée de crises qui révèlent son instabilité mentale. L'une d'elles provoque son suicide, à l'âge de 37 ans. » Source : Wikipédia.

La galaxie vangoghienne.

Quatre personnes seront déterminantes tout au long de l’existence de Vincent. Elles seront l’image de figures tutélaires dont, jamais, il ne pourra s’affranchir. Elles traverseront sa vie et son œuvre au point d’y graver d’ineffaçables stigmates.

* Vincent Wilhem Van Gogh, son frère mort-né le 30 mars 1852, tout juste un an avant sa propre venue au monde, lui, le peintre qui naîtra le 30 mars 1853. Comme si, déjà, le destin avait gravé, dans sa propre date de naissance, le poids d’une dette à combler. Car, naître « en remplacement » de celui qui vous avait précédé crée, pour le moins, quelques « obligations » : en porter la mémoire vive au-dedans de soi, en constituer, en quelque sorte le « rachat », vivre « par procuration » cette vie qui ne vous était nullement allouée comme la vôtre mais que vous avez « subtilisée », au moins sur le plan symbolique. Votre nom à l’identique, celui qui signe votre identité et soutient votre essence, ce même nom à la lettre près, gravé sur cette pierre tombale qui, déjà, en filigrane est la vôtre. Parvenir à naître après cela ? Parvient-on au moins à soi ? Jamais Vincent n’accomplira ce deuil qui l’eût conduit à s’assumer en tant que tel et non comme simple miroir d’une vie avortée, conduite à la terre avant même d’avoir vu le jour, aperçu la lumière. Echarde vive plantée au milieu de la chair. Jusqu’à la mort.

* Le père, Théodorus, pasteur protestant sans grande envergure, nommé familièrement « Pa », mais que le diminutif n’aille pas abuser, l’image paternelle est si dégradée, si détestée, que, bientôt, ce sera le qualificatif de « rayon noir » qui sera accolé à son nom, comme si une œuvre de destruction devait résulter de sa seule présence.

* La mère, Anna Cornélius, dite « Moe », cette génitrice à l’utérus cerné de mort, ce même utérus qui a porté au jour Vincent, cet enfant par défaut, subsidiaire, supposé réparer une douleur, combler une cicatrice. Cet enfant considéré comme malvenu, couché sous l’ombre de son cadet, Théo, « l’enfant couronné », l’élu dont on attendra tout alors que de l’artiste on n’attendra rien. Sauf qu’il intègre l’asile et signe ainsi sa disparition.

* Théo, Théodore enfin qui ceint le cercle de famille et l’accomplit en quelque sorte, remplissant toutes les fonctions, substitut du père et de la mère défaillants, protecteur, « nourrice » qui pourvoit aux besoins quotidiens de son frère, lequel ne gagne strictement rien avec ses œuvres qui ne se vendent pas. Entre Théo et Vincent s’établissent, tour à tour, des liaisons fusionnelles, une existence quasi-osmotique, des rapports si étroits que l’un n’envisage pas de vivre en l’absence de l’autre. Mais échoit à ce couple atypique ce qui échoit à tout amour poussé jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que son frère épouse Jo, Johanna Bonger, dont il aura un fils prénommé Vincent Wilhem en l’honneur de son oncle. Neveu auquel il survivra de peu, pas plus que Théo ne survivra à la mort de Vincent.

A cette seule évocation on comprend mieux l’étrange atmosphère familiale dans laquelle « baigne » (parfois de loin) Vincent, ceci légitimant le plus souvent l’inclination au pathos de ses divers biographes.

Une condition racinaire.

La thèse ci-après développée tâchera de faire apparaître Vincent à la lueur de la métaphore racinaire. Comme si tout être humain, en partance pour son destin avait, constamment, à émerger de son propre sol, de sa terre fondatrice afin de connaître la lumière grâce à laquelle il sera au monde dans la clarté. A défaut de ceci, surgir au plein jour, l’homme, tel une racine enfouie dans la lourdeur de la glaise végétera dans la tunique de sa racine, de ses rhizomes qui tapisseront son vécu au-dessous de la ligne de flottaison de l’existence, monde étrangement chtonien, sourd, compact dont, parfois, il ne « ressortira » qu’à s’annuler lui-même, le suicide demeurant la seule liberté, la seule ressource permettant de se soustraire à la sombre déréliction partout régnante. Ici, bien évidemment, s’aperçoit la conception sartrienne de l’existence symbolisée par cette racine « noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur », selon les termes d’Antoine Roquentin dans « La nausée ». Cette même nausée qui, sa vie durant, sera la figure la plus palpable saisie par Van Gogh.

Du génie à la folie.

Le destin de Vincent est si exceptionnel qu’il oscillera, sans cesse, entre deux pôles antagonistes, du génie à son contraire. A moins que la folie n’en constitue, simplement, la face inversée, invisible mais toujours présente. Le génie, terme si galvaudé qu’il convient de le considérer comme cette faculté singulière de création, ce regard visionnaire qui, souvent, fait naître les avant-gardes et donne essor à un nouveau paradigme de la connaissance. A contrario la folie, dans ce contexte particulier, se définira comme le désespoir, le non-sens lié à ces périodes dépourvues d’attaches, à ces déserts qui suivent la fertilité d’une pensée, la maîtrise d’un art. Ce basculement d’un état hors du commun à son envers contingent, aporétique, nous souhaiterions le faire apercevoir à l’aune d’une symbolique convoquant les éléments terre, air, eau, feu, selon des investissements divers conduisant de la quint-essence (le génie) à l’uni-essence (la folie).

L’aventure humaine, quelle qu’elle soit, se déroule toujours au centre d’un univers symbolique dont les quatre éléments constituent les amers permanents, les polarités selon lesquelles faire avancer son existence sur le chemin de la vie. Il va de soi que tout individu participe à ces quatre repères autant qu’il participe d’eux. Homme traçant son avancée sur le sol de terre, puisant dans l’air les nutriments de sa respiration, buvant l’eau de la fontaine, chauffant son corps au feu du foyer ou bien à celui de l’astre solaire. Et ceci, cette participation ne se limite pas à la concrétude de ces éléments mais concerne également les symboles qui leur sont coalescents selon les modèles de l’astrologie traditionnelle et de la psychologie, le Feu correspondant à l’ardeur et à l’enthousiasme, l’Eau à la sensibilité et à l’émotivité, l’Air à l’intellectualité, la Terre à la matérialité. C’est essentiellement à ces valeurs autant astrologiques que psycho-intellectuelles qu’il faudra tâcher de comprendre la liaison de Vincent à ces différents éléments, ses affinités particulières, ses investissements et parfois l’annulation de certains au profit d’autres privilégiés. C’est à l’aune de ce qui peut être considéré comme des pertes successives que nous essaierons de montrer comment le génie bascule dans la folie. Car, ce qu’il est essentiel de saisir, c’est que l’homme ne trouve son unité, son équilibre, qu’à se référer à la totalité du Réel (avec une Majuscule), alors que n’en retenir que des fragments altère ce réel (avec une minuscule) au point de le rendre illisible, incompréhensible. Autrement dit atteint de démence. Aussi bien l’existence d’une personne ne pourrait être envisagée se privant de la ressource du soleil ou bien de l’eau. Donc le propos sera celui de la symbolique des éléments, non leur nature physico-chimique. Comprendre Vincent selon qu’il s’adonne à la terre ou au feu, en fonction de ses propres inclinations, ses lignes de force singulières.

Jamais il ne peut y avoir de déliaison, de rupture entre les éléments, fût-elle naturelle, intellectuelle, spirituelle. Jamais le soleil sans la pluie, la terre sans l’air qui la traverse et la porte à sa propre floraison. Jamais la sensibilité aquatique sans l’intellection aérienne. Jamais l’esprit-feu sans l’âme-eau, le mental-air, la matière-corps. Tout est indissolublement relié dans une subtile harmonie, un prodigieux équilibre. S’il y a carence, s’il y a césure, alors il ne peut s’agir que de dysharmonie, de maladie, de névrose ou de psychose qui font s’écrouler ces demeures essentielles de l’être sous les assauts du délire, les coups de boutoirs de la folie. Ceci est un indépassable à s’approprier aussi bien à la mesure de la raison, d’un principe logico-déductif que d’une intuition ou bien d’une apodicticité surgissant de soi à même la conscience qui s’y arrête et se questionne sur les significations dont le monde nous livre continuellement la trame, le fourmillement, la structure aussi dense que passionnante à inventorier. Mais maintenant, à la manière d’une clé de voûte qui soutiendrait le fragile édifice intellectuel ici proposé, il s’agit de considérer le jeu mutuel de ces éléments afin d’en restituer leur essence. On procèdera par retraits successifs, tels qu’ils nous paraissent se manifester dans l’œuvre de Van Gogh. Si l’imbrication réciproque, le jeu de miroir de l’eau, de l’air, de la terre, du feu conduisent à un cinquième élément, une cinquième essence (la quint-essence), a contrario la réduction de ces éléments à deux, la terre, le feu conduisent à un troisième élément (la tierce-essence), alors que l’élection de la seule terre se limite à sa propre forme, (à savoir une uni-essence) que nous assimilerons, en tant qu’homologue, au phénomène de la folie.

L’aventure picturale de Vincent nous semble liée de près à cette perte successive des éléments constitutifs aboutissant à la perte de soi. Son inverse, la totalité du Réel convoqué dans l’œuvre à chaque instant de sa parution pointant d’une manière indéfectible la trace d’un génie singulier. Cependant, à cette fin, il ne convient pas de faire de l’œuvre du Hollandais une lecture chronologique (les investissements ou les retraits dans la totalité du sens fluctuant au rythme des événements, des états d’âme), mais de procéder à un examen ontologique au travers duquel pourra se révéler une plus ou moins grande quantité d’être, de raison, de maîtrise ou bien la chute dans l’insignifiance du monde, le retrait de soi dans l’exil, les catacombes de l’aliénation.

De la quint-essence à l’uni-essence.

Ce que ce sous-titre vent donner à penser, c’est le trajet constamment pulsionnel, toujours contrarié, tellurique, assimilable aux assauts de la passion que suivent les retraits dans une mélancolie mortifère, figures confondantes dont l’auteur des Tournesols à été, à son corps défendant, le lieu d’actualisation avec la douleur que l’on sait. Dans les toiles proposées ci-après, on se proposera de déceler ce qui, à chaque fois se perd, se retire, au profit d’une signification en peau de chagrin à mesure que le réel se dépouille de ses formes les plus prégnantes. Des présences symboliques du feu, de l’eau, de l’air, de la terre, comme compréhension de ce que l’existence nous donne à saisir, que, parfois, l’artiste renonce à éprouver, entamant ainsi sa perte progressive dans les arcanes de la folie.

Figure de la quint-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Jardin aux tournesols et figure de femme - 1887.

Source : Pinterest.

Ici, cette œuvre laisse apparaître la totalité des éléments du réel venant à nous dans une manière d’évidence heureuse. L’air s’y dévoile avec sa lumière d’intellect, cette subtile percée d’une clarté se devinant sous une manière de tissu gris qui lui résiste en même temps qu’il l’autorise à paraître. Comme un dialogue qui s’instaurerait, une dialectique qui s’élèverait, un subtil langage résultant de l’entrecroisement des mots, des confluences des significations. Il y a possibilité de profération, d’échange, puisque le lexique pictural se livre sous deux modes complémentaires qui jouent en écho. Nulle fermeture qui reconduirait le verbe à une surdi-mutité. Ici, ça parle, ici ça émet du sens à l’aune de cette réverbération. Ici est l’agora où peut se tisser un discours, s’initier une interprétation. Le ciel et l’air dont il est composé laissent la place à une ouverture, à une possible sémantique.

L’eau, quant à elle, si elle n’est pas présente en tant que fluide, fontaine ou source est cependant évoquée au travers de la figure féminine qui en soutient la qualité d’émotivité. Cette attitude méditative, contemplative signe le recueil en soi d’inclinations particulières de l’âme, évocation de souvenirs, projets d’avenir, suspens avant de prendre une décision existentielle. La position de la tête, jouxtant la ligne d’horizon dans lequel semble s’immiscer le regard vient amplifier cette posture de retrait en soi dont les sentiments constituent l’habituel refuge.

La terre est là, dans toute sa densité, dans sa touffeur si réelle qu’on pourrait en éprouver immédiatement sa matérialité, y sentir le fourmillement de l’herbe, y déceler la persistance d’une terre grasse apte à recueillir l’empreinte du soulier de campagne.

Enfin l’ardeur du feu est portée à son acmé dans cette plante emblématique de la flore vangoghienne, ce sublime tournesol, cet héliotrope suivant la course de l’astre solaire, vivant au rythme de la photosynthèse, figure s’il en est, de l’existence en son étonnant déploiement.

Notre regard synthétise les quatre éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une quint-essence.

Figure de la tierce-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Le Tisserand -1884.

Source : Pinterest.

Ici, par rapport à la toile précédente, combien la réduction des éléments à une composition dépouillée prend sens, comme si le réel, soumis à une brusque verticalité, ne se donnait plus à voir que selon une relation bipolaire, une polémique du feu et de la terre s’actualisant sous les traits du drame. Etrange symbolique du Tisserand, pris dans les fils du destin, entre la trame et la chaîne, identiquement aux mors d’un piège qui se refermeraient sur une hallucinante navette folle de ne point trouver d’issue. Combien, ici, s’illustre le continuel battement de la vie de Vincent, ses allers et retours sans suite entre tout ce qui l’assaille, sa famille, les injustices sociales dont il est le témoin et le dénonciateur, l’aveuglement des critiques ne percevant pas l’œuvre géniale s’édifiant toile après toile. Balancement pareil à celui du nycthémère, feu du jour auquel succède la terre lourde et sombre de la nuit. Le chromatisme est là qui parle, qui hurle, tendu à l’extrême entre cette radiance solaire de la coiffe rubescente, passionnelle et la perte dans la démesure chtonienne d’une terre identique aux mines du Borinage où meurent, à petit feu, des mineurs exténués par leur tâche ingrate. Et cette composition, cette opposition des valeurs picturales, cette lueur éteinte qui fait tant penser aux œuvres du Maître, à Rembrandt qu’il admire et, sans doute, imite, le sachant ou bien à son insu. Rembrandt dont une partie du travail reflète ses propres tragédies familiales, ses sentiments intérieurs dont le clair-obscur, ce prodige, est la mise en scène avec la maîtrise que l’on sait, genre d’intense vibration naissant d’une qualité de la lumière dans son opposition à l’ombre, dans une économie de teintes qui se retrouvent avec une étrange acuité dans certaines œuvres du peintre d’Auvers-sur-Oise, ces rouges sombres, ces noirs profonds que viennent à peine atténuer ces couleurs marron de terre et de suie.

Notre regard synthétise les deux éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une tierce-essence.

Figure de l’uni-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Paysannes aux champs - 1883.

Source : Art et Vie- Anne Dijon Willame.

Qu’ici, en préambule, soit dite l’incapacité de notre regard à synthétiser puisque toute synthèse ne saurait avoir lieu qu’à raison d’une pluralité de présences. Or la démonstration voudrait être faite, ci-après, d’une manière d’aporie dans laquelle nous place l’œuvre, comme si notre intellect figé par l’immobilité de la représentation demeurait en-deçà de toute proposition langagière : meurtre de la terre par la terre.

Avec Paysannes au champ se clôt le cycle des éléments, lequel ne délivre plus du réel que son étique et lourde manifestation, la terre en son irrémédiable matérialité. Ici n’existe plus l’espace de jeu qui faisait sens dans Jardin aux tournesols ou bien, à titre plus discret, dans Le Tisserand. Successivement la symbolique, de plurielle qu’elle était, devient si singulière que rien ne semble devoir s’élever de ce qui ne paraît qu’une fermeture, un renoncement à figurer, un retour dans le néant d’où provient toute chose avant que l’être n’y manifeste sa présence. Identification, sans doute, de l’artiste à ce qui se montre comme une parole dernière précédant une disparition. Alors, comment ne pas évoquer la terrible séquence de l’oreille coupée, prétendument remise à une prostituée, comment ne pas surgir à même cette oreille-symbole clamant haut et fort la destruction du réel, l’opération mutilante à partir de laquelle, en même temps qu’elle signe sa propre folie, son désespoir, est un signal, une révérence tirée, le retrait de soi du monde des vivants. Paysannes aux champs a atteint le véritable état de désespérance, la limite à partir de laquelle rien ne saurait plus signifier. Tout s’abîme dans cette terre que la Genèse dit originelle, tout retourne à la glaise et à l’humus. L’air est compact, impénétrable, plissé à la manière de sillons. L’eau est absente, à moins qu’elle ne soit cette solidification, cette bande matérielle soudant l’anonymat du sol à l’encre lourde du ciel. Le feu s’est retiré quelque part en arrière du monde et ne fera plus girer aucun tournesol, éclairer ces champs de blé vibrant sous la haute note jaune. Cette note infiniment solaire, vibrante, du feu passionnel, de l’énergie débordante, créatrice de milliers de tableaux accomplis en à peine huit ans à la flamme incandescente d’une personnalité hors du commun, c'est-à-dire tutoyant toujours le danger, dansant au-dessus de l’abîme ainsi un Zarathoustra en quête éternelle de lui-même qui se comburera à même ses continus feux de Bengale, ses gerbes d’étincelles. C’est cela la folie, s’exclure du monde, ôter petit à petit les significations des signes et des symboles, réduire les éléments à l’uni-essence, cette impossibilité à être sans langage. Car, à elle seule, la terre ne saurait proférer, pas plus que l’homme renonçant à connaître l’altérité, la multiplicité, la symphonie des paroles, la polychromie des existants dans leur belle diversité. Dernière demeure de l’être-Vincent que ce retirement, ce renoncement, cette perte dans un lexique si étroit qu’il ne permet plus ni la phrase, ni le texte, seulement le mot proféré dans le vide qui s’annule à l’aune de sa propre solitude. Solitude, oui, certainement un des prédicats qui se prête le mieux à la connaissance du génie dont la dernière énonciation, les ultimes signes furent ces folies envahissantes, ce lexique abrupt, désespéré, cette œuvre faisant se mêler dans un dernier combat des forces matérielles, uniquement matérielles (les faucilles noires des corbeaux ; les excroissances outremer du ciel et des nuages ; les lames acérées du chaume ; les herses vertes des haies ; les cicatrices du chemin), forces qui ne laissaient plus la place pour l’intellect, le sentiment, l’ardeur, mais seulement élevaient le mausolée de la finitude. Immense Vincent dont, encore, on n’a pas commencé à faire l’inventaire de cette si belle puissance solaire, belle parce que, précisément, destructrice. Son destin consistait en ceci, faire l’inventaire des essences afin que, les sublimant toutes, une seule restât qui dît le tout de l’homme, le tout de l’art : une seule et même chose.

Van Gogh : un destin racinaire.

Champ de blé aux corbeaux - 1890.

Source : Pinterest.

La condition terrestre-racinaire traversant l’œuvre.

(NB : les citations dont la référence n’est pas désignée proviennent de la correspondance entre Vincent et son frère Théo).

Commentant son éviction de chez Goupil & Cie, marchand de tableaux chez qui il a travaillé six années durant :

« Voici comment le sol s’est dérobé sous mes pieds ; voici comment le sol, se dérobant sous vos pieds, vous rend misérable, qui que vous soyez … »

Vivianne Forester dans « Van Gogh ou l’enterrement dans les blés » :

« Vincent a été cet homme déraciné, un homme qui a vécu seul à en mourir pour que nous en profitions ».

Avant de se rendre dans le Borinage, à propos de ce double, de ce Vincent-mort dont il a pris la place :

« On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant, je ne sais quelles barres, quelles griffes, des murs.»

Encore à propos de ce deuil non accompli, après une visite dans le Borinage, ce sombre pays de mineurs que Vincent essaie de réconforter à la seule force de ses prêches. (Il est encore dans sa phase « religieuse ») :

« …ceux qui travaillent dans les ténèbres, dans les entrailles de la terre, tels des ouvriers des mines […] la vie est concentrée sous la terre, non dessus … » (ici il fait une allusion au premier Vincent).

Encore à propos de sa préoccupation obsessionnelle des mines, parlant de la vie rude des ouvriers :

«…la clarté pâle et blafarde, dans une galerie étroite, le corps plié en deux, parfois obligés de ramper, travaillant pour arracher à la terre cette substance… »

Viviane Forrester, (op. cit.) faisant signe vers le goût de Vincent pour « les femmes malades, vieilles, avariées, grouille […] le monde des Psyché capiteuses […] De Lady Macbeth, qui le fascine, à Nana qui le tente ; de l’Ecce Homo à la Pietà ; de Musset aux Arlésiennes qu’il ne pourra peindre autrement « qu’empoisonnées » ; des mineurs du Borinage enfouis dans la crasse des mines aux putains enfoncées dans la boue – oscillations, pullulement des sexes, dans les sous-sols où règne le Très-Bas. »

A l’adresse de Théo, l’invitant à le rejoindre dans la Drenthe afin, que comme lui, il vienne y peindre :

« Viens te planter dans la terre de Drenthe […] Tu y germeras… »

Parlant de lui :

« …ne connaît littéralement aucune joie de vivre et continue de marcher comme les yeux fixés sur le sol… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Encore une fois, d’instinct, il a choisi un pays métaphore ; non plus les cavités, la saleté de la mine, mais le limon, la vase ; ces « racines pourries de chêne noyées dans la boue », qu’il dessine avec le goût retrouvé de ce qui est au fond d’entrailles cette fois humides, fangeuses, et qu’on peut exhumer, car les racines de ces arbres « enfouies peut-être pendant un siècle dans la tourbe ont-elles-mêmes formé la tourbe ; l’exploitation de la tourbière les ramène au jour ».

Les mines. Les tourbières. « La tourbe couleur de suie… Je crois vraiment que j’ai trouvé mon coin. »

Dans la Drenthe, ce pays en noir et blanc il n’aperçoit que des « racines noircies sous l’eau qui miroite… » ; d’autres « comme blanchies par le temps sur cette plaine sombre. » Un « sentier blanc court le long de ces souches… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Cette mort que Théo cherche, peut-être, avec cette lettre périlleuse où il remonte aux sources interdites, secrètes, qui prennent leur cours vénéneux dans des racines pourries, comme celle qui, si lentement, devenaient de la tourbe dans la boue de la Drenthe. »

***

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 09:02
Naissance d’une forme.

François Dupuis.

Travail au noir.

Monotype.

Dos.

La première vision est celle d’une indistinction. Au juste, nous ne savons comment nous y retrouver avec l’image. Confusion des lignes que redouble la pluralité des interprétations. Un peu comme un sujet face aux taches d’un Rorschach sur lesquelles il projette sa lucidité, exerce le pouvoir de sa conscience, sinon de son inconscient, ce territoire inaperçu qui le guide à son insu. Dévoiler un objet de mystère (ce monotype à sa façon en constitue l’une des trames possibles) est toujours un travail dont nous ne percevons guère les fondements. Si l’on nous demandait, d’une manière impromptue, d’en dire les nervures signifiantes, nous nous trouverions dans l’embarras sinon dans la mutité. Car ce que nous disons spontanément d’une forme jusqu’ici non dévoilée tient plus du hasard, d’un jeu contingent, plutôt que d’un raisonnement qui établirait selon une logique irréfutable les linéaments principiels qui en constituent l’origine. Le monde des formes est si dense, si mouvant, si surprenant qu’il a toujours sur nous, sur notre jugement, fût-il des plus aiguisés, une longueur d’avance.

D’une manière générale nul ne s’enquiert vraiment de savoir pourquoi telle ou telle forme devient prégnante à soi plutôt qu’une autre. Nul ne se soucie de savoir la source des affinités qui le met en relation avec telle métaphore, telle image, telle proposition picturale qui s’éclairent en nous et nous disposent à la contemplation. Comme une sculpture qui s’élèverait de l’ensemble des significations pour tenir un langage en harmonie avec ce que nous sommes dans l’intimité de notre vie intérieure, là où l’œuvre grave son empreinte de façon durable. Et l’on s’accordera à reconnaître que l’éminente polarité dont s’investit note choix ne résulte ni d’un sentiment esthétique particulier, ni d’une approche conditionnée par une éthique pas plus que d’une décision de la volonté qui en aurait assuré le décret. Non, les choses sont, tout à la fois plus simples et plus complexes. Plus simples puisque cette forme-ci est venue à notre encontre sans que nous en soupçonnions même l’approche silencieuse : un genre de donation, d’offrande se suffisant à elle-même dans le geste d’oblativité qu’elle déploie comme son être-même. Plus complexes pour la simple raison que cette forme que nous découvrons s’annonce comme la résultante d’une infinité de propositions qui relèvent aussi bien de notre propre expérience, de nos rencontres fortuites, des différentes élaborations auxquelles nous avons donné site de l’ordre d’une conception particulière du beau, d’une morale sous jacente, d’une thèse sur le monde, d’une vue sur l’amour, la volupté, de la rigueur du raisonnement, des lois de la perspective, du regard porté sur le classicisme ou bien la modernité, de notre adhésion à telle ou telle école de pensée. Pour être significative, cette liste ne saurait être donnée comme exhaustive, les formes que nous élisons comme des amers pour notre cheminement pouvant recevoir mille perspectives plus justes les unes que les autres.

Mais essayons d’éclairer ce qui peut l’être et mettons-nous en quête d’une possible hypothèse quant à la réalité picturale qui nous interroge. « Dos » est le titre qui, d’emblée, nous oriente vers la forme humaine. Du reste son absence ne nous eût pas causé de difficulté particulière et, aussitôt aperçue, se serait dévoilée l’esquisse d’une femme allongée sur son côté droit, exposant à notre vue les courbes de son anatomie. Certes une femme allongée. Mais, nous autres Voyeurs multiples, saisissons-nous la même femme comme s’il s’agissait d’une vérité dont l’exhaussement au-dessus du doute ne laisserait aucune hésitation quant à la justesse de nos perceptions ? Le problème, car il y a effectivement problème et interrogation, provient du simple fait que cette forme qui sur le papier nous est offerte comme une unité indivisible se fragmente en autant d’éclats qu’il y a de consciences qui en prennent acte. Ce modèle-ci qui me paraît symboliser le repos, la plénitude, la confiance relevant du sommeil, sera pour tout autre que nous, la lassitude, le refuge dans quelque sombre mélancolie, l’appel du désir, le relâchement de la tension après que la jouissance a eu lieu, l’abattement, l’effroi, l’ultime méditation avant le refuge dans la mort. Vertige infini que celui qui nous conduit au seuil à partir duquel l’abîme ouvre ses infinis paysages, ses confondantes lignes de parution. C’est ainsi, langage, pensée, jugements, appréciations, modes d’apparition se réverbèrent à l’infini comme le feraient les miroirs d’un infernal et incompréhensible labyrinthe multipliant les angles d’attaque, les possibles architectures de dédales créant d’autres dédales.

Mais, au moins, pour faire droit à une manière d’apaisement, pour tendre le filet qui nous dispensera, l’espace d’un instant, de faire face à l’incompréhensible, (cette pieuvre aux bras multiples dont, jamais nous ne pouvons saisir ni l’emmêlement, ni la complexité), jouons au jeu des projections. Celles-ci sont tellement coalescentes à notre propre mode d’être qu’elles seront comme une assurance de sortir provisoirement du naufrage. Nous nous emparerons de nombre de sèmes qui seront nos points de liaison avec l’exister, simples sémaphores disant en mode sémantique la lumière d’une intellection. Car, s’il faut de la perception, de la sensation, il est nécessaire de tout porter dans la lumière du concept de manière à donner à notre principe de raison les nutriments nécessaires à son métabolisme. Certes ils ne sont jamais que des certitudes provisoires, mais indispensables à l’avancée de notre destin en direction de plus loin que soi. L’Allongée est là sur sa couche si blanche qu’elle semble de talc ou bien d’écume, cette soie que tout sommeil attend afin que le rêve le féconde, que le songe le fasse se sustenter en amont de ce qui rampe, végète et semble conduire au néant. Il est si doux de s’abandonner à soi quand le jour, de sa lame d’effroi, a entaillé la chair, fait saigner l’âme. Plénitude que cette posture si semblable à une existence quelque part dans la tiédeur des eaux originelles. Cette femme se souvient de l’océan, de ses vagues qui berçaient, du flux et du reflux qui étaient les premières scansions du temps. Du temps existentiel. Non celui de la mesure, des horloges, des systèmes qui aliènent l’homme le reconduisant à la meurtrière étroite de la vie quantifiée, parcellisée. Tout ici dit le retour à soi, le repli dans l’espace germinal de l’ombilic, la faille à combler à l’aune de cette retraite. Des autres, du monde et, peut-être, en définitive de soi comme pour gommer toute trace mémorielle et ne faire corps qu’avec un sentiment primitif d’être-au-monde. Vie si peu visible, vie si retirée dans un mouvement infinitésimal qu’on pourrait croire aux premiers balbutiements d’une paramécie, à une organisation unicellulaire avant que ne s’emballe la roue infernale du devenir, la spirale infiniment éployée de l’Histoire avec ses cortèges de guerres et d’abominations, ses pogroms et ses scènes d’apocalypse. Oui, cette forme qui ne disait son nom, voici qu’elle commence à proférer, voici qu’elle sourd de sa couche pareille à une comptine que susurrerait la bouche innocente d’un enfant. C’est toujours d’un commencement dont il faut s’assurer de façon à ce que les fondements fassent signe vers les choses accomplies, connues. Du monde nous ne percevons plus qu’un assourdissant bruit de fond. Les formes croissent et multiplient, font des nœuds de verre, des spires de chanvre, des complications de cristal aux reflets qui aveuglent, qui percutent les sclérotiques, entaillent l’esprit le laissant totalement désemparé. Il faut revenir à l’origine, percevoir cette forme minimale, cette posture disponible à toutes les figurations, tremplin de ce qui pourra briller à la cimaise du monde comme l’étoile polaire dans la nuit du Septentrion : un guide infaillible pour la vérité, un chemin de lumière pour la conscience. Voici ce que nous, les Voyeurs, avons à faire. Rétrocéder jusqu’à devenir cette forme pliée en attente de son futur. Etendre la pensée sur la couche blanche, virginale, pure, immaculée. Métaphore de l’être dans son silence premier, avant que la parole ne soit proférée, la parole qui met en branle la longue et lente procession de l’homo. Depuis l’habilis aux outils rudimentaires jusqu’au sapiens, cette forme évoluée de l’intelligence, en passant par l’erectus maîtrisant le feu, cette symbolique liée aux rites et aux mythes. Toute signification est déjà contenue dans l’évolution anthropologique. Evolution des formes qui se densifient, prennent des valeurs plurielles, se tissent en toiles, se tressent en faisceaux. Formes du langage, de l’art, de l’Histoire, de la pensée, formes à l’infini qui disent le destin de l’homme, sa nécessaire présence sur Terre, la conscience comme pointe avancée de ce qu’il y a de précieux à voir, sentir, toucher, entendre, éprouver. Et à conserver tout comme l’erectus le faisait du feu. A édifier, tout comme l’erectus dressait entre terre et ciel les premiers signes de l’habitat, cette nacelle recevant l’être comme l’esprit qu’il est, à savoir celui qui porte haut le mérite, la responsabilité de vivre, de procréer, de tracer des voies.

La grande vertu de l’art, de tour art porté à la dignité de témoigner c’est de mettre à distance les formes illusoires, mercantiles, obscures qui alimentent en sous-œuvre les actions des hommes. L’art n’est pas seulement une esthétique qui tracerait dans la lumière les avenues du beau. L’art a aussi à être, et ceci d’une manière évidente, le creuset dans lequel se développent et croissent les formes exigeantes d’une éthique. Il n’y a pas d’art sans morale. Il n’y a pas de forme aboutie sans un souci qui l’anime depuis son essence afin que soient portées à jour les valeurs transcendantes au travers desquelles l’homme, échappant à toutes les apories et les chausse-trappes de l’exister, se dresse à la cimaise de cette surrection unique qu’il est dans l’espace, surrection dont il doit faire son alphabet, tisser son lexique, donner lieu à une sémantique partout préhensible. La forme, toute forme est nécessairement parution en abyme, jouant avec toutes les formes présentes dans l’univers. Forme faisant saillie sur l’immense toile du monde. Forme répercutée à l’infini. Le fond en est le cosmos dont le fond à son tour est l’imaginaire. L’imaginaire en tant que condition de possibilité de tout qui peut s’en enlever à titre de signification. Toute forme est image. Toute image est décision de l’homme. C’est à notre capacité imageante de reprendre tout ce qui, laissé en jachère, ne s’illustre qu’à titre de sous-œuvre, se disposant à l’amener à l’œuvre, à ce cosmos s’extrayant du chaos. Jamais l’ordre du monde ne se créé seul. Il y faut l’exercice ouvert d’une conscience. Comprendre « Dos », cette belle encre et tâcher d’en deviner les premières esquisses signifiantes, c’est déjà l’amener en-dehors d’elle en direction d’un chant unique se détachant de la polyphonie mondaine. Seulement nous pouvons prétendre commencer à regarder avec la justesse requise à toute vision.

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 07:53
Etats de la gravure.

« Nu debout ».

2° état.

François Dupuis.

Nous avons choisi, ici, deux états successifs d’une gravure de François Dupuis : « Nu debout ». Notre approche ne sera esthétique que par défaut, cherchant essentiellement à faire apparaître les motifs sous-jacents qui se dissimulent dans tout acte créatif, ces motifs mettant en lumière la sémantique interne de l’œuvre. « Nu debout 2° état », même si la figuration n’est nullement parvenue à son terme, fait apparaître nettement ce que sera la forme achevée, à savoir la représentation du corps féminin en sa simplicité. Pure apparition du modèle en relation avec des éléments précis du réel, ainsi se dégage une idée de la Muse qui inspira l’artiste. Et cet effet de réel est si vrai que nous pourrions nous attendre, à chaque instant, à voir surgir l’Inspiratrice du dessin dans le cadre même de notre vie, par exemple dans une des pièces que nous habitons. Nous pourrions aussi bien la doter d’un prénom et l’accueillir dans notre propre musée personnel à l’instar des personnes de chair qui peuplent notre existence. Mais ici s’arrêtera, bien évidemment, notre fable, laissant l’image à son statut, lequel pour être fascinatoire, n’est pas pour autant incarné, émettant des sons, s’animant de gestes. Ce qui est à saisir, c’est la vraisemblance dont la représentation est investie, sa révélation ne suscitant chez le voyeur de l’œuvre, ni étonnement, ni inquiétude. L’image va de soi, elle prend place au milieu des objets de notre environnement avec naturel, dialoguant avec ce qui se trouve à proximité, elle consone avec ce qui nous est familier.

Etats de la gravure.

« Nu debout ».

1° état.

François Dupuis.

Il en va bien autrement de « Nu debout 1° état », dont nous sentons qu’avec lui s’établira un rapport plus complexe, moins spontané, notre compréhension de ce qui se présente ne résultant que d’une médiation, d’un effort d’intellection. Car, ici, nous ne sommes plus dans le cadre des évidences et n’avons plus, avec l’objet, de lexique simple qui en dévoilerait le surgissement. Sans doute ne s’agit-il que d’une question que nous nous posons comme nous le faisons face à une énigme. Il en est ainsi des formes ébauchées, des figures en voie de constitution qu’elles nous mettent en demeure de les saisir au terme d’un effort de la pensée. Si « Nu debout 2° état » nous apparaissait dans la catégorie du vraisemblable, de l’immédiatement saisissable, ici l’ébauche d’un visage, là la clarté d’une épaule, la saillie d’une clavicule, la douce éminence d’une poitrine, ici le gonflement des hanches, là la dépression du mont de Vénus, là encore la cambrure d’un pied pour dire l’attache terrestre, l’inscription dans le concret, « Nu debout 1° état » en constitue l’ébauche à peine visible, la première glaise dans laquelle, plus tard, s’inscriront les signes d’une parution au monde.

Or, ce que nous révèle « 1° état », c’est une manière d’origine, une sorte de Materia Prima encore indistincte comme dans l’enceinte si étrange de la chôra platonicienne, cette « nourrice du devenir » qui façonne l’intelligible afin d’en faire émerger le sensible, l’interprétable, les nutriments consommables, assimilables par notre conscience. Ici, nous sommes au plus près de ce qui, n’ayant aucun lieu où paraître, s’investit soudain des lignes signifiantes qui lui donneront acte et présence, visibilité sur la scène mondaine. Antre de l’alchimiste mêlant dans ses cornues les matières viles qui donneront, au sortir de l’athanor, la sublime pierre philosophale. Nous sommes là, avec cette esquisse, dans l’avènement d’une chose qui deviendra événement pour la conscience, à savoir prise d’un sens à partir de ce rien, de ce néant qui en sont comme les nervures premières, mais inaperçues, mais non pourvues de prédicats, donc, à proprement parler « innommables ». Rien et néant comme tremplins ontologiques pour ce qui fera phénomène et se révélera à la manière de ce réel multiple, fascinant, jamais fini parce que toujours renouvelé. Avant l’œuvre était le rien, le blanc, le silence, la mutité que les premières esquisses sur la feuille amènent à la profération, celle-ci en ses essais originels, fût-elle balbutiement, chuchotement dans le clair-obscur de toute parole émergeante.

Et maintenant, si nous analysons sur le plan formel ce qui s’inscrit dans le langage de l’œuvre, voici ce qui apparaît et joue en écho avec l’état suivant, « le 2° », qui n’en sera que le développement, la croissance, l’affinement de l’aspect en vue de se porter au regard des Existants. « Nue 1° état », dans son indistinction primitive fait encore partie du fond dont elle provient, comme si elle en était l’effusion directe, le détachement, lumière naissant de l’ombre, mot proféré à partir du silence, visible s’enlevant sur de l’invisible. Le corps, avant d’être corps, c'est-à-dire élévation et projection dans l’espace, à la manière d’une sculpture de Rodin, par exemple, est si mêlé à sa gangue primitive qu’il s’en dégage à peine, semblable en ceci à un bas-relief de l’antiquité égyptienne. Motif non encore advenu à une autonomie, parturition en sa première phase, sans doute en ses premières douleurs. Car faire s’exhausser l’œuvre, cette matière façonnée par l’esprit humain, modelée par l’âme, la faire jaillir de sa terre lourde, compacte, sourde afin qu’elle devienne, qu’elle s’élève de ses fondations pour édifier sa propre architecture, ceci ne saurait s’accomplir qu’à l’aune d’une souffrance. Symbolique pour la forme artistique, réelle pour celui qui s’essaie à en dresser la condition de possibilité. Solitude du créateur dans sa tentative d’exhumation de ce qui est à créer et se refuse, toujours, à abandonner son aire de nidification. Naître c’est ceci, quitter le nid, percer la coquille, sortir au grand jour avec la promesse d’un éblouissement. Tout sauf une évidence. Tout, pour la conscience de l’artiste, sauf une activité distraite éloignée de l’objet qu’elle façonne.

Etats de la gravure.

1° état.

2° état.

Si 1° état révèle le corps par le biais de traits encore bruts, issus d’une gangue native, le 2° quant à lui s’oriente déjà vers la lecture claire du thème dont il est question. C’est à une apparition progressive, à une lente métamorphose que nous assistons, à une genèse fascinante comme si l’image, naissant dans le bain photographique au contact des sels d’argent (voir l’alchimie de la chambre noire) se donnait à voir de l’intérieur de son étrange processus, magie opératoire se développant à même son propre mystère. Ici est l’attente précédant la révélation, ici est le désir avant que sa corolle ne se déplie, avant que le rituel amoureux ne soit consommé. Tout est à paraître qui n’est encore que doute cerné de limbes obscurs, tout est voyage avant que sa dimension initiatique ne se soit donnée. Heure aurorale de la création où, dans les arcanes de l’atelier, se profilent les esquisses de l’être-œuvre non encore parvenues à leur silhouette définitive, dépliement du bouton celé sur sa propre essence alors que la rose ne saurait tarder à se montrer. A exister. Car c’est avant tout de ceci dont nous sommes les témoins, d’une ouverture, d’un passage d’un état à un autre, d’un mouvement, d’une translation spatiale, d’une figuration de la temporalité et c’est pourquoi nous demeurons, et c’est pourquoi nous avons lieu dans les coulisses alors que, sur la scène de la représentation, sera ce que depuis toujours nous attendons, la création dans l’une de ses manifestations. La publication des états successifs d’une œuvre a ceci de passionnant qu’elle met en lumière ces phases, ces clignotements successifs, ces biffures, ces hésitations, ces lentes élaborations qui sont comme les séquences d’un paradigme de la connaissance de l’art. Certes, étant parvenu au terme de l’œuvre définitive, notre esprit ne s’est nullement emparé de l’être même du processus qui l’a mise au jour, seulement des étapes qui jalonnent son énigmatique devenir. Il n’empêche, nous aurons eu le sentiment que quelque chose d’étonnant pouvait être approché, qu’une émotion palpable se dégageait de la naissance des formes, de leur constante évolution, qu’une joie était à portée de main et de regard, cette même jubilation doublée d’une crainte légitime qui s’annonce à l’artiste portant sur les fonts baptismaux une partie de son propre être. Car c’est ici l’enjeu principal, cette dramaturgie inaperçue qui se joue au-dessous de la ligne de flottaison de la forme, dont le corps du créateur est le support, son esprit l’espace de révélation, son âme le don immatériel par lequel surgit toute présence. Et c’est parce qu’il y a relation authentique à l’œuvre qu’il porte que nous pouvons, à notre tour, être atteints en notre tréfonds. Vérité contre vérité. Cette image d’un processus en acte est belle et généreuse à la fois. Elle nous invite à cerner ces formes de l’art qui, toujours doivent nous interroger mais qui ne le font qu’à la condition qu’il y ait rencontre entre le geste créateur et celui de sa réception. Ici, assurément un tel phénomène a lieu. « Avoir lieu » autrement dit avoir espace, habiter l’œuvre en sa signification. Nous habitons « Nu debout », tout comme « Nu debout » nous habite. Connaître une œuvre résulte de ce double mouvement, de cette résonance en écho.

Etats de la gravure.

Source : Dossiers pédagogiques

(Centre Pompidou).

Nous voudrions terminer cet article par une référence à une station majeure de l’histoire de l’art telle qu’initiée par Marcel Duchamp, celle du « Nu descendant un escalier n°2 ». Ici se dit en mode rassemblé ce que François Dupuis nous donne en plusieurs séquences de son travail d’artiste. Image synthétique de Duchamp voulant rendre visible l’invisible, nous faisant passer de la physique de la toile à sa métaphysique, à savoir cet au-delà de ce qui est, qui s’en absente toujours mais en conditionne l’apparition même. L’art naît sans doute de cette confrontation de l’objet en tant que tel avec la source obscure de sa provenance. D’où son étrange et immarcescible pouvoir de séduction, sinon de fascination. S’emparant de nous de façon adéquate il nous tient éveillés, en suspens, en attente de la prochaine forme à saisir afin que le sens en soit interrogé, comme nous interrogeons la marche des étoiles dans le ciel qui les dépasse et les confie à notre regard.

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15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 07:13
Comment l’esquisse signifie.

« So kalt war heute ».

Œuvre : Barbara Kroll.

« Il faisait si froid aujourd’hui ». Voilà la traduction littérale que l’on peut faire du titre de la peinture de Barbara Kroll. Dès lors se pose la question de savoir de quelle manière mettre en musique ce froid, cet aujourd’hui de la présence des choses à soi, et corollairement de soi aux choses. Sans doute y a-t-il une infinité de déclinaisons de ce thème que l’art a exploitées au cours des âges. Choisissons volontairement, afin de faire surgir l’interrogation, de mettre cette esquisse en perspective avec le tableau de Brueghel l’Ancien intitulé « Paysage d’hiver ». D’emblée l’on percevra combien le traitement d’un même thème peut faire l’objet de postures radicalement opposées, alors qu’il s’agit bien de faire émerger un commun état d’âme, à savoir la perte de l’homme dans les rigueurs d’une nature qui le dépasse et le contraint.

Comment l’esquisse signifie.

Pieter Brueghel l'Ancien.

« Paysage d'hiver », 1565.

Anvers, musée des Beaux-arts.

Source : Wikipédia.

Mais, en premier lieu, décrivons la toile du Maître de l’Ecole hollandaise. L’hiver est posé là, dans son évidence, il fait signe devant nous depuis la multiplicité des prédicats dont il est habituellement affecté : rigueur, pureté de l’air, silence, activité ludique des hommes de manière à métamorphoser le frimas, la tristesse, en une parution porteuse de joie, d’oubli des peines, de possible aventure dans la lourde congère des jours. Parvenir à ce but, en langage brueghelien, consiste donc à peindre avec force détails, d’une manière didactique (on pourrait penser aux tableaux d’images des anciennes salles de classe), tout ce qui peut faire sens et se rapporter à la relation de l’homme à son environnement. Rien ne nous est épargné de la fable hivernale depuis le ciel couleur de mélancolie jusqu’aux figures du patinage en passant par les oiseaux perdus dans l’immensité neigeuse, le dépouillement noir des arbres, les maisons transies sous une couverture floconneuse, l’immobilité apparente de la scène comme si les rigueurs du climat avaient figé les choses et les existants dans la transparence d’un bloc de résine. Cette œuvre est si évidemment admirable qu’aucun commentaire au-delà ne se révèlera nécessaire, il ne serait que pur bavardage ou bien complaisance à tisser quelques broderies.

Et, maintenant, comment aborder l’œuvre du peintre contemporain sans être immédiatement saisis par son caractère de violente abstraction, d’indigence picturale à la limite d’une figuration ? Fond brossé à grands coups de spalter, dilution beige avec quelques traces blanches, quelques griffures de fusain ou bien de graphite, une vague ligne de fuite dans le prolongement du toit et plus rien que l’espace libre, plus rien qu’une immense vacuité proférant du sein même de sa singulière absence. Comment ne pas être en manque d’une anecdote, de personnages rythmant le paysage, d’arbres faisant leur élévation, d’oiseaux disant la libre mesure de l’immensité céleste ? Ici, les désirs inassouvis du voyeur de l’oeuvre, ses récriminations, ses demandes de profération du réel pourraient constituer la trame d’une toile infinie d’observations qui manqueraient leur but, à savoir faire apparaître la façon dont fonctionne l’alphabet d’une création plastique. Comment représenter, en effet, avec quel style, avec quelle touche particulière l’objet, l’animal, le paysage, la figure humaine ?

Pour interpréter « So kalt war heute », nous prendrons le parti de dire en quoi l’esquisse nous paraît l’une des manières les plus habiles de montrer l’irreprésentable, à savoir l’hiver dont nous pouvons dire de quelle manière il nous affecte mais dont l’essence nous échappe tant sa présence est subtile, évanescente, faite de morsures vives et de pincements épidermiques, de troubles causés à l’âme et de sentiment de dépossession, comme si son être ne se donnait qu’à l’aune d’une soustraction, d’une exclusion, d’une coupure que nous aurions à souffrir et à endurer en attendant des jours meilleurs. Du point de vue de la stricte signification de ce qui est à convoquer, la rigueur hivernale, Barbara Kroll en dit tout autant que Brueghel, en montre d’une façon identique l’austère désolation et même certainement plus dans la mesure où sa proposition est, elle-même, désolation, renoncement du monde à paraître. L’on objectera avec raison qu’un commentaire langagier a été nécessaire afin de cerner le sujet de l’œuvre, le titre « Il faisait si froid aujourd’hui », nous donnant d’emblée l’intention de l’artiste de nous amener sur des rives glacées, rives propices à nous reconduire à un vécu contrarié, sinon tragique : le froid est bien souvent assassin. Aussi bien la morsure de la mort soufflant son haleine de banquise.

Ces quelques considérations relatives à la forme ne doivent cependant nous exonérer de nous introduire plus avant dans ce qui est l’enjeu réel de cette toile, nous confronter aux limites aporétiques de notre destin. La joie, le bonheur, l’exubérance climatique de l’âme aussi bien que celle des jours solaires, lumineux n’est pas sans jouer en écho avec ce qui en constitue l’envers ontologique dont la persistance à être transparaît sous le visage de la maladie, des atteintes sournoises du corps et de l’esprit, de l’enlisement, parfois, dans la folie ou bien la trappe de quelque tragédie. Ce que le titre nous dit, il nous le fait savoir à la manière d’un lexique triplement accentué dont on retiendra la forme du passé (« il faisait »), la valeur augmentative de « si » qui nous donne à voir l’amplitude d’un désastre annoncé : le froid pourrait nous tuer si, d’aventure, nous ne nous disposions pas à en atténuer l’impitoyable rigueur, enfin le possible surgissement du passé (« il faisait ») dans le présent (« aujourd’hui »), cette conflagration des temporalités successives mettant le doigt sur la permanence du danger, sur son inévitable allure d’épée de Damoclès. L’hiver dans sa tenue verticale, dans l’ouverture d’un supposé abîme pourrait jouer, à titre symbolique pour notre ressenti, le rôle de ce Cerbère toujours enclin à procéder à notre propre dévoration. « Il faisait si froid aujourd’hui », comme le glas qui sonne et revient périodiquement faire tinter à nos oreilles atteintes de surdité le chant de notre existence mortelle. Cette peinture, regardée sous son aspect de schème métaphysique, nous orienterait vers une lecture ontogénétique (la succession existentielle de l’homme calquée sur celle, naturelle, du cycle des saisons), homologie de notre dimension microscopique avec celle, macroscopique de l’univers. En réalité nous ne jouerions notre partition qu’en regard de celle du monde, nous n’en serions qu’un des rouages, l’un des exécutants, l’un des serviteurs d’une cause qui la dépasserait tout en l’accomplissant en tant que présence humaine sur Terre.

Dès lors que notre raisonnement envisage cette posture philosophique, d’une homologie de la mort et de l’hiver, nous sommes en possession d’une clé de compréhension de la toile. Celle voulant dire l’absurde, l’incontournable finitude, le nécessaire nihilisme s’ouvrant à mesure de notre lucidité à son égard. Toute représentation de l’exister ne pourrait faire l’économie d’une vision scotomisant le réel, le ramenant à un genre de nervure étique, de dessaisissement de soi, de pente déclive gommant toutes les propositions superfétatoires, les anecdotes superficielles, les concrétions dilatoires qui, tâchant de dissimuler la vérité ne concourent qu’à l’exacerber. Si donc, nous sommes nés au printemps, avons poursuivi notre chemin dans la lumière d’une maturité solaire, estivale, avant que le jour ne baisse dans les teintes mordorées de l’automne pour trouver son épilogue dans la meurtrière étroite de la froidure hivernale, c’est à notre propre extinction que nous procédons à chacune de nos respirations, à chaque diastole systole de notre cœur, à chaque flux et reflux de la marée intime, à chaque toile succédant à une autre toile. Disparition à nous-mêmes, disparition au monde, renoncement à habiter ce corps dont la maison est l’abri, le refuge, la conque rassemblante le temps d’une pensée, d’une action, de la mise en forme d’une vie. L’hiver, (comprenons la vie en sa phase terminale), a usé les perceptions, amoindri les sensations, transformé la plénitude en vacance infinie de l’horizon du paraître. Alors, comment mieux dire ceci qu’à convoquer ce toit à peine visible dans la rumeur du froid, dans l’étoupe d’une strangulation neigeuse où ni le paysage, ni l’animal, ni l’homme ne paraissent plus qu’à la mesure d’une étonnante et poignante absence.

Comment l’esquisse signifie.

« La tour rouge »

Giorgio de Chirico.

Source : Les yeux d’Argus.

C’est ce même type de propos que tenait Giorgio de Chirico dans « La tour rouge », représentée ci-dessus, où l’architecture seule demeure à titre d’œuvre des hommes, alors que ceux-ci ont été effacés de la cité et qu’il ne reste plus, pour témoigner d’hier, de l’été, de la vie dans son exubérance, que ces traces archéologiques (une statue équestre, un cavalier tronqués), traces pareilles à des mannequins d’osier (thème récurrent chez le peintre italien), lignes de fuite de deux édifices illisibles, et tout au fond, cette énigmatique tour dominant trois maisons lilliputiennes. C’est, subitement au rien, au néant que nous sommes confrontés, tout comme nous le sommes dans la toile de Barbara Kroll qui ne laisse plus la place qu’à une esthétique du dépouillement, à un espace privé d’espace. Bien qu’à l’évidence l’œuvre du peintre italien ne représente nullement l’hiver mais son contraire, la verticalité de l’été, sa lumière dure, son impitoyable éclairement des choses, c’est l’hiver qui s’y inscrit en creux comme sa possibilité la plus apparente. Il n’y a plus de fuite permise puisque l’été aussi bien que l’hiver sont commis à poursuivre le même but, « détruire, dit-elle » pour employer la rhétorique durassienne. « Détruire », le mot princeps de toute condition humaine, condition comme une étoile brillant au ciel du monde, homme dans sa posture de gloire, alors que son étoile, éteinte depuis l’aube des temps ne brille plus qu’à titre de réminiscence de ce que fut son passé.

C’est à partir de maintenant, après en avoir proposé les prolégomènes, que le titre se justifie avec l’empan d’une connaissance juste des choses. « Comment l’esquisse signifie », c’est ce à quoi nous allons nous atteler afin que l’intention de l’artiste reçoive justification et éclairement. Car ici, il s’agit bien d’une esquisse (même si sa créatrice ne le précise pas expressément), d’un début de profération picturale, manière de prologue synthétique, de thème abstrait apparaissant comme les fondements à partir desquels édifier de la peinture parlante, autrement dit produire du concept. Toute mise en forme abstraite est de l’ordre d’une théorie qui ne laisse apercevoir que ses prémices à défaut d’en porter ses propositions dans une manière de conclusion évidente dont la familiarité est, habituellement, l’image que nous rencontrons du réel dont Brueghel se fait le chantre de la plus belle manière qui soit. Si l’artiste allemande choisit la simplification extrême, la reconduction du dessin-peinture à la seule présence de quelques taches, de quelques lignes, c’est moins pour fuir la complexité d’une tâche plastique que pour nous mettre « au pied du mur », tels des condamnés fumant leur dernière cigarette. Car, c’est sûr, nous allons mourir, c’est même notre certitude la plus évidente, la partie finale du jeu, la réalité-vérité en forme de couperet. Nous avons en permanence la tête posée sur le billot avec le bon docteur Guillotin fomentant dans l’ombre de notre dos de bien tristes et funestes projets. Nous ne continuons à respirer qu’à la mesure de notre non-savoir, de notre confondante illucidité. L’hiver aura notre peau, nos membres sont déjà roides de cette certitude en nous et nous n’existons qu’à la mesurer chaque jour, nous disposant, cependant, à nous distraire d’une amusette, d’une aimable devinette, d’un attouchement amoureux, d’une rencontre, de la fascination d’un objet, de l’attrait d’un visage.

Nous disions, un peu plus haut, à propos de la peinture « Il faisait si froid aujourd’hui » qu’il s’agissait de la subtile monstration d’un espace sans espace. Il faut y revenir comme à la juste mesure du décryptage de l’œuvre. Et à son propos nous parlerons essentiellement de « topique » dans son acception étymologique première, laquelle relative à une divinité, précisait que cette dernière régnait sur un lieu qu’elle prenait sous sa garde. Ainsi Cythérée était le surnom « topique » d'Aphrodite, laquelle protégeait l’Île de Cythère où elle fut portée sur une conque marine. Et, pour continuer à gloser sur l’œuvre de Barbara Kroll, nous dirons qu’à observer son œuvre singulière, nous prenons acte du dépouillement extrême dont la toile est atteinte, topique sans topique, habitat qui n’offre plus protection ni abri puisque la déesse Hestia, commise originairement à la protection du foyer, s’en est retirée, ne laissant de son ancienne présence que ce lexique étroit constitué par des lignes incertaines que des taches semblent vouloir reprendre en leur sein. Donc, privés de lieu, puisque privés de la protection de la déesse qui en assurait la garde, notre habitat est ouvert aux rigueurs de l’hiver, exposé au souffle acide de la mort. Ces lignes tracées sur la terre fluide de la toile sont les dernières barrières, les fragiles protections avant que la finitude ne s’empare de nous, nous conduisant au statut d’illisibilité, nous contraignant au saut dans quelque au-delà aux contours flous. La maison en sa forme involutive, régressive, précède de peu notre propre absence au monde, comme si le peintre-aruspice lisait en notre destin les signes tragiques, les stigmates qui cernent notre épiphanie que seule la mort nous ôte afin que, libérés des contraintes de l’espace, du lieu, de la ville, de la maison, de la chambre, nous puissions gagner, enfin, l’aire sans limite de la liberté. Alors, sur la toile s’effacent les derniers traits qui portaient témoignage de ceux que nous fumes et qui, demain ne seront plus. De l’au-delà de la représentation, de cette métaphysique qui nous surplombe de son ombre immense, écouterons-nous alors, dépouillés de notre âme, cette parole qui résonnait à nos oreilles de vivants dont nous ne voulions pas entendre l’angoissante complainte : « Il faisait si froid aujourd’hui » ? - Fera-t-il froid demain ? -

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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 07:25
D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »

Balthus.

« Nous qui avons vu la lumière, nous les errants solitaires, les nympholeptes… »

Humbert Humbert dans « Lolita » de Nabokov.

Parler de cette toile d’Eric Migom ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une double lecture : celle du roman de Nabokov, ensuite de l’œuvre de Balthus, « Thérèse rêvant » puisque c’est cette toile qui a inspiré la réalisation picturale que nous nous proposons de regarder aujourd’hui. Mais, comme nous le montrerons par la suite, il ne s’agit nullement d’un plagiat ou bien d’un fac-similé d’une œuvre antérieure. La « Lolita » d’Eric Migom a sa personnalité propre, son autonomie même si, à l’évidence, un lien relie les deux visions et ceci essentiellement sous le régime de la temporalité. Nous développerons ce thème un peu plus loin.

Mais d’abord il faut parler de la fascination qu’exerce sur certains esprits (sur tous ?), la forme en voie de constitution dont l’adolescent, l’éphèbe, ou bien l’adolescente, la nymphette, sont les vivants symboles. Et si fascination il y a, elle est à rechercher aussi bien sur le plan de la conscience que sur celui de l’inconscient.

De l’inconscient collectif, en premier lieu, lequel dépose en nous les empreintes indélébiles de ce qui constitue notre être, dont nous ne percevons que l’écume à défaut d’en saisir avec la lucidité requise, la lame de fond. Si les figures tutélaires du Père et de la Mère, leurs archétypes, nous dominent comme les sources mêmes de la vie, sources qui, un jour, se réunirent afin que nous venions au monde, elles ne sont pas des entités fermées sur elles-mêmes, des formes achevées qui n’en contiendraient nulle autre. En effet, ces hautes images portent, en creux, d’autres esquisses, à savoir l’homme, la femme en voie d’accomplissement, ces manières d’insaisissables, de fugues, de fuites et de représentations ambiguës, si peu cernables, si difficiles à enfermer dans le cadre d’une définition ou bien à fixer dans le dessin, dont précisément l’adolescence est le creuset mystérieux.

En second lieu ce phénomène de l’adolescence nous affecte en tant que la claire conscience que nous avons de la fragilité existentielle de toute temporalité. L’allure gracile, ingénue, encore liée à la spontanéité de l’enfance, à son innocence originelle, nous reconduit à nos propres fondements, à celui, celle que nous avons été, que nous ne retrouverons plus qu’à la mesure de notre imaginaire, avec, le plus souvent, la tonalité d’une vibrante nostalgie. Jamais on ne fait le deuil de soi dans l’allégresse ou la désinvolture. C’est bien de la mort dont il s’agit, qui s’inscrit en nous dans le compte à rebours quotidien, dans le visage qui se fripe, dans les articulations qui deviennent roides. Toute marche sur le chemin devant soi est perte corollaire du chemin derrière soi, tout éloignement de la jeunesse, de son fleurissement est tristesse et constant désarroi. C’est ceci que nous dit le poète Aragon dans les beaux vers suivants du « Roman inachevé » :

« Comme il a vite entre les doigts passé

Le sable de jeunesse

Je suis comme un qui n’a fait que danser

Surpris que le jour naisse

J’ai gaspillé je ne sais trop comment

La saison de ma force

La vie est là qui trouve un autre amant

Et d’avec moi divorce … »

C’est la même chose, ce regret faisant sa braise vive quelque part du côté de l’ombilic ou bien du cœur, qui pousse Nabokov à confier à Humbert Humbert, le narrateur de « Lolita », le devoir de nous dire, dans une confession de nature cathartique, l’amour passionné qu’il éprouva, à l’âge de 13 ans, pour Annabel Leigh, une jeune fille du même âge. Amour désespéré, amour condamné d’avance puisque l’adolescente ne survivra pas à une atteinte de typhus. Pendant un quart de siècle, Humbert Humbert gardera en son centre la vive douleur, la mémoire inaltérée de cette « enfant initiale » telle qu’il la nommera avec justesse, soulignant par là la force des expériences originelles, des visions fondatrices. Les peintures de Balthus, dans un registre identique, sont la mise en musique de cette fugue, de ce chant à mi-voix qui dit la beauté un jour rencontrée, en même temps que celle du temps qui passe et, jamais, ne propose ce qu’il a offert comme don à renouveler. Une fin en soi du phénomène dès l’instant où il ne paraît plus dans l’immédiate présence.

Et, maintenant, il s’agit de mettre en relation les deux œuvres afin que se dégagent similitudes et différences. Le parti pris sera le suivant. Décrire la peinture d’Eric Migom afin qu’apparaisse, comme en filigrane, celle de son inspirateur.

D’une Lolita l’autre…

« Thérèse rêvant ».

Balthus.

Source : The Japan Times.

D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« D’une Lolita l’autre … », voudrait faire porter l’accent sur la dimension éminemment temporelle qui creuse un abîme entre les deux représentations. Si des homologies formelles peuvent être aisément déduites d’une rapide observation, il ne faudrait pas en conclure trop tôt à une identité parfaite des sémantiques respectives. Bien au contraire, c’est d’une hétéronomie dont il est question, laquelle installe une tension, produit une dialectique abrupte, introduit une polémique irréductible à la manière d’une impossible réconciliation. Passer d’une œuvre à l’autre, c’est passer d’un temps originaire édénique à un temps dérivé tragique. C’est une perte qui s’inscrit à même le lexique plastique dont Eric Migom trace les grandes lignes dans une « pâte existentielle » sans concession. Car, à regarder les choses, autant le faire avec exactitude. C’est bien d’une vérité dont nous sommes saisis dès l’instant où, voyant « Lolita » la crainte nous envahit de ne jamais pouvoir faire nôtre l’image balthusienne. Le paradis est loin qui faisait son chant de miel, ses efflorescences de nectar. Perte subite des illusions, sueur perlant au front afin que notre pain quotidien nous soit offert alors qu’à l’origine dessinée par le peintre Balthasar Kłossowski tout semblait aller de soi, tant l’évidence de vivre dans la joie était communicative, rayonnante, lumineuse, servie par une palette sensuelle, teintes d’argile douce et de glaise brune, teintes d’acajou pareilles aux intérieurs victoriens offrant une élégance raffinée, un luxe immédiat, un érotisme discret.

« D’une Lolita l’autre … », de Balthus à Migom, le temps a accompli son œuvre , les traits se sont durcis, accentués, presque un rictus disant l’urgence du désir à satisfaire, la réalité de l’âge mur cédant la place à l’insouciance rêveuse de l’âge adolescent, cet âge à mi-eau de la source, à mi-eau de l’estuaire, âge de toutes les audaces, des premiers émois amoureux, des expériences sexuelles, de l’autosatisfaction charnelle. Se trouver bien au creux de sa propre chair, dans le délice des sens, dans la provocation de l’autre dont on veut la turgescence, la libération du plaisir en même temps qu’on le redoute. Perpétuel jeu du chat et de la souris, dévoilement des parties les plus secrètes du corps, projection de l’intime sur la scène sociale, étonnement de sa propre audace, violence du péché à commettre, où entraîner l’amant, où affirmer sa puissance, poser les limites de sa souveraineté. Ivresse de la séduction.

Dans le demi-jour de la pièce, dans son ambiguïté native, dans le luxe du clair-obscur, « Thérèse » est seule occupée à forer la démesure de son ego, à interroger jusqu’au moindre pli de son anatomie, certains dépressions ombreuses sont le lieu d’une braise, d’un feu s’alimentant à sa propre combustion. Alors, impudiquement, on lève une jambe haut, dans la splendeur du paraître, chair semblable à la pêche, à la rose-thé, à la nacre qu’un soleil couchant teinterait d’une dernière lueur, d’un ultime appel à émettre cette lumière unique, inimitable que seuls peuvent produire le corps, la sensualité portée à son incandescence. La jupe, cette corolle rubescente a glissé, donnant accès à la blancheur virginale d’un linge léger, aérien, alors que l’éclat de la culotte, son plissement invite à la plus douce des rêveries. « Thérèse » est abandonnée à elle-même, se possédant comme l’on possède une richesse intérieure, un secret d’alcôve, une gemme dissimulée dans quelque coin que nul ne trouvera, dont, cependant, on souhaite la vive effraction, la déchirure, comme un hymen abdiquant à être sous la poussée de la volupté, l’éclair de l’instant. Tout concourt à ce rituel, à cette cérémonie. Teintes sombres, meubles effacés dans l’ombre, chat lapant son écuelle de lait avec une méticuleuse application. Tout concourt à la fête érotique, la plus belle qui soit, celle qui, partant du sujet revient au sujet. Fusion autistique que la blancheur appelle au centre de soi, là où, provisoirement se tient la plus grande puissance. Abandon sublime qui fait plus que frôler l’extase, qui s’y enracine à la manière du pieu qui fore la glaise durement afin d’y trouver assise et raison de figurer, là, au milieu du désert des choses. Oui, l’image balthusienne est forte parce qu’elle rive notre regard à la plus pure perdition qui soit : disparaître dans cet autre qui nous fait face comme notre propre finitude. Ici, il n’est pas seulement question d’Eros, mais de notre dernier souffle mourant sur le triangle neigeux du désir, antidote de l’angoisse fondamentale en même temps que notre épilogue dans le régime de l’exister.

Et « Lolita », dans tout cela, quel langage tient-elle qui pourrait nous amener sur de si étranges et attirants rivages ? Pour dire ce qui fait sens, il faudrait réaliser une mise en perspective des deux œuvres, procédant à de continuelles antinomies, opposant ceci à cela. Qu’il nous soit au moins permis de poursuivre notre quête onirique, notre dérive songeuse. Oui, de « Thérèse » à « Lolita » s’est réalisé le passage de ce qui était simplement auroral, l’émerveillement d’être dans l’évidence charnelle, à ce qui est devenu crépusculaire, la maîtrise de soi dans les faits révélés du monde, lesquels se mesurent à l’aune des plaisirs, des joies, des petits bonheurs, des friandises que l’on déguste du bout des lèvres. Certes, les mêmes terrains de jeux, de la puissance, du désir, du souhait de plénitude, mais les sens se sont émoussés, mais les illusions ont mué, l’existence est devenue verticale et l’ascension de soi devient plus périlleuse. Le décor s’est terni, perdant son beau lustre d’encaustique et de boiseries anciennes pour ne vibrer qu’à la mesure d’un décor de théâtre moderne, anonyme, tenture disant dans son rougeoiement, sa lueur solaire, la nécessité des choses de s’inscrire dans le réel, de chasser les ombres du rêve, les images fallacieuses de l’imaginaire. Sous la rumeur du jour la peau a blanchi, s’est décolorée, perdant cette aptitude, à partir d’elle-même, de rayonner dans l’espace, d’émettre sa propre lumière, d’attirer dans son orbe l’amour et l’amant. « Lolita », comme enduite d’un plâtre, recouverte d’un masque qui voileraient l’être, le dissimuleraient au regard, lui ôteraient toute spontanéité. Rictus du visage dont les traits durcis paraissent être la marque insigne des stigmates du temps, du recul, de la fonte des heures avec l’obligation faite à l’existence de presser son dernier jus, de faire les vendanges dans la dernière lueur du jour.

Oui, nous sommes passés d’une vision hédoniste du monde à une vision tragique, sceptique, définitivement désertée par la belle inconscience de l’adolescence, par sa « fureur de vivre », son impertinence. « Impertinence », comme si ce prédicat appliqué à la toile de Balthus pouvait trouver ses harmoniques opposés, son contrepoint dans la « Lolita » de Migom. Voyez donc comme cette dernière, « Lolita », est devenue fière, peut-être même hautaine, son maxillaire accentué à l’aune d’une implacable volonté, demandant son dû à la vie, son arche au plaisir, son obole à la roue polychrome du désir. Faisant ceci, elle s’est rapprochée du monde, elle est entrée dans la logique étroite des choses, elle a maté les circonstances mais elle y a perdu sa liberté. Car ce qui a été nommé, « vie », « plaisir », « désir » ne se maîtrise pas, ne s’ordonne pas, ne se plie à aucun impératif. Elle y a perdu sa volupté. Car la volupté, celle qu’éprouve dans son ardeur adolescente « Thérèse » l’indomptée, c’est celle d’une nature sauvage, fougueuse, insouciante, libre de toute contrainte, cette attitude que l’on trouve « osée » alors qu’elle manifeste le pur souci d’être ce qu’elle est dans une totale sérénité. Elle est affranchie du carcan de la morale, ce forceps de la sensation, elle est eau faisant son parcours aventureux et primesautier parmi les contingences sans même en percevoir la dimension aliénante. La conscience de « Thérèse », la perception de son être coule à fleur de peau, simple chemin de soi à soi. Celle de « Lolita », intériorisée, cherche, en dehors d’elle-même, un chemin où frayer sa voie et c’est pour cette raison que nous en percevons la dimension d’incomplétude, l’inquiétude perçant sous le maquillage.

Ces deux œuvres, semblables en apparence mais éloignées en leur fond en raison de la qualité de la temporalité qui les traverse mais les affecte chacune en des modes singuliers, ces deux œuvres donc sont identiquement intéressantes, l’une éclairant l’autre de sa propre lumière. Déjà « Thérèse » contenait en filigrane « Lolita » tout comme les heures contiennent les secondes. Il est heureux que leur rencontre ait pu avoir lieu. Non seulement esthétique, les deux sont également abouties quoiqu’en des modes éloignés ; mais aussi rencontre éthique qui nous interroge sur la nature de notre présence au monde, sur l’exactitude du regard que nous portons sur les choses, le désir, l’amour, la volupté, le carrousel de l’âge, la relativité du jugement, la nécessité de se doter d’un regard distancié. Certes, nous ne regarderons plus « Thérèse » pas plus que « Lolita » avec les mêmes yeux. Merci à Eric Migom de nous avoir permis de dévoiler ce qui devait l’être, qui toujours veut se montrer mais qui, parfois, se met en congé du monde. Notre désir de savoir et de poursuivre notre chemin avec la volupté comme ultime but. Oui, là est la voie !

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