Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 07:40
Fusion : nostalgie des origines.

« Fusion ».

Œuvre : Eric Migom.

Dire de cette représentation qu’elle est « forte » sonne comme un truisme. Par définition, est « forte » toute tentative de monstration de l’acte sexuel en dehors du caractère d’intimité qu’il suppose et qu’il requiert toujours afin de s’inscrire dans l’authenticité qui en assure sens et plénitude. Nul ne peut entrer par effraction dans la sphère unitive sans risquer d’y perdre sa propre liberté. Témoin l’enfant dont les troubles résultent de la vision de la fameuse « scène primitive », telle que décrite par Freud, scène qui s’imprimera dans sa psyché avec force, violence. Enigme que pose, toujours, cette union dont le secret consiste à n’être ni symbolisable, ni verbalisable. Comme un interdit pour l’homme de pénétrer dans le mystère de la création. Ce mystère est « divin » pour la seule raison que cette coïncidence des opposés (la « coincidentia oppositorum » du penseur Nicolas de Cues) est la marque de l’essence divine. Dieu, en sa nature, est au-delà des contraires, il excède toute notion de sexe, de différence.

Cette considération, ramenée à la sphère strictement humaine, nous interroge sur le fait de savoir s’il est seulement possible de fantasmer la réalité d’un troisième sexe qui unirait les deux tout en les dépassant : nous voulons parler de la figure de l’androgyne qui réunit à la fois le principe mâle et le principe femelle, tout comme certaines plantes portent sur le même pédoncule des fleurs des deux genres. Et, évoquant cette figure troublante, nous sentons combien nous sommes proches de ce que pourrait être l’épiphanie de l’enfant divin, si d’aventure, il se livrait au regard des hommes. Androgynie, divinité de l’enfant élu, voici deux synonymes qui ne manquent pas de nous intriguer, au point que, nous aussi, souhaiterions en faire l’expérience, sans doute incorporelle, seulement spirituelle et mystique puisque les mystères sont de l’ordre de l’invisible, du non directement préhensible. Cette projection mentale en direction d’un état hors nature, l’androgynie, précisément, ne fait que signer en nous la perte d’un lieu que, peut-être, nous avons connu au moins pour l’avoir imaginé, et que nous voulons actualiser afin que soit reconduite la connaissance de l’harmonie, du sens plein et entier de ce qu’être veut dire. Le Paradis existerait-il en une certaine manière, fût-il halluciné ? Ecoutons Mircea Eliade dans « Méphistophélès et l’androgyne » :

« nombre de croyances impliquant la coincidentia oppositorum trahissent la nostalgie d’un Paradis perdu, la nostalgie d’un état paradoxal dans lequel les contraires coexistent sans pour autant s’affronter et où les multiplicités composent les aspects d’une mystérieuse Unité ».

S’unir, donc, quel que soit le cas de figure, reviendrait à accomplir, symboliquement, le geste divin de la création avant que les choses ne soient divisées, éparpillées, disséminées dans le pluriel, noyées dans le multiple. Cette conception d’une trame originelle unitive nous conduit de facto dans le site de L’Amour que nous écrivons volontairement avec une Majuscule à l’initiale afin que ce mot signifie avec toute l’énergie d’un geste donateur de sens au plus haut niveau, d’une cimaise que l’homme, la femme atteindraient, tout comme l’œuvre d’art brille au plus haut fronton des musées, tout comme le dieu habite et fait rayonner le tympan du temple grec. Ici, nous nous exhaussons au-dessus de la catégorie des perspectives mondaines afin qu’assurés d’une transcendance nous puissions connaître ou au moins approcher des horizons dotés du prédicat d’infini ou bien d’absolu. Car l’Amour entre deux êtres, s’il est digne de paraître, ne l’est qu’à la mesure d’une sublimation de soi en l’autre ; de l’autre en soi. C’est ici que le terme de « fusion » trouve sa raison d’être et son emploi le plus juste. L’amant, l’amante, l’amour réunis dans une seule et même quête de dépassement de soi vers un événement hors du commun, un accomplissement qui fait les yeux brillants, la peau souple et donne aux mots leur charge de poésie. L’union du couple réalise cet impossible de faire se conjoindre dans un même élan donateur de signifiance le même et le différent pour aboutir au même, à ce qui, toujours, apparaît comme la forme ultime à laquelle l’homme peut accéder à partir du site dont il est le fondement.

Mais, comment ce drame « mystique » - l’Amour - peut-il se montrer à nous alors qu’à le poser correctement, il est hors de portée ? C’est de façon allusive-intuitive qu’il faut s’en saisir, de la même manière que l’essence du vol de la libellule s’illustre à partir du mouvement, de la forme de passage d’un battement d’aile à un autre. « Fusion », l’œuvre d’Eric Migom, est ceci qui nous conduit aux portes mêmes de l’enfer, dans la combustion rubescente de l’huile, mais aussi dans la chair nacrée du Paradis qui en est le divin harmonique. Car il y a toujours danger de brûlure, de combustion dès l’instant où l’on s’ingénie à reproduire le geste sacré du dieu, du démiurge façonnant les matières primitives, mettant en œuvre ce qui se rebelle et se cabre. Sortir du chaos pour s’ordonner en cosmos est toujours le lieu d’une douleur. Rien ne va de soi qui métamorphose l’informel afin de lui insuffler direction et chemin selon lequel organiser un destin, ouvrir une voie, dessiner une possible eschatologie. Car rien ne serait pire que l’indécision, laquelle ne laisserait flotter dans l’océan originaire que les flux de la contingence, les meutes serrées de l’aporie.

Fusion : nostalgie des origines.

Paula Braconnot

« La fusion des contraires dans l'alchimie. »

L'art Royal - Ed. Imprimerie Nationale.

Rébis ou l'hermaphrodite.

Oui, la joie de connaître est possible, oui la joie d’exister, de sortir du néant et de faire signe sur la scène du monde est à notre portée. Il suffit de tendre les mains, d’éprouver le différent afin que, libérés du différend, nous puissions porter à l’incandescence ce qui veut s’ouvrir et témoigner. Il faut réaliser la fusion des contraires, s’immerger dans le processus d’individuation tel que décrit par Carl Gustav Jung, accéder à la réalité la plus éclairante du Soi, chercher, chez l’autre, la polarité complémentaire qui fait défaut et faire passer l’amour du biologique au spirituel, parvenir donc à cet Amour élevé qui est le moteur fondamental de la quête de l’être. Ce que l’inconscient de l’homme cherche chez la femme, c’est l’anima qui lui fait défaut ; ce que la femme cherche chez l’homme, c’est l’animus dont elle est en manque. Subtile manière de restituer les flux originels et les énergies communes que de faire se rencontrer des vases communicants, de curieuses cornes d’abondance qui, s’emplissant l’une l’autre, parviennent à leur plus haute destinée.

C’est le lexique que nous propose l’artiste, lexique du manque et de la tension, du désir et de son double, de la perte et de ce qui pourrait survenir de la rencontre des corps se traversant mutuellement, confluant dans une seule et identique voie, si ceci était humainement possible, biologiquement atteignable. Ceci, cette atteinte d’une Totalité n’est bien évidemment envisageable qu’à l’aune d’une intellection, d’une méditation, d’une prière, d’une contemplation, du jet sur le subjectile du Soi dont on est porteur, dont l’Art est le merveilleux messager. Il s’agit toujours de passages, de mobilité, de métabolismes, de transformations d’énergies, de processus identiques à ceux que l’alchimie met en œuvre afin d’atteindre cette fameuse Pierre Philosophale censée nous immortaliser, laquelle résulte d’une transformation de la materia prima selon une métamorphose colorée du noir au rouge en passant par le blanc et le jaune, de la même manière que la quête jungienne, d’étape en étape, d’ombre en archétype sexuel, en archétype de lumière et jusqu’à la révélation du Soi nous déplace hors de nous en direction de l’Autre.

En définitive, ne serions-nous pas, nous les hommes, nous les femmes, de simples variations colorées, des clignotements d’ombre et de lumière ? Et puis, la parade amoureuse, dont l’étonnante polychromie des partenaires, leur fusion à la manière d’un éclair ne manquent pas d’étonner, ne serait-ce pas là un signe adressé par nos destins respectifs afin que, renonçant à être deux, nous commencions, enfin, à n’être qu’un !

Partager cet article
Repost0
1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 07:24
Comment la forme vient à l’œuvre.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Ici se dit en termes de prémisses picturales ce qui, bientôt, viendra à l’œuvre. Ce moment auroral de la création est une simple irisation, un tremblement, la surprise en graphite et huile de tout insaisissable dont l’art est la mise en demeure. En « demeure », oui, car il faut « habiter » la toile de l’intérieur, lui donner vie et la porter, avec une énergie sans faille, au-delà de ses propres fonts baptismaux. Car il s’agit bien de « naissance », de surgissement au monde de ce qui, jusqu’à présent, s’y occultait, demeurait en retrait. Moment suspendu entre le vide, la blancheur dont tout néant est porteur et le plein, le polychrome dont l’existence est la sublime révélation. Ce qu’il faut imaginer, ceci : le matin, dans le doute de l’heure native l’artiste se dispose à peindre, autrement dit à faire sortir de son propre chaos nocturne, le cosmos que sera son projet plastique porté à la dignité du paraître. Peut-on au moins ressentir, dans le creux de sa propre chair, ce que cet instant du passage à l’acte comporte de tensions accumulées, d’espoirs de parution, de souhaits de révélation ? Car, si l’artiste se tient auprès de son œuvre en gestation, ce n’est nullement à l’aune d’une simple distraction ou d’un passe-temps qui l’éloignerait de quelque souci. Créer est cette amplitude qui exige que, tout entière, l’immersion ait lieu par laquelle se fait, en écho, la dimension de l’objet figural, du sujet lui apposant le sceau qui rayonnera dans l’espace, disant la pure merveille de la rencontre. Rencontre sujet-objet. L’œuvre achevée en est la marque insigne. Mais pas seulement rencontre de l’artiste et de son œuvre, mais rencontre avec le monde. Le champ est immense qui s’ouvre à partir du lexique des traces et des signes. Le champ est entièrement tourné vers une sémantique universelle dans laquelle la place de l’homme trouve son site et les choses leur déploiement.

Nous parlions de « rencontre ». Mais il s’agit moins d’une confluence de la réalité humaine avec ce qu’elle ordonne, à savoir l’espace de l’œuvre, que d’une liaison, entre elles, de formes multiples et complexes. Forme-de-l’homme, formes-en-devenir de ce qui aura lieu dans l’aire réceptrice du subjectile. « Osmose », « empreinte », on pourra utiliser une infinie variété de prédicats afin de porter au regard la nature même de la jonction d’une conscience avec ce qu’elle produit et porte au grand jour. Ce qui est essentiel à comprendre, c’est le jeu des formes entre elles, l’homme étant une forme parmi d’autres, la femme de dos qui commence à faire phénomène sur le fond en étant une autre. Ce qui serait tentant et logiquement induit par le jeu des causes et des effets, ce serait de lier directement comme une quasi-réalité le sujet-peignant et l’objet-peint, comme si l’un découlait de l’autre sous le régime d’une évidence. C’est une inclination manifeste de l’esprit humain que de faire se conjoindre, dans un même creuset, deux signifiants proches afin que le signifié surgissant dans l’immédiateté de la perception nous ôte le souci d’une laborieuse recherche en même temps que l’angoisse qui lui est coalescente.

La plupart du temps, donc, fonctionnant dans le cadre des hypothèses déductives rationalistes, nous lions les choses dans leur proximité, associant directement le geste de la création et ce qui est créé. C’est ainsi que naissent les certitudes projectives : tel artiste posant sa marque distinctive sur tout ce qui s’offre à son génie créateur afin que quelque chose témoigne, dans le temps et l’espace, de cette fusion intime, de cette expérience singulière. Mais poser les choses de telle manière est une pétition de principe, laquelle postule comme uniques références, l’emboîtement de deux univers sans doute réels, prégnants, convergents, mais non isolés, cependant, de toutes les constellations qui gravitent autour : les autres hommes, les choses en leur ensemble, la nature, la culture, l’Histoire, etc… Ceci veut dire que l’œuvre est bien plus qu’une résultante qui s’ordonnerait à partir de la seule volonté de son démiurge. Pour user d’une métaphore, raisonner de la sorte, en associant d’une manière proximale deux réalités sensibles afin d’en déduire leur commune mesure, reviendrait, dans l’ordre de la nature, à relier le ruisseau à sa plus évidente et préhensible réalité, la source, comme seule explication possible de la provenance de l’eau. On comprendra aisément combien ce discours est restrictif qui éloigne tout le cycle complexe des interactions du couple atmosphère-océan, réduit le peuple des nuages à une inexistence, obère le phénomène de l’évaporation, enfin réduit la totalité à une peau de chagrin, ce qu’elle ne saurait être qu’à l’aune d’une insuffisance de la pensée.

Le réel est si complexe, les formes si déroutantes dans leurs apparitions successives et mouvantes, dans leur infini chatoiement, dans leurs esquisses plurielles que nous sommes désorientés quant à notre appréhension du monde. Une de leurs qualités fondamentales est leur constante disposition à la métamorphose, sublime mise en musique de la mutabilité de l’être-des-choses. Regardant, dans l’écoulement temporel, la vie faire son continuel pas de deux et nous verrons soit la larve, soit la chrysalide, soit l’uranie faire son vol multicolore. Nous ne savons jamais à quel degré de la mue imaginale une chose apparaîtra, à quel moment de son cycle nous la saisirons, quel sera l’instant de sa vérité, sauf à concevoir que cette vérité si mystérieuse est cela même qui, constamment, s’ordonne à mieux se recomposer, autrement dit cet infini métabolisme dont la mort sonne la dernière représentation : vérité comme voilement-dévoilement, à la manière des anciens Grecs.

Et, pour revenir à l’œuvre en gestation, c’est de cette même réalité dont l’artiste est le témoin privilégié, mais témoin seulement, non l’ordonnateur. Car les formes se recomposant à chaque coup de crayon, se diluant dans l’irisation des taches d’huile, c’est, à chaque fois, d’un nouvel univers dont il est question, d’un nouveau palimpseste sur lequel s’inscrivent les signes à même leur troublante disparition. Liberté apparente des formes comme si elles n’étaient affairées qu’à leur propre genèse, système auto-référentiel sécrétant, à l’infini, ses prédicats les plus visibles. « Le signe signifie, la forme SE signifie » pour reprendre la formule éclairante d’Henri Focillon dans « Vie des formes ». Comment mieux dire la liberté de ces formes, leur pouvoir de parution que l’homme ne pourrait renier qu’à la mesure de sa propre aliénation ? Car si l’on postule en tant que formes, aussi bien l’homme que le tracé sur la toile, on ne peut énoncer la liberté humaine qu’à la lumière de la liberté des formes et esquisses qui parcourent l’entièreté du cosmos. Prodigieux empan de la connaissance que celui qui conduit au seuil du visible, tâchant d’en repérer les multiples linéaments, les subtiles lignes de force, les incroyables aimantations, constant jeu d’attractions-répulsions à l’image de ce qu’est la destinée humaine étrangement tiraillée entre les deux pôles de l’apparition-disparition.

Et, maintenant, essayons de progresser dans le face à face avec « Esquisse ». C’est de la main de l’artiste dont il est question, de ses hésitations, de ses tâtonnements, de ses remises en cause, de ses choix aussi vite reniés qu’apparus. Comment ne pas être tenté, jusqu’à l’ivresse, devant cette apparente liberté d’imposer à la matière la force de l’esprit, de chauffer le fer jusqu’à l’incandescence afin de le plier au feu de son désir, de créer son propre cosmos face à l’irrésolution du chaos, à l’aporie constitutionnelle qui le tisse jusqu’en ses plus intimes recoins ? Comment résister à la paranoïa, comment ne pas céder à la mégalomanie qui voudrait faire de chaque chose un district, une localité, une simple dimension régionale de son propre être ? Comment ? Mais la réponse est simple du fait que les formes sont libres, se soustrayant, à chaque instant, à chaque progression de l’esquisse au dictat, à l’imperium de celui, celle qui voudraient le faire plier sous le poids des fourches caudines d’une irrépressible volonté. Liberté contre liberté : c’est ceci qu’il faut admettre d’abord, accepter ensuite comme la forme la plus plausible d’une non-errance parmi les contingences mondaines. S’exister comme libre, exister les choses comme libres, voici l’une des plus belles conquêtes de la conscience humaine. Tout le reste n’est que justifications sans fin, ratiocinations, menues dérobades au regard de ce qui est. Considérer ceci comme l’impératif le plus digne d’intérêt : laisser l’être-des-choses être ce qu’il est en son essence, à savoir liberté. Disant ceci nous nous libérons en tant qu’existence-humaine, nous donnons existence à ce-qui-n’est-pas-nous et mérite de rayonner.

Dans l’apparition aurorale des choses, dans l’atelier où coule une lumière voulant approcher l’exactitude du geste de la création, « Esquisse » est en voie d’elle-même, dans la solitude, dans le repli sur soi qui annonce la venue au monde, la source déployante qui sera langage multiple, sémantique ouverte. Regardant « Esquisse » et nous installant dans l’attitude contemplative, dans l’orbe d’une sérénité pleine et entière, ce que nous apercevons est ceci : un dos qui , en même temps, est forêt, est broussaille, algues flottant à mi-eau dans le golfe ambigu des abysses ; une épaule qui est dune adoucie où glisse infiniment la clarté du jour ; lianes des jambes que la profusion fait se développer identiquement à la végétation des forêts pluviales ; pieds cambrés, fichés dans le sol pareils à des racines exigeant de s’abreuver à la source d’un sol originaire. Nous avons dit l’appartenance de l’œuvre naissante au seul régime de la nature. Aussi bien, nous aurions pu la référer à celui de la culture, plus particulièrement de la peinture à travers les âges, dans ses manifestations les plus heureuses. Par simple analogie, nous aurions pu évoquer d’autres esquisses, d’autres essais qui, sans nul doute, furent tâtonnants avant que ne surgissent des œuvres planant aux plus hautes cimaises de l’art. A savoir « Le tub » d’Edgard Degas ; « Nu de dos » de Picasso. Peut-être ces artistes à l’infini talent, dans le secret de leur atelier, s’interrogeaient-ils sur l’aventure des formes, sur leur étonnant destin, leur possible liberté ? Peut-être !

Comment la forme vient à l’œuvre.

Edgar Degas.

« Le tub » -1886.

Pastel sur carton.

Source : musée d’Orsay.

Comment la forme vient à l’œuvre.

Pablo Picasso.

« Nu de dos » - 1902.

Source : Pablo Picasso.

Paintings, quotes and biography.

Partager cet article
Repost0
26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 08:43
Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Dévoilé ».

Œuvre : Eric Migom.

Cet homme à la renverse surgit dans le champ de notre conscience et nous sommes, soudain, comme dévastés. Par la violence de l’image d’abord. Qui nous projette dans le carrousel de ce qu’il faut bien nommer une « esthétique de l’excès », ceci n’ayant rien de péjoratif, seulement la prise en compte de cette souffrance qui nous saute au visage et nous reconduit au plus près de ce que nous pourrions être, nous-mêmes, si d’aventure une telle dévastation s’emparait de nous. Car il y a toujours projection de soi dans l’œuvre, identification à un modèle et possible perdition de notre être pour la simple raison que l’abri existentiel qui nous est offert, auquel nous nous accrochons avec la vigueur du condamné, est temporaire, susceptible d’être remis en question à chacun de nos souffles, à chaque pas laborieux que nous accomplissons sur le chemin de notre destinée. Damoclès toujours présent et l’épée qui brille dans l’ombre comme l’éclair dont nous pourrions être saisis, nous intimant l’ordre de rejoindre quelque néant.

Cette proposition picturale est douée d’une infinie polysémie, en raison, premièrement de la richesse interprétative qu’elle recèle, à même le tissu de la douleur, ensuite eu égard aux nombreuses références qu’elle suscite dans le domaine de l’art. Le corps défiguré, torturé, démembré a souvent été un sujet de préoccupation pour l’artiste en même temps qu’un exutoire. Par sa valeur cathartique propre, la création met en scène les angoisses de celui qui s’y confronte et en résout temporairement les tensions dans la figure posée sur la toile, le volume jeté dans l’espace, la musique criant les meutes intérieures du bruit de fond existentiel. Mais il faut d’abord tâcher d’expliciter le titre : « Dévoilé ». Est-ce l’artiste lui-même qui l’est ? Est-ce sa supposée souffrance ? Est-ce une invention plastique qui se fait jour dont il tirera les nutriments d’une œuvre à venir ? Sans doute toutes ces questions sont-elles légitimes, mais elles ne sont que secondes par rapport à un fondement qui les anime de l’intérieur. Car, ici, tout est question de regard. Ce qui est à situer au centre du débat, c’est l’interrogation même de notre vision des choses, de notre présence à ce qui est en vérité et constitue notre propre architecture. Vaquant chaque jour à nos occupations, aimant, voyageant, projetant mille et un affairements dont l’esprit s’empare afin de ne pas connaître l’inconfort du doute, le vertige de la vacuité, nous regardons la ligne d’horizon à défaut de faire droit à ce qui, en nous, est le plus proche, à savoir l’être que nous sommes, insaisissable parmi les insaisissables car nous manquons d’un indispensable recul qui nous permettrait de l’apercevoir. Ici, le recours à la métaphore visuelle (et pour cause, s’agissant du regard) s’impose comme le seul outil à même de ramener notre perception dans l’aire d’un concret immédiatement révélateur. Nos yeux sont constamment envahis de cataracte, une mince pellicule blanche, opaque, en atténuant la qualité d’approche, ne laissant filtrer que les traits saillants, l’essentiel se dissimulant dans la pénombre. Comme si, dans une peinture en clair-obscur, nous n’approchions la réalité qu’à l’aune des parties les plus claires, les plus évidentes, alors que les zones marginales demeureraient dans une manière d’occlusion.

Ce qui, en son fond apparaît comme la seule interprétation possible surgissant à même l’événement-avènement de l’œuvre, c’est la verticalité de la condition humaine, la relation qu’elle entretient en permanence avec le manque provisoire (l’amour, l’objet désiré, le lieu de notre enfance) ou bien le manque définitif (la perte de l’être cher, l’horizon de la finitude qui ourle d’intranquillité chacun de nos actes, obère chacune de nos décisions). Ce qui se dessine en filigrane, que le lecteur aura déjà perçu comme la seule certitude : cette outrecuidante métaphysique qui habille les yeux de cernes noirs, cette avenue tragique dans laquelle s’inscrit toute progression existentielle. Ce qui est donc dévoilé en tant que vérité originaire, c’est bien cet abîme qui s’ouvre sous nos pieds, dont nous repoussons toujours la terrible occurrence au cours de nos activités fébriles, de nos consommations outrancières, de nos perditions dans les ornières des pseudo-significations immédiates, lesquelles, vous l’aurez compris, sont l’antinomie de la sagesse, de la connaissance vraie, de la transcendance s’annonçant à l’aurore de nos recherches les plus dignes d’intérêt, dont l’art est l’un des tremplins les plus doués de pertinence.

Mais, après que s’est éclairée l’origine de la lumière, au travers des vacillements dus à notre continuelle cataracte, à notre constante myopie, il faut se porter du côté des ombres et les interroger afin de savoir quel langage elles tiennent qui pourrait nous instruire à leur sujet. Et, pour cela, il faut mettre en relation, il faut se laisser aller au jeu habituel des analogies. Que trouvons-nous dans cette œuvre d’’Eric Migom qui fasse signe vers une possible compréhension du monde ? Sans doute du sien, sans doute du nôtre, puisque nous sommes dans « l’être-avec » permanent : condition humaine. Portons-nous du côté d’autres œuvres qui signifient en écho. Et analysons systématiquement ce qui apparaît. Le visage est noyé dans un gris-bleu aussi dense que la cendre. Les yeux, ces sublimes orifices pour voir, regarder, comprendre, sont totalement absents. Les oreilles pour entendre le langage, ouvrir l’espace de la relation, dilater et asseoir la communication ne figurent pas davantage. Le Représenté (l’Artiste, Vous ? Moi ? L’Homme en général ?) est livré à la fermeture de sa propre forteresse, isolé dans la gangue d’un ennui profond, reconduit à un autisme dont l’apparence est, à proprement parler, effrayante, si proche d’une folie invasive. Et ce motif prégnant d’aliénation est renforcé par la violente éjaculation phonatoire, par la turgescence du cri (voir Edward Munch), l’éructation d’une souffrance rubescente, volcanique, tellurique, dont nous ressentons les intenses vibrations jusqu’en notre massif de chair. C’est d’un tétanisation dont il s’agit, de la prise de conscience d’une telle démesure que nous sommes plongés dans une sorte de catalepsie, image que ce gisant de pierre nous communique de la même manière que l’on assène un coup de massue au sortir de la grotte abritante, alors que l’extérieur est pure menace, promesse d’extinction. C’est la bouche du supplicié qui est la plus repoussante avec son arc totalement nocturne qui n’est pas sans évoquer le danger tapi dans la ténèbre ou bien la porte des Enfers. Qu’inscrire dans sa violente parenthèse, sinon le baiser de la Mort ? Regardant et persistant dans notre vision nous tutoyons un monde parfaitement inconnu : est-il l’univers parfaitement illisible d’avant notre naissance ? , est-il celui hautement dispensateur d’effroi de ce néant d’au-delà de notre propre mort ? Bien évidemment, nous demeurons muets pour la simple raison que le langage humain échoue à décrire ce qui s’exhausse hors de lui comme son contraire, à savoir cette privation de sens qui est fermeture à tout ce qui se laisse connaître à l’entendement ordinaire et habituel.

Mais nous n’avons pas assez dit de ce visage, de cette non-épiphanie qui en trace la consternante énigme. Voyez une personne, n’importe laquelle, et dissimulez ce qui l’institue en tant qu’effigie humaine, à savoir l’ineffable de son visage, et vous vous retrouverez seul face à l’incompréhensible. Si toutes les parties du corps parlent, et assurément elles le font, elles n’existent vraiment en tant que parole qu’à la mesure de l’accomplissement synthétique qu’en assurent les yeux, la bouche, les oreilles, enfin tout ce qui concourt à édifier l’essence de l’être-là, de celui qui apparaît. Combien l’image tronquée, cagoulée du pénitent, lors de la procession de la Semaine sainte à Séville, nous arraisonne en notre conscience même, nous laissant dans notre propre désarroi car, dès lors que l’Autre cache à notre naturelle curiosité ce qui le révèle comme l’Existant qu’il est, nous n’avons plus aucun orient auquel nous référer, nous sommes aliénés en raison d’une absence.

Ici, la représentation selon une ligne de fuite infinie de « Dévoilé », l’effacement de la face, sa dissolution à la limite d’un cerne noir qui semble témoigner d’une impossibilité de figuration sur la scène mondaine, ici donc s’ouvre une trappe de lourd questionnement et nous demeurons en suspens de n’avoir pu découvrir un territoire face auquel faire phénomène. Oui, ce geste pictural biffe définitivement une présence ou peut-être pire encore, nous installe dans une fantasmagorie dont une effrayante tératologie constituerait la symphonie funèbre. Alors comment ne pas penser aux visages torturés, déformés, à proprement parler, irreprésentables des personnages jetés sur la toile par Francis Bacon ? Il y a homologie des deux manières de présentation du réel anthropologique : soit métamorphoser la figure humaine au point de la rendre invraisemblable, ininterprétable, soit l’annuler en n’en proposant aucune image. Ceci semble indiquer une posture du désespoir au-delà de laquelle plus rien ne semble signifier, que l’attrait du vide.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Trois études pour un autoportrait » (I), par Francis Bacon.

Source : Eternels Eclairs.

Mais continuons notre investigation, ne nous laissons pas distraire par l’insoutenable. Ce qui est urgent, ici et maintenant : mettre des mots sur cette aporie qui nous fait face comme si elle entretenait le funeste dessein de procéder à notre propre annulation. Le corps, ce corps visons-le tel qu’il apparaît dans le tableau de Guido Réni : « Saint-Sébastien » (Ecole de Bologne.)

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Saint Sébastien par Guido Reni, v. 1615.

Musées du Capitole.

Source : Wikipédia.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Il y a une incontestable parenté entre l’image que nous offre de lui le saint-martyr et « Dévoilé » sur la toile d’Eric Migom. Et ce parallèle devient infiniment parlant, c'est-à-dire fait surgir les différences du cœur même des similitudes. Si, d’une manière générale, la posture corporelle présente un air de parenté, les torses offerts à la contemplation, la distance est patente, laquelle reconduit l’œuvre du peintre contemporain dans des fosses bien plus abyssales. Si le tableau de Guido Réni évoque le martyr (la flèche plantée dans l’aisselle et l’autre fichée dans l’abdomen), celui d’Eric Migom nous plonge davantage dans la stupeur. D’abord par son attitude de douleur intense (Sébastien, lui, apparaît avec un visage doué de grâce, comme si son propre sacrifice s’illuminait, de l’intérieur, du don remis à Dieu), ensuite par l’attitude christique de « Dévoilé » dont on pourrait supposer qu’il est rivé à une croix réelle ou bien symbolique, indiquant, dans tous les cas de figure, la remise à une authentique souffrance, celle du martyr cloué à sa propre perte, sans rémission aucune et peut-être sans « joie », cette même joie qui transfigure la physionomie de Sébastien pour la seule raison que son geste est doué de sens : la disposition à une pratique ultime de la foi dans le renoncement à soi. Et cette pure douleur, cet infini vertige qui semble n’avoir ni fin, ni justification, c’est celle-là même que nous retrouvons dans les représentations violemment métaphysiques d’un Paul Rebeyrolle.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Paul Rebeyrolle.

"La Banquière"

Source : Galerie Claude Bernard.

Paris.

Et, ici, peu importe que « La Banquière » représente un corps de femme. C’est avant tout de corps dont il s’agit, d’anatomie suppliciée pour l’on ne sait quel rituel, pour l’on ne sait quelle religion, si ce n’est celle de l’art. Car l’art est une « religion » dans le sens où il est une transcendance en acte, avec ses codes, sa liturgie, ses officiants, ses croyants. Identité des postures Migom-Rebeyrolle, convergence des représentations dans cette lourde pâte picturale apparaissant comme la chair des choses, la matière même dont l’art se nourrit afin de porter aux yeux des Regardants la juste mesure de l’exister. L’exister toujours est douleur, douleur de soi, des autres, du monde dans un même creuset, lequel n’admet de sortie qu’au prix de la mort, abandon définitif du corps dont ne subsiste plus qu’une dépouille, celle que montre « Dévoilé », que met en scène « La Banquière ». « La Banquière », titre subversif, inénarrable invention d’artiste qui dit, à la façon d’un oxymore, le luxe de vivre, ici bas, dans la profusion alors même que se retire ce corps, seule possession vraie dont on puisse jamais être assurés. « Dévoilé », nomination de ce qui se dérobe à même son apparition, ce corps de chair et de sang qui se révèle, à chaque instant, victime de sa propre corruption. Seuls demeureront visibles à la cimaise des Voyeurs que nous sommes les témoignages artistiques, les manifestations picturales, seule réalité qui perdure puisque, d’avance, nous sommes condamnés !

Partager cet article
Repost0
21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 08:23
Christ Rouge.

« ‎decabeza ‪#‎autorretrato ‪#‎expresionismo ».

Œuvre : Ramon Falcon Hernandez.

« Autoportrait de tête, expressionnisme » telle semble être la bonne traduction de cette œuvre de Ramon Falcon Hernandez. La question qui se pose d’emblée est celle de savoir lequel de ces trois termes doit être accentué : « autoportrait », « de tête » ou bien « expressionnisme » ?

S’il s’agit « d’autoportrait », alors surgit immédiatement, dans le champ de la conscience, une manière « d’inquiétante étrangeté » telle qu’elle résulte de cette représentation ambivalente nous livrant, tout de go, la figure écartelée de l’androgyne. Toute androgynie fait inévitablement signe vers le mythe platonicien correspondant. Dans « Le Banquet », en effet, Aristophane nous rappelle qu’à l’origine, en plus des deux sexes qui, aujourd’hui, se présentent avec naturel à notre vision, il existait une espèce du « troisième genre », composée du mâle et de la femelle réunis. Mais, un jour, suite à une colère, Zeus sépara cette étonnante entité en deux moitiés, les agrémentant cependant d’organes génitaux spécifiques, afin que, s’accouplant, le phénomène amoureux leur permît de revivre le sentiment de complétude de cette unité perdue. L’amour serait donc, dans cette optique-là, acte nostalgique, action de réminiscence, de la même façon que l’âme corporelle cherche à se souvenir de l’âme incorporelle qu’elle fut avant de chuter dans la citadelle humaine. Or, dans l’œuvre qui nous occupe, les images sont parfois si brouillées (la forme même du visage demeurant dans l’orbe d’une énigme, d’un caractère insaisissable), ou bien, par contraste, la représentation des prédicats masculins et féminins surgissent à l’aune d’une violente réalité (poitrine opulente de femme, sexe érigé d’homme quoique sa position orthodoxe soit inversée). Bien évidemment, ici, la thèse d’une posture androgyne ne saurait être écartée, cependant nous n’en examinerons pas les hypothèses psychanalytiques qui pourraient être à leur fondement.

Deuxième approche : « de tête ». Etonnante proposition que celle de réaliser son autoportrait « de tête », tellement cette manière de procéder semble reconduire l’artiste au recours à une simple fantasmagorie. Le miroir réel est bien souvent l’objet choisi par le créateur d’une œuvre afin de disposer d’une image dans laquelle puiser les éléments d’une possible réalité picturale. Ramon Falcon Hernandez brise les tabous avec une belle insouciance, son geste ne semblant guidé qu’à la lumière de rapides intuitions, de fulgurantes ressouvenances et, surtout, de ce qui paraît être l’exercice d’une imagination débridée qu’il faut considérer comme une façon d’assumer une entière liberté vis-à-vis du geste pictural. Une manière de « blanc-seing », de page blanche sur laquelle tracer les rapides esquisses de sa propre épiphanie, de son surgissement au monde en ce lieu, en ce temps qui se réduisent à l’émergence de formes singulières au milieu du chaos infini des formes universelles. Autrement dit la projection sur le papier d’une urgente signature comme s’il s’agissait de la violence du désir, de son point d’acmé dont l’éjaculation couronne l’éphémère et insaisissable gloire. En fait, mise en exergue de cette « petite mort » qu’il convient d’assumer dans le temps où la finitude ne s’est pas saisie de vous pour vous reléguer dans le régime du mutique et de l’illisible.

Troisième approche, celle de « l’expressionnisme ». Lequel est, selon la définition donnée par Wikipédia :

« la projection d'une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive. »

Ici, nul doute que Ramon Falcon Hernandez parvienne à créer cette vision de l’homme que l’on pourrait aisément qualifier de « cataclysmique », tant la représentation humaine y est tracée à coups de scalpel, tellement sa condition paraît s’inscrire dans l’abîme d’une réalité aporétique dont l’issue est fatale, autrement dit cruellement orientée par un destin destructeur. Le corps est sanguinolent, cerné de dramatiques liserés noirs qui viennent l’enclore dans la gangue étroite d’un définitif linceul. Les signes par lesquels pourrait se réaliser la synthèse amoureuse telle qu’évoquée par la mythologie, à savoir réunir dans une même dyade signifiante les principes masculins et féminins est de l’ordre d’une quasi-impossibilité : disjonction des prédicats du genre, diaspora des éléments que semblent évoquer, aussi bien la plénitude de la poitrine enfermée dans son autarcie, dans sa monade, aussi bien le phallus se détachant de toute promiscuité qui reconduirait à une supposée origine. Ici se lit avec l’acuité la plus affirmée le tragique humain, l’orphelinat à jamais, l’irréfragable solitude dont l’existence est, souvent, la funèbre symphonie. IL n’y a pas d’issue et même l’art, cette sublimation du possible, cette pure transcendance semble échouer à proposer un sens qui nous guérisse de notre condition mortelle. Force de cette peinture qui nous arrache à notre illucidité et nous plonge dans le bain corrosif de la vision juste des choses. Quant au coup de grâce, car il y en a un, coup qui réduirait les réticents et les impénitents au silence si, d’aventure, ils n’avaient encore approché la nature du nihilisme existentiel ici contenu, celui-ci consistant en l’inversion de la figure christique dont le caractère iconoclaste vient clore le processus de dissolution d’une joie résiduelle. Et, ici, un parallèle s’établira avec la toile du « Christ jaune » de Gauguin que nous avons irrévérencieusement retournée pour les besoins de notre démonstration. Chez Hernandez le sacrifice est consommé jusqu’en ses derniers retranchements pour ne laisser place qu’à la figure du martyre absolu. Non seulement la face du Christ n’est plus visible, cette épiphanie du sacré, mais son corps porte les caractères sexuels de la femme (de la Vierge ?), son pagne absent laisse voir la hampe érectile du sexe mais en position d’abdication à sa prétendue royauté, à son invincible puissance ; le Golgotha n’est même plus présent, comme s’il s’agissait d’abolir toute attache terrestre ; Marie-Madeleine et les saintes femmes semblent s’être retirées dans un genre d’abdication de la foi. Enfin, les teintes qui, chez Gauguin, concouraient à décrire la perdition du sens, la chute dans un état d’âme privé d’horizon, ces teintes d’or et de soleil étaient en quelque manière la mise en scène d’un « luxe pictural » qui en effaçait partiellement la confondante verticalité, alors que « decabeza ‪‎autorretrato ‪expresionismo », dans sa triple acceptation d’expressionnisme, d’autoreprésentation et de régime fictionnel nous livre dans un seul et même empan d’une image-martyre la profondeur du désespoir humain. Une forme d’humour qui confine à une vision éclatée et rubescente du monde, telle une braise qui se consume jusqu’en son extinction. Belle subversion du genre de l’autoportrait qui nous en dit plus que bien des imitations du réel. Le réel est cette lame de silex que nous habillons des vêtures d’une inconditionnelle insouciance. Il faut, parfois, consentir à en regarder le tranchant. Hernandez semble vouloir nous dire ceci dans sa force tellurique faite de sang, de sperme, de longues coulures pareilles à des larmes d’arsenic. Pour cette raison son œuvre est fascinante au sens premier : elle nous emporte au-delà de nous-mêmes dans les contrées arides où souffle le vent de la vérité. Prenons soin de nous tant qu’il est temps !

Christ Rouge.

Image inversée du « Christ jaune ».

Paul Gauguin.

Source : Wikipédia.

Partager cet article
Repost0
22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 08:06
Basquiat : anatomie d’un génie.

« Boy and dog in a Johnnypump » - 1982.

Source : Wikiart.

« Les hommes aimés des dieux meurent jeunes. »

Hölderlin.

Face au génie, l’homme ne demeure jamais insensible. Il est convoqué en lui et questionné par cette mesure hors du commun comme il le serait par quelque événement extraordinaire : une grande invention ou bien le surgissement de la peste. Car, avec le génie, il n’en est jamais quitte et doit sortir de ses propres frontières afin d’essayer de saisir ce qui est, à proprement parler, insaisissable. On ne « saisit » pas le génie. On le redoute ou bien on est fasciné, ce qui revient exactement au même. C’est toujours de quelque chose de transcendant dont il est question, d’un genre de hiéroglyphe avec lequel s’entendre, souvent par défaut, parfois dans la subite intuition de ce qu’un esprit hors du commun a voulu communiquer de son approche du réel, avec quoi il faut composer depuis son entendement ordinaire. On a beaucoup glosé sur le génie et nul ne saurait en donner la définition exacte qu’à demeurer dans l’approximation et la caricature.

Repères biographiques et clés de compréhension.

Mais, en ce qui concerne Basquiat, sa vie hors du commun suffit à tracer les lignes selon lesquelles le génie se donne à voir. Très tôt, le jeune Jean-Michel délivre des signes de précocité. A l’âge de 4 ans il apprend à lire et à écrire. A 8 ans il est trilingue. Très tôt repéré pas sa mère qui s’intéresse à l’art, le jeune prodige est accompagné au MoMA de New York, tremplin à partir duquel se développe sa passion pour le dessin Puis survient un événement qui n’a rien d’anodin, qui influencera l’œuvre future. Rien, chez un génie, ne disparaît en pure perte. Tout est immédiatement métabolisé et sera recyclé plus tard, soit à titre de simple filigrane, soit dans l’investissement d’un thème construit à la manière d’un paradigme : il faut s’emparer du monde de façon singulière. Oui, « singulière » car s’il s’agissait de ne retenir qu’un seul prédicat à accoler au génie, ce serait bien celui-ci. Tout génie est singulier, c’est un truisme que de l’énoncer. Âgé de 7 ans, Basquiat est victime d’un accident à la suite duquel sera pratiquée une ablation de la rate. Lors de sa convalescence le futur artiste se penchera avec un intérêt soutenu sur un livre offert par sa mère : « Henry Gray's Anatomy of the Human Body». Cette découverte, certainement associée aux leçons d’anatomie de Léonard de Vinci, entraînera le jeune créateur dans une manière de représentation effrénée et parfois tragique du corps humain. Puis, plus tard, dans sa courte vie - Basquiat mourra d’une overdose à l’âge de 27 ans -, la production prodigieuse de 800 peintures et 1500 dessins. Voilà de quoi métamorphoser une existence banale en destin d’exception.

Créolitude.

Jean-Michel, né d’une mère d’origine portoricaine et d’un père d’origine haïtienne sera influencé par ses propres racines plongeant dans la mangrove d’une culture afro-américaine dont on retrouvera les traces dans nombre de ses créations plastiques. A son sujet, il n’est sans doute pas erroné d’évoquer le concept de « négritude » porté en son temps par Léopold Sédar Senghor. Un tableau de Basquiat datant de 1982, intitulé « Charlie the first », fait l’apologie du jazz par lequel Charlie Parker s’affirme en tant qu’artiste plongé dans la recherche expérimentale et non plus comme simple amuseur d’un public de blancs amateurs de dépaysement. Cette musique est non seulement exceptionnelle par sa qualité et sa fonction novatrice, mais, en même temps, elle est un facteur de désaliénation et d’auto-affirmation d’une empreinte qu’un peuple porte en lui comme son bien le plus précieux, comme sa voix libératrice d’une histoire entachée d’ombres funestes. Nul doute que la conscience de Basquiat en ait fait un de ses modes d’expression, un des cris qu’il profère tout au long de son œuvre, tout comme d’autres territorialisent leur violence dans les graphes répétitifs qui jalonnent les murs lépreux de SoHo.

Être né est déjà se situer dans l’être-jeté pour lequel l’on n’a rien décidé. Être né afro-américain, c’est assumer les stigmates d’une histoire, c’est porter haut sa couleur de peau, c’est faire sortir de soi une douleur existentielle dont la peinture pourra se faire le vecteur privilégié. Peindre c’est crier. Peindre, c’est éjaculer. Peindre, c’est éclabousser. Peindre, c’est exorciser des peurs et les rendre concrètes alors que le subjectile en reçoit les violents coups de boutoir. Ici, cette recherche de sa propre identité et le désir d’exorciser tout ce qu’une couleur de peau porte de traces indélébiles, il faudra le relier à ce beau concept de « créolité » ou bien de « créolitude », témoin de l’empreinte caribéenne, laquelle correctement regardée est parfaitement superposable à la « condition nègre ». Il y est question d’une image à réhabiliter et à porter haut, ce que fera l’art avec la dimension transcendante qui est la sienne.

Créolitude, blessure, génie : les trois voies d’accès à une compréhension de l’œuvre.

Seule cette triple perspective permet de prendre en compte l’entièreté de la condition de Basquiat et son propre rapport à l’art. Si créolitude, blessure, génie le traversent de part en part à la manière d’une sagaie ontologique c’est pour mieux affirmer sa présence à la peinture, mieux imposer sa vision singulière d’un monde en proie à ses propres démons. Le New York des années quatre-vingt et plus particulièrement le monde fermé de l’art est à la recherche d’un sens qui ne se profile guère à l’horizon et rien ne semble vouloir émerger qui fasse sens. C’est sans doute la raison pour laquelle Basquiat a cherché en Andy Warhol un père fondateur d’une conception artistique en même temps qu’une filiation à faire sienne qui le conduise hors du champ d’une possible marginalité dont sa naissance dans un milieu créole était la forme visible.

Créolitude, car l’on ne peut être né îlien et ne pas être hanté par ses origines dont l’histoire est entachée d’une lourde et mutilante mémoire. Blessure, celle qui entama l’intégrité physique de Jean-Michel enfant lors de son accident de rue. Blessure encore que la camisole de la drogue qui s’avère être le refuge ultime contre les agressions venant aussi bien de sa propre intériorité que de l’extériorité du monde alentour. Génie enfin qui se révèle un boulet à traîner, peut-être aussi lourd que celui qui aliénait les esclaves dans le régime inhumain des plantations.

Mais, maintenant, il faut en revenir à l’œuvre placée à l’incipit de cet article et chercher à y repérer les lignes de force qui la parcourent à l’aune de cette triple « crucifixion en noir ». Car c’est bien de cela dont il est question. Le parcours de météore de Basquiat, son sillage de comète dans le ciel de la création est celui d’une tragédie personnelle, d’une mise à mort programmée de soi dont la cruelle réalité est celle du constat suivant : la confrontation à la transcendance de l’art est au péril de sa vie. Sublimer le réel est toujours au prix d’un risque. Nombreux ont été les artistes, au cours de l’histoire, qui ont appris cette vérité à leurs dépens.

Basquiat : anatomie d’un génie.

Mais que voit-on dans ce tableau qui porterait Basquiat au-devant de nous dans une forme de vérité ? La créolitude, ce sentiment d’un inaccomplissement ontologique, d’une rature incisant sa propre peau, voici qu’elle surgit à même la violence de la représentation. La figure ici présente est celle d’un roi nègre privé de sa couronne puisque, aussi bien, celle-ci est biffée d’une tache pourpre comme le sang. S’agit-il d’un sacrifice ? En direction de qui ? Le faciès aux yeux agrandis, pareils à des orbites vides, la herse des dents, l’absence de nez, tout ceci incline déjà vers une mort proche. Cette effigie est celle d’une crucifixion et c’est un squelette qui nous visite ou, tout au moins, sa prémonition. Les transparences, identiques à celles qui sont l’empreinte des dessins d’enfants, nous donne à voir l’invisible, à savoir l’interne d’un corps et l’architecture de son anatomie intime. Exister, pour ce peintre, c’est ceci : se mettre à nu et fouiller, jusqu’à la folie, afin de faire rendre raison à l’existence. Rien ne lui est épargné et sa quête est pareille au spectacle des écorchés des salles de dissection. Lexique des alvéoles et des os, système veineux s’épanchant à l’extérieur, maelstrom intestinal, réseaux de nerfs et mécanisme des articulations, hampe érectile du sexe mais pour quelle fécondation, sinon celle de l’art dont l’exigence sera celle d’une mise à mort du démiurge ayant osé tutoyer l’absolu.

Le génie est coalescent à la folie et l’acte de création en est l’expression la plus perceptible qui fore le réel jusqu’à l’absurde. L’énergie interne est paroxystique qu’il faut porter à l’extérieur, quitte à lacérer la toile, quitte à y imprimer son propre corps identique au mirage d’un suaire. Basquiat est ce Christ tragique qui procède à sa propre mise en croix. Regardez les bras, leur pathétique diaspora. Regardez les mains et vous y verrez, sans grand effort d’imagination, les clous symboliques qui disent le dépassement de soi jusqu’en son extrême, à savoir la bascule dans sa propre mort avec l’effrayante perspective d’un Golgotha. L’œuvre de Basquiat est le témoin constant de cette mise au tombeau. Tout y est éjaculatoire, tellurique, tout y est traversé de sang et de lymphe, tout y converge dans une disparition de soi. Destin scellé dès qu’apparu dont l’analogue se retrouve dans l’existence du torturé Antonin Artaud. Car, s’appeler Basquiat ou bien Artaud, c’est procéder à la même exigence qui conduira, par le biais de la drogue dure à l’exclusion de soi du monde, à sa propre biffure puisque vivre est une insoutenable douleur. Les dessins de Basquiat-Artaud sont de même nature, ils mettent en exergue l’impossibilité d’exister. Ce qu’écrivait l’auteur du « Théâtre et son double » à un médecin imaginaire dans « L’Ombilic des limbes », Jean-Michel eût pu le reprendre à son compte : « J’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparé, de recomposer ce qui est détruit. »

Oui « de réunir ce qui est séparé » car le corps est fragmenté - l’œuvre entière de Basquiat en est la mise en peinture -, car le corps est disloqué soumis à l’écartèlement schizophrénique que l’usage de la drogue, le travail forcené sont censés rassembler alors que c’est du contraire dont il s’agit. Le temps conspire à la dislocation, le temps parcellise et atomise cette anatomie dont plus aucune synthèse ne parviendra à rassembler les éclats dans un possible existentiel. La longue galerie de tableaux et de dessins est une procession vers l’anéantissement, l’autodestruction programmée, qu’une puissance souterraine anime avec une inéluctable volonté. Œuvre de déchirure et de cri, œuvre de désespérance et de lutte avec une finitude dont il n’est pas inutile de penser qu’elle était recherchée, peut-être comme la forme ultime d’une beauté à atteindre. Ici, l’on pensera inévitablement au parcours héroïque en même temps que tragique de Yukio Mishima, cet écrivain japonais aussi brillant qu’exigeant qui procèdera à son propre suicide rituel en public après qu’il aura écrit son indépassable magnus opus « La Mer de la Fertilité », - une manière de testament dont la suite logique ne pouvait consister qu’en sa propre disparition.

Peut-être en est-il du génie comme de la mort du cygne qui regagne sa part d’ombre après son dernier chant ? L’œuvre reproduite ci-dessous, dont le titre en français serait « Chevaucher avec la mort », une des dernières toiles de l’artiste, motif inspiré de Léonard de Vinci, est la dernière mise en scène d’un destin qui, bientôt, va basculer dans son ultime signification. Prémonition qui clôt, en quelque manière, l’inventaire anatomique obsessionnel. Sans doute, ici, plus qu’une icône à laquelle attacher l’image d’un Basquiat trop tôt disparu, faut-il voir l’allusion d’une fulgurante intuition : nul ne saurait pénétrer l’absolu qu’au sacrifice de sa vie. Il est à croire que le génie paie, à cette exigence, un lourd tribut. Demeurent les œuvres qui sont comme les stigmates de cette lutte acharnée qui transcende le réel jusqu’en son extrême pointe. Nous laisserons à Keith Haring le soin de conclure, parlant de Basquiat :

« Il lui fallait être à la hauteur de sa réputation de jeune prodige, ce qui est une sorte de fausse sainteté.»

Peut-être l’art, n’est-ce que cela, se rendre l’égal des dieux puis renoncer à être au-delà ? Peut-être !

Basquiat : anatomie d’un génie.
Partager cet article
Repost0
19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 08:06
Donation et réserve en peinture.

« Je gère ».

Œuvre : Eric Migom.

A peine aperçue et déjà la peinture d’Eric Migom fait signe vers l’expressionnisme allemand dont le mouvement « Die Brücke » est l’une des figures les plus marquantes. Et, parmi ces figures, l’une d’entre elles émerge comme en un rapport d’analogie. Nous voulons parler de « Fille assise » de Max Pechstein.

Donation et réserve en peinture.

« Fille assise »

Max Pechstein.

Source : Pinterest.

Mais ce rapprochement immédiat est-il si fondé en raison que nous devions l’accepter sans approfondir davantage les phénomènes qui s’y révèlent ? Mettons donc en regard ces deux œuvres afin que quelque chose comme une compréhension de ce qui s’y joue en filigrane apparaisse. Car c’est d’un mode de donation différent dont il s’agit qui constitue plus qu’un simple détail. A lui seul il fonde l’œuvre et la façon qu’elle a de nous rencontrer dans tel ou tel sens, à savoir en sa nature profonde.

Donation et réserve en peinture.
Donation et réserve en peinture.

Mais, d’abord, ce qui s’y dévoile sous la forme d’une communauté picturale. Les visages ont une réelle homologie formelle : deux triangles s’orientant selon la diagonale du tableau. Les mimiques y apparaissent dans une identique posture que nous pouvons qualifier, provisoirement, « d’hiératique ». La chevelure y coule dans la même fluence de couleur foncée, sur le côté droit des visages. Les corps sont étroits, plutôt fluets, les épaules y tombent d’une manière identique, simplement emportées par le mouvement naturel de la pesanteur. Enfin un semblable fond rouge fait émerger ces figures à la manière d’un parti-pris expressionniste. Mais ici s’arrête la tentation de fondre en une seule et même tonalité les paradigmes proposés par chaque artiste dont nous verrons, bientôt, qu’ils fonctionnent selon une dialectique sensiblement opposée quant au pathos induit chez les voyeurs des oeuvres. Ainsi faut-il s’éloigner de ce qui, habituellement, frappe notre rétine et imprime trop facilement dans nos cerveaux une communauté d’images alors que la vérité qui apparaît sous la trame de l’apparence est foncièrement différente.

« Je gère », il faut la regarder plus attentivement et déceler, sous le masque, ce qui y figure en retrait. Les yeux sont fermés qui disent la distance du monde, de ses bruits, de ses agitations. Comme un retour à soi dans la plus pure immanence. Donner aux contingences de tous ordres le moins de prise possible, « faire le dos rond » pour utiliser une métaphore si parlante qu’elle ne requiert guère de commentaire plus étendu. Mais y parvient-elle vraiment, nous voulons dire à l’évitement d’une douleur foncière ? Rien n’est moins sûr. Le nez, que traverse un vigoureux empâtement, semble remis au même régime de privation, les choses ne sont plus humées qui, habituellement, allument par leurs fragrances les lumières du désir, par les sucs capiteux de la vie les olfactions amoureuses ou bien simplement les effluves naturels, le registre harmonique par lequel nos sens sont quintessenciés. L’arc de la bouche, cette forme si sublime qui délivre les mots du langage, convoque Cupidon et ses flèches, dispose les papilles au pur plaisir gustatif, voici qu’il se retire en lui-même, voici que les commissures tombent comme après qu’une tragédie a frappé et que ne restent plus que cendres et scories dont la mémoire n’a que faire. Quant au menton, dans un genre de coulure verte - vert-de-grisée devrions-nous dire -, il incline vers quelque pathétique futur dont sa forme allongée semble prolonger une manière de lourde fatalité, de déshérence, d’aporie constitutive. Le cou, plâtreux, comme engoncé dans une minerve symbolique, les épaules étroites et tombantes, les mains croisées devant la poitrine en signe de protection ou bien de renoncement à être, tout ceci fait basculer l’œuvre dans une irrépressible gangue, l’isole dans une chape de plomb. Œuvre silencieuse s’il en est, ou, plutôt, œuvre dont le cri intérieur tire si fort vers l’en-dedans que « Je gère » est comme au bord d’un effondrement, d’un mortel repli qui pourrait bien, depuis ses sombres desseins, faire se lever l’ombre de Thanatos.

Si, tout ce qui a été dit jusqu’ici du personnage campé par Eric Migom, peut facilement recevoir le prédicat de « négatif », alors, par simple effet de contraste, la peinture de Max Pechstein se rehaussera de celui de « positif ». Voyons maintenant en quoi une telle « positivité » peut trouver sa propre justification. « Fille assise » voudrait simplement prendre le contrepied de « Je gère » et dire le monde en termes diamétralement opposés. Ce que Migom bâtit de pathétique, Pechstein l’annule à l’aune d’une peinture de la « joie de vivre ». Et le contraste est si frappant que nous sommes vraiment très proches de « Luxe, calme et volupté » de Matisse, non dans la facture du tableau, seulement dans son intention sémantique. « Jeune fille » a un visage ouvert, aux yeux expressifs, les pommettes sont colorées, pareilles au désir lorsqu’il illumine la peau ; la chevelure est pareille à une eau de fontaine qui s’écoule dans la plaine du dos, la bouche est une fraise vermeil voulant dire la beauté, le luxe de la gourmandise, l’ineffable plaisir de la gustation, de la modulation des mots, de la manducation des phrases, du vocabulaire amoureux qui fait ses efflorescences infinies ; les épaules sont déployées, prêtes à recevoir le don de la vie, à embrasser ce qui, d’aventure, voudrait bien s’y loger.

Et la couleur, la couleur. C’est sans doute la gamme chromatique qui éloigne le plus ces deux œuvres, les rend dissemblables, dissonantes comme une musique de Schönberg, violents harmoniques qui jouent en mode opposé, tendent le réel jusqu’à la rupture. Ici, il y a une réelle déchirure dans la trame plastique, presque la répulsion de deux aimants confrontés par leurs pôles identiques. « Je gère » se perd, disparaît dans le blanc compact, s’empâte dans une humeur farineuse, se recouvre de sédiments qui obturent le langage, clôturent le sens du corps. Le corps est celui d’un gisant de pierre. Le visage celui du Mime Marceau, langage intérieur qui godille et palpite au risque de la suffocation, langage aphasique dont n’émergent, tout au plus, que de sidérantes paraphasies. Plus rien ne devient compréhensible. Ni pour le sujet qui en est affecté, ni pour l’observateur médusé qui est confronté à l’espace du vide. Aporie constitutionnelle, invisible, qui a enfin son code de visibilité, si proche d’une possible annulation que nous en tremblons. Trémulations qui disent l’angoisse, parfois l’effroi d’exister, la douleur récurrente de vivre dès l’instant où la parole s’absente, où le vide et le rien sont les seuls modes dialogiques.

A côté de ceci, « Jeune fille » se situe dans l’exubérance. Combien ce jaune saturé, solaire, rayonnant, éclatant nous fait penser à Vincent à ses incroyables tournesols girant sous l’insolent soleil de Provence. Ce jaune vient à nous, nous provoque à être dans la joie, à figurer dans la radiance, à déployer tout ce qui, en nous, est principe de donation. Epiphanie solaire, démultiplication des sens, lesquels, exacerbés, pourraient bien dialoguer entre eux sans qu’il soit utile qu’ils disposent d’un quelconque médiateur. Logique de la profusion et du bourgeonnement. Tremplin jeté dans l’éther dans un geste de pure gratuité, mais aussi de généreuse oblativité afin que tout autre - l’autre, bien évidemment, mais aussi la pierre, la fleur, la paysage, l’animal - soient de la fête, que l’élan soit dionysiaque, que coule l’ambroisie sous les pampres d’or de la vigne existentielle. Peinture de la joie, peinture de l’excès, certes, mais d’un excès libérateur, donateur de sens. Avec « Jeune fille » nous sommes immédiatement en empathie, reçus par elle dans l’enceinte ouverte de sa profération colorée, lumineuse, éployante. Avec elle, nous sommes en amour, de la même façon que l’enfant est avec sa mère dans la fascination de la dyade.

Avec « Je gère », nous sommes en reste, isolés, reconduits à ne plus avoir de miroir dans lequel nous reconnaître, cernés par notre propre image dont le narcissisme fait retour en soi dans une manière d’autisme. De dyadique et d’accueillante dont « Jeune fille » était la naturelle figure, disposant devant notre regard l’amplitude de la relation, nous sommes plongés dans l’abîme que nous tend, dans sa pose occluse « Je gère » et le monde se referme à la manière de la bogue pliée sur son obscurité native. Nous sommes orphelins, nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Car, alors qu’un regard ouvert eût suffi à assurer notre assomption, comment exister encore alors que ne se lève qu’une concrétion énigmatique faisant signe vers quelque proche néant ? Comment être et sentir, en soi, flotter les palmes du désir de vivre ? Il y a, dans cette œuvre, tellement de reniement à figurer parmi les hommes, tellement d’angoisse pleine venant dire le régime de la finitude, l’impasse dans laquelle nul retour vers soi n’est encore possible. Insoutenable image d’une « mater dolorosa » en deuil d’elle-même, du monde, de tout essai de généalogie. Occlusion d’une occlusion. Perdition dans la cendre et la mutité.

Alors, ici, l’on perçoit combien ces deux œuvres sont antinomiques, animées de courants contraires. L’une repoussant l’autre, l’une s’alimentant à une source dont l’autre fait l’horizon même de son incomplétude et, en dernier ressort, de sa prétention à ne figurer qu’à la mesure de son retrait. L’une expliquant l’autre d’une façon oxymorique comme si l’on ne pouvait que faire le constat d’une obscure beauté du monde, d’une plénitude étrécie à laquelle la condition humaine serait vouée comme à son essence la plus accessible. Et si ces deux peintures jouent dans deux registres plastiques fort éloignés, il ne faudrait nullement en conclure à des degrés esthétiques différents. Par principe une œuvre = une œuvre. L’art ne disqualifie aucun de ses démiurges. Simple question de vision du monde que le pinceau retrace selon glacis ou bien empâtements, selon toute la gamme des couleurs disponibles et la polyrythmie des formes. Ce n’est nullement la palette qui décide de l’œuvre mais bien plutôt le sens induit en elle par l’habileté de l’artiste à nous communiquer sa dimension pathique.

Si, en guise de conclusion, l’on voulait se livrer au jeu des interprétations sémantiques des titres respectifs, alors voici ce qui apparaîtrait. « Jeune fille » serait l’expression d’une naissance et d’une efflorescence promise à tout surgissement d’un existant sur la scène du monde : une pure gratuité d’être et de s’y retrouver avec soi dans le projet ouvert et portant au-delà de son être même en direction de ce qui n’est pas soi. Autrement dit le voyage vers une transcendance. « Je gère » en serait, bien évidemment l’antithèse criante, soumise aux contingences de tous ordres, à la réclusion dans une lourde immanence. En effet, on ne « gère » jamais que des quantités, jamais des qualités et l’économie s’inscrit comme ce à quoi l’art, jamais, ne saurait prétendre, à savoir l’émergence du registre d’une visibilité et d’une thématisation de l’objet à poser devant soi comme la seule vérité tangible, donc possible. « Gérer » une situation, c’est déjà l’impliquer dans les mailles complexes et embrouillées des nécessités. L’art est d’une autre nature qui ne rêve que de « jeunes filles » et de leur impalpable beauté. Oui, c’est cela que nous voulons voir aussi loin que nos yeux peuvent soutenir le regard. La proposition d’Eric Migom renverse la perspective pour nous la rendre plus visible. La douloureuse effigie qu’il dresse devant nous à la manière d’un accident dans la toile du destin est une invite à célébrer ce qui s’y inscrit comme la prière ultime de l’homme : voir avec les yeux de l’artiste la dimension ouverte de l’art, sans doute la seule vérité ! Donation et réserve en peinture sont à la recherche du même but. Nous disposer à la beauté. Seules les voies picturales sont différentes. Aucune ne saurait avoir le pas sur l’autre. « Jeune fille » ; « Je gère » ne sont que les deux faces d’une même réalité. Tantôt nous en apercevons un aspect, tantôt un autre. Ainsi avance notre chemin sur des voies qui, toujours, convergent vers un même but : nous situer dans le monde et y avoir lieu. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande espérance !

Partager cet article
Repost0
4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 08:58
L’absente ou la figure congédiée.

« L’absente ».

Hommage à Jeanloup Sieff.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Ici, il convient essentiellement de s’interroger sur le titre de l’œuvre, « L’absente ». Souvent, le titre ne permet pas de déboucher immédiatement sur l’intention de son auteur. La plupart du temps même, nous n’arrivons guère à le relier en quelque manière à ce qui nous est montré. Alors nous sommes désemparés. C’est toujours un deuil à faire que de ne pas se saisir d’une signification. Et, à y songer plus avant, cette encre avait-elle besoin d’un commentaire ? Ne se suffisait-elle pas à elle-même, parlant du cœur de ce qu’elle est, à savoir une esthétique, la mise en forme d’une idée, la projection d’un sentiment, l’efflorescence d’une émotion ? Qu’y a-t-il de surcroît dans ce geste de nomination que nous n’aurions pas aperçu sans cette mention ajoutée ? En un mot, ce titre ne joue-t-il pas à titre de cosmétique, n’est-il pas pur souci d’intellection ?

Mais à poser toutes ces questions nous demeurons sur le seuil, nous n’entrons pas dans la chair de l’œuvre, dans la sémantique qu’elle nous propose afin d’être éclairé, de sortir de la marge d’inconnu que nous tend toujours une création, surtout si elle s’écarte d’une « mimésis », d’une imitation de la nature comme la pratiquaient les anciens Grecs. A la vue de « l’Aphrodite de Cnide » de Praxitèle, nous sommes immédiatement dans l’évidence d’une représentation harmonieuse du corps humain, nous y observons non seulement les formes, mais aussi la grâce et l’incomparable beauté. Cette sculpture peut vivre et témoigner d’un état d’âme de l’artiste, de sa vision du monde, sans qu’une mention à son sujet soit nécessaire. Si nous ne savions pas qu’il s’agit de « l’Aphrodite de Cnide », cette inconnaissance n’enlèverait rien à notre passion et à notre compréhension de cette perfection de pierre. Là où les choses se compliquent, où la vue s’obscurcit, où les repères deviennent flous, c’est lorsque l’œuvre, dépouillée de son versant naturel, de ses atours habituels du réel, verse dans l’abstraction et disparaît de ce fait dans les arcanes d’un non-savoir à son sujet. Car, consciemment ou inconsciemment, nous sommes toujours à la recherche de formes - ces mises en perspective du réel -, qu’elles soient de la nature du paysage, de l’animal ou bien de l’humain. Ces lignes signifiantes sont l’architecture même de notre existence, elles en assurent la nécessaire géométrie, nous font le don d’un lieu pour notre habitation, l’offrande d’un temps où vivre parmi les choses familières dont notre monde singulier est constitué. A ne pas les discerner, nous sombrons dans un site apatride dépourvu de sa quadrature, nous errons comme si nous avions perdu le Nord.

Mais regardons quelques œuvres en partant de celles qui sont les plus abstraites, pour remonter, ensuite, vers les prémices d’une figuration, donc d’une entente avec nous-mêmes, car il s’agit de fournir à l’être que nous sommes des interprétations qui l’assurent d’un savoir suffisamment stable et d’une manière de réassurance narcissique. C’est bien lorsque le monde devient « monde-pour-nous », c'est-à-dire cet univers pourvu de coordonnées rassurantes que nous gagnons une assise ontologique : le réel se met à nous parler hors de sa naturelle densité, de son opacité constitutive. Il nous porte en-dehors de nous, au-devant de lui, seules conditions d’un dialogue fécond, d’être à être. Commençons par le « Carré blanc sur fond blanc » de Malévitch. Première peinture monochrome qui initie l’ère des grandes abstractions. Ici, l’œil bute sur la forme élémentaire du carré dans lequel ni portrait, ni paysage ne pourront trouver site et aire de nidification. Quant à la couleur, cette bi-tonalité minimale confondue dans un lexique quasiment identique, elle n’ouvre guère la voie à l’habituel bavardage dont le réel est souvent la figure de proue. Ici est le lieu du silence et de la méditation, ici est l’espace infini face auquel l’homme recule jusqu’à percevoir son propre néant. Les repères ont été effacés et la mention « Carré blanc sur fond blanc » vient encore renforcer l’effet de néantisation, comme si un confondant écho venait redoubler la nullité de l’absence de couleur, ce prédicat tellement associé à la vie, à sa propension à la profusion. Les phrases décisives de Malévitch prédisent une nouvelle ère au cours de laquelle le paradigme esthétique va se trouver bouleversé :

« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. […] Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous ». Kasimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, 1916.

On ne saurait mieux énoncer les conditions du désarroi des voyeurs des œuvres. Il y a comme une sorte de disparition des catégories qui, jusqu’ici, avaient constitué la possibilité d’un cosmos. Les portes paraissaient grand ouvertes face à un inévitable chaos. « La suprématie du sentiment pur qui trouve un équivalent dans la forme pure » (Wikipédia), voici que s’énonçait le passage du sentiment pareil à la ligne d’horizon se métamorphosant en pure verticalité rationnelle. Dès lors s’imposait le commentaire de l’œuvre dont le titre était la forme elliptique.

Soulages, maintenant et ses célèbres polyptiques voués au culte du noir et seulement du noir. Bien évidemment le passage du blanc au noir n’est en rien une inversion des valeurs, seulement une continuité dans un chromatisme différent. Au début nous ne voyons que ce voile nocturne contre lequel notre vue bute comme si de mystérieuses ténèbres en constituaient le linceul. A l’évidence, l’abstraction est toujours là, peut-être même renforcée par ce concept « d’outre-noir » dont l’artiste joue avec subtilité, nous reconduisant à un ailleurs dont le subjectile constituerait le tremplin ontologique. Car Soulages nous invite à nous expatrier de ce monde pour nous convier dans un autre, mystérieux et pourvu d’un étrange pouvoir, peut-être celui de nous introduire dans les arcanes de l’art. Et pourtant, si notre vue dérape continuellement sur la face de bitume, nous y percevons des stries - premières formes d’une organisation de l’espace, mise en mouvement d’un rythme -, nous y percevons aussi ces nervures dont le réel est tissé, ces lignes de force que constituent la théorie des arbres, la chute oblique de la pluie, les fils de trame du tissage lorsqu’ils élaborent, non seulement une cosmologie comme chez les Dogon, mais constituent les mailles mêmes dont l’homme se vêt pour paraître aux yeux de ses semblables.

Amorce d’un cadre existentiel dont les points de repère deviendront encore plus visibles chez un Zao Wou Ki dont les lithographies faites de larges coups de pinceau - nappes fluides recouvertes de traînées ocres, de signes couleur de terre sombre, de surfaces vertes - ne sont pas sans évoquer l’art ancestral du paysage chinois comme chez Guo Xi (1020 – 1090), où l’encre et les couleurs estompées sur soie se situent dans un genre de médiation entre la représentation réaliste et une certaine forme d’abstraction.

Mais regardons, maintenant « L’absente », cette œuvre contemporaine que nous interrogeons. Elle pourrait se situer dans la continuité de l’art où les formes appellent à la fois le réalisme, donc la raison qui lui est associée et l’émotion qui s’en distingue en introduisant dans l’œuvre un flou, une ambiguïté. D’instinct, lorsque quelque chose se présente comme une énigme de la vision, nous en référons à un réflexe immémorial, celui de la représentation et notre âme ne sera en repos qu’au terme de notre enquête. Ce que nous voulons apercevoir c’est l’arbre, le chemin, le bouquetin sur la crête alpine, l’objet en nature morte, l’oiseau à contre-jour du ciel, la mer et ses moutonnements infinis. Mais ici, précisément, ne s’agit-il pas d’elle, la mer, comme si nous l’observions du haut d’une falaise, faisant ses remous d’écume dans l’anse de galets en contrebas ? Il pourrait s’agir d’un paysage du côté d’Etretat que le regard de l’artiste aurait quintessencié afin que l’œuvre, dépassant le réel sourd et aveugle, que l’œuvre donc nous entraîne à sa suite ailleurs que là où nous sommes, enfermés dans notre tunique de peau. L’art est toujours ce processus d’enlèvement, de ravissement qui nous distrait de nous-mêmes afin de nous déposer dans ce site sans feu ni lieu qui s’appelle beauté et nous requiert de la regarder comme la seule réflexion vraie de l’être que nous sommes. Et c’est seulement lorsque nous sommes gagnés à cette vérité-là, le rayonnement de l’œuvre en sa singularité, que nos yeux voient avec la seule pertinence qui soit, celle des choses justes.

Mais alors, qu’en est-il de « L’absente » ? Comment la situer dans la perspective de l’œuvre et en faire autre chose qu’une coquetterie venant effleurer l’encre de son mystère ? Ici, il faut tenter une hypothèse, « L’absente » c’est la figure ; figure qui, toujours, est miroir pour l’homme, source d’identification et de projection. Nous sommes tous, toutes des Narcisse en mal de reconnaissance et ce que nous attendons de l’art, c’est qu’il rende possible notre propre épiphanie dans l’horizon du monde. Or, voir une figure, fût-elle éloignée en apparence de celle que nous proposons au réel, c’est toujours installer un réseau de significations jouant à titre de rhétorique alors que nous en constituons l’un des signifiants en direction d’un signifié, cet être que nous sommes et que nous ne percevons jamais qu’à la mesure d’une confondante illusion. Cette encre, à l’instar de toute œuvre laissant apercevoir en filigrane une possibilité d’attache au réel, joue à la façon du fameux test de Rorschach, elle nous convie à nous y retrouver avec nous-mêmes par le jeu subtil des identifications. L’image que nous revoie le monde n’est jamais que notre propre image qu’un miroir nous renvoie : activité spéculaire nécessaire à notre adhésion à l’existant.

Pour clore cette réflexion, nous voudrions mettre en parallèle cette œuvre, « L’absente », avec une photographie de Jeanloup Sieff « Les Petites Dalles ». Outre que s’y inscrit une homologie formelle avec ce que nous propose Sophie Rousseau, cette falaise au-dessus d’une mer blanche et écumeuse, aucune figure n’est présente - nous parlons ici de figure humaine -, qui ferait signe vers une présence rassurante. C’est à nous, les voyeurs, de faire le travail de surgissement d’une épiphanie, à commencer par la nôtre, puis celle de l’Autre, enfin du monde de manière à ce qu’un sens puisse se produire et que nous ne demeurions pas absents à nous-mêmes.

L’absente ou la figure congédiée.

"Les Petites Dalles".

Oeuvre : Jeanloup Sieff.

Partager cet article
Repost0
2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:52
Du singulier à l’universel.

« Travail en cours ».

Œuvre : François Dupuis.

Ce que nous propose ici l’artiste est rien de moins qu’une grille de lecture ontologique. Qu’en est-il de l’être en son épiphanie ? Comment nous apparaît-il ? Pouvons-nous en déduire quelque chose à son sujet ? L’altérité est un phénomène tellement sidérant qu’il ouvre toujours, devant nous, l’espace d’une vacuité infinie, d’un abîme. Alors comment ne pas faire référence à la sagacité et à la profondeur de Montaigne :

« Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Mais, sans vouloir euphémiser les propos de l’humaniste, est-ce si simple de découvrir celui qui nous fait face et demeure toujours dans son mystère ? Sommes-nous la bonne mesure pour juger celui qui, fondamentalement, est différent de nous. Et puis, arriverons-nous à nous connaître jamais ? Nous-mêmes ? Nous sommes ces bleus icebergs flottant sur des eaux glacées alors que notre partie immergée, nous n’en saisissons qu’une manière de blancheur, de silence se perdant quelque part, là-bas, dans les plis du temps, les circonvolutions de l’espace. Et, pourtant, malgré ces précautions philosophiques, il nous faut nous décider à dévoiler cela même qui se voile et menace, toujours, de se dérober. Il nous faut donc regarder et donner sens à notre vision. Tout est dans le regard et dans la justesse qu’il consent à nous livrer si nous nous appliquons à en faire l’inventaire avec soin. Cependant, nous serons toujours dans une forme de vérité, non dans la certitude d’un absolu. Regarder, c’est projeter sur le monde la résille de ses affinités, l’architecture de ses connaissances, l’entrelacs de ses émotions. C’est bien évidemment d’une subjectivité dont il est question, à savoir d’une singularité que, chacun, sur Terre, porte en lui comme le bien le plus précieux. Mais voyons de plus près et chaussons les lunettes d’un des penseurs majeurs du XX° siècle. Il nous aidera à y voir plus clair.

Demandons à Sartre de nous éclairer. Une phrase décisive est prononcée dans « L’Être et le Néant » qui pose l’acte de la vision d’autrui (qui est un écho de la mienne, bien évidemment) comme tentative de réification, me réduisant à la simple contingence, au statut d’objet, à la pure facticité comme privation de liberté et chute de la transcendance dont, en tant qu’homme, je suis l’image insigne pour la seule raison que je sors du Néant et m’en affranchis :

« Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Autrui me regardant, moi-même regardant autrui, c’est d’une double néantisation dont il s’agit, chacun y perdant sa liberté originelle. Ce constat amer d’un existentialisme réduit par la seule présence d’une altérité fera dire à Garcin, dans « Huis clos » : « L’enfer c’est les Autres. »

Donc, regardé, je suis condamné par la simple conscience qu’autrui prend de mon existence. Bien sûr le constat est philosophique, il est un paradigme de la connaissance qui pose la théorie comme premier signe permettant de déchiffrer ce confondant hiéroglyphe dont mon vis-à-vis est l’émergence. Ceci ne saurait signifier que tout regard me visant souhaite ma perte. Sartre s’est longuement expliqué sur ses propres propos et sur l’interprétation erronée qui en avait été faite. Bien évidemment la nature du regard qu’on m’adresse peut être de pur amour. Il n’en demeure pas moins que dans le cadre des fondements d’une pensée, la capture du regard de l’autre apparaît comme la relégation de mon être dans une geôle dont il possède les clés alors que je ne peux la saisir.

Mais, maintenant, regardons l’œuvre et ce qui s’y dessine dans cette profusion de portraits, dans cette myriade de regards alors que c’est nous, qui allons regarder et prendre acte de ces existences virtuelles qui surgissent comme autant d’interrogations. Ce qui frappe, d’emblée, c’est l’extraordinaire diversité des formes apparitionnelles. Bien que l’épiphanie soit humaine et appartienne en partage à l’ensemble des sujets, chaque figure s’y illustre d’une manière qui, chaque fois, lui est singulière. Simple problème d’identité. Comment, autrement, si les prédicats étaient strictement superposables, l’être pourrait-il se laisser voir dans son unicité ? Même les sosies, même les jumeaux homozygotes, malgré un patrimoine génétique commun, ne sont nullement des fac-similés qui diraient la même réalité. Toujours un léger décalage, toujours une inclination particulière au travers de laquelle la rareté se manifeste. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de rareté, donc de quelque chose de précieux. Chaque présence est unique et c’est parce qu’elle est unique qu’elle peut apparaître. Jamais le blanc ne fait sens sur le blanc. Il y faut le jeu dialectique : le blanc surgissant du noir et s’y accomplissant alors que son alter ego - le noir -, (son autre réalité) se manifeste par le même geste phénoménal. Alors nous regardons et nous interrogeons. Qu’en est-il de cet être dont nous ne saisissons qu’une pluralité d’esquisses comme si, toujours, l’image de l’humain tressautait dans la lanterne magique, ne se laissant percevoir qu’à la mesure d’un désir chargé de sa propre frustration, de son éternelle disparition ? N’y aurait-il rien d’autre à saisir que cette fuite perpétuelle hors des catégories qui nous font exister, l’espace et le temps ?

Tous ces visages qui font « face » - comme si le langage s’amusait de sa propre métaphore appelant à une prochaine parution -, ces visages donc demeurent dans un genre d’abstraction, sinon d’insaisissable. Nous les voyons avec leurs belles caractéristiques, le flou d’un regard, la douce éminence d’une joue, l’arête du nez telle une falaise, le sourire que des lèvres ébauchent, une impression songeuse, la discrétion d’un souci, l’énigme, l’affirmation de soi, les stigmates de la douleur, un essai de séduction, le glissement du tragique sur les vagues des rides, tout ceci nous l’apercevons et, pour autant, nous ne pouvons rien dire de l’homme, sinon cette polyphonie dans laquelle chacun donne de sa propre voix. Mélopée dont n’émerge aucun son qui signifierait pour l’ensemble à titre d’essence.

C’est ici qu’intervient la subtilité d’une figuration, cette silhouette blanche, transparente, sans autre prédicat apparent qu’un lexique prompt à revêtir tous les autres lexiques qui voudraient bien s’enlever de soi en direction d’une présence, d’un témoignage existentiel. Alors, ici, s’annule soudain la thèse sartrienne selon laquelle mon regard efface l’autre en le reconduisant à sa propre absence. Alors, ici, surgit le large empan de la sphère platonicienne, laquelle ouvre un monde à la hauteur de l’Être, cette Forme des formes qui, les englobant toutes, les possibilise chacune selon l’esquisse qui lui est propre dans l’apparition sensible qu’elle propose au monde. L’Idée, la ressource à nulle autre pareille de l’intelligible consent à figurer parmi la multitude que représente tout existant. L’Être qui se détache du fond avec la dignité de ce qu’il est, à savoir une pure essence, consent à entrer en scène sur le praticable d’une présence affectée d’espace et de temps. L’Être se décline en une multiplicité d’êtres qui tiennent de sa permanence, son immuabilité, le luxe de s’informer selon tel ou tel aspect. Dans les visages que nous propose l’artiste, lesquels ne sont que les reflets de la réalité supérieure des archétypes, transparaissent, en filigrane, les figures d’un monde hors de portée, si ce n’est au regard des ressources de l’intellection. Le sublime équilibre qui s’établit entre les effigies sensibles - les personnages de la scène artistique -, et le principe qui leur a insufflé la vie, - l’intelligible -, tout ceci semble à même de clore une histoire et de la rendre parfaitement compréhensible aux yeux de ceux qui en font la rencontre. Si la théorie des portraits noyés dans un genre de brume gris-bleue parvient à nous parler, d’abord, à nous émouvoir, ensuite, c’est à la mesure de ce subtil reflet qui fait se renvoyer en écho le singulier en direction de l’universel, l’universel en direction du singulier. Etrange figure du chiasme qui est la rhétorique de l’Être-être, cette ambiguïté rendue indéchiffrable à l’aune d’une insuffisance du regard. C’est pourquoi, regardant l’œuvre et le jeu de miroir, nous la disons achevée. Elle n’est en chemin que vers sa propre assomption. Alors nous la regardons être et nous demeurons en silence !

Partager cet article
Repost0
1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 08:13
De la myose à la mydriase.

Photographie : Céline Guiberteau.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... » Céline Guiberteau.

Pour tâcher de comprendre ce qui est à l’œuvre dans cette photographie, ce que sont les problèmes sous-jacents à la visibilité immédiate, il faut d’abord consentir à fermer les yeux et renoncer, provisoirement, à ce qui apparaît comme possible forme esthétique. Faire ceci nous reconduit en-deçà de l’acte créatif, là où rien ne s’est encore ébauché qu’un vague projet, une intentionnalité encore dans les limbes du connaître. La grande feuille blanche au centre de l’image, il faut en faire son deuil, la ramener à une simple virtualité, lignes en puissance, non encore en actes. Tout est dans l’obscur, dans une manière de néantisation et aucune parole ne se profère qui se constituerait en sémaphore, c'est-à-dire en signification, mot, phrase, langage. Tout est si refermé, si retiré dans une cécité dont les contours nous ramènent à notre propre subjectité. Nous sommes seuls au monde, isolés dans une confondante autarcie, nous sommes des êtres-jetés dans la mare des contingences et nous faisons la douloureuse expérience du cachot existentiel. Comment, en effet, se projeter, prétendre à quelque transcendance, alors que nous nous élevons si peu de la matière proche, gangue dans laquelle se confondre à jamais.

Mais, imaginons un instant que la grâce nous visite soudain, nous faisant l’offrande d’une vision minimale du monde, une vision tout de même, cette merveilleuse disposition ontologique par laquelle nous nous révélons à nous-mêmes en même temps que le monde consent à livrer ses premières nervures. Le regard est discret, les paupières s’ouvrent dans le silence des yeux, simple fente identique à celle du saurien en embuscade, pupille étroite, simple trou d’aiguille, en myose, tout début d’une prise de conscience. Le grand carré blanc est une simple tache qui nous aveugle, que d’abord nous ne percevons pas. Ce qui nous visite de douloureuse manière, ce sont les ombres, les fermetures, les marges dans lesquelles rien du monde ne se révèle qu’à la mesure d’une aphasie, d’une privation de la parole, d’un simple bégaiement, d’une indigence à faire se lever un projet, à débuter le cycle de quelque naissance. C’est avant la parturition, c’est le domaine infiniment occlus et nous sommes sourds à nos propres battements, à notre souffle, à ce qui, plus tard, deviendra notre rythme d’hommes, de femmes, à savoir le gain d’une liberté. Sur la photographie, le corps de l’artiste, nous ne le percevons qu’au travers de son angoissante densité, pareil à une gemme qui se dissimulerait dans les lourdeurs de la terre, dans les plis énigmatiques du sol, avant que les éléments ne s’informent vraiment. Les pieds sont ces deux membres à peine distincts, à peine issus du fond avec lequel ils se confondent. Le cercle des bras semble étreindre le vide, l’absence, vague parenthèse où ne s’inscrit qu’une confondante vacuité. Le massif de la tête ne se distingue guère de la touffeur des forêts que même la lumière ne peut rencontrer. Jusqu’à maintenant, tout s’est présenté à nous selon le mode de la fermeture, du repliement, de la bogue au milieu de laquelle la vie demeure un mystère insondable.

Mais il faut aller plus loin, sortir de notre marche chaotique, de notre cadence hémiplégique. L’essence de l’homme appelle constamment ce qu’elle est en son fond, à savoir l’arche du merveilleux langage. Être homme, c’est être appelé à connaître, à proférer, à jeter sur le papier les signes de l’inconcevable don d’exister. Cela, cette vérité fondamentale, les passagers du monde la savent depuis l’intérieur de leur conscience, depuis leur architecture de chair et devient alors une urgence le fait de porter au jour ce qui se dissimulait derrière des voiles d’incompréhension.

Alors que la main de l’artiste, jusque là, était confinée à ne recevoir d’autre fonction que celle de tenir la feuille blanche, voici que cela s’éclaire, que cela s’anime. Sur le subjectile naissent, comme par magie, les premières spirales signifiantes, les premières ébauches de l’art. Tout comme les originelles formes pariétales dessinaient, sur les parois ténébreuses des grottes, la rhétorique infinie de l’humain, la myriade d’images qui sillonneraient l’univers de leur beauté ouverte. Oui, soudain tout s’illumine, la pupille éclate en mydriase, les phosphènes cascadent dans l’antre du visage, dessinant l’épiphanie de l’autre, du différent, du monde sur lequel jeter sa semence afin que les moissons aient lieu, que le blé coule et que s’initie le cycle éternel de la renaissance. Au sortir de la conque amniotique, alors que notre fontanelle est translucide, portant encore le témoignage des eaux originelles, alors que nos yeux sont soudés comme deux graines en attente de germination, nous naissons à nous-mêmes, aux autres, au monde. Mais, pour autant, notre naissance n’est pas achevée. Il nous faudra naître une seconde fois : sous la poussée du langage, de la connaissance, de l’art enfin qui synthétise le tout dans une communion heureuse. Faute de ceci, posséder langage, connaissance, art, nous demeurons au pied même de notre socle humain, étrangers à la beauté qui est l’autre nom du Vrai, du Bien. L’art est cette dimension solaire, ce pur émerveillement qui fait tenir debout notre chair mutique. Un corps que ne visite l’art est simple contingence parmi les pierres, progression de taupe dans son tunnel de glaise. L’art est simplement l’art de bien regarder et de porter à la dignité tout ce qui mérite de l’être, à commencer par l’autre dont le miroir nous tend une clé de compréhension de ce que nous sommes.

Oui, l’artiste a mille fois raisons qui pose d’abord la question. Car nous ne saurions être debout à ignorer l’interrogation qui est coalescente à notre propre condition. Être homme c’est faire sien le souci de Leibniz en tant que position fondamentale quant à l’être : « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? ». Ceci entraîne, ipso facto, la thèse de la signification. Tout est sens si nous savons regarder, ce sens que tout artiste interroge incessamment afin qu’une lumière s’éclaire et que se dissipent les ténèbres du non-savoir.

Puis le « monde insensé », oui, la formule est juste qui pointe en direction de l’absence de sens. C’est, en quelque sorte tâcher d’apporter une réponse à l’immense vacance qu’a laissée le nihilisme, nihilisme que la formule de Nietzsche accomplit et porte à l’incandescence : « Dieu est mort ! » Certes, Dieu est mort. Cet apophtegme a moins une portée religieuse que strictement humaine. « Et c'est nous qui l'avons tué ! », précise le philosophe afin de pointer en direction de l’insuffisance de l’homme à considérer les valeurs à la hauteur qu’elles méritent. « Dieu est mort », cette sentence rapportée à l’homme face à l’art revient à dire que la beauté s’est effacée de l’horizon du monde.

Cette belle œuvre sonne comme la métaphore d’une reconnaissance que nous devons à la création : issue des bras de l’artiste, bras qui semblent surgir des ténèbres, elle est constituée de ces belles spirales qui disent le rayonnement de toute chose lorsqu’un regard adéquat vise le réel et le porte au-delà de lui-même sur les rives d’une ineffable beauté. Pour cette raison, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion qui dit la nécessité pour l’homme de se ressourcer à la fontaine de l’art. Ici est le lieu d’une nouvelle naissance. La nôtre. Celle du monde. C’est pour cette raison que nous accentuons, comme il se doit, la fin de l’énonciation.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... »


Partager cet article
Repost0
11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 09:52
Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

De manière à bien percevoir la façon dont les projets architecturaux de Franck Gehry s’insèrent dans le monde contemporain, il faut d’abord interroger le domaine de l’art depuis ses fondements, ensuite la singulière relation au corps humain de l’esthétique au travers des âges, ce qui revient à mettre en perspective les notions cardinales de classique et de moderne. Le corps, l’art antique des Grecs le représentait sous une forme idéale parfaite, sublimement apollinienne, magnificence de la chair faite marbre lisse, pur, à la blancheur virginale. Ces canons seront repris à la Renaissance sous les espèces d’un strict académisme, témoin le célèbre « David » de Michel-Ange, parangon incontesté d’une représentation de la pure beauté, de la perfection faite pierre.

Un saut important dans l’espace et le temps nous conduira au centre de « La danse II » de Matisse, dans un chatoiement de couleurs, la pulpe des chairs, mais surtout, dans le mouvement comme subtil hymne à la vie. D’apollinienne qu’elle était, la vision se fait plus dionysiaque, charnelle, fauve, nous reconduisant à une manière de rituel primitif.

Mais il faudra attendre les années 1900 pour que la métamorphose s’opère, que l’esquisse de la mobilité devienne un thème majeur de la perception du corps. Sous l’influence de la photographie - notamment les chronophotographies d’Etienne Jules Marey -, et des clichés en surimpression décomposant le mouvement, la peinture devient chorégraphie, ce que Marcel Duchamp immortalisera avec son très remarquable « Nu descendant l’escalier n° 2 », dynamique

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Marcel Duchamp, « Nu descendant un escalier ».

Huile sur toile, 1912.

Source : I-MEDIA.

qu’accentueront encore les recherches plastiques d’Umberto Boccioni dans « Formes uniques de la continuité dans l’espace » où le corps pourra acquérir un genre d’autonomie, une étonnante spatialisation en même temps qu’émergera ce qui, d’ordinaire, est irreprésentable, à savoir le processus d’une temporalité. Car si nous prenons acte de notre corps grâce à un schème complexe de sensations, nous demeurons figés, la plupart du temps, dans cette saisie intérieure inconsciente de notre propre procès, qui se nomme intéroceptive par opposition à celle, extéroceptive, davantage tournée vers la prise en compte de notre environnement immédiat. Notre sensibilité est interne et ne laisse rien paraître des différentes postures corporelles par lesquelles nous nous donnons aux autres, au monde, en même temps que nous procédons à notre propre genèse.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« L'Homme en mouvement ».

(Forme uniche nella continuità dello spazio), 1913.

Umberto Boccioni.

Source : Wikipédia.

Ce qui est surprenant chez Boccioni, c’est la diffusion dans le métal, dans un même élan de parution du thème spatio-temporel dont, depuis Kant, nous savons qu’il constitue les conditions a priori de l’expérience. Sans temps, sans espace, notre sensibilité demeurerait inapparente. Nous sommes pétris de ceci, lignes de fuite et écoulements du temps pareils à des fluides insaisissables qui constituent la quadrature de notre être. C’est dire la fascination, pour l’artiste, d’abord, de procéder à leur mise en exergue, pour l’homme ensuite d’en réaliser l’aperception. La conscience de notre genèse est à ce prix. Mais ce qui est encore plus stimulant intellectuellement parlant, c’est de constater combien l’artiste italien permet de faire le lien entre corps et architecture. Il suffit d’opérer un léger décalage dans le temps pour retrouver ce même souci de traduire l’espace dans une étrange dimension hestio-zoo-anthropomorphe, puisqu’aussi bien se conjoignent dans un même souci d’investir un site unique, l’homme, l’animal et l’habitat qui les regroupe sous une seule forme signifiante synthétique. C’est de ceci dont il est question ans « Cheval + cavalier + maisons » en 1914.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« Cheval + cavalier + maison ».

Umberto Boccioni (1914 - 1915).

Gouache, huile, collage de papier ,

bois, carton sur cuivre, fer, étain et zinc.

Source : BIZART, BIZART, VOUS AVEZ DIT BIZART ?

Et comment ne pas reconnaître ici, dans cette proposition morphologique polysémique jouant une partition toujours renouvelée de l’espace de l’homme, une préfiguration de ce que seront, en ce début de XXI° siècle, les audaces de Franck Gehry ? Mêmes ruptures de lignes, mêmes conflagrations des droites et des courbes, mêmes emboîtements de volume, mêmes voiles aériens, mêmes mélanges de matériaux, mêmes couleurs si l’on songe aux reflets dorés des plaques de titane de Bilbao. Et, si, dans un effort rapide de la pensée, nous remontons aux sources grecques de l’architecture, au Parthénon et à ses frontons, ses tympans, ses colonnes d’une rigueur tout apollinienne, puis surgissons dans le métal ou bien le verre soumis aux lois de la technologie moderne mises en œuvre par le génial concepteur américain, à sa fantaisie polymorphe, nous nous apercevons que le trajet de l’architecture est rien de moins qu’un calque de l’art en général, de la peinture en particulier que nous placions à l’incipit de l’article. Comme si la suite des civilisations et des œuvres de l’homme ne faisait que figurer le passage du statique au cinétique, de la droite à la courbe, du monosémique au polysémique.

Si, à l’origine, la rhétorique était minimale, économe, discrète, liée de près à l’imitation de la Nature - la mimèsis des anciens Grecs -, voici qu’aujourd’hui elle devient plurielle, inventive, polyphonique, genre de tour de Babel bruissant des rumeurs du monde, de ses agoras pléthoriques, témoignant des nouvelles formes d’urbanisme par lesquelles le génie humain pose son empreinte dans la masse souple de l’exister. Si le temple grec semblait procéder à son propre dépouillement afin de recevoir le dieu et lui remettre l’offrande qui lui était destinée, le temple moderne d’acier et de verre, se saisit des objets qui sont les siens et les fait paraître dans le scintillement de sa parure externe, comme si le dieu, à la place de demeurer dans l’enceinte sacrée et d’y recueillir le lieu propice à son éclosion, se trouvait reporté à l’extérieur dans le prestige de sa parution. Enoncé en termes de hiérophanie, ceci se déclinerait de la façon suivante : cela qui constituait le lieu même d’accueil de la transcendance -le cœur du temple-, se trouve reporté à l’extérieur même de l’édifice, dans une zone de visibilité. Et si nous ramenons cette considération autant spatiale qu’allouée au sacré, à la zone du corps de l’homme, nous pouvons dire que la sensation, d’interne qu’elle était, s’externalise, devient extéroceptive, remise à la sensation périphérique de l’enceinte de peau, alors qu’elle n’était, jusqu’alors, qu’affaire de chair et de sensation intéroceptive. Ce qui voudrait dire, en termes de compréhension générale des phénomènes signifiants, qu’il y a parfaite homologie entre les trois registres du corps, de l’habitat, de l’art. Ils suivraient une unique loi d’évolution, laquelle partant du centre de l’individu, de la maison, de l’œuvre, ne ferait que se déployer progressivement en direction du monde. Comme si le phénomène de transcendance, de libération du néant afin que de l’être apparaisse, s’était soudain inversé au fil du temps, comme le poulpe retourne sa calotte et montre l’intérieur de ses viscères. Peut-être ne s’agit-il que de cela, de témoigner depuis l’intérieur de son corps - son premier logis - pour porter au-devant de soi jusqu’à la limite ultime de sa parution, ce qui était clos, crypté, recevant son mérite de sa propre désocclusion. Ce qui était intérieur, l’essence de l’homme, trouvant à se réaliser dans sa manifestation au grand jour, en pleine lumière. Tout comme les musées dont ces architectures sont les enveloppes externes, se muent elles-mêmes en œuvres d’art à la portée de chaque conscience qui s’applique à les regarder. Guggenheim, Vuitton, tels des phares pour l’esprit humain, œuvres d’art portant en leur sein, en abyme, d’autres œuvres d’art et ainsi à l’infini. Peut-être ces architectures, par le savoir qu’elles nous livrent, nous apprennent-elles à déchiffrer le monde. Elles constituent un constant et immémorial dialogue entre ce que nous sommes au-dedans de nous, des êtres finis, et ce que souhaiterions devenir, des trajets en quête d’infini. Sans doute y a-t-il beaucoup à penser dans cette direction de l’exister et de son sens, depuis une immobilité originelle jusqu’à celle, finale, en passant par cette belle cinétique qui s’appelle la vie, dont jamais nous ne percevons les limites qu’à les situer dans l’aire de nos corps. Nous sommes des « architextures » qui attendons de devenir !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher