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13 juillet 2025 7 13 /07 /juillet /2025 07:24
Air, respiration du Monde

Contis-Plage

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

     Å l’initiale de cet article, nous donnons cet extrait tiré de : « Les aspects de la relation homme animal », d’André Stanguennec dans le beau livre « Arts et science du romantisme allemand » :

 

   « Schubert affirme que la tension bipolaire s’exprime comme un rapport entre la tendance à l’élévation vers le ciel astral et la tendance opposée, gravitationnelle, vers le centre de gravité terrestre, en d’autres termes entre la lumière et la pesanteur. Hegel usera lui-même de cette métaphore pour distinguer la liberté qui s’élève de tout centre pesant et la pesanteur de la matière terrestre tendant vers le point central inférieur : ‘’de même que la substance de la matière est la pesanteur, nous devons dire que la substance, l’essence de l’esprit, est la liberté…La matière est pesante en tant qu’elle se dirige vers un centre […] L’esprit au contraire a justement en lui-même son centre’’, ‘’et même l’homme ; qui est esprit – ce qui est absolument léger – est encore pesant’’.

 

   Le thème du texte ci-après joue sur les substances alternées des éléments Terre/Eau/Air, afin que de ces différences, de ces présences respectives, puissent être tirées, symboliquement, quelques conditions de l’apparition de l’Être. Ce dernier, inaccessible, tout comme l’Esprit invisible, se laisse simplement deviner au gré d’une réalité élémentale qui postule la possibilité de l’Être au prix d’une singulière allégie. Ce qui veut dire que l’Être consentirait à sa dévoiler davantage à mesure qu’on laisse la pesanteur relative de la Terre et de l’Eau, pour aboutir au principe éthéré, subtil de l’Air avec lequel il pourrait bien se confondre si, d’aventure, son destin était de se rendre visible/préhensible. Il en va du Destin de l’Être comme il en va du destin de l’Esprit dont les essentiels prédicats ne peuvent jamais se décliner qu’à la mesure d’une Lumière, d’une Légèreté, d’un Principe Subtil, d’une Liberté. Proférer au-delà serait pure affabulation, projection fantasmatique puisque, aussi bien, la Rose en sa substance peut s’épanouir et se laisser percevoir, nullement l’essence voilée de son dépliement. Dans le domaine incertain et volatil de l’évocation de l’Être, peut-être ne peut-on guère aller plus loin, sur le plan rhétorique-conceptuel, que ce qui s’énonce, d’une façon assez floue pour être satisfaisante, dans cette énigmatique formule :

 

‘’essence voilée du dépliement’’.

 

   Ici, c’est l’Air qui est en question, l’Air qui nous interroge, l’Air en nous hors de nous, l’Air si l’on veut, en tant que prima materia, elle qui préside au Grand Œuvre alchimique dont le destin est d’accomplir la métamorphose de la matière en un principe subtil dont la Pierre Philosophale est la finalité, le dernier terme. Cette Pierre, bien davantage espace spirituel, cosmos imaginaire, plutôt que substance clairement délimitée. Posons comme fondement à notre recherche que, Tous, Toutes, sommes en quête de cette « Pierre d’Éther » (ici il nous faut faire usage d’un néologisme), que nous pourrions nommer « Ponce », au motif de sa porosité, de sa structure aérienne, elle qui a le curieux pouvoir de flotter sur l’eau. Elle constitue un étrange intermédiaire entre des éléments que tout semble opposer. De la roche réelle elle a l’aspect, on la croirait dense, invulnérable en quelque sorte, elle a l’apparente compacité alors qu’en vérité,

 

A la Terre elle emprunte sa belle robe d’argile

au Feu son pouvoir de trouer,

à l’Eau le principe de son flottement,

à l’Air la mesure presque impalpable de son allégie.

 

   En quelque manière elle est une synthèse des quatre éléments, elle en conserve la longue mémoire, elle en fête les attributs opposés, elle joue sur le paradoxe, elle est, à la fois, qui elle était, qui elle est devenue, qui elle pourrait figurer dans la tête d’un Poète livré à l’écume de ses rêves. Tel le papillon, elle figure le cycle des transformations, depuis l’éclosion de l’œuf jusqu’à la mue imaginale en passant par le stade de la chenille et de la chrysalide. Å elle seule elle contient l’ensemble des significations de la genèse du Monde. Elle est une image condensée de l’histoire de la Terre, de son immémorial et étrange voyage aux confins de l’Univers.

Air, respiration du Monde

Mais si c’est bien son caractère de Totalité qui retient notre attention, il semble entièrement tributaire de ces vides, de ces cavités, de ces alvéoles, de ces minuscules cryptes qui forent la matière et lui octroient le statut irremplaçable de son Essence. Or cette tension immergée dans le résistant, le compact, le dense, c’est bien l’Air en son invisible présence qui en est l’opérateur principal, genre d’intervalles entre les mots qui signifient pour cette raison même, genre de blancs dispersés au hasard de la toile peinte, comme dans la « Montagne Sainte-Victoire » qui ne gagne son Être authentique qu’à être ainsi traversée de ces rapides illuminations, de ces éclats soudains. La force invincible de l’Air se déduit presque entièrement de cette invisibilité qui tisse son Être de bien étonnante manière. Plus il devient ineffable, plus sa puissance croît. Comme le ciel des Idées d’où l’Intelligible rayonne sur le sensible, le féconde, imprime en lui les valeurs qui le situent, ici et maintenant, dans cette forme qui est sienne mais, reliée, infiniment reliée à une Source qui l’excède et le rend manifeste.  

   Volontiers l’on glose sur la nature de l’Être, cet indéfinissable par principe dont on s’accommode au gré de l’usage de métaphores censées en tracer le fuyant portrait. Si, effectivement, l’on ne peut rien dire de l’Être, force est de penser que, d’une façon intuitivement orientée, nous attribuerions aisément ce prédicat d’Être, plus aisément à l’Air, qu’au Feu, qu’à l’Eau, à la Terre, pour la simple raison que son faible coefficient d’attribution ontologique le prédestine, cet Être, à ne pouvoir être évoqué qu’à la mesure de quelque chose qui se dérobe, qui se voile, en tout cas de la nature d’une légèreté native, d’une consistance de duvet. Bien entendu cette façon de l’envisager peut paraître totalement paradoxale puisque, si l’on parle de l’Être-de-la-pierre ou de l’Être-de-la-Montagne, la première pensée qui s’impose à nous est celle de la pesanteur. Certes, sauf que nommant l’Être, nous sommes séparés de la Montagne par l’abîme de la « différence ontologique » et, qu’en voie de conséquence nous savons bien ce qu’est l’adret et l’ubac, ce qu’est un éboulis, un cône de déjection, un mur de moraines mais sommes dans l’incapacité de désigner leur Essence autrement qu’à porter notre index sur ce réel concret, stable, effectif, qui nous rassure en nous plaçant au milieu des choses d’une façon indubitable.

   Donc, si notre approche est juste, dans un souci de rendre réel cet aspect fuyant de l’Essence, nous cheminerons en compagnie de trois photographies d’Hervé Baïs, depuis la Pierre de l’Abbaye de Caunes-Minervois, jusqu’à la touffe végétale d’oyats de Contis-Plage, en passant par l’étendue liquide du  Grau de Mateille, traçant ainsi la voie, du moins le suppute-t-on, d’une réalité manifeste à une autre en laquelle, comme au travers d’une trame, du filigrane d’un billet, se laissera deviner l’ombre heureuse de

 

la « Dissimulation »,

de « l’Esquive »,

du « Voilement »,

autres noms pour l’Être

 

   car, en la matière, nous ne pouvons vivre que d’analogies, de métaphores, de substituts.  Une découverte « par défaut » si l’on peut dire.

   Cependant, il est une manière, sinon de saisir l’Être, du moins d’en approcher l’énigme au travers d’une démarche régressive allant du plus de matière au moins de matière pour, enfin, sentir en nous, au plus secret de notre intuition, cette brise légère, ce vent à peine né, cette façon d’alizé qui nous mettra au plus près de notre recherche.

Air, respiration du Monde

   Notre entrée en matière (c’est le cas de le dire) se fera par l’entremise de l’Abbaye de Caunes-Minervois. Tout, ici, se fait architectonique, motif essentiel de la pierre déclinée selon l’abside carolingienne du VIIIe siècle, le chevet roman du XIe siècle, le portail sculpté avec chapiteaux du XIIIe siècle, tout est dans la puissance du matériau, dans sa visibilité extrême. Rien ne demeure dissimulé, l’ensemble nous est donné avec un luxe de détails. Gloire du concret, aspect solide du marbre qui, certes cachent des symboles religieux, mais ces derniers n’interviennent qu’à la suite, comme une dentelle surgissant ultérieurement de la pierre.  Éclat du minéral des voussures du portail reposant sur des chapiteaux ornés de feuillages ; coloration du minéral entre les colonnes du chevet, un ocre-rouge rehausse la ligne des joints ; solidité des chapiteaux des tours construits en marbre blanc. Il y a peu de respiration au sein de cette architecture massive, nulle lumière qui espacierait les divers éléments de l’édifice : pure massivité en son assise mondaine plus que mondaine. (Bien évidement notre approche évacue ici toute interprétation de symboles religieux quels qu’ils soient). En un premier geste de la vision, même un Visiteur en quête de spiritualité n’apercevrait que la dimension ramassée, compacte, organique de ceci qui vient à l’encontre sans souci aucun de délivrer le secret d’un archétype, de désoperculer le cèlement de quelque mystère, si bien que le corps de chair du Visiteur, trouverait son équivalence, son écho dans le corps de pierre de l’Abbaye. La tonalité grise de l’ensemble, sa simple valeur bi-tonale, le reflet d’un blanc-cendré rehaussent cette impression de clôture sur du bâti, du solide, de l’inaltérable.

   Maintenant, dans un constant souci d’éclaircie d’une substance qui résiste à notre investigation au sujet de l’Être, il nous faut nous arrêter sur cette autre image qui met en scène le paysage du Grau de Mateille.

Air, respiration du Monde

D’emblée, si nous rapprochons les deux images, nous nous apercevons, sans délai, qu’ici est intervenu un changement de registre, que le lexique s’est allégé, que la sémantique s’ouvre sur un genre de clairière lumineuse. L’ancien gris dominant a cédé la place à un blanc modulé en des teintes si proches, Albâtre, Neige, Saturne, enfin des tonalités qui, bien plutôt que de se situer sur un bavard cercle chromatique déterminé, semblent l’annuler ce cercle, lui substituant l’éphémère, la caducité d’un pur esprit, d’un principe à lui-même invisible.

 

C’est cette ambiance de flottement infini,

cette touche de glissement d’écume,

cette translation de subtil poudroiement

qui viennent se substituer

à la solidité, à la dureté

de l’architecture,

comme si la virginité,

l’aérien de l’empreinte

provenaient d’une Essence native

dont la pierre, les moellons,

les colonnes ne seraient que l’une

des possibles valeurs existentielles

subsumées sous l’arche fondatrice

qui les justifie et les fait paraître

sur la scène du Monde.

 

   Si l’on y est attentif, l’on sent bien ici, ce genre de métonymie qui, en une certaine manière, use la pierre, la ponce, la troue afin de dégager de sa nature

 

un élément qui se donne

comme plus éthéré, discret,

plus fin, un élément en marche

vers une parole presque silencieuse,

un genre d’illisible méditation.

 

   Ce que la Pierre en son insoumission n’avait pu révéler, ce que l’Eau en sa plus effective fluidité avait approché, l’Air, que symbolise l’inclinaison de la touffe d’oyats l’accomplit, sinon en totalité (nul Être n’est visible), du moins persuade-t-elle les Sceptiques que nous sommes à abandonner nos doutes les plus patents

 

pour nous ouvrir à cette dimension

sans dimension,

à ce fond

sans fond,

à cette sourde lutte immobile qui agite

la partie immergée de l’iceberg,

à défaut de se rendre visible à ce que nos yeux

rencontrent au-dessus de la

ligne de flottaison des choses.

 

   Et si l’on avance la symbolique de l’iceberg, sa vérité, peut-être est à chercher dans ces bulles transparentes qui en traversent la virginale glace bleue, cette teinte céleste qui paraît n’avoir ni commencement, ni fin.

 

Air, respiration du Monde

   Comme si, sur la portion aérienne de la Plage de Contis, face au large du grand vent venu de l’Océan, se levait, pour nos yeux incrédules, la manifestation de l’Être en son réel le plus effectif : autrement dit

 

une simple allusion,

la passée d’une invisible atmosphère,

la souplesse infinie d’une suggestion,

à peine une onction sur la

face anonyme des choses.

 

   Prenant acte de l’image, nous sentons bien qu’elle nous possède de manière infiniment souple, qu’elle s’invagine en notre intérieur, qu’elle gonfle nos alvéoles, lesquels tentent de reproduire, d’une façon infinitésimale, l’élévation de baudruche que des enfants lâchent dans la mare liquide du ciel et c’est un peu comme si leur jeune âge, leur insouciance, se confondaient avec cette minceur de leur être soudain devenu diaphane.

 

On imagine l’air, l’air subtil,

l’air intimement confondu

avec qui-il-est,

avec sa propre essence,

 

  et c’est soudain une douce suite lexicale qui tutoie notre esprit, se confondant avec sa trame essentielle, s’enroulant tout autour de son centre virtuel, attouchement de soie et de fil de la Vierge, et l’on tend sa peau à l’harmonie venteuse, n’en retenant que les prédicats les plus aériens,

 

Brise,

Alizé,

Zéphyr,

Risée,

 

   éliminant par avance tout ce qui, affecté de trop de puissance, d’impétuosité, Mistral, Tramontane, Autan, Simoun, Sirocco, Aquilon, Blizzard, tout ce qui, donc, viendrait en quelque manière détruire le fragile édifice au terme duquel une possible texture de l’Être se laissait entr’apercevoir. Oui, nous concédons, à tous ceux qui professent un naturel criticisme, que le fait de faire paraître la dimension ontologique sous la figure des vents n’est qu’un habile tour de passe-passe, une simple procédure magique, une astuce de prestidigitateur. Mais comment rendre compte de l’invisible autrement que par le détour à l’analogie, et nous connaissons tous l’incapacité des mots à décrire ce qui les déborde, les excède, les rend muets si l’on peut dire.  

 

Car, parfois, seul le hors-langage,

seuls un instinct de nature animale,

une sorte de préscience indéterminée,

une façon de divination obscure

se présentent comme les seuls paradigmes

d’une possible connaissance de ceci

qui nous demeure éloigné, étranger, opaque.

  

   Parfois, bien plutôt que de s’obstiner à savoir de manière strictement rationnelle, s’agit-il se laisser aller à rencontrer le réel sous la forme d’une simple description, espérant, de cette flânerie au fil des mots, découvrir bien plus que ce que notre vision en peut prélever de sens véritable, de certitude estampillée au motif indubitable de la conscience.

 

   Le jour est un simple friselis à l’horizon, un simple attouchement des choses en sa modestie la plus apparente. Le ciel, ou plutôt son halo, est un genre de mare grise dont les points, distants les uns des autres, paraissent la perdurance même d’un irréel aux limites infiniment floues. Une zone plus claire se laisse apercevoir, là, en laquelle s’enchâsse la partie sommitale d’une touffe d’oyats. Comme si les graminées, agitées par le Vent, créaient alentour, l’espace d’un énigmatique silence.  Union indéfectible d’un Vent-Silence nous ramenant, nous-les-Voyeurs, à notre presqu’invisibilité dans l’illisible pullulation du Monde. Les Autres sont là, oui, mais à la manière de ces étranges touffes d’oyats qui se confondent avec la blonde vêture du sable, son muet poudroiement.

   Perdus dans notre errance imaginaire, nous ne faisons plus la moindre différence entre les contours de notre Être et ceux, nébuleux, équivoques, indistincts, vagues de ces Êtres venus se placer devant notre conscience, dont nous pourrions, d’un seul geste de notre volonté, décrypter l’intime substance.

 

La touffe inclinée de brise,

courbée de l’orient vers l’occident,

est-elle pure manifestation de temps,

est-elle notre propre reflet,

la posture dialogique des Autres,

du Monde en leur plus étrange parution ?

 

   Là, à mi-pente de la dune, car nous y sommes effectivement, « en chair et en os », quelle est donc la couleur de notre Destin, la teinte de nos états d’âme, l’inclinaison de cette « Stimmung », cette irisation de qui-nous-sommes dont l’essence se traduit indifféremment par des mots aux notions aussi floues que celles qui émanent de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance » ? Quelle est la nature profonde de toutes ces choses, ne sont-elles présentes qu’à nous interroger, à solliciter notre angoisse, à nous donner des répondants, à nous distraire parmi le fourmillement, la multitude, la pluralité de ce qui vient à nous qui, toujours est énigme au motif que nul ne délivre gratuitement son essence, que cette dernière nous provoque, nous met au défi de la dévoiler, donc de la comprendre.

   Ne serions-nous que des « Stimmungen », c’est-à-dire

 

de vagues impressions,

des sujets d’étonnement éprouvés

par d’autres Sujets que nous ;

des sortes de saisissements passagers

de consciences étrangères ;

des genres de pressentiments fleurissant

sur le terreau d’autres pensées dans une aube

bien incapable de dire son nom,

d’entraîner, à sa suite, une lumière,

d’ouvrir une brèche dans le mur obscur de l’exister ?

  

   Et ces ombres longues des oyats qui se couchent parmi les creux et les bosses du sable, nous indiquent-elles leur perte prochaine, leur extinction dans la profonde ténèbre nocturne, lequel coucher, laquelle chute ne seraient que la nôtre propre en tant que frise terminale de notre Destin ?

 

L’Être, où est l’Être,

lui qui se dissimule à même

la brûlure de notre curiosité ?

 

Où l’ÊTRE ?

 

 

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