Anse de Paulilles
Photographie : Hervé Baïs
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Cette Photographie d’Hervé Baïs, nous l’avons placée sous le signe de l’Uni-Totalité. Autant préciser, d’entrée de jeu, que cette image exemplaire présente tous les signes d’une valeur essentielle quant à sa signification d’Image (vous n’ignorez nullement le sens des Majuscules), et ceci, non seulement n’est nullement rare dans les représentations exactes du réel que nous présente ce Photographe exigeant, nous pouvons même affirmer qu’elles sont une « marque de fabrique », un sceau singulier apposé à l’incipit de l’Image. Ce qui, ici, est tout à fait caractéristique et en ceci admirable, c’est donc cette « Uni-Totalité », le rassemblement entier de la signification à l’intérieur même de ses propres limites. Nul besoin, pour la connaître de l’intérieur, cette belle Photographie, de s’expatrier, de quitter le sol de l’Image pour en trouver un exemple similaire ailleurs, de compléter la vertu figurative au motif d’une métaphore ou d’un augmentatif. Ici, Tout est contenu en Tout. Le centre se suffit à lui-même à titre de justesse de son être, nul besoin de chercher à le découvrir dans l’aire floue d’une vague périphérie.
Tout conflue, tout rayonne,
tout se focalise en cette fine pointe
du sens esthétique qui est à elle-même
sa propre et juste confirmation.
Donc place, maintenant, au contenu sémantique de l’image Photographique qui, seule, nous intéresse. Déjà sa sûre inscription dans la figure du carré, bien loin d’être simple fantaisie, nous introduit d’emblée au sein même de sa symbolique : mise en ordre de l’Univers, donc notion de Cosmos, donc Harmonie des Contraires. Et, loin de s’arrêter là, ses vertus sont aussi plurielles qu’indispensables au motif de l’unité, de l’intégralité et du juste équilibre des quatre fonctions psychiques élémentaires : pensée, sensation, intuition, sentiment. Ce qui veut indiquer qu’aucune de ces fonctions ne demeurera dans une ombre native, qu’aucune n’empiètera sur l’autre mais qu’elles joueront à titre complémentaire. Si ma découverte originaire de cette Image se fait d’abord sous la loi prioritaire de la sensation, elle ne saurait s’y limiter, augmentée qu’elle est, aussitôt, de l’intuition d’avoir affaire à une figuration intégralement accomplie, d’en ressentir les effets positifs, aussi bien en termes d’affects valorisés que de concepts clairement déterminés.
C’est ceci, l’idée de « Totalité » :
embrasser le réel d’une forme
sous l’ensemble de ses prédicats
à la manière dont un cercle
rassemble en son centre
les éléments épars de sa périphérie
ainsi que ceux disséminés en son aire.
Cette Unité-Totalité de l’Image est la condition de possibilité d’une équivalence, en nous, de ce sentiment d’affinité avec les choses, d’osmose avec ce qui n’est nullement nous.
Si tout, ici, se donne dans l’Uni-Totalité, c’est que le geste du Photographe rejoignant celui de la Nature, n’en diffère nullement, qu’en une certaine manière il crée une façon « d’Harmonie ou Musique des Sphères », laquelle conception nous semble devoir s’appliquer, à la virgule près, à cette composition Photographique qui nous occupe. Car cette fameuse « Harmonie », loin de se limiter à une histoire de rapports mathématiques ou astronomiques entre des Objets Célestes, cherche à pointer sa haute valeur Métaphysique, à savoir la notion cardinale d’un Tout harmonieux, lequel désigne, dans l’esprit des Anciens Grecs, « les bonnes proportions, la convenance entre parties, d'une part, et entre parties et tout, d'autre part. » (Wikipédia).
Autrement dit, le réel devenu pure Idée à laquelle rien ne pourrait être ajouté ou retranché qui obèrerait son Essence. Ce dont il faut bien convenir, si l’on consent à prendre quelque hauteur, c’est que cette Image présente les qualités correspondant à un ordre supérieur, à un arrangement du divers en une Figure si juste que nulle chose au Monde n’en saurait égaler l’exacte dimension : souffle purement producteur d’un sentiment d’appartenance et d’immédiate ataraxie de Celui-qui-regarde.
Tout ceci, ce Poème du paysage unique est de l’ordre de l’évidence, si bien que devenant le paradigme absolu de toute manifestation « naturelle », il s’ingénie à laisser dans l’ombre tout ce qui n’est nullement lui, il devient l’Unique en comparaison duquel toute formulation représentative ne devient qu’une pâle imitation, une insuffisante mimèsis. Bien évidemment, aux yeux des Sceptiques, cette interprétation leur paraîtra excessive, de l’ordre d’un lyrisme exacerbé.
Soit. Lyrisme : oui.
Exacerbé : oui.
Sans doute faut-il concevoir, au moins une fois au cours de sa vie, qu’une soudaine vision du Beau et de son caractère exceptionnel puissent, un temps, nous soustraire aux us et coutumes d’un usage prosaïque du Monde et qu’un genre de « profession de foi » relatif à l’admirable, au suréminent, à l’ineffable puisse nous visiter, manière d’échapper provisoirement à notre geôle existentielle, de placer devant nos yeux éblouis cette soudaine phosphorescence qui troue la nuit de la puissance de son dard lumineux. Une clairière s’ouvre. Un éclair illumine la conscience.
Il ne nous reste plus, maintenant, qu’à décrire, si la possibilité nous en est donnée, dans le genre d’une prose poétique, une partie de ce que cette Image recèle en elle de Beauté.
Le ciel est immense qui glisse
d’un horizon à l’autre.
Le ciel est de pure venue en
son immatérielle présence.
Présence si discrète, si silencieuse,
qu’on la croirait issue d’elle-même,
sans intervalle qui puisse en affecter
la fine et souple texture.
Un genre de soie flottant au plus haut,
l’esquisse transparente d’une aile de papillon,
la vibration imperceptible d’un cristal tissant l’air
de son être de verre et d’immédiate solitude.
De l’inespéré émergeant de sa propre et illisible teneur.
De la promesse sortant de son imaginative nature,
se donnant pour un réel en voie d’accomplissement.
Ciel sans limite, sans césure,
qui court d’un bord à l’autre du Monde,
inaperçu ;
les Hommes, sur Terre, sont inclinés
sur le sillon pierreux de leur destin.
Ciel d’infinie courbure,
nul ne sait où il commence,
nul ne sait où il finit.
Des nuages ?
Ces fins filins de vapeur n’ont de réalité
que leur définitive évanescence.
Quiconque tendrait les mains
pour en accueillir la faveur,
n’en recevrait que le fuyant souvenir,
une illusion, un mirage s’estompant
à même sa rapide évocation.
Un simple grésil s’abîmant
dans l’éther gris, hivernal,
la vue se perd dans les
indiscernables
remous du frimas.
Faisant saillie,
mais dans l’harmonie,
dans la continuité,
la masse sombre d’une
Rive coiffée d’arbres.
Elle ne paraît être là qu’à jouer
dans cette économie chromatique
faite de modestes nuances de gris :
douceur d’Argile,
retenue d’Étain,
à peine insistance de Perle.
Et cette masse sombre
n’est nullement solitaire
qui trouve son accord parfait
dans l’étendue noire du sable du rivage,
on dirait un poudroiement de lave,
un pli d’obsidienne,
une pierre de basalte habitée
de la nuit de ses alvéoles.
En quelque manière un noir poncé,
un noir qui se tient en retrait,
un noir qui se dispose à devenir
cette touche blanc-gris qui est
celle de l’eau en ses subtiles variations.
Tout, ici, se dit dans le murmure.
Tout ici, s’énonce dans la pudeur.
Tout ici, s’exhale de soi dans le recel.
Donation/privation qui est
la respiration exacte de l’Être,
sa mesure la plus perceptible,
un œil s’ouvre que recouvre
le voile d’une paupière ;
une gorge se porte au jour,
qu’une dentelle dissimule ;
un pollen se lève qu’une
brise reconduit au néant.
Et l’eau, que pourrait-on dire
de cette présence terrestre d’infini
dont nul ne peut percer le chiffre ?
Eau native, matricielle,
eau lustrale qui porte
l’être des choses au-devant de nous
dans sa liquide splendeur.
Dans l’eau, le lointain battement amniotique.
Dans l’eau le souvenir d’une larme émue.
Dans l’eau, la mémoire d’une souveraine libation.
L’eau vient de loin, de la racine du Monde,
va loin au gré de son cycle immuable,
pluie, filet de vapeur, mince ruisseau,
large rivière, fleuve étincelant,
océan aux rivages infinis,
puis l’œil ardent du Soleil,
puis l’éternel retour du même
métamorphose l’eau telle
« qu’en elle-même l’éternité la change »,
l’eau semblable, toujours à l’eau,
pure équivalence,
immense tautologie qui est
sa vérité même :
EAU = EAU
C’est cette indivisible unité qui assure la belle tenue de cette Image. Elle est l’élément médiateur qui capte l’invisible du Ciel, tresse la résille du Nuage, appelle la ligne d’Horizon, hèle le Rocher planté d’arbres, demande l’ombre du Rivage comme sa supposée limite alors qu’elle n’en a nullement. Les graviers, tout en bas, tout à leur sombre dénuement, sont traversés d’eau comme leur intime ponctuation, leur respiration, le lien qui les réunit, ici, dans ce noir profond qui est la mesure dialogale de toute cette marge de blancheur, un rêve d’écume et de bulles claires.
Le large tapis d’eau est au centre,
il est le cœur battant du Monde,
le fondement natif sur lequel il repose,
l’élément premier dont il tire sa substance.
Blanc duveteux,
puis gris moiré aux reflets d’argent,
puis une simple tache blanche
d’où émerge la modestie d’une roche,
puis une irisation métallique,
au loin, où l’œil se perd dans
le mystère de ses propres pleurs.
Pleurs ? Oui, c’est la Beauté qui nous convoque, nous les Pleureurs et les Pleureuses, au sein même de son être-Eau en lequel le nôtre s’abîme car rien ne saurait excéder la pure Beauté, tracer devant elle la barrière du doute, dresser la herse de la suspicion. Voyeurs, nous sommes totalement immergés au cœur de ce qui vient à nous avec l’assurance des choses exactes, avec la maîtrise de ce qui, indépassable, demande qu’on s’incline et demeure dans la méditation longue d’une joie à elle-même son aube et son crépuscule, son initiale et sa finale.
Dans la réalité la plus profonde qui se puisse deviner, jamais l’on ne ressort de cette Photographie. Elle nous capture définitivement, elle nous retient Prisonniers dans sa « geôle de bonheur », comme si, soudain, le paysage d’une Arcadie s’était ouvert devant nous avec ses collines bucoliques, ses verts pâturages, la laine blanche de ses moutons, son ciel de dragée, ses rivières chatoyantes et, de toute cette féérie, nous ne pourrions sortir que fourbus, l’échine basse pareille à celle de l’hyène courant au ras du sol avec des airs de voleuse.
Observant cette promesse
d’ouverture,
de dilatation du réel,
c’est son propre Soi
qui s’excède,
devient Ciel,
devient Nuage,
devient Rocher,
devient Eau,
devient Rivage,
Uni-Totalité dont l’empreinte
ineffaçable reviendra,
ici et là,
faisant émergence en des
instants purement inattendus,
y compris au sein de
l’abyssale angoisse,
une étincelle s’y allumera
dont la nuit sera atteinte
en son fond.
La nuit
atteinte
en son fond.
Il faut regarder
et être Soi,
plus que Soi !
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