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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 10:28
Dans l’heureuse volupté de Soi

« Ich im Ferienzustand »

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« Moi en mode vacances »

 

   Telle est la traduction, en mode approximatif, du titre donné à son œuvre, par Barbara Kroll. Il s’agit donc d’un autoportrait d’un nu assis dont l’évidence n’échappe à personne, au premier regard, qu’il s’agit d’une pose heureuse, de la mise en scène d’une situation dominée par le soleil d’une ataraxie. Rien ne choque, rien ne vient obscurcir le champ de la vision, fût-on soucieux ou de nature mélancolique. En matière musicale, ceci pourrait s’énoncer selon un « Hymne à la joie » ; dans le domaine pictural selon le beau tableau de Matisse « Luxe, calme et volupté ». Il ne vous aura nullement échappé, que de l’assertion matissienne, le seul mot plein de « Volupté » a été retenu, que nous avons pris soin d’orthographier avec une Majuscule à l’Initiale.  C’est donc ce beau mot de « Volupté », ce mot gorgé de suc et de sève, ce mot dispensateur d’une joie pleine et entière qui envahit l’espace entier de notre conscience, la sature de couleurs, l’habille de sons suaves comme nul n’a pu encore en éprouver l’intime saveur. Si l’on envisage (donnons visage) ce terme sous son élémentaire mécanique phonatoire, l’on s’aperçoit bien vite, qu’en elle, cette gestuelle labiale, un sens nous est donné qu’il conviendra de décrypter de la manière la plus incisive qui soit.

 

VOLUPTÉ

 

[VO] : resserrement des lèvres à la façon d’un murmure

[LUP] : continuité vocalique trouvant sa fermeture sur l’explosion de l’occlusive sourde [P]

[TÉ] : se termine sur la large ouverture vocalique du [É]

 

   Ce qui est à retenir, de cette brève analyse articulatoire, c’est bien « la large ouverture vocalique du [É] » qui joue le rôle d’un médiateur à partir duquel quelque chose comme une déchirure va se produire, une fissure s’ouvrir dans la trame serrée du réel, une échancrure au gré desquelles vont se révéler quantité de significations latentes, jusqu’ici inaperçues. Nous croyons à la façon d’une évidence dont les choses se donnent à nous, singulièrement les choses du langage, y compris dès la forme élémentaire de leur phonation, rien n’étant gratuit, arbitraire, dans l’infinie variété des signes qui viennent à nous, qu’ils soient visuels, auditifs, tactiles.  

   Nos sensations, nos perceptions sont les premières portes qui nous donnent accès à l’immense polyphonie du Monde. Si cette « méthode » est faillible au regard d’exemples qui s’inscriraient en faux par rapport à ses postulats, ce qui demeure une certitude, c’est que les mots que nous prononçons sont les nôtres, que nous projetons nécessairement en eux, nos impressions, nos états d’âmes, sans doute nos attentes les plus fébriles quant aux explications que nous attendons des phénomènes qui envahissent notre esprit.  Nous voulons qu’ils nous parlent, ou, tout au moins, que leurs paroles ne demeurent nullement silencieuses, celées en elles-mêmes. Le feraient-elles que nous serions immédiatement envahis d’un sentiment de dépossession.

  

   Maintenant, nous devons élargir le cadre et confier notre compréhension au contenu réel de ce substantif tel que donné par le dictionnaire :

  

   « Impression extrêmement agréable, donnée aux sens par des objets concrets, des biens matériels, des phénomènes physiques, et que l'on se plaît à goûter dans toute sa plénitude. »

  

(C’est nous qui soulignons)

 

   Et nous pourrions ajouter, sans risque d’erreur, les phénomènes « psychiques » de l’ordre de la conscience de Soi, du moins au regard de la peinture de l’Artiste allemande. Ce qui, ici, est à retenir avec le plus vif intérêt, les notions évoquées par les termes tels que « agréable », « se plaît » et surtout la puissance évocatrice de « plénitude », ce terme « plein d’emblée », à la seule magie d’une intuition opérante du sensible, nous aurions pu dire « performative » tellement ce beau mot assèche en nous toute tristesse, ramène à son étiage le plus bas tout sentiment de malheur ou de privation. Si, maintenant, nous jouons à rapprocher les deux mots « Volupté », « Plénitude », non seulement ils ne paraissent nullement se détacher l’un de l’autre, bien plutôt s'entr'appartenir au gré de mystérieuses affinités si bien que l’évocation de l’un, entraînerait de facto, l’apparition de l’autre en une manière d’étrange et originaire coalescence. Au seul motif que la Volupté ne peut qu’être Pleine, au motif également que le Plein, sous-entend, au premier chef, comme sa nécessaire liaison (nullement « dangereuse » cependant), cette belle et indéfinie Volupté qui en est comme le miroir nécessaire, l’écho associé, la forme intimement gémellaire.

  

  C’est ainsi, il existe des fusions, des osmoses, des coïncidences opératoires dont il serait vain de les vouloir séparer, tout comme il serait aussi vain d’évoquer le Ciel sans, qu’aussitôt, ne s’annonce la Terre dans l’orbe d’une alliance immémoriale tissant, sur notre revers, à notre insu, le mystérieux destin du Monde. Que nous n’en énoncions nullement la puissance auto-réalisatrice, ceci n’invalide aucunement le tranquille chemin des Choses selon une logique qui n’est nullement la nôtre : toujours un évident écart de notre dimension modestement anthropologique, à la vastitude inimaginable de celle, cosmologique, qui tutoie la modestie de nos frêles esquisses sans que nous en fussions alertés en quelque façon. Nous avons assez à faire de chercher à savoir où poser l’empreinte de notre marche, notre regard quitterait-il le sol, que nous serions soumis à un vertige existentiel dont, peut-être, nous ne reviendrions nullement, dispersés dans ce ciel sans attaches visibles, égarés parmi la confluence des vents et des cohortes de nuages.

  

   Mais, tout au long de cette digression, nous n’avons pas perdu de vue cette Plénière Volupté qu’il nous faut nous disposer à accueillir en sa balsamique écume, souhaitant seulement pouvoir recevoir une partie de sa délicatesse et de sa fraîcheur. Dès lors, il ne nous restera plus qu’à cheminer tout le long de l’œuvre peinte, pointant ce qui, ici et là, ressort de la Volupté, diffuse sa Plénitude. Décrivant la Volupté rien n’est plus logique que de tracer les limites mêmes d’un autoportrait. Car, si possibilité de Volupté il y a, c’est au singulier motif que cette Volupté, fût-elle la lumière d’une Altérité, donc d’une différence, est avant tout la nôtre, comme si la toile de notre corps, tendue en direction de la falaise du corps de « Voluptueuse », ricochait sur sa face, puis, à la manière d’un écho, revenait en nous, tapissant notre chair intime de cette paradoxale Volupté que, dès lors, nous considèrerions en tant que notre unique possession, gommant en ceci la source même de sa donation. Volupté est toujours Volupté de Soi-pour-Soi car c’est bien de nous dont il s’agit au centre du déploiement de cette félicité aussi secrète que profonde. Jeu subtil des relations entre les Êtres, chaque sujet tirant du phénomène le « mérite » qui lui revient par nature, éprouver le Monde au sein de son impartageable et inaliénable conscience.

  

   Il nous faut donc, munis de cet étrange viatique, cheminer en l’Autre, lui donner forme et sens, en épuiser, autant que faire se peut, la dimension créatrice d’immédiate jouissance, en retourner le miroir étincelant vers Soi, étincelle d’Altérité allumant en notre ipséité le sentiment d’être à l’endroit exact de-qui-nous-sommes, des Êtres en attente d’une complétude qui, depuis toujours, se fait attendre.

   Ce-qui-nous-fait-face et nous installe avec elle en mode dialogique : ce fond vivement orangé, cette manière de corail dynamique, pulsatille, cette radiation chaleureuse et pleine de vie, cette invitation au contact humain, au partage.

   Ce-qui-nous-fait-face : cette assise Aigue-marine qui nous dispose à faire l’épreuve d’une eau sans doute lustrale dans l’intimité de laquelle, c’est un peu de notre naissance aux Choses qui se joue et nous incite à nous bâtir un avenir vraisemblable.

   Ce-qui-nous-fait-face : ce tableau en angle, variante de l’Aigue-Marine, sa réplique en quelque sorte, dans cet Azur plus soutenu, image s’il en est de notre appartenance au Céleste, à son infinie ouverture en ce cosmos dont nous sommes le presqu’inaperçu fragment.

   Ce-qui-nous-fait-face : cette sorte d’évocation d’une perspective royale entièrement contenue en la Fleur de Lys, cette allusion à distance de quelque divinité, cette mesure de la pureté et de la perfection, halos d’une Vérité à l’œuvre dont, à défaut de percevoir la source, nous percevrions ses clairs ruisseaux, ses souples et multiples deltas.

   Ce-qui-nous-fait-face : Elle qui prononce silencieusement son motif identitaire « Ich im Ferienzustand », Elle dont nous traduisons maladroitement la formule par cet étique « Moi en mode vacances », comme s’il s’agissait, élargissant l’interprétation, de la « vacance de l’Être », de sa disposition de difficile équilibre entre deux états diamétralement opposés,

 

un versant exposé à la Volupté,

un autre faisant signe vers un ascétisme, un chagrin

 

   qui, toujours, la menaceraient, cette si rare et difficile Volupté, la clouant à la rigueur du Principe de Réalité, faisant par-là rétrocéder toute possibilité d’extase, mettant en réel péril le Principe de Plaisir.

   « Elle, La Passante », qui fait halte un instant en cette surprenante et accomplie ivresse sensuelle, la voici livrée à notre regard, délivrée de toute pudeur, libérée de toute retenue, son corps de pur albâtre à peine voilé de sous-vêtements qui la révèlent nue-plus-que-nue, infiniment vacante à nous livrer les chiffres secrets de ce palimpseste qu’est toujours l’Autre en sa dimension énigmatique. Volupté charnelle heureuse, simple, visage saisi de cette joie intérieure qui la déborde, dont le pourpre des lèvres porte témoignage, dont l’ouverture calme des yeux traduit cette souple marée intérieure, ce flux tout en douceur qui convient si bien aux « âmes bien nées », celles qui, placées « sous la bonne Étoile », avancent dans l’exister selon un chemin harmonieux, sage, apaisé.

  

   Certes, il y a presque contradiction apparente entre le prédicat de « Volupté » à Elle attribué et cette pose qui, bien loin d’être provocatrice, suggestive, se donne sous l’aspect d’une calme disposition à qui voudrait en prendre acte. Mais penser ceci, ce « calme » et rien que lui consisterait à ne considérer, de la formule matissienne, que sa partie médiane, lui ôtant ce souverain « luxe », cette admirable « Volupté » qui sont, dans la suite triste et monotone des jours, ce lumineux fanal qui éclaire l’esprit de ses rayons fécondants. Ce serait aussi oublier que toute Volupté vraie, si elle veut paraître assumée en son fond, ne saurait nullement consister en une attitude de façade, d’exposition, mais se doit de demeurer discrète, dissimulée en quelque sorte.

  

   Jamais Félicité n’est plus diffusive, flamboyante, qu’à se faire oublier, qu’à se blottir au sein de Soi qui est notre possession la plus chère. Comme à l’accoutumée, Barbara Kroll, par la grâce de sa peinture allusive, nous a tenus éloignés des rives trop évidentes du réel pour nous inviter à ce voyage imaginaire sans lequel tout demeurerait dans une manière de lourde mutité. Toujours faut-il faire éclater la coque dure de la noix afin de découvrir la pure merveille des cerneaux dans leur douceur native :

 

là et seulement là est le voyage « pour Cythère »,

 

Amour de l’Autre,

Amour de Soi qui ne se livrent

qu’avec parcimonie.

 

Atteindre, au moins une fois dans sa vie,

 

la Plénitude de la Volupté,

 

et l’embarquement en l’exister n’aura pas été en pure perte.

Cependant, bien loin des phénomènes de mode,

à l’écart de toute recette donnée à l’avance,

Volupté se conquiert,

 bien plus qu’elle ne

se donne avec facilité.

 

 

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