Ivo Gomes
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[Avant-propos - Cet article de pure spéculation, ces assertions théoriques, donc « contemplatives » au sens strict, ne sont nullement émises au titre d’une volonté de mystification. Affirmer l’Être comme Mouvementation, s’en remettre, en guise de conclusion de ces méditations, à la tautologie posant l’Être comme Être, pourrait relever de la pure « provocation », ou de la fantaisie, si un long travail préalable au travers de très nombreux textes n’en avait annoncé l’émergence. C’est bien là le danger d’une lecture fragmentaire de ne livrer que d’abruptes conclusions faisant l’économie des fondements qui ont présidé à son surgissement. Le plus souvent, une maturation, une incubation au long cours sont nécessaires en tant que propédeutique indispensable à la saisie des concepts. Le « résumé », la rapide « synthèse », ne sont, en matière de compréhension, que des genres de pis-aller laissant leurs Lecteurs et Lectrices dans l’embarras, l’inconfort, au motif que, se situant dans l’évidence de l’estuaire, ils ne peuvent apercevoir, ni les nombreuses confluences des courants conceptuels antérieurs, pas plus que la source qui en est l’origine.
Il va de soi que les Réseaux Sociaux, en vogue en notre contemporaine société, stimulent les rapides et itératifs picorages en lieu et place de plus substantielles nourritures qui supposent, elles, une manducation et une digestion de plus consistante tenue. Qui lira comprendra de telle ou de telle autre manière. Comprendra, en vérité, selon soi, ce qui sera l’essentiel. Observer la Voie Lactée ne suppose nullement la saisie, en un seul empan du regard, de la totalité de la lactescence des étoiles. La simple nitescence d’un ou deux points lumineux peut être racine de pure joie. Mais là, il s’agirait de définir la joie : inévitable cercle herméneutique de toute prétention à connaître. Merci si vous avez lu jusqu’ici !]
Avant d’entrer dans cet article, convient-il de démystifier son titre : « Éphéméride ». Nous nous en tiendrons à la définition étymologique telle qu’indiquée par les dictionnaires classiques :
« journal racontant jour après jour les événements de la vie d'un personnage » ; « calendrier à effeuiller » ; « journal ou registre quotidien »
Autrement dit, la vie comme un journal, dont nous serions les diaristes affairés à consigner, jour après jour, les menus détails de l’exister, mais aussi les événements plus marquants, les joies et les peines, les attentes et les déceptions, les espoirs, les vides et les pleins, en une manière d’éternel clignotement confinant à quelque vertige. Donc une sorte d’ontologie du mouvement où chaque acte, chaque pensée, chaque réalisation s’inscriraient dans une genèse du vivant dont nous aurions du mal à saisir la forme à la simple hauteur qu’étant inclus en eux, ces mouvements, nous n’aurions nullement le recul nécessaire pour les apercevoir, bâtir des hypothèses à leur sujet, avoir pouvoir sur eux.
C’est ici la belle image-titre en noir et blanc qui sera l’assise selon laquelle éclairer quelque peu les travées en clair-obscur de nos destins humains. Le lumineux est au centre de la photographie qui nous dit la clarté des jours, une façon de fanal heureux à hisser devant nous, telle l’arche diffuse d’une joie toujours à venir car, de l’actuelle, toujours nous doutons, exigeants que nous sommes de découvrir, dans l’inactuel, des promesses que notre contingente réalité ne distillerait que sur le mode mineur. La joie est-elle pleine et entière, allant de soi, « naturelle » si l’on peut dire, toujours promise aux Existants comme lui sont délivrés la respiration, la vision, l’audition ? Ou bien, cette joie demande-t-elle plus d’égards, plus de considération mais aussi plus d’efforts mobilisés pour l’atteindre ? Une joie qui ne serait nullement consubstantielle à nos Errantes Silhouettes, une joie qui ne se pourrait conquérir que de haute lutte, manière d’Everest à gravir au prix des gelures, des plaies du corps et de l’âme, puis, enfin,
l’infini rayonnement solaire
qui nous dirait l’atteinte du Sommet,
acmé, apogée de notre Être flottant
au plus haut de sa flamboyante bannière.
Si, dès ici, nous insistons sur ce sentiment ineffable, si nous lui donnons site privilégié, c’est au motif de son rayonnement, à la fois dans la composition photographique ici abordée, à la fois dans l’espérance que toujours nous portons au-devant de nous comme nous destinerions une précieuse offrande à quelque idole de notre citadelle intérieure. Mais qui donc, y compris en imaginaire, pourrait faire l’économie de ce sentiment de plénitude qui est l’heureuse mécanique invisible qui nous fait progresser, avec toute la légèreté requise, sur le sentier qui nous est singulièrement destiné ?
La joie n’est joie qu’à être entretenue,
à être postulée du fond même de son Être.
Cette hypothèse de félicité aperçue, élargissant notre regard, le portant sur le cadre de l’image, bien vite nous nous rendons compte que les contours de l’exister sont plus sombres, que les pans de murs regorgent de suie, que les pavés sont quadrillés de noir, que la lumière baisse au fur et à mesure que l’on s’approche de l’avant-scène, que ce qui souriait se talque de bien dommageables soucis. Alors que dire de ces deux Présences Humaines, dont l’une est hautement visible, l’autre située dans une longue perspective qui la réduit aux dimensions de l’inaperçu ? Journée de pluie et de tristesse, comme si l’être météorologique diffusait sa mélancolie aux Êtres des Passantes, instillait en leur âme une souveraine blessure dont, peut-être, jamais elles ne pourraient se relever.
Deux plans qui se heurtent violemment :
la claire perspective de la rue recevant,
telle sa négation,
ce contour infiniment sombre,
infiniment aliénant.
Bien évidemment, pour tout regard attentif, c’est cette Silhouette au premier plan que nous nommerons « Passagère Clandestine » qui occupera l’entièreté de notre méditation, elle qui surgit en tant que motif hautement symbolique.
Elle, dont le parcours est simple glissement flou, translation rapide d’un pan de l’espace à un autre, est-elle plus que cette trace évanescente, cette fuite en avant, ce saut dans un inconnu qui semble vouloir la happer, la phagocyter ? Fragile empreinte semblant n’avoir de conscience d’elle-même qu’à l’aune de cette haute fugue, cette dérobade de Soi, cet impérieux exode que nulle finalité ne semble pouvoir porter à son accomplissement, sauf à chuter dans l’abîme du non-être.
Alors, en quête de qui-elle-est, comment pouvons-nous apercevoir le profil de son essence ? User d’une infaillible méthode, celle de la réduction phénoménologique, laquelle, éliminant progressivement le superflu, l’inutile, le surcroît, nous mettra en contact avec l’essentiel, l’infinitésimal de l’Être au-delà duquel plus rien ne paraîtra que de l’innommable, de l’indicible, de l’intouchable.
Réduisons donc ces hautes et austères façades,
réduisons les pierres de parement des habitations,
réduisons portes et fenêtre qui survivraient
à notre tâche d’effacement,
réduisons les pavés et leur luisance,
réduisons la plaque métallique circulaire,
réduisons la flaque de clarté centrale.
Que reste-t-il, sinon ce Soi pur, nullement l’être de chair et de sang, nullement l’être de joies et de soucis (ce serait trop encore que de conserver ces compromettantes inclinations de l’âme, cette lourde « Stimmung » opératoire pareille à la chaîne et au boulet entravant la progression du Bagnard sur une terre balafrée de non-sens).
Ce Soi-pur ne diffère en rien en son essence de l’essence du mouvement, l’Être est mouvement, devrions-nous dire d’une façon encore plus signifiante, l’Être est mouvementation et rien d’autre qui lui serait extérieur, étranger, sorte d’altérité adhérente en tant que motif d’aliénation de « Passante Clandestine » en sa fugue éternelle.
Fuite du Monde.
Fuite des Autres.
Fuite de Soi en une manière
d’éreintant et inutile effort.
Peut-on se défaire de Soi ? Vraiment se défaire, tant que la Vie distille à nos oreilles, son entêtant murmure ? Une brève remarque s’impose quant au choix de « mouvementation » par rapport au simple mot de « mouvement ». Voici ce que précise le dictionnaire à propos du suffixe « tion » :
« Suff. issu du lat. -tionem, entrant dans la constr. de nombreux subst. fém. qui expriment une action ou le résultat de cette action. » (c’est nous qui soulignons)
Donc « mouvement » serait simplement situé dans un genre d’inertie, de point fixe, alors que « mouvementation » s’installerait dans une dynamique effectivement gestuelle, un processus animé de l’intérieur, une sorte de vacillation, de chorégraphie ininterrompues, toutes choses par ailleurs étant égales à la physiologie de la Vie, laquelle n’a nul repos. Le repos surviendrait-il en elle, il ne ferait que signer l’épilogue de la manifestation, autrement dit la rigidité de la mort pour l’exprimer de façon plus incisive. Il y a donc une stricte égalité à établir sous l’axiome suivant :
Être = Mouvementation
Non-être = Non-mouvementation
Or énoncer l’Être comme mouvementation ou mouvement sonne à la manière d’une claire évidence. Mais, précisément, ce sont les évidences qui sont les plus têtues dans la mesure où, étant immergées en elles, nous n’en percevons plus ni le langage énoncé à haute voix, ni les murmures, ni les signes. Telle l’étonnante agitation des bras d’un sémaphore dont nous pensons qu’il s’agit d’une simple pantomime, nullement d’une signification essentielle, celle adressée à notre présence ici et maintenant. Et cette radicalité sémantique du mouvement est bien mise en exergue dans le bel essai de Renaud Barbaras « L’appartenance - Vers une cosmologie phénoménologique ».
Lisons :
« Le mouvement est une forme de culmination de l’événement : celle en laquelle c’est un monde qui a lieu, en laquelle un lieu advient comme monde. Mais cet événement n’est autre, à chaque fois, que celui d’un apparaître. En ce sens, il y a autant d’événements qu’il y a d’étants, ou de modes de l’étant (qui sont toujours des modes d’appartenance) mais tous renvoient à un seul événement qui est celui de l’apparaître même : l’événement est toujours synonyme d’un avénement. »
Commentaire - Si « le mouvement est une forme de culmination de l’événement », ceci veut bien signifier que, l’événement majeur étant l’Être et lui seul, le mouvement est donc la forme apparitionnelle de l’Être, ce que l’on peut exprimer de nouveau, à la façon d’un mantra conceptuel, sous la forme synthétique :
Être = Mouvement.
Mouvement = Être
Or, munis de ce viatique, retournant auprès de la photographie, nous comprenons sans délai ce que veut dire « instantané photographique » : celui, dans le geste vif d’un « kairos » (ce moment décisif des Anciens Grecs), ce « sublime instant », de fixer sur les grains d’argent de la pellicule,
l’essence même de l’invisible,
ce visible fugitif qui,
en un éclair, déchire la toile du réel
pour laisser transparaitre
le Mouvement en tant qu’Être,
l’Être en tant que Mouvement.
Tout énoncé selon la Vérité se réduit, le plus souvent, à la forme itérative, en écho, retour sur soi d’une chose en tant que chose, tautologie qui se cristallise en une reprise ponctuelle, focale, de tous les mouvements épars, dispersés, en une manière d’optique microscopique, laquelle se réduirait, au titre d’une condensation du sens, à l’unique énoncé de la logique formelle,
Sujet et prédicats confondus
en un seul et unique concept :
Être = Être
Et si nous poussions plus avant le procédé de réduction,
nous serions face à ÊTRE,
donc face à l’Énigme
car toute position théorique, toute hypothèse au sujet de ce qui, par nature est pure transcendance, différence radicale, échouent sur les lisières muettes de l’Indicible.
Ce qui ne peut être dit doit être tu.
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire »,
pour reprendre la célèbre assertion de Ludwig Wittgenstein.
Silence ou les limites du langage.
Faisons silence !
« Éphéméride »
tel le glissement silencieux
de l’Être.
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