« Lady-Night »
Barbara Kroll
***
« Lady-Night » que nous traduirons par « Mademoiselle-Nuit », combien ce titre est généreux, combien il est inspiré. Citant « Mademoiselle », il la pose dans une manière de virginité originaire : elle vient à Soi dans la plus grande des simplicités, elle-en-tant-qu’elle-est en son essence la plus subtile, une éclaircie, une embrasure. Mais en son essence, elle est aussi « Nuit », elle est ombre, nocturne effacement des choses, retrait de Soi en cette marge d’inconnaissance dont elle voudrait percer le secret, percer dans sa stricte monade, une fenêtre, une porte ouvertes sur le Monde, à commencer par le sien propre.
Elle est Nocturne en quête de Visibilité.
Elle est Nocturne à ne faire paraître que le Soi.
Elle est Nocturne dans le souhait
qu’une clairière fasse irruption,
dessine en elle les ellipses multiples du sens,
se donne en tant que lisière à partir de laquelle
imprimer les premiers mots
de son étrange et singulière fiction.
Elle nous surprend au sens propre, au sens étymologique de « prendre, saisir, s'emparer de », c’est-à-dire qu’elle enroule, tout autour de notre Être, les lianes invisibles en lesquelles notre aliénation se donnera sous la figure de la réserve patiente mais obligée, de l’étrange vassalité à qui-n’est-nullement-Soi, cette Forme Étrangère captatrice de notre conscience, la remettant en cette zone confuse de l’inconscient où, longtemps, elle végétera, n’attendant qu’une improbable libération : notre Soi, quoiqu’en nous, est aussi le résultat de ce regard adverse qui le fascine et le tient sous l’empire du tout autre, du différent, du surgissant, si ce n’est du « différend », du polémos, du combat à toujours livrer afin de demeurer une coudée au-dessus de la ligne de flottaison de l’exister.
Mais c’est d’abord sur elle « Lady-Night » que nous méditons, peut-être au prix de notre égarement, de notre folie. Ce qui fait immédiatement évidence, qui saute aux yeux avec la radicalité d’une vérité, ce visage scindé en deux parties, cette épiphanie tirée au trait inflexible d’une schize, comme si une parution annulait l’autre, comme si une négation venait abraser une affirmation. Étrange hémi-visibilité qui nous place, tout à la fois, dans une manière de sidération face à l’Énigme, tout à la fois nous renvoie à notre propre image inversée munie de l’étrange pouvoir de nous faire rétrocéder en des temps et des lieux de consistance floue, genre de fondement racinaire dont nous aurions fait notre oubli en des sépulcres de fuligineuse tournure. On aura beau justifier cette demi-épiphanie au motif de la représentation de la chevelure s’écoulant le long du visage, rien ne fera sens que ce qui, inconsciemment contenu dans la représentation, possède de plus profondes et inquiétantes sources.
Afin d’aller plus avant, il faut risquer quelque interprétation symbolique dont la nouveauté, nous l’affirmons, pourra surprendre. Le côté droit du visage, (« à droite », pour nous les Voyeurs), présente l’aspect de ces masques rituels africains qui sont tout sauf anodins. De leur fonction liturgique essentielle nous retiendrons leur puissance d’hallucination, leur statut d’actualisation du Mythe de la Création, leur évocation de la figure des Ancêtres, du thème du Sacré, leur convocation des Esprits de Ceux et Celles qui ont rejoint le sombre territoire de l’Invisible. Énumérant « Mythe », « Ancêtres », « Sacré », « Esprits », « Invisible », nous traçons le domaine de ce qui, indicible, ressort du registre singulier des Archétypes de l’Inconscient, de ce qui, ne s’annonçant que sous les traits de l’allégorie, de l’obscurité, de l’irrévélé, des arcanes, des ténèbres, de l’ésotérisme, ne peut que renvoyer de facto l’exotérique aux oubliettes, la connaissance à la pure inconnaissance, le savoir au non-savoir fondamental. C’est bien ceci, cette incisive coupure ontologique, que nous repérons dans cette œuvre encore une fois « métaphysique » au plus haut point car la pensée directrice s’y organise autour de cette confrontation
de l’Ombre et de la Lumière,
de l’Inconscient et du Conscient,
de la Physique et, précisément, de son « Méta »,
comme si le tout de l’exister se résumait à cette haute et verticale dialectique dont, du reste, nul n’échappe, ni les Forts, ni les Faibles, loi universelle ne faisant nullement le tri, ne séparant nullement « le bon grain de l’ivraie ».
Ce qui, dans cet impénétrable, indéchiffrable,
indéfinissable portrait (toute la liste des « in » privatifs
pourrait lui convenir) nous saisit au plus vif de notre Être,
cette visualisation de l’apparition-disparition,
cette grammaire de l’acquiescement et de l’objection,
ce spectacle de la scène et des coulisses,
cette ambiguë métaphore d’une amphore antique
(cet ovale du visage)
dont une moitié délivrerait ses secrets,
que l’autre moitié reprendrait en son sein,
ce sourd hiatus des choses reconduisant
le Tout en sa Partie la plus infinitésimale,
tout ceci émet cet étrangement clignotement d’une Présence/Absence nous reconduisant dans les étroites fosses carolines de notre Condition. Dès ici, nous faut-il avoir recours à la mise en lumière d’une « topophanie », un ou des lieux rendus visibles, dans le but de nous introduire là où boîte l’articulation de sites opposés par essence, le Manifeste, le Caché, là où, aussi bien le portrait de « Lady-Night » que le nôtre, quelque chose gauchit, quelque chose connaît l’intime déchirure, le pli, le dépli, le repli selon lesquels les tensions existentielles résistent, nous mettant en demeure d’en saisir, sinon l’entièreté, tout au moins le début d’une explication.
Chercher à comprendre n’est jamais
qu’assembler les deux bords
de la déchirure,
travail minutieux de Scribe accolant, dans le clair-obscur de sa cellule, les fragments épars d’un ancien palimpseste contenant, en ses lignes flexueuses, la Totalité d’un Savoir dispersé par l’insouciance des Hommes.
Notre cheminement interprétatif suivra l’inflexion suivante :
saisir la partie droite du visage,
la partie éclairée, tel son Orient.
Saisir (« in-saisir » devrait-on dire)
la partie gauche,
la partie sombre,
tel son versant Hespérique,
Occidental.
Donc, à droite est l’Orient en sa lumière levante, commise à éclairer la conscience des Hommes, à leur éviter de se fourvoyer en des zones de toujours possible erreur, à les guider sur un lumineux chemin bordé des lueurs constitutives d’un Être droit, fulgurance d’une éthique, phosphorescence d’une esthétique, rayon clair d’un regard porté sur la justesse des choses.
Donc, à gauche est l’Occident, le versant hespérique, lequel signe l’entrée des Hommes dans la vaste mare nocturne où leurs rêves les plus étranges, les plus fous, les livrent, pieds et poings liés, aux actes les plus délictueux qui soient. L’Inconscient est une bête sauvage dès l’instant où, débarrassé de son licol, il ne trouve plus rien qui s’oppose à sa puissance, à sa force exploratrice des catacombes, des oubliettes, des sombres fosses du Mal, fomentant en secret de si funestes desseins que quiconque en serait conscient mettrait sa vie gravement en péril.
Écrivant ici le fatidique paysage du nuitamment advenu, est-ce notre vision personnelle des choses qui s’obombre de suie, est-ce la description, au tragique, de « Lady-Night », cette manière de Spectre, qui hante les sombres rainures de nos instincts les plus vils ? Car toujours nous sommes en danger de différer d’une existence exacte lorsque, sous la violence de nos pulsions primaires, plus rien ne s’oppose aux attraits de l’irraison, aux fascinations du débordement, de la fougue dionysiaque, au libre cours du fleuve de boue qui coule en nous, dont toujours, il nous faut endiguer le flux impétueux.
Et maintenant, si nous focalisons notre regard sur cette image janusienne à deux faces, que pouvons-nous en conclure synthétiquement si ce n’est que deux grands principes s’y opposent que nous pourrions ramener à ce paradigme de l’exister traversé par deux courants contraires, deux pôles aimantés qui se repoussent violemment et, pourtant, ne peuvent nullement être dissociés,
à savoir le Manque et le Désir
Dialectique essentielle dont tout un chacun ressent la tension interne sans toujours pouvoir en expliquer la trouble origine.
Résumons selon l’axiome suivant :
Ne pas connaître est Manque
Connaître est Désir
Or, si nous ramenons cette vérité-pour-nous à l’image de « Lady-Night », un Manque nous saisit qui est l’Inconnaissance de-qui-elle-est. Et, corrélativement, un Désir s’empare de nous dans la stricte et impérieuse volonté de la Connaître, de la faire nôtre en quelque sorte. Car ce réel exotérique qui nous fait face, nous le voulons soumis, d’une façon entièrement ésotérique, à notre mouvement interne, à notre géographie singulière, nous le voulons seulement éclairé par le lumignon de notre conscience, certes en veilleuse, mais qui ne tardera guère à s’éployer au motif d’une possession d’un territoire étranger devenu soudain familier. Il était muet, ce territoire, et voici qu’il se met à parler, insufflant au plein de notre être une nouvelle félicité compréhensive, la dimension exaltée d’un sens neuf, originel dont la guise en nous n’est rien moins que fabuleuse. Oui, c’est une fable que notre imaginaire pourra féconder à loisir selon les mille esquisses qu’il lui plaira d’attribuer à ces formes toujours en voie de réaménagement pour-nous, oui, rien-que-pour-nous.
Dissertant à loisir sur la belle et émouvante mouvementation du Manque et du Désir, nous sentons d’une manière absolument intuitive que nous ne faisons que longer une lisière, cheminer sur une ligne de crête, certes les deux versants de la montagne sont visibles, mais si nous nous focalisons sur la face de lumière de l’Adret (cette métaphore de la Raison), nous ignorons, de facto, la face d’ombre de l’Ubac (cette métaphore de l’Irraison). Or, constitutivement, nous ne pouvons choisir une face au détriment de l’autre, de la même manière que nous ne pouvons ignorer le Jour afin de ne connaître que la Nuit.
Nous sommes des êtres bifides,
des êtres en partage à l’inquiétant
et pourtant naturel strabisme :
tout à la fois nous visons le lumineux Désir,
tout à la fois nous visons le ténébreux Manque.
Et, comme toujours,
la vérité est ce genre à mi-distance
de l’un, le Désir,
de l’autre, ce Manque.
Comme un brasillement en clair-obscur, une zone médiatrice entre Manque inexaucé et Désir accompli. C’est bien pourquoi il est toujours difficile de se décider pour l’exacte beauté d’une chose, pour la justesse d’une idée, pour la pertinence d’un jugement, tellement nous sommes tirés à hue et à dia
en raison même
de cette ligne-frontière
qui divise nos corps,
écartèle notre esprit,
distend notre imaginaire.
Å peine sommes-nous arrimés en pleine mer, à cet écueil flottant dont nous espérons qu’il nous sauvera, que la puissance de flots adverses vient compromettre nos espoirs et nous priver d’une liberté que nous pensions nôtre, alors qu’elle est élémentale, vigoureusement et foncièrement océanique, c’est-à-dire captatrice de qui-nous-sommes, destructrice. Ceci dit notre fragilité originaire.
Et maintenant, si nous observons la physionomie entière de « Lady-Night », son « portrait en pied », nous prenons conscience du fait que toutes ces propositions théoriques, ces méditations touchées d’une trop évidente allégie aux yeux de Certains, reçoit malgré tout, ici, sa confirmation. Tout ici s’installe dans un régime confusionnel qui toujours hésite à se situer ici plutôt que là.
Flottement ambigu du Manque et du Désir,
difficile miscibilité de l’un, le Manque,
en l’autre, le Désir.
Le fond de l’image est rouge sombre, rouge nocturne, à la manière d’un Désir qui rougeoierait en silence, comburé à même sa fureur interne. Un Désir qui serait, en même temps, un Manque, une simple possibilité d’inactualisation, c’est-à-dire un genre de lourde aporie. Annulation de soi du Désir, retour au néant de la jouissance. Et ce demi-visage, cette forme nécessairement
innommée, nullement formulée à l’aune d’un possible sens, pourtant sa luisance de soufre jaune dit sa persistance à voir naître et se confirmer un Désir certes latent, mais Désir tout de même qui couve sous la cendre. Ce demi-visage alloué à espérer quelque Désir, ne se voit-il biffé par le flux charbonneux de la chevelure, cette violente négation qui se dit Manque, privation, absentement de toute joie. Et l’on pourrait penser ici révolu le procès de la signification dans cette épiphanie définitivement barrée. Mais non, la cape jaune solaire, rutilante, vient ranimer un Désir que l’on croyait éteint pareil à une lave refroidie, eh bien le voici, ce Désir-Phénix renaissant de ses cendres, prêt à prendre son envol, donc à enrayer, négativer, réduire à néant tout ce qui a été péniblement proféré par le signe en croix qui condamnait la Figure Humaine de « Lady-Night », à n’être qu’une hallucination de notre esprit, un genre de rêve éveillé arasé par la violence du jour.
Que reste-t-il à dire maintenant que tout semble avoir été dit ? Peut-être nous reste-t-il le recours à quelque métaphore supposée tracer le visage de l’Être en son éternel clignotement, en cette figure étrange mais si fascinante des formes mobiles, incertaines, flexueuses à la Léonard de Vinci. Évoquer « Lady-Night », son étrange posture campée entre son clair Orient et son sombre Occident, ceci pourrait trouver écho à simplement faire venir à nous l’image de la Forêt pluviale dite « Forêt des nuages ».
Tel le dipterocarpe, l’arbre émergent dont le fût s’exhausse de la canopée, sa touffe sommitale largement étalée serait sa clarté, en quelque sorte sa Vérité, alors que son pied immergé dans les complexités de la mangrove serait sa Non-vérité, son approximation existentielle. Toute réalité abordée en son sens le plus étroit la situerait elle, « Lady-Night », en sa phase obscure, ténébreuse tentant de rejoindre sa phase de clarté où son patronyme inversé se donnerait sous la belle appellation de « Lady-Day », « Lady-Jour », cette ouverture sans compromission à la vacante beauté du Monde. Mais vous l’aurez compris, il y a une impossibilité d’essence pour Celle-sur-qui-nous-méditons, à se situer en son entièreté de « Lady-Night », pas plus qu’en son entièreté de « Lady-Day » au motif qu’il n’y a nulle Vérité totalement accomplie selon l’ordre nocturne ou bien diurne. Comme il a déjà été évoqué plus haut,
la Vérité se satisfait de n’être point un absolu,
le réel le plus ordinaire,
le plus visible nous situant,
nous les Hommes,
en ces demi-vérités
qui constituent notre ordinaire, la source à demi révélée à laquelle nous nous abreuvons journellement, faisant semblant de croire à sa plénière essence, alors qu’elle n’est qu’existence contingente, pure immanence en notre clair-obscur destin.
Et puisqu’il y a simple évidence à reconnaître ce qui vient à nous tel du relatif, accordons à « Lady-Night-Lady-Day »,
cette présence dans une zone intermédiaire
entre brillant adret
et obscur ubac,
attribuons-lui cette avancée
en l’exister sous la forme
d’un éternel serpentement,
d’une progression sur la lisière
qui fait la part de l’ombreux sous-bois,
de la lumineuse clairière ;
sur le rivage
qui fait la part
de la mutique terre,
de l’envolée océanique ;
sur le seuil de la maison
qui fait la part de la sourde intimité intérieure,
de la claire exposition extérieure ;
sur ces Passages urbains
qui font la part de leur pénétrant éclairage zénithal,
de l’effacement de leurs pavés,
nadir où plus rien de visible ne se donne.
Cheminant en compagnie de ce personnage double,
ici sous le reflet atténué, la sourde lueur de « Lady-Night »,
là sous l’embellie lumineuse de « Lady-Day »,
nous n’avons fait que dévoiler du non-sens, tâchant de le rendre simple sens à portée de notre vision, laquelle, le plus souvent, échoue à nous restituer la Réalité-Vérité, nous la proposant sous les visages tronqués du strabisme, de la myopie, de l’astigmatisme. Notre visée des choses se vêt d’une parure « ophtalmologique » dont il nous faut apprendre à maîtriser les signes de façon à ce qu’une vision claire touchant notre regard nous puissions donner aux ondulations, ondoiements, irisations de l’exister, sinon une teinte définitive, du moins une esquisse, une ébauche, une touche aquarellée, un lavis, toutes formes approchantes d’une ontologie qui se voudrait au plus près d’une révélation de ce-qui-est, dans la touffeur, la complexité des formes, leur étonnante chorégraphie.
De « Lady-Night » à « Lady-Day »,
le naturel écart entre Non-Vérité et Vérité,
l’intervalle ouvert entre les dimensions
de l’Espace et du Temps,
l’abîme qui creuse en nous
ses étonnants vortex,
alors qu’interrogeant le Monde, cette vastitude,
nous ne faisons que nous questionner
sur Nous-mêmes, cette exiguïté
en laquelle nous nous débattons,
en recherche de clarté ;
la nuit, la large nuit, illimitée,
parfois est si oppressante,
en attendant que le jour
ne déchire son voile.
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