« Soir aux Andelys »
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Rencontrer une œuvre de Félix Vallotton, singulièrement le panorama surprenant de ses paysages, est toujours entrer dans l’émotion la plus vive et s’y maintenir. Il y a une sorte de captation du regard, comme une étrange fascination qui vous saisit du-dedans et vous y laisse, nullement meurtri cependant, bien plutôt immergé dans une douceur que nous qualifierons de « voluptueuse ». Une sorte de fusion charnelle comme si, face à ce qui fait phénomène dans la pure évidence d’être, nous étions soudain transportés auprès de ce « Nu couché » de Modigliani, tout contre cette chair aussi troublante qu’ingénument et naturellement exposée, genre d’Éden terrestre dont nous aurions bien du mal à sortir. On n’excipe jamais de la Beauté manifeste sans éprouver quelque douleur à l’endroit de ses plus vifs et secrets sentiments.
La tâche de description positive d’une œuvre est toujours entreprise difficile au motif que le sens s’y diffuse de façon polyphonique, si bien que nous ne savons par quel biais entreprendre le travail de dissection. « Dissection », oui, identiquement à l’exploration de l’Entomologiste penché sur sa planche, manipulant pincettes et scalpel afin de tirer de l’insecte qu’il examine quelque savoir encore plongé dans le secret.
Å des fins d’approche de « Soir aux Andelys » (le beau titre est déjà plongée en un vibrant onirisme), nous ne procèderons nullement au titre d’une enquête positive, mais de son envers, disant ce qu’elle n’est pas, cette œuvre, choisissant le prétexte d’une visée esthétique négative, tout comme la théologie négative dit ce que Dieu n’est pas.
« Andelys » n’est pas Impressionnisme avec la pullulation de ses touches colorées et le trouble de la vision qu’il suppose.
« Andelys » n’est pas Expressionnisme avec la violence formelle et chromatique de ses compositions.
« Andelys » n’est pas Symbolisme, effleurement discret de touches idéalistes pleines d’une posture hiératique.
« Andelys » n’est pas Fauvisme, écartèlement intense de la couleur, manière d’étendard vibrant, expansion pléthorique des teintes.
« Andelys » n’est pas Réalisme, figures incluses dans des catégories sociales, des us et coutumes mondains.
« Andelys » n’est « Andelys » qu’à n’être qui elle est en soi, cette toile, belle et instinctive autarcie qui la situe en tant que telle parmi le peuple des autres œuvres. Peinture pleine de personnalité mais nullement prétentieuse, exposition de soi seulement en cette vision subjective du Monde, laquelle vision est, par essence, le lieu humain par excellence. Seul l’Homme est capable d’une telle visée intériorisée, métabolisme secret de milliers d’autres images qui confluent, ici et maintenant, en ce paysage chargé d’un sens particulier. Quand nous disons « lieu humain par excellence », nous voulons affirmer l’humain en tant que lieu pour des consciences entraînées à décrypter ce qui, du Monde, des Choses, vient à Soi dans le souci d’une possible prise en compte herméneutique. Oui car il est urgent, pour nous qui désespérons parfois des hoquets de la civilisation, de comprendre (de prendre avec Soi), dans la plus grande attention, ce qui nous met au défi d’exister avec la pointe avancée d’une lucidité à toute épreuve. Tout parcours du chemin s’exonérant d’une telle nécessité est parcours d’aveugle et promesse du nocturne. Or le nocturne n’est qu’effigie du Néant. La Lumière nous appelle qui est mise en musique de ces sèmes épars qui clignotent à l’infini, qu’il nous faut rassembler, faute de quoi c’est notre propre éparpillement qui serait en question.
Visant « Andelys », ce qu’il nous importe de souligner, au premier abord, à titre de pure positivité réalisatrice de discernement, c’est la dimension qui nous saisit d’emblée, qui nous transit et nous laisse au chevet de quelque révélation. La manifestation de la sensation, c’est elle et elle seule qui s’annonce comme notre répondant immédiat. Selon sa valeur étymologique :
« Sensation » : « impression produite par les objets extérieurs sur les sens et aboutissant au plaisir ou à la peine »,
sensation comme source de toute émotivité vraie, origine et genèse de tout sentiment ressenti comme unique, non reproductible, singulier à telle conscience qui en prend acte et non à telle autre dont la sensibilité s’exerce sur d’autres motifs de nature différente. Ce qu’il faut affirmer avec force, c’est le caractère totalement originaire de la sensation, sa précellence et précédence ontologique par rapport à la perception qui n’est que seconde. Certes, ce point de vue contrevient à la position canonique qui, en la matière, pose la perception en premier, la sensation en second. Mais ceci nous paraît simplement pétition de principe et assertion depuis longtemps convenue alors que le réel des choses est de nature contraire par rapport à cette trop facile évidence.
La sensation, pour autant qu’elle est fondée en vérité, provient en ligne directe de ce ressenti spontané seul redevable d’une intuition sensible. La perception, quant à elle, est chronologiquement seconde, dans la mesure ou percevoir c’est déjà quitter le sol de l’intuition sensible pour lui substituer l’intuition intellectuelle qui procède par maints tâtonnements logico-déductifs de manière à poser les fondements d’une structure rationnelle signifiante. L’étymologie, ici aussi, est précieuse :
« Percevoir » : « prendre, saisir, concevoir »,
« saisir par les sens, recueillir, comprendre »,
car elle nous dévoile en profondeur, l’étymologie, en quoi le percevoir est déjà irrémédiablement engagé dans l’orbe du conceptuel, puisque « concevoir » est de cette nature même, puisque « comprendre » poursuit un identique but de porter à l’intellection ce qui, jusqu’ici, végétait en quelque manière dans la lagune des sympathies floues, indéterminées.
Ce que l’intuition sensible de la sensation annonçait sous les traits d’une synthèse passive (se laisser envahir par une marée d’impressions primaires),
l’intuition intellectuelle en projette les divers linéaments sous forme d’une synthèse active (activité consciente d’élaboration d’objectifs déjà situés à l’orée d’une réalité assurée de concrétude er de coordonnées nettement identifiables).
Et, ici, si nous analysons « Andelys » sous l’angle de la pure sensation, voici ce qui se présente à nous sans délai et nous dispose, corps et âme, à la sublime fête des sens. On aura le souci de conserver, en tant qu’élément productif d’une vision singulière, la signification de sensation telle qu’exprimée par le dictionnaire :
« Émotion forte, vive impression faite sur les sens produisant du plaisir. »
Le ciel, le haut ciel est pure donation d’un dégradé de subtils camaïeux : le Vert-Jaune paraîtrait nous vouer à une solitaire mélancolie que Carnation vient rehausser de sa touche réconfortante, lénifiante, jusqu’à devenir ce Parme duveteux dont nous sentons la douce fragrance tout contre la plaine souple de notre peau. Et le rond parfait du Soleil, ce vibrant Rouge-Orangé, cette montée progressive en direction du rayonnant Vermeil, ne sont-elles, ces teintes, préludes au motif d’une allégresse visible à fleur d’exister, balsamique bourgeonnement éclairant la vitre du jour d’une aurore radieuse ? N’y a-t-il, ici, au cœur même de cette effervescence solaire, dans sa belle irisation filtrée par le végétal, quelque chose qui ferait signe vers une manière de luxe immémorial dont, à notre insu, nous serions dépositaires depuis le temps et le lieu de notre naissance ? Soleil naît du Ciel et nous naissons à lui dans une sorte de complicité nue. Comme si nous portions en nous, au plus enfoui, cette ligne de lumière, cette ouverture à la félicité vacante du Monde.
Å l’évidence, nous sommes immergés, nous les Regardeurs fascinés par tant de subtilité chromatique, immergés donc dans cet océan diffus, flux et reflux de flots qui nous portent et nous traversent, nos anatomies tapissées de ce Vert-Amande des boules d’arbres, nos yeux comme noyés dans la brume invisible, duveteuse, de ce Bleu mi-Turquoise, mi-Céleste, indicible effusion qui joue en écho avec notre intime ressenti, à peine un glacis sur l’insistance imperceptible de l’heure. Sur la gauche, à la limite de la peinture, la masse sombre des ruines de Château-Gaillard auraient pu se signaler comme irruption, dans le tableau, d’une trop visible quotidienneté supposée porter atteinte à l’onirisme de la toile, supposée en effacer la poésie aérienne. Mais il n’en est rien, ce que la noire forteresse semblerait pouvoir soustraire à l’événement pictural, est repris au centuple par cet art polychrome sans rupture, par l’harmonie diffuse qui, partout, miroite, étincelle, s’affirmant sous le sceau d’un sensualisme heureux, d’un chromatisme joyeux, tous prédicats qui nous paraissent définir avec suffisamment d’exactitude la manière vallottonienne de peindre. Alors, ici, nous rejoignons sans tarder la célèbre formule cézanienne :
« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. »
Ce concept, quant à la finalité de la peinture, l’Artiste natif de Lausanne aurait pu le faire sien, tant cette exubérance des tons, tant ces formes portées à l’acmé de leur parution constituent l’empreinte même que ce Regardeur sensible a portée en lui avec cette belle générosité. Cette nappe d’eau Vert-Amande est en communion avec la brume Bleue des collines qui font horizon. Le clair rivage enluminé de rose Pompadour n’est-il directe concorde avec cet écho du ciel dont le Soleil est le centre d’irradiation ? La pelouse verte onctueuse du talus, n’est-elle évident appariement de la symphonie végétale partout luxuriante, partout foisonnante ?
Si, par nature, nous sommes nous-mêmes éparpillés en milliers de fragments dont il nous est impossible de réaliser la synthèse, la vertu cardinale de cette peinture unie, sans faille ni hiatus d’aucune sorte, est bien de nous convoquer à notre possible osmose, grâce infinie de l’Art qui nous porte au plus précieux, au plus essentiel de qui nous sommes en cette chair qui n’attend jamais que le point ultime de sa cohésion. Il y a là, dans la pure et accordée venue à soi des choses du Monde, quelque chose de mystérieux et d’infiniment rassurant. Continuité des teintes, affinités entre elles des formes, uni-ambiance des lumières, inhérence de ce qui pourrait se désunir mais, ici, s’agrège en une parfaite vision congruente, judicieuse, pertinente au point de se donner comme la seule et unique perspective possible de ce paysage, accord de tout ce qui fait phénomène en un simple et indéfectible lien.
Évoquant ceci, cette souplesse du réel à s’enfanter lui-même sans que quelque décoïncidence ne vienne en perturber le cours, surgit à même notre vision une œuvre d’un autre Peintre de la Sensation, à savoir Olivier Debré, ce Magicien des immenses toiles fluviales telles que résultant d’une vision imaginative de ces merveilleux bords de Loire ou bien de ces Rideaux de Scène qui, en réalité, reprennent un thème identique (le flux naturel des choses, l’écoulement heureux du temps), mais sous une autre forme. Mais nous mettrons en parallèle, « Soir aux Andelys » et une des versions de « Nymphéas » d’Olivier Debré, trouvant en ce rapprochement des visages picturaux quasi identiques.
Les teintes s’y mêlent avec bonheur.
Les mêmes Vert-Amande des boules d’arbres de Vallotton
et de l’élément liquide de Debré ;
les mêmes Bleus mi-Turquoise,
mi-Céleste du ciel vallottonien
et du ciel peint par Debré ;
le Rouge-Orangé du reflet solaire des « Andelys »,
le rayonnant Vermeil trouvant leur écho
dans cette touche d’identique flamboiement discret,
à peine une « remarque marginale »,
chez le Peintre de la spatialité sans limites ;
la même fluidité, l’unique tempérance des tons entre eux,
la même sobriété picturale,
la même économie de deux palettes
davantage sensibles aux accords
qu’aux vives oppositions.
Aussi bien devant les immenses toiles « héraclitéennes » de Debré
(le flux du devenir, l’écoulement temporel incessant
y paraissent dans chaque mouvance de la peinture),
aussi bien devant les paysages du doux venir à nous de Vallotton,
c’est bien l’élément pathique,
à savoir ce que l’on éprouve en Soi,
qui est le moteur discret mais combien efficace
de toiles chargées d’affection,
sans doute de passion contenue,
ces toiles lestées de ce qui, humain plus qu’humain
détermine notre cheminement à tous et toutes,
cette avancée sur l’axe du temps qui est
franchissement de Soi de l’Être
en direction de son singulier destin.
Mais écoutons Vallotton :
« Je rêve d’une peinture dégagée de tout respect littéral de la nature ;
je voudrais reconstituer des paysages sur le seul recours de l’émotion
qu’ils m’ont causée, quelques grandes lignes évocatrices,
un ou deux détails, choisis, sans superstition
d’exactitude d’heure ou d’éclairage. »
Donc le geste mimétique appliqué à la représentation de la Nature prend le champ nécessaire à une exploration sentimentale, affective, charnelle de ce qui, face à nous, ne peut que nous appartenir en propre dès l’instant où notre regard en a pris possession, fécondant subjectivement, intimement, chaque pouce carré d’un réel qui est bien le nôtre pour peu que nous nous y projetions, nous y investissions à la manière d’un acte d’amour.
C’est ceci qui est humain.
C’est ceci, cette expérience de l’œuvre
que nous faisons depuis la profondeur
libre de notre intimité, de notre attachement
qui fait de nous des êtres reliés,
donc « religieux » au sens purement étymologique.
Reliés donc à ce qui,
faisant SENS,
ne peut que nous conduire
à la SENSATION,
peut-être la seule dimension
dont nous puissions être assurés
qu’elle ait quelque efficience,
quelque contour visible.
Tout le reste, au-dehors,
ne serait que pur bavardage,
rhétorique creuse,
perte de l’Être
dans ce qui, jamais
ne peut l’atteindre
cette poussière des choses
qui vole, jamais ne s’arrête,
se dissout dans le Rien
ne laisse dans le souvenir
qu’une empreinte si vague
à peine une fumée.
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