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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 08:07

 

Au seuil du visible.

 

visible3 

Sur une page de Sylvie Gracia. 

 

   

       C’est toujours ainsi. C’est lorsque la vue se trouble, que les lumières sont étroites, le jour une indistinction, que s’éveille la conscience avec amplitude. Alors depuis la nuit faisant son voile bleu, en arrière des vitres-frontières, nous nous disposons à connaître toutes choses en leur vérité. Nous voulons savoir et l’urgence fait son bouillonnement dans la croix du chiasma. Et de longs météores fusent dans l’espace étoilé des cerneaux couleur de cendre. L’encéphale est comme pris de fièvre. Multiples confluences des questions dont nous ne connaissons même pas l’origine. D’où vient donc cette hâte à posséder le monde, à déplier la bogue de son mystère, à faire s’ouvrir ce qui, toujours, se dissimule, nous parle un langage en Braille ? Et nos doigts fous parcourent les picots hérissés de l’altérité sans être bien assurés d’en prendre acte. Concrétions dressées de ce qui est hors de nous, dont nous souhaitons faire notre demeure.

  Car, SEULS, derrière la paroi translucide de l’inconnaissance, nous perdons pied. Nos mains courbes griffent l’air comme les serres du rapace s’essaient à saisir la proie. Chorégraphie de l’indicible, de l’insaisissable. Mais la scène est trop étroite, le praticable sourd, les coulisses muettes. Nos jambes sont des piliers transis, plantés dans la boue. Nos pieds des ventouses glauques égarées dans quelque marécage. Mais que sont donc ces formes dont notre regard est habité ? S’agit-il des demeures des autres Existants ? Mais, les Existants, nous ne les voyons pas. Nous ne les entendons pas. Ils sont de simples théories, de faibles buées ontologiques ; ils pourraient aussi bien ne pas être. Mais alors, qu’en serait-il de leur disparition ? Serions-nous alors promis à un possible destin, ou bien commis à simplement disparaître ? Car le regard des Existants, ceux qui nous font face dans leur énigme, nous en ressentons le besoin, nous en éprouvons la densité, l’édification plénière dont ils assurent nos silhouettes de carton.

  La vision s’absente-t-elle de nous et, soudain, nous devenons transparents, absents de nous-mêmes, retirés dans un reflux abyssal. Notre épiphanie aussitôt dissoute et nous figurons sur la scène du monde à titre de spectres, et nos massifs de chair, nos géométries de peau, nos attaches ossuaires sont pareilles aux effigies stériles et sidérées de quelque Musée Grévin antique et poussiéreux. Têtes de cire, cheveux d’étoupe, cils de chanvre, épaules étroites, bras étiques, jambes émergeant du sol à la manière d’un sombre et inquiétant tellurisme. Comme si quelque chose s’inversait, nous happant vers cet humus dont, à peine issus, nous chercherions, inconsciemment à rejoindre la confondante mutité.

  Alors, depuis notre demeure d’effroi, nous lançons nos grappins existentiels en direction de cette demi-nuit, avec, chevillée au cœur, vissée à l’âme, la certitude que quelque chose va survenir qui nous assurera d’un tremplin, dessinera l’esquisse d’un futur. Peut-être une parole, un signal, un sémaphore dépliant sa gesticulation pathétique afin de nous dire la multiplicité, le surgissement partout présent, le pullulement du vivant à la face de la Terre et notre probable rédemption. Car cette terrible vacuité qui nous avait envahis, nous l’estimions à l’aune d’un péché et il nous fallait dépasser cette manière de malédiction.

  Il était nécessaire de  déboucher sur du concret, de l’immédiatement saisissable, de l’argile palpable, malléable, ductile. Infiniment souple afin que puisse s’y déposer une manière d’empreinte. La nôtre. Constamment, depuis le début du règne de l’homme, s’impriment partout les traces, les signes, les scarifications sur la peau du monde. Griffures du silex, entailles de l’outil, gravures des troncs, lettres, chiffres, petites icônes du quotidien. 

  Toujours nous avions souhaité porter, au-devant de nous, la fragile silhouette anthropologique, peut-être une forme à peine ébauchée, un genre de Vénus préhistorique au bassin généreux, à l’opulente poitrine, aux fesses mafflues, denses, carnation d’un esprit primitif, certes, mais déjà promesse de généalogie, d’amplitude, de longue lignée humaine faisant ses entrechats sur les chemins de boue et de poussière. Toute idée de plénitude ne vient que de cela, ouvrir à l’homme la clairière de sa destinée. Environnée de chants et de danses, de somptueux métabolismes, de métamorphoses, de déploiements floraux, de langages polyphoniques.

  Alors nous scrutons de nouveau et nos yeux sont des phalènes attirés par le seul visible, le rectangle de lumière à l’encontre du ciel. L’image semble nous y convier qui luit faiblement. A la manière d’une fenêtre voilée, source d’un langage secret, non encore entré dans la profération. Seulement dans l’orbe du recueil, dans l’abstinence et nous demeurons figés, attentifs à la durée temporelle unique, celle de l’instant.  Nous savons que de la parole, du sens, vont émerger de cela qui dissout la ténèbre, comme l’esprit éclaire la matière, la rend moins dense, plus diaphane, enfin lisible. Sur l’espace éclairé, notre constante application à tout comprendre commence à déposer des hypothèses, des interprétations, des remous multiples, des essais de nous y retrouver.

  Mais bientôt le jour arrive qui décolore insensiblement tout ce qui fait phénomène et l’amène à paraître dans la clarté. Etrange ambiguïté, merveilleuse confusion des sens, égarement de l’intelligence. Alors que nous nous apprêtions à tout saisir à l’aide du concept, de l’affect, voici que la totalité qui nous était subliment offerte se dilue en une simple fête lumineuse. Déjà le rêve bascule qui, l’espace de la nuit, nous avait conviés à l’événement de la manifestation. Mais ceci n’a temps et lieu qu’à la mesure de cette obscurité dont tout surgit. Comme si la parole n’était audible qu’à partir du silence qui la précède. Les choses ne sont à leur éclosion qu’au bord de la réserve dans laquelle elles se tiennent, là où notre regard inquiet cherche à les délivrer d’elles-mêmes en même temps que nous, les Existants commençons à accéder à notre propre compréhension.

 

 

 

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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:36

 

Les Petits Ennuagés.

 

 

 NUAGES-N--9.JPG

Nuages N° 9.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

   De la Terre, c'était tout juste si l'on apercevait les Nuages sur lesquels ils avaient décidé d'arrimer leurs existences : une petite mélodie boisée. Parfois, les jours de grand vent, c'était un branlant équilibre qui les signalait aux yeux des Zumains. C'était une absence de bras suspendue dans le bleu, comme épinglée aux nervures de l'espace. Parfois, c'était une culbute : cul par-dessus tête et l'on aurait cru un bouchon cloué en plein ciel. Parfois, c'était une tête vissée en haut d'un corps et cela ressemblait à une écharde d'ardoise perdue dans l'éternité. Mais les Zumains ne passaient pas leur temps à lorgner en direction des étoiles et, d'ailleurs, le torticolis, ils n'aimaient pas vraiment ça. Alors ils vaquaient à leurs occupations, ils vaquaient d'ailleurs sans arrêt, du matin que faisait naître le Soleil jusqu'au soir qu'allumait le croissant de la Lune.

  Et les Petits Ennuagés, qui étaient un brin rêveurs et non moins curieux de tout, passaient le plus clair de leur temps à observer ces braves Terriens qui allaient partout, sans bien savoir, peut-être, où et pourquoi. Cela faisait des meutes de bruits bizarres qui montaient à l'assaut des boules d'écume et même on aurait dit de gros bourdons en train de butiner quelque fleur de tournesol. Ils montaient, les Zumains,  dans d'étranges cubes de bois, en tous points semblables aux silhouettes courtes  des Petits Flottés et ils fonçaient à toute allure aux quatre coins de l'horizon en faisant de gros nuages gris comme la cendre. Des fois, ils entraient dans de hautes caisses avec plein de trous qui s'éclairaient, la nuit, et on ne voyait plus que leurs têtes ébouriffées penchées sur des carrés de lumière, avec des éclairs bleus. Il y avait, aussi, de bonnes odeurs, comme du jasmin ou bien du chèvrefeuille qui montait vers eux, les Nuageux,  avec plein de tourbillons et ça leur faisait tourner la tête. Ça, les odeurs comme des caresses, c'étaient les Zumaines qui les portaient en haut le leurs silhouettes avec des chapeaux larges comme des roues.

  Il paraît que ce tournis qui chavirait leur petite éclisse de bois, ça s'appelait "Amour" et alors, parfois, sur la courbe de nacre d'un nuage l'on voyait deux Petits Ennuagésun Tenon & une Mortaise se prêter serment pour la vie. Mais n'allez pas penser à de vilaines choses, ici, sur les pelotes de vapeur, parmi les vents alizés, on ne s'occupe que de se frotter le bout du nez. D'abord parce que c'est comme cela que l'on dit "Je t'aime" et puis, des fois, ça réchauffe le cœur de faire un peu de sciure juste pour chatouiller les plumes d'un oiseau. Parce que des oiseaux, des blancs mais aussi certains en couleurs, on est amis avec, vu que ce sont eux qui nous font visiter le Pays des Nuages. Et c'est beau ce Pays. C'est plein de murmures jolis avec des toboggans de brume et, certains jours, c'est à peine si on voit le Boisé d'à-côté. Mais ça ne fait rien, on sait qu'il est là. Ça se sent même quand on dort. C'est un murmure. Vous savez, au fin fond de nos fibres, il y a encore plein de musique. De musique du temps où on était arbres. Des coulées de vent comme des sources vives. Des remontées de sève et cela fait comme la caresse de la flûte de Pan. Des crissements d'écorce et on dirait un grand animal qui s'ébroue. Dans le genre d'un rhinocéros qui frotterait son cuir histoire de nous dire qu'il existe, qu'on peut compter sur lui des fois qu'on aurait des ennuis. Et puis, aussi, le glissement du lierre comme un collier d'eau qui voudrait gagner le ciel.

  Autrefois, il y a très longtemps, les Zumains n'étaient pas encore nés, on était de tout jeunes arbres pas plus grands que des caprices et on jouait dans notre clairière à plein de jeux simples comme le jour. A saute-chênes, à attrape-olivier, au-dernier-perché-aura-un-gland et une tresse d'eucalyptus. D'ailleurs, avec les capsules d'eucalyptus, on se faisait des colliers en regardant les vagues de la mer faire leur mousse blanche. Puis, un jour, alors qu'on faisait la sieste, on a entendu des bruits bizarres. On n'était pas habitués. A part le vent et les hululements du hibou, on ne connaissait pas d'autre langage. Alors quand on a entendu Adam faire la cour à Ève avec plein de roucoulements et des vols de plume, d'abord on a eu peur. Puis, on s'est vite aperçus que ces Zumains n'étaient pas dangereux. Ils cherchaient notre ombre et nos fourches pour s'y reposer. Puis beaucoup de temps a passé et on a grandi, même on est devenus presque des géants. Et les Zumains aussi avaient grandi. Il y en avait partout qui couraient sur le dos des collines et dans les échancrures des vallées. C'était plutôt joli à entendre le bruit des paroles et les chants, le soir, comme des berceuses avec des palmes et du duvet plein d'air. Mais, un jour, on ne sait pas pourquoi, peut-être pour fabriquer leurs premières huttes de bois, des Hommes sont arrivés avec des lames brillantes et des dents de scie et, bientôt, on a entendu les premières plaintes monter au-dessus de la clairière. Certains ont essayé de s'enfuir parmi le Peuple des arbres mais avec les racines enfoncées dans la terre ce n'était pas facile et les outils nous ont vite rattrapés. On avait beau esquiver, on recevait des coups et nos corps se fissuraient, nos écorces jonchaient le sol. Alors, à quelques uns, on a décidé de faire silence, de demeurer sans bouger et d'attendre que l'orage passe. Les Zumains, ce qu'ils voulaient, c'étaient des grosses branches pour en faire des poutres. Les éclisses, les échardes, les chutes d'écorce, ils ne les regardaient même pas.

  Alors on s'est tenus tranquilles, attendant que la pluie arrive. Il y a eu des ruisseaux, on flottait dedans en attendant la prochaine averse. Les gouttes qui tombaient étaient larges comme des feuilles et les traits de pluie faisaient leurs aiguilles de cristal qui partaient dans tous les sens. Certaines remontaient en direction des nuages qu'elles avaient quittés il y a peu de temps. On ne sait pas comment cela s'est fait, mais, soudain, on s'est sentis soulevés dans les airs, comme emportés sur les ailes d'un oiseau. Il y a eu une nuit, puis un jour, puis plein de jours encore et quand nos yeux - on ne savait pas d'où ils venaient -, se sont ouverts, on a vu plein d'autres Boisés qui avaient fait le voyage avec nous. On était devenus des "Zumains", mais de bois, placides, ne cherchant de querelle à personne. Cela fait longtemps, maintenant, que nous habitons les nuages. Les nuages se sont habitués à nous, les oiseaux aussi qui nous apportent plein de graines bonnes à manger. Depuis nos balcons d'écume nous regardons la Terre. Nous voyons le dessin des routes. Nous voyons les lignes bleues des rivières. Nous voyons la grande flaque de la mer avec ses côtes brunes comme l'écorce des pins. Nous voyons les Zumains. Nous leur faisons des signes avec les mains que nous n'avons pas encore. Mais jamais ils ne regardent le ciel et on ne sait même pas s'ils ont des yeux, s'ils rêvent, à quoi ils pensent. Nousles Petits Ennuagés, depuis notre terre de brume nous regardons les étoiles, le lever du Soleil, la course de la Lune, le vol gris des oiseaux, les ailes du vent, les flocons de l'air et nous pensons aux Hommes. Nous pensons à Adam & Ève, eux qui étaient si bien au milieu de nos feuillages avec plein de trouées de soleil et des chansons de vent. Les Zumains, vraiment on les plaint. C'est si bien d'habiter les nuages et d'être de simples Petits Boisés. Vous en pensez quoi, vous qui lisez notre histoire ? Si cela vous chante, on vous fera un peu de place. Vous verrez, c'est si accueillant les nuages. Et puis, si un jour vous vous ennuyez, eh bien vous profiterez d'une bonne pluie et vous retournerez sur Terre rejoindre vos anciens Compagnons. Mais, vous voyez, quand vous y aurez goûté à notre vie simple et douce, vous n'aurez pas le cœur à redescendre au milieu des vôtres. Vous n'aurez pas le cœur. On vous fait une petite place. Là, juste contre notre âme. Parce que, peut-être vous ne le savez pas, mais le bois ça a une âme. Et cela, l'âme, ça ne se refuse pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 09:36

 

L'extrême labeur du jour.

 

 

l-eldj.JPG 

 Méta-Image : Blanc-Seing.

 

 

  

    C'était cela qui était difficile, marcher au hasard des rues et ne pas écraser son ombre. Imaginez la guenille, ce fragment de bitume flasque comme votre propre Mort et vous à côté pleurant des larmes d'outre-temps. Ouvrez simplement la lame de votre conscience et déportez-vous donc de vos griseries habituelles. Juste un écart, un saut métaphysique et vous êtes  au plein du signifiant, dans la glu mondaine et vous vous débattez comme le moucheron dans le ventre de la fleur carnivore. Les dents en forme de crochets, vous les sentez s'invaginer au plein de votre être de carton, ça grince, le broiement des os, surtout les cervicales qui font leur bruit d'osselets et les filets de moelle qui dégoulinent sur le sol de cambouis.

  Et la peau, cette outre vide. Pourtant combien elle vous soutenait, combien elle portait la parution de votre effigie à la pure brillance du jour. Les Autresles Énigmatiques levés contre l'azur, les Déchirés-de-l'âme, ils l'aimaient tellement votre sublime altérité. D'ailleurs, quand vous pivotiez sur vos chaussures hermétiques, ils en profitaient pour en choper des lambeaux et dessinaient dessus les inconvenances d'exister : les maladies sournoises, les amitiés glaireuses, les amours délétères, les pattes velues de l'araignée noire. Ils gravaient au feu l'impertinence de vivre.

  Mais, comment osiez-vous dresser dans l'air de cristal cette prétention à aller par le monde avec de simples claquements de talons. Vous poinçonniez le sol de votre hargne native, vous incrustiez dans la glaise l'empreinte de vos manquements. C'est d'abord votre propre bienséance que vous manquiez, étant toujours dans l'approximation des choses, dans la vérité truquée, le mensonge qui faisait, de chaque côté de votre singulière épiphanie, ces fossettes ridicules dont vous pensiez qu'elles étaient seulement commises à séduire. Le cancrelat aussi se prend pour Dieu et il ne fait que végéter dans les mailles étroites de sa tunique épigastrique. Ô combien vous dériviez dans les caniveaux des villes avec la sombritude attachée aux impénitents et aux vérolés de l'esprit. Mais c'était pure perdition ! Le boulier du Destin vous avait cloué, pareil au puceron écartelé sur le liège de l'entomologiste. Et, pourtant, à regarder votre reflet dans les vitrines, on eût parié sur votre belle amplitude, sur votre générosité portée à l'extrême pieu de votre regard. Mais ce n'est que VOUS que vous regardiez. Autrement dit : RIEN. Car nous êtes tissés de Rien comme le nuage est habillé de pluie. Il pleut, cela fait des percussions dans la poussière et puis la scène est vide, les Acteurs sont partis avec les mots dans leurs poches et la peur arrimée au ventre.

  Alors, voyez-vous, à quoi donc vous a servi de déambuler parmi les cannelures des cités vides, épiant le moindre reflet qui vous aurait sauvé de vous-mêmes. Du moins le supputiez-vous. Mais c'était orgueil et inconscience et d'ailleurs c'est la même chose. Tout avait reflué depuis le ciel chargé d'insuffisance et la noire engeance avait partout déferlé. Cécité des meutes de vitrines dans lesquelles avait fondu votre inconséquente silhouette. Des Autres, ces Indispensables, il ne restait plus que ces flaques faisant partout leur qualification d'outre-tombe, leurs incisions de métaphores vides. Il n'y avait plus de "comme" possible. Pas plus de beau "comme" le jour; pas plus de lumineux "comme" l'astre. Il n'y avait plus de surgissement d'une quelconque analogie puisque tout avait été ramené à la dimension de la fente, de l'abîme, de la Bonde Terminale. Or, comment voulez-vous que ces étroits apophtegmes puissent réverbérer l'ombre d'une image, produire l'écart métaphorique. Pas même la place pour une métonymie qui eût pu dire le glissement du sens vers autre chose que soi. L'éclisse du jour était si étroite et il ne demeurait plus que VOUS arpentant le pavé de votre existence aléatoire et, tapi dans l'ombre, l'écho presque invisible de votre destinée, une ombre fuyant au-devant d'une échelle aux barreaux finis dont le symbole était par trop évident. Sur Terre, il ne restait plus que cette fuite de soi, cette illusoire réverbération. Tout était cloué dans la mesure radicale  de l'instant à soi alloué en dehors de toute autre forme de donation. Il y avait eu assez d'oblativité de par le monde mais vos mains de rapace n'avaient su se saisir que de l'inessentiel et les nervures seules, étiques, vous faisaient l'offrande d'une irrémissible vacuité.

  Vous étiez ôté de vous-même et ne le saviez pas. C'était cela la démesure d'être : marcher et ne pas savoir vers où. Vous erreriez indéfiniment, porté au bout de votre pure logique, identique aux yeux mobiles et fragmentés de la Mante cherchant sa prochaine victime. Vous étiez ce bel androgyne, cette singulière curiosité de l'exister. Vous étiez mâle & femelle à la fois, procédant à votre propre manducation. Déjà l'on apercevait votre tunique couleur de terre en voie d'extinction. Déjà vous n'étiez plus que fragments , pièces buccales, pattes en prie-Dieu, étrécissement ombilical, abdomen moissonné par votre naturelle furie. Déjà vous étiez en partance et vous faisiez du sur-place. Mais peut-être vivre n'est-ce que cela ? Cette marche de Mime, le sol défilant sous vos pieds, alors que vous n'avancez pas !  

 

 

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 09:32

 

De la blanche négritude.

 

 

dlbn 

 Photo © Christian Coigny

Texte© Pascal Sauvaire.

 

 

(Libre nomadisme entre

Le Photographe

&

Le Poète).


 

 

Plus mat qu'échec.

 

 

Echec

Deux joueurs

Guident leurs lentes pièces,

L’échiquier

Jusqu’à l’aube.

Les retient prisonniers

De son espace

Où se haïssent deux couleurs

Qui ne le sont

Pourtant pas.

 

Absence et totalité

L’oblique du fou

Et les pions agresseurs.

Le temps les consumera.

Le rite alors

Ne sera pas fini

Ce jeu de terre en guerre

Est pour toujours infini

 

                  PS.

 

 

 

   Dans la minceur d'avant le jour, dans la proue encore indistincte de la nuit, voilà que cela s'anime, voilà que les dagues sont convoquées. Mais comment résister à la clameur du doute, comment ne pas offenser l'ombre sertie de bogues acérées ?  Partout sont les astéries qui affutent leurs dents de diamants, qui dansent à la Mort. Partout les dendrites corail semeuses de poison. Et l'arsenic coule en longs filaments et les lianes s'enroulent sur leurs vulves étroites avec des sifflements d'obus, des perditions d'abysses. Pourquoi le Jour ? Pourquoi la Nuit ? Pourquoi la polémique des volontés abstraites, pourquoi les harpies du désir en leurs meutes verticales ?  

  Mais ouvrez donc vos oreilles, mais écartez la glaire de vos cristallins, mais poncez le talc de vos sclérotiques, mais dépliez la vrille de votre ombilic, mais ouvrez la porte étroite de votre sexe ou bien dressez-en la hampe polychrome en direction des nuages qui encrent le ciel, mais défaites le compas stridulant de vos cuisses meurtries, mais choquez donc la tête d'os de vos genoux, mais distendez les canneberges de vos tarses et métatarses.

  Tout ceci, vous le faites sous la conduite d'une simple injonction et c'est toujours mieux que d'ignorer l'arche virulente des choses. Toujours mieux que la surdi-mutité, la Cécité Majuscule qui accule les peuples à dormir sous les étoiles éteintes, la tête chauve des comètes, les lèvres anémiées des planètes. Car, voyez-vous, c'est l'irrésolution qui vous prend par le mitan du dos et vous plante ses crocs de vampire - aviez-vous vu ? ils sont verts comme le fiel -, et les crocs surgissent au-devant de votre belle Effigie et l'on dirait des puntillas écarlates venant de consommer le Noir taureau. C'est là, dans le sol de poussière, cela gît, cela n'agite même plus la force dionysiaque du Divin Minotaure. Il est planté -Échec & Mat -,  dans la Reine, les museaux écumants, geysers carmin éclaboussant le peuple de la féria, ce fleuve étincelant de la Viede la Mort.

  Partout dans les ruelles étroites de l'encierro, la pléthorique condition humaine exulte sous les clameurs solaires. L'aguardienta - l'eau ardente - enflamme les poitrines, brûle les calanques du désir. Ce soir, dans les tavernes, l'amour sera de banderilles, de flamenco, de tournoiements, de claquements de bottines pour conjurer la perte de la lumière, la toujours possible chute dans les mâchoires serrées de la détresse. Un sursis. Seulement. On le sait. Depuis l'antre cavernicole de sa poitrine, depuis les cerneaux faiblement allumés de sa tête, depuis la dague de l'horizon qui coupe le monde en deux sphères non miscibles, seulement disposées à l'affrontement. Échec & Mat.

  

Echec

Deux joueurs

Guident leurs lentes pièces,

 

  S'observent et leurs yeux de platine lancent des éclairs et les éclairs plantent leurs échardes au profond des humeurs vitreuses des Hommesdes Femmes et les gemmes des larmes sont des cierges métaphysiques. Et leur sang est Blanc et Noir. Toujours cette virulente dialectique qui creuse les chairs de son trépan aiguisé comme la faux.  Toujours cette incision par laquelle nous sommes convoqués au Destin, à cet endroit mince comme le fil, insaisissable, dans cette exactitude d'un espace

 

Où se haïssent deux couleurs

 

Le Blanc-le Noir  >><< Le Noir-le Blanc en un étrange chiasme comme pour dire ce qui, irréversible, n'inverse jamais son cours qu'à l'aune de notre inconnaissance.

Éros-Thanatos  >><< Thanatos-Éros, comme pour dire la dernière signature de l'Hommede la Femme dans la fente diagonale par où tout commence, par où tout finit.

Comme le SENS >><< SNES s'inversant avant de dire sa ligne invisible. Illisible. Nous attendons d'être. La feuille portant le Noir, l'Assiette recevant le Blanc : mince allégorie venue porter la parole, en termes dépouillés, de cette Cène où nous sommes seuls face à nous-mêmes en cette ultime confrontation. Après nous sommes muets et le Gris nous a désertés ! C'est cela la "Blanche négritude", cette foncière ambiguïté par laquelle il nous est donné de paraître en même temps que de nous absenter du monde. Dernier Pas de deux !   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 10:58

 

L’écharde claire du silence.

 

 

 

l'écds

Photo © Tatiana-Maksimovich
Texte© Pascal Sauvaire

 

 (Libre improvisation sur le couple

Texte-Image

Tatiana-Maksimovich
Pascal Sauvaire
.)

 

 

  

Vide silence.

 

« Un vide entre deux corps, 
Figurant mieux la chaleur
Que l’absence de bruit.

Solitude, vide et ce silence
Qui rend plus étroite encore,
La cause restant obscure.

Solitude, vide et ce silence
Donné par le regard
Où l’étendue domine.

Solitude entendue. »

                                                  

                      PS.

 

              

 Je te sais fiché dans la braise de la nuit, Toi, corps à la dérive. Toi corps du corps de la solitude. La béance est là qui appelle, l’abîme est là qui ouvre sa gueule et l’infinitude me saisit. D’un même geste d’une parole muette. Le remuement est si subtil qu’il est ombre de lui-même. Je te sais, Toi, lame d’effroi qui cloue ma gorge aux portes des demeures vides. Je te sais. Mais quel vent souffle donc qui incise mon âme de son feulement acide ? Rends-Toi au seuil des temples et immole-Toi à la démesure de l’Être. Oui, je nomme en Majuscule, je nomme en Majesté. Et pourquoi donc  le Penseur nous aurait-il amené au bord du gouffre, au milieu de la béance verticale, oui, je dis Verticale, pour nous remettre à notre destin et nous y faire demeurer ?

  Pourquoi la Question résonne-t-elle sur la margelle de ma conscience ?  Ecoute donc la fontaine d’Ombre faire son bruit d’abeille dorée, son clapotis d’outre-ciel. L’eau est cette ressource que j’attends depuis l’antre étroit de ma bouche. Là, au sein des falaises blanches, il y a ce massif qui, incessamment déglutit, vomit ses gerbes d’existence. Là est la demeure de tout souffle, de toute disposition à l’arcature du Monde.

   C’est du fond de la nuit qu’a lieu le jaillissement : une élévation de calcite blanche contre l’aspérité du songe. Cela se dresse, cela dessine la forme du doute, mais cela EST. Mais qui donc pourrait le nier ? Qui donc pourrait biffer d’un seul empan de ses yeux étroits l’Effigie de cire éclairée de l’intérieur ? Gemme solaire disant la persévérance du jour. Pierre lunaire disant l'empire sans fin du site nocturne. Et, debout, assigné à mon calvaire étroit, que me reste-t-il à dire, sinon « La cause restant obscure », mais la Cause est-ce cela par quoi nous mourons ?  L’Ephémère surgissant de la poix, du Noir confondant,  est-elle Celle par qui je vais pousser mon Esquisse jusqu’à son terme ?

  Mais les doigts ne se referment que sur des tapis de brume. Brume, trois fois salutaire, d’autrefois, d’aujourd’hui, de demain, entre donc en moi et aliène-moi à ta mesure dernière. Qu’enfin je sache de quoi mourir est fait ! Est-ce l’abandon de soi, perte dans la cendre, reniement de son double de chair, grise ossification dans les catacombes du Ciel ? Qu’est-ce ? De questionner je suis las et mes plaintes vrillent l’espace. « Où l’étendue domine ». Mais quelle est donc cette domination qui me fait l’esclave du Temps ? Il passe en moi et étend ses rémiges et il ne reste rien qu’une absence sépulcrale.

  Mais je le sais depuis l’antre obséquieux de mon entendement, « Un écart de silence Plus juste que la durée Qui se fend », et voilà que l’instant se dérobe à peine posé sur la vanité des choses. Ô écharde du silence. Ô Silence qui vis de ton étroitesse et m'en fais le don suprême comme le catafalque cahote sur les pavés avec sa charge d’éternité. Ô Silence qui arrache de ma langue les mots de l’impéritie, Silence qui clôture tout en même temps que s'abrite la parole donatrice de vie. Il ne saurait y avoir d’autre dimension pour ce qui surgit du Rien et fond sur moi comme l’aigle sur la proie.

 

  Je suis muet, cloué dans la charnière étroite, « Solitude entendue », remise à la perte du jour, à la dissolution dans la gorge de ténèbre. Rien sur la Terre qui fasse signe et abrite. Les murs sont vides. Les volets clos. Les Hommes absents et le vent souffle son haleine rauque dans le corridor des masures. Une durée qui, jamais n’aura été, que dans la tête dévastée de quelque idole de plâtre. « Solitude, vide et ce silence », « Solitude entendue », je t’entends hurler à la Mort.  La SouveraineSeuleElle sait m’étreindre et me faire demeurer dans l’absence éternelle des choses. Ce par quoi je vis et aussi bien m’absente.  

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 09:31

 

À corps perdu.

 

 

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Méta-Image : Blanc-Seing. 

 

 

 

    De l'Autre qui surgit au hasard des rencontres - à l'angle d'une rue, dans un musée, dans les transports -, que pouvons-nous donc saisir ? Ou, à tout le moins retenir qui nous installe dans une manière de proximité ? Le croisement de l'épiphanie humaine est si rapide, l'image si fuyante que nous sommes dépossédés, ne tenant dans nos doigts gourds que quelques bribes, quelques lignes de fuite semblables à deux voies parallèles ne se revêtant que d'infini. C'est si mystérieux, l'altérité, tellement reconduit à la topologie d'une énigmatique intériorité que nous ne faisons qu'en être des satellites. Éternelle giration ivre d'elle-même mais qui, jamais, ne perce la bogue de la Question. Car l'Autre, avant d'être dévoilement - mais l'est-il jamais ? -, n'est que Question - ??? -  Question ontologique d'abord : qu'en est-il de cet être qui s'illustre l'espace d'une vie ne laissant de trace que celle de la brume, de l'illusion ? Question métaphysique ensuite : est-il là, dans son être réuni selon ses apparences à ne se limiter qu'à ce roc biologique, assemblage de muscles, de peau, emboîtement de viscères ou bien est-il doué d'une réserve d'invisibilité dont nous ne serions pas encore avertis et qui, telle l'aura du saint, la mandorle du Christ dirait la spiritualité inatteignable par le seul canal de la vision ? Esthétique aussi : quelle part de beauté en notre direction afin que, séduits, nous fondions en Lui, en Elle ? Éthique, bien évidemment : l'Autre n'est jamais sans une morale, sans relations de telle ou telle qualité, sans obligations réciproques et  une volonté de contribuer à l'efflorescence de la communauté dont il est un des indispensables maillons. Intellectuelle : que porte-t-il à notre connaissance dont nous puissions tirer un savoir, générer un concept, tresser un nouveau paradigme nous permettant d'avancer dans la préhension d'une aire supplémentaire du monde ?

  C'est de toutes ces questions dont l'Autre est porteur et ceci, ce continuel questionnement élève, tout autour de lui, d'invisibles barrières, tresse à sa périphérie des mailles urticantes - du moins pensons-nous les vivre comme telles -, des réseaux complexes de significations dont la pelote est tellement embrouillée qu'ils se révèlent bientôt avec la densité de mystérieux hiéroglyphes. Nous souhaitons déchiffrer le palimpseste mais nous n'y percevons que l'usure, les écritures superposées, emmêlées, à défaut de nous y entendre avec quelque chose de directement accessible. Tout nous demeure fermé, tout dans le verrouillé, tout dans le saut esquissé mais, jamais, ne trouvant sa chute. Dire la position périlleuse du Voyeur privé de son spectacle, c'est tout simplement dire la situation aporétique, l'insoutenable vérité désignant nos Coreligionnaires à la façon d'inexpugnables forteresses. Mais, pour autant, ces forteresses ne sont nullement vides. Bien au contraire, elles ruissellent de sens mais juste en arrière de leurs barbacanes,  nous observant depuis l'étroitesse de leurs meurtrières. Il nous faut donc nous satisfaire de cette métaphore médiévale et nous retrancher, quelque part, derrière le bourrelet d'une colline, et méditer sur le plan à mettre en œuvre. Ou bien nous déposerons nos armures, ou bien nous armerons nos catapultes afin que le donjon s'écroulant, nous puissions avoir accès au secret.

  Mais, à partir d'ici, il nous faut surgir au plein de cette méta-image, laquelle nous dit, en propositions symboliques, le travail auquel nous allouons la plupart de nos forces - bien évidemment inconscientes -, de manière à ce que l'Autre devienne visible. Et, puisque décidemment, il ne l'est directement, immédiatement, alors nous usons d'un stratagème. Nous opérons par réductions successives, nous procédons par effacements, comme si, soudain revenus à la forme de l'anthropoïde nous surgissions au sein même d'une humanité primaire, si proche de l'animalité, et que munis de nos crocs et de nos incisives affutées comme le silex, nous nous mettions en chantier, dépeçant nos Congénères dans un cannibalisme purement logique, manduquant longuement les os, cartilages et autres chairs outrageusement fermées, occluses, se refusant à toute tentative d'effraction. Nous nourrissant de l'Autre, symboliquement, nous devenons son sang, sa peau, sa respiration, son esprit, son âme. Autrement dit nous devenons l'Autre en l'ayant simplement phagocyté. C'est ce qu'en terme plus civilisé et plus élégant, nous nommons "phénomène de participation", ce qui veut simplement dire que nous prenons part à l'Autre et ceci tant et si bien qu'il s'agit en réalité, d'une substitution.

   C'est cela qu'il faudrait faire, mais d'une manière ontologique, à savoir nous emparer de l'être de la rencontre en coïncidant avec lui, forme à forme, pensée à pensée, inclinations à inclinations. Car, si l'Autre est énigme, secret - et c'est du reste pour cela qu'il est "autre" -, ou bien il nous est intimé l'ordre de le laisser à ce site d'invisibilité - ce qui, en toute humanité est la bonne démarche -, ou bien nous en violons la sphère intime, lui ôtant par la même sa liberté et l'acculant à ne plus avoir de statut qu'aliéné, dépossédé de sa géographie insulaire. Car tout Homme, toute Femme est un Insulaire dont on peut faire le tour, sans toutefois jamais l'accoster. C'est ainsi que se nouent les relations de voisinage, autrement dit les merveilleuses affinités, juste d'un effleurement des antennes, de subtils attouchements comme seuls savent en prodiguer d'éphémères insectes qui, s'ils n'y connaissent rien en matière de mœurs policées et d'hypocrites baisemains savent s'y prendre dans la manière de faire la cour. Car "faire la cour" est toujours se tenir sur le seuil des choses sans jamais outrepasser cette position d'attente et de sublime vision qui tisse entre les Existants les liens de la fraternité. Ceux, Celles qui croisent notre chemin, nous les regardons seulement avec la bonne distance, posant surs leurs transparentes vêtures, les points d'interrogation -  ??? - de l'altérité, jamais ceux de la curiosité ou bien du désir inopportun. C'est ce que cette image voudrait dire avec les moyens qui sont les siens, à savoir quelques lignes et quelques traits. Ce que nous sommes nous-mêmes alors que nos yeux sont à peine décillés. 

 

 

 

 

 

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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 09:01

 

Les pavés d'incertitude.

 

 

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Méta-Image : Blanc-Seing.

 

    Cette minuscule transcription du réel, pouvons-nous lui affecter un autre intitulé que celui de "pavés d'incertitude" ? Et, d'ailleurs, est-ce bien Nous qui avons nommé, ou bien est-ce le langage lui-même qui, se saisissant de ce fragment de réalité, lui a imposé sa propre vision des choses ? Ceci, nous n'en saurons guère davantage que l'hypothétique esquisse que nous en ferons en arrière de nos fronts soucieux. Sans doute le langage est-il cet objet transcendant toutes les catégories de l'exister dont, nous les humains, avons reçu l'insigne faveur, comme le colibri a reçu de la nature le don de voler si vite qu'on ne distingue même plus la vibration de ses ailes. Aussi, est-ce un grand bonheur que de parler, de voler. Mais, à l'évidence, là n'est pas le propos auquel nous incline cette image. Et, du reste, tient-elle un propos, diffuse-t-elle une voix en filigrane du monde, voix qui nous dicterait la conduite à tenir face à son sens latent ? Car c'est bien Nous qui projetons sur ces choses que nous portons au-devant de notre regard l'amplitude ouverte de la conscience. Regardant une image avec des personnages, le simulacre d'un arbre, d'imaginaires flaques de bitume, la fuite d'un véhicule, une bordure de trottoir jaune et noire, un visage en surimpression, la silhouette d'une maison et, surtout, des traces de pas que les aimables Protagonistes de la scène auraient été censés déposer en tant qu'empreinte de leur passage, et ces flèches au-dessus de leurs têtes, comme icones d'un possible destin, regardant donc, nous entrons dans cette scène urbaine, non sans a priori, non sans une précompréhension singulière de ce que nous ne tarderons guère à y décrypter.  

  Ce à quoi nous avons occupé notre entendement, c'est à nous approprier l'espace disponible afin de le faire coïncider avec nos propres affinités, de lui donner corps, de le faire vibrer sur l'arc tendu de la raison, de l'amener au bord de la lame souple de nos affects. Ce faisant, ces "choses", nous ne les avons dotées de certains prédicats qu'à en faire une vérité-pour-nous, donc une "vérité relative". Oui, c'est sauter en plein oxymore que de décréter l'accolade de la Vérité qui signifie comme un Absolu et le "relatif" qui reprend d'une main ce que l'autre avait généreusement accordé à la justesse du concept. Et pourtant, nous disons que les choses doivent toujours être regardées au moins selon deux perspectives différentes. Depuis Platon et sa sublime invention de la distinction du sensible et de l'intelligible, nous sommes en possession d'une grille de lecture des évènements du monde. Mais ne nous égarons pas et mettons au centre du dispositif ce jouissif universel de la Vérité.

  Car, pour la saisir correctement, il est nécessaire de s'installer au niveau même de la pensée et de ses avatars historiques. Rien ne se maintient longtemps en un état d'identité tel que nous aurions toujours, face à nous, l'orthogonalité d'une certitude. Une manière de bloc de roche basaltique portant, gravé sur ses faces, une manière d'étalon de la Vérité aussi éternelle que la course de la lumière au zénith. Les idées, y compris les plus étayées en raison, finissent toujours par se fissurer, se déliter et tomber en poussière. C'est une question d'époque (la fameuse "épochè" des anciens Grecs, que l'on traduit communément par le terme de "parenthèse"), c'est une question de "mode", ce terme  aussi bien entendu sous le sens de "conformité aux usages d'une période", que de "concept de pensée". Donc tout change et ainsi nous serons en accord avec la parole héraclitéenne, laquelle énonçait que "L'on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s'approchent et s'éloignent." Ainsi en est-il de la Vérité qui ne demeure jamais au même endroit, tantôt en tant que source, tantôt en tant qu'estuaire ou bien au milieu des deux. Mais comme cette réalité n'est pas perceptible dans sa totalité, l'homme n'étant en contact avec tous ces sites que successivement et non simultanément, ce dernier, l'homme prend pour argent comptant ce qui vient à son encontre. De cette manière, c'est soit à la source, soit à l'estuaire qu'il accordera sa confiance, ne portant jamais à sa propre connaissance la relativité de ses jugements.

  Mais il existe un autre facteur explicatif de ce constant ressourcement des choses et ce dernier est totalement dépendant des lunettes que l'on chausse afin d'interpréter ce qui se présente à nous, parfois à la façon d'une énigme. Ici, encore une fois, il faut recourir à cette pensée grecque sur laquelle nous reposons comme les héritiers d'une longue tradition. Qu'une chose soit posée à des fins de prédicat et notre entendement sera, inconsciemment, sous la férule de ces penseurs antiques. L'exactitude du prédicat, donc sa vérité, se présentera au moins sous trois formes distinctes.

  Soit sous celle, présocratique et singulièrement parménidienne d'une sphère indivisible, unie, d'un seul tenant, genre de boule rassurante enclosant l'être des choses dans l'assurance d'une parfaite circularité. Mais là où les choses se compliquent et il faut revenir à l'incontournable Platon, c'est lorsque le  penseur de l'Académie, s'emparant de cette boule parfaite et uniment lisse, y introduit le scalpel de la métaphysique, scindant en deux parties égales et complémentaires la boule qui, dès lors, porte au phénomène deux faces bien distinctes : celle du sensible et celle de l'intelligible. Donc l'être coupé en deux, donc la vérité jamais apparente sans la jonction des deux principes. Une vérité se montrant selon l'angle des actes, de l'entropie comme finitude de l'exister ; de l'autre une même vérité devant nécessairement s'abreuver à la source de l'intangible, de l'immuable, de l'éternel. Et voilà que nous sommes ballotés dans cette houle de la pensée, et voilà que nous demandons de l'aide. Car y voir clair devient urgent. Car nous ne savons plus à quel Saint nous vouer.

  Mais le souci est bien vite écarté puisque, HommesFemmes, collés à l'existence comme la bernique l'est au rocher, ces différences, ces chatoiements, ces remous de la pensée nous n'en percevons même pas les effets tellement leur empan dépasse notre habituelle vision du monde. Nous sommes affectés d'une myopie native qui nous sauve de bien des écueils et nous permet de progresser sur notre fil de funambule sans qu'il soit besoin de regarder vers l'arrière les talons de notre histoire, ni vers l'avant les pointes faisant signe vers notre futur. Nous vivons dans la "certitude" d'un présent qui, partout, colle à nos basques. C'est pour cette raison que, ayant endossé les vêtures chamarrées de la commedia dell'arte, nous pouvons avancer, tantôt sous les habits de Brighella, tantôt de Polichinelle sans nous inquiéter de savoir de quel côté de la Vérité nous inclinons. De toute façon, avec un peu de chance, c'est soit pile, soit face, rarement la carnèle qui n'en serait que la forme détournée, à savoir au moins l'ambiguïté et même, plus probablement, la fausseté.

  Mais, revenant à l'image qui nous occupe.  Nous essayons, maintenant, d'y lire ces fameux "pavés d'incertitude" à propos desquels nous avons dressé l'échelle d'une courte thèse. De pavés, il n'y a guère que dans notre imaginaire. D'incertitudes il y a beaucoup et, pour autant, nous ne lèverons aucune hypothèque qui les libèrerait. Nous disons seulement, tenant la perche du fil-de-fériste d'une poigne aussi résolue que possible : l'arbre pourrait s'évanouir de la scène, aussi bien que le personnage en tête, la maison, les flaques de bitume et encore quelques éléments superfétatoires. Cependant, nous sentons bien, du fond de notre intuition, que resteraient en place - est-ce là le filigrane d'une vérité à l'œuvre ? -, les deux personnages en marche vers leur devenir, les flèches au-dessus de leur tête, lesquelles symbolisent l'avancée du destin, dont personne ne peut jamais être assuré, enfin les traces de pas comme émergence du temps en son éternelle succession. Elles indiquent moins, en effet,  un passage de l'ordre d'une spatialité, les restes d'un déplacement, qu'elles n'annoncent, parfois en pointillés, l'essence de cette temporalité qui, nous étant intimement allouée, progresse à bas bruit, dans l'inapparent mais dont nous ne pouvons faire l'économie qu'à sortir de notre propre vérité. Ce qui veut dire s'absenter du monde. Nous n'irons pas jusqu'à transgresser cette mesure essentielle. Nous préférerions encore, en toute bonne foi, vivre "d'incertitudes", ces dernières pour autant, n'étant jamais avérées comme une fin en soi, mais nous permettant, au moins provisoirement, de tenir la tête au-dessus de l'eau !

 

 

 

  

 

 

 

 

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 09:37

 

Sur la pluralité des mondes.

 

 

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Miniature persane.

 

 

 

 

« Mon cœur Est devenu capable
De prendre toutes les formes ;
Il est Pâturages
Pour les gazelles
Et Couvent pour le moine,
Temple pour les idoles
Et Kaaba pour le pèlerin.
Il est les tables de la Torah
Et Le Livre du Coran.
Il professe la religion de l’amour
Quel que soit le lieu
Vers lequel
Se dirigent ses caravanes.
Et l’amour
Est Ma loi
Et l’amour Est Ma foi. »

Traité de l’amour.

Ibn Arabî (1165-1240)

 

 

  Disant "Magnifique Arabî", je dis simplement "Magnifique Parole", je dis "Magnifique Poème". Par là, il faut entendre le salut à l'essence du langage, non la reconnaissance d'un message divin. J'aborde toujours la Poésie par son versant littéraire, ignorant volontairement les connotations ou signes religieux. Pour moi, la transcendance s'arrête là où l'homme la conduit, à savoir dans le dépassement en direction de l'être. Entendez par la forme verbale qui veut dire "exister dans la plénitude en l'absence de toute idole." Sinon l'on s'absente du Poème pour entrer dans la religion, ce qui est un tout autre domaine  et concerne un choix fait et totalement assumé vis-à-vis de sa conscience. Les belles métaphores développées par Ibn Arabî, si elles font signe vers un évident mysticisme, n'empêchent nullement une perception purement circonscrite au sublime qu'exprime tout dire essentiel.

  J'ai lu les 4 gros ouvrages d'Henri Corbin "En islam iranien", dans une visée poétique et intellective. N'oublions jamais que les néo-platoniciens de Perse, s'ils étaient versés dans la spiritualité, l'étaient tout autant dans les arcanes d'une philosophie rigoureuse. Chacun, dans un texte, doit être en mesure de prélever ce qui l'intéresse en s'orientant vers ses propres choix, ses affinités, ses recherches motivées par tel ou tel objectif. C'est rendre service à un texte que de le considérer sous cet angle amplement polyphonique. Jamais le monde ne parle d'une seule voix. L'essentiel est de repérer celle avec laquelle on peut, soi-même, construire du sens. Trouver sa propre vérité, en même temps que celle que l'on croit déceler au travers de l'expression d'une altérité - nécessairement différente -, voilà une tâche exaltante à laquelle chacun peut s'adonner dans le secret de ses propres inclinations à figurer dans le monde selon telle ou telle esquisse.

  Lire doit avant tout être considéré comme une activité s'orientant vers une liberté. Liberté d'interpréter les mots selon des sens différents, parfois même opposés. Liberté d'adhérer à tel concept et d'en rejeter tel autre. Liberté d'entrer de plain-pied dans une métaphore ou bien de la survoler comme le goéland le fait de l'Océan qui file sous la lame de ses ailes. Ce cœur que chante Arabî n'est pas seulement celui qui dédie à Dieu sa flamme d'amour, mais aussi bien celui qui attache l'Amant à son Aimée dans un acte qui les fait se dépasser eux-mêmes en direction de cet Amour dont chacun est en quête, de l'ami, de l'autre, de Dieu.

Quant aux formes multiples du cœur, il ne saurait y avoir d'opposition fondamentale entre celui dont la piété l'habite et celui qui existe en dehors d'une religion. La disposition du cœur à l'ouverture est pure décision de la conscience face à ce qui se présente : aussi bien la beauté, la juste mesure de l'Art, les œuvres de l'homme, le destin historique, l'empreinte des grandes religions, mais aussi bien les animismes, les vitalismes, les panthéismes, les mystiques diverses, les fétichismes, les actes altruistes, l'engagement humanitaire, le respect de la nature, des animaux, et longue encore pourrait être la liste des "extases" auprès desquelles les hommes habitent en toute sérénité. Car, comment pourrait-on établir une échelle des valeurs sans tomber dans les excès de tous genres portant au zénith certaines croyances alors que d'autres ne sombreraient que dans un étrange nihilisme.

  Car, s'il est bien une chose dont l'homme doit se doter, c'est de ce libre arbitre, le seul capable de le rendre autonome, de l'assurer de la justesse de ses choix. En toute conscience, si le choix ne résulte ni du pur hasard, ni du caprice et qu'il s'effectue dans le respect de l'Autre et sous la conduite d'une éthique, comment ce choix pourrait-il être jugé par une autre conscience ? Car, bien évidemment, c'est une apodicticité que de formuler ceci : toute conscience est égale à une autre.

  C'est dans une telle optique de la conduite d'actes justes, seulement inspirés par le souci d'authenticité, que peuvent se comprendre les multiples options qui se présentent à l'homme. A tout homme, dès l'instant où, condition préalable, il dispose d'une conscience pleine et entière. "Les Pâturages pour gazelles" seront la déclinaison des significations qui peuvent s'attacher à toute évaluation de la réalité ou bien à la validité d'un propos. Il y aura, à l'évidence, autant de "Pâturages" et de "Gazelles" qu'il y aura de regards s'appliquant à les observer.

  Un des merveilleux apports de la phénoménologie est de nous avoir permis de comprendre que ce concept fécond "d'ouverture d'un monde" voulait signifier que les êtres, fussent-ils exposés à l'universel, vivaient dans le particulier, le singulier et qu'il y avait, de ce fait, autant de mondes différents que de Dasein s'appliquant à exister. Identiquement aux monades leibniziennes se développant chacune dans sa sphère, l'Existant, s'il est bien au contact du monde en tant que la totalité de l'exister est singulièrement confiné à ce monde-pour-lui qui le tisse et le définit au regard de la communauté. S'il était dépourvu de cette empreinte personnelle, hautement spécifique, de cette nature à nulle autre pareille, eh bien il ne transcenderait nullement le peuple des Vivants et se perdrait dans une mortelle absence d'identification.

  Quant aux autres "signaux" qui émergent du texte, nombre de significations différentes peuvent leur être attachées. La Kaaba en tant que lieu sacré d'une religion, mais aussi bien en tant que symbole à la riche déclinaison. Le Livre du Coran, tout comme la Bible, peut entraîner une infinité de perspectives. Littéraire puisqu'aussi bien ces Livres sont de longs et beaux poèmes. Exégétique pour les spécialistes des écrits sacrés. Linguistique pour la langue arabe ou les dialectes sémitiques. Herméneutiques pour qui veut approfondir la teneur essentielle des contenus. Exotérique ou ésotérique selon que l'on pense que le contenu est entièrement révélé ou bien au contraire que des sens inapparents y sont sédimentés, en filigrane. Historiquearchéologiqueanthropologique et l'on pourrait citer encore bien des facettes, tant la réalité, le langage, le symbole contiennent de richesses dont on ne saurait faire l'inventaire exhaustif.

 

  Pour ce qui est de l'amour et de la foi sur lesquels se termine le beau texte d'Ibn Arabî, ici encore plus que dans les contextes qui précèdent, on entre dans un inextricable foisonnement, dans une extraordinaire complexité, un enchevêtrement de points de vue dont chacun peut trouver sa propre justification. L'amour comme la foi sont des domaines si étendus que seule la vastitude du désert avec ses milliers de dunes, ses infinités de grains de sable, constituerait la métaphore adéquate en mesure de rendre compte de l'abîme dans lequel s'engage une pensée qui chercherait à en circonscrire l'essence. Les mondes sont pluriels et c'est parce qu'ils le sont qu'ils peuvent nous parler. Dans le concert de l'univers, chacun se singularise à la mesure de sa propre voix, non reproductible, non imitable, absolument singulière en un mot. C'est cette belle dimension du métissage humain qu'il faut toujours prendre en compte lorsque nous parlons de choses essentielles. Le Poèmel'Amourla Religion sont de cet ordre-là. Il suffisait d'en prendre acte alors que le multiple devient exponentiel, non en raison d'une perversion technique. Seulement parce que l'homme est homme. La plus belle vérité qui soit ! 

 

 

 

  

 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:00

 

Peuple de l'Invisible.

 

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Source : L'homme trottoir.

You tube.com. 

 

(NB : Cette fable qui tutoie en permanence le tragique

souhaiterait redonner la parole à Ceux qui l'ont perdue

à la mesure de  notre inconscience qui la leur a ôtée.)

 

    Le rayon de lumière troue la vitre et se perd dans l'indistinction. Le rayon de lumière perfore l'aile de l'éphémère sans y faire halte. Le rayon de lumière se glisse dans la brume sans y laisser d'empreinte. Comme une brise le fait qui traverse les hommes à leurs corps consentant. Ils ne le remarquent plus ce souffle qui les anime et les tient debout. Ils n'ouvrent plus les yeux sur la pertinence du monde : elle coule de source, elle fait ses minces filaments vers l'aval - la finitude - et ils sont pris de cécité.

  La lumière les traverse, les hommes, et ils n'y prennent garde. La lumière nous traverse, Nous les Invisibles et ne laisse derrière elle que les ombres qui n'étaient que des entraves à sa liberté. Toutes choses ricochent sur le bord du monde avec légèreté et le monde en garde une trace si mince qu'on croirait à un rêve déroulant ses anneaux depuis le lointain cosmos. A longueur de journée, la lumière - la conscience -, fait ses mesures et ses ajours partout où sont posées des choses à butiner. Vol stationnaire du colibri, le bec en faucille planté au cœur du pollen, puis le vol soudain, irréfléchi, n'est plus qu'une vibration colorée ne se souvenant même plus ni de sa cause première, ni de son essor final. Pure perte dans l'éther tendu comme une lame de cette étincelle de lucidité qui ne se ressource plus faute de se fondre dans l'urgence, la fuite, la longue diaspora habitant le vivant et le disposant au non-lieu permanent. Tout dans la constante fermeture d'une parole essentielle qui se dissout dans le bavardage et cloue la poésie au pilori. Il vaudrait mieux la mutité, l'immobile dans le secret de soi, la confidence à elle-même allouée. Il y a trop de dispersion et les choses éclatent sous la meute de l'indigence prolixe. Il y a trop de fausse plénitude, de rebondissement de l'inutile, trop de trajets ivres de leur propre égarement.

  Nous,  Peuple de l'Invisible, pouvons témoigner de cet exil de l'homme, de l'homme qui, croyant progresser en direction de la Terre Promise ne court qu'après ses propres fantômes, ses propres lignes de fuite. Tous les jours, sur les trottoirs du monde, fourmille la grande marée humaine. Millions de menus pas qui percutent le sol de leurs pointillés noirs, qui maculent le sol de leurs semelles sourdes aux battements de la Terre. Car ces battements sont ceux qui nous animent, Nous Invisibles et que nous confions à la Terre afin qu'elle les mette à l'abri en attendant une hypothétique résurgence. Car ces battements sont tissés de douleurs, de longues méditations, de vastes pensées - les trottoirs disposent à cela, la pensée -, qui parcourent les sillons d'eau jusqu'à la source qui, un jour, pourra sourdre parmi l'hébétude des humains. Et les humains nous découvrant, mettront leurs mains en conque et s'abreuveront longuement à notre immémoriale sagesse. Car les meutes de ciment gris que nous habitons depuis une éternité nous ont disposés à la réflexion abyssale en même temps qu'à une insondable mansuétude envers les Erratiques dont nous observons les pathétiques déambulations depuis la meurtrière de nos regards. Car nous sommes à portée pour sonder l'âme des humains, juste au-dessous du niveau de flottaison, là où les piétinements incessants signifient bien au-delà de ce que les yeux auraient à nous dire, que nous ne voyons pas. Là, parmi la foule des jambes, au milieu de l'effervescence des talons percutant le sol de leur impérium, nous devinons ce qu'il en est de la nature de leurs Possesseurs. C'est ainsi que nous voyons des humbles, des modestes aux voûtes éculées, des précieuses aux bottines vernies poinçonnant le pavé de leur hargne native, des supposés "grands blonds" - nous n'apercevons pas la cime de l'édifice - aux chaussures noires, à la pointe relevée comme celle des pirogues, des semelles larges comme des péniches avec des orteils sertis de cors et de pénurie, des escarpins montés sur échasses et nous devinons de longues jambes gainées dans des résilles sulfureuses, des sabots, parfois, avec leur naïveté et leur touche pateline, des bottes aussi, décidées, énergiques, voulant dire la puissance imposée au bitume comme si l'on voulait le perforer.

  C'est ainsi que nous nous sommes naturellement entraînés, Nous les Invisibles, à une métaphysique qui, pour n'être pas subalterne, n'en est pas moins immanente à l'objet humain en ses parties proches d'une glèbe dont elle provient mais dont beaucoup s'affranchissent. Il y a beaucoup à tirer de cette minuscule foule chaussée. Par exemple des conclusions en matière d'éthique. En voici un bref aperçu. Ce sont plutôt les débonnaires Nu-pieds qui s'arrêtent devant nos concrétions fragiles et notre escarcelle sonne de quelque menue monnaie qui agrémentera notre ordinaire. Chaussures-éculées, souvent, nous adressent quelques mots de réconfort et nous sentons, au-dessus de nos têtes comme une brume de chaleur qui fait son bourdonnement de guêpe. Bottines-vernies, quant à elle, accélère l'allure et nous sentons dans cette précipitation subite comme un blizzard glacé qui nous envahit jusqu'à l'os. Chaussure-pirogue feint de tousser et change de trottoir, comme pour éviter une banane symbolique dont le béton se serait doté en vue d'obtenir sa chute. Escarpins-guindés nous adresse quelques mots en forme de hallebarde dont nous ne saisissons que l'entaille non la supposée subtilité, il faut dire que nos oreilles exposées au gel sont dures comme de vieux pneus. Voilà ce qu'il en est de ce Peuple des rues qui toujours nous frôle sans jamais s'arrêter, comme si leur vue s'arrêtait aux boules de leurs genoux, afin que leurs yeux évitent de se porter en direction de bien étranges bas-fonds. Faisant ceci, ils nous oublient, certes, nous reléguant dans les marges des caniveaux et des arêtes de trottoirs. Mais ils s'oublient aussi, eux-mêmes, car jamais l'on ne peut s'exonérer d'une vision totale du monde. C'est la totalité qu'il faut voir afin d'être hommes, d'être femmes et de mériter les faveurs de son essence. Ne nous regardant pas, ne nous considérant pas, ils ne font que nous condamner à rejoindre cet état de nature dont chacun provient mais se dépêche d'occulter la provenance. Nos têtes sont des broussailles, nos fronts des falaises parcourues de crevasses, nos yeux des gemmes glauques qui filtrent une rare clarté, nos nez des presqu'îles entaillées de vent, nos joues des plaines parcourues de savanes blanches, nos oreilles des avens dans lesquels se perdent les bruits de la foule indistincte.

  Le Peuple fier qui nous domine de sa haute statuaire, nous ne l'apercevons qu'à la mesure de son piétinement, son visage ne nous est pas accessible, pas plus que les sourires qui pourraient s'y inscrire ou bien la violence y déferler.  Nous en sommes réduits aux hypothèses dont les jambes pressées, les pieds impérieux, les chaussures énigmatiques nous livrent un début d'explication, quelques signes pareils à de mystérieux hiéroglyphes. Peuple-d'en-haut, Peuple-d'en-bas, jamais nos regards ne se croiseront. Il existe une différence ontologique, un fossé infranchissable. Simple question de regard. Le regard du trottoir ne sera jamais le regard de la fenêtre, du balcon et cette indigente métaphore n'a nul besoin d'une explication. Un enfant la décrypterait facilement. Qestion d'altitude. La montagne est plus élevée que l'abîme, même si la proximité les rassemble en un lieu identique. Tout se résume à l'impossibilité d'un regard. Nous, les Invisibles regardons trop bas. Vous, les Visibles regardez trop haut. Entre les deux l'espace infini de l'incompréhension, comme si l'on parlait des langues vraiment, essentiellement, dissemblables. L'une étant le sabir de l'autre. Très loin, à l'horizon de l'homme, comme au travers d'un brouillard de sable, nous devinons l'élévation d'une immense Tour qui semble tutoyer les Cieux. La Tour de Babel existe-t-elle vraiment ou bien n'est-elle qu'une utopie ? Nous attendons la réponse dans l'écartèlement du doute. 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:56

 

Petite incise sur l'instant.

 

(à partir d'un court texte de Nath Coquelicot).

 

 fleuron1

 

 

 

 Nath Coquelicot :

  "Nous étions baignés par le soleil d'hiver et partagions deux, trois et quatre cafés. Sa voix grave tambourinait mes tympans, il disait n'avoir que très peu d'amis et être bien ainsi, il n'en avait plus que deux et demi . Le demi faisait n'importe quoi et piétinait ses plates-bandes. Je l'écoutais et regardais ses yeux bleus profonds océan. D'un geste de la main, il a soulevé sa casquette et s'est frotté dans un mouvement rond et ferme le front , puis les yeux , puis les joues. Je me demandais quelles pensées il voulait écraser, ou chasser ou empêcher de s'envoler. C'était un bel instant."

 Blanc-Seing :

  L'instant, par principe, s'éclipse avant même qu'on en ait savouré le caractère éphémère, insaisissable. C'est assurément  pour cette raison qu'il ne nous en reste que quelques fragments que, plus tard, notre mémoire assemble : un morceau d'ami, un piétinement, un ébruitement dans la conque de l'oreille, des yeux-océan, des pensées-chrysalides, puis des envols infinis. Lorsque nous en faisons la synthèse a posteriori, c'est étrange, paradoxal, cet instant aussi vite effacé qu'apparu nous semble avoir pris la dimension de l'éternité.

   Mais c'est l'essence du temps que d'être si peu réductible à quoi que ce soit d'autre. Tant et si bien qu'aucune quadrature ne pourrait l'enclore dans une quelconque  volonté.  Et nous demeurons hagards, les yeux au ciel interrogeant les étoiles. Et les minutes pleuvent autour de nous, en nous, sans même que nous en sentions le subtil écoulement. La finitude se tisse de minces fils de la Vierge qui nous traversent et que nous traversons dans la lame souple du secret.  C'est simplement parce qu'un jour nous nous abreuverons à la ciguë socratique - la seule à même de nous dire notre propre vérité -, que cet instant est précieux, comme il l'était pour l'Écrivain Proust qui, dans la "Petite Madeleine", retrouvait certes un goût, une saveur, un moment précieux, mais surtout, se retrouvait lui-mêmece Petit Marcel qui, depuis ce lointain jour de l'enfance ne s'appliquait à chercher que ce "Temps perdu" auquel il a consacré sa vie entière. Sans doute, sommes-nous, tous, des Monsieur Proust qui nous ignorons.

 

  Car, écrivant ce minuscule texte et VOUS me lisant, nous ne faisons que pousser la navette temporelle afin qu'elle nous accompagne encore l'espace d'un crépuscule - le jour baisse -, d'une nuit parcourue de songes multiples, puis l'aube grise sera là, avant que ne surgisse un nouveau jour avec son soleil encore d'hiver, ses rencontres, ses conciliabules, ses espérances, ses doutes. Et, surtout ces réminiscences qui nous ont portés jusqu'à aujourd'hui, car nous ne sommes que mémoire, aussi bien du temps de notre vie que de cette inconnue d'outre-vie depuis laquelle, peut-être parvenus à une manière d'absolu, nous jonglerons avec tous ces instants comme des enfants insouciants. C'est ce que je crois. Mais, VOUS, qu'en pensez-vous ? 

 

 

 

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