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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 08:09
Autoportrait : trouer le silence.

Autoportrait.
Œuvre : Barbara Kroll.

Son propre visage on ne peut le voir. Ni la courbure du front, ni l’acuité du regard et notre sourire nous demeure inconnu. Alors comment continuer à exister sans défricher son propre territoire, sans inventorier ce qui s’enclot dans ses frontières de peau ? Le silence est partout qui creuse ses orbes, diffuse ses ondes maléfiques, noue son énigmatique lacet autour de notre cou. Bientôt nous étoufferons, bientôt nous ne nous appartiendrons plus. Ceci est si insoutenable que, bientôt, notre pensée nous déserte. Il est tellement douloureux de camper hors de soi, comme en orbite, sans qu’il nous soit donné le loisir, un jour, de cartographier chaque pouce carré de sa présence sur Terre.

Disons, on est artiste, dans le luxe de son atelier, avec son armée de brosses et de spalters, avec ses rouleaux de papier blanc, ses toiles qu’accueillent des châssis de bois. On se saisit d’un bout de fusain et on trace de vigoureux traits de charbon sur le subjectile qui crie et semble se révolter. Les pinceaux courent sur la plaine de lin, élèvent de minces monticules, délimitent des pays, des provinces. Ça y est, on commence à sentir dans sa membrure d’os et de chair l’agitation des rivières de sang, on est pure tension, simple affairement de soi autour de la seule chose qui vaille, cet ego qui nous tient debout dont nous serions vite orphelins si, d’aventure, il se résolvait à nous fausser compagnie. Ce serait alors silence sur silence, blancheur sur blancheur, jeu sans parole tel celui des mimes. Mais ceci est si inconcevable que nous ne souhaitons guère faire halte et sonder la vérité jusqu’en ses retranchements. La mort, la réelle, celle qui désormais ne reculera plus est entièrement inconcevable. Jamais le principe de finitude ne peut être coalescent au principe de vie. Il y a impossibilité puisqu’aussi bien on ne peut faire l’expérience de la disparition alors qu’on paraît, que son singulier phénomène s’illustre de milliers d’esquisses. Ce qu’on veut : sortir du silence et élever sa concrétion parmi celles de ses congénères. L’atelier est ce lieu si étrange qu’il semble une île perdue dans quelque vaste océan. Les bruits de la ville n’y parviennent nullement, les conciliabules des hommes non plus. Seuls, parfois, le pépiement d’un oiseau et le bruit de déchirure du fusain sur le tissé de la toile.

Alors, au milieu de cet espace privé de coordonnées et de repères on s’essaie au surgissement de soi-même. Si l’on s’arrêtait de dessiner ou bien de peindre, on risquerait de devenir une étonnante abstraction, une ligne parmi les lignes, celle de la table, du chevalet, de la verrière. Ce que l’on veut, là, dans l’effervescence du geste, c’est la révélation de soi à soi, la certitude d’être alors que le monde convulse et que, partout, la guerre fait rage avec ses mors d’acier et la fusée de ses balles traçantes. On est pris de fièvre, à la limite de transpirer et une fine sueur goutte, subtile rosée, sur l’arc tendu des lèvres. Si l’on échouait à convoquer les formes, si l’on se perdait dans la mangrove complexe des contingences, si rien ne ressortait de toute cette agitation plastique que la figure de l’absurde, à savoir le jeu de sa propre nullité. Comme si l’on n’existait pas, si l’on n’était qu’une nervure que l’existence aurait déployée dans le concert des événements, pareils à la feuille d’automne envolée par le vent, à l’insecte dans les volutes de la tornade. On s’acharne, on piétine sur place, on rue et se cabre, on claque des quatre fers, les naseaux écumants, la crinière électrisée d’une blanche écume, les yeux injectés de sang comme dans l’arène inondée de soleil, d’ombre aussi, cette menteuse qui essaie de nous attirer à même son abri, sa fraîcheur. Mais on n’est pas dupe, mais on demeure sur la ligne de partage entre le clair et l’obscur, ce fil du funambule sur lequel il nous est donné de danser le temps d’une valse ou bien d’une gigue.

Cependant le tableau avance, cependant nous nous reconnaissons dans ce qui émerge et commence à formuler avec exactitude les traits dont nous croyons être les heureux possesseurs. Mais cette peinture, telle l’ombre de l’arène, ne nous abuse-t-elle pas ? N’est-elle pas le simulacre par lequel nous donnons le change, faisant croire aux autres que nous existons alors que rien ne peut nous en assurer, pas même le cogito cartésien, pas même la ligne d’horizon, pas même la course du soleil dans le ciel mobile. Mais il faut nous résoudre à croire ce que nous créons, à tremper nos mains dans les pigments colorés, à faire une danse de Sioux en martelant le sol du pied, en agitant le tomawak en signe de puissance, en poussant des cris pour dire aux esprits le message dont ils tissent leurs jours de cendre et de brume. Nous dansons jusqu’au vertige afin que les signes qui ornent notre corps, qui maculent la toile, dessinent dans notre imaginaire l’alphabet de notre parution dans l’intervalle qui nous est confié. Nous dansons pour dire l’urgence de notre destin à prodiguer l’accomplissement de l’être que nous sommes ; aussi avons-nous orné notre front des marques insignes de notre humanité, ces vigoureux traits de bitume qui, affirmant, nous installent dans le devenir. Et ce casque de cheveux noirs n’est-il pas l’abri au sein duquel nos pensées mûriront, s’étoileront, poétiseront de façon à ce que la beauté illumine notre regard ? Et ces cils ombrageux, denses, ne sont-ils pas le refuge de la vision dont nous gratifierons les autres, le monde, les œuvres d’art, lesquelles feront apparaître cet invisible, l’esprit, l’intellect, l’âme, que toujours nous appelons en raison du mystère dont ils sont, par essence, nimbés ? Et cette bouche qu’occulte encore ce trait de cire rubescente, ne sera-t-elle pas l’antre abritant le sublime langage, le fleuve sans pareil dont l’homme, seul sur Terre, est porteur ? Paroles prophétiques qui, peut-être, un jour, nous annonceront le sens à donner à notre aventure. La direction à prendre qui nous évitera de nous fourvoyer. Car, voyez-vous, le risque, le seul qui paraisse à l’horizon c’est de ne pas s’être suffisamment interrogé quant à la destination de ses pas, à l’allure de sa marche, au contenu de sa pensée. Penser est l’activité princeps qui nous installe dans notre propre royaume et nous y laisse le temps que s’accomplisse une prise de conscience. Oui, une « prise » au sens de « préhension », au sens de « saisir », au sens de « s’y entendre avec l’être » que nous sommes qui, toujours, mérite d’être posé comme question. Ainsi est née la métaphysique, cette passion de l’âme de se mieux connaître et d’aborder au rivage de l’invisible, là dans la dimension impalpable de l’amour qui est aussi celle de l’art, aussi celle de l’absolu. De l’absolu, il ne saurait y avoir de tâche plus noble pour l’animal pensant que nous sommes. Aussi questionnons ce visage qui fait face et nous regarde à l’aune de son incommensurable mystère. Nous sommes le premier mystère, ayons ceci en garde à la manière d’une vérité. Ainsi nous ne serons jamais en repos, la seule condition qui soit pour parvenir à des idées. Jamais nous n’en épuiserons le sens !

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 09:24
La déchirure.

Œuvre : Barbara Kroll

***

 Cela faisait trois mois que j’avais emménagé Place Furstemberg - cette bonbonnière urbaine avec son ilot planté de trois arbres -, dans un immeuble de pierre et de brique au sommet duquel j’avais loué un genre d’atelier d’artiste, une large baie vitrée donnant sur la perspective des autres demeures. Un endroit calme, un asile dans la grande ville, presque une abstraction parmi les allées et venues des Existants. Appartement lumineux à partir duquel j’écrivais articles et nouvelles que des revues spécialisées diffusaient périodiquement. Je faisais de rares incursions dans le quartier, parfois une balade rituelle se circonscrivant aux rues de L’Abbaye, Bonaparte et Jacob avec une incursion Rue de Seine, longtemps rivé aux vitrines des galeries, dont une proposait, régulièrement, des natures mortes de Braque. Depuis toujours le cubisme m’avait paru l’invention majeure de l’art moderne et il n’était pas rare que quelque œuvre vînt visiter mes nuits, « Femme tenant une mandoline » ou bien « Maisons à l’Estaque ». Quelques étages plus bas, une rangée de lucarnes - vous habitiez la plus éloignée -, genre de rythme plaisant qui offrait un repos pour la vue. Votre fenêtre, le soir, s’illuminait d’une teinte sépale, un rideau de percale en obturant la croisée. Observant votre modeste logis, j’avais l’impression d’avoir affaire aux tableaux de la période synthétique, ces compositions si chaudes et géométriques qu’elles étaient un luxe pour l’esprit.

 Novembre est arrivé avec son lavis décoloré, sa brume liquide, ses feuilles jonchant les trottoirs de flammes dorées. Les journées sont si courtes ! Il faut allumer la lumière en fin d’après-midi et les heures sont longues, la nuit venue, alors que la ville semble engloutie dans quelque désert ouaté, immaculé, tellement les déplacements sont rares. Je profite de cette soudaine hibernation pour relire et travailler de longs textes que je publierai au printemps. Cette halte hivernale est salutaire et le côté apollinien du temps est comme un baume pour l’âme, un nécessaire ressourcement avant que la saison ne bascule à nouveau dans la clameur solaire. Ce soir, vos rideaux sont écartés pour la première fois et je distingue, alors que je fume une cigarette à ma fenêtre, votre silhouette qu’éclaire sans doute une lampe de chevet. Etonnante, tout de même, cette vision de la jeune femme que vous êtes, le casque brun de vos cheveux pareil au bitume, votre teint de porcelaine, votre buste étroit, les fines attaches de vos bras dont un soutient votre visage comme s’il était pris de lassitude ou bien en proie à un doute. Surprenant ce bouillonnement blanc, cette mousseline - il s’agit bien d’un tutu de danseuse, n’est-ce pas, je ne rêve pas ? -, et ce buisson noir à la limite de votre abdomen c’est votre sexe affirmant sa présence troublante et vos jambes qu’enserrent avec violence des collants pourpres, et ces escarpins qui terminent la scène à la manière d’une provocation, d’une transgression d’une féminité ici assumée dans un genre d’excès, sans doute d’impudeur, à moins que ce ne soit que pure inconscience. Avez-vous au moins le sentiment de cette attitude profondément iconoclaste, de cette volonté de briser les codes sociaux, vestimentaires - associer l’image de la ballerine à celle d’une coquette dont les escarpins sont comme un appel à franchir le Rubicon, à traverser les cercles de l’Enfer -, avez-vous au moins l’audace de vous affirmer telle qu’en vous-même avec la sérénité qui convient aux décisions irrévocables, fondées en raison ? Ou bien êtes-vous seulement la sombre effigie du mal qui couve sous la peau, irise votre sang des étoiles du désir ? Si inhabituel d’observer, comme sous la loupe implacable du microscope, cette vie qui semble vouée à l’extinction même de l’être, à sa suffocation sous le poids d’une incontournable aporie existentielle. C’est comme si l’essence de l’absurde avait trouvé à s’actualiser sous la figure d’une égarée parmi les hommes, en proie à quelque violent tourment intérieur.

 Un moment, je suis entré dans mon appartement afin de chasser de mes yeux ce qui ne pouvait être qu’un rêve ou bien une hallucination. Sur l’écran de mes rétines persistait l’inlassable chorégraphie des phosphènes, s’allumait incessamment le pas de deux que, malgré moi, vous m’invitiez à faire en votre compagnie. Vous étiez si troublante, pareille à cet étrange dédoublement de la vue qu’opère en nous la réception de l’image de l’androgyne. Basculé entre les deux principes du masculin et du féminin, nous sommes en terre d’utopie, privé de repères et nous finissons par douter de notre propre réalité. Mais combien la scission est nette entre le haut de votre corps soumis à l’interrogation, peut-être à une quête métaphysique et le bas totalement livré au trouble, sans doute au vice, certainement à la perte dans une folie dont vous ne remonterez pas. Il en est ainsi des lignes de partage des eaux qui coulent vers des bassins versants irréconciliables par nature. Que s’est-il produit dans votre vie qui vous ait intimé l’ordre de procéder à cette incroyable partition de votre géographie intime ? Certes, je n’irai plus avant dans la connaissance de vous et, d’ailleurs comment le pourrais-je, et d’ailleurs ne suis-je pas la victime d’une grossière erreur d’interprétation ? On n’est jamais si bien trompé que par ses soudaines intuitions, ses décisions en matière de vérité qui, le plus souvent, ne sont que la partie libre de l’iceberg. Mais, êtes-vous au moins vivante ? Quel est votre coefficient de participation au cours des choses ? N’êtes-vous pas un simple mannequin que l’existence aurait posé au bord de votre fenêtre afin que mon interrogation pût avoir lieu ? N’êtes-vous pas la simple représentation de ce tableau de Toulouse-Lautrec intitulé « Danseuse assise en collants rose » ? Il y a tant de similitudes troublantes. L’attitude songeuse du visage qui paraît dans un ailleurs inconnaissable, une façon de contempler le monde dans la distanciation et le compas indécemment ouvert des jambes qui semble inviter aux débordements dionysiaques, à la fête ultime du corps avant que les vendanges de l’exister ne soient consommées. Une schize ouvrant deux territoires opposés comme si surgissaient deux topiques adverses mais complémentaires : l’esthétique de la face jouant sa violente dialectique par rapport à une esthétique érotique dont faire l’économie reviendrait à se confier aussitôt au baiser de la Mort. Des hommes, des femmes, identiquement à ces brumes d’automne qui ne se déchirent qu’aux premiers rayons du soleil. L’heure a tourné et, maintenant, votre vitre éteinte qui me laissera dans la douleur de l’inconnaissance. Jamais il ne faudrait regarder hors de soi et se hasarder sur les aventureux chemins de l’altérité. Trop souvent « Je » est un insulaire qui ne connaît le différent qu’à l’aune de ses propres yeux. Alors s’allument les brasiers qui consument tout et le soi en premier. Il faudrait demeurer hors la déchirure. Qui est le néant insondable, l’irreprésentable abîme qui sépare les sujets. Souhaiterions-nous nous en exonérer que nous passerions, malgré nous, sous les fourches caudines du temps. Vivre est toujours vivre dans la perte et l’écartèlement. Ceci, jamais nous ne l’oublions, feignons seulement de le reconduire à la chute de la feuille d’automne. En bas, sur la Place que balaie le vent, un tapis tourbillonnant parmi les lames d’air. Tout, bientôt, sera au repos que l’hiver recouvrira de sa toile anonyme.

La déchirure.
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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 09:15
Dire l’indicible.

Nightmare. (Cauchemar).

Monotype 20x25.

François Dupuis.

« Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu'il semble qu'il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les medecins l'appellent incubes … »

(Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).

A première vue, ce monotype ne propose rien d’autre qu’un lexique confus d’où nait une illisible rhétorique. Avec cette réalité-là on n’adhère guère, on n’y est pas vraiment, on tâtonne, on hésite, on marche de guingois à la façon des crabes, on cherche à deviner, on sent du côté de l’ombilic la vrille du malaise. C’est comme d’être égaré en plein ciel avec la caravane sombre des nuages et un vent qui mêle tout dans un confondant maelstrom. Ou bien de progresser dans la complexité d’une mangrove avec la résille dense des racines et des bulles de boue pareilles à des émanations sulfureuses, toxiques. En quelque sorte on est perdus, sans lieu où faire halte, sans temps rythmé par les gouttes d’eau d’une clepsydre ou bien les grains de mica dans la gorge étroite d’un sablier. Tout fuit qui pourrait rassurer, rien ne témoigne qui ferait signe vers une possible compréhension. Ici se dit, en encre vigoureuse, en orageux coups de brosse la matière dense de l’aporie, la glu infiniment noire du nihilisme. Nous devenons Sisyphe, non plus en quête de remonter un rocher sur la pente d’une montagne, mais Sisyphe empêtré dans les mailles d’une inextricable jungle typographique mêlant l’alpha et l’oméga dans une même indistinction.

Mais éloignons nous un instant de cette fable si obscure qu’elle n’ose dire son nom qu’à la mesure de son propre égarement. Reprenons pied dans le principe de raison, élevons des verticales bien nettes, posons-les sur des horizontales assurées d’elles-mêmes, traçons les esquisses de relations orthogonales, lesquelles définissent des plans de normalité. C’est ainsi, la dialectique, cette belle assurance du raisonnement parfait, est faite de lignes nettes et précises qui tirent leur clarté de leur mutuel écho. Un blanc répond à un noir. Une ligne à une autre ligne selon des ordonnancements logiques. Alors l’esprit est rassuré, alors l’âme peut trouver ses polarités, le jugement ses orients. Ainsi naissent les œuvres dont on dit la préhension aisée, la saisie immédiate sur la courbe de la conscience. Mais ce qui se dit du langage en termes dialectiques s’applique-t-il, de facto, à l’œuvre picturale ? C’est à voir.

Aussi regardons. Aussi creusons ce qui est à porter devant l’affectif, le sensible, aussi allons en direction de l’émotion, immergeons-nous dans le filigrane de l’œuvre, au plus près de ce qui s’y dévoile comme si nous en étions l’essentiel protagoniste. On est allongée sur une couche de suie dans la posture de la cambrure, celle qui dit l’effroi d’être dans le bitume de la nuit. Partout sont les ombres qui rôdent, partout sont les ailes qui effleurent, bruit de carton pareil au vol du rhinolophe, sifflements aigus qui forent les tympans, percutent la cochlée. Zébrures d’ombre, graffitis d’encre, palimpseste usé jusqu’à la trame dont ne demeure que l’intrigante trace hiéroglyphique. C’est comme au fond d’un cachot ou bien dans quelque sépulcre aux teintes ossuaires ou encore dans la boîte oblongue d’un sarcophage. Mais soulevons le couvercle, mais dilatons nos pupilles jusqu’à l’incroyable mydriase. Voici, soudain, que les choses s’éclairent. Certes faiblement, à peine le tremblement de la luciole, mais c’est mieux que d’être dans la douleur de l’inconnaissance. Cet homme à côté de soi, on ne l’avait guère aperçu, lui-même dressé dans l’attitude de la rigidité, à la limite d’une catatonie, sur le point de devenir minéral, simple tubercule, moignon bulbeux en partance pour un destin hautement tellurique. Autrement dit un séisme de soi, le retour à un magma originaire, la disparition dans la langue rubescente d’une lave. Et ce visage incliné, en surplomb de soi, pareil au faciès émacié d’une momie, en avions-nous seulement été alertés ? Sa bouche comme biffée en croix, ses lèvres étroites désertées de parole. Et cette autre présence-absence dont le visage lacéré est la macabre mise en scène, en avions-nous au moins perçu la confondante désolation, compris le sentiment tragique porté à la manière d’un masque antique sur l’estrade de bois où se joue la dramaturgie humaine ? Nous sommes là dans l’acte de notre propre éveil, une main plongée dans les hautes ombres des archétypes, l’autre fouillant à même notre propre sol afin que notre quête archéologique assemble les tessons épars de notre inconscient, les fasse tenir debout dans la perspective d’une possible signification.

Mais voici que le jour fait sa lame de clarté, que les murs de chaux diffusent leur rassurante blancheur, que le lit devient lit, que la table de chevet s’assure d’une position stable, que la croisée de la fenêtre dessine son alphabet simple, sa géométrie heureuse. Oui, nous sortons tout juste des griffes des incubes et des succubes, oui nous avons connu la confusion du cauquemare, ses voltes infinies, ses plis sordides, ses douves profondes, ses barbacanes où s’édifient les desseins de notre propre disparition. Oui, nous avons connu l’antichambre de la mort, le vestibule dernier avant la finitude. Ce que le langage échoue toujours à dire, à savoir ce qui est par essence incommunicable, l’expérience du cauchemar, la rencontre des signes de « La Noire Idôle », les perceptions extra-sensorielles, la silhouette de l’amour, le tropisme de l’instant, la peinture, la gravure, le monotype en recréent la complexité à l’aune de leur spontanéité plastique. C’est pour cette raison que, plutôt que d’en parler ou bien l’écrire, l’impalpable présence de la mescaline, Henri Michaux la faisait vibrer dans ses tracés épileptiques qui ne sont que notre propre sismographie d’êtres voués à la cécité, les mains tendues sur l’irreprésentable de peur de tomber. Le cauchemar a enfin trouvé son site. Et nous une raison d’être face à ce qui se dissimule, qui est notre hantise de vivre, notre hantise de mourir. Car il y va d’une identique incertitude.

Dire l’indicible.

Henri Michaux, Arborescences intérieures,

vers 1962-1964.
Encre de Chine sur papier.

Source : Centre Pompidou.

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 07:59
Trois visitations de la grâce.

« Graphite 6B ».

Œuvre : Yves Cairoli.

Parfois, dans le désœuvrement, dans la perte du jour, le retrait de ce qui nous parle et nous fait avancer habituellement, nous vivons avec, dans l’âme, le sentiment d’une continuelle errance. Nous sommes orphelins de nous-mêmes, nous doutons de notre propre silhouette, nous avançons sur un chemin privé de lumière et notre ombre portée est pure illusion dans le basculement de l’heure. Nos mains s’essaient à une exacte préhension des choses, mais les choses s’évanouissent à même leur parution. Nos pieds cherchent à s’ancrer sur le sol mais il n’y a que poussière et vol de feuilles à la limite d’une illisibilité. Notre corps, privé d’appuis, devient cette gangue de plomb que nous traînons à notre suite comme une inutile et encombrante dépouille. En réalité, le mal dont nous souffrons, le vague qui ballotte entre les cerneaux gris de notre tête, ce n’est ni irrépressible mélancolie, ni indéfinissable spleen dont notre destin s’ourlerait avec de funestes teintes. Notre douleur, notre souffrance, car il s’agit d’une telle démesure qui nous affecte en notre moi intime, c’est simplement la perte du lieu, l’effondrement de notre quadrature existentielle. A proprement parler, nous sommes désorientés, à savoir sans orient qui nous indiquerait les polarités selon lesquelles nous y retrouver, avec nous-mêmes d’abord, avec le monde qui nous environne et nous assure d’un cheminement ensuite.

Le lieu est ce par quoi nous paraissons dans l’ordre d’un « se-produire-aux-yeux-des-autres ». C’est parce que nous avons lieu, ici et maintenant, que nous avons temps, passé-présent-avenir. A chaque fois, le lieu nous actualise comme notre plus possible pouvoir-être. Le temps, cette abstraction qui tisse nos chairs des nervures du doute ; l’heure, ce tremblement inaperçu qui imprime à notre esquisse la plus décisive empreinte ontologique - nous ne sommes que cela, un rythme, un espacement des instants successifs, le basculement irréversible des secondes -, le temps donc s’efface à mesure qu’il déroule son inaperçu Ruban de Moebius. Enroulement sans fin du même car la différence initiale, abolie par cette fluidité, n’est plus perceptible. Et les repères calendaires, les dates, les éphémérides de toutes sortes n’y peuvent rien, nous sommes cette fuite permanente vers l’aval du temps, ce long fleuve héraclitéen qui n’a de cesse de s’écouler et d’aller au-devant de sa propre finitude avec la belle inconscience de cela qui sculpte notre être-au-monde et le remet, constamment, au terme de son voyage, dans la trappe de la finitude.

La dissolution permanente de la temporalité, nous la compensons à l’aune de notre enracinement dans un lieu. L’existence, dans sa réalité, dans la précision horlogère de sa minuterie, nous la ressentons, d’abord et avant tout, comme le point de passage par des lieux successifs. Plutôt que d’étalonner notre souffrance par le recours à un catalogage du temps, nous n’en retenons que les étapes successives, ces stations identiques au chemin de croix pour emprunter une métaphore religieuse, ces pointes avancées de la conscience que sont les espaces qui ont contribué à façonner cet être que nous sommes, ces sémaphores qui clignotent dans la nuit de l’absence à soi, ces isthmes qui nous rattachent, par-delà les topologies et autres entités géographiques, à notre propre généalogie.

C’est cela que nous dit, en termes de graphite, en hachures, en ombres portées, en modulations grises, en architectures noires ce beau dessin qui résonne en nous à la manière d’un poème oublié faisant sa résurgence, son bruit de douce comptine, son grésillement de source tout contre la falaise du corps que nous dressons à son encontre afin d’en recevoir l’écho, de le faire se démultiplier dans la conque de notre souvenance. L’herbe drue, au premier plan, les piquets inclinés, nous disent le nécessaire enracinement dans un sol nourricier. Les trois arbres couchés par le vent nous indiquent la fluidité temporelle que nous évoquions il y a peu, leur identité trois fois présente nous invite à penser l’entrelacement de ce que nous vivons, de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivrons sous le dais du ciel dont la teinte uniforme est la mise en image d’un sentiment d’éternité contre lequel nous butons, qui nous étreint à la mesure de sa confondante arche si difficile à appréhender alors que nous avons conscience de notre taille de ciron confronté aux deux infinis pour parler en termes pascaliens.

Car nous sommes cette présence infinitésimale oscillant entre les deux univers de l’infiniment grand, de l’infiniment petit. Or les hommes que nous sommes, ne peuvent jamais se mesurer à ces toises qui les dépassent infiniment. C’est la raison pour laquelle ils ont besoin de cerner leur horizon de présences rassurantes : l’arbre qui lutte contre le vent - une manière d’infini, lui aussi -, le chemin longé de clôtures, pareil à l’indication d’une voie à suivre, la maison, insigne de l’habiter sur Terre avec l’abri qui nous assure de notre pérennité, le bosquet où vivent les animaux et les plantes, la colline comme possible lieu d’élévation à partir duquel voir la presque totalité de ce qui nous est offert, dont nous ne percevons jamais que quelques lignes, quelques aspérités signifiantes avant que le grand livre de notre histoire personnelle ne tourne son ultime page. Assurément, ce dessin nous donne ceci à voir et à méditer. Nous serions en défaut à ne pas l’apercevoir. Oui, en défaut ! Cet article auquel nous avons donné le titre de « Trois visitations de la grâce » se justifie par le simple fait que la « grâce » nous visite, en effet, sous la forme des trois extases du temps auxquelles correspondent à la fois le lieu auroral de notre naissance, le lieu de notre zénith dans la présence de midi, le lieu de notre mort comme nadir. Trois passages obligés. Trois scansions de l’être en tant qu’origine, parution, effacement. Nous ne chantons que cela, cette gloire éphémère.

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 08:37
L’homme qui cherchait son âme.

« Âme ».

Œuvre : Eric Migom.

Court prologue afin de coïncider avec l’intention du texte.

Ce qui va suivre se livre comme une parodie au cours de laquelle est évoquée la simple possibilité pour l’homme de ne pas avoir d’âme, donc de ne pas la connaître, avec le corollaire qui le contraint à être reconduit à une lourde et confondante matérialité. Sorte de pierre dont l’occlusion ferait penser à la pesanteur d’une stalagmite dont le destin serait sous la coupe immémoriale de l’eau, de sa tendance à un écoulement ininterrompu. Vers quelle bonde terminale ? Bien malin serait celui, celle qui en percevraient l’énigme. Une longue harangue de forme oraculaire, en direction de la cécité de l’homme, (mais qui donc parle, l’auteur ? un dieu caché ? un inaccessible démiurge ? la voix de la conscience ?), l’adresse à l’homme, donc, voudrait seulement pointer vers la nécessité de poser la question qui, nécessairement, doit nous traverser comme recherche d’une vérité. Sommes-nous de la nature d’une gemme ou bien d’une lumière qui la transcenderait, la portant au-devant de soi dans des valeurs à tonalité d’absolu : l’Art, le Langage, l’Infini ? Le propos, s’il semble viser l’homme en propre, s’adresse à la relation de ce dernier avec ce qui le porte et le dépasse, l’œuvre par exemple, dont le sort est de nous ouvrir au domaine de l’étonnement. Car nous ne saurions regarder une telle proposition, nommée « Âme » et nous en retourner au logis avec la tranquillité de celui qui sait et fermer la porte au jour. Toujours celui-ci nous presse de l’interroger.

*****

« Âme », pouvait-on donner titre plus équivoque que celui-ci ? Cette fameuse âme dont tout le monde parle mais dont personne ne connaît la nature, si ce n’est sa propension à s’effacer derrière ce vocable ineffable et universel, derrière cette illusoire vibration se sustentant à mi-distance du sensible et de l’intelligible, dans une manière d’état intermédiaire, de mode de passage d’une réalité à l’autre dont il est toujours difficile de tracer les contours puisque, aussi bien, le statut d’ambiguïté ne saurait en avoir. La chercherait-on, l’âme, du côté du sensible, dans l’orbe d’une sensation, qu’aussitôt elle se situerait du côté de l’intelligible en mode d’intellection, de spéculation. C’est donc à une manière d’insaisissable que nous avons affaire. Alors, comment nous assurer de ce dernier, le non-préhensible, si ce n’est à l’aune de ce que Freud nommait une « inquiétante étrangeté » ? Là, dans ce tableau censé donner à voir l’humain, (nous-mêmes au premier chef), qu’en est-il de cette vision qui nous permette d’inscrire notre existence dans le cadre d’un savoir suffisamment assuré de son objet ? Dès l’instant où il s’agit d’une image, nous sommes déjà dans la fausseté inévitable d’une représentation et c’est comme une effigie en écho qui fait son tremblement. Les mirages sont de cette nature. S’agit-il de nous, à savoir du peintre lui-même, du voyeur de l’œuvre, de celui qui, sans la voir, le passager anonyme du monde, en assume cependant la lourde charge ontologique : notre apparition est toujours de l’ordre de l’étrange, du mystérieux, du confondant. C’est pour cette raison qu’elle nous interroge et nous plonge dans la posture de l’angoisse. Est-ce bien de nous dont il est question ou bien, seulement d’une ombre, d’un trouble de la vision nous reconduisant à l’émission de simples hypothèses, de hasardeuses intuitions ? C’est une telle épreuve de se confronter à soi, de tâcher de délimiter les contours de sa propre esquisse dans le corridor multiple du monde.

Mais, plutôt que de poursuivre dans la voie d’une intellection, il s’agit, maintenant, de décrire, afin que de cette approche, puisse s’élaborer quelque chose de compréhensible. Que nous donne donc à voir l’auteur de ce portrait ? Mais, d’abord, faisons la projection suivante, qu’il s’agit de nous, rien que de nous. Le fond duquel nous surgissons, tout comme l’être de chaque chose provient du néant dont il se détache, le fond, donc, est notre chair diluée dans l’espace. Il semble qu’il y ait une solution de continuité, que nous en émergions, tout comme le filet de fumée s’échappe de la braise, de la cendre dont il est pur prolongement. Comme si le monde que nous éprouvons toujours distant, tissait en nous les fibres d’un savoir à son sujet. Tout est dans la teinte de l’argile douce. Notre visage est de glaise qui dit son appartenance à la Terre, sa parenté avec le limon, sa levée pareille au sillon que le coutre fait surgir dans l’aire du labour. Assurance d’un site terrestre à partir duquel apparaître et faire sens dans la marche de notre destin. Que percevoir du fond, encore, qui nous rassure et nous installe dans notre contrée avec quelque certitude ? Le vert-amande pareil à une tache d’eau nous invite à une parenté avec le fleuve, avec la forêt, ces deux sites qui accueillirent nos lointains ancêtres dans la conquête de leur habitat, donc d’un lieu signifiant, abritant. Les effusions pourpres, de part et d’autre des joues, sont la métaphore du sang qui irrigue notre corps, confère à notre présence l’image du vivant, le caractère d’un feu qui nous anime, la puissance d’une combustion au gré de laquelle nous affirmons notre énergétique, la brûlure qui signe notre métabolisme.

Mais voyons le motif qui, sur ce fond signifiant, vient poser l’énigme qu’il est. Le visage, ce masque qui dissimule l’être que nous sommes tout en le dévoilant. Ici, l’ovale parfait semble témoigner en direction, non seulement d’une esthétique, mais d’un équilibre, d’une certitude quant à notre propre parution sur la scène mondaine. Un genre de plénitude, de sérénité que viendrait renforcer l’empâtement blanc fixant la chair, lui donnant ses assises dans le temps. Les sourcils, eux aussi, fortement arqués et accentués, deux traits vigoureux de fusain, concourent à fixer dans une sorte d’immuabilité la quadrature du visage. Comme si la durée s’était condensée sous le chiffre d’un éternel présent ; passé et avenir girant tout autour, en orbite, afin de mieux porter à la connaissance la parole immédiate d’une révélation. Mais voici que ce luxe perd bientôt ses ors, que cette gloire s’anéantit sous l’apparence tragique qu’une lame de scalpel vient entailler de sa douloureuse lucidité. L’épiphanie qui, jusqu’alors, semblait aller de soi, voici qu’elle s’ourle des ombres de cette « inquiétante étrangeté » que nous citions il y a peu. Comment, en effet, ne pas apercevoir, sous le fard blême du mime, toute la condition aporétique de l’homme ? Donc la nôtre, puisque, quoi que nous fassions, c’est toujours de nous, en propre, dont il s’agit. Celui qui apparaît, (nous donc), se livre à même son retrait dans quelque fosse inconcevable, dans une ornière dont il semble ne manifester que la nervure provisoire, en danger d’être et de demeurer. Il est comme absorbé par le fond qui semblait ne l’avoir exhaussé qu’à mieux le reprendre dans ses rets. Il y a confusion de l’espace-temps comme lame de surgissement avec ce qui en a jailli et menace, à tout instant, de retourner dans cette indistinction primitive. Cosmos rejoignant le chaos originel alors qu’il commençait à se donner comme possible ouverture à l’exister. Un instant, nous avions cru échapper au dessein de la Moïra, celle qui guide avec assurance nos pas dans la direction qu’elle nous impose, ce destin dont, toujours (pareillement à l’âme), nous parlons alors même que sa silhouette ne se révèle qu’à la mesure du drame, parfois du luxe d’exister, mais le cheminement est vite repris qui nous cerne d’une folie si ordinaire qu’elle en devient presque imaginaire. Et notre route se poursuit avec ses écueils, ses points géodésiques, parfois, du haut desquels de vastes paysages se découvrent. Oui, nous pensions en être quittes avec cette image rassurante que nous tendait, en première main, cette âme sur laquelle nous dissertons comme des aveugles évoquent avec lyrisme le fleuve, la colline, le bosquet absents de leur vision. C’est, en effet, soudain, comme si nous étions plongés dans le bain d’une lourde cécité. Nous sommes orphelins du monde, de l’autre, de nous-mêmes surtout, nous nous tendons la main sans pouvoir réellement la saisir, nous sommes scindés, traversés d’une schize qui nous écartèle et nous intime l’ordre de penser avec urgence notre condition, de saisir la moindre parcelle de notre essence qui voudrait bien consentir à s’allumer, quelque part, n’importe où, aussi bien dans les ombres de notre cortex, aussi bien devant, sur la porcelaine blanche et dure de nos sclérotiques. Mais combien nous sommes gourds, mais combien nous nous débattons dans une gangue boueuse qui ligote notre corps, soude notre esprit, nous remet à la mutité d’un menhir privé d’horizon, debout pour rien, seul, infiniment seul dans sa stature de pierre. Notre vue est si faible, à peine la lueur d’une bougie dans le jour qui vacille. Alors, nous regardons à nouveau « l’Âme », alors, à nouveau nous demandons au puits de nos pupilles de s’ouvrir afin que, la clarté pénétrant dans l’antre étroit, finisse par s’allumer la crypte de notre savoir. Nous regardons mais rien ne se passe qu’une intense souffrance, une douleur urticante étoilant le réseau magnétique de nos neurones. Ô fulgurances blanches, ô crépitements gris de nos dendrites qui n’ont plus de message à déchiffrer ! Soudain tout est noir, tout se dilue, l’anémone replie ses fouets, le poulpe ses tentacules, la conque referme ses mâchoires. L’âme est en fuite, nous la sentons s’écouler hors de nous avec la petite musique d’un suintement clair sur la pente de la falaise. L’âme, mais regardez-là donc, sinon elle en sa réalité, du moins ses manifestations, du moins ses infinis ruissellements sur l’aire dévastée de notre visage.

Vous qui êtes dehors, vous les Voyeurs de cet inestimable et étonnant spectacle, munissez-vous de vos stylos et écrivez, témoignez à la force de l’encre, à l’incision de la mine de graphite, ombrez vos feuilles pour dire l’indicible, éclairez-les d’une faille blanche si vous saisissez la moindre once de vérité, mais ne demeurez donc pas en vous avec les mains soudées au corps, vos langues muettes, votre pensée enroulée en colimaçon. Voici ce que vous direz à ceux qui veulent s’instruire des beautés du monde, dont l’homme est trop rarement atteint, mais qu’il sent comme le bien le plus précieux dès lors qu’elles font mine de s’absenter. Voici ce que vous direz, vos mains en porte-voix, du haut d’une colline de basalte, sous l’aire d’acier du ciel, en regard de la mer aux ailes immenses :

« Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. Les hommes n’ont pas su voir leur âme et leur sort est indissolublement lié à cette coupable cécité. Mais voyez donc comme cette image sonne le glas de l’homme, combien elle est tissée de toute l’incomplétude des choses vaines et non advenues. Sur la terre du visage courent les stigmates de la désolation, les ravines du temps infécond, celui qui ne s’est pas ouvert faute d’avoir été compris. Le temps en son déploiement est l’envol de l’âme pour plus loin que toute distance, pour plus haut que le ciel, plus profond que l’abysse, plus rapide que l’éclair. Jamais elle ne s’arrête, bondissant de néant en néant, se sustentant de rien, respirant l’absolu, courant après l’infini. Cependant, elle eût fait halte auprès de l’homme, oui, de VOUS, plus longtemps, plus intensément si elle avait trouvé un refuge à sa dimension, un abri à sa convenance. Mais vous avez été un hôte insoucieux bardé d’ingratitude et de suffisance. Mais, chez vous, dans votre demeure d’albâtre et de stuc dont vous êtes si fier, avez-vous au moins un miroir, le reflet d’une « psyché » (l’âme se nomme ainsi, parfois), la réverbération d’une aire spéculaire afin qu’une fois, une fois seulement, vous pussiez prendre acte de ce qui vous englue et vous conduit à la demeure étroite de la chrysalide ? Avez-vous ? Et, à défaut d’un tesson de céramique, d’un verre de bouteille, que sais-je, d’un fragment de vitre, lustrez donc vos mains de cire et prenez acte de cela qui y apparaît. Mais qu’y apercevez- vous donc, si ce n’est ce front glabre et pierreux comme celui d’un mort, cet appendice nasal pareil à celui du comique nasique (mais chez vous la relation s’est inversée, ô combien !), cette molle protubérance de chair qui égoutte son insuffisance anatomique vers une pesanteur sans grâce. Mais qu’est-ce donc qui s’illustre sur ce désolant planisphère, si ce n’est l’aplat des joues si érodé qu’on penserait avoir affaire à une vieille laine usée ou bien à un mauvais lambris qu’une taraudante humidité aurait striée jusqu’à … l’âm … (j’ai failli commettre l’irréparable, vous attribuer ce que, jamais, vous n’aurez ; j’ai failli être parjure et vous confondre avec ce subtil principe dont vos mouvements syncopés de marionnette ne sont que de pitoyables parodies), strié jusqu’à … la corde, voici ce que dissimulait mon lapsus. Et cette coulure à l’aspect lie de vin qui tombe de vos cernes comme la prune chute de l’arbre. Sans doute vaut-il mieux que vous ne possédiez nul objet spéculaire, vous n’y apercevriez qu’un fantôme, une pelure d’humain avant qu’il ne sombre dans l’oubli définitif. Mais l’inventaire n’est pas fini. Il ne sera pas dit que je vous aie exempté de quelque peine, fût-elle légère à vos yeux ! Votre bouche, si l’on peut utiliser ce vocable prétentieux pour évoquer cette bonde carminée pareille à un sexe mutilé laissant fluer son sang. Si étroite. Si soudée sur un non-dit et, du reste, que pourriez-vous dire pour votre défense ? Tout est à charge et même les oiseaux du ciel, même les gentilles libellules vous condamneront sans l’ombre d’un remords ! Vous ne valez pas la langue pour vous exprimer, tout comme l’on dirait « la corde pour vous pendre. » Et quand bien même quelques mots s’échapperaient de votre ustensile buccal, ils n’auraient guère plus de vertu qu’un vague salmigondis, quelques éructations, feraient trois petits tours et votre « langage » s’étiolerait comme le feu-follet sur l’ombre maléfique des tombes. Être privé de parole, mais apercevez-vous combien vous frôlez le néant ? On prétend que certains animaux en possèdent un, langage, si vous m’avez bien suivi. Seriez-vous retombé dans un état identique à celui de vos lointains ancêtres (mais sont-ils si éloignés ?), de ces anthropoïdes qui n’avaient rien à envier aux pitreries des singes ? Et ne parlons pas de votre menton aussi piteux qu’une vieille galoche sous la pluie. Bientôt, soyez-en assuré, il tombera et le bas de votre visage ressemblera à un fond de jarre antique, en moins esthétique, s’entend ! Et vos oreilles, ces deux battoirs inconséquents qui flottent de chaque côté de votre belle physionomie, si semblable à des oriflammes sans gloire, vos oreilles que l’on présume sourdes. Pourquoi, du reste, se distingueraient-elles en quelque manière du désastre environnant ? Pourquoi ? Oui, le temps d’une malédiction est venu …»

« Oui, nous avons beaucoup dit, mais nous n’avons encore rien dit. Car nous n’avons pas parlé au sujet de vos yeux. Oui, le temps d’une malédiction est venu et votre absence de regard en est la preuve la plus patente, le cri le plus strident qu’ils puissent proférer. Oui, vos yeux crient, vos yeux poussent des lamentos, vos yeux exultent et leur clameur est assourdissante qui vrille les tympans, menace de les faire se disloquer sous l’insoutenable pression. Au lieu d’être ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, à savoir des lacs accueillants incitant au repos et à l’accueil, ils n’ont jamais été, au mieux, que des braises vives, au pire que ces gemmes éteintes sur lesquelles ricoche la clarté à défaut de les féconder, de les ouvrir à la beauté et aux mystères du monde. Mais cette âme que vous revendiquez depuis la densité de cire du Musée Grévin, lequel vous accueille dans ses rayonnages lustrés de formol, dans ses archives empesées d’où s’absente la mémoire, mais cette âme est à des années-lumière de votre conscience et vous le savez si bien que tout votre visage concourt à énoncer, dans la plus vive clarté, ce renoncement à être. Car, voyez-vous, homme de peu de mérite, sans âme, l’homme que vous feignez d’être n’est plus qu’une dépouille en attente de soi qui n’atteindra jamais ses propres rives. Vous êtes au mitan de la tempête, dans l’œil du cyclone et le radeau auquel vous accrochez avec l’énergie du désespoir est celui de la Méduse et chaque coup de pinceau de ce brave Géricault vous enfonce chaque fois un peu plus, jusqu’à la goulée terminale. Vos yeux sont la signature la plus visible du désarroi qui vous atteint de fond en comble. Les pierres dures de vos yeux. Les iris de vos yeux, ternes comme des surfaces vert-de-grisées, comment pourraient-ils encore être les témoins de la belle jeune fille qui passe, du lustre d’un sublime maroquin dans le luxe ensommeillé d’une bibliothèque, du vol libre et blanc du goéland à contre-jour du ciel, du gonflement du goitre du caméléon à la robe arc-en-ciel, des taches pareilles à des îles du léopard, des rayures du tigre, de la lumière en demi teinte d’un Rembrandt, du génie des formes d’un Picasso, des tourbillons aquatiques d’un Léonard de Vinci. Comment ? Vos yeux sont de simples stalactites, des concrétions livrées à la puissance du minéral, des duretés obsidiennes, des résistances diamantaires, des occlusions que rien ne saurait traverser afin que quelque chose de votre intimité se métamorphose, que, soudain, vous surgissiez en plein ciel avec une manière de transcendance attachée à vos basques. La clarté vous eût-elle atteints, vous hommes de peu de présence, et alors vous seriez devenus ces baudruches gonflées, ces outres pleines de connaissance essaimant sous le zénith courbe les perles de votre savoir, la résine de vos méditations, le pollen de vos contemplations. Mais vos yeux étaient scellés, mais vos yeux étaient des barrages que nulle lumière n’aurait pu entailler. Car la lumière veut forer, car la lumière veut envahir l’homme et lui apporter le présent de la vérité, lui communiquer l’invisible et unifiante ardeur des choses révélées, lui insuffler la mesure déployante de la plénitude. Vous avez continûment été ces geôles à l’arrière de lourdes herses de fer, ces cachots enfouis quelque part, dans un lieu indéfinissable, aux confins des entrailles de la Terre, près du gong effrayant de la forge de Vulcain.

« Les yeux sont les fenêtres de l’âme », est-on accoutumés d’entendre. Or, les vôtres, vos yeux de platine ont refoulé vers l’extérieur la vérité qui voulait les traverser et féconder tout votre édifice intérieur. Comment accorder un lieu à l’âme alors que la croisée ouverte par laquelle elle est censée se nourrir de l’essentiel est cadenassée par une volonté obstinée de ne point connaître ? Car vous avez été cette demeure hautement schizophrénique, cette monade sans meurtrières, cette forteresse hautaine verrouillée sur son orgueil, vous estimant, sans doute, cette île hauturière à laquelle ne pouvait accoster nul Principe, fût-il le plus prometteur d’existence, le plus donateur de présence, le plus enclin à vous mettre en face de votre être avec la certitude « d’y être » enfin. Vous avez été le lieu géométrique d’une utopie sans même vous apercevoir que le réel, un jour, pourrait vous atteindre. Vous vous êtes dépouillés de vous, dont il ne demeure plus que d’insondables et étiques silhouettes pareilles à la feuille d’automne emportée par le vent. Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. »

Mais rien ne sert d’épiloguer, puisque privé d’âme, tout comme vos semblables, vous êtes sourd, muet, aveugle, paralytique, loin au-delà de ce que vous auriez pu devenir à l’aune d’un regard plus attentif. Nous vous abandonnons, là, emmuré dans votre belle toile, tellement confondu avec le fond qui vous a donné naissance mais dont, jamais, vous n’avez pu émerger, vers lequel vous avez cinglé tout au long de votre vie de manière à vous confondre avec votre indistinction native. Certes l’art vous a rendu quelques couleurs, vous a attribué quelque présence, vous a mis en demeure d’exister, de sortir du néant, l’espace de quelques coups de pinceau, le temps que nous avons accordé à la contemplation de l’œuvre qui, un instant, vous a exonéré de votre tragique condition. L’art, cette transcendance, cette sublimation de l’âme en ce qu’elle a de plus précieux à nous montrer, dont toujours nous sommes les porteurs à défaut de bien le savoir. Demeure en son énigme, voilà où l’âme nous a conduits au cours de cette brève méditation. Tout naît de l’énigme qui fait sens. Voilà la seule certitude !

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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 09:09
« Visions de la vie à venir : les arbres ».

« Visions de la vie à venir : les arbres »

Photographie : John Charles Arnold

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   En guise de prologue

  Le texte qui suit est à considérer sous l’aspect d’une fable eschatologique, doublée d’une intention philo-écologique. Le destin humain y est décrit selon la loi d’airain qui s’applique à l’homme dès l’instant où sa conduite fautive, sinon peccamineuse met son essence en danger, ce que son existence reflète parfois jusqu’à l’absurde. Ici , la fiction prenant appui sur la photographie cataclysmique de John Charles Arnold veut pointer, non dans une perspective morale ou bien éthique au sens large, mais dans le contexte d’une fabulation, le cheminement toujours hasardeux de chaque vie insouciante, détachée du bel objet qui la porte et lui assure sa pérennité, à savoir la très généreuse et nourricière Nature. Il pourrait aussi bien s’agir d’un conte d’allure panthéiste souhaitant réconcilier homme et milieu dans une juste harmonie. On se trouvera bien de s’approprier la chose selon une lecture au second degré, celui qui a commis le texte péchant, chaque jour que la Providence fait, de subtile et récurrente manière. Mais ceci constituera le sujet d’autres histoires qui trouveront à s’actualiser dans les « Petites Madeleines », faits réels remodelés par l’imaginaire et l’écriture, mais réels tout de même. Mais, au fait, qu’en est-il du réel ?

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  Le problème, car il y en avait un, datait de l’horizon de l’homme, dès l’instant où ce dernier s’était arrogé le droit d’être le souverain maître de la Nature et de tout ce qui croissait sous la courbure du ciel, à la pliure des eaux et de la terre. Le problème pouvait se résumer à l’énoncé d’une simple équation, laquelle posait l’identité de l’amour et de la guerre ou, pour le dire d’une façon plus significative, du désir des deux. L’homme, en son fond, était à la jointure de ces réalités conjointes d’une façon aussi visible que l’est l’arête d’une vérité lorsque celle-ci brille de l’éclat du diamant. Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. Surgissement, au beau milieu des évidences, de la chausse-trappe qui menaçait, constamment, de tout reconduire au néant par la seule faille existentielle qui consistait à introduire de la différence là où brillait la souplesse de l’unité. Pour l’exprimer métaphoriquement : sur le lisse et le blanc de l’écorce du bouleau dans le luxe clair de la taïga, la venue au paraître de la longue cicatrice brune reconduisant l’arbre, via son duramen, à laisser inciser son âme jusqu’à lui faire rendre raison. Tout est corruptible sous la perspective mondaine et la loi de l’entropie réduit au silence tout essai de profération qui tenterait de dire en direction de l’éternité avec la belle insouciance attachée à l’exercice des certitudes.

  Considérez ceci que l’homme, toujours distrait de soi, qu’il se situe en-deçà de sa propre silhouette ou bien qu’il la projette dans un hypothétique au-delà, l’homme donc, coïncide rarement avec ce qu’il est, réalisant ses esquisses successives dans une manière de fausseté, d’inauthenticité offrant, à proprement parler, le gauchissement d’une non-vérité. De cette situation, l’Existant se sort, plus ou moins indemne, du moins le croît-il, à l’aune de quelque simagrée dont la comédie est le moindre mal, alors que la tragédie en est la face opposée, ô combien présente. Chaque pas que nous faisons en direction de nous-mêmes (l’on ne fait jamais que du sur-place), nous éloigne de ce que nous devrions être, à savoir des individus à la recherche de leur propre liberté, donc de l’exactitude de correspondre à leur essence, d’être une unité réalisée vivant de la lumière du jour, sans illusion qui l’installe dans un clair-obscur, un doute, une ambiguïté dont la morale est de n’en pas avoir et d’autoriser toute conduite, fût-elle douteuse et entachée d’erreur, au prétexte que le réel est cette pâte molle et ductile avec laquelle il est difficile de s’entendre, dont on s’arrange cependant dans l’ombre dense de la compromission. Voici pour la théorie, dont pour l’attitude contemplative afin d’être en conformité avec la signification originaire grecque de vision des choses posées devant soi.

  Maintenant, qu’en est-il de la réalité sonnante et trébuchante, tout comme l’est la pièce de monnaie, laquelle est le plus souvent au carrefour pragmatique et concret de la relation entre les hommes, fussent-ils « de bonne volonté » ? Il en est comme du monde qui tourne toujours dans le même sens et ne se ressource jamais à la pureté originelle qu’on lui suppose. Comme si le fait de débuter était synonyme d’une justesse du regard et, aussi bien, des aventures humaines. Donc ce qu’il convient de faire, c’est d’opposer, de mettre en relation ceci qui éclaire et ceci qui assombrit ; ceci qui profère et ceci qui est mutique ; ceci qui dit vrai et ceci qui dit faux, donc d’exercer notre emprise dialectique sur le monde afin qu’il émerge de sa confusion avec l’éclat de la manifestation. Certes, éclat qui ne saurait prétendre être pur comme la présence lumineuse de la gemme, mais disposer au regard du visible d’une conscience intentionnelle, c’est déjà donner des gages de sa sincérité, c’est entreprendre le voyage avec la lucidité nécessaire qui évite que ne soient pris des chemins de traverse. Nous disions donc le principe d’identité faisant se conjoindre à l’intérieur du même creuset, désir d’amour et désir de guerre.

  Désir d’amour - Oui, combien ce désir s’est manifesté au cours de l’histoire, dressant, ici et là, les pierres de sa belle présence, les menhirs de la beauté. Songez aux confluences innombrables des choses édifiées par le bel esprit de l’homme, dont les civilisations sont les vivantes synthèses. Très loin, au cours de la préhistoire, partout à la surface de la Terre, d’Egypte en Mésopotamie, en Amérique Centrale, au Pérou commencent à émerger les premiers foyers à partir desquels foisonneront aussi bien les créations matérielles des hommes, leur artisanat, aussi bien les prémices de l’art et le développement de la pensée. Ici et là s’élèveront plus tard, lorsque l’Histoire se dévoilera, les temples dédiés aux dieux, aux sacrifices, aux rencontres, au rayonnement de la cité. Ici et là, apparaîtront les premiers signes de la maîtrise intellectuelle du monde, s’édifieront les théories mathématiques, se construiront les bases calendaires de la préhension du temps quotidien, les astres livreront les secrets de l’espace au travers de l’activité stellaire des astronomes, la sublime invention de l’écriture formalisera la pensée, la fixera dans les caractères durables des tablettes d’argile ou bien les parchemins tissés des papyrus ; ici et là se déploieront les larges et monumentaux amphithéâtres où les acteurs mimeront la grande dramaturgie humaine. L’humanité, confiant son destin aux larges avenues de la création, semblait avoir trouvé la voie de son apaisement. Seulement, c’était sans compter sur l’esprit polémique de l’homme - au sens grec de « polemos » : « affrontement, pugilat » -, c’était penser l’humanité comme un « long fleuve tranquille ». Mais le fleuve, y compris celui de la durée héraclitéenne et du poème du temps qui s’écoule vers l’aval de son destin est toujours traversé de funestes projets qui détournent son cours et le font se ramifier en de multiples bras, image réelle s’il en est de sa complexité et de sa constante division dans les arcanes de l’exister. La pullulation trouble des eaux, l’intrication de la végétation, les élévations labyrinthiques des racines des palétuviers, le grouillement de toute une inquiétante faune aquatique, toute cette fantasmagorie nous fournira le site imagé à partir duquel comprendre l’irruption de la guerre avant que le fleuve n’arrive à son estuaire, là où l’attend la vastitude de la mer, mais aussi l’étrangeté de ses abysses.

  Désir de guerre - La guerre était un phénomène visible, facilement préhensible, aussi bien dans les réalisations architecturales, les divers écrits, l’art ; elle était si intimement liée au développement même des civilisations qu’on la croyait au fondement de ces dernières comme la nuit est la conque à partir de laquelle naît le jour. Et sans doute l’était-elle pour de bonnes et immédiatement compréhensibles raisons. La peur qui tissait la chair des hommes sécrétait la confrontation, la rixe, le combat pour la simple justification qu’il fallait demeurer vivant. Et puis une vision manichéiste du monde était à l’orée de cette évidence : si le bien existait, qu’est-ce qui s’opposait à l’émergence du mal en tant que sa face cachée ? Les choses, toute chose, aussi bien les beaux sentiments que les nobles pensées étaient toujours immensément réversibles. L’homme était imprégné de cette impérieuse ambivalence jusqu’à la moelle de son exister. Donc le phénomène de la guerre est contemporain de l’apparition de l’homme sur Terre. L’homme préhistorique ne chassait pas seulement le bison ou bien le renne, mais aussi son naturel rival, à savoir l’homme, celui qui, par définition, pouvait s’emparer de ses biens, terres, stocks alimentaires, bétail et mettre ainsi sa vie en danger. Tout un outillage guerrier pouvait ainsi voir le jour - lances, arcs, frondes, masses -, qui mettaient le plus souvent en situation d’affrontement le peuple des chasseurs-collecteurs et celui des premiers sédentaires. Des massacres de populations entières ont été révélés par les paléoethnologues, aussi bien au Soudan que près des estuaires du Danube, de l’Indus ou du Gange. La compétition était rude quant à la maîtrise des zones les plus giboyeuses. Etrange situation de la dimension anthropologique, laquelle pour asseoir son règne et assurer sa subsistance, la pérennité de la vie, doit donner la mort. Aussi bien celle du cervidé qui assurera la fonction de nourrissage, aussi bien celle de son semblable qui la menace par son existence même.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Lame cananéenne

supposée être la pointe d'un javelot

Source : Wikipédia

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  Et, bien évidemment, cette disposition de l’homme au combat ira fortissimo au cours des âges, avec ses différents raffinements, à l’époque féodale, aux temps carolingiens, dans l’enceinte des châteaux-forts et auprès des barbacanes, pour trouver une manière de point d’acmé à l’époque dite « moderne » qui inventera les tranchées, le gaz sarin, le napalm et autres divertissements de l’homme « post-primitif ».

  La guerre en peinture - Alors, comment témoigner de ce déchaînement de violence, si ce n’est par le travail cathartique de l’art. « Guernica », l’œuvre célèbre de Picasso nous en donnera une sublime fresque sur laquelle il serait trop long de gloser tellement cette œuvre riche de symboles multiples s’ouvre à une interprétation sans fin. Qu’il soit simplement dit que s’y expriment aussi bien l’aporie constitutive de l’homme, sa finitude si verticale qu’elle ne peut s’exprimer que sous la forme du vertige, de l’abîme, du néant et de la nausée qui leur est coalescente. Œuvre forte, œuvre plantant son yatagan au plein des consciences, œuvre interpelant la liberté de l’homme, sa responsabilité, le sens de son destin, sa marche dans le corridor parfois étroit de l’Histoire, la nécessaire éthique qu’impose toute relation, toute altérité et le devoir d’une attention soutenue, non seulement à sa propre épiphanie dans un geste égoïstique, mais au surgissement de cet alter ego qui n’est, tout bien considéré, que notre propre image que le miroir de la présence autre nous renvoie comme le bien le plus précieux. La guerre, par nature, est un phénomène si dévastateur, si fortement stigmatisé ontologiquement, qu’il nous intime l’ordre d’ouvrir notre pupille jusqu’à la mydriase afin que surgisse dans le pli de notre existence la dignité d’homme debout. L’humanité a mis des millénaires à se relever, à devenir ce beau menhir assurant la liaison de la terre et du ciel. Comment donc cette transcendance peut-elle, soudain, se perdre dans le non-sens le plus dense, le plus compact où plus une seule clarté n’étoile le monde ? Comment ?

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Mural of the painting "Guernica" by Picasso

made in tiles and full size. Location: Guernica

Date : 2009 - Source Own work 

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  La guerre en littérature - Sujet d’inspiration infinie pour les écrivains. Que l’on songe seulement au roman autobiographique « Le Feu – Journal d’une escouade » d’Henri Barbusse, aux écrits de Guillaume Apollinaire, le poète à la tête bandée qui écrivait : "Ah Dieu ! que la guerre est jolie", voulant exprimer par-là la beauté de tout tragique, les moments d’irremplaçable fraternité sous la mitraille et la pluie d’obus mais aussi sa haine du combat, sa détestation du conflit : "Si tu voyais ce pays, ces trous à hommes, partout, partout ! On en a la nausée, les boyaux, les trous d'obus, les débris de projectiles et les cimetières." Que l’on se remémore le chef-d’œuvre de Céline, ce si étonnant « Voyage au bout de la nuit » dont le titre est, en lui-même, la pensée métaphorisée, la mise en image de l’aridité dialectique du jour – le voyage et de l’obscurité – la nuit -, dont toute guerre est l’inconcevable et abrupte synthèse. Enfin, que l’on regarde « La Guerre », ce livre admirable de Le Clézio où se dit, dans une langue éclatée fusant comme dix mille bombes, la fascination de l’homme pour ce qui le détruit et le pose, en même temps, comme celui qui manie la puissance jusqu’au risque de sa propre disparition. Mais écoutons :

  « Je regarde la terre, et voici, elle est vide et dévastée; et les cieux, et leur lumière n’est plus.

  Je regarde les montagnes, et voici, elles chancellent, et les collines tremblent sur leur base.

  Je regarde, et voici, il n’y a plus d’hommes, et les oiseaux du ciel ont fui. »

 Dans cet inimitable style prophétique, oraculaire, le Clézio bâtit une eschatologie tragique par laquelle s’annonce la fin de l’homme, de la Terre qui fut son berceau et l’offrande que lui fit la Nature afin qu’il devînt. Et voilà que le constat anaphorique du « Je regarde … je regarde … je regarde …», trois fois proféré comme s’il s’agissait de prendre acte de la triple extase temporelle du passé, du présent et de l’avenir, s’abîmant dans un même geste de néantisation signait l’impossibilité d’exister – de « sortir de soi », étymologiquement -, pour l’être de l’homme dont la présence est finie dès qu’apparue, dont la liberté est de n’en pas avoir. Condition aporétique dont le salut n’est qu’une fausse apparence, retournement de la calotte du poulpe révélant sa chair déjà amputée en voie de putréfaction comme si la soi-disant vérité n’était qu’un leurre, un simple miroir aux alouettes.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

La guerre et la fin du monde.

Mais, reprenons : « Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. »

« Vision de la vie à venir : les arbres ». Comme si ce titre sonnait à titre de prophétie, comme si cette belle photographie qui en est l’illustration voulait porter à notre regard l’expérience tragique du destin humain, sa possible disparition en raison d’un cheminement inexact dans les ornières contingentes de la Terre. Au début, il y a longtemps de cela, alors qu’entre les nuages, filtrait encore l’image du paradis avec ses oiseaux multicolores, ses biches aux yeux de velours, ses lacs d’émeraude et son éther de cristal, c’étaient comme des voix immatérielles et aériennes qui emplissaient la voûte céleste, ricochaient sur le dôme de la mer et l’on entendait les paroles de pure merveille : « Je t’aime, je t’aime », ainsi, avec d’infinies modulations « Je t’ai-ai-aime, je t’ai-ai-ai-aime, je t’ai-ai-aime » et cette incantation n’en finissait jamais de rebondir, de faire ses étoilements sur la toile libre du désir, de s’enlacer au corps des vivants avec la même ardeur que met le rameau de lierre à s’accrocher à son hôte dans une étreinte si étroite que l’on ne sait plus qui est qui, qui fait quoi, où commence l’amour et où il finit. Seulement, à force de rebonds, de chutes et de nouveaux élans, la formule magique se métamorphosait en autre chose que ce qu’elle voulait signifier, à savoir la belle communion humaine dans un même creuset, douillet et accueillant comme la mousse. Voici que les paroles usées, poncées jusqu’à laisser apercevoir leur trame, demeuraient dans l’espace vacant à la manière d’un drapeau de prière faseyant dans le vent et ne laissant plus deviner que ses étiques lambeaux. « Je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-ai-aime », devenait, insensiblement, « Je te Hai-ai-me, je te Hai-ai-aime ; je te HHHai-ai-aime », pour se laisser deviner sous une forme, d’abord incompréhensible, puis hautement signifiante avec ses sifflements d’effroi : « Je te Hai-ai-aine ; Je te Hai-ai-aine ; je te Hai-ai-aine » et, au bout de la voix se perdant dans les arcanes complexes du langage, ne demeurait plus que cette confondante et abrasive litanie : « Haine ; Haine ; Haine ». Ainsi, par altérations successives, tout comme la « Rue du poil au con » à Paris, laquelle, en son temps, avait accueilli des cohortes de Filles de Joie, était devenue la « Rue du Pélican », l’AMOUR, la sublime invention de la rencontre, était devenu son exact opposé : la HAINE. Etrange tout de même ce glissement sémantique du « Je t’aime » au « Je te haine », néologisme illustrant l’avers et le revers de la médaille sentimentale. Saut de carpe de l’inclination des hommes, subite volte-face, ouverture de la Trappe Majuscule par où le sens devient le non-sens, où la passion distille le mépris, l’exécration, la remise de l’autre à sa non-parution. Voilà, le constat était terrifiant, mais comme tout constat il s’imposait de lui-même, vous attachait au mât du bateau, tel le bon Ulysse et bien que vos oreilles fussent colmatées d’un bouchon de cire, la HAINE n’en existait pas moins avec ses tentacules en forme de crochets, son système manducatoire pareil à celui des carnassiers. Depuis que les paroles, autrefois laineuses, étaient devenues des machines à étriller, laminer, concasser, la haine se donnait comme le mode de relation le plus amical se pouvant établir entre tous les règnes, fussent-ils humain, végétal, minéral. Car la haine avait ceci de particulier qu’elle était universelle, invasive, colonisatrice, aux ramifications infinies, immense réseau qui étendait sa nappe depuis le moindre sillon de terre jusqu’aux limites du cosmos.

  Donc la guerre était partout, donc la guerre faisait rage, n’épargnant ni femme ni enfant, ni pied bot, ni jeune donzelle, ni grand de la Terre, ni petit, ni parvenu, ni modeste à la condition microscopique. Tout était bon qui faisait nourriture. Tout était bon qui alimentait l’immense chaudière commise au désastre immédiat et irréversible affectant tout ce qui faisait phénomène sur l’aire multiple du monde. En ce début de millénaire, voici comment les choses se présentaient. C’étaient les religions - ces sublimes inventions de l’esprit humain afin de ne pas désespérer -, les religions donc qui avaient mis le feu au poudre. Car chacune d’elle, prétendant posséder la vérité, n’avait de cesse de vouloir l’imposer aux autres à coups d’hostie ou bien de calame ou bien encore de rouleau du Pentateuque afin que les récalcitrants fussent convaincus de la justesse de leurs arguments. Sur de vastes agoras parcourues du vent du vide, avaient lieu d’immenses autodafés. On y voyait, pêle-mêle, danser et virevolter dans les flammes, les signes calcinés de la Bible, les versets du Coran, les manuscrits parcheminés de la Torah. Cela faisait de beaux nuages qui montaient pareils à de légères transcendances, lesquelles assemblaient en une même colonne signifiante et compréhensive ce que les hommes n’étaient pas parvenus à faire, ni le temps, ni l’espace n’y pouvant rien, d’ailleurs, la diaspora qui divisait les peuples était trop grande pour qu’ils pussent s’assembler en une seule ligne convergente. Et ce qui était vrai des religions, l’était aussi de bien d’autres domaines dans lesquels les hommes excellaient à diverger, diviser, installer d’indépassables clivages. Il en était ainsi des puissances de l’argent qui se regroupaient en citadelles, en places fortes, en barbacanes. On tirait sur les lignes adverses à l’arquebuse, au canon, on atteignait au lance-flammes, on s’emparait d’une place forte à l’aide du bélier ou bien de la catapulte. Afin de réduire son ennemi à sa merci, on n’hésitait guère à utiliser tout ce qui pouvait tomber sous la main, aussi bien la pierrière que la bricole, le mangonneau que le trébuchet, le couillard que la bombarde. On faisait feu de tout bois. On pillait à tire-larigot, on s’emparait du moindre écu que l’on cousait sous son oreiller, on s’habillait de papier-monnaie, on passait ses nuits, dans le moisi des caves, à faire s’activer les planches à billets. Mais il était un autre domaine dans lequel les humains excellaient et donnaient toute leur mesure. C’était la politique et la gestion de la cité. C’était comme une drogue, une puissante addiction, un genre d’extase au profit de laquelle le plus recommandable des citoyens n’hésitait pas une seconde à se transformer en bandit de grand chemin ou en membre secret de quelque Camorra ou bien de Cosa Nostra. Là, la haine y atteignait des sommets. Là, la haine était aussi tangible, aussi aisément préhensible que pouvait l’être Pantagruel qu’on aurait assigné à domicile dans les rets étroits d’une cellule monastique. Là, était immensément révélée la faiblesse de l’âme dès qu’elle était attachée aux vicissitudes et aux apories du pouvoir. Là était le « vice impuni » de la paranoïa aux arêtes vives, là était l’immense tour de Babel que n’habitait plus que le langage de la puissance, de la domination, de l’ego porté aux limites mêmes de sa propre parution. Accéder au pouvoir suprême, diriger un pays, un continent et, pourquoi pas le monde, était une obsession de tous les instants, une passion tellement hypertrophiée qu’elle n’avait plus aucun lien avec une forme d’amour qu’elle quelle soit, puisque l’amour supposait l’altérité, alors que l’amour du pouvoir l’excluait totalement, balayant tout sur son passage afin que l’orgueil pût trouver un royaume à sa dimension. Dans les palais des républiques, dans les salons feutrés des légations, sur les méridiennes de luxe des ambassades, partout où une once de pouvoir était disponible, on fomentait, on s’alliait pour mieux se désunir par la suite, on promettait et se compromettait, enfin on pratiquait, sous couvert de sa propre disponibilité aux affaires du monde, sous le visage d’un don de soi permanent et inconditionné, on façonnait le piédestal dont on voulait être la seule œuvre de pierre qui l’occuperait pour l’éternité comme si l’avenir de l’univers entier en dépendait. Mais, dans l’immense jeu de Tarot auxquels se livraient les protagonistes de la présence terrienne, il y avait encore de sombres et impérieuses motivations qui agissaient sous la ligne de flottaison de la société, à bas bruit, mais non à l’étiage du désir, dont les arcanes complexes ne se livraient qu’avec parcimonie entre initiés, sauf que, parfois, leurs manigances éclataient au plein jour avec la violence d’une grenade dégoupillée que l’on jette au milieu d’une foule en prière. C’est bien évidemment, maintenant, de la violence du sexe dont il faut parler, de l’imperium avec lequel il aliène les hommes, les reconduisant, parfois, souvent, à une tension si primitive qu’elle ne peut que faire songer aux forces primitives qui secouent l’animalité et ses manifestations les plus horizontales. Ici, la lourdeur, la compacité de la pierre font basculer le menhir transcendant pour le réduire au dolmen immanent écrasant de son propre poids le possible essor de la terre. Jamais, auparavant, la démesure du désir n’avait atteint une telle ampleur. Bien évidemment, que l’on n’aille pas s’abuser, le rapport entre les sexes n’était pas d’amour, seulement de glandes, d’émission de phéromones, de productions hormonales, de liquides séminaux. Les rencontres, multiples et variées, aussi spontanées qu’éjaculatoires étaient fondées sur l’accession à un plaisir immédiat, uniquement égoïste, le ou la partenaire n’étant perçu qu’à la manière du comblement d’une incomplétude physique. De la même façon que le symbole grec, le « sumbolon », consistait à réunir les deux fragments issus d’une même poterie afin qu’il en résultât une rencontre signifiante, l’ajointement de deux individus, bien que plus prosaïque dans son principe même, parvenait au même résultat, à savoir celui de réaliser une unité dont chaque tesson séparé eût été bien en peine d’assurer l’assomption depuis son immense solitude. Sans doute, en son fond, cette solitude, et le tragique qui en est le corollaire, expliquaient l’urgence de ces brèves et répétitives empoignades des deux principes opposés et complémentaires du masculin et du féminin, ce qui, en terme zoophile, s’énonce sous le vocable poétique de « mâle » et de « femelle » et en langage botanique de « pistil » et « d’étamines ». Si les procédures d’accouplement sont différentes, la volonté inflexible de la nature à se reproduire est la même. Mais demeurons dans l’enceinte étonnante des hommes et des femmes et cherchons ce qui s’y dévoile qui serait d’un ordre purement « naturel » car cette aube des temps nouveaux paraissait avoir fait l’économie des sentiments pour se recentrer sur la seule cible de l’efficacité sexuelle. Partout on s’accouplait, sur le bord des fontaines, comme sur celle de Trévi, dans la « dolce vita » de Fellini, sauf que la rencontre était moins accomplie sur le plan esthétique que celle de Sylvia et de Marcello, qu’elle était plus liée à un séisme, à un tellurisme, à une puissance organique dont il fallait libérer la tension, la projeter en effusion jusqu’à la limite d’une inconnaissance de soi. Partout étaient les femmes fardées outrageusement. Leurs yeux étaient semblables à des veuves noires en attente d’un sacrifice. Partout étaient les hommes-debout, glaive glorieux glissant hors du fourreau pour des « noces barbares » pour des viols consentis qui laissaient au monde de jeunes enfants à l’intelligence abîmée, des créatures promises à une éternelle errance, quelque part, dans le ventre d’une épave marine en partance pour nulle part. Partout étaient les « Filles du feu », mais qui n’étaient ni la brune Sylvie, ni la mystérieuse Adrienne batifolant dans une ronde naïve et insouciante au fil de la plume romantique d’un Nerval, seulement des volcans en éruption, des plaisirs en fusion, des laves incandescentes plongeant dans les arcanes du sexe afin de mieux s’oublier elles-mêmes. Oui, tout comme dans « Myrtho », les amants de passage eussent pu adresser le même compliment à leurs maîtresses d’une nuit « c'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse », mais ni la coupe n’était pourvue des mêmes prédicats, ni l’ivresse emplie des mêmes joies. Ici, en ce qui apparaissait comme une fin du monde, on ne prenait plus le temps de faire de la poésie ni de composer des dentelles, on plongeait dans le vif du sujet, et le vif était de prendre le plus de plaisir dans le moins de temps possible. Dionysos supplantait Apollon. Les pampres de la treille, le ruissellement du sang de la vigne, les turgescences des ceps pareils à une vigueur rustique, tout ceci faisait écran aux charmes et aux attributs d’Apollon. La lyre le cédait au phallos.

  « Retirez-vous, faites place au dieu ! parce qu'il veut résister, gonfler, avancer au milieu. »

T  elle était la devise qu’eussent pu adopter les jeunes ou moins jeunes mâles qui se livraient, au hasard des rues, des places et autres carrefours aux fêtes libres et sans contraintes. Fêtes auxquelles participaient les damoiselles dont la virginité n’était plus qu’un mauvais souvenir abandonné aux lointains du temps. On eût dit que la description du célèbre Plutarque avait été écrite à leur intention :

« En tête était portée une amphore pleine de vin et un rameau de vigne, puis il y avait un homme qui traînait un bélier pour le sacrifice, suivi par un autre avec un seau de figues et enfin quelqu’un portait un phallus.

  Bien sûr, à propos de ripaille, on aurait pu évoquer encore l’inclination de nombre de nos contemporains à fêter la bouteille, à s’empiffrer de victuailles à la manière gargantuesque, à faire de leur taille une gloire sans fin dont, pour faire le tour, il eût fallu plus de temps que n’en nécessitait la longue procession des amis de Bacchus, laquelle durait des lustres au cours desquels se concevait force généalogie dont, le plus souvent, il aurait été impossible de préciser l’origine. Voilà à quel stade en était arrivée l’humaine condition dont chacun portait « la forme entière » pour reprendre les propos avisés de Montaigne, l’humaniste. Ainsi, au terme de ce bref rappel historique, le lecteur comprendra-t-il l’état de misère et de dégradation dans lequel se trouvaient les universaux du Beau, du Bien, du Vrai. On aura saisi que, dans cette profusion de non-être, dans ce reflux de la plénitude, c’était l’AMOUR qui avait été en première ligne, les relations en seconde, dont il ne demeurait plus que d’étiques arêtes, les sentiments en troisième dont on apercevait les minces remuements pareils aux agitations des têtes des spermatozoïdes dans les remous oléagineux des mangroves où s’agitaient les lubriques bassins. Il en restait, au milieu des déflagration des hanches mécaniques, parmi les enclumes des genoux où s’allumaient les étincelles du désir, dans la touffeur humide des sexes alambiqués, dans l’irisation apoplectique des nombrils, il en restait donc, accrochés aux ronces urticantes du désir, suspendus aux breloques de l’envie, quelques miettes ici et là, des bribes de passion vraie, des échardes d’amitié, des bacilles de reconnaissance, des dilutions homéopathiques d’altérité.

  Cependant, toute qualité anthropologique n’avait pas disparu de la surface du globe et c’était même la disposition des hommes, des femmes à s’enflammer qui avait gagné en étendue aussi bien qu’en puissance. Ce qu’il restait de l’amour était si condensé, tellement porté à l’incandescence que la Nature entière en était bouleversée et atteinte en son sein. Ce qu’on voyait, de la limite de l’Oural jusqu’aux confins de l’Antarctique, depuis la chaîne de l’Alaska jusqu’à presqu’île du Kamtchatka, c’était ceci, comme une immense clameur montant des entrailles de la Terre, en réalité une seule et unique flamme qui courait d’un horizon à l’autre, une barrière de feu de mille pieds, un ciel noir au milieu duquel se distinguait, à la manière d’un sombre présage, l’œil autrefois cyclopéen du soleil qui, maintenant, n’était plus qu’une vague tache de sang faisant sa lente dérive dans un espace insaisissable, lequel ne se pouvait qualifier « sans feu ni lieu » et, c’était de l’exact contraire dont il s’agissait puisque les braises vives étaient partout présentes, partout hurlantes et plus un pouce carré de ciel n’avait été soustrait à la violence du désir allumé et déchaîné par l’inconséquence des hommes. La croûte terrestre, immense champ de ruines, se soulevait, pareille à une lave en fusion, les océans en ébullition n’étaient plus que des flux et des reflux de phosphènes rubescents, et ce qui affligeait le plus le démiurge, (le seul qui pût s’extraire du chaos à la mesure de simples bourgeonnements épidermiques) , c’était de voir l’état de désolation dans lequel se trouvait le peuple des arbres, ce peuple qui, autrefois, faisait la gloire de tous les continents et portait haut les couleurs de la Planète Bleue. Ils n’étaient plus que de lointains mirages, des tremblements au seuil d’une inconsistante mémoire, des torches qui élevaient dans l’air saturé leur brume rougeâtre, leurs flocons pareils à une compagnie d’escarbilles, une armée en déroute n’ayant plus, en guise d’éclaireurs de pointe, que des brasillements et des embrasements, des ignitions et des incandescences, des tourbillons et des tisons à l’infini. Vidée de ses arbres, privée de sa belle végétation, asséchée de la royauté bleue de ses mers, de la brillance de ses lacs, du réseau d’azur de ses fleuves et rivières, elle n’était plus qu’une planète rouge perdue dans la dérive bruyante des astres.

  Donc, Planète Rouge, elle était semblable à la lointaine et énigmatique Mars et n’offrait plus que ces longs réseaux pourpres et carmin, ces rivières orangées et ces tumultes de soufre, ces vaisseaux de sang frais et ces stases au long cours qui semblaient ne devoir jamais finir de brasiller tellement l’énergie y était concentrée comme dans la gueule d’un volcan ou bien la bouche immense d’un four touchant au domaine de Vulcain. Oui, c’était cela, c’était la porte des enfers que les hommes avaient ouverte du haut de leur terrible fringale de gloire, de pouvoir et de puissance, depuis leur goinfrerie et leur insatiable erreur quant à la nature des religions et au culte qui leur était alloué jusqu’à l’absurde, c’était la précipitation dans la bonde suceuse du sexe qui les ait aliénés, finissant par reconduire leur nature à la primitivité absolue qui les avait fait semblables aux phacochères se vautrant dans la densité compacte et rassurante de la soue. Oui, ils avaient chuté, oui, ils avaient enfreint leur propre essence, se retrouvant nez à nez avec l’image de l’anthropoïde qu’ils avaient été dans les lointains du temps lorsque, encore, la Terre en était à ses premiers vagissements, à ses premiers essais de profération, à ses balbutiements, à son langage-sabir cherchant à s’extraire avec peine de la confusion ambiante. Voilà ce qu’ils étaient devenus, de simples nullités exponentielles qui inversaient le cours du temps, la marche de l’Histoire. Partis de la Grande, celles qu’ils avaient acquise et édifiée de haute lutte, ils se voyaient acculés, présentement, à la petite histoire, à l’historiette, à l’anecdote dont la nature est de prendre l’illusoire pour le réel, le menu détail pour le fondement, l’artifice pour l’original. Voilà où la folie d’en bas les avait inclinés à sombrer. Ils étaient devenus, à leurs corps consentants, de simples bonobos à l’architecture étroite, aux membres démesurés, aux génitoires trainant au sol sans gloire, au cerveau si menu que ne pouvaient guère s’y loger que deux ou trois comptines, quelques chiffres jusqu’à quatre, le nombre de leurs effectivités locomotrices, quelques lettres, au nombre de trois, B ; O ; N, celles précisément avec lesquelles ils eussent pu orthographier leurs noms s’ils en avaient eu la possibilité, ces mêmes lettres avec lesquelles, quant ils avaient été hommes, ils écrivaient la gloire et le rayonnement de l’humain : BON. Seulement, cette bonté, cette mesure qualitativement humaine qui fondait l’aire de la présence et la dignité de demeurer sur Terre, ils l’avaient perdue et, jamais ne la retrouveraient. Au surgissement de l’humain sur la toile de fond du monde, il fallait un long temps d’incubation, l’espace de plusieurs millénaires. Hommes, femmes, ils l’avaient été en portant haut l’oriflamme de l’exister, mais ils avaient été fascinés par la prodigieuse puissance qui avait été remise entre leurs mains et en avaient fait une arme qu’ils avaient retourné contre leur humanité. Maintenant leur tour était passé. Sur la cimaise de leurs fronts ou bien des lambeaux qu’il en restait, flottait au vent de feu la belle intelligence humaine la très percutante sentence d’Héraclite. Elle disait ceci :

  « Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant. »

  Le jeu était terminé. Il fallait le ranger dans le coffre au lourd couvercle de la destinée humaine. Demain, dans des milliers d’années, il serait temps de sortir à nouveau le trictrac. Il serait toujours temps de jouer !

« Visions de la vie à venir : les arbres ».
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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:51
Belle textualité humaine.

« Echappée d’âme Numéro 1 ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Tout en haut de la citadelle de chair est la meute du visage, son expression hors du monde, son drame et son incomplétude. Mortelle épiphanie qui dit la naissance de la mort. Mort qui dit la vie en sa clôture. Le jeu est joué. Echec et mat pour bientôt. Demeurent encore quelques traits que le jour efface. Estompe, dilution, esquisse reconduite à son inachèvement. Glaise lourde des heures comme pour dire le péché, la violence d’être, la douleur d’exister. Mais où la seconde salvatrice, la brusque illumination et la joie qui brasillent dans la ténèbre ? Seulement l’éclair, la grâce de toucher la pliure du jour, la promesse de l’aube. Une dernière fois.

Pourquoi cette absence ? Pourquoi ce lourd silence ? Pourquoi la solitude ? Oreilles clouées et la cantilène du monde est si peu perceptible. Paroles laineuses que déglutissent les bourgeons insanes des bouches étroites. La glotte est nouée et les mots sont des larves que le temps, jamais, ne métamorphosera. Menton pareil à une enclume avec sa lourdeur hémiplégique. Et la bouche, et les sublimes lèvres qui n’articulent plus l’amour, mâchent seulement l’acide étroit du ressentiment. Et ces deux plis des joues où glissent les larmes attentives à soi, hors des autres qui ne sont plus qu’une mince fuite dans le sable dru de l’angoisse.

Que vienne la Dame-à-la-faux. ! Qu’elle moissonne donc cette tête dont le nez est un éperon usé ; un œil fermé sur la beauté, l’autre ouvert, tel un vulgaire Cyclope atteint de mydriase qui ne regarderait que l’inconsistance des choses. Et pourquoi cette grêle de coups sur la falaise bombée du front, pourquoi la dure-mère au plein jour et, bientôt, les grises circonvolutions flottant en plein ciel ? Oui, les mots, les germes de l’être sont encore là, dans leur forme atténuée, usée par tant de bavardages mondains, tellement de délibérations étiques.

Que ne les ais-je conservées, ces pépites du langage, à écrire des poèmes, à haranguer les foules des agoras pour leur dire l’urgence de connaître, à emplir le papier de milliers et de milliers de signes minuscules, étroits sémaphores voulant vivre du sein d’une vérité ? Oui, voici que le langage se perd, que les phrases disparaissent dans les mailles du brou de noix, que bientôt, partout, règnera l’aphasie et coulera la stupeur pareille à des gemmes de résine. Oui, je la sens s’élever doucement au-dessus de ma tête, cette âme dont je n’ai pu saisir qu’une brusque fulguration à défaut de la retenir, de la porter au creux de mes mains pareille à la plus subtile des offrandes. Me voici reconduit à la lourdeur de la pierre, à l’hébétude de l’animal, à la croissance du végétal promis à la corruption.

Et voilà que se dresse, devant la propre incompréhension que je suis devenu, simple stalactite parmi l’ombre des grottes, cela qui doit me clouer sur la planche d’entomologiste de l’être : « LES PROTESTATAIRES FIXENT UN ULTIMATUM ». Mais qui sont-ils ces protestataires ? Mais qui donc leur a enjoint de fixer un ultimatum ? Est-ce le Néant lui-même ? Le Néant ? Je vous le demande. Venez à mon secours tant qu’il en est encore temps. Demeurerait-il juste un brin d’âme, une éclisse de nez, le vitreux d’un œil, le décharné d’une joue, la fissure étroite des lèvres, la galoche boiteuse du menton, les cordes rugueuses du cou que je voudrais ENCORE UNE FOIS FAIRE L’AMOUR. OUI, L’AMOUR ! Sans cela nous ne sommes rien. Rien ! La mort à côté est un cadeau. Oui, un cadeau !

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 09:42
Insularité de l’être-existant.

« Les Morcelés ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Etrange image, tout de même, que ce visage souriant derrière sa paroi de verre. La qualité plastique est évidente mais, ici, nous retiendrons moins son versant esthétique que sa propension à verser dans une manière de métaphysique que l’on pourrait qualifier « d’abrupte ». En effet, si la physionomie semble dévoiler un genre de « bonheur triste », cette façon de voir les choses réduit la réalité à ce qu’elle ne saurait être, à savoir un continuel et fluent ravissement. Une simple acceptation résignée de ce qui coule vers l’aval et nous entraîne dans son flot.

La seule présence du bocal, cette geôle apparemment bucolique, nous intime l’ordre de nous y retrouver avec l’exister. Et ceci, sans qu’une halte, un repos puissent être trouvés qui éluderaient la question fondamentale que nous pose l’image. Cette question : « Sommes-nous réellement libres ou bien ne s’agit-il que d’un miroir aux alouettes ? ».

Nommant son œuvre « Les Morcelés », l’artiste nous fournit un schème éclairant de la compréhension qui peut immédiatement s’installer dans notre rapport à l’œuvre. Notre liberté est ce morcellement par lequel nous n’apparaissons que dans l’intervalle de deux néants. Ce néant, cette « irreprésentable représentation » pour procéder par oxymore, est ici représenté par deux sites totalement noirs, l’un adossé à notre pré-parution mondaine, l’autre à notre post-parution. D’une mort l’autre. Car, aussi bien, ne pas encore vivre, comme ne plus vivre ne sont que les déclinaisons d’un même état, celui de la mortalité. Si l’essence de l’homme apparaît le plus souvent comme son langage, sa finitude est sa possibilité la plus manifeste, celle à laquelle il n’échappera pas.

Mais revenons à l’image de cette personne sur ses vieux jours qui, derrière sa mince vitre, esquisse un sourire anticipateur de la mort. Car, en réalité, c’est de ceci dont il est question : du geste de Thanatos qui nous restitue, en même temps qu’il nous condamne à ne plus être, la totalité de l’être, autrement dit la liberté suprême dont nous étions en possession avant de surgir sur la scène du monde. Car n’être pas, c’est posséder toutes les possibilisations de pouvoir être, un jour, de telle ou de telle manière. C’est toujours dans l’attente et la réserve que se maintiennent nos hypothèses d’être, prédicats qui, non encore actualisés, nous mettent en position de choisir et d’effectuer un destin. Nés à nous-mêmes, nés au monde et déjà nous avons perdu notre bien le plus précieux puisque nous sommes des « êtres-jetés », des silhouettes de carton-pâte engluées dans l’inévitable déréliction, de tremblantes apparitions dissimulant dans leurs plis hémiplégiques la formule définitive de la finitude.

Or, qu’en est-il de l’être dans son cheminement sur Terre, si ce n’est d’assumer la geôle d’une infinie solitude ? Les autres, le monde, tous nos alter egos qui agitent leurs sémaphores devant notre visage blême, ne sont que des oiseaux de passage migrant chacun pour son compte vers le lieu de sa ponte finale. Nous ne sommes que des insulaires. L’altérité n’est que le jeu que nous animons et vient mourir sur notre face pour nous donner l’illusion que quelque chose comme un radeau existe sur lequel nous pourrions être sauvés. Cette belle création de l’artiste, nous devrions l’affecter du beau prédicat de « bocalité », sinon de « bocalitude », fondement par lequel nous disparaissons à même notre apparition entre deux clignotements de néant. Ce sont toujours les néologismes, c’est-à-dire les créations langagières qui nous sauvent d’un cruel désespoir. Soyons donc ces « bocalitudes » l’espace d’un clignotement et rions à la mort qui nous guette dans l’ombre. Nous n’aurons guère d’autre alternative pour sauver les apparences que d’esquisser ce rictus. Il dit notre vérité mieux que nous ne saurions la dire, nous, avec des mots. Là est la force de l’art : nous déposer sur les rives de l’indicible et se retirer dans la solitude de l’empyrée dont il provient. Ceci est à méditer avec soin. Nous n’avons d’autre choix que de nous y préparer !

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 09:33

 

L'Amour et l'Humour

comme seuls viatiques

pour damer le pion à la Mort.

Au moins, provisoirement.

 

 

(Petite incise : ce court texte, placé en préambule

du chapitre 19 de "Les copains d'abord", voudrait rapidement

évoquer le seul recours possible à l'humour dès l'instant où les

questions essentielles surgissent avec acuité, nous acculant à

nos dernières assises en tant qu'Existants. Temporairement.)

 

  Oui, parfois, quand la pure immanence colle à la vie, que l'existence appelle la constante déréliction, lorsque le Néant vous regarde de son œil vide et blafard, alors vous n'avez qu'une envie : les reconduire au plus vite, tous ces empêcheurs de tourner en rond,  à une forme de parution tellement inapparente que vous ne les verriez plus faire leurs sordides facéties sur la grande scène du monde. En l'occurrence, ces trappes ouvertes sous les pieds ont pour nom : gâtisme, radotage, alzheimer, ramollissement cérébral, AVC, néoplasies , etc… La liste est longue des épées de Damoclès faisant leur bruit de métal au-dessus de nos têtes insouciantes.  

  L'ennemi est là qui veille dans l'ombre, attendant le moindre de vos faux-pas. L'ennemi est là auquel, en dernière analyse, vous n'échapperez pas. Vous êtes dans une souricière, la gueule emplie de fromage, les côtes meurtries par les barreaux de votre résidence éternelle, la queue guillotinée et sanguinolente.

  Votre bourreau, la Dame-Mortellela Pute-à-la-grande-fauxla  Démoniaque décérébrée vous offrira, en guise de dernière cigarette, une étroite et vigoureuse copulation, laquelle vous videra de votre précieuse substance. Vos flancs étiques  se rejoindront comme les parois de la bourse du pauvre. Vous sécherez, là dans la souricière du Néant, jusqu'à la fin des temps et l'on passera près de votre moquette grise rongée par les vers sans même s'apercevoir que vous avez existé.

  Et pourtant, convient-il de s'insurger contre ce qui constitue, jusqu'en notre moelle intime, notre essence terrestre ? Heureusement, la grande trappe définitive ! Autrement ce serait une longue et laborieuse asphyxie de toute l' humanité claudiquant depuis l'aube des temps, depuis Homo Erectus jusqu'à l'effigie contemporaine pareille à une gesticulation sans fin. Mais ce serait vraiment inconcevable, cette longue litanie des Pèlerins de la Terre faisant partout, sur la surface du globe, leur procession de millénaires ingambes et vertueux, se disposant sans doute aux joutes amoureuses afin que le fleuve humain puisse s'enorgueillir de milliers de ruisseaux adjacents. Un continuel ressourcement de la lignée des Bipèdes. Plus un pouce carré où ne figurerait la noble engeance, plus une parcelle d'espace où essaimerait la ruche pléthorique. Et le miellat fécondant ferait ses lacs de gemme salvatrice. Il n'y aurait plus d'espace. Seulement une immense cohorte de frères siamois, soudés par les diverses parties de leur luxuriante anatomie, une manière de poulpe écarlate et visqueux étendu jusqu'aux limites du visible.

  La grande mare anthropologique faisant, partout, son refrain d'existence incorruptible, solennel, interminable. Cataractes de bras et de jambes, retournements de vulves gonflées, sidération de phallus protéiformes, expansions de géants polyphoniques faisant résonner dans le cosmos leurs monstrueuses éjaculations. Le langage lui-même ne serait plus que cette infinie théorie de gemmes résineux, cette résille de gamètes et de chromosomes, cette immense soupe métabolique où le vivant exploserait à chaque milliseconde, laissant échapper sa semence protéiforme. 

  Car, voyez-vous, l'existence n'est que cela, gesticulations. Gesticulations désordonnées et malhabiles du bébé; gesticulations des hommes arrivés à la maturité, se lançant à l'assaut du mât de Cocagne de la gloire; gesticulations  épidermiques, charnelles et déjà presqu'ossuaires des Amants livrés à la petite mort afin de mieux oublier la grande; gesticulations du pouvoir qui veut asseoir sa tyrannie; gesticulations des artistes qui tendent, devant eux, leur esquisse de plâtre et de carton afin qu'on leur accorde quelque cimaise; gesticulations des foules qui, maintenant on le sait, ne sont que de grands corps solitaires livrés à une longue et interminable crise d'épilepsie;  gesticulations  des prostituées sur les trottoirs du monde pour ne pas crever de faim; gesticulations des affamés, des damnés de la terre, des gueux, des intouchables de tous ceux qui rampent et végètent dans les cavernes putrides dans lesquelles les peuples pauvres sont relégués afin qu'on ne les voie pas; gesticulations des prédicateurs vendant sur les agoras du monde les dogmes aux nasses étroites; gesticulations des longues voitures aux mufles carrés qui sillonnent la terre avec haine, voulant défricher jusqu'au dernier centimètre de bitume; gesticulations des avides aux mains griffues dans les allées pléthoriques du négoce de masse; gesticulations des paralytiques une sébile à la main; gesticulations des processions infinies derrière ceux qui disparaissent de l'horizon, s'accrochant aux derniers remparts de terre.

  C'est ainsi, les gesticulations sont partout. Celles de l'espace, celles des marées d'équinoxe, des tempêtes, mais surtout, mais toujours, mais définitivement, les gesticulations du temps qui grignote méticuleusement chaque millimètre de peau, chaque bâtonnet de la vision, chaque cellule de moelle. Nous sommes des êtres soumis à la corruption. Au même titre que la pomme que le ver ronge de l'intérieur, le fruit finissant par chuter parmi la grande putréfaction terminale. Ça ronge à chaque instant, ça burine, ça divise, ça décroît, ça s'amenuise, ça s'étiole puis ça disparaît, sans presque laisser de trace. Sauf, parfois, dans les mémoires.

  Alors, lorsque la vieillesse sort ses dents chloroformées, qu'elle commence la curée, qu'elle enfonce ses incisives dans la pulpe souple; lorsque les premiers signes de la longue attaque sournoise font leur apparition, comment dresser une manière de barrage contre ce qui sème la révolte, comment endiguer ce vent de folie destructrice ? Ouragan. Tornade. Séisme. Cyclone. Afin de mieux percevoir la dimension de ce qui nous affecte alors, il faut abandonner le microcosme du corps, le reporter à une démesure, à de l'inenvisageable, à de l'inexprimable; il faut l'empan infini du macrocosme, il faut le big-bang, il faut l'ouverture de l'abîme le saut dans la gueule du volcan. Il faut…

  Quand les mains tremblent comme de la gélatine, que la colonne vertébrale joue aux osselets, que les tibias laissent s'écouler leur moelle, que les orteils se révulsent, que les oreilles se ferment aux bruits du monde, les yeux à la clarté, l'âme à la vie, alors quel langage employer qui traduise cela, cette trappe soudainement ouverte sous les pieds ?

"La vieillesse est un naufrage", constatait amèrement De Gaulle. Mais, au moins, y a-t-il quelque bouée salvatrice ? Non, il n'y a rien. Non, il n'y a que le Rien avec son corps tissé de vide et ses doigts se refermant sur un genre d'absolu : le seul qu'il soit jamais permis de connaître ! Alors que faire ? Tisser son ennui de silence ? Sauter par la fenêtre ? Lire Platon ? Faire l'amour ? Peut-être peut-on faire tout cela.

 Ou bien écrire. Mais écrire, comment ? Quelle est la façon de témoigner, de faire sens avec du non-sens ? Comment rester vivant alors que la vie s'épanche hors de nous à la vitesse des comètes. Oui, écrire. Ecrire avec application, en décrivant longuement les symptômes, les failles, les pertes et le surgissement dans l'oubli de soi. Ecrire pour ne pas désespérer.

  Mais la manière, le style, la façon d'aborder l'indicible. Sans doute la lucidité n'a-t-elle que deux choix pour apparaître, dénoncer, circonscrire ce qui, toujours, échappe : la tragédie ou la comédie. Ceci est vrai au moins depuis Aristophane, Sophocle, Molière. Ou bien, alors choisir la voie médiane de la tragi-comédie, sans doute la seule qui soit à même de parcourir tous les tons de la gamme. Mais rien n'est simple et les voies moyennes toujours soupçonnées de ne rien dire de la vérité. Comment dire l'indicible ? Parfois alors, devant l'impossible tâche,  ne reste plus que le choix du  chemin iconoclaste, truculent, le pied de nez à la finitude. Peut-être n'existe-t-il pas d'autre alternative face au désarroi qui fait ses orbes de plus en plus étroits. Souvent, contre la face de ce qui se dérobe avant  l'ultime perfidie de l'attaque mortelle, convient-il d'élever les digues de l'humour. Humour grinçant, dérangeant, urticant. Peu importe la forme. Sans doute la Dame-à-la-faux n'y est-elle guère disposée ! Raison de plus pour enfoncer dans son corps mou les dards du rire, les canines de la déraison, les incisives de la dérision. Peut-être notre seule arme véritable en attendant…

  Ici, volontairement nous n'avons pas accordé de développement au meilleur des contrepoisons contre la Mort : à savoir l'Amour. Des Autres. De soi. De l'art et des choses transcendantes. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

 

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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 07:54
Nul n'échappe à son destin.

Encre de Liao Xin Yi Liao Sin Yi.

Nous découvrons cette image et nous sommes, d'emblée, mal à l'aise, comme s'il s'agissait de nous, de notre propre effigie que l'artiste aurait tracée dans les remous de l'encre de Chine. Troublante identification à une épiphanie que nous reconnaissons à peine pour être celle d'un homme. Plutôt un masque de plâtre et de carton bouilli, un rictus blafard de mime sur une scène grotesque. C'est si près du tragique, de l'inconcevable, c'est tellement ourlé de finitude. Mais à quoi donc ce personnage est-il confronté pour que s'affiche sur la figure insigne de sa parution au monde ce rictus insupportable ? Le front est une plaine livide balayée par le vent des steppes; les cheveux sont pareils à une mèche de bitume que son propre poids entraînerait vers la déclivité du cou à la jonction d'une épaule inapparente; l'œil droit semble nous regarder du fond de la tombe ("L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn."); l'œil gauche est oblitéré comme si la victime expiait une dette trop lourde à porter; le nez est camus, tuméfié, laissant à penser qu'il porte les stigmates d'un violent combat; la bouche est occluse, incisée de créneaux; le menton est une géographie traversée de failles et de sutures. Révolte qui s'empare de nous à considérer ce massif de chair en proie à une terrible maladie. Qui le ronge, le détruit, le mine de l'intérieur. Est-il la réincarnation de Caïn le fratricide pris de remords à la simple évocation d'Abel, la victime ? Ou bien a-t-il survécu à un pogrom, à la shoah, à l'extermination d'un peuple maudit ? A-t-il été désigné à la vindicte populaire pour avoir proféré quelque imprécation que nul ne pouvait entendre ? On le voit, le cercle des questions est infini, qui ne fait que tourner sur lui-même. Mais, à questionner de cette manière, de façon distraite et quasiment gratuite, nous ne nous livrons qu'à des hypothèses distales qui nous éloignent de notre propre conscience. Il est plus facile de déceler la paille dans l'œil du voisin que la poutre dans le nôtre. Alors, il faut revenir à des considérations proximales, les seules à pouvoir nous installer en tant que sujets concernés de près par cette dérangeante physionomie d'une humanité décadente. Mais c'est de NOUS dont il s'agit, rien que de nous pris dans les mailles de la vie, dans les rets de l'exister. L'interrogation est philosophique, métaphysique, qui dévoile les thèses incontournables d'un existentialisme pris à contrepied : nous ne sommes pas libres, nous sommes un projet-jeté en avant de nous-mêmes, notre naissance, nous ne l'avons pas choisie, pas plus que les pas que nous accomplissons, chaque jour, dans les ornières étroites qui nous guident vers la finitude. Mais ceci, cette remise aux fourches caudines du destin, nous ne la comprendrons jamais mieux qu'à regarder avec attention la genèse du travail de l'artiste et ce que l'encre a continué de tracer sur la feuille, peut-être à l'insu même de sa créatrice.

Nul n'échappe à son destin.

Et voici qu'apparaît, à califourchon sur l'éperon du nez, une forme féminine dont, d'abord, nous n'apercevons guère le funeste dessein. Curieuse posture que celle de ce chevauchement, comme si cette fière amazone voulait maîtriser les figures de son fidèle dextrier. Et de maîtrise il s'agit, encore que ce vocable ne fasse qu'euphémiser l'intention de celle qui la profère à bas bruit. A partir d'ici, la philosophie cède le pas à la mythologie pour laisser apparaître la redoutable figure de la Moïra, celle qui fixe la loi s'appliquant à chaque humain. Car nous n'avançons pas au hasard des chemins avec l'insouciance qui sied aux âmes simples. Car nous sommes complexes et cette complexité nous traverse de part en part, nous taraude, nous met dos au mur, face au peloton d'exécution. Il serait trop facile de croire à notre emprise sur les choses, à notre libre disposition vis-à-vis du monde, à notre naturelle et onctueuse préhension de cela qui se présente à nous dans une manière d'évidence naturelle. C'est d'un combat dont il s'agit, d'une polémique avec chaque figure qu'il nous est donné de rencontrer. Nous avançons l'échine courbe comme la hyène, nous progressons comme le renard avec ruse et par bonds successifs, nous nous déplaçons à la manière du caméléon, un pas en avant, un pas en arrière, suspens, un pas en avant, un autre en arrière et nos yeux globuleux, infiniment mobiles sont constamment sur le pont, inquiets, prêts à déclencher notre saut en dehors de l'aire dévolue de toute éternité au prédateur qui n'attend que notre chute. Et toutes ces métaphores animalières ne sont convoquées qu'en lieu et place de la Moïra, celle qui décide, coupe et tranche à notre place, celle qui nous attribue selon sa bonne ou mauvaise humeur bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernier ressort dispose de notre vie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et que l'on n'aille nullement s'imaginer que l'on pourrait facilement exciper de l'emprise de la donatrice d'existence, sa vengeance serait terrible face à un quelconque manquement d'une dette éternelle contractée à son endroit. Sortir des clous tracés par le destin et alors nous tombons dans l'hybris, la faute fondamentale que la Némésis ou châtiment des dieux ne manquera pas de sanctionner. Ceci nous le savons, non seulement mythologiquement - la mythologie n'est que notre fable personnelle portée aux dimensions de l'universel -, mais aussi d'une façon intuitive, de la même manière que nous éprouvons l'air comme la seule ressource par laquelle nous sommes vivants.

C'est cette fable tragique et belle à la fois que cette artiste a voulu fixer dans l'encre, ce fluide si proche de la réalité de notre eau intérieure, ce sang qui, lorsqu'il prend la teinte du bitume nous remet aux mains de la Moïra afin qu'elle accomplisse ce pour quoi les dieux l'ont inventée : clore la fable afin que d'autres puissent avoir lieu.

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