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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 09:24

 

Modiano : une esthétique du silence.

 

 mueds

 Source : Nuagesetvent

***

Dora Bruder - Résumé :

   Patrick Modiano, ayant retrouvé un avis de recherche dans un vieux numéro de Paris-Soir de 1941, décide d'enquêter sur la jeune Dora Bruder, née en 1926 à l'hôpital Rothschild dans le 12e arrondissement de Paris et domiciliée au 41, boulevard Ornano, qui a disparu à l'âge de 15 ans à la suite de fugues répétées puis d'arrestations par la police française. Cherchant à retracer le plus d'éléments possibles de la vie de cette jeune fille — à laquelle Modiano s'identifie de plus en plus intimement —, l'auteur analyse toutes les données retrouvées (souvent sous forme d'extraits de documents officiels de la période 1941-1942), entrecoupées de passages de sa propre existence et de celle de son père, mises en relation avec celle de Dora.

  Dora Bruder et son père, juif d'origine autrichienne, furent à quelques mois d'intervalle arrêtés, emprisonnés à la caserne des Tourelles du boulevard Mortier, puis internés au Camp de Drancy avant d'être déportés à Auschwitz le 18 septembre 1942, date du convoi qui les emporta vers les camps de la mort.

                                                                                         Source : Wikipédia.

 

Quatrième de couverture :

    "J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les longs mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps  - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler."

 Commentaires :

   Ainsi se termine cette œuvre, sur un secret, comme un livre d'Histoire refermerait ses pages sur une période  si trouble qu'elle n'autoriserait autre chose que cette non divulgation des apories qu'elle abrite en son sein. Le secret. On n'en ressort pas indemnes, pas plus qu'on n'atteint une quelconque liberté à l'issue des romans de Modiano. Ou bien, cette liberté est conditionnelle : il nous faut comprendre l'incompréhensible. Inconcevable oxymore qui outrepasse la figure de rhétorique pour gagner celle de l'Histoire. Figure si proche de la néantisation que nous sommes pris d'un vertige. Lisant, avançant avec ces ombres à la consistance de brume, nous sommes irrémédiablement confrontés à un lieu sans espace, à un temps sans temporalité. "Inquiétante étrangeté" qui se saisit de nous et nous projette dans la meurtrière d'un irrationnel, d'une folie habitant l'homme depuis la nuit des temps. Folie ayant pour noms : guerres, génocides, déportations, shoah, étoile jaune, Drancy, Auschwitz. Et la liste serait encore longue de ces "barbaries à visage humain" qui s'annoncent épisodiquement à l'horizon du monde. Comme une maladie qui progresserait à bas bruit, comme l'immonde qui ne se terrerait qu'à mieux ressurgir afin de lancer contre les Vivants la morsure de ses dents muriatiques.

  Mais comment parler de ceci qui nous atterre sans tomber dans une irréversible haine ou bien s'apitoyer sur le sort de ceux qui furent les victimes des grands déchaînements ? Comment ? Et, pourtant, il faut témoigner, ne serait-ce qu'en vertu d'une dette mémorielle. Cette dette dont Modiano est atteint jusqu'en son tréfonds, dont il s'acquitte avec talent, souci de la vérité, pudeur infinie. Cette littérature est belle qui dit, dans la sobriété, l'exactitude, l'humanité, la douleur infinie des hommes, leur lutte contre ce qui ne peut être proféré qu'à demi-mots, en de subtiles touches, en esquisses. Ou bien selon la note objective de l'archive, du compte-rendu administratif, de la fiche de police, de l'ordonnance officielle. Modiano sait parfaitement jouer de ces deux registres, comme le musicien joue la fugue, le thème musical passant d'une voix à l'autre. Cette fugue qui traverse la narration et la structure, la tient en suspens, comme une polarité à laquelle faire s'arrimer le récit : conjonctions des fugues. Celle de Modiano lors de sa jeunesse. Celles, à répétition de Dora, avant la dernière, la définitive qui moissonnera sa jeune existence. Toute l'économie du livre girera infiniment autour de cette fugue, contrepoint à tout ce qui s'y joue dans l'ordre du tragique, de l'irréversible, comme la main gantée de fer d'un destin qui broie et condamne tous ceux, toutes celles qui traversent les dédales de l'Histoire en un temps et un lieu donnés. Car la fugue n'est pas seulement sertie d'événementiel, elle est aussi le fondement d'un lieu symbolique lourd de significations. Fugue de soi, de l'autre, du monde toujours piégé alors qu'on avance avec toute l'innocence adolescente vers les mâchoires qui, toujours, se referment. Et leur morsure est souvent définitive ou bien laisse dans l'âme des survivants de vives blessures. Toute leur vie de recherche obsessionnelle - d'une vérité, d'une origine, d'une cause, d'une explication -,  sera la mise en acte d'une telle dramaturgie .

  Donc deux voix. Nous essaierons d'interpréter la première, celle qui essaie de dire dans le retrait, la distance, l'effacement, une réalité fuyante en elle-même (les événements sont si loin) ; une réalité difficile à cerner en raison de sa nature trouble, équivoque, ambiguë. C'est davantage l'aspect formel de l'écriture que nous retiendrons que le contenu que cette écriture est censée dévoiler. C'est donc une esthétique que nous nous appliquerons à rendre visible en tâchant d'en faire émerger les essentielles nervures. La musicalité, d'abord, laquelle peut se thématiser selon trois modes : la fugue, le silence, le vide. Ces trois éléments se mêleront tout au long de la narration, créant une manière de paysage en demi-teintes, une lumière grise, rasante, si près du sol qu'elle en paraît être une émanation, une brume, une clarté floconneuse, une aube empreinte de doute, cette si belle temporalité disant le passage d'un état à un autre, d'un temps à un autre, d'un état d'âme à un autre sans que l'on puisse dire l'instant qui a précédé le basculement, celui qui l'a suivi, alors que le destin faisait avancer son historialité et que son destinataire n'en pouvait être conscient.

  C'est toujours, chez Modiano, cette écriture du basculement, si exacte, empreinte d'une poésie évocatrice des choses, juste avant qu'une trop vive clarté ne les éclaire qui fonde sa singularité. Modiano, on ne peut le confondre avec un autre écrivain. C'est là la marque du talent, du don, que de trouver un chemin de crête par lequel dire le monde à la manière d'une origine, d'un surgissement de source fraîche, pure. Assurément, ici, nous sommes conviés à découvrir les ornières de l'homme, mais dans le juste regard qui, seul, en autorise la mise au plein jour.

  Ici est une écriture de funambule, une écriture qui fait glisser ses chaussons enduits de talc sur la corde d'acier tendue au-dessus de l'abîme. A progresser, il faut une extrême retenue, il faut libérer les mots avec précision, souci de la vérité, comme l'on se saisit de la perche qui vous retient de la mortelle chute. Avancer tient de l'art de la dentellière qui entoure les vides d'un fil arachnéen, d'une résille diaphane. Sans doute n'y a-t-il que cette parution du texte à l'aune d'une fragile architecture qui soit à même d'en assurer le difficile équilibre. La progression de Modiano n'est autre que sa propre avancée, sa constellation biographique trouvant toujours un écho dans le destin de ses protagonistes dont il recherche l'origine, comme il recherche obsessionnellement, la sienne propre. Écho se réverbérant continûment sur les parois du texte. Écho de sa fugue jouant avec celles, à répétitions, de Dora. Écho de ses années de pensionnat se reflétant dans les internements des Bruder, des Sterman, des Rotsztein, des Strohlitz. Écho de son anonymat à lui, cet adolescent malaimé, ignoré, sans attaches bien déterminées, réfléchi par le statut dissimulé de son Père, Juif non déclaré aux Autorités. Écho, enfin, avec ces écrivains qui sont comme les témoins, les sémaphores éclairant "du plus loin de l'oubli", cette période trouble.

  Friedo Lampe : "Lui, ce qui l'intéressait, c'était de décrire le crépuscule qui tombe sur le port de Brême, la lumière blanc et lilas des lampes à arc (…) et tous ces gens qui se cherchent dans la nuit…"

  Félix Hartlaub qui observe dans "Notes et impressions" : " (…) le Ministère des Affaires étrangères abandonné, avec ses centaines de bureaux déserts et poussiéreux, au moment où les services allemands s'y installent, les lustres qui sont restés allumés et toutes les pendules qui sonnent sans arrêt dans le silence".

  Roger Gilbert-Lecomte : "… Il a traîné ses dernières années à Paris, sous l'Occupation…En juillet 1942, son amie Ruth Kronenberg s'est fait arrêter en zone libre au moment où elle revenait de la plage de Collioure."

 Magnifique témoignage par-dessus le temps, l'espace du lien profond que tout langage vrai - la littérature -, entretient entre les hommes. Dialogue des textes, des idées, des vécus au-dessus des peurs, des errances, de l'absurde. Comme si la littérature, à sa manière, était ce lien invisible, mais profond, cette manière d'aube grise inaperçue tissant sa toile à contre-jour du ciel afin que quelque chose pût paraître et témoigner, un jour, de ce que fut la barbarie, mais aussi son contrepoison, cet art contre lequel se déchaîna avec tant de haine et de véhémence la stupidité du fascisme. "La stupidité du fascisme", cette tautologie ne trouvant de justification qu'à l'intérieur de ses frontières étroites, bornées, nihilistes. Alors, cette furie, ou bien il faut lui crever les yeux, empaler dans son monstrueux œil de Cyclope le pieu ardent  d'Ulysse et de ses compagnons  ou bien la prendre à revers avec toute la subtilité dont une écriture est capable. C'est cette dernière voie dont Modiano se fait le défenseur. Écriture de la trace et de l'empreinte, écriture de la fuite et de la finitude, écriture de la conscience ouverte aux beautés du monde qui demeurent après que les rapaces ont plongé leurs becs délétères dans la précieuse chair de l'Existant.

  Esthétique de la fugue, du  silence, du  vide. Comme ces passerelles de lianes frêles disent l'impétuosité du courant qui les frôle et menace constamment de les détruire. La grâce tutoyant l'abîme. Modiano a l'art consommé de suggérer plutôt que de démontrer, la finesse de l'intuition plutôt que les habiletés de la dialectique. Écoutons-le parler dans cette prose si subtile qu'elle nous laisse en suspens avant, peut-être, de nous faire basculer dans cet oubli, cette amnésie dont il est atteint, autant que ses personnages le sont. Peut-être une manière de croire en l'homme au seuil d'une écriture toujours possible bien qu'en quête d'elle-même :

"Janvier 1965. La nuit tombait vers six heures sur le carrefour du boulevard Ornano et de la rue Championnet. Je n'étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues."

  "…les perspectives se brouillent pour moi, les hivers se mêlent l'un à l'autre."

  "…et ces impressions fugitives que j'ai gardées : une nuit de printemps où l'on entendait des éclats de voix sous les arbres du square Clignancourt, et l'hiver, de nouveau…"

  "Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace de Dora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane."

  "J'étais pris de cette panique et de ce vertige que l'on ressent dans les mauvais rêves…"

  "Les traces de Dora Bruder et de ses parents, cet hiver de 1926, se perdent dans la banlieue nord-est, au bord du canal de l'Ourq."

  "Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. (…) Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie - ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence."

 "On se dit qu'au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités. Empreinte : marque en creux ou en relief. Pour Ernest et Cécile Bruder, pour Dora, je dirai : en creux. J'ai ressenti une impression d'absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu."

  " … ce quartier de la Chapelle m'apparaît aujourd'hui tout en lignes de fuite…"

  "Et, tout au fond, la masse brumeuse des immeubles."

  " … j'avais ressenti le vide que l'on éprouve devant ce qui a été détruit, rasé net."

  "14 décembre 1941 - Suite de fugue."

  "Je n'ai aucune photo de ce pensionnat disparu."

  "La station était déserte à cette heure là et les rames ne venaient qu'à de longs intervalles."

  " Puis en rang, en silence, jusqu'au dortoir."

  " … j'avais l'impression de marcher sur les traces de quelqu'un."

  "  … cinquante-cinq ans auront passé depuis la fugue de Dora."

  " … et l'on se demande s'il fait vraiment jour et si l'on ne traverse pas un état intermédiaire, une sorte d'éclipse morne, qui se prolonge jusqu'à la fin de l'après-midi."

  " … d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui."

  " Et soudain, on éprouve une sensation de vertige, comme si Cosette et Jean Valjean (…) basculaient dans le vide."

  " Et la nuit, l'inconnu, l'oubli, le néant tout autour."

  " Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder."

  " … pour capter, inconsciemment, un vague reflet de la réalité."

  " … du 8 jusqu'au 14 décembre - le dimanche de la fugue de Dora."

  "Qu'est-ce qui nous décide à faire une fugue ? Je me souviens de la mienne le 18 janvier 1960…"

  " … vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité - le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu …"

  "Je crois qu'elle demeurera toujours anonyme, elle et les autres ombres arrêtées cette nuit-là."

  " … nous avons suivi notre chemin, côte à côte, en silence."

  " Nous n'avons pas échangé un seul mot pendant tout le trajet…"

  " … et a-t-elle erré pendant toute la soirée, à travers le quartier jusqu'à l'heure du couvre-feu."

  "J'ignore si elle entendait tout, dans le silence des nuits de black-out…"

  "Vous n'avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps."

  " … comme si l'hiver de cette année-là séparait les gens les uns des autres, brouillait et effaçait leurs itinéraires, au point de jeter un doute sur leur existence."

  "Mon silence ne signifiera jamais que cela va mal."

  "Il me semblait que je devais le faire un dimanche où la ville est déserte, à marée basse."

  "Le boulevard était désert, ce dimanche-là, et perdu dans un silence si profond que j'entendais le bruissement des platanes."

  "Je me suis dit que plus personne ne se souvenait de rien. Derrière le mur s'étendait un no man's land, une zone de vide et d'oubli."

  "Et pourtant, sous cette couche épaisse d'amnésie, on sentait bien quelque chose, de temps en temps, un écho lointain, étouffé …"

  "… je me souviens d'avoir éprouvé cette même sensation de vide…"

  "Depuis, le Paris où j'ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides."

  Et, si le vide, l'absence des choses, leur immense vacuité planent sur le récit comme l'aile immense d'un prédateur, c'est également dans le choix des tonalités, dans un chromatisme étroit limité au Blanc (le vide); au Noir (l'Absurde), au Gris (la médiation entre ces deux équivalents "in-signifiants", afin que surgisse la trame d'une possible signifiance, fût-elle voilée, brumeuse), c'est donc dans les couleurs qu'il s'agit de trouver une symbolique existentielle, une empreinte à poser sur le flux et le reflux du monde :

  "Un champ de neige au bord duquel attendent une roulotte et un cheval noir. "

  "… tout était noir dans ce pensionnat : les murs, les classes, l'infirmerie - sauf les coiffes blanches des sœurs."

  " Il suffisait de rester entre ces murs noirs du pensionnat et de se confondre avec eux…"

  "Et là j'ai pénétré dans une salle déserte dont les fenêtres en surplomb laissaient passer un jour grisâtre."

 " … de demeurer oublié, à l'ombre de ces murs noirs, eux-mêmes noyés dans le couvre-feu."

 " La nuit tombe tôt et cela vaut mieux : elle efface la grisaille et la monotonie de ces jours de pluie …"

  " Ce dernier mois de l'année fut la période la plus noire, la plus étouffante que Paris ait connue …"

  " … un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude …"

  "… puis en passant au-dessus des voies ferrées, comme si j'avais pénétré dans la zone la plus obscure de Paris."

  "Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale."

  "Jusqu'à ce jour, je n'ai trouvé aucun indice, aucun témoin qui aurait pu m'éclairer sur ses quatre mois d'absence qui restent pour nous un blanc dans sa vie."

  "Les façades étaient rectilignes, les fenêtres carrées, le béton de la couleur de l'amnésie."

  "… les infinies nuances de gris qui n'existent qu'à Paris."

  "On a (…) bouleversé le paysage de cette banlieue nord-est pour la rendre, comme l'ancien îlot 16, aussi neutre et grise que possible."

  Modiano commentant une photographie sur laquelle figure Bruda et ses parents, le jour de leur mariage :

  "Elle est enveloppée dans un grand voile blanc…"

  "… et porte un nœud papillon blanc."

  "… elle porte une robe et des socquettes blanches."

  "… dont on dirait que ce sont des fleurs blanches."

  "Elle a posé sa main gauche sur le rebord d'un grand cube blanc ornementé de barres noires (…) et ce cube blanc doit être là pour le décor.

  "Elles portent toutes les deux une robe noire et un col blanc."

  "… d'abord Dora et sa mère, toutes deux en chemisier blanc…"

   C'est sans doute sur ce sentiment d'un paysage à la Turner, enveloppé de ses brumes équivoques qu'il convient d'aborder l'œuvre de Patrick Modiano, ce voyageur immobile toujours à contre-courant de l'Histoire afin qu'une histoire puisse advenir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 09:00

 

La folie de l'écriture.

 

 lfdl.JPG

Marguerite Duras - Écrire - Gallimard, 1993.

Source : NO BLOG LAST NIGHT.

 

 

Sur une page de Sylvie Wagner.

 

"Seuls les fous écrivent complètement ..." (Marguerite Duras : Ecrire)

  "Ce qu’il y a de douloureux tient justement à devoir trouer notre ombre intérieure jusqu’à ce que se répande sur la page entière sa puissance originelle, convertissant ce qui par nature est “intérieur” en “extérieur”. C’est pour ça que je dis que seuls les fous écrivent complètement. Leur mémoire est une mémoire “trouée” et toute entièrement adressée à l’extérieur."

  L'écrivain, il faut l'imaginer quelque part dans ses lieux électifs, dans sa maison de Neauphle-le-Château ou bien à Trouville, lieux par lesquels l'écriture prend corps. L'œuvre de Marguerite Duras, toujours, s'enracine dans un espace qui joue non seulement à titre de décor, mais devient la chair vivante de l'écriture. Ainsi figurent comme des motifs récurrents l'image de la maison,du parc, de la forêt, de la plage à l'horizon infini. Mais les lieux ne dessinent pas seulement une possible théâtralité, un praticable sur le fond duquel faire apparaître une fiction.  Les lieux sont eux-mêmes de réels protagonistes, des constructions sur lesquelles édifier une possible architecture de l'écriture. Car, avant d'être hantée par le cadre d'une maison,  l'espace ouvert de la Manche ou bien l'étendue immense de la plage, Duras  est d'abord habitée par l'écriture. "Habitée" veut simplement faire signe vers cette intériorité du corps peuplé de mots, de phrases, corps offrant sa textualité au monde ouvert de la littérature. C'est cela que veut exprimer l'auteur lorsqu'elle dit :

 "C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire".

   L'inconnu, certes, mais "en soi", voilà l'important, voilà ce qui nous donne à penser l'écriture comme ce breuvage, cette nourriture qu'on loge au creux même de son ombilic et qui commence sa longue alchimie avant que d'être métabolisée, traduite en mots, en situations, en personnages. Le problème est bien celui de quelque chose que le corps a phagocyté, qui s'est invaginé, a migré dans la moindre cellule de l'espace de chair. Pour l'écrivain tout fait sens qui s'intériorise immédiatement : aussi bien le livre lu que l'homme rencontré, aussi bien le paysage d'arbres que les sensations qui parcourent l'âme de leurs rapides effusions. "L'ombre intérieure", comment mieux dire la part obscure de toute création, cette part d'inconnu, précisément, qui parcourt la peau, l'électrise, semant ses frissons jusqu'au tréfonds du ressenti, là où s'agglutinent les pelotes de sens en attente d'être révélées. Alors le corps devient le lieu d'un combat. Déjà les mots lus, les hypothétiques amants aperçus, les films, les pièces de théâtre, l'art en quelque sorte se met à s'animer, s'invente un sabbat par lequel se manifester autrement que par un insoutenable silence. Tout fuse et se dilate à l'intérieur. Les images gonflent et se répandent jusqu'à l'extrême limite des yeux, les effigies humaines se dressent partout où se révèle de l'espace disponible, les mots font leurs boules d'étoupe et la tête est vite envahie de cette folie qui presse la dure-mère contre la boîte d'os.

  Que reste-t-il alors de l'œuvre dans les limbes, qui ne s'est pas encore révélé ?  Que reste-t-il sinon à rechercher l'ivresse de l'alcool, à nimber son visage d'un éternel voile de fumée, à parcourir la plage de Trouville parmi les vols blancs des mouettes, à la recherche de celui qui, l'espace d'un roman, deviendra Yann Andréa ?  Que reste-t-il sinon à s'enfermer dans la chambre d'hôtel et attendre que s'écrive, autrement que dans la perdition du corps, ce "Ravissement de Lol V. Stein", qui n'est que le ravissement de l'écriture. D'abord ravissement à soi dont la cause première sera de porter au-dehors cette folie qui menace d'envahir; ensuite ravissement de l'œuvre qui réduit toutes les contingences à n'être plus qu'un vague brouillard à l'horizon. "La puissance originelle" se répandant "sur la page entière" n'est que cette catharsis dont l'écrivain s'empare afin que ses démons intérieurs puissent trouver à s'exorciser. Pareillement au démon que le chaman extirpe de son corps symbolique afin que le corps, l'esprit du malade, par simple phénomène mimétique, parviennent à restaurer un fonctionnement sain.

  Il en est ainsi de toute création, elle ne trouve à s'exprimer qu'au travers d'une douleur. La souffrance est passage obligé ou bien alors, l'art n'est pas. Ou bien l'écriture n'est que bavardage. Nous disantYann Andréa, c'est le personnage de chair et de sang avec qui elle a partagé sa passion pour la littérature qu'elle nous restitue après l'avoir, en quelque manière, "somatisé", en avoir fait sa substance intime, en avoir vécu l'expérience singulière. Car l'on ne passe pas du Yann de la vie ordinaire à celui du livre par un simple décret de la volonté ou bien par le truchement de quelque magie. Longtemps il faut l'avoir porté en soi, en avoir assimilé les nutriments, accepté les contraintes corporelles et la "délivrance "peut alors avoir lieu. Marguerite-la-parturiente est grosse de cette folie qui se nommeYann; grosse de la perte de la raison dans laquelle se précipite Lol, grosse de la noyade d'Anne-Marie Stretter.

  Alors, vient le jour de la mise au monde. Alors vient le jour où la folie est extirpée du ventre à coups de forceps, à coups de frappes sur la machine qui écrit, dans le silence de la chambre, l'œuvre majuscule qui, bientôt, dira "La douleur", cet autre livre qui, d'une manière autobiographique , sera l'histoire d'un écartèlement, celui résultant de la vie, des livres à écrire pour, au-delà de la démence, pouvoir continuer à exister. Le dernier acte qui ôtera la camisole de force, c'est le lecteur qui la mettra en acte. La réception, vue du côté de l'auteur, est cette suprême incision qui libère les eaux résiduelles, ce que seul peut pratiquer celui dont la lecture termine le cycle, clôt l'épreuve qui a couru tout au long de la gestation. Là, nous pouvons reconnaître les vertus de la maïeutique socratique, laquelle, ici, est bien entendu de l'ordre du symbole, le lecteur constituant le dernier  intervenant faisant accoucher l'auteur de l'obsession qui le conduisait aux portes de la folie.

  Marguerite Duras affirmant : "Seuls les fous écrivent complètement ..." nous dit seulement en littérature ce que d'autres expriment par des cris depuis l'asile qui les protège des autres et d'eux-mêmes. Alors, quelle n'est pas la tentation, pour le créateur, de chercher à tutoyer cette folie qui rayonne d'un  éclat quasiment solaire. Que l'on songe seulement à Van Gogh, à ces tournesols prémonitoires qui, lus correctement après coup, ne sont que la métaphore du geste en tout point comparable à celui d'Icare. Certains se sont essayé avec courage ou bien même inconscience à confronter cette sorte d'absolu. Henri Michaux faisant l'épreuve des gouffres par mescaline interposée. Il en restera de belles expressions graphiques, tracés telluriques témoignant du bouleversement du corps, de la démesure à laquelle a été confronté l'esprit. Antonin Artaud, lui, choisira la camisole du peyotl chez les Tarahumaras. Il n'en ressortira pas. La folie sera au bout. Pousser l'écriture dans ses derniers retranchements, là où l'incandescence de l'esprit est à son acmé et alors la psyché s'effondre. Après une intense période d'activité intellectuelle, Nietzsche sombre dans la démence. Il n'aura pas survécu à la surpuissance de ZarathoustraLautréamont, quant à lui, qualifié de "plus déchirant des aliénés" par Léon Bloy; atteint de "folie lucide" par Rémy de Gourmont, survivra peu de temps à Maldoror. C'est ainsi, l'art est une flamme et qui s'y expose risque toujours la brûlure. Seulement la tentation est grande, comme pour le joueur, de s'avancer jusqu'à l'extrême limite, de s'approcher autant que possible de l'Olympe. Sans doute cette démesure entraîne-t-elle, parfois le courroux de Zeus et c'est l'éclair qui frappe en plein front celui qui a osé franchir le Rubicon.

   L'écriture est une exigence, l'écriture suppose un engagement total, aussi bien du corps que de l'intellect et l'âme est constamment à la peine. Marguerite Duras disant d'elle :

 "Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire."

   Assertion contradictoire s'il en est, position extrêmement ambiguë, posant d'une main la folie qu'elle retire aussitôt de l'autre, comme pour s'en protéger, l'exorciser mais en la flattant, en la cherchant jusqu'à la fascination. Bien des héroïnes de Duras, comme il a été précisé plus haut, ont sombré dans cette démence par laquelle l'œuvre a existé. YannLolAnne-Marie Stretter, merveilleuse trinité littéraire qui, faisant don d'elle-même porte Duras sur les fonts baptismaux de la littérature, alors que Marguerite échappe à la folie. Toujours la parturition est-elle suivie du baptême. Seulement de cette manière l'œuvre est-elle promise à sa destinée. Marguerite, vous n'aurez pas souffert en vain !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

 

 

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 09:08

 

Mondo ou l'illumination.

 

 moi

"Mondo" en Folio - Gallimard.

  

 

Début du livre.

 

  "Personne n'aurait pu dire d'où venait Mondo. Il était arrivé un jour, par hasard, ici dans notre ville, sans qu'on s'en aperçoive, et puis on s'était habitué à lui. C'était un garçon d'une dizaine d'années, avec un visage tout rond et tranquille, et de beaux yeux noirs un peu obliques. Mais c'était surtout ses cheveux qu'on remarquait, des cheveux brun cendré qui changeaient de couleur selon la lumière, et qui paraissaient presque gris à la tombée de la nuit. On ne savait rien de sa famille, ni de sa maison. peut-être qu'il n'en avait pas. Toujours, quand on ne s'y attendait pas, quand on ne pensait pas à lui, il apparaissait au coin d'une rue, près de la plage, ou sur la place du marché. Il marchait seul, l'air décidé, en regardant autour de lui. Il était habillé tous les jours de la même façon, un pantalon bleu en denim, des chaussures de tennis, et un T-shirt vert un peu trop grand pour lui."

                                                                                            Mondo - page 11.

                                                                                      

  Mondo est donc ce jeune garçon venu d'on ne sait où, éternel errant dans la ville anonyme, rêveur du bord de mer qu'il contemple longuement. Sa solitude, il la partage avec le monde dont il essaie de percer le chiffre au travers des phénomènes dont, constamment, ce dernier l'abreuve. Au hasard de ses pérégrinations, il fera la rencontre de personnages apparemment étranges, Giordan le Pêcheur; Dadi le Gitan; Le Cosaque; Thi Chin, l'étrange hôtesse de la Maison de la Lumière d'Or. Mondo  est en quête d'un ailleurs, d'une contrée merveilleuse où se ressourcer, contempler à l'écart des hommes, se retrouver lui-même, sans doute savoir qui il est. Chaque confluence avec les autres est l'occasion de poser une question récurrente, obsessionnelle : "Voulez-vous m'adopter ?". Ici, l'on comprendra que la demande d'adoption, loin d'être simplement la recherche d'un foyer, d'un lieu auquel s'identifier et trouver repos est une exigence de mettre à jour une essence bien plus fondamentale, de l'ordre d'une révélation, d'une métamorphose intérieure à opérer afin de s'assurer adéquatement de son être. Démarche ontologique s'il en est dont le nom de "Mondo" lui-même, issu du "mondô" japonais - rien n'est gratuit chez Le Clézio -, ouvre les portes d'un tout autre univers que celui de la vie mondaine ordinaire. Mais, pour bien comprendre, il faut préciser en quoi  consiste cette pratique d'origine bouddhiste :

  "Le mondô est le terme japonais par lequel est désigné un dialogue d'un type bien particulier dans l'enseignement du bouddhisme zen. Il vise à établir une communication entre le maître et le disciple en dehors de la logique intellectuelle, par-delà le sens commun des mots, et à vérifier si l'aspirant est effectivement parvenu au zen, c'est-à-dire à l'illumination grâce à laquelle l'univers se montre dans son unité, par un dépassement de la distinction entre le sujet et l'objet."

                  François Marotin commente Mondo et autres histoires - Folio pp. 36 - 37.

 

   Le "foyer " recherché est ici davantage à interpréter comme foyer de l'être et non seulement à titre d'entité hestiologique, laquelle assurerait, au centre de l'habitat, la présence chaleureuse de la flamme s'élevant dans l'âtre. Du reste, dès la lecture des premières lignes citées plus haut, le lecteur doit être alerté quant au fait de faire irruption dans une expérience hors du commun. Combien cet enfant est étrange, en effet ! D'abord le fait qu'il semble venu de nulle part, flottant quelque part dans l'éther, sans origine, sans attache terrestre. Comme un ovni, un extra-terrestre métaphysique dont l'aspect lui-même nous entraîne bien au-delà des conventions habituelles. Enfant sans âge vraiment bien établi - ses cheveux brun cendré en attestent -, sans temporalité repérable - la lumière le métamorphose constamment. Alors nous sommes conviés à une autre pensée, à une autre exigence de lecture. Tout, désormais, fera sens à l'aune d'un délaissement d'un cadre strictement matérialiste pour se porter vers de plus nécessaires sublimations. La spiritualité, l'exigeante philosophie zen sont là qui veillent. Nous n'aurons plus à nous égarer dans les ornières d'un constat banal de l'existence. Il y a mieux à saisir dès que l'intellection a été alertée de fondements à mettre à jour sur lesquels reposent les nervures de l'être. Il s'agit essentiellement d'une initiation à laquelle nous invite l'Auteur, dépassant ainsi le cadre traditionnel de la fiction attachée de près à la restitution d'un réel vraisemblable.

Premier extrait : 

  "Mondo aimait bien faire ceci : il s'asseyait sur la plage, les bras autour de ses genoux, et il regardait le soleil se lever. A quatre heures cinquante le ciel était pur et gris, avec seulement quelques nuages de vapeur au-dessus de la mer. Le soleil n'apparaissait pas tout de suite, mais Mondo sentait son arrivée, de l'autre côté de l'horizon, quand il montait lentement comme une flamme qui s'allume. Il y avait d'abord une auréole pâle qui élargissait sa tache dans l'air, et on sentait au fond de soi cette vibration bizarre qui faisait trembler l'horizon, comme s'il y avait un effort. Alors le disque apparaissait au-dessus de l'eau, jetait un faisceau de lumière droit dans les yeux, et la mer et la terre semblaient de la même couleur. Un instant après venaient les premières couleurs, les premières ombres. Mais les réverbères de la ville restaient allumés, avec leur lumière pâle et fatiguée, parce qu'on n'était pas très sûr que le jour commençait."

Commentaire : 

   Mondo, cet enfant de pure magie semble flotter au-dessus du réel avec une grâce toute naturelle. Sustentation dont chacun pourrait s'étonner mais dont le petit prodige semble s'accommoder sans même s'apercevoir qu'il s'agit d'un don extraordinaire. Comme une pure jouissance d'être et de se déployer dans la parution infinie du monde. Alors que les hommes dorment encore ou bien qu'ils dérivent à la limite de leurs rêves, Mondo lui, est face à la mer, dans l'attitude de la contemplation. Il sait l'événement qui ne tardera guère à surgir dont la conscience sera soudain emplie jusqu'à la limite extrême de l'exister. Car cette heure de l'aube est habitée de toutes les merveilles. Tout semble suspendu entre ciel et terre dans une tension qui ne se résoudra qu'à la mesure de la progression du jour. Ce que cherche l'enfant du fond de sa simplicité tellement accordée au rythme des éléments, c'est seulement de faire corps avec ce qui paraît et qui ne saurait recevoir de nom. Nommer, attribuer un quelconque prédicat et alors tout le merveilleux disparaîtrait dans les fibres serrées du réel, dans les mailles ténues des explications, dans l'aridité du concept et les insuffisants aveux des contingences ordinaires.

  C'est à une profonde méditation que l'intellect est soumis pendant que le corps s'en remet à une confiance illimitée au regard des choses de la nature. Fusion de l'objet-monde et du sujet-ressentant comme si une intimité les attachait, de l'ordre d'une appartenance réciproque. Mondo-Soleil-Mer-Lumière-Couleurs, le tout repris dans une matière d'unité originelle, avant même que l'assemblage en cosmos ne se dissipe en multiples fragments, en réalité plurielle, en infinité d'esquisses dont l'Existant ordinaire, abreuvé d'images, de sensations et d'occupations diverses ne parvient plus à faire la synthèse. Mondo est celui par qui l'éparpillement trouve à se recentrer, le multiple à s'unifier. Plus rien ne trouble alors puisqu'entre l'homme et ce qui l'accueille ne saurait s'instaurer de division. Le cadre du monde devient immédiatement lisible, directement interprétable sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir la raison, de poser des jugements, de faire appel à l'artifice séparateur des catégories. Tout signifie dans une même arche donatrice, tout se dévoile à la conscience de la même façon que le soleil monte au zénith dans un mouvement se suffisant à lui-même, auto-réalisateur, fondé dans sa seule appartenance au rythme cosmologique infini. L'homme n'est plus séparé, il vit de concert avec tout ce qui l'entoure, il fait alliance avec la nature, le ciel, la courbe bleue des eaux, l'étendue sans limite de la plage, le vol blanc du goéland et c'est pour cette raison que "la mer et la terre semblaient de la même couleur", car il n'y avait plus rien qui vînt s'interposer entre l'Existant et la conque qui depuis toujours l'abritait mais dont il n'avait perçu jusqu'alors que les résistances, les tensions, les lignes de fracture.

  Sans doute l'histoire de  Mondo n'est-elle qu'une fable cosmologique, une utopie surgie du pur éther, une fiction venue dire à l'homme la nécessaire harmonie dont il doit se sentir investi afin que son cheminement sur terre puisse recevoir l'empreinte d'un sens et non plus s'annoncer sous les stigmates de la faute, du péché, de l'incomplétude. Une simple disposition à être dans la simplicité tout comme les "Rêveries du promeneur solitaire" installaient Rousseau dans une inclination de l'âme à chercher dans le contact avec la nature une manière de ressourcement, dans celui avec l'eau une transparence apaisante, dans les rêveries et l'écriture une parfaite entente avec lui-même dans la réalisation d'un pur présent.

   Mais ce genre d'apaisement universel dont Mondo semble porteur trouve fatalement ses limites et bien vite la "morale" ordinaire, les réalités quotidiennes reprennent leurs droits et un jour, "la camionnette grise du Ciapacan" - Police, milice, forces du Destin ? -, avait surgi à l'improviste, embarquant Mondo et ses rêves dans le véhicule impérieux de la Nécessité. Personne ne devait plus revoir l'enfant doué de pouvoirs magiques. Les hommes, semble-t-il, ont peur de ces petits magiciens qui pourraient apporter, grâce à leur don de double vue, des connaissances à même de troubler l'ordre du monde.

 Deuxième extrait :

 "L'été allait commencer maintenant, et pourtant c'était comme s'il faisait froid. Tous, ici, dans notre ville, nous avons senti cela. les gens continuaient d'aller et venir, de vendre et d'acheter, les autos continuaient à rouler dans les rues et les avenues, en faisant beaucoup de bruit avec leur moteur et leur klaxon. De temps en temps, dans le ciel bleu, un avion passait en laissant derrière lui un long sillage blanc. Les mendiants continuaient à mendier, dans les coins de murs, à la porte de la mairie et des églises. Mais ce n'était plus pareil. C'était comme s'il y avait un nuage invisible qui recouvrait la terre, qui empêchait la lumière d'arriver tout entière."

Commentaire : 

 Le froid a envahi l'âme des habitants de la ville. C'est comme après un cyclone ou bien une tornade, tout semble figé dans une sourde densité, dans la glu étroite de l'incompréhension. Le Petit Magicien s'en est allé et, avec lui, les rêves de liberté et les images de féerie dont les hommes avaient été habités un instant. La grâce est de telle nature qu'on n'en estime la valeur qu'à l'aune de sa disparition. Maintenant tout reprendra sa place dans la longue caravane des habitudes, tout reposera sur le lit d'un paupérisation existentielle, tout se recouvrira des cendres de l'aporie. Le "nuage invisible" qui recouvre la terre n'est autre que celui de l'incurie des hommes, lesquels abreuvés d'une réalité au plus près du corps n'ont su apercevoir les prodiges de la lumière, cette métaphore indépassable des clartés de la conscience, des pouvoirs infinis de l'esprit, des inclinations de l'âme à se dépasser toujours en direction du souverain Bien, ce Soleil qui n'habite la voûte céleste qu'à la condition qu'on consente à porter le regard au-devant de lui, au sein même de ce qui apparaît comme signification ultime, indépassable. C'est sans doute à cette vision platonicienne de la nouvelle que le lecteur doit s'accorder s'il veut percevoir adéquatement l'essentialité de la parole que Le Clézio confère à Mondo, ce petit prodige sans lequel l'existence ne serait qu'une coquille vide où ne résonnerait que le silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:42

 

Lire ou ne pas lire, telle est la question !

 

 

(Sur une page de Sylvie Besson).

 

  "Nous avons eu la chance, avec mes six frères, d’entendre mon père nous lire à haute voix, tous les samedis soir, les auteurs français, anglais ou russes qu’il aimait. Il n’émettait jamais de jugement, nous invitant plutôt à écouter et à former notre propre opinion. J’ai beaucoup de pitié pour les gens qui ne lisent pas, car la lecture est pour moi un plaisir presque sensuel, comme la musique et la peinture. De surcroît, la lecture des plus grands vous rend plus humble. Avec Le Traité des passions de l’âme, j’ai pensé que j’avais découvert un moyen de faire avancer l’action par le dialogue qui innovait. Et puis, un jour, je me suis mis à relire Jane Austen – et tout était là ! Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre. Il y a ainsi trois livres de Faulkner que je lis et relis : Le bruit et la fureur, Go down Moses et Tandis que j’agonise. Quand les romans sont très bons, ils ont une qualité magique. Et Faulkner a sur moi un effet catalyseur : il me donne envie d’écrire."

 

  "Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre."

 

Combien cette affirmation est vraie. La littérature ne se juge jamais à l'aune du nombre de livres lus. Quelques bons auteurs suffisent à faire notre bonheur. A l'école primaire, je me souviens avoir vibré d'une intense flamme à la lecture de certaines pages de "La Mare au Diable" avec les magnifiques descriptions de Georges Sand, exaltant à la fois une manière de panthéisme champêtre en même temps qu'elle mettait en scène des images quasiment bibliques. Emotion aussi à l'écoute de la phrase ample, au rythme cosmique - la célèbre période - dans "Une Nuit au désert", extraite du "Génie du Christianisme", alors que se déployait le sublime paysage baigné par la nuit, tout près  de la cataracte du Niagara dont Chateaubriand se faisait le chantre lyrique.

  De telles amplitudes littéraires, jamais ne s'oublient. Elles sont même au fondement de notre sentiment esthétique et nous conduisent sur le rivage des œuvres d'art. Empreinte indélébile, estampe que nous portons au creux de notre conscience et qui, toujours, ne demandent qu'à être fécondées par d'autres découvertes.

  Bien évidemment, viennent ensuite les lectures fiévreuses, adolescentes dans une quête quasi philosophique, sinon mystique, tellement l'urgence à connaître fait votre siège. Et alors, il faudrait citer pêle-mêle, Rousseau, Rabelais, Montaigne pour les classiques. Puis Sartre et "La nausée", puis Céline et le "Voyage", puis les auteurs Américains, puis les Russes, puis Goethe, puis une kyrielle d'autres écrivains, d'autres philosophes. Bref, tout un panthéon littéraire dont, sans doute, notre amour des lettres se nourrit en attendant que vienne la maturité, le recul nécessaire par rapport aux grandes œuvres.

  Puis vient "la force de l'âge" et la rencontre décisive, par affinités - cette notion si cardinale de notre relation au monde -, d'autres œuvres avec lesquelles entrer en résonance. Alors se révèlent, avec le sentiment d'un surgissement au plein de l'écriture, parmi de nécessaires constellations signifiantes, quelques grands noms de la littérature contemporaine, toujours enracinés au profond des motivations, après quantité de relectures, sans jamais le moindre ennui, le plus léger soupçon de lassitude.

  Une quadrature littéraire : Le Clézio (toute l'œuvre et plus particulièrement les essais d'écriture que constituent les premiers livres avant la publication de "Désert"); Duras; Sarraute; Modiano. références constantes, récurrentes, obsessionnelles. Les ouvrages de Le Clézio parcourus et relus dans tous les sens et, toujours, le surgissement d'un sens inaperçu, une tournure originale non totalement explicitée, la poursuite d'une pensée constituée en abyme dans laquelle l'approfondissement du sens en appelle un autre, une ivresse, un déploiement sans fin des ressources du langage, un style novateur, une mise en pages insolite et, toujours, obstinément, avec minutie, le langage faisant son travail de fourmi, son bruissement d'élytres, ses stridulations sans fin. On n'a pas encore fini d'inventorier toute la richesse de cette écriture dense, serrée, compacte, tressée autour d'elle-même, faisant ses orbes et ses voltes infinies bien après qu'on a posé son livre et que l'on cherche un sommeil qui ne viendra pas.

 

  Entrer en littérature est comme entrer au couvent, il y faut abnégation, acte de foi, croyance chevillée à l'âme, persévérance, entêtement; il faut déplier sa trompe de tamanoir et retourner la terre jusqu'à ingestion de la dernière fourmi, jusqu'à épuisement du dernier miellat. La littérature est une ambroisie, une mescaline, du peyotl, une "noire idole", une absinthe dont il faut s'abreuver longuement afin qu'ivres du suc, quelques gouttes de nectar, un jour, puissent perler au bout d'une plume hésitante, comme au bord d'un abîme. Il y a danger à trop longuement contempler. Il y a danger à s'écarter de soi. La décision de lire est un genre d'absence à soi. L'assumer est donc un risque. Ne pas la côtoyer une perte irrémédiable. Nous avons le choix entre une mort immédiate et une mort longuement différée. Au bout du compte autant assumer notre finitude dans la joie. La littérature est une expérience de cet ordre. Le gouffre nous attend !

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:04

 

La preuve de l'amour par l'absurde.

 

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A propos de "Ils marchent le regard fier".

Marc Villemain.

Les Editions du Sonneur.

 

 

 

  Argument de l'Editeur.

 

  "Et si la colère venait non pas des jeunes, mais des vieux ? Et si les vieux décidaient un beau jour d’en finir avec un monde qui les marginalise et attend qu’ils s’éteignent en ruminant le passé devant leur poste de télévision ? Et si les vieux se levaient et entreprenaient tout à coup de chambarder l’ordre du monde ? Marie et Donatien — lui qu’on appelle « le Débris » —, sont de ces vieux qui vont mener la charge. Deux amants sages, las, pacifiques, n’éprouvant rien de l’antique peur de mourir mais bien désireux de partir la tête haute et de laisser derrière eux un monde pas trop ingrat. Julien, leur fils, a choisi son camp, celui d’une jeunesse en rupture d’histoire, pour entonner la rengaine de l’avenir. Entre eux, le fossé de la révolte. Le narrateur, ami d’enfance de Donatien, raconte, avec ses mots arrachés à la terre, les minutes de cette improbable insurrection, de cette force tranquille que Donatien aura tenté de ragaillardir jusqu’à l’impensable — et jusqu’au drame."

 

     L'amour. Qu'il conviendrait, du reste, d'écrire avec une Majuscule. Que n'a-t-on dit de l'amour depuis les romans courtois jusqu'à notre époque contemporaine en passant par Roméo et Juliette; Tristan et Yseut ? Combien de déclinaisons tantôt romantiques, lyriques, épiques ou bien simplement versant dans le prosaïque le plus déconcertant. Quant à l'amour filial célébré par Madame de Sévigné dans ses Lettres, rien ne pourrait en égaler  l'écriture hantée par un "être en fuite" dont elle n'aperçoit guère que les contours de l'absence. L'amour, cet absolu que, toujours l'on relativise, afin de le rendre mieux visible. Sans doute, eu égard à la teneur des sentiments qu'il est censé mettre en exergue, s'attend-on à une prose des plus sages, à des thèmes épurés, à des considérations émollientes. Sans doute !

  Et pourtant l'on peut, comme Donatien et ses acolytes porter la narration sur d'autres fonts baptismaux. Certes plus verticaux, certes plus arides mais non moins utiles à une compréhension du-dedans de ce qui se joue entre les êtres, dans le labyrinthe de leur naturelle complexité. L'amour, on peut l'écrire en gris, ou bien lui préférer le blanc ou le noir. Question d'inclination aux couleurs, de pente personnelle, de façon dont on s'y prend afin d'avoir une explication avec les choses. Ce que semble avoir retenu Marc Villemain, avec un certain bonheur et une promesse d'efficacité, c'est l'ajointement des deux tonalités, leur urticante ligne de fracture. Car, si l'on peut dire dans une gamme monochrome, l'on peut aussi bien l'exprimer par l'exercice du contraste. De la dialectique. Nous suggérions, en titre, le recours à l'absurde comme moyen de démonstration. Certes, préférer les coups et blessures aux caresses paraît, de prime abord, relever d'un genre d'inconvenance ou peut-être même, d'irrespect du lecteur.  Cependant, parfois, les choses n'apparaissent qu'à être chamboulées, les sentiments à être mis au pied du mur, les effusions du cœur à être soumises à une saignée comme les pratiquaient les médecins selon Molière.

    Si Marie et Donatien paraissent ne plus être en phase avec les us et coutumes de la jeunesse, s'ils semblent désespérer de la capacité de l'homme à s'amender, à faire preuve de générosité, d'altruisme, de don de soi, ceci s'inscrit en eux comme un moindre mal, une simple tendance du siècle à s'enliser dans la première immanence venue. Non, ce qui les taraude jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est qu'ils estiment avoir perdu l'amour de leur fils Julien, porte-parole malgré lui d'une bien piètre idéologie en fonction de laquelle le reniement des "Anciens" semble être la seule voie de salut s'offrant à une génération perdue dans ses contradictions. Le constat est sans appel. Certes il eût été plus facile de renoncer. Mais lorsqu'on s'appelle Marie, Donatien, on ne capitule pas, on assume. Sans doute jusqu'à la désespérance ou à la survenue d'une si terrible désillusion qu'on n'en reviendra jamais. Les stigmates d'un amour blessé, jamais on ne les rend invisibles. Ça reste planté dans la chair comme un dard, dans l'esprit à la manière d'un souffle éteint, dans l'âme ou bien de ce qu'il en reste avec l'abrupt du naufrage.

  Noir - Blanc. Dans la faille entre les deux, la révolte, la révolution qui se fomente entre amis, le néant qui fait ses boucles dangereuses.

  Noire est la haine qui déroule son haleine fétide au-dessus des têtes chenues. Noir est le ressentiment des Aînés laissés pour solde de tous comptes. Noire la vengeance qui, partout, rampe à bas bruit, affûtant ses crocs de vampire. Noires les vilénies de tous ordres qui baignent dans l'odeur nauséabonde des caniveaux. Noire la Mort qui aiguise sa faux dans le dos des pauvres hères pensant détenir une once de vérité alors qu'ils sombrent à vau-l'eau. Noirs les sentiments qui ont retourné leurs gants et ne rêvent plus que de flageller l'autre, de le restituer au néant dont il vient et où il retournera avant même d'avoir compris de quoi il retourne entre les hommes de bonne volonté.

  Blanche la mémoire où la triade Donatien-Marie-Julien est portée en haut d'une concrétion de calcite dans la clarté d'une grotte. Blancs les sentiments qui lient la grande communauté des apprentis-révolutionnaires. Blanches les seules cannes qu'ils connaissaient, qui étaient destinées aux hommes cernés de nuit afin qu'ils se repèrent et ne perdent pas pied, soient reconnus par les autres. Blanches sont les armes des cannes-épées qui, du fond de leur fourreau d'ébène, aiguisent leurs envies de meurtres. Blanc l'horizon où le projet des hommes se dissout dans un avenir des plus brumeux. Blanche la peur qui serre le ventre des Aînés, aussi bien ceux des Marmots qui auraient encore les lèvres dégoulinantes de lait si on les pressait entre ses doigts.

  Noir - Blanc . L'insoutenable clignotement du sens, la perte des valeurs dans la gueule d'un puits sans fond.

  Noir - Blanc . Le décret de ne plus considérer l'autre qu'a minima, de le reconduire à la condition du nul et non avenu, du contingent qui aurait pu paraître mais aussi bien ne jamais faire phénomène sur le praticable du monde.

  Mais alors, se rendaient-ils même compte combien leurs considérations étaient grises, terreuses, ombrées de cendres vénéneuses ? Mais comment donc, Eux-les-promis-à-un-brillant-avenir l'auraient-ils pu, alors même qu'ils s'exonéraient de leur dette filiale ? Une paternité sans attribut, sans prédicat auquel s'attacher. Avait-on jamais vu pareille absurdité faire ses stupides entrechats à la face de la Terre ? Fallait-il que l'incompréhension fût partout régnante pour aboutir à de telles apories ! Mais comment les agoras modernes pouvaient-elles donner lieu à de tels discours vides de sens, pareils à de piètres guenilles intellectuelles ? Comment ?

  "Comment", "Comment", "Comment ?"  C'est sans doute cette sorte de rumination quasiment aphasique dont Donatien devait être atteint, plusieurs années après sa Révolution avortée, là sur le banc "retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin…", des bouts de miche absurdes comme savent en jeter les désemparés du haut des voies ferrées, avant que le train ne passe et que l'ultime saut soit accompli.

  Blanches - Noires - BlanchesNoires - Blanches - Noires les traverses qu'on ne voit déjà plus alors que les couloirs du monde s'emplissent de rumeurs assourdissantes.

  Marc Villemain, nous avons une déclaration à vous faire, ainsi qu'à Donatien, Marie et à vos autres acolytes : "Nous vous aimons en noir et blanc. La couleur dans laquelle s'écrivent les plus belles gammes !".

  Quant aux lecteurs, qu'ils s'empressent de lire "Ils marchent le regard fier". Ils n'en ressortiront pas indemnes, mais c'est le rôle de toute bonne lecture que de participer à votre métamorphose. Qu'ils "marchent donc le regard fier", tous les hommes, toutes les femmes à la conscience droite et ouverte. Nous avons infiniment besoin d'eux pour continuer à avancer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:01

 

L'aventure mémorielle.

 

 

Quelques notes sur le livre d'Emmanuel RUBEN

 

"Kaddish pour un orphelin célèbre

et un matelot inconnu."

 

Les Editions du Sonneur.

 

 

[ Petite incise afin de lire adéquatement cet article. Ici, il ne s'agit nullement de la critique de l'œuvre, laquelle analyserait le contenu avec rigueur. Il s'agit plutôt de l'élaboration d'une courte thèse souhaitant dialoguer avec l'Auteur et proposer aux Lecteurs un abord spécifique de l'ouvrage à portée générale, qui pourrait s'énoncer de cette manière : "Comment peut-on restituer le passé d'un disparu ? Comment témoigner de la vie de l'Autre en sa vérité ?" ]

 

 

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  Préambule de l'Editeur.

 

     "Deux hommes, une nuit de l'été 1957, en pleine guerre d'Algérie. Ils ont le même âge, sont nés dans la même région. Le premier, orphelin de père, vit loin de la géhenne coloniale. Il sait manier les mots : ses phrases sont comme des coups de poing. Le second, ancien matelot, est un homme plongé dans la misère et la violence du temps. Le premier s'appelle Albert Camus. Le second est le grand-père du narrateur. Ils sont "frères de bled et de tourment". Emmanuel Ruben, né en 1980, déploie dans ce deuxième roman une interrogation profonde, souvent poignante, sur les liens entre la France et l'Algérie, et montre ce qui, des morts, demeure infiniment vivant en nous."

 

  L'extrait.

 

  "Comment ? C'est ainsi que tu es trop tôt parti ! Pan, à bout portant. D'un seul coup de feu. Qui ne m'aura pas laissé le temps de te connaître. Mais qui résonne encore - pan, à bout portant - dans la nuit. J'ignore s'il m'est permis de te tutoyer; je pourrais ne pas m'adresser directement à toi, ne dire ni tu ni vous, les laisser parler, eux, les aînés, ceux et celles qui t'ont vu de leurs yeux vu. Seulement, eux se taisent, elles se taisent, et c'est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler. Je sais que mieux vaudrait me taire à mon tour, respecter des morts au moins le silence, la boucler pour de bon, te rejoindre en tes ténèbres. Comme chacun de nous je présume, j'en ai l'ivresse les nuits d'insomnie, les nuits sans oubli, les nuits où l'on voudrait que le monde s'arrête, qu'un séisme ouvre la terre, que les murs tuent. Seulement, tu m'as visité en songe trop souvent ces nuits-là, nous avons guetté trop d'aubes côte à côte, je me suis senti trop de fois envahi par ton regard noir, vieillissant sous tes rides, pour qu'il me soit permis de continuer à t'ignorer ainsi, l'air idiot, sans souffler mot."

 

 

  Commentaires.

 

 

  Comment dire l'Autre, celui par lequel vous êtes et qui n'est plus ? Douleur, toujours, à évoquer les proches, surtout lorsqu'ils ne sont qu'une longue ligne de fuite à l'horizon. Comment parler du Grand-père disparu qu'on ne connaît que par quelques récits de sa Veuve, simple souvenir dans le lointain du temps ? Comment parler sans se fourvoyer, sans tomber dans la narration sentimentale ou bien les excès d'une facile nostalgie ? Car il y a toujours danger à faire sourdre du passé ce qui s'y est occulté depuis un temps devenu cicatriciel. Temps de plaies et de contusions. Temps d'affrontements et de polémiques. Temps suicidaire, temps circulaire dans lequel l'humanité, toujours, fait ses infinies et souvent confondantes ellipses. Ce temps long,  historique,  jamais facile à appréhender, transcendant l'instant individuel humain, synthèse des singularités pour parvenir à une manière d'universalité signifiante.

  Comment relater sans s'y perdre ? Faire œuvre d'historien et alors la longue quête documentaire dissout la silhouette de celui qui se situe à son épicentre. Faire œuvre de romancier et alors la perspective événementielle s'efface au profit de la seule fiction. Donc une gageure, donc une inévitable quadrature du cercle. Pourtant il existe une voie médiane qui laisse apparaître les nervures des deux temporalités, l'individuelle, la collective, sans qu'aucune n'ait à souffrir de ce qui paraîtrait une simple hypostase de la réalité. C'est par les personnages qui en constituent la trame que le récit va pouvoir s'articuler sur les deux plans et les porter à leur incandescence.

  Dès lors, deux protagonistes vont jouer en écho deux partitions sans doute éloignées mais ô combien complémentaires. Albert Camus illustrera par sa haute stature, à la fois historique, littéraire, philosophique, l'empan du temps long, ample, se déployant selon la grande esquisse anthropologique, alors que l'aïeul en restituera la force crue, la vibration intime à son échelle plus modeste mais non moins pourvue de compréhension existentielle, de vécu intériorisé, comme autant d'échardes plantées au vif de la chair. Car toute guerre porte en elle les remous de l'aporie, diffuse les remugles de l'absurde, disperse les courants délétères d'une humanité courant à sa perte. Et, de tout cela nous devons témoigner, c'est inscrit dans notre devoir d'homme à la manière dont les stigmates du corps, se font toujours l'écho de douleurs disparues mais dont le cri ne s'éteindra jamais.

  Témoigner devant la Grande Histoire, devant la "petite", c'est toujours témoigner de l'homme, de sa conscience, de son libre-arbitre, de ses décisions, de sa responsabilité, de l'aventure qu'il trace devant lui à coups de génie, à coups d'irrésolutions, à coups de hasard, un peu comme à la roulette, à coups de destin. Témoigner parce qu'en nous la finitude trace constamment ses sillons, mais aussi ravive la finitude tragique de Celui qu'on aurait voulu connaître, tragique comme ce bruit infiniment réitéré, ce bruit de sourde explosion qui signe la fin du jeu pour un homme qui n'a pas pu, voulu ou peut-être su regarder la guerre en son horreur définitive, lui préférant le refuge éternel dans la nuit, la perdition sans limites des ténèbres. Témoigner car, pour le "survivant", l'Auteur qui, en raison des  hasards de la naissance a échappé au grand "holocauste" - toute guerre est une manifestation de cet ordre -,  l'écriture est une tâche urgente. Identiquement à une question de vie ou de mort. Une question métaphysique comme s'il s'était agi de dire, en direction de la mémoire du Disparu :  "Ma vie, je ne peux l'assumer qu'après que j'aurai révélé la tienne au plein de ma conscience et que j'en aurai perçu la révolte en sa dimension ultime, ce geste irrémédiable par lequel tu mets fin à tes jours, en même temps que disparaît le phénomène de l'absurdité, pour toi. Pour moi, pour nous, il demeure à la façon d'une vive blessure."

  Et c'est là que Camus bat ses cartes et assène ses coups. Camus est là pour nous forcer à nous questionner sur cette absurdité, cette  révolte qui n'existent qu'à être totales, sinon ce ne sont qu'esquives, entrechats, pas de deux de lâcheté. La révolte qui se décline en révolte métaphysique, historique, esthétique, éthique. A défaut d'une telle amplitude le nihilisme s'annoncera sous les eaux tièdes d'une rébellion, or nous savons bien que le sort de telles rodomontades est d'être maté.

 Donc, le premier temps qui donne espace et temps au livre, c'est bien cette immanquable dette mémorielle dont il faut venir à bout d'une manière ou d'une autre. Mais, ici, aucune archéologie du souvenir ne pourra avoir lieu. Ceux qui auraient pu témoigner en regard des événements, à charge ou à décharge, ont disparu. Quant aux vivants, sans doute préfèrent-ils poser sur le passé, sur la "grande" et la "petite" histoire une "chape de plomb" dont l'Auteur nous affirme qu'il veut "l'entailler". Certes il faut faire sauter cette croûte par laquelle s'écoulera le cycle des jours anciens, rouvrir des plaies, ménager des érosions, élever quelque concrétion signifiante. Seulement les choses ne sont jamais simples dès qu'il s'agit de retrouver des fondements existentiels, de les exhumer de leur naturelle pesanteur, de chercher à s'y retrouver avec l'Autre, celui-ci fût-il une des origines de votre lignée.

  Raconter l'Autre, le situer dans le monde alors qu'il s'en est volontairement absenté, est-ce seulement possible ? Est-ce seulement souhaitable ? C'est si fragile une conscience car, par-delà "l'outre-deuil"; "l'outre-noir" - (merveilleux clin d'œil d'Emmanuel Ruben à la peinture de Soulages dont les toiles noires animées de cette lumière étrange venue d'on ne sait où, nous rappelle à une nécessaire invisibilité toujours en retrait derrière tout visible ) -, toute conscience est ici et là, fût-elle "disparue", car notre mémoire aussi bien que la mémoire collective en portent la trace. Aucune conscience ne saurait s'occulter. La présence du corps n'est que la trace mnésique de cette ouverture, son absence jouant à titre de réverbération, d'écho. La vie s'efface, l'existence jamais.

  Et c'est peut-être en raison de cette présence à bas bruit, de cette inclination à surgir à tout moment de l'ombre, à solliciter notre entendement, à remuer nos affects, à voiler nos certitudes que Ceux-qui-s'absentent possèdent une puissance redoutable. Comme des figures tutélaires projetant sur nos effigies l'ombre d'une vérité déjà accomplie mais dont nous n'avons pas la clé. Nous les craignons. Nous sommes suspendus à leur jugement. Nous sommes continuellement en quête, le sachant ou à notre insu, du langage silencieux qu'ils entretiennent et qu'ils nous intiment de révéler. Faute de quoi l' Histoire, laquelle n'est qu'un assemblage, une accumulation de destins individuels, et la "petite histoire" finiraient par claudiquer éternellement. Saint-Louis ne saurait se passer de ses sujets !

  Si nous redoutons tellement de nous mesurer à ces vies d'outre-temps, c'est que nous leur accordons quelque pouvoir ontologique. Notre être consonne nécessairement avec ceux, présents ou bien passés qui constituent la grande arche de l'exister et dont nous ne saurions nous abstraire en quelque manière que ce soit. "Quadrature du cercle", disions-nous plus haut. Quadrature dont l'Auteur nous fait l'offrande à sa manière :"De quoi un homme saurait-il mieux témoigner que de sa propre vie ?". Interrogation fondamentale s'il en est, laquelle semble nous intimer l'ordre d'en rester au simple constat de nous-mêmes. Si, déjà, nous y voyons clair en ce domaine, ceci apparaît comme ressortissant de la gageure. Mais l'Autre, cette énigme, comment l'envisager autrement que sous les traits d'une possible épiphanie, c'est-à-dire d'un face-à-face dont nous ferions l'expérience, sans plus ? Comme l'observation de deux monades leibniziennes, sans portes ni fenêtres, seulement reliées par un Principe supérieur, Dieu dans le système du Philosophe.

    Et pourtant l'Autre, fût-il disparu, est le sujet de prédilection de bien des œuvres littéraires, picturales, de biographies, de récits. Sans doute. Mais les empreintes qu'ils ont laissées sont parfois encore visibles, les documents relatifs à leur existence des réalités tangibles ou même des écrits continuent à témoigner de ce qu'ils furent. Alors il ne reste plus que la médiation de la contemplation, de la méditation, du recueillement, de la prière, du kaddish de la liturgie juive afin que les endeuillés - dont l'Auteur au premier chef, bien évidemment - puissent, faisant leur deuil, honorer le Mort, en même temps qu'ils concourent à leur propre assomption.

  Mais écrire est, en soi, une manière de deuil par lequel on dépasse une réalité en la revêtant d'objets symboliques, à savoir de mots. Car ici, bien entendu, il ne s'agit plus du même registre existentiel. Nous sommes passés de ce-qui-est-posé-devant-soi à ce-qui-en-tient-lieu, soit une translation du signifiant au signifié. Glissement sémantique s'il en est ! Ce Grand-père, dont Emmanuel Ruben entreprend de recomposer la vie, n'existe plus qu'à titre d'hypothèse, à la manière d'une pluralité de sens projetés sur une figure disparue afin qu'elle puisse, en-dehors de toute expérience existentielle présente, faire à nouveau phénomène, se rendre compréhensible, puisse soutenir les nervures d'une fiction. Or, tout ceci ne peut tenir qu'à l'aune d'une vérité. Faute de cela l'ébauche s'écroulera d'elle-même, pareillement à la statuette d'argile qu'un feu parcimonieux aurait maintenue dans la glaise primitive. Car, jamais, l'œuvre ne sera l'Existant, celui par qui le livre, un jour, advient. Seulement une réverbération, un fac-similé, un habit d'Arlequin patiemment reconstitué avec les fragments retrouvés ici et là, une photographie, une écriture, la relation d'un événement passé.

  Si la vérité de Celui qui fut peut se loger tout entière dans une manière d'esthétique - les formes existentielles, les faits et gestes, les productions diverses, les actes -, la vérité de l'œuvre doit ultimement convoquer une éthique - une conformité avec ce que l'on a ressenti, écrivant, de ce que l'Absent a été, authentiquement, sa vie durant. Sans doute pourra-t-on objecter que l'écriture s'abreuve le plus souvent à l'imaginaire. Et quand bien même ! Y aurait-il une précellence du réel qui en ferait une manière de Principe, de cause première dont tout le reste découlerait à titre d'anecdote. Evidemment, non. Penser ceci est tout simplement accorder une prééminence de la vision sur tout ce qui s'y occulte en creux. Car, l'Absent, de son vivant, était aussi bien réel, qu'imaginaire, que rêve, projet, questionnement. Or rien de ceci n'est repérable dans l'ordre de la visibilité. Ecrire revient à réaliser une esquisse. Parfois aquarellée, légère, lavis effleurant à peine les événements. Parfois, c'est la pâte lourde, l'huile qui prennent le dessus, le poinçon ou le burin à graver, l'acide attaquant le zinc. Tout est identiquement confondu dans une même unité : celle de l'être appelé à témoigner dans une parenthèse de lieu, de temps.  Quand la partie est terminée, que les dés ont fini de rouler, d'Autres prennent la relève qui dessinent le destin interrompu à leur manière, mais c'est toujours la même histoire qui est continuée, laquelle s'écrit peut-être en prose alors qu'il s'agissait d'un poème, ou bien l'inverse. Peu importe l'ordre des propositions, c'est toujours de langage dont il est question, donc de l'essence de l'homme.

  Ecrivant authentiquement - ceci est bien évidemment une anaphore -, rien n'est extérieur à Celui qui écrit, extérieur à Celui qui est écrit, extérieur au langage. C'est d'une commune confluence dont l'œuvre est nourrie, de l'Ecrivain, du Protagoniste, du Langage. Tout est relation et circularité. Tout est cyclique, à la manière d'un éternel retour du même. Le livre est cette résultante, cette triple relation d'intériorité qui, partant de l'en-dedans de soi de l'Ecrivain, sinue dans l'en-dedans du langage pour aboutir à l'en-dedans de l'événement d'être de Celui dont l'histoire est relatée, laquelle s'inscrit, toujours, dans les mailles serrées de la grande Histoire. Il n'y a pas d'autre événement que celui-ci. Y en aurait-il et l'œuvre tomberait d'elle-même. La littérature est cette exigence d'un regard exact. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que bavardage. Toute œuvre aboutie est silencieuse, seulement parcourue de rythmes internes assurant sa cohérence. C'est à nous, Lecteurs, de savoir les reconnaître ! Ici, dans ce magnifique kaddish, les conditions sont réunies qui font une œuvre accomplie. Peu peuvent y prétendre. Aussi cette écriture serrée, argumentée, inspirée, profonde est-elle précieuse. Il n'est que de s'y confier avec exactitude. Le Lecteur constituant, bien évidemment, l'en-dedans d'une compréhension à l'œuvre. Ainsi, cette dernière, l'œuvre, peut-elle trouver son point d'orgue. Au-delà est le silence propice au recueillement.

 

 L'extrait choisi.

 

  "J'aimerais être peintre; j'aimerais procéder d'après modèle. J'aimerais prendre une grande toile de lin blanc montée sur châssis d'if ou de cyprès, la coucher sur le parquet bousillé et puis tourbillonner avec de grands traits noirs tout autour de ton visage, comme la mouette ou plutôt le corbeau que je suis, creuser, creuser, creuser, autour de tes yeux, creuser les sillons que j'ai vus cerner ton regard sur du papier glacé, te modeler ce nez qui est aussi le mien, avec toutes sortes d'onguents, et pour liant de la cire d'abeille, de l'eau de mer, du blanc d'œuf et de la chair de mollusque, avec un peu de plâtre aussi, et ne pas oublier, là, le halo tremblant qui réfléchirait la croisée d'en face. Mieux : j'aimerais pratiquer de petits collages, découper des colonnes de journaux qui porteraient ton nom, collectionner des grains de sable venus de ton pays un jour de sirocco, et coller tout ça, faire se chevaucher tout ça sur du papier kraft adressé au royaume des morts, enfer, paradis, purgatoire, premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième cercle. Ou sur du papier kraft adressé rats, taupes, vermisseaux, asticots, harpies. Ou plier un petit avion bariolé que je jetterais dans les airs, destination Eretz Israël, ou encore mâcher tout ce papier, le fourrer dans une bouteille de rhum et la faire voguer sur le Rhône, priant là-haut l'invisible Yahvé pour que le voyage se fasse sans encombre jusqu'à ta Méditerranée. Mais voilà : pas de papier kraft, pas de papier Japon, pas de cire d'abeille, pas de blanc d'œuf sous la main, par de bois de cyprès non plus, pas de toile de lin. Pas de podium, pas d'éclairage, pas de chevalet, pas de tréteaux. Quoi alors, se faire voyant ?

  Non, je ne crois pas non plus à ce genre de bobards. Que reste-t-il à la fin ? Qu'ai-je devant moi ? Le nu du visage fait un mirage, le nu de quelques mots. Je me contenterai de ces nus-là. Je n'irai pas chercher les défroques dont les autres ont revêtu ces spectres. Non, c'est à toi, à toi seulement, à l'effigie que tu es pour moi, dans le souvenir de la solitude et de la nudité de nos nuits partagées, que s'adresse cette prière. "

 

                                                                            "Kaddish pour un orphelin célèbre

 

                                                                             et un matelot inconnu." p 9 - 10 - 11.

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 15:31

 

A propos de la prochaine parution

du recueil de Poésie de Marie-P-Zimmer :

"Jusqu'où va ta nuit…"

 

 

 

  La poésie est cette effraction du Poète en direction de ce qui le dépasse : pur geste de donation, constante oblativité. Et de quoi nous fait-il l'offrande ? Mais de son propre corps en même temps que de celui de la poésie : sang, lymphe, larmes, chair ductile infiniment disponible. Car il ne saurait y avoir d'œuvre sans cet arrachement à soi du Voyant, sans cette participation des Voyeurs au banquet auquel ils sont conviés. La chair, les Voyeurs la manduquent jusqu'à sa dernière fibre, les mots ils  les déglutissent, les métabolisent afin que ces derniers  fassent sens, qu'ils parlent à l'intérieur de leur âme, fécondent leurs esprits, insufflent dans leurs corps l'espace de compréhension dont leur existence doit se tisser afin de se soustraire au silence, à l'occlusion, à la perte qui, toujours menace et frôle l'abîme. Oui, l'essence du poème est tragique, pareillement à la solitude de l'homme. Voyez les poètes maudits, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Le poème est un cri en direction du ciel qui, longtemps retentit sur l'arc de la conscience. Le poème est une urgence à dire ce qui tisse, en soi, la toile du vertige, qui fait éclater la bogue des affects, se distendre la peau vive de l'intellect. Il y aurait douleur à trop longtemps contenir tous ces flux, ces rythmes, ces tensions dont on est habité et qui fusent à la vitesse des comètes. Alors on écrit les ronces floues oblitérant le regard, le frémissement des déraisons, les errances sur des chemins d'abandon, les corps devenus fragiles, les heures brisées des silences. On écrit son corps-palimpseste comme si, jamais, il ne devait revenir de cet exil qu'est l'écriture. "Jusqu'où va ta nuit", identique à une subtile métaphore ouvrant les rives de l'art nous convie à un tel voyage. Un enchantement ! 

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 08:27
Sur quelques phrases de JMG Le Clézio
samedi 24 novembre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

 

 

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

 

  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

  Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé  phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

Seulement il y a danger à proférer de telles paroles inconséquentes, manières de gammes sablonneuses s'écroulant sous leur propre incertitude. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais. "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                          

 

               tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du discret limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au pays du Soleil-Levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de sons, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet""Jésuite""Pot de peinture""Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, les déplacements que nous aurons accomplis, les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soiécrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les doux rêveurs, les voyageurs en terre d'utopie.

Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais, nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement, d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent"déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"TOUT EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 09:35

 

 

De l'ellipse à la période .

 

 

a

 Source : Omchoo

 

 

 

 Eh bien, cher Poète, bien que je n'exècre nullement les haïkus, les considérant même comme de petits bijoux dont la modeste taille ne doit en rien occulter le fait qu'ils sont de réelles et profondes beautés de la littérature, la forme longue que j'agrée volontiers par une inclination naturelle à l'écriture impénitente ne prétend pas moins ouvrir une temporalité propice à loger bien des beautés, ce large empan faisant signe vers une identique volupté. Car alors, nous sommes comme immergés dans une manière de chambre proustienne où le temps s'allonge infiniment au gré des rencontres, des salons, des thés, des réminiscences, des complexités des échanges, multiplicité des lieux, exhalaisons ralenties des fragrances, dégustations mémorielles, rêveries au long cours, espace agrandi aux illimitées productions de l'imaginaire.

  Le temps dilatant l'espace, l'espace accordant amplitude au temps. Car, chez des écrivains prolifiques, créateurs d'un univers aussi singulier que profus, dense, il ne s'agit de rien moins que "d'ouvrir un monde" selon la rhétorique phénoménologique. L'on dira également d'un "univers", tellement nous demeurons confondus par l'ampleur, la vastitude de la tâche. Que l'on songe simplement à Proust et à son immense "Recherche du temps perdu"; à Balzac et à son étonnante "Condition Humaine"; à Hugo et à sa "Légende des siècles " et autres "Misérables".

  Bien évidemment, confrontés à ces génies de la littérature, nous avons du mal à prendre la mesure. Et, du reste, qui, aujourd'hui, se lancera dans la lecture approfondie de "La Recherche", sauf quelque exégète pointilleux ? L'empan est si large, à la dimension de l'Art, de l'Histoire - oui, avec des Majuscules -, pour bien marquer l'audace de l'entreprise, son caractère transcendant les catégories habituelles de l'entendement humain. C'est comme à une marée d'équinoxe que, dès lors que nous lisons ces monuments, nous faisons face et notre silhouette devient singulièrement affectée de nanisme et nous nous métamorphosons en Lilliputiens.

  Mais, bien évidemment, c'est notre conscience même qui est agrandie à l'aune du sublime. Nous ne saurions nous en plaindre ! Comme il est heureux, alors, d'entrer dans le domaine des merveilles, de passer nuits et jours auprès d'Ulysse dont "L'Odyssée" est à jamais inépuisable; de cheminer de concert avec Rabelais, de Gargantua jusqu'au Cinquiesme Livre; de rêver près de "Belle du Seigneur " avec Albert Cohen. De simplement énumérer et nous sommes envahis de vertige, de telles sommes littéraires nous hantant de leurs hautes silhouettes.

 

  Mais, par contraste, il nous faut maintenant  nous intéresser à l'exercice du haïku dont la forme extrêmement codifiée, condensée, ellipse de l'ellipse peut, à juste titre, étonner les Occidentaux que nous sommes, lesquels exercés à la pensée des Lumières, réfléchissent le plus souvent de manière déductivo-logique, ce qui, l'on en conviendra, demeure un rien abrupt dès qu'il s'agit d'entrer dans le domaine de l'art. Par sa brièveté donc, le haïku apparaît d'abord comme une fantaisie de l'esprit, une manière de poésie aphoristique, un aimable passe-temps un peu comme l'on se consacrerait aux réussites ou bien aux arcanes des cruciverbistes. Bien évidemment, cette "micro-poésie" japonaise prétend à d'autres finalités que celles réservées à de simples distractions.

 "Il s'agit d'un petit poème extrêmement bref visant à dire l'évanescence des choses.", si l'on en croît la définition donnée par Wikipédia.  Or, il s'agit bien d'un Poème, donc d'un dire essentiel qui ne vise rien moins que les fondements du langage, sa signification interne. Evidemment, pour des non initiés, ceci peut surprendre et même faire émettre un doute quant à la valeur d'une poésie tellement inapparente, discrète, à la limite de la disparition.

  Car à dévoiler dans l'instant le sublime éphémère, ce à quoi semble prétendre le haïku ramassé sur lui-même, ne sommes-nous pas réduits à n'en éprouver que nostalgie et remords quant à ce qui, trop brièvement, est venu nous visiter que, déjà, nous ne saisissons plus ? La période japonaise de l'ukiyo-e, aussi bien estampes que textes brefs, atteint pareillement au sublime en peu de mots,  peu de gestes plastiques. De même le  haïku dont le lisse, la beauté en forme de galet, la perfection intime, la modestie, l'inclusion dans la nature, le doigté léger, la sonorité équilibrée, l'exigeante composition, le toucher pareil à une écume, la totalité de sens induisant, dans l'immédiat, un sentiment de complétude, d'univers fini, autonome. Une sorte de fruit parvenu à maturité, dans la plénitude, dont il faut, sans tarder goûter le suc nacré, éprouver la chair délicate, imprégner ses papilles d'une saveur exacte. Regardons donc un haïku de 蕪村 BUSON (1716-1783) :

 

白蓮を 
切らんとぞおもふ 
僧のさま

s’apprêtant à couper 
un lotus blanc 
le moine hésite

  Une rapide exégèse de ce court poème permettra d'en mieux saisir l'harmonie, l'équilibre, le sens profond, en même temps que se révéleront à nous, quantité de significations dont, au premier abord, nous ne pouvions éprouver la profondeur.  

s’apprêtant : ici le temps marque une inflexion dans le même instant que se révèle l'imminence d'un geste dont  nous ne pouvons encore appréhender la teneur.

à couper : l'idée de coupure est toujours liée à la notion de régénération, comme une coupure temporelle à partir de laquelle peut commencer une nouvelle séquence signifiante.

un lotus  : lourde de sens, la fleur de lotus apparaît à la façon du sexe, vulve archétypale assurant la perpétuation des naissances ainsi que l'événement de la renaissance. Emblème du sage, de la pureté, il flotte à la surface des eaux - image de l'indistinction primordiale -, il est La manifestation, la figure de l'Oeuf du monde. Doté de huit pétales se superposant aux huit directions de l'espace, il est réverbération de l'harmonie cosmique. Le "joyau dans le lotus" du bouddhisme, quant à lui, ouvre la méditation vers "une sorte de pierre philosophale orientale dont le symbolisme est transmuté au niveau spirituel : il s'agit de notre sagesse innée." (Wikipédia). Enfin pour cerner encore l'importance orientale du Lotus, il convient d'évoquer une longue marche en sa direction :

  "Cette mar­che éternelle, vieille de mille deux cents ans, tra­verse en silence le Japon d’aujourd’hui. Les ima­ges de ce jeune moine en san­da­les de paille étonnent autant qu’elles émeuvent. Les mon­ta­gnes voi­lées de brume confè­rent (…) une atmo­sphère quasi sacrée, pro­pice à l’obser­va­tion de ce par­cours mys­ti­que. La sil­houette étrange de cet ini­tié à la tête de lotus avance, imper­tur­ba­ble, (…) dans l’obs­cu­rité impé­né­tra­ble des tem­ples boud­dhi­ques.

 "Les mille jours ou la marche éternelle d’Ajari" (Source : Maison de la culture du Japon - Paris).

   De plus, il semblerait que le Lotus blanc, tout particulièrement, ait eu une signification alchimique, car il est dit que la "fleur d'or" est blanche.

le moine : puis, après une manière de "longue" introduction réalisée par les huit premiers mots (nombre identique à celui des pétales du lotus, donc comme une éclosion du sein de la fleur), surgit à notre conscience le sentiment du sacré dont le moine, en tant qu'autorité spirituelle est le détenteur, permettant ainsi au haïku de s'ouvrir, de se déployer vers une possible transcendance, en même temps que s'annonce le recueil propice à la prière, à la méditation longuement contemplative, car à se disposer à tutoyer l'ineffable, le corps tremble, l'esprit se condense, les percepts se subliment alors que le mouvement en direction de … (s'agit-il de la sphère de l'Absolu ?), est comme suspendu à la gravité de ce qui s'annonce qui, jamais, ne peut recevoir par anticipation, prédicats, forme, substance. L'indicible est de telle nature qu'il nous met au-dehors de nous, nous intimant à quelque envol dont nous sentons bien que nous serons métamorphosés. Littérature, peinture, musique créent de telles aires dépourvues d'espace, de temps : pur rassemblement en un même lieu de ce qu'être veut dire.

hésite : le poème est alors en sustentation, prenant son envol dont "l'Adepte" ne redescendra pas, état de flottement sans fin, car, ici, le haïku semble s'abstraire de toute attache matérielle, s'extraire de toute contingence et les points d'appui terrestres sont loin qui font leurs conciliabules étroits parmi les rumeurs du monde.

Du début à la fin du Poème, de  "s'apprêtant" à "hésite", c'est une temporalité circulaire qui s'installe, opposée à la temporalité linéaire profane, temps immémorial au long cours, apanage du sacré, de l'art et de toute pensée transcendante.

 

  On aura compris, malgré la sobriété, l'ellipse apparente du haïku, qu'un domaine différent a fait phénomène, un peu à la façon dont la Cité Interdite à Pékin, ouvrirait ses portes et ses secrets aux Fidèles venus afin d'être révélés. La modestie de l'empan textuel n'empêche nullement le déploiement des significations. Bien au contraire, sa forme extrêmement ramassée, concise, la précision horlogère des mots, le cœur de cristal vibrant de l'intérieur du langage, tout ceci converge vers une essentialité, un fondement difficilement perceptibles par quelque autre médium. Donc, notre perception s'est soudain élargie jusqu'aux limites de l'inconnaissable.

  Mais, maintenant, nous voudrions essayer de justifier notre titre : "De l'ellipse à la période", tâchant d'établir un parallèle, de possibles convergences, entre le haïku d'une poète (l'ellipse) et un texte bien plus étoffé extrait du "Génie du christianisme" de Chateaubriand dont on se souviendra que cet Ecrivain était considéré, en quelque sorte, comme  le parangon de la phrase ample, spacieuse, aérienne, portée par un rare lyrisme poétique. (la période)

 

  "Épiques ou élégiaques, ses textes sont de vastes poèmes, en ce sens qu'ils mettent effectivement en pratique des procédés stylistiques propres à la poésie : les phrases y sont rythmées et cadencées comme des périodes oratoires ou des vers mesurés […]; en outre, les jeux sonores […] et les figures de rhétorique […] y sont présents avec la même densité que dans les textes qui relèvent du genre poétique à proprement parler. Loin d'être un simple ornement, ce langage poétique très travaillé est constitutif d'une vision poétique et tragique du monde, hantée par le temps perdu, la mort et le désir d'Éternité."

 Source : Encyclopédie Microsoft® Encarta® 2000.

                                            

 

  Autant dire qu'avec l'Auteur des "Mémoires d'Outre-tombe", il semble que nous soyons à des lieues de la "miniature" orientale. Et pourtant, est-on si éloignés qu'on le pense ? Plaçons donc ces deux "textes" en perspective et tâchons d'y voir plus clair.

 

 b

Source : Italian Haïku Association.

 

 LE HAÏKU.

 

Splendeur de la nuit

Ciel étoilé

La cloche retentit.

 

 

Catherine B. Ho Chu

 

Source : Association Zen Ten Bō Rin

 

 

c

 

Source : Christian Larcheron.

 

 

LE TEXTE.

 

  Un soir je m'étais égaré dans une grande forêt à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

  Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

    La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.

 

François-René de Chateaubriand

Génie du christianisme, 1802

Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée

 par les merveilles de la nature, ch.12

Deux perspectives de la nature.

 

 

 

  Bien évidemment, l'ampleur de la prose de Chateaubriand a tôt fait de reléguer dans quelque domaine inaperçu la "petite chose" dont, par comparaison, le haïku paraît la simple et rapide apparition. Et, portant, les deux textes, l'elliptique et celui confié à la période disent la même chose. Sans doute dans des styles différents, avec plus ou moins d'emphase, de lyrisme; plus ou moins de métaphores poétiques convoquées. Ici, il faut se livrer à une analyse didactique comparée de ce qui apparaît dans les deux poèmes, puisque c'est de cela dont il s'agit : de Poésie.

 

  La typographie bleue sera celle destinée au haïkula typographie rouge au texte de Chateaubriand. Les différentes analogies seront mises en relation.

 

Splendeur : le beau spectacle - ouate éblouissante - la scène sur terre n'état pas moins ravissante - la grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau - les plus belles nuits -

 

la nuit : le beau spectacle d'une nuit - cette reine des nuits - constellations de la nuit - dans le calme de la nuit - les plus belles nuits -

 

ciel étoilé (dont la Lune fait partie, par métonymie) : la lune - cette reine des nuits - l'astre solitaire - le jour bleuâtre et velouté de la lune - constellations de la nuit - la clarté de la lune -

 

la cloche retentit (allusion au Sacré) : ne sauraient s'exprimer dans des langues humaines - l'âme se plait (…) à se trouver seule devant Dieu.

 

  On en conviendra, les occurrences croisées sont nombreuses, les confluences de sens apparentes, les figures métaphoriques semblables. Car, à se situer face à ces textes et afin de les entendre adéquatement, il paraît opportun de se confier à une appréhension du contenu de manière phénoménologique et, si cette approche est correctement conduite, alors apparaîtront les nervures du sens, les expériences fondatrices auxquelles ont été confrontés les Poètes, ellipse ou période, dans une identique quête de ce qui pourrait surgir comme événement du cœur de la nuit, sous les étoiles, dans un recueillement propice à la révélation du sacré.

  C'est au vif de la compréhension qu'il est nécessaire de se confier lorsque, lisant, nous cherchons à explorer quelque arcane, à faire phénomène parmi ce qui s'esquisse sous la pellicule des apparences et fait signe vers les profondeurs. Qu'un Auteur, pour y parvenir, privilégie la voie "courte", le propos elliptique, la modestie du dire, la retenue, la bogue inapparente, alors qu'un autre fera de l'ampleur, du lyrisme, de l'emphase, de la période oratoire, de la déclamation son mode de faire exister la poésie, ceci est de peu d''importance. La valeur poétique d'un énoncé ne saurait être déduite du nombre et de la qualité des prédicats qui s'attachent à créer les conditions d'une écoute et d'une réception particulière chez les lecteurs.

  Il y a mille façons de dire la beauté, l'amour, la vertu. La splendeur de la nuit est bien plus affaire d'état d'âme que de prosodie. Ceci nous le savons depuis le cercle de notre intuition et ne cessons de le comprendre comme tel, mais, parfois, convient-il de se livrer à une analyse, sans doute déductivo-logique, mais nous sommes hommes des Lumières aussi bien qu'hommes de sentiments immédiats, passionnés, prompts à s'enflammer. Ellipse comme période y contribueront d'égale façon !

 

 

 

 

 

 


 

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15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 08:25

 

      Le langage comme littérature.

 

 

 "Lui. Sans âge, il est.

A mi-chemin de la vie.

Peut-être plus, peut être moins.

Indéfinissable.

Lui. La cinquantaine. On dirait.

Le teint basané. Criblé de vent.

Des rides barrent le front.

Calvitie bien avancée,

ménageant deux golfes clairsemés

autour d’une presqu’île de cheveux.

Les yeux : vagues, lointains.

Des yeux qui ne vous voient pas.

Qui sont dans l’errance même.

Dans la non-connaissance des choses."

 

CECI N'EST PAS DU REEL.

 

  Dans le texte encadré ci-dessus, il est parlé de "LUI", sans autre précision. Ceci énoncé, l'on aura aussitôt perçu que cet extrait d'un texte plus long fonctionne dans le cadre d'une fiction, d'une écriture. Quant au discret "LUI", il ne signifie ni plus, ni moins que si Celui dont il est parlé portait nom et prénom. Dès qu'il s'agit d'écriture, les informations, fussent-elles minimales - souvenons-nous de "Personne" dans Ulysse -, sont de purs signes référant à un signifié - le personnage fictionnel -, et il n'est guère besoin de recourir à d'autres balises afin d'assurer la quadrature existentielle qui va occuper l'espace du texte, du roman.

  Car si nous sommes dans la littérature, non dans le document ou bien le reportage, ceci suffit à tracer l'esquisse à partir de laquelle l'écrit fonctionnera. Quand Victor Hugo écrit "Les Misérables", qu'il décrit Cosette, Gavroche, Jean Valjean, certes les nomme-t-il, certes en établit-il les traits significatifs. Ceci est question d'intention, de style littéraire. On n'écrit pas un texte de recherche formelle de la même manière que l'on compose une large épopée. Hugo avait besoin d'un empan "historique" afin que son roman s'inscrive dans une aventure vraisemblable.

  Cependant, même chez ce génie des lettres, pour autant que les personnages sont fortement campés, ils n'en sont pas moins des  effigies entièrement fictionnelles. Jamais Valjean n'est venu frapper à la porte de quelque lecteur que ce fût, celui-ci fût-il ancien bagnard. Cela va de soi, mais la prudence est toujours de mise en la matière, car la confusion, l'assimilation réciproque du réel, de l'imaginaire, du symbolique sont monnaie plus que courante. Sans doute une telle insistance à faire se confondre les registres provient-elle, essentiellement, de la position charnière qu'occupe la fonction  symbolique, à savoir le langage écrit, entre, précisément, l'imaginaire et le réel. Pour autant, il y a différence essentielle et il va de soi qu'un mélange des genres ne peut s'opérer que lorsqu'un de ces registres a été gravement altéré, comme chez le schizophrène, par exemple, où il y a épanchement des registres l'un dans l'autre, ce qui, bien évidemment, constitue un cas limite.

  Mais revenons à la littérature, au langage et aussi bien aux deux puisque celle-là, la littérature, ne saurait exister sans celui-ci, le langage. On aura tout de suite perçu que la proposition inverse ne peut trouver à s'actualiser, car le langage peut fonctionner en dehors du projet littéraire, ne serait-ce que dans la conversation mondaine, nous voulons dire "inscrite dans le monde". Mais si le langage a à fonctionner en littérature, il ne le peut qu'à la condition d'en constituer l'origine. C'est le langage qui est premier, la littérature, la poésie en étant les possibles déclinaisons, sublimes sans doute, mais déclinaisons tout de même. On ne pourra entrer convenablement dans un texte qu'à la condition expresse d'en avoir fait la thèse. Tout le cadre fictionnel, nécessairement parti de l'imaginaire de l'Ecrivain aura trouvé dans l'activité symbolique - l'écriture - les moyens d'assurer à l'histoire, au conte, à la fable, au récit, aux multiples développements romanesques, les conditions de leur existence.

  La littérature, jamais ne peut être la résultante d'une pure délibération du créateur, d'un décret qui la poserait comme un objet en soi, faisant abstraction de ce qui la constitue, à savoir le langage en tant qu'essence de l'homme. C'est pour cette raison de l'antériorité de la parole sur l'acte qui la "met en œuvre", au sens métaphorique du terme, que le roman, ses personnages, son cadre, ses événements ne peuvent être que seconds. Ce ne sont pas les personnages qui ont fait - au sens grec de poïesis, production -, le langage; mais c'est bien plutôt le langage qui a permis que ces protagonistes fassent phénomène au regard de la conscience du Lecteur.

  Car, lorsque nous lisons, c'est un livre que nous tenons entre nos mains, du papier, de l'encre, un texte, des chapitres, des mots, des lettres, des signifiants et, tout au bout de la chaîne, des signifiés, des efflorescences, des abstractions, de l'éther, de l'invisible, de l'impalpable, de l'intouchable. C'est bien là le "miracle" du symbole, sa fonction première, "qu'il donne à penser", selon la célèbre formule du Philosophe Paul Ricœur, ce qui revient à dire, en dernier ressort, qu'il dépose devant nous, affects, percepts, concepts, mais ceci est déjà  tellement de l'ordre de la forme, de l'idée, que nous pouvons seulement en saisir le caractère, l'évanescence, la consistance de brouillard, comme nous percevons le Farghestan à partir du Rivage des Syrtes. Car, lorsque Julien Gracq écrit, c'est à ces "spectres" qu'il fait appel afin que, depuis les rives transcendantes de l'art, ils puissent venir nous adresser la parole du roman, la fuite éternelle de la fiction.

  C'est une remise des personnages à notre imaginaire - jamais de vrais personnages - à laquelle procède l'Auteur. Chaque conscience lisant en fera son affaire à sa façon, recréant selon les mille facettes de la fantaisie - qui est en même temps une des actualisations de notre propre liberté -, recréant donc chaque espace, reconfigurant la "réalité" du contenu selon ses affinités, ses passions, ses goûts. Si la fiction était première, si les personnages étaient des blocs intangibles, de pures concrétions matérielles dictant leurs lois au langage, alors comment pourrait-on expliquer la ductilité des situations, la constante mobilité des cadres auxquels sont soumis, en permanence, tous les livres dès leur réception par les Lecteurs ?  Aussi bien que ce "LUI" de l'énonciation, figurant à l'incipit de l'article, laissait la porte ouverte à tous les remaniements conceptuels, à tous les chemins de l'imaginaire, car c'est le langage de l'Auteur qui est confié au langage du Lecteur. Langage jouant en écho avec lui-même.

  Le langage comme littérature. La peinture comme tableau. L'harmonie comme musique. La forme comme sculpture.

Entre langage, peinture, harmonie, forme, il y a homologie.

Comme il y a équivalence entre littérature, tableau, musique, sculpture.

Le langage joue à titre d'essence, alors que la littérature, à l'aune de ses diverses productions, existe dans des œuvres.

C'est pour cette raison que le fonctionnement en chiasme peut s'appliquer et donner ceci :

Le langage comme littérature, la littérature comme langage.

Car c'est le langage qui, du-dedans de son essence  crée la littérature, alors que la littérature ne peut que s'illustrer à l'aune du langage.

  Quand nous parlons de littérature, il s'agit, bien entendu, d'un langage porté à sa dignité, à savoir détenteur d'une forme de vérité. Car il ne saurait y avoir d'œuvre "réelle" qui puisse s'exonérer des universaux classiques du Beau, du Bien, du Vrai.

Ce réel qui nous enserre de toutes parts, nous fait êtres de corps et de chair, nous incline à penser, souvent, que toute chose est réalisée à notre image, ces personnages de romans que, parfois, nous penserions vivants ne sont que des leurres de papier et des miroirs aux alouettes. De ceci il nous faut être persuadés afin de ne pas sombrer dans les égarements de la folie. Car le fou se prend toujours pour ce qu'il n'est pas. Il s'invente parole, voix, langage alors que son corps crie dans le silence et que son personnage égaré se perd parmi la multitude.

  Jamais littérature ne nous égarera, jamais elle ne s'égarera elle-même si elle s'origine dans ce langage qui est sa source vive. A défaut de cela le "livre" se perd dans les sombres confluences consuméristes dont la mode est la navrante figure de proue. Sauvons la littérature du désastre. Il est encore temps. Nous avons le LANGAGE pour cela.

 

a2 

 

      R. MAGRITTE

"La trahison des images."

1928-29, huile sur toile,

Los Angeles county Museum of Art, Los Angeles.

Source : VULG'ART.

 

a3

 

Ceci n'est pas Magritte.

 

"Lui. Sans âge, il est.

A mi-chemin de la vie.

Peut-être plus, peut être moins.

Indéfinissable.

Lui. La cinquantaine. On dirait.

Le teint basané. Criblé de vent.

Des rides barrent le front.

Calvitie bien avancée,

ménageant deux golfes clairsemés

autour d’une presqu’île de cheveux.

Les yeux : vagues, lointains.

Des yeux qui ne vous voient pas.

Qui sont dans l’errance même.

Dans la non-connaissance des choses."

 

CECI EST DU LANGAGE.

 

 

L'image d'une pipe n'est pas une pipe.

 L'histoire d'un personnage n'est pas le personnage.

 L'histoire d'un personnage est du langage,

et nulle autre chose.

 Penser différemment

entraîne le langage à être ce qu'il n'est pas,

à savoir pure contingence,

et la littérature à ce quelle ne saurait être,

 à savoir un langage par défaut.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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