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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 08:51
A propos de La Guerre - JMG Le Clézio
dimanche 16 décembre 2012, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

 

 

(Pré-Textes).

 

Autour de

LA GUERRE

de JMG. Le Clézio.

 Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 221)

 

 

"Assez. Ne plus voir cela, ne plus l'entendre.

Mais je ne suis rien.

Je ne suis qu'une bouche à mots,

qui fabrique ses phrases au hasard.

Et ces mots aussi sont devenus couteaux,

ils veulent tuer et détruire..."

 

 

ASSEZ. Ce mot, il faudrait l'écrire avec des MAJUSCULES, afin que les yeux, pour une fois dilatés, puissent le boire jusqu'à la lie.

Mais voyez donc la démesure dont il est porteur alors qu'on le croirait inoffensif, simple bulle se dissolvant dans l'infinie plasticité de l'air.

Mais voyez donc la manière dont le A pointe son glaive d'acier dans la vitre opaque du ciel. Une immense déchirure venue dire aux dieux la terrestre douleur. Jamais muette qu'à être ignorée.

Mais voyez donc l'amplitude de la bouche dont le A s'extrait à la mesure de forceps existentiels. Bouche immolée à sa propre profération. Le CRI d'Edward Munch y est entièrement contenu. Le cri-démesure, le cri-révolte qui révulse la chair, la retourne comme la calotte du poulpe. Après, il n'y a plus qu'une peau flasque faisant sa petite flaque dérisoire. Poussière inconséquente des Existants.

ASSEZ. Est-ce bien nous, les hommes, qui jetons en avant de nos silhouettes de carton-pâte cette manière d'imprécation ? Ou bien est-elle expulsée d'un mystérieux antre invisible, surgissement d'un outre-ciel, jaillissement d'une infra-terre dont nous ne percevrions même pas le tubéreux phénomène, la rhizomatique expansion alors que la glaise ne cesse de dériver sous nos pieds aux larges ventouses, alors que les nuées ouraniennes cernent de cendres nos fronts insoucieux ? Comment, du reste, pourrait-on bâtir la moindre hypothèse alors même que notre propre épiphanie nous échappe à mesure que nous essayons d'en définir, laborieusement, les contours ?

ASSEZ. Y a-t-il vraiment lieu de poser ce simple mot devant soi, cherchant à en faire l'exégèse ou bien vaudrait-il mieux passer notre chemin, nous contentant de progresser sans nous retourner sur notre ombre ? Les mots bâtisseurs des murailles infinies de la ziggourat humaine, édifiant la bruissante et complexe Tour de Babel, ne serait-il pas préférable de les laisser en repos afin qu'ils inclinent à se refermer sur leur ombilic de silence ?

C'est cela le langage, un fruit généreux, prolixe, polyphonique, immense grenade aux pépins gonflés d'une sève germinative qui ne demande qu'à s'écouler, à s'éployer en milliers de ruisseaux, manière de crosse de fougère dispersant dans l'azur son trop plein de significations, ses gemmes brillant de mille feux. Mais quelle confondante genèse est donc venue nous gratifier d'un tel don ? Dans quel but ? Selon quels projets ? Etait-ce, seulement, avec le souci de nous différencier de la plante, de l'animal, du rocher ?

Les premiers battements du langage articulé, fussent-ils simples grognements, étiques onomatopées se calquant sur les manifestations de la nature, vent, bruit du ressac, chant de l'oiseau, étaient déjà les premiers fondements de l'essence de l'homme. Communier, mettre en relation, établir le réseau des ramifications, des passages, des affinités, projeter au-devant de soi le soc de la raison, planter le coutre du jugement, incliner le versoir des sentiments. Aucune métaphore que l'agraire ne saurait mieux rendre compte de cette prodigieuse ouverture que constituerait bientôt, pour l'homo sapiens, la belle aventure du langage. Parler, dès lors, était le geste même de l'ensemencement, du symbole enfoui au cœur de la graine qui bientôt lèverait, se multiplierait à l'infini, supposant la récolte, sa mise à l'abri. Ainsi naîtrait la culture dans son double sens : confier à la terre le soin d'assurer la survie des hordes égarées sur des sentiers de famine, ensuite transcender la nature par la décision d'une conscience se différenciant de son obscure origine et surtout répandre à la surface du limon cette parole fécondante, à nulle autre pareille.

Bien sûr, on aurait pu se contenter de progresser sur les chemins du monde, semant de-ci, de-là, se livrant aux joies de la moisson, liant les gerbes, les assemblant en aimables faisceaux, battant le grain au fléau, l'apportant au moulin, le réduisant en farine, la mouillant pour en faire la pâte dont notre pain quotidien eût suffi à assurer notre juste bonheur. On aurait pu se satisfaire des mots, ne s'en servir qu'à la manière d'outils commodes, leur demander l'accomplissement de tâches ordinaires et se résoudre à n'en percevoir que leur entour, sans jamais chercher au-delà de ce que leur forme présentait à notre regard. Mais c'était sans compter sur une curiosité sans doute inscrite au sein de notre erratique finitude, laquelle, selon l'interprétation biblique, nous inclina à goûter le fruit de l'arbre de la connaissance, alors que s'ouvrait corrélativement, non seulement la conscience du péché, de la faute, mais la dimension d'insatiable besoin de savoir dont le langage serait le médiateur. Or, connaître, c'est d'abord lutter, ensuite se saisir des armes, couteaux, sagaies, pointes de flèche, tous objets symboliques destinés à forer la cuirasse compacte, opaque, dense du réel. Il n'y a pas d'autre alternative que celle de se saisir des mots, nos seules prises sur le monde, afin d'en faire des silex aigus destinés à percer l'opercule des choses.

Du moins les premiers balbutiements de la préhistoire se satisfaisaient-ils de cette facile évidence. On ouvrait l'antre de sa bouche, on mettait ses mains en porte-voix et la parole ricochait, appelant les tribus voisines, portant dans le vent l'urgence du désir d'accouplement, mettant en déroute l'animal sauvage dans sa prédation. Un langage inclus dans la sombre matérialité d'une condition non encore suffisamment dégagée de son roc biologique. Puis, le passage à l'histoire, s'il avait rendu l'usage des mots moins rudimentaire, moins asservi à la satisfaction de besoins immédiats, n'en conservait pas moins sa fonction quasiment magique. Le simple fait de proférer quelques sons, de les assembler en blocs signifiants, les assignait à faire surgir dans la présence ce qui, jusqu'alors, était dissimulé dans une indicible occultation.

"La nature aime à se cacher", énonçait Héraclite. Mais on pouvait la convoquer, la faire surgir, certes avec humilité mais toute vision de l'inconnu était simplement sublime. On disait "arbre" et l'arbre faisait glisser ses longues racines dans le tumulte de la glaise, hissait son tronc dans l'air limpide, étalait sa ramure au-dessus de ceux et de celles qui l'avaient convoqué à paraître. On disait "nuage" et les boules écumeuses glissaient sur l'arrondi des collines avec leur bruit de feutre. On disait "vent" et des milliers de minces filaments agitaient les ocelles des feuilles, les amenant à se manifester à la façon d'yeux étranges, curieux de notre propre dévoilement. Car tout ceci, arbre, feuilles, vent était animé d'une brève conscience à laquelle nous participions et il y avait alors entre la nature et les hommes la levée d'une grande arche invisible mais hautement présente. On était immergé dans les choses à seulement les nommer et les choses nous habitaient avec l'infinie certitude des passions simples. Tout cela coulait, faisait ses voltes, ses multitudes colorées, ses ramures et l'harmonie partout présente n'avait nul besoin d'être nommée pour être perçue : une respiration à la surface de l'exister, une sudation esquissée sur la peau du monde, un pollen aux spores légers qui inclinait aux plus douces rêveries.

Et tout ceci semblait tellement aller de soi qu'on ne se posait même pas la question de savoir quels étaient les fondements du langage, pourquoi il existait, ce qu'était sa véritable destinée. Il ne s'agissait, tout au plus, que d'un déplacement de corpuscules qui, en s'assemblant, structuraient le monde en lui donnant sens et manifestation. Comment, en effet, la simple pomme eût-elle pu avoir un semblant de réalité, si sa nature propre l'avait condamnée à n'être qu'un fruit, certes délicieux, mais rivé dans son être, si l'admirable langage ne lui avait offert le tremplin de son efflorescence ? Et l'homme parlant, proférant des mots, s'agitant selon phrases et déclamations diverses, gesticulant au milieu des agoras, invectivant ou bien rendant son dire lénifiant par l'usage de quelque artifice laudatif, lisant dans l'enceinte étroite de son logis les nouvelles du monde, eh bien l'homme ne s'entourait jamais que de sa singulière rumeur, laquelle faisait son petit bruit d'existence, ce dont il ne s'étonnait point puisqu'aussi bien parler n'est guère plus difficile que marcher ou cultiver son jardin. Et tant que la source s'alimentait à son inépuisable surgissement, le chemin emprunté par l'homme n'avait à subir aucune inflexion de l'ordre du simple questionnement. Mais alors, comment ne pas s'étonner devant une telle formulation :

 

"Et ces mots aussi sont devenus couteaux,

ils veulent tuer et détruire comme les autres."

 

Comment ne pas ressentir l'urgence qui se fait jour, au travers du langage, d'une prise de conscience qui n'a que trop tardé ? Et comment une telle assertion, saisissant la substance même des mots, l'amenuise, la lamine, au point d'en faire une métaphore tranchante, une simple lame commise à tuer ? Les mots qui nous sont si familiers, connaturels, revers d'une pièce dont nous sommes l'avers, fomenteraient-ils des complots à notre encontre ? Pire, seraient-ils des criminels en puissance dont notre nature, humaine et sublimement assumée - du moins convient-il d'en faire une hypothèse vraisemblable -, aurait à craindre ? En une certaine manière, le langage serait-il devenu, à notre insu, celui qui se dissimulerait afin de mieux consommer notre inévitable finitude ?

 

"Ne plus voir cela, ne plus l'entendre."

 

Serait-ce simplement l'homme qui s'exprimerait ainsi, désignant d'inquiétantes étrangetés qui ne cesseraient de l'assaillir ? Mais peu importe la nature de ce qui, pour lui, semble être souci immédiat - richesse et son envers; faim et satiété; envie; beauté et sa face cachée; puissance; domination; luttes intestines et guerres larvées -, tout ceci ne joue qu'à la manière de contingences aussi multiples qu'interchangeables. Mais prêter à l'homme, fût-il doué d'une maléfique puissance, la faculté d'ôter la vue et l'ouïe au peuple des voyants et des entendants reviendrait à lui confier une mission qui, par nature, ne peut que le dépasser. La décision d'occulter les fenêtres par lesquelles le monde lui apparaît, c'est-à-dire réduire l'univers à n'être que peau de chagrin suppose le recours à un empan bien plus vaste.

Seul le langage lui-même, seuls les mots ont le pouvoir de lancer dans l'espace de telles imprécations. Les mots, à l'origine, tout près du ruissellement initial, glissaient entre ciel et terre, sous le regard éployant des divins, au-dessus du piétinement des mortels. Car les mortels n'avaient pas encore été saisis de la transcendance du langage. Leur vue était trop basse, leurs préoccupations anatomiques, leurs aires limitées aux contours ténébreux de la grotte. Puis les sons les avaient atteints, s'étaient assemblés en syllabes, en mots, avaient conflué en phrases. Au début ç'avait même été de simples signes, de rapides traces - prémices de tout langage -, des mains négatives, des contours animaliers, des flèches, des points, des vulves, des déesses pléthoriques. Le langage pariétal, avant même d'être matière à savante exégèse, à subtile herméneutique, était matériellement atteint, fragment de roche, trace de terre sanguine, aplat de la main non encore réellement émergée de sa massive condition. Ce symbolisme "naïf", corporel, litho-anthropologique ressortissait davantage à l'une des manifestations premières de cette "phusis" dont les premiers penseurs grecs aimaient à dire qu'elle se voilait, logeant ainsi dans l'indicible, l'impensé, l'immense charge de mystère dont ils mesuraient avec un certain effroi l'incommensurable dimension.

Mais l'homme immergé dans la mondéité se soustrairait bientôt à cette réserve des premiers penseurs matinaux, faisant usage du langage d'une manière inconsidérée, l'inscrivant certes aux frontons des palais, mais le projetant aussi en des formulations parfois indigentes, maculant les murs des villes, gravant les écorces des arbres, l'agitant dans de bien étranges assemblées, l'abîmant en slogans délétères. Le Poème originel qu'avait été le langage s'était métamorphosé en prose immanente du monde, prose à partir de laquelle aucun essor n'était désormais plus possible. Donc, l'incantation appelant de ses vœux une surdi-cécité refermant les choses sur leur propre densité s'originait au langage lui-même. Or, si l'humaine condition n'en avait pas perçu la dimension à proprement parler poïétique, le langage créant de par son essence tous les étants qui venaient à paraître, il ne lui restait plus qu'à se mettre en retrait avant que tout ne bascule dans une cacophonie in-signifiante. Car l'homme, comme tous les existants sur terre, était tellement entrelacé au langage qu'il n'en percevait même plus l'étonnant et inépuisable surgissement. Mais, oubliant ses propres assises, il ne courait qu'à sa perte, à sa propre dissolution, à sa prochaine disparition parmi la multitude terrestre. De celle-ci, de sa prochaine et inévitable évanescence au milieu de l'horizon cendré du temps, il en avait une manière d'intuition, il en cultivait les linéaments d'une pré-compréhension sans toutefois l'amener à la clarté des évidences. Ou bien alors, parfois, surgissait l'éclair qui disait le néant lui-même, l'inconcevable, le non-pensable :

 

"Mais je ne suis rien."

 

 C'était cela que l'on était devenu, cette foncière inconsistance, cette silhouette privée de ses contours, cette feuille battue par le vent, privée de ses dernières nervures. Ainsi se dissolvait une immémoriale essence. L'homme n'avait été que cette tresse insoucieuse de s'en remettre à ses propres fondements, qu'une "bouche à mots" dispersant au vent les bannières du langage alors qu'elles eussent mérité de bien plus hautes assises. Cette assertion aussi elliptique que terrible, disant l'absence de toute chose, énonçant le vide en son absolue vacuité, on ne la proférait qu'à bas bruit, à l'orée d'une conscience brumeuse mal assurée d'elle-même. L'eût-on clamée parmi le peuple des sourds que ceux-ci, malgré leur infirmité, en eussent été atteints en leur tréfonds. Alors même que, par définition, une essence est toujours parfaite, accomplie, assurée de sa plénitude, il semblait que le coin du doute entamât l'épopée humaine, l'assignant aux rivages étriqués du "rien". Mais l'on ne profère jamais sa propre "in-existence" d'une manière gratuite, pas plus que sous l'impulsion de quelque provocation ou d'une fantaisie passagère.

Là où la bouche du néant soufflait son air froid, stationnait la concrétion humaine, simple et abstraite stalactite oublieuse de sa nature d'être parlant, laquelle était commise à proférer aux quatre horizons du ciel des paroles poétiques, celles-là mêmes qui assuraient la pensée de ses fondements les plus élevés, qui exhaussaient le verbe jusqu'en son essentialité, à savoir être le lieu éminent du sens, la flèche selon laquelle toute vie devenait existence, toute existence prenait essor vers un destin. Or la "bouche à mots" s'était laissé prendre dans les boucles et les spirales d'une étroitesse mondaine, confondant le langage des dieux avec un incontinent bavardage, se réfugiant dans la première curiosité qui lui tenait lieu d'éthique, n'écoutant le plus souvent que son propre bourdonnement entêté. Les discours obtus, repliés sur leur foncière insuffisance blessaient le ciel, maculaient la terre de leurs griffes absurdes.

Ainsi avait-on fabriqué "ses phrases au hasard", dans une manière d'élocution aphasique, de babil inconséquent, et l'on s'était confié aux remous, à l'écume, au miroir de l'eau plutôt que d'essayer d'en suivre un cours harmonieux, davantage orienté vers de réelles significations. Là, dans cet oublieux parcours, s'articulait la terrible déréliction de l'homme-jeté parmi l'existant à la manière d'un fétu de paille. Et la déréliction en l'homme n'était jamais que ce douloureux polemos, ce combat de tous les instants, cette disposition permanente à une guerre dont la finitude, le Néant, l'anéantissement, étaient le logique aboutissement. Le langage n'avait existé de tous temps qu'afin que quelque chose vienne à paraître et demeure en son existence même, accomplissant par cette seule permanence l'antidote du tragique et inconcevable vide où rien ne s'était encore informé.

Le langage transcendant le temps, l'espace, la nature, l'histoire, l'art et toutes les aventures humaines, n'ayant pas été suffisamment pris en garde par l'homme, le seul qui pouvait assurer son règne, le langage se retournait donc contre celui qui aurait dû en conserver le feu prométhéen, car "le peuple stupide habitait la guerre, et il ne le savait pas" (p. 223), or la Guerre ultime était celle des mots devenus"couteaux" , devenus hallebardes, yatagans partout disposés qui frappaient au hasard, voulaient détruire leur citadelle, faire s'écrouler les remparts, rejoindre le Néant, leur liberté originelle. Alors les hommes apeurés, les hommes à l'immense solitude s'étaient rués à l'assaut de Babel, "La Porte du Dieu", immense ruche au multiple langage, s'essayant à proférer les poèmes, cette forme quintessenciée de la parole, destinant leurs mains fiévreuses et inventives à la gravure, à l'inscription dans les tablettes d'argile des signes mystérieux de l'écriture, immersion de l'essence humaine à même la matière. Tout ceci se déroulait sous la figure du sacrifice, de la volonté de se racheter mais la décision venait trop tard, la guerre était lancée qui ne s'arrêterait plus, déroulerait ses anneaux, cernerait, jusqu'au dernier, le Peuple insoumis et inconscient.

Les garnisons de lettres affutaient leurs armes. Le C devenait faucille; le E trident, le F faux, le I javelot, le M massue, le O boulet, le P casse-tête, le S fouet, le V sagaie, le W hallebarde; les mots faisaient tourner leurs frondes, bandaient leurs arcs; les phrases lançaient leurs lianes de cuir au bout desquelles tournoyaient leurs chats à 9 queues. Nul ne pouvait échapper à cette malédiction, nul ne pouvait trouver abri dans quelque dialecte ou jargon que ce soit, le Verbe avait déserté la grande élévation babylonienne qui, maintenant ne tutoyait plus le ciel, privée qu'elle était de ses dieux. Des fondations de la cité mythique il ne restait plus qu'un tas de ruines fumantes, quelques fragments portant, gravés en eux, la mémoire de l'apocalypse, quelques tessons d'argile aux signes hermétiques. Les hiéroglyphes s'étaient refermés sur leur obscurité première, quelques Existants erraient parmi la multitude muette. Désormais il n'y aurait plus de fiction possible, plus de narration, plus d'homme. Rien que le Néant sur lequel ne s'imprimeraient même plus les fragiles anatomies à la parole éteinte.

 

"Je regarde, et voici, il n'y a plus d'hommes, et les oiseaux du ciel ont fui." (p. 222)

 

JMG Le Clézio, dans "La Guerre" ne semble pas nous dire autre chose que cet accueil dont l'homme est investi pour progresser dans le chemin d'une certaine vérité, celle-ci n'étant nullement dissociable de la liberté à laquelle nous souhaitons confier notre essence. Et, parmi les "choses" à mettre dans la lumière de la conscience, comment ignorer le langage dont les mots assurent, à notre pensée, ses fondements, à l'écriture les conditions mêmes de ce qu'elle cherche à nous dire au travers d'une fascinant et haletant poème ?

Si la guerre est une métaphore pour dire ce à quoi l'existence et l'Existant devraient se soustraire afin de ne pas succomber aux sortilèges des Temps Modernes, nul doute que le langage, le matériau même avec lequel l'Auteur nous conte sa fable, se situe au centre des préoccupations de tout écrivain. Béatrice B., l'étrange passagère de "La Guerre" cherche dans la matière même du langage une clé vers une possible liberté, car le "mal" est à évincer afin de sauver l'écriture d'un toujours possible naufrage.

 

 

Quatrième de couverture.

JMG Le Clézio - "LA GUERRE"

Collection "L'Imaginaire" - Gallimard. (1970).

 

" La guerre a commencé, personne ne sait où ni comment."

"En fait, elle a toujours existé, il y a eu des trêves, l'illusion de la paix, mais elle est destinée à être la compagne de l'homme. La catastrophe est permanente. Une jeune fille, Béatrice B. , promène son regard étonné sur le monde, elle sait qu'elle ne peut échapper ni à la lumière ni à la violence. Elle inspecte la matière en espérant trouver les mots, les signes, qui l'aideront à déceler le mal, qui l'aideront à conjurer le sort si un sursis lui est donné.
Sa longue promenade avec M. X. la conduit dans les endroits les plus fascinants et les plus familiers de notre société, qui prennent, sous son regard, une dimension extraordinaire. En défaisant leur mécanisme, Béatrice B. reconstruit une Genèse des temps modernes : les voitures, les autoroutes, les aérodromes, les grands magasins, les cafés, les boîtes de nuit, les cantines permettent à la nouvelle Pythie de l'Apocalypse d'exprimer sa vision de la guerre et de la paix, de la guerre et de l'amour."

 

 

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 14:20
Le procès Verbal - JMG Le Clézio
mercredi 5 septembre 2012, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


Adam Pollo : folie, mode d'emploi.

 A propos  de "Le Procès-verbal"

  JMG Le Clézio.

(Gallimard - 1963)

 Note de l'Editeur.

 

  "Ce n'est certes pas un hasard si le héros de ce livre porte le nom insolite d'Adam Polo. Adam, c'est ici à la fois le premier et le dernier homme, celui que la folie ou l'oubli, ou encore la volonté obscure de tenter une expérience extrême, isole du reste des vivants, change en vivant survolté devant qui le monde cède à la féerie et au cauchemar.

  Adam Pollo fait retraite dans une maison abandonnée, sur la colline, loin de la ville et de l'ordre incompréhensible qui s'y trame. Est-il déserteur ? Évadé d'un asile psychiatrique ? D'étranges rapports, brutaux et complices, le lient à une jeune fille, Michèle, qui semble lui servir d'indicatrice et de réplique involontaire. Mais surtout, après avoir franchi un certain état d'attention obsédée, Adam descend dans le monde, comme un prophète. Dès lors, sa vie se trouve mise en rapport avec la Vie même, animale, matérielle, inaperçue. Il devient la plage où il passe, le chien qu'il suit, le rat qu'il tue, les fauves qu'il observe dans un parc zoologique, le grand mouvement inlassable des apparences. Fabuleux itinéraire dans l'espace et la simultanéité de l'imagination qui l'amène fatalement à être arrêté et jugé par les hommes dont il a voulu, nouvel Adam infernal, transgresser les interdits : il sera donc fou, c'est-à-dire enfermé dans la région infinie des mirages rigoureux.

  Par ce premier roman explosif, d'un lyrisme retenu ouvrant sur une sorte d'épopée qui évoque à la fois William Blake et les Chants deMaldoror, J. M. G. Le Clézio se révèle d'emblée un écrivain, un voyant extraordinaire.

  J. M. G. Le Clézio a été reconnu d 'emblée comme un grand écrivain.  « Le Procès-verbal » est son premier roman.  Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2008."

 

Quatrième de couverture.

 

  "On me reprochera certainement des quantités de choses.
D'avoir dormi là, par terre, pendant des jours ; d'avoir sali la maison, dessiné des calmars sur les murs, d'avoir joué au billard. On m'accusera d'avoir coupé des roses dans le jardin, d'avoir bu de la bière en cassant le goulot des bouteilles contre l'appui de la fenêtre : il ne reste presque plus de peinture jaune sur le rebord en bois. J'imagine qu'il va falloir passer sous peu devant un tribunal d'hommes ; je leur laisse ces ordures en guise de testament ; sans orgueil, j'espère qu'on me condamnera à quelque chose, afin que je paye de tout mon corps la faute de vivre..."

 

Extrait.

 

Adam Pollo, marginal aux contours flous, après n'avoir erré qu'à l'intérieur de lui-même, gagne un jour la ville, mué en une manière de prophète venu annoncer aux hommes la survenue prochaine d'un nouveau monde. Il est arrêté et conduit à l'asile. Logé dans une pièce étroite munie de barreaux, il poursuit sa folie d'huître perlière occluse entre les quatre murs de calcaire à la vue étroite. Rien, il n'attend rien que de demeurer là où il est, dans une sorte d'hébétude matérielle :

 

"Mais avec de la chance, c'est pour longtemps, à présent, qu'il est fixé à ce lit, à ces murs, à ce parc, à cette harmonie de métal clair et de peinture fraîche."

 

  (..) "La fenêtre était ouverte exactement au milieu du mur externe. Elle était garnie de barreaux qui projetaient des interférences d'ombres verticales et horizontales sur les couvertures du lit et sur le pyjama à raies. Les barreaux, au nombre de trois verticaux et de deux horizontaux, compartimentaient un ciel pareil aux murs. C'était une division arbitraire, mais cependant harmonieuse, et dont le chiffre, douze, faisait bizarrement songer aux Maisons du Ciel selon Manilius

(...) C'était clos, il était seul, unique en son genre, bien au centre. Adam écoutait lentement, sans bouger les yeux d’un centimètre ; il n’avait besoin de rien.Tous les bruits (le gargouillis d’eau dans les conduites, les coups sourds, les craquements des cossidés, les cris d’ailleurs entrant dans la chambre, coupés un à un, le murmure d’une chute de poussières voisine, quelque part sous un meuble, les légères vibrations des phagocytes, le réveil grelottant d’une paire de phalènes, à cause d’un coup plus fort porté de l’autre côté de la cloison)semblaient venir de lui-même. Au-delà des murs, il y avait d’autres pièces, toutes rectangulaires, tracées architecturalement.

Le même dessin était répété dans toutes les sections de l’immeuble, pièce, couloir, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce,W.C., pièce, couloir, etc. Adam était content de se désolidariser comme cela, avec 4 murs, 1 verrou, et 1 lit. Dans le froid et l’illumination.C’était aisé, sinon durable. On finissait tôt ou tard par s’en douter et par l’appeler.

Dehors, dehors il faisait peut-être encore soleil ; il y avait peut-être des nuages en petits morceaux, ou bien seulement la moitié du ciel était couverte. Tout ça était le reste de la ville ; on sentait que les gens habitaient autour, en cercles concentriques, grâce aux murs ; on avait, n’est-ce pas, beaucoup de rues, en tous sens : elles découpaient les pâtés de maisons, en triangles ou en quadrilatères ; ces rues étaient pleines de voitures, de bicyclettes. Au fond, tout se répétait. On était à peu près sûr de retrouver les mêmes plans cent mètres plus loin, avec exactement le même angle de base de 35° et les magasins, les garages, les bureaux de tabac, les maroquineries. Adam élaborait mentalement son schéma : il y ajoutait bien d’autres choses. Si on prenait un angle de 48°3’, par exemple, eh bien on était certain de pouvoir le noter quelque part dans le Plan. C’était bien le diable si à Chicago il n’y avait pas une place pour cet angle ; alors, quand on le retrouverait, il suffirait de regarder le dessin pour savoir tout de suite ce qu’on avait à faire. A ce compte-là, Adam ne pouvait jamais se perdre. Le plus dur, c’était les courbes ;il ne comprenait pas comment il fallait réagir. Le mieux était d’établir un graphique ; le cercle, c’était moins compliqué : il suffisait d’en faire la quadrature (dans la mesure du possible, bien entendu) et de le décomposer en polygone : à ce moment là, il y avait des angles et on était sauvé.

( c'est moi qui souligne)

Il prolongerait, par exemple, le côté GH du polygone et il obtiendrait une droite. Ou même, en prolongeant deux côtés, GH et KL, il tomberait sur le triangle équilatéral GHz & il saurait quoi faire. Le monde, comme le pyjama d’Adam, était strié de droites, tangentes, vecteurs, polygones, rectangles, trapèzes, de toutes sortes, et le réseau était parfait ; il n’y avait pas une parcelle de terre ou de mer qui ne fût divisée très exactement, et qui ne pût être réduite à une projection, ou à un schéma.

Somme toute, il aurait suffi de partir, avec, dessiné sur une feuille de papier, un polygone d’environ 100 côtés, pour être sur n’importe quel point du globe. Si on marchait dans les rues, si on suivait sa propre inspiration vectorielle, on aurait peut-être même pu, qui le dira ? aller jusqu’en Amérique, ou en Australie. A Tchou-Tcheng, sur le Tchang, une petite maison creuse aux murs de papyrus patiente au soleil et à l’ombre, dans le bruit doux des feuilles qui se balancent, en attendant le messie-géomètre arpenteur qui viendra révéler un jour, son compas à la main, l’angle obtus qui l’écartèle. Et bien d’autres encore, au Nyassaland, en Uruguay, en plein Vercors, partout dans le monde, sur les étendues de terres sèches qui se craquellent, entre les buissons de genêts, couvertes de millions de carrés fatals comme des signes de mort,de droites crevant le ciel au bout de l’horizon avec des gestes d’éclair. Il aurait fallu aller partout. Il aurait fallu un bon plan, plus la foi ; une confiance totale dans la Géométrie Plane, et la Haine de tout ce qui est courbe, de tout ce qui ondule, pèche dans l’orgueil, le rond ou le terminal.

Dans la chambre, à ce moment-là, avec la lumière du jour qui pénétrait par la fenêtre, qui bondissait d’avant en arrière, dans tous les sens et le ceignait comme une nappe d’étincelles, avec le bruit frais et monotone des eaux, Adam se crispait davantage ; il regardait et écoutait intensément, il se sentait grandir, devenir géant ; il percevait les murs se prolongeant en droites, à l'infini, les carrés s'ajoutant les uns par-dessus les autres, toujours plus grands, toujours un petit peu plus grands ; et peu à peu la terre entière était recouverte de ce gribouillis, les lignes et les plans se croisaient en claquant comme des coups de feu, marqués à leurs intersections par de grosses étincelles qui retombaient en boules, et lui, Adam Pollo, Adam P..., Adam, point séparé du clan des Pollo, était au centre, absolument au cœur, avec le dessin tout tracé, tout prêt pour qu’il puisse prendre la route, et marcher, aller d’angle en angle, de segment en vecteur, et dénominer les droites en gravant de l’index leurs lettres dans le sol : xx’, yy’, zz’, aa’, etc."

 

En guise de commentaire.

 

    En 1963, lorsque fut publié "Le procès-verbal", le livre fit irruption dans le champ littéraire d'une façon toute singulière. L'étonnement suscité, s'il pouvait avoir pour fondement l'originalité de la fiction, n'en était pas moins lié à la qualité particulière du langage convoqué afin de servir le projet de l'œuvre. Le titre de "procès-verbal", s'il peut faire signe vers une manière de "compte-rendu" , de "rapport" sur une expérience de vie, à savoir une existence marginale, ne saurait se limiter à une simple collation d'événements, fussent-ils hors du commun. Dans le titre, ce qu'il est nécessaire d'entendre, c'est bien plutôt la dimension d'une volonté assignée à faire  "le procès du verbe" en l'extrayant de sa gangue signifiante habituelle.  Ce roman, comme un certain nombre d'entreprises ultérieures de Le Clézio, est une construction langagière intellectuelle. C'est du dedans du langage, de sa structure même, qu'il faut envisager l'univers qui est proposé au lecteur.

  Le sujet situé à l'épicentre du "Procès" est celui de la folie. Or la folie n'est jamais accessible de l'extérieur qu'à titre d'observation expérimentale, c'est à dire, comme objet. La comprendre, c'est en une certaine manière, se l'approprier, se glisser dans la peau du dément, vivre ses gestes, ses manies, sa solitude, se glisser dans sa conscience forclose. Devenir sujet.

  Le langage sera le véhicule qui assurera cette nécessaire conversion. On sera d'emblée plongé dans la constellation schizophrénique, entouré d'étincelles et de feux de Bengale, de phrases étranges comme des comètes, de brusques fulgurations, de suites de mots incohérents, de chutes, de soudaines résurgences, on sera cloué à un vocabulaire zoomorphe avec des  déplacements annelés, des trépidations de cloporte, tellement semblables aux convulsions des "Chants de Maldoror", à ses processus de dilution où le délire gire infiniment autour de sa propre frénésie.

  A cette fin d'insignifiance, d'incommunicabilité ou bien, parfois, leur contraire, le débondement verbal infini, seront convoqués aussi bien des créations poétiques baroques et surréalistes, des listes diverses, des coupures de journaux, des lambeaux d'affiche, des phrases biffées. Identiquement à  Lautréamont qui employait les ressources de son génie "à peindre les délices de la cruauté.",  l'écrivain a bien compris qu'on ne peut rester extérieur à la maladie mentale, à ses ravages, à ses excès comme à ses retraits, ses étonnants revirements. Il faut se métamorphoser en prédateur, il faut devenir hyène, marcher de guingois, l'arrière-train  émacié, les oreilles courtes, le museau hérissé de crocs mortifères et débusquer les cadavres qui parsèment la savane de leurs odeurs pestilentielles, sucer l'os jusqu'à la moelle, racler le moindre mot, en extraire la souffrance urticante, en presser le jus psychotique, la fibre aliénée. Dès lors se comprend mieux le saisissement du lecteur, son vertige, parfois sa difficulté à pénétrer l'œuvre. Ici, l'histoire n'est pas une fin en soi, elle n'est que le fil rouge qui court tout au long d'un périlleux voyage. On a quitté les rives rassurantes de la conscience ordinaire pour s'immerger dans l'invisible, l'indicible. On a à faire face à la "vérité" du fou, à son immersion racinaire, rhizomatique dans l'humus où plus rien ne fait sens, dans le sol primitif où grouillent des entités thériomorphes.

  1963 - Plusieurs critiques, alors soumis à l'urgence d'étiqueter la nouveauté, de lui attribuer un sceau rassurant, l'avaient situé dans la perspective du "Nouveau roman". Or, si les recherches formalistes pouvaient s'en rapprocher, interrogation sur l'acte d'écrire, personnages au second plan, intérêt pour les objets et leur description, il semblait qu'en même temps s'installait une sorte de nouveau paradigme permettant l'accès à une littérature différente. Au début de l'œuvre, la recherche d'un langage renouvelé, d'une écriture forant la peau du réel, traversant le miroir des apparences, s'instillant à même le corps des choses, pénétrant leur chair vive; tentative à proprement parler rimbaldienne, mallarméenne, projection spermatique, de lymphe, de sang, turgescence du dire, coruscation ultime des mots.

 

"Un jour le langage sortira de ses camps...Il sera libre...Des mots pareils aux crochets du naja, se dresseront et entreront dans la chair."

                                                                                                      (Les Géants - 308)

 

Autour de Le Clézio des noms s'écrivaient : Nathalie SarrauteMichel ButorGeorges Pérec. On évoquait aussi, à juste titre, Camus en raison d'une résonance existentialiste et Henry Miller pour sa tentative de description de son propre univers chaotique, désespéré, surplombé par l'inévitable déréliction.

  Mais, pour pénétrer au plus près la nature du "Procès", pour en percevoir l'essence, il faudra s'installer  sur des rives escarpées à partir desquelles donner acte et espace à la folie, à sa confondante concrétion. Et d'abord regarder au plus près la nature du réel. En faire  une lecture "archaïque"parménidienne, c'est à dire porter sur les choses une vue pleine et circulaire dont l'être, à chacune de ses manifestations, nous assure, que nous destinions notre regard à la plénitude du paysage, la courbe de l'horizon, que nous nous appliquions à faire émerger l'épiphanie d'un visage, le contenu d'une œuvre d'art, l'espace domestique rassemblé autour du foyer, le dôme infini du ciel où courent les étoiles, les constellations et les planètes, tous corps dont les "Maisons du ciel selon Manilius" nous font également l'offrande.

  Or, il y a une harmonie, une manière de sérénité  découlant de notre observation du monde. Celui-ci en sa positivité, son évidence, sa pleine densité, reflète simplement  l'ordre cosmique, lequel s'oppose au chaos originel. Garder cette sphère intacte nous assure toujours de ne pas chuter hors d'elle dans le non-être, autrement dit, le non-sens.

Jamais la ligne, ouverte, illimitée, ne saurait accéder à l'être. Ceci, du moins, était-il impensable chez les disciples de Parménide.   

Or, Adam, dans son entreprise de nier cette réalité qui l'oppresse et le place hors de la société, fait le choix d'une éviction de cette sphère primitive chère à certains  présocratiques.  Plongeant délibérément dans la folie, en faisant son seul lexique existentiel, il se soustrait à tout ce qui, courbe, sphère, anneau, pourrait contribuer à l'installer dans la normalité, la raison :

 

"Le plus dur, c’était les courbes; il ne comprenait pas comment il fallait réagir. Le mieux était d’établir un graphique ; le cercle, c’était moins compliqué : il suffisait d’en faire la quadrature (dans la mesure du possible, bien entendu) et de le décomposer en polygone : à ce moment là, il y avait des angles et on était sauvé."

 

Les angles, les polygones, voilà ce qu'il faut  introduire dans la  parfaite figure circulaire afin "d'être sauvé" de l'effrayante normalité, afin que la différence s'installe, que le museau aigu de la schizophrénie puisse faire céder la bogue, la déchirer, l'écarteler sous les coups de boutoir de l'irraisonné, l'insensé, l'incompréhensible :

 

" (...) la Haine de tout ce qui est courbe, de tout ce qui ondule, pèche dans l’orgueil, le rond ou le terminal."

 

  La seule figure désormais possible n'est plus la forme rassurante et parfaite de la sphère, se suffisant à elle-même, impliquant une finitude dans l'espace, donc une clôture de tout ce qui est; indivisible, inatteignable, non accessible aux contorsions et mouvances de l'apparence sensible, réservoir d'illusions infinies. La seule figure est celle d'une géométrisation poussée à son acmé, d'une abstraction qui ne pourra rien dire d'elle-même, sinon sa vacuité, figure inexistentielle, sans aspérité où pourrait s'accrocher quelque langage ouvrant un monde.

Droites, droites, droites, lignes, lignes, lignes et ainsi jusqu'à l'extrême limite où les choses basculent :

 

"Le monde, comme le pyjama d’Adam, était strié de droites, il percevait les murs se prolongeant en droites (...) et peu à peu la terre entière était recouverte de ce gribouillis, les lignes  et les plans se croisaient en claquant comme des coups de feu (...)

 

  Les conditions de la folie sont désormais atteintes. Maintenant peut s'ouvrir la gueule béante par où s'extraire de la multitude, afin de fuir le plus loin possible de la civilisation, de l'homme, et abandonner ainsi toute prétention à la certitude de vivre.

  De la sphère à la ligne, Adam Pollo procède à une annulation de sa propre identité. Il accomplit en sens inverse le parcours spéculaire lacanien par lequel le tout jeune enfant, voyant sa propre image reflétée dans le miroir globalisant et synthétisant, réalise "l'assomption jubilatoire" qui le pourvoit  d'un corps unitaire définitivement à l'abri du morcellement primitif dont, jusqu'alors, il était affecté.

  C'est de cette  fragmentation même , de cette dislocation dont Adam était porteur depuis l'origine et qu'il voulait, consciemment ou à son insu, mettre à jour. Son douloureux cheminement  regarde  étrangement en direction de l'expérience mescalinienne dont Henri Michaux a été l'un des plus lucides représentants. Nul doute que Le Clézio, critique de l'auteur (voir son essai "Vers les icebergs" - 1978) n'ait été, en une certaine manière, influencé par cette littérature au confluent de la création, de ses limites, là où pourrait se tutoyer la folie. Certains textes de Le Clézio et de Michaux pourraient presque se superposer dans une manière d'osmose, lucidités infiniment ouvertes à la compréhension du désarroi de l'homme, laquelle fait aussi toute la beauté de sa dimension tragique.

 

  Dans le chapitre intitulé "Expérience de la folie" ("Misérable miracle" - 1972), Michaux découvre avec une stupeur teintée de ravissement, le peuple des lignes mescaliniennes :

 

"Les vagues de l'océan mescalinien avaient fondu sur moi, me bousculant, me culbutant comme menu gravier. Les mouvements, jusque là dans ma vision, étaient maintenant SUR moi (c'est Michaux qui souligne) . (...) J'étais perdu. (...) Des lignes, de plus en plus de lignes (...) De grands Z passent en moi (zébrures-vibrations-zigzags ?) . Puis ce sont des S brisés (...) Anesthésié au monde jouisseur de mon corps (...) Devenu proue (...) Les lignes se suivent presque sans arrêt. (...) Et les lignes, les lignes d'écartèlement (...) Ce fut une plongée instantanée (...) et soudain les vagues de l'océan mescalinien qui débouchaient sur moi me renversaient. Me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient. (...) J'étais seul dans la vibration du ravage, sans périphérie, sans annexe, homme-cible qui n'arrive plus à rentrer dans ses bureaux."

   

   Etrange entrecroisement de destins qui, dans des expériences différentes, (l'isolement du monde pour Adam, la prise d'une drogue pourMichaux) se rejoignent, confluent, parviennent sur les mêmes rivages cernés de lignes convulsives, zébrées, destructrices de la raison. Soudain, la folie, pour Adam-Michaux, possède un visage, mais un visage abstrait, privé de paroles, sorte de mime grimaçant portant avec lui le souffle blême du néant, les nervures aigües du rien. La sphère archaïque irisée comme une bulle s'est  métamorphosée en un échinidé aux piquants venimeux.  Et l'homme de raison, de sentiment, de sensations s'est empalé sur ces pieux mortifères.

  Car si la philo-cosmologie parménidienne peut prêter à sourire aujourd'hui, eu égard à son innocence puérile, elle n'en demeure pas moins dans la conscience archétypale, une manière de sein nourricier, de conque primitive où s'assurer d'un futur essor. A trop vouloir rationnaliser, alors que la sphère présocratique reposait sur le pivot de la raison, les hommes se sont évincés eux-mêmes de l'abri qui les nourrissait. Or, jamais l'enfant, l'adulte, ne s'abstraient totalement de cette enveloppe symbolique qui constitue leur armature originelle. Toujours, au-dessus de leur fontanelle existentielle, elle prolonge la demeure amniotique. L'eau est un aliment nécessaire à l'existence fût-elle fantasmée. La laisser se tarir, c'est accepter d'entrer en rébellion contre soi-même au risque de la folie.

Le Clézio y échappe en convoquant Adam Pollo dans un procès du verbe, alors que Michaux s'en extrait à la mesure de ses dessins mescaliniens. Ainsi, la création, apparaît-elle cette écriture par laquelle exorciser bien des démons. Le lecteur, quant à lui, aura été schizophrène par défaut,  le temps d'un procès qu'on aura instruit pour lui, l'espace de vagues mescaliniennes entamant déjà leur reflux de papier.

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 10:18

 

Autobiographie mythe ou réalité

vendredi 2 novembre 2012, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


   "J'ai de plus en plus l'impression

       que la réalité n'existe pas".

   JMG Le Clézio - Le Procès-verbal -

 

 

Autobiographie : mythe ou réalité ?

 

 

L'autobiographie ou écriture du "Je" est devenue un fait incontournable de l'édition contemporaine. Que le "je" remplace le "il" n'a, en soi rien, d'étonnant. Dans cet article, nous ne chercherons pas les justifications sociales, ou les fondements psychanalytiques d'une telle démarche mais essaierons de voir dans quelle mesure une telle écriture emprunte les voies du réel, plutôt que de l'imaginaire, et nous poserons la question de l'appartenance à la littérature d'un tel genre.

Mais considérons quelques œuvres situées dans cette veine, afin d'en tirer de possibles enseignements. Leurs auteurs y mettent en scène des expériences de leurs vécus, bien souvent du reste, liées à des souvenirs traumatiques. Eliane LECARME-TABONE, dans "L’autobiographie des femmes" en cite quelques figures animant la scène contemporaine :

 

"Christine Angot dénonce la relation sexuelle incestueuse que son père, retrouvé à l’adolescence, lui impose, source de sa « folie » et de son mal de vivre (L’Inceste). Dans Les Mouflettes d’Atropos, Chloé Delaume évoque avec une férocité démystificatrice la vie d’hôtesse de bar qu’elle a menée pendant deux ans. De manière plus nuancée, Virginie Despentes rend compte de son expérience de « call-girl » sur Minitel dans King Kong théorie."

 

Mais, le choix de ces auteurs, d'écrire à la première personne suffit-il à nous assurer de leur degré de réalité ? N'y a-t-il pas, dans l'évocation d'une scène vécue, fût-elle relatée avec honnêteté, la tentation d'en dire plus qu'il ne s'en est passé, d'en dire mieux, d'en dire autrement ?

Et ce fameux réel dont nous sommes tellement assurés, devenant une manière d'évidence, ne nous abuse-t-il pas, ne compose-t-il pas, ne s'habille-t-il pas des vêtures de l'apparence que nous prendrions pour des objets stables et définitivement signifiants ?

Mais revenons à l'écriture. Christine Angot, Chloé Delaume, Virginie Despentes, nous parlent-elles "vraiment" de ce que furent pour elles, l'inceste, la vie d'entraîneuse, l'existence d'une call-girl ? Ou bien, par rapport à l'expérience fondatrice, y a-t-il déjà décalage, invention, réaménagement de ce qui fut. Donc déjà introduction du romanesque, de la fiction, sinon d'une certaine mystification.

Et, d'une manière plus générale, il convient de se poser la question de l'aptitude du réel à être autre chose que ce qu'il est au moment de l'événement, autrement dit si l'on peut le restituer dans une manière d'authenticité qui l'assurerait d'une vérité absolument certaine. Prenant un exemple dans la littérature, nous nous apercevrons vite que le réel n'est pas directement, aisément, transposable dans son équivalent symbolique. La dimension symbolique du langage, qu'elle s'applique à relater la présence ancienne d'un objet ou bien un fragment du vécu, excède toujours l'événement dont elle est la transcription. Il n'y a pas homologie entre l'objet et le langage qui l'exprime.

Ainsi, Proust, dans sa célèbre évocation de la "Petite Madeleine" se désespère de ne pas pouvoir la retrouver telle qu'en elle-même elle fut :

"Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine." 

(...) "La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience."

 

(C'est moi qui souligne.)

 

Ce morceau d'anthologie est remarquable à plus d'un titre. D'abord parce que s'y révèle la magie de l'écriture, ensuite du fait de l'inscription du temps à même le corps du texte, mais aussi la douce réminiscence teintée d'une élégante nostalgie, enfin l'empreinte de la métaphysique qui fait son auréole, excluant de la conscience ce qui, autrefois, s'y imprima avec la certitude de l'évidence. Ce qui reste aujourd'hui, c'est une simple buée des choses, une facile nostalgie, une silhouette fuyante pareille à la trace dans l'argile, à l'impression fugace sur le négatif photographique. De la "Madeleine" de Combray à la "Madeleine" évoquée en ce "jour d'hiver" c'est d'abord l'écart temporel qui joue, puis le langage dont la médiation symbolique crée les conditions d'une tout autre nature. Il n'y a plus alors qu'un métabolisme de la pensée, une simple réverbération sur l'arc de la conscience, une disparition à jamais de ce réel qui ne signifie plus qu'à l'aune d'un artifice.

 

"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, seules plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps". 

 

On ne saurait mieux dire que cette langue si belle, si limpide, s'ingénie à nous restituedu réel. Seule l'évocation de sens subtils, discrets, accessibles seulement aux âmes qui s'y disposent en dévoile les intangibles fragrances.

De quelle "Madeleine" nous parle donc l'auteur ? De celle-ci, née de l'écriture ? De celle-là, que Combray lui offrit l'espace d'une rapide dégustation ? Ou bien nous parle-t-il des deux selon une contraction du temps ? Ou bien de toutes les madeleines passées et à venir qui joueront, pour nous, de toujours nouvelles partitions, ouvriront de nouveaux horizons aux limites tellement incertaines ? De quelle "Madeleine" est-il parlé, de quel sentiment, de quelle situation précise dont nous pourrions être assurés autrement que par le truchement de la supputation, le fondement d'une hypothèse vraisemblable ? Nous sommes irrémédiablement confrontés à établir des conjectures, dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles sont sujettes à caution. Que pouvons-nous "vraiment connaître" du narrateur ? Celui-ci joue-t-il le jeu avec sincérité ? N'occulte-t-il pas des épisodes, des péripéties dont il serait la victime ? Ne cherche-t-il pas à nous livrer, de lui-même, la silhouette qui correspond à sa propre illusion, à son souhait d'apparaître selon telle ou telle perspective ?

La gamme des possibles est immense par rapport au réel évoqué. Si, dans l'écriture du "je", c'est bien de lui que l'écrivain parle, il ne fait "qu'en parler", tenir un discours au sujet de, construire une existence d'encre et de papier. Et quand bien même nous aurions le narrateur physiquement présent face à nous, que pourrions-nous en déduire de plus quant à la réalité passée dont il se ferait le traducteur ? Jamais d'objectivité dans l'acte de lecture, dans l'écoute de l'autre, seulement la rencontre de deux consciences, la mise en relation de deux subjectivités.

Ecrire ce qui fut est toujours un exercice périlleux soumis aux caprices de la mémoire, aux distorsions affectives, à l'inclination à une certaine complaisance. Ecrire c'est toujours inventer à nouveau, recréer avec les matériaux d'aujourd'hui ce qui déjà n'est plus, recomposer des horizons cernés de sens. Ecrire n'est jamais un fac-similé du réel. Ecrire est sublimer, métamorphoser, donner lieu à une efflorescence. Ne jamais en rester au germe, à l'origine, mais déplier la crosse de fougère, ouvrir la corne d'abondance. Car, si l'écriture se bornait à simplement dupliquer le fait, à laisser le pathos dans sa gangue primitive, l'aventure existentielle à son immanence propre, à quoi donc servirait-elle d'autre que le réel n'aurait déjà manifesté avec l'imperium de la nécessité ?

Phénoménologiquement parlant, toute création, afin qu'elle puisse prétendre à son juste rayonnement, est appelée à "ouvrir un monde", à transcender l'expérience initiale de façon à ce que se manifeste le déploiement des significations infinies. L'œuvre d'art n'est présente qu'à révéler cette dimension.

 

Mais d'abord, il s'agit de rappeler ce que signifie, par rapport à l'œuvre d'art, le fait pour elle "d'ouvrir un monde". Pour Heidegger, le "monde" n'est jamais de l'ordre d'un lieu, d'un espace déterminés mais bien au contraire cet indéfini, ce mouvement, cette tension s'installant entre "la terre" - le matériau dans lequel repose l'œuvre -, et précisément lui-même, "le monde" à partir duquel s'origine une culture. Cette notion de "monde" trouve un prolongement dans les œuvres de Joseph Beuys et le concept qui s'y rattache, cet artiste le définissant comme "l'âme" en son acception la plus générale, à savoir la faculté de connaître, la pensée, l'intuition, l'inspiration, la conscience du Moi, la volonté.

De ce conflit entre "la terre" (le support) et "le monde" surgit un dévoilement de ce que les premiers Grecs nommaient "la phusis", dont une des caractéristiques essentielles était le retrait ou le voilement. L'œuvre d'art, en dévoilant, assure " la mise en œuvre de la vérité." (Heidegger).

Or toute écriture aboutie ne peut être que de cet ordre. De la vérité, d'une mise en forme d'une manifestation artistique. Et le problème n'est pas celui de savoir si la littérature naît de la fiction ou du réel puisque toute entreprise de relater le vécu par le truchement du langage ne saurait être, comme nous avons essayé de le démontrer plus haut, qu'une fiction. C'est, du moins, la thèse que nous posons comme préalable à toute compréhension en profondeur des problèmes se posant dès que l'on aborde la question des genres.

Le genre est subsumé sous la catégorie du littéraire, il n'en est pas la condition de possibilité. Enoncer ceci, revient à dire que peuvent être "littéraires" aussi bien une autobiographie, qu'un roman ou un journal intime. Il existe de mauvais romans et des journaux sublimes. Ceci apparaît avec suffisamment d'évidence pour qu'il soit inutile d'insister. Aucun contenu en lui-même n'est, par définition, déterminant, gage de qualité ou de profondeur de l'écriture. De ses états d'âme, de ses ennuis quotidiens, de la mise en scène d'un sujet, fut-il sordide, peuvent sortir de véritables créations alors qu'une brillante imagination peut, parfois, manquer sa cible. Il semble acquis qu'il faille relativiser la loi des genres. JMG Le Clézio, déjà, dans "l'Extase matérielle" (1967) nous mettait en garde contre cette tentation d'accorder aux catégories littéraires classiques une manière de prééminence :

 

" Les formes que prend l’écriture, les genres qu’elle adopte ne sont pas intéressants. Une seule chose compte pour moi : c’est l’acte d’écrire. Les structures des genres sont faibles. Elles éclatent facilement. Les lecteurs et les critiques se laissent abuser par ces formes : ils ne veulent pas juger des individus, mais des œuvres. Des œuvres ! Est-ce que cela existe ?
Évidemment les genres littéraires existent, mais ils n’ont aucune importance. Ils ne sont que des prétextes. Ce n’est pas en voulant faire un roman qu’on fait de l’art. Ce n’est pas parce qu’on appelle son livre « poèmes » qu’on est un poète. C’est en faisant de l’écriture, de l’écriture pour soi et pour les autres, sans autre visée que d’être soi, qu’on atteint l’art. "

Et que nous signifie donc Le Clézio, énonçant "sans autre visée que d'être soi", si ce n'est l'exigence de vérité, dont doit être affectée toute création ?

 

(C'est moi qui souligne).

 

Donc, décréter que la fiction s'alimenterait à des sources plus artistiques que ne le pourrait la mise en forme du réel semble procéder d'une pétition de principe sinon d'une inexactitude foncière. Ou bien la conception du fait littéraire serait-elle victime de l'étymologie du mot "littérature" : "ce qui est artificiel, peu sincère", reléguant ainsi toute tentative d'élaborer du texte à partir d'un fait particulier dans d'inaccessibles et infécondes arcanes ? Parmi les nombreuses définitions du champ littéraire, il semblerait qu'une relative unanimité se fasse jour actuellement autour de l'idée développée par Jean d'Ormesson dans "Une autre histoire de la littérature française", qui le définit comme "l'ensemble des œuvres écrites ou orales comportant une dimension esthétique."

Si cette énonciation paraît juste, c'est certainement en raison de son caractère général ainsi que de la mise en lumière du projet esthétique nécessairement sous-jacent à toute entreprise de création. On aura compris que la qualité de l'œuvre se jugera davantage à l'aune de ses critères esthétiques qu'en raison de son appartenance à tel ou tel genre. Il semblerait qu'une confusion fréquente des deux termes de "réalité" et de "vérité" interfère constamment, faussant le jugement. Un roman, pure œuvre fictionnelle, peut être "vrai", alors qu'un journal s'attachant à relater avec exactitude certains événements du passé peut apparaître comme entaché d'erreur, "sonner faux". Bien plus qu'un attachement à la reproduction fidèle des circonstances, on attendra de l'auteur qu'il soit lui-même conforme à son image, à son souci de traiter le texte avec une honnêteté foncière et la recherche permanente d'un sens non équivoque. On voit ici que le littéraire se définit plus en raison de la qualité de la relation que l'écrivain établit avec l'écrit (le fond), plutôt qu'en raison du choix de tel ou tel genre (la forme) à partir duquel faire vivre son récit. Cette quête d'une exigence, d'une authenticité, paraît toujours présente :

"Nombre d'auteurs contemporains qui naviguent entre biographie, autobiographie et roman fondent leur écriture sur des exigences spécifiques, s'inscrivant ainsi dans une vérité de l'écriture, mais aussi dans la quête d'une vérité personnelle. Annie Ernaux; Camille Laurens; Chloé Delaume; Catherine Cusset (et bien évidemment aussi certains de leurs homologues masculins Hervé Guibert; Emmanuel Carrère) représentent cette veine du récit à laquelle on assigne, en dehors de la relation de l'événement lui-même, un contenu faisant sens.(1)

A preuve les considérations suivantes, extraites de la même étude :

"La réserve observée par George Sand ou par Simone de Beauvoir à l’égard de la confidence intime, notamment sexuelle, fait place, chez les jeunes écrivaines de ce début de xxie siècle, à une sincérité totale. " (id)

La notion de "vérité" s'y fait jour, comme chez Annie Ernaux :

"Annie Ernaux livre en 2001 aux lecteurs le journal intime tenu au moment où elle vivait cette passion (Se perdre). "Se perdre" propose  une “vérité” autre." (id)

 

L'ouverture à une autre dimension, vécue comme une dilatation du Moi, apparaît parfois :

"Catherine Millet dissocie radicalement sexualité et sentiment, cherchant dans cette frénésie érotique « l’illusion d’ouvrir [en elle] des possibilités océaniques." (id)

 

L'auto-thérapie s'y inscrit, le désir d'approfondir le savoir sur soi :

"Ces femmes se donnent pour but un progrès de la connaissance (Millet, Cusset, Ernaux) ou obéissent à un impérieux besoin confessionnel, à visée cathartique (Angot)." (id)

Un projet s'y fait jour :

"Dans ses livres qualifiés de « romans », Camille Laurens (...) mêle fiction et vérité biographique et donne comme vocation essentielle à l’autofiction " l’exigence d’une forme." (id)

Une vision littéraire de recherche s'y impose :

"Chloé Delaume fait porter l’accent sur le travail stylistique qui prend le vécu comme simple matériau. Elle élargit ensuite son projet, parlant d’autofiction « expérimentale » : il s’agit de provoquer des événements pour que l’écriture puisse les explorer." (id)

Des visées éthiques s'y dessinent :

"Catherine Cusset reconnaît comme autofictions trois de ses œuvres (Jouir, La Haine de la famille et Confessions d’une radine). (...) Mais, dit-elle, " ce sont des récits à la première personne, au présent, et dans lesquels je n’ai rien inventé". Catherine Cusset, " L’écriture de soi :un projet moraliste." (id)

Les œuvres précédemment citées s'inscrivant dans une marge indécise où se côtoient sans cesse, événements vécus, imaginaire, productions fantasmatiques, installent le lecteur dans une ambigüité dont il aura bien du mal à défaire l'entrelacement permanent. Tel le poète de Pierre Reverdy, dans "Le gant de crin", il occupera une "position souvent difficile et périlleuse, à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité." Que l'on ne cherche guère plus loin le sentiment de malaise, parfois d'inconfort ou d'ambivalence qui nous étreint lorsque nous lisons ces auteurs situés en porte à faux, un pied dans le réel, un pied dans la fiction. Cette ambivalence permanente est un des signes majeurs de cette littérature de l'indécision dont Monica Martinat nous dit, dans un Séminaire intitulé "Le récit entre fiction et réalité. Confusion de genres.", toute la difficulté qu'il y a à percevoir des limites particulièrement floues :

"Les frontières entre la fiction et la réalité sont brouillées, et souvent on aime entretenir le brouillard qui les confond. Comment dès lors distinguer ce qui est vrai dans un monde extra-textuel de ce qui a été construit par un auteur, qui se réalise dans une œuvre et qui propose un type spécifique, particulier, de savoir du monde ? Sommes-nous en mesure de les distinguer de façon claire, alors que souvent tout est fait pour entretenir l’ambiguïté ?

Pour les romanciers, les nouvellistes et les conteurs, le récit littéraire offre des possibilités sans fin dans la mesure où, contrairement à l’histoire, il est non référentiel. Depuis Aristote, tous les genres « mimétiques » se définissent par leur capacité à dire non pas le vrai, mais le possible. Cette construction d’une vérité feinte a des attraits évidents en termes d’imaginaire et place l’auteur du côté de la création, plutôt que de celui du témoignage. Le mythos narratif introduit son propre ordre, sa propre logique des événements, laissant la liberté au lecteur d’adhérer ou non au pacte fictionnel."

 

Ici sont bien mises en lumière les limites de tout témoignage, ce dernier fût-il sincère. Il n'en demeure pas moins que sa nature l'incline à jouer constamment un jeu de funambule au-dessus de tentations mytho-réalistes. En dernier ressort la décision appartient au lecteur et à sa subjectivité. Que celui-ci, lisant une autobiographie, la considère avant tout comme une duplication du réel ou bien comme une fantaisie imaginaire importe peu en définitive. Ceci ne semble relever que d'un parti pris dont on ne saurait remettre en question les fondements.

Cette question du partage respectif des domaines entre réalité, fiction, roman a été posée à l'occasion de la publication de deux livres, sujet sur lequel Jean-Pierre Balpe, sur le Blog de Libération,  en septembre 2007, s'exprimait en ces termes :

"Un débat très confus agite actuellement le petit monde de la littérature au travers notamment de deux publications, celle de Mazarine Pingeot liée à l’infanticide de Véronique Courjault et celle de Marie Darrieusecq liée aux accusations de plagiat de Camille Laurens qui lui reproche de reprendre la thématique du décès d’un enfant, thème central de son livre «Philippe». Plusieurs journaux ou sites Internet (Libération, le Nouvel Observateur, Le Matin, Le Monde, Le Figaro, La tribune de Genève, 24 heures, Fluctuat.net, TF1.fr… notamment) ont publié des articles sur ces polémiques. La plupart en restent au niveau de l’anecdote ou, au mieux, dissertent sur le «droit de l’auteur à transposer la réalité dans la fiction». Aucun à ma connaissance n’a perçu, sous ces effets de surface ce qui se passe bien plus en profondeur de nos jours dans les rapports réalité-fiction.(...)"

"La littérature — et sur ce plan particulièrement le roman — parce qu’elle est faite des mots qui nous servent à communiquer au sujet du monde, s’est toujours construite sur un équilibre entre la réalité et la fiction. Sans la fiction il n’est pas de littérature mais l’usage du langage fait qu’il n’est pas possible, y compris dans les romans qui pourraient paraître les plus «fictionnels» de se couper d’un lien avec la réalité parce que, quoi qu’on fasse, c’est d’elle que les mots rendent compte. Une partie importante de la poésie repose sur cette impossibilité: faisant parfois semblant de ne rien dire, elle dit quand même et ce qu’elle dit est alors un rapport autre, particulier, au monde." (id)

(C'est moi qui souligne).

Bien des conceptions convergent pour situer le fait littéraire dans l'orbe conjoint du réel et de l'imaginaire. Sans doute est-ce là la seule position tenable. Ceux qui assignent la littérature à n'être qu'un miroir de la fiction paraissent vouloir s'en tenir à une définition trop littérale, laquelle fait l'économie d'une orientation contemporaine vers de nouveaux champs intégrant l'existentiel comme source de création. Dans "LES ÉCRITURES INTIMES AUX FRONTIÈRES DU RÉEL OU UNE LITTÉRATURE DU VRAI EST-ELLE POSSIBLE ?" , ANNIE CANTIN ( Fabula) rapporte un discours de cette sorte, définissant la littérarité comme subordonnée à la fictionnalité :

(...) "cette idée de mettre en balance la littérature et la réalité et de concevoir celle-là comme une simulation, illusion ou fabulation de celle-ci fut assez prégnante, tenace et partagée pour que l'artificiel s'impose finalement dans l'encyclopédie des savoirs général et spécialisé comme le caractère constitutif, voire tout naturel de l'œuvre littéraire.

(...) Et de là à faire de la fictionnalité le présupposé de la littérarité, il fut un pas facilement franchi."

 

Sans doute la polémique est-elle loin de se clore entre diverses écoles de pensée, selon qu'elles portent sur le fait littéraire, une vue plus ou moins classique ou contemporaine. En réalité il paraît bien difficile de démêler l'écheveau des significations, tellement ils sont imbriqués dans les registres interdépendants du réel, de l'imaginaire, du symbolique. La question n'est nullement de dire si une conception l'emporte sur l'autre. Pour notre part, nous rejoignons l'idée selon laquelle " [l]es autobiographies des écrivains sont nécessairement des mythologies " comme l'affirmait un article du Monde paru en septembre 1993.

Dissertant sur les événements du vécu, nous ne pouvons nous exonérer de nous poser des questions sur l'existence elle-même, sur son essence. Est-elle de l'ordre de l'évidence immédiatement démontrable ou bien ne peut-elle nous apparaître qu'avec l'ambigüité attachée à la fiction ?

Peut-être, avant de refermer les pages de notre existence, nous apercevrons-nous " que nous ne sommes qu'un genre de biofiction, d'histoire que le monde écrit à notre place afin de nous donner lieu et temps l'espace d'une vie. Dès lors, il n'y aura plus place pour une interprétation "vraisemblable". Nous serons dans la FABLE et nulle part ailleurs."

 

C'est sur ces lignes que prend fin un article publié sur ce même Site, dont le titre est :

 

"L'Aventure fictionnelle ou l'impossible réel." Bien évidemment, le débat reste ouvert !

 

 

Sources :

 

(1) Eliane LECARME-TABONE. "L’autobiographie des femmes."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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