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4 août 2026 2 04 /08 /août /2026 06:44
Le livre des fuites - Le Clézio.

Source : Gallimard.

4° de couverture

«J.H.H. (Jeune Homme Hogan), vingt-neuf ans, né à Langson (Vietnam), entreprend autour du monde une déambulation qui est une fuite perpétuelle. Du Cambodge au Japon, de New York à Montréal et Toronto en passant par la Californie et le Mexique, il se radiographie en radiographiant l'univers et ses villes monstrueuses, ses autoroutes et ses déserts, ses montagnes et ses ports, les grouillantes populations mourant de misère sur des sols pourris. Le mythe moderne, inséré dans un mécanisme dément, pose indéfiniment le problème de la conscience et de son autocritique. C'est pourquoi J.H.H. écrit : "Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos. Je veux rompre ce que j'ai créé, pour créer d'autres choses, pour les rompre encore. C'est ce mouvement qui est le vrai mouvement de ma vie."

L'extrait :

"Les seuls vrais mots. Les seules certitudes. Ces mots durs qui sont lancés vers l'avenir, et qui filent, fusées aiguës. Pour gagner ces mots, il faut fuir l'autre monde. Il faut fuir la volute grise qui monte à l'intérieur du corps. Et fait basculer la tête aux yeux morts. Il faut fuir le sommeil. Être éveillé, tout le temps, prêt à se battre, les muscles tendus, l'esprit limpide. Combien de temps saurai-je fuir ? Combien de temps à être encore sauvage ? (…) Mots d'acier, mots de verre, mots de bakélite noire. Langage qui va droit au milieu des tempêtes de cercles."

Essai de réécriture-interprétation.

Les mots. Comme de longues girations, des nuées de phosphènes, des pierres de silex qui entaillent la conscience, brisent la bogue d'os. Dure-mère éclatée, cerneaux gris livrant enfin leur poix gluante, coulées blanches de myéline, giclures de dendrites aux flagelles incisant le néant. C'est cela, il faut sans cesse creuser le puits, ouvrir la grotte et plonger dans la crypte interne, là où s'agitent les pieuvres du sens. Cela parle en nous, cela s'agite, cela fait ses fuseaux de phosphore, cela éclaire la gemme de chair, cela gonfle l'outre de peau. Sentez la tension. Elle fait ses brusques élongations, ses craquelures, ses déflagrations. L'antre de la bouche se referme sur le silence, la langue se couvre de bandelettes, le palais s'incline et se cèle sous la meute arbustive de la folie. Tout dans la confusion, le repliement, tout dans la schizophrénie qui lance ses assauts. Partout cela ricoche, sur les parois rubescentes des artères, sur les gangues d'aponévroses, sur l'arc tendu de la volonté. Cela veut sortir, cela veut dire au grand jour, cela fuit constamment pareil à un geyser qui lancerait sa colonne blanche à l'assaut du ciel.

Les mots affutent leurs mandibules, aiguisent leurs yatagans, poncent leurs dents semblables à des lames de rasoir. Car il faut faire cesser cette rumination intérieure, il faut renoncer à cette glaciation qui soude le corps dans une manière de renoncement. Ne pas dire, et voilà les congères. Ne pas dire, et voilà les barrages de moraines et les plaines d'eau qui envahissent la caverne humaine et il n'y a plus qu'une immense solitude affiliée à son propre écho. La fontanelle du langage, il faut l'ouvrir et surgir dans le monde avec les poings serrés des mots. Avec les mots-calots jouer sur tous les terrains de jeu du monde. Mots d'acier, mots roulements à billes projetés sur les cannelures des rues, les vitrines aux arêtes brillantes, les yeux de porcelaine blanche. Tout incisé jusqu'à l'âme, tout traversé à contre-jour des apparences. C'est la vérité des mots qu'il faut livrer aux hommes. C'est leur fuite éternelle qu'il faut arrêter. Comme on se jetterait sur l'animal qu'on garroterait avant le sacrifice. Mais qu'on arrête de fuir, mais qu'on cesse de divaguer sur les agoras où ne règne que le vide, mais qu'on fasse halte dans la dureté des mots, sur le cercle de leur nécessité. Car il n'y a plus que le langage qui soit capable de nous sauver. Tout le reste est forclos, usé jusqu'à la corde et les hommes sont en orbite autour de leur propre planète sans même le savoir. Le sauvage en nous corrode nos os, attaque nos chairs, ronge nos frêles téguments. De la meute primitive il faut sortir et proférer les premières phrases qui diront la force de l'être, son appel à éclairer le chemin, à ouvrir la clairière dans le sombre des forêts. Langage qui fore la nuit de son arche brillante. Ou bien le langage nous le portons à parution ou bien nous renonçons à être des menhirs levés dans l'éther et nous réfugions dans cette fuite éternelle qui nous distrait de nous-mêmes. Être éveillés, voilà à quoi nous sommes condamnés. Rien de plus haut que la conscience ! Rien de plus éclairant que l'étoilement des mots !

2° extrait.

"AUTOCRITIQUE - Est-ce que cela valait vraiment la peine d'écrire tout ça, comme ça ? Je veux dire, où était la nécessité, l'urgence de ce livre ? Peut-être bien que cela aurait mieux valu d'attendre quelques années, replié sur soi-même, sans rien dire. Un roman ! Un roman ! Je commence à haïr sérieusement ces petites histoires besogneuses, ces trucs, ces redondances. Un roman ? Une aventure quoi. Alors qu'il n'y en a pas ! Tout cet effort de coordination, toute cette machinerie - ce théâtre -, tout cela pourquoi ? Pour mettre au jour un récit de plus. "

“Le livre des fuites. Roman d’aventures”, voilà le sous-titre qui éclaire cette œuvre singulière. Jeune Homme Hogan, bien plutôt que de fuir l'enfer des villes, les nœuds serrés d'autoroutes, l'aridité des déserts, la densité étouffante des peuples oubliés, J.H.H. donc, plutôt que de se fuir lui-même - même si tous ces thèmes traversent le livre -, fuit le langage ordinaire, celui qui fait de l'écriture une sous-littérature. Le roman : combien cette catégorie fourre-tout est sujette à caution! Des histoires, seulement, comme la vie en distille à foison, à chaque instant. Alors mieux laisser à la vie le soin de mettre en scène ces menues fictions, de hisser le praticable sur lequel se déploie la dramaturgie humaine. Le livre, s'il est vrai, s'il s'alimente aux sources originelles de l'écriture a mieux à faire que de singer le feuilleton de l'existence. La lymphe, le sang, les sécrétions, les sentiments édulcorés, les intrigues, la comédie tristement humaine, à la rigueur leur destiner le théâtre de boulevard. La scène de ces bonbonnières bourgeoises est commis à être le récipient indigent des relations où l'amour se conjugue selon la sacro-sainte règle de l'unité de lieu (le boudoir capitonné); de temps (la nuit adultérine); d'action (la course après soi).

Le roman a à être l'aventure unique du langage. C'est pourquoi il doit sortir des conventions. Se débarrasser de ses cols de celluloïd, jeter son frac aux orties, remiser son haut de forme sur la patère obséquieuse des corridors aristocratiques. Écrire et l'on renonce à l'exercice d'une certaine "mimésis", laquelle voulant imiter les agissements de la nature humaine, ne parvient à livrer sur la scène mondaine qu'une confondante réplique de ce que l'existence offre de contingences ordinaires. Roman embourgeoisé qui ne fait que reproduire, à l'identique, les conventions et stéréotypes de tous temps afin que le lecteur, flatté dans son inclination à la paresse, puisse voir ses instincts "sublimés" dans la plus naturelle des impérities qui se puisse imaginer. La facilité n'est jamais que le miroir du doute confortable dans lequel l'homme s'installe comme dans le plus évident des hamacs. Il aime à flotter dans cette paix doucereuse qui lui évite de se poser la question fondamentale de sa présence au monde. Alors le constat est sévère qui fait de l'écrivain cet espèce de personnage fantoche qui ne fait que flatter les instincts primaires de ses fidèles lecteurs :

Mais non, il n'invente rien. Il vous donne le produit de sa chasse quotidienne. Des ragots qu'il a ramassés à gauche et à droite, des bouts de feuille arrachés à des calepins, des journaux, des sales expériences. Stendhal, Dostoïevski, Joyce, etc; ! Des menteurs ! Et André Gide ! Et Proust ! Petits génies efféminés, pleins de culture et de complaisance, qui se regardent vivre et rabâchent leurs histoires ! Tous aimant la souffrance, sachant en parler, heureux d'être eux-mêmes."

Le réquisitoire est sévère, le trait forcé jusqu'à la morsure de l'acide. Mais si Le Clézio se travestit en procureur, c'est pour porter au regard la nécessité qu'il y a à faire du langage - cette essence de l'homme - le vecteur essentiel par lequel atteindre le lieu d'une vérité pour l'homme. Fuir, fuir encore et toujours les rives de la complaisance afin de surgir au milieu du sens, là où les choses s'éclairent, où la lumière s'ouvre sur le recul des ténèbres. Être écrivain, c'est d'abord être vrai, c'est coiffer sa tête d'un bonnet phrygien, hisser les arbres de la liberté et porter haut le verbe pour que quelque chose soit atteint de l'ordre du signifié. Il ne saurait y avoir d'autre voie, d'autre mission que celle-ci : donner à penser et agrandir l'espace de compréhension qui nous est alloué comme le destin le plus haut. Alors il faut se battre, alors il faut armer ses poings de lames de yatagan qui inciseront la conscience à commencer par la sienne propre, mais aussi, mais surtout, celle des autres, ces lecteurs qui, parfois dorment debout. Il n'y a pas d'autre alternative que de demeurer dans l'orbe déployante du langage et d'en faire l'offrande à ceux que l'on désigne comme les usufruitiers du geste artistique. Écrire : geste de pure oblativité ou bien écrire n'est rien qu'un peu de poussière emportée par le premier vent. La tâche est ardue qui suppose une âme bien trempée, une volonté sans faille, une immersion dans les mailles serrées de la langue. C'est pour cela que l'écrivain se pose la question de la postérité de son œuvre : sera-t-elle au moins comprise ?

"Alors, qu'ai-je à dire, moi ? Carlos, Hogan, Lucie, est-ce que ce n'est pas la même chose ? Est-ce que je ne parle pas de problèmes, moi ? Est-ce que j'écris pour les hommes, ou bien pour les mouches ?

Le Livre des Fuites, bien d'accord. mais, en fuyant, est-ce que je ne me retournerais pas de temps en temps, juste un coup d'œil, histoire de voir si je ne vais pas trop vite, si on continue à me suivre ? Hm ? "

Oui, Assurément Le Clézio est ce type d'écrivain qui va "trop vite", mais c'est en cela qu'il est précieux car sa vue porte au loin, sur le large horizon où la littérature brille sans doute d'un insoutenable éclat. Beaucoup, lisant, clignent des yeux. Et ce clignement est un signe du désespoir qui étreint le "dernier homme" dont Nietzsche nous parle dans son Zarathoustra. ll est encore temps de convoquer "la flèche de son désir", il est encore temps de " mettre au monde une étoile dansante", la littérature jette encore quelques feux. Ne les éteignons pas ! Cessons de fuir ! Il y a mieux à faire !

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26 juillet 2026 7 26 /07 /juillet /2026 06:34
La littérature en tant que métaphore.

Antoine Watteau.

"La gamme d'amour" (1717)

Source : Larousse

*

 

(Quelques méditations sur

Les Fruits d'Or de Nathalie Sarraute)

*

   4° de couverture de l'Editeur

   "Cette œuvre de Nathalie Sarraute ne comporte ni personnage ni intrigue. Son héros est un roman, Les Fruits d'Or, et elle a pour sujet les réactions que ce roman provoque et l'accueil qu'il reçoit chez ceux qui l'aiment ou le rejettent. Il ne s'agit pas de peindre la réalité visible et connue. Les péripéties balzaciennes qui entourent le lancement d'un livre ne sont pas le domaine de Nathalie Sarraute. Il n'est ici question ni d'éditeurs, ni de publicité, ni des jeux des prix littéraires. L'auteur des Fruits d'Or est également absent. Seules sont montrées ces actions dramatiques invisibles et cependant très précises, qui constituent cette substance romanesque dont, depuis ses Tropismes parus en 1939, Nathalie Sarraute n'a jamais cessé d'étendre le champ et qui a déterminé toutes ses recherches techniques. En recréant ces mouvements dans le domaine du contact direct ou indirect avec l'œuvre d'art, en les amplifiant parfois jusqu'à la satire, c'est à certains aspects essentiels du phénomène esthétique que touche ce roman. Ne faut-il pas dire aussi ce poème, tant dans cette forme romanesque nouvelle se confondent les limites qui séparent traditionnellement la poésie du roman."

   La note de Wikipédia

  Les Fruits d'or’ est un roman de mise en abyme écrit par Nathalie Sarraute, publié en 1963, pour lequel elle a reçu le Prix international de littérature en 1964. Cette œuvre s'inscrit dans ce qu'on nomme le nouveau roman, ne comporte pas de héros ni de péripéties. Le thème central est celui de la réception d'une œuvre d'art. Les personnages du livre discutent d'une œuvre qui se nomme aussi Les Fruits d'or. Seulement, rien de ce livre n'est raconté si ce n'est l'évocation de lieux, de personnages.

   Libre commentaire

  Afin de mieux entrer dans le vif de l'œuvre de Nathalie Sarraute, il convient de partir de l'origine, à savoir des "Tropismes" dont le motif retentit dans l'œuvre entière comme sa nervure essentielle. Mais parler de "tropismes", à propos de la littérature, c'est convoquer aussitôt la figure de la métaphore. L'auteur s'abreuve constamment à cette image de tropisme, au point d'en faire le fondement de toute écriture. Alors, il faut préciser ce qui justifie ce choix et remonter à l'étymologie du mot "métaphore".

   "Du grec ancien μεταφορά metaphorá dérivé du verbe μεταφέρω metaphérô (transporter) formé de μετά metá (d'un lieu à un autre) et du verbe φέρω phérô (porter)." (Wiktionnaire).

  Nous voyons, ici, que l'idée essentielle est celle de "transporter d'un lieu à un autre". Mais, ce fameux tropisme, vers quoi nous transporte-t-il ? Pour le saisir, il convient de prendre le tropisme dans sa forme première, biologique. Tout végétal est animé d'un mouvement de croissance qui assure son déploiement dans l'espace. Ceci est rendu visible dans les films en accéléré où devient perceptible le dépliement tissulaire en tant que phénomène alors, qu'en même temps, se laisse deviner l'essence même du mouvement. C'est à la mise en évidence de cette essence - la littérature - qu'est commise l'ensemble de l'œuvre de Nathalie Sarraute. Et comme, par définition, l'événement littéraire est un indicible, l'inventeur du Nouveau Roman, s'attache à le faire surgir par le recours à la métaphore du tropisme, cette tension indéfinissable. La littérature est ce fin mouvement par lequel elle se révèle, dont la matière même est cette 'sous-conversation' existant entre des personnages qui, souvent, n'en ont pas conscience. Minces vibrations, sentiments infimes, fugaces tellurismes existentiels, reptations d'une lave interne dont l'effusion se réalise à l'insu de ceux, celles qui en sont les étonnants réceptacles.

La littérature en tant que métaphore.

"Chercher le motif"

Jean-Claude JOLET

Frac Réunion

*

 

L'extrait - (Un lecteur admiratif commente "Les Fruits d'Or").

   "Et soudain, c'est comme un effluve, un rayonnement, une lumière… je distingue mal sa source restée dans l'ombre… Cela afflue vers moi, se répand… Quelque chose me parcourt… c'est comme une vibration, une modulation, un rythme… c'est comme une ligne fragile et ferme qui se déploie, tracée avec une insistante douceur… c'est une arabesque naïve et savante… cela scintille faiblement… cela a l'air de se détacher sur un vide sombre… Et puis la ligne scintillante s'amenuise, s'estompe comme résorbée et tout s'éteint…

   Ce qui passe là des Fruits d'Or à moi, cette ondulation, cette modulation… un tintement léger… qui d'eux à moi et de moi à eux comme à travers une même substance se propage, rien ne peut arrêter cela. les gens peuvent dire ce que bon leur semble. Personne n'a le pouvoir d'interrompre entre nous cette osmose. Aucune parole venue du dehors ne peut détruire une si naturelle et parfaite fusion."

   Le mystérieux lecteur des "Fruits d'Or", parle de ce non moins mystérieux phénomène qui fait exister la littérature par une manière d'osmose, de lien invisible, non préhensible - seulement par la grâce d'une intuition -, s'établissant entre ce lecteur et l'écriture, lien que toute réception de l'œuvre d'art devra restituer afin que celle-ci, l'œuvre, soit fécondée et comprise en son intime. A défaut de cette quintessence faisant se rejoindre, dans un même creuset, littérature, sens et adéquate perception de ce qui est en jeu dans l'acte de création, rien ne s'illustrera d'essentiel et le sujet du livre tombera dans l'anecdote et les contingences de tous ordres.

   C'est de l'intérieur même du tropisme que les choses sont à comprendre, donc au contact de cette "chair du milieu" des mots, de cette substance pulpeuse, soyeuse, de cette nacre du langage qui fait ses efflorescences à qui sait les voir. Acte dyadique qui entraîne la fusion en une même arche signifiante de l'Amant, de l'Aimée, de l'Amour. Comprenons, 'de l'Auteur, de la Littérature, de cet innommable qui les relie au sein d'une unique expérience langagière'. Car la littérature est, avant toute chose, tropisme infini de ce langage dont l'homme est tissé jusqu'en ses fibres les plus secrètes, dont la mise en œuvre est rien de moins que l'art dans son déploiement manifeste.

   L'art comme vérité du dire, comme effusion du poème sur la courbure du monde. Comment d'ailleurs, pourrait-il en être autrement. Par un simple effet de l'imaginaire, ôtons à l'homme ce langage qui le fait tenir debout et nous n'obtenons plus qu'une aporie, une désolation, une 'in-signifiance' de tout ce qui paraît et se dresse à l'horizon de l'exister. Privé de langage, l'homme est aussitôt reconduit à cette "pauvreté en monde" de l'animal ou de la pierre. Car, alors, comment penser, ressentir, traduire ses émotions ? Car, alors, comment donner lieu au poème, comment faire surgir le fait littéraire ? Le silence n'est envisageable que comme lieu de réserve, condition de possibilité d'une parole, jamais comme sa négation.

 "L'homme n'est que la moitié de lui-même. L'autre moitié, c'est le langage "                                                                            Emerson

       (Cité par Dominique Bertrand dans Verbe Verbe - Anthropoésie)

   L'assertion d'Emerson, il est nécessaire de la reconduire à plus de radicalité, d'essentialité, reconnaissant que l'homme est entièrement langage. Et ceci n'est pas 'abus du langage' en question. Il suffit d'avoir rencontré ces personnes aphasiques, foudroyées, au sens figuré de 'terrassée', 'interdite', 'confondue', lequel sens n'est guère éloigné de sa valeur propre de 'foudre', 'd'éclair' s'abattant sur l'être et le réduisant à néant. Comment 'être' sans langage, alors que "Le langage est la maison de l'être", précise "La lettre sur l'humanisme" heideggérienne ?

   Et, à partir d'ici, si l'on veut avancer dans la compréhension des thèses de Nathalie Sarraute, il faut bien s'imprégner de l'idée que toute littérature est métaphore, donc langage, que les tropismes - ces effleurements de l'âme en direction du monde - ne sont en définitive que l'effervescence des mots au contact du réel. "L'effervescent contact de l'esprit avec la réalité" pour paraphraser la belle expression de Pierre Reverdy. "Les Fruits d'Or", de bout en bout, ne sont que pure rhétorique, jeu de langage, travail sur la matière intime des mots, torsion des phrases, recherche esthétique des signifiants, incandescence des signifiés. Qui n'a nullement franchi le Rubicon, qui n'a nullement abordé aux rives où les mots sont des braises vives dans la nuit ne peut prétendre se trouver en terre de littérature. Seulement en un lieu d'exil visité par de pures apparences, identiquement aux prisonniers de la Caverne platonicienne qui ne perçoivent de la réalité que des artefacts projetés sur l'aire pariétale par les feux tremblants des porteurs de torches. Une simple fantasmagorie. L'éclat solaire est loin qui fait briller sa vérité !

   Bien évidemment, au cours de l'histoire, la littérature s'est déclinée selon de multiples facettes. Ce qu'a apporté de décisif le XX° siècle et les recherches formalistes liées à l'émergence du Nouveau Roman, c'est la mise en perspective du langage lui-même, l'écriture se reflétant en abyme dans sa propre essence. Jamais l'on n'était allé aussi loin dans l'expérience langagière, jamais l'on n'avait approché de si près la flamme vive de cette essence qui nous détermine de fond en comble. Si nous sommes langage, alors notre demeurer sur terre n'est que la mise en acte des infinis tropismes que nous sommes nous-mêmes : nos actes, nos réflexions, nos pensées, nos sentiments, nos états d'âme. Cependant, ici, il ne faut pas commettre de contresens. Les tropismes de Nathalie Sarraute, qu'on a trop souvent confondus avec une 'stimmung', à savoir avec une tonalité émotionnelle, une vibration des affects, les tropismes donc, ne le sont que secondairement, comme moyen s'orientant vers une fin, une seule, rendre le langage visible en tant que tel en même temps que la littérature qui en est la réalisation, la face visible comme poème, dire essentiel.

   Se livrer à une quelconque exégèse psychanalytique de l'œuvre ne peut conduire qu'à une perception inexacte des intentions qui constituent les fondements de cette écriture exigeante, purement tendue vers la quête de son objet. Car, prendre ce parti d'une 'sous-conversation' se réglant sur un prétendu pathos, c'est tout simplement prendre l'événementiel pour l'essentiel. C'est accorder, à ce qui n'est que de surcroît, valeur d'absolu. Nathalie Sarraute n'écrit pas une 'histoire', elle ne campe pas une dramaturgie dans laquelle des personnages socialement situés prendraient place, elle ne destine jamais sa prose à faire voir une galerie de portraits telle qu'elle est visible, par exemple, dans les différentes œuvres de 'La Comédie Humaine' de Balzac. Pas plus qu'elle ne convoque une pure réminiscence proustienne sommée de faire surgir quelque Petite Madeleine commise à dire le tout d'une société, d'une conscience en prenant acte, d'une plume en restituant avec subtilité les infinies nuances.

   Non, chez Sarraute, le motif est bien plus circonscrit, resserré autour de son objet, singulièrement focalisé sur la gemme du langage dont il faut extraire toute la densité, grain à grain, comme on prélèverait de la grenade ses pépins gorgés de sucre. Être au plus près des mots, être dans leur intime, devenir texte soi-même afin de le vivre de l'intérieur et non plus l'observer comme simple objet expérimental. C'est pour cela qu'il faut fusion, osmose, dyade. Le sujet se confondant avec l'objet de sa connaissance. Alors il n'y a plus de différence, alors est réalisée l'utopie de tout écrivain, disparaître à même l'œuvre d'art.

   Mais reprenons :

   "Quelque chose me parcourt… c'est comme une vibration, une modulation, un rythme… c'est comme une ligne fragile et ferme qui se déploie, tracée avec une insistante douceur… c'est une arabesque naïve et savante… cela scintille faiblement… cela a l'air de se détacher sur un vide sombre…"

   Mais ce "quelque chose" n'est autre que le langage qui fait ses vibrations, ses oscillations, ses rythmes alternés. La "ligne fragile et ferme", c'est simplement la ligne écrite, l'alternance de signes noirs que rythment les espacements blancs chargés de leur donner sens. Car, à bien pénétrer le projet sarrautien, il convient ne pas demeurer extérieur à celui-ci. Pure immersion nous est demandée, pur saisissement des mots à partir de leurs propres fondements. Il faut modifier notre régime de pensée, se disposer à se colleter avec le texte, le prendre 'au pied de la lettre', au sens strict s'entend. Entrer dans une radicalité langagière qui ne laisse la place à aucune approximation, à aucune fuite. Prendre les mots 'au lacet' tel le lapin parmi les touffes d'herbe de la garrigue. Toucher de tout son corps le sol du langage, celui par lequel nous sommes parmi l'existant les seuls à pouvoir nous engager dans une compréhension avec lui, le langage précisément.

   L'expérience de la lecture, il est nécessaire de la ramener à une manière de concrétude, d'extraire les signes de leur gangue, au forceps si nécessaire. Un peu comme un enfant apprenant à déchiffrer se collette avec l'objet de sa quête. 'Pied à pied', sans laisser vacant un seul pouce d'espace langagier. Lisant en voix silencieuse, que faisons-nous d'autre sinon découvrir le fourmillement de milliers de signes, minuscules insectes pullulant sur la page blanche ? Lisant à haute voix, que faisons-nous, sinon prendre acte de milliers de sons qui se combinent afin de signifier. ? Notre pupille, aussi bien que le limaçon de notre cochlée se disposent à recevoir cette infinité de sèmes qui vont transiter jusqu'aux aires corticales de la compréhension. Ce que nous percevons, de prime abord, ce sont des 'particules élémentaires', lesquelles s'assemblant vont concourir à nous livrer une information sur le monde. Le percept pur, l'unité minimale de la langue, ce sont ces phénomènes bruts qui déclenchent notre interprétation de ce qui se livre comme possibilité pour l'entendement. Des cristaux de langage qui s'agglomèrent afin de parvenir à une entente globale du message dont nous sommes les destinataires. Des fragments à la totalité, il n'y a pas de rupture possible. Le fragment est le début du signifié, la totalité sa forme achevée, son accomplissement. Du langage au langage sans médiation, sans intermédiaire.

   La forme pure linguistique est celle qui est allouée à tous les lecteurs comme matrice première. Les images, les scénarios, les anecdotes, les mises en scène, les dramaturgies ne sont que secondaires et singulières car reliées aux histoires personnelles, aux événements qui tissent une vie. Lisant un texte de Nathalie Sarraute ou bien d'un autre écrivain, quel qu'il soit, c'est toujours à du langage que nous sommes confrontés, frontalement, inévitablement. La fable ne surgit qu'après coup, lorsque les métabolismes liés à nos existences auront animé les premiers schèmes, auront monté le grand praticable sur lequel se jouent les pantomimes de tous ordres.

   Sans doute cette digression sur le percept langagier pur paraîtra-t-elle accessoire et pourtant, malgré la difficulté de conceptualisation qui lui est inhérente, c'est là que se situe le nœud gordien qu'il convient de démêler avant de faire quelque thèse que ce soit sur l'acte de parler, de lire, d'écrire. Toute énonciation est d'abord phénomène vibratoire - appelons-le "tropisme", car c'est de même nature -, avant d'être le support d'un possible événement. 'Tout est langage', depuis le bruit du vent jusqu'au chant grégorien en passant par cette "arabesque naïve et savante" dont Nathalie Sarraute a su se faire l'interprète avec la belle rigueur qu'on lui connaît. Cela qui "a l'air de se détacher sur un vide sombre", c'est cette métaphore par laquelle la littérature est littérature, une suite de mots quintessenciés.

   "Je ne sais pas pourquoi Les Fruits d'Or me font penser à Watteau… Je leur trouve la même grâce fragile, la même tendre mélancolie… Et cette fin… alors, là, étonnante… quand tout sombre dans la confusion… Nous débouchons en plein désarroi… oui, les Fruits d'Or, pour moi, c'est le plus beau roman métaphysique… Croyez-moi, il a fallu une rude maîtrise, un extraordinaire dépouillement pour mener à bout sans flancher un tel projet…"

   Certes, un magnifique "dépouillement". Rares ont été les écrivains à pratiquer une telle ascèse, s'effaçant derrière leur œuvre afin que cette dernière, l'œuvre, puisse briller de tous les feux du langage. Non des feux de son auteur. Ceci est tout à fait admirable. Nathalie Sarraute est toujours à lire ou à relire avec cette idée d'une ferveur au service de la langue. Il n'y a rien à dire au-delà !

   Petite incise finale

   Le tropisme selon Nathalie Sarraute doit être appréhendé, d'une manière plus globale, comme ce passage d'un mot à une autre, comme cette transitivité d'une phrase à l'autre, comme ce mouvement d'un texte à l'autre, d'une œuvre à la suivante. C'est dans cette permanente mobilité, dans cette dialogique des livres successifs que peut se saisir la cohérence totale de l'œuvre.

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11 juillet 2026 6 11 /07 /juillet /2026 06:44
Terre, eau, air : chemin de la poésie.

« Petit homme devant un soleil rouge II – 1950. »

Joan Miró

Source : Ladilettantelle

***

Quitter le pays des Grandes Eaux

« Ovipare est la nuit

Je l'habite au cristal de ton front.

Qu'importe la boue dans l'oeil

Et ces ailes de sel

J'attends-je crois

Comme l'oiseau

Qui lit demain

Que tu sautes à mots-silence

Sur le vieux plancher du coeur.

Nous sommes

De si lointains enfants

Allant toujours

Plus loin que les mots.

Que vienne ton ombre

Accrochée aux bras des lumières,

Celle de tes lèvres sans paroles

Dont le ciel fait bouquet

Et ainsi

Je sais

Je quitterai

Le Pays des Grandes Eaux. »

Nathalie BARDOU.

29 juillet 2015

***

 A-t-on jamais fait un commentaire de la poésie qui parte de son centre pour y demeurer ? Et, du reste, est-il seulement possible de parler au sujet du poème sans en atteindre l’essence, sans en altérer l’intime signification ? Poser la question est déjà inquiétude, déjà renoncement à se frayer une voie satisfaisante dans l’orbe de l’écriture. Le poète lui-même serait bien incapable de proférer sur ses propres mots, d’en circonscrire la substance, de porter au jour ce qui s’abrite au sein de la nuit, lieu originel de la création. Le créé excède toujours le créateur. Le langage transcende toujours l’objet sur lequel il exerce sa puissance, déploie sa souveraineté. Il y aurait orgueil à ne pas vouloir regarder ceci comme une pure évidence. Alors, parler du poème, certes, mais à condition de passer du logos en tant que raison discursive au logos en tant que parole du fondement, parole annonciatrice de ce qui va surgir et s’annonce sous les traits d’une transcendance. Le poème jouant sa partition dialectique par rapport à la prose mondaine, le poème comme essence de soi, la prose comme manifeste de l’exister dans sa contingence. Qui n’a pas compris cette distinction essentielle ne peut entrer dans le domaine de la poésie, mais en fréquenter seulement les marges, en percevoir les harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental.

 Bien évidemment, c’est une constante de l’esprit humain que de vouloir creuser le sol immédiatement disponible afin d’assurer une suffisante quadrature à la pensée. Ainsi naissent les brillantes exégèses, les subtiles herméneutiques, lesquelles mettent la poésie à nu, creusant jusqu’à l’os, négligeant sa chair, sa vibration. Le résultat : des variations langagières qui, pour brillantes qu’elles sont, n’en évacuent pas moins le contenu qu’elles se chargent d’explorer. Le sonnet des « Voyelles » de Rimbaud a vu quantité d’exercices de haut vol, chaque essai prétendant à la seule validité interprétative qui soit. Mais que tirer de ces intellections si ce n’est un trouble, une insatisfaction ? Impression d’être placés en orbite autour du poème sans en avoir perçu la source vive, les « illuminations ». Oui, le terme rimbaldien dit en subtile métaphore ce que de longs discours échoueraient à démontrer : le poème est lumière, pur jaillissement, coulée de phosphènes, épanchement de lave. Or, comment décrire le déploiement, sinon en cherchant à se déployer soi-même ? Comment décrire la profusion, l’éclatement, la dispersion des spores de fougère dans la brume mystérieuse du devenir ? Comment comprendre le poème sans être poème soi-même ? C’est du cœur même de l’intuition, de la turgescence de l’émotion, de l’épreuve de la sensation que le phénomène apparaît avec le plus de clarté, le maximum de pertinence. Se laisser être au poème : le seul chemin. Se confier aux mots : la seule voie.

 Certes le poème dit toujours en mode crypté, une douleur, une souffrance, un amour blessé, une désillusion. Tout poème est parturition, perte des eaux, sang et, pour finir, délivrance. Jamais un être ne vient au jour par la grâce d’une vertu céleste, il y a toujours déchirure, abandon d’un lieu initial dont l’accueil était joie. Alors, en possession de ceci, combien la pente serait facile qui se livrerait au jeu des supputations : relier la création à son créateur. Décrypter les motifs de sa souffrance ou de son désarroi. Dire, par exemple, « le pays des Grandes Eaux » comme vallée des larmes, dire « la boue de l’œil » en tant que cécité dont un événement particulier pourrait constituer le tremplin, parler de « ces ailes de sel » à la manière d’une symbolique voulant approcher l’impossibilité de voler, d’échapper à son destin. Mais se livrer à cet inventaire serait pure entreprise interprétative, investigation psychologique, essai de lecture d’une parole relativement à sa valeur cathartique. Et, ici, nous serions tombés en dehors du langage, à l’extérieur de la poésie. C’est du-dedans du langage en direction du langage dont notre quête doit être saisie. Jamais on ne s’assurera du contenu d’une œuvre en la jugeant à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir une péripétie existentielle. Si le poème est abouti, et en l’espèce il l’est, c’est en raison même de sa dimension ontologique : il révèle l’essence du langage, la nature profonde de son être, s’éloignant, toujours, de ses possibles hypostases existentielles.

 Parfois on se laisse prendre au jeu facile des associations libres. On procède par ajustements proximaux, on étalonne l’œuvre du poète en fonction de son vécu, on tire de sa biographie les facteurs explicatifs de sa création. Ainsi les fameux poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. Que dire, par exemple, du rapport de la poésie à ce dernier poète, Mallarmé, qui ne soit anecdote ou pure fantaisie ? Du reste, ce grand initiateur d’une nouvelle écriture accordait à la voix poétique un statut d’impersonnalité, lequel excluait le recours à une quelconque biographie. Ne disait-il pas, dans « Crise de vers » : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots. » C’est dire combien le poète s’efface derrière l’œuvre. Car, si la poésie est bien entreprise singulière, elle doit néanmoins puiser dans le grand réservoir des significations universelles afin de prétendre au statut de littérature, d’accéder à la prééminence de forme d’art. Pour le cas d’autres poètes célèbres, combien nous indiffère que Verlaine ait consommé de l’absinthe, Michaux de la mescaline, Artaud du peyotl. Comme si l’usage de drogues pouvait être à même d’expliquer le processus par lequel une écriture vient à elle et se manifeste comme la seule possible. La mescaline, le peyotl n’étaient pas des fins en soi, seulement des moyens d’approcher ces « illuminations », de provoquer ces incandescences, de libérer ces gerbes d’étincelles par lesquelles se laissait apercevoir la prodigieuse alchimie du langage. Et comment mieux dire la magie de la création qu’en citant le génial Antonin Artaud dans « Le Pèse-nerfs » : « Certainement l’inspiration existe. Et il y a un point phosphoreux où toute réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? -, un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. » Comme s’il s’agissait de provoquer ces étonnantes « données immédiates de la conscience » (en termes bergsoniens) afin que le foyer s’allume et que la métamorphose commence. Procédé éminemment alchimique au terme duquel s’annonce la pierre philosophale comme dernière étape d’une matière vile parvenue à sa quintessence. Les mots du poème ne sont pas autre chose que cet or, cette gemme, ce saphir brillant de son pur éclat dans les plis obscurs de la terre. Gemme poétique s’opposant à la gangue lourde de la prose, à l’indigence du langage ordinaire, véhiculaire, considéré comme outil.

 Et maintenant, il faut évoquer le corps du poète comme corps de l’écriture. Tout part en effet du corps, tout y revient, comme réalité la plus directement saisissable. Les mots partent du corps, les mots sont des corpuscules de matière, des vibrations sonores qui font leurs vagues, disséminent leurs percussions dans l’espace. Puis s’effacent de la perception mais pour autant ne disparaissent pas. Une essence ne se dissout pas, elle perdure et fait ses scintillements inaperçus, elle devient une méta-réalité seulement accessible par le biais d’une intellection. Le poème est éternel. Ainsi pourrait-on commettre un crime d’autodafé contre le livre que « l’Albatros » ou bien « Le Dormeur du val » continueraient à être poèmes pour l’éternité. Il y aurait toujours quelque conscience pour les porter à leur dignité de poème, à leur essentialité de langue humaine. Corps-terre du poète dans la glaise duquel s’inscrivent les stigmates de la douleur. Corps-chaos dont il extrait les pierres brutes, polissant ses faces, les taillant au stylet de l’art afin que la gemme sculptée par l’esprit devienne éclat, devienne diamant. Non celui de la richesse qui aliène et pervertit, mais celui de l’intelligence qui est lumière, réflexion de l’esprit, transport de l’âme en direction de l’empyrée dont elle provient et où elle retourne afin de connaître dans l’exactitude de la joie. « Exactitude de la joie », vérité en forme d’oxymore pour dire la tension interne de toute vérité qui ne procède à son dévoilement qu’après qu’elle a été voilée. Absence de voilement, absence de vérité. Celle-ci est recherche, effort et enfin découverte. Corps-humus d’où se lève l’efflorescence du dire avant que n’apparaisse le corps-cosmos, celui qui reflète toute la beauté ouverte de l’univers. Ce que fait le poète : il se saisit de notre corps, le soumet au feu de ses mots et notre corps devient principe subtil, pure évanescence, simple brise pareille au vol de l’oiseau, à sa trace d’écume dans la transparence du ciel. Le voyage que nous accomplissons en compagnie de la poésie est bien celui qui mène de la matière-terre au principe-ciel, que parfois l’eau médiatise comme pluie nous reliant aux deux sphères du réel. Ainsi s’accomplit en une seule et même extase spatio-temporelle l’œuvre en tant qu’elle nous métamorphose en autre chose que ce que nous étions, des êtres à la recherche d’eux-mêmes, que seul le langage pouvait porter à leur accomplissement. Comment, en effet, pourrions-nous éprouver quoi que ce soit de l’exister, de l’être-sur-Terre si nous étions privés de parole ? Ceci se produirait-il et nous serions simple pierre aux yeux vides que le ciel ne regarderait même pas. Et nous serions avant même que le mot ne s’énonce, c'est-à-dire vacuité perpétuelle, nullité sans périphérie ni centre.

 Pour être dans le poème, pour entendre sa langue sans pareille, il faut consentir à renoncer au sol sur lequel nous progressons et, bien plus, il faut faire le deuil de son corps et en remettre la dépouille temporaire (tant que dure la fascination du poème) aux complexités terriennes, à leur entêtement labyrinthique, à leur cécité native. Car être sur Terre et uniquement ici, n’apprend rien, sinon à fouir le sol de son museau de phacochère et en extirper les racines en vue de la besogneuse nourriture. Pour être dans le poème il faut procéder à un bond, celui qui sépare le bonheur de la joie. Le bonheur est soumis à l’impératif matériel d’un cadeau, d’une gratification, de la remise d’un don en échange de quoi nos lèvres désirantes remercieront le généreux donateur. Lien étroit du recevant et du prescripteur qui oblige et, par avance, se délecte de cette dette. Car recevoir est toujours dépendre d’une altérité et en accepter, par avance, l’obligation d’aliénation. De la joie, il n’est jamais question ici et là au milieu des avenues incessantes des hommes. De gratifications, oui. De contentements, oui. La joie est d’une autre nature que celle d’un rapport entre deux êtres avec, en fond, la nécessité d’une reconnaissance, d’un retour, d’un cadeau à prodiguer à l’autre afin qu’il y ait lien réciproque et pansement de plaies affectant aussi bien l’actant que celui qui est acté.

 Mais il faut cesser de raisonner en termes de logique des échanges, de morale bien-pensante, de conventions sociales. Se confier au poème est d’une autre nature qu’avoir rapport avec son semblable, la Nature, une chose de la vie quotidienne. Se confier au poème est réaliser la fusion, l’osmose entre deux êtres de langage, à savoir celui que je suis en tant qu’essence humaine capable de la langue et celui que constitue le poème en sa dignité de poème. D’essence à essence. De parole à parole. Comme si notre geste de lire un poème restituait la charge de sens originelle liant indéfectiblement l’homme que je suis avec la nervure qui en constitue le fondement, ce langage sans lequel je serai animal ou bien végétal à l’ombre de l’oubli. Parlant, proférant, écrivant, déclamant, je recrée sans cesse les conditions d’apparition du sens, je tisse de mots l’espace ouvert, le temps disponible. Parlant ou lisant le poème à haute voix, je mets en situation l’émergence de la première signifiance humaine, je crie comme mon lointain ancêtre de la Préhistoire, je grave dans la pierre de la destinée les premiers signes pariétaux de la présence anthropologique, j’assois la royauté du dire, je consacre la fable, j’initie l’aventure du conte. Je porte à son acmé ce dont parler est affecté en son sein, ouvrir un monde où habiter et faire rayonner l’être-homme dans sa dimension la plus éminente. Or, quand le poème atteint les sommets du sublime, non seulement il s’y maintient pour le temps à venir, mais il nous entraîne avec lui dans son ascension, il nous assure de notre propre liberté, il nous remet à ce que nous avons de plus cher, l’écoute du monde et notre propre écoute en retour. De l’ego ordinaire, préoccupé, en souci de lui et de ses propres nébuleuses, le poème nous fait passer à l’ouverture du Soi, cette haute perspective dont les rives ne s’atteignent qu’à fréquenter l’art, à en éprouver l’extraordinaire tremplin ontologique, la capacité de fécondation, le ressourcement pareil à un perpétuel mouvement métamorphique. Si le poème nous transforme et ceci est une évidence pour ceux qui l’ont rencontré, c’est tout simplement parce qu’il possède la vertu de nous porter là où toujours nous avons rêvé d’être, dans le pli intime de soi et l’ouverture au monde, d’un seul et même mouvement, ce qui en termes elliptiques s’annonce sous le mot « d’unité ». Réalisation de la fusion des opposés, réactualisation du mythe de l’androgyne, puissance des sexes réconciliés dans un seul et même corps, résolution des conflits, reconduction de la dialectique à une seule et même énonciation harmonisée qui n’éprouve plus le besoin du logos discursif. Voilà où, selon nous, nous dépose le poème dans sa vertu de dire essentiel.

 Mais, au terme de cet échange, avons-nous au moins parlé du poème de Nathalie Bardou cité en exergue ? Eh bien, oui, nous n’avons fait que cela, les quelques considérations suivantes tâchant d’en proposer une rapide démonstration.

 « Ovipare est la nuit », c’est dire combien la création est logée dans les lointains de l’origine, là où la lumière n’est pas encore apparue, ou si faiblement, lueur tremblante de la grotte où l’homo sapiens découvre qu’il a un langage. Le bison tracé sur les parois, les pointes de flèche, les Vénus, les vulves épousant le tracé de la roche sont les esquisses originelles qui le détachent progressivement de la lourde et encombrante matérialité. Bientôt seront les cris gutturaux, les onomatopées, les premiers mots balbutiés. Bientôt le langage. Bientôt la poésie.

 « Je l’habite au cristal de  front. » - « Que tu sautes à mots-silence. » - « Que vienne ton ombre. » - « Celle de tes lèvres sans paroles. » : mais de qui nous parle donc la poétesse, quel est cet étrange personnage se dissimulant sous le tutoiement itératif, qui donc sinon le langage lui-même, sinon le poème en son incomparable pouvoir d’attraction, d’aimantation ?

 Pour le poète, « l’habiter » est ceci qui illumine le front comme un cristal, cette source vive, cette lumière des mots qui retire « la boue dans l’œil » et défroisse « ces ailes de sel », cette ambroisie des dieux, ce pouvoir céleste de divination, cette disposition à devenir aruspice tel « l’oiseau qui lit demain » et fait que son « silence » glisse « sur le vieux plancher du cœur », pareil à un baume régénérateur qui répare les maux dont l’écriture a parfois à souffrir. Alors, aux enfants-poètes « allant toujours plus loin que les mots », « dont le ciel fait bouquet » en les assemblant dans une harmonie retrouvée, s’offre le ravissement, s’accomplit le retour au Pays de la Langue. Alors, poète, l’on sait la vérité et la joie de ceci « Je sais – Je quitterai le pays des Grandes Eaux », celui d’où s’absente le langage, d’où disparaît le poème et la possibilité de dire. Ainsi naissent les résurgences !

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16 juin 2026 2 16 /06 /juin /2026 06:40

(Libre méditation sur le livre d’Emmanuel Ruben

« Dans les ruines de la carte ».)

De l’usage des signes.

« Maggiolo - Portolankarte - 1541 » par Vesconte Maggiolo

Source : Wikimedia Commons -

« Un signe nous sommes, privé de sens … »

Hölderlin – Mnémosyne.

Du signe comme entente de soi et du monde.

Parler des signes ne peut avoir lieu sans la référence à Hölderlin, ce poète des poètes qui a porté à son acmé l’essence du langage. Donc l’homme en tant que signe, donc l’homme comme alphabet du texte que le monde lui adresse et qu’il lui renvoie en écho. Le langage, surtout dès l’instant où il est quintessencié, est le lieu à partir duquel le sens se manifeste. Donc nous avons à être ce signe qui, en réalité, n’accède jamais à sa propre signification, un signe confronté au hasard, balloté parmi les accidents de tous ordres, un signe livré à lui-même en raison des vicissitudes d’une modernité qui l’a laissé les mains vides. Cherchant notre être, ses contours, son hypothétique épaisseur, la voix qu’il pourrait nous adresser si nous consentions à tendre correctement l’oreille, à regarder avec l’amplitude de la vision requise à cette tâche, mais alors nous connaîtrions la brûlure. Parce que toute mise à nu de l’être est une coruscation, une brusque illumination et nous clignons de l’œil tout comme Zarathoustra dans le célèbre prologue du livre éponyme. Clignement qui est une euphémisation du regard abyssal du Surhomme. Mais, évoquons-nous au hasard la destinée de Nietzsche ? Certes non. Si sa philosophie a traversé le temps pour venir nous interroger, c’est bien parce qu’elle constitue la pointe extrême de la métaphysique et annonce prophétiquement l’essence nihiliste des temps modernes. Nommant le philosophe du « Gai savoir », nous entraînons inévitablement à sa suite toutes ces consciences éclairées qui, chacune à leur manière ont taillé le cristal de la postmodernité, façonné la constellation d’une pensée et d’une doxa contemporaines. Celles-ci se déclinent tour à tour selon l’angoisse foncière d’un Kierkegaard, le « sentiment tragique de la vie » d’un Miguel de Unamuno, l’aporie constitutive du Dasein d’un Heidegger, la facticité d’un Sartre. Bel héritage conceptuel qui, au lieu de nous libérer, semble nous river à notre condition, manière d’enchaînement prométhéen dont nous ne sortirons jamais qu’à la mesure d’une esthétique jouant en écho avec une éthique. S’extraire des contingences suppose le recours à une transcendance, à savoir l’appel à la forme des formes, à l’Idée princeps de l’art qui sublime la matière mondaine pour aboutir à cette belle pierre philosophale sans laquelle il n’est pas d’élévation, d’exhaussement de soi. Ici, méditation, contemplation sont les véhicules au terme desquels brille la lumière d’un savoir. Or ce savoir, Emmanuel Ruben nous en livre d’étonnantes facettes dans son bel ouvrage « Dans les ruines de la carte » qui fait figure de gemme brillant dans la touffeur de l’inconnaissance, cette manière de non-dit permanent qui nous reconduit, faute d’être éclairés, dans les rets étroits d’une troublante cécité. Si cet essai nous touche et nous invite à un sursaut salutaire c’est bien à l’aune de la lucidité, cette pointe avancée de l’intelligence, cette déchirure pratiquée dans le tissu opaque de l’existentiel. Nous voilà prévenus, il nous faudra consentir à la dilatation pupillaire afin que quelque chose de l’ordre d’un paradigme de notre connaissance intime parvienne à l’éclosion. La grande force de ce livre est de considérer le réel depuis l’en-dedans qui en constitue l’essence, à savoir le langage pour la littérature, la touche pour la peinture, la ligne pour le dessin, le contour pour la carte.

Nulle autre voie que celle de considérer ce qui vient à notre encontre sous le régime de l’authenticité, de la vérité. Oui, car nous les hommes, nous accoutumons volontiers d’approximations, de marches en biais à la façon des crabes, de décors en trompe-l’œil, de rapides et éblouissants entrechats pareils à ces vêtures bigarrées de la commedia dell’arte, Polichinelle ou bien Brighella qui ne brillent l’espace d’un spectacle que pour mieux nous égarer. Volontiers nous nous contentons de fard en lieu et place des rides, de la croûte terrestre à défaut d’en saisir le vivant tellurisme, des ramures largement éployées dans l’éther alors que la source de leur présence est entièrement contenue dans leurs inapparentes racines. C’est ainsi tout fruit ne délivre ses graines et pépins qu’à être sondé jusqu’en son centre, là où s’origine sons sens premier. Mais, à vouloir connaître le point focal des choses, à tâcher de percer l’écorce têtue du réel nous prenons le risque de nous égarer. Si, entendant les paroles de Hölderlin, nous avons à frayer notre voie vers le sens, notre démarche doit se faire selon les multiples connotations de ce mot, à savoir aiguiser nos propres perceptions, nous disposer à une compréhension, enfin trouver la direction à emprunter, la « méthode » (méthodos) auraient dit les anciens Grecs, montrant par-là la nécessité de nous doter de sémaphores, d’amers, de balises afin que notre progression n’aboutisse à un « chemin qui ne mène nulle part ». On aura compris que l’énumération de ces points de repère nous amène à cheminer en direction de la carte, cette dernière constituant le canevas privilégié de notre quadrature existentielle.

Les signes du monde - La carte.

Tout part de la carte, tout revient à la carte. Etrange fascination que ni le temps ni l’expérience de l’espace n’effaceront. Là, dans la carte, dorment déjà les signes de ce qui, plus tard, deviendra écriture, se métamorphosera en essais artistiques. On est enfant, on est allongé sur ce fragment d’univers et l’on rêve longuement et l’on dessine au crayon, au feutre, l’espace de ses rêves. Ainsi naît un mystérieux archipel qui sera au fondement d’une esthétique intime : le trait, la ligne, le sinueux, le pointillé, le tiret deviendront les médias privilégié par lesquels connaître, inventorier le monde en même temps que l’on s’approprie de soi parmi la complexité des choses présentes. A l’aurore de la vie s’inscrivent les prémices d’une compréhension de ce qui constitue le geste créateur : sa propre projection sur le rocher, l’arbre, la Terre dont la vivante image s’imprime au plus secret de l’être. Déjà une prémonition de ce que la notion d’archipel, plus tard portée à la dignité de concept, pourra produire de l’ordre de l’illimité, de l’imaginaire, de la fécondité ouverte de l’intuition. Ainsi se façonneront les utopies, ainsi prendront corps les fantasmes : dans le jet sur le papier de l’encre, de la couleur aquarellée qui sait si bien représenter cet indicible qui toujours recule à mesure que l’on avance. Fluidité, souplesse de la couleur, subtiles efflorescences posées à même l’écorce du bouleau, belle métaphore de l’illusion septentrionale, de son frémissement, sa déclinaison en teintes minimales du destin des âmes sous ces latitudes où le lieu s’enracine dans le corps avec l’irisation de la mélancolie, la force d’un lyrisme tout intérieur. Les auteurs Russes en seront les aèdes et les lecteurs les auditeurs éblouis. Il y a un magnétisme du Grand Nord, une étrange attirance de la steppe, une aura de la toundra visitée par les parhélies, les aurores boréales, l’étrangeté d’une Ultima Thulé dont nos rêves sont les plus tangibles représentations. Être envahi du souffle de la taïga c’est déjà être conquis par la littérature, en porter au-dedans de soi les stigmates vifs, les mouvances plurielles, en entendre le chant polyphonique.

Rien ne s’efface de soi lorsque les signes ont pénétré la conscience telles des braises vives, des jets de lapillis, des jaillissements de lave. Oui car nous sommes des êtres profondément marqués au sceau de la géologie, des entités constituées de strates, des aventures que la mémoire a sédimentées, de vivants tellurismes, des argiles ductiles, des gisements fossiles que les bactéries du temps ont métamorphosés mais dont nous avons oublié l’origine. C’est pourquoi les cartes nous parlent avec autant de pertinence, pourquoi nous les écoutons raconter la grande fable du monde. Entre le monde et nous, nulle séparation si ce n’est celle de la théorie, cette contemplation. Car rien n’existe qui n’ait été métabolisé par l’esprit, ouvert par l’âme, passé au crible des perceptions, révélé au feu des passions. Si les cartes nous émeuvent - et certes elles le font -, elles ne le doivent qu’à rapporter les lignes qu’elles déploient à l’aune de notre propre présence au monde. Chair de la géographie contre cette « chair du milieu » qui nous habite de l’intérieur et nous dispose à faire phénomène dans la plénitude d’une expérience unique. Ce haut plateau de l’Altiplano parcouru du vent léger de l’espace où flotte la laine aérienne des vigognes ne nous parle qu’en raison de l’écho qu’il suscite en nous, une pure joie d’exister parmi la beauté partout répandue. Il en est de même pour tout lieu investi d’affects, le désert, les paysages désolés, érodés, usés jusqu’à l’os, les paysages habités d’un souffle. On y voit des colonnes de grès forer le ciel, des geysers faire leur colonne d’eau vive, le surgissement jaune des solfatares, les larges tables de basalte noir, les pierres trouées, poncées où est encore présente, en filigrane, la déflagration cosmique, l’expansion de la matière primitive. Oui, cette matière du-dehors est la même que la matière du-dedans, la nôtre, cette étincelle venue du plus loin de l’espace alors que le temps commençait à se dilater, à faire tourner ses infinis rouages. Oui, les signes habitent la falaise de notre front, la faille de nos lèvres, la doline de notre gorge, la dépression de notre ombilic, l’éperon ou l’abîme de notre sexe, la plaine de nos pieds étalés largement sur le sol de poussière. Oui, nous ne sommes qu’un signe dont le chiffre brille comme le seul hiéroglyphe à interpréter, à comprendre car si nous possédons l’accès à notre propre mystère alors nous sommes doués d’un pouvoir omniscient, celui d’embrasser la totalité de ce qui nous traverse et nous fait hommes-debout, effigies ontologiques, devenirs levés dans l’éther. Se posséder soi c’est en même temps avoir affaire d’un seul et même empan à l’exactitude du monde, à sa vérité, à l’accomplissement qu’il est au regard de la conscience, cette nécessité, cet « instinct divin » qui est la structure même de l’être. Seule, la pierre, seul l’arbre ne peuvent réaliser le tremplin de leur transcendance. C’est nous les hommes qui en sommes les conditions de possibilité. Quelle est donc l’existence de l’immense noyer de la canopée brésilienne lorsqu’il s’abat à l’abri des regards, nul jugement ne pouvant en témoigner ?

Les signes de l’homme.

Les glyphes.

Partout où l’homme passe, il dépose son empreinte. Sur les parois de la grotte, sur l’os du morse, sur l’écorce des arbres, dans les excavations de la mine, dans tous les glyphes qui habitent la Terre comme ceux, étranges, qui courent sur le dos des montagnes des Tarahumaras au Mexique, glyphes dont Artaud témoignait en parlant d' « effigies naturelles » dans lesquelles il croyait reconnaître une magie à l’œuvre. Mais qu’il me soit permis, ici, de citer deux extraits d’un texte que j’avais consacré au créateur du « Théâtre et son double » sur le Site Exigence-Littérature : « … Puis la Syrie d’Héliogabale, le pays des pierres, du bétyle noir du temple d’Ephèse. Ici la lave s’est solidifiée, s’est érigée en signes porteurs de sens. La géologie est encore palpable mais des lignes de force s’en dégagent, comme les premiers mots d’un poème débutent une aventure langagière, symbolique, transcendante. "Car on sent que sous le désert le sol bouge, que les feuillets successifs de lave montrent en clair pour qui sait les voir le travail géologique et premier de la terre avec ses vagues refroidies, qui s’entassent l’une sur l’autre en lames, révélatrices comme les lames du Tarot." - ("Héliogabale ou l’anarchiste couronné"). (…) « Le voyage au Mexique prolonge l’incursion imaginaire en Syrie. Plus qu’une suite logique, il s’agit d’une nécessité existentielle, métaphysique. Si la Syrie pouvait encore porter les traces d’un remuement géologique et édifier les premiers signes, le Mexique les féconde, les multiplie, les porte à leur incandescence. "Cette Sierra habitée et qui souffle une pensée métaphysique dans ses rochers, les Tarahumaras l’ont semée de signes, de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés."

La terre n’est plus passive, seulement parcourue de forces internes, la terre s’ouvre en monde, en conscience, en intelligence. De l’ésotérisme du Tarot, l’on est passé à la spiritualité, à la riche cosmogonie Maya, donc à la mesure de la seule transcendance.

"Un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l’air crevant d’oiseaux vibre sur un timbre plus haut qu’ailleurs." ("D’un voyage au pays des Tarahumaras").

Le corps armorié.

Mais l’homme ne saurait se contenter de disperser ses signes à la face du monde. Il lui faut, en une certaine manière, les incorporer, en faire des possessions du corps, ce territoire qui lui appartient en propre, cette île bien délimitée, cette Thulé où repose l’être qu’il est dans le cerne de sa peau. Face au cosmos qui lui propose un ordre du monde, l’homme travaillant son corps, y gravant des inscriptions, y élevant des saillies, y creusant des sillons, le peignant, le dessinant le conformant, en un mot, à l’image qu’il veut lui imposer, l’homme donc procède à la mise en place de son propre cosmos, cosmétique par laquelle il fera savoir au autres, sur un mode silencieux mais non moins esthétiquement parlant et accompli la forme dont il veut être porteur, cette image qui expatrie son anatomie et l’expose aux regards comme une œuvre à contempler. Pratiques ancestrales se perdant dans la nuit des temps paléolithiques, elles avaient essentiellement pour motivation de procéder à la mise en place de processus initiatiques. Reprises de nos jours sous la forme d’une mode, d’une façon d’être, elles se déclinent sous les traits des dentelles de henné, dans les paysages complexes des tatouages, les perforations du piercing et envahissent le domaine de l’art dont la manifestation sous la figure du body art ne surprend plus quiconque fréquente les musées. Ce sont comme les écussons, les armoiries, les blasons, en somme toute l’héraldique somatique dont certains de nos contemporains aiment à s’entourer, genres de métamorphoses dont il serait bien difficile de dire la provenance et de décrypter la sémiotique.

De l’usage des signes.

Chef Maori (v. 1769) arborant un Tā moko.

Source : Wikipédia commons.

Les signes idéels - Les utopies.

Mais l’homme, dans sa naturelle complexité, ne saurait se contenter de ces signes apparents, préhensibles, concrets. Il lui faut le symbole, l’imaginaire, le rêve, l’insaisissable utopie dont il sait qu’elle est un non-lieu, une chimère, une brume à l’horizon de ses envies. Et c’est bien la raison pour laquelle il la poursuit. L’immédiatement disponible s’affadit dès l’instant même où l’on s’en approprie. L’à portée de la main n’ouvre jamais l’aire d’une possible tentation. Enfant, déjà, crayonnant sur ses cahiers d’écoliers d’improbables îles, d’insondables territoires, élevant des barricades autour de ses châteaux de cartes, il ne fait qu’expérimenter le jeu subtil du manque et du désir, ce fil d’Ariane dont, sa vie durant, il ne tissera que le voile éphémère, il n’ourdira que des complots de carton-pâte. Tracer une infinité de traits, une multitude de lignes afin de sortir de soi, de créer, de permettre l’effusion de ce qui tournoie et menace de girer infiniment. Mais sortir de soi pour mieux se retrouver, c’est confronter ses démons et assumer quelques pertes, consentir à quelques sacrifices. Déjà dans l’âge neuf et insouciant, mais encore plus lorsque la maturité a porté à l’incandescence ce monde interne bouillonnant comme un volcan. Alors il faut détruire ses idoles, casser les masques de ses habituelles icônes. Renoncer à une religion qui aliène plutôt qu’elle ne libère. Ne plus écouter les prophéties ni les dogmes qui ne sont que l’exploitation de ses propres faiblesses. Ne plus considérer l’Histoire comme le seul repère de sa propre généalogie mais s’en remettre plutôt à une temporalisation subjective, soudée à ses viscères, incluse dans la singularité de ses expériences. Ne plus considérer les cartes en tant que certitudes de sa position en un lieu de la Terre mais se référer aux seules quadratures existentielles que constituent les points géodésiques des rencontres, les amers des découvertes, les signaux des explorations qui assurent l’unicité.

Ce que dessine le peintre, ce qu’écrit le romancier, ce sont des projections du monde interne, des silences qui s’organisent en mots, des lieux utopiques qui surgissent en plein ciel, des draperies oniriques qui faseyent au vent de la nécessité et demeurent au ciel du monde comme un des langages de la Babel qui frissonne, partout, en tous temps, en tous lieux du miracle de la parole, ce par quoi l’homme existe et définit ses propres contours apparitionnels. Oui, la présence humaine est cette stèle dressée entre ciel et terre, ce menhir qui éructe des sons, cette dalle qui renonce à être dolmen pour élever cette verticalité qui le fait être. Le langage, pour être fidèle à sa mission la plus digne de considération est mise en œuvre de la vérité, tout comme l’œuvre d’art qui en est l’essentielle quintessence. Assez des mensonges qui rabaissent tout au seul événementiel et oublient les nervures mêmes qui tissent les choses de l’intérieur. Ce à quoi nous invite le propos d’Emmanuel Ruben c’est de renoncer à toutes les utopies qui nous habitent et voilent notre vue. L’utopie du corps, qu’il soit encensé, glorifié, exposé à la lumière ou bien soumis à la flagellation de la drogue, à la souffrance des poètes maudits. Le lieu du corps n’est ni sa glorieuse exhibition ni son renoncement à être, simplement sa mise en harmonie avec ce qui signifie et s’étoile dans le poème, allume ses comètes dans la fiction, brille au sein de la belle image, fait ses feux irréfragables au bout du pinceau de Cézanne dans ses Sainte-Victoire, ces idées faites vibrations, faites tellurisme comme dans les peintures organiques, géologiques, magmatiques d’un Kirkeby. Le corps avant d’être ce lieu de plaisir ou bien de souffrance est le corps des mots, celui des alexandrins, des touches colorées de la toile, des arabesques de la chorégraphie, les belles tessitures d’une voix qui se donne à être comme le sentiment d’un aboutissement, le registre confidentiel d’une plénitude. Renoncer aussi à l’utopie de la vie auxquels les écrits autobiographiques veulent donner un site et construire une assise, n’étant le plus souvent que le reflet d’une auto-fascination et une complaisance faisant de l’ego de son créateur l’alpha et l’oméga d’une compréhension des choses. Se défaire de l’idée que le réel est ce que nous voyons et touchons, ce préhensible qui est « vrai » au prétexte qu’il apparaît. Mais le réel auquel nous croyons participer est toujours en fuite, il s’écoule et glisse entre nos doigts, identique au fleuve héraclitéen qui est, tout à la fois, source, étalement lacustre, delta et pour finir océan que la prochaine évaporation dispersera en une myriade infinie de gouttelettes invisibles. Le réel, c’est bien évidemment du réel, mais aussi du symbolique, du langage, mais aussi de l’imaginaire, ce continent du rêve nervalien qui nous traverse de part en part, dont nous n’appréhendons rien, si ce n’est une confusion des idées dans l’heure aurorale. Utopie du monde enfin, lequel n’est ni une colline, ni un pays, ni un continent, ni l’ensemble du cosmos mais ce par quoi l’homme donne site à ce qu’il est. Ecrivant, l’auteur ouvre un monde, le sien propre - jamais il n’en aura d’autre -, peignant, dessinant, tournant l’argile sur le tour, buvant le thé cérémoniel entre les murs de papier, l’homme, tout homme élève ce que ni les cartes ni les atlas jamais ne pourront faire, sa propre esquisse signifiante dans le tissu complexe de l’exister. Or exister authentiquement, c’est s’exhausser de sa propre condition en direction d’une esthétique qui est aussi une éthique, qui est aussi une ontologie. « Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire » disait l’excellent Montaigne. Et penser est le tremplin originaire de l’exister humain. Ni la pierre ni l’animal ne pensent. Penser est être bien plus que paraître. Nos civilisations consuméristes ont volontairement inversé l’ordre des propositions : moins l’homme pense, plus il est aliéné, plus il est attiré par ces avoirs qui le fascinent et ne le placent qu’à l’intérieur d’une manière de « forteresse vide », de monade leibnizienne sans portes ni fenêtres. Et bien des comportements actuels sont des variantes d’une schizophrénie à l’œuvre au cours de laquelle la conscience parcellisée en des milliers de fragments ne parvient plus à reconstituer l’unité perdue. Or à mesure que l’homme confie la propre forme qu’il est à une dispersion, il ne parvient plus à se reconnaître, à assurer sa propre synthèse, à demeurer une constellation vibrant au rythme des autres constellations. En son temps, Camus appelait ce sentiment de dispersion « peur de l’absurde », ce qu’une révolte métaphysique était censé remettre en marche, sauf que la fin de la métaphysique a sonné et que la philosophie se meurt de n’être pas reconnue.

Les signes esthétiques - L’art.

Bien que l’étude de l’art chez l’auteur commence bien en amont du XX° siècle, je ne ferai de commentaires qu’à partir de trois œuvres caractéristiques qui me paraissent entretenir des liens étroits avec géographie, dessin, littérature.

Kirkeby.

De l’usage des signes.

Per Kirkeby

« Brett Felsen »

Source : Tate

La peinture de Kirkeby ne pouvait laisser le géographe indifférent. Il y est question de géologie, d’énergies primordiales, de grand maelstrom, de chaos avant que la matière informe ne s’organise en cosmos. Il y est question de la Terre en tant que paysage, mais surtout c’est la fusion de la carte dans le territoire qui s’opère. Ici dans des couleurs proches d’une origine du monde, ces rouges-feu portant encore en eux la trace de la déflagration primitive, ces bleus de granit ramenant au socle de l’univers, ces lignes sanguine structurant la roche en devenir, ce sont déjà les signes de la représentation de l’univers physique qui se font jour : courbes de niveau, points géodésiques, géométrisation de l’espace qui fait inévitablement penser aux premiers essais de la cartographie moderne tels que décrits en 1784 par le Comte de Cassini : « La topographie offre la description détaillée et scrupuleuse non seulement des objets mais même de la conformation du terrain, de l'élévation et du contour exact des vallées, des montagnes, des coteaux, des rivières, prés, bois, etc. ». Et l’on ne s’étonnera pas que la peinture fasse incursion dans ce domaine si éminemment visuel, coloré, doué d’infinies perspectives, de formes à l’infini. Comme le précise avec tant de pertinence Emmanuel Ruben, « ce tableau est une méditation sur les notions d’espace et de temps » et, plus loin, c’est d’une dramaturgie dont il fait l’annonce comme si la peinture par sa force, sa dynamique interne nous plaçait devant quelque apocalypse « ses œuvres donnent l’image d’un atlas brouillé, abîmé, saccagé, dévasté qui répertorie les caprices et les désastres de la nature, image

d’une terre déchiquetée

d’un monde morcelé

d’une planète rapetissée

de sorte que Kirkeby est un des rares peintres parmi les contemporains, qui ait donné par les seuls moyens de la peinture une idée de l’être déraciné, dilaté, démesuré, déboussolé

de ses tableaux toute figure humaine reconnaissable a disparu : l’homme en tant que figure a été ressuyé de cette peinture à la fois sauvage et savante, qui nous donne à voir le grand vide que laissera la mort de l’homme … »

On remarquera la sémantique des blancs ménagés dans le texte comme l’un des outils supplémentaire, graphique, spatial, signaux qui nous sont adressés afin de rendre visible la supplique muette de la Terre. Si cette peinture s’illustre comme une mise en forme de l’espace-temps elle fait signe en même temps vers une sorte d’esthétique métaphysique en quoi elle rejoint la matière de la philosophie et de la littérature. Après que la mort de Dieu a été constatée, voici qu’apparaît une vision eschatologique où l’homme lui-même est atteint en son être jusqu’à consommer ses derniers instants dans la stupeur d’un abîme.

Alechinsky.

Bien que l’auteur « d’ Icecolor » ne le cite qu’une fois au titre des rares artistes qui ont eu pour souci de faire se rejoindre la carte et le paysage il me paraît indispensable de réserver une place singulière aux tentatives de Pierre Alechinsky, lui dont la peinture graphique est sans doute l’une des meilleures illustrations de la thèse du géographe. Avec Alechinsky la géographie physique d’un Kirkeby se double d’une géographie humaine dont le propos est si proche de la littérature qu’il semble en figurer la constante légende, le vivant commentaire.

De l’usage des signes.

Pierre Alechinsky

« Central Park » Source : Espace Trévisse

Mais écoutons l’artiste parler du déclic dont Central Park fut l’événement comme si cette toile, au sein de son parcours, s’installait comme le nouveau paradigme de son aventure picturale. De cette œuvre on peut dire qu’elle est la révélation d’une manière de peindre, d’une façon d’être, (dont Cobra constitua les prémices) de sentir le réel en tant que support d’un imaginaire habité d’archétypes, préoccupé de faire apparaître un bestiaire tératologique, une manière d’art de la totalité dont les fragments, ces fameuses prédelles sont de courts récits s’enchâssant dans le grand texte du monde. Le microcosme humain en abyme dans le macrocosme universel. Le fragment s’inscrivant dans une vision holographique de ce qui fait phénomène et toujours nous interroge. Voici donc des propos recueillis dans un Télérama hors série de 1998 :

« En observant, au printemps, les méandres des chemins, les rochers et les pelouses de Central Park, du haut de l’atelier new-yorkais de Walasse Ting, situé au 35° étage, j’ai cru entrevoir une gueule débonnaire de monstre.

J’ai repris cette forme, venue de la topographie du parc, à l’acrylique, sur un rectangle de papier posé au sol.

L’été suivant, j’ai punaisé cette image sur le mur de l’ancienne école d’un village de l’Oise, où j’avais un atelier.

Et pendant plusieurs soirées, en regardant cette image, je me suis mis à dessiner au pinceau et à l’encre de Chine sur des bandes de papier Japon, comme ça, pour le plaisir, mais tout en pensant aux mythologies citadines que ce parc « ventral » de new York suscitait.

Puis, pour voir ce que cela donnerait, je les ai fixées à la périphérie du rectangle très coloré peint à N.Y.

Cela a fonctionné étrangement, les remarques marginales (terme emprunté à l’estampe) en noir et blanc entourant la zone colorée du centre retenant les yeux de celui qui passe devant le tableau. »

« Méandres, chemins, rochers, pelouses, Central Park, topographie du parc, sur le mur de l’ancienne école », toute une terminologie géographique comme si un enfant fasciné par l’école buissonnière parcourait par l’imaginaire les contrées qui, au-delà des murs de la classe, conduisent à la royauté imaginale, à l’aire libre du songe, à la marelle de la fiction avec ses cases qui, de la Terre s’élèvent jusqu’au Ciel. Jeu en écho avec ce que l’auteur a vécu, enfant, lorsqu’il apparaissait comme « rêvant de péninsules démarrées et d’archipels sidéraux ». On ne saurait décrire meilleurs prolégomènes traçant leurs sillons vers une écriture future. Et, pour terminer avec Alechinsky, mentionnons seulement que beaucoup ont interprété ses remarques marginales comme des vignettes de bandes dessinées. Ici, bien entendu, on est à la limite de la représentation géographique, le dessin à l’orée de l’écriture où la fiction s’inscrit en filigrane.

Michaux.

   On ne saurait conclure ce tour d’horizon sans évoquer Henri Michaux dont les tracés mescaliniens (qu’on pense seulement au peyotl de l’auteur de « L’Ombilic des limbes », à l’absinthe de Baudelaire, à « La Noire Idole » de Laurent Tailhade), tracés hautement telluriques, vibrations de sismographe, mais aussi tremblement du geste poétique « lorsqu’il veut se faire voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » (Rimbaud). Il faut dépasser les limites du corps ; faire surgir ce « point phosphoreux » ce « point de magique utilisation des choses », voguer au milieu des « aérolithes mentaux », faire surgir « des cosmogonies individuelles » (Artaud - Le Pèse-nerfs - 1925).    Là, en quelques mots du poète, l’usage de la Terre ordinaire est porté à sa dimension cosmique, la fontanelle imaginaire se déchire, catapultée en plein ciel, dans l’œil de la tornade surréaliste, là où bouillonne le majestueux phosphore, où les images se dédoublent, où la fusion est magmatique, où l’esprit est un geyser incandescent. Irruption dans la puissance géologique, au sein des forces primordiales, immense creuset d’où tout part où tout revient comme en une merveilleuse Odyssée fondatrice de l’épopée humaine, de l’étonnement qui nous fait être l’instant d’une vie.

   Tout ceci est admirable qui convoque les grands esprits de ce temps, les catapulte en un non-lieu, une dimension utopique, dans le silence et la blancheur à partir desquels faire s’élever une parole, apparaître un dessin, extraire du chaos l’ordonnancement d’une carte. Michaux, dans ses tracés pris de fièvre, tourmentés, soumis à des convulsions épileptiques est rien moins qu’à la recherche d’un monde, le sien en premier, la « phrase intérieure », l’« espace du dedans » mais aussi celui qui l’a porté au jour, ce monde si difficile à saisir dont le trait de plume, le dessin, l’écriture s’essaient à deviner les contours, les limites, à esquisser les lignes selon lesquelles il pourrait se révéler.

De l’usage des signes.

« Dessin mescalinien »

Michaux Henri (1899-1984)

Paris, Centre Pompidou

C’est à une exploration de terres inconnues que se livre le peintre-poète, c’est à la connaissance de cette géographie intime que nous invitent les titres de ses ouvrages, « L’Infini turbulent » ; « Connaissance par les gouffres », mais aussi au désir de sortir de soi, de gagner les hautes mesas où souffle le vent de l’esprit, où s’ouvre l’œil de l’âme, comme si un destin cosmique se dissimulait derrière le visage rassurant et apaisé des choses ordinaires. Dans le catalogue du Centre Pompidou : « Henri Michaux - Dessin mescalinien », Anne Lemonnier nous invite à pénétrer l’essence du geste michaudien : « Par la lézarde blanche qui court dans certains dessins, ils révèlent la « fissure », d’une aveuglante blancheur, dont Michaux se sent traversé, violenté : « sillon » venu « du bout du monde » avant de « repartir à l’autre bout du monde. » (« Moi-même j’étais torrent, j’étais noyé, j’étais navigation », Misérable miracle, 1956). Les expériences ultérieures apportent un apaisement : peu à peu, le flux destructeur se meut en « arbre de vie », en source originelle, qui parcourt l’humain. Michaux parvient alors à la réalisation du projet défini dans « Vitesse et tempo » : « Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. »

Le lexique est révélateur qui tient de la géologie, de la géographie, de la poésie, cette si belle jonction qui pourrait figurer la mise en œuvre d’une cosmopoétique embrassant la totalité des choses vues, senties, éprouvées, quintessenciées, à la limite d’une quête propitiatoire comme s’il s’agissait par l’écriture, le tracé, l’usage de la drogue, d’obtenir les faveurs ou la clémence de la divinité afin que l’ordre des signes s’auréole d’un sens infini.

Les signes de la langue – La littérature.

Etonnants voyageurs

Il faut dire, d’emblée, que le manifeste qui ouvre la présence d’une hypothétique littérature-monde est bien vite mis à mal dans l’ouvrage d’Emmanuel Ruben. Cette tentative ne serait qu’une manière d’imposture polluant l’ordre naturel de la création littéraire. Si la littérature peut prendre appui sur le voyage comme sur l’un de ses possibles pivots, c’est-à-dire l’utiliser en tant qu’outil, qu’instrument, jamais elle ne peut en faire le fondement d’une écriture. C’est la littérature qui fonde le voyage, et non l’inverse. L’écrivain est un être de solitude que les quatre murs d’une chambre inspirent bien plus que tous les Orients supposés être le levain de la pâte artistique. Xavier de Maistre écrit « Voyage autour de ma chambre » pendant ses quarante-deux jours d’arrêt dans la citadelle de Turin. Sade construit son œuvre depuis le fond de sa prison. Tommaso Campanella compose « La Cité du Soleil » alors qu’il subit une détention durant vingt-sept années. La leçon à tirer de ces exemples est celle de l’idée somme toute assez simple que le réel ne se change jamais en art mais que, bien au contraire, c’est l’art qui donne ouverture et dignité au réel. Le réel n’est pas ce que je touche avec les mains mais avec mon esprit. Là est une vérité qui devrait s’énoncer avec la force des évidences. Le Nouveau Monde de Chateaubriand dans « Le Génie du christianisme », ses belles et lyriques descriptions des Chutes du Niagara ne résonnent pas dans la solitude des espaces glacés des nuits américaines, seulement dans l’épaisseur imaginaire de l’œuvre, dans l’ombre dont tout poète a besoin pour faire naître « ces nues », « ces bancs d’une ouate éblouissante » que sont les textes portés au sublime. Jamais nul voyage n’écrira une nuit au désert.

Julien Gracq

D’entrée de jeu, avec l’auteur, il nous faut nous laisser fasciner par la beauté des mots. Avant de le définir plus avant, le livre de Gracq est un pur objet esthétique qui ne se laisse découvrir qu’à la mesure de la magie dont il tient son pouvoir d’aimantation, ensuite à cet amour de la langue sans laquelle il ne saurait y avoir d’écrivain. Sans doute la métaphore la plus pertinente pour faire apercevoir le travail de création serait-elle celle d’une araignée, une épeire diadème par exemple (pour lui donner un nom), laquelle sécréterait au fur et à mesure du temps ce fil cristallin dont elle tisse, dans un même mouvement, son corps et celui de l’œuvre qui rayonne au travers de la dentelle infinie de la toile. Il n’y a pas de séparation réelle entre un auteur et son œuvre. Apparaîtrait-elle, alors on n’aurait plus qu’un hiatus dans lequel sombreraient, indistinctement, aussi bien le producteur de formes que la forme mise à jour. Il en est ainsi de la littérature, sécrétion intime qui vient au monde dans une manière de scintillement, d’illumination. Ceci s’appelle parfois le talent, parfois le génie et il ne reste rien à dire au-delà qu’à méditer sur le mystère de l’art. Mais ici il convient de laisser la place à la très belle prose de l’auteur qui, en une énumération et un commentaire qui menaceraient vite de confiner au vertige, nous dévoile tout ce que la langue du « Rivage » convoque de puissance imaginative, de force suggestive : « Car si les Syrtes existent, Rhages existe ou du moins a existé ; il en va de même pour Sagra qui rappelle fortement la ville de Sagres au Portugal, où Henri le Navigateur avait établi jadis l’école de navigation portugaise. Quant à Maremma, elle dissimule à peine son emprunt à la Maremme toscane ; loin d’être un défaut de l’imagination, il faut voir dans le référent géographique un dérèglement systématique et raisonné de tous les sens, de tous les points cardinaux, de toutes les cartes ». Perdre ses orients, voilà bien le motif par lequel le surréalisme s’arrache à la croûte dense des soucis et des contingences terrestres pour gagner l’aire libre du rêve éveillé. En ceci Gracq est l’un des exécutants habile du « second Manifeste du surréalisme ». Un adepte de Breton. Ici, plus de lien avec le schéma romanesque traditionnel, avec le naturalisme ou bien le romantisme, mais le pur surgissement dans la dimension libre du songe aérien, s’exonérant de toute contrainte. Si les Syrtes, le Farghestan, Orsenna nous arrachent à nous-mêmes, nous soustraient à notre expérience du monde, réalisant en quelque manière l’épochè phénoménologique chère à Husserl, c’est bien parce que cette fiction est hors-sol, cousue de flou et d’inachèvement, cernée d’éternelles brumes, en proie au doute, ce climat à proprement surréel tissé d’attente et pavé d’incertitudes. Portés à la plus haute pointe de l’immanence d’un événement dévastateur qui nous tient en suspens, les conditions sont remplies qui font du lecteur une proie consentante et fascinée. Et puisque le centre de cet article gravite autour de la constellation des signes, comment, ici, au milieu de ce territoire inconnu et fabuleux, de cette géographie stellaire, de cette onomastique si étrange qu’elle communique au langage la vertu d’un philtre, comment ne pas s’apercevoir que le seul voyage est celui de la langue, le seul réel celui que l’art féconde et porte à la cimaise d’une connaissance intime du monde ? Telle l’apodicticité du philosophe cette constatation devrait résonner en nous au seuil de toute lecture de cette nature. Rivage des Syrtes, Farghestan dessinent une géographie de l’indicible dont il est bien difficile de s’affranchir. Longtemps après la lecture nous serons parcourus de fourmillements, animés de vibrations, éblouis par des incandescences. Sans doute aurons-nous oublié le lieu de leur provenance. Le livre, lui, n’aura rien oublié.

W.G. Sebald

Cet auteur a la singularité d’opérer une jonction entre la carte imagée - « on trouve des reproductions de gravures ou de peintures, des fac-similés de manuscrits, des fragments d’archives historiques (…) des plans de villes des cartes d’état-major » (Dans les ruines), et le territoire d’une littérature renouvelée qui s’abreuve à la source vive de ce siècle iconique, de cette époque habile à mettre en lumière « la société du spectacle » dont Guy Debord avait pressenti l’importance depuis déjà de nombreuses années. Car semble se dessiner à l’horizon d’une nouvelle saisie du monde la nécessité d’en appeler à un flux d’images afin que la conscience contemporaine avide de monstration puisse se saisir des pièces d’un puzzle ou bien d’un kaléidoscope dont elle pense synthétiser les fragments en vue de percevoir ce qui toujours lui échappe et laisse dans une manière d’incomplétude. Mais il en est des images comme des textes, leur empan est trop vaste pour le regard humain qui devra s’accommoder de quelques bribes, de quelques silhouettes s’agitant sur le grand praticable de la vie. Cependant, malgré le sentiment de vacuité découlant de cette parcellisation, heureuse nous paraît l’initiative de faire se juxtaposer dans la même perspective signifiante aussi bien le croquis que la légende, aussi bien l’illustration que le texte qui la justifie et joue avec elle la même partition. Si, jusqu’à présent, le livre s’est imposé comme le médium privilégié auquel on accordait une priorité quant à la mise en exergue des signes, force est de tenir compte d’une métamorphose des comportements, la vision s’entourant de plus en plus des sèmes pluriels qui sont les siens et se déclinent sous les traits du document photographique, du film dont la télévision et internet sont les véhicules quotidiens. Cette prégnance de l’image Sebald l’avait pressentie comme un moyen d’amplifier les messages dont il se voulait l’un des porteurs. Cette idée rejoint celle d’un spectacle total mêlant indistinctement les coulisses du théâtre, les écrans de cinéma, le mime, la chorégraphie, les arts de la rue, cet immense creuset étant censé dire en stimulations visuelles confluentes la sémantique polychrome de l’exister. Or faire appel à l’image revient à convoquer le symbole qui en est la chair vive. Voyons à quelles représentations l’auteur a accordé sa préférence de manière à dégager quelques nervures de sens.

L’arbre

Symbole princeps l’arbre signifie essentiellement en tant qu’idée d’un cosmos vivant en perpétuelle régénérescence. Or bien loin d’être ceci, dans l’œuvre de Sebald son ombrage est celui de la mort, ses racines la mise à nu de l’individu qui en est dépourvu, dessinant ainsi au travers de l’arborescence littéraire l’image d’êtres dépossédés, exilés, sans territoire propre. Ce à quoi l’arbre renvoie, ce qu’il rend perceptible c’est cette mémoire toujours en fuite -« oublieuse mémoire » - dont l’homme manifeste la fragilité dès l’instant où celle-ci recueille des souvenirs douloureux, des souffrances, des apories telles les guerres, leurs charniers, leurs déportations, leurs exactions. En réalité l’arbre sebaldien sert aussi comme métaphore d’une dissolution de la pensée, d’une extinction de la civilisation européenne.

Le labyrinthe.

Originellement, le labyrinthe se rattache au mythe du palais de Minos où était enfermé le Minotaure, d’où Thésée ne put sortir qu’en raison du fil salvateur tendu par Ariane. Mais si la fuite, la sortie du dédale constituent l’épilogue de la fable mythologique, le labyrinthe imaginé par l’écrivain en est la face inversée, le prologue : on ne sort pas du labyrinthe, on y erre indéfiniment, on s’y perd, on s’y dispose à rencontrer la mort. En réalité cette figure de la complexité linéaire est pareille à une inextricable pelote dans laquelle se débat l’individu contemporain, tout comme il s’empêtre dans la touffeur des villes anonymes n’ayant même plus le souvenir de leur passé. Le héros de « Vertiges » est frappé d’amnésie à la façon des personnages de Modiano qui errent sans cesse dans des lieux improbables à la recherche d’eux-mêmes, obsédés d’un passé qui ne resurgira pas mais dont ils n’arrivent pas à faire le deuil. Sebald, Modiano : une manière de quête de l’impossible, moucherons pris au piège de la toile d’araignée qu’ils ont tissée à la force de leur obstination, à la puissance de leur refus de voir l’implacable logique d’un destin frappé de finitude.

Le cristal

Tiré du Dictionnaire des symboles, cette belle évocation du cristal qui permettra de saisir pourquoi il exerce sur l’homme une telle fascination : « Sa transparence est un des plus beaux exemples d’union des contraires : le cristal bien qu’il soit matériel, permet de voir à travers lui, comme s’il n’était pas matériel. Il représente le plan intermédiaire entre le visible et l’invisible. Il est le symbole de la divination, de la sagesse et des pouvoirs mystérieux accordés à l’homme. Ce sont des palais de cristal que les héros de l’Orient ou de l’Occident rencontrent au sortir des sombres forêts dans leur quête d’un talisman royal ». Le cristal donc qui serait promesse d’un accès, au-delà de soi, à la pure joie, à la félicité. Mais une fois encore Sebald prend le contrepied sémantique de ce symbole auquel il affecte une valeur négative. Non seulement le cristal ne sauve de rien mais ses facettes ne sont que le reflet « de cette mélancolie de l’artiste, de l’écrivain ». (Dans les ruines). Le cristal ne conduit qu’aux désolations du Grand Nord, aux arêtes de glace qui emprisonnent les soubresauts, les convulsions, les drames aussi bien de la grande Histoire que de la petite, celle individuelle dont l’homme est le réceptacle aux mains décidément vides, passages de brumes infinies qui ne disent jamais leur nom, qui sont de mystérieux hiéroglyphes illisibles. La référence à Sebald, à son monde finalement concentrationnaire, sans espoir réel, Emmanuel Ruben en signe l’épilogue avec la métaphore de la nouvelle BNF, ce palais de glace qui pourrait bien figurer le lieu où trouver le « talisman royal ». Mais d’où vient donc ce sentiment de malaise qui assaille le voyeur de cette architecture, quatre grands livres ouverts sur le ciel, quatre orients où se rassemblent l’infinité des signes du monde ? Serait-ce dans l’impossibilité même d’en pouvoir embrasser la confondante prolifération, dans le dénuement face à cette immense Babel dont nous n’apercevrons jamais qu’un fragment dissimulant la totalité à laquelle nous rêvons ? Certes il y a de cela, mais aussi le fait que ce palais de verre est en même temps un immense labyrinthe, « aboutissement de cette architecture carcérale de l’ère capitaliste (…) elle serait le microcosme concentrant tous les stigmates de l’univers urbain dans lequel nous vivons en Occident ». Littérature désabusée, littérature du vertige qui, procédant de l’histoire proche, quotidienne, immédiate de l’individu le propulse dans les ramifications complexes d’une pensée rhizomatique. De proche en proche, de proximal en proximal, de microcosme en microcosme, de signe en signe c’est le macrocosme qui se présente avec son incroyable fourmillement, sa densité, son opacité, sa question permanente à laquelle la littérature est une des réponses possibles. De manière à rendre compte de cette complexité du réel, Sebald, comme en écho aux thèmes qui traversent ses livres, adopte une écriture qui reprend les figures de l’arbre au travers du style de « la ramification, de la bifurcation » ; du labyrinthe dans le recours à « la digression (…) la phrase qui fait des plis, des volutes, des spirales », du cristal dans l’utilisation de l’image. (Dans les ruines).

Une écriture du songe

Si Paul Ricoeur évoquait le symbole comme ce qui « donne à penser », Emmanuel Ruben en appelle à ce qui donne à songer, à savoir une littérature qui fasse surgir le monde intérieur, cristallise les productions de l’esprit, débusque la matière des rêves, libère les fictions dont tout écrivain est habité. Un roman qui « songe avec des mots, avec des agencements de mots, (qui) pense en phrases, à coups de phrases ». L’écriture n’est que langage, totalement langage et ceci donne tout naturellement à songer à la belle et vraie assertion de Françoise Dolto : « Tout est langage », si belle devise qu’elle se devrait de figurer au fronton des temples hantés par la silencieuse présence de l’écrivain. Oui, tout est langage. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous pensons avec des mots, nous éprouvons avec des mots, nous aimons avec des mots. Les mots sont notre substance intime, ce qui tient l’homme debout et l’écarte définitivement du minéral, du végétal, de l’animal. Oui, l’essence de l’homme est l’affaire de la littérature, l’affaire de l’art puisqu’aussi bien l’une se reflète dans l’autre. Au terme de ce long article c’est ceci que je voudrais mettre en relief, tout comme la courbe de niveau, le point géodésique marquent les orients de notre habiter sur Terre, les limites de l’écoumène avec lequel nous sommes liés tout comme autrefois nous baignions dans le premier océan, le fleuve amniotique qui fut notre originel cosmos et nous porta au-devant de nous en direction du monde. S’il existe un cogito à la pleine efficience c’est bien celui qui énoncerait « Je parle donc je suis ». Et ceci, cette affirmation de l’être nous ne pouvons lui donner site qu’à l’aune de ces mots qui nous traversent à la vitesse des comètes, que nous destinons aux forces invisibles qui les recueillent, le vent, la blancheur, le silence, la conscience d’une altérité, le lointain de la montagne qui fait son liseré bleu sur le dôme translucide du ciel. Et, comme ultime réflexion à ce brillant essai d’Emmanuel Ruben, je donnerai simplement quelques unes de ses phrases prospectives, lesquelles pourraient apparaître comme les fondements d’un nouveau manifeste de la littérature mais qui, en réalité, signent une rencontre avec l’essentiel, à savoir une ontologie qui porte et transcende tout ce qui vient à l’encontre dont la création artistique est la géographie la plus visible. Laissons la parole à l’écrivain :

* « J’appelle en archipel une écriture qui explore le labyrinthe de l’esprit et traverse le miroir du corps. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui sait le réel improbable. »

* « J’appelle en archipel une écriture ouverte au plus près du dessin, de l’ébauche, de l’esquisse. »

* « J’appelle en archipel une écriture inquiète et vive, haute en couleurs. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui pense sans être raisonnée ni raisonneuse – une écriture qui pense de manière intuitive. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui suit les lézardes du temps et s’engouffre dans les fissures de l’espace. »

* « J’appelle en archipel une écriture qui perce les brèches de la mémoire. »

* « J’appelle en archipel une écriture de l’interstice et de l’intervalle. »

* « J’appelle en archipel une écriture à l’orée de la prose et du vers, à la lisière du roman et de l’essai ……………… »

Puissent ces anaphores trouver dans une prochaine réalisation romanesque le lieu de leur destination. Les autres propositions d’Emmanuel Ruben sont à découvrir dans son livre : « Dans les ruines de la carte » - Le Vampire Actif éditeur.

De l’usage des signes.

« Confluence imaginaire » Œuvre d’Emmanuel Ruben.

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25 mai 2026 1 25 /05 /mai /2026 07:39
« Le sentiment océanique » Dans « Nue » de Jean-Philippe Toussaint.

Photographie : JPV

***

  Quelques variations autour du sentiment océanique :

  Wikipédia - « Le sentiment océanique est une notion de psychologie et de spiritualité inventée par Romain Rolland qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse."

  L'expression paraît dans une lettre de Romain Rolland à Sigmund Freud le 5 décembre 1927 :

 « Mais j'aurais aimé à vous voir faire l'analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (...) le fait simple et direct de la sensation de l'éternel (qui peut très bien n'être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). »

   André Comte-Sponville - « Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. » -

 André Comte-Sponville. L'Esprit de l'athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006.

Interview de Jean-Philippe Toussaint 

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 29 août 2013.

 « Comment définiriez-vous la «disposition océanique» dont vous écrivez deux fois qu’elle caractérise Marie? »

J-PH. T : « J’ai forgé cette notion de «disposition océanique» à partir du concept de sentiment océanique, que Romain Rolland définit, dans une lettre à Freud, comme la volonté de faire un avec le monde hors de toute croyance religieuse. Marie possède ce don, cette capacité singulière de trouver intuitivement un accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fond avec délices, avec l’air, avec la terre. »

4° de couverture de l’éditeur :

« La robe en miel était le point d’orgue de la collection automne-hiver de Marie. À la fin du défilé, l’ultime mannequin surgissait des coulisses vêtue de cette robe d’ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé intégralement dans un pot de miel démesuré avant d’entrer en scène. Nue et en miel, ruisselante, elle s’avançait ainsi sur le podium en se déhanchant au rythme d’une musique cadencée, les talons hauts, souriante, suivie d'un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d’insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade. »

   "Nue est le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur : Faire l’amour, hiver (2002) ; Fuir, été (2005) ; La Vérité sur Marie, printemps-été (2009) ; Nue, automne-hiver (2013)."

Le miel - le monde

   Le miel, il faut le considérer à la manière de ce sublime nectar, proche de l’ambroisie des dieux, par lequel le monde s’annonce à nous dans la plénitude. Car, s’il y a un prodige dans le livre de Jean-Philippe Toussaint, c’est bien celui « d’oser » nous entraîner dans cette fiction ultime où le corps du mannequin et sa vêture, la pellicule de miel, se confondent dans une harmonie que même l’esprit le plus éclairé ne saurait concevoir. C’est tout de même assez confondant de supprimer ce par quoi l’homme, la femme, font phénomène sur la scène de l’exister - les vêtements où se focalisent symboliquement tous les regards de l’univers social -, et d’offrir à la vision cette pure théorie se sustentant à l’aune de sa propre magie. Ici, sous les feux des spots et la flamme des consciences, surgit la royauté, à savoir un territoire hors-sol où sujet et objet fusionnent dans un même rayonnement, sans qu’il soit besoin d’une extériorité les posant comme existant. Les voyeurs ne sont là que de surcroît afin de rendre la scène possible, ils n’en sont nullement les protagonistes. Pour reprendre la métaphore de la ruche, ce ne sont que les ouvrières charriant au bout de leurs mandibules les fragments, les sèmes, les infimes particules que synthétisent, dans un même empan d’une révélation purement ontologique, la rencontre de la Reine - le mannequin - et du miel qui en constitue la nourriture consubstantielle. A l’évidence, « cette robe d’ambre et de lumière » que figure le liquide d’or, joue le rôle du médiateur amenant à la perception du sentiment océanique. « Corps-robe-monde » comme trilogie apparitionnelle de ce qui est et demeurera jusqu’à ce que survienne la fin de l’illusion, ce doute par lequel la réalité rattrape le rêve et ramène toute chose à sa densité originelle, à son opacité, à sa lourdeur existentielle :

   « Cela n’avait pas duré trente secondes et déjà la mannequin revenait sur ses pas quand, au moment de rejoindre les coulisses, elle eut un quart de seconde d’hésitation devant les deux sorties qui se présentaient à elle – une à gauche et une à droite – et, se souvenant de la consigne particulière de sortir par la gauche pour permettre aux abeilles de rejoindre leur ruche, elle se ravisa au dernier instant pour changer de direction, et, dans ce quart de seconde, dans cette infime hésitation, tout se brisa, s’écroula, le charme se rompit et elle trébucha sur le podium, s’écroula par terre, elle sentit le souffle bruyant des abeilles fondre immédiatement sur son cou, et ce fut alors, à la seconde, la curée, les abeilles la piquèrent de toutes parts … »

   C’est cela, le sentiment océanique, cette brusque élévation de soi en direction du monde, cette étrange sustentation où l’on est, soudain, hors d’atteinte, mais ceci ne dure jamais que le temps de l’envol - autrement dit l’instant - et, comme Icare, la chute est toujours rude qui dépouille des ailes du songe et remplace le déploiement glorieux des rémiges par une marche au sol, hémiplégique, grabataire. La brusque ascension, suivie de la chute est le retour à soi dans la plus pure horizontalité qui soit. Il n’y a plus, alors, de perspective qu’une infinie ligne de fuite avec, tout au bout du tunnel, comme une luciole d’espoir, celle de retrouver cette immersion qui avait métamorphosé la vie en exister, puis l’exister en être. C’est pourquoi un tel sentiment demeure toujours attaché à une sensation d’immatérialité. La liberté ne saurait avoir d’autre nom.

Fusion geste-monde

  « Car, ce que Marie recherchait, c’était la perfection, l’excellence, l’harmonie, une certaine adéquation de la forme et du tissu, la fusion de l’œil et de la main, du geste et du monde ».

  Analyse subtile, rare s’il en est aujourd’hui où la mode romanesque s’attache davantage à peindre les contours d’une manière d’être conventionnelle, socialement déterminée, dans des usages contraints et des modes de vie artificiels, inauthentiques, adoubés au paraître, négligeant l’essence des choses au seul profit de quelques buées aussi vite oubliées qu’apparues. Ce souci de donner de l’épaisseur au personnage, de l’installer dans une densité plénière, de lui conférer une lumière particulière, le rayonnement d’une certaine aura, pourrait légitimement se comparer - quoique le style en soit foncièrement différent - aux tentatives de Nathalie Sarraute de sonder l’inconscient de ses protagonistes afin que se donnent à voir les tropismes, ces infimes variations de la psychologie, des sentiments et, en définitive, de l’âme, variations par lesquelles l’humain assure sa véritable épiphanie. Si le fameux « sentiment océanique » ne se manifeste qu’à ceux, celles qui le cherchent, ces êtres singuliers en quête sans doute d’eux-mêmes, mais aussi des autres, mais aussi du monde, nul doute qu’il soit indispensable de disposer d’une inclination particulière, d’une généreuse affinité avec tout ce qui, d’aventure, peut faire sens et prendre un relief tout simplement existentiel. Ainsi, pour Marie, cette créatrice de mode, le tissu, ses moires, son ordonnancement selon pleins et déliés, jusqu’à l’extrême limite de sa disparition - ce miel si fluide, évanescent qu’il se confond avec la Nature elle-même en ses manifestations les plus inapparentes -, toute cette aptitude à faire rendre raison à ce qui ne saurait en avoir, procède d’une subtile syntaxe, d’une mise du monde en forme rhétorique afin que la main, l’œil ne demeurent vides, désertés de cela qui, toujours peut s’y manifester, si l’on prend soin de regarder. Or, assurément, Marie possède une vision adéquate. L’auteur qui a concouru à son énonciation aussi. On ne met pas en relation geste et monde sans en posséder une secrète intuition. L’univers est plein de signes cryptés, de hiéroglyphes - ces signes du sacré, ces émergences de la conscience humaine - que quelques uns parviennent à déchiffrer ! Ce souci de trouver, sous la vitre têtue des apparences, un peu de vérité, annonce l’une des façons qu’a la littérature de se faire connaître, non un simple bavardage.

Nue avec la mer

   « Car, de même qu’il existe un sentiment océanique, on pouvait parler, en ce qui concerne Marie, de disposition océanique. Marie avait ce don, cette capacité singulière, cette faculté miraculeuse, de parvenir, dans l’instant, à ne faire qu’un avec le monde, de connaître l’harmonie entre soi et l’univers, dans une dissolution absolue de sa propre conscience. Tout le reste de sa personnalité […] la caractérisait également, mais seulement superficiellement, l’englobait sans la définir, la cernait sans la saisir, et n’était finalement que vapeurs et embruns au regard de cette disposition foncière qui seule la caractérisait entièrement, la disposition océanique. Marie, toujours, trouvait intuitivement l’accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fondait avec délices, nue dans l’eau salée qui enrobait son corps, avec la terre dont elle aimait le contact physique, primitif et grossier, sèche ou un peu gluante dans la paume de ses mains. Marie atteignait d’instinct la dimension cosmique de l’existence … »

  Se rend-on bien compte, ici, de la beauté de cet extrait, de sa qualité esthétique, de la profondeur de la réflexion qui y est engagée ? L’une, d’ailleurs, ne saurait aller sans l’autre. L’esthétique est l’élégance de la pensée. Parfois se pose-t-on la question de savoir à partir de quel moment il y a littérature. Eh bien, qu’ici, ce fragment serve donc de paradigme permettant l’accès au fait littéraire. Lorsqu’un style se met au service d’une pensée, que cette dernière est étayée par une belle rigueur en même temps qu’elle est alimentée par une subtile intuition, alors il n’y a plus de doute, on est dans le cœur vibrant de l’écriture. Tout comme Marie est dans le cœur vibrant des choses, froissant une soie, confiant son corps à la souple étreinte de l’eau, modelant l’argile onctueuse avec laquelle elle se confond. Le sens n’est jamais que cet exhaussement des choses - aussi bien de la Nature, qu’humaines -, pour plus loin que soi, ceci que l’on nomme habituellement « transcendance », dont on ne peut faire l’économie si l’on est soucieux de comprendre le monde, à commencer par soi-même. Le phénomène de la signification est toujours une transitivité, un passage, une relation, un saut en-dehors de l’objet afin que ce dernier puisse s’ouvrir avec sa réserve d’invisibilité. Pour user d’une métaphore éclairante : la larve ne signifie pas ; la chrysalide ne signifie pas ; l’imago ne signifie pas. C’est l’ensemble du phénomène qui signifie, le déploiement qui, à partir de l’œuf, débouche sur la forme accomplie du papillon. Chaque stade est livré à une pure immanence - à une mutité - que seule la transcendance révèle et porte à la parole. La chrysalide n’est nullement douée de langage. Seul le papillon dont le vol ontologique assure l’être.

  « Ne faire qu’un avec le monde ». Oui, car pour connaître réellement, il n’y a pas d’autre alternative. Au début de la pensée, lorsque cette dernière était encore teintée de métaphysique holiste comme chez Parménide, le sentiment d’appartenir au Tout du monde ne se posait même pas puisque l’homme était lui-même un monde, un microcosme reflétant le macrocosme. Ce que le mythe unifiait par le jeu simple d’une philosophie cosmopoétique, le logos l’a divisé à l’aune d’une raison raisonnante, que la dialectique platonicienne a renforcé, que les catégories aristotéliciennes ont davantage encore parcellisé jusqu’à parvenir à l’émiettement de la modernité constitué par l’édification du cogito cartésien et, de nos jours, l’atomisation de la techno-science. Il ne reste, du mythe initial, de la poésie unificatrice, qu’une résille, une toile à claire-voie par où n’apparaissent plus que les nervures étiques de l’être-au-monde. Comment alors s’étonner de notre nostalgie de cette symbiose homme-univers dont le rythme même était la scansion de l’exister ? Si, aujourd’hui, nous nous sentons hommes et femmes divisés, c’est tout simplement en raison d’un « progrès » de la pensée. Etonnant « progrès » qui nous isole de cela même qui constitue notre fondement, à savoir tout cela qui nous entoure et nous appartient de fait, comme nous lui appartenons dans la plus pure des évidences. Que nous, les contemporains, soyons à la recherche de panser une plaie, de réduire la césure ouverte par l’histoire des idées, ceci n’est rien de moins qu’inscrit dans notre propre essence. Nous sommes des êtres-en-partage, des tessons de terre cuite qui tâchons de reconstruire notre propre archéologie, d’assembler laborieusement ce qui a été désuni par les aléas de l’Histoire. Ce mouvement est un mouvement intimement, profondément humain. Nous ne sommes des êtres qu’une fois rassemblés. A cette union nous employons une bonne part de notre énergie, le sachant ou à notre insu. Le « sentiment océanique » est cette immersion dans la totalité de notre être, en même temps que dans l’être-du-monde. Et ceci est si rare, cette coïncidence, que cette expérience est en tous points remarquable. Jean-Philippe Toussaint, dans son beau roman, s’y est employé avec une rare maîtrise.

Mince contribution à une phénoménologie du sentiment océanique

(Une brève Nouvelle pour tenter de dire ce sentiment autrement que par la raison discursive).

  Miranda est partie peu avant le jour. Le ciel est une laine grise semblable à la laine des moutons. Miranda en sent le suint, la souplesse inventive, la progression dans les lianes des jambes. La jeune femme est tellement liée à cette animalité qui émerge du sol, à la robe grise des vaches, à la rudesse de schiste qui se dégage des vieux ânes à la manière d’une minéralité, d’une volonté du sol de se dire dans la pureté de l’aube. Dans les maisons de pierre aux fenêtres étroites, les bergers dorment encore, habités de rêves d’air libre, d’évasions nomades qui sont comme l’arche d’une liberté promise, parfois atteinte lorsque le vent parcourt leurs songes et que leurs pensées s’élèvent haut dans l’azur. Il y a si peu de bruit sur terre et la respiration des hommes est une mince buée qui se dilue dans l’espace ouvert. Le chemin de pierres blanches et de galets sinue au-dessus du village, et les collines, au loin, en sont l’écho assourdi alors que la brume se dissipe. Les roches, les boules de calcaire, l’argile aux teintes douces, les graviers comme des perles, Miranda les sent en elle, au profond de son corps, comme un tumulte venant des origines. Toujours, en elle, cet intime remuement des choses, ce socle vivant faisant de sa marche parmi le monde un poème infini, la répétition d’un rituel immémorial. Miranda, avant d’être femme au milieu des événements, est fille de la terre, de l’eau, de l’air et souvent, le feu fait en elle ses milliers de rhizomes, ses rivières étincelantes. C’est alors pure ivresse que de marcher, ici, seule et heureuse de l’être, seulement consciente de son corps, de ses ondulations, de sa disposition à devenir arbre, racine, radicelle connaissant les secrets du limon, la rutilance sourde des taupes, les cannelures du lombric, ses reptations pareilles au langage avant qu’il ne parvienne à sa profération.

  Le couvert des arbres, maintenant, cet étrange tunnel oscillant sous le poids des frondaisons, la cadence lente des chênes, leurs ramures immenses, les bouquets d’aiguilles sombres des pins maritimes, ces géants cloués au sol mais déjà en partance pour d’autres horizons. Partout sont les sentiers tracés par l’exode continu des animaux, leur errances nocturnes. A seulement regarder ces pistes et Miranda fouit le sol avec le sanglier, glisse son fuseau de belette parmi les taillis, remue le faisceau argenté de sa queue de renard, hulule avec la dame blanche sous le regard laiteux de la Lune. C’est si étrange d’exister hors de soi, dans cela qui passe à portée, dans ce qui fuit, dans la brume du soir qui s’estompe dans les ombres violettes. Dans ce qui s’annonce jusqu’à la plénitude et ne demande qu’à paraître, à être saisi. Sentiment de complétude que l’attention à la feuille morte, aux coussins des mousses, aux reflets métalliques du lichen, aux ocelles du lézard dans le pli de l’ombre. Avançant, Miranda fait provision de tout ce qui vient à son encontre, faveur dont elle ne se détournerait qu’à s’oublier elle-même.

  Sortie de la forêt, arrivée là où l’horizon se déploie immensément, où le paysage devient symphonie, Miranda demeure longtemps à sa propre lisière, à la lisière du monde qui, soudain, devient totalement transparent, infiniment visible. Les lointains sont noyés dans le bleu avec des bandes plus claires parfois. La ligne des montagnes progresse lentement dans le ciel. On aperçoit les éoliennes blanches, leur lente rotation, genre de vol de goéland au-dessus des brumes marines. Le monde est si petit, pareil à une miniature, pareil à un jouet sur lequel on se pencherait avec son corps de géant. Là-bas, bien au-delà de la ligne d’horizon, Miranda le sait, est le village blanc face à la mer, son chapelet d’îles, ses jardins plantés d’oliviers, ses capsules d’eucalyptus essaimant les effluves de leur entêtante présence. Tout sort d’elle, maintenant, tout diffuse et rayonne afin que soit dite toute la beauté des choses. Miranda, Calentia, une seule et unique pensée, une même respiration, une unique parole. Le village blanc est en elle comme elle est le village blanc, ses dalles de schiste inclinées vers l’eau, ses gonflements de galets, ses porches envahis d’ombre, le « forn de pa » avec les effluves du pain, l’odeur épicée du levain, les sillons généreux de la croûte comme une terre levée en direction du labeur des hommes, de leur conscience d’appartenir au mystère de la parution. Et l’arbre aux palabres, elle en entend les rumeurs au profond de l’ombilic, elle perçoit l’agitation des vieux hommes, leur urgence à dire l’appartenance au sol, la dette envers la généalogie, le destin plongeant dans la densité ombreuse de cela qui ne saurait se dire, seulement se murmurer à la manière d’une comptine venue du plus loin du temps. Parfois, les larmes dans les yeux car posséder le monde est toujours une dépossession. Il y a tellement à connaître et les mains des hommes sont soudées et leurs yeux emplis de cataracte et leurs jambes paralytiques. Alors il faut sortir de soi, abandonner la guenille de sa chrysalide, surgir dans la pureté de l’imago, éployer ses ailes de machaon ou d’argus bleu. Seule la métamorphose nous dépose là où, toujours nous devrions être, à savoir dans la compréhension du monde.

  Ceci Miranda le sait, ou bien son corps, l’effleurement de ses talons sur le sol de poussière, la voilure de sa peau aux confins des phénomènes qui, partout, font leurs confluences étoilées. Miranda monte tout en haut de la colline, sur le pain de sucre que domine une large croix de fer. De longues minutes elle fait halte. Elle n’est que suspens, disponibilité, ouverture à ce qui pourrait advenir. L’horizon est circulaire, sans rien qui vienne s’opposer au regard, limiter, enfermer dans l’étroitesse d’une meurtrière. Alors Miranda n’est plus que cette ample parenthèse que visite le vent, la démesure blanche de l’oiseau de mer, le nuage empli de vapeur, les senteurs du thym et du romarin, l’agitation d’aigue-marine des touffes d’euphorbe, la musique du ciel, la rumeur sourde de la terre. Toute cette harmonie est en elle comme le pollen est dans le calice de la fleur et c’est de cette force dont elle est dépositaire que, jamais, elle n’oubliera. Le soleil qui, ce matin, n’était qu’une boule indistincte, une vague nébuleuse parmi les écharpes outremer de l’espace, voici que sa course s’arque en direction du zénith. Tout en bas dans la vallée commencent à s’animer les trajets multiples et désordonnés des hommes. Le jour sera ce tumulte, cet enchevêtrement d’idées et d’actes, cette prolifération des événements dont on ne saura quelle est l’origine, vers quelle fin ils se destinent. Dans les enclos, les vaches aux robes couleur d’acier paissent avec application, les moutons sont des boules indistinctes qui dérivent dans l’inconsistance du jour, les ânes errent dans des vêtures grises trop grandes pour eux. C’est ainsi, il y a toujours un flottement des choses, une hésitation du troupeau à sortir de ses inclinations grégaires, à relever la tête afin d’apercevoir autre chose que la meute grise du sol. Bientôt la nuit sera là avec sa chape de plomb. Bientôt seront les rêves des hommes. Ils seront traversés de ces intuitions cosmiques mais ne le sauront pas. C’est cela vivre, dormir sans savoir que l’on existe. Les yeux sont ouverts qui, pourtant, interrogent !

 

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16 mai 2026 6 16 /05 /mai /2026 07:29
Henry Miller : mise en musique du monde.

"Ernest on the front".

Œuvre : André Maynet

***

   Les compréhensions les plus justes sont affaire de dialectique. A savoir d’oppositions. Le blanc jouant avec le noir, la nuit avec le jour, la raison avec le sentiment. Ici, devant nous, s’installe une vivante dialectique : de la jeunesse et de la vieillesse ; du regard effronté, inquisiteur et de celui, détourné, plongé dans une vague mélancolie ; du passé et du présent ; de la verticalité conquérante et d’une posture qui dit l’usure de la vie, l’épuisement de l’expérience, peut-être la lassitude d’être avec, en sourdine, le bruit lointain d’un saxo, la plainte longue du jazz. L’instrument est posé entre les jambes, comme au bout d’une longue nuit, alors que les spectateurs sont partis, la salle plongée dans le demi-jour de l’aube. Au loin, sur la ligne grise de l’horizon, cette promesse d’avenir, la fuite d’oiseaux de mer, sans doute des mouettes que fouettent les embruns de la connaissance. Avancer dans le futur est savoir. Toujours. Au centre de l’image, telle une cariatide taillée dans une pierre d’opale, cintrée dans un justaucorps blanc, virginal, pareil à une origine, Sémaphore veille, défend ce qui ne saurait être transgressé, cette Existence accroupie à la grande sagesse, cette résolution d’avoir épuisé toutes les joies mais aussi toutes les turpitudes du monde. Immémoriale dialectique du bien et du mal comme si ces deux bornes marquaient, d’une manière irréfragable, le destin de tout homme, de toute femme sur Terre. Le choc des deux silhouettes est patent, deux mondes s’affrontent comme si, entre leurs singulières configurations, rien ne pouvait trouver à s’actualiser, à faire sens, à installer les fibres secrètes des affinités. Et pourtant rien n’est si simple. Sémaphore est là à la manière d’une gardienne qui voudrait farouchement préserver un patrimoine, mettre à l’abri ce qu’une vie entière a cherché à élaborer. Traversée d’infinies vicissitudes au travers desquelles rencontrer l’art et le porter à l’incandescence.

"Ernest on the front". Le titre est énigmatique qui veut sauvegarder jusqu’au bout l’anonymat de Celui dont le regard fuit, dont le couvre-chef dissimule la tête, dont le blizzand enveloppe le corps comme pour le rendre illisible. Ernest. Alors nous pensons à Hemingway. Mais nous voyons bien que ceci ne colle pas, que la réalité est ailleurs. Dans ce feutre sombre, ces lunettes, cet imperméable ample, ce saxo, cette allure que nous saisissons sans bien savoir qui en est le dépositaire. Puis, tout à coup cela s’éclaire, cela surgit, cela fuse comme mille feux de Bengale. Mais, bien sûr, Henry Miller, ce personnage hors du commun, ce type cosmopolite, ce caméléon capable de toutes les métamorphoses. Ce touche-à-tout de génie. Ce « Roc heureux » tel qu’il se définissait lui-même. Cet alpiniste des hautes cimes existentielles, mais aussi ce sondeur de bas-fonds, ce scrutateur d’étranges catacombes, cet explorateur des âmes, ce toréador qui tutoie le désespoir, ce saint que visite l’extase. Le dilettante qui enchaîne les petits boulots, puis l’écrivain à succès de la célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus, du roman sulfureux Tropique du Cancer qui fit scandale en son temps. Enfin un être inclassable oscillant entre autobiographie, tentations solipsistes, auteur maudit, pape de la Beat Generation entraînant dans son sillage Jack Kerouac et William S. Burroughs, ces anticonformistes, ces auteurs postmodernes voulant mettre à mal les rouages d’une société corrompue, embrigadée dans les errances du matérialisme consumériste. C’est dans cette veine contestataire, ce jaillissement verbal parfois obscène, cette verdeur d’un langage direct qui n’est pas sans faire penser à celui de Céline qu’il distille une littérature inflationniste, vibrante, violemment critique, parfois apocalyptique. Comme si seul un cataclysme pouvait sauver l’humanité du sombre destin qu’elle s’était tracé. Combat désespéré de manière à ce que le tragique ne devînt définitivement la seule voie qui demeurait ouverte, une voie de perdition. Henry Miller n’est bien perçu qu’à être compris comme l’enfant de Brooklyn qu’il est : "Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf comme idée, ou comme histoire, ou comme littérature", écrivait-il dans Printemps noir. Sans doute cette appartenance fortuite ou bien volontaire, plus tard dans l’écriture, cette immersion dans le New-York des immigrés allemands imprégnera toute son œuvre et le quartier de Williamsburg demeurera la trame récurrente de son travail d’écrivain.

Henry Miller : mise en musique du monde.

Henry Miller. Source : jesperdeleuran.dk

Sans la musique …

“Sans la musique, la vie serait une erreur.”

Friedrich Nietzsche / Le Crépuscule des idoles.

Sans doute Miller eût volontiers partagé le sentiment de Nietzsche concernant la musique. Cependant celle-ci, si elle était l’un des événements auquel il prêtait attention, ne figurait qu’à titre d’unité dans une étonnante constellation de centres d’intérêts. La vie, pour ce boulimique, était constituée de tellement de facettes, d’éclats si fascinants qu’il s’agissait de n’en exclure aucun mais d’en goûter la « substantifique moelle » jusqu’à s’y abîmer corps et bien. Pour cet amoureux de l’existence, la musique constituait une sorte de « repos du guerrier », de subtil divertissement. Sans doute son écoute possédait-elle des vertus cathartiques, peut-être même constituait-elle un tremplin pour l’inspiration littéraire. Etonnant éclectisme de l’écrivain dans ses choix aussi affirmés que contrastés, parfois contradictoires, toujours subversifs. Confidence, un jour, à un ami : « Je suis un écrivain, mais à l’origine, je voulais être un musicien ». Il faut dire que l’enfance d’Henry fut constamment imprégnée de mélodies, bercée par des chansons de son grand-père ou de son père, ces tailleurs de vêtements qui accompagnaient leur travail du rythme de quelques refrains. Puis sa mère qui décida de le faire initier au piano. Il était un pianiste honorable mais n’exploita nullement ce filon, suivant en cela une humeur fantasque qui l’évinçait d’une activité pour mieux le précipiter dans une autre et ceci avec passion. On ne renie pas si facilement son « ton fondamental » pour paraphraser Philippe Sollers.

Eclipse de la musique pendant son séjour parisien où la fureur d’écrire s’empare de lui, reléguant au second plan tout ce qui n’est pas témoignage fiévreux, tellurique, confession intime au rythme des phrases, courant impétueux dans lequel Miller excelle. « Ecrire, d’abord et toujours… peinture, musique, amis, cinéma viennent après. » Telle est la confidence de cet homme qui ne vit que par et pour les mots qu’il déverse à foison dans une littérature qui, dès sa parution, sera qualifiée « d’obscène », de « pornographique » alors qu’elle est une vigoureuse tentative d’arracher l’humanité à son puritanisme, singulièrement cette Amérique qui en est le rigide bastion. Il sera le fer de lance d’une expression underground (ses livres se lisent sous le manteau). Mais nul n’endiguera la puissance d’un verbe exponentiel qui vit de lui-même, une prose polyphonique, polychrome, chatoyante, surréelle, qui cherchera à saper les fondements d’une société fondée sur l’hypocrisie, le lucre, la poursuite de fausses valeurs.

Puis ce sera le retour en force de la musique après qu’aura été écrit «Tropique du Cancer », lequel aura agi comme un exutoire, mobilisant alors d’anciennes sources d’énergie qui avaient été mises en repos, qui dormaient dans une douce léthargie, n’attendant que le moment propice de leur résurgence. Alors, avec quel enthousiasme teinté d’une touchante naïveté il déclare, en 1937 : « La musique est l’art suprême. J’aimerais être compositeur. Je suis de plus en plus musicien ». Autre déclaration à Lawrence Durrel : « La musique écrase la littérature ». On aura compris que chez ce natif de Brooklyn on ne fait pas les choses à moitié, qu’une passion chasse l’autre tant que dure le flux qui la propulse et n’attend que de retomber avec le reflux qui en est le nécessaire corollaire. Alors que dire des coups de foudre successifs, entiers, sincères de l’homme de Big Sur qui surfe sur des vagues aussi opposées que souvent incompatibles. Mais un tempérament fougueux, parfois de brouillonnes inclinations mêlent les genres, soumettent les œuvres à la plus pure des subversions, prennent un morceau mineur pour la pierre philosophale résultant du génie. Miller ne s’embarrassait nullement de préjugés, d’idées préconçues, de thèses bourgeoises ou de délibérations de quelque élite intellectuelle. Se nommer Miller, c’était mordre à belles dents dans le fruit qui se présentait dans l’instant sans présumer de sa valeur foncière, sans préjuger de l’avenir qui lui échoirait. Ainsi, il déclarait ne pas aimer Mozart, pas plus que Bach et tant pis pour les grincheux ou les tenants d’une orthodoxie dans l’ordre des arts, de ses altières productions. Etrangement, ce créateur qui taillait ses livres à coups de pioche, qui les soumettait à des feux plus vifs que tous les autodafés imaginables, qui déchiquetait le style à coups rageurs d’incisives, ce dionysiaque échevelé se prenait d’un vif intérêt pour les romantiques, Schuman, Chopin, Scriabine. Etonnante exagération de cet écorché vif : « Pour une note de Chopin, je donne tout Brahms ! Voilà de la musique ! (…) Je suis un romantique incurable… Brahms est trop intellectuel pour moi. » Et, ici, il faut entendre la sensibilité, la révolte de celui qui voudrait changer le monde pour un monde meilleur et qui offre au regard pressé qu’une carapace en forme d’étrave, une écriture hérissée des piquants d’une intelligence à vif. A Manhattan il découvre Scriabine. Passion, extase immédiate dont Michel Dautricourt évoque la flamme dans la revue littéraire Europe : « Miller aimait Scriabine pour son romantisme exagéré - mais aussi pour des raisons extrinsèques, extra-musicales. Sa passion pour lui n’était pas étrangère à l’aspect visionnaire, illuminé du personnage. Ce qu’il aimait, c’était sa philosophie, autant que sa musique : son nietzschéisme, son mysticisme, ses conceptions ésotériques, son rêve d’un art total ».

« Son rêve d’un art total ». Ici les mots essentiels sont prononcés. Envisager Miller sous le seul aspect de la musique, de la peinture ou bien de la littérature constituerait un contresens. En effet l’auteur de « La Crucifixion en rose », veut clouer au pilori tout ce qui concourt à l’émiettement de l’homme, à son aliénation, à sa perte en quelque façon. La société est le rouleau compresseur sous lequel il disparaît et brade son humanité à coups de consommation aveugle, de comportements aberrants, de soumission à des idoles de carton-pâte qui ne font que l’ensevelir dans la tombe que, chaque jour, il contribue à creuser. Alors il faut convoquer aussi bien la femme et son envoûtement, la sexualité crue, convoquer le verbe surréaliste à l’incroyable force incantatoire. Alors il faut peindre - autre passion de Miller -, projeter sur la toile les scories qui brûlent de l’intérieur et qu’il faut porter au grand jour. D’abord en guise de témoignage de ce qui sourd du corps, ravage l’esprit, torture l’âme. Ensuite pour éveiller ce qui, en l’homme, peut encore l’être, cette conscience, cet « instinct divin » par lequel se rendre lucide et créer les nouveaux fondements d’un art de vivre, d’aimer, de philosopher. Rien d’autre à faire que cela, porter l’art sur des fonts baptismaux renouvelés et en faire la condition d’un humanisme qui libère et transcende les habituelles apories dont l’existence est tissée en sa singulière structure.

Alors, qu’Henry ait éprouvé de l’intérêt pour les rengaines de chez lui, Old Black Joe, My Old Kentucky Home, Swanee River, qu’il ait vibré à l’écoute des rythmes tziganes, que le jazz lui ait apporté de multiples satisfactions, Louis Armstrong et Count Basie par exemple, que la musique, d’une façon générale lui ait souri sous les espèces de troublantes musiciennes, Cora Seward sa première conquête, Pauline Chouteau sa maîtresse, la rencontre avec Anaïs Nin passionnée de musique, ceci est de peu d’importance, ceci est en réalité périphérique. C’est la littérature qui fut la seule et centrale occupation de sa vie, sa passion dévorante, ce feu qu’il alimenta avec, parfois, quelques rémissions au cours desquelles il logeait aussi bien la musique, la peinture. Mais ces dernières, eussent-elles été conduites avec habileté par Henry, n’auraient jamais abouti à faire vibrer ce message, à marquer de quantité d’empreintes, à semer signes et traces le long de milliers de pages qui étaient comme sa chair vive, ce tellurisme inquiet, cette vibration par laquelle il voulait mettre le monde en musique tout en l’amenant à changer de partition, à ériger l’art en « vie mode d’emploi ». Miller n’est jamais dissociable de ces mots qu’il profère tout comme Edvard Munch projetait son effroyable  en direction d’un ciel sourd et muet. Comprendre Miller, c’est avant tout ceci, pénétrer dans les arcanes de son urgence à vivre, s’immiscer dans son territoire que dévastent, continûment, les hérésies existentielles d’hommes trop occupés d’eux-mêmes, pas assez de littérature, pas assez d’art.

Toute chose est contenue…

Mais rien de mieux pour saisir la belle complexité de ce grand écrivain que de citer un extrait de Tropique du Cancer par lequel les mots le définissent bien mieux que ne le ferait une description, fût-elle pointilliste, habile à débusquer l’irreprésentable. Cette prose est tout aussi inimitable que son auteur demeure indéchiffrable, ceci est le signe des grands destins :

« Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n’est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s’enfle et se soulève avec les vagues de l’océan ; elle frémit sous un diadème de sueur et d’angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu’à ses cuisses étincelantes, flamboie d’une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand « Allez hop ! » qui saisit le torse d’un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d’araignée du ciel ; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques. Elle est pareille à une biche parfois, une biche qui serait prise au piège et qui attend, le cœur battant, que les cymbales retentissent et que les chiens donnent de la voix. Amour et haine, désespoir, rage, pitié, dégoût - que sont ces choses parmi la fornication des planètes ? Que sont la guerre, la maladie, la terreur, quand la nuit offre l’extase de myriades de soleils flamboyants ? Qu’est-ce donc que cette paille remâchée dans votre sommeil si elle n’est pas le souvenir des meurtrissures des crocs du serpent et des amas des constellations ? »

Cette écriture aux confins du surréalisme, féconde le réel tout en le dépassant. A mesure qu’elle se déploie nous comprenons de mieux en mieux que nous sommes, nous les hommes, dans l’œil du cyclone et que nous n’en sortirons pas. Sauf à devenir peintres, à devenir musiciens, à devenir artistes. Le salut dans l’art et par l’art. Car cette Terre sublimée, quintessenciée, cette Déesse portée aux hauteurs de l’Olympe, c’est d’elle que nous dépendons, c’est elle qui nous attire et nous repousse cependant. Eternel problème de la transcendance qui aimante l’immanence tout en la rejetant. Car cette étrange mère nourricière, cette grande femelle aux membres étendus n’est autre que cette immense matrice cosmique qui appelle, fascine et demande à être rejointe afin que nous, ses rejetons, éclairés par la lumière violente des astres retombions de l’orbite pivotale, que les cymbales retentissent, cette mise en musique du monde qui en est le bruit de fond permanent et qu’il ne dépend que de nous qu’il ne se métamorphose en symphonie, non en une longue lamentation, une confondante mélopée qui signerait notre fin en même temps qu’elle révélerait notre incomplétude à être, à saisir ce sens qui s’auréole de myriades de soleils flamboyants. Ayant écrit ceci, Henry Miller disait le tout du monde, le tout de l’homme, les liens indéfectibles qui les attachent l’un à l’autre, qu’en termes communs nous nommons « vie », qui est notre bien le plus précieux, alors que souvent, nous cherchons ailleurs, les moyens de sa réalisation.

En direction du néant.

En manière d’épilogue, cette préface d’Henri Fluchère pour Tropique du Cancer. A propos d’Henry Miller :

« Il a renoncé à tout, sauf à être lui-même. L’essentiel. Donnez au mot son sens authentique. Chargé de servitudes, l’homme s’en invente toujours de nouvelles, met sa fabuleuse ingéniosité, son infatigable imagination, au service d’ennemis toujours plus nombreux, toujours plus divers. Contraintes politiques, sociales, économiques, militaires, religieuses, métaphysiques. On n’en finirait pas d’énumérer. A chaque tour de vis, c’est un peu de la cervelle qui suinte, un peu de sang qui se dessèche, un peu de spiritualité qui s’évanouit. Voici les civilisations de masse, idéologies dévorantes, qui transforment l’homme en automate, qui lui dictent ses réactions, qui lui mentent sur ses goûts, qui lui escroquent son bonheur. Immense marée qui monte de tous les coins de la terre, qui entraîne les hommes comme le flot balaie la fourmilière vers on ne sait quel néant. »

Il en est ainsi de la fourmilière humaine qu’elle ne se rend compte du désastre qu’à mesure de son délitement final alors qu’il est trop tard pour obtenir une quelconque rémission, bénéficier d’une « remise de peine ». Est-ce là la manière dont meurent les civilisations ? Nul doute qu’Henry Miller eût obtempéré à cette parole oraculaire, eût souscrit à ce pamphlet social vigoureusement asséné. En matière d’expertise, rien ne sert d’euphémiser, surtout dès l’instant où il s’agit du destin de l’homme. On confond souvent l’exercice de ce bel humanisme avec quelque ressentiment à l’égard de ses semblables. On prend le constat d’une dégradation pour un jugement sans appel, si ce n’est une condamnation trouvant sa finalité à même son énoncé, à savoir que la fin de l’homme est proche et que ce n’est que justice. Mais c’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. On ne désespère jamais mieux de l’homme, on ne l’amène jamais mieux au pied du mur qu’à la hauteur de l’estime qu’on lui adresse, de l’amour dont il est redevable, fût-il guidé par une manière d’instinct sauvage qui le conduirait, en permanence, à sa perte. Miller aimait les hommes, tout comme il aimait les femmes, la peinture, la musique, la littérature, cette parole de l’être portée à son acmé qui est, tout à la fois fable, poème, philosophie, déclaration d’amour. Certes c’est tout ceci que Miller nous a offert et qui court encore, pareil à une marée d’équinoxe, sous la ligne de flottaison de notre conscience. Toujours à ce niveau flottent les œuvres décisives. Lire Miller et la maladie se propage à bas bruit. Pour notre plus grand bonheur !

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28 avril 2026 2 28 /04 /avril /2026 07:00
Le corps en jeu de l’écriture.

Dessin de Claire Morel.

ANATOMIE (où commencent les rêves).

« Les anges accroupis s'étaient attroupés tout autour de mon coeur, saignant, on y butinait sans mesure la liqueur amère de mes songes. Poignets et chevilles ligotés, retenus par une chaînette d'acier, qui m'empêchait de glisser et de rejoindre au bleu d'aube l'issue des songes. Un oiseau perché sur ma hanche, éclairé de lampadaires, encourageait les papillons aux suicides. Il me semblait que les murs amplifiés de miroirs insistaient plus que de coutume pour m'étreindre et me réduire, et ainsi extraire de mon corps épépiné mes substances qui dès lors étaient libres d'aller sans moi. Tout errait, sauf moi, cloué à ma paille étranglée. Un poisson dans mon oeil s'asphyxiant, gigotait en vain, s'écaillait et remuait la lumière, troublait les images ... Je Hurlais, mais restais prisonnier du rêve. »

Kenny Ozier-Lafontaine - (Paul Poule).m>

Prémices</strong> - Comment dire la langue du poète dans des mots qui n’en altèrent pas le sens ? Eternel problème de la traduction d’une pensée, du reflet d’un langage singulier. La seule chose qui serait à faire dans le lieu de la poésie : lire souvent, longuement méditer et faire silence. En effet, tout essai de profération sur l’essence poétique ne se résout souvent qu’à écrire moins bien ce qui a été annoncé en langue essentielle. Tel un laborieux travail d’épigone actualisant les propos du maître dans un registre hypostasié, dans une forme en quelque sorte subalterne. Comment, par exemple, aborder les textes d’un Mallarmé que l’on dit volontiers « hermétiques » ? Genre de problème insoluble puisque le soi-disant hermétisme (un autre nom pour la poésie portée à son acmé) est, à part entière, substance du poème, chair vive que ne peut qu’entailler toute entreprise de dévoilement du sens.

Donc, ici, la poésie de Kenny Ozier-Lafontaine (que l’on peut comparer aux tentatives du surréalisme dans son approche particulière du rêve), ne fera nullement l’objet d’un commentaire mot à mot mais développera un discours parallèle essentiellement centré sur le problème du corps, de l’écriture aussi, thèmes développés en filigrane dans le texte ici proposé. Toute saisie d’une œuvre étant nécessairement subjective, c’est de l’intérieur de mon propre ressenti en direction de ce qui s’illustre qu’aura lieu le mouvement le plus pertinent. Un peu comme deux textes parallèles jouant en écho.

Digressions - Libre méditation sur le texte de Kenny Ozier-Lafontaine. Comme une intertextualité voulant approcher ce qui, toujours, se dérobe. Ceci qui est proposé se veut autant réflexion générale sur la situation du poète face à l’écriture qu’abord du texte cité à l’incipit de l’article.

On est poète. On est là dans la chambre où flottent les voiles de l’onirisme. Un œil dans le réel, un autre dans la faille ouverte de l’inconscient. Arrivent les images, fusent les mots qui butinent pareils à un essaim d’abeilles. La terre, sous les pieds, devient extrêmement légère, genre de poussière impalpable disant la fuite du réel, sa perte, sa métamorphose dans une vision si éthérée qu’on croirait n’en plus posséder la clé. Combien est étrange la lumière qui traverse le songe</strong>, pareille à une lueur venue de l’empyrée avec ses battements d’ailes, ses bruissements, ses rémiges célestes.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le double rêve du Printemps ».

Giorgio de Chirico.

Source : « double je ».

Là et là encore sont les anges, images plurielles du poète, ils pressent le cœur, ils veulent la sublime ambroisie, la liqueur séminale qui féconde la nuit, la porte dans l’Ouvert du langage, dans le flamboiement du verbe. Se débat le poète, saigne son cœur</strong> qui veut dire, qui veut faire surgir la parole, la libérer de l’intime, la soustraire aux puissances occultes du mauvais rêve, celui des cauchemars, de l’abîme qui s’écarte et menace de tout remettre au Rien, de clore chaque chose dans le silence. Les mots sont là, qui battent leur rythme fou, les mots-sagaies qui entaillent la chair, triturent les os, gonflent la peau telle une outre trop pleine. Poignets attachés, chevilles entravées : du rêve il ne faut pas sortir ; dans l’étoffe aérienne du songe il faut demeurer, dans le vol courbe de l’oiseau. L’oiseau</strong>, cette effusion de l’âme, ce passage d’un mot à un autre mot, cette liberté d’assembler jusqu’au vertige ce qui était dissocié, ce qui ne se connaissait plus, ce qui n’avait plus de miroir où s’apercevoir.

Le corps en jeu de l’écriture.

René Magritte.

Source : Rêveries en morceaux.

Miroirs, mirages de la vision, flottement spéculaire où le poète en Narcisse voit son image reflétée à l’infini, image du langage qui fait sa stridulation, son chant de Sirène, son murmure d’outre-jour, sa plainte métaphysique, son sifflement de cobra, sa danse démoniaque. Les mots sont ivres, les mots sans foi ni loi qui lancent leurs lianes, jettent leur acide muriatique, instillent leur venin dans l’entaille mortelle de l’esprit livré à ses propres démons. Mots-gemmes, mots-cristaux, mots-d’obsidienne qui se retournent et se métamorphosent en flèches quasi mortelles de la raison. Murs-forteresses, murs-barbacanes, murs-couleuvrines qui crachent la poix fondue du texte du monde et il n’y a plus la place ni pour la virgule, ni pour l’espace, ni pour le point de suspension. Gigue tellurique qui frappe et contraint le contour du corps à s’amenuiser à la taille de l’invisible, seule entité dont le poème soit en quête comme son essence la plus noble, sa signification ultime.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le miroir ».

Paul Delvaux.

Source : Eclaircie après la pluie.

Corps-grenade aux grains secs, le jus s’en est allé, ne reste plus que l’écorce rougeâtre pareille à un gros bubon. Corps-fontaine à la source tarie. Corps-jarre dont les flancs sans distance se sont rejoints. Mots partis au-dehors comme de braves soldats en déroute, armée privée de son chef. Diaspora du peuple des mots, longue errance avant la traversée du désert. Le lac du poète vidé de sa substance, abandonné par le langage, était une aire vide, une mare asséchée où flottait au centre le dernier poisson, la dernière écaille, la lumière terminale. Le jour n’est guère loin qui entaille l’ombre, intime aux hommes l’ordre de se lever, de renoncer aux plis inconscients de leur couche, de sauter dans les ornières vives de la réalité. Brusque verticalité, bascule du dolmen se portant subitement dans la nécessité du menhir. La douleur est vive qui sépare la chair de la nuit de la chair du jour et les premiers mots s’échangent dans l’hébétement, les mots de la banalité ordinaire.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Les marches de l’été ».

René Magritte.

Centre Pompidou.

Mais au loin, là-bas, depuis le domaine de l’inaccessible, on hurle</strong> et se débat. On dit ne pas pouvoir se soustraire au rêve. On dit son sort de prisonnier. C’est parce que, déjà, le rêve a basculé en-dehors de soi, s’est épanché dans la chevelure dense du réel, s’est mêlé à la prose bourdonnante de l’univers. C’est la face éclairée du poète, celle qui, ne pouvant se soustraire au spectacle de la rue et du commerce des autres se débat et réclame son envers, celui qui, tourné vers l’ineffable, l’invisible, l’innommable poésie, la nuit aux mystérieuses fascinations porte le regard là où, toujours il devrait être, dans la clarté aveuglante de l’absolu. Seul le poète</strong> le peut !

Le corps en jeu de l’écriture.

« Portrait de Paul Eluard ».

Salvador Dali.

Source : L’aventure surréaliste.

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8 avril 2026 3 08 /04 /avril /2026 06:57
Être à soi dans le poème.

« Le Coup de dés »

Stéphane Mallarmé

***

 Avec tout poème, du moins s’il va à l’essentiel, il y a deux écueils à éviter. D’abord de considérer son langage comme celui, ordinaire, dont nous faisons usage tous les jours, qui se satisfait du contour étroit de l’énonciation sur le mode du « on ». (On a dit ceci, on a dit cela). Ensuite de céder à la tentation de l’interpréter comme on le ferait d’un texte ouvert sur la simple évidence, une pure description du réel portant avec elle l’ensemble de ses significations immédiatement accessibles. De savants exégètes se sont confrontés à l’éprouvante expérience de la compréhension de ce qui ne saurait être compris, sollicitant les facettes d’une brillante intellection sans pour autant pénétrer l’œuvre en quelque manière que ce soit. Ainsi se construisent des discours parallèles, de savantes rhétoriques qui parlent de tout autre chose que du poème lui-même. Ces esthètes abordent l’œuvre tout en se situant à l’extérieur de cette dernière, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Seule la poésie elle-même peut prétendre saisir son essence, à savoir la pureté d’un langage situé hors du temps et de l’espace communs. Pour s’en convaincre il suffit de se porter du côté de Mallarmé, ce génie de la langue qui l’a portée à son accomplissement extrême. « Le Coup de dés » fait figure d’ultime poème de Mallarmé, dernière vision avant que la magie ne s’efface. Le Maître en est arrivé à l’acmé de son art, là où le langage, devenu incandescent, ne parle plus que le mot du poème, ce pur cristal que seul il peut prétendre côtoyer dans une familiarité qu’excède de toute part la marée du verbe. C’est sa propre citadelle qui est envahie, soumise au flux des vers si libres qu’ils sembleraient doués d’un étrange pouvoir, celui de signifier par eux-mêmes, en dehors de toute conscience humaine qui pourrait en prendre acte. Le Poète en personne est fasciné, ce qui revient à dire qu’il est soumis au pouvoir des mots, qu’il suffoque sous leur charge en même temps qu’il en assure la constante manducation comme si, pour lui, le seul aliment, la seule nutrition consistait en ce langage qui le traverse de toute part et tisse jusqu’à la plus infime cellule de son corps. Dans le déluge des phrases, dans le rythme fou des syllabes voici qu’il n’y a plus de séparation entre lui et sa création. De bas en haut il est cette Tour de Babel qui résonne de tous les dialectes du monde. Sa main est mot. Ses yeux sont mots. Son sexe est mot. Alors le sentiment d’une communion est si fort qu’il n’y a plus de séparation. Son corps, son esprit, son âme sont des odes et des élégies, des sonnets, ballades et calligrammes. Le réel est ceci qui versifie et chante la symphonie de l’univers en même temps que la sienne propre. « Folie », dira-t-on. Oui, « folie » si ce dernier terme veut indiquer chez le Poète entièrement livré à son affairement que la seule altérité possible est celle d’une remise à soi et au domaine de l’art. Uniquement. Vertigineusement. Autisme qui enclot et ne laisse plus qu’une seule silhouette visible, celle du Poète emmêlé à ses rejetons tout comme le chèvrefeuille s’enlace à la branche de noisetier, comme Tristan se confond avec Yseult, Amant, Aimée fusionnant en un seul et unique Amour. C’est ceci qui est en jeu dans le poétiser, où le Sujet se dissipe dans son objet jusqu’à s’identifier totalement à lui. Pour cette raison, le poème fût-il transparent, le lecteur prend toujours un risque à vouloir le comprendre, l’interpréter. Seul le Poète le pourrait et pourtant, statut ambigu de toute création, quand il n’existe plus de distance avec le vers, la rime, la prosodie, il n’existe plus d’appréhension de l’œuvre créée que dans une manière d’indistinction, sinon de confusion. « Le Coup de dés » est ce type de fait littéraire qui ne peut être saisi ni de l’intérieur de son objet, ni de son extérieur. Il est comme une gemme brillant de son éclat dans la veine sombre et énigmatique de l’humus. Il demeure dans son secret et, pour cette raison, ne peut qu’être contemplé en silence. Tout essai de profération à son sujet est aussi vain que de vouloir percer l’hermétisme du Sphinx.

 «Un coup de dés jamais n'abolira le hasard» est ce genre de proposition artistico-hermétique qui a fasciné bien des esprits, les amenant même au bord d’une hallucination interprétative placée entièrement sous le sceau de la raison logico-déductive à laquelle, jamais au grand jamais, la poésie ne saurait se soumette, étant simplement l’antinomie d’une science exacte. Ainsi, certains beaux penseurs épris de hauteurs conceptuelles et de décisions nouvellement paradigmatiques en matière de littérature, imaginèrent l’existence d’un code secret qui donnerait accès aux paroles scellées (volontairement) du Maître. Dans cette habile théorie se révélèrent, à la manière d’un secret d’alchimiste, quelque formule étonnante du genre :

«7» (Dieu), «0» (le Néant), «7» (le nouveau Dieu: l'Art). Soit «707», qui est aussi le nombre de mots que compte le poème. Un seul vers, donc, unique, métré et libre à la fois, profilé comme un fuselage d'avion. »

[Source : « Le Coup de dés enfin décodé ». L’Obs – Bibliobs du 30 Septembre 2011.]

 Bien évidemment l’on pourra s’étonner ou bien sourire à l’énoncé d’une hypothèse aussi brillante que soumise aux brises de l’imaginaire. Voici le genre d’aporie à laquelle aboutit l’esprit des Lumières lorsque, de toute force, il se met en tête de percer un secret, de le dépouiller de ses feuillets pour n’en laisser paraître que d’étiques nervures. Qu’il nous soit permis de douter de l’ingéniosité numérologique d’un Stéphane qui, par l’intermédiaire d’un énigmatique chiffre, fût-il le 707 d’un étrange fuselage aurait expliqué l’inexplicable. Lire « Le Coup de dés » revient à se confier à un long et étrange mutisme, la seule issue possible quand la littérature transcendant sa propre substance devient si diaphane ou bien son envers, si obscure, qu’elle disparaît à même son existence.

 Jamais l’œuvre de l’auteur d’Hérodiade ne peut se laisser approcher par une manière d’orthodoxie qui ferait d’un poème la résolution d’une simple équation. Il est question d’y saisir l’enjeu de la poésie qui n’est que la ressource de l’imaginaire, la chair vive de l’invention, le principe subtil par lequel la conscience, mais aussi l’inconscient et le domaine des archétypes se donnent à voir comme ce qu’ils sont, à savoir des brumes, des transparences, des insaisissables dont le concept est bien incapable de dresser la moindre esquisse. Mais tâchons de comprendre ce qui se passe chez le Poète lorsque son esprit, entièrement mobilisé par l’acte créateur, se confond avec l’œuvre même qu’il met à jour, initiant un genre de phénomène qui ne semble pouvoir être prédiqué qu’à la mesure d’un lexique hors du commun, se déclinant sous les vocables de : « entrelacement », « osmose », ,« dyade », « fusion » et pour finir « unicité », ce dernier mot voulant dire l’assemblage en une seule entité de deux réalités initialement séparées. Mais nous ne saurions mieux approcher cette difficile distinction des choses confluant dans une même identité qu’en interrogeant la philosophie de Plotin (205 – 270 après J.-C., continuateur de l’œuvre de Platon). Ecoutons les commentaires de Laurent Lavaud dans : « D’une métaphysique à l’autre – Figures de l’altérité dans la philosophie de Plotin » :

 « C’est l’éloignement de l’origine, constitutif de l’identité individuelle, qui est illusoire et pour ainsi dire contre nature : ce que l’on est, fondamentalement, ou véritablement, n’est pas soi-même, mais dieu lui-même. »

[On prendra soin de comprendre par « dieu », non le Dieu des religions monothéistes, mais la réalité suprême que Plotin nomme « Le Principe », « le Bien », « Le Premier » ou encore « L’Un », ce dernier terme requérant de comprendre ce qui est fondement et demeure, de ce fait, indivisible]. Or l’existence concrète, terrestre, a séparé ce qui était uni, à savoir le « moi » qui voit et le « non-moi » qui est vu. Et la thèse qu’il faut avancer ici, identiquement à Plotin ou bien à Bergson, c’est que le geste créateur fait se conjoindre dans la conque d’une même unité le créateur et le créé, le Poète et l’œuvre qu’il a portée à jour dans le geste d’une pure donation d’être. C’est ainsi que le Philosophe antique peut parler d’une union absolue avec « Le Principe » en indiquant que dans l’union « on n’est plus soi-même » :

 « … mais il est comme devenu autre, et il n’est pas lui-même, pas plus qu’il ne s’appartient lui-même, il fait partie de ce qui est là-bas et puisqu’il lui appartient, il est un, comme un centre s’ajuste à un autre. »

 C’est donc de cette expérience unitive dont le Philosophe, le Sage, le Mystique le Poète seraient le lieu dès l’instant où leur quête se manifeste par cette ouverture au sens infini, l’attention à l’illimité, la disposition à devenir le tremplin d’une transcendance. Tous les poètes, peut-être, n’y ont pas accès mais il convient d’en faire l’hypothèse afin de valider la solitude de leur cheminement. Assurément des noms tels Novalis, Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Artaud nous conduisent au seuil de cette compréhension, de cette démesure qui tutoie constamment la folie car, écouter l’indicible est toujours comme la perception d’un coup de tonnerre, la révélation d’une plaie qui demeurera ouverte le temps d’une création, mais une plaie que le baume du sublime apaisera de sa souple onction. Ecrire un poème est le porter dans la lumière d’une vision qui l’arrache au labeur des mots ordinaires. Poétiser est, avant tout, JEU de langage, mais jeu dont la finalité est une esthétique du sublime. Pour cette raison le lecteur est souvent désemparé lorsqu’il se confronte au dire poétique, à l’étrangeté de son vocabulaire, à sa syntaxe singulière, à ses métaphores brillant comme le feu de mille comètes. Seule une contemplation du monde en abîme, avec ses retournements polychromes, ses symphonies polyphoniques, ses secrets, ses arcanes labyrinthiques, ses mystères peut approcher d’un iota ce qu’être en mode intuitif veut dire d’inouïe inclination à s’entendre avec ce qui murmure et le plus souvent s’efface dans la courbe inapparente du rien. C’est comme d’écouter l’aile de soie du papillon dans la brise du soir, lorsque les teintes assourdies noient tout dans une couleur indescriptible dont le camaïeu uni serait la possible figure. Alors l’harmonie est telle que tout signifie avec amplitude. Alors le ravissement est là avec le bruit de l’Océan fût-il absent, le sourire de l’Aimée dût-elle en retenir la brise accueillante, la présence de la Montagne, ses pics se fussent-ils dissimulés derrière un écran de brume. Ce qui est à comprendre ici avec la vivacité la plus immédiate c’est bien la quintessence de tous les sens par laquelle s’opère la dernière transmutation alchimique, celle qui délivrera la pierre philosophale, ouvrira le cœur de la fleur, en dépliera les pétales dans le site infiniment renouvelé de l’amour, sur la margelle fraîche de l’art comme si une eau virginale allait nous transporter au-delà de ce que nous sommes pour nous déposer là où toujours nous avons été souhaité être, dans la beauté verticale qui ne saurait avoir d’égal que notre propre ascension en direction des étoiles.

 Et maintenant, situons-nous dans la perspective plotinienne de Pierre Hadot dans « Plotin ou la simplicité du regard » et mettons-nous à l’écoute de ce qu’il nous dit du Sculpteur ayant façonné son œuvre de telle manière que son être-Artiste se confonde avec l’objet même de sa création :

 « La statue matérielle se conforme peu à peu à la vision du sculpteur ; mais quand statue et sculpteur ne font qu’un, lorsqu’ils sont la même âme, la statue n’est bientôt plus que la vision elle-même, la beauté n’est plus qu’un état de simplicité totale, de lumière pure ».

 Et ce qui est remarquable dans cette merveilleuse expérience unitive c’est que ne subsistent au monde, dans l’atelier du Sculpteur, dans la chambre du Poète que la figure sublimée d’une unique réalité qui a atteint son but dans le même instant que son œuvre s’accomplissait. Et la démesure est si grande par rapport à l’empirie ordinaire, que tout semble se dissoudre dans un creuset si étroit qu’il n’y a plus de place ni pour le temps, ni pour l’espace, pas plus que pour la conscience. Oui, cette assertion est étrange et il faut avoir vécu ce qui correspond à ce que Romain Rolland nommait « le sentiment océanique » (cette extase outrepassant toute chose connue) pour bien en saisir le caractère exceptionnel, de franche métaréalité. On est au-delà. Et pour une fois le « On » témoigne de son imprécision, de sa vacuité, toutes qualités d’un récipient commis à tout recevoir, y compris la libation des dieux. Mais pensons au Poète dans le luxe de sa soupente, plume à la main, irradiant à partir de son corps la clarté nécessaire à insuffler dans l’œuvre le trait de génie qui va la porter au fondement de l’être-poème. Alors l’instant de la création s’est si considérablement dilaté qu’il s’inscrit dans la durée, qu’il rayonne jusque dans le sentiment d’une saisissable éternité. Inévitablement, dès que nous nous mettons en chemin en direction de l’essence du langage, surgit Stéphane Mallarmé :

 « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change, Le Poëte suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange ! »

 Certes la mort triomphe, mais où le Poëte pouvait-il mieux donner de la voix que dans cette disparition mortelle où l’âme enfin ressemblée retrouve la puissance de son propre envol, libérant la poésie de ses attaches terrestres ? Car toute poésie fondée est de cette nature qu’elle concourt en permanence à son propre effacement. Son retour au silence est la condition de possibilité de sa rapide effraction sur l’arche ouverte de la conscience. L’espace aussi est frappé de cette remise en question ontologique. Le « glaive nu » du Poëte en circonscrit l’aire à la seule dimension du langage. A l’extérieur de la chambre il n’y a plus ni squares, ni rues, pas plus que le monde n’apparaît à l’horizon mais seulement la vibration des mots pareille à un essaim d’abeilles. L’espace s’est soudain réifié, condensé sous la forme d’une grappe plurielle où dansent les rimes, les allitérations, les hémistiches, la prosodie comme un bourdonnement venu du plus loin de l’univers. Et la conscience, ce feu follet brillant identiquement à un lumignon éclairant la condition humaine, que devient donc cet « instinct divin » rousseauiste dès l’instant où la plume grave dans le papier, comme dans un bloc d’airain, les « Voyelles » de Rimbaud, « Les Fleurs du mal » de Baudelaire ? Eh bien la conscience n’a plus de lieu où paraître, plus de temps auquel attacher la forme de son être. Le temps du ravissement est si fort qu’il ne saurait tolérer autre chose que son propre impérium. Laisser place à la conscience c’est poser le poème en tant qu’objet devant le sujet qu’est le Poète. Or la mesure de l’œuvre est telle qu’elle confond tout dans un même élan, porte tout dans un même rythme, si bien qu’il ne demeure plus qu’un Sujet enclos dans sa propre autarcie. C’est cela être soi dans le poème, se confondre avec le surgissement de ce qui est dans le langage dont son propre soi est le centre de rayonnement, le début en même temps que la fin. Ceci n’a lieu qu’autant que brille la flamme de la création, que s’élève la clarté qui écarte les ombres et gomme les illusions.

 Mallarmé n’est nullement à comprendre. Stéphane ne saurait davantage se laisser approcher. Quant au « Coup de dés » nous ne saurions nous le rendre visible qu’à réaliser avec le Poëte cette plongée unitive, à le rejoindre, bien au-delà du réel, dans cette dimension sans temps ni espace, dans ce tissu sans fil ni couture, dans cette contrée vivant de sa vie de Forme auto-productrice de son propre sens. La seule façon de nous introduire dans le soi-disant hermétisme en le connaissant de l’intérieur. Question de regard. Considéré de l’extérieur, le poème ne nous offre que sa surface lisse sur laquelle, toujours, la vision dérape, est reconduite à elle-même dans l’aire de sa propre cécité. Temps. Il est toujours temps de regarder !

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22 mars 2026 7 22 /03 /mars /2026 08:14
L'homme atlantique - Duras.

La revue de presse

(Bulletin critique livre français, 1982)

   

 « Ce texte très bref est la transcription de la bande-son du dernier film de Marguerite Duras, réalisé à partir de rushes du film Agatha ou les lectures illimitées. Ce texte est dit d’une façon fascinante par l’auteur sur des images d’Yann Andréa marchant dans les pièces désertes de la villa d’Agatha, sur de longues séquences de noir aussi. Ce texte peut être lu comme écrit, même si sa priorité comme bande-son est claire. On y retrouve un “ vous ” qui est peut-être le même que celui des trois Aurélia Steiner : tout le texte est adressé à l’Autre, I’homme de l’image sans doute, celui que le texte fait passer devant la caméra, regarder la caméra, disparaître du champ de la caméra. Cet homme, I’acteur, est l’objet d’un amour, d’un amour finissant, fini. Le jeu du texte, la cinéaste, raconte comment, dans le sentiment de cette fin d’amour, prête pour la mort, elle a voulu écrire : pour se laver de cette émotion, mais qu’elle n’a pu que faire un film, avec les images de l’être aimé, les images de sa présence et de son absence à la fois. Il y a dans L’Homme atlantique le cri, I’appel à l’Autre au moment de la mort et de la mort de l’amour ; I’Autre étant regardé par la caméra, il y a aussi une réflexion sur le cinéma, le pouvoir du cinéaste, I’être de l’acteur ; enfin une voix sur la mort du cinéma et le refus de la représentation. État bouleversant d’une recherche extrême. »

   L'extrait des Éditions de Minuit :

   « Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue du film atlantique. Et puis je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. Pendant tout un moment il ne savait pas, il ne savait plus, il ne savait plus marcher, il ne savait plus regarder. Alors je l’ai supplié d’oublier encore et encore davantage, je lui ai dit que c’était possible, qu’il pouvait y arriver. Il y est arrivé. Il a avancé. Il a regardé la mer, le chien perdu, l’oiseau sous le vent, les vitres, les murs. Et puis il est sorti du champ atlantique. La pellicule s’est vidée. Elle est devenue noire. Et puis il a été sept heures du soir le 14 juin 1981. Je me suis dit avoir aimé. »

                                                                       Marguerite Duras

***

  "L'homme atlantique". Déjà le titre est une manière d'interrogation, comme toujours chez Marguerite Duras. "L'homme atlantique" comme l'on dirait "L'homme de la steppe" ou bien "L'homme insulaire". Autrement dit "l'homme de nulle part". Toujours cette part d'insaisissable qui se décline tout au long de l'œuvre de l'auteur de "L'amant". Mais, ici, "L'Amant " n'est pas cité comme une réalité ultime et indépassable, un genre de fin en soi. Il ne figure qu'à mieux s'effacer, se dissoudre dans les arcanes de la littérature. Car "L'amant", pas plus que "L'homme atlantique" ne sont des objets dont il serait possible d'assurer une quelconque préhension. Tout dans la fuite, tout dans l'irrésolution, tout dans le perpétuel évanouissement. L'homme atlantique, pas plus que l'amant n'ont d'existence réelle. Vous ne les rencontrerez pas au hasard de votre cheminement, fût-ce dans le cadre romantique de Trouville, se découpant sur le moutonnement blanc de l'océan.

   L'homme atlantique est une dérive, un hôte de passage à la consistance de brume, une pure décision de l'imaginaire. Lire "L'homme atlantique" ou bien "Les yeux bleus cheveux noirs" ou bien d'autres ouvrages encore, ne doit nullement se faire sous le régime étroit du réel, comme s'il s'agissait d'une simple chronique de la vie quotidienne. Loin d'être la relation d'une aventure, fût-elle des plus singulières, loin d'être une chronique événementielle, l'écriture de Duras est un absolu en quête de lui-même. Du reste, en direction de quoi pourrait se mouvoir une telle exigence, sinon dans l'orbe de son propre maintien aux limites de l'inaccessible ? Car, par essence, l'écriture, l'art, sont des inatteignables dont on essaie de cerner les contours, d'approcher les lignes se dérobant constamment à notre regard. Oui, c'est de regard dont il s'agit, d'où la tentation pour Marguerite de transcender les limites de l'écriture en offrant son projet au cinéma, - donc à l'illusion -, mais à un cinéma exigeant, à la limite de l'abstraction : une image noire avec, en voix off, la silhouette inapparente de celle qui dit la présence de la littérature - ou du cinéma - en sa confondante parution. La survenue de l'art est son effacement même, sa propre dilution dans les mailles de l'inconnaissance. Jamais l'art, l'écriture, la peinture ne se donnent comme des faits acquis dont on pourrait faire l'inventaire. La recherche constante est l'événement essentiel par lequel l'œuvre se présente à nous.

   Il devient nécessaire, lisant un texte aussi elliptique que celui de "L'homme atlantique", de se défaire de l'urgence à posséder, dans la première contingence, dans la matérialité immédiate, ce qui se présente à nous. Cet homme qui traverse l'espace atlantique - la littérature -, jamais nous ne pourrons y accéder, pas même par le truchement de la métaphore. C'est pour cette raison qu'il se constitue dans l'espace d'invisibilité de l'écran noir. Il n'est que leurre, transparence à soi, transitivité vers autre chose que lui-même, à savoir cette forme constamment changeante qui hante toujours les œuvres vraies. Nous avons à faire surgir, en nous, ce territoire du vide, de l'abolition de l'image, de la perdition des catégories habituelles de l'entendement - à savoir la mesure rationnelle - de manière à ce qu'apparaisse, en toile de fond de l'ombre fondatrice, cela même qui se nomme art et qui, toujours, est hors de portée. Mais qu'on s'imagine, un seul instant, plongé dans la salle remplie de rien, avec les ténèbres pour assise et la voix anonyme, impersonnelle, désincarnée, déréalisée qui nous intime l'ordre de faire déployer en nous le simplement inconcevable : cette figure qui, jamais n'apparaît que sous la forme approchée d'un négatif photographique. Nous sommes confrontés à la densité de l'ombre, nous butons contre la paroi noire - celle supposée nous fournir des images - et, alors un sentiment nous envahit, le même que celui éprouvé devant les grands polyptiques noirs de Soulages. Une immédiate perdition à laquelle nous n'échapperons que par le recours à une intellection, genre d'échappatoire face au néant. Ici s'impose la référence à ce célèbre "outre-noir" inventé par l'artiste confronté à cette matière dense, mystérieuse, impénétrable. Mais à quoi donc fait allusion Pierre Soulages, si ce n'est à cette vibration située juste en arrière de la toile - l'art - qui, précisément ne devient perceptible qu'à l'aune de l'interrogation qu'il suscite ? On en conviendra, l'art, pas plus que la littérature, le poème, la musique ne sont des objets de la nature de ceux que la réalité place sous nos yeux avec la plus pure évidence qui soit. Jamais nous ne doutons de la pomme lustrée et carminée, juteuse à souhait, acidulée, dont nos papilles font l'expérience dans le fait concret de la mastication. Il en est bien autrement avec la pomme de Cézanne que nous n'approchons que "par défaut", de biais, avec une manière de vision diagonale, tant elle a besoin de la médiation de notre intellect, de la puissance de notre intuition pour qu'elle fasse phénomène en nous avec la justesse qui correspond à son essence et s'installe comme vérité en art.

   Spectateur inondé d'ombre devant le film de "L'homme atlantique" ou bien lecteur en perdition parmi l'écume étrange des mots durassiens dans le petit livre éponyme, nous sommes toujours à la recherche d'un possible sémaphore qui nous permettrait de nous y retrouver avec cela même que l'auteur nous propose et qui n'est rien de moins qu'un néant, une illusion, une hallucination dont notre esprit ne parvient nullement à faire une synthèse correcte. Mais de synthèse il ne saurait y avoir pour la simple raison qu'aucune thèse préalable n'étant posée il nous devient quasiment impossible d'en bâtir une probable architecture. Tout au plus de hasardeuses conjectures. Mais il faut abandonner les justifications d'ordre logique et se tourner, une fois de plus, vers la lumière éclairante de l'analogie et la forme imagée de la métaphore. Cette abstraction qui nous fait face, - pour ce qui nous concerne l'écriture, ou de façon plus essentielle la littérature -, il devient urgent de la doter d'une figure, de la cerner de contours.

 Par définition, l'art, pas plus que l'amour, ne sont concevables. Par "concevables", il s'agit d'entendre l'étymologie de "saisir par la pensée" un objet de connaissance. Or, jamais un sentiment, une esthétique ne se laissent approcher par le biais d'une démarche déductivo-logique. C'est même d'un cheminement opposé dont il s'agit, d'une approche que l'on pourrait qualifier de "métaphysique", si ce terme était moins péjorativement connoté. Ce que nous voulons exprimer, c'est la chose suivante : par rapport à l'art, à l'amour, il s'agit d'adopter la posture que l'on a devant un signifiant dont on cherche à percevoir le signifié, par nature invisible. Donc, plus que du recours à un percept, reportons-nous à un affect, à une sensibilité au travers de laquelle nous dépasserons l'aspect simplement formel de la réalité.

S'installer dans la contrée de l'art pourrait se concevoir, par homologie de situation, à la façon de la posture enfantine de préhension de "l'objet transitionnel (dont Winnicott a été le génial inventeur), l'enfant introjectant l'objet de son désir - la mère -, par le truchement d'une forme ludique à laquelle il a attribué la valeur insigne de substitution de celle par qui il existe. Et, afin que ce propos ne demeure pas pure abstraction, il faut imaginer le lecteur, le spectateur, placés face à l'énigme de "L'homme atlantique" comme de naïfs enfants attendant des sons de la voix et des mots projetés sur la papier qu'ils se comportent avec une charge de magie suffisante afin que, délaissant le support matériel - l'écran de cinéma, le livre-, ils puissent s'assurer du saut les conduisant à cela même qu'ils cherchent, l'amour de la mère, la divine surprise du fait littéraire. Disant cela, nous n'avons parlé que d'émerveillement, de survenue dans le territoire extra-spatial, extra-temporel dont l'art est pur acte de donation, que, toujours, nous devons chercher par-delà les figures mouvantes et stables de ce réel, lequel, nous épinglant sur la planche de liège des événements quotidiens nous ôte toute possibilité d'effraction vers autre que nous. L'art est toujours cette différence essentielle par laquelle il se manifeste à notre faculté de penser. "L'homme atlantique " est cette œuvre radicale, exigeante, hors du commun qui, l'espace d'une création, nous projette dans ce site que nous croyons inaccessible alors qu'il ne dépend que de nous que nous nous y installions. Simple question de vision !

   Morceau choisi :

(Nous rappelons notre interprétation de "L'homme atlantique" comme métaphore de la littérature, à qui l'auteur (Duras en l'occurrence) adresse sa voix, comme supplique au terme de laquelle une apparition pourrait avoir lieu : celle de l'art).

"Vous et la mer, vous ne faites qu'un pour moi, qu'un seul objet, celui de mon rôle dans cette aventure. Je la regarde moi aussi. Vous devez la regarder comme moi, comme moi je la regarde, de toutes mes forces, à votre place.

Vous êtes sorti du champ de la caméra.

Vous êtes absent.

Avec votre départ votre absence est survenue, elle a été photographiée comme tout à l'heure votre présence.

Votre vie s'est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s'y frayer une voie, d'y succomber de désir.

Vous n'êtes plus nulle part précisément.

Vous n'êtes plus préféré.

Plus rien de vous n'est là que cette absence flottante, ambulante, qui remplit l'écran, qui peuple à elle seule, pourquoi pas, une plaine du Far West, ou cet hôtel désaffecté, ou ces sables.

Rien n'arrive plus que cette absence noyée dans le regret et qui sera à ce point sans descendance qu'on pourra en pleurer.

Ne vous laissez pas envahir par ces pleurs, par cette peine.

Continuez à oublier, à ignorer et le devenir de tout ceci et celui de vous-même."

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 08:04
Blanche, la poésie

« L’enterrement de Verlaine 

Œuvre : André Maynet

 

 

 

  

Clé de lecture ou un regard  possible.

 

En une seule ouverture

Cette image nous donne

Le Blanc et le Noir

La Vie et la Mort

La Parole et le Silence

La Poésie et le Néant

 

A l’origine continent Blanc

Poétique 

Gloire de Verlaine

 

Puis les Nihilistes sont arrivés

Et n’ont eu de cesse

De détruire la beauté

De s’en prendre à la poésie

Continent Noir  

Enterrement de Verlaine

 

***

 

L'Enterrement De Verlaine

 

 

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

 

Tous les grognards - petits - de Verlaine étaient là,

Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

 

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,

Voici belle lurette en fut le vrai premier)

N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! Folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée

Vos deux gardes du corps, - entre tous moi dernier. »

 

Georges Brassens

 

 

   Commentaires.

 

« Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure »

 

   Comment mieux dire l’adoubement du Poète Georges Brassens à cet autre Poète Paul Verlaine qu’en en appelant à Dieu lui-même ? On ne saurait s’élancer plus haut dans l’ordre d’une « foi », peut-être d’une « mystique » (ces mots entre parenthèse. On n’oubliera pas le scepticisme foncier de Brassens et son agnosticisme actif), donc s’élever dans la voie pure qui semble faire signe vers celle du Tao, cette essentialité qui assigne à l’être une présence singulière au-delà de la pensée, du ressenti, dans un territoire sans doute proche de l’Absolu.

   Or il n’est nullement indifférent que Brassens convoque Dieu face à la Poésie dans un rapport d’homologie. Poétiser, en un certain sens, possède la vertu d’un tel accroissement ontologique que se montre, aussitôt, la sphère de la Déité en son ultime rayonnement.

 

« Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ? »

 

   Tout Poète disparu est un « grand mort » pour la simple raison qu’il est ce Mortel dépassant la condition des autres hommes, ces « miniatures » qui suivent le convoi, tête basse, sans doute contraints par le poids du génie à ne voir de la réalité que sa contingence, le sol qui semble lui être échu tel son incontournable destin.

La Terre pour les Hommes. Le Ciel pour le Poète.

 

« Tous les grognards - petits »

 

mais a-t-on seulement la possibilité de relever le front, de devenir grand lorsque l’œuvre poétique nous domine de toute sa hauteur ?

 

« Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du second »

 

   Quel oiseau pourrait donc se porter à la hauteur du chant mélodieux du Rossignol ? Alors sont évoqués, dans l’œuvre de Brassens,  d’une manière plus on moins détournée, les noms de ceux qui ont compté au titre de la Poésie : Ronsard ,Villon, Rutebeuf, Musset, Vigny , Hugo, enfin tous ceux qui « rossignolaient », dont la trace est constante dans l’œuvre de l’Auteur de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Et cet enterrement « dans l'encre bleue du golfe du Lion », à l’ombre tutélaire de Paul Valéry, rejoint symboliquement « ce Boul’ Mich’ d’autrefois », lien indéfectible par delà l’espace et le temps des grands faiseurs de rimes.

 

« N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours ! »

 

   PAUVRE LELIAN, une anagramme de PAUL VERLAINE que cet autre grand Poète,  Arthur Rimbaud lui avait attribuée sous couvert d’une gentille moquerie.

   Bref, la Poésie de Georges Brassens est l’hommage appuyé d’un saltimbanque amoureux des mots à ses frères versificateurs, une manière d’éprouver envers la Poésie non seulement une dette mais une reconnaissance éternelle.

   « L’enterrement de Verlaine » est la disparition d’un corps, non celui de la Poésie, Poésie seul rempart, seul antidote pour résister au nihilisme contemporain qui, partout, répand « le bruit et la fureur ». Poétiser est la meilleure façon d’échapper aux couleuvrines du Néant, de s’exonérer du désespoir dont tout homme est affecté en son propre comme son essence la plus visible. Nul espoir de liberté en dehors du Langage.

 

    Continent blanc ou le lieu du Poème. La Gloire de Verlaine. (Paradis).

 

Blanche, la poésie

   D’abord il faut partir du visage, explorer son continent blanc, y découvrir les affleurements d’un langage essentiel, autrement dit y trouver la présence d’une subtile poésie. Encadré par le maquis brun des cheveux, c’est d’un pur ovale dont il est question, d’une neige immaculée, d’un frimas à peine visible qui surgit dans le gris tout comme le cône blanc du Mont Fuji-Yama plonge dans les eaux bleues du ciel la pointe paisible de son être. Sans doute en son intérieur les bouillonnements du magma, les trajets veineux de la lave, le soufre jaune qui s’impatiente de trouver sa fuite dans l’espace sidéré. Sans doute, mais ceci, cette vie inapparente ne modifie en rien l’aspect qu’il présente à nos yeux, de calme, de sérénité. En lui l’Enfer est contenu, mis à distance ce qui ne nous empêche nullement d’en percevoir la redoutable énergie, d’en ressentir les flux, d’en deviner la toujours possible éruption, ces filaments de sanguine qui s’écouleraient sur les flancs, traçant à même leur peau les vergetures de la Mort.

   Oui, combien il paraît étrange, soudain, de faire se lever la dague de la tragédie, de convoquer la disparition, la fin dernière des choses comme si, inéluctablement le Destin s’apprêtait à commettre ses basses œuvres, à lancer ses morsures définitives. Certes ceci peut bien inquiéter, désarçonner, instiller un doute muriatique dans l’esprit. Cependant se voiler la face ne servirait à rien. Toujours nous savons que l’autre côté du jour est la nuit, que le blanc abrite le noir, que toute joie est le masque d’une probable tristesse. Si le visage à peine encore parcouru d’Eurydice semble bien doué de vertus poétiques, il ne l’est qu’à repousser dans l’abîme les sournoises attaques de ce qui, à bas bruit, rampe et se dissimule afin de mieux préparer ses assauts.

   Nous ne sommes que de fragiles funambules marchant au dessus d’un volcan. Poétiser, parler, créer, ce n’est que maintenir en suspens l’antique menace d’un Enfer qui pourrait bien ouvrir ses portes d’airain pour que nous puissions goûter aux « joies » de la damnation. Ceci nous le savons, mais, à la façon d’un secret, nous le dissimulons dans quelque recoin de notre esprit de peur qu’éveillé, le savoir d’une telle présence ne nous saute au visage et ne nous conduise dans les limbes obscurs parcourus des flammes de l’aporie humaine. Et, sans nous interroger plus avant, nous sentons bien que toute chose belle  (l’amour, une peinture, des vers harmonieux), toute beauté donc recèle en ses plis inaperçus de redoutables oubliettes qui menaceraient, à tout instant, de réduire en cendres notre légitime désir d’exister. Nier ceci, en dissimuler la réalité et c’est alors un bonheur factice qui s’installe, et c’est un confort illusoire qui nous fait croire qu’habiter sur Terre ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une cécité. Bien au contraire, toute œuvre vraie, à commencer par la Poésie, est marquée au fer rouge d’une angoisse, à l’encre indélébile du questionnement de la Vérité.

   Mais poursuivons notre chemin qui se veut poétique et disons ce visage en son exception. Le front est doucement bombé, il est un haut plateau où court le vent de l’altitude, où des oiseaux ivres basculent dans la lumière du jour. Le front est incantation, demande de pureté, disposition à l’ouverture d’une clairière dans la suie épaisse de l’ombre. Sous le linge de la peau les idées s’y devinent qui tressent leur résille de cristal, pétillent à la manière de bulles claires, évitent les pièges et contournent les ténébreux marigots  de l’inconscient.

 

Un pas dans le Blanc. Un évitement du Noir.

 

   Une marche en avant qui réclame l’étoile allumée au bout du sentier, un regard qui cherche dans la nuit l’éclat vert, phosphorescent, de la luciole, un témoignage de vie dans les mortelles avenues du temps.

   Et ces deux traits des sourcils, cette lueur de cendre, cette inflexion du visage qu’un signe vient barrer comme si, de toute éternité, la géographie faciale devenait la figure lisible d’une biffure, ces parenthèses ouvertes qui se manifestent sous la forme d’un abri inquiétant, bourrelet qui, parfois, se fronce sous la tension de l’angoisse. Les deux verres clairs des yeux viennent s’y loger avec leur ressource de fontaine vive, avec leur densité si aérienne qu’ils pourraient aussi bien être une simple bogue de silence, peut-être une veinule d’eau dans le secret de la terre. Combien ces yeux - portes de l’âme -, ont inspiré de poètes. Combien de vers en ont chanté les louanges. Combien de larmes poétiques ont été versées dans des milliers d’alexandrins pour dire l’infini du regard, son luxe sans repos, la profondeur de sa sémantique.

 

Yeux de joie : Gloire de Verlaine - Yeux de tristesse : Enterrement de Verlaine.

  

   Toujours cette infinie oscillation, ce battement de la Vie au Trépas, de l’Amour à la Haine, de la Clarté à la Ténèbre. Ecartèlement de l’Homme aux deux polarités : Naissance-Mort que relie la ligne brisée de l’existence. La Poésie, en tant qu’objet fondamental, ne saurait en montrer la seule face de joie sans évoquer celle de tristesse qui lui correspond, lui est coalescente. Face de Janus à deux têtes, infernale dualité qui nous tire vers l’amplitude du Ciel puis, sans crier gare, dans la fosse illisible du Limon.  Sachant ceci, et tout le monde en est averti, quoi de plus logique que de retrouver dans tout acte humain, le plus frustre, aussi bien que le plus noble ces lignes de force qui en sous-tendent la cruelle réalité ? Oui, cruelle puisque notre sort est tragique, frappé au coin de la finitude. Alors comment le poème pourrait-il s’exonérer de la tâche de nous initier à la perte, au gain, à toutes les perspectives selon lesquelles se déroule l’aventure de notre hasardeuse marche ?

   Et cette barre droite du nez, cette équerre qui vient jouer avec les  traits des sourcils, ne nous dit-elle les belles fragrances de la fleur, de la peau de l’Aimée, de la feuille morte d’automne, du nectar éblouissant au printemps, de l’arôme subtil d’un thé, et parfois du pestilentiel se manifestant sous les traits d’un fruit en décomposition. Bien évidemment il est toujours difficile, sinon impossible, langagièrement parlant, d’évoquer la corruption, sauf à convoquer un irrépressible sentiment de malaise. Et pourtant l’art de la peinture - ce Poème plastique -,  nous en livre, à vif, les plus urgentes expressions. Que l’on songe seulement aux écorchés vifs tels que dépouillés par le pinceau de Soutine. Ou bien aux faciès métamorphiques, empreints d’une folie vacante des portraits d’un Francis Bacon. Ou encore aux insoutenables scènes d’apocalypse dans la peinture de Picasso, Guernica au premier chef. Oui l’empreinte pathétique est toujours là qui affute ses griffes dans l’ombre et ne rêve que de capturer sa proie. Mais rien ne sert d’épiloguer, le constat existentiel est si visible qu’il en devient aveuglant.

   Et cette plaine des joues que viennent rehausser les deux touches discrètes d’une terre un peu plus colorée. Une à peine insistance, une vibration de l’air au dessus des herbes et des graminées, une teinte de ciel à l’aurore, l’attouchement tout en subtilité de la Nature, sublime attention à ce qui est et toujours mérite de s’affirmer, d’accéder à la beauté. Ici est un cosmos qui s’ordonne autour d’une palpitation. Rose-thé et blanc poudreux jouent la mélodie des choses justes, celles qui n’ont nul besoin d’une oriflamme dressée dans l’éther, juste une discrète manifestation, un fanal dans la brume, une lumière filtrée par un voile, une sourdine dans le jour qui décline. Mais parfois les joues rougissent sous les coups de canif de l’affliction. Une mauvaise nouvelle, une trop vive émotion éprouvée à l’annonce de quelque drame, la vision d’un dénuement. Le même rouge estompé pour dire à la fois le plaisir, le contentement, les griffures de la détresse.

   Et cette bouche si discrètement purpurine, et le seuil des lèvres pour dire les mots d’amour, réciter des Poèmes, conter une histoire, s’extasier, jouir, prononcer des anathèmes, critiquer, réprimander, stigmatiser. Il serait si heureux de destiner à ces délicieux bourrelets l’émission de paroles de paix, de réconfort, manières d’onctions qui feraient de la vie une douceur, des événements le siège d’une constante félicité. Mais ce serait oublier la possibilité d’un état de siège, la violente polémique, les assauts sophistiques, les calomnies, les brimades.

   Le plus souvent, l’entente du poème se limite à lire une gentille bluette, à éprouver quelque sentiment romancé, à ne « souffrir » de la parole qui nous est adressée que sa marge de bienfaisance, à déguster un miel, à nous abreuver d’une ambroisie. Mais l’on comprendra combien cette conception demeure insuffisante, confondant l’acte poétique avec ce qu’il ne saurait être, à savoir un arrangement, une compromission, la pente en direction de la facilité. Croire ceci serait simplement rejoindre le bavardage des cours d’école et n’en retenir que l’incompréhensible bourdonnement.

   Toute poésie véritable (mais ceci est un pléonasme), fore profondément la chair humaine, le tissu des choses afin d’en extraire la seule chose qui vaille, cette vérité qui se dissimule, que le vers rythmé, harmonieux, souplement intentionnel conduit au seul lieu possible : la production d’un sens qui « donne à penser ». C’est là, sans doute l’une des « missions » les plus profondes qui puisse échoir au langage, mettre son propre être en question tout en plaçant en exergue celui des Autres, du Monde. A ce seul empan est reconnaissable l’œuvre exacte qui ne se perd ni en fausses conjectures, ni en hypothèses hasardeuses. Grande est toute Poésie qui signifie et marque au fer rouge celui qui en a sondé l’inestimable profondeur.

   Nul ne peut entrer dans le vif du Poème s’il ne prend acte des racines orphiques, donc toujours en tension, inquiètes,  qui en constituent le fondement originel.

 

      Les racines orphiques de la poésie.

 

   De manière à ce que l’entente de la Poésie se fasse avec suffisamment de justesse, il convient de dire, successivement, qui est Orphée, de rappeler le mythe attaché à son nom, de déduire du mythe les fonctions essentielles du Poème, de préciser l’originarité de ce mythe pour toute Poésie qui n’en constitue que la répétition symbolique.

 

   Orphée selon le Dictionnaire des Mythologies.

 

   « Après les dieux, avec lesquels nul mortel ne saurait rivaliser, Orphée, fils d’une Muse, peut se targuer d’être le plus grand musicien et poète de tous les temps. Il joue divinement de la harpe, l’instrument qu’Hermès a offert à Apollon (…). Les tempêtes s’apaisent, la mer se calme, les bêtes fauves, les rochers même, les arbres le suivent, et tous demeurent sous le charme magique de son art. »

 

   Le mythe d’Orphée.

 

   « A son retour, il (Orphée) épousa la très belle hamadryade, Eurydice et il s'installa en Thrace. (…). Le couple vécut très heureux (…) Mais ce bonheur idyllique et cet amour parfait allaient être troublés par un drame atroce. Un jour, près de Tempé, dans la vallée du fleuve Pénée, Eurydice (…) posa malencontreusement son pied nu sur un serpent venimeux qui la mordit à la cheville.

   Terrassée par le poison foudroyant la malheureuse Eurydice s'écroula sur l'herbe tendre. En vain Orphée employa le suc bienfaisant des plantes pour détruire l'effet du poison mais rien n'y fit et Eurydice mourut. Quand Orphée vit le corps inanimé d'Eurydice, blanche comme un lys, il comprit que Thanatos avait fait son oeuvre et il laissa échapper son chagrin en de longs sanglots.

  Alors Orphée, inconsolable, vit que tout était perdu, il prit la terrible décision d'aller chercher Eurydice dans le royaume d'Hadès. Il se rendit à Ténare (…) et descendit courageusement au Tartare dans l'espoir de ramener son épouse. A son arrivée, non seulement il charma le passeur Charon, le chien Cerbère et les trois Juges des Morts par sa musique, mais il interrompit momentanément les supplices des damnés : il adoucit à tel point l'insensible Hadès et son épouse Perséphone qu'il obtint la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants.

   Hadès n'y mit qu'une seule condition : Orphée ne devait pas se retourner jusqu'à ce qu'Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Eurydice suivit Orphée dans le sombre passage, guidée par la musique de sa lyre; tous deux remontaient le chemin de l'Averne. Aux portes du Ténare, lorsqu'il revit poindre à nouveau la lumière du jour, n'entendant aucun bruit et se méfiant un peu des promesses d'Hadès, il se retourna pour voir si son épouse était toujours derrière lui. Un seul coup d'oeil et il la perdit pour toujours. » 

 

                                                       (Source : Le grenier de Clio)

 

   Fonctions du Poème.

 

   Ce que le Mythe délivre et permet de comprendre c’est essentiellement en quoi consiste l’essence de la Poésie.

  

   * Enchanter le monde en jouant de la lyre et en chantant.

   * Exprimer les sentiments en évoquant l’amour.

   * Exprimer la douleur (Mort d’Eurydice).

   * Tenter de retrouver qui a été perdue (la Bien-aimée).

   * Ouvrir le site d’une inconsolable mélancolie.

   * Célébrer la beauté grâce à un chant immortel.

 

   Ainsi est tracée la voie par laquelle le poème lyrique se donnera comme la forme à reconduire plus tard dans l’Histoire afin que le mythe puisse trouver son accomplissement et remplir sa fonction, laquelle est ainsi définie par Mircea Eliade dans « Aspects du mythe » :

 

    « C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels (Orphée pour ce qui nous occupe, c’est moi qui souligne) que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel.» Nous pourrions ajouter à cette définition : « un être de Parole reproduisant les Paroles primordiales. »

 

   Tout Poète est Orphée.

 

« Que mon Orphée, hautement anobli,

Malgré la Mort, tire son Eurydice

Hors des enfers de l’éternel oubli ! »

 

Maurice Scève (dizain 445)

 

***

     

   Voici ce qu’en dit Fabrice Midal dans « Pourquoi la poésie ? » :

 

   « Tout poète est Orphée, car tout poète est le porteur de la parole originaire. Il la surprend. La tient à bout de bras, dans le risque le plus vif.

Orphée est le poète premier, celui qui, par son chant, charma non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les cœurs de pierre et le cœur des pierres !

De cette étincelle soutenue, Orphée est l’origine de la poésie. L’origine, comme le souligne le philosophe Hadrien France-Lanord, loin d’être dépassée par ce qui la suit est « toujours au-devant de nous, à venir, et dispense la primeur d’un nouveau jaillissement à chaque fois que nous allons à elle. » Tout poète fait en ce sens jaillir, à neuf, l’origine et par là nous fait exister dans un vrai jour. (…) Quand cela chante, c’est, pour tout poète d’Occident, Orphée qui revit. Tout poète est Orphée miraculé. »    -           (C’est moi qui souligne).

   Magnifique méditation qui, en peu de mots, donc en l’essentiel, pose devant nous, à la fois la valeur initiatique du mythe, cette destination envers les humains d’une parole fondatrice, à la fois ce risque qui est toujours à tutoyer puisque, poétisant, on longe l’Enfer, on en subit la tragique brûlure. Dimension véritative de l’art du poète qui nous place dans le jour même de ce qui est à saisir de plus profond, notre propre essence s’accordant à la parole première. Enfin cette sustentation au-dessus du vide. Lisant des vers nous assistons à notre propre miracle qui n’est que l’écho de l’initiale présence d’Orphée dans le sidérant tumulte du monde.

 

   Être Poète : connaître l’enfer.

 

« Il faut avoir connu le gouffre de l’enfer

Si tu n’y vas vivant, tu y entreras mort. »

 

Angelus Silesius.

 

   Citons encore une fois les belles références données par Fabrice Midal en préambule de son article intitulé : « Traverser l’enfer » :

 

   « La légende nous raconte qu’Orphée descendit aux enfers et y enchanta les dieux qui y habitent. Dans la Nekya au chant XI de l’épopée homérique, l’Enéide de Virgile, La Divine Comédie de Dante jusqu’à Une saison en enfer de Rimbaud ou les Carnets de Malte Laurrids Brigge de Rainer Maria Rilke, un même fil court. Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée. »

 

   Sans doute est-ce pour cette raison d’une descente en Enfer qu’il devient si difficile pour tout Existant sur Terre de reprendre à son compte la belle formule de Hölderlin « L'homme habite en poète ». Car, si habiter est habiter le langage et de manière essentielle, tout Vivant n’en acceptera la charge qu’à la seule condition que son chemin d’énonciation ne soit nullement pavé des braises  du Tartare. Pour la plupart, force est de le reconnaître que le registre du bavardage se substitue, le plus souvent,  à celui, plus élevé, d’une exigence de formulation, de nomination poétique. A l’aune de cette aimable distraction, rien d’exigeant ne s’institue, rien de fâcheux ne s’annonce qui ressemblerait à quelque malédiction.

   Que tout Sujet veuille éviter les plaies de l’existence n’est que justice. Seulement le Poète n’est nullement un homme comme les autres. Touché par l’éclair du génie, il ne sera jamais en paix qu’il n’ait créé ce monde symbolique qui l’arrache aux rets étroits de la réalité. Être Poète est le résultat d’une exigence de tous les instants. On n’accède à la Beauté qu’aiguillonné par un vibrant désir de s’arracher à soi, aux autres, au monde. Être Poète, connaître l’étincelle, frôler la flamme, faire se déployer le luxueux étendard des mots, ceci n’a jamais lieu qu’au terme d’une épreuve initiatique, d’un rituel parfois, toujours d’une ascèse qui ne laisse jamais de place pour la moindre compromission. On ne saurait être Poète par intermittences (mêmes si elles viennent du cœur), seulement en ce lieu et non ailleurs, selon l’humeur ou une certaine climatique.

   Entrer en poésie équivaut au fait d’entrer en religion et bien des vies poétiques sont des puretés quasiment monacales, des sacerdoces, des parcours de saints ne se laissant jamais divertir par le bruit de fond du Monde. On n’est poète qu’à l’entretenir, tout comme on veille sur un feu, qu’à accepter une part de retrait de soi des préoccupations quotidiennes, qu’à s’engager dans cette souffrance fondamentalement humaine qui ne trouve jamais la vérité qu’à sa propre combustion, à son éternel ressourcement, à son jaillissement dans l’antre révulsé du corps, dans le chaudron mutilé de la tête, dans la cage d’os qui vibre de son propre effroi. Création est douleur ou bien n’est pas. Se mêler d’art et l’on se confie à la totalité de l’effectivité du paraître sans distinction, dans l’aire souple du Bien, mais aussi, mais surtout, dans le cachot du Mal, dans les oubliettes de l’affliction. Il n’y a pas de création heureuse. Il n’y a qu’une esquive du piège, une échappatoire à la Mort, une jonglerie avec le tragique. On ne saurait cueillir la rose sans en sentir les vénéneuses épines : ainsi sont « Les Fleurs du Mal ». Elles seules conduisent à la pure beauté.

   Revendiquer, tel Rimbaud, le statut ou plutôt le pouvoir d’être Voyant implique la confrontation à la nuit. Toutefois ceci ne suppose nullement que seules les ombres se rendent visibles et entourent le corps de création des étroites et aliénantes bandelettes de momies. Pour que le poème ait lieu, qu’il trouve site pour rayonner, il lui faut le ciel noir cependant traversé par la course des étoiles, animé par la lactescence des astres, la fusion des comètes, l’éblouissement sidéral d’une pluie de lumière. C’est seulement parce qu’il y a le blanc, la clarté, que le noir, l’obscur, l’impénétrable sont convoqués. Quels mots pourraient donc surgir du ventre aveugle de la nuit, si ce ne sont des mots de néant, de non-sens, des mots tellement refermés sur eux-mêmes que, jamais, ils ne parviendraient à leur éclosion. Sans doute le mot porte-t-il en soi sa marge d’obscurité, mais seulement quand il est regardé dans sa densité purement matérielle, son corps phonétique, son repli natif que nul jour ne vient éclairer de sa partition musicale, ne vient ouvrir à la manière d’un chant.

   Prononcez, par exemple, le mot « rocher », plusieurs fois de suite, à la manière d’une litanie, ainsi « rocher », « rocher », « rocher » et vous n’obtiendrez qu’une sorte de chaos, de bruit ne dépassant nullement son aire pour s’ouvrir au monde, mais une récurrence de hoquets insignifiants, de borborygmes frôlant le vent d’une folie. Le mot est immobile, il résiste et, pareil au « rocher » de Sisyphe il ne roulera avec lui qu’une charge aussi confuse qu’absurde de vacuités sans fin. Le mot est demeuré nocturne qui s’enferme dans cette autarcie dont on ne pourra rien tirer. Mais, maintenant, incluons ce même mot dans une phrase. Ecoutons Camus parler du destin de Sisyphe qui lui appartient en propre : « Son rocher est sa chose ». Et voici que ce mot s’éclaire de multiples significations qui en délivrent le sens. Et comment ceci a-t-il lieu ? Mais uniquement grâce au fait qu’une lumière (au double sens  d’énergie lumineuse et d’ouverture d’un orifice permettant à un fluide de s’échapper), une lumière donc  s’est glissée dans les intervalles entre les mots leur apportant la respiration, le jour qui manquait précisément à ce  lexème isolé pour pouvoir se faire entendre.

 

    Continent noir ou le lieu du Nihilisme L’enterrement de Verlaine.  (Plus noir que l’Enfer).

 

  

Blanche, la poésie

   Que reste-t-il de l’être d’Eurydice sinon cette sombre vêture qui n’en révèle rien, même pas l’ombre du corps ?  Le corps s’est absenté, est devenu mutique, bouche scellée, oblitérée par une lourde aphasie. Le visage, ce marqueur essentiel de la personne, cette disposition à l’Autre, cette infinie et toujours renouvelée inclination à l’ouverture d’un sens, la face donc s’est éclipsé et, avec elle, tous les possibles qui y sont attachés. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur. Temps aboli, espace sans jeu pour se déployer. Le noir et seulement le noir est cette aporie à laquelle l’on ne peut se rapporter puisque dépourvue de parole, puisque n’émettant aucun langage. L’essence humaine s’est dissipée et corrélativement tout essai de compréhension. Le rocher est rocher, enfermé dans sa matière obscure. Plus de place pour Sisyphe. Plus de lieu pour une fiction, une mythologie, une philosophie. L’absurde lui-même s’est évanoui, autrement dit il y a comme un redoublement de son illisible énigme. Absurde au second degré. Absurde de l’absurde.

   Et la place du poète, où est-elle, lui qui ne peut faire surgir que la lumière des mots ? Toute tentative de poésie échoue sur les rivages mêmes où le ténébreux a posé son linceul nocturne. Ce qui se montrait comme la gloire de Verlaine, que le visage blanc d’Eurydice, fût-il mélancolique, rendait à une claire nomination, donc à la mesure du surgissement du poème, voici que l’ombre sans éclat, l’obscur sans présence devient le lieu de l’aliénation, de l’inhumation, du froid caveau dont l’enterrement de Verlaine est la tragique illustration.

   Mais, ici, il est nécessaire d’étayer notre propos par la genèse de ce sommet de la poésie qu’est « La Divine Comédie » de Dante. Il ne s’agira nullement de lui donner une interprétation mystique ou religieuse mais simplement spirituelle puisque, aussi bien, telle est la quête de tout grand Poète. En définitive tous les chemins, aussi divergents fussent-ils en apparence, convergent vers un même but qui se résume dans la figure symbolique de la Lumière. Ici il convient de l’écrire avec une Majuscule à l’initiale, tout comme on pourrait le faire pour le Langage et la Poésie, indiquant en ceci une identique ascension en direction de l’Art, de l’Esprit, de l’Infini, de l’Absolu toutes notions fusionnant en un même invisible silencieux mais non moins empreint du mystère d’une transcendance. Aussi bien le saint que l’artiste ou le poète cherchent à dépasser leur propre réalité pour en connaître une autre qui renforcera les assises terrestres de celle dont souvent ils souffrent de ne pouvoir suffisamment s’exonérer. Pour cette raison le saint se confond en prières et en extases, l’artiste en infinies recherches, le poète en un fleuve de mots dont il espère que l’étincellement contribuera à l’amener dans l’orbe de la gloire de Verlaine, dépassant en ceci le mortel enterrement par lequel la finitude s’annonce en ses redoutables atours.

 

   Sens général de La Divine Comédie : 

 

   « Le cœur du grand projet, c'est Le Paradis. Le long poème que nous nommons Divine Comédie a été conçu en fonction du Paradis, lui-même composé à la louange d'une femme, Béatrice, ici transfigurée dans une plus haute plénitude. Le Paradis de Dante, comme L'Enfer ou Le Purgatoire, surprennent : aucun repos placide, mais le mouvement incessant, le vol des lumières. Le Paradis, danse de flammes, est éblouissant et dangereux. Le voyageur céleste, guidé enfin par Béatrice, y parcourt des ciels multiples, il y connaît des épreuves, il y éprouve l'éblouissement dans la tension abstraite d'un espace merveilleux et irreprésentable. Il est impossible d'écrire le Paradis, et pourtant le Poème poursuit sa course. La langue de Dante affronte l'impossible, franchit les limites, invente une autre langue, réussit ce que la poésie universelle aura achevé de plus beau. Et l'aventure se termine lorsque, au plus haut terme de la vision, le héros s'absorbe dans l'enfance. Dans " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ". »

 

(Source : 4° de couverture de La Divine Comédie.)

 

  

   Commentaires.

 

      Les parties du texte ci-dessus ont été accentuées en tant que polarités majeures du sens. Sur elles porteront quelques hypothèses compréhensives.

  

   * transfigurée  Tout poème est d’abord transfiguration de la langue ordinaire afin de la porter sur des fonts baptismaux qui lui donneront d’autres ressources que le parler vernaculaire ou le bavardage mondain. Ce n’est pas seulement la langue, (autre nom pour Béatrice), qui est métamorphosée, mais aussi l’intime présence du poète qui connaît la fulguration de l’âme. C’est ceci que nous dit Albert Béguin dans « Âme romantique et le rêve » :

  

   « Une magie poétique transfigure tout, dans une extase qui s'accroît jusqu'à l'éclosion des suprêmes clartés. »

  

   * plénitude. Imaginerait-on l’espace d’un instant une plénitude qui serait obscure, fermée en soi, recluse dans son domaine, seulement occupée de son propre retrait ? Evidemment non. Plénitude fait sens en direction du plein, non du vide. Plénitude est gonflement, dilatation, éclosion, telle la rose qui déploie son être au contact de la lumière. Plénitude est lumière. Plénitude est l’irrésistible croissance du mot poétique sous la pulsation de la métaphore, la tension vers le dehors d’une sève qui déborde, s’impatiente de se dire, de paraître aux yeux de ceux qui en attendent la sublime révélation. Pur jaillissement de soi dans la contrée sans mesure d’une félicité, d’une joie immensément renouvelée. Mot amenant un autre mot dans une gerbe signifiante et ainsi de suite jusqu’à la phrase définitive qui clôture la dimension d’infini.

  * le vol des lumières. Purgatoire et  Paradis ne vivent que sous la haute bannière de la lumière. Oui, « Vol des Lumières ». Vol d’abord. Les vers volent chargés de miel, les vers voltigent haut dans le ciel d’azur. Ils sont cette dentelle inaperçue que croisent les oiseaux silencieux dans leurs dérives hauturières. Ils sont le vent, la voile que gonfle la clarté de l’heure. Ils sont la pluie qui féconde la terre, la fait fleurir parce que les larmes célestes sont pures, cristallines, chargées du don infini des espaces interstellaires. Ils sont la pure lumière qui brille aux fronts des enfants, dans les yeux des amants, dans la confiance réciproque de la montagne, de la cime et de ce qui l’éclaire qui toujours se manifeste dans la merveille mais aussi dans l’étonnement. Comment la lumière est-elle donc possible ? Regardez le soleil à l’aurore, le capitule rayonnant du tournesol, lisez Rimbaud ou Rilke et vous serez éblouis parce que rien n’éclaire plus que le fanal magique de l’esprit.

   * danse de flammes ; éblouissement. Comment dire plus haut, porter plus loin le rutilement, le flamboiement du Paradis ? Faut-il s’agenouiller et se réfugier dans la prière ? Faut-il exposer son corps aux rayons de l’étoile blanche et se laisser percer par les flèches d’argent jusqu’à ce que notre intérieur apparaisse comme unique transparence ? Ne faut-il pas seulement, tel Dante, suivre Béatrice-La-Muse, dans l’éclair des « ciels multiples », dans toute joie approchée qui se fait profusion ? De cette nature est l’exaltation du Poète dont le cœur se consume au contact de son Inspiratrice, dans le creuset alchimique de ses vers où, dans l’athanor, se donne à voir l’or incandescent de la pierre philosophale. Toute poésie est alchimie dans la mesure où elle opère la transmutation du langage, où elle substitue aux mots vils la pureté de la matière travaillée, façonnée par l’esprit qui veut savoir, qui vent ouvrir. Or toute ouverture est clarté, est déjà annonce du poème.

   Danser, être ébloui. Danser avec Béatrice. Être ébloui par l’anneau multiple qui se déroule tout autour du monde, immense ode à l’être des choses. Poésie en son incomparable parure. Métamorphose du chaos en son contraire, ce cosmos lumineux qui nous fascine tant. Mais comment le poète pourrait-il renoncer à son amour ? A Béatrice la souffleuse de mots ? Aux mots qui débordent certes le réel et le rendent manifeste ? Immensément manifeste. Le langage, peut-être la seule réalité dont l’homme puisse être assuré, comment pourrait-il apparaître aux seuls caprices des flux et reflux du temps, aux mobilités de l’espace ? En ces temps de nihilisme et de mesure quantitative du vivant, nous avons un immense besoin des poètes, eux seuls peuvent nous sauver de la désespérance et nous soustraire à la prose indigente du monde. Si le Poète nous est indispensable, alors sa Muse l’est tout autant de façon que la source des mots ne tarisse point. Perdre l’inspiration - ce souffle quasiment divin -, revient à connaître la mort, à provoquer, pour soi, « l’enterrement de Verlaine ». Pour le poète, ne plus pouvoir nommer Eurydice, ne plus avoir accès à ce qu’elle fut en tant que Muse, alors le sombre des jours ouvre sa geôle. Alors une suie envahit le ciel olympien d’où les dieux parlaient le langage de la pure grâce. Soudain les dieux se sont enfuis et l’homme de Parole est totalement démuni, privé des attaches grâce auxquelles il se reliait, en tant qu’être d’écriture, à la seule forme qui, pour lui, n’était que la face invisible de son corps de chair, l’écho transsubstantié de l’âme où s’attache toute poésie.  Chair symbolique d’Eurydice qui s’ajointe à la chair du Poète, à la chair de ses mots. Triple incarnation par laquelle quelque chose de vrai se donne et justifie le simple fait de vivre.

   Le Poète est toujours - et nous à sa suite -, en quête d’un être en fuite (Eurydice), indéfinissable, insaisissable que le poème cherche à se réapproprier au plus près de l’expérience qu’autorise le medium symbolique. Ecoutons ce que nous dit René Char dans la belle entente qu’il a de l’épreuve créative :

 

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » - (Sur la poésie).

 

   Désir demeuré désir d’Eurydice restée aux Enfers. Désir d’Orphée dont les mains ne peuvent plus toucher que les cordes de la lyre afin que, du chant, de la musique, puisse se faire jour le Verbe qui est réminiscence de l’Autre en sa douloureuse absence. Pour cette raison la nature du poème est le reflet de cette infinie tristesse qui aiguillonne et penche, au sein de la nuit, la tête d’un Stéphane Mallarmé dans le rond de lumière de l’opaline au cas où Eurydice en personne apparaîtrait :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »

 

   Deux vers suffisent à dire la détresse nocturne du Poète dans cette infinie vacuité qui, jamais, ne semble devoir trouver son accomplissement, la condition de sa plénitude. « Clarté déserte - vide papier - blancheur - défend » -, autant de barrières dressées entre son Enfer et son Présent, cette suspension de l’écriture qui entaille l’âme et ravive le souvenir des pages anciennes que l’encre bleuissait, empreinte de la Muse, de l’Aimée dans la chair disponible du papier. Ici, en seulement deux vers, l’essence de l’amour, de la poésie assemblées dans un creuset hautement signifiant. A la force de la métaphore qui, substituant au réel la puissance incantatoire  et de fascination de l’image, fait apparaître au centuple Celle qui était demandée et ne répondait plus que du creux de son silence, cette blancheur d’où tout se montre, où tout meurt. Comme si le cruel destin de toute poésie n’était que de briller à la cimaise de l’art, le temps de son écriture, de sa lecture, de sa diction. Ensuite est le long sommeil dans quoi tout repose lorsque plus aucun regard, plus aucune oreille ne viennent en capter l’urgent message.

   * au plus haut terme de la vision - " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ".  L’ultime du voyage poétique - mystique pour certains ou religieux, mais ceci ne modifie en rien la valeur symbolique de tout l’itinéraire -, le dernier point accessible, le « plus haut de la vision » se laisse apercevoir, pareil à un sillage dans l’immensité du ciel, dans la lumière solaire, dans le crépitement des étoiles, les dernières visions boréales, les dernières écharpes magnétiques au-delà desquelles aucun regard humain ne pourra porter son feu. Sauf dans l’étincellement poétique. Immense parole décrivant sa révolution depuis la Gloire de Verlaine jusqu’à son Enterrement. Ainsi sont les limites humaines, tout Poète pût-il toujours prétendre, par son art, à l’immortalité !

 

Blanche, la poésie

Rosa celeste : Dante et Béatrice

contemplant l'Empyrée.

Illustration de Gustave Doré

pour le Paradis.

 

***

Ne s’agirait-il pas de Dante et Béatrice

admirant

le soleil de la poésie ?

Toute Poésie est Empyrée.

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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