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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 07:40

 

Hors de soi : l'Ecriture.

 

md 

 Source : Le Monde - 30 Juillet 2012.


 

 Le texte d'Eléa Mannel :

  

   "Marguerite Duras est sans doute pour moi la source de mon inspiration. Elle n'aurait pas aimé que je dise cela. Elle aurait levé les yeux au ciel et rallumé une cigarette. J'entends sa voix. Quand j'écris. Elle lit, pour moi, les mots que je dessine et je dessine, pour elle, les femmes que je ne suis pas. Evidemment, je ne serai jamais elle et elle ne voudrait pas que je le sois. Ecrire, c'est son propre silence en peinture. Les tableaux qu'on accroche à nos vies, fantomatiques et qui nous suivent. Ecrire, c'est cette solitude confortable dans laquelle je m'assois. Elle n'a rien à envier. Elle n'est dédiée qu'à moi. On ne devrait jamais écrire pour les autres. C'est plein de mensonges et de révérences honteuses. 

 "On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi."  (C'est moi qui souligne.)

  Rien ne nous définit vraiment.
Je vois les vides mieux que les choses. J'habille les non-dits, fais parler le mépris. J'essaie de mettre en évidence les nuances mieux que les couleurs. J'écris l’innommable, l'insondable, les vérités que l'on médit.
J'écris encore et encore même mal, même bien. J'écris parce que c'est ce que je sais faire... Parler de moi sans en avoir l'air. 
Faire parler le silence, c'est ça l'écriture."


      Le texte de Marguerite Duras - "Ecrire".

    (cité en référence par Eléa Mannell).

 

  "Il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit des livres. C'est une solitude. C'est la solitude de l'auteur, celle de l'écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c'était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l'on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu'elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période-là de ma première solitude j'avais déjà découvert que c'était écrire qu'il fallait que je fasse. J'en avais déjà été confirmée par Raymond Queneau. Le seul jugement de Raymond Queneau, cette phrase-là : " Ne faites rien d'autre que ça, écrivez."

 

  En tant que commentaire :

 

 Deux thèmes récurrents, aussi bien chez Duras que chez Eléa Mannell : le silencela solitude. Comme un leitmotiv ancré au centre du corps, une mélancolique antienne qui viendrait dire la difficulté, sinon l'impossibilité d'écrire.

  "Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire, on ne peut pas. Et on écrit."

                                                                                                  Duras - Ecrire.

 Habiter la solitude c'est habiter le silence. Habiter le silence, c'est écrire. Ecrire, c'est exister. Car, comment sortir de cette manière de logique infernale, sinon par la folie ? Renoncer à l'écriture, c'est accepter de renoncer à soi, c'est annexer le langage et en faire un fragment du corps comme peut l'être un membre, un viscère, une aire de peau. C'est amener l'écriture à n'être plus séparée, autonome, à n'être plus signe. Car le corps est un suaire pour toute parole qui s'y abîme. Car le corps est un marécage où les mots se dissolvent : simples rhizomes dans la mangrove où pullule la vie glauque, aquatique. Rien n'y est lisible sinon la confusion, l'égarement.

  Et, pourtant, le corps est toujours en question, il est le tremplin à partir duquel quelque chose se met à signifier. Simple perception, mince sensation au début, mais cela suffit. La solitudele silence, comment en faire l'expérience, sinon par le biais de l'anatomie, de la physiologie ? Il y faut un métabolisme, un remuement intérieur, une angoisse. Jamais le silencela solitude, ne pourront s'adresser à nous en tant que concept, idée, élaboration mentale. Non, ces états existentiels sont des abîmes, des girations, des gouffres qui creusent et, en creusant le corps, appellent. Appellent surtout. Car penser la solitude est d'abord un événement vécu du dedans, qui, par la suite, peut trouver dans la langue un naturel exutoire.

 "Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit."

                                                                                           Duras - Ecrire.

   Mais comment s'opère ce pur mystère, ce passage de l'aire somatique à l'aire du langage ? Certes, le corps est pourvu de zones affectées à telle ou telle fonction, - articuler, moduler -, mais toutes ces aires ne sont que des projections du langage. Elles ne sont pas DU langage. Le langage, l'écriture sont au-dehors,  là où brillent les mirages absolus, là où l'homme est appelé à témoigner, créer, sortir de la banalité qui le cerne de toutes parts. L'appel du langage nous dépasse toujours. Nous nous inscrivons dans son essence et non l'inverse. C'est le langage qui est premier. L'homme ne fait que parler, écrire, à sa suite. Tout ce qui sera écrit, il faudra aller le chercher au-dehors :

"Il faut toujours une séparation d'avec les autres…"

                  Duras - Ecrire.

  Il faut toujours une séparation d'avec soi afin que le langage puisse être rejoint. C'est pour cela la douleur. C'est pour cela le silencela solitude. C'est pour cela l'inatteignable. Comment être soi et ne l'être plus ? Comment être dans le silence et déjà écrire ? Comment éprouver la solitude et être entouré de mots, de phrases, de sens ? Il faut toujours une séparation d'avec soi. D'avec son corps. Être en apesanteur. Se détacher du réel. D'avec son identité, cette effigie qui vous assigne une place parmi les Existants. Il faut cesser d'être Marguerite Donnadieu pour devenir Marguerite Duras.

 "…écrirec’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie."

                                                                            Marguerite Duras - Ecrire.

  Oui, c'est bien cela, cette "autre personne" n'est que l'écrivain lui-même, cet être possédé par le langage au point de se confondre avec lui, au point de le rendre plus réel que le réel, de le confondre avec une totale liberté :

"On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi." 
                                                                                     
Eléa Mannel.

  Merveilleuse formulation qui emprunte l'anaphore comme redoublement d'une certitude. Mais "l'hypothétique hypothèse de soi", n'est rien d'autre que le soi reconduit à ce que, depuis toujours, il cherche, cet absolu de l'écriture par lequel exister autrement que par son corps, autrement que par la quotidienneté. Incroyable liberté dans laquelle s'accomplit tout acte créatif vrai.

 "Rien ne nous définit vraiment."

                 Eléa Mannel

  Ceci veut simplement dire que les contingences ne vous atteignent plus, qu'on est enfin arrivé hors-de-soi, dans le plein de l'écriture, dans la pure signification, autrement dit : dans l'art. Mais le "hors-de-soi", n'est jamais donné d'emblée, à la façon dont vos yeux sont verts; le "hors-de-soi" nécessite une ascèse, une irréductible volonté de connaître le langage du-dedans, la seule dimension dont il puisse être doté afin qu'il transcende le réel et puisse prétendre rayonner à sa juste mesure. Car l'erreur consisterait à vouloir écrire un roman, à raconter une histoire, à créer des personnages pour, en définitive, retomber dans l'anecdote. Connaître le langage du-dedans, veut dire devenir soi-mêmeen quelque sorte langage, le faire se produire hors du corps afin qu'il acquière une dimension universelle, seule contrée de l'art :

"Les mots bondissent en moi, ils veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace."

                                   JMG. Le Clézio - Haï.

 Cette phrase résume, à elle seule, comment s'accomplit l'œuvre. Issu du corps, le langage du-dedans bondit hors-de-soi dans l'espace ouvert de l'écriture, devenant par cette seule conquête, liberté débouchant sur une transcendance. Ce que les mots couchés sur le papier doivent devenir afin de pouvoir prétendre être "écriture". S'ils ne le peuvent, ils se destinent à n'être que bavardage. Ce passage de l'espace du-dedans à celui du hors-de-soi a été une quête constante de l'humanité : des poètes, des peintres, des artistes de toutes sortes. Selon les époques, cet appel en direction du  passage s'appelait "absinthe", "mescaline", "alcool". Bien entendu il ne s'agissait que de subterfuges. La vérité était ailleurs, dans une recherche obstinée d'une esthétique à atteindre, donc d'une éthique, en définitive. L'écriture n'est que cela : être hors-de-soi vers une transcendance.

  C'est sans doute ce que voulait exprimer Marguerite Duras qui voyait dans "Le ravissement de Lol V.Stein"un tournant :

"J'ai l'impression quelquefois que j'ai commencé à écrire avec ça, avec Le ravissement de Lol V.Stein…"

                                                     Les lieux de Marguerite Duras.  Editions de Minuit.

 

  Et encore, dans "Marguerite Duras à Montréal" - Editions Spirales :

 "L'écriture du Ravissement : Je suis dans l'impossibilité totale de vous dire comment ça s'est fait, ça s'est passé. Mais quand je (…) relis, je suis étonnée, je me dis : "Qu'est-ce qui m'est arrivé ? " Je ne comprends pas très bien. C'est comme ça, écrire. "

  Extraordinaire coïncidence, tout de même, que Duras ait eu l'impression de "commencer à écrire" avec le Ravissement. Mais qu'est-ce donc qu'un "ravissement", sinon un transport hors-de-soi, une extase, une transgression de ses propres frontières ? Et, proposant cette interprétation nous ne croyons nullement outrepasser l'événement dont l'écrivain avait été saisie. Mais que lui est-il donc arrivé ? Sinon ce surgissement dans l'espace immense de l'art dont parlait Le Clézio ? Le surgissement dans l'écriture majuscule dont la modernité étonne encore. Ecrire, c'est peut-être ne pas comprendre ce qui vous arrive. Et écrire quand même. Envers et contre tout.

 

 "On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi. "

 En épilogue, qu'il nous soit permis de citer à nouveau cette étonnante formulation d'Eléa Mannell, laquelle, sans doute nous en dit plus sur l'écriture que sa forme sibylline ne pourrait le laisser supposer!

 

 

 

 

                                          

 

  

                                                     

 

                      

 

 

                                                                                  

 

 

 

                                                                        

 

 

 


                                                                             

 

 

 

                                                                              

 

  

 

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 16:06
Sur quelques phrases de JMG Le Clézio
samedi 24 novembre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

 

 

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

 

  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

  Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé  phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

Seulement il y a danger à proférer de telles paroles inconséquentes, manières de gammes sablonneuses s'écroulant sous leur propre incertitude. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais. "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                          

 

               tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du discret limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au pays du Soleil-Levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de sons, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet""Jésuite""Pot de peinture""Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, les déplacements que nous aurons accomplis, les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soiécrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les doux rêveurs, les voyageurs en terre d'utopie.

Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais, nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement, d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent"déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"TOUT EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:06

Cet article, initialement publié

dans les colonnes d'Exigence-Littérature en 2011

a été repris par "Le Petit Célinien"

Site exclusivement dédié

à l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, en 2012

 

 

VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2012


 

voyage au bout de la nuit2 

Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

 

Le Voyage est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XXe siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans lesMisérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale. La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

 

Si l'argot a sa valeur propre, c'est bien dans cette situation sans issue où l'homme qui le profère est au bord du gouffre, de l'abîme et alors ce langage ne peut tourner en rond, ne peut tomber dans les ornières euphémisantes d'un sens perverti. Bien au contraire il transcende les maigres destinées des narrateurs pour en faire des récits épiques, des fictions héroïques où le tragique le dispute au dérisoire. Ici l'on est bien loin d'une certaine "langue verte" dont la couleur dominante était "locale", assujettie à une anecdote mettant en scène quelques personnages pittoresques. Parlant de la langue de Céline, peut être même le qualificatif de "populaire", d'"argotique" est-il déplacé. Lui conviendrait sans doute mieux le prédicat de "marginale", "révoltée" ou bien "révolutionnaire". Une "écriture du Mal" comme l'était celle d'Antonin Artaud - la douleur - personnifiée -, dans sa "Lettre sur la cruauté". L'écriture est alors non seulement existentielle, mais "existence" au sens premier du mot, vivante, faite de sang et de nerfs, de lymphe et de pleurs. Sorte de barrière ultime au-delà de laquelle n'apparaît même plus ni le métaphysique ni le nihilisme mais l'incompréhensible domaine de la mort-nue, du néant. Céline écrit avec ses tripes, avec sa détestation de l'homme aussi, cet homme qu'il voudrait meilleur mais dont il désespère. Ecriture vraie, profonde, semblable à un soupir, sifflante à la manière d'un râle, nauséeuse comme un hoquet, déchirante comme le sont l'ongle et la dent. Le Voyage ne pouvait être écrit autrement; il n'est pas autre chose que son écriture, son éructation continue, son tremblement, son vertige, son explosion qui questionne l'homme jusqu'en son tréfonds, à sa respiration dernière. C'est pour cette raison que le Voyage ne peut se lire que d'une traite, d'un seul empan de la conscience, à la manière de tout acte essentiel, fût-il amour, détresse, agonie. On n'en ressort pas indemne. On est marqué. On porte les stigmates. On croit les oublier mais eux ne nous oublient pas qui veillent le moindre faux-pas, la menue fissure, le plus insignifiant bubon. Lire le Voyage c'est comme vivre, c'est être condamné... et le savoir, ce qui est l'essence-même du tragique. Il n'y a rien au-delà de cet acte de lucidité qu'une immense finitude.

 

Nul roman ne réalise mieux ce que la forme peut apporter au fond, le style à la perception de l'exacte condition existentielle. La forme est le fond. La forme est la signification, la connaissance décisive. La forme est l'être. Le style est à Bardamu ce que la crécelle est au pestiféré : son signe de reconnaissance, sa figure de proue, son empreinte ontologique, son indélébile tatouage. Plus de crécelle, plus de Bardamu et le Voyage dans les limbes. Lire le Voyage, c'est faire sienne cette réalité d'un langage si peu ordinaire que n'en peut surgir que l'extra-ordinaire, le hors de l'espace-temps, seulement une sidération. Seul le style de Céline pouvait accomplir la prouesse de créer du sens à partir du non-sens et bâtir une œuvre magistrale sur des fondations de "fange et de limon" : 

 

 "Fin ou commencement ? Langage révolutionnaire à l'état brut (...) tel est le prolongement pathétique et ambigu que Céline confère au langage du refus et du rejet. C'est dans cette marge de limon et de fange qu'il inscrit son entreprise, sa question — littéraire. Aussi peut-on affirmer que, avec une profondeur poétique jamais égalée, l'auteur du Voyage au bout de la nuit puise dans l'argot populaire le ton fondamental de sa voix narrative." 

(Extrait de "Le voyage au bout de la nuit de Céline : roman de la subversion ou subversion du roman", Daniele Latin, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 1988.)

 

Il convient de préciser que la justesse du ton, la vérité de la fiction ne pouvaient se soustraire à ce style si particulier mais ne pouvaient davantage faire appel à un style différent, pas plus qu'opérer un mélange des genres qui lui eût fait perdre tout crédit si ce dernier n'avait fait l'objet d'une recherche constante, s'il n'avait mis en œuvre des procédures capables de faire d'un tel langage une sorte de condition existentielle en soi. Car la forme du langage célinien est tout entière contenue dans le fait qu'il s'impose à nous avec le côté abrupt d'une évidence, la brutalité d'un événement, la cruauté de la tragédie. Nul ne peut y échapper, pas plus les contemporains de Céline que nous-mêmes, ici et maintenant. Si le langage de l'auteur du Voyage étonne (à la fois au sens étymologique "d'ébranler par un coup de tonnerre" et au sens philosophique du "questionnement" qu'il met en œuvre), c'est bien parce qu'il produit, chez le lecteur, un vertige, une vacuité, une faille. Que l'on rejette ce langage ou que l'on en fasse l'objet d'un culte, rien ne l'empêche de creuser en nous ses sillons de sens, rien n'en limite la sourde et inconsciente expansion. L'essence même de ce langage consiste à convoquer en permanence deux registres : soutenu et familier, à les opposer, à faire naître de leur rencontre un subtil jeu dialogique. Le sens, à proprement parler, ne provient ni de l'un ni de l'autre séparément mais de leur ajointement, de leur relation mutuelle, de leur tension interne. Alors se développe une façon de tressage sémantique semblable à un chant polyphonique où chaque voix féconde l'autre, leur confluence donnant naissance à l'émergence d'une voix médiane qui est supérieure à l'addition de leurs singularités. Ainsi une nouvelle profondeur se révèle-t-elle qui ouvre une perspective radicalement novatrice, condition même d'une surprenante modernité. Or le projet polyphonique est constant tout au long du Voyage, faisant de cette œuvre, une œuvre inimitable. Jeu dialectique permanent dans lequel chacun des registres joue sa propre partition tout en renforçant l'autre mais, où, en dernière analyse, ne semble parfois émerger que le langage de la putréfaction, de l'abjection, du mépris, de l'ordure, du fumier sur lequel Céline se complaît à asseoir les fondements de la condition humaine. Eût-il fait le choix de l'argot comme seul mode d'expression, serait-il parvenu au même but ? Qu'il nous soit permis d'en douter. L'amplitude, la démesure de l'expression célinienne reposent essentiellement sur l'art de cultiver l'écart mais avec une maîtrise consommée, de jouer jusqu'à la caricature l'ambiguïté du propos qu'alimente sans cesse une sourde perversion. Si, parfois, l'argot semble constituer la figure de proue du Voyage, nul doute que l'intention de son auteur fut celle de faire partager son aversion de la guerre, de la misère en instillant dans la conscience du lecteur la dimension de la déréliction, de l'absurde, inconcevables, inacceptables en soi. Hissé sur un piédestal, l'argot peut s'affirmer langue littéraire, laquelle n'a de sens qu'à porter à son paroxysme le cri de la révolte. Et puis, quelle loi, quelle parole transcendante pourrait édicter la prééminence d'un registre sur l'autre, affirmer la précellence d'une langue classique qui reconduirait toute autre forme d'expression, par exemple celle d'une modernité radicale, à la valeur d'un sabir ? Jehan Rictus faisait l'apologie de cette langue spontanée, vivante, proche du tissu du quotidien, projet que soutenaient également Ramuz, Giono, Cendrars et, bien évidemment, Céline lui-même :

 

"Ma langue est épouvantable, dites-vous, pourquoi ? […] Vous m’accorderez bien, au surplus, que la langue française n’est pas immuable et qu’elle n’est pas venue à sa perfection totale ! […] Comment remplacer certains mots qu’on a pressurés, jusqu’au jus, jusqu’au zest, sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la langue qui est l’argot, quoi qu’on en dise ? L’argot joint à la locution populaire et à l’image non moins populaire, toujours dramatique et saisissante. Que diable ! Qu’est-ce que ça peut faire qu’un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu’elle vous en tord les boyaux. Or c’est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir. Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon ou du mauvais français ? Qui l’a fixée ? La langue est-elle fixée ? J’estime par exemple que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi si vous voulez, mais c’est ce que je pense ; si la langue française est fixée, elle est morte […]." 

(Lettre de Jehan Rictus à Léon Bloy citée dans "Le dernier Poëte catholique")

 

Si, en 1932, date de la parution du Voyage, une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !


Jean-Paul VIALARD
e-litterature.net, 11 janvier 2011.

 

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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:32
Passer la nuit - Marina de Van
samedi 9 mars 2013, par Jean-Paul Vialard 
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L'écriture comme absence à soi.

 

 

Fragments, Notules et Commentaires.

 

 

   Que saisit-on d'un livre, sinon quelques nervures, quelques lignes de fuite ? Peut-être, lire, n'est-ce jamais que cela, saisir une vastitude et n'en retenir que quelques émergences qui, pour nous, ont pu faire sens et s'imprimer à l'orée de notre conscience. Être en accord avec un texte c'est d'abord éprouver à son endroit des affinités électives, les recueillir et en faire le lieu d'une possible efflorescence.

  Fragments remarquables doublés, comme en écho à la proposition de l'Auteur, de commentaires façonnés par une vision subjective du monde car c'est d'abord en tant que sujet singulier que nous prenons acte des réflexions qui sont soumises à notre jugement.

  Suivent une série de Notules, brèves assertions de l'Ecrivain qui paraissent vouloir dire l'essentiel d'une parole dont, trop souvent, nous perdons le fil.

  Jamais il ne s'agit du résumé d'une œuvre, lequel ne fait qu'initier un inévitable redoublement de l'écriture. Plutôt inciser les choses, y apposer une empreinte afin que ces dernières, les choses,  puissent s'ouvrir selon une inclination particulière.

 

     Propos liminaires de l'Editeur.

 

Passer la nuit

Marina de Van

La fin d’une époque – les conditions du vrai 
L’effort de communication

 

"J'ai la sensation d'un moment vide, parfaitement anodin et paisible. J'attends, sachant que je n'ai rien à attendre, parce que ce qui viendra  ne dépendra que de moi, et des gestes connus à l'avance, aisés à accomplir, quotidiens. J'ai un désir de sommeil, de me coucher sur le côté avec la serviette toujours nouée, ma joue contre mes cheveux humides, le nez et la gorge encore savoureux de cette eau piquante, d'humeurs acides. J'ai envie de fermer les yeux en sentant l'humidité des cils sous la paupière, et le froid peu à peu désagréable de la serviette mouillée."

 

Partition musicale d'une dérive, la narratrice se heurte au vide d'une journée qui commence alors que rien n'y est prévu pour elle. Elle dissèque l'état dépressif, son mécanisme, les sentiments qu'il provoque. La perception du réel vacille. La narratrice installe des cadres : préparer le café, tenter d'avaler quelque chose, regarder par la fenêtre, se doucher… Des occupations doivent à tout prix rythmer cette journée, combler son vide. Un cercle d'événements inéluctablement répétés se met en place. Parfois, il faut sortir, voir des gens. Or, la volonté de s'extraire de la solitude l'y confronte plus encore. Une sensation accrue du corps se développe, dans toute sa matérialité. Cette fois, Marina de Van s'applique à transmettre par l'écriture ce qu'elle a pu ailleurs filmer. C'est cette violente sincérité qui resurgit là, entre les lignes. Sincérité face à la difficulté d'être normale…
Si le sujet du livre circonscrit un terrain glissant, l'auteur en évite tous les écueils. Elle parvient à installer sa narratrice dans la sphère de la haute lucidité, celle qui permet de voir dans le vide de l'existence une vie, en soi.

 

 

 

     Commentaires.

 

     On n'entre pas dans ce roman (ou ce récit) comme dans un roman ordinaire. Il y faut de l'empathie, de la participation, il faut consentir à une certaine douleur physique, à une désespérance, il y faut une réelle absence à soi. Ce thème de l'absence traverse l'œuvre à la manière d'un leitmotiv lancinant, à la façon d'un cri voulant dire la souffrance de ne pas être, de ne pouvoir transgresser les limites étroites d'un corps aliéné à sa propre déraison. C'est d'une geôle dont il s'agit, d'une camisole étroite qui enserre et livre à l'effroi, d'un sentiment de chrysalide ne parvenant jamais à s'extraire de sa tunique pour aller vers la sublime métamorphose. Une immobilité du temps, un arraisonnement de l'espace et il n'y a plus alors qu'une profonde vacuité tellement semblable à l'abîme, au néant. Ce néant qu'il aurait fallu transcender afin d'aller vers une toujours possible liberté, celle-ci fût-elle conditionnelle.

  Mais à défaut de pouvoir exister, de faire éclater la bogue ontologique, on se contente de vivre, c'est-à-dire de fonctionner au rythme d'un métabolisme basal, de boire, de manger avec parcimonie, de fumer, de faire fonctionner sa propre fiction dans le cocon étroit d'une insularité dont on ne parvient pas à sortir, que, du reste on ne souhaite pas, à supposer qu'une telle chose fût seulement plausible.

  La Narratrice, l'Esseulée, on ne parvient nullement à la cerner. Pas plus son nom qui jamais n'apparaît, comme pour signifier la biffure d'une identité, pas plus que sa physionomie pareille au masque de la tragédie antique, au mieux identique au visage blafard du mime. En fait, la Narratrice, bien qu'elle soit corporellement présente par la médiation d'une anatomie torturée, ne s'illustre guère que sous les traits abstraits d'une figure de rhétorique, par de brèves apparitions en forme d'ellipse. Sentiment de désespérance qui nous saisit en même temps que surgit l'attention à la pure énigme. Qui est-elle, celle qui, toujours  disant, se dissimule sous les mots afin qu'une épiphanie ait lieu, qu'une écriture surgisse ? Car c'est bien là l'enjeu de toute écriture vraie que de soustraire à notre naturelle curiosité l'anecdote qui, toujours, recouvre la vérité du voile de l'illusion. Ecrire, c'est toujours proférer du-dedans-du-langage vers une conscience qui percevra les fondements, l'origine à partir de laquelle toute expérience humaine fait sens et actualise sa condition. Il ne peut y avoir de tricherie, de subterfuge, d'esquive. Pour cette raison, la littérature naît plus souvent de la tragédie que du vaudeville. Car, si le plaisir peut se raconter, si l'événementiel peut alimenter la fable, le conte;  la souffrance, elle, n'autorise aucune distraction. Etant, par essence, liée à notre être-jeté, constituant le tremplin de notre déréliction, de notre propre étrangeté au monde, elle ne peut émerger qu'à l'aune d'une exigence, d'une élévation en direction d'une sublimation, donc d'un trajet vers un dépassement, une forme d'art.

  Quant aux autres protagonistes du récit, leurs brèves présences ne nous les livrent que par défaut, comme s'ils ne s'illustraient qu'à être pris dans les mailles d'un rêve sans objet. Ainsi Yann, Florence morte d'un cancer, Pierre, Iliana, Paul l'amant halluciné, font-ils de rapides apparitions, vite dissous dans les remous existentiels de celle qui, par l'écriture surtout, leur prête une certaine forme de réalité. Tout est soumis, avec précision, volonté, à la règle de la triple unité de temps, de lieu, d'action. Ce qui, malgré la modernité du propos, confère à ce livre l’ empreinte d'un certain classicisme.

   Le temps se manifeste avec la régularité d'un métronome trop bien réglé, minutieusement noté, cliniquement approché grâce à une scansion proprement arithmétique. Les jours ne se succèdent pas selon une poétique ou bien une quelconque harmonie mais sont les témoins horlogers, mécaniques, d'un scalpel faisant ses découpes précises : "Il est 13 h 53; il est 20 h 24; un sursaut - 17 h 06." - Ceci, par une dialectique habilement entretenue, jouant avec la durée d'instants toujours renouvelés, livrés à quantité de rituels obsessionnels, ne paraissant jamais devoir finir. Ce temps, cette notion si abstraite, impalpable, indéfinissable, constitue, à n'en pas douter, l'une des nervures selon laquelle "l'histoire" tient, se meut, trouve sa propre logique.

  Le lieu décrit non seulement ce qu'il est convenu d'appeler "un roman de chambre", dont l'existentialisme et le Nouveau Roman ont fait, en leur temps, les assises de leurs fictions, mais plutôt un microcosme étroit, une monade "sans portes ni fenêtres" qu'on ne déserte que très provisoirement afin de pouvoir y revenir mieux. Décor nu, désolé, vide, genre de théâtre beckettien dont de rares objets prosaïques tiennent lieu de jarres ou d'étranges potiches, simples égarements parmi de hasardeux trajets. Et pourtant, ce cadre étique, mortellement banal, - un appartement quelconque, des vitres sales, des draps défaits, une cour avec des buissons, des arbustes, une fontaine éteinte, des oiseaux, un coin de ciel - sont le prétexte à une écriture venant du-dedans-du-langage (la seule qui soit), à de belles et élégantes descriptions (on ne peut tricher avec de simples objets : voir Francis Ponge - "Le parti pris des choses"), à une émergence du sens à partir du simple, de l'inapparent, de l'inaperçu, tout ceci abritant en réserve une magnifique polysémie. Il suffit de s'appliquer à la faire paraître.

  L'action est belle parce qu'indigente, répétitive, gonflée de la sève de l'obsession, de la douleur à fleur de peau, de l'affect creusant ses plaies et faisant croître ses bubons; l'action interpelle parce qu'ouverte aux mille manies, rituels et menus vices, depuis la boisson excessive d'alcool jusqu'à l'addiction à quelque forme de drogue en passant par la cigarette élevée au rang d'icône, de sombre déesse sans laquelle la vie ne serait même plus supportable; l'action est passionnante parce que rivée aux vrilles de l'ennui, aux tourbillons ténébreux du spleen, aux  orbes infinies et vertigineuses de la dépression. Là, au creux de ce que l'individu vit de plus intime et de plus affligeant, il n'y a plus de fuite possible, sinon la seule possibilité de hurler ce qui, habituellement est caché, à savoir la tragique beauté de toute condition humaine. Souvent l'art ne naît que de cette inconcevable aporie.

  Alors, lorsque l'altérité, le couple, ne sont plus que d'évanescentes théories, que le ventre est infécond, la sexualité en friche, le désir de toute chose aboli, les envies abîmées dans les marécages de la répétition, les projets enserrés dans les mailles de l'ennui, se construit une dramaturgie à trois faces habitée d'échos mortifères, de sombres réverbérations laissant au réel l'espace du mirage et l'esquisse d'une métaphysique limitée à un outre-horizon. Comme une perte sans fin de soi, comme la chute libre dans la folie, le saut dans quelque onirisme étroit et sans but. Les trois dimensions où se mouvoir se nomment désormais : corps, langage, imaginaire.

  D'abord le corps, le premier objet saisissable, toujours à portée de la main, le corps-martyre, le corps-complice, le corps-dérobé. Jamais on n'en finit avec le corps. Jamais on n'en arrive à bout. Toujours un ultime plaisir, toujours une douleur, un frémissement, un vertige. Alors on joue à en faire un arc vibrant, une outre qui résonne, une peau tendue sur laquelle pourrait ricocher le subtil poème du monde. Seulement on a perdu ce qui donnait accès au rythme, à la cadence, à la danse, à la marche sur les pointes. Il ne reste plus qu'une vague démesure qu'on ne sait plus apprivoiser, dont on a perdu jusqu'à l'usage le plus simple. Ce sur quoi l'on pensait pouvoir compter en dernier ressort, se cabre, rue, se révulse, retourne son cuir, livre ses urticantes coutures. Le corps se raidit, devient membre gourd, branche abîmée de gel et de lichen. Le corps se rebiffe, pousse à l'extérieur ses plaies, ses excoriations, ses humeurs mauvaises. Le corps assure sa vacance, piétine, se scinde de l'esprit, revendique son autonomie. Le corps est à lui-même sa propre finalité, sa physique aboutie, son vase clos. Il n'a cure de ce qui le surmonte, conscience ou bien âme, il veut vouloir jusqu'en sa démesure. Une volonté de volonté en quelque sorte. Une pure liberté dont son possesseur devra faire le deuil, au moins partiellement, dans l'attente d'un sens retrouvé, plus tard lorsque la clairière s'ouvrira à nouveau.  

  Ensuite le langage. Le langage du corps étant oblitéré, on se tourne alors vers le "vrai" langage, celui qui fait ses mille diapreries, lance dans l'éther ses subtiles efflorescences, déroule ses chatoiements infinis. Seulement ceci n'a lieu qu'à l'aune d'un bonheur suffisant ou, à tout le moins, hors des ravages de la dépression. Atteint, lui aussi, par les assauts de la solitude, miné par la vacuité des journées, déraciné en raison d'un sol miné de l'intérieur, la parole se fait monotone, ouverte aux récurrences, livrée aux lieux communs d'une pensée claustrée, soumise à l'enfermement. Formules tournant à vide, obsessions, manières d'écholalies, de cantilènes autistiques. Ici, on est loin du poème et la prose du monde est un simple ondoiement ophidien, un emmêlement, un enchevêtrement pareil aux confusions racinaires des mangroves. Langage ne parvenant pas à s'extraire lui-même de sa quotidienneté, de sa lourde gangue d'ennui. Langage intérieur, d'enfermement, asilaire. Les tentatives quotidiennes d'écriture sont livrées au même constat d'impuissance, le récit piétine, menace de s'enliser à tout moment, de signer une chute définitive.

  Enfin l'imaginaire. Mis en opposition, d'emblée, avec la rudesse du corps, avec la pente abrupte d'un langage aliéné, cet imaginaire apparaîtra plus rayonnant, plus solaire, atténuant l'impression générale crépusculaire de l'œuvre. L'imagination sera le dernier recours contre la folie. Transcender le quotidien, lui assurer des assises l'amenant à signifier, même a minima.  A cette fin  sera requise l'imagination. Ici sera la voie d'accès à une dilatation de l'espace, à une nouvelle configuration du temps. Être en d'autres lieux, en d'autres instants afin que s'allège la chape d'un présent mortifère. Seront convoqués successivement, les eaux lénifiantes d'une piscine, des enfants "avec du sang indien et du sang noir", la mer, - (ce thème récurrent de l'eau réfère-t-il au liquide amniotique maternel ?) - des hommes (possibles amants), des villes désertées, la "sortie dans la lumière forte du midi d'un pays chaud", une chambre sombre à Madras, "une plage de cailloux blancs", une femme en laquelle elle imagine se fondre (on ne pourrait rêver de meilleur archétype de dissolution-métamorphose-renaissance),  "les lumières gaies de la rue", l'alcool, "l'isolement morbide", des paysages et autres rêveries donnant lieu aux plus belles pages de ce livre.

 

     Affinités textuelles.

 

  Ce roman-récit (?) de 142 pages dessine ce qui a été désigné  plus haut par la formule elliptique "d'ontologie du vide". Constamment est posée, par la narratrice, la question fondamentale de ce qu'être-au-monde veut dire. Vision hallucinée d'un réel qui, constamment dérape, se reconfigure selon des esquisses fuyantes, semble disparaître afin de mieux renaître avec sa constante symbolique de finitude, avec son assiégeant sentiment d'angoisse, sa gangue d'oppression. Une constante absence à soi à laquelle l'écriture essaie de donner quelques lettres de noblesse. On ne saurait guère mieux définir cette œuvre qu'en ayant recours, encore une fois, à l'incontournable formule de Miguel de Unamuno, dès qu'il s'agit de poser les bases d'un existentialisme métaphysique. En effet, ici, s'illustre avec force ce "sentiment tragique de la vie" dont nul ne peut faire l'économie à moins de renoncer à une élémentaire lucidité.

  Si l'on définit la littérature comme la recherche d'une exigence en même temps que d'une vérité, "Passer la nuit" semble s'acquitter avec honnêteté de cette nécessaire tâche. L'écriture est économe, précise, souvent empreinte d'une heureuse élégance. Loin des phénomènes de mode, cette œuvre tracera sa voie avec un suffisant bonheur l'assurant d'une vraisemblable postérité.

 

     Fragment (1) - Première page du livre.

 

  "CE MATIN, j'ai  effectué les gestes nécessaires. Prendre mon café, me préparer, m'habiller. Je suis maintenant dans le vide de la journée qui commence sans que rien n'y soit prévu pour moi. Je fume et le mégot court brule ma peau. Je laisse ma main pendre sans broncher. La braise consume ce qu'elle touche de mes doigts relâchés. La douleur me tient éveillée, occupée. Je regarde par la fenêtre, les arbres nus, leurs branches taillées. Je vois le ciel blanc. Je songe à ce que je pourrais faire. Mais quelque chose m'empêche d'agir. Il est midi. Je pourrais lire, ou écrire mon courrier. Mais la vue des enveloppes décachetées me paralyse. Je pourrais faire des courses, acheter des choses à manger. Mais là aussi, cette pensée me fige. Je reste sur mon lit, à regarder le ciel blanc, les toits d'ardoises, les fenêtres opaques de mes voisins. Chacun vit à rideaux tirés, sauf moi, qui n'ai ni rideau ni store, et chez qui on peut donc observer la fixité de la posture, assise, près du plateau du petit-déjeuner, une cigarette brûlante fichée entre mes deux doigts; le filtre résiste à la consomption."

 

     Fragment (2) -  Le refuge dans l'imaginaire. p 74 - 75.

 

  "J'ai imaginé trois enfants, avec du sang indien et du sang noir. Ils sont beaux, surtout le plus grand (…) Son regard posé sur moi a beaucoup de force. Je savoure le temps suspendu, la belle immobilité de son visage (…) Ses doigts effilés, ses membres longs, manipulent des branchages; ou bien il se penche contre un if, le dos droit déhanché (…) chaque geste se prolonge à l'infini. Au-dessus de sa tête, les arbustes ont grandi et se sont couverts de feuilles qui ont la forme d'aiguilles. (…) Et toutes ces petites lignes acérées, nettes, deviennent brumeuses, comme un halo d'où les pointes émergent et suggèrent une direction, un fil qu'on ne voit plus, pris dans la confusion vibratoire des aiguilles rassemblées. Ces têtes vigilantes, ces bottes d'aiguilles, sont pendues, relâchées vers le sol comme des grappes. Au-delà, il y a des palmiers trapus.

  J'ai marché un moment dans la cour, en me demandant comment oublier ces personnages. C'est l'heure du déjeuner, il est déjà 13 h 34.

  Je suis remontée chez moi avec une amertume neuve, le corps raidi par le froid, presque insensible."

 

     Notules.

 

  "Les aperçus instables de la fenêtre et de la pièce font écho à ma dérive, rendent palpable le sentiment de me perdre en moi-même pour y trouver, peut-être, un nouvel espace, du vide. J'essaie d'écrire pour découvrir cette dimension. mais ma manière d'écrire évoque la répétition circulaire d'un enfermement." (p 44).

 

  "Je vis peut-être une cassure radicale entre mon corps et mon esprit - mon corps agissant sans que je sois jamais éveillée…" (p 83).

 

  "La sensation d'un moment vide, factice, reste présente; je me sens toujours absente." ( p 84).

 

  "Je me sens abandonnée, comme une maison vide au bord d'une plage, entourée de broussailles et de sable blanc. (…) La vie, dense et muette, est encore au-delà." (p 95).

 

  "…Mais je suis déjà dans cet oubli, et j'y souffre; je sens la présence, toujours intime, jamais quittée, d'une perte advenue et sans objet, mais qui m'emplit tout entière. (…) Il faudrait que je puisse me dépouiller de moi-même, me déposer sur le trottoir, comme une poubelle à ramasser, pour que la vie puisse être vraiment vive." (p 97 - 98).

 

  "Je désire retrouver l'inconscience de cette monotonie, ma propre absence à ces gestes répétitifs, au spectacle identique des arbres nus, des buissons, du gazon et des ifs." (p 99).

 

  "Là encore, je me heurte à la même absence, à la même incertitude recouvrant les événements de mes années passées - les visages, les dates, les lieux…Rien ne subsiste en moi." (p 111).

 

  "Sans cesse, quelque chose relance mon malaise, l'approfondit, et mes phrases s'en font l'écho répétitif." (p 140).

 

  " Que s'est-il passé dans cette prime enfance pour que ma vie s'enlise dès ses prémisses et touche son point d'arrêt à l'approche de la quarantaine ?

Rien peut-être.

Je me ressers du thé et je regarde l'heure. La journée va être longue.

Je regarde le ciel.

J'attends que le soir tombe." (P 142 - Dernières phrases du livre).

 

  

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 07:55
Antonin Artaud : La Folie et son double

mercredi 2 février 2011, par Jean-Paul Vialard 

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D’abord il y a le corps. D’abord il y a le lieu. Le lieu du sens à créer à partir du corps. Le corps comme création originaire, écriture. Texte du corps, corps du texte. Mais le texte ne pourra jamais signifier à la manière d’une narration, d’une disposition à l’événement, d’une ouverture à la simple quotidienneté. Le texte est ontologique, qui engage l’être dans sa dimension totale, plurielle, polysémique. Car l’essence du corps artaudien repose sur l’ambiguïté essentielle du recueil et de la dispersion. Recueil en un foyer des énergies disséminées, obsession d’une centralité, d’une aimantation. Limaille existentielle dont il faut assurer la convergence, le fragile rassemblement dans le creuset d’une anatomie qui peine à contenir, à circonscrire, à exister par le dedans de ses propres membranes. Nécessité de reconduire les trajets du métabolisme, les vibrations sensorielles, les énergies mentales à la bouche d’un puits, à une source, à un abri. 
Mais ce mouvement de condensation ne trouve sens qu’à ériger un tremplin à partir duquel puisse avoir lieu la dissémination, la fragmentation, la diaspora. Car le corps unifié est dans une geôle, il ne saurait signifier à partir de lui-même. Le corps est trop étroit pour enclore la puissance primordiale qui le peuple, ses convulsions géologiques, les mégalithes de la pensée, les météorites du sens. Il lui faut trouver la voie d’une expansion, de la multiplicité seule à même d’assurer le rayonnement de l’être. La vastitude du monde figurera le théâtre de cette dramaturgie. Seul ce déploiement sera à la mesure des attentes d’une conscience torturée, exigeante, cherchant à s’extraire de l’inévitable déréliction. 
D’abord il y a le corps, d’abord il y a le lieu. Mais le lieu d’un éclatement, semblable à un démembrement, une éviscération, une dissection. Dès lors la voie est tracée qui conduira Artaud, symboliquement et réellement, au Mexique, la contrée de l’homme originel. Car il faut revenir à l’origine, aux racines premières et renaître dans l’éclatement d’une vérité. Il faut devenir Tarahumara, Fils de la Terre, faire voler son corps en éclat et "se ramasser sous dix mille morceaux" ("Le Théatre de la cruauté" - 1947-), puis en éliminer les organes, la pesanteur existentielle, les attaches prosaïques, matérielles. Alors seulement sont réunies les conditions d’une liberté. Seule cette fulguration est capable d’une telle métamorphose, seule cette violence peut accomplir la vie jusqu’en sa démesure. Libre, l’on peut danser son corps éthéré dans l’espace, puiser dans le Soleil la volonté de son propre ressourcement. Plus de frontières. Les portes ouvertes à Ciguri, le magique peyotl ; à Tutuguri, la chouette dansante qui tient entre ses ailes les fondements d’un théâtre primordial, l’accès à la royale cosmogonie. Libération du corps. Libération de la parole. Danser le corps avec le rythme d’un langage nouveau, cryptophasique, hiéroglyphique. On ne communique pas avec les dieux par le biais de la rhétorique mais par le médium des mots incorporés, syncopés, digérés. Morceaux de mains, de ligaments, d’aponévroses. Les seuls biens dont nous soyons à jamais assurés. Recours aux étranges et fascinantes glossolalies -"lo vio ertil nodilli" -, traces d’une civilisation perdue ou à venir, sombres tessons d’une pensée minérale ou gemmes éclairés de la conscience ? 
D’abord il y a le corps. D’abord il y a le lieu. Mais avant d’y parvenir, le corps devra capituler, se déliter, se laisser submerger. C’est ce sentiment de l’envahissement que mettra en exergue la lettre à Jean Paulhan du 10 Septembre 1945 :

"Car l’homme n’est pas seulement répandu dans son corps, il est répandu dans le dehors des choses." La frontière entre lui et le monde devient diaphane, éthérée. Le monde l’assiège, le circonscrit, le pressure. Il n’y aura alors plus de répit. La chair capitulera. La peau sera la dernière barrière, l’ultime paroi. Mais paroi de pores, semblables à des criblements d’épingles :

"Le corps sous la peau est une usine surchauffée, et dehors, le malade brille, il luit, de tous ses pores, éclatés."

L’entrelacs du dedans et du dehors sera alors une réalité constante. La peau sera le médiateur, le convertisseur qui ouvrira le Poète au cosmos, à l’aventure infinie de l’esprit, à la folie tapie derrière toute création, tout essai de l’homme de tutoyer les terres infinies de la transcendance. La peau est donc la première et incontournable membrane sur laquelle inscrire ses propres signes. Peau éminemment ontologique dont Artaud nous dit :

"C’est par la peau que l’on fera entrer la métaphysique dans les esprits." ("Le Théâtre de la cruauté - Premier manifeste" - 1935)

C’est par la peau qu’Artaud fera entrer la métaphysique, la sienne, sur le théâtre du monde. Pour lui, nulle autre issue que cette effraction corporelle, nulle autre alternative qu’une percussion de cette toile épidermique : une perforation. Témoins ces douloureux et obstinés coups de couteau qui lacèrent les pages et les couvertures de ses derniers carnets. Les dessins qu’ils contiennent, les signes graphiques, les glossolalies ne peuvent rendre compte qu’à être lacérés, triturés, jusqu’à être expurgés de leur sens. Comme une manducation des mots qui seraient mis en demeure de livrer jusqu’à leurs sucs intimes, de livrer leurs secrets, leurs vérités cachées.
Seulement la peau est rétive, cherchant à protéger l’intérieur des assauts de l’extérieur, du vide. On ne franchit pas impunément sa vêture existentielle. On s’expose à la brûlure du monde, on cille sous l’aveuglante clarté. Alors la douleur s’installe dans les plis du corps, y fait sa demeure. Avec obstination. A l’extérieur elle n’est qu’impudeur, exhibition de plaies et de pustules. Le refuge est au-dedans. Dans un affrontement. Artaud le sait de toute l’amplitude de sa lucidité. Révolte permanente en même temps que sourde acceptation. Il a conscience que le monde ne s’ouvrira qu’à l’aune de la démesure, de la déflagration. Il en vit le séisme quotidien à défaut de pouvoir le maîtriser. Du fond de sa condition poético-philosophique il sait que jamais, à lui seul, le "bonheur", ou à tout le moins une existence pacifiée, ne pourront le conduire aux prémisses du sens. La douleur, la souffrance, coalescentes à notre humanité, sont les conditions mêmes de possibilité de l’ouverture des signifiants, du déploiement des signifiés. La douleur est l’avers dont le revers est la beauté. Seule une mince carnèle symbolique les sépare, une limite toujours poreuse, infiniment franchissable, ouverte à la contingence, au surgissement de l’événement. Nul dolorisme en cette constatation, nul attrait pour une quelconque martyromanie. Rien ne sert d’entretenir sa cécité. Rien ne légitime le voilement des vérités qui habitent les fondements de l’humain. Le monde ne fait phénomène qu’à se dialectiser, à se situer dans le pli exact du clair et de l’obscur, du visible et de l’invisible, du silence et de la parole. Silence de la douleur, voix du "bonheur" ou bien le contraire ? Sans doute faut-il inverser l’ordre des évidences. Le "bonheur" n’est qu’une des modalités du désir en acte, il s’assume à seulement exister, comme cela, sans autre forme de procès. Ceux qui en sont atteints, en tout cas, ne se soucient d’en connaître les fondements. Pour cette seule raison, le "bonheur" peut assumer un langage silencieux, une sorte de murmure, un genre de filigrane existentiel. La douleur, elle, ne saurait se satisfaire de cette clandestinité. Il lui faut éclater au grand jour puisque, aussi bien, elle ne nous apparaît que sous le signe de l’insupportable, de l’insoutenable, du non-sens. Artaud en est l’emblème, la preuve vivante, la figure de proue. Alors il lui faut la voix, la parole, le langage. Il lui faut le cri. Inconcevable comme le "Cri" d’Edward Munch. Obscène. Le cri ouvre l’espace de l’angoisse nue, originelle. Le cri projette ses pulsations jusqu’à l’absurde, là où plus rien ne devient visible, plus rien ne s’ordonne. C’est à ce néant-là qu’Artaud doit faire face pour essayer d’exister ; c’est à ce rien que son esprit s’affronte afin que puisse s’informer un tremplin ontologique qui tente de le ramener aux confins du réel, lui et son corps éclaté. Par la création, le langage. Langage du tragique transmué en poésie - cette forme tangible de l’absolu- ; en philosophie - cet étonnement transcendé - ; en littérature - cette parole quintessenciée. 
Dès lors, chaque acte de création sera un cri : cri de la poésie, du théâtre, du cinéma, de la radio, du dessin ; cris de l’acteur qui fait offrande de son corps, lequel devient parchemin, palimpseste où s’imprime le langage du monde ; cris des glossolalies comme d’étranges échos de l’enfermement d’une expression schizoïde, émergence de la folie en puissance, de la création démiurgique abouchée à l’illimité. Rarement écriture aura atteint une telle amplitude, une telle démesure. C’est donc avec ce corps mutilé, avec ce cri aliéné qu’Artaud devra inscrire ses pas dans la difficile conquête de l’exister. Sa souffrance intérieure, paroxystique, ruinante, ne pourra continuer à se transformer en œuvres qui, les unes après les autres, revêtiront la figure de l’incomplétude. 
Alors commencera le long voyage initiatique, tantôt imaginaire, tantôt réel, qui le projettera à l’extérieur de lui-même, sorte de giration, d’orbite mentale sans fin dont son corps de supplicié sera l’épicentre. D’une certaine façon, reniant ce corps comme il le ferait d’un objet "in-signifiant", il cherche à le projeter vers un signifié invisible, transcendant la matérialité, l’ordre des choses, leurs menus arrangements au sein d’une quotidienneté qui l’atteint si peu. Long cheminement existentiel, parcours sémantique en acte. La lucidité, l’intelligence ne lui laissent aucun répit, aucun repos. Plus l’esprit se dévoile, plus les orbes d’un sens perceptible se font jour, plus le corps régresse. Tragique dialectique du maître et de l’esclave. Combat de la lumière contre l’ombre. Combat de la fluidité de l’intellect contre un corps opaque, rebelle, insoumis mais dont les forces s’épuisent. 
Voyager, c’est la certitude de gagner de nouvelles connaissances qu’il voudrait absolues, de nouvelles sensations pouvant féconder la création, de nouvelles perceptions de la grande et énigmatique scène du monde. Tous les lieux visités sont plus symboliques que réels.
Les Galapagos seront les assises immémoriales du roc biologique, la longue mémoire de la lave, les reptations primordiales qui l’agitent de l’intérieur à la façon de failles telluriques. Présence aussi des premiers soubresauts de l’animalité, linéaments ophidiens, trame reptilienne qui dessine déjà les balbutiements de l’humain. Là aussi, comment ne pas deviner la genèse de la création, les essais convulsifs qui sont les soubresauts de toute œuvre, de toute vie. Vie végétative, bégayante, semblable à de timides essais ontologiques qui s’actualisent en matière brute, grossière, indifférenciée. Manières de protubérances minérales qui dressent les figures de sujets racinaires, tuberculeux à la façon des personnages torturés et grotesques de la Renaissance, représentations arcimboldiennes perdues dans le tumulte et les convulsions d’une terre primitive. 
Puis la Syrie d’Héliogabale, le pays des pierres, du bétyle noir du temple d’Ephèse. Ici la lave s’est solidifiée, s’est érigée en signes porteurs de sens. La géologie est encore palpable mais des lignes de force s’en dégagent, comme les premiers mots d’un poème débutent une aventure langagière, symbolique, transcendante.

"Car on sent que sous le désert le sol bouge, que les feuillets successifs de lave montrent en clair pour qui sait les voir le travail géologique et premier de la terre avec ses vagues refroidies, qui s’entassent l’une sur l’autre en lames, révélatrices comme les lames du Tarot." ("Héliogabale ou l’anarchiste couronné").

Si le Tarot est convoqué, ce n’est pas pour faire image, pour créer un paysage métaphorique. Seule une lecture superficielle du monde se satisferait d’une si facile évidence. "Pour qui sait les voir." Le travail de la lucidité est entièrement contenu dans cette "conversion du regard" qui fore les phénomènes en leur intimité la plus secrète. S’arrêter aux "vagues refroidies de la terre", c’est se contenter d’une lecture exotérique, c’est faire de la pellicule des choses leur sens ultime. Pourtant il y a mieux à voir. Il faut aiguiser ses pupilles, en faire des silex tranchants ; il faut déchirer la peau du monde comme Artaud entaillait les couvertures de ses carnets de notes. La vérité, le sens sont plus profonds. Ils résultent d’un patient travail ésotérique où tout ne signifie qu’à percer l’opercule, à travailler la chair, à extraire la moelle. L’allusion aux lames de Tarot n’est pas vaine. Bien évidemment il ne saurait s’agir d’un acte de divination mais de la mise en marche d’un processus herméneutique, du repérage des archétypes qui sont au fondement de l’humain. Là est le vrai labeur qui fonde tout cheminement anthropologique. 
Le voyage au Mexique fait suite à l’incursion imaginaire en Syrie. Plus qu’une suite logique, il s’agit d’une nécessité existentielle, métaphysique. Si la Syrie pouvait encore porter les traces d’un remuement géologique et édifier les premiers signes, le Mexique les féconde, les multiplie, les porte à leur incandescence.

"Cette Sierra habitée et qui souffle une pensée métaphysique dans ses rochers, les Tarahumaras l’ont semée de signes, de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés."

La terre n’est plus passive, seulement parcourue de forces internes, la terre s’ouvre en monde, en conscience, en intelligence. De l’ésotérisme du Tarot, l’on est passé à la spiritualité, à la riche cosmogonie Maya, donc à la mesure de la seule transcendance.

"Un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l’air crevant d’oiseaux vibre sur un timbre plus haut qu’ailleurs." ("D’un voyage au pays des Tarahumaras").

La quête du peyotl, le rituel de la danse qui s’ensuit est moins pour Artaud la recherche d’une immersion dans les racines de l’homme que le vecteur d’une illumination de l’esprit. La libre conscience excède toujours les possibilités du corps matériel, ce corps qui souffre de ne pouvoir se dire aussi totalement que l’esprit peut le faire. Là est le drame d’Artaud, son inclination naturelle au "sens tragique de la vie". Mais à vouloir percer les secrets qui dorment au plus profond des signes on court le risque d’être aveuglé par leur révélation. Evoquant les ombres -mais de quelles ombres s’agit-il ? -, des montagnes de la Sierra, Artaud met l’accent sur ce qui constituera son ultime essai de compréhension du monde, de lui-même aussi, dont il ne perçoit plus que les contours flous, les mouvements protoplasmiques.

"Et c’est souvent en additionnant des ombres que je suis remonté jusqu’à d’étranges foyers."

Foyer sous les cendres duquel couvent déjà les braises de la "folie". Braises sur lesquelles il n’aura de cesse de souffler jusqu’à l’épilogue du voyage en Irlande. 
Le périple entrepris par Artaud dessine les contours d’une étrange genèse du sol qui joue en miroir avec sa propre genèse. Les Galapagos signent la lourdeur géologique, la lenteur de la lave, la densité de l’attache terrestre. La Syrie rompt avec cette horizontalité pour dresser les mégalithes des temples où émergent les premiers signes. Le Mexique poursuit ce détachement terrestre. Le moi se cosmise, devient lumineux, sorte d’arche ne prenant sur la terre qu’un appui mental. L’Irlande parachèvera l’œuvre, le Poète lévitant dans l’éther à la façon des personnages flottants de Chagall qui se confondent avec les vibrations de l’espace, se fondent dans les limbes du temps. André Breton dira de lui, lors de cette période troublée qu’il est passé "de l’autre côté". 
Si Artaud avait longtemps parlé d’un "corps sans organes", la "réalité" irlandaise le dépossède totalement de ses liens anatomiques. Il n’a plus de corps. Or l’esprit, jamais autarcique, ne peut être qu’un ballon captif. Privé de ses amarres, il se met à errer sans possibilité aucune de rejoindre sa terre originelle. Sa "folie" le conduira d’hôpital psychiatrique en asile, de Rodez à Sainte-Anne, de Sainte-Anne à Ivry. On remplacera le peyotl des Tarahumaras par l’héroïne, la cocaïne, le laudanum ; on substituera à la danse rituelle les convulsions de l’électrochoc. Rien n’y fera. L’intelligence, la lucidité, l’esprit ne peuvent être atteints par des moyens thérapeutiques, fussent-ils coercitifs. On portera des diagnostics sans appel : "délire de persécution" ; "hallucinations". Son intense activité d’écriture sera évaluée à l’aune d’une "graphorée", symptôme corporel s’il en est, agitation convulsive, désordre neuronal. L’acte de création littéraire comme un bubon qui émergerait à la face de l’épiderme et alors la création ne serait plus que la forme émergente d’un mal intérieur, son expression récurrente, itérative, obsessionnelle. Sans doute l’écriture a-t-elle à voir avec la douleur, la souffrance, la répétition d’une blessure existentielle. A preuve cette révélation de Le Clézio dans "Haï" :

"Au moment où s’achève ce livre, je m’aperçois qu’il a suivi, comme cela, par hasard, à mon insu, le déroulement du cérémonial magique...Ces trois étapes qui arrachent l’homme indien à la maladie et à la mort seraient-elles celles-là mêmes qui jalonnent le sentier de toute création : Initiation, Chant, Exorcisme ? Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine."

Mais, pour autant, la médecine a-t-elle le droit de juger le fait littéraire, de dire s’il est création véritable, simple manie, délire, projection d’une paranoïa ? Si la médecine peut se prévaloir de soigner le corps, elle ne saurait s’ériger en pensée critique des œuvres. "Graphorée" : le terme sonne comme une sentence. Artaud réduit comme peau de chagrin à la percussion de trois syllabes. Approche exotérique s’il en est, qui se contente de quelques pas de deux autour de l’homme, autour de l’œuvre. "Graphorée", et alors ? Quand bien même. D’autres hypergraphes célèbres hantent les Lettres de leurs hautes statures. C’est cette urgence à écrire, à passer des nuits blanches sur les manuscrits dont Pierre Assouline nous rappelle qu’elle se nomme "mal de minuit". Belle métaphore qu’il pense pouvoir appliquer à Dostoïevski, Byron, Dante, Molière, Pétrarque, Poe, Tennyson. Par bonheur les "graphorétiques" sont là pour nous sauver des aveuglements de ceux qui ne professent que visions pathologiques, perditions corporelles et mentales. 
"Fou", Artaud ? Soit. Mais alors d’une folie qui "donne à penser", d’une folie transcendée qui ne prend appui sur le réel que pour mieux le dépasser, le soumettre à l’amplitude de sa vision éclatée, multiple, cosmique. Nullement une "folie ordinaire" qui se satisferait d’une commode et simpliste nosographie telle que : hébéphrénie, catatonie, paranoïa, schizoïdie. Ce jargon appartient à la "littérature" médicale qui vise les symptômes à défaut d’entendre l’homme, d’en assumer l’essence. Le lexique asilaire est semblable à celui d’une double peine : une redondance de l’enfermement. Artaud dépossédé de son corps, mutilé dans son esprit. Artaud "graphoré", simple trace à la surface d’une page néantisante. Artaud objectalisé, drogué, annulé. 
Certes Artaud présentait le profil de l’aliéné, son incohérence, sa déchéance physique, ses stigmates, son désarroi patent. Mais rien ne sert de se méprendre. Si, aux yeux du sens commun, Artaud est bien "fou", ses amis, Arthur Adamov ; Marthe Robert ; Jean Paulhan ne s’y trompent pas. Un an avant sa mort, sur la scène du Théâtre du Vieux Colombier, "Artaud le Momo", est bien là, physiquement et métaphysiquement présent. Sans doute sa "folie" l’inspire-t-elle qui fait écrire à Gide, dans Combat, après la mort du Poète :

"Jamais encore Antonin Artaud n’avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d’expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie."

Or cette "flamme intérieure" est celle d’une intelligence à vif, sans doute alertée d’une fin imminente. Le spectre de la noyade ne saurait mieux dire. Mais le volcan n’est pas éteint, il projette encore des scories, il fuse, il éclaire, il fait ses gerbes "d’aérolithes mentaux". L’admirable portrait qu’Ernest Pignon-Ernest fait d’Artaud en 1998 est éclairant à plus d’un titre. Si la face n’offre, en apparence, que des convulsions similaires aux représentations de Bacon - le saisissement d’une perte irrémédiable -, le regard est encore porteur d’une flamme. Le fusain et la pierre noire dessinent sur la peau, les os, le spectre de la finitude, cependant qu’une lunule de blanc sur la sclérotique sombre s’imprime comme l’étroite métaphore de la lucidité, de l’intelligence qui brûle encore d’un dernier éclat. Regard autant fasciné que fascinant, regard qui fore au plus profond la cuirasse du spectateur en quête de sens. La force de ce portrait est de faire le vide autour de lui. Jamais, peut-être, œuvre n’aura cerné de si près, avec autant d’acuité ontologique, les racines mêmes de l’existence en son espace ultime. Artaud y rayonne d’une lumière intérieure, d’une étrange force, telle une monade visionnaire. Bien au-delà gravitent les constellations de l’affairement quotidien, la contingence, les destinées immanentes. Là est la force du dessin qui nous projette, à notre insu, dans une manière d’absolu. Flamme du regard que la conscience aiguisée et "sur-réelle" d’André Breton a identifiée, sans doute, comme le "double" de la folie d’Artaud : l’évidence de son GENIE. Génie solaire qui irradie, se consume et brûle tout ce qui l’approche. Génie solaire comme celui de Van Gogh, "le suicidé " que la société n’a pas su reconnaître en son temps ; génie solaire pareil à celui de Nietzsche ébloui par la Volonté de Puissance du Surhomme ; semblable aux hallucinations de Lautréamont-Maldoror envoûté par les Chants de l’imaginaire. 
Lire Artaud, c’est essayer de se hisser à cette compréhension de l’incompréhensible, c’est dilater la pupille de la conscience, en faire le foyer d’où tout rayonne, à partir duquel tout signifie avec la force de l’apodicticité. Toute lecture qui n’engage pas le lecteur dans les fondements mêmes de sa lucidité ne peut que manquer sa cible. Il y a nécessaire participation, fusion à l’œuvre. Etre modestement, mais être tout de même un fragment du météore Artaud : condition essentielle à une herméneutique de sa parole cryptologique. Endosser la folie, se livrer à la magie et parler "cosmopoétiquement" (d’après la belle formule de Kenneth White), le langage des dieux :

"...ces dieux-liaisons de la terre, que l’eau et le ciel se sont conciliés, ces dieux-émanations des feux de la terre et de l’eau du ciel, de l’eau empennée de ciel, dont la pluie dévide le plumage, ces dieux-irisations de la vie, tremblement de l’eau de la vie recourbée par le vent du ciel, qui jouent aux quatre coins sonnants de l’atmosphère, aux quatre nœuds magnétiques du ciel, ces dieux sont la vibration non éteinte, et qui parle à l’oreille de l’âme, au cœur de l’esprit."

Rarement texte n’aura atteint une aussi tragique beauté. Avers et revers de la médaille existentielle. Avers du GENIE métamorphosé en FOLIE.

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 07:43
La racine ontologique de "La nausée"

mercredi 23 mars 2011, par Jean-Paul Vialard 

 

 
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"La nausée". Lire l’œuvre au plus près. Dans sa matérialité. Lire sans distance, comme le bûcheron enfonce le coin d’acier dans l’écorce, l’aubier, pour atteindre le cœur, l’âme du bois. Lire dans un corps à corps avec le texte. Chair contre chair. Pulpe contre pulpe. Là seulement est la sensation d’un vécu à l’état pur, d’une existence en sursis, tout au bord de l’éclosion. Mais d’abord il faudra le suspens, la confrontation. Lire au plus près. Dans le tumulte, l’abrupt des mots, leur incontournable densité. Il n’y a pas d’échappatoire. On ne peut lire "La nausée" qu’à s’immiscer dans l’existence de Roquentin, à en ressentir l’irrépressible surgissement. Nécessité d’une fusion.

"La Nausée ne m’a pas quitté et je ne crois pas qu’elle me quittera de sitôt ;ce -n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi."

Donc "la nausée", c’est nous. Irrémédiablement nous. Donc lecture "nauséeuse", immanente à son objet, enserrée dans le conformisme étroit et étouffant de Bouville. Lecture viscérale, organique. De la chambre au café, du café au musée, à la bibliothèque, au jardin public, il n’y a pas d’espace réel, seulement la "pâte des choses" dans laquelle Roquentin s’englue, se débat, dévide le cocon de ses réflexions pareil à l’étoupe. Car la nausée avant d’être un concept est simplement une matière, une vêture qui enserre le corps, une sorte de cuirasse où l’existence ne se manifeste encore qu’à la façon d’un phénomène tellurique. Un tremblement, un vertige. Dès lors nulle aire où déployer les orbes du langage, où asseoir les fondements de l’intellect, les prémisses du sens. A défaut d’exister, il faut se contenter de vivre. Au moins provisoirement. Et penser accessoirement. Pas plus que Roquentin, le lecteur ne peut se soustraire à cette exigence, cette nécessité. Il faut donc lire le texte au plus près, dans une manière d’égarement, comme en apnée. La respiration viendra plus tard. Trop tôt elle serait fatale, trop tôt elle suffoquerait : le sens ne peut naître que d’un long métabolisme, jamais d’une irruption soudaine. Il faut lire au plus près, cheminer dans les ornières solitaires, longer le clair-obscur de l’étroite condition provinciale, se résoudre à n’être qu’une étrange mécanique humaine. Et surtout ne pas anticiper, ne pas interpréter. Le moment des évidences n’est pas encore venu. Le temps est comme figé. Une glu à force d’emprisonner le corps, de ligaturer l’esprit. Donc nul horizon où porter sa vue, nul projet qui apparaîtrait comme le balbutiement d’une quelconque transcendance, l’amorce d’une liberté. Tout est compact, serré ; les bords de l’existence soudés comme les lèvres d’un étau. Situation sans espoir apparent. Le monde gire éternellement autour de son axe sans qu’aucune issue soit possible. Le thème central de la racine autour duquel gravite toute l’œuvre, aussi bien sous l’angle événementiel que sémantique n’est jamais convoqué par Sartre pour autre chose que pour lui-même. La racine est du réel pur, de l’ordre de l’évidence optique, de la perception, de la sensation. :

"...cette racine était pétrie dans l’existence."

Le marronnier auquel appartient la racine ne s’illustre jamais sous la figure du symbole, pas plus que de la métaphore ou de l’allégorie. L’arbre-racine est avant tout du végétal qui existe, me fait face et, par sa simple présence interroge la mienne. Relation dialectique où une existence en vaut une autre ; une racine, un homme.

"Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence."

Car "exister", à ce stade de la narration est aussi bien "exister" pour la chose que pour l’homme. Depuis le galet qui provoque l’émergence de l’étonnement philosophique, jusqu’à la racine, en passant par les feuilles de papier, le paquet de tabac, la banquette du tramway, le verre de bière. Donc tout existe jusqu’à la démesure et Roquentin n’est qu’un objet parmi tant d’autres, une sorte "d’objet-jeté", de hasard, de pure contingence. Aussi bien que le galet, que la racine, Roquentin aurait pu être, ne pas être, être autrement, être ailleurs. Un vertige qui n’autorise guère la distraction à soi. Nécessité de rassembler les fragments de l’éclatement existentiel. Plus rien ne compte alors que cette urgence à devenir, à convoquer autour de soi les figures du sens, du projet, donc d’une nécessaire ouverture. A ce niveau du récit, le couple Sartre-Roquentin n’envisage nul arrière-plan qui laisserait une issue à la conscience par le biais d’une explication, fût-elle rationnelle. Pour cette raison le marronnier ne signifie pas en tant que symbole ou archétype, pas plus que la racine ne fait signe vers une quelconque métaphysique cartésienne, une éthique, une esthétique, une politique, une mythologie.

"Cette racine avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était...au-dessous de toute explication."

Par définition, la racine sartrienne n’a pas choisi le sol où croître, sous le banc du jardin public de Bouville, pas plus qu’elle n’était prédestinée à révéler à Roquentin la nature contingente de son existence. Arbre ; banc ; galet ; racine, ne donnent lieu qu’à des fermetures, à des non-sens, à des considérations apophatiques qui reconduisent toutes choses à leur négativité, à leur nullité. Ils n’apparaissent pas comme de simples étants intramondains situés au milieu d’une pure quotidienneté. Ils sont les signes avant-coureurs d’une proche néantisation. En effet, si l’arbre est majoritairement convoqué, ce n’est jamais en tant que simple décor qui serait là de surcroît. L’arbre n’est là que pour témoigner de la forêt qu’il cache, de sa touffeur existentielle où dorment tous les pièges, les chausse-trapes, les monstres de toutes sortes :

"...il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d’une effrayante et obscène nudité."

Lecture tératologique qui nous reconduit, consciemment ou non, aux têtes grotesques de Léonard de Vinci ; aux incongruités corporelles d’un Ambroise Paré ; aux visions du jardin du Prince Orsini à Bomarzo où sculptures thériomorphes et métamorphoses humaines disparaissent dans les convulsions d’une terre primitive. Le retour à une manière d’imagerie de la Renaissance sourdement travaillée par des puissances occultes ; aux énergies primordiales qui constituent les assises de l’homme. Pour Roquentin, faire l’épreuve de la contingence, c’est cela. C’est se dépouiller de la culture, de l’histoire, de l’art, des formes policées de la cité ; c’est s’immerger dans la nature jusqu’à en devenir un phénomène parmi les autres, une simple reptation au creux de l’humus.

"J’étais la racine du marronnier...perdu en elle, rien d’autre qu’elle."

Epiphanie arcimboldienne s’il en est où l’apparence humaine se brouille dans un entrelacs de tubercules, excroissances, racines emmêlées et confuses. Or, être immergé parmi les choses, revient à nier sa propre identité, à diluer son essence dans le magma, à fondre sa fragile concrétion humaine dans la "pâte de l’existence". Sartre sait admirablement nous y conduire, par la seule force du texte, la puissance de la narration. Car si "La nausée" est œuvre philosophique, elle est tout autant roman. De là provient sa force singulière. La trame romanesque vient renforcer le concept, la visée philosophique, en mêlant son propos aux linéaments du quotidien. Sorte de philosophie "inapparente" qui travaille en profondeur, dans le sous-sol, comme seules les racines savent le faire. Littérature "racinaire" donc, qui pousse à notre insu ses rhizomes jusqu’au tréfonds de notre conscience. Nous sommes piégés, pris dans les mailles, plongés dans l’exiguïté sémantique de sombres convulsions terrestres. Et, peu à peu, avec Roquentin, nous ne nous révélons à nous-même, à notre condition existentielle, qu’à en toucher le fond, à en explorer les étroites fissures. Nous ne pouvons échapper à cette opacité qu’à recourir au langage, à l’origine, au sens, donc à l’étymologie : "Exister" : "Ex-sistere", "sortir de, se manifester, se montrer". Phénoménologiquement : "sortir du néant". Seule issue vers une transcendance qui déploiera à nouveau du sens, nous reconduira à l’ouverture, au projet, à la liberté qui sera notre dimension proprement humaine. Seul le trajet de la narration nous permettra d’y voir plus clair. Car la tentation permanente serait de recourir à une pensée critique plus large, faisant appel à des lectures croisées et multiples chargées de riches polysémies. Lecture "au plus loin". Ce faisant le risque serait celui de survoler l’œuvre, de prendre du recul, une telle distanciation posant les conditions mêmes d’un retrait du sol originel. Or l’œuvre serait déjà "au-dehors" d’elle-même, en pleine lumière. Or "La nausée" n’est jamais "lumineuse", elle ne s’abouche qu’à la noirceur, à l’étroitesse de la contingence, à la cécité de la finitude. Parcours narratif, progression dans les empreintes de Roquentin, de ses actes, de ses étonnements, de sa confrontation à la dureté du réel, à sa densité incontournable. Une sorte de "parti pris des choses", une lecture au plus près. Le praticable sera celui du quotidien, du prosaïque, de l’ordinaire. Tout lecteur est invité à exister parmi les choses, dans les feux éteints d’une nécessaire clandestinité. Se fondre. Car Roquentin ne deviendra réellement existant qu’après avoir traversé "l’épreuve de la racine". Afin de s’y préparer, il devra constamment régresser, abandonner les quelques traces de la transcendance qui l’avaient fugacement habité lors de la fréquentation du Marquis de Rollebon, du projet de création qui y était attaché. Dimension de l’Histoire. Donc rétrocéder vers une sorte d’argile originelle, de terre fondatrice dont il devine à peine la trace inconsciente sous le banc du jardin public de Bouville. Il nous faut nous disposer nous-même, à entrer dans le récit, à en épouser les méandres, à en ressentir les lignes de force. Roquentin : parcours existentiel en forme d’asymptote qui tend constamment vers le Néant, sans jamais absolument l’atteindre, en s’y perdant "métaphysiquement", cependant. La révélation de l’existence est à ce prix. Les débuts d’Antoine à Bouville, - cette sorte d’utopie, de non-lieu -, ne mettent jamais en jeu qu’une condition d’une étonnante banalité dont la solitude, l’absence de communication, s’apparentent à un genre de misanthropie, sinon à une vie teintée d’érémétisme, tant la chambre qu’il occupe à l’hôtel pourrait s’assimiler à l’image d’une grotte, d’un refuge.

"Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais ; je ne reçois rien, je ne donne rien."

Superbe solipsisme qui anticipe la prise de conscience de l’inévitable déréliction. Le répit sera de courte durée. Le temps que durera l’illusion de la création, croyance proustienne en la capacité d’une écriture salvatrice. Mais bientôt Monsieur de Rollebon sera reconduit aux oubliettes de l’Histoire. Puis tout s’enchaînera inexorablement, une sorte de descente aux enfers. Le sens s’hypostasiera continuellement, chaque acte, chaque chose s’absentant peu à peu de la scène sur laquelle évolue Roquentin. Plus rien ne signifiera vraiment, ni l’humanisme de l’Autodidacte, ni l’amour de pacotille d’Anny. La bourgeoisie de Bouville apparaîtra seulement sous les traits de la mesquinerie, de l’insuffisance. Le musée ne sera plus que la piètre caricature d’une prétention à ériger la culture au sein d’une société déliquescente. Dès lors nulle autre métaphore que l’irrésistible aspiration d’un vortex ne rendra mieux compte de l’existence étriquée et sans espoir de Roquentin. Nul autre concept que celui de la "mondéité" heideggerienne ne conviendra mieux à l’analyse de la spirale descendante sur laquelle la vie d’Antoine s’est engagée et dont il ne sera plus maître qu’après sa sidérante confrontation à la racine du marronnier. Il s’agira de rappeler brièvement les thèses directrices des « Concepts fondamentaux de la métaphysique - Monde - Finitude - Solitude " de Heidegger. :

"L’ homme est configurateur de monde." "L’animal est pauvre en monde." "La pierre est sans monde."

Pour mémoire nous évoquerons une synthèse du concept de "mondéité" :

"Le Dasein existe de telle sorte que l’existant lui est toujours manifesté dans son ensemble et c’est pourquoi l’on peut dire que le Dasein ouvre un monde, est configurateur d’un monde, à la différence de la pierre qui est sans monde, ou de l’animal qui est pauvre en monde en ce sens qu’il n’appréhende pas l’étant en tant que tel. Considérer l’étant en tant que tel en son tout c’est le dépasser en direction de son être, un tel dépassement constituant le phénomène de la transcendance à partir de laquelle doit se penser la liberté."

"Jean-Marie Vaysse. Le vocabulaire de Heidegger."

On se souviendra que les théories existentialistes de Sartre se sont abreuvées à la source heideggerienne. Le parcours exemplaire de Roquentin semble en réaliser la parfaite illustration. Si, au tout début de "La nausée", Antoine peut se référer à une approche de la transcendance, s’il peut apparaître comme "configurateur de monde", c’est bien par son projet qui emprunte à l’Histoire, dont il essaie de tirer un sens en se consacrant totalement à l’écriture de la biographie du Marquis de Rollebon. Puis, très tôt, lui apparaît la vacuité d’une telle entreprise. Ce seront alors ses propres assises humaines qui se lézarderont, ses gestes qui lui paraîtront étranges, son corps comme éloigné de lui, muet, incapable d’assumer sa part d’humanité :

"Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontre rien de ferme, il s’ensable. Evidemment, il y a là un nez, des yeux, une bouche, mais tout ça n’a pas de sens, ni même d’expression humaine."

On ne saurait mieux dire l’enlisement en soi, la perte de toute signification. Et cette perte, ce rétrécissement du monde, ne concerne pas seulement Roquentin . Bien évidemment, les autres sont pris dans le tourbillon. Ainsi l’Autodidacte chez qui commencent à se dessiner les premiers linéaments de l’animalité :

"Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée un jour...J’avais pensé à un gros ver blanc."

Apparaît alors la "pauvreté en monde" que ne peut qu’évoquer, ce ver, figure pathétique de la finitude de l’homme, aussi bien que la massive minéralité du phoque que semble momentanément revêtir la racine :

"Je voyais bien que je ne pouvais pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque..."

Et puis, encore, cette régression reptilienne, un enfoncement dans l’ombre de la terre :

"L’absurdité ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois."

Ici il ne saurait s’agir d’une sorte d’allégorie qui mettrait en scène le péché originel du Jardin d’Eden, par l’entremise du serpent. Non, l’animalité est brute, réelle, métaphysique, simple préparation à la révélation ontologique. Puis viendront, pêle-mêle, une longue théorie d’objets plus inexistants les uns que les autres, jouant comme en miroir le jeu d’une contingence sans fin : verre de bière ; bouteille d’encre ; loquet de porte ; papier traînant à terre. Rien ne signifie plus que comme matière inerte, sourde, têtue, ne voulant rien livrer d’elle-même. Le pur aveuglement de la "pierre sans monde" se révèle à lui avec l’évidence d’une impasse :

"...et le galet, ce fameux galet, l’origine de toute cette histoire : il n’était pas...je ne me rappelais pas bien au juste ce qu’il refusait d’être..."

La racine, quant à elle, parachève l’œuvre néantisante des choses :

"...et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là."

Comment ne pas deviner, en filigrane, tout le projet philosophique sartrien contenu dans "La nausée", et, plus particulièrement, dans le sens abyssal de la racine ? S’y dévoile l’ombre portée de Heidegger, la trame qui inspirera les thèmes développés dans "L’Être et le Néant". Le projet du premier roman de Sartre (la seule œuvre qu’il aurait souhaité conserver) est bien onto-phénoménologique. La chose - la racine -, n’apparaît comme phénomène qu’à dévoiler une ontologie. Seulement jamais ontologie n’est "donnée" de prime abord. Elle nécessite un long cheminement. Roquentin le sait bien qui avance difficilement vers son hypothétique liberté. Celle-ci ne sera conquise qu’au prix d’une confrontation avec le Néant. Comme le Phénix, il faut disparaître pour mieux renaître à soi. Roquentin l’éprouvera jusqu’à la nausée :

"Au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même les ai-je levés ? ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ?"

Impossible, là aussi, de ne pas repérer l’irruption fondatrice du Néant, le ressort ontologique qui l’anime, le saut vers la transcendance, dont Roquentin est subitement investi. Il vient de franchir l’épreuve onto-existentielle majeure :

"Et puis j’ai eu cette illumination."

L’étant, dès lors, pourra être dépassé en tant que tel en direction de son être et assurer sa propre liberté. La remontée vers le sens se fera par paliers successifs . A propos de la racine, Roquentin déclare, après en avoir subi les derniers assauts :

"Elle s’était effacée, j’avais beau me répéter : elle existe, elle est encore là,...ça ne voulait plus rien dire."

Le Néant a laissé la place à une manière de vacuité "heureuse" :

"Il n’y avait plus rien du tout, j’avais les yeux vides et je m’enchantais de ma délivrance."

S’ensuit une sensation de plénitude :

"Tout était plein, tout en acte."

Alors les images réelles reviennent, s’illustrent d’histoires banales immergées dans la vie, le quotidien. Vision imaginaire d’un couple aperçu il y a peu, lors d’un déjeuner dans une brasserie. Vision charnelle, pulpeuse, comme seule la vie sait la déployer :

"...je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l’existence nue."

Mais de l’existence assumée, passée au crible de la conscience, mesurée à l’aune impitoyable de la lucidité. Vision prosaïque, parfois à la limite de l’obscénité :

"Gras, chauds, sensuels, absurdes, avec les oreilles rouges."

Puis le quotidien s’anime, anesthésiant provisoirement l’acuité de la conscience :

"Alors le jardin m’a souri...Le sourire des arbres ça voulait dire quelque chose...j’avais saisi sur les choses une sorte d’air complice...j’avais appris sur l’existence tout ce que je voulais savoir."

La transcendance du langage, un moment occultée, se manifeste à nouveau. La mission dont Bouville semblait, à son insu, avoir été chargée, vient de se terminer. Il n’y a plus guère de place pour d’autre révélation, d’autre illumination :

"Je suis parti, je suis rentré à l’hôtel, et voilà, j’ai écrit."

Comme au début, le recours à l’écriture en tant qu’acte salvateur. De l’abandon de la thèse sur le Marquis de Rollebon à l’œuvre future qui commence à prendre corps dans l’esprit de Roquentin, la boucle est bouclée. Cercle herméneutique. Cependant la racine ontologique n’est pas pour autant oubliée. En sommeil seulement. La suite de l’œuvre sartrienne pourvoira abondamment à son déploiement.

NB : Pour une étude critique de "La nausée", et plus particulièrement du thème de l’arbre, avec ses implications politiques, symboliques, philosophiques, anthropologiques, imaginaires, on se reportera à l’excellent article de Philippe Zard, publié en ligne : "L’arbre et le philosophe. Du platane de Barrès au marronnier de Sartre. Littérature et phénoménologie". Bien évidemment, une telle approche, étayée par une pensée rigoureuse ne saurait être remise en question. Elle n’infirme pas cependant une lecture de "La nausée" au plus près du corps, au plus près de la contingence dont "l’histoire" de Roquentin est porteuse.

 

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 13:20

 

J.-F. Paoli : le souci du temps  (2° Partie & fin).

 

 

 

 

 

  Temps aliéné.

 

  Mais l'espace que Paoli aura à parcourir, réel ou imaginaire,  ne sera pas un espace neutre, "une promenade de santé". Chez le Clézio, notamment dans les textes antérieurs à "Désert", tout parcours est investi d'une "mission" hautement existentielle. Les protagonistes y découvrent la difficulté d'exister, de se frayer une voie parmi la touffeur des villes complexes, dans le réseau dense et prolixe des communications humaines. 

  Adam Pollo ("Le Procès-verbal"), rôde dans un continuel "no man's land" aux confins de la ville. Jeune Homme Hogan ("Le livre des fuites") découvre le monde selon une longue déambulation qui n'est qu'une fuite sans fin, des autres, de soi-même. Chancelade ("Terra amata"), parcourt, l'espace d'une nuit, la totalité d'une existence trop vite écoulée. Dans "Les Géants", le jeune nommé "Machines", voyage, hagard, parmi les rayons du supermarché Hyperpolis. François Besson, dans "Le déluge" se retrouve seul au milieu de l'œil du cyclone. Béatrice B. découvre les arcanes de la société moderne  dans "La guerre" au milieu du labyrinthe des voitures, des aéroports, des grands magasins.

  L'espace révélé, foulé aux pieds, recèle toujours les ingrédients d'un temps aliéné. Jamais de liberté, de clairière qui viendrait poser les conditions d'un essor, d'une sortie du cercle infernal. Le personnage leclézien est "un garçon sans importance collective, (c'est) tout juste un individu.", citation de Céline que Sartre pose à l'incipit de "La nausée". Mais là est bien le problème de cette banalité du quotidien qui traîne avec elle le nécessaire "boulet" de la métaphysique. Adam Pollo, aussi bien que Paoli, ou Chancelade écrivent chacun à leur manière une métafiction où le lecteur, consentant ou non, est entraîné à décrypter de l'indicible sous ce qui est dit, où l'événement intérieur pose les conditions mêmes du contexte dans lequel il évolue. Avant d'être le lieu d'une action simplement contingente, le foyer autour duquel gravite l'histoire est signifiant au même titre que le sont les acteurs évoqués dans la scène.

  De là, sans doute, l'intérêt des protagonistes pour l'espace intérieur du lieu clos et rassurant de la chambre. Cette dernière joue le rôle majeur d'un foyer où viennent se concentrer les rayons d'énergie physique, mais aussi mentale, mais aussi ontologiques. Il y va de l'être même à assurer son déploiement. Murs de ciment, parois de plâtre deviennent des miroirs lacaniens dont le rôle est d'assembler en un individu vraisemblable les fragments épars d'une schizophrénie à l'œuvre. Tout se dialectise en une extrême tension entre le plein de la chambre, le vide de l'espace ouvert. Le cube qui enserre l'homme, la femme, est investi d'une fonction hestiologique chargée d'assurer la cohésion d'une existence,  son recueil dans une demeure semblable, à bien des égards, à la cellule amniotique  primitive. Dehors est le danger qui menace, qui replie ses griffes mortifères afin de se disposer à l' inévitable assaut. Dehors est la lumière qui fait sa boule compacte, étire ses filaments que, bientôt, elle lancera contre la hutte d'ombre où Mina et Chancelade ont trouvé refuge, le temps d'un après-midi d'été, dans un hôtel,  pour parler de tout et de rien, fumer, faire l'amour, essayer d'exister :

 

  "Dans la chambre aux rideaux tirés, on sentait qu'il y avait encore beaucoup de lumière, beaucoup de lumière blanche et dure qui voulait entrer de force dans la pièce."   ("Terra amata").

 

  Le vertige est à l'entour qui déploie ses orbes, jette son tourbillon de magma dont Chancelade est la victime toute désignée :

 

  "Chancelade n'était plus le centre. Il n'était qu'une particule (une goutte) en train de tourner dans le maelström, entraînée, cahotée, vidée de sa résistance. Son nom s'effaça. Sa conscience s'effaça. Et bientôt il disparut dans le vide..."   ("Terra amata") .

 

  Mais la chambre n'a pas d'avenir, seulement des murs qui, provisoirement, protègent de ce qui pourrait advenir. Chancelade, aussi bien que Paoli sont condamnés à exister, "à sortir de...", "se manifester", étymologiquement. Donc ils sortent. Ils ouvrent la trappe par laquelle s'engouffre la démesure de ce qui fait face et ne trouve jamais d'explication satisfaisante, totale. Rien que des bribes de réponses, rien que des fragments de phrases. Jamais de texte complet qui dirait l'histoire, sa propre histoire dans l'encoche du monde. Dans la chambre, on était regardé par les murs et les murs étaient silencieux. Ils ne parlaient pas,  ils n'entaillaient pas l'écorce de la conscience. Ils se contentaient d'être là, debout dans leur immobilité de chose, cloués à leur immanence têtue. Mais dès que la limite du territoire protecteur est franchie, se ruent sur vous les meutes de regards affutés comme la faux :

  

(...) "Et puis la ville était pleine de regards indiscrets, d'espèces d'espions qui, sous prétexte de vendre des journaux, s'enfermaient dans des guérites, au bord du trottoir, et, leurs yeux perçants enfouis derrière des trous noirs, épiaient, épiaient tout le temps; d'autres, cachés derrière des jalousies à demi fermées, vous regardaient passer du haut des maisons, filmaient tous vos mouvements dans la boîte obscure et brûlante de leurs crânes. (...) Au bord des murs, dans les vieux coins pourris, il y a des clochards qui dorment, qui ont l'air de dormir, mais ils mentent; ils regardent, ils laissent filer hors de leurs paupières bouffies un mince rayon qui vous perce, qui vous fait une piqûre."

 

  Le dehors, l'espace ouvert qui aurait dû être espace de liberté, de conquête, devient ce piège aux mâchoires acérées qui vous reconduit à la fragmentation originaire, à la grande dispersion, à l'éternelle ligne de fuite d'une diaspora s'alimentant à sa propre source. Il n'y a plus de place pour une marche en avant, fût-elle ralentie, obséquieuse, sur la pointe des pieds. Comme dans un mauvais film, comme dans les pires cauchemars, on se surprend à faire du surplace, à girer doucement dans une flaque liquide parcourue de rapides rotations ophidiennes. Ce lacet autour des chevilles, cette lanière de cuir mouillé qui referme son étreinte à la mesure de l'eau mortifère qui la porte, c'est, bien sûr, le regard d'autrui qui en a créé les conditions. Pris dans les mailles qui vous attendaient depuis toujours. A quoi bon porter sur un plateau une feinte innocence ? Depuis toujours vous la saviez cette vérité en forme de trappe souveraine. Votre front si bien disposé à recevoir la pure lumière, à se plisser délicatement sous la brise, à se mouiller de la première rosée du matin, il vous faudra l'atteler au joug de celui qui vous fait face et qui, pareillement, aura scellé son sort au vôtre.

  Le paysage bucolique que vous regardez, la statue sur laquelle vous rêvez, le fleuve dont vous suivez le cours majestueux ne vous appartiennent pas. L'Autre, depuis sa posture étroite, regarde aussi les choses que vous regardez, dont vous pensiez être le seul possesseur, en quelque sorte. Et puis votre propre image, votre identité dont vous aviez à vous enorgueillir ne sont vôtres que d'une manière transitoire, éphémère. Avez-vous senti combien le regard de l'Autre vous sculpte, définit votre contour, participe à bâtir votre demeure ? Et ce n'est pas fantaisie que d'affirmer ceci. Simple évidence que l'on s'emploie à différer le temps que dure l'illusion.

  Jamais soi-même totalement. Toujours inclus dans l'altérité qui nous croise, nous toise, nous aliène en vertu de sa curiosité existentielle. Il faut donc avancer avec prudence, comme les Sioux, se fondre dans le sol de poussière, se glisser dans les lames d'air, surprendre le lynx par derrière, dans le territoire où il croyait asseoir son royaume, imposer sa domination. A moins que le lynx ne vous ait repéré le premier. Proie et prédateur soumis à la même loi du regard.

  Paoli, à mesure qu'il croise des passants, "tous, hommes, femmes, enfants, chiens, ombres qui vont et viennent, qui tournoient, qui sont vertige, peur, colère" devient l'otage, la victime offerte à la grande curée voulue par la société :

 

  "La ville était comme ça, toute nette, toute dure, avec des centaines, des milliers de trous percés de tous côtés, au fond desquels brillaient comme des billes les yeux excités. Paoli, le souffle court, pris au centre de ces regards, pris par cet essaim d'abeilles, sentait une étrange mollesse l'envahir."

 

  Mollesse, déliquescence de la conscience et voilà que surgit "l'enfer des autres" dont les miroirs déformants nous renvoient de nous-mêmes une image non conforme à nos souhaits. Le monde dans lequel évolue Paoli (comme bien d'autres "héros" lecléziens) est un huis-clossartrien tellement semblable à l'image que nous nous faisons de l'antre luciférien. Or ce huis-clos où est supposé commencer l'enfer en raison de la simple présence des Autres, surgit déjà des choses elles-mêmes, lesquelles toisent Paoli sans pitié, l'amenant à s'hypostasier, à régresser vers le non-sens d'une  consternante réification. Successivement il sera  robinet en train de fuir, pantin attiré vers la cache d'une souris, succession de gouttes, main-éponge, bassine métallique. Début de la folie qui le divise, le grignote à l'infini avant que la fin de la tâche n'échoie à la ville labyrinthique, à ses habitants aux yeux entaillant l'âme de l'égaré comme une forêt de diamants.

  Là est énoncé la thèse sartrienne contenue dans la pièce "Huis-clos" où les trois protagonistes, Garcin, Estelle et Inès se piègent mutuellement dans un jeu de regards alternés, lesquels conduisent dans un enfer symbolique :

 

 "(...)dans un conflit perpétuel, la relation entre les consciences sartriennes devient nécessairement une lutte à mort par l’intermédiaire de la violence du regard d’autrui. Dans ce chiasme des consciences, la relation devient jeu de miroir, au point que l’Autre se transforme en une inquiétante étrangeté pour moi. Dans son insaisissable présence s’établit une ontologie de l’aliénation (...)   (..)le regard d’autrui est un « regard guetteur », une « arme braquée sur moi »  (2)

 

  "L'enfer" paolinien ne se limitera pas à la percussion du regard de l'Autre, celui-ci ne dépendant en rien de sa propre volonté. Une autre façon, pour lui, de s'approcher de la brûlure de la vérité : le recours à une drogue.

 

 

 

  Temps mescalinien.

 

   " A onze heures du matin, Paoli sortit d’un très long sommeil, d’un sommeil étouffant et torride, accablant, qu’il avait provoqué neuf heures auparavant à l’aide d’une dose trop forte d’hypnogènes."

 

  Quoi de plus banal, dans la fureur de la ville contemporaine, que la prise d'un hypnogène afin d'assurer à sa nuit les conditions d'un sommeil réparateur ? Sans doute ce fait serait anodin si Paoli était l'urbain "moyen" occupé de ses déplacements, de son travail, de sa sustentation et si Le Clézio n'était lecteur assidu en même temps que critique de l'œuvre de Michaux. Or Paoli est impérieusement soumis à "la loi de toute vie profonde", à savoir ne trouver de repos qu'à l'aune d'une vérité, fût-elle seulement approchée. Or la familiarité avec l'œuvre de l'Auteur de "L'homme qui marche" fait percevoir que, dans les textes, rien n'est donné gratuitement mais que tout concourt à signifier. Ainsi en est-il d'événements aussi peu saillants que la prise d'une "innocente" molécule.

  Faisons donc l'hypothèse que Paoli, dans l'hypnogène, recherche soit la vérité selon un état de conscience différent, soit l'évitement de cette dernière, ce qui, en définitive, semble correspondre à un identique souci. Que l'on s'applique à regarder "la lampe à arc" ou que l'on cherche à la soustraire à son regard ne l'annule pas pour autant. Le problème est celui de la lumière que, dans les deux cas, l'on désigne comme incontournable source d'interrogation métaphysique. Et n'accorder aucun crédit à la lueur hypothétique ne résoudrait en rien l'équation existentielle : l'inattention est seulement la face cachée d'un crédit porté à l'objet que l'on souhaite ignorer.

 

  Chaque pas accompli en direction de la vérité constitue une irrémédiable avancée vers la folie. Paoli en est conscient, tel  le papillon qui vient se heurter à la vive lueur de la lampe.  Attiré irrésistiblement par l'arc de lumière, son cheminement ne saurait rétrocéder qu'au prix d'un renoncement à être. Ce à quoi il ne saurait consentir qu'avec un sentiment de perte, de dépossession de soi. La vérité ne se postule qu'à ne  jamais être atteinte, le chemin lui-même étant le but ultime. Il lui faut donc poursuivre sa quête et savoir renoncer, comme Michaux le précise dans "L'infini turbulent", à propos de la drogue à  dévoiler le "secret du monde" :

 

  " J’assiste au secret des secrets, mais sans pouvoir le percer. Je ne peux plus m’arrêter de suivre le mouvement à nul autre pareil et qui doit se retrouver partout, mathématique du secret du monde. "

 

  Or "le secret du monde", l'Être,  ne se livre jamais qu'avec parcimonie, selon diverses esquisses aussi fuyantes que vite apparues. De là le désarroi où l'homme est plongé dès qu'il met le réel en demeure d'ouvrir, de déployer ses membranes métaphysiques. Il y a résistance, tension, menace de dissolution de ce qui fait phénomène dans une sorte de brouillard illisible. L'interrogation obsessionnelle de Paoli quant à la goutte qui s'échappe de la main-éponge, la peur panique qu'il éprouve de ne pouvoir trouver de solution à l'équation abstraite, de ne pouvoir en écrire la formule rassurante, rationnelle, rejoint l'expérience hallucinogène michaudienne, dont Frédéric Bisson  nous dit :

 

  "L’expérience mescalinienne réactualise spontanément le schématisme et le style naïf des plus vieilles cosmologies matérialistes de la pensée occidentale : « au commencement est le Grand Tourbillon… » La drogue enveloppe une hénologie innocente : tout est un dans le tourbillon cosmique."  (1) .

 

  Du temps mescalinien, ou bien paolinien, tellement les similitudes sont grandes, on ne pourrait mieux parler qu'à l'aune d'une longue citation extraite de "L'infini turbulent", laquelle pose l'essence du temps, poétiquement, c'est-à-dire selon les incantations d'une parole fondatrice. Plus que de simples mots qui résonneraient dans le silence des pages blanches, la formulation du poète tisse le temps lui-même, en extrait la substance intime, en imprime le rythme, en grave la scansion dans notre essence d'homme. Nous y percevons  l'urgence de l'instant à se révéler, à basculer dans l'instant qui suit et se dévoile à l'horizon. Nous sentons combien l'essence du langage est notre "maison", pour reprendre la formulation heideggerienne, l'abri dont non seulement nous ne pouvons faire l'économie, mais qui nous assure de notre être à mesure de son déploiement dans les contrées qui recueillent nos pas :

 

  "Noble, grandiose, impeccable, chaque instant se forme, s’achève, s’effondre, se refait en un nouvel instant qui se fait, qui se forme, qui s’accomplit, qui s’effondre et se refait en un nouvel instant qui se fait, qui se forme, qui s’achève et se ploie et se relie au suivant qui s’annonce, qui se fait, qui se forme, qui s’achève et s’exténue dans le suivant, qui naît, qui se dresse, qui succombe et au suivant se raccorde, qui vient, qui s’érige, mûrit et au suivant se joint… qui se forme et ainsi sans fin, sans ralentissement, sans épuisement, sans accident, d’une perfection éperdue, et monumentalement." 

 

  Magnifique langage qui dit une réalité non moins magnifique, étonnante au sens philosophique, prodigieuse, empreinte de magie et de mystère. Comment ne pas tenter d'exprimer par des mots, fussent-ils de simples coquilles vides, l'équation d'une si grande beauté ?

 

  "L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance."

 

  L'écriturecomme une "fièvre" (c'est le titre de l'ouvrage où figure le texte de "L'homme qui marche", l'écriture comme une maladie incurable, logée dans les viscères, le souffle, le sang; l'écriture-main; l'écriture-geste; l'écriture-pas, tellement soudée à notre condition, tellement coalescente à ce que nous sommes que, souvent, nous ne la percevons plus. Ecriture-hiéroglyphe que notre marche imprime dans la glaise du monde; écriture-calame traçant le moindre de nos mouvements sur le palimpseste humain; écriture-soc ouvrant son sillon à la surface du vivant; écriture-goutte frappant de son rythme têtu toutes les bassines de fer où résonne l'urticante question de l'être; écriture-mescaline dont on attend qu'elle nous dispose au royaume infini de l'extase; écriture-abîme par où s'instille, mot après mot, la lame de la déraison, du doute, la turgescence de la folie universelle. Ecriture-dessin semblable aux tracés sismographiques du poète Michaux en proie aux convulsions, aux couleurs luxuriantes, aux  fragmentations, aux lignes hachurées, aux éventails diaprés, aux rafales d'images, aux déflagrations sonores, aux secousses, aux feux de Bengale, aux cassures, torsions, convulsions, du "paradis" mescalinien. Là, on est très près d'une révélation, d'une brèche incandescente par laquelle l'Être pourrait bien nous signifier sa toute puissance en même temps que notre inconscience à regarder, en face, le cercle éblouissant de son irréalité.

  On est très près du battement du temps, peut-être de l'origine. On est pris de tremblements, de convulsions proprement hallucinogènes. On est dans l'événementiel en train de s'édifier, dans l'immense grotte où, goutte à goutte, s'édifient les concrétions virginales, essentielles, tout près de l'ajointement où les choses pourraient signifier par leur simple jonction, stalactite venant se fondre dans la stalagmite, transcendance coulée dans l'immanence, arc de pure lumière, calcite brillant de son éclat de gemme enfin accessible, enfin révélé mais jamais totalement visible, jamais entièrement dicible, manière de vérité aléthéiologique se voilant à mesure qu'elle se dévoile.

  Ecrirepour dire cette quête infinie d'un sens éparpillé parmi les choses denses, exubérantes qui nous aveuglent tant elles sont répandues à profusion, tant nous sommes pris dans leurs géométries serrées, dans leurs rets de chanvre étroit. Construire patiemment, maille après maille, les conditions d'un ressourcement, d'une convergence signifiante unifiée, par le pullulement des mots, les mouvements vibratoires de la mescaline, les dessins hallucinés, la marche d'automate obstinée, le regard forant la cuirasse aveuglante des choses. Edifier la possibilité d'une brèche ontologique par où l'être se manifestera à nous à la mesure de notre souffle, de nos humeurs, nos sécrétions, nos larmes, le rythme syncopé de notre cœur, la cadence de nos bras, le martèlement de nos pieds sur la croûte obstinée du monde. L'homme qui marche n'a d'autre choix que celui-ci : marcher et marcher encore, sans repos jusqu'à la chute finale. Chaque pas est un sème posé à la face des choses, chaque progression entraîne dans son sillage le pas précédent qu'emboîte le pas suivant dans une manière de symphonie inaperçue. Jamais nos yeux ne sont assez grands, notre mémoire assez étendue pour en percevoir la totalité qui, seule, pourrait nous sauver de la désespérance. Car le pas séparé des autres pas est orphelin, perdu dans l'immensité d'un territoire dont il ne peut embrasser l'horizon herméneutique.

  Alors le vivant sur terre, l'égaré parmi la multitude cerne ses yeux de cataracte et de myopie. A peine une fente pareille à l'œil du lynx par où s'archivent, cliché après cliché, les images fragmentées du réel. Jamais de synthèse qui recueillerait en un même lieu les mots épars en vue d'en faire des phrases, des textes au long cours. Seulement des gouttes éparpillées, divergentes, dissociées frappant le dos d'une bassine de métal obtus. Paoli, dans sa recherche obsessionnelle et tragique du rythme tout comme Michaux dessinant compulsivement des milliers de vibrations mescaliniennes ne font qu'actualiser un rythme élémentaire afin de mieux s'immerger dans le grand rythme universel du monde. Entrer dans l'événement inapparent, intangible, microscopique du réel est la meilleure façon de nous conduire à l'orée d'une compréhension globale, de nous amener dans la voie royale de l'expérience holistique. Car rien ne saurait signifier à être isolé dans une superbe autarcie. La main ne fait sens qu'à être reliée au bras, au tronc, à la tête et, en dernier ressort, au foyer incandescent de l'individu, à savoir à sa conscience. La sphère parménidienne au sein de laquelle  l'Être déployait  sa plénitude s'est progressivement fissurée, s'écoulant en gouttes autonomes. Le fleuve héraclitéen, métaphore habituelle de l'écoulement temporel, s'est singulièrement étréci, laissant place à un défilé de molécules éparses :

 

  "Le flux héraclitéen n’apparaît plus alors dans l’unité enveloppante d’un fleuve ou d’une rivière, mais devient moléculaire : « On est devenu sensible à de très, très petites unités de temps […]. La rivière des enchaînements, de la phrase, de la méditation, de la rêverie, n’est plus. Plus de rivières, seulement les gouttes isolées qui ensemble faisaient rivières, discours, masse, continuité. (...) L’expérience s’écoule goutte à goutte. Chaque instant est un événement, un bloc atomique intense ; chaque événement est à lui-même sa propre fin et, à la fois, périt dans le passage qui le raccorde au suivant. En ce sens, l’unité du monde ne peut se faire que dans le rythme organique qui chevauche cette discontinuité, relie les présents intensifs les uns aux autres, les fait passer les uns dans les autres."  (1)

 

 Exister, dès lors, ou bien essayer d'y parvenir ne s'offrira à Paoli qu'à la mesure d'un prodigieux effort où chaque pas s'inscrira dans un long cheminement débouchant sur une dimension cosmologique. L'extase sera à ce prix qui fera du rythme retrouvé le lit des significations ultimes du monde :

 

  « La joie envahit alors Paoli, et avec un enthousiasme fébrile, il se mit à crier, pour lui tout seul, pour personne d’autre que pour lui :

« C’est le rythme ! c’est le rythme ! j’ai retrouvé le rythme ! » (...)"Avec un bonheur grandissant, il se mit à marcher selon le rythme des gouttes, en suivant le couloir immaculé, étincelant, absolument désert."

 

  Progression royale s'il en est le conduisant au seuil de "la symphonie éternellement calme, éternellement vivante, de la vérité posée à plat sur le monde, comme s’ils(les bruits; les Autres) n’avaient été qu’une parcelle mouvante (...) qu’une poussière minuscule flottant dans le corps infiniment exquis, infiniment divin de la matière. »

 

Ici s'achève le périple onto-métaphysique de Paoli. Au prix de la folie. De la folie hypnogène du réveil à la folie terminale du rythme retrouvé, s'étend l'espace "précis, violemment réglé"  de la déambulation existentielle.

 

 

 

  (1)  Frédéric Bisson, « Le swing cosmique – Whitehead à la mescaline », Rhuthmos, 22 mai 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article358

 

  (2)  Marc Alpozzo, "Sartre et le regard d'autrui". 14 février 2011 - Ouvroir de réflexions

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 13:17

 

J.-F. Paoli : le souci du temps  (1° Partie).

 

 

A propos de "L’homme qui marche"

 - in « La fièvre »- JMG Le Clézio. (Gallimard - 1965)

(Recueil de 10 nouvelles)

 

 

 

 

 

Note de l’Auteur.

 

                                                                             Nice, le 23 octobre 1964.

 

 « Si vous voulez vraiment le savoir, j’aurais préféré ne jamais être né. La vie, je trouve ça bien fatigant. Bien sûr, à présent la chose est faite, et je ne peux rien y changer. Mais il y aura toujours au fond de moi ce regret, que je n’arriverai pas à changer complètement, et qui gâchera tout. Maintenant il s’agit de vieillir vite, d’avaler les années le plus vite possible, sans regarder à gauche ni à droite. Il faut subir toutes les petites morsures de l’existence, en tâchant de ne pas trop souffrir. La vie est pleine de folies. Ce ne sont que de petites folies quotidiennes, mais elles sont terribles, si on les regarde bien.

  Je ne crois pas tellement aux grands sentiments. A leur place, j’aperçois une armée d’insectes ou de fourmis qui grignotent dans tous les sens. Parfois, ces minuscules flèches noires se réunissent, et la raison des hommes perd l’équilibre. Pendant quelques minutes, quelques heures, c’est le règne du chaos, de l’aventure. La fièvre, la douleur, la fatigue, le sommeil qui arrive sont des passions aussi fortes et aussi désespérantes que l’amour, la torture, la haine ou la mort. D’autres fois, l’esprit assailli par les sensations succombe en une sorte d’extase matérielle. La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.

  Nous vivons dans un monde bien fragile. Il faut faire attention où nous posons notre regard, il faut se méfier de tout ce que nous entendons, de tout ce qui nous touche.

  Ces neuf histoires de petite folie sont des fictions ; et pourtant, elles n’ont pas été inventées. Leur matière est  puisée dans une expérience familière. Tous les jours nous perdons la tête à cause d’un peu de température, d’une rage de dents, d’un vertige passager. Nous nous mettons en colère. Nous jouissons. Nous sommes ivres. Cela ne dure pas longtemps, mais cela suffit. Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n’est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans.

  Il y a longtemps que j’ai renoncé à dire tout ce que je pensais (je me demande même parfois s’il existe vraiment quelque chose qui s’appelle une pensée) ; je me suis contenté d’écrire tout cela en prose. La poésie, les romans, les nouvelles sont de singulières antiquités qui ne trompent plus personne, ou presque. Des poèmes, des récits, pour quoi faire ? L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance. C’est difficile de faire de l’art en voulant faire de la science. J’aimerais bien avoir en quelque sorte un ou deux siècles de plus pour savoir.

                                                               Très respectueusement vôtre,

                                                                                   

                                                                                          J.M.G. Le Clézio.

 

 

 

 L’Extrait.

 

« On peut perdre l’essentiel d’une vie à marcher sans être pour autant un homme qui marche. C’est évident. Et inversement, on peut n’avoir que peu marché en somme, avoir eu peu de goût pour la marche, n’avoir jamais su marcher, et être cependant incontestablement un homme qui marche. Telle est la loi de toute vie profonde, par quoi les êtres et les choses ne sont que par un dessein propre, un accomplissement hors de toute pondération, hors de toute limite, et cela sans appel. Témoin l’histoire qui arriva à J.-F. Paoli.

 

  A onze heures du matin, Paoli sortit d’un très long sommeil, d’un sommeil étouffant et torride, accablant, qu’il avait provoqué neuf heures auparavant à l’aide d’une dose trop forte d’hypnogènes. Il se leva, ouvrit les volets, et circula en pyjama à travers le studio. Le soleil, déjà haut dans le ciel, chauffait le mur de la façade est. Quand il eut fini de se laver et de s’habiller, Paoli fit bouillir un peu d’eau dans une casserole et prépara une tasse de Nescafé. Puis, il but, assis sur le tabouret de la cuisine, et resta là un moment sans rien faire, abruti, attendant Dieu sait quoi. La main-éponge qu’il avait accrochée à un clou, au-dessus de l’évier, dégoulinait mécaniquement sur une bassine de fer renversée. Les gouttes tombaient régulièrement, l’une après l’autre, ou parfois deux en même temps, selon un rythme qu’il s’exerçait à comprendre. En se retournant pour regarder, il vit que de la main-éponge s’échappaient deux sources d’eau, une à droite, l’autre au centre. Celle du centre, plus fournie, coulait plus vite. Si bien que pour environ cinq gouttes venues de droite, il tombait onze à douze gouttes venues du milieu. Les gouttes ne tombaient d’ailleurs pas au même endroit : celles du centre frappaient le bord de la bassine, près de la zone de soudage, avec un bruit aigu, net ; celles de droite cognaient le centre du récipient, et le bruit de l’impact avait quelque chose de plus gong, une qualité de son sourd et profond, une note grave, souterraine, qui vibrait le temps de deux gouttes aiguës, approximativement. Toutefois, par suite d’accélérations mystérieuses dans le processus du dégoulinement, vibrations de l’air, coups dans les canalisations, union brusque de deux ruisseaux minuscules au sommet du tissu-éponge, le rythme même de chaque source était variable. L’on pouvait très bien avoir tout à coup, par surprise, une série de trois « bong ! » où n’intervenait aucun « tic ! ». Ou inversement, en mitrailleuse, il pouvait y avoir une suite de dix à onze « tic ! » sans le moindre « bong ! ». Pourtant, en dépit de ces fluctuations, le rythme restait précis, violemment réglé, et s’il avait fallu le transcrire, on aurait pu aboutir au thème suivant :

 

tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic

bong       bong       bong       bong       bong      bong           bong

 

  Paoli, tassé sur son tabouret, entendait le cliquetis des gouttes d’eau de façon de plus en plus criarde. C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte. Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres. Ou bien comme un animal minuscule, dans le genre d’une souris, et qui bondissait, rebondissait, s’échappait loin de lui, et le traînant avec elle, par petits soubresauts de l’échine, par réflexes atrophiés, l’attirait vers sa cache, vers son trou au coin d’un mur, là où il serait abandonné, laissé pour compte, dans le silence et dans la prison de son corps trop grand.

  J.-F. Paoliavait peur d’être abandonné par le petit animal mécanique ; avec un effort de volonté, il arriva à oublier la présence de cette créature malfaisante. Mais à peine avait-il réussi à effacer la forme du corps, ténu et gris, que quelque chose d’autre survint. C’était la musique, cette fois. Pas n’importe quelle musique : le thème était venu naturellement, simplement, de l’alternance rythmée des graves et des aigus. Mais ce thème, normal après tout, ne s’était-il pas plutôt formé, qu’il s’était déjà multiplié, divisé, construit à l’infini, répercuté, renvoyé, refait dans tous les sens, sur toutes les vitesses. Chaque goutte qui tombait de la main-éponge, à présent, se brisait en mille, en deux mille, en cent mille autres gouttes, toutes pareilles, qui retombaient en pluie, pêle-mêle, et martelaient les oreilles d’un roulement obscur et aigre de cliquetis des cliquetis des clapotements des cliquottements, à l’infini. Tout était mélangé, et éternel, car chaque nouveau morcellement  d’une goutte tombant sur la bassine renversée prenait vie à son tour et continuait son rythme d’alternance des graves et des aigus, et faisant cela, se morcelait à son tour en d’autres gouttelettes, qui devenaient d’autres parcelles, puis d’autres bruines, et des pluies, des douches, des brouillards, des fumées, des embruns, des buées de bruits, tous perceptibles, tous précis, rigoureux, inévitables, accordés à leurs propres harmonies, tressant dans les tympans de Paoli une drôle de symphonie de l’extase, un abîme absolu et intransgressif, qui vous emportait, qui vous asseyait dans son palanquin, sous un dais, et vous acheminait lentement, royalement, vers les domaines de la folie.

 

  (...) Et puis la ville était pleine de regards indiscrets, d'espèces d'espions qui, sous prétexte de vendre des journaux, s'enfermaient dans des guérites, au bord du trottoir, et, leurs yeux perçants enfouis derrière des trous noirs, épiaient, épiaient tout le temps; d'autres, cachés derrière des jalousies à demi fermées, vous regardaient passer du haut des maisons, filmaient tous vos mouvements dans la boîte obscure et brûlante de leurs crânes.

   (...) Au bord des murs, dans les vieux coins pourris, il y a des clochards qui dorment, qui ont l'air de dormir, mais ils mentent; ils regardent, ils laissent filer hors de leurs paupières bouffies un mince rayon qui vous perce, qui vous fait une piqûre.

  (...) Il marchait, il marchait toujours, indubitablement; mais les hallucinations, les vertiges étaient là, brouillaient sa vue, faisaient siffler ses tympans. C'était dû à ce fameux rythme, à ce rythme du début, ces gouttes d'eau tombant sur la bassine renversée, dans la cuisine du studio, et qu'il avait laissé s'échapper sans y rendre garde.

  (...) Chaque regardqu'il rencontrait, en progressant le long du trottoir, chaque nouveau repli de visage, chaque joue, chaque oreille lançait une attache, ou plutôt jetait vers lui un furtif pseudopode qui le ligotait, qui le vidait de sa substance, de sa vie.

  (...) C'était cela, la vie, cette descente continue vers le néant, ce flot qui coulait le long d'un tuyau noir, cette boule qui dévalait vers l'inconnu, et qui n'était que sa propre fuite, sa disparition.

  (...) Et le temps devenait si court, dans ce chaos, que c'était à peine si on pouvait encore le percevoir. L'unité était de l'ordre du 1/1 000 000 000 de seconde, ou quelque chose de semblable. Silence total. Espace infini. Temps par petits bonds, par petits soubresauts.

  (...) Les rares visages qu'il apercevait encore, par hasard, étaient comme des visages photographiés, des échantillons disposés devant lui brièvement, pas du tout vivants, et qui n'offraient que l'éclair d'une seconde de vie, d'une seconde casée, glacée, incapable de s'agrandir.

 

  ( Puis cette longue déambulation hagarde de Paoli dans les rues sidérantes de la ville finit par trouver son épilogue, tout près de la zone abstraite et  désertée de l'aéroport, manière de no man's land,  alors que surgissent en lui "des détonations quelque part au fond de sa tête", prémices au surgissement du rythme des gouttes d'eau, loin maintenant, tout au fond du studio perdu dans les lointains du temps et d'une  conscience maintenant altérée).

 

  « La joie envahit alors Paoli, et avec un enthousiasme fébrile, il se mit à crier, pour lui tout seul, pour personne d’autre que pour lui :

  « C’est le rythme ! c’est le rythme ! j’ai retrouvé le rythme ! »

  C’était le rythme du début de la journée, en effet, le bruit mathématique des percussions de l’eau sur la bassine renversée, là-bas, au fond de son studio, et qu’il retrouvait maintenant, sur la route. Avec un bonheur grandissant, il se mit à marcher selon le rythme des gouttes, en suivant le couloir immaculé, étincelant, absolument désert. Les voitures ralentissaient pour l’éviter, tandis qu’il avançait, seul au milieu de la route ; mais les coups de klaxon et les injures l’évitaient aussi, comme s’ils n’avaient fait qu’appartenir à la réalité universelle, jamais méprisable, au gigantesque concert de bruits et de couleurs, à la symphonie éternellement calme, éternellement vivante, de la vérité posée à plat sur le monde, comme s’ils n’avaient été qu’une parcelle mouvante, comme lui, comme les autres, qu’une poussière minuscule flottant dans le corps infiniment exquis, infiniment divin de la matière. »

 

  En guise de commentaire.

 

"L'homme qui marche" pose de manière originale et non conventionnelle deux problèmes fondamentaux de la philosophie, celui de la vérité, celui du temps; l'écriture étant le troisième mouvement venant opérer la synthèse des deux notions précédentes.

  Tout au long du texte, comme entrelacés, temps et vérité joueront leur partition de concert, véritable fonctionnement en chiasme où se percevront alternativement, sans jamais pouvoir être vraiment dissociés, les deux entités cardinales : temps de la vérité; vérité du temps.

 "La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.", nous prévient l'auteur, ce qui veut dire que Paoli, dans sa longue déambulation onto-métaphysique, fera du temps une expérience pour le moins singulière dont les quatre prédicats suivants nous aideront à saisir l'essence : temps aporétique, temps absurde, aliéné, mescalinien.

 

 

  L'expérience aporétique du temps humain.

 

  Donc, le temps, il faut le concevoir métaphoriquement, à la manière d’une sphère parfaite, parménidienne, lisse, homogène, seulement occupée à l’exercice de sa plénitude. Tout y concourt à l’harmonie, tout y joue dans l’ajointement, l’unicité, le simple. Rien ne s’y imprime qui pourrait faire signe vers une diversion, une disparité, la possibilité d’une dispersion. Recueil en un même lieu clos, fini, de toutes les significations du monde. Fermeture à l’effraction, laquelle signifierait la perte définitive de la rassurante circularité. Occlusion par rapport à ce qui pourrait obérer l’ordre des choses, rompre leur affinité originelle. Le temps seulement en tant que temps et nulle autre considération ouvrant à une quelconque immanence. Le temps comme absolu.

  Seulement le Temps, ce Temps-là, dédié aux dieux n’est accessible qu’à partir de l’empyrée. La demeure des hommes est plus modeste, son espace nécessairement restreint. Il lui faut s’accommoder de sphères plus étroites ou bien consentir à laisser l’écorce se fendre, et s’ouvrir au non-être, à la différence surgissant du néant toujours disponible dès que s’inscrit la dimension anthropologique. C’est ainsi, depuis que la canopée humaine a surgi au-dessus de l’abîme, sa transcendance ne l’a assurée que d’un temps épars, divergent, lointaine réminiscence du temps primordial. Fissurée, la sphère primitive a laissé son magma s’écouler en une myriade de gouttes ontologiques, divergentes, insulaires. Commencée, la grande diaspora du sens n’en finirait plus de s’éparpiller. Nuée d’abeilles ricochant infiniment sur la peau métaphysique des vivants, pluie de météorites trouant le ciel existentiel de leurs coruscantes questions. Et les gouttes, toujours les gouttes suintant leur lexique de bitume et de scories, lointaines survivantes d’un Temps sans prédicats, sans divisions.

  Seulement être homme supposait que l’on affute son silex, que l’on entaille la durée afin que cette dernière pût s’inscrire dans le devenir. Le compte à rebours était commencé, s’égrenant selon la multitude de la sémantique temporelle : clepsydres libérant leurs gemmes liquides ; sabliers leurs grains de silice ; horloges leurs rouages de cuivre. Le Temps-fleuve, le temps à la longue dérive océanique s’était métamorphosé en temps lapidaire, sablonneux, commis à un écoulement lent, dissocié, au milieu duquel le nombre pouvait s’inscrire. Le temps n’était plus ce cristal éblouissant dont la lumière se suffisait à elle-même. Il ne se percevait plus qu’à la mesure de ses multiples faces, de ses arêtes infinies, de ses angles vifs. Sphère mutilée, queue de comète, gerbe d’étincelles ne se disposant au regard qu’à l’aune de la fragmentation.

  Le temps humain : de la mesure, de l’arithmétique, du quantifiable, du visible, du perceptible. Temps des années, des saisons, du nycthémère ; temps de la giration des étoiles dans l’espace ouranien, temps du suintement liquide parmi les entrelacs de moraines, dans l’univers chtonien. Temps physiologique de la respiration, de la nutrition ; temps diastolique-systolique du rythme cardiaque ; tempsde la chasse et de la cueillette de l’homo sapiens ; temps de la marche comme un miroir de la destinée humaine avec son cheminement vers la confondante issue. Disposition à l’ennui, au souci, à l’inquiétude, à l’angoisse. On ne livre pas la sphère unie, cohérente, aux assauts de l’extérieur sans y introduire de question existentielle fondamentale. Irruption de la  toujours présente finitude, des harmoniques de la déréliction.

  A cette aporie, tout peut  conduire. Aussi bien la survenue soudaine de la fièvre qu’une rage de dents. Aussi bien l’observation distraite d’une main-éponge accrochée à un clou, au-dessus d’un évier et qui égrène, mécaniquement, systématiquement, son rythme stupide en tombant sur le fond d’une bassine métallique. C’est tout simplement ce qui arrive à Paoli, « L’homme qui marche », à 11 heures du matin, dans sa cuisine, au milieu de l’enfer de la ville.

  Avant même qu'il ne remarque le dégoulinement de la main-éponge, le temps n'était nullement une préoccupation. Il était semblable à la course céleste de quelque sphère lointaine. Au contraire, son observation méticuleuse, la perception du rythme "précis, violemment réglé", introduit le coin de la déraison dans un mécanisme aussi bien huilé qu'inapparent.  Le cliquetis de l'égouttement "tic..tic..bong...tic", dans la réalité tristement prosaïque, introduit soudain une césure, une mesure, une abstraction mathématique, ces dernières étant les trois décisions par lesquelles le temps se corrompt et se dégrade pour devenir expérience métaphysique, douleur ontologique, préoccupation thanatologique.

 

  "C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte."

 

  Dès cet instant Paoli est dépossédé de son pouvoir d'accorder le temps à son être propre et c'est exactement l'inverse qui se produit, son être devenant simple récipient commis à se remplir en dehors de toute volonté, jusqu'à créer les conditions d'un débordement de la conscience, d'une fuite irrémédiable vers les confondantes contrées du néant.

 

"Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres."

 

Temps absurde.

 

  Comment, en effet, ne pas percevoir, dans le statut de Paoli hypostasié en simple récipient, la silhouette absurde des personnages beckettiens ?  Comment ne pas raisonner par analogie et percevoir une proche parenté, une familiarité ontologique entre le tabouret, la main-éponge, la bassine de fer renversée, le robinet métaphorique, dans  "L'homme qui marche" et les objets-réceptacles où sont engoncés les personnages de "Comédie"; les poubelles dont émergent à grand peine Nag et Nell, l'escabeau ouvert sur le non-sens, dans "Fin de partie". Bien évidemment il n'y a pas stricte homologie formelle, seulement convergence de situations existentielles dont ces objets sont porteurs.

  Et puis il n'est pas indifférent que l'ustensile destiné à absorber les excédents d'eau soit une "MAIN-éponge".  Main, extrémité d'un corps dont l'on ne sait rien, si ce n'est que ce fragment est "accroché à un clou, au-dessus de l'évier." Reste humain, fantaisie de la nature qui aurait amputé le reste du corps comme pour dire la "fin de partie", la prochaine disparition dans la trappe-guillotine par où les anatomies seront abolies, les voix définitivement éteintes.

 

  Ecoutons Hamm dans "En attendant Godot"

 

"HAMM.  - Silence!  (Un  temps.)  Où  en  étais-je?  (Un

temps.  Morne.)  C'est  cassé,  nous  sommes  cassés.  (Un

temps.) Ça va casser.  (Un  temps.) Il  n'y  aura plus  de  voix."

 

  Et encore, si proche de la "goutte" leclézienne dont on aura perçu combien elle s'enferme dans une manière de rumination  schizophrénique, comme si elle était sécrétée par ses fontanelles imaginaires, "c’était là, installé dans sa tête...".

 

"(Un  temps.)  Une  goutte  d'eau  dans  la  tête,  depuis  les

fontanelles.  (Hilarité  étouffée  de  Nagg.)  Elle  s'écrase

toujours  au  même  endroit.  (Un  temps.) C'est  peut-être une

petite veine. (Un  temps.) Une petite artère."            (En attendant Godot).

 

  "L'homme qui marche", est la "vivante" réplique du personnage crépusculaire beckettien, corps semblable à la larve, moignons épars, membres mutilés ou paralytiques, assemblages de ligaments  disjoints et d'aponévroses usées, emboîtements de condyles et glénoïdes au jeu métaphysique, le tout si proche de la materia prima, de la glaise primitive, retour à la terre originelle, au sol archaïque. Interminable attente de la fin qui vient, qui ne saurait tarder, qui surgira bientôt :

 

"Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir..." (Fin de partie).

 

  Paoli n'attend guère mieux de l'existence. Si sa déchéance physique est moins avancée que celles de Nag et de Nell, sa situation d'homme enchaîné, mentalement, psychologiquement, ne vaut guère mieux. Une perte sans fin dans les ornières des événements glauques, gluants, voués à un asservissement sans fin :

 

 "Il(Paoli)appartenait aux gens. Il était leur esclave, leur esclave-marcheur. (...) Il était le serviteur de tous ceux-là, un rien du tout, le chien des chiens, un fantôme qui glissait entre leurs mains, qui rebondissait sur le dard de leurs regards, qui se gommait à chaque mot, qui disparaissait, fuyait, était entraîné, évanoui, avalé, piétiné, foulé comme un carré de sol et de poussière."

 

  Approche kafkaïenne s'il en est, où la crise du langage est patente. Expliquer l'absurde est, par définition, impossible :

 

  " Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n'est pas communicable, et d'expliquer quelque chose qui n'est pas explicable. " (Kafka - Journal).

 

  A l'éclatement de la psyché correspond celui du verbe dont il faudra assurer malgré tout la fonction de dire l'exister, son incohérence, ses chausse-trappes subites et périlleuses.  A cette fin, Le Clézio inventera les conditions d'une manifestation langagière renouvelée, offrant au lecteur une écriture tendue, spermatique, éjaculatoire.  Rhétorique spontanée, fusante,  souvent volcanique, matérielle, forant le réel de l'intérieur. Les choses ne sont plus posées devant l'observateur qui découvre passivement un lexique , fût-il étonnant. On devient soi-même Paoli; on voit la main-éponge égouttant son cliquetis métallique; on est immergé dans la lave, on reçoit les scories, les bombes, les pierres ponces, les nuées de cendre. On est plongé dans la fusion, environné "de bruit et de fureur", plaqué contre la paroi abrupte du quotidien. Lecture clouée à son propre désir, lecture sans faille, sans échappatoire.  Giration des mots pareils à un vertige, urgence du lexique  à signifier l'absurdité de la longue et inopérante marche vers une impossible vérité. Seulement une pitoyable claudication.

  Si le langage de Le Clézio n'atteint pas l'amplitude étrange de la rhétorique aphasique beckettienne, notamment dans "Bing" (1966) :  "Mains pendues ouvertes creux face pieds blancs talons joints angle droit."; s'il n'est fait appel ni aux glossolalies artaudiennes, ni aux néo-lexique de Joyce, son écriture n'en demeure pas moins étonnante par rapport au conformisme ambiant de l'époque. (1965). A partir du "Procès-verbal" et jusqu'aux frontières de "Désert", en 1980, l'écriture sera ce champ de recherche permanent, cette constante expérience devant aboutir à une esthétique du prosaïque et de l'immédiateté, cette turgescence du vivant commise à dire le tout du monde, le tout de soi, dans un prodigieux élan :

 

  "Les mots bondissent en moi, ils  veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace." ("Haï" - 1971).

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:23
A propos du Livre des fuites - JMG Le Clézio
samedi 20 octobre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


(Pré-Textes)

 

Sur quelques phrases

minimales

de JMG Le Clézio

 

Le livre des fuites.

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67).

 

 

"J'entends tout ."

 

Les bruits. D'abord on ne s'en aperçoit pas. D'abord ils sont dans notre corps, pareils aux courbes ophidiennes de nos intestins, aux dépliement de nos conques intimes, à l'efflorescence de nos capillaires. Ils vivent à notre rythme, ils se collent à notre peau, sinuent longuement dans l'eau glauque de la lymphe. D'abord ils sont des passagers clandestins. Il y faut l'attention, l'éveil au surgissement de ce qui pourrait advenir. Il faut les débusquer patiemment. Un à un. En faire l'inventaire. Ils sont les rumeurs intérieures que la clameur du monde vient inscrire à même notre chair. "J'entends tout."Cela veut dire que je m'entends au travers de ce langage intérieur. Et, d'ailleurs, est-ce bien le monde qui produit, orchestre ces rumeurs, ces susurrements, ce roulis permanent, ce bruit de fond ?

Mais comment s'y retrouver ? N'émettons-nous, nous-même, à longueur de journée, ces bribes de phrases, ces exclamations, ces interjections, ces onomatopées seulement afin de correspondre à cette voix si mystérieuse que l'autre-que-nous profère ? A savoir tout ce qui gire continuellement à notre périphérie. Ne cherchons-nous pas à nous situer parmi cette manière de chaos qui, partout, roule ses immenses vagues, abat ses cataractes d'eau et de brume ? Que dirait donc le bruit d'autre que notre position parmi la multitude ?

Partout sont les bruits qui font leurs minces cantilènes, leurs effilements mielleux, leurs remous, leurs étirements aigrelets de bombarde, leurs clapotis de biniou. Ils sortent des bouches des égouts, des fissures de la terre, de l'entrelacs des racines, montent de failles abstraites, font leurs mouvances colorées, leurs danses mortifères. S'enroulent en lianes autour des concrétions étroites de nos jambes, s'étoilent en minces ramifications, enserrant notre cage à air, ligaturant le tube de notre gorge. Ils ricochent sur les aires granuleuses du cortex, s'enfoncent dans la spirale ombreuse du limaçon. Une fois à l'intérieur, ils ne lâcheront plus prise, ils feront partie de notre territoire. Mais, pour autant, nous n'en serons pas maîtres. Seulement les gardiens. Peut-être même les geôliers . Il y a urgence à les retenir. Aussi longtemps qu'ils nous habitent, nous demeurons vivants, éveillés à la signification la plus mince qui monte de la glaise, au souffle d'air qui glisse selon l'immense courbure du ciel. Clapotis de l'eau, surgissement de l'arc vibrant de la source dans l'obscurité compacte des choses. Que sont donc venus nous dire le chant de l'oiseau, la stridulation de la cigale, le cognement du seau dans la gorge du puits, sinon la magique symphonie de l'existant. Déployant ses rémiges, l'oiseau nous dit la majesté de l'espace; frottant ses élytres la cigale nous dit la mesure du temps qui passe; raclant les parois de roche et de sable, le seau nous dit la longue soif des hommes, leur dette vis à vis de la prodigalité de la nature.

Nous entendons tout, mais s'exerce-t-on à écouter suffisamment ? Souvent l'oreille de l'Existant est distraite, accaparée par des affairements multiples, lesquels fragmentent le message du monde. Sons-tirets, sons-pointillés, sons-séquencés dont il devient difficile de faire la synthèse. Livrés au bourdonnement, aux crépitements de toutes sortes, nous nous détournons de la douce vibration des choses, du message dont elles voudraient nous faire l'offrande. Qui donc se soucierait du crissement de la feuille d'automne, du dépliement de la corolle, de la progression inaperçue du scarabée ? Nous préférons nous détourner de ces minces phénomènes, leur préférant le tumulte de la ville, les clameurs consuméristes, le hourvari des foules pressées.

Tous, nous savons cette nécessité d'ouvrir notre conscience à la marche de l'univers mais peu consentent à faire halte, le temps que notre entendement accorde aux phénomènes la faveur qu'ils méritent. Nous entendons tout. Non au sens de l'entendement. Seulement au sens du fardeau d'immanence qui courbe nos épaules de marcheurs étroits.

 

"J'aperçois tout."

 

En est-il de la vue identiquement à ce que nous percevons grâce à l'ouïe ? L'on serait tenté de le croire tant il semble vain d'établir une hiérarchie de nos sens. Et pourtant, intuitivement, nous sentons combien la vue, le regard, le fait de voir sont sans commune mesure. C'est bien d'observer les objets, les personnes qui nous entourent dont il est d'abord question. Regard en tant que métaphore de la conscience, de médium privilégié de l'entendement, d'illumination dont on ne saurait trouver d'équivalent. Voir le monde, l'archiver dans les plis de la mémoire, le recueillir là où toutes les significations semblent converger : au foyer. Le point focal semble être quelque part, sinon fixé précisément au support de quelque fibre nerveuse, du moins dans un "espace du dedans" qui a toujours occupé la réflexion philosophique, faute que cette dernière puisse en cerner les contours. Mais faisons un instant l'hypothèse qu'un "dedans" existe par rapport à un "dehors" qui lui ferait face. Et supposons donc que l'homme, dans sa quête d'un monde à accueillir, prélève quantité de fragments du réel afin de se les approprier. Il s'agira alors moins de faire l'inventaire quantitatif des objets assimilables que d'en cerner la qualité, la valeur dont le Regardant pourra tirer profit, c'est-à-dire apporter à son jugement un accroissement d'être. Les choses-du-dehors ne nous sont réellement atteignables que si nous les soumettons à un long métabolisme au cours duquel intervient une métamorphose. Le concret opaque se dévoilant selon une infinité d'esquisses, qu'elles soient culturelles, métaphysiques, spirituelles et, en définitive, ontologiques. Car, sous l'existence, l'homme est toujours "condamné" à chercher l'essence, le fondement, la pureté originelle. En effet, à quoi servirait donc d'observer un simple existant si c'était seulement dans le but d'en définir les catégories possibles, selon les critères classiques de quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, possession, action, passion. C'est bien la substance intime qui est en jeu, l'être de la chose dont il convient de mettre à jour l'infinie richesse qui s'y dissimile. Toute une patience herméneutique à initier d'un bout à l'autre de notre horizon en attente de déploiement. Nous sentons, immédiatement, combien il est plus gratifiant de chercher à définir ce qu'est la vérité en son fondement, plutôt que d'en exhumer le nombre de fois où elle se produit, en quel lieu, en quel temps, selon telle ou telle modalité. Tous ces aspects, s'ils sont intéressants, sont dérivés d'une signification originaire dont nous devons nous saisir.

Ainsi le "J'aperçois tout.", s'il n'est nullement dénué de fondement apparaît à la manière d'une visée rapide et non sélective des choses avec lesquelles nous entretenons un commerce. Car il s'agit moins d'apercevoir le tout des choses que, dans une certaine manière, d'entrer en elles, les choses, afin que ces dernières délivrant leur secret nous conduisent à notre propre profondeur. Le "dedans" des choses surgissant à même le "dedans" de l'homme : vérité contre vérité.

Mais, plutôt que de disserter abstraitement, regardons une chose, une maison par exemple, selon ses multiples et variées capacités à nous apparaître de telle ou telle manière. Si toute demeure peut nous livrer d'abord ses catégories les plus directement perceptibles, forme, dimension, tonalité, il lui reste toujours possible de nous révéler quelques certitudes dont nous pourrions émettre, à son sujet, un certain degré de réalité. Mais d'abord il nous faudra énoncer l'aphorisme célèbre de Protagoras, lequel déclare que "L'homme est la mesure de toute chose." Sans doute une telle affirmation n'est-elle pas fausse si l'on considère la prééminence de la conscience humaine sur toute autre forme de conscience, effective ou bien supputée. Nul ne saurait inféoder le jugement de l'Existant à l'aune de quelque injonction que lui dicterait l'objet dont il veut être le possesseur. Le rapport de l'homme aux choses n'est jamais de l'ordre d'une hiérarchie et d'une domination mais doit simplement se ramener au souci d'établir une connaissance aussi exacte que possible de ce qui nous fait face en une énigme toujours à résoudre.

Ainsi le tour du potier n'est pas seulement un objet grâce auquel l'artisan peut fabriquer quantité de vases et de pots de nature différente dont les seules fonctions suffiraient à le définir. Circonscrire l'objet ne consiste nullement à en éprouver la circularité, à en tracer les limites. C'est du "dedans" des choses, à partir de leur chair intime que leur sens ultime peut apparaître. Bien souvent le Possédant se contente de faire des objets de simples domesticités concourant, en tant que prédicats de l'homme, à en faire émerger la figure de proue. Ainsi limités à leur ustensilité, nos vis- à-vis quotidiens n'apparaissent qu'à la manière d'hypostases d'une substance qui leur serait infiniment supérieure. Bien évidemment il ne s'agit nullement d'inverser les termes de la relation et de faire de toute nature humaine le serviteur de l'objet. C'est bien plutôt d'une mutuelle relation dont il s'agit, chaque signification particulière, singulière, trouvant dans sa confrontation ou le commerce avec l'altérité, la réverbération nécessaire à la perception de sa propre entente avec lui-même. Donc à sa révélation.

Être potier est plus que l'action de façonner des pots. Façonner des pots consiste à poser la pierre angulaire de la relation au monde, de la reconnaissance de l'autre qui nous fait face en sa concrétion toujours questionnante. La jarre, outre qu'elle est d'abord une forme esthétique directement perceptible, ne joue pas simplement à titre de décor. Elle accueille, en ses flancs, la nourriture dont l'Autre fera son profit et qu'il distribuera afin qu'entre les membres de la communauté s'établisse les prémices du dialogue. Elle abrite le grain qui constituera le recueil de la semence, son ouverture à la profusion par laquelle le laboureur signale à la nature accueillante la nécessité de la croissance universelle. Elle se resserre autour de l'ambroisie offerte aux dieux afin que ces derniers prennent soin de la descendance qui leur rendra grâce dans les limites de l'enceinte sacrée. Ainsi habitée du "dedans" par le "dedans" de l'homme, la jarre délivrera-t-elle une partie des fondements, des nervures qui concourent à soutenir son être, à lui permettre de faire phénomène dans l'espace et le temps auprès de ceux qu'elle rassemble comme pour une intime communion.

Certes, l'on pourra toujours objecter que quantité de peuples, que nombre de modestes paysans ont côtoyé la jarre, l'amphore, sans en percevoir la moindre perspective signifiante, sans qu'ils en tirent la nourriture d'un concept, sans qu'ils se soumettent à la puissance du sacré. Mais, en ce domaine, toute affirmation de la perception humaine quant à la dimension de l'objet est toujours sujette à caution. Car, pour s'assurer de l'être de l'objet, il ne suffit pas de tenir à son égard un discours conceptuel faisant de la rhétorique le seul mode d'accès à l'essence des choses. Aussi bien y parvient-on par l'exercice d'un comportement averti du simple, du minime, du directement atteignable au travers de l'expérience quotidienne, par une manière de s'assurer de la présence de l'objet en un maniement respectueux. Le potier façonnant la terre de ses mains limoneuses peut, tout aussi bien que le philosophe, entrer en résonnance avec ce que la matière ductile, infiniment malléable contient de formes possibles, de métaphores potentielles, de ressources à accueillir le sacré en son éternel ressourcement.

Mais voyons donc en quoi la maison dont, chaque jour de notre vie, nous foulons le sol, édifions les assises, habitons le dedans des murs, est à même de tenir, à notre endroit, un langage renouvelé. Maison née de la terre dont elle n'est, essentiellement que la projection dans l'espace, image inversée de la grotte abritante. De cette dernière, elle porte encore l'empreinte visible. L'homme nomade, silhouette actuelle de l'ancien cueilleur-chasseur, y trouve refuge chaque soir. Il y éprouve ce même sentiment de réconfort qu'éprouvaient ses ancêtres lorsque, réfugiés sous la voûte de roche, le repos pouvait survenir à l'abri des dangers, à l'écart des agressions de la vie sauvage qui rôdait alentour. Pour se rassurer, il y avait le feu dans le cercle de pierres, la meute humaine rassemblée dans des attitudes laineuses ombilicales; il y avait l'extérieur, sans doute menaçant, mais aussi nourricier, le dehors exultant et sombrement polyphonique que l'on représentait en surfaces pariétales d'ocre jaune, de noir charbonneux, d'argile rouge. Là était l'art en ses premières manifestations, en ses représentations fondatrices de l'invention humaine. Les reproductions dont nous habillons nos murs contemporains n'en constituent que la lointaine réverbération, la réassurance narcissique à l'identique. Il y avait la natte sommaire, la peau animale posée à même le sol où s'animait la scène primitive engendrant la longue lignée, la merveilleuse aventure de l'ontophylogenèse.

Mais, revenons aux fondements de l'humain tels qu'ils se révèlent au sein de la conque première. Revenons à l'outil, aux translucides bifaces, aux racloirs à l'arête tranchante, aux pointes, lances, flèches et harpons. Déjà, en eux, comme de nos jours dans leurs objets homologues, - couteau, poinçon, marteau, -, se révèle plus qu'une simple ustensilité, une véritable symbolique qui fécondera l'imagination, donnera site aux mouvances de l'âme humaine. Par l'outil, l'homme s'assure la maîtrise de la nature en même temps qu'il dresse les grands schèmes signifiant à l'infini. L'arme, si elle est destinée à la chasse et à l'assurance d'une survie, est en même temps la polarité masculine de l'humanité. Quant aux récipients de toute sorte, ils préfigurent la polarité féminine, le recueil et le don. Le bâton du paléolithique supérieur est l'insigne du pouvoir spirituel, alors que le coquillage, le cauri est l'ancêtre de notre actuelle monnaie, symbole de l'échange entre les vivants.

A cet homo economicus, se substituera, sans pour autant le remplacer, l'homo religiosus affectant à l'environnement qu'il découvre un caractère sacré, outil, arbre, animal, l'Autre en son face à face. L'habitat, la hutte de branches de Terra Amata se confondra avec le ventre de la génitrice, de la terre. Le feu, quant à lui, deviendra le pôle sacré par excellence, triplement signifiant : obtenu par percussion il devient feu céleste masculin; par friction, feu terrestre féminin; s'il est intérieur ou cosmique, il ouvre à la révélation. Comment, dans cette première ébauche du sens, lequel prolifèrera bientôt, ne pas reconnaître nombre de nos contemporaines icônes humaines ? Nos demeures sont remplies de manières de fétiches dont nous ne pourrions nous séparer seulement à l'aune d'un déchirement, d'une perte ou, à tout le moins, d'un sacrifice, d'une douleur. Bien des objets sont déifiés qui disent notre inféodation à une lourde matérialité !

Ce qui, en des temps archaïques, s'imprimait en creux sur les parois des grottes, entre les parois végétales, se révèle à nous aujourd'hui, en relief, avec l'évidence des vérités révélées. Notre habitat est le lieu privilégié où inscrire la transcendance de l'homme à même la densité des choses, lesquelles parviennent, sinon à une désocclusion totale - il n'y a jamais de vérité que partielle -, du moins à une phénoménalité, à un rayonnement qui nous assure de notre être. Mais, parvenu à ce point de l'exposé nous ne pourrions faire l'économie de la pensée phénoménologique de Mircea Eliade, appliquée au sacré, au religieux :

 

 "L'habitation n'est pas un objet, une "machine à habiter" : elle est l'Univers que l'homme se construit en imitant la Création exemplaire des dieux, la cosmogonie. Toute construction et toute inauguration d'une nouvelle demeure équivaut en quelque sorte à un nouveau commencement, à une nouvelle vie. Et tout commencement répète ce commencement primordial où l'Univers a vu pour la première fois le jour. Même dans les sociétés modernes, si fortement désacralisées, les fêtes et les réjouissances qui accompagnent l'installation dans une nouvelle demeure gardent encore le souvenir des festivités bruyantes qui marquaient jadis l'incipit vita nova. (Le commencement d'une nouvelle vie). Parce que la demeure constitue une imago mundi, elle se situe symboliquement au "Centre du Monde".

 

(Mircea Eliade - "Le sacré et le profane." )

 

Considérer notre rapport aux choses et singulièrement à celles de notre demeure selon une telle perspective nous conduit à ne pas habiter distraitement mais à ouvrir le réseau des significations sous-jacentes. Seul l'animal, dans sa recherche d'un refuge primaire, pourrait en faire l'économie. L'homme "riche en monde" selon la célèbre formule heideggerienne, ne saurait s'en dispenser. Il en va de sa compréhension de l'existant en son ensemble. Nulle autre mission plus exaltante ne pourrait lui être affectée.


 

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 23:00
Le texte ; les choses.
mercredi 16 mai 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
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Le texte ; les choses.

 

 

Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.

Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.

Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.

Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.

 

"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."

("L'extase matérielle").

 

Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :

 

"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".

 

Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.

 

NOTE : Le texte qui suit voudrait s'inscrire dans cette perspective d'une émergence du sens à partir d'un objet du quotidien (LE RASOIR ), inapparent à force d'usages distraits aussi bien que répétés. (Une volontaire digression posera quelques questions sur la finalité de l'acte :LE RASAGE et ses implications culturelles au regard de la pilosité naturelle, ainsi que la participation symbolique de l'objet à l'édification de la réalité humaine ).On notera que sous le vocable de "chose", il faut aussi bien entendre le sourire furtif croisé au hasard des rues, quela lame du rasoir ou la goutte de pluie.

 

 

LE RASOIR.

 

Tous les jours, aux moments les plus divers, nous sommes traversés de menus événements dont nous ne prenons même pas la mesure. Ainsi la coupure de journal retrouvée à l'occasion d'un tri parmi de vieux papiers; ainsi la mésange charbonnière qui nous croise dans un léger bruissement d'aile; ainsi cette clôture rouillée tellement fondue dans notre environnement quotidien qu'elle en était, en quelque sorte, sortie. Tout dans l'imperceptible, le frôlement, l'incertitude. Cependant est-il bien utile de s'en alerter ? N'est-il pas préférable de laisser les choses vivre leur vie autonome et poursuivre notre route comme le ferait un chemineau après qu'il a abandonné son abri de fortune ? Et ces petits accidents de la vie quotidienne méritent-ils d'ailleurs qu'on s'y attarde, qu'on consente à perdre à leur contact un peu de notre temps précieux, de notre inavouable et parfois coupable liberté ? Qui donc distrairait son occupation habituelle; qui donc écarterait les mailles serrées des minutes afin d'y loger ce qui, de soi, semble promis à une proche disparition ? Y aurait-il seulement un homme sur terre acceptant de dévier la trajectoire de son destin pour y inscrire la marche sautillante de la fourmi; l'hélice de l'air à l'approche de la rivière; le sourire du quidam si peu perceptible dans les agitations de la multitude ? Et, du reste, pourquoi donc poser de telles questions qui, d'elles mêmes, appellent la seule réponse qui convienne : que l'on assigne sa vue à l'essentiel, le reste n'étant qu'aimable divagation.

L'attrait pour le vol d'une mouche, outre qu'il ne peut guère convenir qu'aux rêveurs de vie, ne saurait transformer cette dernière en existence. Dans notre monde commis aux urgences de tous ordres; soumis à l'impérium de la rentabilité; disposé aux affairements drus, il ne saurait y avoir de lieu où puisse se réfugier, même dans la forme la plus élémentaire, cette manière d'utopie, ce refuge pour romantiques désuets.

Mais toute question ne mérite d'être posée qu'à en multiplier les esquisses signifiantes. Les choses de l'ordre de la translation de l'air, dumouvement disparu à peine ébauché; les objets devenus transparents faute de regard qui s'y rapporte; les rencontres fortuites dans l'autobus, la rue, le magasin, tout ceci ne témoigne-il de l'existence que d'une manière apophatique, c'est à dire en raison de leur manque-à-être, de leur probable dissolution dans les arcanes de la mémoire, de leur incurie à s'imprimer dans la matière de nos sensations, de leur inaptitude à soulever un peu de volupté grâce à laquelle nous dévoilerions une nervure supplémentaire du réel; nous connaîtrions une nouvelle approche des choses ? Notre marche sur le chemin de l'aventure humaine ne se satisfait-elle pas trop commodément d'une progression pareille à la cécité, les mains tendues vers l'avant, ne percevant que les obstacles majeurs, compacts, ne parvenant jamais à décrypter le vol hypothétique de la chauve-souris; le battement léger de l'aile du papillon, le tressaillement d'une paupière inconnue, qui aurait pu être amie à l'aune d'une attention plus soutenue ?

Si, de l'existence, nous ne retenons que les lignes de force, les aimantations, les courants où se coule la grande cohue, alors nous ne parviendrons qu'à un genre d'indistinction confuse, inclinant à la globalité du jugement, aux approximations qui ne sont jamais que le mode de locomotion des foules dicté par des envols élémentaires tellement semblables aux figures mouvantes, diaprées et follement instinctives des étourneaux : un indiscernable; une précipitation dans le ciel cendré où tout est confusion, où jamais ne se détache de forme signifiante. Une pure contingence.

C'est bien du contraire dont il s'agit. C'est bien dans une progression diamétralement opposée que nos pas ont à s'inscrire à la façon de la longue marche du nomade aux confins du désert, homme guidé par les étoiles, la densité de la nuit, le crépitement du sable sur l'arrondi des dunes, le balancement immémorial du dromadaire, le murmure du silence, la reptation du serpent, le glissement du lézard, la volonté du bousier à pousser devant lui la boule obscure de son destin. Tels les habitants des vastes étendues où se confondent en un même sentiment ciel et terre, il nous faut éprouver les souples oscillations des oyats, nous inscrire dans les lignes sinueuses des ergs, les griffes acérées des acacias; il faut faire corps, se fondre dans la plus minuscule des failles entaillant le sol de silice, il faut sentir le vent de la nuit, la pâleur de l'aube dans l'air violet; il faut coller sa peau à la levée du jour, mêler ses doigts aux crins poisseux des animaux, percevoir et faire entrer en soi la couleur à peine venue du matin, le glissement boueux de l'eau dans l'acequia, l'agitation cadencée des palmes au-dessus de l'oasis. C'est à une ouverture des pores de notre territoire existentiel qu'il faut nous disposer, c'est à un déploiement de tous nos sens, à leur tension que nous devons concourir afin que l'inaperçu, devenu enfin perceptible, puisse nous parler depuis le lieu de son habitat qui, bien sûr, n'est jamais que le nôtre. C'est à la mesure de cette hyperesthésie que les choses se révèlent, déplient leurs corolles; disséminent leurs graines. Cela bien des hommes le savent qui préfèrent la fuite éternelle dans l'immédiat, le directement consommable, l'à-portée-de-la-main, de la bouche, du sexe. Une urgence à posséder, à satisfaire les besoins primaires, à considérer les phénomènes selon leurs lignes les plus probables, leur miroir observable ne renvoyant à celui qui s'y reflète qu'une pensée fardée, apprêtée, cachant ses myriades de facettes sous une commode apparence. Beaucoup s'en contentent faute de vouloir soulever le voile, lequel n'est jamais de l'ordre de l'évidence, de la vision claire, de la révélation spontanée. Il y faut de l'effort, de la persévérance, seules conditions pour qu'apparaissent quelques unes des faces d'une des multiples vérités se dissimulant sous le masque du réel. La grenade ne délivre ses pépins qu'au voyageur qui les cherche. Beaucoup passent tout près, ne voyant même pas l'arbre qui porte les fruits.

Cependant que l'on n'aille pas imaginer que cette dimension extatique du monde ne livre sa pulpe, n'ouvre sa chair qu'à l'aune d'une recherche ésotérique ou résulte du maniement d'une subtile et inatteignable alchimie. Toute chose disposée devant nous est une réserve du multiple, du foisonnement, de l'infini du sens. Ainsi en est-il du corps du danseur qui, dans sa simplicité, sa souplesse de liane contient toutes les chorégraphies possibles. Ainsi en est-il de la main, des doigts dont la quintuple forme peut s'adonner à la caresse, à la confection des mets, à l'artisanat, à la maîtrise des instruments, à la désignation, au geste de la foi, à l'imploration, au langage pluriel des signes.

Le quotidien, loin de nous assigner à la poursuite d'une voie étroite, est le lieu où peuvent s'actualiser quantité de perspectives signifiantes.Réelles, symboliques, imaginaires, existentielles, métaphysiques, ontologiques. Aucune taxonomie n'en viendrait à bout. D'une part parce que le réel n'épuise jamais ses luxuriantes facettes; d'autre part en raison de la connaissance infinie que nous pouvons en avoir, laquelle se renouvelle continûment selon la qualité et l'angle de vue dont nous gratifions ces multiples perspectives.

Imaginons seulement et laissons nous porter par le rythme des choses. Imaginons seulement.

Le jour est encore dans une forme de balbutiement si peu perceptible qu'il est intimement mêlé de nuit. Rien n'est visible et pourtant, depuis votre couche, dont votre corps en chien de fusil est la forme la plus vraisemblable, vous le sentez ce mouvement à peine esquissé qui, bientôt, tirera les hommes de leur sommeil, les livrera au seuil d'une existence nouvelle. A leur insu, du fond de quelque obscurité, juste issu des complications ombreuses des ramures, s'élevant de l'humus à la façon d'un fin brouillard, il y aura une manière de long poème qui dira à chaque homme son destin, ses lignes racinaires, ses circonvolutions, ses voltes, ses feux, ses renoncements, ses chutes d'ombre. Un langage si mince, si inapparent qu'il pourrait bien disparaître dans les convulsions du temps à venir. Un langage qu'il faut écouter dans quelque pli du corps, faisant sa musique de sang et de lymphe, sa mélodie d'existence. Une mélopée pareille à celle des peuples à la peau couleur de nuit dans quelque cale en partance pour le Nouveau Monde. Car tout langage est esclave tant qu'il n'a pas trouvé d'issue à partir de laquelle faire sa tresse dans l'air, pousser ses vrilles, lancer ses feuilles lancéolées en direction de la canopée humaine. Il y a une souffrance du langage à n'être que silence, à s'abîmer dans les abysses du non-dit, à enrouler ses mots dans l'espace clos des palais aux langues soudées. Perle au fond du calcaire blanc, sourd, compact, perle si peu visible dans un recoin de l'huître ourlée de mystère. La bille de nacre parfaite ne révèle son éclat qu'au plein du jour, sous l'incision du regard. Regarder les choses en leur intime, c'est percer l'opercule, c'est libérer ce qui, depuis l'origine, essaie de se dire, sans toujours pouvoir y parvenir. Que serait l'homme dépourvu des choses qui sont le vocabulaire du monde, qui sont les instruments pour agir sur le réel, le transformer, le couler à l'exacte dimension de la matière anthropologique ? Que serait l'homme sans cette poésie du simple qui l'entoure et dont, le plus souvent, il ne voit plus que quelques lignes en voie de dissolution ? Est-on assez présents à toutes les petites féeries du quotidien qui, depuis leur modestie, nous invitent à la connaissance que nous pouvons en avoir à condition que nous nous y employions ? Connaissance d'elles d'abord, ces menues féeries, de nous aussi, du monde et de sa vaste mélodie parmi tous les déplacements, les parcours, les bruits de fond.

Et l'objet, le simple objet, tel le couteau, le peigne, le marteau, l'ampoule, ont-ils encore quelque chose à nous communiquer ou bien pensons-nous tout savoir d'eux, de leur nature, de leur histoire, de leur fonctionnement ? Ou bien, plus simplement de ce qu'ils peuvent nous dire dont nous pourrions tirer un apprentissage, bâtir quelque hypothèse, inventer un projet.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant le jour décolore à peine vos persiennes et vous devez vous lever pour faire vos pas dans le monde, y imprimer la trace de vos trajets laborieux. Vos chaussons, vos pieds les ont trouvés par une sorte d'habitude inconsciente, manière de réflexe pavlovien associé à la sonnerie de votre réveil. Mais ces modestes logis où résident vos pieds ont-ils si peu d'importance que vous pourriez les oublier et en faire votre deuil ? Votre progression au travers de votre logis aurait-elle été aussi assurée en leur absence ? Et votre destin n'aurait-il pas été affecté d'une glissade sur le ciment dont vos compagnons matinaux vous font faire l'économie ? Votre sort lié à la double constance de refuges de mules en velours ! Et pourtant, n'y aurait-il qu'une certaine forme de dérision que nous commettrions à leur encontre dans les conversations de salon ? Qui donc se soucierait de ses pantoufles, qui donc se souviendrait de sa première chemise ? Et n'y aurait-il pas une sorte d'inconséquence, de frivolité, d'indécence à parler de ces chosesinsignifiantes au regard des problèmes du monde ? Certes, à première vue, il y aurait même incongruité. Mais vos mules préférées, à la semelle usée, que ne les jetez-vous donc ? Et si vous en faites vos alliées commises à guider vos premiers pas, chaque matin qui passe, c'est bien fondé en raison, ce n'est pas simplement par négligence, par facilité ou par un coupable laisser-aller. Vos chaussons tiennent en vous un langage intime, si peu apparent, c'est comme les filets d'eau disparaissant dans quelque lézarde de la terre : ni la terre ni l'eau ne s'en aperçoivent vraiment. Cependant l'un ne serait pas sans l'autre. Et décideriez-vous de vous priver de vos chaussons, vous vous sentiriez aussitôt orphelin. Un sentiment d'abandonnisme vous guetterait dont vous auriez de la peine à vous extraire. C'est ainsi, certainsobjets acquièrent, au fil des jours, des statuts particuliers : icones du réel sinon idoles de tissu et de fils, de bois et de pierre. L'objet fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. L'objet comme prolongement de notre main, comme main secondaire. Le premier outil de l'homme préhistorique, avant qu'il devienne Homo faber : sa main. De la main à l'objet, de l'objet à la main, comme une sorte de miroir, de réverbération. Et il en est de même des relations du chausson et du pied : une affinité en acte.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant vous dirigez vos pas vers votre cabinet de toilette. Une rapide ablution ôte de votre visage les restes de nuit qui y étaient encore inscrits en creux. Puis vous vous étirez, bien entendu, et cette posture féline n'existe qu'à entériner le fait que vous êtes maintenant levé et que vos rêves nocturnes ne sont qu'une vague brume à l'horizon. Dans votre main en coupe vous versez un peu de mousse onctueuse dont vous enduisez votre visage, petits cercles révélant votre nouvelle épiphanie. Bien évidement vous ressemblez au Père Noël et, de ce simple fait, vous n'êtes pas loin de retomber en enfance. Sauf que l'activité vous attend et qu'il convient de vous y préparer. Sur la tablette de marbre à peine éclairée par l'opaline luit faiblement votre rasoir. Un vieux Gillette à lame unique dont le manche se dévisse, deux ailes se relevant pour permettre l'introduction de ladite lame. L'âge en est indéterminé. Peut-être a-t-il appartenu à votre Père ou bien à votre Grand-Père ? Mais peu importe il vous accompagne depuis tellement de temps qu'il est devenu, en quelque sorte, votre prolongement "naturel", manière de canif destiné à vous rendre présentable aux yeux des autres humains. Donc à assurer l'identité qu'ils attendent de vous. On ne prête jamais attention à la Lune que pour autant qu'elle nous dévoile la plénitude de sa face apparente, celle qui nous rassure par sa constance, sa fidélité à nous assurer de sa pâle lumière. Donc vous voilà prêt pour le rasage,première inscription dans l'ordre de la quotidienneté. Votre visage enduit de vagues onctueuses est éclairé latéralement par une imposte et, au-dessus du miroir, par un néon à la lueur blafarde qui donne à la scène une allure austère dont vous figurez la silhouette métaphysique, telle que l'on peut l'apercevoir dans le tableau "Mélancolie hermétique" de Giorgio De Chirico. Cependant que l'on ne s'y méprenne, cette vue de vous-même que vous offrez à la surface polie de la glace n'est qu'un reflet extérieur dû à la seule qualité de la lumière et non à un nauséeux état d'âme que vous entretiendriez dans l'unique but de faire phénomène avec l'abrupt de l'énigme. Rien de l'inquiétant Sphinxen cette heure au plein de laquelle vous vous apprêtez à un rite, à une initiation, à une cérémonie qui vous occupe entièrement de l'intérieur. Bien évidemment conscient que l'image que vous percevez de vous n'est qu'un reflet et non la pure réalité, ce dont vous pourriez éprouver le plus vif des ressentiments, vous êtes déplié, déroulé, incliné à tout ce qui pourrait survenir à la manière d'une révélation. Car êtes-vous bien assuré que vous êtes le même qu'hier alors que, confié aux bras lénifiants de Morphée, votre sort ne dépendait que de sa bonne disposition à votre égard. A l'issue de votre nuit, laquelle est l'équivalent de votre mort provisoire, vous auriez aussi bien pu renaître sous les espèces du fantasme, de la goule, d'une simple émanation bulbeuse, d'un rhizome, d'un tubercule. Jamais d'un dieu car le Messager qui a pour vocation de vous endormir ne saurait vous attribuer une apparence identique à celle du Maître dont il est seulement le serviteur. Mais nul ne saurait contester votre apparence originalement humaine. Et puisque cette allure de bipède descendant de l'Homo sapiens vous paraît si chère (et comment ne le serait-elle pas dès l'instant où on en a éprouvé l'ivresse ?), il ne vous est plus offert qu'une déambulation étroite, comme sur une ligne de crête, afin que puissent être saillants, sans l'ombre du moindre doute, les traits d'une humanité dont vous êtes porteur. Sans doute, jusqu'à présent, le Lecteur n'aura-t-il perçu de vous qu'une vague concrétion protéiforme semblant sur le point de basculer dans quelque cul-de-basse-fosse. Du tragique, donc ! Mais l'on ne déguste toujours le corail qu'après avoir débarrassé l'oursin de ses piquants, comme l'homme mal réveillé prend soin de se raser afin de laisser la place à une "lisséité", à une esthétique heureuse grâce à laquelle non seulement il deviendra une œuvre lisible, mais aussi une œuvre dont on recherchera la fréquentation.

Imaginons. Vous relevez doucement la tête, alors que votre nuque s'incline en forme de "S", cherchant à capter la clarté selon sa plus grande amplitude. Il y a comme un mouvement sur l'écume, sorte de flux et de reflux dont vous ressentez le doux battement : de pures eaux originelles baignent votre visage, alors que la blancheur dit la virginité, la neuve lumière déposée par l'aube dans son élan vers un éternel retour du même. Car, si l'acte est bien cerné de quotidienneté, il est toujours une forme inaugurale, un tremplin disposé à de nouvelles sensations, une ouverture à quantité d'événements jusqu'alors jamais survenus. Du désir à l'état natif. Désir de vous-même dans une approche renouvelée. Désir du jour encore dans le recueil du dire. Désir de l'Autre en filigrane dans le moindre esquissé de vos gestes. Attente surtout. Attente comme pour voir surgir de l'horizon une promesse de naissance succédant à l'obscur de la nuit. Parfois lesoleil, blanc, rouge, parme. Parfois la brume, la pluie; parfois seulement l'air glacé. Peu importe. Ce n'est pas de forme dont il s'agit. D'essence seulement, de significations inaperçues dont nous nous pourrions être investis. Une faveur de la terre, du ciel, de l'eau, du feu.L'émergence d'une argile dont nous n'aurions jamais imaginé l'existence. La levée de nuages écrivant le grand poème du ciel. La zébrure del'eau si claire, limpide, sorte de grand arc-en-ciel venu dire aux hommes la grande beauté partout présente. Les éclairs, les gerbes d'étincelles, les queues de comètes, les météores parlant leur sublime langage cosmique. C'est cela que vous demandez à toutes les chosesapparentes, mais aussi à celles dissimulées sous l'horizon et au profond des abysses. C'est cela le ré-enchantement du monde auquel vous aspirez mais cependant n'en faites jamais acte de peur de sa disparition avant même qu'il n'ait lancé ses premières manifestations. Le rêve, l'utopie, la vibration semblable au pur désir sont-ils en-deçà de vous-même; sont-ils au-delà ? Sont-ils seulement une forme de passage de vous à ce qui n'est pas vous mais qui, déjà, semble en voie d'accomplissement ?

Du côté de l'imposte cela s'est éclairé avec parcimonie : un jour long à venir, sur la pointe des pieds, réfugié dans un pas de deux discret; l'opaline bleuissant lentement dans le genre d'une effraction qui ne voudrait pas se dire. Pas encore du moins. D'abord il y a à installer un lieu de rassemblement attentif à lui-même, une courbure du temps non encore arrivé à l'éclosion. Ici, dans l'incertitude à être, est le refuge à partir duquel, dans une tension non encore perceptible, les choses se préparent à se révéler, à déplier leurs formes dans le genre d'une germination. L'épi, blond, semé d'aiguilles cristallines, parcouru par la mouvance de l'air est déjà perceptible, en réserve dans l'occultation du grain. Il y a donc à observer, en silence, à installer une toile blanche accordée au rythme des signes. Votre peau tendue entre vos doigts enduits de mousse est une surface de ce genre. Pareille à la peau du tambour, elle vibre sous les coups de boutoir de la lame, elle crisse comme le sable de la dune, elle consonne dans la nuance : souple sur la plaine des joues, elle se durcit sous l'éperon de votre nez, elle résonne sur la chair des lèvres, elle dit la dureté du menton, elle vibre sur le rocher du maxillaire, elle glisse sur le toboggan du cou avec le sentiment d'une prochaine perditionCar il y a danger à sortir du territoire du visage; il y a danger à s'éloigner de la vision, de l'olfaction, à déserter l'antre du langage où les mots gesticulent tels des colonies de fourmis à l'étroit dans leur édifice de brindilles et de terre. Les mots, encore englués de rêve, de confluences oniriques font leur petit bruit de crécelle et cela veut dire leur impatience, leur urgence à briller, à s'étoiler, à faire leur farandole sur le grand cirque du monde. Les mots sont pareils à une meute de chiens de traineaux avides de tracer dans la neige immaculée les témoignages de leurs pattes chargées de messages : laisser des traces comme les explorateurs le font, simplement pour dire leur mince aventure sur un lieu secret que le temps effacera bientôt. Affairées à sortir votre visage de la gangue de pierre déposée par un lourd repos, vos mains ne font que dessiner une poétique de l'espace. Ce ne sont que promontoires, dépressions, larges plaines ou peuvent couler les ruisseaux de larmes, failles disposées au rire mais aussi aux implorations, aux poèmes, au surgissement du langage comme une nuée d'abeilles.

L'imposte a seulement vibré d'un degré supplémentaire de clarté et vous ne vous en êtes même pas aperçu, trop affairé que vous étiez à votre propre découverte. Maintenant que la lame a en partie accompli son œuvre, vous commencez seulement à prendre conscience du rasoir comme mesure du temps. La lame ne serait-elle pas l'habile et tranchante métaphore qui établirait une césure entre passé et avenir, vous installant dans un présent tangible, palpable ? Une ligne de partage des eaux comme ruissellement de l'existence : en-deçà, ce que vous avez été et qui, déjà n'est plus; au-delà, ce que vous commencez à être et que, bientôt, vous ne serez plus. Il n'y a pas de lieu, pas de temps plus pertinent de présence à soi que la modestie d'un acte quotidien dont la répétition, l'exactitude sont les clés mêmes de notre projection dans la durée. Chaque progression de la lame, chaque territoire de pilosité occulté, chaque parcelle révélée au plein jour signent l'incision des heures en nous. Manières de sabliers libérant leurs grains de silice; obstinations de clepsydres suintant avec la régularité du métronome leur goutte ontologique. Car de l'être nous ne connaissons guère que quelques silhouettes fugitives, quelques fragments pareils aux tessons des poteries anciennes, quelques hypostases vite ensevelies sous les agitations et les remous existentiels.

Bientôt la bascule du jour signera la fin des circonvolutions que, depuis un temps proprement indéfinissable, vous accomplissez autour de vous-même dans une sorte de complaisance dont on ne pourrait nullement vous tenir rigueur. Temps singulier, temps de méditation, de douce rêverie alors qu'à peine s'éveille le monde, alors qu'à peine commencent à sortir de l'indistinct les premiers mouvements des hommes animant bientôt les rouages de la grande machinerie à exister. Pour un moment encore vous êtes dans les coulisses, tout près des poulies et des cordes, des leviers et des artifices. Pour un moment abrité au sein de l'espace transitionnel, ni totalement dedans, ni totalement dehors.

Alors que les dernières gouttes d'eau chassent la mousse de votre visage, alors qu'une fraîche lotion vient vous dire la conclusion d'un rituel, vous vous saisissez déjà de vos habits de scène, de vos vêtures d'Arlequin, de vos chamarrures qui diront aux Autres celui que vous n'êtes pas, que vous feignez seulement d'être, manière de monnaie d'échange, de monnaie de singe dont vous habillez votre sortie parmi la multitudeDéjà vous avez déserté votre propre rivage, déjà vous avez renoncé à votre roc biologique au travers desquels s'édifiaient vos assises naturelles. Déjà, sacrifiant cette pilosité qui vous rendait trop semblable à la forme primitive humaine envahie d'animalité, vous avez basculé dans la culture, dans le policé, dans le socialement présentable, l'humainement comestible. Mais à quel prix ? En raison de quelle soumission à la règle commune ? N'avez-vous aucun regret de n'être pas demeuré dans la souille où il faisait si bon se vautrer, sentant par tous vos pores dilatés la douceur de la boue originelle ? Et puis, cette barbe qui aurait pu devenir un étendard de la vie sauvage, de la vie primitive aux mille battements, aux mille dispositions démesurées, orgiaques, telluriques, que ne l'avez-vous laissé croître et embellir ? Il y a du Cro-Magnon en vous, tout juste sous cette peau que vous avez pris soin de lustrer afin que vos vis-à-vispuissent s'y mirer et faire leurs centaines de tours de passe-passe, leurs petites danses, leurs plaisants menuets, leurs carmagnoles seulement révolutionnaires pour la galerie : ils se sentent si bien dans leur entour stable comme les fortifications d'Alésia, dans leur coque de noix où ils fourbissent leurs petits rouages hypocrites, leurs minces trahisons. A vrai dire, toujours l'avez-vous ressentie cette tension éminemment existentielle, ce tiraillement en forme de Ravaillac, cet écartèlement à la mesure de l'anthropos où il y va de votre statut d'existant. De l'origine à la fin : une seule grande courbe, un seul immense horizon où Nature et Culture se dialectisent à l'infini, se combattent, s'opposent, se font des politesses, se méprisent, se justifient mutuellement, pareils à des relations de voisinage, échanges parfois empreints de convivialité, faits de repas en commun, de verres de l'amitié; puis, aussitôt, maints retournements subits comme les vents contraires, des séparations, des renoncements aux épousailles, de l'hostilité par-dessus les clôtures qu'on érige, qu'on renforce. Immémoriale métamorphose de la pilosité originelle en peau glabre comme celle des adolescents boutonneux, peau lisse qu'on offre auxAutres à la manière d'un présent estimable, d'une faveur à nulle autre pareille. Puis retournement du gant par où se voient les coutures, les attaches, les points de suture, les rognures, les manque-à-être des œuvres humaines. Une sorte de consternation que l'on n'éprouve guère qu'en regard des monumentales colères de la Nature : typhon, tempête, ouragan, manifestations auxquelles notre conscience ne peut donner de justification rationnelle. Une imposture, une trahison, une démesure dont l'humain ne peut être comptable. Seuls les éléments sont capables d'un tel déchaînement, d'une telle violence. Et pourtant, cette violence nous la portons en nous. Car si nous sommes indiscutablement des êtres de Culture, nous n'en sommes pas moins des êtres de Nature. Nature en nous que la faim et la prédation, nature en nous que la sexualité, la force, la croissance qui pousse parfois au-dehors ce que nous aurions voulu dissimuler sous des silhouettes policées mais exsude de nous comme la sève s'écoule des arbres. Notre pilosité, barbe, moustaches, poils de toutes sortes sont des objets de cette nature. On épile, on rase, on arrache, on dissimule. Comment oserions-nous laisser paraître ces signes prosaïques, vulgaires, dégradants : résurgence de notre quadrupédie, de notre propension originaire à flairer le sol, à fouiller la terre de notre groin obstiné, ne cherchant qu'à ingurgiter, sommeiller, nous accoupler ? Et pourtant notre bipédie, notre regard porté au-dessus de l'horizon, les vêtements dont nous parons notre anatomie devraient nous sauver du naufrage ou, à tout le moins, nous mettre en position d'éviter les écueils. Mais nous ne sommes que des embarcations sans compas, de fragiles coquilles de noix livrées à la fureur et au toujours probable déluge. Le gouvernail dévie-t-il de sa route initiale et nous voilà projetés dans de bien confondantes ornières, et nous voilà soudain plongés dans notre condition porcine ,- mais l'avions-nous déjà quittée ? -, et nous voilà revêtus de cette carapace de poils qui ne nous distingue guère de la gent canine, féline, de tout ce qui grouille et croît dans les caniveaux du monde, de tout ce qui murène et baudroie dans les eaux glauques et fétides où la lumière ne pénètre plus.

Ainsi en est-il de l'homme toujours aux prises avec l'inné et l'acquis, avec la Nature et la Culture. Peau lisse comme un galet ou peau revêtue de son manteau de poils naturels? Moustaches ou lèvre dépouillée ? Aisselles fournies ou bien soigneusement épilées ? Sexe nu et anatomie visible selon ses diverses coutures ou bien antre soigneusement dissimulé sous une forêt luxuriante à la façon du célèbre tableau de Courbet , "L'origine du monde" ?

Mais revenons plutôt à nos moutons gentiment frisés, lesquels sont bien souvent tondus, et bien souvent considérés comme de gentilsPanurge se disposant à la queue du troupeau avec docilité et naïveté. Mais c'est bien vite juger. Eux, au moins, du fond de leur laineuse condition ont résolu le problème qui nous occupait précédemment, à savoir celui de l'équilibre entre Nature et Culture. Tantôt laineux et livrés à l'ivresse naturelle dionysiaque; tantôt tondus et versant dans la sagesse apollinienne tout empreinte des marques de la culture.

Le genre humain, tantôt chauve; tantôt chevelu; tantôt joues glabres, tantôt mangées de barbe semble pareillement se comporter. Certains, jouant l'ambiguïté se dissimulent dans une espèce de genre intermédiaire faisant la part modeste à la pilosité, la part visible aux aplats des joues. C'est ce qu'on appelle en ancien Grec la "Métis" : la ruse.

Mais, reprenons le cours des choses. Maintenant vous êtes complètement dehors, mais pour autant entièrement au-dedans de vous et vous faites vos premiers pas dans la rue. Le rasage était votre première féerie du matin. Féerie, non comme apparition du merveilleux, encore que votre étonnement en était une certaine illustration. Féerie comme découverte du sens multiple, protéiforme, s'étoilent à la manière des dendrites dans une infinité de directions de l'espace, dans une pluralité de temps.

Quelques mises en acte du quotidien méritent de se loger à telle enseigne. Les minces choses que nous y rencontrons sont des prétextes renouvelés à convoquer du langage, à forer du sens, à faire surgir ce qui était voilé et qui ne cherchait à surgir au plein jour qu'à la mesure de votre conscience toujours disponible. Ainsi, extraites de leur gangue ordinaire, bien des choses nous parlent de la vie, de l'exister, de la parole dans son infini déploiement, aussi bien la pomme, le tapis en coco sur le seuil de la porte, le galet lissé par la lumière, l'Opinel au manche usé, l'olivier au tronc torturé, les grains de sable sur l'arrondi de la dune, une larme, un livre ancien, une jarre vernissée, le bruit à peine visible des mots.

Les mots et encore les mots pour dire la beauté des choses, la beauté du monde, la beauté de l'humain. Il y a tant de choses à dire. Il y a tant de significations à trouver partout, depuis le sourire de l'enfant jusqu'à la pliure de l'herbe sous le vent. Les choses sont multiples, les choses sont tout ce qui existe et a besoin de se dire, d'être nommé avant que ne survienne l'inévitable disparition. Une sorte d'impatience à investir tout ce qui bouge, vit, respire, des faveurs du langage. Les choses, c'est vous aussi bien que moi, c'est la pipe en écume de meraussi bien que la translation de la minuscule fourmi sur les chemins de poussière. Les choses c'est l'art dans sa dimension transcendante, c'est le silence des sommets, la course du vent dans le ciel, la chute des feuilles en automne, l'élévation du mur de pierres, la déclinaison des sentiments. Les choses, c'est de l'espace, du lieu, de la géopoétique, des fontaines, des abris préhistoriques où se dessinent sur les parois des grottes les premières ébauches de l'humain. Les choses, c'est du temps. Du temps généalogique par lequel nous nous relions à nos racines anthropologiques; du temps séminal à la façon des végétaux traversés de sève comme nous sommes parcourus de lymphe, de sang, d'eau; du temps aléatoire, celui qui nous soude à cet univers en proie aux agitations climatiques, aux orages, aux grandes passions de la Nature; du temps ontologique dont les battements multiples, dont la scansion permanente nous installe dans une infinité de perspectives de ce qu'être veut dire; du temps prométhéen, du temps lent, réfléchi, propice à la méditation, au retour sur soi, à la manifestation des sentiments, à l'exercice du rêve, à l'étalement de l'imaginaire; du temps dionysiaque et hédoniste où le présent qui nous est offert est le prétexte à célébrer la vie jusqu'en ses moindres recoins; du temps érotique transformant la confondante finitude en hymne à la vie; du temps éthique au sein duquel l'Autre vient se loger en tant qu'affirmation de lui-même, mais aussi, mais surtout en tant que miroir pour notre conscience; temps esthétique des paysages sublimés, temps de la peinture, de la sculpture, du beau visage, de la belle pierre, du beau fleuve au fond de la vallée où résident les hommes; temps palpable des objets commis à nous servir; temps impalpable de ce qui se tisse entre l'homme, ses semblables, ses œuvres, ses croyances, ses rituels. C'est de tout cela dont il est question dans notre rapport aux choses.Qu'il s'agisse du modeste rasoir dont nous nous saisissons le matin; qu'il s'agisse de la pomme sur le compotier, du ris de ventdu sourire entr'aperçu au détour d'une rue. Les choses ne nous sont extérieures qu'à l'aune de notre distraction. Les choses nous habitent bien plus que nous ne pourrions jamais le soupçonner. Il reste seulement à l'éprouver.

 

 

 

 

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