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18 février 2026 3 18 /02 /février /2026 07:57
Lire : une lumière parmi les ombres

***

 

“Chaque lecture est un acte de résistance.

Une lecture bien menée sauve de tout,

y compris de soi-même.”

 

Edmond Jabès - Le livre des questions

 

*

 

   Oui, combien Edmond Jabès a raison. Lire est un acte de résistance. Contre le monde d’abord, ce monde pris de vertige dont le seul viatique est la vitesse, le tout à portée de la main, la frénésie consumériste, l’inféodation au régime matérialiste qui présuppose, menée à son terme,  la disparition de la culture, la réification de la poésie en tant que simple objet, la mise au ban de la littérature, le renoncement à toute vie de l’esprit. Le ludique l’emporte sur tout travail en profondeur, l’iconique et la déferlante des images se substituent progressivement à toute méditation, le vite acquis tient lieu de contemplation. Nomadisme existentiel dont, sans doute, nous sommes les victimes consentantes. Je crois que la sédentarité, l’application supposée pour toute tâche de lecture vraie ne sont plus au goût du jour. Question de mode aussi. Le livre devient le parent pauvre de la toute puissante fièvre médiatique. Le livre lui-même, en tant qu’objet de passion, est supplanté par la liseuse numérique, le support papier s’en trouvant dévalorisé, seul témoin de la galaxie imprimée se diluant dans les lointaines coursives du temps.

   Lire est un acte de résistance contre les Autres. La force irrésistible des mass-médias nivelle les comportements. Il semble qu’il y ait une logique des usages qu’impose le mouvement en avant de la civilisation. Ce qui, hier, faisait le contentement de tous, feuilleter un livre et en lire les pages, est aujourd’hui considéré comme un acte étonnant, sinon héroïque. La fascination pour les écrans est de telle nature que tout ce qui se situe hors de leur périmètre est périmé, obsolète, ne témoignant plus que d’un attachement sentimental à une figure ancienne, dévalorisée. Lire donc, est œuvre de solitaire perdu au milieu d’une foule qui, consciemment ou non, se livre à un genre d’autodafé.

   Lire est un acte de résistance contre soi-même. Oui, car s’il ‘sauve de tout’, c’est bien parce que l’on aura lutté contre ses propres tendances primaires, à savoir une naturelle facilité qui nous eût portés en direction de quelque spectacle immédiatement investi de plaisir. Oui, lire est une exigence. Oui, lire implique le recours à une volonté. Oui, lire n’a parfois rien d’une évidence et ce caractère lui confère toute sa valeur.

 

   Quelques étapes sur un chemin de lecture

 

   Matin très tôt, fin d’automne. Adolescence. Le jour se montrera, bien plus tard. Dehors un fin brouillard poudre les réverbères du village. Personne n’est encore levé dans la maison. Nul bruit, comme si un silencieux tapis de neige recouvrait le paysage. Je suis descendu dans la cuisine, ai croqué une pomme pour faire la transition entre sommeil et veille. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Sur la table, les trois tomes des ‘Confessions’ de Rousseau. Classiques Plon. Couverture grise, austère. En page de garde la reproduction d’une peinture de Latour représentant l’Auteur. A cette époque les pages réunies en cahiers ne sont pas massicotées, si bien qu’il faut se munir d’un coupe-papier avant de pouvoir lire. Plaisir renforcé que de se savoir le lecteur d’un ouvrage vierge. Mes livres d’alors je les commande d’occasion à la ‘Librairie Lardanchet’ à Paris. Toujours une belle émotion lorsque le facteur apporte un colis dont, par avance, je savoure le contenu.

   Cet amour des livres remonte à l’école primaire. Mon livre de lecture du Cours Moyen 2° année, ‘La lecture littéraire et le français’ est, objectivement, ce qui a assuré ce mouvement en direction des textes. Le niveau de langage était élevé qui nous proposait des extraits en version intégrale de Victor Hugo, Flaubert, Chateaubriand. Morceaux d’anthologie, en réalité, qui tracent, dans une jeune psychologie, les lignes ineffaçables des affinités, creusent le sillon des intérêts. Tout ceci est encore présent, quelque soixante ans après, avec une étonnante vivacité, eau de fontaine claire à laquelle se régénérer, retrouver ce ‘musée imaginaire’ fécond, plein de ressources infinies.

   Mail il me faut citer les premières lignes des ‘Confessions’, de ce qui devait constituer la matrice future du genre autobiographique dont l’héritage aujourd’hui est un bien pâle reflet, prétexte, le plus souvent, à des considérations solipsistes sans grand intérêt :

   « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. »

   D’emblée j’avais aimé le ton de sincérité de Jean-Jacques, je m’étais senti son proche, en une certaine manière, son confident. Pénétrer ainsi la sensibilité d’un Ecrivain, connaître les événements singuliers qui l’ont façonné, y deviner les empreintes formatrices de l’œuvre, tout ceci me convenait au plus haut point, si bien que poser le livre pour entreprendre une autre tâche équivalait à quitter un Ami cher, consentir à ne pas le revoir durant de longues et interminables journées. La lecture de Rousseau, son ton si singulier, ses idées sur l’éducation, la société, la nature ont imprimé en moi des flux qui, jamais, n’ont connu quelque étiage. Bien au contraire, ils m’habitent avec encore plus de force qu’ils ne le faisaient lors de mes découvertes adolescentes.

   Tout début de l’âge adulte. Je suis confortablement installé dans le bureau de mon Grand- Cousin, fin lettré, spécialiste d’histoire et littérature anciennes, pratiquant assidu des langues mortes, grec, latin et langues sémitiques, féru d’histoire des religions. Une large fenêtre donne sur la vallée. Une lumière douce glisse le long des reliures et des maroquins disposés sur les rayonnages de la bibliothèque. Milliers de livres courant du sol au plafond, étonnante Babel qui me fascine comme rien d’autre ne pourrait le faire. Avant de s’absenter pour la journée - mon Cousin donne des cours à l’Université -, il me conseille la lecture d’un livre qu’il vient tout juste de recevoir, dont il apprécie tout particulièrement la densité, l’anthologie de textes relatifs à la modernité, les commentaires riches qui relient les textes entre eux dans un souci rationnel d’unité. Parlant de cet ouvrage I.... est intarissable. Il le considère comme un livre majeur pour comprendre l’histoire des idées de notre temps. Stimulé par ce vibrant éloge, je ne tarde guère à feuilleter les quelques 800 pages d’écriture serrée de ‘Panorama des idées contemporaines’, textes rassemblés et commentés par Gaëtan Picon. Je me livre à un ‘jeu’ qui consiste à picorer, ici où là, quelques phrases, quelques mots, à butiner quelque étonnant concept, à engranger une subtile métaphore, activité qui ne m’abandonnera plus désormais, plaisir avant-coureur de la lecture proprement dite. Bien évidemment cette broderie autour du texte n’est pas sans faire penser au prélude amoureux, lequel en son temps, portait le nom de ‘flirt’, terme qui sans doute aujourd’hui prêterait à sourire en raison même de sa touchante naïveté.

Pioché au hasard dans ‘Panorama’, cet extrait de ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson dont, sans doute, j’avais dû faire le rapide inventaire :

   « L’existence dont nous sommes le plus assurés et que nous connaissons le mieux est incontestablement la nôtre, car de tous les autres objets nous avons des notions qu’on pourra juger extérieures et superficielles, tandis que nous nous percevons nous-mêmes intérieurement, profondément. Que constatons-nous alors ? Quel est, dans ce cas privilégié, le sens précis du mot « exister » ? Rappelons ici, en deux mots, les conclusions d’un travail antérieur. Je constate d’abord que je passe d’état en état. J’ai chaud ou j’ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je regarde ce qui m’entoure ou je pense à autre chose. Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n’est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu’on ne le croirait d’abord. »

   Maintenant, avec le recul de l’âge, j’essaie de remonter le temps, de trouver ces motivations qui me poussaient à lire ceci plutôt que cela, tâchant de repérer en chaque idée la source d’un développement futur. Sans doute puis-je faire les hypothèses suivantes : ce qui devait me plaire au premier chef, cette belle notion d’un subjectivisme teinté d’une profonde intériorité. Oui, j’éprouvais en mon jeune âge tout le degré abyssal qui était contenu dans une simple perception, une sensation, une idée. En effet, comment ne pas être bouleversé par des mots lumineux lorsqu’ils énoncent clairement ce qui, pour vous, se donne en tant que vérité ? Je dirais plus, il y a jouissance à ceci. Jouissance langagière, esthétique, conceptuelle. Votre vie s’éclaire d’un nouveau jour. Votre propre et intime intériorité rejoignant celle, charismatique, d’un grand penseur. Bien évidemment ceci ne veut nullement dire qu’il y avait homologie entre ma balbutiante pensée et celle du Philosophe. Ceci serait pure vanité.

   Non, confluence des affinités, convergence des ressentis. C’est cela même qui est précieux dans l’acte de lecture, partir de son propre ego et faire la rencontre d’une altérité, certes abstraite, éloignée, mais qui vous donne des clés de compréhension personnelles. Premiers jalons sur un chemin de la connaissance intime de qui on est, de la connaissance universelle de qui est le monde. Puis c’était la dimension existentielle qui prenait corps d’une manière à s’insérer dans le flux de la vie quotidienne. Bergson parlait du changement, il en faisait le centre de sa réflexion. A preuve cette phrase donnée plus loin dans le texte : ‘A ce moment précis, on trouve qu’on a changé d’état. La vérité est qu’on change sans cesse et que l’état lui-même est déjà du changement.’ J’étais alors un adolescent confronté à l’épreuve même du changement, période de toutes les métamorphoses, de toutes les expérimentations, de toutes les découvertes. Je présume qu’en moi se menait le bal des multiples oscillations. Je m’inscrivais, sans le savoir, de façon purement intuitive, dans ce beau flux héraclitéen qui était celui-là même de la vie. L’avantage de côtoyer de telles œuvres, fût-ce de de façon fragmentaire, permettait de sculpter en soi une manière d’esthétique de la pensée, l’un des biens les plus précieux qui soient.

   Âge adulte. Je suis dans la salle de lecture du rayon ‘Philosophie’ à la BNF François Mitterrand. Il est tôt et le public des lecteurs est clairsemé. Quelques étudiants studieux parcourent des livres, prennent des notes manuscrites, entrent du texte dans leur ordinateur. Ici, l’ambiance est chaleureuse, feutrée. Présence rassurante du bois blond, du tapis rouge éteint, de la douce lumière diffusée par les lampes. Comme à mon habitude, je parcours les rayons avec quelques titres de livres en tête et ne peux me retenir d’ajouter à ma liste, d’autres titres glanés ici ou là. Gourmandise de lecteur si l’on veut, que Valéry Larbaud avait si bien définie dans le titre de l’un de ses livres ‘La lecture, ce vice impuni’. Si bien que je regagne ma place avec une pile très honorable dont je vais parcourir les pages, espérant trouver une idée à retenir, une bibliographie à noter, un extrait à relever en vue d’une future méditation.

   C’est un grand bonheur que d’être ici présent, centré sur ce qui irradie et illumine la tâche de vivre. C’est un aliment, un nutriment que l’on confie à son métabolisme intellectuel, qui se modifiera - pensons à la leçon bergsonienne -, trouvera son fleurissement ou bien se fanera sur les contours oublieux de la mémoire. Ce qui est très motivant, dans cette recherche constante, c’est l’espoir de trouver une pépite qui, au sein de soi, deviendra un motif de plaisir toujours renouvelé. Ce matin-là, je parcours quelques ouvrages, m’arrêtant sur l’un d’entre eux qui me questionne depuis longtemps, dont je retarde la lecture de crainte que sa nouveauté, sa hauteur de vue, ne me tiennent à distance. Il s’agit de la ‘Phénoménologie de l’Esprit’ de Hegel. Le texte est ardu, presque impénétrable pour celui qui n’a pas étudié la philosophie de façon universitaire. Cependant rien n’est perdu. J’aborderai ce monumental ouvrage de la pensée contemporaine par l’intermédiaire du livre de Kojève ‘Introduction à la lecture de Hegel’ dont le propos est majoritairement centré sur la ‘Phénoménologie’. Mais ici, je donnerai simplement le ‘Texte de présentation aux libraires’, rédigé par Hegel lui-même en 1807 :

   « Ce volume présente le savoir devenant. La Phénoménologie de l’Esprit doit venir en place des explications psychologiques, ou encore des discussions abstraites sur la fondation du savoir. Elle considère la préparation à la Science à partir d’un point de vue par quoi elle est une nouvelle, intéressante et la première Science de la Philosophie. Elle saisit dans soi les diverses figures de l’Esprit comme des stations du chemin par lequel elle devient savoir pur ou Esprit absolu. Elle se décompose en conséquence dans les divisions capitales de cette Science, la Conscience, l’Autoconscience, la Raison observante et opérante, l’Esprit lui-même, comme Esprit éthique, cultivé et moral, et finalement comme [Esprit] religieux dans ses formes diverses. La richesse des phénomènes de l’Esprit, qui au premier coup d’œil se propose comme chaos, est amenée à un ordre scientifique qui les présente selon leur nécessité, dans laquelle les imparfaits se dissolvent et passent dans de plus hauts, qui sont leur plus proche vérité. La vérité dernière, ils la trouvent d’abord dans la Religion, et ensuite dans la Science, comme le résultat du tout. »   (Les accentuations sont de Hegel).

A cette Préface, j’ajouterai le point de vue synthétique tiré des ‘Philosophes.fr’ :

   « Cet ouvrage présente les figures successives que prend l'esprit dans son auto-déploiement vers le savoir absolu : certitude sensible, perception, entendement... et le processus dialectique qui mène d'une figure à l'autre. Il s'agit du premier ouvrage majeur de Hegel, qui a eu un retentissement très important dans l'histoire de la philosophie. » 

   Sans doute cet ouvrage trouvait-il sa place nécessaire après ‘Les Confessions’ de Rousseau, après ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson. Si, jusqu’ici, c’est essentiellement du Sujet dont il était question du sein même de sa propre constitution, il devenait nécessaire de dépasser cette notion, donc de se doter du particulier pour aller vers l’universel. C’est ce que faisait Hegel  avec une sublime hauteur de vues dans sa ‘Phénoménologie’, livre pratiquement illisible selon l’opinion des Philosophes les plus éclairés, mais livre reconnu comme l’une des œuvres majeures de la philosophie des temps modernes.

   Ce que je saluais ici, c’était surtout la mise en ordre d’un chaos de l’Esprit qui se métamorphosait en cosmos à la seule puissance d’une pensée fondatrice des concepts les plus élevés. C’était aussi ce chemin semé de stations au cours duquel la Conscience, depuis son expression la plus naïve, gagnait degré par degré, les stades de la Raison pour aboutir au couronnement de l’Esprit absolu, Soleil qui illuminait le parcours humain jusqu’en ses plus hautes altitudes. J’étais fasciné par cette ascension incessante qui, petit à petit, abandonnait sa vêture matérielle pour se doter d’une autre vêture, diaphane, impalpable, limpide énergie spirituelle offerte au sans-limite, débouchant sur un possible Infini. Ce trajet était éblouissant qui faisait de la contingence, de l’immanence, de simples banlieues d’un lieu transcendant qui les accomplissait au gré d’un geste dialectique qui les reconduisait à une ombre native. Ce qui me plaisait aussi, cette idée de Science Philosophique qui, couronnant le tout, occultait une Religion dont je trouvais que, la plupart du temps, elle constituait une explication facile en ce qui concerne l’origine du Monde aussi bien qu’une interprétation trop dogmatique de ses vices et de ses vertus. La foi cédait la place à la Raison et tout était bien ainsi. Il y avait de quoi fonder de nouvelles perspectives. De quoi augmenter son coefficient de liberté.

   Âge adulte, suite. Grande salle de lecture de la BPI du Centre Pompidou. Ici, ce qui est à remarquer, c’est l’esprit différent de ce lieu par rapport à celui de la BNF. Plutôt que l’intime et le confort ‘douillet’, la BPI a privilégié un aspect de ruche livrée au plein jour par l’intermédiaire de ses larges baies vitrées. Le vaste espace n’est nullement cloisonné, tous les genres sont regroupés au même niveau. Impression d’agora, mais d’agora silencieuse, studieuse. Ce que j’aime bien, en réalité, cette alternance du ‘boudoir’ BNF et de ‘l’atrium’ PBI. Ce sont les contrastes qui, toujours, font apparaître les différences de nature, suscitent l’envie, un jour, de retrouver une ambiance feutrée que remplace, un autre jour, une atmosphère plus ouverte, davantage orientée sur la ville, ses mouvements. Comme à mon habitude, nombreux ouvrages que je compulse les uns après les autres, procédant par éliminations successives. Aujourd’hui, le titre que j’ai retenu : ‘Perpetuum mobile - Métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, œuvre de Michel Jeanneret, universitaire genevois. Livre d’assez grand format, abondamment illustré des figures métamorphiques que l’Auteur tente d’expliquer, d’interpréter. Ainsi y trouve-t-on des ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, une ‘Carte de l’Amérique dans le Ptolemaeus’, ‘La Nymphe endormie’ et la liste serait longue encore de cette précieuse iconographie.

   Dès le début du livre, je suis attiré par ce récit mythologique que propose Du Bartas (1544 -1590), faisant de la création divine un poème de 6494 vers, donnant libre cours à sa fantaisie et à ce que l’on nommerait aujourd’hui ‘activité fantastique’. En effet, combien il est tentant de se substituer à Dieu, de se transformer en démiurge parfois facétieux, faisant le monde à sa main ! Ainsi son humeur joueuse invente-t-elle de nouvelles formes dont la Nature n’a pas eu l’idée, par exemple faire de corps inanimés des créatures animales. Mais écoutons Jeanneret :    

   « L’eau produit la salamandre, du feu sort un insecte, le pyrauste, et la liste des transformations, dans une nature où la matière est une matrice, s’étend aux enfantements les plus insolites » :

 

« Ainsi le vieil fragment d’une barque se change

En des Canars volans : ô changement estrange !

Mesme corps fut jadis arbre verd : puis vaisseau

N’aguère champignon, et maintenant oiseau. »

 

   On remarquera avec intérêt, non seulement que les mutations peuvent exister entre différentes espèces, les végétales devenir animales, les animales devenir humaines mais que ces changements affectent également la morphologie lexicale : ‘estrange’ devenant ‘étrange’ au fil du temps. Que le langage, essence de l’homme, soit sujette à de telles variations ne peut que nous interroger. Les mots attestent en leur forme même les constantes variations qui nous affectent, en même temps qu’elles modèlent les successifs visages du monde. Ainsi, à bien y regarder, si un fil rouge peut lier les différents ouvrages qui ont constitué la trame de cet article, l’on s’apercevra aisément qu’il s’agit du thème unique de la métamorphose :

 

Rousseau : métamorphose interne du Sujet

Bergson : métamorphose de la sensation

Hegel : métamorphose de l’Esprit

Du Bartas : métamorphose de la Nature

 

   Quant à supposer qu’il y ait une ‘logique personnelle’ réalisant l’agrégat de ces éléments divers, ceci me paraît évident et doit, selon moi, s’analyser selon les points de convergence de mes propres affinités. Immanquablement nous portons en nous une manière de boussole qui nous guide vers notre orient personnel. La plupart du temps nous n’en sommes nullement conscients, tout comme le nuage glisse dans l’éther sans connaître la cause de son déplacement. Parvenu à ce point du texte, il me semble opportun de reporter cette manifestation du changement, du passage d’un état à un autre, de la conversion, de la mutabilité d’un être en un autre qui le modifie et l’accomplit à la belle intuition hegelienne de ‘l’aufhebung’ (terme intraduisible en français), , laquelle, reposant sur le conflit dialectique inhérent au système du vivant, s’accroit d’un gain au bénéfice d’une perte, ce qui constitue en définitive le moteur essentiel de l’histoire personnelle au regard de l’Histoire universelle.

   Comme si chaque chose en soi portait, tout à la fois, le germe de son expansion et de son retrait, de son ombre et de sa lumière, de son passé et de son futur dont le présent serait la manifestation la plus apparente. Ainsi le Sujet Rousseau progresse-t-il par sauts et rebonds qui sont les certitudes d’aujourd’hui opposées à celles d’hier ; ainsi la conscience bergsonienne mettant en perspective monde intérieur de la subjectivité et monde extérieur de l’objectivité ; ainsi Hegel plaçant l’Esprit aliéné, sourd et aveugle face à l’Esprit absolu qui se sait lui-même ; ainsi Du Bartas qui libère les formes de leur carcan premier, les faisant passer d’une simple léthargie objectale à une préconscience animale ou à une conscience humaine.

   Prise dans cet ensemble compréhensif, la lecture ne serait que ce constant réaménagement d’elle-même en direction de son être toujours en mouvement. Ceci nous pouvons le comprendre aisément au simple motif que la lecture que nous faisions hier d’un Auteur comme Rousseau par exemple, sera aujourd’hui, dans notre âge adulte, bien différente de ce qu’elle était dans notre enthousiasme adolescent. En témoignent parfois quelques notes prises dans les marges du livre qui, à l’instant d’une relecture, ne coïncident guère avec notre perception actuelle des choses. Le temps qui passe est un extraordinaire convertisseur des sentiments, des opinions, des points de vue. Et c’est heureux ainsi. C’est le seul moyen dont nous disposons pour élargir la palette de nos sensations et éviter de chuter dans le moule d’une pensée monolithique. Si le réel n’était qu’un ‘éternel retour du même’, une reproduction à l’identique de ce qui a été, comment pourrions-nous  prendre plaisir à rencontrer à nouveau l’Ami, à relire le livre élu, à parcourir un lieu dont nous aimons le paysage ?

   Ce cheminement à travers quelques livres, quelques textes, je ne saurais le terminer sans citer une nouvelle fois l’Auteur de ‘Julie ou la Nouvelle Héloïse’, en le rejoignant dans l’une des plus célèbres ‘Rêveries du Promeneur solitaire’, celle où, parlant du temps en sa forme mouvante, il célèbre à la fois le prodige de la Nature, la richesse des sensations, la beauté de l’écriture lorsque, mêlant forme et fond accomplis, elle nous pénètre du sentiment d’une étrange beauté :

   « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante & arrêtée, & nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent & changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet & vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? »

 

  La lecture est un monde merveilleux dont, jamais, nous ne pourrons épuiser le sens. Pour cette raison, nous lisons et lisons encore !

 

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15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 17:17
L’ART du CHAOS – Essai de Dominique Bertrand

 

Janus

Source : Le grenier de Clio

 

***

 

   « L’Art du Chaos » est un essai aussi bref que brillant. On y sent une véritable aisance conceptuelle et un art (précisément), de relier tout ce qui fait sens à l’aune de cet étonnant nouveau paradigme que semble, selon Dominique Bertrand, constituer l’interrogation du Chaos. D’une manière originaire et définitive, l’Auteur met le doigt « là où cela fait mal » : le Chaos est en Nous et c’est de Nous dont il s’agit face au Chaos. Nul besoin de regarder ailleurs, ni chez l’autre (encore qu’en tant que Double il ne fait que refléter notre intime Chaos), ni derrière l’épaule du Bigbang, il est coalescent à notre condition. Å peine sommes-nous nés que, déjà, nous sentons les premières vrilles de la finitude amorcer notre propre déconstruction. Nous sommes le miroir du Monde et des Choses qui, elles, par un effet de retour, ne sont que les psychés de qui nous sommes.

   Cherchant à échapper au Chaos, inconsciemment, nous en renforçons la sombre Puissance. Å moins que, comme l’indique l’Auteur, nous soyons contraints à une inversion de notre regard, obligeant ce qui paraît nous condamner à retourner sa peau, étonnante exuvie du Serpent attentif à assurer à notre égard, l’ouverture d’un Paradis, plutôt que de nous précipiter en Enfer. « Révolution copernicienne » s’il en est. Le grand mérite de cet essai : nous déniaiser, traverser les parois fragiles de notre fontanelle, entamer un genre de pandémonium en nos intervalles, nos interstices, nos aponévroses, nos jointures. Car, oui et Dominique Bertrand nous le montre avec autant de finesse que de persuasion, notre citadelle de chair, que nous pensions faite d’un seul tenant, est traversée de vides, des avens s’y ouvrent, des grottes pareilles à celles des Grotesques de la Renaissance y tressent leurs dentelles de pierres ponce. Et, ce qui, ici, se dit métaphoriquement, c’est bien le Chaos de notre finitude dont nulle habileté ne viendra combler les failles.

   Irrémédiablement, nous sommes des êtres du Tohu-Bohu dont l’auteur nous précise que ce mot énigmatique signifie « informe et vide » et, plus loin, pour « enfoncer le clou » si je puis dire, le Premier Homme surgi de l’argile divine se définit en tant que Golem « sous la forme d’une ‘extase originelle’ vertigineuse », selon les mots de Dominique Bertrand. Nous sommes  prévenus, nous les hommes indociles, nous les égarés, fussions-nous habiles en facéties les plus expertes, les « signes de la folie » seront perchés tout en haut de notre dos, cette partie que jamais nous ne verrons, donc cet inconnu donc, par simple métonymie, ce Chaos qui grimace et nous enjoint, sinon de le reconnaître, du moins d’en sentir le souffle acide. Qui pourrait devenir haleine réparatrice, onction balsamique, à la seule condition que nous y prêtions correctement attention.

   Mais ici, il convient de sortir des lieux communs selon lesquels le Chaos ne saurait se donner qu’à l’aune du négatif et lui reconnaître une authentique valeur positive. Faire d’une notion mortifère le lieu même d’une création sans limite, instituer le Chaos en art de vivre. D’ici, j’entends le grand rire de Rabelais qui est cité dans le texte ; d’ici, j’entends la Toute Puissance nietzschéenne bander sa Volonté et nous inviter au cycle de l’Éternel Retour. Puis il y a, au hasard des pages, cette sublime réflexion sur le jeu inapparent de la forme et de l’informe qui est la sémantique même sur laquelle repose notre fragile « Maison de l’Être », ce merveilleux langage qui recèle en son sein les convulsions historiales (relatives au Destin) et babéliennes de ce qui nous constitue en tant qu’essence. Tout langage n’est qu’un Chaos organisé et les fameuses glossolalies rabelaisiennes nous en proposent plaisamment une image, qui, en dehors de la dimension pantagruélique de l’œuvre et de la démesure sur laquelle elle joue, risquerait bien vite de nous précipiter, tête la première dans l’abîme d’où nous venons.

   Cet essai manifeste, à l’évidence, une absolue maîtrise des perspectives ésotéristes, une science du Nombre et une habile jonglerie avec les courbes et inflexions tonales et autres figures de style de la musique. Ceci débouche certes sur une manière de syncrétisme, mais infiniment maîtrisé, ce qui est bien l’essentiel. Et chaque discipline, vient alors s’emboîter, naturellement, comme dans un puzzle bien ordonné (paradoxe !) à l’exacte place dans la série des prédicats qui affectent, de manière plaisante, un Chaos qui finit, par la magie du verbe de l’Auteur, à se rendre infiniment sympathique. Loi des contraires !

   De très belles pages sur les  variations du souffle qui module la voix, qui sculpte le chant, qui ouvre la voie à la danse toute nietzschéenne, ces pages donc sont une sorte de vertige savamment instillé dans la tête du Lecteur, genre de tempête subliminale, d’œil du cyclone en train de former sa puissance, d’énergie patiente qui germe dans la conscience au fil des mots : en quelque sorte une inoculation invisible du Chaos, une potion de simples mais qui fera son effet plus tard lorsque, livre refermé, plié au sein de la nuit dispensatrice de rêves, mais aussi de sourdes angoisses, se lèvera, du fond du corps, cette lame chaotique insoupçonnée, rythme diastolique-systolique qui est le rythme du souffle, de l’amour, de notre dernier mot au rivage de la Mort.

 

Premier Chaos ?

Dernier Chaos ?

Éternel Retour du Même.

 

   Mais, en matière de Chaos, je laisserai le soin de conclure à cette assertion telle que posée à l’épilogue de la quatrième de couverture :

 

« ce n’est que par le chaos que nous traverserons le chaos. »

 

  Le Cosmos, le sublime Cosmos, invention de ce peuple génial, à la vue infiniment claire, les Anciens Grecs, comment le percevaient-ils en son essence ? Avaient-ils au moins conscience qu’il était le Double, face inversée de ce Janus biffrons, de cet être étrange dont jamais nous ne pouvons définir les contours, ce dieu « des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes », ce dieu dont une face regarde le passé, l’autre l’avenir. Or cette temporalité dont nous sommes tissés est toujours déchirure, écart, lèvres de l’abîme au-dessus desquelles, simples Funambules, nous tentons de trouver le lieu de notre exister. Chaque jour qui passe, chaque minute qui fait tourner ses rouages, chaque seconde qui fait chuter les grains dans le sablier, chaque instant de notre vie, comme un diapason à deux notes :

 

Cosmos/Chaos/Cosmos/Chaos

  

      Où donc le lieu de notre Vérité, sinon dans le balancement immémorial de l’un à l’autre ?

  

   L’essai de Dominique Bertrand est une très belle réflexion sur les enjeux de notre temps, ce temps « qui bat la chamade », et risque fort de se rompre le cou, tiré qu’il est de « Charybde en Scylla », ces deux monstres marins de la mythologie grecque, lesquels, pour les Anciens, devaient figurer un effrayant Chaos.

   Si le Chaos est en nous, il ne dépend de nous que de le métamorphoser en brillant Cosmos. Ce livre nous y invite avec beaucoup de subtilité. 

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25 juillet 2021 7 25 /07 /juillet /2021 10:29
'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

La Géode

Source : Wikipédia

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   A propos de Nathalie Sarraute

  « Nathalie Sarraute découvre la littérature du xxe siècle, spécialement avec Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, qui bouleversent sa conception du roman. En 1932, elle écrit les premiers textes de ce qui deviendra le recueil de courts textes Tropismes où elle analyse les réactions physiques spontanées imperceptibles, très ténues, en réponse à une stimulation : « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible de définir ». Tropismes sera publié en 1939 et salué par Jean-Paul Sartre et Max Jacob.

   Les enjeux de l’écriture

   En 1956, Nathalie Sarraute publie l'Ère du soupçon, essai sur la littérature qui récuse les conventions traditionnelles du roman. Elle y décrit notamment la nature novatrice des œuvres de Woolf, de Kafka, de Proust, de Joyce et de Dostoïevski. Elle devient alors, avec Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou encore Claude Simon, une figure de proue du courant du nouveau roman.

     Sarraute ambitionne d’atteindre une « matière anonyme comme le sang », veut révéler « le non-dit, le non-avoué », tout l’univers de la “sous-conversation”. N'a-t-on pas dit d'elle qu'elle s'était fixé pour objectif de « peindre l'invisible » ? Elle excelle à détecter les « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui. Ces paroles sont souvent anodines, leur force destructrice se cache sous la carapace des lieux communs, gentillesses d’usage, politesses… Nos apparences sans cesse dévoilent et masquent à la fois ces petits drames.

En 1964, elle reçoit le Prix international de littérature pour son roman Les Fruits d'Or. C'est la consécration. »

Source : Wikipédia

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   Le Planétarium

  Imaginez, vous êtes au centre de l’immense géode, au milieu des astres en mouvement, des naines bleues et des supernovae, des queues des comètes, des sillages de feu des étoiles, vous êtes au bord des trous noirs, de la fabrique du temps et de l’espace. Vous êtes, en réalité, tout près de l’humaine condition, là, immergés dans le grand praticable du monde sur lequel s’agitent les Ursule Mirouët, les Lucien de Rubempré, les Dauriat, les Félicité des Touches, les Delphine de Nucingen, les Eugène de Rastignac, vous êtes dans la grande fraternité qui unit les hommes, les femmes, en même temps qu’elle les divise. Vous êtes pris dans le mouvement sans fin des sentiments et des ressentiments, vous êtes parmi la pluie généreuse des relations, des amitiés franches, puis, soudain, roulés dans l’œil du cyclone de la haine, de l’envie, de la hâte de posséder ; vous êtes brillants, pareils aux averses de cristal des pôles, puis sombres, dans le remuement de vous, dans la perte d’être, genre de mousson où plus rien ne devient lisible. Tantôt en haut, si près de la lumière solaire, de la vérité ; tantôt en bas, si près de l’ombre, de la compromission, du mensonge, du reniement de soi. Tantôt écrivain célèbre, adulé, paré de gloire, idolâtré ; tantôt tombant du piédestal, perdant la face, renonçant, malgré vous à l’épiphanie subtile qui vous faisait apparaître dans le pur éclat pour tomber dans une manière de simagrée, de faux-semblant, simple visage de cire grimaçant dans le Musée figé et un brin mortuaire de madame Tussaud.

   Oui, là, au milieu de l’onirique planétarium, là dans l’illusion d’échapper à cela même qui vous constitue foncièrement, cette nature humaine dont vous êtes tissés jusqu’en votre plus subtile lymphe, là se dévoilent les heurs et malheurs qui modèlent tout exister : progrès et décadence, « servitude et grandeur militaires ». Ce sont des courants diluviens, des eaux mortes de lagune, de vifs éclats, des éclaboussures comme dans l’eau jaillissante des torrents, puis des pertes dans des avens invisibles, des reptations parmi les graviers des moraines, des sauts au-dessus de verrous de pierre, des résurgences en pleine lumière, de vives gloires, des éblouissements, des translations dans le clair-obscur des frondaisons, des étalements sur de larges estuaires, des rutilements au sein de la nappe infiniment ouverte des océans. Tous ces menus voyages, tous ces remous, tous ces trajets inaperçus, ces brusques réapparitions, tout cela, ce ne sont que tropismes toujours renouvelés qui se donnent à voir aux yeux de ceux, celles, dont la saine curiosité fore la peau du réel afin d’en connaître l’envers. Dans « Le Planétarium », ce n’est rien de moins que cette configuration étoilée de la variété anthropologique que Nathalie Sarraute nous donne à voir avec l’immense talent qui est le sien. Alors la tentation est immense de rapprocher de la prodigieuse recherche de Balzac, de son étourdissant carrousel de figures et de caractères. Successivement et dans un genre d’immense commedia dell’arte, se croisent et se recroisent, comme des fils de trame et des fils de chaîne recomposant indéfiniment l’ouvrage de quelque métier à tisser la vie, des personnages pris dans les mailles de leurs contradictions, cherchant à s’en extraire, chutant, le plus souvent, de Charybde en Scylla, remontant à la surface après une longue apnée, gonflant leurs poumons d’oxygène libérateur, puis disparaissant de nouveau dans cela même qui avait assuré leur brève ascension, à savoir la prétention à paraître et de demeurer visibles le temps d’une pirouette.

   Nathalie Sarraute, dans un ballet éblouissant, dans un style dense, méticuleux, pointilliste comme une toile de Seurat, métaphorique comme un poème de Saint-John Perse, nous délivre un miel, un nectar, une ambroisie dont nos palais éblouis garderont longtemps le souvenir. Personnages impérissables qui hanteront nos mémoires, tout comme le font les spectres de ceux qui sont partis sans espoir de retour, dont l’absence même les rend présents bien plus que ne l’aurait fait leur participation à notre paysage quotidien. Ainsi, pêle-mêle, convient-il de citer quelques passagers de l’impossible parution sur la scène du monde, comme si l’aventure humaine ne s’y inscrivait que par défaut : Alain Guimiez, personnage central autour duquel s’élaborent tous les schèmes existentiels qui concourent à donner à l’ouvrage ses principales nervures. Personnage falot, sans grande volonté, orphelin de mère, protégé par son père, gâté par sa tante, cette riche héritière dont on convoitera l’appartement jusqu’à la limite d’une pure folie. Alain, ne parvenant pas à terminer sa thèse de lettres modernes, s’essayant vainement à l’art d’écrire, s’entichant de Germaine Lemaire, cet auteur à la mode, adulé par les uns, boudé par les autres, écrivain entouré d’une pléiade de jeunes prétendants aussi creux qu’ambitionnant une plénitude dont, à l’évidence, ils sont désertés depuis le jour de leur naissance. Il y a tout un jeu autour de l’écriture, de la création, de la vérité de cette dernière, d’une illusion la concernant, aussi bien dans l’impossibilité d’en atteindre les rives escarpées que de s’y adonner avec le talent nécessaire.

   Si Germaine Lemaire, femme du monde, cabotine feignant d’ignorer la presse, les honneurs, mais ne rêvant secrètement que de couvertures de magazines, apparaît comme l’archétype d’une certaine frivolité, a contrario la haute stature de Lebat, intellectuel spécialiste de Husserl, manière d’autiste élitiste enfermé dans ses cours, ses publications, la correction des copies d’agrégation semble en établir le contrepoint, sinon l’opposition absolue. Cependant la naturelle fragilité de l’humain, sa propension à une considération égocentrique du monde ne les anime pas moins, l’un autant que l’autre, et Lebat, cet ascète de la pensée vivant dans une cellule quasi-monastique n’attend que l’instant de la révélation : qu’on lui dise le contenu - laudateur souhaite-t-il - de la critique de son dernier article philosophique. Cette subtile attention à soi, d’abord à soi, rien qu’à soi, sous des dehors altruistes doués d’intentions généreuses et universelles n’abuse personne. Les protagonistes du « Planétarium » ne vivent que dans l’enceinte de leur propre étoile dont ils souhaitent que l’éclat vienne assourdir celui des astres contigus. Eux d’abord sont en question, leurs états d’âme, leurs inclinations temporaires à donner ou bien à recevoir, leur propension à la pure générosité ou bien la réclusion dans l’égoïsme le plus étroit qui soit. S’il y a un rythme propre, une scansion de la fiction sarrautienne, c’est bien celle du vide succédant immédiatement au plein, celle de la donation suivie d’un brusque retrait. Il existe une sorte de manichéisme permanent, une oscillation conduisant les personnages à des statuts bizarrement ambivalents comme dans la nouvelle de Stevenson, « L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde » L’amplitude des tonalités des sentiments, leur soudaine réversibilité, inclinerait également à penser à l’œuvre de Simone de Beauvoir « Pour une morale de l’ambiguïté », à savoir l’inscription de l’homme dans une situation paradoxale, laquelle restreint sa liberté, si elle ne l’obère totalement.

   Quant à l’habituel bouffon de Germaine Lemaire, il espère bien recueillir quelques éclats du rayonnement du maître. Alain Guimiez - ce raté -, voudrait, tout à la fois, briller des feux de l’auteur adulé par les foules, mais aussi, être ce Lebat de haute volée entièrement inscrit dans l’orbe de ses sublimes pensées. Tante Berthe nourrit le projet de donner son appartement au jeune couple Alain-Gisèle mais jouit d’une manière perverse de la rapacité de ces jeunes vautours dont elle pense qu’ils la dépouilleront dès que l’occasion se présentera. Pierre, le Père d’Alain, s’il éprouve toujours, pour son fils, une émotion toute paternelle, ne doute pas que l’ambition pléthorique de sa progéniture le conduira à tous les reniements dans la seule optique de la possession d’un appartement qui le situera socialement, le parant d’une incontestable aura. Dans cette étude de mœurs sans concession, se côtoient toujours, comme l’avers et le revers de la même médaille, le brillant et le terne, le jubilatoire et le pitoyable, l’admirable et le détestable ; la carnèle, cette partie dentelée à la frontière des deux territoires apparaissant comme « l’infiniment moyen » dont toute existence est le plus souvent la tragique mise en scène, cette violente hypostase d’un absolu se mourant sur les rives exsangues d’une confondante relativité.

   La planète-objets

   Le Planétarium doit être lu comme un tout indissociable. Tout y fait sens à l’extrême, y compris et surtout, l’infime détail qui paraîtrait ne figurer qu’à titre de décor. Chaque chose est à sa place, à la manière d’une pièce de marqueterie s’emboîtant parfaitement avec les pièces voisines. Ici, rien n’est livré à la fantaisie de quelque contingence, ici rien ne s’illustre à titre de complaisance. Il y a tant de rigueur d’écriture chez Nathalie Sarraute, tant d’ajustements architectoniques que la profusion des sèmes laisse peu de place à la respiration. Comme pour toutes les œuvres exigeantes, il faut lire en apnée et ne ressortir à l’air libre qu’après que la provision d’images a été faite, que sont apparues ces visions sous-marines sans lesquelles il n’est guère de saisie correcte de cela même qui trace le seul chemin de réception possible de la pensée. Ainsi les menues et profuses descriptions. Ainsi la catégorie des objets qui se dévêt de sa perspective objectale pour acquérir dimension métaphorique et sémantique. Ce qui est proposé, c’est un objet-tropisme portant en lui, non seulement les prédicats de sa pure matérialité, mais se dotant de sa propre rhétorique, de ses concepts opératoires, de ses affects. L’objet devient tremplin pour la pensée : des humains il reçoit leurs projections identitaires, l’ombre de leur pathos, l’empreinte de leurs désirs, il est marqué au fer de leurs ambitions, mais aussi à celui des gloires avortées, ou bien à celles qui pourraient paraître, si d’aventure, le destin voulait bien s’en mêler.

   Pour mieux percer l’opercule de la chose en tant que telle dans l’orbe de l’œuvre de l’auteur, il faut établir un parallèle entre les paradigmes opposés auxquels ils réfèrent, selon que l’on se place dans l’optique d’un objet « passif » ou bien « actif ». Une nécessaire précision sémantique s’impose, laquelle fera d’une « pensée l’objet », une vision nous mettant à même de comprendre quelque nuance. En référence à la littérature, classique chez Balzac, d’une part ; ensuite au mouvement moderne du Nouveau Roman, tout particulièrement chez l’auteur des « Fruits d’or ». Donc, « pensée de l’objet », laquelle se déclinera selon deux topiques : on pense l’objet en lui-même (génitif objectif), ou bien on pense l’objet comme objet pensant le monde (génitif subjectif) et le révélant à partir de sa propre proposition sémantique.

   * Chez Balzac, par exemple, dans le ‘Cabinet des Antiques’ ou bien le ‘Cousin Pons ‘, l’objet de collection est investi pour lui-même, de l’extérieur, si bien que Pons et Magnus le ramènent à sa propre densité, manière d’autisme dont jamais ne peuvent s’exonérer aussi bien les cheminées, les flambeaux, les toiles. L’objet est clos, il donne lieu à une fascination, il brille de tous ses feux mais ne transite nullement vers une autre position que celle qu’il occupe dans le lexique des choses présentes. Il est entièrement refermé sur sa bogue. Il est objet replié sur sa pure objectalité.

   * Chez Sarraute, le statut de l’objet retourne sa calotte, il devient sujet ouvert sur le monde ; monde auquel il dicte un genre d’imperium, il veut forger le réel, lui imposer sa loi, inscrire dans le marbre têtu du paraître les glyphes par lesquels non seulement il rayonnera en tant que sujet actif, mais portera au jour, celui, celle qui lui auront insufflé la vie, les divers protagonistes assurant jusqu’à leur propre disparition grâce à un phénomène de réification. Il y a une telle osmose du sujet-existant et de l’objet-existé que le tout se confond au sein d’une même réalité, celle d’une volonté de puissance que chacun, chacune à sa manière veut porter au-devant de lui sur la scène du monde. Ainsi la bergère Louis XV pour Alain ; ainsi la porte du cloître pour Tante Berthe.

   Les objets-tropismes

  La porte de Tante Berthe

   (Tante Berthe découvre, un jour, dans l’ombre froide d’une cathédrale, une porte dont elle tombe littéralement amoureuse. Elle la fera installer, plus tard, à la manière d’une précieuse icône, dans le luxe de son appartement.)

   « … cette petite porte dans l’épaisseur du mur au fond du cloître … en bois sombre, en chêne massif, délicieusement arrondie, polie par le temps … c’est cet arrondi surtout qui l’avait fascinée, c’était intime, mystérieux … elle aurait voulu la prendre, l’emporter, l’avoir chez soi … mais où ? […] il n’y avait qu’à remplacer la petite porte de la salle à manger qui donne sur l’office, faire percer une ouverture ovale, commander une porte comme celle-ci, en beau chêne massif, dans un ton un peu plus clair, un peu plus chaud … »

 

   La bergère d’Alain

'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

Bergère de style Louis XV

réplique d'un modèle d'époque

Source : Wikipédia

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   (Le jeune couple Alain-Gisèle, derrière la vitrine d’un magasin d’antiquités observent une bergère, objet de leur ardente convoitise.)

   « Ça doit coûter une fortune … Pas ça chez nous, Alain ! Cette bergère ? » Elle aurait plutôt, comme sa mère, recherché avant tout le confort, l’économie, mais il l’avait rassurée : « Mais regarde, voyons, c’est une merveille, une pièce superbe … Tu sais, ça changerait tout, chez nous … » Le mariage seul donne des moments comme celui-ci, de fusion, de bonheur, où, appuyée sur lui, elle avait contemplé la vieille soie d’un rose éteint, d’un gris délicat, le vaste siège noblement évasé, le large dossier, la courbe désinvolte et ferme des accoudoirs … Une caresse, un réconfort coulaient de ces calmes et généreux contours … au coin de leur feu … juste ce qu’il fallait … « Il y aurait la place, tu en es sûr ? – Mais oui, entre la fenêtre et la cheminée … » Tutélaire, répandant autour d’elle la sérénité, la sécurité -, c’était la beauté, l’harmonie même, captée, soumise, familière, devenue une parcelle de leur vie, une joie toujours à leur portée. »

'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

Fauteuil club rond

Source : Wikipédia

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   (Alain en visite chez Germaine Lemaire, l’auteur comblé, entouré d’objets éclectiques. Germaine interroge son protégé sur la qualité de son cadre de vie.)

   « Ah non, c’est très laid chez moi. Vous seriez terriblement déçue … il y a toutes sortes de cadeaux plus affreux les uns que les autres … Mais il n’y a pas moyen de s’en défaire. […] Voilà, n’est-ce pas, deux fauteuils de cuir très ordinaires en apparence, le genre « clubs » anglais comme il y en a dans certaines salles de cinéma. Eh bien, il y a autour d’eux des drames sanglants. Je lutte pour ne pas les avoir chez moi comme si je défendais ma vie. Et j’ai raison. Parfaitement. Car ces fauteuils, nous savons tous ce qu’ils sont. Mais jamais un mot là-dessus. Secret absolu. Il y a un accord tacite, on n’en parle pas … On se sert de toutes les armes qu’on a, mais jamais une allusion à ce qu’ils sont pour de bon : le signe de l’ordre qu’ils veulent imposer, de leur puissance, de ma soumission … »

   Le tapis chez Tante Berthe

   (Pierre, le père d’Alain, en visite chez sa sœur, écoute celle-ci lui raconter la dernière visite de son neveu, insistant sur la supposée goujaterie d’Alain.)

   « Ecoute-moi, mais écoute donc ce que je te dis, Pierre, je t’en prie … C’est très grave, tu sais … j’en suis malade, je n’en dors pas … Je ne demande qu’à croire que je me suis trompée … mais écoute-moi … »

   « Il fallait s’y attendre. Il ne fallait rien espérer d’autre de lui. Il l’écoute à peine, il fixe des yeux fascinés sur le coin du tapis qu’il a retourné tout à l’heure en venant s’asseoir … Le voilà qui se penche, sa nuque gonfle et rougit … il étend la main, saisit le tapis … Elle a envie de le prendre par le col de son veston, de le redresser, de le pousser brutalement et de le maintenir appuyé au dossier de son fauteuil pour le forcer à la regarder, à l’écouter … mais elle sait que cela ne servirait à rien. »

   L’amphore offerte par Germaine Lemaire (« Maine »)

   (L’écrivain, en visite auprès du couple Alain-Gisèle, vient d’offrir une amphore, manière de célébrer le nouvel appartement. Alain, très touché par le présent, mais aussi dans son rôle de prétendant au titre d’écrivain flatte Maine, alors que son épouse Gisèle (ce bloc lourd) oppose toute l’hostilité latente qu’elle tient en réserve à l’encontre de leur hôte commun. L’amphore, de toute évidence, ne paraît qu’une grossière copie de ses modèles antiques)

   « Oh, Maine, quelle jolie chose … C’est ravissant … » Il prend la fine amphore par chacune de ses anses et la tient en l’air à bout de bras, il plisse les paupières pour mieux la voir, il la pose avec précaution sur la cheminée … « Là … il faut la mettre ici, c’est tout indiqué … Ce sera l’ornement du salon … » Il s’écarte, il passe des mains caressantes le long de son col, de ses anses, de ses flancs … il la tourne un peu … « Comme ça, c’est parfait … On peut voir dans la glace le reflet de ce faune admirable, de ce char … Quelle pureté de trait, c’est étonnant … » Mais il n’y a rien à faire, le courant ne passe pas. Il sent dans tous ses gestes, dans ses mots, dans ses intonations quelque chose d’un peu guindé, un apprêt, une outrance, tout cela manque de chaleur, de vie … […] « Cette amphore me fait penser à celles que j’ai vues au musée d’Arezzo, il y en avait de très belles … Maine, vraiment vous nous gâtez trop, c’est trop gentil … » Mais ce n’est pas sa faute à lui, il n’y est pour rien … Voilà, il le sait, ce qui empêche ses sentiments de couler, forts, libres, chaleureux, dans ses mouvements vers cette masse inerte, là, près de lui, ce bloc lourd … C’est vers cela que toutes ses forces, que toutes les ondes qu’il émet dévient, il faut ébranler cela, le faire vibrer … « mais Gisèle, tu ne trouves pas que cette amphore est aussi belle que celles que nous avons vues au musée d’Arezzo ? … vraiment, Maine nous gâte trop … Non, mais tourne-là un peu par ici. Regarde ce faune, ces chevaux … » mais c’est à peine si quelques vibrations légères révèlent dans la masse inerte le passage d’un très faible courant … « Oui, tu as raison, Alain … c’est très beau, c’est ravissant … » Il n’y a rien à faire, il le sait, les efforts qu’il déploie ne font, comme toujours, qu’accroître cette inertie, augmenter cette résistance … il faut avoir le courage de couper court, de renoncer … il jette encore un regard hésitant, nostalgique, vers la cheminée … »

   La Vierge gothique à l’aune du regard de Lebat

   (Alain vient de dénicher une Vierge dont la facture présente quelques défauts, défauts dont le futur possesseur espère que nul ne les décèlera)

   (Le monologue intérieur. Les supposés admirateurs)

   « C’est vraiment beau, dites-moi, c’est très étonnant … où l’avez-vous trouvée ? Mais vous savez que c’est une pièce rare … Ils tourneront autour, tout excités, ils se rapprocheront, se pencheront, plisseront leurs paupières … rajusteront leurs lunettes … Vous savez à quoi cela me fait penser ? A ces merveilleuses statues gothiques de l’école de la Loire … » Il baissera les yeux modestement : « Oh ! je suis tombé dessus par hasard … je l’ai aperçue en me promenant … dans la vitrine d’un petit brocanteur … » Ils hocheront la tête, ils avanceront les lèvres. « Eh bien … ».

     (Le monologue intérieur : la supercherie est démasquée)

   « Tiens, tiens, c’est le fin connaisseur, le grand expert, c’est cela, ce goût fameux, mais il n’y connaît rien ce pauvre Alain … Vous avez vu sur sa cheminée, cette Vierge avec l’enfant … C’est du faux Renaissance ou je ne m’y connais pas … On n’a pas idée de mettre ça chez soi. »

   (La rencontre fortuite de Lebat, lequel critique le phénomène de mode)

   « Alors, vous vous intéressez au style Renaissance ? » Alerte. Branle-bas. Pendant qu’il était là à parer à Dieu sait quelles attaques imaginaires, à essayer d’éviter les embûches dressées par un adversaire inventé, l’ennemi, le vrai, le seul redoutable l’épiait … l’ennemi a fondu sur lui. […] Une satisfaction repue luit comme toujours au fond de ses petits yeux perçants : « C’est très couru, hein, le style Renaissance, à ce qu’il paraît, en ce moment ? ».

   Petit morceau d’anthologie

   « Mais il faut prendre les choses comme elles sont. On n’y peut rien, allez. C’est honteux, ces jeux infantiles, ces gestes d’autruche apeurée. Qu’on frotte les taches, qu’on bouche les trous - parfait. Ça ou autre chose. N’est-ce pas ? Ça vaut mieux en tout cas que le désordre, la saleté. Mais les incursions dans les sombres domaines souterrains, les contrastes exquis avec le monde chatoyant vers lequel on remonte d’un coup de reins, quelle littérature, tout ça … Allons, un peu de courage. N’attendez rien. Tout est pareil dehors, dedans. On s’accommode comme on peut avec ce qu’on trouve sous la main. Et on regarde les choses bien en face, crânement.

Ils ont tous très bien compris. Très vite, sans avoir besoin de longues explications. On n’a pas encore découvert ce langage qui pourrait exprimer d’un seul coup ce qu’on perçoit en un clin d’œil : tout un être et ses myriades de petits mouvements surgis dans quelques mots, un rire, un geste. Tout le monde a un peu mal maintenant, la descente sur les montagnes russes a mal tourné, ils se sont cognés. Ils se sentent un peu ridicules, un peu gênés. »

 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 15:05
 Le corps à corps de l'écriture

Source : Passage de Témoins - Caen

 

***

    "Oui, c'était un été admirable. Le souvenir en est plus fort que nous qui le portons... que vous, que vous et moi ensemble devant lui... c'était un été plus fort que nous, plus fort que notre force, que nous, plus bleu que toi, plus avant que notre beauté, que mon corps, plus doux que cette peau sur la mienne sous le soleil, que cette bouche que je ne connais pas. La question ne s'est jamais posée ainsi pour moi. Je n'ai jamais imaginé partir de vous. Je ne peux pas, vous comprenez, je ne peux pas sans vos yeux enfermés dans ces frontières-ci. Sans votre corps ici. Sans cette chose... vous savez... cette légère perte de présence qui vous atteint lorsque d'autres vous regardent et que je suis là parmi eux... vous savez bien... cette ombre sur le sourire qui vous fait si désirable et dont je suis seul à savoir ce qu'elle est."

 

MARGUERITE DURAS – Agatha

*

   Mais, Marguerite, jamais nous n'avons " imaginé partir de vous", de cette si belle écriture, - personne n'écrit plus comme cela de nos jours – partir de cette langue si songeuse, toujours à la dérive, sur le bord d'une révélation, cette langue savamment intellectuelle qui dit tout sans ne jamais rien dire, aux confins de l'effraction, cette langue suspendue entre deux nuages de fumée, avant le whisky, après l'amour, à contre-jour des lieux qui, toujours, furent la place de votre écriture, ces lieux étonnamment, indissolublement liés à cet événement qu'est constamment, pour un écrivain, la rencontre avec quelque chose qui le dépasse, - précisément le lieu - dont il fait la texture même de ses fictions, les personnages n'en étant que des émanations, des lueurs océaniques, des fuites pareilles à la courbe des galets, des horizons plats et infinis, des manières d'abstractions, - personnages rapportés à la réalité concrète, compacte, j'entends - concrétions littéraires perdurant dans le temps - cette matière dont est tissé tout surgissement écrit - et, Marguerite, vous lisant à l'aveugle, nous vous reconnaîtrions parmi la multitude des mots et des déferlements langagiers, c'est cela, un écrivain, d'abord un STYLE, et que ceux parmi les lecteurs qui ne l'ont encore compris renoncent donc à ouvrir vos livres, ils n'atteindront pas ce que vous avez à dire qui est de l'ordre de la confidence, sans doute, mais de celle qui habite les grandes intuitions littéraires.

  Point n'est besoin d'une savante herméneutique pour faire corps avec ce que vous écrivez. "Pour faire corps", car c'est bien de cela dont il s'agit, de corps, d'amour, de passion, d'érotisme. C'est avec votre corps que vous écrivez, avec votre bouche, vos hanches - vous aimez tellement danser -, votre sexe - vous aimez tellement le corps à corps, c'est-à-dire la LITTÉRATURE, car la littérature, ce n'est pas un simple assemblage de mots, une savante rhétorique, - tout le monde saurait écrire suite à l'exercice d'une propédeutique -  la littérature c'est une chair, des sens, des mains, des doigts, des jambes, des émotions, des bouleversements - vous avez toujours été une grande amoureuse, autrement dit un grand écrivain - et d'ailleurs comment aurait-on pu lire un seul de vos livres - le merveilleux "Ravissement de Lol V. Stein", par exemple - sans "tomber amoureux" de vos personnages, de votre écriture ?

  Car, en définitive, vous ne parlez que de cela, d 'ECRITURE, de cette obsession qui vous ronge, vous pousse à boire, fumer, passer des nuits blanches, faire l'amour jusqu'au bord de l'évanouissement. L'amour, l'écriture, l'événement littéraire sont une seule et même chose : "un ravissement". L'on est ravi à soi, à l'autre, au monde. Condition de possibilité de toute profération : cette abstraction de soi qui vous métamorphose en ces mots que vous extrayez de votre corps dans la douleur. C'est un truisme que de dire, en même temps, l'enfantement, la création. Tout le monde sait cela, mais tout le monde l'oublie, comme l'on oublie sa propre naissance. Mais quand donc comprendra-t-on qu'écrire et faire l'amour sont issus d'une même décision, d'un même élan dont la finalité est de porter l'œuvre à son effectuation ? Quand ?  Pourtant des milliers d'œuvres - les vraies, s'entend - ne disent que cela, cette perdurance de l'amour à s'inscrire dans la chair vive de l'œuvre.

  Avant d'être l'amant, Yann Andréa Steiner sera l'écriture en acte, ce par quoi vous, Marguerite, amante et aimante, donnerez d'essentiel à la littérature, votre corps sacrificiel. Tout écrivain authentique sait cela, ce tribut à payer aux mots. On n'écrit pas comme on fait une simple correspondance, dans la distraction. L'écriture est une attention de tous les instants. Un style : existentiel, une façon de fumer, de rejeter les volutes grises, de parler, d'aller dîner, de se promener sur la plage à Trouville, de regarder la mer. Le regard, surtout. On n'est pas écrivain si l'on ne sait pas regarder. La vie d'abord. Les pensées des autres, leurs sentiments, leur dérive esthétique, leur profondeur, leurs manies, leurs obsessions. Entrer en l'autre afin d'en extraire les mots dont il est tissé.

  Car les gens ne sont que cela : des mots. La preuve : vous pouvez les décrire, en faire le portrait, en créer des fictions. Les autres sont une pâte malléable, infiniment ductile. Vous, écrivain, savez depuis le manuscrit que vous raturez, qui n'est en définitive que vos personnages en train de se solidifier, que cela sera un combat, une polémique, un pugilat. Comme l'amour. Il n'y a pas de différence essentielle de nature. C'est constitué de la même essence, celle de l'altérité. Car c'est bien de l'autre, du différent, du décalé que vous tentez de produire, simplement à partir de vous. C'est difficile, ça se débat, cela se refuse, cela vous saigne à blanc. Comme l'amant exigeant, fuyant, qui glisse entre les doigts et que vous vous exprimez à saisir, sachant la fugacité de l'événement qui va se produire, qui, déjà n'est plus là, alors même que vous vous apprêtiez à le fixer sur le papier.

   Toute l'intensité du monde est là, dans ce point d'incandescence de l'écriture, dans cette pointe extrême, fusionnelle. Le sentiment de possession - en même temps que de dépossession qui lui est corrélatif -, fusionnel, disions-nous, chair de l'écrivain jouant en écho avec sa propre chair, comme une chair spéculaire, en réalité une manière de dédoublement - et ici, inévitablement se pose la question de la proximité de l'écrivain à lui-même, à l'autre, à ce qui le rattache au plus près de ce bourgeon initial de la fratrie (n'oublions pas, ici, le thème central "d'Agatha" : la naissance d'un amour incestueux entre un frère et une sœur), mais alors, l'écrivain ne serait-il pas, toujours, victime de sa propre obsession, enfermé dans une autarcie indépassable, la frontière de son propre corps, pas même celui du frère, de la sœur et alors l'écriture ne serait que cet essai de sortie de sa propre enceinte de peau en direction du monde, cet autre hautement insaisissable dont s'emparerait l'imaginaire afin de l'amener à l'éclosion dans une hypothétique fiction ?  Autrement dit une manière d'aporie indépassable dont l'œuvre serait la mise à jour. Le métaphysicien ibérique Miguel de Unamuno aurait dit ’le sentiment tragique de la vie’. Le livre n'est peut-être que cet aveu-là. Peu importe. L'art est toujours au prix d'un renoncement à soi de son créateur. Merci Marguerite Duras d'avoir autant aimé, pour notre plus grand bonheur. Rarement passion a-t-elle pu déboucher sur un si parfait accomplissement ! Vous nous manquez ! Nous vous aimons ! Avec vous, avec vos livres, aves vos personnages, nous ne pouvons qu’être en amour. Dire ceci, c’est comprendre la littérature en son essence. Dire ceci, c’est un peu écrire Duras en soi. La merveille ne porte d’autre nom.

 

 

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 17:45

 

 

TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière.

dimanche 1er mai 2011, par Jean-Paul Vialard  
©e-litterature.net

 

"Les apparences sont paisibles, familières, mais le terrible se cache dans l'ombre." JMG Le Clézio - "Le Déluge".

 

"Terra Amata", œuvre dense, polysémique, difficile d'accès. On ne la comprendra qu'à la lecture de la cosmogénèse fictionnelle qui traverse de part en part les écrits de Le Clézio, dont au moins l'une des clés trouvera son point d'acmé dans "Mydriase" en 1973. L'interprétation du cosmos repose sur une manière de manichéisme originel. La lumière est surgissement du sens, de la vérité, que l'ombre, constamment, vient éclipser. L'archétype incontournable, le point cardinal à partir duquel s'inscrit le devenir de l'homme est tout entier contenu dans l'astre solaire. Son apparition à l'est, le matin, est un genre de manifestation transcendante qui sublime les choses, en révèle les facettes, en souligne les angles. Toute clarté est porteuse d'ouverture, tout phénomène s'y révèle dans une sorte d'évidence radieuse, porte d'accès à "l'extase matérielle". Nuages d'écume; ciel; pluie; gouttes de rosée à la pointe des herbes; éclats de verre pilé à la face de l'eau; cascade de phosphènes sous la blancheur d'été; sillage des étoiles piquetant la toile immense de la nuit. Toute une cosmopoétique où s'abreuve le regard, où se ressource la conscience : une apodicticité indépassable.

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

Toute vie est associée à ce rythme pulsionnel qui traverse l'homme à son insu. Aventure cosmo-biologique élémentaire inscrite dans la chair, l'esprit, les affects. Nul vivant ne peut échapper à cette oscillation, au balancement immémorial du nycthémère. Il est notre respiration, la cadence de notre marche, l'exacte mesure de notre progression sur la terre. Il est la scansion de notre temporalité, l'encoche régulière selon laquelle s'illustre notre destin.

Seulement la course de l'homme n'est jamais linéaire qui se satisferait de glisser le long d'une ligne circulaire dépourvue d'aspérité. L'horizon est une courbe imaginaire qui ne tient compte ni de l'ondulation des océans, ni des convulsions géologiques de la terre. La réalité est tout autre et l'existence semblable à un vaste plateau parsemé de dolines, troués d'avens, hérissé de rocs et de lignes de cairns.

Seulement rien n'est simple et la blancheur n'est nullement immaculée. En elle s'inscrivent les souvenirs de traces nocturnes, les ombres portées qui ne se dissimulent qu'à mieux se révéler. La grande flamme solaire ne peut davantage s'abstraire de cette nécessité. En son centre l'astre porte les stigmates de l'ombre, taches immenses celées par le foyer incandescent. Et quand bien même les taches n'existeraient pas, l'homme ne pourrait fixer l'immense couronne qu'à risquer la cécité. Toute vérité porte en elle le vertige de sa propre brûlure. Elle n'est jamais un pur miroir lissé d'évidence. Toujours l'obscur dans les failles de la lumière, comme une nécessité ontologique.

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

Tout commence donc avec, au fond de l'univers, la nuée blanche du soleil. Nuée aveuglante et cruelle comme seule peut l'être l'apparition d'une vérité. Il n'y a pas de temps encore. Seulement un tremblement, une indécision. Il n'y a pas d'homme encore. Seulement une silhouette, une vibration existentielle, une pure virtualité. Puis le temps finira par surgir, accomplissant avec minutie son œuvre de cendre et de poussière et la clarté, peu à peu, s'effacera, laissant place à la ténèbre, à la douloureuse inconscience. Alors pour l'homo erectus aussi bien que pour l'homme contemporain, une seule nécessité : creuser les signes, débusquer les ombres, racler le réel jusqu'à l'os pour en retrouver la pureté originelle, l'unique lumière. Chancelade, tout au long de l'œuvre, s'y emploiera avec fièvre, démesure. Recherche pathétique d'un sens forclos. Patiemment, un à un, redécouvrir les sèmes existentiels, les assembler, les tisser, en faire la matière des jours, des heures, des secondes. Seulement là se trouve l'ouverture, la dimension du déploiement.

Le cheminement du roman se déroulera sous la figure d'une anthropo-cosmogénèse où se jouera, dans une sorte de réverbération spéculaire, les destins communs de l'homme et du monde. Seule cette amplitude sera à même de rendre compte de l'aventure humaine.Car rien n'est simple et nul mortel ne saurait s'abstraire de ses assises géologiques pas plus que de la dimension cosmique qui l'habite depuis la "nuit des temps". "La nuit des temps" : formulation qui nous révèle, dans son étrangeté, l'origine aliénée du devenir, sorte de cloaque utérin en attente de lumière. Or la nuit ne saurait faire fond sur la nuit. Il faut convoquer la clarté afin que puisse s'informer le rythme des jours. Le ventre primordial, sorte d'œil aveugle, il faut en inciser la membrane, en distendre les paupières, dialoguer avec la confondante blancheur. Regarder le monde comme on regarde un tableau de Rembrandt, du Caravage, de Georges de La Tour. Sous la seule perspective possible : celle du clair-obscur. Car rien ne signifie jamais à s'immoler dans la noirceur, à triompher dans l'éclatante blancheur. Le sens se situe à leur jointure, à leur vibration essentielle, à leur entrelacement. Contempler un tableau du Caravage n'est jamais soumettre sa vision à une lecture orthogonale : verticalité de la lumière opposée à l'horizontalité de l'ombre. Une troisième dimension doit être convoquée : vue oblique, diagonale, fécondant les deux modes d'apparition.

Identiquement, chez Le Clézio, le concept existentiel fonctionne sous ce régime d'ajointement du clair et de l'obscur, osmose signifiante conditionnant l'accès à la matérialité dont, parfois, peut surgir l'extase, le ravissement, aussi bien que leur opposé, le manque douloureux. A défaut d'un tel regard le monde se réduit à l'image d'une myopie, sinon à l'impasse d'une cécité. Donc à une occultation du sens. La trame existentielle de Chancelade portera, à chacune de ses étapes, les stigmates de cette recherche. Récurrente, itérative. Comme une urgence à frayer sa voie, à l'étayer de traces visibles. Nous le suivrons tout au long d'une vie aussi brève qu'intense.

Découverte de l'ombre, d'abord. Dans la dimension tragique du destin : une meute d'innocents doryphores n'aura pas choisi de mourir sous les coups redoublés du petit garçon Chancelade transformé, pour un instant, en terrifiant démiurge. Puis le jour de l'enterrement de son père, le noir envahira tout, s'accrochant aux robes, aux bas, aux cartons bordés d'un liseré mortuaire. Puis ce sera au tour du rêve, du sommeil, de révéler "une plaine très longue et noire" (Terra Amata), habitée des livrées nocturnes des loups; de faire surgir dans le flou onirique des "millions de bouches noires" (TA), ouvertes dans la profondeur d'étranges masques de pierre. Puis le refuge avec Mina, sa compagne, dans la chambre d'hôtel qui deviendra vite un lieu de révélation en forme de crépuscule, de finitude. Constat de la fin de la race humaine et, avec sa disparition, seront refermés tous les signes de clarté : "On oubliera tout ce qu'on a inventé, on ne saura plus écrire, on oubliera le feu, les outils, le langage." (TA). Puis une suite de tonalités grises, éteintes, sourdes, où se devinent les signes de la folie sécrétés par les gouffres urbains; l'absurdité à engendrer une descendance mortelle; la vie comme une fuite éternelle, la vie finie avant d'être commencée, sorte "d'ampoule électrique nue qui pend au bout du long fil noir", (TA), comme l'araignée assujettie à sa toile; puis une suite de couleurs plombées où se devinent déjà les premières attaques de la vieillesse, la lassitude des paupières avant leur irrémédiable fermeture. Ensuite un signe de clarté dans la chambre pré-mortuaire : "Devant ses yeux, le plafond blanc est devenu un miroir avant l'inconscience; et ce que voit le petit garçon est horrible." (TA) . L'espace d'une nuit, le petit garçon sera devenu celui qui va connaître l'obscurité absolue et définitive, l'ubac où la lumière jamais ne parvient.

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

Au milieu de la foule, pourtant ressentie comme l'hydre aux mille têtes, parmi les "odeurs vulgaires et belles" (TA), Chancelade s'ouvre à l'irrépressible beauté du monde, à l'évidence de sa fulguration : "Jamais il n'y avait eu tant de choses extraordinaires, tant de richesse et de vie." (TA).

Puis il y a cette étonnante et sublime prise de conscience de sa propre nomination : "Un nom magnifique aux lettres gravées par le feu, un nom pur et magique qui voulait dire des siècles et des siècles de vie : CHANCELADE." (TA). Mais cet ego hyperbolique qui se révèle à lui-même avec l'impérieuse beauté d'un feu d'artifice ne doit pas abuser. Les feux de Bengale ne durent que ce que dure la fête : l'espace de l'inconscience, l'instant du reflux de la lucidité. Toute lumière Leclézienne est le signe avant-coureur d'une apothéose dernière, manière de prodigieux flamboiement avant que tout ne sombre dans le néant, l'incompréhensible. La longue méditation prend fin dans l'éblouissant halo d'une explosion nucléaire : "Le monde se termine dans une boule de feu." (TA). Du grand éclat blanc, première manifestation de la lumière, à sa déflagration finale, un seul empan de la conscience cosmique qui signe la tragédie de la condition mortelle sur cette terre traversée par les failles d'une funeste beauté. La dialectique de l'ombre et de la lumière prend fin dans ce paroxysme, dans cette apocalypse promise depuis l'aube des temps, bien avant que les hommes ne fabriquent les huttes de bois de Terra Amata.

Face à l'épopée humaine et à la dimension cosmologique de l'œuvre, le destin de Chancelade ne s'illustre qu'à titre de prétexte, n'apparaissant jamais comme le support d'une structure narrative, d'une histoire dont on retiendrait l'événementialité. Car la vie n'est pas vécue pour elle-même, en elle-même et toutes les péripéties existentielles ne sont que des épiphénomènes, des fragments dispersés, sortes de vagues météores girant sans cesse dans une nuit temporelle où rien ne se distingue vraiment. Quant au temps, il n'a guère plus d'épaisseur que l'existence, il se dilue en permanence, il recouvre Chancelade d'une nuée de cendres le réduisant à un point imperceptible dans l'espace, le gommant de la mémoire universelle, mince aventure dans la grande dérive humaine : "Dans mille ans, dans dix mille ans, y aura-t-il seulement quelqu'un sur la terre qui se rappellera qu'on a existé ?" (TA).

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

Si, au premier degré, le roman peut être perçu à la manière d'une dissertation sur le temps, cela n'est jamais qu'au profit de l'émergence de la conscience. Terra Amata : histoire du temps; histoire d'une vie dans le temps; histoire d'instants dans une vie. Tout joue en abyme depuis l'infinitésimal existentiel jusqu'à la démesure de l'univers. Emboîtement d'images spéculaires qui reflètent, tout à la fois, la fin et l'origine. Seule une vision adéquate peut en décrypter le sens. Chancelade la trouvera dans un accomplissement particulier du regard :

"Etre vivant, c'est d'abord savoir regarder." (L'extase matérielle). L'intérêt est au centre, dans le nucleus d'où tout rayonne, d'où tout signifie, dans la lumière de la conscience, l'éclat de la lucidité. On aura compris que dans la mythologie de Le Clézio, soleil et lumière resplendissent d'un fascinant éclat. Toujours opposés à l'ombre dense, confondante. A tel point que la disparition quotidienne de l'astre solaire est le lieu d'une dramaturgie :

"En quittant la surface de la terre, le soleil a entraîné le regard avec lui." (Mydriase - 1973 -)

"Pour celui qui voit le soleil disparaître (...) et enlever son regard, la peur a commencé." (Mydriase).

La perte de la lumière est régression dans la nuit primitive, activation de la peur ancestrale qui, déjà, habitait les sombres huttes de Terra Amata. Alors, pour lutter contre cette ténèbre mortifère, l'homo erectus devait sortir au grand jour, tailler des silex, faire surgir des étincelles, infimes lucioles métaphoriques, premiers gestes de la pensée. Les pointes des flèches étaient les lames avancées de la conscience, les premiers signes d'une tension existentielle. Elles portaient déjà en elles toute la force d'une symbolique. Eros combattant Thanatos. Mort du bison qui participait à la survie de l'homme, assurait sa présence sur terre.

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l'indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d'exigence, de profondeur, plus d'acuité. Il faut une manière de propédeutique, d'initiation qui nous fournisse des outils d'interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d'apprendre les chemins d'une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l'appui de l'air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d'un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l'explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l'odeur de tabac dans le cube d'une chambre cernée par la blancheur. D'une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu'on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l'espace d'un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S'appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d'un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s'approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu'occulte en permanence l'égarement de l'homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines; langage brûlant du soleil; vision du monde enfermée dans un dessin d'enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l'amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime; épier l'enfer hurlant des foules; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure; boire jusqu'à l'ivresse le plus inapparent : les éclairs des pare-brises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s'éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu'à l'étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L'espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d'un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s'enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex.

Certes bien d'autres lectures de Terra Amata seraient possibles. Par exemple dans une perspective existentialiste où la temporalité constituerait le mode d'approche privilégié : fulgurance du destin; épuisement du sens dans l'urgence à vivre, à expérimenter; hantise de la solitude, de l'angoisse. On pourrait également y déceler la présence d'actes mettant en jeu une vision du monde tout occupée à extraire la moelle intime des choses dans un genre de vitalisme animiste teinté de panthéisme. A l'opposé, les épisodes les plus sombres du texte pourraient s'assimiler aux conceptions tragiques d'un Cioran. Sans doute l'approche la plus adéquate serait celle d'une prise en compte holistique de la nature où le corps humain serait le noyau autour duquel graviteraient les forces cosmiques comme autant d'unités de sens. Dans cette perception immédiate, nulle métaphysique, nulle transcendance. Seule une vie hyperesthésique où tout signifie, où tout vit, où l'homme n'est jamais séparé du monde dont il provient. Fragment singulier inséré dans le vaste univers. Conscience nerveuse de la matière. Chancelade ne se résume pas seulement à sa pensée, son expérience, ses affects. Il est aussi ce nœud complexe de neurones, ces dendrites étoilées, ces trajets d'axone, ces blancs chemins de myéline. Tout un métabolisme basal, une manière de biologie discursive où chaque élément du vivant est en relation, où le tout du monde est amarré à la feuille, à l'air, aux vibrations de la lumière, à la respiration la plus élémentaire. Tout vit de sa propre vie et en même temps s'abreuve au rythme des éléments, des forces telluriques, des énergies célestes. Jamais Chancelade ne peut être séparé du milieu dans lequel il évolue; jamais il ne peut s'affranchir du réel et fuir dans des considérations éthérées, dans des refuges conceptuels. Comme le monde qui l'entoure et duquel il participe, il est une concrétion organique, un empilement de muscles, un assemblage de cartilages, de mouvements, de paroles, de gestes. Conscience faite chair. Chair lucide, ouverte à la compréhension directe, à la saisie spontanée qui l'enserre à la façon d'un fourreau existentiel. Chancelade : chose parmi les choses. Immergé dans le monde: "Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu'il en devient abstrait." (L'extase matérielle).

Philosophie singulière. Philosophie qui, par son style, pourrait s'apparenter à une phénoménologie de la chair selon la conception qu'en avait Merleau-Ponty. Le corps est le centre géométrique où s'origine le sens; le monde y imprime sa trame sensible, l'infini s'y révèle. Le corps devient la clé ultime, l'espace intermédiaire, ligne de partage entre ombre et lumière. Au-delà il n'y a plus que traces évanescentes de l'invisible. La terre qu'habite Chancelade est vivante, infiniment vivante, semée de pensées, de mouvements, de phrases, d'hommes, d'animaux qui la sillonnent en tous sens et leurs trajets laissent derrière eux des signes semblables aux premiers gestes de l'écriture sur les parois des cavernes. Les allées et venues multiples, les chiens qui dorment au soleil, le martèlement de l'eau de pluie, la plainte des essuie-glaces : voilà le premier poème,

"Le poème courbe appuyé sur la terre, le poème au ventre vivant." (TA).

Poème qui parcourt longuement le monde depuis l'aube de l'humanité et dont nous sommes les témoins comme Chancelade l'était l'espace d'un livre. L'espace de milliers de mots serrés qui disaient la vie, sa complexité, l'écheveau emmêlé de beauté, traversé de fulgurances, de révélations, de fils obscurs et mystérieux aussi. Comment s'y retrouver dans cette "multiple splendeur" qu'éclipsent souvent de charbonneux traits de fusain ? Un bruit de fond assourdissant dans lequel se perd le lumineux langage :

"Qu'est-ce qu'une ligne écrite dans tout le gribouillage infini qui recouvre le monde ? (...) Il y a des millions de choses partout. N'est-ce pas là (...) dans votre regard, le poème ?" (TA).

Ainsi se termine le livre, sur cette évidente invitation à la mydriase. Nul ne saurait en faire l'économie.

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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 10:13
Voyage en Zyntarie

 

   4° de couverture de l’éditeur

 

   « À l'été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l'Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu'aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette odyssée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les nuits de bivouac sur les rives bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés...

   En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c'est l'histoire complexe d'une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d'une Europe contemporaine.

   Dans ce récit d'arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa "suite européenne" initiée avec « La Ligne des glaces » (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent.

    Emmanuel Ruben est l'auteur de plusieurs livres - romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de Loire. »

 

***

 

Un impossible résumé

 

   Ce livre dense, foisonnant, polyphonique, comment l’aborder autrement qu’en le lisant ? Ici se croisent Histoire, Géographie, Art, Littérature, Philosophie, le tout ordonné dans un bel esprit de synthèse. Si, à première vue, cet ouvrage pouvait se lire comme un simple document de voyage, l’on s’apercevra vite que, bien plutôt que de flâner à vélo le long des rives du Danube, carnet de croquis à la main, autre carnet sur lequel jeter quelques notes hâtives, il s’agit de raconter l’Europe, certes d’une manière vagabonde, parfois ludique, le plus souvent éprouvante physiquement car la « petite reine », loin d’être un simple loisir peut se révéler à la façon d’un « instrument de torture ».

   « Je m’étais juré de ne jamais commettre de récit de voyage, c’est un récit d’arpentage », ainsi est vue, par l’auteur, sa belle entreprise qui, en de nombreux points, fait inévitablement penser à la geste odysséenne, tant les motifs qui y figurent dessinent l’esquisse d’un voyageur parti pour une longue conquête, Ithaque comme port d’attache étant le but ultime. Mais en quoi consiste donc ce récit ? « Arpentage », nous dit le dictionnaire est « Action de mesurer la superficie des terres par arpent ; p. ext. par toute autre mesure agraire ». Mais il est nécessaire de déborder cette activité d’inventaire des sols et de la relier à l’homme de l’art, le géomètre, celui qui se soucie non seulement de métrique de la terre, mais aussi, mais surtout, des hommes qui en peuplent la surface. « Arpenter » reviendrait donc ainsi à explorer l’espace, à le relier à l’inestimable et singulière valeur de tout lieu, à trouver en son sein les processus temporels qui y croissent, dont seule l’essence humaine peut percevoir le sens, décrypter les motifs sous-jacents à toute réalité. L’Europe, cette entité souvent difficile à cerner, à définir, la voilà dotée du mythique Danube, symbole le plus visible que lui affecte le narrateur, artère qui s’éprouve sous la forme vivante, organique, semblable à la pulsation diastolique-systolique qui traverse le vivant et l’assure d’une présence.

   Oui un fleuve est vivant dans le cadre de la nature, oui le fleuve est vivant en nous. Qui ne possède en son intime, qui le Rhône (« je suis resté en mon for intérieur un gone - c'est-à-dire un enfant du Rhône »), nous confie Emmanuel Ruben, qui sa rive de Seine (« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine », chante nostalgiquement Apollinaire, faisant l’amer constat du temps qui passe, des amours qui, jamais ne reviennent), qui son mince affluent, tel Julien Gracq dans une sorte de rêverie mystique (« le vallon dormant de l’Èvre, petit affluent inconnu de la Loire qui débouche dans le fleuve à quinze cents mètres de Saint-Florent, enclot dans le paysage de mes années lointaines un canton privilégié. ») Peut-être, en définitive, tout voyage est-il animé par la fascination d’un lieu, ce « canton privilégié » dont  parle Gracq dans « Les Eaux étroites », dont toute enfance garde le secret au plus profond de son être ? Nécessairement nous remontons aux sources, tel Lanza del Vasto pour qui le  « Pèlerinage », est un récit spirituel d’arpentage, porteur d’un message de non-violence et de paix. Mais nous savons que l’auteur se destine à de plus immanentes recherches, lui qui n’a pour Dieu que celui de Spinoza, autrement dit  le « Deus sive natura ». Pour cette raison quelques très beaux morceaux d’anthologie parsèmeront  le livre, alternant avec de très nombreuses références historiques, un riche glossaire géographique, de très nombreuses considérations sur les points positifs de l’Europe (ils sont nombreux) aussi bien que sur les négatifs (ils sont également nombreux).

   Ce que cet article voudrait essentiellement pointer, isolant une thèse particulière,  c’est le beau concept « d’extase géographique », lequel peut, selon nous, se décliner sous la triple forme d’une « Terre aquatique », d’une « Terre utopique », enfin d’une « Terre poétique ».    

   Mais, d’abord, il convient de définir cet étrange sentiment de l’extase :

   « État particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même, est soustraite aux modalités du monde sensible en découvrant par une sorte d'illumination certaines révélations du monde intelligible, ou en participant à l'expérience d'une identification, d'une union avec une réalité transcendante, essentielle. » - CNRTL -

   Quant aux situations et aux hommes qui en font l’épreuve, qu’il soit simplement permis de citer quelques figures charismatiques qui en abritent l’unique joie : l’artiste en sa géniale création, l’écrivain commettant la somme dont il rêvait, le saint en contact avec son dieu, le yogi illuminé par son satori et, sans doute, le général sortant victorieux d’une bataille épique. Dans ces quelques exemples l’on voit bien le sens de cet accroissement de la conscience qui se trouve soudain comme en lévitation par rapport à son habituelle condition. De la conscience ordinaire à l’extase il y a la même distance que celle qui sépare le néant de l’être : toujours un mouvement d’extraction, d’arrachement et de surgissement dans un lieu de pure félicité.

 

   Terre aquatique

 

   Nous  parlions à l’instant de l’enfance. De celle de l’auteur du merveilleux « Rivage des Syrtes », mais aussi de celle d’Emmanuel Ruben qui s’inscrit en creux dans cette longue et superbe investigation fluviale. Une quête minutieuse de l’autre (les rencontres des peuples qui bordent le Danube y sont légion), laquelle quête l’est aussi de soi puisque il y va de son être dans tout regard jeté sur le monde. Et ce qu’il nous faut considérer maintenant c’st que nous, les hommes, sommes de la race des saumons. C’est du moins l’assertion de  Jean-François Duval, extraite de « Bref aperçu des âges de la vie »,  que Marie Céhère relate dans un article paru dans CAUSEUR.fr : « Nous sommes les semblables des saumons, tout en nous ignorant les uns les autres : nous évoluons par mutations, par ruptures successives, suivant un trajet étrange, incroyablement ardu, pour revenir au point de départ ». (C’est moi qui souligne.) Et si nous revenons au lieu de la ponte, du frayage, c’est d’abord pour y faire l’expérience de notre origine qui coïncide, étrangement, avec celle de notre finitude. Comme s’il y avait une manière de cercle herméneutique inexorable, une sorte de ruban de Möbius sur lequel nous serions installés à notre corps défendant, à la fois fascinés et cloués de stupeur au rapprochement de ces termes existentiels, vie, mort comme les deux faces d’une même pièce que ne sépare que la minceur de la carnèle.

   Mais d’abord l’origine. Si, indubitablement, nous sommes terrestres, terriens, telluriques, au contact de la glaise et du limon, le nom même de notre planète en atteste la généalogie, tout autant sommes-nous des collecteurs de cette eau qui compose la plus grande partie de notre corps, dont nous faisons nos ablutions, lavons notre linge, confectionnons nos repas. Mais ceci est une telle évidence ! Cependant il existe une eau bien plus originelle, essentielle, lustrale pout tout dire puisqu’elle préside à notre baptême, à savoir le grand bain dans lequel nous flottons au sein de cette conque amniotique maternelle qui est le premier abri dont nous disposons avant même de surgir sur la scène mondaine et d’y accomplir notre tâche d’hommes. C’est une manière de Paradis puisqu’il est le lieu d’une insécable unité. Avec la mère nous sommes en dyade, nous nous berçons lors de ses moindres déplacements, nous nous nourrissons de son suc, nous vivons au rythme de ses émotions, ses douleurs sont les nôtres, mais combien atténuées par ce mur d’eau qui nous tient à distance de notre futur-être-jeté, des trappes de notre inévitable déréliction. La musique de l’extérieur nous en apprécions le rythme pareil à celui d’une cantilène, les paroles de notre hôtesse sont des tresses de mots qui nous préparent à notre futur langage, cette essence sans réelle concurrence.

   Le ventre maternel est donc le lieu de notre première extase spatiale, nous y discernons des collines alanguies, des dômes translucides et surtout nous y éprouvons cette belle continuité fluviale qui sera la matrice de nos futurs étonnements lors de la rencontre du ruisseau faisant ses trilles de gouttes claires sous le dais touffu  des frondaisons, nous y apprendrons les rives du lac sombre que nos années romantiques longeront dans le ravissements du cœur, nous y devinerons nos escapades le long des fontaines, des puits à la bouche sombre, des canaux où court l’eau verte chargée des mousses étoilées et des yeux minuscules des lentilles. Et ce qui nous sera délivré, surtout, cette troublante disposition à frémir sous le ciel chargé de pluie, à attendre les bienfaits de l’orage, à naviguer sur les hautes et basses eaux chaque fois que l’occasion se présentera, futurs navigateurs infatigables, Ulysses en herbe, explorateurs d’océans irrévélés.

Terre utopique ou le Pays de Zyntarie

  

   A partir d’ici, il nous faut procéder à un saut, passer de l’extase amniotique à l’extase utopique, entrer dans la peau de l’auteur à la période préadolescente, et faire l’inventaire des impressions et sensations qui se donnaient telle la future vocation d’un géographe :

   «… car il y a des jours comme celui-ci où je me souviens que de neuf à quinze ans, j’ai été zyntarien, citoyen chimérique allongé nuit et jour sur un empire de cartes imaginaires. Un jour, peut-être, le nom de Zyntarie sera gravé dans la pierre. »

   Est-ce cela, être géographe, imaginer un pays fabuleux, y loger tous ses rêves de paix et d’harmonie, inventer un peuple heureux, sans frontières, sans haine, assemblage bigarré de diversités,  une nation « arc-en-ciel » où se retrouveraient, dans un même creuset, les belles et infinies langues babéliennes, où le métissage serait la conséquence de pures affinités, de rencontres, d’acceptation de l’autre en sa singularité, de fêtes simples qui diraient la justesse d’exister, ici et là, sur tous les coins de la terre et vivre serait alors une évidence et le don de soi, de l’inconnu, un acte de reconnaissance. Autrement dit la générosité naturelle d’une inclination des citoyens ayant volontairement écarté tous les germes de discorde et les occasions de polémiques. Car tout géographe se doit d’être humaniste sauf à vouloir échapper aux règles qui, nécessairement, doivent définir son comportement éthique.

   Les terres imaginaires, les lieux utopiques nous aimantent, nous fascinent pour la simple raison que « non-lieux », étymologiquement, ils contiennent tous les lieux, les projettent en puissance. Espaces originaires, ils appellent tous les espaces. Peuplés d’hommes-légendes ils contiennent en abyme toutes les mythologies dont notre imaginaire est habité. Ils sont extatiquement appareillés pour nous emmener aussi bien vers l’Ithaque devenue songe pour Ulysse parti au loin, que pour visiter l’île d’Ééa où habite Circé la Magicienne ou bien encore pour demeurer auprès de la nymphe Calypso, « celle qui cèle, enveloppe » (écho de la conque amniotique), retient les héros auxquels elle promet l’immortalité. Et imaginer une utopie, n’est-ce pas, tout simplement, s’abreuver aux sources du Léthé, non seulement dans le but d’oublier notre supposée vie antérieure, mais la présente et donner au réel les couleurs selon lesquelles il nous plairait de le concevoir, ce réel qui toujours fuit et glisse entre nos mains comme l’anguille dans son tapis de vase ? Autrement dit réaliser les conditions d’accès à un hypothétique idéal ?

   Ainsi ce « beau Danube bleu » qui cingle vers l’orient de son estuaire, embarquant avec lui tous les symboles au gré desquels constituer non seulement une Europe physique et humaine telle que celle visible sur les cartes anciennes de Vidal de Lablache mais une carte imprimée au feu vivant d’une « ethnogenèse », formant ainsi « le grand fleuve insurgé de l’émancipation mondiale ». Car la tâche n’est nullement et uniquement celle circonscrite à un continent fût-il paré des vertus antiques dont l’affublèrent un Hérodote ou bien un Hippocrate « qui (le) font s’étendre entre l’Adriatique et la Mer Noire, soit, approximativement, le périmètre de l’Europe balkanique, conception qui perdurera jusqu’à la période hellénistique » (Source :Textes Fondateurs ScérEn), mais lui confier une destinée universelle le faisant s’étendre aux frontières mêmes du monde et peut-être au-delà car l’imaginaire n’appelle nulle limite.

   Une entité géographique n’est jamais uniquement reliée à un socle matériel qui « l’assignerait à résidence » mais s’abreuve aux nombreux mythologèmes qui fertilisent et irriguent la pensée et la psyché humaine selon des invariants intemporels. Ainsi le mythe d’Europe doit lui confier une destinée plurielle ouverte à l’ensemble du monde et peut-être au-delà car l’imaginaire est toujours libre de soi. Tout continent est consubstantiellement,  nécessairement, de nature  planétaire, extatique,  pour la seule raison qu’il est peuplé des mêmes hommes, indifféremment, selon toutes les longitudes et latitudes qui délimitent artificiellement les territoires  dont ils occupent la surface. Les hommes sont les hommes et toute autre considération périphérique est toujours adventice, qu’il s’agisse de leurs mœurs, de leurs langues, de la couleur de leur peau, de leurs religions, de leurs fétiches et talismans aussi divers que précieux. C’est par eux, ces signes intimes, secrets, qu’ils s’identifient essentiellement à ce qu’ils sont, ces empreintes qui  leur permettent de durer tant qu’un sens émanera du plus mince colifichet auquel ils auront remis leur sort. Les Adultes ne sont jamais que de grands enfants qui, leur vie durant, se référent au comportement magique de la petite enfance.

   Le « processus incessant de balkanisation » dont Emmanuel Ruben évoque la réalité n’est que l’envers d’une unité primitive qui fonctionne selon le procédé des catégories et des divisions,  tout ensemble, toute totalité excédant les possibilités humaines de préhension de « l’infiniment grand », alors la tentation est grande de subsumer le particulier sous l’universel et de faire de son lopin de terre la banlieue de quelque vastitude dont on ne percevrait plus que la silhouette derrière les brumes d’un mystérieux Farghestan. C’est l’oubli du monde qui crée les dissensions et les partitions de toutes sortes. C’est parce que nous n’apercevons plus nos frères dans la brume de l’inconscient que nous les désignons en potentiels ennemis. La dialectique hégélienne du Maître et de l’Esclave n’a guère d’autre origine que la perte de la vue fraternelle et égalitaire de ceux qui, comme nous, devraient avoir le souci du bien commun. La perception des processus sociaux résulte le plus souvent d’une addition de pures négativités plutôt que de la sommation d’une positivité toujours à l’œuvre dans le vivant.

   Ce qui est à comprendre, ici, c’est la richesse de cette corne d’abondance qui essaime à profusion l’ensemble de son contenu à qui veut bien le prendre. La Zyntarie mythologique de l’auteur n’est nullement une terre isolée, un monde à part, une monade enclose dans sa pure opacité. Elle vit, rayonne et projette ses spores à la totalité de ce qui est, ainsi, « si c’était à refaire, la Zyntarie descendrait le fleuve avec ses quatorze cantons ; bateau ivre, péninsule démarrée ou archipel sidéral, à la dérive, elle irait tenir compagnie à l’île des Serpents, qui doit se sentir seule dans la mer Noire, ou bien elle naviguerait un peu plus loin vers le sud, franchirait le Bosphore et les Dardanelles , voguerait dans l’Archipelagos chanté par Homère et Hölderlin, slalomerait parmi les Cyclades, doublerait Cythère et le Péloponnèse, et trouverait sa place dans le puzzle des îles Ioniennes, quelque part entre Ithaque et Corfou …»

   Toutes ces évocations ont une résonance quasi-symphonique, laquelle se distancie de toute tentation de « suissisation », de parcellisation  de l’espace habité des hommes. La poésie y est convoquée au travers du « bateau ivre » rimbaldien ; le Bosphore symbolise l’union des continents, le passage de l’ombre à la lumière, du déclin à l’origine ; Homère y déclame les textes fondateurs de la Grèce antique, ces sublimes poèmes épiques qui façonnent encore de nos jours l’histoire de la littérature et des arts ; Aphrodite y paraît dans l’île de Cythère, cette déesse « née de l’écume » qui dispensera à tous vents les spores de l’amour ; Ulysse, encore lui, laisse apercevoir la trame de son destin dans ces îles Ioniennes qui sont, grâce à l’Odyssée et à son interminable voyage, les correspondances des errances humaines universelles. Enfin nous devons accorder une place tout à fait particulière au « chant hölderlinien » tellement il entre en résonance avec les propos de l’écrivain de « La ligne des glaces ». Lisons la quatrième de couverture de « Poèmes fluviaux » : « En 1781, Hölderlin a seize ans, il se remémore des jeux d'enfant sur les bords du Neckar. Il joue, brusquement il lève les yeux et aperçoit le fleuve : "Un sentiment sacré frémit dans tout mon coeur [...] je murmurai : il faut prier !" Tout au long de sa vie, Hölderlin aura longé, traversé et contemplé les grands fleuves : le Rhin d'abord, puis le Main, la Garonne et le Neckar enfin, transporté par leur beauté et leur noblesse. Ils lui ont inspiré parmi ses plus beaux vers, quelques-unes des plus grandes oeuvres de la maturité leur sont consacrées, et on ne peut qu'être frappé de voir combien la figure du fleuve - fleuve réel et fleuve rêvé - irrigue l'ensemble de la poésie Hölderlinienne. Véritable source d'énergie créatrice, elle en croise tous les grands thèmes, tour à tour empreinte de douceur et de violence, d'ordre et de chaos, d'amour de l'Allemagne et de nostalgie de la Grèce, de profonde humanité et de majesté divine ». Comment pourrait-on mieux dire la puissance des archétypes qui baignent toute conscience humaine, aussi bien l’européenne que la mondiale dont une synthèse soucieuse d’unité devrait constituer l’heureuse résultante d’une marche apaisée de l’Histoire ?

 

   Terre poétique

 

   Hölderlin nous servira de fil rouge pour tisser la suite de ce récit fluvial, lui qui écrivait  dans le poème « Bleu adorable » :

« Riche en mérites, mais poétiquement toujours,

Sur terre habite l’homme. »

   Certes cette parole, en nos temps de disette poétique, ne revêt aucune forme qui pourrait être oraculaire. Le monde désenchanté vit en prose et se contente de ceci à défaut de trouver de plus hautes raisons d’espérer. Lui qui écrivait encore dans le poème « Le Rhin » :

« C’était la voix du Rhin libre de naissance,

Le plus noble des fleuves… »

   Mais qui, aujourd’hui, à part des géographes-arpenteurs, des chercheurs de comètes, des alchimistes en quête de pierre philosophale, d’obscurs versificateurs, qui donc se soucie de ces longs rubans d’eau qui sont l’âme des paysages qu’ils traversent, qui sont de vivantes allégories de tout ce qui s’enquiert du trajet de la temporalité, autrement dit de tout ce qui croît et gravite sous le dôme immense du ciel ? Sans être des penseurs tragiques ou bien des déclinologues, le simple et incontournable principe de réalité nous oblige à déciller nos yeux, à ne trouver, dans l’âme humaine, que de lointaines rumeurs de ce que furent pour les anciens Grecs les échos des dieux qui provenaient de l’Olympe. Que le support initial en soit théologique n’a ici que peu de sens. C’est de symbole dont il s’agit. De sacré si l’on veut, d’élévation de la conscience à des états qui la quintessencient. Indifféremment, l’on parlera d’extase (le sujet de notre recherche), de fascination, d’éblouissement, d’illumination, d’enthousiasme, de ravissement, de félicité et peu nous chaut que le lexique utilisé se donne de telle ou de telle manière, ce qui compte, au contact de ceci qui nous fait face - ce fleuve, cette plaine, ce haut plateau, cet estuaire -, c’est bien d’éprouver cette terre, les paysages qui la composent « comme autant de voyages intérieurs, transformant la perception et la présence du monde » selon la belle expression de Roula Matar-Perret, dans « Habiter poétiquement »,  Critique d’art.

    Tout est question de regard, donc de conscience, donc de lucidité. Ecoutons aussi Rainer Maria Rilke, ce subtil sondeur des paysages et des états d’âmes qui leur sont coalescents :

   « Le plus beau serait pourtant que chacun s'efforçât de rester toujours, à cet égard, comme un enfant attentif et bon, candide et pieux de coeur, et ne perdît jamais le don de tirer autant de joie d'une feuille de bouleau, d'une plume de paon ou d'une aile de corneille mantelée que d'une haute montagne ou d'un magnifique palais ».

   Combien ces dernières remarques rejoignent en esprit le concept heureux « d’extase géographique » que nous offre l’auteur de « Sur la route du Danube » dans une manière de lyrisme discret, d’élégance sensorielle, d’hyperesthésie qui est la beauté des âmes simples et sensibles. Eprouver un tel état de communion, sinon de fusion avec la Nature (avec une Majuscule à l’initiale, hommage rendu à Spinoza), n’est ni l’effet d’une vertu, ni d’un don particulier, simplement l’inclination à se doter d’une éthique qui portera le beau nom « d’humanisme » dont le cœur sera le centre de radiance le plus effectif. L’épilogue du livre nous en délivre un saisissant et direct aveu : « Après quatre mille bornes à travers l’Europe, je ne suis peut-être pas un autre homme, mais je suis certain d’avoir un plus grand cœur ». Ce périple a-t-il constitué, au su ou bien à l’insu de ce coureur d’espace, une manière de « croisade humaniste », assurant en ceci un pont avec  Montaigne qui, déjà en son temps, se questionnait à propos du continent. Ici un court extrait de présentation du Colloque de Bordeaux intitulé « Montaigne et l’Europe » : « Montaigne, en ses pérégrinations intellectuelles ou physiques, rencontre le corps meurtri de l’Europe de son temps, ses dissensions, ses divisions, ses champs de bataille et de ruines, semblables à ceux d’aujourd’hui. Il rencontre également son « âme », rayonnante et survivant à toutes les maladies de son corps, et entame une conversation cosmopolite avec les bons esprits de tous les temps et de toutes les nations, qui ont participé à la défense de l’humanité et à l’illustration de l’humanisme. »

   Oui, car l’Europe ne peut qu’être en question au travers de toutes les mutations de l’Histoire et une réflexion devient urgente (nécessairement suivie d’effets) si l’on souhaite que l’image de l’homme au sein de son habitation se dote de valeurs universelles dont, jamais, l’objectif ne devrait être oublié. Mais nous n’avons nullement à faire œuvre de « moraliste », simplement à tracer quelques résurgences et affleurements de cette propension à s’immiscer au cœur des choses et à éprouver cet état particulier au gré duquel la chair intime d’un lieu de vie sera atteint. D’une extase l’autre. Je pense immanquablement à cette belle « extase matérielle », sujet d’un essai de jeunesse de Le Clézio, dont l’éditeur nous dit qu’il est « discursif, à l’opposé de tout système, composé de méditations écrites en toute tranquillité, destinées à remuer plutôt qu’à rassurer, oui, à faire bouger les idées reçues, les choses acquises ou apprises. C’est un traité des émotions appliquées ». Sans doute une telle attitude de liberté, d’insurrection contre les dogmes et les idées toutes faites devrait-elle constituer les prémisses à partir desquelles envisager la question européenne. Substituer aux lourds traités technocratiques ce « traité des émotions appliquées » permettrait de bousculer bien des idées reçues entraînant quelques lignes directrices, novatrices, dont notre « vieux continent » a besoin afin de ne chuter dans la reproduction, à l’infini, de stéréotypes usés.

   Si « l’extase géographique » et « l’extase matérielle » paraissent avoir un point commun, c’est bien dans la nécessité, pour ceux qui en éprouvent la lame de fond, de se fondre avec ce monde qui les accueille et les appelle comme ses enfants les plus précieux. Soyons attentifs  à l’idée de Le Clézio qui annonce sa propre mort comme cet instant de fusion où toute différence se résoudra en une unité : « Ce que j'avais cru être la différence fondamentale entre moi et le monde, cette séparation qui avait été mon drame, tout cela fondra, se dissoudra facilement sans laisser de trace.»

   Si le récit d’arpentage d’Emmanuel Ruben est bien un propos de fond sur l’Europe, il est tout autant une aventure géopoétique, donc littéraire, donc esthétique. Evoquant le beau nom de « géopoétique », nous ne ferons nullement l’impasse quant aux travaux de Kenneth White, cet infatigable nomade des hautes erres et des territoires habités par des oiseaux à la blanche voilure. Voici la manière dont il définit ce que l’on pourrait désigner à l’aide d’un néologisme « géosynthèse », à savoir le respect et la dette de tout humain vis-à-vis de la totalité dont il fait partie, ce macrocosme dont il est l’un des microcosmes, dont il dépend, tout comme la nature infinie dépend de ses actes et de ses pensées :

   « Un monde, c’est ce qui émerge du rapport entre l’homme et la terre. Quand ce rapport est sensible, intelligent, complexe, le monde est monde au sens profond du mot : un bel espace où vivre pleinement. L’ambition des Cahiers de Géopoétique est de dresser, d’un point de vue qui ne soit pas seulement celui de l’Homme, une magna mundi carta : une grande carte, une grande charte du monde ».

   Oui, sans cette « grande charte » doublée d’un souci éthique, aussi bien notre sol originaire que les peuples qui y croissent courent au plus mortel des dangers.

   Si la belle écriture de l’écrivain peut connaître quelques liaisons conceptuelles avec cet autre écrivain de « La Figure du dehors », d’autres génies tutélaires se laissent deviner dans un genre de clair-obscur. Nous pensons aux pages admirables de Rousseau méditant dans son embarcation sur l’eau apaisée du lac de Bienne. Nous pensons aux évocations lyriques et romantiques d’un Chateaubriand en proie à la passion du Niagara, lors d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde. Nous pensons aux sublimes descriptions de Senancour traversant les Alpes. Nous pensons enfin à cette toile souvent citée telle l’icône du sublime qui nous subjugue et nous saisit au vif de l’âme : « Le Voyageurs contemplant une mer de nuages » de Carl David Friedrich. L’architecture de « Sur la route du Danube » est constamment entrelacée d’une écriture savante se mêlant à un registre familier de langage que côtoie un lexique élevé, focalisé sur le jeu pluriel des états d’âmes successifs et des métamorphoses des niveaux de conscience. L’axe paradigmatique y est constamment sollicité dans une manière de feu de Bengale qui se décline sous les lumières de la joie et les éclats de la surprise. Les prédicats qui apparaissent au titre de l’extase oscillent de la nostalgie à la fascination en passant par toutes les phases de l’allégresse.

  

   Quelques figures de l’extase et ses commentaires 

  

   « Ici, dans cette lumière aquatique, je ressens ce que j’appelle l’extase géographique, qui est ma petite éternité matérielle, éphémère, mon épiphanie des jours ordinaires : oui, l’extase géographique, c’est le bonheur soudain de sortir de soi, de s’ouvrir de tous ses pores, de se sentir traversé par la lumière, d’échapper quelques instants à la dialectique infernale du dehors et du dedans ».

   Et encore, ici, une référence s’impose, à savoir celle qui convoque cet étonnant « sentiment océanique » décrit par Romain Rolland, qu’analyse avec une belle lucidité André Comte-Sponville dans « L'Esprit de l'athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu » :

   « Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. »

   Et encore, dans la geste danubienne : « Si notre voyage est une odyssée, nous voici en Hypérie, sur le grand plateau des hommes heureux (…) Je sens grimper en moi la sève de l’extase géographique, l’extase géographique est une extase matérielle, la mirabelle c’est du paysage que l’on mange, le vin du terroir que l’on boit ; un vrai traité de géographie devrait retransmettre ce sentiment de se gorger de nourritures terrestres et de retrouver la saveur de l’enfance et le mystère de la provenance dans une giclure de mirabelle ».

   Ouvertures : Donc la « lumière aquatique », donc la lumière matricielle qui fixe le lieu de notre provenance car, au-delà de notre propre cordon ombilical, nous nous rattachons à toute la cohorte ancestrale qui va se perdre jusqu’aux confins du cosmos. C’est cette recherche fiévreuse qu’accomplissent, le plus souvent sans s’en douter, les collectionneurs d’arbres généalogiques. Ils sentent bien que les blanches racines qui fouissent le sol d’une possible appartenance ne suffisent pas, que la totalité du sens leur échappe, qu’elle se réfugie dans les hautes ramures de l’origine, là où les mots et les hommes se perdent dans le poudroiement de la lumière. Alors ils n’ont de cesse d’empiler les générations, d’aller de plus en plus haut car l’éther doit bien posséder des pouvoirs de révélation, des failles inaperçues d’où un immémorial secret pourrait être percé. Question hautement ontologique de l’être-voilé, donc d’une entité toujours se soustrayant au regard, sauf à celui de l’esprit, le concept, sauf à celui de l’âme, la spiritualité.

   « L’épiphanie des jours ordinaires ». Ces jours qui sonnent le glas de la finitude, ces jours qui croupissent dans l’illisible marigot de la mondéité, il leur faut la déchirure, il leur faut l’éclair, le foudre de Zeus, le feu du logos héraclitéen, autrement dit l’extase qui réalise la désocclusion du monde et le révèle selon sa structure interne, milliers de grains de grenade qui ne connaissent leur propre vérité qu’à surgir au plein de la clarté. « Sortir de soi », c’est toujours aller vers ce qui n’est pas soi, cette altérité qui est l’indispensable fragment dont notre puzzle anthropologique a besoin afin de réaliser sa propre assomption et emplir son voyage essentiellement humain. Si, comme le prétend Hegel, la vérité est totalité, alors nous ne serons jamais mieux assurés de notre propre essence qu’à transgresser nos propres frontières. Les autres font partie de nous comme nous faisons partie d’eux.

    C’est aussi, au gré d’une hardie métonymie, le sort qui doit échoir à l’Europe si, du moins, elle veut dépasser les égoïsmes nationaux, s’ouvrir aux migrations, pratiquer le partage, édifier l’accueil qui est l’une des ressources les plus profondément humaines. Telle la déesse Hestia qui préside au destin du foyer, c’est à une ouverture du seuil qu’il faut procéder et faire du passage de la limite la condition d’une juste oblativité. Gratuité du don, lequel est la seule manière d’accueillir l’étranger. Sens de l’hospitalité qui ne saurait se révéler qu’à renoncer « à la dialectique infernale du dehors et du dedans ». Car c’est bien de ceci dont il s’agit, le plus souvent. Le proche, le connu, ce qui se donne comme notre dedans, le voisin, l’ami, tous ceux-là nous leur ouvrons grandes les portes de la bienvenue, nous leur destinons une généreuse hospitalité. Mais le dehors, l’inconnu, nous en faisons de ténébreuses présences, tout comme devaient l’éprouver nos ancêtres de la préhistoire que le feu du ciel terrifiait.

   Quant à la métaphore de la mirabelle, elle dit la profondeur de ce sentiment, son insertion dans le corps même, sa nature aussi essentiellement organique que l’est un métabolisme. Il s’agit, non seulement, de la manducation d’un nutriment, d’un simple processus physiologique mais d’une réelle introjection, c'est-à-dire du geste à valeur psychanalytique symbolique au terme duquel ce qui était différent devient le même, tropisme interne qui incorpore le réel et le dépose dans le moi qui s’agrandit de cette présence et s’en trouve transcendé, dépassé, transporté comme à la suite d’un bouleversement de la totalité de l’être. Certes, c’est à n’en pas douter le « mystère de la provenance » qu’il conviendrait de décrypter afin que, portés sur nos propres fonts baptismaux, fussent-ils marqués au coin du profane, un geste s’emparât de nous qui nous conduisît à l’essentialité d’une expérience, celle de notre enfance, cette dissimulée « Petite Madeleine » proustienne qui ne peut s’actualiser à nouveau dans le présent de notre existence qu’à titre de vérité, non de fausseté ou bien d’un acte fallacieux. Créer l’Europe ou bien la refonder ne peut résulter, comme pour toute grande cause, que d’une visée qui soit juste, affranchie de toute intention calculatrice. Les résurgences de cette belle « extase géographique » sont légion, contentons-nous d’en citer quelques exemples remarquables :

   « Je me rends sur l’embarcadère du Pélican, et là, c’est l’émerveillement : je suis envoûté par la belle ivresse de ces rives ; la surface est saturée de soleil, les kyrielles de moustiques se sont évanouies, remplacées par des myriades d’écailles de lumière qui chatoient sur la crête des vagues comme autant de lucioles… »

   « Rien ne me charme autant que le reflet changeant de l’eau sur un ponton de bois, sur la coque d’une barque. C’est une Venise enchanteresse … »

   « …soulagé, l’œil peut alors se régaler une dernière fois de ce paysage qui est d’une grande beauté si l’on consent à s’abandonner, comme le petit Iégorouchka de Tchékov, au charme de la contemplation… »

   « De là, le panorama sur les boucles du Danube et sur les hauteurs de Dobroujda est envoûtant… »

   « Au bord du lac Trajan, nous faisons une pause. Je regarde derrière moi ce paysage sidérant que nous allons quitter, qui me hante déjà, qui me hantera longtemps ».

   « …assis sur un banc de sable en forme de demi-lune, j’admire ce paysage vu des milliers de fois mais qui n’en finit pas de me fasciner… »

   « …bientôt le sang du ciel se répand partout, nous aveugle, ce sont des diaprures féeriques, on dirait qu’il y a des diamants dans le ciel… »

   « …un paysage si doux, si voluptueux, que nous voudrions le boire, le lamper de grandes gorgées de juillet, c’est un paysage d’ambre et de miel, délicieusement ondulé, ébloui de soleil, parcouru de frissons de lumière liquide… »

   Tous ces passages sont admirables. Ils ne sont pas seulement les transitions d’un paragraphe à un autre, ils sont passages d’une soudaine intuition à une autre, la suivante s’agrandissant toujours de la richesse de la précédente. De ces mots, gonflés comme des outres, exsude une sensualité rayonnante, à fleur de peau, une blanche écume qui saupoudre le ciel des consciences d’une lumière illimitée, fécondante, hauturière. On pourrait lire des heures et, encore, la satiété ne serait atteinte. C’est là la force de toute beauté : jamais elle n’épuise son être, le renouvelle toujours.

   Afin de clore ces évocations de nature panthéiste - elles font penser à la belle doctrine de Spinoza -, qu’il nous soit permis de livrer cette manière « d’hymne cosmologique », cette parole s’alimentant à quelque « musique des sphères », ceci est assez remarquable et nous ne saurions faire l’économie de l’essence du nomadisme telle que décrite par l’auteur :

   « La vie nomade est un enchantement de tous les instants, car c’est une vie réglée sur la rotation terrestre. Se coucher avec le soleil, se réveiller avec lui : les voyages au long cours ont ce pouvoir de nous accorder aux grandes orgues du cosmos et de nous rappeler que nous ne sommes que de la poussière d’étoiles s’agitant dans le vent ; tout le charme du bivouac est dans l’allégresse de ces retrouvailles avec les éléments bruts composant le chant premier du monde ; rien d’autre ici que le feu du soleil, l’argile de la terre, l’eau du fleuve et le bleu du ciel ». Ici, cette levée sublime des affects, nous pourrions la nommer sans peine « extase bachelardienne », tellement la sphère des éléments y est présente, manière de quadrature sur laquelle reposerait la totalité du monde.

   Nous voudrions conclure sur cette parole qui, pour le moins, pourrait sembler, au travers de l’appel aux symboles qui la traversent, douée d’une portée  prophétique : que la poussière d’étoiles qui parsème la bannière européenne puise donc à la source infinie et pure de ces éléments qui, depuis l’Antiquité, gouvernent la sagesse qui préside aux grandes destinées. Peut-être est-ce là la mission de tout géographe, de tout homme soucieux de mener « une vie bonne » ? Respecter et faire fructifier eau, air, terre, feu, quel plus noble dessein que celui-ci ? Le problème est de trouver les moyens grâce auxquels instituer les lois d’un tel équilibre. Dans une tribune du journal « Le Monde » en date du 29 Septembre 2012, Judith Butler, philosophe américaine, s’interroge sur les prémisses de cette « vie bonne » et cherche à poser les fondements « d’une morale pour temps précaires ». Elle fait référence à un texte d’Adorno tiré des dernières lignes des « Problèmes de philosophie morale » : "Bref, à peu près tout ce qui peut encore être appelé morale aujourd'hui intègre la question de l'organisation du monde – nous pourrions même dire : la quête de la vraie vie est quête de la vraie politique, si tant est qu'elle relève aujourd'hui du domaine de l'atteignable".

   Une interrogation qui engendre une nouvelle question et, ainsi, à l’infini. Jamais un grand projet, tel la construction européenne, ne peut trouver la solution ex cathedra qui en réalisera l’accomplissement. C’est pourquoi nous sommes toujours en chemin. En chemin de cet « atteignable » sur lequel s’interroge le philosophe de l’Ecole de Francfort. Le Danube est l’une des voies princeps à emprunter. Attribuons-lui, provisoirement, le privilège d’être la « voie royale » qui, un jour, délivrera ses secret et montrera aux « hommes de bonne volonté » quelle direction emprunter. Peut-être le bestiaire enchanté de la Zyntarie, mêlé à celui de la Danubie, fera-t-il se lever ce héron, génie des eaux, faisant dire au géographe « voici qu’il s’envole de nouveau, disparaît sous une nappe de brume, réapparaît dans une percée de soleil, remonte le fleuve enfant, on dirait qu’il nous précède vers les sources et nous indique le terminus sous ses ailes fléchées d’argent ».  On dirait ! Suivons-le.

 

 

 

 

 

 

 

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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 08:36

(Sur le livre d’Emmanuel Ruben).

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

   4° de couverture (L’araignée givrée).

 

  "Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

 

   Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement ? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

 

   Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix.

 

   Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

 

    Guerre, mur, deux visages tournés vers le néant.

 

   Le phénomène paroxystique de la guerre ne se laisse jamais lire qu’à la manière d’un signifié dégradé en signifiant occulté, lequel en raison de son caractère absurde n’apparaît plus que sous la bannière d’un non-sens, d’un illisible lexique, d’une « inquiétante étrangeté » qui dépouille le monde de sa charge existentielle, chutant dans l’abîme sans fond de la plus confondante aporie. Dans la guerre rien n’a plus cours que des actes sans rationalité, des comportements sans justification que la haine de l’autre, des motivations primaires si proches de l’instinct animal, ce balbutiement de l’être, cette ondulation limbico-reptilienne, cette posture archaïque que ne fait plus se mouvoir aucune considération anthropologique. Acte gratuit par excellence où le geste n’est plus que volonté d’annihilation de tout ce qui n’est pas soi, qui ne coïncide pas avec ses visées, ses intentions maléfiques. L’acte guerrier est entièrement désolidarisé d’une pensée, d’une réflexion, d’un langage qui porteraient au concept la hauteur d’une vue. « Détruire », dit-elle, comme si cette injonction ne pouvait trouver d’autre prolongement que sa propre profération, que sa puissance auto-réalisatrice. Emission d’une apodicticité qui trouverait en soi l’ultime vérité de sa présence au monde. Ce qu’est, par définition, toute apodicticité.

   Le mur - cette concrétion matérielle de la guerre, cette incoercible cicatrice, ce stigmate ineffaçable -, le mur donc qui sépare les hommes est cette faille ouverte à l’infini, cette incohérence formelle, cette césure partageant le poème du monde en deux hémistiches irréconciliables, haute polémique instituant la dialectique du même et de l’autre selon deux versants abrupts, seulement doués d’une violente hétéronomie. Deux faces opposées, deux principes adverses dont la métaphore de la pièce de monnaie pourrait rendre compte d’une façon approchée : l’avers ne connaissant du revers que cette mince ligne de la carnèle qui les sépare, sinon les divise, à l’instar de toute frontière qui scinde, arbitrairement, le peuple uni et indivisible de la terre.

 

  Cerf-volant : le double visage de Janus.

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Buste romain de Janus, Musée du Vatican.

Source Wikipédia.

 

 

   Le fil rouge qui traverse « Les serpents » est celui d’une ambivalence fondamentale qui anime tout projet humain, révélant tantôt sa face de lumière (le solstice d’été), tantôt sa face d’ombre (le solstice d’hiver). Double valence que symbolise le visage bifrons de Janus. Ovide nous précise qu’à l’époque où les éléments, terre, eau, air,  feu étaient indifférenciés, ce dieu se nommait Chaos, ses deux épiphanies successives attestant la présence, en une même entité, de l’ordre et de la confusion. Janus au règne pacifique était le dieu de la paix que traversait, sans doute, la polémique ancienne, le remuement, le tumulte initiaux. Comme une bataille faisant sa rumeur en filigrane.

   A propos de son temple : « Il [Numa Pompilius] éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l'Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. »  (Tite-Live, Histoire Romaine).

 

   Guerre et paix dans la figure du cerf-volant.

 

   Paix. (Extraits).

 

   « Tu le sais, Walid, on prêtait jadis aux cerfs-volants des pouvoirs magiques ; au Cambodge, au Moyen Âge, ils étaient confectionnés par des bonzes et les brahmanes lors des rites  agraires : leur vol augurait de la sécheresse ou invoquait la pluie. (…) pendant la pleine lune de l’équinoxe, les moines khmers envoyaient dans les airs de longs serpents volants, (…) dans l’espoir d’apaiser les esprits célestes grâce à cette douce musique aléatoire. » 

   « Alors que les tiens, de cerfs-volants, qui changeaient tous les jours de forme et de couleur, étaient de magnifiques oiseaux de papier ; lorsque tu accrochais à leur queue des miettes de pain, ils servaient à nourrir les oiseaux, les vrais. »

   « Tu rêvais de devenir un homme volant, Walid. Tu disais : un jour, les hommes auront des ailes, et la terre ne les retiendra plus prisonniers. » 

   « Un instant j’ai été pris de vertige et j’ai cru voir bouger les flancs de la falaise, je l’ai vue se cabrer, ruer en avant puis en arrière, se coucher telle une grande jument blanche, à la fois fauve et docile. Puis je l’ai vue se plisser telle une immense peau vierge et j’ai vu se dessiner, grandeur nature, sur les flancs de la falaise, dans le ciel nuageux, ce nouveau pays dont tu rêvais, cet archipel que tu avais griffonné sur les ailes de ton cerf-volant. Oui, Iristan planait là-haut, au-dessus de nos têtes, comme une constellation diurne, un almageste géant, un atlas des nuées. » 

 

   Guerre. (Extraits)

 

   « Et la vérité c’est que chacun de mes engins volants était à double face [Janus, c’est moi qui souligne], avait un recto et un verso, représentait à la fois une nouvelle arme et une nouvelle patrie… »

   « …y a rien de plus fragile qu’un cerf-volant (…) un bon cerf-volant est celui qui peut se tendre comme un arc, fendre l’air comme une flèche, et supporter les secousses les plus violentes. »

   « Nous savions qu’il avait imaginé ces machines de mort qu’il baptisait de noms guerriers, Boomerang, Yatagan, Kalachnikov, Kamikaze, Revolver, Zeppelin, etc. Nous savions que Walid n’était pas mort innocent. » 

   « Le cerf-volant du XXI° siècle ça s’appelle un drone, au cas où vous ne seriez pas au courant ! » 

 

     Paix dans les mots.

 

   « Des fois, même, je dessinais un truc chelou sur les voiles de mon cerf-volant juste pour voir le beau sourire de Nida, une caricature de l’oncle Hassan quand il se met en colère, une vision du grand barrage quand il sera démoli, le cheval blanc de Mahomet avec ses ailes d’aigle et son buste de femme et sa queue de paon, un bateau ivre, un cavalier bleu, un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, un tigre enragé, un orang-outan, un hippocampe céleste, une libellule à queue fourchue, un dauphin fou, un perroquet zébré, un flamant vert, un chameau des neiges, un hibou joyeux, un crabe aux pinces d’or, un espadon supersonique, un crapaud à longues cornes, un cachalot volant, une araignée givrée, un scorpion ailé, un ouroboros, un cobra bicéphale, un caméléon charmeur et moustachu, un gros python rose qui se glisse entre les nuages, un serpent couvert de plumes que je cueillais au pied du mur vu que les oiseaux s’égratignaient toujours les ailes en se posant là-haut à cause des barbelés. »

 

  Les Serpents du ciel, ce n’est pas seulement l’histoire d’un conflit qui oppose deux territoires irréductiblement antagonistes, c’est aussi une histoire d’amour naissant entre Nida, la cousine admirée, convoitée et Walid l’adolescent martyre. Aussi « voir le beau sourire de Nida » est déjà une part de paradis s’annonçant sur terre. Sur ces territoires déchirés par la tragédie de l’histoire, l’attachement n’en est que plus fort, il transcende toutes les difficultés, il se rit du réel, il perfore les murs de l’aporie humaine. Et l’oncle Hassan qui inflige une correction à son neveu coupable d’aimer sa cousine, que mérite-t-il d’autre sinon une caricature emportée par le vent ? Et le grand barrage, ce mur de la honte qui sépare des populations autrefois unies, des familles, des amis, son destin saurait-il être autre que celui d’être voué à la destruction, à la réduction en  gravats qui porteront en leur intime la figure de l’inconcevable, indiqueront le sceau de l’incompréhensible. Parfois la mémoire des hommes se recueille dans l’indicible, au point que, réifiée, elle disparaît à même la matière dans sa forme la plus insignifiante, la plus risible peut-être tellement sa charge d’inconcevable se situe hors de toute raison. Il y faut du recul, il y faut de l’ironie cette arme subtile dont se pare toute intelligence pour faire reculer l’absurde dans les culs-de-basse-fosse qu’il mérite.

   Et puis, comment ne pas chevaucher avec toute la dérision qui s’impose le Burak, ce coursier fantastique venu du ciel, portant Mahomet lors de son « voyage nocturne » jusqu’en terre de Jérusalem, puis assurant son « ascension », son retour céleste ? Qu’avait-il retenu, le Prophète, du problème des hommes, avait-il eu, au moins, la préscience de leur destin en forme de mur, avait-il eu écho de la partition des peuples de la terre en milliers de diasporas qui, jamais, ne retrouveraient l’innocence originelle, la félicité du paradis ? Qu’avait-il fait sinon un périple sans but, une manière d’errance bien éloignée du souci des apatrides, des sans-lieux, des déracinés ? 

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Le Bouraq

d'après une miniature moghole

du xviie siècle.

Source : Wikipédia.

 

   Sans doute valait-il mieux se distraire en terre de poésie, voguer avec Rimbaud sur son « Bateau ivre », peut-être écrire quelques vers flottant dans « le ciel rougeoyant comme un mur », dire comme lui : « J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles / Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur », mais quels archipels, quelles îles ?  Quel vogueur en partance pour plus loin que lui ?

   Ou bien fallait-il confier son éternel voyage au « Cavalier bleu », adopter sa foi en une renaissance spirituelle de la civilisation, inventer un art nouveau qui ne connaîtrait « ni peuple, ni frontière, mais la seule humanité », selon la belle expression de Kandinsky ? Chevaucher le bleu comme on chevaucherait l’espoir, appeler le bleu comme la couleur indépassable du voyage vers l’infini, sa légèreté, son impalpable touche céleste, cette transparence dans laquelle noyer tout ce qui blesse et atteint l’âme de sa pointe acérée.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

La Tour de chevaux bleus.

Franz Marc, 1913.

Source : Wikipédia.

 

 

   Ou encore cueillir « un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel » et alors, d’emblée, on aurait rejoint la Nation du même nom, mêlant dans une même harmonie les peuples bariolés qui essaimaient aux quatre coins du monde. S’entourer d’un bestiaire fantastique où faire se dissoudre les aspérités du réel, abattre les fourches caudines  des contraintes, vivre dans l’immensité de l’imaginaire, dérouler l’écheveau sans fin de l’univers onirique. Voguer en folie avec le dauphin, lui qui symbolise la sagesse ; transformer la « chouette de Minerve » en hibou joyeux ; tutoyer la « noire idole » avec le crabe d’Hergé ; goûter aux joies de l’éternel retour avec l’ouroboros ; s’initier aux mystères de la mutation spontanée avec le caméléon.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Un ouroboros.

Source : Wikipédia.

  

   Certes on pourrait jouer à l’infini le jeu des variations, s’installer dans la polyphonie des métamorphoses, surgir au sein du merveilleux qui n’est jamais que la mise en scène de la liberté, donc l’antidote du destin qui frappe à l’aveugle, élève des herses, bâtit des geôles, contrarie des itinéraires, dresse les murs contre lesquels viennent se briser le rêve des hommes, leur besoin d’amour, leur désir d’altérité. Si Walid plonge avec délices dans cette manière de délire, s’il se livre tout entier aux voltes de la fantaisie, sinon de la fantasmagorie, nul doute qu’il s’agit, pour lui, de se soustraire au poids d’une condition qui le dépasse et le prive d’une partie de son être.

   La paix, la liberté se déclinent aussi sous la forme du pays imaginaire, de la nomination plurielle des lieux dans laquelle transparaît, en creux, ou plutôt d’une manière inversée, en verlan, la métamorphose souhaitée, la présence idéale d’un monde tel qu’imaginé dans l’activité fantastique, laquelle gomme les limites, franchit les frontières, se joue des tracés arbitraires que les hommes ont tracés à la surface de la terre :

    

   « Parce que j’ai oublié de vous le dire mais à cette époque-là, notre prof de français nous avait demandé de décrire un archipel imaginaire. Et sur ces cartes que nous ramenions de la rue Saint-Georges, je dessinais la forme d’une ville ou les contours d’un pays où nous pourrions vivre heureux, Nida et moi. Et je donnais à mon cerf-volant le nom de cette ville ou de ce pays, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem, Yatagan, Iristan le pays des iris sauvages et je donnerais à cette ville ou à ce pays la forme d’un archipel, avec des iles éparpillées dans tous les sens. »

  

   En effet, comment ne pas reconnaître, au travers de « Rezanath, Bémeleth, Salujérem », comme dans l’écriture en miroir de Léonard de Vinci, cette torsion du réel, ces lieux chargés d’histoire, cette pluralité religieuse, cette confluence de peuples égarés qui luttent pour leur reconnaissance, leur droit à la parole, leur volonté d’exister hors les mots dans ce que la conscience universelle pourrait leur accorder de signification pleine et entière ? Comment ne pas percevoir dans cette « novlangue », les points cardinaux de la Terre Sainte, NAZARETH, BETHLEEM, JERUSALEM,  qui sonnent comme le lexique du partage, de la division, du conflit qui se régénère à même sa propre complexité, à même l’imbrication de langages croisés qui deviennent illisibles, tels des palimpsestes dont les couches sédimentées ne livrent plus de leur secret qu’un mystère encore plus profond, encore plus indéchiffrable. Réalité hiéroglyphique ne parvenant plus à connaître sa propre essence. C’est à ceci que nous sommes conviés, à prendre acte d’une parole qui se dissimule sous les atours de langues vernaculaires emmêlées, non identifiables, qui chute dans une babélisation qui fragmente l’universalité du langage en autant de signes devenus obscurs, indéchiffrables. Ici la place est faite pour que survienne la guerre à l’intérieur des mots, miroir de la guerre dans sa manifestation de chair et de sang.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Manuscrit hébraïque du xie siècle.

Source : Wikipédia.

     

   Guerre dans les mots.

 

   « Et mon cousin Djibril, qui était un virtuose du verlan, m’apprenait plein de mots de verlan à la mode à l’époque - comme la téci, le tiequart, c’est chanmé, c’est un truc de ouf - mais qui doivent déjà faire vieille banlieue moisie ; aujourd’hui j’imagine que les mecs parlent encore différemment, si ça se trouve, ils ont inventé le verlan du verlan. Ce qui est dommage, c’est qu’on puisse pas vivre la vie en verlan - parce que si je pouvais appuyer sur la touche REWIND, je reviendrais en arrière jusqu’à l’instant où j’ai senti sur mes lèvres celles de Nida … »

 

   Verlan,verlan, verlan, comme une incantation, une prière, une supplication dont le pouvoir permettrait que l’histoire personnelle se rembobine, comme dans les films, jusqu’aux rives éblouissantes de Nida, son unique héroïne ; que l’Histoire des hommes rétrocède jusqu’à retrouver, peut-être, la langue originelle qui signait la paix, l’harmonie, l’entente. Alors la confusion des langues vernaculaires s’effacerait pour céder la place à une parole fondatrice, creuset non seulement du parler mais de l’amour uni des existants, de leur irréfragable fraternité.

   En réalité, ce que manifeste l’usage du verlan est bien plus qu’une mode langagière, qu’un usage singulier de la langue. C’est d’une véritable dégradation, d’un envers qui fait apparaître l’autre face de Janus, celle ourlée d’ombre et de projets funestes, d’intentions belliqueuses, guerrières. Le langage, essence de la condition humaine s’hypostasie en un sabir qui ne devient plus que le médium privilégié d’une caste, peut-être d’une secte ou bien de marginaux qui s’en servent en signe de reconnaissance. Tout est oublié de l’universalité de la langue, tout est remis à un usage prosaïque, élémentaire, à une parodie de signifiant ayant presque valeur d’onomatopées. Ce qui était poème du monde, cette langue première dont on peut penser qu’elle s’ordonnait selon la beauté, la pureté d’un psaume biblique, voici qu’il n’en reste que quelques scories, qu’un balbutiement, que quelques borborygmes qui ne sont nullement sans faire penser aux désordres, aux chamboulements qu’impose toute guerre dans son désir de retourner au chaos primordial.

   Mais si, user du verlan peut s’apparenter à une œuvre de destruction, ce chemin constitue, par simple effet de retournement, ce geste du REWIND par lequel tout redevient possible de ce qui a été, seul moyen de retrouver l’espoir et la face de lumière de Janus. Car en toute chose coexiste toujours cette duplicité du sens et du non-sens, cette éclaircie et cette obscurité native, cet éternel clignotement du blanc et du noir, de la vérité et de la fausseté. C’est ceci qui se dit à l’épilogue de cette belle histoire tragique.  Cependant il n’y a nulle coloration oxymorique dans cet ajointement de « belle » et de « tragique », seulement une nécessaire fusion. Notre désir n’est jamais mieux fouetté qu’à l’aune de cet objet qui disparaît à l’horizon de notre être.  L’immuable est d’un mortel ennui !

 

   « … oui, le Pays du Cerf avait la beauté des poignards, il avait l’agilité et la méchanceté d’une guêpe, mais il en avait aussi la fragilité : comme une guêpe il était rayé de jaune et de noir, ce n’était pas du tout le pays de miel et de lait qui leur était promis, c’était un pays hachuré d’amour et de haine, strié de lumières et de ténèbres.

   Et voilà pour le côté face, mais côté pile, Yatagan était un sabre volant pourvu d’un filin d’acier enduit de poudre de verre et d’un rostre en lame de cutter, que nous avions longuement aiguisé contre une pierre. »

 

   Comment mieux refermer ce précieux livre empli d’un vibrant humanisme qu’en citant les paroles venues du ciel de Walid-l’adolescent en lequel se prophétisent les accents d’une terre rendue à elle-même, les voix de peuples enfin réconciliés, le chant du « nombril du monde », ce sublime omphalos à la symbolique si riche, un destin qui, à nouveau, se déclôt, s’ouvre à la

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Obole delphique figurant un omphalos,

 ve siècle av. J.-C - Source : Wikipédia.

 

 

liberté et entraîne à sa suite la belle théorie de la germination, l’assurance d’une efflorescence sans contrainte ? Toute utopie, ce non-lieu, a sa nécessaire chute dans le réel. Parfois celui-ci s’annonce sous la bannière de l’espoir que synthétise la rencontre des langages du monde rendus à leur claire lisibilité :

 

   « Et tous mes cerfs-volants partis à la poursuite du vent seront délivrés par les nuages, tout un peuple ailé redescendra vers la terre. Et les enfants pourront vous brandir de nouveau, Asswad, Ankabut, Farashatan, Nedjma, Argos, Boomerang, Yatagan, Kamikaze, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem… (…) Et le pays changera de nom et de constitution, et l’ancien régime laissera la place à la fédération pélagique et pacifique d’Iristan - le pays des iris sauvages, parce que ce sont mes fleurs préférées, parce que si j’avais épousé Nida, je lui aurais offert tous les jours un bouquet d’iris sauvages. »

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Iris palaestina près de Jérusalem.

Source : Wikipédia.

  

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 16:13

(ou les suites d’un article sur « Soumission ».

De Michel Houellebecq).

Quand la littérature transcende le réel.

« J’aimai le désert, les vergers brûlés,

les boutiques fanées,

les boissons tiédies.

Je me traînais dans les ruelles puantes et,

les yeux fermés,

je m’offrais au soleil,

dieu de feu ».

Rimbaud - Une saison en enfer,

Délires II,

Alchimie du verbe.

Quand la littérature transcende le réel.

Lilith (1892), par John Collier.

Source : Wikipédia.

Le titre de cet article est volontairement provocateur pour la simple raison que la littérature étant art, elle transcende ce fameux réel qui fascine tant d’individus, les collant sur le ruban enduit de résine où les mouches se collent et se débattent avec leur bruit de finitude proche. Car, parfois, la finitude, cette pensée hautement métaphysique, semble plus accessible aux diptères ailés qu’aux bipèdes doués de raison. Et puisque l’essence de la mouche est d’être un individu en vol, que lui soit associée cette belle image de Lilith (la suite du texte vous éclairera), cette « jeune femme aérienne », cette « fille du vent » douée de mystérieux pouvoirs, notamment de traverser toutes les parois du monde, donc de comprendre l’invisible (l’art, par exemple), magnifique allégorie qui fait signe vers une transcendance que nous n’apercevons pas au prétexte qu’elle nous dépasse. Mais c’est bien pour cette raison qu’il faut soumettre nos pupilles au merveilleux phénomène de la mydriase (autre nom pour la conscience, la lucidité) et cesser de considérer le monde à l’aune de nos semelles. Sauf, comme Rimbaud, à avoir « des semelles de vent » !

Note sur l’article. Ci-dessous, sont reproduits deux échanges d’une joute (que je n’oserai qualifier de « littéraire »), entre une lectrice qui se dit en même temps critique et moi-même qui étais « critique » sur le même Site. Une conception diamétralement opposée des thèses respectives concernant la littérature et son examen critique m’ont amené à interrompre une collaboration assidue de 4 années couronnées de très nombreuses publications. Ainsi je retrouve une liberté d’agir. Je laisse maintenant la place à votre sagacité pour lire et réfléchir sereinement aux enjeux de la critique littéraire.

Le commentaire de ma lectrice :

« C’est un beau devoir ! Vous voulez dire que vous seul avez une réelle compréhension, vous ne manquez évidemment pas d’évoquer tous vos écrits, il y a toute une trame que vous pouvez sans doute appliquer à chaque lecture d’œuvres différentes (un chemin vers la transcendance, une sortie de soi en direction de la littérature, là où le paradis est retrouvé, le monde ré-enchanté, surtout ne pas oublier l’amphore, ce vase sacré dont la tension des parois est plénitude, habitée par le dieu qui n’offre la libation à l’homme que s’il est digne de recevoir ce message de l’Olympe, comme vous... !). On avait déjà compris depuis longtemps que vous y croyiez, à cette sacralisation, à ce vase dont vous n’êtes pas sorti ! Pour vous, la frontière est ténue entre l’art, la littérature ou la religion, pour vous l’art est la religion d’un intellectuel, l’aire de jeu de ces élites qui pensent autrement ! Oui, vous voulez par ce texte d’abord nous dire que vous êtes de ces élites, vous pour qui seule l’amphore est signifiante ! Ce n’est pas parce que c’est très bien dit que c’est forcément très pertinent ! Justement Houellebecq, dans le passage que vous citez, dit que peu importe que ce soit bien ou mal écrit, ce qui importe est la présence de l’auteur, de l’être humain qu’il est, dans son œuvre !

Or, dans ce que vous écrivez, on vous retrouve plus vous que Houellebecq ! Houellebecq, je ne sais pas si la littérature est pour lui une passion, quelque chose d’élitique, je ne pense pas que ce soit un moyen de ré-enchantement du monde, il ne quitte pas le réel, au contraire il y reste et trouve le moyen fictif de l’aménager, mais est-ce vraiment un paradis, on en doute, il satisfait le temps d’une intelligente fiction un désir d’autrefois dont il ne peut faire le deuil. Vous, vous sacralisez la fameuse amphore dont on entend très bien ce qu’elle représente, Houellebecq dans une sorte de misère sexuelle dont de manière géniale il a réussi à faire à la fois sa source d’inspiration et aussi son fond de commerce, quoi qu’il en dise (on appelle ça un bénéfice secondaire), se débrouille pour que des femmes soient disponibles, que ce soit dans un tourisme sexuel, la polygamie dans cette fiction islamique, etc... Ce n’est pas parce qu’on fait, très bien, de la littérature, que ce qu’on produit ne s’apparente pas à une sorte de fantasmatique très infantile.

Vous, vous dites transcendance... Ah l’amphore sacrée, pour ceux qui le méritent ! Ah les belles femmes, l’éternel féminin, les belles photos... Houellebecq ne se pose pas trop de questions sur ces femmes soumises, sans doute amphores sacrées pour vous, qui dans l’islam pourraient rester d’éternelles petites filles toute leur vie, aurait-il, le temps d’écrire sa fiction, très réussie, pu ramener sa mère soixante-huitarde auprès de lui sous la forme de ces trois épouses que la France islamique lui octroie parce qu’il le vaut bien ? La fiction, la littérature, et sa notoriété lui ouvrent l’espace où ses fantaisies peuvent se déployer de manière littéraire, mais l’être humain que l’on sent effectivement si bien dans cette œuvre reste un homme dans une misère sexuelle infinie ! Comme il dit, peu importe qu’il écrive bien ou pas, ce qui compte est cette misérable tentative œuvre après œuvre de faire revenir un objet d’amour infantile, ce qui le rive bien sûr à une solitude radicale !

Vous parlez d’amphore sacrée ? Dans "Soumission", la sacralité est soumise à rude épreuve : le narrateur fait mourir sa mère toute seule, et être enterrée avec les indigents parce que son fils n’a appris sa mort que trois semaines après ! Détail biographique ou pas, en tout cas, quelle vengeance ! C’est sûr que dans l’islam, ces femmes qui peuvent rester des petites filles ne courent pas le même risque ! A ne pas jouer ce que vous nommez l’amphore sacrée, voilà ce qui arrive ! Voilà cet être humain-là, avec sa fêlure et aussi un désir de vengeance discrètement inséré dans l’œuvre, pour lequel la littérature est beaucoup moins une affaire de beauté du style, de musicalité des phrases, que la possibilité pour lui d’une île. »

(Ici, je dois préciser que ma lectrice fait une confusion regrettable entre la métaphore de l’amphore en tant que lieu dans lequel la muse dépose l’inspiration destinée au poète et le « réceptacle » maternel comme lieu premier d’existence avant que la naissance n’ait lieu. Il est vrai que dans nombre de mes écrits le thème récurrent de ce que je nomme la « conque amniotique » (et non « l’amphore ») est présent. Mais l’essence de ces deux lieux symboliques est trop éloigné pour être confondu, à moins de jouer sur des qualités approximatives de discernement.)

Ma réponse :

Eh bien vous avez parfaitement le droit de faire une lecture selon vos propres sentiments, inclinations et penchants intellectuels. Cependant il convient de rétablir quelques vérités et je souhaite que ma présente réponse contribue à insérer un coin dans le catalogue d’idées reçues que vous distillez à l’envi tout au long de votre beau commentaire. En préambule à ma réponse, je vous ferai seulement remarquer que vous parlez de l’individu Michel Houellebecq, nullement du fond de son œuvre. Est-ce une simple omission ou bien une « soumission » à un principe qui consisterait à prendre le relatif pour l’absolu ? Etrange manière, tout de même, que la vôtre qui prend l’attelage pour la fonction locomotrice. Mais ici s’arrêtera mon humour que vous n’allez pas tarder à habiller d’un prédicat que je pressens aussi succulent que pertinent !

D’abord ne parler que de soi. Mais, bien évidemment nous ne parlons jamais que de nous. C’est un truisme que d’énoncer ceci, une apodicticité dirait le philosophe. Lorsque je fais la critique du livre, c’est moi qui la fais, avec mon propre langage, ma propre compréhension de l’œuvre, mes propres arguments. Faisant votre commentaire, vous ne faites pas autre chose que de traduire vos propres sentiments, vos pensées intimes, vos réactions immédiates. Argumenter plus avant une telle évidence ne serait que pure coquetterie. Il y a mieux à dire.

Pour ce qui est de cette si belle amphore qui paraît vous tracasser, sachez qu’elle est simplement la métaphore de la création, la muse, et du créé, l’œuvre. Or, si je ne m’abuse, celle qui chantait à l’oreille du poète, lui dictant ses plus beaux vers, était une déesse, non une mortelle habitant la contrée aride du réel. Donc nous parlons bien d’une transcendance s’originant dans l’empyrée et trouvant une issue dans une contingence, l’œuvre, mais cette dernière porte, entre ses flancs, la marque insigne de cela qui y a été déposé, à savoir un fondement, une signification ultime. Lisant « Soumission », si je peux me permettre, vous êtes restée à l’extérieur de l’amphore, sur sa face contingente, ignorant la tension qui l’animait de l’intérieur et qui était la recherche fiévreuse, hallucinée, pathologique d’une signification qui la dépassait - la transcendance -, afin que d’un supposé réel (il s’agit bien d’une fiction, n’est-ce pas ? Ce n’est ni un récit, ni une autobiographie, alors laissez donc Houellebecq s’arranger avec son existence qui, du reste, ne le regarde que lui) et focalisez-vous sur ce qu’il y a à apercevoir : la place du religieux et de la transcendance dans la société actuelle, question dont est nécessairement préoccupé l’homme postmoderne après que les valeurs se sont effondrées, ce que Nietzsche a énoncé dans sa thèse du nihilisme : la très significative « mort de Dieu ».

En réalité vous avez lu de la littérature à l’aune de ce qu’elle n’est pas, une simple aventure existentielle d’un individu aux prises avec ses propres problèmes. La littérature, comme toute forme d’art ne peut se comprendre qu’à partir de ce qu’elle est : l’essence du langage en quête de ses propres fondements. Or interroger le religieux, cet universel, à partir d’un destin singulier, fût-il simplement fictionnel, c’est faire œuvre de transcendance, c’est porter à l’essentiel ce qui se dilue dans la quotidienneté, la mondanéité qui rend les hommes aveugles, ces derniers se confortant dans cette cécité. De cette manière ils font l’économie d’une insupportable douleur. La vérité est plus lumineuse que mille lampes à arc pour l’énoncer en termes lecléziens. Ce vase, dont prétendument je ne suis « pas sorti », si je vous ai bien lu, soyez persuadé que, pour votre part, vous n’y êtes nullement entrée.

Du livre de Houellebecq vous avez fait une lecture périphérique, demeurant en satellite autour de la belle amphore déployée dans cette œuvre, laquelle nous reconduit à notre propre finitude et nous confronte au problème du religieux (mais aussi bien de l’art, de la littérature) par lequel l’homme pourrait retrouver une raison d’espérer et de se projeter dans un avenir qui ne soit une simple fuite en avant, consumériste par exemple. A ne lire que de cette manière exotérique, à demeurer soudé à la lettre du texte, à défaut d’en percevoir les assises véritables et les riches interprétations ésotériques - la véritable compréhension est à ce prix -, on demeure ébloui par l’écume, ne percevant jamais les courants venus des abysses, lesquels possèdent la seule clé herméneutique pertinente. Toute lecture est recherche constante de cette fameuse « chair du milieu » qui est, modestement, ma marque de fabrique - plus de 3000 pages ont été écrites autour de ce sujet -, cette chair somptueuse qui ne se découvre, comme la vérité aléthèiologique des anciens Grecs, qu’à la mesure d’un constant et acharné dévoilement. La bogue de l’oursin, il faut en ressentir la venimeuse piqûre avant d’en découvrir et d’en déguster le merveilleux corail.

Vous me dites « élitiste ». Je ne me livrerai pas ici à ma propre introspection. Oui, la culture est nécessairement « élitiste ». Voyez les musées, les cinémas d’Art et d’Essai, les bibliothèques. Et alors, quand bien même ? Ma vision du monde est volontiers platonicienne. J’ai bien conscience que le platonisme est un paradigme de la connaissance comme un autre. Pourquoi pas ? Je le trouve en tout cas extrêmement éclairant et l’exercice de la dialectique est un merveilleux art de raisonner, mais aussi bien, par simple homonymie de « résonner » avec ce monde plein d’éblouissement si nous savons en soulever un coin du voile, fût-il modeste. La Māyā, ce voile de l’illusion, obère bien trop souvent une juste perception des choses.

Sans doute n’accepterez-vous un conseil que du bout de l’oreille. Cependant je vous le donne comme j’offrirais un précieux viatique à l’inconnu rencontré au coin du chemin afin que, sa lanterne éclairée, il puisse sortir de la caverne et s’émerveiller de la belle lumière partout répandue. Lisez donc « Voyages de l’autre côté » du très génial Le Clézio - sans doute un autre « élitiste » - et devenez, au moins l’espace d’une lecture, cette étonnante Naja Naja, cette belle incarnation du Mythe (le tutoiement de la transcendance y est hautement lisible), cette héroïne faite de vent, de feu et de langage, cette contemporaine Lilith qui peut traverser toutes les parois du monde pour atteindre cet « autre côté » où meurent les contingences, où naissent les rêves infinis qui font les yeux brillants des hommes et des femmes alors que restent à écrire tant d’œuvres essentielles. Mais il y faut l’exigence de l’art. A défaut de ceci ne se laissent percevoir que les coutures et les desquamations qui habitent le revers des gants en agneau glacé. Apprenons à regarder, ne nous contentons pas de voir.

Avec mes remerciements pour cette occasion que vous m’avez donnée de placer au centre du débat ce qui seulement mérite d’y figurer, l’élévation de l’homme en direction de ce qui le constitue, ce langage dont il faut se saisir avec subtilité. « Du-dedans du langage, la littérature » pour citer l’un de mes articles afin que le procès en immodestie que vous instruisez à mon encontre soit mérité. Je mérite bien pire, continuez donc à me lire. Je suis pour l’exercice d’une pensée radicale. La seule à pouvoir regarder la littérature sans concession. Bien à vous. JP Vialard pour ne pas rester anonyme !

PS : « Du-dedans du langage, la littérature ». Afin que cet énoncé ne demeure trop elliptique et crypté, il cherche seulement à faire signe en direction de ceci : c’est du-dedans de l’existence que se révèle l’essence. Vous y reconnaîtrez, sans doute, une posture très sartrienne, sinon marxiste. Mais ici, il s’agit de ne pas faire de contresens : du-dedans de l’existence de l’œuvre (non de l’auteur), en direction de l’essence du langage qui nous détermine en propre et recouvre l’ensemble du destin humain. « Car je ne saurai mieux dire », pour paraphraser un bel écrivain, Romain Gary qui obtint le prix Goncourt pour « Les Racines du ciel », s’il fallait un dernier commentaire pour clore la parenthèse de la transcendance !

NB : Vous aurez noté que par souci de respect de ma « folliculaire » comme eût dit le très estimable Brassens, je n’ai cité ni son nom, ni le Site sur lequel elle déroule ses petites broderies contingentes. Bon vent à elle !

Si cet article vous paraît cohérent et présenter un intérêt au regard de la critique littéraire, vous iriez dans le sens de cette dernière, la critique, en partageant ce texte sur votre mur. Merci d’avance à ceux, celles qui partageront et aux autres.

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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 09:31
La pluie d’été - Marguerite Duras.

Marguerite Duras en 1955

Source : Wikipédia

***

   Présentation de l’éditeur :

« Vitry, banlieue tentaculaire, immense, vidée de tout ce qui fait une ville, réservoir plutôt avec, çà et là, des îlots secrets où l’on survit. C’est là que Marguerite Duras a tourné son film Les Enfants :

« Pendant quelques années, le film est resté pour moi la seule narration possible de l’histoire. Mais souvent je pensais à ces gens, ces personnes que j’avais abandonnées.

Et un jour j’ai écrit sur eux à partir des lieux du tournage de Vitry. » C’est une famille d’immigrés, le père vient d’Italie, la mère, du Caucase peut-être, les enfants sont tous nés à Vitry. Les parents les regardent vivre, dans l’effroi et l’amour. Il y a Ernesto qui ne veut plus aller à l’école « parce qu’on y apprend des choses que je ne sais pas », Jeanne, sa sœur follement aimée, les brothers et les sisters. Autour d’eux, la société et tout ce qui la fait tenir : Dieu, l’éducation, la famille, la culture... autant de principes et de certitudes que cet enfant et sa famille mettent en pièces avec gaieté, dans la violence. »

   La presse :

« En une sorte de reportage littéraire où les pages dialoguées alternent avec le récit proprement dit, les unes au présent et l'autre soumis à tous les temps, Marguerite Duras nous raconte une nouvelle histoire d'amour, thème dont la récurrence est l'une des marques de son œuvre. »

La Voix du Nord, 13 janvier 1990.

   La pluie d’été ou les limites de l’amour

  En effet, tel pourrait être le sous titre affecté à cette œuvre, la dernière de Marguerite Duras et, sans nul doute, son chef-d’œuvre. Si le thème de l’amour parcourt et chamboule la totalité de la recherche de l’auteur de « L’Amant », c’est dans « La pluie d’été » que la réflexion et la mise en scène d’une impossibilité d’accomplir la rencontre absolue des êtres trouve son épilogue le plus remarquable. Ce livre est dense. Ce livre est singulier. Ce livre est émouvant. Le style durassien - cette exception dans le domaine des lettres -, y parvient à son point d’acmé, dans une manière d’œuvre totale indépassable. Aucun auteur n’est allé aussi loin dans l’originalité expressive. Aucun auteur n’a franchi avec autant d’aisance les limites du livre pour porter ce dernier sur de nouveaux rivages et transgresser les frontières habituelles du lieu dans lequel il se circonscrit naturellement, à savoir les vêtures d’une narration classique avec ses contraintes propres, celles, précisément, du fait littéraire brut. Ici, il s’agit de littérature - ô combien - mais d’une littérature métissée qui emprunte au langage cinématographique, à la théâtralité, à la fable déclinée sur le mode de l’oralité. L’œuvre de Marguerite Duras est une telle démesure, par rapport à l’habituel classicisme, l’empan est si large que naît, de cette écriture, un caractère d’universalité, une espèce de fusion dont le lecteur est le vecteur le plus patent, emporté qu’il est par la démesure langagière et fictionnelle qui l’affecte jusqu’en ses fondements.

  Lire « La pluie d’été », c’est tout à la fois être immergé dans cet univers étrange du Port à l’Anglais, c’est devenir l’arbre solitaire, étrange figure du Roi d’Israël, c’est faire partie des brothers et des sisters, emmêlé dans leur boule dense comme un duvet originel ; c’est vivre le déracinement du père venu de la plaine du Pô, celui de la mère originaire du Caucase ; c’est entrer dans l’amour de l’instituteur pour la beauté de la mère, la connaissance des enfants ; c’est vivre dans la fusion de Jeanne et d’Ernesto ; c’est participer au génie d’Ernesto et comprendre l’absence de Dieu jusqu’à la brûlure. Lire « La pluie d’été », c’est s’immerger et ne plus pouvoir s’absenter du fleuve durassien, ce magnétisme, cette magie qui vous entraînent loin, bien au-delà de vous même, dans l’étrange et fascinante contrée des mirages absolus. Ce livre entamé, on ne peut l’abandonner que le point final posé sur la dernière page. Il n’y a pas d’échappatoire possible et certaines images vous hantent bien après que le livre a regagné l’anonymat des rayons de la bibliothèque. Lire Duras suppose l’aptitude à entrer dans une extase qui vous ôte à vous-mêmes et vous dépose, là, dans le foyer incandescent du livre, ce lieu dont les stigmates habiteront votre conscience de lecteur.

  L’amour : « Rien de nouveau sous le soleil »

« Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. »

Ecclésiaste 1: 9.

  Avant de développer cette impossibilité de l’amour à remplir totalement une existence en la comblant à la manière d’un absolu, il est indispensable de prendre acte du fil rouge qui traverse le livre et en constitue le fondement. Marguerite Duras, dont on dit volontiers qu’elle était profondément fascinée par les paroles de l’Ecclésiaste, utilise cette parabole pour nourrir son œuvre. Puisque « tout est vanité et poursuite du vent » que tout est égal à tout, que la mort clôt une vie où tout n’est que fatuité, où connaître équivaut à ne pas connaître, où la vacuité affecte toute chose, il n’y a rien à espérer, il n’y a aucune croyance qui puisse apporter quelque certitude. L’inexistence de Dieu étant patente - c’est cette raison qui était alléguée par Duras pour justifier son addiction à l’alcool -, Dieu représentant l’amour absolu, alors tout amour entre humains est relatif, sinon impossible, ramené à l’étique dimension d’une aporie. Cet auteur de grand talent aura passé sa vie à dire cela et à ne dire que cela : l’impossibilité de la rencontre. « La pluie d’été », en un écheveau embrouillé de sentiments forts, d’amours complexes et de violents désamours sera la mise en musique de cette tragique symphonie. De l’amour, jamais on ne ressort indemne. Toujours une blessure à jamais refermée. Toujours une urticante nostalgie de cela qui aurait pu être mais n’aura jamais lieu. Le destin, le « fatum » des latins nous tient sous sa coupe et nul ne dérogera à une règle infrangible. L’homme, loin d’en être maître ne fait qu’en subir les effets et se courber sous les fourches caudines de la nécessité.

   Pluie d’été : violence de la mousson

« Ça avait été pendant cette nuit-là, pendant la longue Neva pleurée de la mère que tomba sur Vitry la première pluie d’été. Elle tomba sur tout le centre-ville, le fleuve, l’autoroute détruite, l’arbre, les sentes et les pentes des enfants, les fauteuils navrants de la fin du monde, forte et drue comme un flot de sanglots. »

  Cette pluie d’été dont on s’attendrait qu’elle rassure et régénère après la chaleur, voilà qu’elle s’abat sur ce Vitry halluciné avec la violence d’une mousson qui emporte tout sur son passage, ne laissant plus paraître qu’un « flot de sanglots » comme pour dire le deuil, la perte et le renoncement à être autrement que dans la pure désillusion, la perte de soi au monde. La pluie d’été est cette complainte qui mêle, dans une insoutenable tension, les amours-désamours, les espoirs-doutes, les joies-tristesses, les heurs-malheurs de la condition humaine. Ce milieu familial cerné par les rives étroites de l’exister, comme une mise en abyme des lieux de vie, casa insérée dans le quartier du Port à l’Anglais ; Port à l’anglais dans l’immense banlieue tentaculaire ; banlieue dans un monde aux contours flous. Casa comme remise de l’immigré et du chômeur à leur condition marginale. Port à l’Anglais comme dernier refuge face aux meutes d’immeubles de la banlieue concentrationnaire. Vitry comme dernier rempart contre la folie mondaine.

  Le microcosme socio-familial comme reflet du chaos universel

  A partir d’ici, ne reste plus la place que pour un inventaire des confluences familiales, de ses étoilements, de ses doutes, de ses étonnantes diasporas, de ses partitions, de ses résurgences, de ses éclatements dans une confondante dramaturgie dont le style durassien, admirablement approprié à cet univers, se fait l’écho dans une sublime théâtralité :

Le père aime la mère qui ne l’aime pas :

 « Pendant longtemps, le passé de la mère avait été douloureux à imaginer pour le père. Il s’était demandé très longtemps quelle était cette femme qui était arrivée dans sa vie comme la foudre, le feu, comme une reine, comme un bonheur fou enchaîné au désespoir. »

Le père aime ses enfants dans la distraction :

« La mère : T’as jamais eu beaucoup … d’affinités avec Ernesto, Emilio.

Le père : Si … si … il le sait pas, mais au contraire …

Silence. »

Le père fou d’amour pour sa femme, « sacrifie » ses propres enfants :

 « … ses propres enfants lui avaient donné la nostalgie d’un amour général dont il savait maintenant qu’il ne l’atteindrait jamais du moment qu’il avait pour cette femme une écrasante préférence, un inaltérable désir. […] Ce qui faisait que le père vivait dans l’épouvante de perdre cette femme qui à chaque occasion lui disait qu’un jour, le plus beau de tous, elle se sauverait de lui. »

Le père : détruire la mère :

 « C’est après que le père avait sali l’histoire du train jusqu’à en faire une donnée générale du caractère de la mère, lui faire accroire à elle que c’était une prostituée, jusqu’à vouloir la tuer, tuer leur amour et se tuer ensuite. Plus rien n’avait compté, même pas les enfants. »

Le père constate avec effroi la nature des relations entre Jeanne et Ernesto :

 « Le père ne bouge pas. Il regarde sa fille, ne regarde que ça. Dans ce visage qu’il connaissait, maintenant il y a un éclat inconnu, insoutenable, des yeux vers le frère. »

La mère aime un amour de jeunesse qu’elle ne retrouvera jamais :

 « Oui, il y avait eu cet autre voyage, cette autre fois survenue dans un autre train de nuit qui traversait de même la Sibérie Centrale. Cette fois-là il y avait eu cet amour. Ce que faisait la mère dans ce train, elle l’avait oublié. Mais cet amour, pas encore, avait-elle dit, pas encore tout à fait elle disait, cette brûlure au cœur, elle la garderait dès son souvenir abordé, déjà elle l’avait là dans le corps. »

La mère avait le désir d’abandonner ses enfants :

 « Ernesto et Jeanne savaient que la mère avait en elle des désirs comme ça, d’abandonner. D’abandonner les enfants qu’elle avait faits. De quitter les hommes qu’elle avait aimés. De partir des pays qu’elle habitait. De laisser. De s’en aller. De se perdre. »

La mère a envie de mourir chaque jour :

« L’Instituteur, il rit : Vous êtes des gens étranges, aussi …

La mère : C'est-à-dire ? Monsieur, qu’est-ce qu’on va devenir avec ça ? Sept. On en a sept !

Et moi j’ai envie de mourir chaque jour, voyez … »

La mère se sent coupable de trop aimer Ernesto :

 « La mère : Ernesto … Je voulais te dire … Quelquefois, je crois que je te préfère aux autres, et ça me fait souffrir. »

La mère a peur du génie de son fils :

(Après avoir longuement parlé des prodigieuses connaissances assimilées par Ernesto, cet enfant de 12 ans, s’ensuit cette étrange situation.)

 « Ernesto est sorti. La mère est restée seule. Elle est éblouie, elle est épouvantée, elle pleure. Puis elle crie. Elle rappelle Ernesto. Ernesto revient et la regarde pleurer en silence. Puis il lui dit :

Ernesto : Je voulais te dire m’man … moi aussi j’ai peur …

La mère, elle crie : Non … non … faut pas Ernesto … pas toi … Surtout pas toi … »

La peur réciproque de se perdre, du père, de la mère :

 « Comme la mère éprouvait la même peur pour le père - que sans elle il se perde - l’après-midi ils se retrouvaient seuls et ensemble à la casa, obligés en quelque sorte de se garder l’un l’autre. Mais sans doute l’ignoraient-ils. »

Ernesto aime l’arbre et le livre sans possible retour :

 «L’arbre, après le livre brûlé, c’était peut-être ce qui avait commencé à le rendre fou. C’est ce que pensaient les brothers et les sisters. Mais fou comment, ils pensaient que jamais ils ne le sauraient. »

Ernesto aime Dieu qui lui répond par du désespoir :

 «Jamais Ernesto n’avait prononcé le mot Dieu, et c’est à travers cette omission que la mère avait deviné quelque chose comme ça, Dieu. Dieu, pour Ernesto, c’était le désespoir toujours présent quand il regardait ses brothers et ses sisters, la mère et le père, le printemps ou Jeanne ou rien. »

Ernesto aime les mystères de l’univers mais l’univers ne lui répond pas :

 « Ernesto : J’ai compris quelque chose que j’ai du mal à dire encore … Je suis encore trop petit pour le dire convenablement. Quelque chose comme la création de l’univers. Je me suis retrouvé cloué : tout d’un coup j’ai eu devant moi la création de l’univers … »

Ernesto : révélation de l’inanité du monde :

 « - Et puis, dit Ernesto, j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et la peine que j’avais eue à les faire - Et voici : j’ai compris que tout est vanité. Vanité des Vanités. Et Poursuite du Vent. »

Ernesto et l’éblouissement de la connaissance :

 « Ernesto, cherche comment dire : Avec ce livre … justement … c’est comme si la connaissance changeait de visage, Monsieur … Dès lors qu’on est entré dans cette sorte de lumière du livre … on vit dans l’éblouissement … (Ernesto sourit). Excusez-moi … c’est difficile à dire … Ici les mots ne changent pas de forme mais de sens … de fonction … Vous voyez, ils n’ont plus de sens à eux, ils renvoient à d’autres mots qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais lus ou entendus … dont on n’a jamais vu la forme mais dont on ressent … dont on soupçonne … la place vide en soi … ou dans l’univers … je ne sais pas … »

Ernesto pense que les mères abandonnent leurs enfants quand ils vont à l’école :

 « Ernesto : D’aller à l’école. (temps). Ça ne sert à rien. (temps). Les enfants à l’école, ils sont abandonnés. La mère elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent qu’ils sont abandonnés. Comme ça elle en est débarrassée pour le reste de sa vie.

Silence. »

Ernesto aime sa sœur Jeanne jusqu’à l’inceste et vit dans la hantise de la séparation :

 « C’était cette même nuit que Jeanne était allée dans le lit d’Ernesto, elle s’était glissée contre le corps de son frère. Elle avait attendu qu’il se réveille. C’était cette nuit-là qu’ils s’étaient pris. Dans l’immobilité. Sans un baiser. Sans un mot. »

« Jeanne : Quand tu partiras Ernesto, si je ne pars pas avant toi, je préfère que tu meures.

Ernesto : Séparés toi et moi, on sera comme des morts. C’est pareil. »

Les brothers et les sisters vivent dans l’épouvante de la séparation :

 « Les petits brothers et sisters avaient toujours empoisonné la vie d’Ernesto et de Jeanne, leurs aînés, mais ceux-ci ne le savaient pas. Dès qu’ils ne voyaient plus les aînés les brothers et les sisters tombaient dans l’épouvante. Ils ne pouvaient pas les voir s’éloigner ou disparaître au coin d’une rue sans hurler de terreur comme si eux, les petits, étaient seuls à savoir encore ce qui leur arriverait si un jour les aînés venaient à leur manquer et que ces aînés, déjà, l’ignoraient. »

Les enfants vivent dans la hantise de la mort des parents :

 « Pour les enfants, la mort c’était de ne plus voir les parents. Leur peur de mourir en passait par là, ne jamais plus les revoir. »

L’instituteur aime Ernesto et Jeanne d’un amour irrésistible mais sans retour :

 « L’instituteur se tait longuement. Il regarde Ernesto. Il s’est mis à aimer Ernesto et Jeanne ensemble d’un amour très fort, irrésistible. »

L’instituteur est amoureux de la grande beauté de la mère, laquelle n’en est même pas consciente :

« La mère sourit à l’instituteur. Et l’instituteur voit tout à coup la beauté de la mère, il est interdit. »

Les gens de Vitry n’aiment pas cette famille marginale :

 « On parlait d’eux dans Vitry, les femmes surtout, les mères : ces gens-là, un jour ou l’autre, ils abandonnent leurs enfants. On disait : c’est dommage, des enfants aussi beaux … pas d’école … pas d’éducation … rien … il y a eu des demandes d’adoption, mais les parents ils veulent rien savoir … ces gens-là, les allocations, ils en vivent, vous m’avez comprise … »

L’homme déserté par Dieu :

« Le journaliste : Dieu serait donc le problème majeur de l’humanité ?

Ernesto : Oui. La seule pensée de l’humanité, c’est ce manque à penser là, Dieu. »

Comme dans l’inceste qui est un interdit, l’amour, jamais ne peut trouver à s’actualiser :

« Ernesto a cessé de chanter. Ils restent visage contre visage longtemps, sans un mouvement.

On est morts, dit Ernesto.

Jeanne ne répond pas, morte comme lui. »

La fin du monde comme sublime apothéose :

 Pluie d’été sur Vitry, lors de la longue nuit pendant laquelle la mère avait chanté la Neva, cette manière de chant testamentaire se présentant comme la clôture d’un impossible amour, tout pareil à la clôture d’une vie. Début de la grande et infinie diaspora : Ernesto, brillant scientifique parcourant les allées du monde ; Jeanne partie pour toujours de « cette blanche patrie de banlieue où ils étaient nés » ; le père et la mère se laissant mourir ; les sisters et les brothers placés dans un orphelinat du sud de la France où les rejoint, au titre de tuteur, l’instituteur.

 Ainsi l’épilogue d’une histoire dont l’amour est le thème principal avec ses lumières étincelantes, ses zones d’ombre, ses ornières, l’impossibilité d’aller au-delà de ce qui est humainement possible, à savoir le relatif. L’absolu de Dieu comme une promesse qui s’efface à mesure qu’elle s’annonce.

 Anthologie

 « Aux yeux des brothers et des sisters, grands et petits, que ce soit clairement ou pas, la mère fomentait en elle une œuvre de chaque jour, d’une importance inexprimable, c’était pourquoi elle avait besoin de s’entourer de silence et de paix. Qu’elle aille vers quelque chose, la mère, cela tout le monde le savait. C’était ça l’œuvre, cet avenir en marche, à la fois visible, imprévisible, et de nature inconnue. Rien n’en limitait l’étendue parce que pour eux ce n’était pas nommé ce qu’elle faisait la mère, c’était trop personnel. Pas de mot pour ça, c’était trop tôt. Rien n’en contenait le sens entier et contradictoire, même pas le mot qui l’aurait dit. Pour Ernesto c’était peut-être déjà une œuvre, la vie de la mère. Et c’était peut-être cette œuvre qui, retenue en elle, faisait ce chaos.

 Que la mère sache à peine écrire donnait à son œuvre couleur d’immensité. Tout allait à la grandeur de l’œuvre de la mère comme les pluies aux océans, autant ces petits enfants qu’elle voulait vendre que les livres qu’elle n’avait pas écrits, les crimes qu’elle n’avait pas commis. Et cette autre fois dans cet autre train russe, cet amant-là, perdu dans l’hiver et maintenant massacré par l’oubli.

 Oui, il y avait eu cet autre voyage, cette autre fois survenue dans un autre train de nuit qui traversait de même la Sibérie Centrale. Cette fois-là il y avait eu cet amour. »

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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 11:53
Patrick Modiano. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.

Saint-Leu-la-Forêt – la Gare

Source : Wikipédia

***

4° de couverture de l’éditeur

   « – Et l'enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l'enfant ? – Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu'il était devenu... Quel drôle de départ dans la vie... – Ils l'avaient certainement inscrit à une école... – Oui. À l'école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d'une grippe. – Et à l'école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage... – Non, malheureusement. Ils ont détruit l'école de la Forêt il y a deux ans. C'était une toute petite école, vous savez...»

Thématiques et confluences

  Bien évidemment, un auteur tel Patrick Modiano, dont le style est si singulier, ne pouvait s’absenter, dans son dernier livre, des thèmes récurrents qui sont les siens et donnent à tous ses ouvrages cette empreinte inimitable. A ceci l’on reconnaît la marque d’un auteur incontournable dans le champ de la littérature des XX° et XXI° siècles. Citons, pêle-mêle, ces lignes d’écriture obsessionnelles qui fascinent tant le lecteur : une esthétique du lieu en même temps qu’un essai de rédemption de celui-ci ( lieux de transit, de passages : cafés, hôtels, chambres, zones floues de banlieue) ; la recherche fiévreuse d’une identité exhumée d’un passé douloureux ; les strates d’une biographie écrite par d’autres que soi ; le surgissement, à l’improviste, d’une faune interlope entourée de clairs-obscurs, cernés de zones d’ombres indéfinissables ; la persistance d’une douloureuse mémoire toujours teintée d’amnésie ; un constant sentiment d’abandonnisme ; un éternel retour du même sous les espèces des paysages, des situations, des ambiances. Au travers de ce labyrinthe complexe, se dégagent quelques perspectives signifiantes, une manière d’alchimie conduisant à un roman du songe et de la dérive, de la présence et de l’absence, de la conflagration temporelle où, telles des eaux de ruissellement parvenant à l’estuaire, se mêlent les courants divers et contradictoires du passé, du présent et de l’avenir dont la trame, constamment échappe, se dilue, disparaît. Dans la lecture d’un Modiano, on n’est jamais situé soi-même, ballotté que l’on est entre des rives instables, des berges sablonneuses. Mais rien ne servirait de poursuivre dans cet essai de classification puisqu’aussi bien l’œuvre de Modiano est, par définition, inclassable. Sans doute est-il plus utile de déceler, dans son dernier ouvrage, le fondement qui s’y inscrit et soutient de part en part le projet littéraire. Nous essaierons de montrer qu’il s’agit, ici, de la problématique centrale de l’écriture, autrement dit de l’acte créatif et de ses essentielles motivations.

Résumé du livre

  On ne s’étonnera pas que Paris y apparaisse comme le point de focalisation habituel alors que la lointaine banlieue, la petite ville de Saint-Leu-la-Forêt précisément, constituera la source à partir de laquelle toute la structure narrative trouvera à s’édifier. C’est dans cet ilot, près de la forêt, que l’enfance de Jean Daragane, écrivain parvenu au terme de sa carrière, se constitua, il y a un demi-siècle. Dans le présent de la narration, nous sommes en 2010, l’écrivain vit à Paris où il mène une existence solitaire, retiré dans une manière d’autarcie dont il semble faire son ordinaire, ne consacrant presque plus de temps à l’écriture, se laissant bercer par le rythme lénifiant de « L’histoire naturelle » de Buffon, se prenant à longuement rêver, contemplant les frondaisons d’un arbre situé dans la cour d’un immeuble proche. Peut-être cet arbre, « un charme ou un tremble », joue-t-il en écho avec cette forêt de Saint-Leu qui constitua l’abri de l’enfance, certes, mais d’une enfance aux contours flous que, petit à petit, le roman nous dévoilera sous les auspices des divers protagonistes qui s’y illustreront.

  Tout aurait pu se poursuivre ainsi, dans une simple dérive si, un jour, le téléphone n’avait sonné, avec au bout du fil, la voix d’un inconnu, Gilles Ottolini, lequel dit avoir retrouvé un carnet d’adresse appartenant à l’écrivain, objet qu’il souhaite lui remettre en mains propres. Un nom figure dans ce carnet, celui de Torstel, individu impliqué dans un fait divers, mais apparaissant aussi, au titre de personnage, dans le premier roman écrit par Daragane. Le problème est de savoir quel lien mystérieux relie le personnage de la vie réelle à son double de papier. Alors commence une enquête, en même temps qu’un vertige qui conduira l’écrivain sur les rives de son enfance, de sa jeunesse. Ce sera un carrousel de noms divers qui s’entrecroiseront comme le feraient les mailles d’un étrange destin. Personnages s’emboîtant comme des poupées gigognes, chacune contenant l’un des fragments de celui qu’est devenu Jean Daragane, sexagénaire. S’éclaireront, successivement, les silhouettes suivantes : celle d’Annie Arstrand qui recueillit l’enfant et lui servit de mère temporaire ; celle de Maurice Caveing, ancien professeur de philosophie ; celle d’une fille qui se nommait Chantal et son mari Paul auxquels sont associés des jeux dans les casinos, à Enghien, à Forges-les-Eaux ; une certaine Colette Laurent dont le corps avait été retrouvé dans une chambre d’hôtel, simple écho dans les arcanes de la mémoire ; puis aussi, comme dans un brouillard, Bugnand et Perrin de Lara qui « s’étaient perdus dans la nuit des temps » ; Roger Vincent, enfin une kyrielle de patronymes fumeux, comme lorsque l’on sort d’un mauvais rêve. Mais, parmi les feuilles de l’enquête remise par Gilles Ottolini, un nom ressort que Daragane se hâte de mettre en exergue, à la façon d’un précieux talisman, d’une gemme éclairant la nuit de sa demi-conscience :

  « Il biffa au fur et à mesure les pages de grands traits au crayon bleu et il encercla de rouge le nom : ANNIE ARSTRAND. »

  ANNIE ARSTRAND. Ce nom n’est pas isolé des autres par l’effet d’un pur hasard. Ce nom est plus qu’une simple identité retrouvée. Outre qu’Annie fut, en un temps lointain, une mère et possiblement une amante, elle devient, au fil du temps, l’image autour de laquelle s’ordonne toute écriture. On pensera inévitablement à la figure de l’égérie ou bien d’un amour sublimé dont se nourrit tout auteur pour donner corps à son œuvre. C’est cette présence hantant la mémoire de l’écrivain, de tout écrivain, et constituant la source vive de son inspiration, dont nous essaierons de comprendre l’influence dans ce qui suit. Mais aussi, toutes présences, aujourd’hui évanouies, oubliées, simples buées mais qui, en leur temps, furent fondatrices d’un être-en-devenir, cet être qui, parfois, ne parvient plus à se reconnaître lui-même et qui essaie de se recréer au travers de la résille complexe des souvenirs.

L’itinéraire de la création ou l’archéologie de la mémoire

  « Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. »

  Que cet extrait du discours de réception du Prix Nobel nous serve de fil conducteur pour comprendre les arcanes avec lesquels l’écrivain Jean Daragane a dû composer, son existence durant, avant d’arriver à ce jour où, retrouvant cet ancien carnet d’adresses, surgissent en lui les linéaments essentiels d’un parcours chaotique. Chaotique car Daragane flotte dans la vie sans réelle identité, simple image floue sur le cliché usé d’un Photomaton, « Enfant non identifié », alors que sa mère d’adoption, Annie Arstrand semble se dissoudre dans les ombres mêmes du passé, ce que Perrin de Lara confirme à l’écrivain, un soir, à la terrasse d’un café :

  « La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’elle a fait de la prison … je ne sais vraiment rien d’autre sur cette femme … »

  « Enfant non identifié », voici la clé de tout le parcours existentiel de Daragane, voici la raison sur laquelle se fonde son écriture. Il s’agit, avant même de paraître dans le champ littéraire, de se retrouver, de découvrir ses propres assises, de rayonner dans son univers afin de le porter sur les fonts baptismaux du monde réel, celui où l’on vous reconnaît et où l’on vous fait le don d’une identité. Remontant à l’enfance et entreprenant de découvrir les stations de ce que l’on peut nommer un « chemin de croix », voici qu’apparaissent les schèmes signifiants d’un parcours erratique. En réalité, Daragane est cet enfant dont une impossible identification l’a conduit sur les rives d’un autisme. Corps fragmenté, diaspora spatio-temporelle, infinie dissémination de soi dont l’écriture obsessionnelle tâchera de réparer le manque à être, écriture s’essayant, laborieusement, méticuleusement, à rassembler en un possible cosmos les fragments épars d’une conscience éparpillée. Alors, toutes les tentatives narratives, toutes les fictions, y compris les plus invraisemblables n’auront de cesse de reconstituer le puzzle disloqué. Autour de soi, il faudra convoquer, comme autant d’images spéculaires chargées d’assurer la fameuse « assomption jubilatoire » lacanienne, la reconnaissance de soi, toute une multitude de spectres, de lieux, de situations.

  Alors se feront jour, pêle-mêle, comme sur l’écran tressautant d’un antique film en noir et blanc, les icônes procédant à une mise en forme d’une architecture existentielle. Alors apparaîtront les cristaux emmêlés d’un troublant kaléidoscope : un fragment de Guy Torstel ; un morceau du magasin du Printemps, avec sa mère ; les pages de son premier roman « Le Noir de l’été » ; la chambre située square du Grésivaudan, la Butte Montmartre, entre Pigalle et Blanche ; la silhouette fuyante de Chantal, la pelouse des champs de courses ; la fuite de sa génitrice, à peine la consistance d’un souffle d’air ; la maison de Saint-Leu-la-Forêt ; Annie Arstrand, celle par qui il aurait pu venir au monde mais qui, toujours, lui échappait dans les brumes du passé ; Fabrizio Lupo, cet auteur que lui avait recommandé, un jour, Perrin de Lara, mais qu’il n’avait jamais lu ; toute une galerie de portraits, toute une suite de figurants indistincts qui se noyaient dans la brume d’automne. Puis, aujourd’hui, Daragane assoupi sur le canapé de son bureau et le téléphone qui sonne : « Presque rien. Comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère. Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer ». Le téléphone en tant que troublante métaphore venue dire à l’écrivain que rien n’existe si ce n’est à l’aune d’une résurgence de la mémoire, que toute écriture n’est que cette vibrante archéologie de soi, cette stalactite élevée dans l’espace à la force de sa conscience. Toute entreprise de création ne saurait se justifier qu’à la lumière d’un mouvement spéculaire, le monde reflétant le soi, le soi reflétant le monde, dans une infinie réverbération, un vertige où les choses n’apparaissent qu’à être cette illusion dont on constitue soi-même le foyer, avec cet éblouissement qui s’appelle la vie, à laquelle nous demandons de signifier.

  Toute cette douloureuse recherche trouvait son point d’orgue, aujourd’hui, dans cette manière de no man’s land, « au creux de certains après-midis de solitude », alors que Daragane « se rappelait le titre d’un roman qu’il avait lu : Le Temps des rencontres. » Mais ce temps semblait s’être dissous, l’espace s’étrécissant à la dimension d’une peau de chagrin. La greffe culturelle, anthropologique, avait échoué sur les rivages d’une inconnaissance de soi. Ne demeurait plus que la greffe botanique dont l’ouvrage de Buffon, unique lecture, assurait l’être fragile. Le « passage à vide » devenait, pour l’écrivain parvenu à l’épilogue de sa propre fiction, une faille qu’il comblait à simplement regarder « un charme, ou un tremble, il ne savait plus. », comme si la vertu du végétal parviendrait à réparer cette faille inscrite en lui depuis toujours. « …dans les périodes de cataclysme ou de détresse morale, pas d’autre recours que de chercher un point fixe pour garder l’équilibre et ne pas basculer par-dessus bord. Votre regard s’arrête sur un brin d’herbe, un arbre, les pétales d’une fleur, comme si vous vous accrochiez à une bouée. »

  « Un charme, ou un tremble … », comme si le lexique lui-même, indiquant aussi bien la fascination que la trémulation, voulait tracer, en filigrane, ce bonheur de l’écriture qui, toujours, recouvre les traces d’une douleur. Il ne saurait y avoir d’autre voie dans la création, laquelle est toujours, fondamentalement, création de soi.

Extrait

  « Il s’allongea sur le canapé et il ferma les yeux. Il avait décidé de faire un effort sur lui-même et de remonter, ne fût-ce qu’un instant, le cours du temps. Le roman, Le Noir de l’été, il l’avait commencé en automne, le même automne où il était allé un dimanche au Tremblay. Il se rappelait qu’il avait écrit la première page du livre le soir de ce dimanche dans la chambre du square du Grésivaudan. Quelques heures auparavant, quand la voiture de Torstel avait longé les quais de la Marne puis traversé le bois de Vincennes, il avait vraiment senti l’automne peser sur lui : la brume, l’odeur de terre mouillée, les allées jonchées de feuilles mortes. Désormais le mot « Tremblay » serait pour lui toujours associé à cet automne-là.

  Et aussi le nom Torstel qu’il avait utilisé autrefois dans le roman. Simplement à cause de sa sonorité. Voilà ce que lui évoquait Torstel. Il ne fallait pas chercher plus loin. C’est tout ce qu’il pouvait dire. Gilles Ottolini serait sans doute déçu. Tant pis. Après tout, il n’était pas obligé de lui donner la moindre explication. Cela ne le regardait pas. »

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