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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 09:53
Jouir - Catherine Cusset.

Source : Gallimard.

4° de couverture.

« Une femme rencontre un homme. Elle ne veut pas lui faire l'amour. Elle a terriblement envie de lui. Elle livre sa vie amoureuse et charnelle, crûment, de A. à Z., de six à trente-deux ans. Avec un désir : que l'histoire ne se répète pas. »

Incipit de l’œuvre.

« Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique. – Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n’aurait pas été troublée, qu’un jour viendra où nous nous séparerons (et je m’en indigne d’avance), alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres et j’ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi. »

Gustave Flaubert à Louise Colet,

Nuit du samedi au dimanche,

Minuit, 8-9 août 1846.

Présentation sur le site de l’auteur.

« Sous forme d’une mosaïque d’anecdotes sans commentaire, sans analyse et sans introspection, Jouir est le portrait d’une femme d’aujourd’hui et de toutes les formes que peut prendre son désir. C’est moins un livre érotique qu’un livre sur le conflit entre désir et amour, entre la jouissance immédiate et la peur de trahir. »

Commentaires.

Aborder le livre de Catherine Cusset implique, à l’évidence, deux voies aussi inévitables qu’opposées en leur fond. Ou bien on « jouit » du texte d’une manière instinctuelle, ou bien on en « jouit » littérairement. Nous verrons que l’une est exclusive de l’autre. Mais, d’abord il faut analyser le titre, sa forme elliptique, cet infinitif si proche d’un impératif qu’il finirait par se comporter à la manière d’un énoncé performatif. En quelque sorte ce titre agirait comme une simple et directe injonction, laquelle nous requérait de nous installer d’emblée dans une anatomo-physiologie du désir, donc de camper à l’orée de la chambre des amants, là où le peccamineux et le secret fantasmatique rôdent comme des voleurs dans la nuit. Ici nous avons nommé un érotisme proche d’un voyeurisme, le fait littéraire étant, de ce fait, évacué d’une approche adéquate du texte.

Nous saisissons là combien le dessein de l’auteur est dévoyé de son objet même. Si, incontestablement, le livre est parcouru de scènes « osées » - selon le terme aussi conventionnel qu’indigent -, il ne l’est qu’à servir un projet littéraire, celui inscrit en toutes lettres dans le propos liminaire que constitue la lettre de Flaubert à Louise Colet, véritable fil rouge nous conduisant au sein de cela qui est à comprendre et que nous énoncerons selon la thèse suivante : la narratrice, double halluciné de Louise Colet, destine son amour à celui qui, dans l’ouvrage, est pudiquement nommé d’une seule voyelle « I », silhouette de Flaubert lui-même, « amant » insaisissable que l’art a happé, le soustrayant aux contingences amoureuses et aux « affres » de l’amour physique. Il n’y aurait autre chose à « voir », dans cette œuvre, que la mise en exergue d’un sentiment aussi fort qu’inatteignable par définition puisque Louise Colet, au travers de ses multiples amants (au rang desquels on comptera des écrivains célèbres : Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Abel Villemain pour ne citer qu’eux) poursuit la littérature, l’art et, en définitive, l’absolu. Pour y parvenir, ou tenter de le faire, elle utilisera les pouvoirs qui sont les siens, la séduction essentiellement, séduction que refusera Flaubert. L’auteur de « Madame Bovary » est déjà bien au-delà de cette simple réalité physique et sentimentale. Depuis longtemps déjà il a délaissé les rives d’un « réalisme amoureux » pour le transcender et le porter sur les seuls fonts baptismaux recevables à ses yeux, lesquels sont affiliés à l’écriture et à la pratique de cet art exigeant.

Depuis la « crise » vécue par Flaubert, ne lui reste plus comme manifestation physique de l’acte d’amour que cet étroit fétichisme en quoi consistent les pantoufles et le mouchoir de Louise porteur des traces de sang de ses menstrues, fétiche auquel il voue une manière de culte et destine à son activité d’onanisme. Ici, dans cette pratique objectale dans laquelle se devine comme la trace patente d’un sentiment de castration, transparaît cette dimension d’une perte irréversible, même si l’art et le sentiment noble de s’y installer semblent atténuer la rigueur d’une existence somme toute ascétique, coupée de la vie en ses manifestations habituelles. Flaubert, comme il le déclare dans sa lettre du 8-9 août, n’est « pas fait pour jouir » au sens commun. Jouir, oui, mais seulement dans le sentiment esthétique d’une forme à atteindre, cette littérature qui emporte loin au-delà de soi dans la contrée absolue des vérités indépassables.

« Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique ». Ici se dit le nœud serré autour duquel s’articulent aussi bien les réalités tragiques de Flaubert/Colet, que le jeu en miroir de la Narratrice de « Jouir » et son amant de papier, ce fuyant et irréalisable « I » dont l’homosexualité est le pendant sexuel de l’onanisme de Flaubert. Ces deux pratiques s’instituent en tant qu’impossibilité de la relation amoureuse. D’un côté la « physique » de Colet et de la Narratrice ; de l’autre côté la « métaphysique » de Flaubert et de celui qui est nommé « I ». Entre les deux une césure irréconciliable, comme le sont les deux versants d’une montagne, adret et ubac, chacun existant sous le régime de deux principes contradictoires. Il y a là comme un indépassable, une situation limite que Catherine Cusset traduit dans une langue épurée, simple efficace, allant directement au fait brut. Non celui d’un prétendu « érotisme », - ce gadget moderne -, mais celui, ontologiquement enraciné dans la condition humaine de rencontres impossibles par essence. Bien évidemment, ceci reçoit le nom de « tragique ». Tout comme l’art qui est dépossession de soi afin qu’apparaisse cette part irréductible à l’épiphanie du quotidien. Ecrire est cela même qui s’annonce dès que l’on a renoncé au jeu brillant des apparences pour faire sourdre un sens toujours coalescent à une douleur, une souffrance. « La nuit étoilée » de Van Gogh n’aurait jamais trouvé le subjectile où exprimer sa confondante présence au monde si Vincent n’avait extirpé cette œuvre de ses propres tripes, si son ombilic, ce centre métaphorique, n’avait été mobilisé afin que le métaphysique pût, l’espace d’une toile, trouver son exutoire physique. Car les étoiles ne sont que la trace patente du drame d’exister venant allumer notre conscience à l’aune de ces infimes constellations perdues dans l’outre-mer violent du tableau. Violence contre violence. La perdition de van Gogh contre l’éclair de lucidité, le nôtre, un moment convoqué.

Ce qui est indispensable à comprendre, lisant « Jouir », c’est que le sujet du livre n’est nullement la mise en situation d’un « acte sexuel », mais la mise en forme d’un « acte de langage ». Bien évidemment, il y a plus qu’une nuance. Une lecture attentive des premières lignes du livre nous installe d’emblée dans ce qui s’y dessine et y demeurera tout au long de l’œuvre : réactualiser la tragédie Flaubert/Colet grâce au recours à une « fable » moderne. Cependant rien du classicisme initial n’est évacué. C’est de la même exigence dont il est question, laquelle ressort de la correspondance d’août 1846 : créer une insoutenable tension entre une passion physique exacerbée - pour l’amant du point de vue de Louise ; pour l’objet du point de vue de Gustave -, et une passion qui les dépasse et les remet au drame de leur destin, celle de l’art comme motif toujours hors de portée.

*** Ci-dessous, des extraits de l’œuvre dont le regroupement volontairement thématique voudrait donner à voir les préoccupations essentielles qui s’y font jour.

L’écriture - La littérature -

« Ce serait bon qu’il y ait un autre corps avec moi en travers de cet immense lit, avec lequel je ferais l’amour lentement. Pour cesser d’y penser, je me masturbe. » (…) « Cela, je l’écris à la table d’un restaurant français de cette ville moderne, jeune et dynamique, devant un kir royal. Quand je suis entrée dans le restaurant, j’ai demandé au patron s’il pouvait me donner du papier et un crayon – dans le cas contraire il m’aurait été impossible de rester à cause de cette abrupte envie d’écrire qu’il me fallait satisfaire. Du papier, le patron a eu un peu de mal à en trouver. Il m’a apporté deux longues feuilles qui avaient été pliées en quatre comme un accordéon, blanches d’un côté, et portant de l’autre le nom et le numéro de téléphone du restaurant ainsi qu’un dessin de deux arlequins servant du vin et du fromage, autour desquels courra mon écriture tout à l’heure quand j’aurai rempli le côté blanc de ces deux pages et que me tiendra encore l’envie d’écrire. »

[NB : c’est moi qui souligne.]

« Je suis jalouse des homosexuels, jalouse de mes amis pédés, jalouse de Renaud Camus et d’Hervé Guibert, même si Hervé Guibert est mort. Je les lis et les relis. »

« Je me suis maudite d’avoir été assez stupide et égocentrique pour croire qu’il m’aimerait davantage s’il lisait ce que j’avais écrit … »

« Une nuit je commence à lui écrire, et pendant les jours qui suivent je ne peux plus m’arrêter. »

« B.D. adultes. Je l’ai lue avec ravissement et une passion égalant celle avec laquelle je dévorais à cet âge Balzac ou Dostoïevski. »

« … cinq ou six feuillets de papier bible couverts des deux côtés de sa fine écriture, qui me rappelaient qu’en ce monde je n’étais pas seule. »

« … je lisais une page de La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, toujours la même, racontant un épisode au cours duquel Justine se fait violer de tous côtés par les moines … »

« … quand je l’entends à la radio, avec ses chutes de phrases qui s’enroulent et remontent lentement comme des caresses érotiques alors qu’il parle de Byron ou de Heidegger -, mais cela qu’il aime en moi : l’énergie du désir et de la parole. »

« Je reste plongée dans l’eau chaude et la mousse jusqu’à son réveil, deux ou trois heures plus tard. Je lis La Vie tranquille de Marguerite Duras

Le désir coletien « d’I ». (de Flaubert).

« La décision que j’avais prise juste auparavant de rester distante et charmante, femme mariée qui garde la maîtrise de la situation et qui pourrait avoir une aventure mais dans la légèreté et sans compromettre sa vie, je l’oublie. Je suis suspendue à cette voix. »

« Très vite je me suis mise à tout faire en fonction d’I. dont je ne sais presque rien. Ici, dans cette ville moderne, jeune et dynamique, j’ai envie de voir de l’art parce que j’essaie d’imaginer les yeux d’I. sur cet art. Je vais danser la nuit parce que j’aimerais danser avec lui ; son corps svelte et gracieux, il doit avoir le rythme dans la peau. »

« Le soir, à onze heures et quart, j’ai appelé I. pour m’excuser. Il n’était pas impératif de lui téléphoner mais déjà je ne pouvais plus résister. »

« Je l’ai appelé à une heure du matin, soupçonnant qu’il ne serait pas couché. Puis j’ai essayé tous les quarts d’heures jusqu’à ce que je tombe sur lui à trois heures. Il était surpris. »

La complexion flaubertienne d’I. (l’amour refusé).

« I. a dit qu’avec moi rien ne pouvait être léger. Mais c’est avec lui - entre nous - que rien ne peut être léger. »

« La seule chose qui compte, c’est qu’I. n’est pas là. Puis qu’il est là, enfin, à huit heures, juste avant le début du concert. Il semble content de m’entendre. Il s’excuse de ne pas avoir pu m’appeler comme d’une chose négligeable : il était en courses toute la journée, il avait oublié mon numéro chez sa sœur. »

« Il est dix heures cinq. Le répondeur se déclenche. I. n’est pas là. Il savait que j’allais appeler. Il est sorti pour m’éviter. Il fait partie de ces hommes qui n’ont pas le courage de dire non en face. »

Les deux dernières phrases du livre.

« Ce matin, pendant que je préparais le café, Y. [« L’amant du quotidien »] m’a enlacé par derrière, logeant son sexe au creux de mes fesses et posant ses mains sur mes hanches, content d’avoir joui en moi hier.

Nous allons partir. »

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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 08:04
L'équarrissage - Lorette Nobécourt.

Photo de Louis-Camille d’Olivier©

L’Équarrissage, Grasset/Les Inrockuptibles, 1997.

Les Mille et une nuits, 2001.

Incipit.

« C’est la première et dernière fois que je vais parler sur ce ton, parce que je n’en aurai pas de nouveau les moyens. J’ai connu, à moins de trente ans, ce que d’aucuns ignorent peut-être toute leur vie : la fête est finie. Je suis pieds nus sur le carrelage et je vais prendre froid mais je ne peux plus me taire. Ce soir, je ne serai pas une carpe, c’est terminé. Cette nuit, je me pose comme je subjectif absolument, c’est-à-dire qui relève du sujet défini comme être pensant, bien que je n’ignore pas que nous sommes l’étoffe dont la société habille ses modèles. »

4e de couverture.

« Depuis longtemps, je savais qu’il me faudrait un jour revenir à cet Equarrissage qui en 1996 me « sauva » littéralement la vie. Hantée par le suicide de façon paroxystique cet été-là, je puis dire que l’écriture de ce texte me tint lieu de respiration pendant des mois. »

L’écrivain s’avance dans le « désordre noir » des choses, sonde les profondeurs obscures du corps et tente l’impossible saisissement de soi. Rarement l’existence aura été aussi violemment questionnée. De ce voyage au bout de la vie, Lorette Nobécourt nous rapporte des visions fulgurantes.

"L'équarrissage", petit livre de 54 pages, étonnamment dense, à l'écriture serrée, tellurique, comme si, pour l'auteur, il s'agissait de vie et de mort. Et, en réalité, c'est de cela dont il est question, de ce balancement entre l'ombre et la lumière, cette ombre de la disparition frôlée de si près qu'elle rôde toujours, comme un voleur dans la nuit. Chercher à l'occulter la rendrait encore plus insupportable et l'idée du suicide est fichée dans le corps, soudée à l'âme, en orbite autour de l'esprit. Vivre avec cette obsession se révèle comme l'unique solution, l'écrire en tant que possible échappatoire, la traduire en mots fiévreux la seule option par laquelle échapper à sa confondante abstraction. Alors c'est du corps même du langage dont il s'agit de s'emparer, de lymphe lexicale, de sang sémantique, d'aponévrose textuelle, de dendrites urticantes des sons à émettre. Car c'est cela qui tient toute l'architectonique du livre : l'immense CRI proféré auquel nul ne peut échapper. Pas plus le lecteur, que l'auteur ou bien même l'anonyme qui, jamais, n'ouvrira le livre. C'est de condition humaine dont il est parlé, c'est de la vie en sa substance constamment tissée de tragique. Nul ne peut s'exonérer de cette "dette" dont, un jour, le dernier, il soldera le compte. La dague est là qui fait son balancement mortel au-dessus de la fontanelle existentielle, laquelle n'est jamais complètement suturée. Toujours un appel vers l'autre côté du réel, là où les choses commençant à s'informer étaient en attente du surgissement. Nous voulons dire cette arche abritante de la vie placentaire, ce simple balbutiement pré-langagier, cette appartenance à un pur métabolisme, cette disposition à n'être qu'une masse liquide en attente d'être. De ce roc biologique prénatal nous sommes issus. A ce roc nous appartenons toujours de manière patente comme si un inconscient cellulaire nous habitait, nous tirant vers l'arrière du monde, dans les zones en clair-obscur de l'inconscient.

Nous essayant à commenter ce livre tissé de douleur et de drame latent, de perdition corporelle et d'errance de l'âme, il nous faut nous rattacher à une hypothèse signifiante nous dotant d'une polarité à partir de laquelle nous orienter. Faute de cela, lecteur soudé au texte, nous ne parviendrons à aucune autre émergence que celle de l'amibe plongée dans sa surdité élémentaire. Mais tentons de comprendre et, à cette fin, destinons notre perception des choses à une manière de concrétude. Rien ne fera davantage sens que le recours à une métaphore anatomique. Prenons l'homme, quel qu'il soit - Montaigne nous a enseigné que ce dernier "porte la forme entière de l'humaine condition -, et essayons de le situer dans sa radicalité la plus propre, à savoir le reconduire à sa racine existentielle, au tubercule qu'il déploie afin d'être présent au monde. Regardons l'homme dans son élévation verticale, genre de menhir planté dans la glaise originelle. Regardons son visage, cette épiphanie à nulle autre pareille. Observons sa bouche, ses lèvres, la barrière blanche de ses dents, la voûte de son palais, l'arrondi par lequel se manifeste le début de sa glotte, imaginons l'arc infiniment tendu de ses cordes vocales, entendons la profération d'un premier langage, le plus élémentaire, le plus primitif dont il lui a été donné de prendre possession dès que l'air du monde s'est précipité dans les parois de ses alvéoles. Alors, qu'entendons-nous ? Mais nous n'entendons qu'un CRI, aussi insupportable que celui de la peinture d'Edward Munch, et notre sang se glace d'effroi. Oui, de stupeur, devient moraine immobile, bloc de neige, congère à jamais présente dans toutes les consciences humaines. L'origine du langage, c'est le CRI et, ceci, il faut le graver dans le marbre blanc, dans la falaise de nos fronts, l'inscrire à la plus haute cimaise de la mesure anthropologique. Venant au monde, nous sommes d'abord CRI. Pensons à la belle thèse du "cri primal" initiée par Arthur Janov. Ce cri, nous le portons en nous, il gire infiniment et s'élève à la manière d'une colonne vertébrale sur laquelle nous greffons les événements du paraître. Il s'agite en nous, il taraude, il fore, il vrille et nous n'en percevons que la forme explicite, ce beau langage que nous élevons dans l'éther comme la sublime essence qu'il est, dont l'homme est le seul dépositaire.

Cette origine tragique dont le langage se dote afin que nous fassions effraction en tant que "projet-jeté", cette racine fondatrice nous hante et nous travaille de l'intérieur sans que nous en prenions acte, pris que nous sommes dans le registre étroit des contingences mondaines. Le langage, tout langage, parole, chant, écriture, littérature porte ce stigmate qui l'affecte en son propre et dépose le mot comme le fondement essentiel dont nous sommes investis jusqu'en notre souffle dernier. Et, ici, il faut donc établir une coalescence de nature entre langage et douleur, entre phrase et inclination au tragique, entre le texte et sa propension à nous délivrer un message d'ordre métaphysique. Car il devient nécessaire de considérer ce terme de "métaphysique " dans son sens originel "d'au-delà de la physique", ce qui revient à dire que tout langage, s'il semble doué d'une existence autonome, ne s'invagine pas moins dans un socle organique dont la douleur a été la première trame signifiante. C'est par là et uniquement par là qu'un coefficient de réalité peut être envisagé entre l'art et la souffrance, la littérature et le mal. Toute littérature digne de ce nom en porte l'empreinte indélébile, réactualisant à chaque nouvelle œuvre ce "cri primal" dont l'humain a été, sans doute à son corps défendant, le destinataire en même temps que celui entretenant cette flamme, cette combustion qui, jamais, ne s'éteint, sauf dans la finitude du Da-sein.

Tout livre est la mise en œuvre de cette douleur qui s'origine bien en-deçà de cela qui y apparaît comme image d'une simple fiction. En réalité la plupart des œuvres ne sont que des autobiographies qui ne disent pas leur nom. C'est de vie dont il s'agit, d'existence immergée dans le concret événementiel, c'est avec son corps que l'écrivain alimente son imaginaire, c'est ce cri que, constamment, il réactualise. Ce cri qu'il sculpte avec ses mots, ses phrases. La vérité est toujours située dans l'originaire, non dans une quelconque hypostase qui n'en serait que le reflet apparent, la parution euphémisée. C'est toujours la douleur qui mène la danse, celle-ci fût-elle en filigrane. Dans "La Guerre", Le Clézio fait de Béa B. celle qui dit la difficulté d'exister dans un monde qu'une sombre réalité envahit. "La maladie de la mort" traduit la difficulté durassienne d'écrire, d'aimer, d'être aimée. L'incessante et obsessionnelle quête mémorielle de Modiano en dit long sur l'inquiétude sous-jacente qui anime les personnages de ses romans. Les minutieuses "sous-conversations" de Nathalie Sarraute, ses descriptions quasiment cliniques, ses infinis tropismes qui agitent en tous sens la diaspora de l'âme ne font que traduire la constante tension angoissée de l'écrivain, miroir de tout individu existant sur terre. Et, à l'appui de cette brève thèse du caractère sacrificiel de l'écriture, il faudrait bien évidemment citer la quête morbide et surréaliste d'une âme dont Maldoror semble ne pouvoir se saisir alors que le mal dresse partout ses bubons et ses horribles desquamations. Évoquer Cioran aux prises avec le drame consistant à parcourir les allées délétères d'un monde incompréhensible. Demander à Artaud de nous montrer la camisole qui éteint sa conscience, cloue sa lucidité, en même temps que le poison, le cruel peyotl ruine le corps, détruit l'esprit, condamne l'âme à un perpétuel égarement.

Tout ceci est une évidence. Le tragique et la littérature naviguent de concert, l'une appelant l'autre. Comme une réflexion en miroir. Cependant, si Phèdre nous émeut, si Athalie nous fait désespérer de Dieu; si, avec Antigone, l'homme apparaît comme celui qui est porteur du mal, loin de s'affirmer comme la mesure de toute chose, il convient de ne pas faire de contresens, lequel énoncerait que seule la catégorie du dramatique révélerait le fait littéraire. La comédie sait pourvoir à cette forme d'art avec exactitude et habileté. Songeons à Molière et à son "Avare"; au "Bourgeois gentilhomme", aux "Femmes savantes". Mais alors, comment retrouver le cri originaire, la douleur initiale sous les traits de la comédie, du rire permanent ? Pour comprendre il suffit de faire sienne la célèbre assertion bergsonienne : "Le rire : du mécanique placé sur du vivant", et de l'interpréter à nouveaux frais. Le rire est à percevoir comme l'écume des choses, sa superficialité, sa face hilare n'étant qu'une peau retournée, celle, précisément du tragique. Nous ne rions jamais que pour oublier notre peine. Nous ne rions jamais que pour dissimuler à notre conscience le drame sur lequel elle repose et donner de l'espace à notre lucidité. Dans la texture existentielle dont la trame essentielle est la question de la finitude, il faut introduire des pauses, ménager des respirations, distendre les faisceaux de fibres musculaires. Le comique de situation agit comme un exutoire à notre angoisse constitutionnelle, il ne l'annule pas pour autant. Il ne s'essaie qu'à la dissimuler, à la tenir à distance. Les comédies de Molière doivent être lues en tant que vérités oxymoriques : elles disent l'exact contraire de ce qu'elles sont supposées mettre en scène. Ainsi Harpagon ne met en jeu que de bien piètres intentions qui se résument à sa rapacité foncière, sa hargne à posséder le monde, les autres; Monsieur Jourdain dévoile une folie qui le conduit à tyranniser les siens en même temps que l'ordre social dont il se réclame; Philaminte et Bélise, sous des dehors savants ne professent que de pures vanités qui les dévoilent comme personnages falots sans grande profondeur, inauthentiques. Ces différents tableaux brossés par Molière font apparaître, en creux, les insuffisances de la condition humaine, laquelle ne fait que courir à sa perte, ne cherchant à dévoiler, cependant, que les feux des lustres et les atours d'apparat. Pures tromperies qui ne trompent personne, sinon les personnages qui en sont les vivantes incarnations.

Mais, avons-nous seulement parlé du petit livre de Lorette Nobécourt ? Ne nous sommes-nous pas égarés dans des considérations périphériques faisant disparaître l'œuvre initiale dans la complexité existentielle, dans les arcanes de l'art ? Sans doute fallait-il élargir le cadre de la discussion afin de revenir à notre propos dotés d'un empan plus large quant à la réflexion. En réalité, nous n'avons parlé que d'équarrissage. La littérature est un fait de cet ordre. Recherchant la vérité du langage, elle est toujours en quête de ce qui, depuis toujours, la traverse, à savoir ce cri dont nous avons décidé qu'il en constituait le fondement. Si cette hypothèse mérite un fragment d'attention, alors écrire revient à équarrir la langue, à la débarrasser de ses peaux superficielles, à faire se dissoudre les graisses, à réduire la surface des aponévroses, à étrécir les ligaments, à poncer les os jusqu'à la moelle. Alors, parvenus à l'essentiel, à cette moelle qui, précisément, en constitue l'essence, nous serons à même le cri originaire, au sein de la première vibration, en-deçà de toute efflorescence, là où se recueille la densité extrême de la parole, la quintessence du dire, le poème initial. Car notre premier cri est cet acte purement littéraire que nous projetons en direction du monde afin de signaler notre présence aux autres. Dépouillée de ses théories, de ses artefacts langagiers, la littérature est ce singulier phénomène de présence, alors que l'art en constitue la sublimation, la mise en forme épurée. Le cri est pure verticalité, appel, constitution d'une fable dont les destinataires s'empareront afin qu'une clairière s'ouvre dans la densité du drame humain. Il ne saurait y avoir d'autre lieu sur lequel bâtir notre fragile édifice anthropologique, nous sommes constamment reconduits à notre propre source.

La tentation du suicide, pour revenir à l'ouvrage qui nous occupe, n'est rien d'autre que la dimension symbolique de ce nécessaire équarrissage, lequel effaçant toutes les contingences mondaines, expurgeant les détails d'une vie soumise aux aléas, fait remonter le sujet écrivant à son initiale profération, ce cri qui le constitue et le projette dans son essence l'espace d'une lucidité. C'est simplement à l'aune de ce premier essor et à son déploiement que la littérature se confie, même si l'impulsion vitale n'apparaît plus qu'à la manière d'un palimpseste usé faisant se confondre toutes les rumeurs du monde. Lisant, écrivant, inconsciemment, c'est à une telle exigence que nous confions notre cheminement. Parfois, il faut savoir retourner sa propre peau afin d'en explorer les lignes de force, les nervures qui la sous-tendent, les énergies qui l'animent dont nous n'apercevons les résurgences qu'à la manière d'un lointain écho. Il suffit d'écouter.

L'extrait.

"Dessous la peau la viande parle une autre langue, les mots ne se conjuguent pas à l'intérieur des fibres car les limites de la langue sont le commencement de la chair, mais la langue est aussi la poutre de cette chair. (…) Ah! comme il faut savoir épouser cette joie du chaos qui est en dehors de toute morale.

Elle m'est venue cette rage de mourir, la rage d'accepter de mourir pour me trouver vivante à l'heure de la mort, car il faut savoir mourir une fois pour palper de ses doigts un bref instant d'éternité et regarder debout la face de l'abject riant.

La mort porte des chemises blanches transparentes laissant deviner ses deux petits seins de jeune fille, elle est à nous, à nous la mort, parce que tout est perdu, et c'est bien parce que tout est perdu qu'il faut tenter l'impossible, c'est évident. Puisque le premier cri est déjà le dernier cri, puisque la vie n'est que ce cri, cet échec en partance, cette élaboration du rien, poignée d'osselets jetés à la face du néant, puisque tout est foutu depuis le premier souffle, depuis le premier souffle jusqu'au souffle dernier, puisqu'il n'y a pas de miracle mais seulement l'inachevé, nous sommes vivants et libres de façonner ce rien et nous-mêmes, cet autre rien…

Il s'agit de se tuer, rien d'autre. Ayant enfin réellement compris que le suicide est la seule réponse plausible à cette non-question qu'est la vie, je suis définitivement légère. (…)

Je suis dans ma langue, Babel à jamais connue de moi seule. Je ne me connaîtrais pas si je ne m'étais pas vue à cette épreuve."

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 08:38

Henri Miller - Tropique du cancer.

ou

la radicalité en littérature.

A propos de l'écrivain.

"Henry Miller est un romancier américain né le 26 décembre 1891 à New York où se déroule son enfance, et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie).

Son œuvre est marquée par des romans largement autobiographiques, dont le ton conjugue à la fois désespoir et extase. Miller s'est lui-même qualifié de « Roc heureux ». Son œuvre a suscité une série de controverses dans une Amérique mécanique et pécuniaire contre laquelle Miller a lutté car, pour lui, le but premier de la vie est de vivre. Il fut largement édité et célébré en Europe, cependant il faudra attendre les années 1960 pour qu'il connaisse du succès dans son pays (surtout dans l'élite américaine francophile et éduquée).

Henry Miller a été durant sa jeunesse un grand admirateur de l’écrivain Knut Hamsun (prix Nobel 1920) ainsi que de Blaise Cendrars, qui fut également son ami et un des premiers écrivains de renom à reconnaître son talent littéraire. Sur son lit de mort, Henry Miller dira que, s'il a tellement écrit sur sa vie, ce fut uniquement pour l'amour sincère des gens et non pour la gloire, la renommée, la célébrité, etc."

Source : Wikipédia.

Révolte - Extrait 1 -

"Depuis cent ans ou plus, le monde, notre monde, se meurt. Et pas un homme, dans ces cent dernières années ou à peu près, qui ait eu assez de violente folie pour mettre une bombe au trou du cul de la création et la faire sauter en l'air. Le monde s'en va en pourriture, il se meurt morceau par morceau. mais il lui faut le coup de grâce, il faut qu'il soit réduit en poussière. Pas un seul de nous n'est intact, et pourtant nous avons en nous tous les continents, et toutes les mers entre les continents, et tous les oiseaux des airs. Nous allons transcrire tout ça - cette évolution du monde qui a trépassé, mais qui n'a pas été enseveli. Nous nageons sur la face du temps, et tout le reste s'est noyé, ou se noie, ou se noiera. Il sera énorme ce livre !"

Comment mieux dire le désespoir du monde, celui de l'homme qui lui est corrélatif qu'à utiliser ce style tendu, incisif, à la limite de l'incantation ? Car il y a urgence à ouvrir les yeux, à dilater le puits de ses pupilles et à imprimer sur la vibrante lame de la lucidité cette nécessité du surgissement de la vérité. Quitte à ce que cette effraction se fasse dans la douleur. Il y a toujours angoisse, perdition sans fin dans les corridors de l'incomplétude à poser la question de la responsabilité de l'individu. Chacun, en son âme et conscience, comptable de soi devant la foule des Existants. Mais aussi la masse profuse de ces Existants qui ne parcourent les chemins de leurs destinées qu'à l'aune du plaisir immédiat, du désir rapidement comblé. De soi aux autres, des autres au monde, c'est rien de moins que le futur des civilisations qui est en jeu. Le Poète Paul Valéry est là pour nous rappeler à cette réalité tranchante comme la lame de la dague :

"Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles."

C'est ce que nous dit Miller, dans la langue qui est la sienne : mordante, directe, percutante, déliée de toute sorte d'allégeance à la bienséance. La vérité, surtout lorsqu'elle est cruelle - elle menace l'homme jusqu'en son essence -, il faut l'asséner comme l'on plante l'épée dans le garrot musculeux du taureau. Il y a une rivière de sang pourpre, le sol taché de cette vie brutalement interrompue et puis la poussière recouvre le tout d'une taie de silence. Homme-toréador, qu'attends-tu pour terrasser cette bête écumante qui te fait face : toi, l'autre, nous tous dans notre inconséquence existentielle, notre dérive vers une aporétique condition ? Nous sommes les fossoyeurs de nos propres vies. Alors, comment ne pas se révolter, ne pas "mettre une bombe au trou du cul de la création ?" Il en va du sort même de l'humanité, de sa capacité à demeurer debout, à imprimer sur les cimaises du ciel la dimension ouverte de l'art.

Sexe - Extrait 2.

" L'ennui avec Irène, c'est qu'elle a une valise au lieu d'un con. Elle veut des machins bien garnis pour les fourrer dans sa valise. Immenses, avec des choses inouïes. Llona, elle, avait un con. Je le sais parce qu'elle nous a envoyé quelques poils du bas-ventre. Llona, une ânesse sauvage qui humait le plaisir dans le vent. Sur toutes les collines, elle jouait à la putain - et parfois dans les cabines téléphoniques et aux cabinets. Elle avait acheté un lit pour son Roi Carol et un bol à barbe avec ses initiales dessus. Elle s'était étendue à Tottenham Court Road, la robe relevée, se caressant des doigts. Elle se servait de bougies, de chandelles romaines, et de boutons de porte. Pas une queue dans tout le pays n'était assez grosse pour elle… pas une seule ! Les hommes entraient en elle, et se recroquevillaient. Il lui fallait des queues extensibles, des fusées explosant elles-mêmes, de l'huile bouillante, faite de cire et de créosote. Elle vous aurait coupé la queue et l'aurait gardée à jamais dans son ventre, si vous lui en aviez donné la permission. Un con unique entre des millions, cette Llona !"

Bien évidemment, cet extrait, comme bien d'autres chez Miller, on peut choisir de le lire au premier degré, c'est-à-dire n'y voir, au pire, qu'une pornographie vulgaire, au mieux, qu'un érotisme littéraire. Mais faisant ceci, l'on ne destine sa lecture qu'à une vision de surface de l'œuvre de l'auteur de "Sexus". Il y a mieux à voir, infiniment. Lire Miller exige que l'on se dévête de ses atours habituels de lecteur policé afin que, libre de soi, l'on puisse atteindre la réelle profondeur du sens. Ainsi, ne voir dans Llona que la putain de service crucifiée à la démesure du sexe, c'est désigner à sa propre conscience, le superflu comme l'essentiel. Miller se livrant à ce morceau de bravoure textuelle est à saisir en tant que gravité, désespoir affectant en son sein la confondante tragédie humaine. Mais il faut expliquer et tâcher de comprendre ce qui, ici, se joue au-dessous de la ligne de flottaison de l'attention ordinaire. Le personnage de Llona est une simple figure de rhétorique, à savoir une métaphore, dont Miller use et abuse habilement afin de nous conduire au point focal de son discours sur ce qu'il considère comme chute possible de la mesure anthropologique. Llona est donc la forme radicale que l'écrivain a choisie pour nous conduire à une juste perception de ce monde qui court à sa perte. Llona est image de la société, de cette pluralité d'âmes qui, d'un seul bond, se précipite de Charybde en Scylla. Plus préoccupée d'avoir que d'être, la condition humaine est cette immense "machine désirante" (voir Deleuze) qui, pensant réunir les conditions de son bonheur, ne fait que saper les fondements sur lesquels elle repose. A avoir les yeux trop grands, c'est le ventre qui pâtit. A tout vouloir dans la démesure, dans l'immédiateté temporelle, c'est l'âme qui se pervertit et se matérialise jusqu'à l'excès. L'énormité du sexe tenant lieu de plénitude alors que la simple misère de l'exister est là, immensément présente, mettant en scène la seule apparence au détriment de ce qui voudrait signifier bien au-delà des servitudes existentielles. Le "trou du cul de la création" veut simplement dire la perversion de l'art lorsque ce dernier, l'art altéré, ne donne plus que de fausses œuvres, de sombres plagiats, de piètres fac-similés de ce à quoi une juste esthétique est censée conduire. Ce que Miller joue contre ce sublime de l'art, afin de mieux le révéler, c'est la fuite de l'homme dans la soue, sa déambulation porcine parmi les allées du monde. Le "salut" - car il faut bien envisager cette perspective sotériologique chez cet auteur empreint de mysticisme -, n'est pas dans la recherche de quelque hétaïre compatissante, laquelle, par ses attouchements charnels nous reconduirait au logis depuis longtemps déserté des justes valeurs, mais bien plutôt de retrouver une poésie qui fait cruellement défaut à nos sociétés consuméristes et réificatrices.

"Je cherche tous les moyens d'expression possibles et imaginables et c'est comme un bégaiement divin."

Miller nous livrant en une seule phrase sonnant à la manière d'un subtil aphorisme, la clé non seulement de son écriture - cette qualité à nulle autre pareille d'une exigence du dire -, mais en même temps d'une rigueur morale, dont ses nombreux contempteurs n'ont guère perçu que la forme émergée, à savoir cette soi-disant obscénité dont ses écrits auraient été le support emblématique.

Surréalisme - Extrait 3.

"A minuit, lorsque les spectateurs ont saturé la salle de leur transpiration et de leurs haleines fétides, je retourne dormir sur un banc. La lampe de la sortie, nageant dans un halo de fumée de tabac, verse une faible lumière sur le coin inférieur du rideau d'asbeste; je ferme les yeux tous les soirs sur un œil artificiel…

Debout dans la cour avec un œil de verre; seule la moitié du monde est intelligible. Les pierres sont humides et moussues, et dans les crevasses se tapissent les crapauds noirs. Une porte énorme barre l'entrée de la cave; les marches sont glissantes et souillées de crottin de chauves-souris. La porte se gonfle et cède, les gonds sont croulants, mais la plaque d'émail est en parfaite condition; elle dit :"N'oubliez pas de fermer la porte !" Pourquoi fermer la porte ? Je ne comprends pas. Je regarde à nouveau la plaque, mais elle n'y est plus; à sa place, une vitre en couleurs. J'enlève mon œil artificiel, je crache dessus, je le polis avec mon mouchoir. Une femme est assise sur un dais au-dessus d'un immense pupitre en bois sculpté; elle a un serpent autour du cou. La salle entière est tapissée de livres et d'étranges poissons qui nagent dans les globes de couleur; il y a des cartes terrestres et marines sur le mur, des cartes de Paris avant la peste, des cartes du monde antique, de Cnossos et de Carthage, de Carthage avant et après le sac. Dans un coin de la chambre, je vois un lit en fer et un cadavre dessus; la femme se lève avec lassitude, enlève le cadavre du lit, et, distraitement, le jette par la fenêtre. Elle revient au massif bureau sculpté, sort un poisson rouge et l'avale. Lentement, la chambre commence à tourner et un à un les continents glissent dans la mer; il ne reste que la femme, mais son corps n'est qu'une masse géographique. (…) On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Au terme d'un récit où il est bien difficile de faire la part de l'autobiographie, de l'imaginaire, des nécessités propres à une écriture faite de spontanéité, Miller nous livre cet étrange tableau dans lequel nous le retrouvons à l'issue d'une séance de cinéma, allongé sur un banc (nous savons combien la vie parisienne de cet auteur a été difficile), se livrant à une manière de soliloque surréaliste dont on ressort, soi-même, un peu sonné. Sans doute, pour l'exilé dans la grande ville, la réalité apparaît-elle tronquée, en partie vidée de sa substance. " …seule la moitié du monde est intelligible." pour ce saltimbanque livré à une constante perdition de soi. Cette cour sordide - en réalité la métaphore du monde tel qu'il est avec ses crocs aigus et ses babines retroussées -, ce non-lieu dans lequel Miller cherche à trouver un piètre sommeil, se révèle être le théâtre d'une dramaturgie telle que délivrée par Lautréamont dans "Les Chants de Maldoror". L'âme humaine est constamment dévastée par la haine, la méchanceté, la cruauté. L'âme est cette femme "assise sur un dais" avec "un serpent autour du cou". Cette femme-continent disant la grande détresse de l'homme, sa rupture avec tout ce qui signifie et alors ne restent plus que les sombres catacombes pour recueillir ce qui demeure de la grande aventure anthropologique. L'Existant est expulsé de son propre lieu de vie, semblable à un objet usé dont on se débarrasse dès qu'il a rempli son office :

" On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Confondante réification où l'essence existentielle se confond avec la poudre et le laiton dont on fait les munitions. Alors, soi-même, afin de ne pas désespérer, afin d'exorciser tous les maux de la terre réunis dans cette fable géographique, on se rue sur le langage, on le dote du pouvoir du scalpel; les mots on les arme de la puissance de la fronde, les phrases on les métamorphose en prodigieuses catapultes. Car il faut mettre à bas la forteresse derrière laquelle les hommes se réfugient de manière à échapper à cette réalité cruelle, insoutenable. Ce à quoi il faut s'employer avec toute l'ardeur de son âme, toute la puissance de son écriture, toute la force levée de sa puissance sexuelle - ce fac-similé de la vie -, c'est lutter contre la cécité verbale dont les Égarés sur les cinq continents du monde sont atteints et qui les pousse inéluctablement vers l'abîme. Il faut dénoncer les faux-semblants, détruire le carrousel des apparences, abattre les meutes de bruits qui assourdissent la cochlée. Il faut entailler la sclérotique et libérer le dard de la pupille. Il faut déchirer la peau du monde et, directement dans la pulpe de la chair, inoculer le poison qui détruira les tissus délétères et les humeurs malignes. Détruire le puritanisme qui affecte en son sein la culture anglo-saxonne; mettre à bas les linges maculés dont s'entoure l'hypocrisie bourgeoise; faire s'écrouler les masques dont s'entoure avec pudeur une sexualité refoulée, laquelle, comme toute résurgence, n'attend que de surgir au plein du jour. En un mot, c'est à une quête d'authenticité que Miller nous convie, de sorte que la vie regagne l'empan du réel depuis longtemps déserté. Les hommes font semblant d'exister, se réfugiant derrière la première simagrée venue, derrière l'épouvantail qu'ils agitent comme leur naturelle esquisse mais qui, en réalité, n'est que miroir aux alouettes. C'est rien de moins qu'une nouvelle philosophie assortie d'une morale neuve auxquelles nous convie l'auteur de "La crucifixion en rose". Car, ce que nous crucifions à l'aune des convenances socialo-bourgeoises, c'est tout simplement notre âme, laquelle ne sait plus se parer que de pleutres guenilles. Il faut devenir hommes-debout et porter aux cimaises de l'humain cette belle générosité sans laquelle toute existence n'est qu'une piètre pitrerie. C'est cela que nous dit Miller dans une langue farouche, tendue, à la limite de l'implosion. Le danger est celui-ci, qu'à force de n'être pas entendu, le langage lui-même en vienne à disparaître, en même temps que ceux qui le profèrent. Ce que nous ne saurions accepter. Nous voulons encore parler, lire, écrire, tant qu'il en est temps. Nous voulons vivre le monde ouvert selon l'inclination de "Sexus - Plexus - Nexus". Cette trilogie existentielle ou bien RIEN !

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 07:48
Architectonique du Verbe.

Source : Quidam Éditeur.

"Je ne sais quelle langue je parle, ni de quoi est fait ce texte que je deviens et auquel je ne tiens que d'un doigt.

S'en foutre. Evidemment faux. Parade."

CY.

4° de couverture :

"Regardez mes mains ! Elles passent et repassent sur vos verbes. J'effacerai tout. Tout de ton nom gavé d'éternité."

Réinvestir son nom, "tuer" ce qui nous est imposé, afin de trouver sa propre langue. Comme un rêve qui mènerait ces pages, A vous tous, je rends la couronne est tout autant une histoire de libération qu'une quête d'absolu.

Essai de réécriture-interprétation :

"On n'aura dit longtemps que la première syllabe de mon prénom, le garçon, le fils, Il."

Ilya, mon prénom, Ilya comme il y a incertitude à se connaître de l'intérieur, à se posséder, à surgir parmi la multitude mondaine. Ilya, seules ces trois syllabes résonnent dans l'enceinte de ma tête, cognent contre la porcelaine des yeux et demeurent là, dans la forteresse désertée, sur la plaine livide de la conscience. Ilya, Ilya, Ilya, tout contenu dans l'écho réverbéré de mon nom. Ce nom qui n'en est pas un et retourne son gant vers l'antre vide de l'exister. Exister ! Comment exister avec ce prénom vide, cette coquille sèche rugueuse, cette guenille qui n'a même pas connu l'imposition des eaux lustrales ? Car, s'appeler Ilya, c'est ne pas être né à soi, c'est n'avoir jamais connu les fonts baptismaux par lesquels s'ouvre le monde et se dispose l'accueil de l'être.

Ilya, comme une eau morte, un frémissement de lagune sous la lumière sourde, plombée de l'incompréhension. Ne même pas accéder à son propre nom. IlyaIl y a vacuité, il y a souffle d'un vent acide qui dissout le nom à peine prononcé. Car exister, c'est avoir un nom, car exister c'est porter au-devant de soi l'oriflamme disant la singularité de ce que nous sommes dans "la claire nuit de l'angoisse." Seulement, ce nom, il faut pouvoir le proférer, ne pas le garder en soi, ne pas l'immerger dans le pli étouffé de l'ombilic. L'ombilic, voilà, je sais, ma condition est entièrement contenue dans ces trois syllabes, dans cette forme scellée sur sa propre germination. Mais rien ne s'ouvre, mais rien ne se déplie, mais tout demeure dans le balbutiement premier, avant même la floraison de la parole. Mutisme, mutisme, mutisme trois fois proféré comme pour dire l'effraction impossible, la bouche cousue de cailloux, la langue clouée au palais. Au palais palatal, non à celui d'une royauté. "A vous tous, je rends la couronne." A tous les bonimenteurs, les saltimbanques, les camelots qui usez d'elle, la langue, comme on use d'une défroque pour dissimuler son corps indigent.

La langue, mais savez-vous, vous, les fesse-mathieux, les tordus de l'âme, les pisse-vinaigre combien c'est précieux la langue, combien cela s'enracine au profond du corps, là où la lave du sens est une effusion qui voudrait se dire, voudrait jaillir dans l'espace ouvert d'une liberté, d'une vérité. C'est un feu, une coruscation, une éjaculation qui n'attend que d'être projetée à la face du monde, qu'un calame qui gratte la feuille de son impatience native. C'est une immense torsion, une hélice urticante faisant ses mortelles girations. Car ne pas parler est demeurer en-deçà de l'essence de l'homme. Car parler est déjà dans l'au-delà de la courbure anthropologique, un pied immergé dans la finitude. Ilya, cet entre-deux, d'un début de la langue, d'une fin et l'intervalle pour dire, dans l'urgence, la rareté de l'être. Ilya, Ilya, Ilya, mais répétez donc à satiété ces sons, manduquez-les, enrobez-les de salive et sentez combien ils sont liquides, ils fondent contre la palais, ils inondent les papilles. Ilya, Ilya, comme on suce une bêtise de Cambrai et, déjà, l'on n'est plus que cette déglutition prenant acte d'elle-même. Ilya, une simple succession de sons liquides. Ilya, il y a rapport avec l'eau, uniquement avec l'eau.

Avec l'eau. Né au monde, baptisé, pourvu d'un nom qui, à l'origine, n'en était pas un, simplement un ébruitement, puis le retour dans la coque primitive, dans la grotte amniotique. Dans la Mère-Mer qui ne s'occupe que de reflux, de remontée à la source. Mon nom : histoire d'eau, source tarie dès que proférée. Et le nom du Père, la métaphore océanique qui vous fait gagner le grand large, absente on ne sait guère pourquoi. Et ma nomination, et la nomination de mon Père confondues dans une même illusion "in-signifiante". Ilya, le nom du Père. Ilya, le nom du Fils, le mien donc qui se replie dans l'aire fermée de sa propre généalogie. Comment connaître la Loi structurante qui vous libère des eaux primordiales, alors que les paroles fondatrices demeurent celées en leur propre énigme ? Celle de la Mère qui abrite, celle du Père qui n'ouvre pas. Et tout demeure clos et parler est une douleur et écrire est une nécessité. Mais qui déchire, mais qui fait saigner l'âme et broie le corps qui ne sait faire que cela : signifier le manque par la souffrance. Ilya, Ilya, double forclusion du nom du Père. Et, se nommant Ilya, l'on demeure innommé, exilé, sans demeure où habiter le langage.

Parler, lire, écrire, c'est habiter la demeure du langage et en sortir afin de porter au-dehors ce qui, au-dedans, a commencé à faire son effervescence. Le langage est toujours destiné, par nature, à ce dehors qui en prend acte et lui donne sens. Le sens n'est jamais que ce passage d'un intérieur qui cherche à se comprendre, vers un extérieur qui l'accomplit et le réalise en totalité. Alors, moi, Ilya, quand je prends conscience du vide et de l'impossibilité de faire se tenir debout l'architecture du langage, je grimpe au beffroi de la ville, là où habite la meute de pigeons bavards. Le beffroi est ma tour de Babel, le lieu d'où mon nom balbutié, liquide, à défaut de pouvoir prendre essor, regardera le monde, cet étrange galimatias, cet infini "caquetage" qui, le plus souvent, se perd dans les mailles lâches de l'inconséquence. Mais comment moi, l'enfant-Ilya parvenu à "l'âge d'homme" puis témoigner de ce que je suis - l'écriture n'est jamais que cela, témoignage de soi, menhir dressé contre l'immensité du ciel afin qu'une visibilité soit enfin rendue possible - comment témoigner de ce qui, en réalité, est l'arche tendue de ma douleur ?

Alors, que reste-il à faire, esquif balloté entre les eaux amniotiques maternelles et les dérives océaniques paternelles, sinon, au retour du cimetière, dresser son corps comme une voile disposée au grand large ? Des cendres, celles du Père, viennent s'y imprimer comme sur un bien étrange palimpseste. Que seront ces cendres ossuaires, sinon les stigmates de la finitude ? Le phénix renait-il jamais de ses cendres ? Le fils orphelin peut-il à son tour, enfin naître à soi, c'est-à-dire inscrire sur la courbe agrandie du destin son propre chiffre, cette écriture qui bouillonne et fait ses résurgences intérieures alors qu'au dehors, le vide appelle afin d'être comblé ? Pourra-t-on jamais s'appeler Ilya et attacher à ce nom la bannière infinie de l'exister ? Dit de manière plus essentielle : peut-on jamais être écrivain et vivre sa vie parmi les confluences de tous ordres alors que sa propre effigie, à l'initiale de laquelle se dresse un Y en forme d'estuaire attend toujours d'être fécondé par les deux cours conjugués des eaux maternelles et des paternelles ? Écrire est-il seulement possible ?

En guise de brève synthèse :

Dans une écriture serrée, étonnante par sa force d'inscription à même la lame de notre conscience, Catherine Ysmal délivre là, sous la forme d'une parabole essentielle, quelques idées clé, quelques lignes de force nous mettant en demeure de comprendre ce qui, dans l'écriture, le langage, est destiné à nous saisir afin que nous en percevions la dimension ontologique et pas seulement le bavardage auquel, le plus souvent, il est commis. C'est de l'intérieur même du langage qu'il faut saisir ce qui s'énonce avec une rare force communicative. Il faut être Ilya soi-même et sentir, dans le creux de ses viscères bouger ce "serpent qui me revient et qui me mord désormais quand je ne le noie pas de vin ou d'alcool."

Notules éclairantes :

"et si écrire était seulement ma révolte aux mots enlevés de ma bouche…"

"Il m'aura fallu attendre longtemps sur le seuil du nom afin de me soustraire d'une langue imprononçable."

"…j'ai toujours voulu dire ma langue, cette chose âpre et sèche qui réclame toujours un peu plus de liquide…"

"Mon nom, une embouchure vers l'océan ?"

"Le beffroi tient place d'altitude, de montagne, de ciel sans limite. Une tour imprenable qui me permet de prendre de la hauteur face aux caquetages qui m'ont valu d'être Rien, réponse à la question formulée dont l'implicite, jadis, outrepassait ma compréhension et faisait rire mes semblables : Qu'y a-t-il ? Ilya, qu'y a-t-il ? Rien…"

"…comment ouvrir l'épaule - écrire - virer mon blouson, mon pull, ce t-shirt éculé et puant que je porte, et dénudé - écrire."

"Malgré mon nom à jamais étranger à ma propre langue, il y a ce qui se manifeste à ma présence et que je peux forger."

"Cette langue que je voudrais unique, je la pourfends parce que justement j'aime mon père."

"Toujours il y aura cette embouchure qui verse des mots à ma naissance."

Anthologie :

"il y a un delta, ces trois points qui me forment. Triangle. Étoile. Bientôt cercle s'enroulant sur lui-même, il ne tient pas à la beauté mais au roulis d'un tambour. Mon corps trouvant une direction. Enroulé, déroulé. Et maintenant, mes jambes inséparables, résultat d'une équation dont je ne suis plus l'incriminé. Mon nom de trois syllabes. Et quatre avec ce qui m'articule.

Je monte dans l'infini blanc jusqu'à l'effacement pour y voir un rouge absolu sous une couche de lumière qui se reflète plus pâle à l'horizon violet. Les trois lignes qui composent le delta seront celles à partir desquelles j'écrirai un mouvement, préambule à l'ascension et, des touches tirées vers l'infini, il y aura cet abîme que je joindrai pour ne pas m'écarteler. Ou bien, si cela n'est pas possible, à l'image d'une pupille assujettie à la lumière, je boirai la ferveur d'un monde contre sa mélancolie."

Chute :

Ici, dans ce court recueil de 26 pages, Catherine Ysmal nous livre, avec un rare brio, le contenu d'une pensée dense entièrement tournée vers l'astre littérature. C'est éblouissant, cela fait cligner les yeux, cela ramène bien loin de soi, vers l'aube première amniotique, laquelle fut notre initiale rencontre avec le monde. Cela nous arrache à nous et nous confronte à la brûlure de l'archétype paternel, non celui de puissance et de gloire, non celui d'une lumière solaire, mais celui, immense, de la Loi qui nous intime l'ordre de nous soumettre à la royauté du langage. Et nous, les princes nouveau-nés, il nous faut nous plier à cette injonction qui, nous détachant de l'arche abritante de la mère, nous propulse en pleine lumière afin que nous puissions connaître notre essence, cette faveur à nulle autre pareille par laquelle notre humanité se révèle à nous, en même temps que l'être que nous sommes s'accomplit. A défaut de nous soumettre à cette Loi, à demeurer dans l'enceinte close de nos têtes, tout contre la mer amniotique, c'est la psychose qui nous guette depuis la geôle de sa "forteresse vide". Alors, nous serons des rois sans couronnes. Autrement dit, nous n'aurons plus de territoire sur lequel projeter notre ombre. Nous serons : RIEN !

Lisons Catherine Ysmal et méditons. Ceci est une supplique en direction de la littérature. La littérature est cette brûlure, sinon elle n'est qu'une vaine palinodie.

Or, cela, nous ne saurions l'accepter !

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 14:57

(d'après une note de Sylvie Wagner).

Les sirènes de l'Ouest ... lisant Le Clézio en route vers les icebergs

"Est-ce la voix qui nous entraîne si loin ? Mais les mots qu'elle invente étaient là depuis très longtemps. C'était seulement dans la lumière, dans l'air, sur la mer.
En écoutant la voix, nous sommes éveillés à son voyage. Alors nous allons, nous partons, s'éloigne la bande noire du rivage connu. Toute la terre flotte au milieu de l'océan indéchiffrable.
C'est angoissant, cette voix, ce poème, mais c'est aussi la plus belle, la seule aventure......Il y a cette étendue déserte, et belle, cette étendue libre. C'est là que naît le langage, simplement, comme un phén
omène du ciel. "

J.M.G. Le Clézio

La voix de la poésie.

Source : Fata Morgana.

LA voix, c'est cela, mais qui demeure indéterminé. UNE voix, la nôtre car dans l'immensité de la terre, au milieu des meutes de vagues, sur le large Océan, parmi le vol courbe des mouettes, loin du rivage des hommes, c'est seulement notre propre voix qui ricoche sur le monde. Le monde est cette prose qui se décline en villes, collines, passages, éclatements, fourmillements, cette prose qui s'adresse à nous selon de multiples et souvent illisibles métaphores. Nous n'en percevons que l'écorce mutilée, entaillée, sa forme externe, comme une orange piquetée de clous de girofle ne montre que sa géométrie hérissée, épidermique. Mais la vérité est à l'intérieur, dans le ventre chaud du magma, dans les bouillonnements de la lave, dans les fumeroles et les geysers qui attendent de jaillir à l'air libre, dans le cercle infini de l'espace. Cela chante infiniment, cela se dispose à fuser, cela parcourt les veines rubescentes des rivières de feu. Alors, depuis l'Océan sur lequel nous dérivons, en voyage vers la beauté - les icebergs veillent et scintillent à l'orée de la conscience -, nous projetons nos yeux, ces excroissances de poulpes par-delà notre propre rivage - notre cécité - et nous entrons dans la matière, là où tout naît et se consume infiniment. La voix nous parle, le langage se saisit de nous comme nous nous saisissons de lui pour l'amener à son éclosion. Forer la peau de l'orange - du réel - et porter son intérieur à l'incandescence alors que le ciel se courbe, fait dôme afin d'accueillir la merveille. La parole se déploie jusqu'aux limites au-delà desquelles tout retourne au sein de l'immuable, de l'indiscernable, de l'inaudible. Car la parole, le poème ne peuvent s'absenter du monde, de la réalité, ils en sont les nervures indéfectibles, les armatures grâce auxquelles se dresse la belle architecture humaine. L'Iceberg, ce prince des glaces, ce menhir de l'exigence, cette subtile érection de l'intelligence, cette sublimité se hissant depuis les failles bleues et blanches est ce par quoi nous connaissons le pur désir d'être parmi les complexités du monde. Cette pureté est l'ambroisie que chacun attend mais n'ose affronter. La Poésie est ce souffle froid, ce rivage brumeux dessinant l'Ultima Thule des humains, là où plus rien de contingent ne peut avoir lieu. Simplement la nécessité. Nous ne sommes debout qu'à l'aune de cette turgescence de glace, de cette transcendance qui écrit dans l'éther boréal l'essence de l'exister. C'est à ce cheminement-là que l'Écrivain Le Clézio nous invite dans une langue magique. Seule la magie réalise le prodige

Tout comme le réalisait Henri Michaux dont ce sublime fascicule est la mise en musique.

"Ce qui étonne, dans la poésie d'Henri Michaux, c'est cette force, jointe à ce silence." déclare le prix Nobel dans son incipit à ce recueil. Michaux-Le Clézio, assurément deux icebergs dressés au ciel de la littérature !

La voix de la poésie.
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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 08:57

 

La Petite Bijou ou l'attrait du Néant

 

 

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 Entré d'un bar/peep show figurant

« Le Néant » du roman.

Source : Wikipédia.


 

  Résumé du Roman :

 

"Thérèse, la Petite Bijou, est une jeune femme de dix-neuf ans qui croise par hasard dans le métro à la station Châtelet une femme en manteau jaune qui physiquement lui rappelle sa mère, officiellement morte au Maroc depuis plusieurs années. Bouleversée par cette rencontre, elle se met à la suivre jusqu'à sa modeste habitation de la rue du Quartier-de-Cavalerie à Vincennes, sans l'aborder, et évoque son enfance avec cette mère distante et immature - qui était appelée « la boche » -, qu'elle a peu connue et qui l'avait confiée à une institution lorsqu'elle avait huit ans. La Petite Bijou dès lors va pister cette « mère » au travers de divers indices et renflouer de sa mémoire ses bribes de souvenirs. Les épisodes douloureux de son enfance continuent de perturber la jeune femme qui ne réussit pas à vivre sa vie, en étant en perpétuelle quête d'explications sur cet abandon et à la recherche de ses origines familiales. Dans un Paris froid et hostile de la gare de Lyon et du bois de Boulogne mais aussi des environs de la place Blanche et de la rue Coustou où elle habite, plusieurs personnages - le traducteur Moreau-Badmaev, une pharmacienne compatissante et tendre - croiseront l'errance et la recherche d'identité de Thérèse, qui après une ultime rencontre et tentative de suicide, renaîtra à la vie."

                                                                                           (Source : Wikipédia).

 

  4° de couverture de l'Éditeur :

  «"Quand j'avais sept ans, on m'appelait la Petite Bijou." Il a souri. Il trouvait certainement cela charmant et tendre pour une petite fille. Lui aussi, j'en étais sûre, sa maman lui avait donné un surnom qu'elle lui murmurait à l'oreille, le soir, avant de l'embrasser. Patoche. Pinky. Poulou."Ce n'est pas ce que vous croyez, lui ai-je dit. Moi, c'était mon nom d'artiste."»

 

                                          (Source : Gallimard).

 

 

   L'extrait :

 [Thérèse, "La Petite Bijou", rentrant de ses longues errances en banlieue afin d'y retrouver cette Mère fantomatique, hallucinée, cette femme au manteau jaune, éprouve un malaise. Elle entre dans une pharmacie pour y trouver quelque réconfort. La jeune femme qui y travaille se prend d'affection pour la jeune fille égarée. Elle la raccompagne chez elle, et découvre le cabaret "Le Néant". Ensuite, elle passe une partie de la nuit dans la chambre de Thérèse de façon à rassurer cette dernière.]

 

"Nous longions le grand immeuble au début de la rue, nous passions devant le cabaret dont le couloir d'entrée était dans la demi-pénombre. Elle a levé la tête vers l'enseigne en lettres noires : Le Néant.

- Vous êtes déjà allée voir ?

Je lui ai répondu que non.

- Ce ne doit pas être très gai.

À cette heure-là, en passant devant Le Néant, j'avais peur d'être entraînée dans le couloir on plutôt d'y être aspirée, comme si les lois de la pesanteur n'y avaient plus cours. Par superstition, je marchais souvent sur l'autre trottoir. La semaine précédente, j'avais rêvé que j'entrais au Néant. J'étais assise dans l'obscurité. Un projecteur s'allumait, et sa lumière froide et blanche éclairait une petite scène et la salle où je me trouvais assise devant une table ronde. D'autres tables occupées par des silhouettes d'hommes et de femmes immobiles, et dont je savais qu'ils n'étaient plus vivants. Je m'étais réveillée en sursaut. Je crois que j'avais crié."

[…]

  Je me suis allongée à côté d'elle. (…) Elle aussi restait silencieuse. J'ai entendu une musique très proche qui semblait venir d'en bas, juste devant l'immeuble.  Quelqu'un frappait sur un instrument à percussion. Cela donnait des notes claires et désolées, comme une musique de fond.

- Vous croyez que ça vient du Néant ? m'a-t-elle dit. Et elle a éclaté de rire. (…) Et j'imaginais la scène du Néant éclairée par le projecteur à la lumière blanche. (…) Et, tout à coup, dans le feu du projecteur, apparaissait la femme au manteau jaune, telle que je l'avais vue dans le métro. (…) Elle saluait le public en levant le bras. Mais il n'y avait pas de public. Tout juste, autour des tables rondes, quelques personnes immobiles et embaumées.

- Oui, lui ai-je dit. La musique doit venir du Néant."

 

Toute l'architecture du livre de Modiano se dispose autour du "Néant", ce cabaret anonyme qui, du fait de sa situation dans la fiction, acquiert statut de symbole. Tout part du "Néant" et tout y retourne dans une manière de frappe destinale dont tous les protagonistes seront atteints. Au Néant l'on n'échappe pas, pas plus dans le roman que dans le parcours terrestre. C'est à une véritable esthétique de l'absence, de la disparition, de l'évanescence que le lecteur est convié, ceci s'accomplissant sous les fourches caudines de lieux incertains, d'êtres de passage, de recherches d'hypothétiques maisons ou bien d'appartements fantômes, de rencontres aussi brèves qu'énigmatiques. La nébulosité est cette qualité de la lumière qui rôde aux lisières de la banlieue, la dérive somnambulique l'empreinte indélébile qui affecte les personnages. Livre de brumes et de désespérance, livre d'oubli et de quête de soi jusqu'à l'absurde, tant l'existence s'annonce sous les traits d'une perte constante. Rien ne tient, les indices s'effacent sitôt qu'apparus, Celle qui se montre - dont on pense qu'elle est la Mère ressuscitée par on ne sait quel enchantement -, ne le fait qu'à être constamment en fuite d'elle-même, des autres aussi. Livre de la dispersion, du non-préhensible, du lieu tremblant pareil à une lointaine utopie, glissant et imperceptible Farghestan que, jamais, l'on n'atteindra.

  Le Néant, métaphysique celui-ci, deviendra cette constante obsession qui fera de La Petite Bijou une manière d'objet égaré dans le cosmos. Deux marques insignes de l'écriture, le Blanc, le Vide, s'appliqueront à cerner ce qui ne peut l'être, à savoir l'ombre constante de la déréliction, son irrésolution pathétique.

  Le Blanc d'abord. Il est cette nullité d'apparaître, cette couleur indécidable, cette aire ne pouvant guère jouer que par contraste, en mode dialectique avec le Noir, qui l'efface, jamais ne se situant dialogiquement avec l'une des couleurs du spectre. Tout simplement parce que le Blanc est le fond sur lequel se posent les couleurs, tout simplement parce qu'il est fondement originaire, condition de possibilité du surgissement. C'est pour cette raison qu'il se tient en réserve et s'affilie à l'absence du Néant. Deviendrait-il couleur et alors l'édifice des autres couleurs s'effondrerait. Nulle couleur, par essence, ne saurait s'enlever sur ce qui, coloré, est déjà doté d'un prédicat, à savoir d'une tonalité. Le Blanc, en littérature, est cet espace neutre où affecter silence, lieux indistincts et mélancoliques, disparitions, indicible, secrets, impossibles nominations.

 "A chaque palier, une grande vitre répandait une lumière claire, presque blanche."

"Une seule grande porte à deux battants sur chaque palier. Blanche."

"Elle est revenue dans la pièce. Elle avait ôté sa blouse blanche…"

"Le chauffeur attendait qu'on lui indique l'adresse. J'ai fini par dire : "Place Blanche."

"Un projecteur s'allumait, et sa lumière froide et blanche éclairait une petite scène et la salle où je me trouvais assise devant une table ronde."

"Et j'imaginais la scène du Néant éclairée par le projecteur à la lumière blanche."

 Le Blanc comme une obsession, le Blanc comme pour dire la perte, l'amnésie, la confusion claire des lointains du passé. Le Blanc pour dire la qualité de la lumière qui conduit à la cécité et noie tout dans un même mouvement d'effacement.

 Le Vide, ensuite, pour renforcer le sentiment de solitude, pour marteler l'obsédante impression de vacuité, l'irrésolution d'être, la non-constitution identitaire car, s'appeler Thérèse ou bien La petite Bijou, c'est toujours allouer ses déplacements à cet espace inexistant qui vous attire comme un abîme.

"Et là, nous entrions dans un garage qui était toujours vide."

"Dans cette grande chambre vide et ce lit trop large, je m'attendais à voir entrer quelqu'un qui m'aurait demandé ce que je faisais là."

"…c'était toutes les pièces vides, et elles m'avaient fait penser à cet appartement où j'avais vécu avec ma mère…"

"Mais maintenant qu'il faisait nuit, j'éprouvais une sensation de vide bien plus terrible que le vertige qui me prenait sur le trottoir de la rue Coustou, devant l'entrée du Néant."

"Au milieu de cette fête foraine (…) des traineaux montaient et descendaient les pentes à toute vitesse, mais ils étaient vides."

  Dépossession du monde, lequel ne montre plus que sa carcasse décharnée, ses vertèbres saillantes, ses os aigus et ses croisement ossuaires. Comme une prémonition de la Mort. Car, en effet, comment continuer à vivre alors que les pièces ne proposent plus que leurs cimaises de plâtre, les carrousels leurs chevaux de bois sans cavaliers ? Comment poursuivre son chemin alors même que tout est abandonné jusqu'à sa propre identité ? Car, et c'est le troisième volet du triptyque, l'Innomé est ce qui vient parachever l'œuvre de destruction. Le Blanc traçait déjà les premiers contours d'une disparition, que le Vide renforçait, que l'Innomé réduit à Néant. Ce qui veut dire à l'inexister, c'est-à-dire au retrait de Soi du monde.

"Pourtant, le nom de famille de ma mère qui figurait sur mon acte de naissance était Cardères. Et O'Dauyé le nom qu'elle avait pris, son nom d'artiste en quelque sorte. Ça c'était du temps où je m'appelais la Petite Bijou…"

"(…) je voulais rassembler quelques pauvres souvenirs, retrouver des traces de mon enfance, comme le voyageur qui gardera jusqu'à la fin dans sa poche une vieille carte d'identité périmée."

"Il n'existait pas de pays natal, mais une banlieue où personne ne m'attendait."

"Je ne me souviens plus comment s'appelait le chien. Ma mère ne lui avait pas donné de nom."

"Je suis née de père inconnu."

"Heureusement que je portais mon étiquette, sinon je me serais perdue parmi tous ces gens. J'aurais oublié mon nom."

"Alors les visages de Sonia O'Dauyé et de la Petite Bijou seraient rongés par une sorte de moisissure et on ne pourrait plus entendre leurs voix."

  Alors, comment mieux dire le Néant, son inscription "en lettres noires", "dans la demi-pénombre" de la vie ? Comment mieux dire la "lumière froide et blanche", la clarté spectrale, livide qui cerne de toutes parts la frêle existence de cette Petite Bijou dont, à la fin, l'on se demande si elle a bien existé, si elle n'est pas une simple hallucination, à la manière de "silhouettes d'hommes et de femmes immobiles""embaumés", identiques à des momies entourées de leurs étranges bandelettes ?  Blanches, les bandelettes, comme les "notes claires et désolées" de cette musique qui "doit venir du Néant", car d'où viendrait cette rumeur qui semble vouloir tout effacer, jusqu'à cette "femme au manteau jaune" qui paraît ne faire phénomène qu'à l'aune d'un mauvais rêve, sans doute d'un cauchemar. 

  Comment mieux installer une langue qui tourne à l'obsession d'elle-même, qui devient la pâte existentielle travaillée de l'intérieur, tout comme les personnages de la fiction qui ne tiennent debout qu'à être pénétrés du souffle des mots ? Car la Petite Bijou, Moreau-Badmaev - ce jongleur de langage; le couple Valadier - ces lexiques flous -, Thérèse - ce prénom si éthéré qu'il paraîtrait une simple parenthèse -, Sonia O'Dauyé - artiste-saltimbanque pareille à des points de suspension -, tous ces étranges personnages mettent en texte ce qu'ils sont eux-mêmes, à savoir des sémantiques vides à la recherche d'un prédicat qui les installe dans le monde. Nul doute cependant qu'ils y figurent au titre de la littérature. Modiano, en tout cas, nous délivre toujours ces bijoux rares et ciselés qui inscrivent dans la mémoire des lecteurs ces instant amnésiques émouvants à force de sobriété et d'exactitude. Comme une dentelle qui voudrait dire le pathétique des trous qui en entretiennent la tension.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 10:01

 

Toute écriture est une catharsis.

 

 

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Quelques notes sur "Le livre à écrire"

de Constance Larsen.

Editions Publibook. 

 

  

 La note de l'Editeur.

 

"Marie et Constance, deux sœurs que huit années séparent, sont les héroïnes de

ce roman. Constance, la narratrice, pose des mots sur leurs maux avec

beaucoup de pudeur, mais sans tabou. La famille, temple du secret, complice,

y est, observée, disséquée, bousculée.

Devenue alcoolique dans un environnement professionnel mondain et festif,

Constance Larsen se bat contre son homosexualité, avant de parvenir à

l’assumer. Marie, elle, ne la juge pas, jamais. Marie la soutient, la comprend.

Marie l’amoureuse, l’intrépide, croque la vie à pleine dents, encore un peu,

avant le grand plongeon.

Constance, elle, s’en sortira, cabossée mais vivante. Marie, la plus fragile, la

plus ravagée, ne supportera plus cette vie de mensonges et de non-dits. Elle se

suicidera."

 

 Pour aborder le livre.

 

  Toute constat d'existence se réduit souvent à ces quelques mots : "Il me faudrait écrire un livre." Mais de quels pouvoirs est donc dotée cette écriture pour prétendre exorciser ce qui, en nous, est demeuré au seuil d'une parole ? Car, si nous avions parlé, si, même symboliquement, nous nous étions livrés à quelque confidence sur le divan du Psychanalyste, alors du même coup, le livre se serait absenté de nos préoccupations. Mais, en réalité, s'agit-il de la même aventure ? Nous voulons dire la "confession" psychanalytique et le dépôt du secret, la nuit, dans le recueil des pages blanches ? S'agit-il de la même chose au regard de la conscience ? Y aurait-il simple analogie du dire à tonalité freudienne ou lacanienne et du dire de l'écriture ?

   "Ecrire un livre est un acte d'une audace extraordinaire…Chaque mot écrit est une victoire contre la mort."

     Si nous reprenons cette réflexion de Michel Butor, citée par l'Auteur, c'est parce qu'elle nous paraît détenir une grande part de l'énigme. C'est bien de "mort" dont il s'agit. Chaque mot écrit est une tache de sang, une parcelle de peau, une lymphe qui se libère de nous en même temps qu'elle signe une perte. Irrémédiable. Et, jamais, nous ne pourrons en réaliser l'assomption, comme un probable retour vers l'origine et tout s'effacerait. Les stigmates de la mort, de la douleur, de la perte des êtres chers sont des traces indélébiles, creusées à même le corps. Comme une vergeture, une incision, un tatouage existentiel. C'est là, caché au sein de l'intime, ça fait ses battements mortifères, ça dit le nom de l'Aimé disparu, ça appelle l'autre nom, celui de la Sœur absente.

  C'est de l'ordre du souffle, du battement des viscères, de l'articulation du condyle dans le glénoïde. Nous voulons dire que c'est de la chair, du tissu conjonctif, de l'épithélium. C'est un en-soi et, jamais, cela ne peut se retourner comme la calotte du poulpe et le Psychanalyste, avec sa grille jungienne n'aurait plus qu'à lire le langage des archétypes et la messe serait dite et l'on quitterait le divan l'âme libre et l'esprit en paix. C'est bien plus complexe que cela. Les outils, les serrures pour réaliser une incursion dans la psyché sont impuissants à opérer quelque miracle que ce soit, fût-il celui de révéler l'origine des troubles et d'en proposer une pharmacopée adéquate à la résolution du cas. C'est toujours un pis-aller que de confier son en-dedans, surtout lorsqu'il est frappé de coruscation, à l'expert des âmes. Celui-ci, au mieux habillera les braises de cendre mais l'étincelle couvera et le vent soufflera toujours qui réveillera la terrible ignition.

  Alors que faire ? Le suicide, l'alcool, la drogue ? S'adonner à la mescaline comme le Poète Michaux ? Mais tout le monde n'est pas poète et, parfois, souvent, le peyotl, s'il crée de beaux tracés épileptiques et telluriques se comporte comme un "Misérable miracle".

  Alors que faire? Recréer une cellule familiale détruite ? Rebattre les cartes une nouvelle fois ? S'étourdir dans les voyages ? Mais tout le monde n'est pas "homme aux semelles de vent" et les destinations vers Harar, parfois sans retour. Alors que faire, sinon écrire, tracer au calame sa douleur dans la peau-palimpseste, effacer, comme on obture un souvenir, et réécrire comme on s'adonnerait à sa propre reconstruction. Oui, assurément, c'est cela qu'il faut faire. La nuit, sous le cercle de la lampe blanche. Sans autre témoin que sa propre conscience. Personne d'autre ne pourrait y pourvoir, s'immiscer dans les strates des sentiments, dans les feuillets complexes des passions, dans le feu de l'âme alors que les scories sont encore présentes. Longs lapillis striant la nuit de l'inconscient, faisant leurs sillages signifiants dans l'éther alors même que l'on cherche sa voie, comme celle d'une étoile lointaine faisant sa brillance à nulle autre pareille.

  Ecrire, oui. Jusqu'à la douleur s'il le faut. Une souffrance remplaçant l'autre. Un corps à corps. De soi à l'Autre qui n'est plus. De l'Autre qui est un souvenir à soi devenu simple concrétion d'une mémoire vive. Une écharde plantée au centre, dans le plexus, là où se croisent les volutes de sang, le faisceau des nerfs, tresse vivante de l'exister. Anatomique. A laquelle correspond la psychologique, l'existentielle, l'ontologique, celle qui veut encore dire l'être, proférer des sons, marcher, boire, désirer, créer à chaque seconde un viatique de façon à retarder la finitude. Pour d'autres, elle a déjà exercé sa puissance, elle a semé ses plaies, elle a réalisé l'essence de l'homme. Certes, mais notre condition mortelle, nous voulons lui donner espace et temps, alors nous écrivons et les mots font leurs longues caravanes signifiantes et les phrases suivront d'autres phrases et nous serons vivants, au moins l'espace d'un livre. Tout essai de porter une œuvre au grand jour est toujours le chemin d'une catharsis. La dramaturgie épure les passions, en maîtrise les flammes afin que, rendus à nous-mêmes, nous puissions participer à notre propre édification.

   C'est sans doute ce message dont "Le livre à écrire" est porteur, dans une belle langue. Simple, exacte, limpide. Le "livre à écrire" est toujours devant nous, pareillement à l'offrande que l'existence nous fait mais que, parfois, il nous est demandé de recomposer. Un hymne à la vie en est parfois l'heureuse résultante.  

 

 

 

  

 

 

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 09:43

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

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  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le  somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

  On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé, phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

  Mais c'est vraiment un comportement de gamin morveux débitant ses gammes sablonneuses au fond d'une cour d'école que d'imaginer cela. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais.  "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex fumeux dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant  où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                           

 

tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au Pays du Soleil levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de mots, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, que les déplacements que nous aurons accomplis, que les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les sots, les  inconscients où les insuffisants d'esprit, les trépanés de l'âme. Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent "déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"Tout EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a pas d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:52

 

bleu-noir, l'écriture.

 

bnl'é 

 Source : littlefrog.

 

 

  Présentation de l'Editeur :

 

  Une jeune femme au corps long et souple, un homme élégant, grand lui aussi. Ils se rencontrent ce soir-là dans un café de la station balnéaire. Il est désespéré, à cause de quelqu’un qu’il a vu par hasard le jour même, qui était celui qu’il attendait depuis toujours et qu’il voulait revoir coûte que coûte : un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs. “ Quelle coïncidence ”, dit-elle.
Il demande à la jeune femme de venir dormir à son côté, dans la chambre nue qu’il habite face à la mer ; il la paiera. Elle accepte. S’ouvre alors une aventure intense et déchirante qui va les conduire l’un et l’autre au bord de la folie et de la mort.

 

 

  Lettre à la presse :

 

C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perduPerdu comme perdition. (C'est moi qui souligne). 
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.

Sincèrement vôtre
Duras

 

  Notes préliminaires :

 

"Les yeux bleus cheveux noirs" tient une place singulière dans l'œuvre de Marguerite Duras. Publié en 1986, soit deux ans après l'immense succès de "L'Amant" (1984), ce livre avait un défi à relever, celui de succéder à un "monument" de l'édition. Sans doute les nouveaux lecteurs récemment acquis à la"cause durassienne", étaient en attente d'autre chose, alors que l'objet littéraire proposé creusait davantage encore le parti pris d'une étonnante modernité. En réalité, plus que du choix d'un style, "Les yeux bleus" veut indiquer la bonne voie à emprunter qui est celle de l'Amant véritable (la littérature) , non ce Chinois initiateur des émotions esthétiques de la jeunesse, mais cet Amant-là, anonyme, effacé dans son évanescente silhouette, cet homme qui révèle Duras à elle-même à l'âge de la maturité accomplie et la porte au-devant d'une écriture sublimée, quintessenciée.

  Ici, tout semble être donné dans le titre lui-même : "Les yeux bleus cheveux noirs".

Donc, l'Amant est nécessairement un "faux amant", celui dont on parle depuis la chambre transformée en scène de théâtre (ce lieu incontournable de l'écriture), cet homme étrange qui a "les yeux bleus cheveux noirs … le teint blanc des amants"cet homme qui semble incapable d'aimer une femme, sinon son écriture. "Depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas."
  
Car aimer un homme dans la quotidienneté, c'est-à-dire lui confier son corps, c'est en même temps amputer le corps de la littérature de ce qu'elle réclame, ce corps de l'écrivain précisément, cet espace sacrificiel en chemin vers la mort et l'absolu. Ce corps, il faut en faire le lieu d'une dramaturgie, couvrir son visage d'un "carré de soie noire", ce fétiche cérémoniel qui dit la coupure du monde, des autres, de l'amant-de-passage, lequel abolirait tout essai de création vraie. Il s'agit de vérité de l'écriture, de surgissement dans le plein du signifié. Ceci ne saurait souffrir d'exception sauf à se renier dans quelque facilité.

  Donc, "les yeux bleus cheveux noirs". Essayons de décrypter.

Les yeux bleus. Et, d'abord, comme matrice du surgissement littéraire : les YEUX. Car cette œuvre est, avant tout, la mise en acte d'une subtile écriture visuelle, lieu imminent d'une monstration, d'une révélation, de la contemplation de ce qui, toujours, demeure occulté, à savoir la démesure de l'art.

  "Elle dit qu'on devrait arriver à vivre comme ils le font (le faux amant; l'écrivain) , le corps laissé dans le désert avec, dans l'esprit, le souvenir d'un seul baiser, d'une seule parole, d'un seul regard pour tout amour.(Entendons d'une unique vision de la littérature).

  "Ils se surprennent tout à coup à se regarder l'un l'autre. Et tout à coup se voir. Ils se voient jusqu'à la suspension du mot sur la page, (ce suspens par lequel advient l'œuvre jusqu'à ce coup dans les yeux qui fuient et se ferment".

Le BLEU, ensuite. Des yeux, bien évidemment, mais aussi de la mer, du ciel, le Bleu  en tant que reflet de cet absolu qu'il faut atteindre afin de ne pas désespérer.

Cheveux noirs. Qui jouxtent la soie noire posée sur le visage comme pour dire la fin de toute chose, la mort à l'existence ordinaire, contingente, matérielle. Comme pour dire la naissance, par delà le néant, à l'écriture aussi impénétrable que la broussaille coiffant l'émergence de toute parole.

Ensuite, il faut mettre en opposition yeux bleus et cheveux noirs.

Yeux bleus des Gens du Nord. Proches icebergs. Exigence des pôles. Ici, il s'agit d'une expérience de la pureté, de la recherche d'une aire blanche, celle de la chambre austère, dépouillée, au centre de laquelle se dresse comme un autel, la dalle vierge sur laquelle écrire, naître à soi, à la littérature, au monde.

Cheveux noirs des Orientaux. L'énigme si proche. Peut-être la réminiscence de la Chine du nord, cette initiation au plaisir, cette pliure au désir qu'est le corps de l'écrivain, cet écartèlement entre la passion de l'homme rencontré et celle, totale, de l'écriture.

  En quatre mots, tout est dit de la métaphore littéraire (les yeux), de la couleur de l'absolu (le bleu), de l'érotisme (les cheveux), du néant (le noir) qu'ouvre toute création.

  Le livre en son entier peut être interprété comme la mise en équation de la littérature selon Duras. Une exigence de tous les instants, une disponibilité à la théâtralité qui fonde toute entreprise de création, la folie de l'amour absolu, cette "perdition", l'inclination permanente à tutoyer le sublime, un cri proféré de l'intérieur du silence, l'absence à soi jusqu'au vertige, une fascination de tous les instants, la pratique de l'excès permanent, un éthylisme de la rencontre, l'Autre comme conduisant au prodige, aussi bien à la destruction. On l'aura compris, nous sommes là portés à notre condition extrême de Voyeurs, nous les lecteurs sous le charme des "yeux bleus cheveux noirs", cet autre nom du chef-d'œuvre quand il se confie à une écriture dont encore, aucun écho n'a été trouvé.

  Mais disserter sur ceci serait une entreprise sans fin, tellement le sens est à profusion, suspendu à chaque mot. Ce qu'il faut faire, c'est seulement se porter au cœur battant de l'œuvre, directement à la clef de voûte qui soutient l'ensemble de l'architecture, au point où tout converge et là où tout bascule. L'objet ici décrit - qui sera commenté selon une libre méditation -, est le sexe même de la littérature, ce battement intime non directement observable, seulement les effets qui en résultent, ce sexe ouvert, antre de la création, attirant aussi bien que repoussant (ici l'on pense aux atteintes toujours possibles d'un "vagin denté", d'une anémone marine se nourrissant de ses  lecteurs-prédateurs), sexe qui ne se donne à voir que dans le moment même où il produit sa laitance au milieu des lueurs bleutées des abysses alors que flottent les longs filaments des algues pareils à de mystérieuses soies noires.

 

  L'extrait :

 

"Sous la lumière jaune, le visage nu.

Elle parle de la chose intérieure. Au-dedans de cette

chose intérieure il fait la chaleur du sang. Il serait peut-

être possible de faire comme si c’était un lieu différent,

fictif, et d’y glisser, lentement d’y glisser jusqu’à la

chaleur du sang atteinte, de rester là, et d’attendre, rien

d’autre, attendre, voir venir.

Elle répète : Venir une fois pour voir. Que ce soit

maintenant ou plus tard, il ne pourra pas l’éviter.

Il entend que peut-être elle pleure. Il supporte mal

qu’elle pleure, il la laisse.

Elle remet la soie noire sur son visage.

Elle se tait.

 

C’est alors qu’elle ne demande plus rien qu’il va sur le

sexe étale. Elle écarte les jambes pour lui se placer

dans leur creux.

Il est dans le creux des jambes écartées.

Il pose sa tête au-dessus de l’entrouverture qui ferme

la chose intérieure.

Il est le visage contre le monument, déjà dans son

humidité, presque à ses lèvres, dans son souffle. Dans

une docilité qui fait venir les larmes il se tient longtemps

là, les yeux fermés, sur le plat du sexe abominable.

 C’est alors qu’elle lui dit que c’est lui son véritable

amant, à cause de cette chose qu’il lui a dite, qu’il ne

voulait jamais rien, que sa bouche est si près, que c’est

intenable, qu’il doit le faire, l’aimer avec sa bouche,

l’aimer comme elle aime, elle, elle aime qui la fait jouir,

elle crie qu’elle l’aime, de le faire, qu’il est pour elle

n’importe qui, comme elle pour lui.

Elle crie encore alors qu’il a retiré son visage.

 

Elle ne crie plus.

Il se réfugie contre le mur près de la porte. Il dit :

— Il faut me laisser, tout est inutile, je ne pourrai

jamais.

Elle se couche le visage contre le sol. Elle crie de

colère, elle se retient de frapper, puis elle ne crie plus,

elle pleure. Et puis elle s’endort. Il vient près d’elle. Il

la réveille, il lui demande de dire ce qu’elle croit. Elle

croit que c’est déjà trop tard pour qu’ils se séparent.

Elle se détourne. Il regagne le mur. Elle dit :

— Peut-être l’amour peut-il se vivre ainsi dans une

manière affreuse.

Elle dort sous la soie noire jusqu’au plein jour."

 

 

Libre méditation. 

 

On regarde l'Autre et le regard est aliéné. Aliéné à l'amour.

A cet impossible qui s'appelle amour.

A cette fontaine de larmes. L'amour est une tragédie. Jamais il ne faudrait connaître.

Connaître et déjà la Mort, son visage de soie noire, son sexe de sang chaud.

Et cet antre qui attire et repousse.

Comme le regard aimante et revient à soi.

Il n'y aura pas d'amour sexe à sexe. Cette trahison. Cette faiblesse.

Il y aura absoluité. Bouche à sexe. Parole gravitant dans le mystère ouvert.

Mystère fécondant l'œuvre. Langue disant le désir.

Lèvres à lèvres. De Lui qui demande. D'Elle qui reçoit et donne à la suite.

Visage écrivant l'amour à même le sexe-désirant-désiré.

Désirant être LU. Être ECRIT. Être MOT.

Car l'amour, avant tout, est un MOT Un cri. Une supplication.

De Lui qui voudrait. Mais ne peut.

D'Elle qui peut mais ne voudrait.

Un lamento avant que la Mort ne surgisse.

Yeux bleus cheveux noirs.  Absolu inatteignable de l'art.

De l'écriture qui, toujours, se retire alors même que désirée.

L'écriture on la regarde comme on regarde l'Amant.

On crie son désespoir de l'avoir, de ne pas l'avoir.

Car, toujours on sait que cela fuit, que cela qu'on avait pensé dans la chambre,

sous la lumière de la lampe - cet éclair - cette illumination -,

ce regard qui vous convoquait à être, à surgir au plein du langage,

voici que cela se retire, voici que cela part vers le Nord

avec le bleu intense des yeux, d'outre-ciel,

avec le noir des cheveux comme la soie qui fait signe, qui appelle, vers la Mort, l'Absolu.

Il fait si sombre lorsque l'Amant-l'Amour-l'Ecriture partent vers les icebergs.

Alors on pleure. Alors on supplie.

Alors on trouve un Amant, un substitut de ce qui aurait pu être mais qui, jamais, ne sera.

Car, ce qui aurait été, la Mort ou le vent comme on veut le sexe de l'Amant,

sa bouche désirée mais cette bouche est muette, mais cette bouche est assoiffée d'un autre désir.

D'un absolu qui est le corps à nu, sous la lumière crue de la vérité.

Car le théâtre, cette existence sublimée se dira en langage, en mots,

au plus près du texte, dans l'incandescence du livre.

Le livre, on fera comme s'il s'écrivait chaque soir, à coups de larmes, à coups de cris,

dans des enroulements blancs des draps, leurs flaques de lumière,

dans des allers-retours de corps suppliciés laissés à leur propre décision.

Mais qu'est donc le corps - cette chose -, alors que l'écriture vous l'arrache,

vous délivre de cette pesanteur, et la mer n'est plus qu'un rêve bleu

qui se rythme en phrases et les mouettes ne sont plus que cet éclatement blanc

qui dit le lexique du rêve.

Celui qu'on boit, à longueur de nuit sous la lumière nue du lustre, avec des volutes de fumée

et les yeux emplis de larmes.

Avec son corps délivré qui danse, emporté par les mots.

Il n'y a plus de chambre, plus de parc, plus d'hôtel, plus rien

que le balancement de la parole - cette frénésie -, cette mise hors-de-soi

qui vous place au milieu du langage.

Et les mots coulent avec leur bruit d'amour, avec leur persistance de sang,

leur confluence de sève.

La jouissance est là qui plante son pieu dans la pulpe du sexe des mots,

qui en fait éclater la grenade, en libère les pépins gonflés de suc.

Écrire-Duras, c'est aller au fond de soi, là, dans cette vie intérieure, intime, profonde,

dans cette "chair du milieu" qu'est le sexe délivrant son nectar et le livre s'écrit

dans une manière d'extase, et plus rien ne compte que ce rythme au seuil de la Mort.

Demain, il sera trop tard.

C'est là, au milieu de la nuit, que tout doit s'accomplir, dans les larmes,

dans le lac des yeux bleus, dans la forêt des cheveux noirs.

Il n'y a pas d'autre lieu où exister que celui-ci :

L'ÉCRITURE,

la MORT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 10:25

 

Moderato Cantabile : écrire l'absolu.

 

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 Source : European Books Medias.

 


      Résumé.

  Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien ni l'un ni l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui.

 

                                                                                             Source : Wikipédia.

 

 

 C'est incontestablement à partir de Moderato Cantabile que l'œuvre de Marguerite Duras devient "durassienne",  prend son inflexion singulière qui ne la quittera plus.  Écriture au plus près d'une vérité qui travaille de l'intérieur et demande quelque sacrifice afin que sa parole puisse être restituée en direction du  lecteur. L'écriture de Duras est cette constante tension entre exister et mourir, ce qui, en dernière analyse, signifie toujours d'une manière identique. Écrire est mourir. A soi, à l'autre, au monde. Rarement les enjeux de la littérature auront été cernés de si près. Il y faut une vie, il y faut une passion. Il y faut la cigarette, la boisson, un constant dépassement de soi, une quête de l'impossible. Il y faut l'Amant qui transcende le réel, la musique qui emporte loin. Les cimaises de l'art ont ceci de particulier qu'elles ne se laissent atteindre qu'à l'aune d'une perte. Marguerite y consentira avec une admirable adhésion,  un renoncement, parfois, à vivre le quotidien autrement que par la recherche d'une parole qui en délivre la moelle intime. Œuvre de chair et de sang, œuvre indépassable : l'exigence est à ce prix.

  Mais il faut parler de ce chef-d'œuvre que constitue Moderato Cantabile, de ce pur météore éclairant de son sillage de feu le ciel des lettres. Bien entendu, énoncer ceci, à savoir le chef-d'œuvre, suppose quelques justifications. Elles s'établiront, d'abord, sur d'incontournables homologies, reconduisant l'œuvre au sol d'un rigoureux classicisme. Paradoxe seulement apparent pour ce livre figurant comme icône de la modernité. Car la modernité exige les règles fondant toute littérature, à défaut de tomber dans les apories de la mode. Moderato présente l'architecture des grandes tragédies. Les trois règles sacro-saintes y sont respectées à la lettre. Unité de lieu : le café, (la maison, accessoirement). Unité de temps : quelques jours ramenés à la densité de l'instant. Unité d'action : le meurtre comme acte dernier de l'écriture. Tout ceci dans une trame tellement serrée, dense, qu'il n'y a place que pour ce qui occupe les deux protagonistes : Anne Desbaresdes et Chauvin. En réalité il n'y a qu'eux. Les autres personnages ne jouent qu'à la manière de contrepoint. Y compris l'enfant qui n'est que le prétexte à évoquer la musique, cet absolu dont l'écriture se veut l'éternel écho.

  Ce livre étant construit comme une tragédie, il faut en suivre la chronologie, le long de VIII courts chapitres qui peuvent figurer comme autant d'actes d'une pièce de théâtre.

 "Et qu'est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ? reprit la dame.

- Je sais pas.

 Et, en effet, l'enfant (le fils d'Anne Desbaresde, dont il faut bien avoir conscience qu'il n'est qu'une manière d'allégorie de l'artiste ["Parfois, dit-elle, je crois que je l'ai inventé…"], cet enfant donc s'entête à ne pas vouloir préciser ce dont il s'agit. Pour lui, comme pour Anne (comme pour Duras), "Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c'est facile." Et, si cela ne veut dire que celasans doute faut-il entendre que, tant que la  sonatine de Diabelli ne consistera qu'en des gammes répétitives, alors on ne sera pas encore dans la musique, mais dans l'antichambre, dans cet "infiniment moyen" leclézien qui dit la pure contingence, non la forme accomplie de l'œuvre. Or "Anne-Marguerite" ne saurait se contenter de cette approximation. Il faut forer plus profond, il faut percer l'opercule qui retient de ce côté-ci du monde. Il faut déboucher de plain-pied dans la sonatine, à savoir dans l'art, dans les mots taillés dans le cristal.

  "Il faut apprendre le piano, il le faut."

  "Il le faut, continua Anne Desbaresdes, il le faut."

  "Pourquoi ?" demanda l'enfant.

  "La musique, mon amour…"

  En ces quatre courtes phrases qui sonnent comme des injonctions, se tient toute l'éthique durassienne. Ici est le lieu d'un incontournable. Ici est le site qui, dans un même empan de la pensée, rend coalescents, l'amour, l'écriture, l'ivresse, la danse, la musique, la mer, l'absolu, la mort. Coalescents et indissociables. Dire la musique, c'est dire l'écriture; dire l'écriture c'est dire l'absolu; dire l'absolu c'est dire la mort. Des emboîtements successifs qui disent l'absolue nécessité de surgir au plein de la vérité ou bien se taire. Ou bien se résoudre aux gammes que la dame s'ingénie à faire entrer dans la tête du jeune prodige. Du moins de cela qu'il deviendra lorsqu'il aura franchi le mur compact de la réalité. Car il n'y a que cela qui vaille, surgir au plein de l'événement créateur, devenir, soi-même, musique :

 "Le jeu se ralentit et se ponctua, l'enfant se laissa prendre à son miel. De la musique sortit, coula de ses doigts sans qu'il parût le vouloir, en décider, et sournoisement elle s'étala dans le monde une fois de plus, submergea le cœur d'inconnu, l'exténua."

 Tout est dit de l'enjeu dont l'enfant est porteur, cet enfant qui, en son sein, fait coïncider la musique, l'amour, "Anne-Marguerite" dans l'exigence la plus grande qui soit : celle du sublime. Le miel, cette miraculeuse gemme en étant la condensation portée à l'incandescence. On aura compris que la musique posée comme objet de la quête, il faille se porter bien au-delà de ceci que le  "moderato cantabile" laissait percevoir dans les hésitations de l'enfant à en donner la définition.  C'est moins le tempo qui importe - moderato, allegro, vivace -, que son degré de perfection, que sa forme accomplie. Un indépassable en quelque sorte. Ainsi sera l'écriture ou bien ne sera pas !

  Mais, maintenant, il faut avancer dans la gamme de ce qui se montre et se dévoile, comme les étapes successives conduisant au cœur même de la littérature. A la fin de la leçon de piano, Anne Desbaresdes ayant entendu les cris, se renseigne.

"Quelqu'un qui a été tué. Une femme."

"Au fond du café, dans la pénombre d'une arrière-salle, une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l'appelait calmement.

  - Mon amour. Mon amour."

  Il se tourna vers la foule, la regarda, et on vit ses yeux. Toute expression en avait disparu, exceptée celle, foudroyée, indélébile, inversée du monde, de son désir."

 Alors, ici, dans cette scène si théâtrale, dramatiquement signée, comment ne pas penser à la scène homologue d'Orphée et d'Eurydice ?

  Au cours de leur mariage, Eurydice, mordue par une vipère mourut et rejoignit le royaume des Enfers.

 " Lors de la remontée des Enfers, Orphée se rassure de la présence d'Eurydice derrière lui en écoutant le bruit de ses pas. Parvenus dans un endroit où règne un silence de mort, Orphée s'inquiète de ne plus rien entendre et craint qu'il ne soit arrivé un grand malheur à Eurydice. Sans plus attendre il décide de se retourner et la voit disparaître aussitôt.  (Source : Wikipédia).

  "Orphée […] la reçoit sous cette condition, qu'il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu'à ce qu'il soit sorti des vallées de l'Averne ; sinon, cette faveur sera rendue vaine. […] Ils n'étaient plus éloignés, la limite franchie, de fouler la surface de la terre ; Orphée, tremblant qu'Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l'amour, les yeux vers elle ; aussitôt elle recula, et la malheureuse, tendant les bras, s'efforçant d'être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l'air inconsistant."  (Métamorphoses - Ovide).

 Dans Moderato, c'est bien cet "air inconsistant" qui demeure après que la femme a été tuée. C'est bien le meurtrier qui, pareil à Orphée assiste, impuissant, à la fuite de Celle par qui il existait :

" Mon amour. Mon amour."

 Mais la référence au classique ne s'arrête pas là et il faut se rapprocher du "Phèdre" de Racine, de manière à y trouver un écho. Bien évidemment, ici, il ne s'agit nullement de faire un calque de l'œuvre théâtrale et de le plaquer sur le roman durassien. C'est la situation qui est racinienne. Le parallèle des situations croisées pouvant se décrire de cette façon-ci :

 Le Mari d'Anne Desbaresdes  trouve son homologue dans Thésée, le Roi d'Athènes.

Anne Desbaresdes endosse les habits de Phèdre.

Chauvin (l'employé du Mari, bien plus jeune qu'Anne) se reconnaîtra sous les traits d'Hippolyte.

 Le thème présente de troublantes similitudes : il s'agit  d'un amour impossible entre "Anne-Phèdre" et son beau-fils "Chauvin-Hippolyte".

Mais écoutons Phèdre faire l'aveu de son amour illégitime pour Hippolyte, à Oenone, sa nourrice et confidente :

 

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler."

 

Les phrases équivalentes, du point de vue du sens, dans Moderato :

 

"Elle baissa les yeux, se souvint et pâlit.

Anne Desbaresdes gémit.

Une plainte presque licencieuse, douce,

sortit de cette femme.

Et aussitôt, le tremblement des mains recommença."

 

 C'est donc, par-delà le temps, et les registres littéraires d'une même histoire dont il s'agit, celle des Amants confrontés aux limites d'une réalité toujours cruelle, laquelle, par avance, condamne toute forme de relation. Dans le cas de Phèdre, c'est l'acte incestueux qui se profile. Dans celui d'Anne Desbaresdes, celui d'un inceste social. On comprendra aisément que dans les deux cas ce n'est rien de moins que le tragique existentiel qui surgit, ceci posant de manière évidente leur qualité esthétique. Pour une seule raison : on ne tutoie jamais l'absolu qu'à participer à son exigence, à dépasser les limites de la convention, à s'en affranchir pour déboucher dans le règne singulier que seule la beauté peut offrir.

 La progression dans le texte, à partir d'ici, on ne la comprendra qu'à faire sienne cette manière d'évidence : Absolu - Passion - Écriture sont des équivalents taillés dans la même gemme, l'une appelant l'autre, l'une se fondant dans l'autre. Il n'y a plus de séparation que symbolique (les lieux, les objets, les personnages), tout concourant à cette ultime disparition dont l'art est la mise en acte, l'achèvement.

 

L'en-dehors de la passion Les gensle paysage.

 

  Qu'il s'agisse de l'enfant, du professeur de piano, de la patronne du bar, des ouvriers des usines, tous ces sujets ne jouent qu'à la manière d'un décor, d'une toile de fond sur laquelle prend appui la trame romanesque. (Sans doute identique à ce que la voix-off, au cinéma, est à l'image : une sorte d'écho, d'indécision venant habiter les marges indécises de l'écran.) Mais, pour autant, la présence des personnages n'est nullement facultative, comme si elle était de surcroît. Bien au contraire, le continuel remuement de ce théâtre d'ombres vient renforcer l'isolement du couple Chauvin-Desbarèdes, mettant en lumière une triple transgression dont leur relation est révélatrice :  d'âge d'abord, de milieu social ensuite, de culture pour terminer.

  "Le bruit sourd de la foule s'amplifiait toujours, il devenait maintenant si puissant, même à cette hauteur-là de l'immeuble, que la musique en était débordée."

   "Anne Desbaresdes resta un long moment dans un silence stupéfié à regarder le quai, comme si elle ne parvenait pas à savoir ce qu'il lui fallait faire d'elle-même. Lorsque dans le port un mouvement d'hommes s'annonça, bruissant, de loin encore, l'homme lui reparla."

 Le paysage, quant à lui, pose sur la scène la vacuité d'une beauté quotidienne, paraissant  harassée d'exister. Comme un destin qui aurait voulu dire, sous forme métaphorique, l'insoutenable vérité.

 "Le couchant était si bas maintenant qu'il atteignait le visage de cet homme. Son corps, debout, légèrement appuyé au comptoir, le recevait déjà depuis un moment."

 

 * La contemplation de la passionLe Café.

 

 "Dans la lumière du néon de la salle, elle observa attentivement la crispation inhumaine du visage de Chauvin, ne put en rassasier ses yeux."

 "Anne Desbaresdes boit, et ça ne cesse pas, le Pommard continue d'avoir ce soir la saveur anéantissante des lèvres inconnues d'un homme de la rue."

 "Elle fit alors ce qu'ils n'avaient pas pu faire. Elle s'avança vers lui d'assez près pour que leurs lèvres puissent s'atteindre. Leurs lèvres restèrent l'une sur l'autre, posées, afin que ce fût fait et suivant le même rite mortuaire que leurs mains, un instant avant, froides et tremblantes. Ce fut fait."

 

Le sacrifice de la passion : la fleur.

 

  "Elle regardera le boulevard par la baie du grand couloir de sa vie. L'homme - (Chauvin qui la surveillait : "Un homme rôde boulevard de la Mer. Une femme le sait.") - qui l'aura déjà déserté. Elle ira dans la chambre de son enfant, s'allongera par terre, au pied de son lit, sans égard pour ce magnolia qu'elle écrasera entre ses seins. Il n'en restera rien."

 "L'homme s'est décidé à repartir vers la fin de la ville, loin de ce parc. A mesure qu'il s'en éloigne, l'odeur des magnolias diminue, faisant place à celle de la mer. "

 "Le magnolia entre ses seins se fane tout à fait. Il a parcouru l'été en une heure de temps. (…) Anne Desbaresdes continue dans un geste interminable à supplicier la fleur."

 

 La passion réalisée : la mort.

 

 "Anne Desbaresdes attendit cette minute, puis elle essaya de se relever de sa chaise. (…) Chauvin regardait ailleurs. Les hommes évitèrent encore de porter leurs yeux sur cette femme adultère. Elle fut levée.

-Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

- C'est fait, dit Anne Desbaresdes.

 

  Car l'écriture est ce jeu adultérin de transgression de tous les interdits, afin que le langage parvienne à dire cet inatteignable, l'absolu par lequel il devient littérature. Car l'écriture est mort à soi de l'écrivain d'abord, mort à soi du lecteur ensuite. Seul cet au-delà donne accès à ceci qui verticalise : "Elle fut levée". Entendons : "elle fut livrée à la parole, sans possibilité de retour". Cette mort symbolique d'Anne Desbaresdes  n'est autre chose que l'assomption de Marguerite Duras dans l'ouverture de la langue. Ouverture dont elle ne redescendra plus puisqu'aussi bien, à partir de Moderato Cantabile, la passion avait trouvé son accomplissement. Ainsi naît tout ravissement : du don qui est aussi, une manière d'absolu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  

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