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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 09:28
Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Rochelongue

« La plage aux coquillages »

 

Photographie et suivantes : Hervé Baïs

 

***

 

   Nous commencerons sur le mode ludique, lequel, nous l’espérons, ne manquera d’être, aussi, méditatif. « Effeuiller la marguerite » sera notre point de départ sous la visée d’une légère modification de sa ritournelle. Parlant de l’Aimée, comme nous parlerions d’une œuvre d’art, de littérature, de philosophie, d’une image photographique, nous fredonnerons l’air bien connu :

 

« je l'aime, un peu, beaucoup,

passionnément, à la folie,

plus que tout, pas du tout »,

 

   chaque pétale de la marguerite correspondant à une stance de la vérité nécessairement relative au motif que cette vérité ne se donne qu’en tant qu’infiniment variable selon la saison, la lumière du jour, le temps qu’il fait et qui passe, l’inclination de notre âme, l’humeur de l’instant et le hasard des rencontres. On aura compris le généreux empan d’indécision manifeste que constitue le jugement quant à une œuvre visée nécessairement subjectivement, laquelle oeuvre, en l’aura diffuse qu’elle émet, se montre sous quantité d’esquisses fluctuantes, déployant tantôt telle faible lueur, tantôt ce vif éclat s’enfonçant au plus vif de nos yeux, partant, de nos intimes sentiments.

 

       Si, dès ici, nous mettons en relation ces deux belles photographies en noir et blanc aujourd’hui proposées par Hervé Baïs, nul ne manquera de saisir, en arrière-fond de son regard, et surtout au travers du motif de son audition, cette petite musique murmurant, en une manière de facétie, les grains de cette litanie lexicale passant, par degrés successifs, du « peu » à la « folie », s’abandonnant un instant au feu de « la passion ».

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

 

L’image de gauche est sous-titrée « Rochelongue - La plage aux coquillages » ;

celle de droite « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

   En réalité, des « coquillages » à « Fleur de sel », toute la gamme des émotions esthétiques, toute la complexité de la saisie du réel lorsqu’il se manifeste avec une si évidente générosité. L’itinéraire interprétatif que nous proposons ici, dont tout le monde s’attend qu’il soit entièrement esthétique (une position par rapport à la beauté), nous l’infléchirons davantage dans le sens d’une présence à Soi de ces deux paysages qui, à notre sens, présentent des valeurs différentes quant à leur essence. Présence à soi du paysage en lequel s’enchâsse, d’une manière intimement co-existentielle, notre Soi, cette pure nécessité d’être face aux choses du monde en leurs plurielles manifestations. Le titre de l’article « Du dispersé à l’Uniment rassemblé » laisse déjà nettement transparaître l’intention fondatrice de ce texte qui mettra

 

en une sorte d’opposition formelle,

le Multiple

et l’Unique.

 

    Quiconque aura suivi nos méditations sur les photographies d’Hervé Baïs ne sera nullement étonné, ce thème est redondant avec une belle insistance tout au long de nos commentaires.

  

   Mais il faut voir en quoi Multiple et Unité nous rencontrent selon des manières divergentes, lesquelles, à l’évidence, ne peuvent que s’imprimer avec de notables distinctions en ce qui concerne notre propre ressenti, notre vécu intérieur, notre singulière sensibilité.

 

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Commençons par l’évocation de « Rochelongue - La plage aux coquillages »

 

   Au premier plan, le sol est complexe, constitué de possibles graviers noirs et blancs sur lesquels s’enlève le bel éventail d’une coquille Saint-Jacques (mise en scène du Photographe ou bien simple résultat d’un flux joueur ?), de graviers donc mêlés aux brisures multiples des pectens et autres bivalves. Impression simplement chaotique comme si, encore, la Nature cherchait le chiffre de son organisation. Puis, dans le prolongement de cette originelle confusion, le vaste tapis blanc écumeux d’une eau pareille à la consistance de légers cumulus. Cette plaine neigeuse est parsemée d’une jonchée de tufs gris, pierres ponces volcaniques tout droit venues du Mont Saint-Loup tout proche. Ce rythme noir joue avec les gris atténués, le blanc cendré, à peine la touche d’une fugue sur la ligne incertaine du jour.

   Puis, vers l’horizon, une lanière de lumière blanche, peut-être l’effet de quelque natif rayon de soleil ? Au-dessus, le ciel est une zone anthracite indistincte où se perdent, on l’imagine, les fines voilures blanches des goélands et des mouettes. Ce paysage est saisissant, fascinant comme le serait un paysage lunaire, nullement en sa face visible, mais plutôt sur son revers, cette face que nul ne peut apercevoir depuis notre lointaine Terre. Pour terminer, il nous viendrait la tentation de dissocier le beau nom de « Rochelongue », de le scinder en deux parties « Roches », « Longues » afin de demeurer fidèle à l’esprit protéiforme qui émerge du constat photographique : un réel morcelé, fragmenté en voie d’accomplissement, infini si l’on peut dire.

  

Et maintenant, « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

    Quiconque aura lu jusqu’ici s’apercevra immédiatement que cette image est de l’ordre du pur contraste par rapport à la précédente, laquelle était touchée d’éparpillement et de nuit, alors que celle que nous observons ici en est la forme antonyme : pur luxe d’un jour uni parvenu à l’acmé, au zénith de son être. Ce qui, d’abord vient à nous, cette manière de doux renflement gris que constitue le rivage. Puis, d’une façon évidente, à la manière d’une soie tissée par un habile Artisan, le dépliement sans heurt d’un drapé qui paraît touché de l’intérieur par la grâce de quelque baume producteur d’une intime joie.

   Certes, il y a, dans le développement de l’onde, des glissements d’une zone à une autre, mais d’infimes variations,

 

lumière d’aube,

puis lumière aurorale,

puis lumière native,

 

   à peine levées, on dirait l’émergence à la vie d’une insouciance d’enfant, pur émerveillement face à ce-qui-paraît sur le mode assemblé de ce qui est sûr de soi, de ce qui ouvre son chemin dans l’heureuse certitude que la voie est bonne, que la voie est la seule qui, du Soi révélé conduise à cet autre Soi, le Soi-du-Monde, deux Soi en partage ou, plutôt en alliance, en affinité, en intime liaison.  

   

   Que l’on soit Photographe ou bien simple Observateur de l’image, en Soi cela diffuse, cela rayonne, cela se donne à la façon du chant des étoiles sur la lisière attentive du jour qui bourgeonne et rêve de s’éployer dans la douceur et le silence. Nous n’avons encore rien dit du Ciel et, pourtant, nous avons tout dit au motif que l’unitif est sa parole essentielle comme l’est celle de l’onde, cette efflorescence qui est plus « essence » que « fleur » en sa corolle  entièrement et définitivement déterminée. Ce qui est beau, ceci : ce signe avant-coureur des Choses qui est leur liberté même. Tout, ici, est encore possible : le retour à la matière méditative du rêve, le flottement infini dans le médium souple de l’imaginaire, l’à-peine venue sur la lèvre ourlée, disponible du Monde.  

   Et ce qui se place au foyer de l’image, lui donne sens et direction, cette sorte de cétacé libre de lui, on pense irrésistiblement aux bonds joyeux, facétieux d’un dauphin se confondant avec l’élément même dont il est issu, sa « Haute Note Grise » (pour paraphraser l’obsession unique de Van Gogh avec sa « Haute Note Jaune »), cette façon de ne plus faire qu’un avec ce qui accueille, d’effacer la division, de gommer les différences, de faire de l’Objet et du Sujet, (ces farouches et traditionnelles

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

   oppositions), cette subtile alliance, cette passion commune, cette jonction insécable, toutes conditions réunies afin que l’Idée deviennent forme accomplie, ici, au milieu de l’onde propice, sous ce ciel infiniment généreux, sous l’horizon aimable d’un bord à l’autre de la Terre, d’un bord à l’autre de l’âme en son effusive félicité.

  

   Si, dans le motif précédent, « Plage aux coquillages », nous proposions de ramener le titre aux deux mots séparés de « Roches », et de « Longues », marquant en ceci l’action séparatrice du divers, cette infinie distance entre les choses, nous sentons bien ici, sous  la diffusion unitaire de la clarté, sous son empreinte diaphane, que le mot « Rochelongue », non seulement ne saurait être dissocié, mais qu’il est nécessaire de l’envisager s’enlevant de la face des choses avec un seul et même geste, une manière de chorégraphie sans heurts, un genre de giration de Derviche Tourneur dans l’éblouissement blanc de sa vaste et lumineuse corolle. Par opposition à l’infini de « Roches », « Longues », « Rochelongue » connaîtrait les limites exactes de son être, cette sublime centration de ce-qui-est en son point le plus exact, le plus décisif. 

  

   Avons-nous seulement fait le tour de la question, interrogé « Rochelongue » selon les mille façons qu’il conviendrait de mettre en œuvre dans le but d’épuiser l’infinie perspective de sa nature ? Bien évidemment, non, le réel est un abîme en lequel nous ne percevons guère que la croûte de surface, la totalité de son histoire est sédimentée dans les strates d’une fiction qui ne peut que remonter à l’origine des temps. Et maintenant, Ceux, Celles qui parcourent mes méditations, n’auront guère à hésiter sur la couleur du choix qui aura été le mien quant à ces deux images, plaçant en une manière de mesure hauturière « Rochelongue-Fleur-de-Sel », attendu que cette dernière porte en soi, à la manière d’une sublime donation,

 

ce sentiment unitaire beau entre tous :

en lui de l’Intelligible,

en lui du Transcendant.

 

   Certes leur intuition n’aura commis nulle erreur. Cependant, leur point de vue, tout comme le mien, points de vue assurément fondés en raison, suffisent-ils à cerner la notion toujours diffuse de « beauté », à délimiter l’entente singulière que nous entretenons avec telle ou telle œuvre, peinture, sculpture, photographie ?  Nous pensons qu’ici, le temps est venu d’apporter quelque modération aux évidences trop facilement surgies d’une connaissance du réel et des attitudes que nous entretenons à son égard. La question est la suivante : ici, une image est-elle « supérieure » à l’autre, ici, une image s’enlève-t-elle du fond contingent qui serait attribué à « Rochelongue - plage aux coquillages », pour s’exhausser en gloire à la hauteur sublime de « Rochelongue - Fleur de sel » ? Penserions-nous ainsi et nous opposerions d’une façon somme toute gratuite, une sorte d’absolu face à un relatif.

 

Absolu de « Fleur de sel » ;

relatif de « Coquillages ».

 

   Ce point de vue boîte, n’avance que de guingois, touché qu’il est d’une vérité subjective, comme toujours, sujette à caution. La Beauté, l’Un l’attribuera à telle image selon son inclination, que l’Autre destinera à l’image opposée. Une fois encore Pascal vient à notre secours

 

« Plaisante justice qu’une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

 

   Et cette « rivière », entendue sous sa forme métaphorique, c’est bien le jugement que notre propre nature porte sur les choses. Or, chaque nature humaine étant différente en soi, truisme si facile à énoncer, comment ne pas percevoir l’immense marge d’erreur qui obère nos singulières prises de position, prédications et autres discernements ? Ces derniers que nous tenons pour fermes et assurés, cartésiens que nous sommes, répétant après le Philosophe à propos des opinions qui sont les nôtres « comme très vraies et très certaines », alors que, la plupart du temps, elles ne reposent que sur du sable mouvant.

  

   Finalement tout est question de regard, de situation à partir de laquelle nous affirmons telle ou telle chose. Choisir entre deux beautés est la projection sur le divers du sensible d’un évident non-sens. Viendrait-il à l’esprit de quelqu’un

 

de préférer le Ciel à la Terre,

un Cézanne à un Monet,

une cantate de Bach à

 une sonate de Mozart ?

 

   Nous voyons bien que ramenées à l’essentiel, nos intimes projections conceptuelles s’épuiseraient à fournir des justifications vraisemblables, seulement quelque chancelante certitude visant l’objet aimé. « Aimé », oui, car, toujours, il s’agit d’Amour

 

dans le regard visant l’Amante,

visant l’œuvre,

visant la Beauté.

 

   « Viser juste », voici le point névralgique. Et « viser juste » n’est-il pas « viser selon Soi » ? Voyez-vous, le mouvement de la pensée est toujours circulaire, lorsqu’on le juge éloigné, le plus souvent, il n’est que retour à son point de départ. Il y a peu, nous souhaitions une vision universelle portée aux Choses, qu’une subite inversion du regard semble vouloir attribuer, maintenant, au seul Ego en sa solipsiste tournure.

 

Qui, le Juge Suprême :

 

le Soi,

 

le Non-Soi ?

   

   En tant qu’épilogue nous dirons que de « Rochelongue - plage aux coquillages » à « Rochelongue - Fleur de sel », il n’y a nul intervalle. Que s’il y a intervalle, c’est nous-mêmes qui sommes la mesure intervallaire, les émetteurs de la césure, les producteurs du hiatus. Il y a nécessairement égalité d’une image à l’autre, d’une « image l’autre » devrions-nous dire afin d’ôter cette préposition qui crée de l’écart, de la différence. Le réel, lui, qu’il soit Paysage, qu’il soit Photographie n’installe nulle coupure, nulle déchirure en qui-il-est. En-qui-il-est, il est totalisation, il est unité, tout comme nous-les-Hommes, qui en sommes les vivants miroirs. C’est bien notre naturelle complexion narcissique qui nous fait voir, en l’onde qui nous fait face, cette apparence, ce mirage, cette illusion, alors que réellement incarnés nous ne pouvons douter du fait que nous existons, il est vrai, au risque de l’erreur.  « Rochelongue », ramené à son ultime point de chute : une géologie à la mémoire diluvienne dont le sens se confond et se perd à même son énonciation. De même, lorsque nous sommes-nous-mêmes nommés selon tel ou tel prénom qui nous détermine pour la vie, nous en percevons la nécessité alors que l’origine en demeure mystérieuse.

 

Et la Beauté est ce Mystère.

 

Et la Beauté est cet Inaccessible.

 

 

 

 

 

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