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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 08:53
ONIRIA

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Oniria », parfois un genre d’étonnement naît d’un titre, d’un mot qui semblent contenir en eux la vibration d’une énigme. Nul dictionnaire ne comportera une entrée vous conduisant à ce nom inventé de toutes pièces. Par simple souci de paronymie, vous trouverez « onirisme » en tant « qu’activité mentale automatique faite de visions et de scènes animées » ; « onirologie » ou étude des rêves ; « oniromancie » ou art divinatoire. Quant à la proxémie de cette forme, vous surprendrez ses affinités avec des notions telles que « fable », « invention », « mensonge », « mythe », « imagination », et pour élargir notre recherche, concluons par cette citation de Bachelard extraite de « Poétique de l’espace » :

  

   « Baudelaire, cette fois tout entier à l'onirisme de la musique, connaît, dit-il, « une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil (...) »     (C’est nous qui soulignons)

  

   De l’assertion bachelardienne nous retiendrons les trois mots suivants « imaginatif », « rêve », « sommeil » dont nous souhaiterions, comme par magie, ou en raison d’une stricte nécessité, qu’ils puissent s’accorder avec l’essence même d’un regard porté sur une œuvre d’art. Il résulte de tout ceci que, par simple hypothèse,

 

l’art serait identique

aux manifestations de l’imaginaire,

aux productions du rêve,

aux glissements éthérés

et inconscients du sommeil

 

   Donc, celle que nous nommons « ONIRIA», ce superbe autoportrait inversé de Léa Ciari, situé dans une manière de brume native, serait la douce et progressive effervescence

 

d’une phantasia,

la dentelle ouvragée d’un songe,

la lente léthargie montant d’une

hibernation nocturne au long cours

 

   « ONIRIA» n’aurait donc de possible équivalence que dans des morphologies distendues du réel, des genres d’anamorphoses dont l’art constituerait la synthèse. Et ceci selon deux modifications essentielles du-Monde-pour-nous,

 

se donnant alors

 

sous le mode du supra-réel (hyperbole du réel)

ou de l’infra-réel (façon de litote qui en dirait peu

 afin d’en apercevoir beaucoup).

 

   L’Artiste Léa Ciari a, de longue date, choisi (est-ce un choix, est-ce une détermination qui outrepasseraient les limites de la volonté ?), de donner lieu et temps à cette dimension de l’infra-réel visible tout au long de son œuvre. Cet infra-réel, en tant que mode de description de ce-qui-se-présente, suppose qu’une hyperesthésie soit abandonnée au profit d’une hypoesthésie, laquelle chercherait les motifs de son inspiration sous la ligne du visible, de l’immédiatement préhensible.

  

   De cette inclination qui est entièrement contenue dans la singularité d’un mouvement pathique, d’un « tropisme » de l’âme (voir Nathalie Sarraute), de cette vision médiatrice du réel émerge, comme à la surface nébuleuse d’un étang,  

 

ce sentiment

d’incertitude,

de flottement,

d’oscillation,

de vacillation,

 

  toutes manifestations  égales à ces ambiances d’automne participant, tout à la fois, d’un été finissant (le passé), d’un hiver naissant (le futur) dont un point fixe (le présent) serait l’évanescente figure car jamais lui, le présent, ne fait halte, lui dont l’être est toujours repris par son intime métamorphose. Nous pourrions simplement condenser le geste artistique de Léa sous

 

la formule synthétique

de « vertige »,

 

    comme si ses Personnages, à commencer par qui-Elle-est, se situaient dans l’œil d’un cyclone cependant bienveillant, dont l’essentiel procès consisterait à placer le réel à distance, ce qui aurait pour naturel effet de le recentrer, de le ressentir ce réel, en Soi, à la manière d’une source fondatrice de ces « impressions heureuses » dont parle Bachelard à propos de Baudelaire.

  

ONIRIA

    Nous ne voulons pour preuve que cette image de la Personne de l’Artiste démultipliée en de multiples sosies chorégraphiques, comme si ce genre de dissociation, de fragmentation, d’éparpillement, devaient participer à cette impression de tournis, d’enivrement en lesquels nous pourrions facilement projeter la figure des Derviches Tourneurs. Eux qui, au sein de la giration de leurs corolles blanches, jettent au loin de qui-ils-sont, toute mesure exotérique du Monde en tant qu’étranger,

 

fondant ésotériquement ce monde intérieur

 

   comme objet du culte soufi. « Samā‘ », mystique danse rituelle, tournoiement de toupie, mouvement de déréalisation de la matière, transfiguration en une spiritualité se confondant avec l’ellipse même de la danse, cette manifestation négative de ce qui tombe sous le sens, de ce qui, de leur point de vue, n’est que le Théâtre infini des Illusions. Il y a une grande beauté à énoncer ceci, ce trouble intérieur, cette irisation spéculaire sous la forme toujours recommencée du cercle qui n’est nullement sans nous faire penser au cercle herméneutique des Linguistes et autres Philosophes qui, sans cesse, girent autour de l’objet de leur quête, une signification appelant une autre signification, appelant une autre signification… L’Illimité en tant qu’Illimité, l’Illimité en son essence la plus pure.

 

   Poursuivons notre investigation « vertigineuse » sur une autre œuvre de ténébreuse facture.

ONIRIA

   Ici, le réel, encagé, grillagé, est ramené à la figure spectrale d’un Être quasi « inexistentiel », d’un Être ayant franchi les limites de notre compréhension, ombre, simulacre, farfadet faisant ses étranges circonvolutions au large de qui-nous-sommes, tout comme les œuvres d’art, parfois nous surprennent, nous arrachent à notre Être pour nous jeter dans des manières d’hallucinations dont, toujours, il est bien difficile de revenir. Le « Sujet », de vague appellation, paraît à la façon d’une Repentante, d’une Pénitente placée derrière le quadrillage d’un confessionnal, soumettant son âme à une étonnante radiographie d’un Directeur de conscience invisible et, de ce fait, craint, redouté. Ici, nous vient, par une étrange association d’idées, le titre « Vertigo » :

 

« mouvement de rotation,

tournoiement ;

vertige,

étourdissement »

 

   Nous n'en saurons pas plus, ni du Sujet lui-même pris dans les mailles complexes d’une inextricable situation, ni du Vis-à-vis à l’origine de son trouble. En quelque façon, Léa Ciari, tel Hitchcock dans « Sueurs froides » (traduction de « Vertigo »), est passée maître dans l’art d’installer une énigme labyrinthique que nul ne pourrait rencontrer qu’au risque de se perdre.

 

Prolongements et échos picturaux de la manière Léa Ciari

 

   Turner - « Lever de soleil avec monstres marins »

 

   Ce qu’il est d’ordinaire convenu de nommer « Marine » en peinture, reçoit ici un traitement radical, si bien que, ni le Soleil ne paraît, ni les Monstres ne nous présentent leur hideuse anatomie. Le sujet de cette peinture, bien plutôt que d’être une simple et fidèle annotation du réel en est une pure défiguration. Le sujet, à proprement parler, c’est l’écho, c’est la

 

ONIRIA

Lever de soleil avec monstres marins

 

réverbération, c’est le poudroiement de la lumière sous les coups de boutoir desquelles le médium artistique s’efface, ne laissant place à nulle abstraction (ce serait une erreur de le croire), seulement à cette étonnante vision infra-réelle dont nous sommes les inconditionnels Chercheurs.

 

    Claude Monet - « Les Nymphéas » - 1903

ONIRIA

   Identique souci chez Monet de substituer à l’exactitude de la vue, ce fourmillement des choses si près d’un reniement du concret. N’oublions pas que Monet, à cette période, est affecté d’une cataracte invalidante, son œil droit étant devenu quasiment aveugle. Aussi pouvons-nous dire de ces « Nymphéas » qu’ils sont une projection, sur la toile, d’une dimension aveuglante du réel.  L’eau n’est eau qu’à être hallucinée tel cet élément vibratile toujours en avant ou en arrière de qui-il-est, cette infinie mouvementation dont l’onde est la figuration la plus instable qui soit. Quant au végétal, quant aux célèbres nymphéas (leur beau nom est déjà énigme, est déjà invite à la souplesse imaginative), les nymphéas donc ne se disent nullement sous la forme d’un énoncé clair et limpide, ils font plutôt parution sur le mode du ruissellement, de l’égouttement, de la brume native présidant au surgissement de tous les matins du Monde, ces manières de floculations encore chargées des fragrances nocturnes. Tout, ici, concourt savamment à égarer les dispositions optiques des Regardeurs, et le paysage aquatique, loin d’être la reproduction exacte et photographique des choses n’en est qu’une vague pastellisation, une suite de touches aquarellées (évidemment !), un lavis (évidence derechef), une source à elle-même sa propre profération, comme si les Hommes étaient portés au plus loin de ceci même qui, ici, fait figure, seule condition d’une auto-donation des fleurs en leur être même. Cette peinture est tout de même suffisamment admirable pour qu’elle n’ait nul besoin d’un plus long commentaire.

 

   Marc Rothko - « Number 12 »

 

   « Number 12 », titre évoquant la présence presqu’inaperçue dans la liste d’une infinie numération, d’une œuvre pouvant, en toute tranquillité se fondre dans l’ensemble de ses co-figurations, sans faire tache, sans émettre de bruit, un réel amené dans la plus grande des humilités qui se puisse imaginer.

 

ONIRIA

 

Number 12

 

 

  C’est peut-être avec l’œuvre de Marc Rothko « Number 12 », que l’infra-réel atteint sa plus grande dimension expressive. Comme dans le pur événement spectral de l’Image-titre de Léa, comme dans la circularité estompée de sa Chorégraphie, comme dans l’épiphanie biffée de la « Pénitente », tout ici se fond et se confond dans un genre de camaïeu diapré, iridescent, opalin, cette diaprure installant une perception si floue, que nul sémantème ne semble pouvoir y être identifié. Régime confusionnel où ne se donne plus nul objet, seulement surgissement du pathos humain universel, lequel ne peut faire face, en dernier ressort,

 

qu’à ce frisson,

à ce tournis,

à cet enivrement

qui sont consubstantiels

à la « dette » de vivre

 

   Progressivement, au cours de sa carrière de Peintre, Rothko est passé maître dans l’art de l’évocation, qu’aussi bien nous pourrions nommer de la « dissimulation ». Chaque couleur, selon la technique du glacis, recouvre la couleur précédente, ne l’annulant nullement cependant, laissant tout juste paraître le flou calculé d’une nuance, travail méticuleux d’Archéologue laissant percevoir, au travers des strates successives de son travail, la genèse à l’œuvre dans chaque geste, une extrême minutie, une radicale attention à déconstruire ce qui aurait pu l’être, ce réel en sa trop visible incarnation dont il faut à tout prix réduire la prétention à paraître. Juste un effleurement, juste une caresse afin que le subjectile lissé telle la peau de l’Amante se revête des frissons sans lesquels, ni l’Amour, ni l’Art ne peuvent avoir lieu.

 

Prolongements et écho poétique de la manière Léa Ciari

 

   Si le motif de la peinture en ses esquisses les plus remarquables, Turner, Monet, Rothko, semble être un passage obligé, rien ne serait totalement réalisé qui ferait l’économie du geste poétique, geste lui aussi infra-réel, notamment dans l’œuvre poétique d’André du Bouchet. Nous citons ci-dessous un extrait tiré de l’ouvrage de Michel Collot, « André du Bouchet : une écriture en marche » :

 

   « L’une des modalités de cette adhésion toute physique au dehors est une certaine façon de regarder le monde. Il ne s’agit pas d’une distinction claire et distincte ; mais de se ‘’servir des yeux des choses’’, afin de voir ‘’hors de l’homme’’. La vision poétique rejoint le niveau élémentaire de la sensation, qui ne livre du monde qu’une présence indifférenciée (« un grand objet où je sors ») ; vision « myope », qui s’apparente au toucher, à la limite de l’aveuglement : ‘’paume aveugle, je copie la terre, la sensation’’. »

                                                                                    

                                                                                                (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaire - Ce superbe écrit pourrait se donner en tant que synthèse des travaux des Grands Peintres cités plus haut, s’appliquer aussi à la tâche de représentation singulière poursuivie par Léa Ciari. Le « clair et distinct » cartésien est délaissé au profit de cette vision « myope », si proche d’un aveuglement du corps, si près d’une illumination de l’esprit, d’une phosphorescence de l’âme. Car voir le réel et tâcher de le peindre (le réel est toujours en question, y compris dans les toiles les plus abstraites au motif qu’il est adhérent à l’Humaine Condition comme son signe le plus élémentaire), le peindre donc, ce réel, ne veut nullement dire s’en remettre à une simple tâche mimétique dont la ressemblance avec le modèle serait le parangon à convoquer en toute circonstance.

   Bien loin de ceci, plus la distance est grande vis-à-vis de cette adhérence au motif matériel, plus artistique se définit l’œuvre qui n’en définit les contours qu’au titre d’une « infidélité » manifeste. Car dire la terre de l’œuvre, c’est dans la pure manifestation de la sensation, cet antéprédicatif qui précède toute venue à la visibilité, qui anticipe toute hypothèse noétique, toute aventure de la pensée, c’est dans cet antéprédicatif nécessairement infra-réel que réside l’attitude la plus performatrice de ce qui est à montrer, destin apophantique de tout ce qui fait figure et vient à nous dans la belle grâce d’être.

  

Paradoxe de l’art

dont la monstration s’affilie

à la condition étrange

 

de l’aveuglement,

du trouble de la vision,

du tremblement ontologique,

de l’irisation métaphysique.

 

   C’est dans ce genre de vertige d’astigmate que se construisent les plus grandes et les plus belles œuvres, les exemples cités plus haut en témoignent avec éloquence.  

 

    Alors, comment ne pas donner le dernier mot au Poète dont le destin est d’être Visionnaire, songeons aux mots pleins de lumière (« Les Illuminations »), dans la Lettre de Rimbaud à Paul Demeny :

 

« Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné

dérèglement de tous les sens. […]

Il épuise en lui tous les poisons

pour n’en garder que les quintessences. »

 

(C’est nous qui soulignons)

 

Donc voyons André du Bouchet dans « Dehors »

 

 

« Trop de simplicité fait peur. Quand les mots collent

                                  de trop près à la réalité, ils font peur.

 

Je voudrais que les mots fassent peur

                         qu’ils deviennent un

                                             gouffre. »

 

 

  C’est cet ultime mot « gouffre » qui signera l’épilogue de cet article. « Gouffre » cet autre mot pour l’infra-réel, l’antéprédicatif au-delà de toute tentative d’annexion, il est trop loin, il est trop flou, il se perd dans les brumes du temps. « Gouffre » nous convoque immédiatement auprès d’Henri Michaux dans « Connaissance par les gouffres » dont la quatrième de couverture nous dit :

  

   « Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets mêmes, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice. »

 

  Lisant ceci, nous nous abîmons (au sens propre de se « jeter dans l’abîme ») dans cet étrange réel privé de sa « masse », de sa « raideur », nous en touchons le fond, tutoyons cet infra-réel qui serait comme son premier mot, espérant de ceci,

 

l’action de la mescaline,

la clarté de l’œuvre,

la fulgurance du Poème,

 

   atteindre ce supra-réel, cette « quintessence » dont nous parle l’Auteur du « Bateau ivre », cette « mobilité transformatrice », tout juste citée, comme si, de l’ivresse des grands fonds, une possibilité nous était ouverte de connaître l’exhaussement d’une transcendance, ce « hors-de-nous » que nous voudrions « en-nous », s’en défendît-on avec une rare énergie.

  

Notre existence nécessairement agitée,

sollicitée de Charybde en Scylla, n’a de cesse

 

d’ouvrir et de combler des gouffres,

de créer du sens sur du non-sens.

 

Passivité, léthargie,

amorphe du non-sens,

illisibilité de l’infra-verbal

 

que vient effacer, parfois,

 

l’amorce d’un sens,

activité, création,

 peinture, poème,

lisibilité d’un supra-réel

dont nous sentons la présence,

dont nous espérons

qu’il métamorphosera

notre ténébreuse Nuit

 en un Jour radieux.

 

Mais qui donc pourrait s’inscrire

en faux contre ceci ?

 

Un grand merci à Léa Ciari

de placer tout au bout de ses brosses

de si insistantes et passionnantes

questions !

 

 

 

 

 

 

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