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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 07:45
Être en sa mesure la plus exacte

Ce qui demeure…

Cầu tre Thôn Cẩm Đồng…

Vietnam

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Face à cette image, comme face à tout réel, il faut bien commencer. Commencer veut dire bâtir une thèse sur ce qui est vu et en tirer une signification, sinon utile, du moins agréable à poser pour l’imaginaire, propice à broder quelque dentelle intellectuelle. Le plus souvent, nous procédons au plus court, par exemple tirer de quelque catalogue une formule en lieu et place d’une longue et coûteuse réflexion. Ainsi commencerons-nous à bâtir une simple topographie telle que proposée par le journal « Gia Lai », à propos du paysage qui nous interroge :

  

    « Situé à environ 12 km à l'ouest de la vieille ville de Hoi An, le pont de bambou de Cam Dong (dans le village de Cam Dong, commune de Dien Phong, ville de Dien Ban) est un simple pont de bambou ressemblant à un ruban de soie drapé sur la rivière Vinh Dien, créant un magnifique paysage rural. (…) Après chaque saison des pluies, le pont est emporté par les eaux, et les villageois mettent toujours leurs ressources en commun pour en construire un nouveau. »

  

  Certes nous sommes maintenant orientés, c’est-à-dire que nous avons acquis une position géographique qui, nous assurant de l’être des choses, nous assure du nôtre, au moins provisoirement. Mais, pour autant, nous ne sommes encore nullement entrés dans la profondeur de l’image, nous ne faisons qu’en longer les apparentes coursives. Il faut plus, il faut mieux, il faut plus ample. Il faut décrire, avec en arrière-plan, la visée de cette spiritualité si singulière des horizons orientaux :

« laisser fleurir en soi l’esprit du Tao,

se laisser habiter par lui,

sans chercher à forcer les choses »,

 

   telle est la configuration psychique selon laquelle se disposer au diapason des choses, en pénétrer les subtils effluves, espérer en découvrir l’essence, cette mesure si singulière qu’elle n’a nul vis-à-vis, nul correspondant en quelque territoire, en quelque domaine que ce soit. Énonçant ceci, nous revient en mémoire cette belle et nébuleuse notion de « l’ukiyo », mille fois évoquée, mille fois reproduite par pur plaisir. Jamais l’on ne se lasse de la Beauté. Ce beau terme d’ukiyo se donne, pour la première fois, dans « Les Contes du monde flottant » (Ukiyo monogatari), œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665, où il écrit dans la préface :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. »

 

   Mise en relief de cette impermanence des choses qui, toujours affecte le réel, lui confère ce goût inimitable. Dans cette très belle image d’Hervé Baïs, se montrent, tout à la fois,

 

cette Voie silencieuse du Tao,

tout à la fois cette sublime impermanence de « l’ukiyo »,

 

   tout ceci concourant à lui donner son aspect de fragilité : tout pourrait s’écrouler d’un instant à l’autre, mais aussi, paradoxalement, son aspect d’éternité comme si la poursuite de la Voie, inépuisable par essence, devait ne jamais connaître son terme. Et c’est sans doute ce paradoxe d’une délicatesse, d’une vulnérabilité faisant face à ce perpétuel, à cet immémorial qui place en nous, en une manière de douce oscillation, cette sourde mélancolie que vient contrebalancer la possible étincelle d’une félicité.

  

   Tout, ici, se montre dans la transparence, dans cette manière d’écran diaphane tellement semblable au papier huilé des Maisons de Thé, recueil en soi d’une indéfinissable atmosphère aux subtiles fragrances, à peine le flottement, dans l’air printanier, de ce « ruban de soie » pour donner suite à la métaphore antécédente.

 

Tout est sur le mode du presque, de l’attendu,

du peut-être, du à peu de choses près,

du tantôt, du il s’en faut de peu,

 

   tous prédicats qui sont les signes prédictifs de ce qui, se maintenant en soi, demeure de l’ordre du mystère, du désiré, du souhaité du fond du cœur, d’espéré du plus profond de l’âme.

  

   Face à l’image qui est toujours illusion, songe, promesse d’une ondoyante dérive de Soi en Soi, nous demeurons libres de lui affecter telle ou telle valeur, d’y découvrir telle esthétique soit méditative, soit rayonnante, peut-être même les deux à la fois, tellement le cercle des possibles est immense dans la tâche herméneutique de traduire ce qui fait signe devant nos yeux, crépite, fuse, resplendit de toutes parts à la manière d’un lumineux et inépuisable cristal. Mille facettes s’en détachent. Mille arêtes en soulignent les contours. Mille voix montent du silence dilaté d’un sens infini.

 

Concentration,

Méditation,

Contemplation,

 

   inépuisable triptyque signifiant du Tao selon lequel initier, en Soi, au plus secret, au plus intime, le fleurissement intérieur qui n’est jamais que l’écho de l’efflorescence extérieure. Nulle barrière entre les deux, nulle paroi séparant le Non-Moi du Moi, bien plutôt une solution de continuité qui est le flux de la Vie elle-même en son fertile et intarissable cheminement.

  

   Cet Inconnu qui chemine sur le Pont de Bambou, attribuons-lui, pour prénom, « Anh » : ce qui signifie en vietnamien

 

« rayon de soleil »,

« aurore »,

« crépuscule »,

 

l’inscrivant ainsi dans ce beau cycle existentiel,

 succession fluide et inaperçue

 

du Yin lunaire, obscur, réceptif, féminin

et du Yang solaire, lumineux, actif, masculin.

 

   Cette osmose, ce sans-rupture subtilement Oriental qui se métamorphosent, chez nous Occidentaux, en des concepts sinon franchement opposés, du moins tranchés, divisés selon l’ordre du concept.

 

D’un côté la Poésie aurorale,

de l’autre le logico-rationnel catégorisant,

 

  scindant le réel à des fins, soi-disant, de meilleure saisie des choses et des êtres. Deux visions du Monde strictement hétérogènes ce qui, du reste, les confirme en leur valeur respective au motif que, nous les Hommes sommes tissés des deux substances,

 

l’éthérée-diaphane,

la matérielle-opaque,

 

et que, peut-être la Vérité

est-elle à mi-chemin

de l’Ombre et du Soleil,

 

dans cette zone intermédiaire, médiatrice,

dans cet étonnant Clair-Obscur

qui emprunte au rationnel l’exactitude de sa lumière,

au poétique l’approximation songeuse

de son exquis voilement.

 

Rythme immémorial de la Léthé,

ce voilement que désobscurcit

l’Aléthèia, ce dévoilement,

 

comme si les Choses

en leur source native provenaient

d’une longue et douloureuse parturition,

d’une séparation éprouvante

 

d’un Yin matriciel, feutré, doucement charnel

et d’un Yang incisif, aiguisé, sourdement affairé

à en déflorer le cotonneux mystère.

 

   C’est de cette manière « transitionnelle » croyons-nous qu’il nous faut nous immiscer dans ce doux paysage qui, pour être musical au sens premier, rythmé, accordé aux tons fondamentaux de l’exister, n’en est pas moins exact au titre de son essence. Dans ce « kairos », ce temps opportun de l’instant iconique, toutes choses figées en leur essentielle valeur viennent à nous

 

dans la mesure qui est la leur (leur propre vérité)

avant que cette mesure ne soit la nôtre

(la vérité que nous projetons en elles, ces Choses).

 

   Confluences des désirs de sens, posture du réel (des réels de l’œuvre et du Regardant, devrions-nous dire) en leur éclair signifiant dont l’image belle est l’opérateur le plus efficient qui soit.

 

Temps d’arrêt.

Temps de méditation-contemplation-concentration

pour reprendre le motif placé au foyer

d’une vision taoïste qui, en un seul empan du regard,

médite et prend distance,

contemple et se laisse fasciner,

concentre et réduit le réel

à sa valeur essentielle.

 

   Ceci est admirable et il va sans dire qu’au sein même de la tête la plus rationnelle qui se puisse envisager, la tentation serait grande de s’approcher d’un iota de cette multiple et diaprée intuition qui est possession de ce qui est d’une manière totale, analytique-synthétique, sans reste, le rêve de tout homme en proie à ses fantasmes les plus vifs.

 

Idée faite matière.

Chimère faite substance.

Imagination faite certitude.

 

   Il nous faut donc abonder dans le sens d’une lecture poétique de l’image en laquelle, un peu plus tard, se laisseront deviner, comme en retrait, quelques perspectives plus architecturées, plus fondée sur le Principe de Raison.

 

   Le ciel est une voile, une voile faseyant au seul rythme de son propre recueil. Voile immobile, blancheur de Nacre et d’Écume, subtiles et inaperçues variations d’un Albâtre à peine poudré, d’un blanc de Meudon au silence feutré, d’un blanc de Plomb à lui-même sa fermeture, d’un taciturne blanc de Saturne pareil à une constellation noyée dans le lointain cosmos. Sur la plaine des blancs, le souple léger d’une ramure, elle en est une manière d’écho, une réverbération affinitaire, une douce et nécessaire complétude. Le Ciel s’abaisse avec révérence en direction de cette Terre qui va l’accueillir comme sa « partie manquante », emboîtement gigogne des choses qui, depuis toujours, sont en promesse, en dette l’une de l’autre.

  

  Là où le Ciel s’éclaircit, comme venant de lui, comme naissant de lui, le sombre éventail d’un arbre solitaire. Mais cette solitude n’est nullement triste, elle s’affirme comme nécessité d’essence : elle est, cette solitude, qui elle est, seulement à la mesure de cette infinie singularité dont nul être étranger ne pourrait venir obombrer la belle et unique présence. Au milieu de l’image, la rive opposée, deux bandes grises en lesquelles s’enclot une ligne plus claire. En bas de l’image, son répondant, cette sourde confusion noire sur laquelle prend appui le chemin de bambou.

   

   Le chemin de bambou comme chemin du Tao. Le chemin de pure spiritualité sur lequel « Anh », « rayon de soleil », « aurore », « crépuscule », avance en direction du « Principe Premier » tel que l’énonce « Maître Zhuang » en ces mots qui, bien plus que d’être simple lexique, sont le pur logos en lequel transparaît « l’ordre des choses » et, partant, l’ordre secret de qui en prononce l’exquise saveur :

 

« Le Ciel est en haut,

la Terre est en bas ;

les êtres vivent entre

le Ciel qui les couvre

et la Terre qui les porte ».

 « Qui comprend la vertu du Ciel et de la Terre

peut retrouver le principe premier »,

c’est-à-dire le Tao. »

 

   Grande serait la tentation, pour les Occidentaux que nous sommes, de justifier ces paroles de sagesse, d’en analyser les éléments constitutifs, d’en élaborer une savante interprétation à l’exception de toute autre. Mais ce serait faire peu de cas de l’injonction taoïste, selon ses trois mouvements fondateurs, Concentration, Méditation, Contemplation. Ces trois postures de l’être sont à porter en soi

 

de façon purement intuitive-immédiate,

à la manière du Ciel qui se révèle

à nous en tant que Protecteur,

à la façon de la Terre qui surgit en nous

en tant que pur Accueil.

 

   Être immergés parmi les choses bien plutôt que d’en différer. « Ahn » est en chemin pour rien de moins que

 

l’Ouverture du Ciel,

la révélation du Pli secret de la Terre.

 

En essence, en Chemin pour Soi,

la seule intime certitude qui puisse

se dire en termes d’exister,

d’être Soi rien que Soi au regard

de la terrible complexité mondaine.

 

   C’est à partir d’ici que le Poétique bascule dans le Conceptuel car il ne saurait y avoir de partage entre les deux, sauf à avoir recours à une pétition de principe. En arrière de la silhouette « d’Ahn », dans son dos, s’affirmant en tant que sa provenance,

 

la sombre zone matricielle du Yin

à laquelle il appartient encore au titre

de la réminiscence de sa naissance.

« Ahn », poussant son fardeau, fardeau de l’exister,

progresse vers l’autre rive qui, en toute logique

est la face complémentaire de la précédente,

à savoir la rive du Yang,

celle qui s’affirme en tant que Loi,

en tant que ce qui fixe l’Ordre,

en tant que ce qui Symbolise.

 

    Chacun, ici, aura reconnu l’image psychanalytique du Père en ses raisons les plus patentes. Le Père Législateur, Régulateur des conduites, le Père castrateur qui barre l’accès au Désir.

  

Ce que le Yin-Maternel dispensait avec générosité,

cet élan matriciel supposément producteur d’éternité,

voici que le Yang-Paternel vient en briser la surrection,

métamorphosant l’élan vital en pure Finitude.

 

Comme si la Voie du Tao, en son éclaircie orientale,

trouvait sa brusque limitation, son antinomie

en cet arrêt occidental-hespérique :

Infinitude que biffe la Finitude.

Brusque renversement selon la figure du chiasme,

destin scindé par une schize inattendue,

biffure ontologique à même le chemin

d’une passion qui paraissait

ne connaître nul terme.

  

   Certes, une telle interprétation, en sa pure radicalité, semble compromettre tout motif de joie dont on souhaitait le libre épanouissement tout au long de la lecture claire et rayonnante de cette photographie. Alors, excès de la prétention du sens à se manifester en sa vérité ? Ou bien simple conséquence du réel au visage d’un Janus bifrons, ce « dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes », celui doté « d’une vision vers l'avant et vers l'arrière, d’une connaissance du passé et du futur », celui qui, d’un unique geste du regard plonge, tout à la fois

 

dans la plénitude matricielle du Yin,

tout à la fois s’expose à la brutalité décapante du Yang ?

 

A chaque Voyeur de décider selon sa sensibilité.

 

Orientale et c’est la naissance du clair.

Occidentale et c’est la pénombre hespérique.

 

De l’Orient à l’Occident,

infatigable trajet humain avec

ses zones d’ouverture

et de fermeture.

 

   Nous croyons que cette image interprétée au plus près contient en elle, certes de façon inapparente, ces multiples sèmes forcément contradictoires.

 

Cependant la sombre Nuit

n’empêche nullement

le radieux Jour de briller

et, de façon réciproque

au motif que Tout contenant Tout,

rien ne saurait être séparé

qu’à la mesure

d’une artificielle césure.

 

« Être en sa mesure la plus exacte »,

Peut-être est-ce ceci,

Être une lumière Orientale

Se détachant

Sur fond Hespérique

Ou la Loi des Contrastes

Et des Contraires

Un mot n’émerge jamais du Chaos

Qu’à briller selon le Cosmos

 

 

  

 

 

 

 

 

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