L'indicible désir.
Photographie : Marc Lagrange.
Rien ne saurait mieux dire le désir que cette image, rien ne saurait en pénétrer aussi parfaitement l'essence. Comment évoquer l'indicible, regarder l'invisible, toucher ce qui, par nature, toujours se dérobe. Il y a danger à se satisfaire d'approximations, à se réfugier dans une syntaxe floue, à édifier une sémantique de l'irrésolution. Si cette image dit le désir - et, assurément elle le fait -, c'est simplement à l'aune d'une exactitude, d'une parole essentielle.
Nul ornement qui dissoudrait le propos, nulle fuite. Le pur désir, pareil à une gemme éclairée de l'intérieur. Ni refuge dans la pure immanence qui réduirait les corps à n'être que d'inglorieuses excroissances. Ni ascension dans une hypothétique transcendance du monde afin qu'ayant échappé à ce dernier puissent surgir, d'un improbable ailleurs, les prémices du sens.
Le désir est lui-même un monde. Un monde où le surgissement du temps est une simple ligne crépusculaire, un pur présent immolé à sa propre profération. Un monde où l'espace est occlus, lieu d'une immersion autistique. Insularité où l'Amant et l'Aimée sont une seule et unique préoccupation. Une seule et identique tension. Jamais de plaisir qui rôderait comme un voleur dans la nuit. La nuit, la seule possible, est un demi-jour, une promesse d'aube, une sublime parenthèse. Car rien ne saurait advenir que le désir lui-même.
Impalpable, inatteignable, pourtant nous en sentons les muettes vibrations, nous en percevons le destin, nous en devinons la quadrature existentielle. Quelque chose va survenir, quelque chose survient qui nous fige, nous tient en haleine, fixe notre être à l'impalpable respiration des choses.
Dehors est une utopie, un non-lieu qui n'a plus de mots pour se dire. Les logis où se terrent les hommes sont si loin, leur vision si éthérée derrière la vitre, le rideau de pluie. La fumée, tellement semblable à un songe, à une écume, éloigne le danger. Il fera nuit bientôt.
Dedans est l'espace clos d'une dramaturgie. Les Acteurs sont là qui paraissent dépassés par l'événement avant même qu'il n'ait commencé d'exister. Chacun est un Voyeur de l'Autre en son énigme. Regard biffé de l'homme. Regard voilé de la femme. Vues croisées dont ne pourra ressortir nulle épiphanie, nulle altérité disposée à une esquisse. Chacun dans une princière solitude dont le partenaire est l'écho. Désir jamais symbolisable, sinon dans cette attente qui en est le précurseur en même temps que le point d'acmé.
Toujours un avant. Toujours un après. L'espace intermédiaire ne trouverait à s'illustrer qu'à la manière d'une figure mythique, immémorial combat d'Eros contre Thanatos. Là est le danger de toute représentation lorsqu'elle veut outrepasser les possibilités dont elle est naturellement investie. Sans doute le propos de l'art est-il de savoir se tenir sur cette arête au "tranchant cruellement acéré", selon l'expression de Pierre Reverdy, grand écart au-dessus d'un abîme se refermant à mesure qu'on essaie de le questionner.
Ici, le Photographe a su capter ce qui est de l'essence de l'instant, à savoir une intemporalité fixée dans le cours de l'écoulement temporel. Rien ne s'écoule alors que tout s'écoule. Rien n'est agi alors que se profile un acte imminent. Rien ne se profère alors que la signification est partout présente.
Photographie, "écriture de la lumière". Cette lumière, métaphorique de la lumière du désir, ruisselle le long d'une infinie patience, d'une économie de moyens, d'une pure sobriété. Rien n'est dit et pourtant tout est dit de ce qui quintessencie les Amants : la douleur des corps offusqués dans les plis de leurs vêtures, le geste de repli au bout duquel se tient la cendre temporelle, celui d'une tentative d'effraction corporelle, le bras réservé qui retient la voluptueuse fourrure animale, le collier disant la proximité du geste royal, la gorge déjà promise, l'ambroisie qui scellera bientôt la mutuelle reconnaissance.
Là est la limite. Là est le travail de l'imaginaire du Regardant, lequel devra faire son deuil de la "scène primitive". L'événement du désir est toujours plus que l'événement lui-même. Alors les mots se referment sur leur gangue de silence. Le silence étant la parole ultime de ce qui, par nature, toujours se réserve.