Source : Musée du Quai Branly.
Source : Musée du Quai Branly.
Quand le jour commence, je suis abattu, je me sens triste et inquiet ; je ne puis m’attacher à rien ; je ne vois pas comment je remplirai tant d’heures. Quand il est dans sa force, il m’accable ; je me retire dans l’obscurité, je tâche de m’occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu’il n’a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s’adoucit, et que je sens autour de moi ce charme d’une soirée heureuse qui m’est devenu si étranger, je m’afflige, je m’abandonne ; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d’amertumes que l’homme pressé par le malheur. On m’a dit : Vous êtes tranquille maintenant.
Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l’âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos ! Toujours attendre, et ne rien espérer ; toujours de l’inquiétude sans désir, et de l’agitation sans objet ; des heures constamment nulles ; des conversations où l’on parle pour placer des mots, où l’on évite de dire des choses ; des repas où on mange par excès d’ennui ; de froides parties de campagne dont on n’a jamais désiré que la fin ; des amis sans intimité ; des plaisirs pour l’apparence ; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous ; et pas un sentiment de joie dans deux années ! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l’âme malheureuse, et n’échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d’amertumes, de contrainte et d’ennuis inquiets, c’est la lente agonie du cœur : ce n’est pas ainsi que l’homme devait vivre. (...)
Source : Wikisource.
(...) Revenu sur le bord de la Saône, je me disais : L’œil est incompréhensible ! Non seulement il reçoit pour ainsi dire l’infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde ; et ce qu’il rend, ce qu’il peint, ce qu’il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l’harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l’œil d’une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu’elle parle, elle tire de l’oubli les affections et les idées ; elle éveille l’âme de sa léthargie, elle l’entraîne et la conduit dans tout le domaine de la vie morale. Lorsqu’elle chante, il semble qu’elle agite les choses, qu’elle les déplace, qu’elle les forme, et qu’elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n’est plus la vie ordinaire : tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d’autre chose, elle nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense ; et notre vie s’agrandit de ce mouvement sublime et calme. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses ! dans quel néant ils nous retiennent, et qu’il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets !
Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parfait, une manière finie, une âme grande, un cœur délicat, un esprit étendu, il ne faut qu’un jour pour que l’ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d’un cloître, dans les dégoûts d’un mariage trompeur, dans la nullité d’une vie fastidieuse.
Je veux continuer à la voir. Elle n’attend plus rien, nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consumé d’ennui, et je n’ai pas à craindre d’ajouter au sien. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu’elle aura quitté la campagne.
Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée elle reçoit une société qui l’excède, et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.
Je vois tous les jours à peu près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirées, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux ; il leur est à charge, comme celui de la vigne l’est à l’homme de journée, et davantage : il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.
Source : Wikisource.