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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 09:22

 

Avventure di Robinson Crusoe p098 [1024x768]

 

Source : Wikimedia Commons.

 

 

 Régression dans l'élément-TERRE.

 

Aristote. -  La seconde partie de mon exposé va donc consister à nous intéresser à l'île proprement dite et tu t'apercevras que cette seconde étape constitue bien une réelle régression dans l'élément-Terre.

Tournier nous invite donc à poursuivre, en compagnie de Robinson, l'exploration de l'île.

 

"Découragé par l'échec de l'Evasion, Robinson avait eu l'occasion de suivre un jour un troupeau de pécaris qu'il avait vu s'enfouir ainsi dans leur souille. Il était si triste et si fatigué qu'il avait eu envie de faire comme ces animaux. Il avait enlevé ses vêtements, et il s'était laissé glisser dans la boue fraîche, en ne laissant passer à la surface que son nez, ses yeux et sa bouche".

 

 ... Jules, tu auras remarqué l'allusion évidente de l'auteur à une sorte de retour vers le Paradis Terrestre : Robinson se dévêt et se retrouve donc dans une posture si proche de l'état de nature qu'elle ne peut guère se comparer qu'à l'image d'Adam sur les rivages de l'Eden. Et, du reste, le mythe se prolonge de lui-même sous la figure de la déliquescence de notre malheureux héros qui, glissant progressivement dans la souille ne fait que réactualiser la Genèse en apparaissant sous sa forme primitive, glaise façonnée par Dieu, mais glaise encore humide, sorte de statue aux pieds d'argile qui n'a de cesse de retourner à son germe initial. Ainsi, en peu de temps, Robinson sera tombé de son piédestal proprement humain, rétrocédant dans une logique irréversible vers l'animalité, comme s'il était sous le règne d'un darwinisme à rebours, d'une involution impérieuse chargée de lui faire parcourir les stades de l'humanité, d'une manière anhistorique, depuis l'homme contemporain jusqu'au pur primate, abandonnant la stature verticale au profit d'une stature horizontale, cette transitivité n'étant que la forme imagée d'une rétrocession de l'espace vers un devenir purement terrestre, chtonien, de l'ordre de la racine, de l'humus, de la veine sédimentaire se confondant avec l'égrènement primitif du temps.

 

L'ouverture du visage.

 

... Cependant, tu auras été attentif à la précaution, au souci  humaniste de Michel Tournier qui laisse une fenêtre ouverte sur la dimension spécifiquement anthropologique dont tout visage est porteur. "En ne laissant passer que son nez, ses yeux, sa bouche", l'Auteur de "Vendredi" se ménage une habile issue qui lui permettra, plus tard, dans le cours de la fiction, de réhabiliter Robinson et de le situer en tant qu'homme parmi les hommes. A cette fin, il préserve le nez qui sera chargé d'accueillir l'air, le souffle, donc le pneuma qui symbolisera l'esprit animant le corps, puis les yeux, le regard, autrement dit l'ouverture de la conscience au monde, enfin la bouche qui absorbera les nutriments, déclenchera le métabolisme du vivant, sera la conque où résonnera la fonction la plus éminente de l'homme : le LANGAGE.

 

La condition animale : le cochon.

 

... Mais avant que cette faveur lui soit à nouveau accordée, Robinson devra endurer le calvaire, sinon l'enfer de la pure condition animale, laquelle se déclinera sous une des formes les plus éloquentes de la bestialité, le cochon apparaissant, dans nombre de mythes comme le symbole de la goinfrerie, de la voracité, devenant ainsi l'icône tragique et grotesque du gouffre où tout disparaît, y compris l'esprit, y compris la conscience et alors il ne reste plus que le chaos et la folie grandiose et démesurée.

  A l'appui de mes propos et pour conclure le retour à l'élément-Terre, citons encore Tournier:

 

"quand il s'arrachait le soir à la boue tiède, la tête lui tournait. Il ne pouvait plus marcher qu'à quatre pattes, et il mangeait n'importe quoi le nez au sol, comme un cochon. Il ne se lavait jamais, et une croûte de terre et de crasse séchées le couvrait des pieds à la tête".

"Robinson comprit enfin que les bains dans la souille et cette vie paresseuse qu'il menait étaient en train de le rendre FOU".

 

 

 

 

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 09:46

 

 

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L'histoire de Robinson.

 

 

Labesse. -  Aristote, j'aimerais que tu reprennes l'histoire de Robinson depuis ses premières tentatives destinées à régler son sort, jusqu'à son refuge au fin fond de la grotte.

Aristote. -  J'allais y venir, Jules, mais tout d'abord je dois, par souci de cohérence, donner quelques nervures à mes propos. A cet effet je te dirai simplement que l'absurde dans lequel Robinson est immergé, tient essentiellement à trois points :

  - d'abord à ce que j'appellerai le "bouclage de l'espace";

  - ensuite à la "régression dans l'élément-Terre";

  - et pour terminer, à la "contrainte temporelle".

Labesse. -  Aristote, je te demande d'être le plus concis possible car il vaut mieux que notre échange se fasse avant l'arrivée du "Club" et je souhaiterais que tu cites quelques phrases de "Vendredi" que tu auras pris soin de commenter.

 

  A la suite de ces recommandations, j'adoptais la pose la plus "épicurienne" que je puisse trouver, les fessiers calés sur le dossier du banc, la tête plongée dans la conque des mains, les avant-bras en appui sur les cuisses, les pieds reposant bien à plat sur l'assise. Cette position, par le confort relatif qu'elle m'assurait, me disposait favorablement à la réception des propos philosophiques de mon interlocuteur.

 

Le naufrage de Robinson.

 

 

Aristote. -  Donc, Jules, je te rappelle que Robinson, après le naufrage de la Virginie, une galiote hollandaise, se retrouve échoué sur une plage. Il commence par explorer la terre inconnue sur laquelle il se trouvait, juste après qu'il avait repris conscience.

 

"C'est ainsi, debout sur le sommet du plus haut rocher, qu'il constata que la mer cernait de tous côtés la terre où il se trouvait et qu'aucune trace d'habitation n'était visible : il était donc sur une île déserte".

 

 Le bouclage de l'espace.

 

 ... Robinson qui venait de parcourir les vastes océans, depuis York jusqu'aux confins de l'Amérique du Sud, se retrouve soudain circonscrit à un espace étroit qui lui est d'autant plus étrange et hostile qu'il ne le connaît pas, qu'il lui est impossible de le localiser sur une carte, ne pouvant ressentir, dans une telle situation, que sentiments d'inquiétude et d'oppression.

 

"Robinson était accablé de tristesse et de fatigue"

 

 ... Dans son âme, l'île s'inscrit, d'une façon évidente, comme la métaphore de l'isolement, ne lui offrant qu'un horizon courbe sur lequel sa vue échoue à bâtir une vraie dimension existentielle. Elle le constitue en une sorte de point fixe à l'intérieur d'un cercle lequel n'est que la figure du temps infini, la succession continue et invariable d'instants tous identiques. A proprement parler, Robinson se met à souffrir d'abandonnisme, il est orphelin sur cette terre sans avenir. Il a perdu sa Mère qui le portait en son sein, cette mère si douce et si forte que représentait symboliquement la galiote la "Virginie", que tout lecteur ne pourra identifier qu'à la figure de la "Vierge" en tant que conscience émergeant de la confusion et naissance de l'esprit. Or, pour Robinson, cette perte est irrémédiable et sonne à la façon d'un déni d'existence, la mer prenant pour lui les contours vagues et anxiogènes de l'inconscient signifiant la rupture du lien affectif primitif et, d'une façon générale, précipitant dans l'abîme sa perception de l'altérité.

 

La construction de "L'Evasion"..

 

 ... Alors il n'y a pas d'autre issue, pour Robinson, que de rompre l'anneau qui l'entoure, de par la seule force de sa volonté, de son action déraisonnée, de ses gestes désespérés qui bandent ses muscles dans une lutte sans merci contre la matière, ébranchant un tronc, l'attaquant à la hache, assemblant les pièces d'un bateau de fortune, comme un enfant assemble les pièces d'un puzzle. L'embarcation s'appellera "Evasion", premier essai de fuite pour rejoindre la mer, la Mère, premier essai pour retrouver la fusion; la dyade primitive.

 

"Enfin il se décida à procéder au lancement de l'Evasion (...) Il essaya de glisser des rondins sous la quille pour la faire rouler (...) il calcula qu'il lui faudrait des dizaines d'années de travaux de terrassement pour réaliser ce projet. Il renonça".

 

 ... Les limites de Robinson sont comme les limites spatiales de l'île : elles lui collent à la peau et sa propre peau est en fait la seule vêture dont il peut se parer pour faire face à une nature hostile. Le naufragé, dès lors, sait qu'il n'a plus rien à attendre d'une "mer" infranchissable, d'une "Mère" hors de portée. Il va donc délaisser l'élément-EAU pour l'élément-TERREqui constituera le second domaine d'élection de la fuite à laquelle il se sait condamné.

 

   Alors que la "Virginie" se fracassait sur les côtes de l'île inhospitalière, que Robinson s'ingéniait à fabriquer "L'Evasion", les joyeux branquignols, presque aussi dénudés que le locataire de "Speranza", louvoyaient tranquillement entre les platanes, poussant d'un geste souple et aérien leurs tongs en plastique bleu qui ressemblaient à d'innocentes vagues, s'appuyaient un instant sur la margelle claire de la Fontaine et finissaient par une longue station entre les capots des voitures, plusieurs membres de la Confrérie ayant de réels penchants pour les bolides à moteur et autres commerciales.

 

Labesse. -  Aristote, je commence à comprendre ton argumentation selon laquelle le changement d'élément opéré par Robinson n'est pas seulement fortuit et fantaisiste mais repose sur une démarche plus censée qu'il n'y paraît à première vue.

 

 

 

 

 

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 08:32

 

 

IleUtopieDet-c339a

 

Île d'Utopie.

Source : Lettres à un jeune philosophe

et autres essais - Jean-Paul Coupal.

 

 

La question : retourner ou non dans notre grotte primordiale ?

 

 Labesse. -  Aristote, voyons voir, est-ce que tu pourrais m'expliquer pourquoi Robinson veut retourner dans le ventre de la Terre ?, donc de la Mère, si j'ai bien suivi. C'est juste une fiction, tout ça. Il aurait pu ne jamais y entrer dans la grotte. Il aurait pu ne jamais régresser et, pendant ce temps, il aurait continué à bêcher sa terre, à élever des pécaris, à construire sa République utopique et il aurait été bien peinard, plutôt que de s'obliger à mourir, à renaître ensuite et à recommencer le grand bazar. Alors, Aristote, est-ce que j'ai pas raison ? Il aurait pu ignorer la grotte, Robinson, l'ignorer vraiment ?

 

 Ignorer la grotte ?

 

 Aristote. -  En théorie, oui, mais seulement en théorie ou, à la rigueur, par l'intermédiaire du rêve ou de l'imaginaire. Mais mon cher Jules, tu n'es pas sans savoir que la condition de l'insulaire n'est pas limitée à sa traditionnelle image d'Epinal et au bonheur innocent et naïf que seule une vision superficielle peut lui attribuer. L'insularité a des racines qui plongent dans la métaphysique et cela Robinson le savait de toute la surface de sa peau, de toutes les fibres de son corps, de toute l'étendue de sa conscience. Il n'avait d'autre issue que d'enduire son corps de lait, de plonger dans l'étroit goulot, tête la première, et d'attendre la lente fécondation qui le ramènerait sur les rivages de l'existence vraie.

Labesse (placé encore sous les visions hédonistes des îles mythiques comme "l'Île Blanche des Bienheureux", "l'Île sacrée de Minos" dont Zeus est originaire, "l'Île Montsalvat" située au centre de la quête du Graal). - Mais, Aristote, une telle conception de l'île est loin d'aller de soi et je mettrai ma main au feu que l'inconscient des hommes attache, à cette terre entourée d'eau, plus de vertus que de vices cachés et qu'ils la conçoivent à la façon d'un "Paradis Terrestre", d'un lieu de ressourcement, d'une possibilité d'essor à partir de laquelle une sorte de "nirvana" peut s'ouvrir, enfin l'image d'un refuge, d'une sérénité plutôt que celle d'un sol ingrat, hostile à la vie...

 

Une fausse espérance.

 

 

 Aristote. -  Si tu étais plus jeune, je te dirais volontiers que ta jeunesse et ton insouciance t'égarent, Jules, mais, sauf ton respect, tes cheveux ont bien viré au gris, tes rides sont apparentes, ta démarche est moins assurée qu'autrefois et c'est, peut être, ce si long chemin parcouru qui t'incline à tant d'optimisme, à tant d'espérance. Son île, Robinson l'avait nommée "Speranza", mais je crois qu'il s'agit là d'un nom de baptême, d'une sorte d'appellation au second degré : "l'espéranza" de Robinson n'était que la face visible de son angoisse sous-jacente, sorte de sous-marin bourré de fulgurantes torpilles. La situation qu'il vivait était l'illustration de l'aporie même et le Naufragé l'avait toujours su même si, en plusieurs circonstances, il avait fait mine de jouer le jeu. "D'espéranza" il n'y avait point, ce que, pour l'instant, je vais m'ingénier à te démontrer.

 

 Pendant qu'Aristote déployait sa philosophie comme un zygène de la spirée déplie ses ailes colorées, j'en profitais pour jeter de brefs coups d'œil en direction de la Place, cherchant à suivre la progression des joyeux membres de la Confrérie. Or, l'avancée de ces derniers, sans doute ralentie par les premiers effluves printaniers, les avait pour l'instant conduits sous les frais ombrages des platanes, non loin de la Fontaine qui leur apportait sa fraîcheur et le tintement de ses perles d'eau. Nous avions encore du temps devant nous, Aristote et moi, et ce d'autant plus que le "Club" semblait s'être lancé dans une discussion animée que ponctuaient des moulinets de gestes et des sautillements sur place, à la façon de moineaux énervés et intrépides.

Labesse. -  Si tu veux bien, explique-moi les raisons qui avaient conduit Robinson dans cette étrange impasse. Bien sûr, je reconnais pour ma part que la situation était loin d'être confortable, mais je dois t'avouer que moi-même, Jules Labesse, et plus d'un de mes camarades, plutôt que de nous faire suer le burnous derrière la chaîne de la Manu, on aurait préféré être à la place du Robinson, en train de bronzer entre deux alizés, avec les noix de coco à portée de la main.

Aristote. -  Eh bien, je crois qu'une démonstration viendra vite au bout de tes arguties et bien que ces dernières soient légitimes, elles n'en sont pas moins une pure vue de l'esprit dont les contours ressemblent à l'utopie elle-même.

Labesse. -  Mais l'utopie, c'est bien, c'est parfois la seule chose qui nous reste quand tout a échoué.

 

 La genèse de l'insularité.

 

 Aristote. -  Certes, mais parfois il est préférable d'y renoncer, c'est une question de survie. Et c'était "LA QUESTION" qui se posait, de façon évidente à Robinson. Donc, si nous essayons d'établir la genèse de son insularité, nous nous apercevons vite que cet infortuné navigateur que le sort n'a guère épargné, ne fait que tomber, au fil des jours, de Charybde en Scylla. L'île "Espérance" se transforme progressivement en une sorte de lieu clos, sans aucune aspérité, sans aucune ouverture et Robinson apparaît comme un seigneur prisonnier de son château, pont-levis relevé, meurtrières scellées n'ayant pour seule issue que les "oubliettes" dont ta perspicacité t'aura éclairé qu'elles sont, dans leur forme, leur symbolique, l'analogie parfaite de la grotte, donc du monde intra-utérin et le possible lieu d'une renaissance.

 

  L'explication d'Aristote me paraissait logique et convaincante et je décidai de l'écouter jusqu'à son terme, de ne pas l'interrompre. Il y avait, en effet, une sorte de compétition entre la progression du Philosophe et celle de la Confrérie. Je souhaitais ardemment que celle-ci soit plus lente que celle-là.

Labesse. -  Je suis tout ouïe, Aristote(Ma déclaration sonnait comme un étrange acte d'allégeance au Savoir).

 

  Aristote (respirant d'aise pour le blanc-seing que je lui donnais, gonfla un poil ses plumes, se préparant, sans doute, à un démontage du puzzle, pièce par pièce) :

- Si, au tout début de son échouage, Robinson put nourrir un certain optimisme quant à sa possibilité de se rendre maître de Speranza, ce fait n'était dû qu'à une tendance spécifique de l'homme qui réagit toujours au malheur et à l'infortune par un redoublement de ses projets, de ses actes, de ses intentions qui, bien entendu, ne sont que la partie visible d'un socle chargé d'angoisse et de doute. A l'origine de sa vie dans l'île, si Robinson avait imaginé, l'espace d'une seconde, que son entreprise serait vouée à l'échec, il aurait simplement baissé les bras, livrant son sort au premier prédateur venu : animal sauvage, vague brutale à l'assaut du rivage ou chute inopinée de blocs de pierres qui l'eussent réduit à néant. Mais Robinson réagit de toute la force de sa volonté, en pure perte, comme tu le sais et je vais simplement m'attacher à mettre en lumière une situation quelque peu tragique puisqu'elle ne pouvait comporter aucune perspective de sens. Elle était, au départ, vouée au non-sens absolu, elle ressemblait à l'action sans cesse renouvelée de Sisyphe, le roi légendaire de Corinthe, fils d'Eole, dont la descente aux enfers consista à pousser éternellement sur le flanc d'une montagne un énorme rocher qui retombait avant même d'avoir pu atteindre le sommet. Il s'agit là, tu l'auras reconnu, de la métaphore de l'ABSURDE dont Albert Camus a été l'un des plus brillants philosophes.

 

  J'interrompis Aristote afin qu'il clarifie le débat et illustre la situation par des exemples tirés de"Vendredi". Toutes ces abstractions n'étaient, pour moi, que des coquilles vides qu'il fallait remplir de substance.

 

  

 

 

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 08:55

 

 

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 Source : Mésologiques.

 

La sieste.

 

  Quand on a eu fini nos provisions, y compris les croûtons sanctifiés amenés par Calestrel, on s'est accordé une petite sieste, histoire de faire le break, et quand on s'est réveillé, Aristote, de son aile droite a frotté ses globes oculaires et moi, Jules Labesse, j'avais la vue trouble, comme mon esprit au moment des explications du Philosophe et c'est juste à l'instant où le carillon de l'Eglise sonnait les deux coups, que le "Club des 7" a fait son apparition. C'était, après l'entracte, la Scène II qui commençait. A la manière de notre frugal repas, il ne fallait pas en perdre une miette de la "Divine Comédie"et, comme dans celle de Dante il y avait de quoi faire, l'itinéraire passait lui aussi par l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

  Comme il faisait beau, les Branquignols étaient court vêtus et on pouvait voir, dans la perspective de la Gare, leurs shorts et leurs chemisettes, d'où sortaient, comme de prudentes larves que le soleil aurait intimidées, leurs membres boudinés (les shorts commençaient à dater et à se faire "pressants", comme au bon vieux temps des corsets à lacets que portaient ces Dames de la Belle Société), leur peau blanche comme neige et aussi glabre qu'un visage de nourrisson. Le tableau était touchant et naïf, faisant penser à quelque peinture de la Renaissance, peut être à "Adam et Eve chassés du Paradis Terrestre" de Masaccio, sauf que les "larrons" étaient plutôt joyeux et en route vers le paradis, plutôt que l'inverse. Aristote et moi on en était tout à la contemplation de cette charmante scène alors que le groupe débouchait sur la Place du Marché.

 

 Le prurit de la Connaissance.

 

 

 Soudain je fus saisi d'une sorte de démangeaison sur l'ensemble du corps, laquelle remontait des diverses parties de mon anatomie et qui, cependant, ne pouvait être rapproché ni de l'eczéma, ni de la gale, ni des fantaisies d'un quelconque acarien. Je devais me résoudre à l'évidence : Aristote m'avait bel et bien refilé le "prurit de la Connaissance" et je savais déjà qu'il se comporterait à mon endroit à la façon d'un hôte pressant et tyrannique. J'avisais la joyeuse "robinsonnade" qui s'écoulait lentement dans l'ombre portée de la Mairie et, supputant les nombreuses haltes auxquelles ils ne manqueraient pas de se livrer avant d'atteindre le rivage des bancs peints en vert, j'estimai qu'Aristote et moi avions encore les coudées franches pour aborder les quelques questions qui avaient fait mon siège tout au long de la sieste et ne manqueraient pas de me tenir éveillé toute la nuit durant si mon Mentor ne m'apportait l'apaisement dont je le jugeais redevable. On ne portait pas si haut le prestige de la Philosophie sans être soumis à quelques contraintes élémentaires vis-à-vis de ses disciples et, fort de cette certitude, je relançai le Savant Pigeon sur quelques réflexions qui, bien sûr, tournaient encore autour de la condition insulaire de Robinson.

  Le soleil qui traversait la tête des platanes dispensait ce qu'il fallait de taches d'ombre et de lumière pour que notre frugal repas fût suivi d'un espace de repos et de douceur. Je pensais que cette atmosphère conviendrait parfaitement à des cogitations légères et non moins essentielles, un peu comme si nous avions été balancés par les alizés, quelque part près d'une barrière de corail, dans de souples et aériens hamacs, devisant, par exemple, sur la "Chôra" platonicienne.

 

chant de l'univers 

Chant of UniverseBang, Hai Ja (1975)
(source)

 

La Chôra.

 

  Depuis quelque temps, en effet, sur les conseils de Vergelin, je m'étais mis à lire Platon et j'avais été fasciné par la conception de l'espace primitif qu'il donnait, dans le "Timée", au tout début de la création, bien avant que les animaux et les hommes ne fissent leur apparition. Si j'avais bien compris, il s'agissait d'un espace vide, d'un topos aussi peu définissable qu'un hypothétique réceptacle, enveloppe cosmogonique idéale d'une nourrice en devenir, "existant", avant même que les éléments ne s'informent, simples phénomènes aussi intangibles que le feu avant  l'ignition, l'eau avant l'apparition de la pluie, l'air privé de l'esprit du vent, la terre non encore issue de son tissu originel. C'est peut être cela que nous recherchions, Bellonte, Sarias et moi, cette étendue infinie et amorphe, cette ample vacuité où le sensible et l'intelligible seraient aussi fixes que des yeux atteints de cécité, où le Démiurge n'aurait pas encore lancé ses dés, où la parole ne serait pas venue à l'articulation, où le sang ferait de longues stases dans des vaisseaux dépourvus de tuniques, où le métabolisme serait muet, où le bourgeon ne serait qu'une ligne de fuite infime se disposant aux prémices de l'éclosion; c'est peut être cela que nous cherchions, comme la trace lointaine que nous avions dessinée dans le ventre de nos mères, plus attirés d'ailleurs par notre propre "devenir" que par le simple abritement que nous offrait notre "nourrice", c'est bien cela que nous cherchions, une extension de la "Chôra", attirés par la seule vertu d'un coin enfoncé dans le tissu ténu de son immatérialité, le "coin" étant seulement la "question" qui nous possède tous depuis que l'existence est  synonyme de "Métaphysique", c'est à dire la question qui ouvre les possibles, crée la durée, l'étendue, et alors quelque chose comme un univers propre peut trouver son origine, et l'on passe d'un simple horizon limité au nadir, c'est à dire à la pure immanence, à un horizon zénithal, transcendant, et la vue porte haut et l'on est comme l'aigle royal, on a un regard perçant, panoramique et plus rien dans le monde ne nous échappe et tout est à portée de nos sens aigus, aussi bien la vie cachée dans le creux des gorges étroites que celle habitant les hautes cimes des montagnes, les couleurs multiples, les sons étranges, les variations de l'air, les phosphènes sur les globes de nos rétines, les cris perçants des chauve-souris dans l'ombre des grottes, les idées des hommes, le mouvement de leurs pensées et tout ce que je vous dis là, moi, Jules Labesse, je viens de le dire à Aristote, en texte intégral, sans oublier  ni virgule, ni pause, ni intonation et, je sais pas pourquoi, Aristote a eu l'air contrarié, c'est peut être à cause de la sieste qui n'a pas encore fini de lui délier les neurones, mais bientôt il pourra la retrouver sa vigilance, sa hauteur de vue aussi et il lui sera loisible de répondre à la question qui m'obsède si fort et depuis si longtemps, en fait je crois avant même la déclaration de Martial Vergelin, "Voyage au centre de la Terre; voyage au centre de la Mère", mais c'est juste une idée, la déclaration de Martial, et qui prouve que nos potes et moi on ait envie d'y retourner dans le giron maternel ? Même ce serait aussi problématique pour la mère que pour l'enfant; oui, je sais, c'est juste symbolique, mais même symbolique; ma mère à moi, Georgette Labesse qui flirte avec ses 90 piges et parfois un peu plus avec l'Alzheimer, est-ce qu'elle aurait envie, juste en pensée, d'imaginer que son grand badaud de fils qui passe ses journées sur la Place du Marché, pourrait retourner dans le nid douillet qu'elle lui a offert, ça fait tellement de jours et de jours, bien au-delà de sa mémoire ? Eh bien, je vais vous dire, ma Mère elle a des circonstances atténuantes à cause de ses neurones fatigués et de sa culture qui, bien souvent dans sa vie, s'est limitée à celle, prosaïque et manuelle de son jardin, et produire des légumes était, en somme, une fin en soi. Mais Aristote, lui, il y échappera pas à ma question et, d'ailleurs, je la lui soumets sur-le-champ.

 

 

 

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 18:05

 

Le transcendant n'est pas la propriété du religieux !!!

 

 

 

 

Pierre Kahane Très chrétien de seing blanc !

 

Ce commentaire de Pierre fait suite à l'extrait publié ci-dessous, en guise de présentation du fragment 65 des "Copains d'abord".

 

"Enfin, la "lumière" est la mise en scène phénoménale de la transcendance, laquelle nous est envoyée sous la figure du Père dont le rayonnement solaire nous submerge et alors, la vérité est si éblouissante qu'elle "frappe" en son milieu la cible éminemment anthropologique du visage dont l'épiphanie constitue notre ouverture au monde et notre place privilégiée au sein du cosmos." C'est dans LES COPAINS (65).

 

Mais, pour comprendre adéquatement cette méditation sur la "lumière", il faut la replacer dans son contexte d'origine, à savoir les commentaires sur une partie très éclairante du texte de Michel Tournier, dont voici le contenu ci-après :

 

"Les parois du boyau étaient lisses comme la chair (...) il (Robinson) plongea tête la première dans le goulot (...) il arriva dans une sorte de niche tiède (...) il s'y installa, recroquevillé sur lui-même. (la grotte au sein de l'île de spéranza).Quand il se réveilla (...) l'obscurité était devenue blanche autour de lui ! (...) il ne pouvait s'empêcher de penser à sa maman (...) il comprit qu'il fallait qu'il sorte de son trou (...) et se hissa par le goulot (...) la lumière du soleil le frappa en pleine figure..."

 

Ben évidemment, la phrase sortie de son contexte prête à confusion et je n'en veux pour preuve que l'utilisation  d'une rhétorique quasiment religieuse ou destinée à faire émerger la nature du sacré : "la transcendance";  "figure du Père"; "l'épiphanie".

Cependant une rapide explication aura tôt fait de situer à nouveau l'intention sous-jacente à l'emploi de tels prédicats. Mais je précise que dans le commentaire attribué à Aristote lui-même ou à son épigone déguisé sous la figure du Colombin, nulle connotation religieuse ne se profile en filigrane. Il s'agit simplement de philosophie et d'explications purement rationnelles, comme peut le faire un chercheur passionné d'herméneutique, science qui, certes au départ, s'appuyait sur l'interprétation de textes sacrés mais dont l'usage actuel peut concerner toutes les disciplines dignes d'être abordées en raison de leurs riches significations.

 

  Donc reprenons : Robinson ayant longuement séjourné dans l'obscurité totale de la grotte se trouve soudain face à l'éclatante lumière solaire et c'est, pour lui, une révélation qui, en effet, a valeur de transcendance : il recouvre uneliberté, peut commencer à élaborer des projets (les critères de l'existentialisme) sort du Néant (la transcendance phénoménologiquement abordée est précisément l'existence qui s'inscrit comme sortie du Néant).

  Ensuite comment ne pas reconnaître l'allusion plus que visible à "l'Allégorie de la caverne" platonicienne, Robinson jouant alors le rôle du Prisonnier Glaucon, lequel voyant, est saisi par la théôria mythique (la contemplation) qui le livre tout entier à l'espace éblouissant de la vérité. Or la vérité transcende toujours nos singularités compte tenu de son caractère universel surplombant toute existence humaine. En effet, il n'a été nullement parlé du Transcendant, lequel, bien entendu aurait aussitôt fait référence à Dieu ou à un quelconque absolu. L'énonciation est de caractère purement platonicien, se référant à l'Intelligible, à savoir à une "réalité" se laissant appréhender par une intellection. Ce qui n'est pas le cas de Dieu, seulement concevable à l'aune de la foi.

 

Quant à la "figure du Père", il ne s'agit nullement de la figure des Pères fondateurs de l'Eglise, mais tout simplement de la perspective de l'archétype jungien, lequel n'est pas de l'ordre de l'âme, mais de l'inconscient collectif. Il y a plus qu'une nuance, un immense fossé les situant dans des espaces incompatibles.

 

Enfin "l'épiphanie" :  L'étymologie du mot, bien antérieure à son utilisation chrétienne, signifie : "se manifester, apparaître, être évident", ce qui, bien évidemment fait signe vers le phénomène, champ d'investigation privilégié de la phénoménologie, bien évidemment. Ce mot a trouvé une sorte de fécondité exceptionnelle avec la connotation éthique et philosophique dont Lévinas l'a pourvu.

"C’est le « visage » de l’autre qui fait effraction dans mon être et rompt ma tranquillité, interroge mon droit à persévérer dans mon être et à user du monde comme s'il était mien." (Wikipédia).

Ce que d'autres philosophes et sociologues ont résumé sous la forme suivante : "l'interpellation éthique dans le face-à-face".  Là non plus ce n'est pas l'âme du religieux qui est invoquée mais la conscience de tout individu dans son commerce avec l'Autre.

 

  Mes textes et articles, s'ils s'intéressent souvent à l'aspect du spirituel, de la transcendance, du sacré ne le font jamais qu'à l'aune d'une réflexion strictement philosophique, étant tout simplement AGNOSTIQUE.

  Dieu, pour moi, étant une fable, une commode mythologie que les hommes ont inventée, apeurés qu'ils sont par la perspective eschatologique qui les met au désespoir. Personnellement je ne me sens nullement concerné par les temps messianiques.

Mon "absolu relatif" est composé de littérature, d'art, de philosophie, de poésie et de méditations essentiellement liées aux questions de temporalité, dans une esquisse absolument profane. Pour autant, à l'encontre de certains Philosophes qui croient de bon ton de jeter aux orties les textes sacrés, les croyances, au point de commettre un "Traité d'athéologie", je pense qu'ils s'absentent d'un devoir de considérer l'existence dans son ensemble et se laissent aller à un péché d'orgueil ou bien à une vengeance pour une simple question de biographie personnelle.

  C'est en pur incroyant que j'ai lu les quatre volumineux tomes d'Henri Corbin sur "En Islam iranien". Merveilleuses pages, poétiques, pleines de sagesse, notamment de la part des néoplatoniciens dont une lecture peut être faite sur un plan authentiquement philosophique.

Habité par un rationalisme orthogonal (n'oublions pas que Platon a été l'instigateur de la rationalité dans la Philosophie) , passionné de platonisme, de thèses jungiennes, de considérations lévinassiennes et inconditionnel d'une des plus grandes philosophies de tous les temps, à savoir la merveilleuse phénoménologie, il ne me resterait que peu de place pour loger la piété. Ce que je laisse volontiers à d'autres, respectant par ailleurs, leur choix.

 

 

 

 

 

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 08:29

 


 

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Source : Yale Center for British Art.    

 

Le Blanc.

 

 

  "l'obscurité était devenue blanche" : cette transitivité de l'obscur à la clarté ne fait qu'attribuer au "blanc" la notion de valeur limite et de "rite de passage" permettant d'opérer la mutation de l'initié d'un état de mort à celui d'une renaissance. Dans ce contexte, le "blanc" en tant que couleur résulte du basculement de la nuit vers le jour et s'offre à notre entendement et à la vision de notre esprit sous les traits d'une aube symbolique dont la répétition quotidienne donnera naissance à l'évènement qui tisse la vie de l'homme et qui a pour nom : "LE TEMPS". Bien sûr, au terme de cette allégorie du passage de l'homme d'une forme à une autre, ne s'illustre rien de moins que la mesure qui nous est ontologiquement affectée et s'articule en propre à la pensée existentialiste.

"de penser à sa maman" : je citerai simplement Vergelin :                                                  "Voyage au centre de la terre, voyage au centre de la Mère".

"se hissa par le goulot". Dans ce bref énoncé est évoqué le principe de l'homme ascensionnel, sorte d'envol qui le libère de la gangue terrestre pour le projeter dans l'immensité céleste à partir de laquelle s'instaure la vie et, d'une façon plus essentielle, l'essor vers une sacralité. Ici s'illustre la fonction transcendante de l'homme et sa dimension extatique (l'extase non entendue comme religieuse mais en tant que bond prodigieux de l'homme en dehors du Néant et de l'indifférencié), cette même transcendance qui lui assurera liberté et assise pour ses projets et son devenir-homme dans le cadre de sa quotidienneté.

Enfin, la "lumière" est la mise en scène phénoménale de la transcendance, laquelle nous est envoyée sous la figure du Père dont le rayonnement solaire nous submerge et alors, la vérité est si éblouissante qu'elle "frappe" en son milieu la cible éminemment anthropologique du visage dont l'épiphanie constitue notre ouverture au monde et notre place privilégiée au sein du cosmos.

 

  A peine Aristote avait-il terminé son exposé magistral qu'il s'ébroua au milieu de la poussière (sans doute avait-il des parasites ?), et je vis à ses yeux comme une inquiétude semblable à celle existant dans les états d'inanition. Les bruits de la Place s'étaient comme assoupis et je me rendis compte que les abords de la Fontaine avaient été désertés par l'assemblée des Robinsons, et à cette constatation je fus pris d'un genre de remords, avec la conscience soudaine du fait que je les avais délaissés un long moment, leur préférant les péroraisons savantes et un peu obséquieuses du savant Colombin.  "Les Copains d'abord", ce genre de formule quasi-magique, était, entre nous, une sorte de devise irréfragable et ma conscience, en accord avec elle-même, savait qu'elle n'avait point trahi. Nul, mieux que moi, ne pouvait savoir l'attachement qui m'unissait à "Jean, Pierre, Paul et compagnie" et, avant longtemps, je pouvais l'assurer, ce serait "l'amitié qui prendrait l'quart" et, de mieux comprendre nos relations intimes, les ressorts sous-jacents à nos comportements respectifs, nos propres fondements philosophiques, tout ceci ne pourrait que servir notre cause et affermir la qualité de nos liens.

  A la limite de la Rue Principale et de la Rue de la Gare, non loin de la Mairie, on apercevait les ombres courtes de Sarias, Bellonte et Garcin qui tressautaient sur les pavés, comme des merles pressés. Ils seraient bientôt dans leurs huttes et leurs Conjugales leur serviraient, sur des tables aux pieds massifs, de succulentes potées.

Aristote et moi, on a déserté le coin près de la cabine du téléphone et on s'est installés sur le banc. On a picoré quelques graines de millet et de sésame et je dois avouer que je trouvais ça plutôt bon et je comprenais, maintenant, pourquoi les colombins se pointaient sur nous dans un nuage de plumes quand ils nous apercevaient avec nos poches remplies de graines. Après les sujets graves et plein de componction qu'on avait abordés, avec autant de respect et de crainte que si nous avions porté les "Saintes Huiles", nous avions besoin de nous aérer l'esprit et on parlait avec économie et on becquetait nos nourritures terrestres avec une belle insolence, on se disait qu'on était pas plus malheureux, ici, sur notre banc de pique-nique, pas plus en tout cas que les "Sédentaires" engoncés entre la table, la cuisinière et la crédence Henri II, autour desquelles l'air pouvait même pas passer et sur la Place on avait pas l'odeur de friture, sauf parfois, avec le vent d'autan quelques filaments de fumée qui venaient de la Manu et qui sentaient étrangement le hareng, mais on était habitués, Aristote et moi, tellement habitués même que ça nous gênait un peu quand les cheminées de la fabrique étaient au repos.

 

 

 

 

 

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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 09:13

 

250px-Robinson Cruose 1719 1st edition

 

 

 

  Labesse. -  Alors, Aristote, après cet accroissement du sens consécutif à l'analyse de l'éclair, la phrase de Tournier : "Mais c'en était assez pour que Robinson sût que sa première journée s'achevait", ne peut s'interpréter qu'à la lumière d'un renversement symbolique !

Aristote. -  C'est exactement cela et si, en effet, pour Robinson, la première journée s'achève, elle est en même temps le lieu de passage, la filière, l'ouverture d'une journée inaugurale : celle de sa seconde naissance et le commencement d'une nouvelle vie. Tu sais, Jules, tu es en bonne voie et, à partir de maintenant, tu pourras te mesurer à Simonet lui-même, à sa capacité d'introspection, de jugement, d'interprétation, et tu seras bientôt en chemin pour rejoindre les concepts arides que Vergelin décline à loisir tout au long des jours. Mais ne leur rapporte pas nos propos. Ce serait maladroit. Tu sais bien qu'aucun homme -  qu'il s'agisse de Simonet, de Vergelin - , aussi réceptif et ouvert soit-il, ne peut accepter d'être mesuré à l'aune de ce qui lui est présenté comme différent. Les "raisons" des Autres ne sont jamais que de pâles vérités qui, tout au plus, nous atteignent  de manière "périphérique", pour user d'une commode métaphore. En quelque sorte, nous sommes tous des univers clos, des monades telles que les a envisagées Leibniz et nous sommes souvent soumis au règne de "l'auto-suffisance", la plupart du temps, du reste, à notre insu.

  Et pendant que notre longue conversation prenait l'aspect d'un mouvement perpétuel, la vie continuait son chemin sur la Place du Marché : les Ouchiens entraient et sortaient du Crédit d'Ouche, les Ouchiennes traînaient derrière elles leurs caddies en direction du Comptoir ou franchissaient les portes en guimauve de chez Nelly; les gendarmes se gendarmaient, les écoliers étudiaient, la fontaine coulait, les pigeons roucoulaient, la Maison de la presse vendait l'Huma, les platanes faisaient leurs taches d'ombre où venaient se garer les chalands que la chaleur commençait à fatiguer. Et comme l'heure tournait au clocher de l'église et que l'angélus de midi ne tarderait guère à faire s'envoler les pigeons, à égailler les Ouchiens, à faire se baisser les rideaux métalliques, à faire descendre Ginette, Lolo et Babette de leurs hauts tabourets du Crédit d'Ouche pour rejoindre le Café du coin, Aristote accusa le coup (son jabot devait commencer à se dilater sous l'effet de la faim), et replongea dans le texte de Tournier avec l'évidente envie d'en découdre pendant des heures et mêla résumés et commentaires aussi vite qu'il le put, soucieux de passer prestement au pique-nique que nous promettait le banc vert.

Aristote. -  Donc, Jules, si tu as compris le "regressus ad uterum" de Vendredi et sa portée symbolique, tu es situé dans le droit-fil de ce que Martial Vergelin voulait évoquer par sa mystérieuse formule : "Voyage au centre de la Terre; voyage au centre de la Mère", et, si tu en es d'accord, je vais résumer le fameux passage de "Vendredi". Donc Robinson a déjà bien entamé son voyage vers la "Mère-patrie", sans possibilité réelle de rebrousser chemin et, du site où il était, au tout début d'un territoire immense et mystérieux dont il n'avait exploré que l'alpha, il se mit en quête de poursuivre son chemin et se dirigea sans hésiter vers le fond de la grotte dont tu auras saisi le symbole clairement utérin.                                                                                                                                                 

 

  Et Aristote se mit en devoir de lire de brefs extraits du texte :

 

"Les parois du boyau étaient lisses comme la chair (...) il plongea tête la première dans le goulot (...) il arriva dans une sorte de niche tiède (...) il s'y installa, recroquevillé sur lui-même. Quand il se réveilla (...) l'obscurité était devenue blanche autour de lui ! (...) il ne pouvait s'empêcher de penser à sa maman (...) il comprit qu'il fallait qu'il sorte de son trou (...) et se hissa par le goulot (...) la lumière du soleil le frappa en pleine figure..."

 

 

 Sur la Place les premiers remuements attachés à la pause de la mi-journée commençaient à devenir de plus en plus évidents, sous la forme d'allées et venues qui faisaient comme des filaments d'eau qui se rejoignaient en de minces ruisseaux, lesquels se partageaient entre les rues de l'Ecole, la rue Principale et celle de l'Eyze; le plus gros du remous descendant en pente douce vers la terrasse du Café du Coin où l'on s'agitait déjà. Aristote regarda cette gentille frénésie avec beaucoup d'intérêt et peut être d'envie et apporta, au texte de Tournier, quelques rapides commentaires en forme de conclusion.

Aristote. -  Jules, je ne te ferai pas l'injure de commenter en détails toutes les évidences symboliques dont je viens de faire le résumé. Une rapide synthèse y suffira :

 

"les parois étaient lisses comme la chair" : il y a un glissement sémantique qui   opère le passage du registre minéral au registre de l'humain; "une sorte de niche tiède" : ici est fait appel à un symbole de type "architectural" qui évoque la caverne dont la voûte touche au Ciel et dont la base repose sur la densité de la Terre. Or, dans la plupart des cultures, un lien primitif est établi qui relie d'une façon étroite les principes célestes, ouraniens et les principes terrestres chtoniens. Dans la tradition chinoise, par exemple, il existe une opposition, en même temps qu'une complémentarité des éléments : le Ciel, principe actif, masculin, étant associé à la Terre, passive et féminine. Dans cette perspective, les êtres se produisent par une confrontation, qui en même temps est union, du Ciel et de la Terre. La jonction du terrestre et du céleste est l'équivalent d'un accomplissement, d'une union sexuelle aboutissant, par exemple, dans le symbolisme complexe de l'alchimie interne, à la création de l'embryon de l'Immortel. Quant au qualificatif "tiède", qui semble être le prédicat majeur de la niche, il revêt un premier sens relatif à la pénétration solaire "au sein de la niche", et un second sens psycho-affectif qui assure à la germination fœtale, les conditions mêmes de son éclosion.

 

Aristote s'assura que je suivais bien ses explications par le biais d'une brève interrogation orale, et comme l'épreuve à laquelle il m'avait soumis lui semblait présenter les garanties d'une attention et d'une compréhension suffisantes, il poursuivit :  (…)

 

 

 

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 16:35

 

 

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 Source : Gizmodo.

 

 

 Labesse. -  Suis-moi bien, Aristote, nous arrivons maintenant à une sorte de point de non-retour et c'est à partir d'ici-même que le destin de Robinson bascule. Le "regressus ad uterum", pendant toute sa durée, ne peut que suivre la logique de la pente et de la chute et c'est, soudain, comme si les fleuves remontaient à leur source, les flammes rétrocédaient vers l'étincelle, le vent regagnait l'outre d'Eole, le sable redevenait roche, la lave regagnait les profondeurs de la terre et toutes les aiguilles des montres, des horloges, des pendules, dans leur mouvement sénestrogyre, feraient remonter le temps à ses premiers battements, à ses pulsations primitives et l'on verrait bientôt, au fond de l'univers, un seul point brillant dont le clignotement voudrait dire que l'existence est sur le point de commencer, qu'elle va s'ouvrir bientôt, qu'elle n'attend qu'un signal, qu'un ordre, qu'une invitation à émerger du flou, de l'indistinct, de l'immobile.

Aristote (semblant passablement ennuyé par les métaphores élémentaires et évidentes que je lui assène comme des vérités) :

 - Jules, si tu veux bien, revenons à Robinson...

Labesse. -  Eh bien, l'allégorie de Tournier repose sur des symboles dont la clarté est manifeste. L'ouverture de la grotte, en tant que réceptacle féminin vient à être fécondée par le sexe opposé et complémentaire sous les espèces des rayons de soleil et la durée de l'éclair n'est que le jaillissement de la semence dont l'antre, éclairé jusqu'en ses profondeurs, délivrera la vie au terme d'une gestation secrète.

Aristote. -  Ton explication est exacte, Jules, et ensuite qu'advient-il du destin de Robinson ?

Labesse. -  Le texte continue par une phrase qui ne peut guère se comprendre que sous l'aspect de la polysémie et si l'on s'en tenait à son sens premier et littéral, on pourrait en conclure que l'évènement qui vient d'affecter Robinson est, somme toute, à ranger dans la catégorie de l'ordinaire et du prosaïque, alors que cet "innocent" corpus nous suggère bien plutôt le contraire. Donc, à la suite de l'éclair qui a surgi au fond de la grotte et l'a illuminée dans sa totalité, la révélation est bien mince :

 

"Mais c'en était assez pour que Robinson sût que la première journée s'achevait".

 

...Cependant, Aristote, tu seras d'accord avec moi pour trouver à cette constatation de nature apparemment fataliste, une connotation plus profonde que celle qui consisterait à prendre acte de la fin d'une journée somme toute ordinaire, laquelle, en toute hypothèse, ne saurait être suivie que d'une journée tout aussi ordinaire. C'est exactement le contraire qu'il faut saisir : à savoir qu'à la suite de l'éclair ne peut se dévoiler un fait simplement contingent. L'éclair annonce plus que l'éclair ne pourrait le faire en tant que phénomène naturel, il est de nature céleste, essentielle et j'aimerais, à ce sujet, que tu puisses à nouveau m'apporter tes lumières.

  Aristote ne se fit pas prier pour prendre la relève. Ses plumes tout autour de sa tête témoignaient d'une vive impatience et il se lança aussitôt dans les dédales du savoir, sans bien s'assurer auparavant qu'il me serait loisible de le suivre dans ses explications et références multiples.

Aristote. -  Bien sûr, Jules"l'éclair" n'est pas anodin, il ne peut être assimilé à un simple feu de paille, à quelques étincelles ou à la nuée d'escarbilles que projetaient autrefois les machines à vapeur. Déjà, à la Préhistoire, les premiers hommes le redoutaient comme une divinité étrange et maléfique qui, en tous temps, en tous lieux pouvait décider de leur sort, les blesser, les anéantir même et c'est une des raisons pour lesquelles ils ont investi les grottes comme espaces de sécurité, comme refuge contre la peur immense qui surgissait des ténèbres et enflammait la crête des montagnes.

  L'éclair est devenu un symbole universel, un facteur de vie doué d'un fort pouvoir fertilisant. C'est cette dimension de puissance créatrice qui est devenue sa marque de fabrique et assure la majesté de son rayonnement. Dans de nombreuses cultures l'analogie est évidente entre "l'éclair" et l'émission de sperme. Il est assimilable à l'acte viril dont Dieu s'est investi lors de la création. Dans le même esprit,les aborigènes d'Australie le considèrent à la façon d'un pénis grandissant et fécondant. Les Pygmées(dont le nom vient du grec "pugmaios" : haut d'une coudée), le considèrent comme une arme qui, en même temps, symbolise le phallus divin et participe à la hiérogamie élémentaire Ciel-Terre. Il est aussi associé à l'élément "eau", à la pluie et sa dimension de semence céleste est douée d'universalité. Les taoïstes le relient à la fécondité, pensant qu'il ouvre le sein de la femme enceinte et provoque l'accouchement de même que la foudre fend le sein de la nue pour la métamorphoser en eau.

 

 

 

 

 

 

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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 08:52

 

Aristote. -  Tu auras remarqué, Jules, que les termes employés par Tournier ne sont pas anodins. D'abord la grotte est située au "centre de l'île", elle en constitue le point focal, le lieu de convergence du microcosme dans lequel le destin de Robinson s'enracine. A un point de cette sorte, il est attaché comme le fœtus est relié à son ventre nourricier, à son abri primitif qui constitue, pour lui, la mise en sûreté de son existence et c'est la raison pour laquelle ce foyer recueille et condense tout ce qui lui est "précieux", ce qui, pour lui, fait sens : sa nourriture, sa vêture, ses moyens de défense. Hors ce giron initial point de salut et Robinson le sait si bien qu'il va progressivement en faire le lieu de ses investigations.

 

"Pourtant il n'avait jamais entrepris l'exploration du fond de la grotte, et il y

pensait avec curiosité".

 

Aristote. -  La "curiosité", en son sens positif, bien entendu, est la porte qui donne accès au savoir; elle suppose une attitude active semblable à celle d'un explorateur qui défriche, débusque, entaille, ouvre l'espace en direction de la connaissance, attitude pareille à celle d'un spéléologue qui fend les ténèbres, sonde les boyaux, se glisse dans les failles pour parvenir au sol ultime de la grotte, là où repose le commencement, là où s'ouvre la matrice de chair, la corne d'abondance. Parvenu à ce fondement, c'est l'aire de nidification qui est en question, la condition même de l'éclosion et la tentative de Robinson, sa "curiosité", ne sont que les prémices de la construction d'une utopie charnelle. C'est simplement la recherche de ce lieu onirique, fantastique, imaginaire, espèce de "nusquama", pour parler comme Thomas More, cette sorte de "nulle part", de topos originaire qui, parce qu'il est un "non-lieu" est la condition même de possibilité de tout espace.

Labesse. -  Mais, Aristote, comment un "non-lieu" peut-il constituer le point de départ de tous les lieux possibles si, lui-même, n'a pas d'existence réelle ?

Aristote. - Mais tout simplement parce que ce lieu a le caractère d'une "essence" et qu'il porte en lui tous les germes "en puissance" d'une réalité à venir. C'est seulement à cette condition qu'il est investi de tous les lieux. Car s'il était lui-même un lieu concret, défini, délimité, il ne pourrait être que ce lieu singulier et se refuserait, de ce fait, à la multiplicité des phénomènes qui habitent notre environnement et peuplent notre connaissance.

 

"(...) il décida un jour de s'engager pour voir jusqu'où cela le mènerait (...)"

 

Aristote. -  Il s'agit là d'une phrase hautement porteuse de sens, pour la simple raison qu'elle est une sorte de sésame qui ouvre nombre de portes sémantiques. Aussi convient-il d'en étudier minutieusement toutes les composantes, ce que je m'empresse de faire car je vois que ton impatience est grande. Commençons donc par expliquer les tous premiers mots de l'extrait que je viens de te lire.

"il décida" : Robinson est à l'orée d'une action qui le concerne tout entier, mobilise sa volonté et nous installe, d'emblée, dans une signification essentielle, équivalente à "interrompre brutalement le cours, la continuité de quelque chose", donc se situer à une charnière, en quelque sorte, existentielle.

"de s'engager" : Ce verbe est plus qu'un simple verbe d'action qui manifesterait quelque chose de l'ordre d'un déplacement, d'un mouvement à effectuer, d'une tâche à accomplir. Il est d'autant plus signifiant qu'il vient se greffer sur "il décida" dont il renforce l'effet. Entre les deux s'instaure une tension qui sature de sens notre compréhension. C'est un acte irréversible qui s'accomplit sous ses yeux, un acte de nature authentiquement "existentialiste", lequel assume les valeurs que Robinson a choisies, et donne, grâce à son libre choix, un sens déterminé à sa vie. On peut dire que, dans ce cas de figure, la démarche de Robinson est éminemment "sartrienne" et peut se comparer à l'attitude de Roquentin qui, dans "La Nausée", trouve le salut dans la création  artistique et la fiction. Sans doute l'analogie peut-elle, à première vue, paraître une extrapolation fantaisiste. En fait, c'est à "sa propre création" que Robinson participe en s'engageant dans le fond symbolique de la grotte. Mais, pour mieux faire apparaître les divers points de convergence des héros respectifs de Sartre et de Tournier, il convient de les éclairer sous la forme d'un tableau :

 

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 "pour voir jusqu'où cela le mènerait" : Robinson est devant une sorte d'énigme, de "terra incognita", dont il ne perçoit que les contours flous, une croisée de chemins  qui le fait s'interroger sur son propre destin.

 

"(...) il s'enfonça donc le plus loin qu'il put...Le calme le plus absolu régnait autour de lui (...)"

 

Le voyage à rebours est commencé, tel un voyage initiatique dont Robinson ne connaît guère les limites et, si tu veux bien, Jules, nous allons essayer, par la pensée, de nous immerger dans ce monde étrange, d'en ressentir la profondeur, l'attrait en même temps que la crainte qu'il inspire, sinon, parfois, la répulsion fascinée. La progression de notre "explorateur" est empreinte de silence, de profond mystère, de solitude et semble pouvoir s'assimiler à l'atmosphère mythique qui entoure les rites de passage, dont Mircea Eliade nous dit :

"Le retour à la matrice est signifié soit par la réclusion du néophyte dans une hutte, soit par son engloutissement symbolique par un monstre, soit par la pénétration dans un terrain sacré identifié à l'utérus de la Terre-Mère".                                                     

  Je dois avouer, j'avais un peu de mal à suivre les explications d'Aristote. Cependant je restais éveillé car je voulais entendre le résumé de l'histoire de Tournier. De cette manière, elle me ferait une sorte de clin d'œil qui me reconduirait bien des années en arrière.

 

"Or l'ouverture de la grotte était ainsi placée qu'à un certain moment les rayons du soleil (...) se retrouvaient exactement dans l'axe du tunnel, la grotte allait être éclairée jusqu'au fond. C'est ce qui se produisit en effet, pendant la durée d'un éclair".

 

  Parvenu à ce point, et s'apercevant que mon attention devenait fluctuante, Aristote choisit un endroit, tout près du banc, où affleurait un carré de terre. Du bout de son bec il y traça quelques lignes que je reconnus bientôt pour être l'illustration du passage qu'il venait de lire :

 

 r2

 

 

 et, ainsi, par la médiation du dessin, tout devint lumineux pour moi, à tel point que je jugeais de mon devoir d'inverser les rôles en devenant le Précepteur, alors qu'Aristote, appuyé sur l'extrémité de ses rémiges, semblait savourer la situation de disciple appliqué et attentif dans laquelle je venais de l'installer.

 

 

 

 

 

 

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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 08:32

 

  A partir d'ici commence une longue évocation du chef-d'œuvre de Michel Tournier, "Vendredi ou la vie sauvage" (équivalent adolescent de"Vendredi ou les limbes du Pacifique", destiné aux adultes), ouvrage d'une grande richesse d'interprétation sur le plan anthropologique, social, sur les subtils rapports nature/culture; sur le plan de l'éthique de vie et sur la très importante notion d'altérité.

 

 

Vendredi ou la vie sauvage.

 

 

Labesse-  Mais, tu sais, Aristote, ton histoire des hommes qui souhaitent en secret retourner dans le ventre de leur mère, ça me fait penser à l'histoire de Robinson dans "Vendredi ou la vie sauvage" de Tournier.

Aristote. -  Tu veux surtout parler du passage où Robinson veut gagner le centre de la grotte, c'est bien cela ?

Labesse. -  Oui, mais j'ai un peu oublié les détails.

Aristote. -  Je vais te rafraîchir la mémoire et je suis sûr, ça te rappellera ton enfance lorsque tu lisais, dans ta petite chambre d'Ouche qui faisait comme une île au milieu des bras de la Leyze, l'histoire deTournier.

Labesse. -  Oui, c'est vrai, j'avais rangé toute cette histoire dans un coin de ma mémoire. Pourtant ça m'avait bien plu cette lecture, ça m'avait fait rêver comme si, autour de moi, s'étalait le vaste monde et que ma chambre était réduite à la dimension d'une île minuscule. J'avais beaucoup aimé le passage où Robinson veut frayer son minuscule chemin jusqu'au centre de sa grotte dans l'île de Speranza. C'est beau comme nom "Speranza", ça fait penser à une femme, à la douceur, à la pluie peut être ou à l'eau calme d'un lac.

Aristote. -  Je suis sûr, Jules, l'intention de l'Auteur ne t'a pas échappé. Tournier est philosophe avant d'être écrivain et il faut toujours le lire au second degré. "Vendredi" est une méditation sur la solitude, sur les rapports à la société, à la civilisation et une longue réflexion sur notre relation à la nature. Tu te souviens, au début, Robinson tente ce que tout homme censé ferait à sa place, c'est à dire fabriquer un bateau pour quitter au plus vite l'île sur laquelle il s'est échoué. Puis, dans un second temps, il va essayer de se construire une identité et va même aller jusqu'à recréer, dans son petit monde solitaire, les usages qui ont cours dans la société anglaise. C'est ainsi qu'il va "cultiver" son île, au sens propre et au sens figuré, bêchant la terre, faisant des provisions, édifiant une sorte de citadelle, un temple, instaurant une monnaie, jetant les plans d'un cadastre, promulguant des lois, s'imposant un code moral et même des châtiments. Robinson, au fond de lui, avait la nostalgie de la société dans laquelle il avait vécu et, afin d'échapper à l'hostilité d'une Nature brute et peu accueillante, il l'avait parée des vertus de la Culture, c'est un peu comme s'il l'avait déguisée, l'avait revêtue de fards qui lui étaient familiers et quotidiennement accessibles. Mais l'île, en son for intérieur, fait de la résistance, contrecarre les plans de Robinson en introduisant en son sein, Vendredil'Indien, qui va remettre en question tous les projets échafaudés par son EducateurRobinson en arrivera à rompre ses amarres avec ses tentatives de civilisation et s'abandonnera enfin aux joies de la vie naturelle, au rire, à la pratique des jeux, à la vie libre et insouciante sous le soleil, retrouvant de cette façon l'innocence première. Si bien accommodé au rythme de sa nouvelle existence, Robinson restera sur son île alors que Vendredi la fuira en embarquant sur un providentiel navire de passage.

 

La lecture de "Vendredi".

 

  Alors que, petit à petit, je me remémorais les épisodes du livre, Aristote se penchant légèrement vers son côté gauche, retira de sous son aile un petit livre de poche que je reconnus bientôt, grâce au dessin figurant sur sa couverture, comme l'œuvre de Tournier dont nous débattions à l'instant. Et le plus curieux c'était que je ne m'étonnais guère de cette curieuse coïncidence, Aristote présentant, à mes yeux, tout ce qu'un savoir élevé peut procurer à celui qui le possède de prodigieux et étonnants pouvoirs. Cette constatation à peine formulée, je priai Aristote de bien vouloir évoquer quelques fragments de l'épisode de la grotte. Visiblement il n'attendait que cela, ouvrit le livre à la page exacte où se situait l'action.

  Cependant qu'Aristote et moi nous nous apprêtions à rejoindre Robinson sur son île, la Joyeuse Equipée se distrayait des trajets multiples des Ouchiens et des Ouchiennes et avait, pour une fois, déserté le banc vert, lui préférant la douceur de pierre ponce des bordures de la fontaine et la fraîcheur du jet d'eau qui l'animait.

Aristote. -  Si tu veux bien, Jules, je vais te lire quelques passages de "Vendredi", à la suite desquels nous ferons quelques commentaires.

Pour l'occasion, le Colombin rapprocha la page de ses yeux globuleux et un peu myopes, et se mit à lire avec la candeur d'une petite fille qui découvre "Alice au pays des merveilles" et sa voix en était tout émue :

 

"Robinson ne cessait d'organiser et de civiliser son île, et de jour en jour il avait davantage de travail et des obligations plus nombreuses (...).Dès les premiers jours, il s'était servi de la grotte du centre de l'île pour mettre à l'abri ce qu'il avait de plus précieux (...) ses récoltes, ses céréales, ses conserves de fruits et de viande (...) ses coffres de vêtements, ses outils, ses armes, son or (...) ses tonneaux depoudre noire (...)".

 

  

 

 

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