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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 15:45

 

  Une seule longue, très longue phrase pour dire, l'espace d'une infinie respiration la lucidité, la cruelle réalité, la condition métaphysique dont l'essence de l'homme ne peut qu'être partie prenante; une seule longue tirade, comme on se débonde d'une charge trop lourde, une manière de cri de révolte en même temps qu'un hymne à la vie, une considération désabusée des croyances de l'homme en quelque divinité que ce soit, enfin le couplet en forme de codicille du "Pauvre Martin". Avec Jules, avec les Copains, Tonton Georges n'est jamais bien loin ! Et c'est tant mieux !

Le Sens.

   Ça veut dire que le SENS n'est jamais donné définitivement à la façon d'un paquet-cadeau enveloppé de faveurs et il suffirait de défaire les nœuds pour avoir toutes les réponses sur la vie, les ficelles sur l'existence, les astuces pour déflorer les conceptions du monde. Et tout ça, ça veut dire que Jules Labesse qui vous parle présentement, il est toujours un peu coincé entre l'enclume et le marteau, entre la porte et le fenêtre, et ça veut surtout dire qu'il est assis le cul entre deux chaises, juste à l'endroit exact où se trouve le tiret qui sépare "méta" de "physique", ce qui signifie qu'il n'est ni dans la physique des choses matérielles, ni au-delà de la physique, dans les choses qui seraient célestes, par exemple; il est juste au milieu, juste au mitan comme sur une sorte de "Radeau de la Méduse" qui flotte au centre des éléments et l'on ne sait plus où est l'eau, où est le ciel, et il n'y a plus de terre à l'horizon et la lumière se confond avec l'ombre et il y a autour de vous des monceaux de chair, des tumultes indistincts, des voix perdues, tout un grouillement visqueux semblable à ce que devait être le tout début du monde et de ce chaos émergent des filaments, des protubérances en forme de membres, des giclées de mains qui moulinent l'air, des excroissances ligamentaires, des projections de rotules et de phalanges et Jules Labesse sait déjà que toute cette laborieuse gesticulation, cet effort pour s'exhausser du Néant, pour colmater le Rien, pour diluer l'informe, pour s'illustrer en forme de genèse n'est, en fait, que le début d'une grande catastrophe, et Jules pense qu'on ne peut jaillir de nulle part qu'à l'expresse condition d'y retourner, à la façon de gouttes de pluie qui ne font que réintégrer le cercle des eaux primordiales, et cette idée, ou plutôt cette simple constatation ne le rend ni triste, ni inquiet, ni mélancolique puisque telle est la nature des choses et que, tout bien considéré Jules Labesse est une simple chose, une petite éminence corporelle où la vie bat lentement à la manière d'un souffle mais ce souffle n'est qu'un dépôt transitoire, un hôte de passage et qu'il faudra bien, un jour, lui rendre sa liberté - la seule, sans doute -, et le souffle de Jules Labesse et de ses "frères humains" ira rejoindre le grand souffle universel, celui qui est invisible et que la faiblesse et l'incurie des hommes ont voulu habiller d'un nom, et des milliers de bouches ont alors prié AllahDieuMoïseMahomet mais ces noms ne résonnent que du vide qui les habite et les dieux du Panthéon, ZeusAppolonHéphaïstos, sont sourds et aveugles à la parole des hommes et l'Olympe est trop haut et le ciel est trop vaste pour les imprécations des peuples de la terre et tous les nomades qui parcourent, hagards, les sentiers du monde, lesJules, bien sûr, mais aussi les Ramon, les José, les Antoine, les Marcel, les Yves, les Jean, tous, sans exception, la savent cette vérité qui taraude l'esprit, creuse les consciences, vrille les corps et, chacun à sa façon, y fait face et regarde fixement l'horizon, mais l'horizon est courbe et les vérités sont toujours au-delà, bien au-delà et il y a encore une infinité d'horizons qui s'emboîtent à la façon des poupées gigognes et il y a beaucoup de temps en-deçà et au-delà, et notre temps est si mince, si hésitant, si frêle sur ses pieds d'argile qu'il est saisi de vertige face à la démesure, et alors tous les Marcel et les Jean de la terre, tous les Martin creusent indéfiniment leurs sillons, sachant bien qu'ils peuvent faire leur la phrase du poète, du "François Villon de Sète" :

 

"Pauvre Martin, pauvre misère

Creuse la terre, creuse le temps" ,

 

sachant que leur petite ritournelle, au bout du compte, se terminera comme toujours depuis que le monde est monde :

 

"Pauvre Martin, pauvre misère

Dors sous la terre, dors sous le temps".

 

  Cette seule certitude en forme de finitude, ils l'ont chevillée au corps mais ils n'en parlent jamais. Ils s'assoient dessus et regardent le large horizon où voguent les bateaux, où battent les vagues, où planent les sternes en courbes aiguës qui veulent dire toute la beauté du monde et la profondeur des abîmes aussi et le grand dôme de lumière descend peu à peu du ciel et se pose sur les yeux des hommes et les hommes s'endorment sur leurs corps rompus et arrondis en forme de question.

 

 

 

 

 

 

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 09:15

 

    Alors, là, ça commence à se corser. Sans doute fallait-il s'en douter. Quand un simple Magasinier prétend se mêler de philosophie, il semble qu'il y ait danger. Non en raison d'un quelconque élitisme qui ôterait,  d'emblée, la prétention à penser à un individu sous prétexte de son appartenance à un univers trop concret, réaliste, éloigné de toute considération intellectuelle. Le problème, c'est qu'avec Jules et sa bande de branquignoles, il y a toujours danger que cela dérape. Et, déjà, avec Labesse c'est certainement pas évident. Car le Magasinier est amateur de tout, friand de connaissances, chatouilleux du côté concept, avec comme un prurit permanent de la réflexion, un eczéma chronique dans les parages de l'imaginaire. Et puis un brin de lyrisme, ça gâte rien ! Et puis vouloir éprouver l'existence à la manière du minéral, du végétal, est-ce répréhensible ?  Quant à la danse de Saint Guy face à la métaphysique, ça empêche pas le monde de tourner. Et le langage, croyez-vous donc qu'il ait tiré un trait dessus ? Eh bien, non. Bien au contraire, il se complaît à fréquenter les désinences des mots, à girer infiniment sur l'orbe étourdissant du grand cercle herméneutique, chaque signification en entraînant  une autre et, ainsi, à l'infini. Ah, je vous le dis, vous vous êtes mis dans un drôle de pétrin. Suivre Labesse, cela demande, pour le moins, une santé gaillarde ! Alors courage ! C'est toujours les premiers pas qui sont les plus durs sur le chemin vers Compostelle. Et puis, tout le long du trajet, il y a des fontaines pour se rafraîchir et des auberges pour boire un canon. Y a pas de quoi désespérer !

Etre relié au Grand Tout.

 

  C'est ça qui est bien, d'être relié directement au Grand Tout, d'être une simple pierre à la face du sol; un arbuste aux racines plantées dans le limon; un gastéropode glissant sur son pied et alors toutes les rumeurs de la terre entrent en toi et tu es toi-même un fragment de la grande planète et tu n'as plus besoin d'intermédiaire, de médiateurs, d'interprètes; tu vibres quand le sol vibre, tu as chaud quand le sol a chaud, tu claques tes dents de pierre quand le gel habite la croûte terrestre; tu as mal à tes racines quand la terre se fend; ton pied long et baveux se rétrécit quand l'air chaud n'est plus que poussière et tourbillon brûlant.

  Oui, bien sûr, je la sens venir votre critique. Vous voulez démasquer la supercherie, débusquer la faille dans le raisonnement. Dans le raisonnement, bien sûr. Eh bien oui, c'est bien là le problème. Le grand saut, celui du troisième millénaire à la préhistoire, c'est, à l'évidence une pirouette, un tour de main d'un prestidigitateur, une astuce de magicien.

 

Etre auprès des choses.

 

  C'était juste pour vous dire que Jules il aimerait bien être auprès des choses en toute simplicité, dans le genre d'une intimité familiale, comme quand on se sent bien au milieu de ses amis. Seulement, pour parvenir à ça, pour être en prise directe, pour vivre la vie dans son dépliement métabolique, il faudrait plonger notre tête dans un bain d'azote liquide, la maintenir en état d'hibernation pendant que le reste de notre corps vivrait sa vie autonome, de façon quasi animale ou végétative et alors nous n'aurions plus en permanence ces espèces d'hallucinations mentales, de fulgurations obsessionnelles, de réflexions en forme de météorites qui pompent si consciencieusement notre substance et nous réduisent en quelque sorte à néant alors même que nous pensons être plus vivants que la plante, l'animal ou le minéral.

  Mais qui donc est allé voir ce que pensait une fougère, ce que ressentait un rognon de silex ? Peut être bien qu'on serait étonnés. Peut être bien que nos petites spéculations en forme de crochets, de parenthèses, de points d'interrogation ne figureraient plus alors qu'à titre d'épiphénomènes. Finalement on préfère ne pas savoir. Finalement on préfère en rester à notre "humaine condition"On préfère se poser le genre de question qui sert strictement à rien mais qui, au moins, occupe les neurones en toute tranquillité.                

 

La Métaphysique.

 

  On préfère se dire : au fait, la désinence des mots en "tude", si ça veut bien dire l'état de ce qui est fini, solitaire, nègre, alors ça a à voir avec l'Etre, ça veut donc dire avec la nature profonde des choses, avec le sens de la vie, l'essence, le fondement, l'assise primordiale, c'est une question éminemment existentielle, "ontologique" comme disent les Philosophes, lesquels ne se préoccupent, comme chacun sait, que de Métaphysique, ce qui veut dire de spéculations intellectuelles sur des choses abstraites qui n'aboutissent pas à une solution de problèmes réels. Les Philosophes, ils sont "après" la physique, "en dehors" de la physique. Et, d'un air de rien, cet"après", cet "en dehors", ça veut pas simplement signifier que tout ce qui est physique ne nous intéresse plus que comme un vulgaire artefact qui aurait trompé nos sens.   

  C'est exactement le contraire, ça veut dire qu'on est déjà passé "de l'autre côté", et "de l'autre côté"c'est des trucs comme l'Absolula Transcendancela Vérité. Vous avez remarqué les trois mots ? Avec des MAJUSCULES.

  Oui, juste pour vous dire qu'on peut pas fricoter avec ces mots comme avec de simples mots, du genre  "chaussette", "déco" ou "Adidas". Ces mots, comme disent les Futés, ce sont des concepts, c'est à dire des idées, et ces idées ce sont des notions, et ces notions ce sont des connaissances intuitives plus ou moins définies, et ces intuitions sont des savoirs directs et immédiats de la Vérité, et la Vérité c'est la proposition qui emporte l'assentiment général, et l'assentiment c'est l'acte par lequel quelqu'un exprime son adhésion, son approbation à une idée et quand ce quelqu'un se nomme Jules Labesse, ça fait en permanence dans le genre d'un shaker où s'agitent et se frappent et rebondissent inlassablement les concepts, les idées, les notions, les intuitions, les vérités, les propositions, les adhésions, les approbations et même souvent les contradictions, les réfutations, les dénégations, les irrésolutions, les aberrations, les objections, les déductions, les explications, les élucidations, les affirmations, les connotations, et je sais pas si vous avez remarqué mais le langage c'est un peu comme un carrousel ou un Grand Huit, c'est une sorte de ronde infernale, de serpent qui avale sa queue, c'est, philosophiquement parlant, un genre de cercle herméneutique, c'est à dire une théorie de l'interprétation des signes qui fonctionne sous la nécessité d'un mouvement perpétuel, ce qui fait que lorsque tu viens d'acquérir une nouvelle connaissance, c'est un peu comme si tu marchais dans la "Cité Interdite"à Pékin, passant d'une porte à l'autre, d'une salle à l'autre, d'un pavillon à l'autre sans qu'il te soit jamais permis d'atteindre la "Salle de l'Harmonie Parfaite"; là où réside le secret des Empereurs chinois.                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 07:41

 

  Nous, les "Modernes", nous dont le cortex préfrontal fait notre fierté, tellement c'est bien de disposer de l'intelligence, de discourir avec aisance, de parler indifféremment d'art et de sciences, de convoquer, d'un simple geste de la pensée, l'esthétique aux beaux atours, l'éthique dans sa robe empesée comme la rigueur même, la littérature et ses citations, la poésie et ses odes, nous donc, savons "que nous sommes mortels" (pour paraphraser Paul Valéry) depuis au moins l'invention de la Métaphysique, c'est-à-dire les Présocratiques et "ça fait donc un bail", dans le langage imagé des Copains, mais, pour autant, il suffit de gratter un tant soit peu la croûte et c'est aussitôt prêt à resurgir les automatismes de nos ancêtres homo-habilis-erectus-sapiens et compagnie. Oh oui, c'est toujours disponible et même bien plus que ne le laisseraient penser nos manières policées, nos ongles vernis, nos escarpins à hauts talons. C'est à fleur de peau. Tellement à FLEUR de peau, qu'il suffit de presser un poil sur le bouton et voilà que la fleur s'épanouit, croît, devient invasive à la manière de ces orchidées tropicales qui colonisent l'espace afin de mieux asseoir leur règne. Que voulez-vous, c'est comme cela, la nature humaine. "Chassez le naturel, il revient au galop". C'est, du moins, ce que disent les Copains et, peut-être qu'avec leur bon sens chevillé au corps, peut-être ils ont pas tort !

 

Ce qui est bien.

 

 C'est ça, finalement, qui est bien, de courir au ras du sol, le museau en avant, tendu, à la façon d'un Normand, d'un Lévrier; c'est ça qui est bien, de s'arrêter brusquement à l'abri des broussailles, de lever une patte en position d'arrêt, de fouetter l'air de sa queue, lentement, méthodiquement, de devenir BraqueEpagneul griffon, Setter et de renifler sans cesse, de faire l'inventaire de tous les remugles, ceux qui montent des sillons remplis de vers et de mille-pattes, de scolopendres; ceux qui viennent de l'humus, donc des arbres, du vent, de la lente décomposition des végétaux et c'est tout un LANGAGE à saisir immédiatement, avec ses yeux, ses oreilles, sa peau; c'est cela qui est bien, de faire onduler dans les replis de chair de ses naseaux, les odeurs fortes de l'urine, de la sueur, des excréments, de faire entrer dans son cerveau en forme de cerneaux de noix les messages des phéromones, ceux de la femelle du paon de nuit, celle des déjections du loup sur les écorces des chênes et des bouleaux, celles des laies prêtes à l'accouplement pour perpétuer l'histoire infinie de la vie et puis il y aura des lignées de marcassins, des généalogies d'odeurs, des meutes cynophiles tendant leurs truffes vers les subtils messages et, alors, la matière grise, les neurones, la biochimie complexe des neuromédiateurs n'auront plus à exister que sous forme de traces immémoriales et le peuple des hommes ne se souviendra plus de ses manières policées, du vernis de ses civilisations et la pensée abstraite s'effacera, le langage rétrocèdera, l'Homo sapiens sapiens oubliera la technique; le Neandertal perdra ses outils, l'Homo Erectus le feu, l'Homo habilis retrouvera son crâne primitif, et les humains ne seront plus que des hominiens et leur taille sera celle des nains et leur progression celle des primates et leurs mimiques simiesques et leurs cris des mots informes, pareils à des mots-culs-de-jatte, des moignons, et ils seront des manchots essayant de voler, de simples excroissances cavernicoles et leurs bouches en forme d'antres ne seront que des gesticulations pathétiques, des signaux rabougris et rampants, leurs onomatopées des concrétions salivaires, leurs voix des rumeurs gluantes attachées aux tubes de leurs papilles.

 

 

 

 

 

 

 

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 07:36

 

FINITUDE

 

*Cultiver son jardin : une aimable diversion qui ne fait jamais l'économie des racines ombreuses et métaphysiques qui habitent la terre.

 

*L'Être ET le Néant ? - L'Être EST le Néant !

 

*Ecrire pour ne pas mourir.

 

*Toussaint : 1 jour pour penser aux Morts; 364 à la vie. Où donc l'erreur ?

 

*Il n'y a de vrai repos que mortel.

 

*Jamais la candeur n'apprend à mourir.

 

*La souffrance n'est pas l'envers du plaisir, elle est l'antichambre de la finitude.

 

*La maladie n'est jamais que la mort qui perce sous la vie. Apodicticité.

 

*La Mort a des droits que l'homme n'a pas.

 

*La mort, seule égalité. Belle consolation pour tous les "damnés de la terre" !

 

*Riez donc à gorge déployée, ce n'est que la Mort qui vous fait rire, ou le fait d'y échapper. Provisoirement !

 

*Irrémédiablement fragmentés nous sommes. Seule la mort achève la synthèse.

 

*De la vie, de la philosophie, on n'apprend qu'une seule chose : à mourir. Leçon de Montaigne. 

 

 

*Arène : métaphore de la finitude. Confrontation d'Eros et de Thanatos. 

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 09:02

 

    Ici, vous verrez comment la Philosophie peut venir à vous d'une étrange manière. Par le rangement par exemple. Devenir Philosophe ne passe pas nécessairement par un savoir élaboré que quelque Université estampillerait, tant et si bien, qu'aucune autre voie ne serait plus possible. Car, s'initier au système des catégories aristotéliciennespeut aussi bien surgir, à l'improviste, parmi les armoires métalliques et les menus tiroirs dans lesquels trouvent place "tout naturellement" - bien qu'un brin de logique et d'esprit de déduction soit de mise - , ressorts et suspensions dont la Manu n'est jamais à court, Magasiniers et autres factotums étant mal payés pour le savoir. Jules en premier, bien entendu !

 

  Et, pour ma part, si vous voulez bien le croire, l'entièreté de ma personne était mobilisée dans mon boulot : les jambes tout au long du marathon qui consistait à longer les grandes armoires métalliques, à louvoyer entre ses hauts rayonnages, à se perdre même parfois dans le labyrinthe de ses couloirs et dédales; la tête aussi était à la fête, si on peut dire, occupée en permanence à démêler l'écheveau compact des milliers de pièces qui constituaient mon ordinaire : longerons, ressorts, suspensions, essieux, fusées, roues, cylindres, culasses, soupapes, delcos et autres pompes à huile. Souvent mon activité se poursuivait la nuit, m'entraînant dans une sorte de vie somnambulique, manière de zombie soumis, comme Chaplin, dans les "Temps Modernes" aux lois implacables du taylorisme, et il n'était pas rare que je m'éveille en proie aux affres du rangement, ne sachant plus très bien lesquels des cardans ou des différentiels devaient trouver refuge dans tel ou tel compartiment.

  Cependant mon activité ne vint pas au bout de ma raison, laquelle, de proche en proche, se mit progressivement à s'intéresser au "principe des catégories". Dès cet instant, mes rangements ne furent plus guidés que par les notions qui y étaient afférentes. Ainsi toutes les pièces ne pouvaient recevoir d'affectation que selon des critères de temps, de lieu, de quantité, de qualité, de relation, de modalité. Soumis à l'empire du rationnel et de la logique, je faisais mes premiers pas dans les arcanes de la Philosophie, sans m'en rendre vraiment compte, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu. Oh, une bien modeste philosophie qui n'avait de rapport à l'existentialisme que dans la mesure où mon vécu y était en question. Je ne pouvais encore prétendre en pénétrer l'essence et Kierkegaard n'était, pour moi, qu'un vague nom aux étranges consonances nordiques.

  Donc la nature de mon activité m'avait installé dans un genre d'ambiguïté, un pied dans la pratique, un autre dans la théorie, c'est à dire dans la "contemplation", et c'est pour cette raison que mes copains me considéraient comme un territoire un peu à part, une Principauté, peut être, ou mieux une Confédération de type helvétique, neutre et autonome, située au centre de l'Europe sans cependant en faire réellement partie.

  Mais je crains de devenir tellement ennuyeux avec mes considérations sur mon propre ego, que mon ego va finir par se lasser lui-même de son narcissisme aigu. Je vais vous dire, en fait, tout ce laïus sur la philosophie, les catégories, etc..., c'est juste pour situer un peu les choses. En réalité, avec mes Potes, on est comme l'eau et la terre, on s'absorbe mutuellement et c'est sans doute nos différences qui nous rapprochent le mieux. D'ailleurs, vous en supporteriez beaucoup, vous, des types qui vous ressemblent comme vos propres jumeaux; vous aimeriez vous balader en ville, flâner un peu dans les magasins pour vous changer les idées, alors qu'au détour de chaque gondole vous tomberiez sur votre propre effigie, alors que sur les boîtes de pâtes et de riz, les conserves de cassoulet ou de tripes à la mode de Caen vous ne découvriez que votre propre icône ? Mais ce serait l'Enfer, vraiment et Sartre avait beau dire dans "Huis clos", "L'enfer c'est les autres", en réalité l'enfer c'est nous et seulement nous et d'ailleurs faut pas être Aristote lui-même pour comprendre que, pour l'Autre, nous sommes aussi ce fameux Autre, et y aurait pas pire situation que d'être seul sur une île et bien sûr on aurait pas de miroir mais l'eau tout autour elle oublierait pas de nous la renvoyer notre propre image en forme de finitude, de solitude, de négritude.

  Oui, je sais, vous allez dire le Jules il le cultive son art de la formule, il joue sur les mots, les désinences et les suffixes du genre "...tude", on peut en trouver des brouettes, on peut s'en gargariser, on peut en faire des guirlandes de mots du genre "complétude", "hébétude", "lassitude", "certitude", "plénitude", "servitude" et même, des fois, on cherche dans les dicos, les encyclopédies, et le petit suffixe en forme de "tude", on le trouve nulle part avec la vraie explication qui va avec. Y a pas à dire, c'est vaste le savoir, y a toujours un recoin qu'on n'a pas exploré, et alors il te reste plus qu'à faire marcher ta machine à penser et à y mouliner ton petit suffixe en forme d'énigme, mais vraiment de petite énigme, d'énigme microscopique parce que la réponse tu l'as vite, elle t'est donnée presque avant la question, c'est de l'ordre de l'évidence : la "finitude" c'est l'état de ce qui est fini; la "solitude", l'état de ce qui est solitaire; la "négritude" l'état de ce qui est nègre; la "complétude", l'état, l'état, l'état...enfin, pour moi, c'est un genre d'intuition et, par définition, on peut guère aller contre, sinon c'est plus du tout une intuition, c'est de la logique, de la démonstration, c'est de la ruse qui sort tout droit du "principe de raison" et, à partir de là, t'es complètement dépossédé de ta manière à toi, qui t'est propre de voir le monde, selon telle ou telle de ses coutures, selon telle inclinaison particulière, sous telle lumière, etc...

 

 

 

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 08:36

 

  La vie, l'existence. Ces deux mots si familiers dont le contenu, cependant, nous reste souvent inaccessible, comme si, vivre, était une simple abstraction, un processus dévitalisé nous faisant penser aux automatismes des "Temps Modernes"et alors, nous ne serions que rouages, pignons, courroies. En un mot,  simples assemblages machiniques hors d'atteinte, clavettes et cliquets de renvois nous faisant avancer sur le chemin existentiel à notre insu. Le mot redoutable de "destin" - le fameux "fatum" des Latins - ne trouve guère ses assises d'une autre manière. Fâcheuse impression d'un conditionnement sans fin dont nous n'échapperions qu'au terme du voyage, après avoir franchi la dernière pierre d'achoppement. Alors, distraits de la qualité de la vie, à défaut de pouvoir en déguster la chair savoureuse, le fruité, l'arôme inimitable, nous nous résolvons à n'être plus que des étiquettes sur quelque casier de rangement, identiquement à ce bon Jules Labesse classant, à longueur de vie, ses pièces métalliques et autres rotules et biellettes. L'existence comme pure activité mathématique, algébrique, comme incluse dans les arêtes d'une géométrie étroite. Mais, heureusement, pour se distraire de cet engrenage monotone de la Manu, les Copains sont toujours là…

 

 

 Donc, si ma démonstration vous est apparue un tant soit peu pertinente, si elle a éveillé en vous une démarche qui vous est plutôt familière bien que demeurant souvent inapparente, il ne me reste plus, sans complaisance aucune, soyez-en assurés, qu'à parler de moi avec la retenue nécessaire qui sied aux confidences. Aussi, disposerez-vous, au travers de ma personne, d'un territoire connu, donc d'assises assez fermes à partir desquelles vous pourrez élaborer un savoir sur l'inconnu, à savoir mes habituels compagnons. Ils vous deviendront familiers, presque à votre insu, à la façon dont les meubles qui vous entourent font à tel point partie de votre intimité, que vous les tutoyez quotidiennement sans même y prêter attention. Heureusement, d'ailleurs, les choses autour de vous se font un peu oublier, se fondent dans le paysage car, autrement, votre vie serait une sorte d'enfer permanent, lequel vous occuperait à un inventaire sans fin, à la manière de l'énumération célèbre de Prévert :

 

"Une pierre, deux maisons, trois ruines, quatre fossoyeurs, un jardin, des fleurs, un raton laveur..."

 

  et alors vous seriez tellement occupé à dénombrer l'infinité des choses que vous n'auriez même plus le loisir de faire halte auprès de vous-même, ce qui, toutefois, aurait pour avantage secondaire qu'on ne pourrait vous soupçonner ni de solipsisme, ni d'égocentrisme, ni de vous plonger dans une quelconque auto-pédagogie satisfaite d'elle-même.

Et puis, à propos, l'inventaire ça vous fait penser à quoi ?                                         

  A dénombrement, recensement, classement, je suppose. Eh bien, moi, ça me fait penser à plein de choses qui font un énorme tourbillon autour de ma tête et dans ma mémoire. Ça me fait penser à une sorte d'univers peuplé d'une multitude de galaxies, de planètes, d'étoiles, avec plein de satellites qui tournent tout autour. Et puis, tenez, comme le "Joueur" de Dostoïevski, je vais aller au Casino m'enivrer à la roulette, à la roulette de la vie par exemple. Je vais miser, disons quatre-vingts louis sur la douzaine du milieu (le gain est triple mais on a deux chances de perte contre une, je vous rappelle), et c'est bien sûr, par hasard, la douzaine qui sort. Vous aurez fait aussitôt le calcul, mais, contre toute attente, c'est pas deux cent quarante louis que le croupier va pousser sur le tapis vert au bout se son râteau, c'est simplement un gros jeton de bakélite où il y aura un seul chiffre avec plein de zéros, du style 288 000 000 et vous allez donc penser que le gain est important.

  Eh bien, l'énorme chiffre qui pourrait être celui correspondant à l'argent de poche d'un émir d'Arabie, c'est simplement le produit de 40 x 300 x 8 x 50 x 60, ce qui, énoncé en langage clair, n'est rien d'autre que le résultat obtenu par moi-même, Jules Labesse, au bout de 40 années de labeur assidu, 300 jours par an, 8 heures par jour, tout au long de classements, rangements, étiquetages de 50 rayonnages différents, comportant chacun 60 casiers, et je vous fais cadeau du nombre de pièces figurant dans chaque petit tiroir métallique laqué en vert.

  Vous l'aurez compris, j'étais magasinier à la Manu, et donc considéré comme une sorte de plaque tournante, de lieu stratégique situé entre la fonderie et les ateliers d'assemblage et, à ce titre, passais pour disposer d'un pouvoir secret, à mi-chemin entre les créateurs qui inventaient les techniques et les exécutants qui assemblaient les pièces comme de simples cubes de Lego.   

  De cet état de choses découle sans doute le fait que, dès le début de mon travail, et ce jusqu'à la fin, j'ai pu apparaître, aux yeux de mes copains comme une sorte d'électron libre situé à la limite de deux mondes bien distincts : ceux des cols blancs et ceux des bleus de chauffe; ceux des donneurs d'ordre et ceux qui les mettaient en pratique; ceux qui gambergent dans leur tête et ceux qui assemblent, vissent, taraudent, boulonnent, ajustent avec l'ensemble de leur corps, un peu comme on disait autrefois, "La tête et les jambes", dans une émission célèbre du temps où j'étais plus jeune, alors qu'on ne pouvait décrocher le jackpot que d'une façon totale, avec l'ensemble de son moi rassemblé, cervelle et jambes pareillement à la tâche.

 

 

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 08:08

 

  Comment donc parvenir à connaître quelqu'un, à s'y retrouver avec sa singularité, comment établir un profil satisfaisant, en conformité avec sa nature propre ? C'est déjà une tâche ô combien ambitieuse que de prétendre se connaître soi-même. Cependant, Jules, procédant par analogie, à savoir se situer lui-même parmi la galaxie humaine et en tirer ressemblances et dissemblances, invente une manière de nouveau paradigme de la connaissance de la sphère anthropologique. En réalité, serions-nous si différents dans la grande meute des Existants, que nous ne puissions établir une métaphore procédant par analogie, l'Autre, en définitive, nous apparaissant comme une goutte semblable à celle que nous figurons également, dans un immense Océan qui ne serait autre que l'humanité elle-même ?

 

Les "copains d'abord", vous me dites. Franchement vous avez pas tort mais c'est seulement votre analyse qui n'est pas tout à fait exacte. Et puisque la première personne vous choque, eh bien je vais parler à la troisième personne, comme pour les "Grands de ce monde". Je vous dirai simplement que Jules Labesse, avec deux "S", il mange pas de ce pain-là, que ses copains sont sacrés et qu'il y a, dans tout le groupe, comme un code d'honneur semblable au bushido des anciens samouraïs; Jules, il a un seul maître et ce maître, c'est précisément "Celui que n'est pas Jules Labesse", si vous m'avez bien suivi. Oh, je vous en veux pas, c'est simplement un "point de vue" erroné auquel vous avez eu recours.

  Vous savez, c'est important le "point de vue", c'est comme à la Bataille d'Austerlitz, on voit pas la même chose selon qu'on est Bernadotte, Lannes ou Murat. Alors, je vais vous dire, Jules Labesse, pour parler de Lui, il avait, grosso modo, trois perspectives à sa disposition.

  Ou bien il partait de la considération philosophique de son Moi et alors vous auriez dit :     

 

"Halte-là, solipsisme, vous vous séparez du monde, vous ramenez toute la réalité à votre moi, vous interprétez tout ce qui vous entoure selon votre propre canon, vous ne voulez vous référer qu'à votre seul modèle".

 

  Ou bien, il empruntait le chemin de la psychologie et alors l'ornière aurait été également patente :

 

  "Stop, EGO, vous affirmez votre personnalité en excluant celle des Autres".

 

Ou bien Jules Labesse aurait pu chercher à se frayer une autre voie, celle de la pédagogie, par exemple, et qu'auriez vous dit à ce propos ? :

 

  "Jules Labesse en tant qu'unique sujet connaissant?; L'égocentrisme face au savoir ?; Le "JE" autodidacte ?"

 

  En effet, vous auriez pu dire cela et bien d'autres choses encore allant dans ce sens et vous auriez été dans une certaine forme de vérité car, en effet, c'est bien de cela dont il s'agit. Parmi la multiplicité et le foisonnement des théories du savoir, "Jules" n'est qu'un élément parmi tant d'autres, une sorte de goutte d'eau au milieu de l'océan. Et, si je peux me permettre, l'océan que vous n'avez jamais vu, vous ne pouvez guère le mettre à votre disposition par la magie de votre simple regard. Imaginons que vous ne savez rien, mais vraiment rien de l'Océan Indien, de son contenu, de ses marées, de ses courants, de son fonctionnement.

  Imaginons cependant que vous connaissez une seule goutte de cet océan. Cette goutte, si vous le voulez bien, appelons-là "Jules". Cette goutte, vous la connaissez sous toutes ses facettes. Vous en possédez toutes les informations : sa composition, sa forme, sa couleur, sa vitesse de propagation, sa transparence, sa structure interne, le jeu de ses molécules et de ses atomes. Donc, cette goutte nommée "Jules" vous est parfaitement connue alors que les milliards de gouttes qui l'entourent, sont pour vous, un évident mystère.

  Comment donc allez-vous procéder pour découvrir cette myriade de matière liquide, immensément fluide, fuyante, insaisissable, cette "liquida incognita" qui fait le siège de la "goutte-Jules" ? Eh bien, je parie que vous allez vous servir de la goutte susnommée pour faire un brin de voyage dans la galaxie inconnue. La "goutte-Jules" sera, en quelque sorte, votre médiateur, votre ambassadeur et finalement votre précepteur. Avec elle vous allez entamer le long voyage de la connaissance et votre logique, votre esprit de déduction vont imparablement établir des analogies, des différences; vous n'aurez de cesse de prendre "Jules" pour étalon, pour parangon, afin de mieux connaître Alphonse, Gustave, Léon et la foultitude d'autres gouttes qui dérivent à l'infini.

  Et ainsi, de proche en proche, vous aurez, sans même vous en apercevoir, reproduit un très ancien processus de savoir qui consiste tout simplement à partir du CONNU pour aller vers l'INCONNU; et alors cet océan qui ne vous apparaissait que comme une énigmatique Atlantide, vous livre peu à peu ses secrets et tout son monde aquatique vous devient familier et l'océan vous parle de ses milliers de bouches et c'est bien à "Jules" que vous devez votre nouvelle connaissance, comme si les gouttes s'étaient donné la main, comme si elles s'étaient communiqué leur secret de l'une à l'autre afin que Vous, tout au bout de la chaîne, dans la grande farandole, puissiez le recueillir ce secret et posséder l'infinie connaissance de la multitude du peuple océanique.

 

 

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 08:28

 

  Oui, cela commence par une longue énumération, une manière de litanie lexicale, infinie variation sur le chiffre 7, sur son aspect symbolique, depuis les sempiternels jours de la semaine - métaphore facile du temps - jusqu'aux portes de la voie mystique - métaphore facile de l'éternité. Quoique l'on fasse, nous sommes toujours empêtrés dans cette nécessaire temporalité, nous sommes toujours livrés à la question, bien évidemment, de nature métaphysique. Mais l'énumération ! En quoi est-elle "utile" ? Eh bien, en la matière, l'inutilité est patente, elle en est même la justification, identiquement à l'art qui n'est jamais qu'un jeu gratuit, une giration sur "les ailes du désir", un vol plané "au-dessus d'un nid de coucou". Parfois est-il nécessaire de faire un pied de nez à la réalité - le cinéma, souvent, sait si bien le faire - afin d'entrer dans une aire de liberté. Ainsi en est-il du merveilleux langage, lequel devient un jeu subtil dès l'instant où l'on se dispose à l'entendre avec l'oreille adéquate, celle de l'esprit, s'entend.

  Quant à Jules Labesse, si son nom prête à sourire, eh bien vous n'en êtes qu'au tout début de son étonnante biographie. Vous verrez, des ressources, il en a plein son sac, mais il n'est jamais bon d'anticiper et puis, à tout prendre, plutôt lui laisser la parole.

 

 

7

 

  Mais oui, vous avez raison, je me défilerai pas. Pourquoi 7 copains en tout, ni un de plus ni un de moins. Parce que le hasard, parce que le destin, parce que "c'étaient eux, parce que c'était moi". Je vous avoue, j'ai cherché à savoir, moi aussi, pourquoi 7, et j'ai rien trouvé de bien satisfaisant. Oh j'ai bien pensé à un tas de trucs comme les 7 jours de la semaine, par exemple, les 7 planètes, les7 degrés de la perfection, les 7 sphères ou degrés célestes, les 7 pétales de la rose, les 7 têtes du naja d'Angkor, les 7 branches de l'arbre cosmique, les 7 rayons du soleil hindou, les 7 sens ésotériques du Coran, les 7 centres subtils du yoga, les 7 fois 7 baguettes divinatoires d'achillée des Orientaux, le 7 dans sa dimension symbolique de passage d'un cycle à un autre; le 7 en tant que chiffre sacré des Sumériens; les 7 portes du Paradis; les 7 étapes sur la voie mystique, mais je suis arrivé à la conclusion que la vie était une bien curieuse alchimie, un bien étrange jeu qui tient du Loto, du jeu de Dames, du Bridge, du Poker menteur, de la Roulette russe, de la Loterie, du Quitte ou Double, et, en fin de compte, pensant à nouveau à notre petit groupe de copains, l'analogie était évidente, la combinatoire était celle du Jeu d'Echecs sur lequel nous figurions, tantôt en guise de pions, parfois de tours, de cavaliers, souvent de fous, de dames, plus rarement de rois et nous redoutions tous ce terrible "échec et mat" qui signait la fin de la partie. Enfin, je ne vais pas me plonger dans des spéculations métaphysiques, d'abord le temps est pas encore venu, et puis j'ai plein de choses plus intéressantes à vous raconter !

  Moi, c'est Jules Labesse, oui, avec deux "S". Je sais, mon nom souvent il fait rire et après tout j'y peux rien si un ancien Secrétaire de mairie, distrait sans doute, avait orthographié mon nom avec un seul "S" sur mon livret de famille. A sa décharge, il faut dire que ce fonctionnaire zélé avait tracé les lettres avec tant d'application, avec une si belle calligraphie de pleins affirmés et de déliés aériens, que sa "faute" est plus qu'à moitié pardonnée. Oui, bien sûr, je vous entends rire sous cape, vous gausser un peu et c'est bien normal, c'est toujours si marrant les patronymes ambigus (du genre "la Mère Dhaluile",par exemple), ça peut distraire les cours de récréation, les enceintes des bals populaires et les chambrées de fantassins et de grenadiers.

  Mais, vous savez, je m'y suis tellement fait aux blagues salaces sur mon nom amputé de son redoublement de consonnes qu'il m'importe assez peu qu'on le prononce d'une façon ou d'une autre. Oui, moi, c'est Jules Labesse et j'assume pleinement, aussi bien "Jules" que "Labesse"; c'est ma façon de faire un pied de nez aux empêcheurs de tourner en rond. Mais je sens que je ne vous ai pas convaincus; oh non, vous ne riez pas franchement, vous êtes trop poli pour ça, juste la commissure des lèvres qui se relève, et puis ce léger plissement de la peau autour des yeux, et cet imperceptible raclement de gorge qui en dit plus qu'un long discours.

  C'est  pas vraiment mon nom qui pose problème d'après ce que je peux comprendre et bien que votre réprobation elle soit subliminale, je m'aperçois que c'est la formule entière qui vous heurte un brin. "Moi, c'est Jules Labesse", ça vous rend si peu indulgent à mon endroit, ça vous installe dans une sorte de posture critique, narquoise, peut être même un peu caustique. Si j'ai bien saisi, c'est plutôt le "C'est moi" qui vous fait tiquer, qui vous irrite un peu le conduit auditif et la conscience morale aussi. Ah, voilà, j'y suis ! Vous vous étonnez donc que, tout de go, je cite mon nom en premier alors que je suis censé laisser la primeur à mes Copains et même en faire une louange appuyée.

 

 

 

 

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 08:36

 

Voici donc Jules Labesse en personne, le personnage central, le narrateur qui vous convie à venir faire un tour sur la Place du Marché; lieu géométrique de l'amitié, des rencontres, des illusions aussi, parfois des déboires, des deuils. Mais rien ne saurait entamer cette boule compacte, pas même les médisances, les jugements. Ici, une philosophie du quotidien, une philosophie immanente a posé son sac, dans lequel on puise sentences, aphorismes, comme un petit vade-mecum d'un existentialisme ordinaire, un genre de grimoire où l'on irait chercher quelque recette de magie. Et, pourtant, on le sait, les meilleurs guides pour la conscience sont à l'intérieur, bien cachés dans quelque pli, mais toujours prêtes à s'ouvrir, témoigner, donner des perspectives. La vie, son chemin semé de joies mais aussi d'embûches, comme un déconcertant Jeu de L'Oie, avec les dés qui, aussi bien, peuvent tomber sur la case Prison, aussi bien sur la Case 63. Mais après cette fameuse case, y a-t-il encore quelque chose à jouer ? 

 

Moi, c'est Jules Labesse.

 

 

   D'avoir écouté "Les Copains", ça m'a évidemment plongé dans mon adolescence, mes années de Lycée, le Régiment et je ne sais quoi encore, enfin le grand carrousel des "feuilles mortes" qui se ramassaient à la pelle et puis, surtout, ça m'a fait penser aux copains actuels, à tous ceux, sexagénaires et bientôt septua qui essaient, jour après jour, de transformer leur retraite en "Violon d'Ingres", de faire que la succession des semaines, des mois, des années, ne ressemble pas trop à un film usé des Frères Lumière où l'image tressaute sans cesse, où les personnages sont si flous qu'on les croirait irréels, en voie de perdition à la manière de quelque ancienne civilisation disparue dont l'humanité n'a même plus le souvenir.

  En tout, à se retrouver sur la Place du Marché, on est bien une bonne dizaine. Tous de bons copains, pour la plupart des anciens de la Manu. Tous les jours on se voit, même les jours fériés, même les jours de grève et même ceux où on est malades. C'est une règle sacro-sainte à laquelle nul ne penserait à déroger, c'est comme un serment de chevalerie, un vœu de fidélité entre les adeptes d'une Loge maçonnique, l'engagement d'assistance mutuelle des Membres de la Confrérie de Saint-Fiacre.

   Mais, à dire vrai, sur la quinzaine de badauds de la Place, il y a un noyau dur dont je fais partie, vous l'aurez compris, un véritable pépin compact, irrétrécissable, incompressible, "inoxydable" comme dirait Antoine et, comme les Trois Mousquetaires, "Tous pour un, un pour Tous", nous constituons une sorte de boule dense et homogène, un cercle parfaitement clos et chacun d'entre nous constitue un indispensable maillon de la chaîne et, au milieu de la chaîne, il y a un bien précieux qui s'appelle "l'Amitié".

Pourquoi sept, me direz-vous ? Eh bien parce que le hasard, parce que le destin. Oui, je vous vois un peu sceptique, je vous entends dire "l'explication est un peu courte, on aimerait bien quelques détails, quelques développements, c'est un peu lapidaire comme réponse, "le hasard, le destin", ce sont, comme qui dirait, des mots fourre-tout, on peut presque tout y mettre et avec ce genre de pirouette on évite les questions fâcheuses, on élude la complexité des rencontres, tous ces petits détails qui donnent à l'amitié, sa saveur, son goût, son inimitable contour"....

  Oui, je vous entends, vous n'êtes pas satisfaits. Moi non plus, du reste. Mais je vais y venir à nos petits destins en forme de rébus, de charades, de devinettes, à nos petits hasards semblables au Jeu de l'Oie avec ses cases départ, ses ponts à franchir, ses hôtelleries où attendre son tour, ses puits où l'on espère le renfort d'une main secourable, ses labyrinthes et alors on retourne en arrière, ses prisons, ses têtes de morts qui veulent dire qu'il faut recommencer à zéro, ses avancées et ses reculs, ses places laissées au plus chanceux que vous et puis les yeux toujours fixés sur la case 63, celle où il y a l'Oie, la grande, la victorieuse au cou tendu, aux pattes orange qui giclent dans tous les sens, qui cavale on ne peut mieux mais...

  Au fait, dites-moi, j'ai un peu oublié, l'Oie de la case 63 quand elle est arrivée tout au bout du Grand Jeu, à la case ultime, et après y en a plus d'autres de cases, elle a le droit de recommencer ? , un peu comme si on nous disait, "mais oui, vous pouvez encore jouer une fois, vous pouvez renaître VRAIMENT, vous pouvez repasser par la case départ, la case Ecole, puis Collège, puis Lycée, puis vous pouvez faire une pause à la case Ecole buissonnière, puis vous pouvez repartir, passer par la case Régiment, la case Mariage, la case Boulot, puis plein de cases avec plein d'allers-retours, avec plein de grosses tuiles et de petites joies, puis des grandes, la case Enfants, la case Vacances, la case Hôpital avec plein de petites misères sur vos parties les plus intimes, puis la case Cimetière pour des connaissances qui viennent de tirer leur révérence, puis la case Espoir, la case Maladie, la case Loisirs, la case Impôts avec des taxes à payer comme au Monopoly, la case Maison, la case Retraite, la case Petits-enfants". Mais, dites-moi, on y est déjà arrivés à cette foutue case 63, même on s'en était pas aperçu, ça passe si vite le Jeu de l'Oie, à vrai dire !

 

 

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 16:45

 

   AUTRUI.

 

  *Abel et Caïn - N'y aurait-il que deux hommes sur la terre qu'existeraient aussi bien l'amour que la haine.

  *L'Autre, jamais directement accessible. Médiation du geste, du regard, de l'intention. Nous sommes tous des "forteresses vides" qui attendent d'être habitées d'altérité.

  *L'amitié n'est souvent convoquée qu'à des fins de réassurance narcissique. Réciproques.

  *"Faire face" ou modeler l'épiphanie des visages. Altérité.

  *Pouvoir dire "Je suis moi" et "je suis l'Autre" d'un même empan de la conscience. Fusion.

  *Aborder le Soi comme une étrange altérité ou le privilège unique de la folie. Celle du "haut", s'entend !

  *Toujours plus près des Autres que de nous-mêmes. Simple question de regard.

  *Les Autres : deux ou trois choses que l'on sait d'eux. Enigmes.

  *Faites plus confiance à l'Autre qu'à vous-même. Vous êtes à vous-même ce que Judas fut au Christ, prêt à tous les reniements pour sauver votre peau.

  *Comme l'or, l'ami vrai est rare. Mettez-le en sûreté !

  *On prête souvent aux Autres ses propres insuffisances, rarement ses qualités.

  *Tout commerce avec l'Autre se solde toujours par un débit ou un crédit. Impitoyable loi des échanges.

 

 

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