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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:57

 

Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

 

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:26

 

L'infinitude.

 

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Œuvre : Barbara Kroll. 

 

  Alors que cette œuvre s'annonce sous les traits évidents de la finitude, n'est-il pas étrange de la placer sous le titre "d'Infinitude" ? Sans doute y a-t-il là atteinte à l'esprit logique. Seulement l'existence est rarement "logique" et, du "logos", c'est surtout l'aspect langage qu'il faut retenir, plutôt que son aptitude à rationaliser. Nous disons bien "Infinitude" et ceci peut trouver à s'éclairer sans difficulté. Jamais nous ne pouvons atteindre notre propre finitude afin, qu'en tant que Dasein, nous puissions connaître la totalité de notre être. Nous sommes toujours fragments, parcellaires, non parvenus au terme à partir duquel nous pourrions nous saisir globalement d'une manière identique au regard de l'Autre qui nous synthétise et, ainsi, prend possession de nous. C'est pour cette raison d'une inaptitude à se poser devant soi, à la manière d'un objet que nous contemplerions, que nous utilisons le mot "d'infinitude". Jamais nous ne parvenons à notre propre fin et, dès lors que celle-ci s'annonce, il est déjà trop tard pour que nous puissions en faire quoi que ce soit. Nous n'avons plus la conscience qui nous permettrait de nous en emparer. Nous sommes remis à la bouche étroite du néant, sans condition de possibilité de pouvoir penser cette existence dont nous venons de nous retirer. Nous sommes donc, quoi que nous fassions, des êtres placés face à la démesure de l'infini. De là notre sentiment permanent d'incomplétude, de là notre angoisse. Il n'est jamais rassurant de se sentir en voie d'achèvement, sans qu'il soit possible de parvenir à la clôture du sens.

  Mais il faut en venir à cette œuvre dont la pesante  noirceur nous plonge dans de bien ténébreuses réflexions. En réalité, ce dessin nous ne le regardons pas, c'est lui qui nous attire dans ses arcanes comme la veuve noire emprisonne l'innocent moucheron dans les multitudes blanches des fils de la vierge qu'elle lui destine comme sa finitude. Cette Allongée, nous la percevons comme l'une des possibles figures du tragique, sinon la dernière avant la mort. Tout ce qui, chez l'humain, constitue sa réserve de plénitude, sa capacité à occuper l'arche lumineuse d'un possible destin, tout ici s'inverse dans des harmoniques semblant rétrocéder vers une singulière disparition. Le buisson des cheveux est un énigmatique cadre détourant un visage blafard, lunaire, de mime triste - nous pensons, bien évidemment au Mime Marceau -; le cirque des yeux est envahi d'un chanvre bitumeux d'où le regard - cette lumière de la conscience - est absent; les lèvres habituellement carminées et désirantes - cet antre de la sublime parole -, plongent dans une encre lourde, impénétrable; le corps est cette immense plaine blanche, neigeuse, froide d'où n'émerge nul signe de vie, abandonné qu'il est dans la posture du déjà-inexistant; les mains sont pareilles à des croisements ossuaires faisant signe vers ce qui restera après que la chair sera devenue poussière. Cette Allongée est-elle simplement gravement malade, incurable, on bien déjà en partance vers plus loin que son corps ? Nous inclinerions à penser qu'une rigidité post-mortem est déjà en train de métamorphoser son esquisse humaine en simple souvenir aux yeux de ceux qui, après elle, vivront. Mais, pour autant, avons-nous remis aux mains de Thanatos ce simple reflet de Celle qui, sans doute, a existé à la face de la terre, marché, aimé, probablement enfanté, désiré ? L'avons-nous condamnée à n'être qu'un passé en voie d'accomplissement ? Sans doute avons-nous interprété au plus près de ce que nos sentiments nous dictaient. Il y a une telle désolation à prendre acte de ce fusain aux traces si charbonneuses. Et l'objet entre les mains, quel est-il ? Sans doute un ustensile ordinaire, une tasse venue s'échouer dans l'armature rigide des doigts. Mais cette tasse n'est pas celle du quotidien. Elle est celle qui contient la ciguë dont Socrate a fait son dernier breuvage, préférant la finitude de la vérité, à la relativité du mensonge des habituels SophistesElle, sur son grabat, a-t-elle décidé d'en finir avec la vie, de pratiquer sa propre euthanasie, de tirer sa révérence et de disparaître dans les eaux lourdes du Styx ? Mais nous ne pourrons poursuivre notre interprétation qu'à chercher dans le domaine de l'art quelque homologie. Et celle-ci, nous la trouverons chez Kirchner, l'un des fondateurs de "Die Brücke"le mouvement expressionniste allemand. 

 

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 Ernst Ludwig Kirchner

Jeune fille assise (1910).

 

 Entre les deux figurations, de nombreuses  confluences de sens se font jour et l'on pourrait presque les superposer sans risquer de tomber dans un faux-sens ou bien dans des excès interprétatifs. La pose est identique, l'impression générale dévitalisée, investie d'une profonde lassitude. Cependant, maintenant, il convient de poser les différences, lesquelles permettront de mieux mesurer l'abîme tragique dans lequel nous plonge la représentation de Barbara Kroll.

 

 

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 Ce qui éloigne ces deux représentations, c'est d'une façon visible, la couleur par rapport au traitement en noir et blanc. Ce que Kirchner rend patent en matière de dramaturgie résulte du violent espace dialogique dans lequel les teintes complémentaires jouent sur le mode d'oppositions irréductibles : le jaune argileux du visage se détachant sur le bleu intense du couvre-lit et celui, plus atténué des cernes au-dessous des yeux; le vert amande du corsage jouxtant le rouge intense de la robe. La seule couleur commune résidant dans le noir de jais de la chevelure. Quoi qu'il en soit du parti pris pictural concernant les teintes posées sur le support, nous pouvons constater que le résultat atteint une identique démesure quant à la mise en image de la figuration humaine. Le traitement de Barbara Kroll dépassant même en amplitude les intentions du Peintre de la "Brücke" : on est passé de l'expressionnisme au mutisme, le regard encore présent dans le tableau coloré devenant absent du fusain de l'Artiste contemporaine. Il y a donc plus grande fermeture du Sujet face à cette existence qui, pour être souvent douloureuse, devient ici quasiment insupportable, aux portes de l'ultime désespérance. Le Métaphysicien ibérique, Miguel de Unamuno affectant à l'un de ses livres le titre de "Sentiment tragique de la vie", se situait lui aussi dans cette même veine d'une aporie constitutive du Dasein, aporie avec laquelle il doit composer, parfois, comme le Peintrele Poète.  Alors est atteinte la démesure de l'expression, tout au bord de l'abîme qui clôture tout, aussi bien la transcendance de l'art, que les contingences pesantes du parcours humain. De quoi nous interroger sur les misères et les désolations qui, partout, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni d'âge, ni de condition, moissonnent les têtes alors que le monde continue à tourner, montrant tour à tour, sa face de lumière, sa face d'ombre. Il en est ainsi de l'exister, parfois brillante polyphonie, parfois discours aphone disparaissant sous des meutes de pathétiques ténèbres dont ce dessin nous aide à prendre acte l'espace d'une contemplation. A l'évidence, la picturalité de Barbara Kroll tutoie en permanence, dans des teintes plombées de chair et de bitume, l'essence de la destinée humaine. En cela, nous pouvons la qualifier d'existentialiste. Regardant ces œuvres sombres, nous ne pouvons éviter de nous poser le problème de notre liberté. Sans doute la réponse nous appartient-elle en propre, comme toujours, lorsque nous décidons d'emprunter tel ou tel chemin. Ce chemin de représentation, lui, suppose une véritable exigence. Pour cette raison nous ne pouvons qu'y adhérer de toute la force de nos racines constitutives !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:17

 

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

 

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ? 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:52

 

bleu-noir, l'écriture.

 

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 Source : littlefrog.

 

 

  Présentation de l'Editeur :

 

  Une jeune femme au corps long et souple, un homme élégant, grand lui aussi. Ils se rencontrent ce soir-là dans un café de la station balnéaire. Il est désespéré, à cause de quelqu’un qu’il a vu par hasard le jour même, qui était celui qu’il attendait depuis toujours et qu’il voulait revoir coûte que coûte : un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs. “ Quelle coïncidence ”, dit-elle.
Il demande à la jeune femme de venir dormir à son côté, dans la chambre nue qu’il habite face à la mer ; il la paiera. Elle accepte. S’ouvre alors une aventure intense et déchirante qui va les conduire l’un et l’autre au bord de la folie et de la mort.

 

 

  Lettre à la presse :

 

C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perduPerdu comme perdition. (C'est moi qui souligne). 
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.

Sincèrement vôtre
Duras

 

  Notes préliminaires :

 

"Les yeux bleus cheveux noirs" tient une place singulière dans l'œuvre de Marguerite Duras. Publié en 1986, soit deux ans après l'immense succès de "L'Amant" (1984), ce livre avait un défi à relever, celui de succéder à un "monument" de l'édition. Sans doute les nouveaux lecteurs récemment acquis à la"cause durassienne", étaient en attente d'autre chose, alors que l'objet littéraire proposé creusait davantage encore le parti pris d'une étonnante modernité. En réalité, plus que du choix d'un style, "Les yeux bleus" veut indiquer la bonne voie à emprunter qui est celle de l'Amant véritable (la littérature) , non ce Chinois initiateur des émotions esthétiques de la jeunesse, mais cet Amant-là, anonyme, effacé dans son évanescente silhouette, cet homme qui révèle Duras à elle-même à l'âge de la maturité accomplie et la porte au-devant d'une écriture sublimée, quintessenciée.

  Ici, tout semble être donné dans le titre lui-même : "Les yeux bleus cheveux noirs".

Donc, l'Amant est nécessairement un "faux amant", celui dont on parle depuis la chambre transformée en scène de théâtre (ce lieu incontournable de l'écriture), cet homme étrange qui a "les yeux bleus cheveux noirs … le teint blanc des amants"cet homme qui semble incapable d'aimer une femme, sinon son écriture. "Depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas."
  
Car aimer un homme dans la quotidienneté, c'est-à-dire lui confier son corps, c'est en même temps amputer le corps de la littérature de ce qu'elle réclame, ce corps de l'écrivain précisément, cet espace sacrificiel en chemin vers la mort et l'absolu. Ce corps, il faut en faire le lieu d'une dramaturgie, couvrir son visage d'un "carré de soie noire", ce fétiche cérémoniel qui dit la coupure du monde, des autres, de l'amant-de-passage, lequel abolirait tout essai de création vraie. Il s'agit de vérité de l'écriture, de surgissement dans le plein du signifié. Ceci ne saurait souffrir d'exception sauf à se renier dans quelque facilité.

  Donc, "les yeux bleus cheveux noirs". Essayons de décrypter.

Les yeux bleus. Et, d'abord, comme matrice du surgissement littéraire : les YEUX. Car cette œuvre est, avant tout, la mise en acte d'une subtile écriture visuelle, lieu imminent d'une monstration, d'une révélation, de la contemplation de ce qui, toujours, demeure occulté, à savoir la démesure de l'art.

  "Elle dit qu'on devrait arriver à vivre comme ils le font (le faux amant; l'écrivain) , le corps laissé dans le désert avec, dans l'esprit, le souvenir d'un seul baiser, d'une seule parole, d'un seul regard pour tout amour.(Entendons d'une unique vision de la littérature).

  "Ils se surprennent tout à coup à se regarder l'un l'autre. Et tout à coup se voir. Ils se voient jusqu'à la suspension du mot sur la page, (ce suspens par lequel advient l'œuvre jusqu'à ce coup dans les yeux qui fuient et se ferment".

Le BLEU, ensuite. Des yeux, bien évidemment, mais aussi de la mer, du ciel, le Bleu  en tant que reflet de cet absolu qu'il faut atteindre afin de ne pas désespérer.

Cheveux noirs. Qui jouxtent la soie noire posée sur le visage comme pour dire la fin de toute chose, la mort à l'existence ordinaire, contingente, matérielle. Comme pour dire la naissance, par delà le néant, à l'écriture aussi impénétrable que la broussaille coiffant l'émergence de toute parole.

Ensuite, il faut mettre en opposition yeux bleus et cheveux noirs.

Yeux bleus des Gens du Nord. Proches icebergs. Exigence des pôles. Ici, il s'agit d'une expérience de la pureté, de la recherche d'une aire blanche, celle de la chambre austère, dépouillée, au centre de laquelle se dresse comme un autel, la dalle vierge sur laquelle écrire, naître à soi, à la littérature, au monde.

Cheveux noirs des Orientaux. L'énigme si proche. Peut-être la réminiscence de la Chine du nord, cette initiation au plaisir, cette pliure au désir qu'est le corps de l'écrivain, cet écartèlement entre la passion de l'homme rencontré et celle, totale, de l'écriture.

  En quatre mots, tout est dit de la métaphore littéraire (les yeux), de la couleur de l'absolu (le bleu), de l'érotisme (les cheveux), du néant (le noir) qu'ouvre toute création.

  Le livre en son entier peut être interprété comme la mise en équation de la littérature selon Duras. Une exigence de tous les instants, une disponibilité à la théâtralité qui fonde toute entreprise de création, la folie de l'amour absolu, cette "perdition", l'inclination permanente à tutoyer le sublime, un cri proféré de l'intérieur du silence, l'absence à soi jusqu'au vertige, une fascination de tous les instants, la pratique de l'excès permanent, un éthylisme de la rencontre, l'Autre comme conduisant au prodige, aussi bien à la destruction. On l'aura compris, nous sommes là portés à notre condition extrême de Voyeurs, nous les lecteurs sous le charme des "yeux bleus cheveux noirs", cet autre nom du chef-d'œuvre quand il se confie à une écriture dont encore, aucun écho n'a été trouvé.

  Mais disserter sur ceci serait une entreprise sans fin, tellement le sens est à profusion, suspendu à chaque mot. Ce qu'il faut faire, c'est seulement se porter au cœur battant de l'œuvre, directement à la clef de voûte qui soutient l'ensemble de l'architecture, au point où tout converge et là où tout bascule. L'objet ici décrit - qui sera commenté selon une libre méditation -, est le sexe même de la littérature, ce battement intime non directement observable, seulement les effets qui en résultent, ce sexe ouvert, antre de la création, attirant aussi bien que repoussant (ici l'on pense aux atteintes toujours possibles d'un "vagin denté", d'une anémone marine se nourrissant de ses  lecteurs-prédateurs), sexe qui ne se donne à voir que dans le moment même où il produit sa laitance au milieu des lueurs bleutées des abysses alors que flottent les longs filaments des algues pareils à de mystérieuses soies noires.

 

  L'extrait :

 

"Sous la lumière jaune, le visage nu.

Elle parle de la chose intérieure. Au-dedans de cette

chose intérieure il fait la chaleur du sang. Il serait peut-

être possible de faire comme si c’était un lieu différent,

fictif, et d’y glisser, lentement d’y glisser jusqu’à la

chaleur du sang atteinte, de rester là, et d’attendre, rien

d’autre, attendre, voir venir.

Elle répète : Venir une fois pour voir. Que ce soit

maintenant ou plus tard, il ne pourra pas l’éviter.

Il entend que peut-être elle pleure. Il supporte mal

qu’elle pleure, il la laisse.

Elle remet la soie noire sur son visage.

Elle se tait.

 

C’est alors qu’elle ne demande plus rien qu’il va sur le

sexe étale. Elle écarte les jambes pour lui se placer

dans leur creux.

Il est dans le creux des jambes écartées.

Il pose sa tête au-dessus de l’entrouverture qui ferme

la chose intérieure.

Il est le visage contre le monument, déjà dans son

humidité, presque à ses lèvres, dans son souffle. Dans

une docilité qui fait venir les larmes il se tient longtemps

là, les yeux fermés, sur le plat du sexe abominable.

 C’est alors qu’elle lui dit que c’est lui son véritable

amant, à cause de cette chose qu’il lui a dite, qu’il ne

voulait jamais rien, que sa bouche est si près, que c’est

intenable, qu’il doit le faire, l’aimer avec sa bouche,

l’aimer comme elle aime, elle, elle aime qui la fait jouir,

elle crie qu’elle l’aime, de le faire, qu’il est pour elle

n’importe qui, comme elle pour lui.

Elle crie encore alors qu’il a retiré son visage.

 

Elle ne crie plus.

Il se réfugie contre le mur près de la porte. Il dit :

— Il faut me laisser, tout est inutile, je ne pourrai

jamais.

Elle se couche le visage contre le sol. Elle crie de

colère, elle se retient de frapper, puis elle ne crie plus,

elle pleure. Et puis elle s’endort. Il vient près d’elle. Il

la réveille, il lui demande de dire ce qu’elle croit. Elle

croit que c’est déjà trop tard pour qu’ils se séparent.

Elle se détourne. Il regagne le mur. Elle dit :

— Peut-être l’amour peut-il se vivre ainsi dans une

manière affreuse.

Elle dort sous la soie noire jusqu’au plein jour."

 

 

Libre méditation. 

 

On regarde l'Autre et le regard est aliéné. Aliéné à l'amour.

A cet impossible qui s'appelle amour.

A cette fontaine de larmes. L'amour est une tragédie. Jamais il ne faudrait connaître.

Connaître et déjà la Mort, son visage de soie noire, son sexe de sang chaud.

Et cet antre qui attire et repousse.

Comme le regard aimante et revient à soi.

Il n'y aura pas d'amour sexe à sexe. Cette trahison. Cette faiblesse.

Il y aura absoluité. Bouche à sexe. Parole gravitant dans le mystère ouvert.

Mystère fécondant l'œuvre. Langue disant le désir.

Lèvres à lèvres. De Lui qui demande. D'Elle qui reçoit et donne à la suite.

Visage écrivant l'amour à même le sexe-désirant-désiré.

Désirant être LU. Être ECRIT. Être MOT.

Car l'amour, avant tout, est un MOT Un cri. Une supplication.

De Lui qui voudrait. Mais ne peut.

D'Elle qui peut mais ne voudrait.

Un lamento avant que la Mort ne surgisse.

Yeux bleus cheveux noirs.  Absolu inatteignable de l'art.

De l'écriture qui, toujours, se retire alors même que désirée.

L'écriture on la regarde comme on regarde l'Amant.

On crie son désespoir de l'avoir, de ne pas l'avoir.

Car, toujours on sait que cela fuit, que cela qu'on avait pensé dans la chambre,

sous la lumière de la lampe - cet éclair - cette illumination -,

ce regard qui vous convoquait à être, à surgir au plein du langage,

voici que cela se retire, voici que cela part vers le Nord

avec le bleu intense des yeux, d'outre-ciel,

avec le noir des cheveux comme la soie qui fait signe, qui appelle, vers la Mort, l'Absolu.

Il fait si sombre lorsque l'Amant-l'Amour-l'Ecriture partent vers les icebergs.

Alors on pleure. Alors on supplie.

Alors on trouve un Amant, un substitut de ce qui aurait pu être mais qui, jamais, ne sera.

Car, ce qui aurait été, la Mort ou le vent comme on veut le sexe de l'Amant,

sa bouche désirée mais cette bouche est muette, mais cette bouche est assoiffée d'un autre désir.

D'un absolu qui est le corps à nu, sous la lumière crue de la vérité.

Car le théâtre, cette existence sublimée se dira en langage, en mots,

au plus près du texte, dans l'incandescence du livre.

Le livre, on fera comme s'il s'écrivait chaque soir, à coups de larmes, à coups de cris,

dans des enroulements blancs des draps, leurs flaques de lumière,

dans des allers-retours de corps suppliciés laissés à leur propre décision.

Mais qu'est donc le corps - cette chose -, alors que l'écriture vous l'arrache,

vous délivre de cette pesanteur, et la mer n'est plus qu'un rêve bleu

qui se rythme en phrases et les mouettes ne sont plus que cet éclatement blanc

qui dit le lexique du rêve.

Celui qu'on boit, à longueur de nuit sous la lumière nue du lustre, avec des volutes de fumée

et les yeux emplis de larmes.

Avec son corps délivré qui danse, emporté par les mots.

Il n'y a plus de chambre, plus de parc, plus d'hôtel, plus rien

que le balancement de la parole - cette frénésie -, cette mise hors-de-soi

qui vous place au milieu du langage.

Et les mots coulent avec leur bruit d'amour, avec leur persistance de sang,

leur confluence de sève.

La jouissance est là qui plante son pieu dans la pulpe du sexe des mots,

qui en fait éclater la grenade, en libère les pépins gonflés de suc.

Écrire-Duras, c'est aller au fond de soi, là, dans cette vie intérieure, intime, profonde,

dans cette "chair du milieu" qu'est le sexe délivrant son nectar et le livre s'écrit

dans une manière d'extase, et plus rien ne compte que ce rythme au seuil de la Mort.

Demain, il sera trop tard.

C'est là, au milieu de la nuit, que tout doit s'accomplir, dans les larmes,

dans le lac des yeux bleus, dans la forêt des cheveux noirs.

Il n'y a pas d'autre lieu où exister que celui-ci :

L'ÉCRITURE,

la MORT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:01

 

Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

 

  

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 09:41

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens

lpvds 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme : 
Carly Waito.

 

                                                                                      Cet article est dédié à mon Ami JPL

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

  Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

 

 

 

 

                                                                        

 

 

 

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 09:36

 

Théorie du secret.

 

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 "Mille et trois souffles d'écorce ou la dernière forêt…"

 Œuvre : Jephan De Villiers.

 

  A peine aperçu et ce Petit Peuple d'Écorces nous interpelle. Comment pourrait-il en être autrement ? Soudain, nous sommes arrachés à nos préoccupations mondaines et transportés au-delà des contingences vers une terre de l'imaginaire. Nous ne le savions pas, mais ces fragiles Personnages de bois nous hantent depuis la nuit des temps. Ils sont là, cachés au creux d'un buisson, près du cercle lumineux de la clairière, adossés à un chêne à la majestueuse ramure ou bien dans le clair-obscur d'une résille de pin, attendant la marche vers leur destin. Ils sont des guetteurs de l'infini que leur mince statuaire dispose à l'oubli. Ils sont tellement inapparents que nous n'y prenons garde et nos pieds hasardeux butent souvent dans leur modestie de fibre sans que nous nous en apercevions. Et, pourtant, nous eussions été bien inspirés de les prendre en considération plutôt que de les confier aux feuilles étroites de l'oubli. Car ces Modestes sont porteurs d'un secret tellement lié à notre propre destinée que nous aurions dû le percevoir au moindre bruissement de la forêt, au minuscule  passage de l'oiseau à contre-jour des feuillaisons. Mais nous sommes distraits et demeurons volontiers dissimulés dans notre conque germinale pareils à des Existants en voie d'éclosion.

  Et puis, le Petit Peuple, il faut le dire, n'éveille guère l'attention des humains. Depuis leur taille d'environ cinq pouces de haut - les Lilliputiens, pour mémoire, en mesurent six -, ils passent inaperçus, simples flottements sur le bord ombreux de quelque rivière. Ils sont tellement discrets, on ne les entend guère sauf le froissement d'une brume qui s'élèverait de l'onde, sauf le glissement de la fourmi porteuse de brindille. Ce qui les rend précieux c'est précisément cette inscription dans l'inapparent. La libellule touche notre cœur à seulement imprimer dans l'air sa trace de cristal.

  Mais comment donc les avons-nous découverts ? Leur venue au monde s'est faite dans une telle ingénuité, un simple grésillement d'élytres, un faible rythme de tamtam sur le sol de poussière, la fuite du vent le long du sentier semé d'herbe et de minces graviers. La nuit était venue dans sa vêture d'obsidienne, lame longue se confiant à la rumeur des étoiles. Bien des Vivants, déjà, avaient confié leur hasardeux destin aux coussins de plume et le bruit du monde était pareil au glissement de l'eau. Quelques AttentifsNoctambules impénitents, Astronomes dans leur sphère savante, Gardiens de phares, Écrivains penchés sur leurs manuscrits d'encre avaient été alertés par ce qui ressemblait à un frottement, un mince raclement se produisant sur l'écorce d'argile où vivaient les hommes. Alors, tous ces Veilleurs de l'impossible avaient, un instant, déserté leurs lunettes, leurs lentilles blanches, leurs plaines de papier et avaient ouvert leurs yeux sur l'événement qui parcourait la Terre de sa douce insistance. Et voilà ce qui s'était dévoilé à leurs yeux incrédules :

  Toute une théorie de menues Écorces, toute une pléthore d'éclisses de bois marchaient en caravane dense sur les chemins du monde, comme attirés, aimantés par on ne sait quelle force mystérieuse, abritant dans leur houle de branches un char démesuré, hautes roues cerclées de fer, lit de rameaux sur lequel reposait une dalle de bois nervurée surmontée d'un objet aussi étrange qu'insolite, lequel faisait penser à une grande coque de noix cerclée de cordes serrées. Même l'imaginaire le plus fécond - ce dont les Voyeurs n'étaient pas dépourvus, loin s'en fallait -, même l'inclination à l'invention demeuraient le souffle court et l'on ne formulait guère d'hypothèses au sujet de cette singulière ethnie. Dévisager suffisait. Rêver s'imposait. Être dans le silence s'illustrait comme la seule initiative envisageable. Ce qui était le plus étonnant, c'était la force silencieuse dont semblaient être pourvues ces menues Esquisses, leur volonté apparemment intangible d'atteindre quelque but, leur résolution de porter à son terme un projet réel, bien qu'illisible pour Ceux qui s'essayaient à en déchiffrer le confondant hiéroglyphe. Leur progression, quoique lente - elle faisait penser à une procession en direction de quelque idole -, se déroulait avec une belle constance, visiblement guidée par une pure lumière dont on ne pouvait savoir l'origine (Brillante Étoile, Icône boisée, Gemme translucide ?), les Petits Personnages au visage blafard faisant penser aux Moaïs de l'Île de Pâques, stèles mystérieuses toisant l'infini. Ils en étaient la minuscule représentation symbolique, leurs faces épatées semblant témoigner d'une identique interrogation du monde étrange qui leur faisait face. Et la démesure du char qu'ils entouraient de leur multitude pressée amplifiait encore l'impression de cérémonie possiblement initiatique ou bien de rituel crypté.

  Mais toutes les supputations des Veilleurs de nuit, pour savantes qu'elles fussent, ne cernaient la vérité de ce Petit Peuple que dans un genre d'approximation en tous points semblables aux plans que pouvaient tirer sur la comète les premiers découvreurs d'une terre vierge. Ce que les Distraits terriens ne savaient pas, c'est que cette procession incompréhensible à leurs yeux n'était que la résultante de leurs propres comportements ainsi que de leurs coreligionnaires, lesquels avaient foulé la Terre sans souci de la préserver des atteintes et des blessures qui, toujours, finissent par précipiter l'essence des choses dans des abîmes dont nul peut se relever à moins qu'un miracle ne se produise. Ce que transportaient les Minuscules consciences boisées n'était rien d'autre que ce qu'elles avaient pu sauver qui, encore, n'avait pas subi d'atteintes irréversibles et dont ils pensaient qu'il leur appartenait de les mettre en sécurité, quelque part sur un Mont éloigné de la curiosité des Erratiques. C'était donc un bien précieux, le plus précieux de tous, de minuscules rejetons de la Nature qu'il s'agissait de préserver de toute prédation, de toute dégradation. Comme une "toison d'or", un présent divin  à faire aux hommes, une garantie d'une possible immortalité, le royaume d'une sagesse infinie par laquelle continuer à rayonner, à doter le monde de ce Bien qu'ils cherchaient depuis toujours, à défaut de pouvoir s'en saisir.

  Dans la coque de noix refermée sur elle-même afin que le trésor soit préservé, transmissible aux générations futures, dans de menus écrins pareils à de la soie, l'on pouvait trouver : des copeaux de nuages pareils à des éclats de neige; des limailles d'étoiles, des vrilles de lumière, des queues de comètes, de fins cheveux de cascades, des perles de rosée, de longs fils de la vierge, des paillettes de glace translucide, des ailes ajourées de Nacrés de la ronce, des antennes volubiles de Zygènes cendrées, des broderies de brume, des dentelles de pluie, des rémiges d'air, des voilures de sternes, des aiguilles d'oursins, des vols de colibris, des yeux mobiles de caméléons, des clapotis de fontaine, des étoiles de mousse, des barbes de lichen, des crosses de fougères, quantité de graines, des sons de flûte, des glacis de lacs, des processions de moraines, des écailles de bois, des cris d'enfants joyeux, des farandoles, des tintements de comptines, des écritures, des sautillements d'araignées d'eau, des coulures de vent, des chutes de frondaisons, des levers de soleil, des aubes grises, des nuits de mercure, des sabliers intemporels, des jours immobiles, des trilles de secondes, des sarabandes de minutes, des échos de dunes, des balancements de palmiers et encore plein de choses cachées depuis toujours au regard des hommes alors que leurs yeux étaient  plein de merveilles mais qu'ils ne le savaient pas !

  Les soirs de pleine Lune, disposez-vous derrière votre fenêtre, ne faites aucun bruit et ouvrez vox yeux sur le miracle du monde. Vous les apercevrez sans doute ces Petits Écorcés faisant leur bruit de cigale alors qu'au-dessus de leur innocent cheminement les étoiles les observent avec toute la bienveillance qui sied aux rituels sacrés. Car c'est bien un itinéraire de cette nature qu'ils accomplissent afin de nous dire la nécessité de chaque chose que nous négligeons parfois de considérer avec la bienveillance qui sied à l'inapparent. Le chiffre du monde est aussi bien dans l'écorce qui flotte entre deux eaux que dans la chute de la feuille  sur le sol d'automne, que dans l'œuvre d'art qui tient son langage dans la pure beauté. Aussi bien en nous. Le secret est seulement à contempler : c'est de cette manière qu'il s'ouvre et rayonne dans l'espace et le temps : son aire de jeu infini.

 

 

 

 

 

 

 

    

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 08:51

 

La tentation de l'absolu.

 

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Source : Fondsécrans.biz. 


 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

Le texte en son entier :

 

 

"Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Comme les nuages traversent et disparaissent. De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. 
Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. La folie est au bout. L'intensément aussi. L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Mot vacant, mot muet, mot manquant. 
En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. C'est le mot du dépouillement de soi. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

                                                                                                      Isabelle Alentour.

 

 

 

    On ne dira jamais assez la beauté absolue de ce texte. Qui se suffit à lui-même, comme toute œuvre aboutie, définitive, laquelle entraîne sa propre clôture. Mais la tentation est grande de dérouler le langage, de tisser des fils autour des vides, de combler de matière les blancs, les transparences, le verbe suspendu, comme en filigrane. Car tout langage, et celui-ci de toute évidence, laisse place au silence, au vide, à l'abîme afin que quelque chose paraisse de l'indicible et fasse sens. Peut-être d'une manière subliminale, sur la pointe des pieds, en apesanteur. Identiquement aux araignées d'eau qui traversent le miroir de mercure  ne le touchant que du bout d'une pensée infinitésimale. Seulement une approche de ce qui voudrait se dire mais ne peut jamais qu'être effleuré. Le ciel, les nuages, les paysages à contre-jour de la lumière sont tissés d'une telle immatérialité qu'ils n'autorisent l'effraction qu'à être énoncés dans la pudeur, à figurer dans l'exactitude d'une économie du langage. Dire le rêve, l'illusion, les prouesses de la parole, le frimas ouvert des nuages, le frisson de la peau, la caresse d'amour, tout ceci tient de l'art de l'équilibriste, sinon du prodige.

  Comment dire en mots ce qui vibre entre soi et la démesure de l'espace, ce qui s'instaure de tension heureuse entre la colline parcourue d'oliviers vert-de-gris et le centre de la conscience ? Comment dire l'ineffable - aussi bien l'absolu -, quand tout ramène aux confins du monde habité par les hommes ? Quand tout est immensément matériel, explicable, quand tout est réseau de causes et de conséquences depuis cette origine que, tous, toutes, nous cherchons, battant l'air de nos pattes de chiots, de nos museaux attentifs à la laitance maternelle ? Nous sommes orphelins de nous-mêmes, jusqu'à l'ivresse. Nous sommes égarés sur des chemins qui semblent n'avoir d'issue qu'un éternel questionnement.

  Qu'en est-il de l'homme, des sentiments, de la nature, de la démesure du langage, de notre rapport aux autres, de l'empan inatteignable de l'art ? Qu'en est-il de NOUS, en définitive, puisque c'est bien NOUS qui posons les questions au monde ? Mais le monde est muet, mais le monde est complexe, mais le monde est une énigme. Alors il faut parler, faire des sons avec sa bouche tendue comme le vent. Alors il faut marcher dans le jour, à contre-lumière jusqu'à déboucher dans les ruelles tortueuses de la nuit. Alors il faut être SOI, jusqu'à la démesure, c'est-à-dire jeter son effigie de chair et de peau aux étoiles. Il faut brûler son épiderme au feu de l'inconnu, il faut broyer le calcaire de ses os et le disperser aux quatre vents, comme l'achillée mille feuilles qui annoncerait notre possible destin. Il faut pratiquer la mancie, l'art de la divination et devenir transparent à soi. Devenir soi au-delà de soi. Il faut contourner son corps, faire de ses mains des griffes, se saisir de son propre décor de carton-pâte et longuement regarder, au travers du massif compact, s'il y a un esprit, si l'âme fait ses révolutions de l'orient à l'occident, si l'art a fait ses dépôts sur l'arc tendu de la conscience, si la liberté à ouvert une aire, si la justice tient son glaive et sa balance au mitan du cœur gonflé de sève rouge, si les alvéoles palpitent au rythme de la poésie, si le sexe est le lieu d'une transcendance, si le plexus est l'agora où le discours des hommes tient enfin la clé de l'énigme : qu'en est-il du langage pour qu'il nous habite avec tellement d'intensité qu'il éblouit avec la force d'une lampe à arc ? Qu'il fore jusqu'aux viscères de l'intellect avec ce dard aigu comme la lame, qu'il s'étale avec la majesté de la lave et envahit jusqu'à nos perceptions ordinaires, les laissant sous la cendre de l'étonnement ?  C'est tout cela qu'il faudrait demander et bien d'autres choses encore : le secret des métamorphoses, le vol stationnaire du colibri, le mystère de l'aube par lequel, chaque jour, nous quittons la fable nocturne pour plonger dans le tragique du réel.

  Mais les questions, il faut les poser en direction de ce qui s'ouvre à la manière d'un papyrus dont on déplierait la fragilité d'écorce afin qu'il nous délivre quelques signes inaperçus, quelques nervures dont nous pourrions éclairer notre demeure obscure. Car ce que nous voulons, c'est que la gemme s'éclaire de l'intérieur et apaise nos souffrances. Ou, plutôt, ce que nous ne voulons pas, c'est l'entièreté du ciel, mais uniquement ce cadran par lequel notre vue s'arrache à la poussière et débouche dans une lumière dont nous ne connaissons pas la subtilité mais que nous souhaiterions boire comme une ambroisie. Alors nous disons :

 "Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. C'est bien cela, n'est-ce pas, le ciel est cette plume de paon, ce nuage ocellé, ce tremblement de libellule qui nous ravit et nous reconduit au centre de nous-mêmes alors que nos yeux ruissellent de lumière et que nos mains se serrent autour de l'invisible. Fécondant l'espace, il nous est loisible d'en sentir la trame, d'en lire la texture ouverte sur l'inconnu. Mais le ciel, jamais on ne peut le vouloir. Il est le domaine libre du vol de l'oiseau, la fuite oblique de l'aile du goéland, le flottement de l'écume dans lequel le nuage nous est donné afin que nos yeux s'ancrent dans la dérive de l'azur. C'est une longue parution, un immense glissement, une question ricochant sur une question. C'est si fluide le ciel et nos mains en sont lavées, dépouillés dès qu'elles s'inventent la possibilité d'une aire, d'un lieu, d'un habitat. Partout nous habitons, sur terre, près de l'herbe, sur les collines où chantent les pins, où s'éparpillent les graines parmi la trille des cigales. Même la résine nous pouvons la faire nôtre, l'inviter à pénétrer dans la faille du regard, à teinter d'argile la voûte accueillante de notre dure-mère. Mais le ciel ! Il est souplesse, fuite, libre destination des choses. Il est envol.

 Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Je voulais seulement la puissance du vide à féconder l'âme. Car le ciel est lisse, sans aspérité, sauf la courbure du vent. Alors il faut se confier à lui avec la légèreté d'une pensée, l'inconsistance du flocon, la libre pente du sentiment. Il faut être simple vacuité, mains en conque offertes au silence. Et regarder immensément, la réponse étant dans la vision, non dans ce qui pourrait en tenir lieu, de l'ordre de la feuille, de la brindille, de la pluie, de la boule d'air. Ici est le lieu du non-lieu. Ici est la dimension ouverte de l'imaginaire. Nous ne tenons jamais rien du ciel. Comme les nuages traversent et disparaissent, nous traversons et disparaissons, nous sommes au ciel et en même temps happés par la terre. C'est comme cela, nous sommes des terriens, des concrétions d'argile élevant dans l'air leur supplique, la vrille blanche des questions, l'hélice sans fin des interrogations. Mais le ciel est vide, muet et nous renvoie, comme en écho, nos litanies de boue et de poussière. Il nous faut nous résoudre à être des êtres de fange, de simples exhalaisons de tourbières sous la poussée des brumes et l'encerclement des pierres. Cela que nous savons depuis que le monde est monde, nous voudrions en faire un détail, une question subsidiaire, mais la matière est têtue  qui fait notre siège.

  Alors nous disons avec, dans la voix, les cristaux d'une infinie tristesse : De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. Et nous le disons au conditionnel, signant par là les limites, posant les bornes de notre finitude étroite. Mais à l'incipit de notre dire, nous avons inscrit, comme sur une cimaise de feu : "De là-haut", gravant ainsi, dans les sillons de la terre, sur l'adret des montagnes, sur l'ubac des collines la marque insigne d'une nécessaire élévation. "De là-haut", car la terre est étroite, car la terre est têtue qui, jamais, ne lève ses yeux de glèbe au-delà de ses propres insuffisances. Car ce qui nous entoure, le lac brillant comme une vitre, la flamme des cyprès dans le ciel noir, les champs de tournesols avec leurs mille soleils, ceci ne s'éclaire qu'à faire son tremblement sur l'infini dont le ciel est la visible partition.

  Mais c'est le regard qui est question. Toujours. Notre regard par lequel le monde se présente à nous selon d'inépuisables esquisses. Mais regarder, regarder VRAIMENT, jusqu'à la mydriase, à l'éclatement pupillaire, n'est pas une question de globe oculaire, seulement de jugement, de pure intellection, de lucidité. Seulement, celle-là, la lucidité est un feu, une coruscation qui brûle tout sur son passage. Après, les cendres retombent longuement, comme sur un champ de ruines. C'est pour cela que nous énonçons : Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. Et, disant cela, nous sommes sur le tranchant de la lame. A savoir sur la ligne de crête infiniment étroite de la vérité. Et nous savons qu'au débouché du tunnel dans lequel les hommes vivent, lorsque le jour se présente, il ne le fait jamais dans le retard de lui-même à s'annoncer. Non. C'est d'un surgissement dont il s'agit. Là, dans le "soleil du midi", alors que la boule blanche est au zénith, nous portons nos mains en grille devant notre visage dévasté. Comment soutenir la flamme du réel, comment faire de la faiblesse de l'homme devant tant de puissance, une force qui le déposerait au seuil de l'univers libre de lui-même, accordé au mouvement du nycthémère, à la palpitation des étoiles ? Comment obtenir le prodige et ne pas retomber dans la lourde perdition qui fait de nos yeux des orbites vides pivotant sue elles-mêmes dans l'abîme ouvert du doute, de la désespérance ? Car il y a détresse à ne pas pouvoir se saisir du ciel et de toutes choses qu'il abrite en son sein. Nos doigts griffent l'inconséquence de l'azur et il ne reste que des larmes, des sanglots blanchâtres pareils aux écoulements de résine. La folie est au bout.       

  L'intensément aussi. Ceci, nous le percevons dans les cellules mortifiées de notre corps, dans les plis de notre esprit, dans les complications de notre âme. L'intensément : cet inatteignable qui nous fait constamment signe et ne nous assigne qu'à mourir. L'intensément-amour; l'intensément-art; l'intensément-existence. Dire ceci comme une litanie au regard de tous les chemins du monde. Mais dire l'intensément autrement que par la parole. Autrement que par les mains. Avons-nous l'organe qui serait disposé à une telle démesure ? Où est-il ? Dans le cœur, le foie, le sexe, les reins ? Est-il pulsation de carmin, bile apatride, jouissance infinie, eau lustrale dont les fonts baptismaux nous porteraient hors de notre territoire de peau vers un au-delà, un innommable. Même la religion s'y épuiserait. Même la magie. Même la précieuse alchimie. Un dépassement bien au-delà de la vision imaginale des néoplatoniciens de Perse, au-delà de la confondante Île Verte, au-delà de la Mer Blanche, ces lieux habités de pure présence nous guidant vers un supposé Soi spirituel. Tellement au-delà de tout que l'intensément ne proférerait rien d'autre que l'AbsoluCe néant ourlé d'écume où, dans un même élan se confondent L'Amourl'AmantL'Aiméel'Artla pure Beauté.

  L'image de Dieu lui-même n'en serait qu'une vacillante icône perdue dans les mirages du désert. Car, parler de l'Absolu ne se peut. Quant à le figurer, figurerait-on la fuite du vent, la trace du vol de l'oiseau, le glissement du sentiment dans la pliure du jour ? Figurerait-on l'aube grise qui déjà décroit et n'est plus elle-même ? Figurerait-on ce qui, se dévoilant, n'a de cesse de se voiler ? Décrirait-on la trame du clair-obscur, l'évanescence du sfumato, la brillance équivoque de l'outre-noir ?  Figurerait-on l'infigurable ? L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Il faudrait écrire l'Absolu en biffant d'une croix le nom l'annonçant. Comme un report à lui-même de sa propre parution. Car, ici, la chambre d'écho est si étroite que la réverbération se confond avec cela qui l'a fait naître. Habitation sans murs ni fondements. Arbre sans tronc ni racines ni feuilles. Simples ramures faisant glisser dans l'espace l'écartement de leur transparence. Silence ne se disant qu'au prix du silence. "Faute d'un mot" pour pouvoir dire. Mot vacant, mot muet, mot manquant. Ici le langage atteint ses limites pour n'être plus que points de suspension et bientôt pure disparition dans le silence.

  En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. Et qu'y a-t-il au-delà du frisson si ce n'est la désertion de soi ? Car nous avons un corps, une peau sur laquelle viennent ricocher les frissonnements du monde, la parole des autres, la caresse d'amour. De ceci nous sommes provisoirement assurés tant que notre peau n'est pas devenue ce parchemin, ce palimpseste usé où ne se grave plus le chiffre de l'univers qu'à titre de perdition, à l'aune d'une confondante amnésie. C'est le mot du dépouillement de soi. C'est l'après-mot comme miroir de  l'avant-mort. C'est la perte du sens dans la cendre et l'oubli. Il y a tellement de vertige sur la scène de l'exister ! Tellement d'abîmes discrets qui, continûment sapent la base de notre architecture de sable. Le sable, cette inusable métaphore du temps, ce sable qu'enfants, dans l'insouciance de l'âge, nous creusions de nos pelles dociles, alors que le grand âge ne se prépare qu'à en recevoir l'ultime onction, la couverture terminale. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 10:25

 

Moderato Cantabile : écrire l'absolu.

 

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 Source : European Books Medias.

 


      Résumé.

  Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien ni l'un ni l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui.

 

                                                                                             Source : Wikipédia.

 

 

 C'est incontestablement à partir de Moderato Cantabile que l'œuvre de Marguerite Duras devient "durassienne",  prend son inflexion singulière qui ne la quittera plus.  Écriture au plus près d'une vérité qui travaille de l'intérieur et demande quelque sacrifice afin que sa parole puisse être restituée en direction du  lecteur. L'écriture de Duras est cette constante tension entre exister et mourir, ce qui, en dernière analyse, signifie toujours d'une manière identique. Écrire est mourir. A soi, à l'autre, au monde. Rarement les enjeux de la littérature auront été cernés de si près. Il y faut une vie, il y faut une passion. Il y faut la cigarette, la boisson, un constant dépassement de soi, une quête de l'impossible. Il y faut l'Amant qui transcende le réel, la musique qui emporte loin. Les cimaises de l'art ont ceci de particulier qu'elles ne se laissent atteindre qu'à l'aune d'une perte. Marguerite y consentira avec une admirable adhésion,  un renoncement, parfois, à vivre le quotidien autrement que par la recherche d'une parole qui en délivre la moelle intime. Œuvre de chair et de sang, œuvre indépassable : l'exigence est à ce prix.

  Mais il faut parler de ce chef-d'œuvre que constitue Moderato Cantabile, de ce pur météore éclairant de son sillage de feu le ciel des lettres. Bien entendu, énoncer ceci, à savoir le chef-d'œuvre, suppose quelques justifications. Elles s'établiront, d'abord, sur d'incontournables homologies, reconduisant l'œuvre au sol d'un rigoureux classicisme. Paradoxe seulement apparent pour ce livre figurant comme icône de la modernité. Car la modernité exige les règles fondant toute littérature, à défaut de tomber dans les apories de la mode. Moderato présente l'architecture des grandes tragédies. Les trois règles sacro-saintes y sont respectées à la lettre. Unité de lieu : le café, (la maison, accessoirement). Unité de temps : quelques jours ramenés à la densité de l'instant. Unité d'action : le meurtre comme acte dernier de l'écriture. Tout ceci dans une trame tellement serrée, dense, qu'il n'y a place que pour ce qui occupe les deux protagonistes : Anne Desbaresdes et Chauvin. En réalité il n'y a qu'eux. Les autres personnages ne jouent qu'à la manière de contrepoint. Y compris l'enfant qui n'est que le prétexte à évoquer la musique, cet absolu dont l'écriture se veut l'éternel écho.

  Ce livre étant construit comme une tragédie, il faut en suivre la chronologie, le long de VIII courts chapitres qui peuvent figurer comme autant d'actes d'une pièce de théâtre.

 "Et qu'est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ? reprit la dame.

- Je sais pas.

 Et, en effet, l'enfant (le fils d'Anne Desbaresde, dont il faut bien avoir conscience qu'il n'est qu'une manière d'allégorie de l'artiste ["Parfois, dit-elle, je crois que je l'ai inventé…"], cet enfant donc s'entête à ne pas vouloir préciser ce dont il s'agit. Pour lui, comme pour Anne (comme pour Duras), "Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c'est facile." Et, si cela ne veut dire que celasans doute faut-il entendre que, tant que la  sonatine de Diabelli ne consistera qu'en des gammes répétitives, alors on ne sera pas encore dans la musique, mais dans l'antichambre, dans cet "infiniment moyen" leclézien qui dit la pure contingence, non la forme accomplie de l'œuvre. Or "Anne-Marguerite" ne saurait se contenter de cette approximation. Il faut forer plus profond, il faut percer l'opercule qui retient de ce côté-ci du monde. Il faut déboucher de plain-pied dans la sonatine, à savoir dans l'art, dans les mots taillés dans le cristal.

  "Il faut apprendre le piano, il le faut."

  "Il le faut, continua Anne Desbaresdes, il le faut."

  "Pourquoi ?" demanda l'enfant.

  "La musique, mon amour…"

  En ces quatre courtes phrases qui sonnent comme des injonctions, se tient toute l'éthique durassienne. Ici est le lieu d'un incontournable. Ici est le site qui, dans un même empan de la pensée, rend coalescents, l'amour, l'écriture, l'ivresse, la danse, la musique, la mer, l'absolu, la mort. Coalescents et indissociables. Dire la musique, c'est dire l'écriture; dire l'écriture c'est dire l'absolu; dire l'absolu c'est dire la mort. Des emboîtements successifs qui disent l'absolue nécessité de surgir au plein de la vérité ou bien se taire. Ou bien se résoudre aux gammes que la dame s'ingénie à faire entrer dans la tête du jeune prodige. Du moins de cela qu'il deviendra lorsqu'il aura franchi le mur compact de la réalité. Car il n'y a que cela qui vaille, surgir au plein de l'événement créateur, devenir, soi-même, musique :

 "Le jeu se ralentit et se ponctua, l'enfant se laissa prendre à son miel. De la musique sortit, coula de ses doigts sans qu'il parût le vouloir, en décider, et sournoisement elle s'étala dans le monde une fois de plus, submergea le cœur d'inconnu, l'exténua."

 Tout est dit de l'enjeu dont l'enfant est porteur, cet enfant qui, en son sein, fait coïncider la musique, l'amour, "Anne-Marguerite" dans l'exigence la plus grande qui soit : celle du sublime. Le miel, cette miraculeuse gemme en étant la condensation portée à l'incandescence. On aura compris que la musique posée comme objet de la quête, il faille se porter bien au-delà de ceci que le  "moderato cantabile" laissait percevoir dans les hésitations de l'enfant à en donner la définition.  C'est moins le tempo qui importe - moderato, allegro, vivace -, que son degré de perfection, que sa forme accomplie. Un indépassable en quelque sorte. Ainsi sera l'écriture ou bien ne sera pas !

  Mais, maintenant, il faut avancer dans la gamme de ce qui se montre et se dévoile, comme les étapes successives conduisant au cœur même de la littérature. A la fin de la leçon de piano, Anne Desbaresdes ayant entendu les cris, se renseigne.

"Quelqu'un qui a été tué. Une femme."

"Au fond du café, dans la pénombre d'une arrière-salle, une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l'appelait calmement.

  - Mon amour. Mon amour."

  Il se tourna vers la foule, la regarda, et on vit ses yeux. Toute expression en avait disparu, exceptée celle, foudroyée, indélébile, inversée du monde, de son désir."

 Alors, ici, dans cette scène si théâtrale, dramatiquement signée, comment ne pas penser à la scène homologue d'Orphée et d'Eurydice ?

  Au cours de leur mariage, Eurydice, mordue par une vipère mourut et rejoignit le royaume des Enfers.

 " Lors de la remontée des Enfers, Orphée se rassure de la présence d'Eurydice derrière lui en écoutant le bruit de ses pas. Parvenus dans un endroit où règne un silence de mort, Orphée s'inquiète de ne plus rien entendre et craint qu'il ne soit arrivé un grand malheur à Eurydice. Sans plus attendre il décide de se retourner et la voit disparaître aussitôt.  (Source : Wikipédia).

  "Orphée […] la reçoit sous cette condition, qu'il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu'à ce qu'il soit sorti des vallées de l'Averne ; sinon, cette faveur sera rendue vaine. […] Ils n'étaient plus éloignés, la limite franchie, de fouler la surface de la terre ; Orphée, tremblant qu'Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l'amour, les yeux vers elle ; aussitôt elle recula, et la malheureuse, tendant les bras, s'efforçant d'être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l'air inconsistant."  (Métamorphoses - Ovide).

 Dans Moderato, c'est bien cet "air inconsistant" qui demeure après que la femme a été tuée. C'est bien le meurtrier qui, pareil à Orphée assiste, impuissant, à la fuite de Celle par qui il existait :

" Mon amour. Mon amour."

 Mais la référence au classique ne s'arrête pas là et il faut se rapprocher du "Phèdre" de Racine, de manière à y trouver un écho. Bien évidemment, ici, il ne s'agit nullement de faire un calque de l'œuvre théâtrale et de le plaquer sur le roman durassien. C'est la situation qui est racinienne. Le parallèle des situations croisées pouvant se décrire de cette façon-ci :

 Le Mari d'Anne Desbaresdes  trouve son homologue dans Thésée, le Roi d'Athènes.

Anne Desbaresdes endosse les habits de Phèdre.

Chauvin (l'employé du Mari, bien plus jeune qu'Anne) se reconnaîtra sous les traits d'Hippolyte.

 Le thème présente de troublantes similitudes : il s'agit  d'un amour impossible entre "Anne-Phèdre" et son beau-fils "Chauvin-Hippolyte".

Mais écoutons Phèdre faire l'aveu de son amour illégitime pour Hippolyte, à Oenone, sa nourrice et confidente :

 

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler."

 

Les phrases équivalentes, du point de vue du sens, dans Moderato :

 

"Elle baissa les yeux, se souvint et pâlit.

Anne Desbaresdes gémit.

Une plainte presque licencieuse, douce,

sortit de cette femme.

Et aussitôt, le tremblement des mains recommença."

 

 C'est donc, par-delà le temps, et les registres littéraires d'une même histoire dont il s'agit, celle des Amants confrontés aux limites d'une réalité toujours cruelle, laquelle, par avance, condamne toute forme de relation. Dans le cas de Phèdre, c'est l'acte incestueux qui se profile. Dans celui d'Anne Desbaresdes, celui d'un inceste social. On comprendra aisément que dans les deux cas ce n'est rien de moins que le tragique existentiel qui surgit, ceci posant de manière évidente leur qualité esthétique. Pour une seule raison : on ne tutoie jamais l'absolu qu'à participer à son exigence, à dépasser les limites de la convention, à s'en affranchir pour déboucher dans le règne singulier que seule la beauté peut offrir.

 La progression dans le texte, à partir d'ici, on ne la comprendra qu'à faire sienne cette manière d'évidence : Absolu - Passion - Écriture sont des équivalents taillés dans la même gemme, l'une appelant l'autre, l'une se fondant dans l'autre. Il n'y a plus de séparation que symbolique (les lieux, les objets, les personnages), tout concourant à cette ultime disparition dont l'art est la mise en acte, l'achèvement.

 

L'en-dehors de la passion Les gensle paysage.

 

  Qu'il s'agisse de l'enfant, du professeur de piano, de la patronne du bar, des ouvriers des usines, tous ces sujets ne jouent qu'à la manière d'un décor, d'une toile de fond sur laquelle prend appui la trame romanesque. (Sans doute identique à ce que la voix-off, au cinéma, est à l'image : une sorte d'écho, d'indécision venant habiter les marges indécises de l'écran.) Mais, pour autant, la présence des personnages n'est nullement facultative, comme si elle était de surcroît. Bien au contraire, le continuel remuement de ce théâtre d'ombres vient renforcer l'isolement du couple Chauvin-Desbarèdes, mettant en lumière une triple transgression dont leur relation est révélatrice :  d'âge d'abord, de milieu social ensuite, de culture pour terminer.

  "Le bruit sourd de la foule s'amplifiait toujours, il devenait maintenant si puissant, même à cette hauteur-là de l'immeuble, que la musique en était débordée."

   "Anne Desbaresdes resta un long moment dans un silence stupéfié à regarder le quai, comme si elle ne parvenait pas à savoir ce qu'il lui fallait faire d'elle-même. Lorsque dans le port un mouvement d'hommes s'annonça, bruissant, de loin encore, l'homme lui reparla."

 Le paysage, quant à lui, pose sur la scène la vacuité d'une beauté quotidienne, paraissant  harassée d'exister. Comme un destin qui aurait voulu dire, sous forme métaphorique, l'insoutenable vérité.

 "Le couchant était si bas maintenant qu'il atteignait le visage de cet homme. Son corps, debout, légèrement appuyé au comptoir, le recevait déjà depuis un moment."

 

 * La contemplation de la passionLe Café.

 

 "Dans la lumière du néon de la salle, elle observa attentivement la crispation inhumaine du visage de Chauvin, ne put en rassasier ses yeux."

 "Anne Desbaresdes boit, et ça ne cesse pas, le Pommard continue d'avoir ce soir la saveur anéantissante des lèvres inconnues d'un homme de la rue."

 "Elle fit alors ce qu'ils n'avaient pas pu faire. Elle s'avança vers lui d'assez près pour que leurs lèvres puissent s'atteindre. Leurs lèvres restèrent l'une sur l'autre, posées, afin que ce fût fait et suivant le même rite mortuaire que leurs mains, un instant avant, froides et tremblantes. Ce fut fait."

 

Le sacrifice de la passion : la fleur.

 

  "Elle regardera le boulevard par la baie du grand couloir de sa vie. L'homme - (Chauvin qui la surveillait : "Un homme rôde boulevard de la Mer. Une femme le sait.") - qui l'aura déjà déserté. Elle ira dans la chambre de son enfant, s'allongera par terre, au pied de son lit, sans égard pour ce magnolia qu'elle écrasera entre ses seins. Il n'en restera rien."

 "L'homme s'est décidé à repartir vers la fin de la ville, loin de ce parc. A mesure qu'il s'en éloigne, l'odeur des magnolias diminue, faisant place à celle de la mer. "

 "Le magnolia entre ses seins se fane tout à fait. Il a parcouru l'été en une heure de temps. (…) Anne Desbaresdes continue dans un geste interminable à supplicier la fleur."

 

 La passion réalisée : la mort.

 

 "Anne Desbaresdes attendit cette minute, puis elle essaya de se relever de sa chaise. (…) Chauvin regardait ailleurs. Les hommes évitèrent encore de porter leurs yeux sur cette femme adultère. Elle fut levée.

-Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

- C'est fait, dit Anne Desbaresdes.

 

  Car l'écriture est ce jeu adultérin de transgression de tous les interdits, afin que le langage parvienne à dire cet inatteignable, l'absolu par lequel il devient littérature. Car l'écriture est mort à soi de l'écrivain d'abord, mort à soi du lecteur ensuite. Seul cet au-delà donne accès à ceci qui verticalise : "Elle fut levée". Entendons : "elle fut livrée à la parole, sans possibilité de retour". Cette mort symbolique d'Anne Desbaresdes  n'est autre chose que l'assomption de Marguerite Duras dans l'ouverture de la langue. Ouverture dont elle ne redescendra plus puisqu'aussi bien, à partir de Moderato Cantabile, la passion avait trouvé son accomplissement. Ainsi naît tout ravissement : du don qui est aussi, une manière d'absolu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 09:24

 

Modiano : une esthétique du silence.

 

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 Source : Nuagesetvent

***

Dora Bruder - Résumé :

   Patrick Modiano, ayant retrouvé un avis de recherche dans un vieux numéro de Paris-Soir de 1941, décide d'enquêter sur la jeune Dora Bruder, née en 1926 à l'hôpital Rothschild dans le 12e arrondissement de Paris et domiciliée au 41, boulevard Ornano, qui a disparu à l'âge de 15 ans à la suite de fugues répétées puis d'arrestations par la police française. Cherchant à retracer le plus d'éléments possibles de la vie de cette jeune fille — à laquelle Modiano s'identifie de plus en plus intimement —, l'auteur analyse toutes les données retrouvées (souvent sous forme d'extraits de documents officiels de la période 1941-1942), entrecoupées de passages de sa propre existence et de celle de son père, mises en relation avec celle de Dora.

  Dora Bruder et son père, juif d'origine autrichienne, furent à quelques mois d'intervalle arrêtés, emprisonnés à la caserne des Tourelles du boulevard Mortier, puis internés au Camp de Drancy avant d'être déportés à Auschwitz le 18 septembre 1942, date du convoi qui les emporta vers les camps de la mort.

                                                                                         Source : Wikipédia.

 

Quatrième de couverture :

    "J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les longs mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps  - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler."

 Commentaires :

   Ainsi se termine cette œuvre, sur un secret, comme un livre d'Histoire refermerait ses pages sur une période  si trouble qu'elle n'autoriserait autre chose que cette non divulgation des apories qu'elle abrite en son sein. Le secret. On n'en ressort pas indemnes, pas plus qu'on n'atteint une quelconque liberté à l'issue des romans de Modiano. Ou bien, cette liberté est conditionnelle : il nous faut comprendre l'incompréhensible. Inconcevable oxymore qui outrepasse la figure de rhétorique pour gagner celle de l'Histoire. Figure si proche de la néantisation que nous sommes pris d'un vertige. Lisant, avançant avec ces ombres à la consistance de brume, nous sommes irrémédiablement confrontés à un lieu sans espace, à un temps sans temporalité. "Inquiétante étrangeté" qui se saisit de nous et nous projette dans la meurtrière d'un irrationnel, d'une folie habitant l'homme depuis la nuit des temps. Folie ayant pour noms : guerres, génocides, déportations, shoah, étoile jaune, Drancy, Auschwitz. Et la liste serait encore longue de ces "barbaries à visage humain" qui s'annoncent épisodiquement à l'horizon du monde. Comme une maladie qui progresserait à bas bruit, comme l'immonde qui ne se terrerait qu'à mieux ressurgir afin de lancer contre les Vivants la morsure de ses dents muriatiques.

  Mais comment parler de ceci qui nous atterre sans tomber dans une irréversible haine ou bien s'apitoyer sur le sort de ceux qui furent les victimes des grands déchaînements ? Comment ? Et, pourtant, il faut témoigner, ne serait-ce qu'en vertu d'une dette mémorielle. Cette dette dont Modiano est atteint jusqu'en son tréfonds, dont il s'acquitte avec talent, souci de la vérité, pudeur infinie. Cette littérature est belle qui dit, dans la sobriété, l'exactitude, l'humanité, la douleur infinie des hommes, leur lutte contre ce qui ne peut être proféré qu'à demi-mots, en de subtiles touches, en esquisses. Ou bien selon la note objective de l'archive, du compte-rendu administratif, de la fiche de police, de l'ordonnance officielle. Modiano sait parfaitement jouer de ces deux registres, comme le musicien joue la fugue, le thème musical passant d'une voix à l'autre. Cette fugue qui traverse la narration et la structure, la tient en suspens, comme une polarité à laquelle faire s'arrimer le récit : conjonctions des fugues. Celle de Modiano lors de sa jeunesse. Celles, à répétition de Dora, avant la dernière, la définitive qui moissonnera sa jeune existence. Toute l'économie du livre girera infiniment autour de cette fugue, contrepoint à tout ce qui s'y joue dans l'ordre du tragique, de l'irréversible, comme la main gantée de fer d'un destin qui broie et condamne tous ceux, toutes celles qui traversent les dédales de l'Histoire en un temps et un lieu donnés. Car la fugue n'est pas seulement sertie d'événementiel, elle est aussi le fondement d'un lieu symbolique lourd de significations. Fugue de soi, de l'autre, du monde toujours piégé alors qu'on avance avec toute l'innocence adolescente vers les mâchoires qui, toujours, se referment. Et leur morsure est souvent définitive ou bien laisse dans l'âme des survivants de vives blessures. Toute leur vie de recherche obsessionnelle - d'une vérité, d'une origine, d'une cause, d'une explication -,  sera la mise en acte d'une telle dramaturgie .

  Donc deux voix. Nous essaierons d'interpréter la première, celle qui essaie de dire dans le retrait, la distance, l'effacement, une réalité fuyante en elle-même (les événements sont si loin) ; une réalité difficile à cerner en raison de sa nature trouble, équivoque, ambiguë. C'est davantage l'aspect formel de l'écriture que nous retiendrons que le contenu que cette écriture est censée dévoiler. C'est donc une esthétique que nous nous appliquerons à rendre visible en tâchant d'en faire émerger les essentielles nervures. La musicalité, d'abord, laquelle peut se thématiser selon trois modes : la fugue, le silence, le vide. Ces trois éléments se mêleront tout au long de la narration, créant une manière de paysage en demi-teintes, une lumière grise, rasante, si près du sol qu'elle en paraît être une émanation, une brume, une clarté floconneuse, une aube empreinte de doute, cette si belle temporalité disant le passage d'un état à un autre, d'un temps à un autre, d'un état d'âme à un autre sans que l'on puisse dire l'instant qui a précédé le basculement, celui qui l'a suivi, alors que le destin faisait avancer son historialité et que son destinataire n'en pouvait être conscient.

  C'est toujours, chez Modiano, cette écriture du basculement, si exacte, empreinte d'une poésie évocatrice des choses, juste avant qu'une trop vive clarté ne les éclaire qui fonde sa singularité. Modiano, on ne peut le confondre avec un autre écrivain. C'est là la marque du talent, du don, que de trouver un chemin de crête par lequel dire le monde à la manière d'une origine, d'un surgissement de source fraîche, pure. Assurément, ici, nous sommes conviés à découvrir les ornières de l'homme, mais dans le juste regard qui, seul, en autorise la mise au plein jour.

  Ici est une écriture de funambule, une écriture qui fait glisser ses chaussons enduits de talc sur la corde d'acier tendue au-dessus de l'abîme. A progresser, il faut une extrême retenue, il faut libérer les mots avec précision, souci de la vérité, comme l'on se saisit de la perche qui vous retient de la mortelle chute. Avancer tient de l'art de la dentellière qui entoure les vides d'un fil arachnéen, d'une résille diaphane. Sans doute n'y a-t-il que cette parution du texte à l'aune d'une fragile architecture qui soit à même d'en assurer le difficile équilibre. La progression de Modiano n'est autre que sa propre avancée, sa constellation biographique trouvant toujours un écho dans le destin de ses protagonistes dont il recherche l'origine, comme il recherche obsessionnellement, la sienne propre. Écho se réverbérant continûment sur les parois du texte. Écho de sa fugue jouant avec celles, à répétitions, de Dora. Écho de ses années de pensionnat se reflétant dans les internements des Bruder, des Sterman, des Rotsztein, des Strohlitz. Écho de son anonymat à lui, cet adolescent malaimé, ignoré, sans attaches bien déterminées, réfléchi par le statut dissimulé de son Père, Juif non déclaré aux Autorités. Écho, enfin, avec ces écrivains qui sont comme les témoins, les sémaphores éclairant "du plus loin de l'oubli", cette période trouble.

  Friedo Lampe : "Lui, ce qui l'intéressait, c'était de décrire le crépuscule qui tombe sur le port de Brême, la lumière blanc et lilas des lampes à arc (…) et tous ces gens qui se cherchent dans la nuit…"

  Félix Hartlaub qui observe dans "Notes et impressions" : " (…) le Ministère des Affaires étrangères abandonné, avec ses centaines de bureaux déserts et poussiéreux, au moment où les services allemands s'y installent, les lustres qui sont restés allumés et toutes les pendules qui sonnent sans arrêt dans le silence".

  Roger Gilbert-Lecomte : "… Il a traîné ses dernières années à Paris, sous l'Occupation…En juillet 1942, son amie Ruth Kronenberg s'est fait arrêter en zone libre au moment où elle revenait de la plage de Collioure."

 Magnifique témoignage par-dessus le temps, l'espace du lien profond que tout langage vrai - la littérature -, entretient entre les hommes. Dialogue des textes, des idées, des vécus au-dessus des peurs, des errances, de l'absurde. Comme si la littérature, à sa manière, était ce lien invisible, mais profond, cette manière d'aube grise inaperçue tissant sa toile à contre-jour du ciel afin que quelque chose pût paraître et témoigner, un jour, de ce que fut la barbarie, mais aussi son contrepoison, cet art contre lequel se déchaîna avec tant de haine et de véhémence la stupidité du fascisme. "La stupidité du fascisme", cette tautologie ne trouvant de justification qu'à l'intérieur de ses frontières étroites, bornées, nihilistes. Alors, cette furie, ou bien il faut lui crever les yeux, empaler dans son monstrueux œil de Cyclope le pieu ardent  d'Ulysse et de ses compagnons  ou bien la prendre à revers avec toute la subtilité dont une écriture est capable. C'est cette dernière voie dont Modiano se fait le défenseur. Écriture de la trace et de l'empreinte, écriture de la fuite et de la finitude, écriture de la conscience ouverte aux beautés du monde qui demeurent après que les rapaces ont plongé leurs becs délétères dans la précieuse chair de l'Existant.

  Esthétique de la fugue, du  silence, du  vide. Comme ces passerelles de lianes frêles disent l'impétuosité du courant qui les frôle et menace constamment de les détruire. La grâce tutoyant l'abîme. Modiano a l'art consommé de suggérer plutôt que de démontrer, la finesse de l'intuition plutôt que les habiletés de la dialectique. Écoutons-le parler dans cette prose si subtile qu'elle nous laisse en suspens avant, peut-être, de nous faire basculer dans cet oubli, cette amnésie dont il est atteint, autant que ses personnages le sont. Peut-être une manière de croire en l'homme au seuil d'une écriture toujours possible bien qu'en quête d'elle-même :

"Janvier 1965. La nuit tombait vers six heures sur le carrefour du boulevard Ornano et de la rue Championnet. Je n'étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues."

  "…les perspectives se brouillent pour moi, les hivers se mêlent l'un à l'autre."

  "…et ces impressions fugitives que j'ai gardées : une nuit de printemps où l'on entendait des éclats de voix sous les arbres du square Clignancourt, et l'hiver, de nouveau…"

  "Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace de Dora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane."

  "J'étais pris de cette panique et de ce vertige que l'on ressent dans les mauvais rêves…"

  "Les traces de Dora Bruder et de ses parents, cet hiver de 1926, se perdent dans la banlieue nord-est, au bord du canal de l'Ourq."

  "Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. (…) Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie - ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence."

 "On se dit qu'au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités. Empreinte : marque en creux ou en relief. Pour Ernest et Cécile Bruder, pour Dora, je dirai : en creux. J'ai ressenti une impression d'absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu."

  " … ce quartier de la Chapelle m'apparaît aujourd'hui tout en lignes de fuite…"

  "Et, tout au fond, la masse brumeuse des immeubles."

  " … j'avais ressenti le vide que l'on éprouve devant ce qui a été détruit, rasé net."

  "14 décembre 1941 - Suite de fugue."

  "Je n'ai aucune photo de ce pensionnat disparu."

  "La station était déserte à cette heure là et les rames ne venaient qu'à de longs intervalles."

  " Puis en rang, en silence, jusqu'au dortoir."

  " … j'avais l'impression de marcher sur les traces de quelqu'un."

  "  … cinquante-cinq ans auront passé depuis la fugue de Dora."

  " … et l'on se demande s'il fait vraiment jour et si l'on ne traverse pas un état intermédiaire, une sorte d'éclipse morne, qui se prolonge jusqu'à la fin de l'après-midi."

  " … d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui."

  " Et soudain, on éprouve une sensation de vertige, comme si Cosette et Jean Valjean (…) basculaient dans le vide."

  " Et la nuit, l'inconnu, l'oubli, le néant tout autour."

  " Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder."

  " … pour capter, inconsciemment, un vague reflet de la réalité."

  " … du 8 jusqu'au 14 décembre - le dimanche de la fugue de Dora."

  "Qu'est-ce qui nous décide à faire une fugue ? Je me souviens de la mienne le 18 janvier 1960…"

  " … vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité - le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu …"

  "Je crois qu'elle demeurera toujours anonyme, elle et les autres ombres arrêtées cette nuit-là."

  " … nous avons suivi notre chemin, côte à côte, en silence."

  " Nous n'avons pas échangé un seul mot pendant tout le trajet…"

  " … et a-t-elle erré pendant toute la soirée, à travers le quartier jusqu'à l'heure du couvre-feu."

  "J'ignore si elle entendait tout, dans le silence des nuits de black-out…"

  "Vous n'avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps."

  " … comme si l'hiver de cette année-là séparait les gens les uns des autres, brouillait et effaçait leurs itinéraires, au point de jeter un doute sur leur existence."

  "Mon silence ne signifiera jamais que cela va mal."

  "Il me semblait que je devais le faire un dimanche où la ville est déserte, à marée basse."

  "Le boulevard était désert, ce dimanche-là, et perdu dans un silence si profond que j'entendais le bruissement des platanes."

  "Je me suis dit que plus personne ne se souvenait de rien. Derrière le mur s'étendait un no man's land, une zone de vide et d'oubli."

  "Et pourtant, sous cette couche épaisse d'amnésie, on sentait bien quelque chose, de temps en temps, un écho lointain, étouffé …"

  "… je me souviens d'avoir éprouvé cette même sensation de vide…"

  "Depuis, le Paris où j'ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides."

  Et, si le vide, l'absence des choses, leur immense vacuité planent sur le récit comme l'aile immense d'un prédateur, c'est également dans le choix des tonalités, dans un chromatisme étroit limité au Blanc (le vide); au Noir (l'Absurde), au Gris (la médiation entre ces deux équivalents "in-signifiants", afin que surgisse la trame d'une possible signifiance, fût-elle voilée, brumeuse), c'est donc dans les couleurs qu'il s'agit de trouver une symbolique existentielle, une empreinte à poser sur le flux et le reflux du monde :

  "Un champ de neige au bord duquel attendent une roulotte et un cheval noir. "

  "… tout était noir dans ce pensionnat : les murs, les classes, l'infirmerie - sauf les coiffes blanches des sœurs."

  " Il suffisait de rester entre ces murs noirs du pensionnat et de se confondre avec eux…"

  "Et là j'ai pénétré dans une salle déserte dont les fenêtres en surplomb laissaient passer un jour grisâtre."

 " … de demeurer oublié, à l'ombre de ces murs noirs, eux-mêmes noyés dans le couvre-feu."

 " La nuit tombe tôt et cela vaut mieux : elle efface la grisaille et la monotonie de ces jours de pluie …"

  " Ce dernier mois de l'année fut la période la plus noire, la plus étouffante que Paris ait connue …"

  " … un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude …"

  "… puis en passant au-dessus des voies ferrées, comme si j'avais pénétré dans la zone la plus obscure de Paris."

  "Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale."

  "Jusqu'à ce jour, je n'ai trouvé aucun indice, aucun témoin qui aurait pu m'éclairer sur ses quatre mois d'absence qui restent pour nous un blanc dans sa vie."

  "Les façades étaient rectilignes, les fenêtres carrées, le béton de la couleur de l'amnésie."

  "… les infinies nuances de gris qui n'existent qu'à Paris."

  "On a (…) bouleversé le paysage de cette banlieue nord-est pour la rendre, comme l'ancien îlot 16, aussi neutre et grise que possible."

  Modiano commentant une photographie sur laquelle figure Bruda et ses parents, le jour de leur mariage :

  "Elle est enveloppée dans un grand voile blanc…"

  "… et porte un nœud papillon blanc."

  "… elle porte une robe et des socquettes blanches."

  "… dont on dirait que ce sont des fleurs blanches."

  "Elle a posé sa main gauche sur le rebord d'un grand cube blanc ornementé de barres noires (…) et ce cube blanc doit être là pour le décor.

  "Elles portent toutes les deux une robe noire et un col blanc."

  "… d'abord Dora et sa mère, toutes deux en chemisier blanc…"

   C'est sans doute sur ce sentiment d'un paysage à la Turner, enveloppé de ses brumes équivoques qu'il convient d'aborder l'œuvre de Patrick Modiano, ce voyageur immobile toujours à contre-courant de l'Histoire afin qu'une histoire puisse advenir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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