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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:36

 

Les Petits Ennuagés.

 

 

 NUAGES-N--9.JPG

Nuages N° 9.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

   De la Terre, c'était tout juste si l'on apercevait les Nuages sur lesquels ils avaient décidé d'arrimer leurs existences : une petite mélodie boisée. Parfois, les jours de grand vent, c'était un branlant équilibre qui les signalait aux yeux des Zumains. C'était une absence de bras suspendue dans le bleu, comme épinglée aux nervures de l'espace. Parfois, c'était une culbute : cul par-dessus tête et l'on aurait cru un bouchon cloué en plein ciel. Parfois, c'était une tête vissée en haut d'un corps et cela ressemblait à une écharde d'ardoise perdue dans l'éternité. Mais les Zumains ne passaient pas leur temps à lorgner en direction des étoiles et, d'ailleurs, le torticolis, ils n'aimaient pas vraiment ça. Alors ils vaquaient à leurs occupations, ils vaquaient d'ailleurs sans arrêt, du matin que faisait naître le Soleil jusqu'au soir qu'allumait le croissant de la Lune.

  Et les Petits Ennuagés, qui étaient un brin rêveurs et non moins curieux de tout, passaient le plus clair de leur temps à observer ces braves Terriens qui allaient partout, sans bien savoir, peut-être, où et pourquoi. Cela faisait des meutes de bruits bizarres qui montaient à l'assaut des boules d'écume et même on aurait dit de gros bourdons en train de butiner quelque fleur de tournesol. Ils montaient, les Zumains,  dans d'étranges cubes de bois, en tous points semblables aux silhouettes courtes  des Petits Flottés et ils fonçaient à toute allure aux quatre coins de l'horizon en faisant de gros nuages gris comme la cendre. Des fois, ils entraient dans de hautes caisses avec plein de trous qui s'éclairaient, la nuit, et on ne voyait plus que leurs têtes ébouriffées penchées sur des carrés de lumière, avec des éclairs bleus. Il y avait, aussi, de bonnes odeurs, comme du jasmin ou bien du chèvrefeuille qui montait vers eux, les Nuageux,  avec plein de tourbillons et ça leur faisait tourner la tête. Ça, les odeurs comme des caresses, c'étaient les Zumaines qui les portaient en haut le leurs silhouettes avec des chapeaux larges comme des roues.

  Il paraît que ce tournis qui chavirait leur petite éclisse de bois, ça s'appelait "Amour" et alors, parfois, sur la courbe de nacre d'un nuage l'on voyait deux Petits Ennuagésun Tenon & une Mortaise se prêter serment pour la vie. Mais n'allez pas penser à de vilaines choses, ici, sur les pelotes de vapeur, parmi les vents alizés, on ne s'occupe que de se frotter le bout du nez. D'abord parce que c'est comme cela que l'on dit "Je t'aime" et puis, des fois, ça réchauffe le cœur de faire un peu de sciure juste pour chatouiller les plumes d'un oiseau. Parce que des oiseaux, des blancs mais aussi certains en couleurs, on est amis avec, vu que ce sont eux qui nous font visiter le Pays des Nuages. Et c'est beau ce Pays. C'est plein de murmures jolis avec des toboggans de brume et, certains jours, c'est à peine si on voit le Boisé d'à-côté. Mais ça ne fait rien, on sait qu'il est là. Ça se sent même quand on dort. C'est un murmure. Vous savez, au fin fond de nos fibres, il y a encore plein de musique. De musique du temps où on était arbres. Des coulées de vent comme des sources vives. Des remontées de sève et cela fait comme la caresse de la flûte de Pan. Des crissements d'écorce et on dirait un grand animal qui s'ébroue. Dans le genre d'un rhinocéros qui frotterait son cuir histoire de nous dire qu'il existe, qu'on peut compter sur lui des fois qu'on aurait des ennuis. Et puis, aussi, le glissement du lierre comme un collier d'eau qui voudrait gagner le ciel.

  Autrefois, il y a très longtemps, les Zumains n'étaient pas encore nés, on était de tout jeunes arbres pas plus grands que des caprices et on jouait dans notre clairière à plein de jeux simples comme le jour. A saute-chênes, à attrape-olivier, au-dernier-perché-aura-un-gland et une tresse d'eucalyptus. D'ailleurs, avec les capsules d'eucalyptus, on se faisait des colliers en regardant les vagues de la mer faire leur mousse blanche. Puis, un jour, alors qu'on faisait la sieste, on a entendu des bruits bizarres. On n'était pas habitués. A part le vent et les hululements du hibou, on ne connaissait pas d'autre langage. Alors quand on a entendu Adam faire la cour à Ève avec plein de roucoulements et des vols de plume, d'abord on a eu peur. Puis, on s'est vite aperçus que ces Zumains n'étaient pas dangereux. Ils cherchaient notre ombre et nos fourches pour s'y reposer. Puis beaucoup de temps a passé et on a grandi, même on est devenus presque des géants. Et les Zumains aussi avaient grandi. Il y en avait partout qui couraient sur le dos des collines et dans les échancrures des vallées. C'était plutôt joli à entendre le bruit des paroles et les chants, le soir, comme des berceuses avec des palmes et du duvet plein d'air. Mais, un jour, on ne sait pas pourquoi, peut-être pour fabriquer leurs premières huttes de bois, des Hommes sont arrivés avec des lames brillantes et des dents de scie et, bientôt, on a entendu les premières plaintes monter au-dessus de la clairière. Certains ont essayé de s'enfuir parmi le Peuple des arbres mais avec les racines enfoncées dans la terre ce n'était pas facile et les outils nous ont vite rattrapés. On avait beau esquiver, on recevait des coups et nos corps se fissuraient, nos écorces jonchaient le sol. Alors, à quelques uns, on a décidé de faire silence, de demeurer sans bouger et d'attendre que l'orage passe. Les Zumains, ce qu'ils voulaient, c'étaient des grosses branches pour en faire des poutres. Les éclisses, les échardes, les chutes d'écorce, ils ne les regardaient même pas.

  Alors on s'est tenus tranquilles, attendant que la pluie arrive. Il y a eu des ruisseaux, on flottait dedans en attendant la prochaine averse. Les gouttes qui tombaient étaient larges comme des feuilles et les traits de pluie faisaient leurs aiguilles de cristal qui partaient dans tous les sens. Certaines remontaient en direction des nuages qu'elles avaient quittés il y a peu de temps. On ne sait pas comment cela s'est fait, mais, soudain, on s'est sentis soulevés dans les airs, comme emportés sur les ailes d'un oiseau. Il y a eu une nuit, puis un jour, puis plein de jours encore et quand nos yeux - on ne savait pas d'où ils venaient -, se sont ouverts, on a vu plein d'autres Boisés qui avaient fait le voyage avec nous. On était devenus des "Zumains", mais de bois, placides, ne cherchant de querelle à personne. Cela fait longtemps, maintenant, que nous habitons les nuages. Les nuages se sont habitués à nous, les oiseaux aussi qui nous apportent plein de graines bonnes à manger. Depuis nos balcons d'écume nous regardons la Terre. Nous voyons le dessin des routes. Nous voyons les lignes bleues des rivières. Nous voyons la grande flaque de la mer avec ses côtes brunes comme l'écorce des pins. Nous voyons les Zumains. Nous leur faisons des signes avec les mains que nous n'avons pas encore. Mais jamais ils ne regardent le ciel et on ne sait même pas s'ils ont des yeux, s'ils rêvent, à quoi ils pensent. Nousles Petits Ennuagés, depuis notre terre de brume nous regardons les étoiles, le lever du Soleil, la course de la Lune, le vol gris des oiseaux, les ailes du vent, les flocons de l'air et nous pensons aux Hommes. Nous pensons à Adam & Ève, eux qui étaient si bien au milieu de nos feuillages avec plein de trouées de soleil et des chansons de vent. Les Zumains, vraiment on les plaint. C'est si bien d'habiter les nuages et d'être de simples Petits Boisés. Vous en pensez quoi, vous qui lisez notre histoire ? Si cela vous chante, on vous fera un peu de place. Vous verrez, c'est si accueillant les nuages. Et puis, si un jour vous vous ennuyez, eh bien vous profiterez d'une bonne pluie et vous retournerez sur Terre rejoindre vos anciens Compagnons. Mais, vous voyez, quand vous y aurez goûté à notre vie simple et douce, vous n'aurez pas le cœur à redescendre au milieu des vôtres. Vous n'aurez pas le cœur. On vous fait une petite place. Là, juste contre notre âme. Parce que, peut-être vous ne le savez pas, mais le bois ça a une âme. Et cela, l'âme, ça ne se refuse pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 09:20

 

L'Amour-La-Mort.

 

 

l-alm.JPG 

 Triptyque - Pierre Soulages.

Source : Lyon Capitale.

 

 

 "Un jour je peignais, […] les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre […]. Mon instrument n'etait plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. […] Pour ne pas les [les peintures] limiter à un phénomène optique j'ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir."       Pierre Soulages, Le Noir. 

 

 

 

 

  L'Amour-La-MortIl fallait que cela fût. C'était inscrit de toute éternité dans les choses. Sur les falaises de calcaire, les flèches des cathédrales, le murmure agacé des hommes. Il fallait que cela fût. C'était un matin de lumière grise avec des échardes de nuit et des lambeaux de jour. Je marchais, tête basse, le massif de la tête engoncé dans la rumeur des épaules. Le ciel, sa consistance de marbre, ses veines noires et blanches, je ne les voyais même pas. Cela entrait en moi comme une pluie qui fait tomber des nuages ses hallebardes de glace. Cela ressortait par le bout des orteils avec des bruits d'égouttement et je frappais le sol de mes chaussures lasses.

  Autour, les pierres anthracite de la banlieue, de longues coulures de vent sur le désert des avenues. Au loin les termitières de ciment où vivaient les hommes. La Mort, d'abord je ne l'ai pas vue. Elle s'est annoncée par des vibrations au milieu de mon sexe. J'en sentais la hampe dressée, la turgescence déjà au bord d'elle-même, l'urgence à coloniser le sexe adjacent. La Mort, j'étais de plain-pied avec elle. A armes égales. On m'appelait Amour. A la Mort j'étais destiné comme le lierre au tronc de mousse. Elle marchait devant moi avec un air de gloire modeste, oxymorique. Cela ne faisait nullement dans l'emphase. Non, cela faisait dans la certitude du rapt, de l'emprise, de l'annexion.

  Je voyais la mappemonde de ses fesses enserrée dans le triangle étroit de la toile, faire ses agissements réguliers. Une pure gémellité assurée de sa puissance. De ses hauts escarpins vernis, elle poinçonnait le sol avec la régularité de la Raison. Il fallait que cela fût. Ce déhanchement, ces globes pris en étau dans la fente de la jupe, noire, impérieuse, glanant le jour parmi l'incertitude des heures. Il lui fallait les boulevards semés de vent, il lui fallait l'absence d'existence, sauf une Effigie Humaine, une seule à faire sienne en guise d'éternité. Devant moi elle agitait sa redoutable engeance. L'abîme mortifère, je le savais, enduit de glaireuse certitude, ouvert comme l'étui de la fleur carnivore. J'étais L'Orycte à la corne dressée, j'étais le promis-à-La-Mort.

  Je ne souhaitais qu'une chose : lui balafrer le sexe de mon sabre levé et la reconduire au Néant. Elle se dandinait comme une Fille de Joie. Je devinais les bas résille pareils aux filets qu'on jetait sur les fauves dans les arènes. Je devinais la tête d'os croisés, je devinais la bouche et ses dents aiguës, je devinais les étriers étroits des seins avec la braise brune des aréoles, je devinais l'ombilic en spirale, la plaine du ventre labourée de Rien, je devinais les troncs maigres des cuisses, les boulets mortifères des genoux, la platitude des pieds et les ongles comme des jetées arbustives.   

  Ceci, je le savais depuis tout petit, moiAmour destiné à Celle-qui-m'attendait. Il fallait entrer en elle avec la certitude de n'en jamais sortir. Il fallait entrer en elle sans regarder son corps de Folle, sans toucher sa peau glabre à l'odeur d'outre-tombe. Seulement labourer son ventre et déposer ma semence comme le fait la tortue dans le trou de sable chaud. Puis recouvrir le tout et demeurer dans l'attente de ma propre généalogie. Cela il fallait que cela fût faitCela fut fait dans le meurtre de la lumière, sur une dalle de ciment, sous les cyprès d'encre alors que les dalles des Vivants alentour étaient envahis d'herbe et d'absence éternelle. Personne dans les cannelures  des rues pour assister à la scène Finalela Primitive était loin, dont j'étais issu. Maintenant il fallait lui rendre des comptes à l'Exigeantel'Incontournablel'ImpérieuseLa Salope Majuscule.

  Personne ne lui échappait et, du creux de la Veuve Noire où je gisais, hampe flasque, corne dilapidée, j'apercevais encore quelques pauvres Hères qui sortaient de leur termitière, agitant faiblement leurs anneaux étiques. Ils ne savaient rien de ce qui les attendait. Le Désir Pléthorique, l'ultime jouissance qui fait basculer de l'autre côté du monde. Il fallait que cela fût faitMa MortmoiAmour, ne dura pas longtemps. Faible ciron dans la démesure du vagin denté, j'ai rendu l'âme, celle que l'Existence m'avait prêtée et je n'avais plus de corps. J'étais un Rien que le monde ne pouvait voir. La Mort, sourire édenté de Grande Moissonneuse de vies, me manduquait lentement. Je me sentais me dissoudre parmi les acides laborieux du Temps. Mon Espace était si étroit que ma pensée y tenait à peine. J'étais au fond de la grotte terminale et les vagues amniotiques avaient eu raison de ma splendeur d'être. Ce n'était pas si difficile la Mort. C'était surgir au creux de l'événement dont nous avions tissé les fils un à un jusqu'à ce que l'écheveau s'embrouille. Alors on n'était plus qu'insecte pris au piège et la Mort était une habile entomologiste qui vous clouait net sur la planche du Destin.

  Mais, à qui donc parlé-je depuis l'antre où je réside ? Mais avec qui proférer un discours, au profit de qui ?  En vertu de quoi ? On dit des Morts - car, présentement je le suis -, qu'ils voient tout. Et, effectivement, je vois tout. Jusqu'à la dérision. Vos Silhouettes de carton-pâte, vous pouvez les remballer au fond de vos greniers vides. Vos allures de jeunes Éphèbes, Vous les Habitants des districts huppés, vous pouvez en faire des dentelles. Vous les Prolétaires qui hantez les avenues avec vos airs de belette et vos entrechats de bolchéviks, vous pouvez vous jeter dans la première Sibérie venue.VousTousToutes, les soi-disant Peuples de la Terre, vous pouvez faire l'amour sur les agoras, vous trémousser sur une planche de Fakir, vous enfoncer entre les côtes une lame de yatagan, ce sera pareil, il en restera toujours trop. Car, voyez-vous, "Frères Humains qui après moi-vivez", comme disait l'autre Cinglé de Villon, oui, le François qui fricotait avec la langue, eh bien Lui pas plus que Vousn'avez jamais eu une seule once de réalité. Pas même la feuille de cigarette. Pas même la respiration de la libellule. RIEN. Seulement cela vous avez été : RIEN. Et enfoncez-vous ça dans votre sale petit ciboulot à la meurtrière étroite. Entre nous ce sera vite fait, vu que Vous et le Néant, c'est dans le genre de la gémellité, de l'image dans le miroir narcissique dans lequel vous avez cru voir votre reflet d'Idiot Majuscule.

  Mais faut-il que vous soyez confit de bêtise pour même pas vous apercevoir que, par rapport à Vous, le moustique eût-il existé, qu'il vous eût toisé du haut de ses pattes anémiques et eût enfoncé sa trompe fouisseuse dans le mitan du lard que vous n'eussiez pas sursauté. Mais comment peut-on arriver à se barder de cette pleutre crasse qui vous obture les yeux en même temps que l'âme ? Mais je fais comme si vous aviez eu un semblant d'existence. C'est juste pour le Logos, à savoir pour entraîner ma rhétorique et porter au-devant de votre nullité l'esquisse de la Raison. Alors, voilà, maintenant, il me faut en venir aux mains. Je veux dire au langage des sourds-muets car seulement celui-ci peut atteindre votre posture d'irrépressible apophtegme. Car apophtegmes, Vous l'êtes, mais en tant que sentences vides et non avenues. Car jamais, m'entendez-vous, vous n'avez émis le moindre son, fait le plus petit geste, accompli d'acte mémorable. Non que vous en fussiez incapables. Peut-être le vent soufflant vers l'orient vous eût poussé vers  quelque lumière révélatrice. Sait-on jamais !

  En triste - ou plutôt bienheureuse - réalité, jamais votre parution ne s'effectua sur la scène du monde. Pas le plus petit saut de puce ou entrechat de morpion. Rien. Jamais vous n'avez existé. Juste vent de galerne et corne de bouc. Trois petits tours et puis s'en vont. Jamais vous n'avez existé parce que, pour ce faire, il eût fallu que vous acceptiez de quitter les pénates du Néant. C'est si confortable le Néant. Tout est possible alors que rien n'est possible. Tout est en attente alors que rien n'est en attente. Tout est vide alors que rien n'est vide. Vous aviez le choix de rester planqués dans l'Absolu ou bien de vous en extraire. Eussiez-vous existé et un Moraliste vous eût taxé de lâche, de couard, de sale petit salaud faisant un pied de nez à l'éthique. Merde à Spinoza ! Merde à Sartre. Et ainsi de suite, vous auriez réglé leur compte à tous ces grands déballeurs de sornettes de la Philosophie. Mais, d'ailleurs, pour qui se serait-elle pris, cette empêcheuse de tourner en rond, alors même que vous souhaitiez demeurer en-deçà de l'étonnement, bien pelotonnés dans le ventre chaud de l'invisible, de l'innommable, du nul et non avenu ? Mais de quel droit ? Du droit moral, politique, social et quoi encore comme autre fadaise ? Eussiez-vous existé et vous vous seriez retrouvés, HommesFemmes avec plein d'anicroches à gérer, du genre : Dieu existe-t-il ?  Pourquoi les lapins n'ont que deux oreilles ? Pourquoi les animaux ont quatre pattes, pas les Hommes ? La Vérité est-elle de ce monde ? La Liberté est-elle dans le projet ou bien dans la pure décision de soi d'être comme ceci ou bien comme cela ? Pourquoi la Terre tourne-t-elle ? Pourquoi des Riches ? Pourquoi des Pauvres ? L'euthanasie est-elle bonne pour la santé ? L'addiction au sexe est-elle une drogue dure ? Pourquoi l'expressionnisme a-t-il succédé à l'impressionnisme et pas l'inverse ? Le porte-jarretelles est-il érotique en soi ou bien est-ce le regard que l'on porte sur lui qui l'érotise ? Et encore plein de choses de cet ordre qui vous eussent empoisonné la vie.

  Vous avez bien fait de demeurer dans vos pénates cernées de vide, dans l'absence de couleur, de chaleur, de bruit, d'épileptiques remuements. En réalité vous n'étiez rien et, dites-moi, depuis le Rienvoit-on un brin de la Grande Comédie Humaine qui agite le monde de ses cloches de fou ? Mais je fais comme si vous aviez une pensée, une capacité d'intellection, des idées à bâtir, une volonté, des affairements, de l'espace et du temps, ces deux grands classiques avec lesquels on doit s'arranger afin de pouvoir paraître et agiter sa carcasse sur le praticable du Monde, dans les allées polychromes de la commedia dell'arte.

  Pour parler franchement, vous avez rudement bien fait de demeurer en-deçà du Grand Cirque, en dehors de l'immense Bazar où s'agitent le clinquant et la gloire de paraître. "Si j'aurais su, j'aurais pas venu", comme disait les petits loubards de "La guerre des boutons". Et, faut dire, ils avaient pas tort. Parce que des boutons, dès que vous  débarquez sur la plage de l'exister, vous en recevez plein les pognes, même les pognes elles sont jamais assez grandes. Mais c'est trop tard pour dire : "Stop, j'arrête." Simplement parce que les Montagnes Russes de la vie, elles tournent toujours dans le même sens et s'il vous vient l'idée saugrenue de sauter en marche, vous vous  retrouvez à l'Hosto avec la tête plein de bandages et les jambes en compote et c'est tout ce que vous avez gagné au grand bastringue. C'est pas plus dur que ça : la vie faut faire avec, d'ailleurs, après, vous aurez toute la Mort pour vous rattraper. Et je dis ça en toute connaissance de cause. Vous avez été plus sages que moi. Moi qui fais le malin et me goberge comme si j'avait gagné au Loto. Vous avez résisté aux sirènes de la tentation. Vous vous êtes attachés au grand mât du Néant et vous avez "laissé pisser le mérinos" comme disait mon Grand Oncle qui avait des moustaches en guidon de vélo, des bretelles "Hercule" et qui lisait le journal à l'envers, vu que l'école, il y avait jamais mis les pieds. Entre Lui et Vous, une parenté : vous avez tenu bon, vous avez remisé la Connaissance à plus tard.

  Mais moi, voyez-vous, j'ai pêché par faiblesse, par simple bêtise comme un gamin qui, chez l'Épicière du village, trempe la main dans le bocal de berlingots alors qu'elle remonte ses bas de laine pour la tenue morale. C'est comme ça. On sait qu'on se fout dans le pétrin, qu'on gagnera son pain de chaque jour à la sueur de son front et on y plonge gaiement dans le grand fourbi, dans l'immense foutoir que ça tourne à vous en faire attraper des vertiges. Enfin, voilà, au tout début j'y ai pas mis la main en entier dans l'engrenage. Je me suis contenté d'être une Idée dans le genre d'une fantaisie platonicienne. Oh ça portait pas à conséquence, sinon que je m'ennuyais un peu dans mon empyrée avec les autres Idéesqu'étaient pas plus drôles que moi. Alors j'ai aperçu le Grand Toboggan et, tout en bas, la fête foraine avec plein de Types et de chouettes Filles qui rigolaient. Il me fallait un corps. Les Idées ça avait pas l'air de trop les intéresser les Pimprenelles. Elles voulaient du dense, du consistant, du répondant. Du dur qui monte vite en régime. Alors je me suis laisser chuter avec mon corps tout neuf, sachant même pas que cette petite fantaisie qui allait vers le sol à la vitesse de l'éclair, ça s'appelait la "dialectique descendante" et, bientôt, j'ai réalisé combien c'était réjouissant d'être au milieu du "sensible" comme disaient les Futés et moi, le sensible ça me plaisait bien, surtout le sensible brun avec des cheveux courts, le nez en trompette, des seins comme des pommes d'api, des jambes longues comme un jour sans pain et l'Amour au bout des doigts. Bien sûr je savais pas trop ce que je faisais et, à force de fricoter avec ces Demoiselles, j'ai fini par l'attraper l'Amour, moi aussi. J'en redemandais, si vous voulez savoir. D'ailleurs c'est devenu mon sobriquet. Tout le monde m'appelait comme ça : "Amour, viens par ici; Amour viens par-là."

 

  Mais vous l'aurez vite trouvée la faille dans toute cette fable. Comme les Autres n'existaient pas, mon Amour tournait à vide. Mais c'était un genre de désolation comme il n'y en a pas deux sur Terre. Un matin, alors que j'errais dans un coin paumé de banlieue, je me la suis inventée la Mort, bien à moi, avec des escarpins qui tambourinaient le béton, des hanches en amphore qui se balançaient au rythme du vent, des fesses comme des dunes vivantes, des bras pareils à des lianes, des jambes qui flottaient au-dessus de la brume. Oui, vous connaissez la suite. L'amour on l'a fait. Comme des bêtes en rut. L'homme, "l'animal raisonnable" ils disaient les Autres du haut de leur science. Animal, OUI. Raisonnable : NON. Alors comme Ulysse qu'on aurait détaché de son mât, j'ai sauté en plein la Mort. Soudain, elle s'est retournée. Elle m'a donné un baiser. Vous savez, le fameux "baiser de la mort". C'était glacé et j'ai senti que mon âme s'envolait comme un boomerang qu'on lance par une fenêtre. Alors là, dans ce qui me restait de présence d'esprit accrochée aux lambeaux de chair, j'ai su qu'elle elle EXISTAIT la grande dévoreuse de vies, la grande Catin qui vous dépeçait comme la Manta Religiosis. Et elle laissait RIENJusqu'au Néant, elle vous reconduisait, jusqu'au Néant. Mais attendez, je n'en crois pas mes yeux. Mais vous êtes là, mais je ne rêve pas. Mais c'est si bien le Néant ! Vous dites ? Ça n'existe pas ? Vous en connaissez, VOUS, des choses qui existent ? Vous en connaissez ? Moi pas et même je suis sûr qu'avant longtemps vous serez morts, tout comme moi et vous ferez pas les flambards avec des trucs du genre de la finitude. Même elle vous collera aux basques. Et vous verrez, c'est pas si dur que ça d'être morts. C'est juste une question d'habitude. On a plus d'érection, c'est tout. Je veux dire on n'est plus un menhir avec une possible transcendance et tout le bataclan. On est contingent comme jamais. Et, croyez-moi, y a pas meilleur comme repos. Y a pas meilleur. D'ailleurs vous devriez essayer. Oh, oui, vous devriez essayer ! Comme ça je serais pas tout seul ! TOUT SEUL !

 

 

 

 

 

 

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 08:51

 

La main comme signe premier

 lmcsp1.JPG

 

 Michel-Ange

La Création d’Adam. (Détail)

Source : Wikipédia

***

  "IL ÉTAIT DIX-NEUF HEURES sur les boulevards des Maréchaux.

Feu rouge. Chaleur d’août. Elle, au volant de sa voiture.
Vitres baissées. Elle freina. Leurs voitures s’arrêtèrent à la
même hauteur. Son regard glissa le long de la ligne de
lumière qui éclairait sa main droite. Une main carrée,
noueuse, un peu marquée de quelques taches brunes. La
main, crispée dans l’instant du freinage, se détendit, déposée
à plat sur le volant. Un poignet large et souple. La main
gauche tenait, entre majeur et index, un fin cigarillo qu’il
portait à ses lèvres. Avec un geste lent, plein d’élégance, il
aspirait, tapait avec le pouce à petits coups secs et espacés
pour en faire glisser la cendre par sa vitre baissée elle aussi.
À l’annulaire, une trace blanche comme une bague de peau
que le hâle de la main avait oubliée. La main droite s’alanguit,
souple, les doigts effleurèrent à peine le volant, comme
sans emploi, juste destinés à produire un trouble."

***

Pierrette Epsztein 

Dimanche 2 Mars 2014

*

   Toute main est dédiée au geste, toute main est substitut de la parole. Toute main est donatrice de sens au-delà d'elle-même, c'est-à-dire en direction de son apparition, de son épiphanie originelle. Toute main est soutenue par sa propre généalogie. Nous parlons de main et, aussitôt, nous avons la multitude des sémaphores humains qui sont les presqu'îles avancées de la parution anthropologique. Les mains sont cela même par quoi nous nous annonçons aux autres. Bien évidemment, il y a le visage, sa pure "visitation" pour employer la terminologie de la révélation chrétienne, le lexique  de la kénose, donc d'un transfert de la forme divine dans la représentation humaine. C'est du visage même de Dieu dont il serait question dans cette face que nous tendons au monde et dont nous faisons l'offrande aux Autres. Ceci en est l'interprétation à la fois théologique, mais aussi philosophique (voir les remarquables travaux d'Emmanuel Lévinas à ce sujet).

  Visage donc comme trace première du Sacré qui est censé y faire phénomène. Mais les mains. Regardez donc comme elles soutiennent l'expression du visage ! Voyez comment elles sculptent l'air, voyez comment elles installent la parole dans une conque accueillante, dans une manière de tremplin commis à faire s'épanouir la totalité du sens. Les mains sont une mimique de l'esprit, une mise en lumière de l'âme. Elles sont une merveilleuse concrétion ontologique par laquelle nous annonçons notre présence aux choses. Elles sont un langage, elles sont une redite du visage, un écho de ce qui voudrait s'y exprimer mais qui, parfois, échoue à faire paraître l'indicible. Voyez un ami, une amie, c'est d'abord votre visage qui s'éclairera comme de l'intérieur, qui rayonnera, mais toujours dans la retenue, dans la pudeur, dans la dissimulation de la joie. Car la joie est de l'ordre d'un subtil mystère et son dévoilement trop apparent s'apparente à un genre d'obscénité.

  Alors que les mains sont libres. Elles embrassent la Silhouette de l'Autre, elles l'étreignent, la circonscrivent, lui donnent lieu et assise, lui confèrent existence. Les mains touchent, caressent, déposent sur l'aire adjacente la souplesse de l'accueil, la disponibilité de la ressource inépuisable. C'est cela la rencontre, cette fusion, cette osmose par lesquelles se réalise la juste mesure de l'altérité. C'est pour cela qu'elles sont précieuses et lorsque le jour s'éteint, que la nuit installe son encre, ce sont les mains qui demeurent les seules voies de la médiation car le visage est nocturne et ne donne plus de signes à voir. La rencontre des Amants est d'abord cette infinie disponibilité au préhensible, au subtil effleurement, à la polyphonie gestuelle qui dit l'arche de beauté en même temps que la solitude partagée, la possession d'un territoire commun. Le partage, c'est le fait des mains. La participation au Sacré, c'est aussi la gestuelle de la main. Voyez la Cène :

« Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit ; puis, le donnant aux disciples, il dit : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ».

 

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 La Cène.

Philippe de Champaigne (1648)

*

  Dans le tableau de Philippe de Champaigne où cette thématique du partage du pain christique est la plus visible, le visage de Jésus est impassible, seulement alloué à l'adoration de Dieu, et ce sont les MAINS qui recueillent la totalité du sens de la scène (de la Cène), à savoir elles sont les médiatrices entre les hommes que représentent les Apôtres et le Pur Transcendant qui les anime ou qui est censé le faire. (Commentant ceci, nous prenons l'évident parti de faire nôtre les présupposés du dogme afin de pouvoir le saisir de l'intérieur, sinon ce serait pure "considération inactuelle". Avoir une position philosophique sur un sujet, c'est le posséder de l'intérieur, en faisant sienne son essence avec un souci de vérité. Mais ceci demanderait un plus long développement).

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 De toute façon, quoi que nous fassions nous sommes inscrits dans l'Histoire, nous sommes les représentant d'une généalogie remontant loin en direction des origines, donc nous sommes, le souhaitant ou à notre insu, la combinaison de multiples fragments associant aussi bien une tradition judéo-chrétienne que païenne et, remontant les maillons de l'évolution, du "sapiens" à "l'afarensis", nous rencontrons inévitablement cette manifestation anthropoïde dont l'un des premiers signes fondateurs a été, précisément, l'apposition des mains sur les aires pariétales du premier habitat humain.

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 Mains négatives incomplètes

dans la « grotte des mains mutilées »

Source : Wikipédia

*

   Fussent-elles incomplètes, ces mains nous déterminent de la même manière que le langage porte notre essence. Elles sont le porte-empreinte de la relation et, dans toute aventure anthropologique, fût-il celui de la rencontre amoureuse, c'est à ces mains originelles que nous sommes inévitablement ramenés comme à des archétypes sculptant notre inconscient. Nous sommes ces mains jusqu'en notre tréfonds le plus constitutif, nous sommes ces mains jusqu'à n'être plus que cela. Un imaginaire outrancier et un brin irrespectueux, comme peut l'être tout processus de démembrement,  se hasarderait à envisager de biffer le visage, ou à tout le moins de le doter d'un masque, à ôter telle ou telle partie de l'anatomie jugées "superfétatoires", à évincer un membre, à faire apparaître la figure d'un humain fragmentaire aussi loin que possible, mais la limite de cette propension à créer de la disparition, fût-elle hallucinée, ne transgresserait jamais le réel au point de le priver de ces mains qui sont le lexique premier au cours duquel l'homme s'emparant de l'outil, façonne le monde, à commencer par lui, car il y a constante liaison et réciprocité de l'un à l'autre, de la chose façonnée à Celui qui façonne. Car le pouvoir de toute main est magique autant que pourvu d'une puissance démiurgique par essence. Se saisissant du divers qui l'entoure, le Dasein introduit de l'ordre dans la déconvenue des choses de figurer sous l'espèce de l'illisible. Du chaos nait le cosmos dont les mains sont l'unique dispensatrice. De l'indéterminé surgit ce qui fait sens et parvient à une logique comme grille de lecture de ce qui ne venait  à nous que dans un évident embarras. Pures donatrices de formes, les mains sont la pointe extrême et turgescente de la conscience. En ceci elles sont les "chevilles ouvrières" du regard dont elles suppléent la tâche lors d'un obscurcissement de la vue. Les mains de l'Aveugle sont les empreintes dont se sert  la cécité pour connaître le monde et y trouver refuge. Comme pour le somnambule qui, dans sa nuit traumatique, devine l'ordre des choses à l'entour grâce à  ces territoires avancés qui le précèdent de leur intelligence tactile.

  Et, maintenant, si l'on analyse le texte placé en introduction  de l'article à l'aune de ces menues découvertes, qu'y trouvons-nous qui, jamais, n'aurait déposé son empreinte dans l'exigence d'une connaissance, fût-elle approchée, des phénomènes ? En préambule de toute perception, sans doute faut-il s'arranger avec ce fait que toute trace de main faisant sa marque dans une fiction - texte, roman, poème, cinéma -, porte en creux cette esquisse originelle du Sacré et, dans nos sociétés occidentales, d'une estampille quasi-divine, celle-ci progressant à "bas bruit", sous la ligne de la conscience. Et, à partir d'ici, il nous faut esquisser une "exégèse" du texte avec la plus grande liberté qui soit - (c'est cela le "blanc-seing pour l'écriture " avec lequel quelques Lecteurs semblent avoir un peu de mal.  Mais en faire l'économie serait reconduire le texte à lui-même, texte dont le mérite est sûr et c'est du reste pour ceci que nous devons nous atteler à une mince tâche "herméneutique" à son sujet.) -, donc avec un horizon aussi large que possible le situant dans un contexte originel. A cette fin et puisqu'une partie de l'exposé s'est alloué le droit de fouler une manière de "Terre Sainte", voici ce qu'il faut oser. Faire une "lecture comparée" d'une fiction dérivant d'un fait banal, une rencontre entre de possibles Amants et la rapporter à un équivalent symbolique dont la Bible se fera l'écho, sans doute d'assez étrange façon, encore que  ceci reste à démontrer.  

  Donc, cette Femme (qui reste dans un anonymat proche de l'attitude de la Sainte), cette Femme "au volant de sa voiture" dont le "regard glissa le long de la ligne de lumière qui éclairait sa main droite" (de l'Homme inconnu), nous lui attribuerons le rôle de Marie-Madeleine, dont il faut rappeler qu'elle est la femme toujours présente du Nouveau Testament, la plus empressée à servir Jésus, lequel l'a délivrée de sept démons; disciple la plus assidue, qui l'accompagna jusqu'après sa mort, assistant à la mise en croix, à la mise au tombeau, premier témoin de la résurrection. C'est dire l'entière dévotion, c'est dire la remise de sa propre vie à une aventure qui la dépasse de l'empan des choses surnaturelles. Or, si Marie-Madeleine est en piété de Jésus, elle l'est aussi, d'une manière passionnée en amourAssister au mystère de la résurrection, c'est assister au mystère de la vision, c'est faire surgir le phénomène d'où Jésus  semblait devoir s'absenter jusqu'à l'éternité. C'est se fondre dans une dimension à proprement parler fascinatoire, c'est-à-dire s'effacer dans l'image de l'Autre, se fondre, gagner un seul corps et renoncer au sien propre. Prodige du mystère qui dépasse l'arche même de la plus vive intellection. Mais ce qu'il est important de discerner ici, c'est l'amplitude du phénomène de la vision qui, se transgressant lui-même, s'oublie dans une totale et indescriptible fascination. Emprunté au latin classique  fascinatio « enchantement, charme », ce mot possède en lui la puissance d'une incantation, c'est-à-dire qu'il transporte Celui, Celle qui en sont  atteints au-delà d'eux-mêmes  (c'est le propre même de la transcendance ordinairement entendue), la conscience du Sujet semblant être remise à un lieu de pur événement qui ne peut s'éprouver qu'à l'intérieur de ses propres limites.

  Or, "Elle" qui admire, tout à son désir de voir ce "geste lent, plein d’élégance" est  livrée au feu de ses propres songes, fumant déjà "ce fin cigarillo qu’il portait à ses lèvres", ce seuil de la parole, mais aussi cet antre du désir par lequel l'amour se dit, alors que subjuguée elle est déjà en alliance avec Celui que son destin semble avoir élu, au moins l'espace d'un instant, le moment de l'écartement du rêve. "À l’annulaire, une trace blanche comme une bague de peau que le hâle de la main avait oubliée" est cette empreinte toute lourde de symbole disant en terme de hâle et de pâleur la disposition à la liberté, comme l'incipit d'une aventure en voie de constitution. Possible entrelacement de deux vies, comme celle de Marie-Madeleine l'était, indissolublement à celle du Christ, cet Amour-Majuscule des Croyants et Croyantes qui ne s'alimentent que de sa passion pour Lui. Ici, le thème de la comburation de l'âme est évoquée par le geste de fumer. (Dieu n'est-il pas "un fumeur de Havane" ?) La possible perte par la trace de la cendre, alors que tous feux éteints, aussi bien ceux de la passion, fût-elle brève, peut toujours trouver à se ressourcer, peut-être même à se hisser jusqu'à une hypothétique résurrection.  Les doigts effleurant "à peine le volant, comme sans emploi, juste destinés à produire un trouble", ceci n'est pas sans rappeler la célèbre injonction christique "Noli me tangere"; "Ne me touche pas", car toucher, pour le Christ, c'est effectivement éprouver "un trouble",  demeurer dans l'immanence des choses ordinaires alors que la parole de Jésus cherche à dire que l'Amour n'est signifié qu'en Dieu, non dans l'une de ses hypostases, fût-elle prophétique. Jésus n'indique que la voie de Dieu alors que Marie-Madeleine était aveuglée par sa passion envers le Christ.

  "Elle" qui passe et s'immole en l'Autre qui passe aussi, l'espace d'un feu rouge, n'est-ce  pas la transposition allégorique de cet amour impossible entre deux destins qui, demeurant dans la contingence, cherchent l'aire d'une impossible liberté, d'un inatteignable en quelque sorte ? Jamais Marie-Madeleine ne deviendra l'Amante de Jésus. Jamais l'Auteur de cette fiction ne deviendra l'amante du Passager du feu rouge. Le feu comme interdiction symbolique de transgresser ce qui ne peut l'être : la dimension extralucide du songe. Car jamais le fantasme ne trouvera à se symboliser, pas plus qu'à se réaliser dans la concrétude. Le ferait-il que s'effondreraient, en même temps, ses fondations essentielles à la consistance de brume.

  Sans doute cette interprétation semblera-t-elle excéder son objet, à savoir le hasard d'une rencontre qui n'aura duré que le temps d'une halte à un feu rouge. Et pourtant, en est-il seulement ainsi ? Certes non et au moins pour deux raisons. La première est d'ordre fictionnel. Si l'Auteur n'avait éprouvé rien d'autre que  confondant évanouissement d'une factualité comme bien d'autres, elle n'en aurait pas fait le lieu d'une écriture. La seconde raison convoque une compréhension qui ne s'arrête pas à la coïncidence de deux portières aux vitres baissées dans des voitures dont les Passagers auraient été les innocents protagonistes, sans plus. Toujours à l'arrière-plan de nos idées, de notre imaginaire, de nos actes le vaste horizon des significations dans lesquelles s'inscrit, inévitablement, tout cheminement humain. Nous avons été reconduits, bien en-deçà de nos préoccupations quotidiennes, dans l'orbe des signes originels par lesquels s'annonce la venue de l'Homme, de la Femme au monde.

  Aujourd'hui étaient les paysages bibliques, demain d'autres qui, peut-être nous intimeront l'ordre de nous calfeutrer au sein d'étroites ornières, de  contingences sourdes et aveugles. Il en va de la destinée humaine comme des humeurs versatiles dont ils sont les dépositaires. Un jour au zénith. Le lendemain au nadir,  le surlendemain absents de la scène. Aujourd'hui il ne s'agissait que de visiter, le temps d'un clin d'œil, cette Cène à laquelle nous participons Tous, Toutes, de manière plus ou moins assidue, grignotant un brin par-ci, un brin par-là ou bien nous livrant à l'appétit pantagruélique, à moins que nous nous réservions dans une discrète anorexie.

  Mais, pour clore ce sujet, il convient maintenant d'élargir la scène à la dimension exacte de la Cène à laquelle le génie de Michel-Ange  nous convie. On y remarquera cette main de l'Homme-Adam tendue à la rencontre de la main de Dieu, ce qui conforte la thèse initiale qui énonçait que toute main- en tant que signifiant - porte toujours en elle un signifié qui l'excède, la main de Dieu en l'occurrence. Ici nous sommes dans le cas limite d'une immanence faisant signe vers le Transcendant. Bien d'autres exemples, partant de l'Homme, de la Femme, pourraient mettre en scène des situations apparaissant comme événements de l'Art, de l'Histoire, de la Morale. Aucune liste, fût-elle exhaustive, ne saurait faire le tour du divers et de la pléthore des signifiants. L'essentiel est d'y figurer à titre de Témoins, les yeux ouverts, dans cette belle verticalité qui est l'esquisse la plus productive du rayonnement de l'exister !

                                
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Michel-Ange

La Création d’Adam

Chapelle Sixtine

Source : Wikipédia

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 09:36

 

L'extrême labeur du jour.

 

 

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 Méta-Image : Blanc-Seing.

 

 

  

    C'était cela qui était difficile, marcher au hasard des rues et ne pas écraser son ombre. Imaginez la guenille, ce fragment de bitume flasque comme votre propre Mort et vous à côté pleurant des larmes d'outre-temps. Ouvrez simplement la lame de votre conscience et déportez-vous donc de vos griseries habituelles. Juste un écart, un saut métaphysique et vous êtes  au plein du signifiant, dans la glu mondaine et vous vous débattez comme le moucheron dans le ventre de la fleur carnivore. Les dents en forme de crochets, vous les sentez s'invaginer au plein de votre être de carton, ça grince, le broiement des os, surtout les cervicales qui font leur bruit d'osselets et les filets de moelle qui dégoulinent sur le sol de cambouis.

  Et la peau, cette outre vide. Pourtant combien elle vous soutenait, combien elle portait la parution de votre effigie à la pure brillance du jour. Les Autresles Énigmatiques levés contre l'azur, les Déchirés-de-l'âme, ils l'aimaient tellement votre sublime altérité. D'ailleurs, quand vous pivotiez sur vos chaussures hermétiques, ils en profitaient pour en choper des lambeaux et dessinaient dessus les inconvenances d'exister : les maladies sournoises, les amitiés glaireuses, les amours délétères, les pattes velues de l'araignée noire. Ils gravaient au feu l'impertinence de vivre.

  Mais, comment osiez-vous dresser dans l'air de cristal cette prétention à aller par le monde avec de simples claquements de talons. Vous poinçonniez le sol de votre hargne native, vous incrustiez dans la glaise l'empreinte de vos manquements. C'est d'abord votre propre bienséance que vous manquiez, étant toujours dans l'approximation des choses, dans la vérité truquée, le mensonge qui faisait, de chaque côté de votre singulière épiphanie, ces fossettes ridicules dont vous pensiez qu'elles étaient seulement commises à séduire. Le cancrelat aussi se prend pour Dieu et il ne fait que végéter dans les mailles étroites de sa tunique épigastrique. Ô combien vous dériviez dans les caniveaux des villes avec la sombritude attachée aux impénitents et aux vérolés de l'esprit. Mais c'était pure perdition ! Le boulier du Destin vous avait cloué, pareil au puceron écartelé sur le liège de l'entomologiste. Et, pourtant, à regarder votre reflet dans les vitrines, on eût parié sur votre belle amplitude, sur votre générosité portée à l'extrême pieu de votre regard. Mais ce n'est que VOUS que vous regardiez. Autrement dit : RIEN. Car nous êtes tissés de Rien comme le nuage est habillé de pluie. Il pleut, cela fait des percussions dans la poussière et puis la scène est vide, les Acteurs sont partis avec les mots dans leurs poches et la peur arrimée au ventre.

  Alors, voyez-vous, à quoi donc vous a servi de déambuler parmi les cannelures des cités vides, épiant le moindre reflet qui vous aurait sauvé de vous-mêmes. Du moins le supputiez-vous. Mais c'était orgueil et inconscience et d'ailleurs c'est la même chose. Tout avait reflué depuis le ciel chargé d'insuffisance et la noire engeance avait partout déferlé. Cécité des meutes de vitrines dans lesquelles avait fondu votre inconséquente silhouette. Des Autres, ces Indispensables, il ne restait plus que ces flaques faisant partout leur qualification d'outre-tombe, leurs incisions de métaphores vides. Il n'y avait plus de "comme" possible. Pas plus de beau "comme" le jour; pas plus de lumineux "comme" l'astre. Il n'y avait plus de surgissement d'une quelconque analogie puisque tout avait été ramené à la dimension de la fente, de l'abîme, de la Bonde Terminale. Or, comment voulez-vous que ces étroits apophtegmes puissent réverbérer l'ombre d'une image, produire l'écart métaphorique. Pas même la place pour une métonymie qui eût pu dire le glissement du sens vers autre chose que soi. L'éclisse du jour était si étroite et il ne demeurait plus que VOUS arpentant le pavé de votre existence aléatoire et, tapi dans l'ombre, l'écho presque invisible de votre destinée, une ombre fuyant au-devant d'une échelle aux barreaux finis dont le symbole était par trop évident. Sur Terre, il ne restait plus que cette fuite de soi, cette illusoire réverbération. Tout était cloué dans la mesure radicale  de l'instant à soi alloué en dehors de toute autre forme de donation. Il y avait eu assez d'oblativité de par le monde mais vos mains de rapace n'avaient su se saisir que de l'inessentiel et les nervures seules, étiques, vous faisaient l'offrande d'une irrémissible vacuité.

  Vous étiez ôté de vous-même et ne le saviez pas. C'était cela la démesure d'être : marcher et ne pas savoir vers où. Vous erreriez indéfiniment, porté au bout de votre pure logique, identique aux yeux mobiles et fragmentés de la Mante cherchant sa prochaine victime. Vous étiez ce bel androgyne, cette singulière curiosité de l'exister. Vous étiez mâle & femelle à la fois, procédant à votre propre manducation. Déjà l'on apercevait votre tunique couleur de terre en voie d'extinction. Déjà vous n'étiez plus que fragments , pièces buccales, pattes en prie-Dieu, étrécissement ombilical, abdomen moissonné par votre naturelle furie. Déjà vous étiez en partance et vous faisiez du sur-place. Mais peut-être vivre n'est-ce que cela ? Cette marche de Mime, le sol défilant sous vos pieds, alors que vous n'avancez pas !  

 

 

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 09:32

 

De la blanche négritude.

 

 

dlbn 

 Photo © Christian Coigny

Texte© Pascal Sauvaire.

 

 

(Libre nomadisme entre

Le Photographe

&

Le Poète).


 

 

Plus mat qu'échec.

 

 

Echec

Deux joueurs

Guident leurs lentes pièces,

L’échiquier

Jusqu’à l’aube.

Les retient prisonniers

De son espace

Où se haïssent deux couleurs

Qui ne le sont

Pourtant pas.

 

Absence et totalité

L’oblique du fou

Et les pions agresseurs.

Le temps les consumera.

Le rite alors

Ne sera pas fini

Ce jeu de terre en guerre

Est pour toujours infini

 

                  PS.

 

 

 

   Dans la minceur d'avant le jour, dans la proue encore indistincte de la nuit, voilà que cela s'anime, voilà que les dagues sont convoquées. Mais comment résister à la clameur du doute, comment ne pas offenser l'ombre sertie de bogues acérées ?  Partout sont les astéries qui affutent leurs dents de diamants, qui dansent à la Mort. Partout les dendrites corail semeuses de poison. Et l'arsenic coule en longs filaments et les lianes s'enroulent sur leurs vulves étroites avec des sifflements d'obus, des perditions d'abysses. Pourquoi le Jour ? Pourquoi la Nuit ? Pourquoi la polémique des volontés abstraites, pourquoi les harpies du désir en leurs meutes verticales ?  

  Mais ouvrez donc vos oreilles, mais écartez la glaire de vos cristallins, mais poncez le talc de vos sclérotiques, mais dépliez la vrille de votre ombilic, mais ouvrez la porte étroite de votre sexe ou bien dressez-en la hampe polychrome en direction des nuages qui encrent le ciel, mais défaites le compas stridulant de vos cuisses meurtries, mais choquez donc la tête d'os de vos genoux, mais distendez les canneberges de vos tarses et métatarses.

  Tout ceci, vous le faites sous la conduite d'une simple injonction et c'est toujours mieux que d'ignorer l'arche virulente des choses. Toujours mieux que la surdi-mutité, la Cécité Majuscule qui accule les peuples à dormir sous les étoiles éteintes, la tête chauve des comètes, les lèvres anémiées des planètes. Car, voyez-vous, c'est l'irrésolution qui vous prend par le mitan du dos et vous plante ses crocs de vampire - aviez-vous vu ? ils sont verts comme le fiel -, et les crocs surgissent au-devant de votre belle Effigie et l'on dirait des puntillas écarlates venant de consommer le Noir taureau. C'est là, dans le sol de poussière, cela gît, cela n'agite même plus la force dionysiaque du Divin Minotaure. Il est planté -Échec & Mat -,  dans la Reine, les museaux écumants, geysers carmin éclaboussant le peuple de la féria, ce fleuve étincelant de la Viede la Mort.

  Partout dans les ruelles étroites de l'encierro, la pléthorique condition humaine exulte sous les clameurs solaires. L'aguardienta - l'eau ardente - enflamme les poitrines, brûle les calanques du désir. Ce soir, dans les tavernes, l'amour sera de banderilles, de flamenco, de tournoiements, de claquements de bottines pour conjurer la perte de la lumière, la toujours possible chute dans les mâchoires serrées de la détresse. Un sursis. Seulement. On le sait. Depuis l'antre cavernicole de sa poitrine, depuis les cerneaux faiblement allumés de sa tête, depuis la dague de l'horizon qui coupe le monde en deux sphères non miscibles, seulement disposées à l'affrontement. Échec & Mat.

  

Echec

Deux joueurs

Guident leurs lentes pièces,

 

  S'observent et leurs yeux de platine lancent des éclairs et les éclairs plantent leurs échardes au profond des humeurs vitreuses des Hommesdes Femmes et les gemmes des larmes sont des cierges métaphysiques. Et leur sang est Blanc et Noir. Toujours cette virulente dialectique qui creuse les chairs de son trépan aiguisé comme la faux.  Toujours cette incision par laquelle nous sommes convoqués au Destin, à cet endroit mince comme le fil, insaisissable, dans cette exactitude d'un espace

 

Où se haïssent deux couleurs

 

Le Blanc-le Noir  >><< Le Noir-le Blanc en un étrange chiasme comme pour dire ce qui, irréversible, n'inverse jamais son cours qu'à l'aune de notre inconnaissance.

Éros-Thanatos  >><< Thanatos-Éros, comme pour dire la dernière signature de l'Hommede la Femme dans la fente diagonale par où tout commence, par où tout finit.

Comme le SENS >><< SNES s'inversant avant de dire sa ligne invisible. Illisible. Nous attendons d'être. La feuille portant le Noir, l'Assiette recevant le Blanc : mince allégorie venue porter la parole, en termes dépouillés, de cette Cène où nous sommes seuls face à nous-mêmes en cette ultime confrontation. Après nous sommes muets et le Gris nous a désertés ! C'est cela la "Blanche négritude", cette foncière ambiguïté par laquelle il nous est donné de paraître en même temps que de nous absenter du monde. Dernier Pas de deux !   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 10:58

 

L’écharde claire du silence.

 

 

 

l'écds

Photo © Tatiana-Maksimovich
Texte© Pascal Sauvaire

 

 (Libre improvisation sur le couple

Texte-Image

Tatiana-Maksimovich
Pascal Sauvaire
.)

 

 

  

Vide silence.

 

« Un vide entre deux corps, 
Figurant mieux la chaleur
Que l’absence de bruit.

Solitude, vide et ce silence
Qui rend plus étroite encore,
La cause restant obscure.

Solitude, vide et ce silence
Donné par le regard
Où l’étendue domine.

Solitude entendue. »

                                                  

                      PS.

 

              

 Je te sais fiché dans la braise de la nuit, Toi, corps à la dérive. Toi corps du corps de la solitude. La béance est là qui appelle, l’abîme est là qui ouvre sa gueule et l’infinitude me saisit. D’un même geste d’une parole muette. Le remuement est si subtil qu’il est ombre de lui-même. Je te sais, Toi, lame d’effroi qui cloue ma gorge aux portes des demeures vides. Je te sais. Mais quel vent souffle donc qui incise mon âme de son feulement acide ? Rends-Toi au seuil des temples et immole-Toi à la démesure de l’Être. Oui, je nomme en Majuscule, je nomme en Majesté. Et pourquoi donc  le Penseur nous aurait-il amené au bord du gouffre, au milieu de la béance verticale, oui, je dis Verticale, pour nous remettre à notre destin et nous y faire demeurer ?

  Pourquoi la Question résonne-t-elle sur la margelle de ma conscience ?  Ecoute donc la fontaine d’Ombre faire son bruit d’abeille dorée, son clapotis d’outre-ciel. L’eau est cette ressource que j’attends depuis l’antre étroit de ma bouche. Là, au sein des falaises blanches, il y a ce massif qui, incessamment déglutit, vomit ses gerbes d’existence. Là est la demeure de tout souffle, de toute disposition à l’arcature du Monde.

   C’est du fond de la nuit qu’a lieu le jaillissement : une élévation de calcite blanche contre l’aspérité du songe. Cela se dresse, cela dessine la forme du doute, mais cela EST. Mais qui donc pourrait le nier ? Qui donc pourrait biffer d’un seul empan de ses yeux étroits l’Effigie de cire éclairée de l’intérieur ? Gemme solaire disant la persévérance du jour. Pierre lunaire disant l'empire sans fin du site nocturne. Et, debout, assigné à mon calvaire étroit, que me reste-t-il à dire, sinon « La cause restant obscure », mais la Cause est-ce cela par quoi nous mourons ?  L’Ephémère surgissant de la poix, du Noir confondant,  est-elle Celle par qui je vais pousser mon Esquisse jusqu’à son terme ?

  Mais les doigts ne se referment que sur des tapis de brume. Brume, trois fois salutaire, d’autrefois, d’aujourd’hui, de demain, entre donc en moi et aliène-moi à ta mesure dernière. Qu’enfin je sache de quoi mourir est fait ! Est-ce l’abandon de soi, perte dans la cendre, reniement de son double de chair, grise ossification dans les catacombes du Ciel ? Qu’est-ce ? De questionner je suis las et mes plaintes vrillent l’espace. « Où l’étendue domine ». Mais quelle est donc cette domination qui me fait l’esclave du Temps ? Il passe en moi et étend ses rémiges et il ne reste rien qu’une absence sépulcrale.

  Mais je le sais depuis l’antre obséquieux de mon entendement, « Un écart de silence Plus juste que la durée Qui se fend », et voilà que l’instant se dérobe à peine posé sur la vanité des choses. Ô écharde du silence. Ô Silence qui vis de ton étroitesse et m'en fais le don suprême comme le catafalque cahote sur les pavés avec sa charge d’éternité. Ô Silence qui arrache de ma langue les mots de l’impéritie, Silence qui clôture tout en même temps que s'abrite la parole donatrice de vie. Il ne saurait y avoir d’autre dimension pour ce qui surgit du Rien et fond sur moi comme l’aigle sur la proie.

 

  Je suis muet, cloué dans la charnière étroite, « Solitude entendue », remise à la perte du jour, à la dissolution dans la gorge de ténèbre. Rien sur la Terre qui fasse signe et abrite. Les murs sont vides. Les volets clos. Les Hommes absents et le vent souffle son haleine rauque dans le corridor des masures. Une durée qui, jamais n’aura été, que dans la tête dévastée de quelque idole de plâtre. « Solitude, vide et ce silence », « Solitude entendue », je t’entends hurler à la Mort.  La SouveraineSeuleElle sait m’étreindre et me faire demeurer dans l’absence éternelle des choses. Ce par quoi je vis et aussi bien m’absente.  

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 09:10

 

Le décret de l’œuvre peinte.

 

 

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Barbara Kroll.

Technique mixte sur panneau.

 

 

« Achever un tableau ? Quelle bêtise ! Terminer veut dire en finir avec un objet, le tuer, lui enlever son âme, lui donner la puntilla, l’achever comme on dit ici, c’est-à-dire lui donner ce qui est le plus fâcheux pour le peintre et pour le tableau : le coup de grâce. »

 

                                                      Pablo Picasso - Propos sur l’art.

 

 

 

  Le « travail » artistique est de telle nature que, jamais, par définition, nous ne savons quand il commence, aussi bien quand il trouve son terme. Le « travail » artistique, sans nul doute, commence en même temps que « commence » l’Artiste, nous voulons dire depuis sa naissance. Mais pas seulement lorsque s’est mise en place l’arche biologique dont il est le bourgeon terminal. Seulement à partir du moment où sa nature même est devenue cette constante disposition à l’esthétique dont l’existence lui a fait l’offrande. Quelle est donc la nature de cette temporalité qui l’affecte en propre et le détermine à être ce donateur d’espace en direction de l’autre-que-lui ? Sans doute nous posons-nous la question, le plus souvent, en termes de chronologie, comme si la source du don pouvait recevoir ses coordonnées calendaires d’une manière définitive. Comme le filet d’eau et la source que la baguette de coudrier aurait fait surgir à tel moment déterminé, moment datable, inscriptible donc satisfaisant aux exigences de la raison. Mais il en est des prémices de l’ouverture aux caprices de la création comme il en est du temps en son éternel entêtement à surgir quand il veut, de la façon la plus imprévisible. Comment donc le Peintre en arrive-t-il à peindre ? Par quel processus ? Par quelle faculté :  sublime intuition de l’instant portant en soi l’œuvre en devenir, volonté charismatique imposant son empreinte aux choses, rayonnement « naturel » de l’ego s’attribuant le monde ? Le questionnement est aussi polysémique que sujet à caution car il ne saurait y avoir de réponse univoque à ce qui reste de l’ordre du secret. Car si nous pouvions y voir clair avec une essence telle que l’origine de l’Art, nous apercevrions l’origine même de l’Univers puisque ces deux objets sont transcendants à l’ordre même de notre conscience. Aussi bien que l’Histoirela Religionla Science, tous ces principes universaux qui portent en leur sein leur justification d’être. Nous, les Hommesles Femmes en constituons des « accidents », des manières de soubresauts spatio-temporels alors qu’ils sont alloués à l’intemporel et à l’immatériel. C’est bien pour cela que ces inatteignables nous fascinent, c’est pour cela que nous admirons l’Art et ses Créateurs, non seulement en raison de leur pouvoir démiurgiques, mais parce qu’ils reculent à mesure que nous essayons de nous en saisir. En un mot, ils demeurent dans l’inachèvement car affiliés au régime du toujours renouvelable. Chaque nouvel événement crée l’Histoire, chaque acte de piété porte la Religion vers un futur, chaque découverte tisse de l’intérieur la structure de la Science.

  Bien évidemment, l’Artiste, pour doué qu’il est ne s’exonère pas de ces conditions, étant lui-même, « inachèvement », par essence humaine d’abord, par conviction et passion artistiques ensuite. Car l’Artiste « travaille » l’espace, la matière, la couleur, du-dedans de ces mêmes objets, ce qui veut dire qu’il en est partie prenante, étant lui-même, tantôt fusain traçant l’esquisse, tantôt lavis déposant les ombres, puis blanc de titane allumant les lumières, puis noir d’ivoire pour les premières ébauches des formes, puis bleu de cobalt afin que surgisse ce paysage, cette nature morte, ce portrait. Regardant l’œuvre en voie de construction, nous comprendrons mieux, maintenant, cela qui se dépose sur la surface blanche de la toile de manière à faire événement. Cette ébauche qui commence à émerger n’est rien d’autre que la projection du Sujet sur l’objet, à savoir de l’Artiste dont la forme se détache du fond comme le brouillard s’élève de l’eau dont il participe. Si l’œuvre en devenir était simplement cette trace anonyme, douée d’une manière d’autonomie, alors nous ne retrouverions jamais en elle l’empreinte de son Créateur, de ce Peintre qu’on y devine en filigrane, jamais ne s’élèverait la présence d’un style attestant d’une existence.

  Car créer, avant tout, c’est exister, c’est faire phénomène depuis sa silhouette d’Hommede Femme et apposer sur le monde la figure d’une essentielle singularité. Le style est toujours la marque irréfragable d’une destination de soi en direction du  regard de l’Autre afin de témoigner d’une vie en devenir. Créer c’est, en une certaine façon, procéder à sa propre exhumation dans le but de renaître à soi. Car la création initiale, jamais nous ne l’avons choisie, l’Artiste y compris qui rejoue aux dés d’un hasard organisé la partie de l’être-jeté dans le marécage des contingences. Créer, c’est assumer cette part de vérité et de liberté sans lesquelles l’œuvre n’est affectée que de fange et d’inconsistance native. Regardez donc une toile, trouvez-y cette authenticité, ce libre mouvement des différentes parties entre elles, cette facile circulation des lexèmes se disposant en une heureuse sémantique et, alors, vous serez assurés d’être devant l’une des esquisses possibles de l’Art.  Ici, Barbara Kroll nous propose en une émouvante simplicité, en même temps qu’avec une belle générosité cette peinture en train de procéder à sa propre élaboration. Entière fascination que d’entrer, comme par effraction, dans l’Atelier du Peintre et d’y découvrir cette subtile alchimie par laquelle le quotidien se transfigure pour accéder à une cimaise. Certains s’étonneront peut-être de ne découvrir qu’une ébauche de ce qui sera ou bien peut-être sera biffé et reconduit à son propre effacement. Merveille que de voir cela qui, sous nos yeux assoiffés de savoir, va dérouler sa subtile métamorphose pour advenir au plein jour de la vision. Mais déjà nous suffit ce fragment comme s’il était porteur d’une future totalité et, du reste, ne signifie-t-il pas dès maintenant autant que l’œuvre achevée qui en sera le stade ultérieur ? Et puis, et ceci est un problème fondamental au regard de la signification, à partir de quel moment peut-on décréter l’œuvre achevée, selon quels critères : de temps, d’espace, de forme, de fond, de quantité, de qualité, selon quelles modalités ? L’on voit bien que le recours aux catégories, pour signifiantes qu’elles sont, ne suffit pas à épuiser le sujet, loin s’en faut. Le décret de l’œuvre accomplie appartient en propre à l’Artiste lui-même. Nous n’en serons que les témoins différés dans un futur et un espace différents. Alors, lorsque nous rencontrerons la proposition plastique en son destin terminal, nous la recevrons toujours de telle ou telle manière, selon quantité de critères dont la variété n’égale que la valeur approximative. Car la subjectivité sera à l’œuvre et dictera ses propres inclinations, ses humeurs relatives, ses considérations esthétiques, parfois éthiques ou bien sociales. Peu importe. Ou plutôt, ceci importe afin que la pluralité des regards aménage autour de la Toile une aire suffisante, un nomadisme intellectuel et affectif sans lesquels toute proposition ne peut que sombrer dans l’étroitesse d’une vision unique. Cette esquisse nous plaît telle qu’elle est parce que nous pouvons y déceler ce jet de l’Artiste dont nous parlions il y a peu. Nous y lisons : dans la teinte compacte et sourde des cheveux la parfaite maîtrise et le presque achèvement ; dans les traits de la mine de plomb le doute constitutionnel d’un destin commençant à peine ; dans le lacis parme indistinct l’essai de figuration sur la scène du monde encore dissimulée par un voilement ; dans le tracé plus soutenu de l’arcade droite la possibilité d’une vision où,  bientôt,  l’éclair de lucidité surgira sous l’espèce d’une pupille noire au fond d’une sclérotique blanche ; dans la partie grise la tache originelle alors que l’existence en réserve n’y a pas encore imprimé les stigmates de la douleur, les signes de la joie ; enfin, dans la vêture les traits d’une quotidienneté à l’œuvre.  

  Bien évidemment, ceci que nous y avons décelé est simplement question d’affairement personnel et mille autres perspectives pourraient encore trouver à s’y loger. Le travail achevé, sans doute sera-t-il temps de porter un autre regard car l’Artiste en aura fait ce que sa conscience aura tracé comme chemin vers le possible. D’ores et déjà nous disons qu’il y a œuvre, qu’il y a pluralité de significations, ce dont un regard porteur d’Art se dote toujours comme d’une empreinte à suivre afin d’être en chemin vers plus loin que soi. L’acte transcendant est toujours une décision de cette nature. Combien d’esquisses, sous les verrières créatrices, ont vu leur destin basculer dans l’abîme de quelque rémission à poursuivre la tâche entreprise. Il est toujours périlleux pour le Plasticien de se trouver au milieu du gué. La rive opposée est toujours un mystère qui appelle, un secret qui rejette. Souvent la tentation est grande de demeurer sur le bord d’une création car celle-ci exige toujours la confrontation à la solitude. Autrement exprimé le face à face avec soi-même. Face à la toile qui le regarde depuis son visage vide,le Peintre entretient ce colloque singulier identique à celui de « Simon du désert » dans le film de Buñuel. Le diable rôde toujours afin d’empêcher la poursuite du projet humain. Les cimaises des musées s’éclairent de ces morceaux de bravoure qui ont échappé à cette traversée au milieu des sables emplis de silence et de méditation. C’est la raison pour laquelle nous regardons l’Art avec le respect de ce qui a frôlé la mort de si près qu’il ne reste plus qu’une gloire de lumière dont nous prenons acte avec un réel bonheur. Cependant, ce qui nous demeure caché, c’est  le frisson sacré qui a précédé sa mise au jour. Un pur acte héroïque dont le Créateur est l’emblème le moins visible puisqu’il demeure dissimulé dans la texture même de l’œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 08:53

 

Honnies soient qui mâles y pensent (3)

 

 

Lors de ses séjours à Paris, le Comte descendait au Grand Hôtel près de l’Opéra, étant ainsi à deux pas de la Gare Saint-Lazare où il rencontrait ses interlocuteurs avec lesquels il traitait de rentables marchés, les de Lamothe-Najac ayant toujours eu, dans leur famille, une tradition d’habiles négociateurs, dont certains prétendaient qu’elle était une des marques distinctives des habitants de la région, dont l’élevage du bois constituait l’armature, en quelque sorte, sinon l’âme et Fénelon de Najac n’avait en rien dérogé à cette règle, l’instituant même sous les auspices d’un certain art de vivre. Or c’était moins l’appât du gain qui conduisait ses négociations que le sentiment de l’appartenance réciproque du bois et des hommes; toute essence végétale étant, pour les solognots, chevillée au corps, à la façon du lierre enserrant de leurs mailles serrées les troncs neigeux des bouleaux. Le Comte fréquentait les restaurants en vue dans les beaux quartiers, visitant parfois un musée dans la journée et, le soir, se faisait invariablement conduire en cabriolet dans les grands théâtres parisiens pour y voir et y écouter, aussi bien de la comédie que de la tragédie et ne détestait pas non plus l’opérette, bien qu’il la trouvât plus légère, mais au moins avait-elle l’avantage de le distraire des bois et des chemins de traverses.

  Ce fut à l’occasion d’un déplacement vers la Comédie Française, que le Comte, assis à l’arrière d’un confortable cabriolet, fit la découverte d’un aspect de Paris qu’il n’avait jamais expérimenté mais dont il avait la connaissance, car Fénelon de Najac, hédoniste et épicurien, n’étant aucunement puritain, ne détestait pas les sorties au cabaret, les chansons à boire, les serveuses au langage déluré et à la gorge en balconnet. Cependant sa curiosité s’était limitée aux cafés à la mode du côté de Montmartre ou de Montparnasse, sans que la curiosité le poussât à franchir la Porte Saint-Martin et à déambuler dans les rues interlopes où évoluaient " Les Mystères de Paris ", évoqués dans le célèbre ouvrage d’Eugène Suë, dont il avait également lu " Le Juif errant ".

  Sur le siège en cuir noir était posé un petit livre relié de cuir rouge, sans doute oublié par le voyageur précédent, dont le titre attira l’attention du Comte : " La Vie Parisienne ". Avant même d’avoir feuilleté l’ouvrage, il en supputa le contenu et, pensant avoir à faire au livret de l’opérette d’Offenbach, devant comporter, à son avis, quelques détails biographiques et des commentaires sur l’œuvre, il commença à tourner quelques pages, s’apercevant bientôt que le recueil en question n’était qu’une sorte de pensum apparemment dédié aux plaisirs faciles et nocturnes proposés par certains quartiers et vantant les mérites de quelques restaurants populaires et autres gargotes. Sur un haussement d’épaule plus fataliste qu’indigné, le Comte laissa choir le petit volume au maroquin rouge sur le siège de la voiture, remonta le col de sa pelisse et s’enquit, auprès du cocher, du temps qui le séparait de La Comédie Française où se jouait " Les Femmes savantes ".

  Au moment où Fénelon de Lamothe, descendu sur le trottoir, s’acquittait de la course auprès du cocher, celui-ci lui remit le maroquin rouge qu’il pensait être le sien et que le Comte fourra au fond de sa poche, projetant de le jeter dans la première poubelle qu’il trouverait. Cependant le hall d’entrée de la Comédie Française ne disposant pas d’un mobilier si commun, pas plus que les couloirs ou les loges, le livre resta dans sa poche, au vestiaire, entre les fourrures des élégantes venues au spectacle. Ce dernier terminé, le Comte regagna son hôtel, prit un bain et se plongea dans son lit douillet, n’ayant pas omis de déposer ses chaussures sur le seuil de sa porte - on les lui cirerait - , avant que de s’endormir. Le livre rouge dormait, lui aussi, au fond de la poche du Comte, attendant seulement que son heure fût venue.

  Et son heure vint, le lendemain, aux alentours de dix huit heures, après une journée bien remplie. Le Comte, souhaitant se changer les idées, repensa au vade-mecum, s’en saisit et se mit à le feuilleter distraitement. Le livre, peu épais, comportait des pages en nombre limité, agrémentées de quelques gravures et de plans de rues. Pensant aux quelques mots de Callimaque, Bibliothécaire d’Alexandrie, dont la citation figurait dans sa Librairie : " Un petit livre vaut mieux qu’un gros parce qu’il contient moins de sottises. "encouragé par les paroles de l’érudit, Fénelon en parcourut rapidement le contenu, y débusquant cependant quelques conseils qui, pour prosaïques qu’ils fussent, ne laissaient pas de l’intriguer.

 

 

 

 

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 09:14

 

Honnies soient qui mâles y pensent (2)

 

 

  Imitant, en toute modestie, Michel Eyquem, Seigneur de Montaigne, le Comte avait fait graver, sur les poutres de sa Librairie, quelques sentences et devises et affectionnait tout particulièrement les dictons et proverbes dont il était coutumier, en faisant même parfois un usage immodéré.

  Ce matin d’octobre, envahi de brumes, faisait, du paysage solognot, un cadre romantique et désuet incitant à la rêverie, à laquelle Fénelon de Najac se laissa bientôt aller car, pensait-il, " refuser le songe, c’est ouvrir la porte à la mélancolie ", état d’âme qu’il n’avait jamais éprouvé, même aux heures les plus sombres de sa vie. On l’aura compris, le Comte était d’un naturel plutôt optimiste, disposé à la vie qu’il " croquait à belles dents ", amateur de bonne chère, de voyages, de chasse et de pêche, toutes activités qu’il pratiquait assidûment, son état de rentier le laissant libre de vaquer à des occupations diverses et variées selon l’humeur du jour et la qualité des offres que lui faisait le Destin. Car monsieur le Comte croyait au Destin, sans excès toutefois, mais avec l’assurance que ce dernier lui était plutôt favorable, s’arrangeant, quand nécessaire, pour qu’il le fût en toute occasion, signant en cela son inclination pour l’épicurisme et l’hédonisme auxquels sa nature le prédisposait, dans une optique altruiste cependant, point de vue qu’il avait fait graver, en toutes lettres, sur une des poutres de sa Librairie :

 

« Plaisir non partagé n’est plaisir qu’a demi ».

 

 Quant aux vertus du Destin à son égard, et bien que Fénelon de Najac fût d’une croyance religieuse plus que tempérée - une attitude sociale plus qu’une conviction - , ces vertus, donc, étaient illustrées par un vers de La Fontaine, extrait du "Gland et de la Citrouille" :

 

" Dieu fait bien ce qu’il fait. "

 

  Le Comte, dans sa soixante-quinzième année, arrivant à " l’automne de sa vie ", ne put s’empêcher de faire le rapprochement entre celle-ci, sa vie,  et celui-là, l'automne, et salua, une fois de plus, la sagesse populaire, qui savait si habilement user de métaphores, fussent-elles des plus prosaïques, pour peindre, en quelques traits, une réalité que bien des savants, lettrés et littérateurs de tous poils mettaient toute une vie à élaborer, sans toutefois y parvenir, ou alors avec moins de justesse et d’esprit d’à-propos qu’un modeste savetier qui, à longueur de journée, dans son échoppe, tricotait en sifflant quelques sentences bien senties, dignes de figurer dans le Dictionnaire de l’Académie. Tout imprégné de la vanité humaine qui ne faisait, somme toute, que dérouler des louanges à son propre usage et ceindre son front des lauriers du plus haut mérite, le Comte fut bien aise de constater que, lui-même, participait de l’humain, en ceci qu’il éprouvait, à la propre contemplation de sa vie, une satisfaction non dissimulée et, osait-il même se l’avouer, un sentiment proche de l’admiration, sentiment que son éducation classique lui interdisait d’énoncer, ou du moins de proférer à haute voix, ce que, bien sûr, il évitait. Mais, qui donc, dans le secret de sa Librairie, (hormis lui-même),  pouvait s’imaginer pénétrer les arcanes d’une voix toute silencieuse que, parfois, pouvait trahir l’ébauche, sur ses lèvres, de quelques mots, mourant avant que d’être nés ?

  Méditant l’idée que Dieu avait plutôt bien ordonné son Destin - il y avait bien eu quelques chausse-trappes, parfois, mais dont il s’était toujours sorti - , le Comte se pencha sur son passé, un peu comme on regarde au dessus de son épaule, pour apercevoir, dans la trame du temps, les quelques fils qui relient à des saisons, des printemps, des étés, des hivers. Il y vit une sorte de tourbillon, de carrousel, de kaléidoscope dont il reconnut les facettes, les reflets mouvants, genre de cinématographe dont les bobines tournaient à rebours, images saccadées - certaines s’arrêtaient plus longtemps que d’autres qui semblaient vouloir se fixer à la toile blanche de l’écran - ; il fut étonné de scènes oubliées, de paroles occultées, comme au temps du cinéma muet, il parcourut du temps, de l’espace, beaucoup d’espace lié à ses voyages effectués dans " la force de l’âge ", vers quarante ans, alors qu’il était un rentier heureux et actif, attentif à gérer l’état de son patrimoine, quand bien même sa propre descendance s’arrêterait en même temps que lui. Charles d’Yvetot, son médecin de famille d’alors lui ayant fait entrevoir, avec tous les ménagements dont le Comte était l’objet, les problèmes de santé de la Comtesse, le fait qu’il faudrait bien admettre un jour, que l’hôtesse de La Marline ne pourrait lui donner d’héritier - ce n’était pas faute de le vouloir, mais la nature avait toujours le dernier mot - , le patrimoine recevant, de ce fait, une nouvelle destination dont les amis du Comte profiteraient, toujours dans l’optique hédoniste qui l’habitait.

  Son tempérament ouvert, sa vigueur, qu’il avait héritée de son grand-père paternel, Hugues-Richard-Artimon, il les dédiait aux affaires qu’il traitait, le plus souvent, à la Capitale, rendant visite aux Administrateurs des Chemins de Fer, avec lesquels il signait des contrats plus qu’avantageux, concernant la vente de kilomètres de fûts de chêne, destinés, en tant que traverses, à courir le long des ballasts pour emporter les voyageurs sur les rails de France, d’Europe, et bien au-delà; aussi, contribuait-il, toujours dans son désir d’altruisme, à la joie du voyage et c’était, non sans quelque émotion et quelque fierté, qu’il évoquait les bois qu’il avait élevés, lui et ses ancêtres, à la gloire de la villégiature, et c’était un peu quelques bouts de lui-même qui emportaient l’aristocratie du vieux continent sur les voies menant à Paris, à Rome, à Venise, peut être même à Saint-Pétersbourg ou dans les régions reculées du Caucase.

 

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 09:33

 

 

 

Honnies soient qui mâles y pensent (1)

 

 

 

   Le Comte Fénelon de Lamothe-Najac, habitait avec son épouse, Yvette-Charline, une charmante demeure solognote, bâtie de briques claires dans des croisées de colombages, mi-maison bourgeoise, mi-château, flanquée à ses extrémités, de deux tours, une ronde, dédiée à la lecture, où le Comte passait de longues heures, comme Montaigne dans sa Librairie; l’autre carrée, faisant office de boudoir, à laquelle Madame la Comtesse confiait le plus clair de ses heures, s’occupant à des réussites, à l’exercice de la broderie et au maintien de sa coiffure, face à la glace ovale qui surmontait un meuble de toilette ayant appartenu à sa Tante, Eliette-Raymonde de Boissimont, dont elle gardait un souvenir ému, en raison des liens d’affection qui l’avaient toujours liée à sa proche parente. De la fenêtre de sa Librairie, sertie, sur le pourtour, de vitraux de plomb, Monsieur le Comte disposait d’une fort belle vue sur La Marline de Clairvaux, propriété qu’il avait héritée de son père Alphonse-Bernardet, lequel la tenait, en droite ligne, de son propre père Hugues-Richard-Artimon qui, autrefois, avait servi dans la cavalerie, au Cadre Noir de Saumur, une pièce étant entièrement réservée à l’art hippique, au rez-de-chaussée du Manoir dont le patrimoine immobilier et foncier produisait des rentes élevées, suffisant à entretenir le train de vie des hôtes de La Marline et du personnel de maison qui y était attaché.

  Monsieur le Comte, du haut de sa Librairie, jouissait, en quelque sorte, d’une vue stratégique qui lui permettait d’embrasser la presque totalité du domaine : le lac aux carpes rouges et noires, entouré de bruyères, roses au printemps; l’allée bordée de bouleaux aux troncs argentés, accédant au Manoir depuis le chemin communal de Labastide Sainte- Engrâce; la fôret de chênes aux frondaisons immenses où les bûcherons de Monsieur le Comte sciaient les énormes fûts emportés par des camions à gazogène jusqu’à la Scierie familiale que le grand-oncle Eustache-Grandin avait eu l’astucieuse idée de créer, au moment où les Chemins de Fer avaient besoin de traverses de bois, assurant ainsi des revenus confortables aux générations suivantes; les hautes clôtures de la chasse que de nombreux amis et notables de la région ne manquaient d’honorer de leur présence, attirés par l’aspect giboyeux du lieu où proliféraient chevreuils, biches, sangliers, cerfs, lièvres, lapins, faisans, perdreaux et autres volatiles; le Pavillon de chasse, de briques roses, lui aussi, coiffé d’un toit de chaume, où se réunissaient le Comte et ses amis, tard le soir, pour y déguster quelque digestif après les repas dont le civet de chevreuil constituait, la plupart du temps, le point d’orgue; les communs, avec les écuries comportant de beaux spécimens provenant tout droit du Cadre Noir, hommage supplémentaire à Hugues-Richard-Artimon; la maison des gardiens, réplique miniature du Manoir, briques roses et colombages, que jouxtait le potager servant de base à la confection de savoureux repas.

  Madame la Comtesse, quant à elle, profitait, de son boudoir, d’un paysage plus intimiste, plus confidentiel, dont elle partageait le privilège, les longs après-midis d’hiver, avec ses amies, tasses de Darjeeling à la main, façonnées dans de douces porcelaines de Limoges, portant les armoiries en relief, des de Lamothe-Najac - tout le service de la maison étant, pour ainsi dire, logé à la même enseigne - , la dégustation d’un thé si léger, si aérien, convenant parfaitement, entre deux parties de bridge, à la contemplation du savant désordre du jardin anglais, dont il ne restait plus que les plantes vivaces au milieu de l’abandon des graminées que le vent agitait, dans une multitude de tourbillons, à la façon des champs de seigle qui peuplaient les bords de la Limeuille, rivière sinueuse et lascive, déroulant ses méandres en contrebas des maisons solognotes, semblables, en plus modeste, au domaine du Comte. Contrastant avec les massifs et les touffes de plantes, dont on aurait cru qu’elles étaient à l’abandon - seuls des naïfs s’y seraient laissé prendre - la géométrie savante et rationnelle d’un jardin à la française jouait en contrepoint, rassurait l’œil grâce à la perspective régulière de ses ifs taillés en cône, de ses haies de buis parfaitement rectilignes, affectant les lignes droites surtout, parfois de légères courbes, osant s’accentuer de l’enroulement d’une spirale, de la sinuosité de chemins de gravier bordés de pergolas, le tout dans des nuances d’un vert soutenu où, au printemps, les roses livraient la délicatesse de leurs boutons nacrés, le dépliement de leurs pétales, dont les « Belles de Nuit », de couleur rouge sombre, surprenaient les élégantes en crinolines, au même titre que la pièce d’eau, dont les jets fins et aériens, animaient la façade du Manoir, tout au bout de l’allée de bouleaux, confondant parfois la clarté de leurs gouttes à la nuance cendrée des feuilles sous la poussée du vent.

  De leurs pièces respectives, le Comte et la Comtesse avaient une vue identique sur les communs, bien que la Librairie en fût plus proche, mais le boudoir mieux situé quant à l’angle de vision, et chacun pouvait donc profiter, les jours où le Manoir n’était fréquenté ni par les chasseurs, ni par les joueuses de bridge, des mouvements des Régisseurs, dont la terre d’élection était délimitée, par l’allée de bouleaux au nord, les communs à l’est, le Manoir au sud, les jardins à l’ouest. La partie centrale était occupée par la pièce d’eau, de forme circulaire et d’une fontaine hexagonale d’où coulait une eau limpide, à l’extrémité de gargouilles de pierre.

 

Anselme Gindron, le Régisseur, était un homme ayant dépassé la soixantaine, fort et rougeaud, sans embonpoint excessif cependant, dévoué à la tâche, toujours empressé auprès de Monsieur le Comte qui le connaissait depuis sa plus tendre enfance et lui vouait une infinie reconnaissance pour toutes les fonctions dont il s’acquittait avec compétence et bonhomie, à la fois palefrenier, maître de chais, jardinier, bûcheron, garde-chasse, ne rechignant pas à donner un coup de main à la cuisine, lors des réceptions organisées à la Marline, à venir en renfort à la Scierie d’Eustache-Grandin lorsque la commande de bois se faisait pressante, à atteler la carriole pour aller faire les courses à Labastide  ou y emmener le Comte qui y prenait le train, régulièrement, pour ses affaires à la Capitale. Anselme était donc le modèle idéal "d’homme toutes mains ", dont chacun eut aimé à s’entourer dans la région, pour vaquer aux multiples occupations des immenses demeures solognotes. Certains grands propriétaires n’avaient pas hésité, d’ailleurs, à se livrer à des surenchères auprès de l’employé zélé, espérant bénéficier, à leur tour, du savoir-faire et de la constance du brave homme, mais, Anselme, dont la conscience était claire et droite, n’était jamais entré dans leur jeu, témoignant d’une indéfectible fidélité à  Monsieur le Comte qui, l’ayant pour ainsi dire considéré, dès son plus jeune âge, comme un membre de la famille, était devenu, pour lui, au fil des jours, une sorte de grand frère attentif et disponible.

  Marie-Grâce Gindron, l’épouse du Régisseur, de dix ans sa cadette, en était l’équivalent féminin, douée, elle aussi, de multiples talents, aussi bien en direction du ménage, de la cuisine, pour laquelle elle révélait un grand savoir-faire - les hôtes de La Marline en portant le témoignage sous la forme de quelques signes de satiété - , que de la taille des rosiers, de la décoration florale et vouait même un véritable culte au linge de maison, qu’elle brodait au point de croix, nappes, serviettes de table, mouchoirs, qui portaient en leurs coins, les initiales FLN ; YCLN , ainsi qu’une reproduction stylisée des armoiries des de Lamothe-Najac, tout ceci dans la bonne humeur et la prévenance, avec, toutefois, un petit faible affirmé pour le service de Monsieur le Comte, ce dont, du reste, compte tenu de son souci d’équité, n’avait nullement à se plaindre la Comtesse qui jouissait, régulièrement, d’une faveur particulière : celle d’un bain moussant au cours duquel Marie-Grâce lui prodiguait des soins intimes de la plus grande douceur, sans que la morale n’eût à pâtir en quoi que ce fût de ces attentions dévouées et, en quelque sorte, filiales.

  Sigismond, le fils des Régisseurs, petit retardataire âgé seulement de dix ans, était devenu la mascotte du domaine où il régnait avec naturel et insouciance, débordant le cadre de vie habituellement réservé aux parents. Son exubérance ne pouvait en effet se satisfaire d’un territoire limité au Manoir, aux communs, à la pièce d’eau et aux jardins. Ce cadre n’était, à son regard, compatible qu’avec les fonctions exercées par ses ascendants et il fallait, à son esprit d’aventure, une aire plus vaste où il pût expérimenter le voyage, la découverte, cette exigence l’amenant à annexer au territoire originel, la forêt et la Scierie d’Eustache-Grandin, le Pavillon de chasse d’Hugues-Richard-Artimon et ses emblèmes hippiques, la chasse elle-même, ses sentiers au milieu des bouleaux et des chênes, ses haies sauvages, remplies de mûres et de prunelles, les animaux qui la peuplaient et, en dehors du domaine des de Lamothe-Najac, sa curiosité toute naturelle le conduisit progressivement aux alentours de Labastide Sainte-Engrâce, qu’il connaissait déjà en partie grâce à l’école, puis, au-delà, sur les rives de la Limeuille et, plus loin encore, dans la grande forêt de Sologne parsemée d’étangs et de ruisseaux au cours paresseux.

  Etait-ce l’effet d’un mimétisme, Sigismond suivant en cela sa mère, avait toujours eu plus d’attrait pour Monsieur le Comte que pour son épouse. Au fur et à mesure des jours, entre Fénelon de Najac et Sigismond, s’était liée plus qu’une affinité, une solide amitié, des liens de nature filiale et paternelle, ou plutôt "grand-paternelle" car le Comte, dans sa soixante-quinzième année aurait pu être l’aïeul du fils des Régisseurs, cette idée-là occupant même la plupart de ses rêveries, la Comtesse n’ayant pu, pour des raisons de santé, lui offrir de descendance, ni fils, ni petit-fils à plus forte raison.  De cette réalité, liée à la génétique, il n’avait fait qu’un deuil partiel et conservait, par-devers lui, un secret qui était, en son for intérieur, une sorte de revanche sur l’impossibilité de poursuivre l’arbre généalogique des de Lamothe-Najac, arbre auquel il eût aimé fournir au moins une branche supplémentaire et, si possible, plusieurs rameaux, mais la Nature ou le Destin en avaient décidé autrement !

 

 

 

 

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