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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 09:37

 

Sur la pluralité des mondes.

 

 

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Miniature persane.

 

 

 

 

« Mon cœur Est devenu capable
De prendre toutes les formes ;
Il est Pâturages
Pour les gazelles
Et Couvent pour le moine,
Temple pour les idoles
Et Kaaba pour le pèlerin.
Il est les tables de la Torah
Et Le Livre du Coran.
Il professe la religion de l’amour
Quel que soit le lieu
Vers lequel
Se dirigent ses caravanes.
Et l’amour
Est Ma loi
Et l’amour Est Ma foi. »

Traité de l’amour.

Ibn Arabî (1165-1240)

 

 

  Disant "Magnifique Arabî", je dis simplement "Magnifique Parole", je dis "Magnifique Poème". Par là, il faut entendre le salut à l'essence du langage, non la reconnaissance d'un message divin. J'aborde toujours la Poésie par son versant littéraire, ignorant volontairement les connotations ou signes religieux. Pour moi, la transcendance s'arrête là où l'homme la conduit, à savoir dans le dépassement en direction de l'être. Entendez par la forme verbale qui veut dire "exister dans la plénitude en l'absence de toute idole." Sinon l'on s'absente du Poème pour entrer dans la religion, ce qui est un tout autre domaine  et concerne un choix fait et totalement assumé vis-à-vis de sa conscience. Les belles métaphores développées par Ibn Arabî, si elles font signe vers un évident mysticisme, n'empêchent nullement une perception purement circonscrite au sublime qu'exprime tout dire essentiel.

  J'ai lu les 4 gros ouvrages d'Henri Corbin "En islam iranien", dans une visée poétique et intellective. N'oublions jamais que les néo-platoniciens de Perse, s'ils étaient versés dans la spiritualité, l'étaient tout autant dans les arcanes d'une philosophie rigoureuse. Chacun, dans un texte, doit être en mesure de prélever ce qui l'intéresse en s'orientant vers ses propres choix, ses affinités, ses recherches motivées par tel ou tel objectif. C'est rendre service à un texte que de le considérer sous cet angle amplement polyphonique. Jamais le monde ne parle d'une seule voix. L'essentiel est de repérer celle avec laquelle on peut, soi-même, construire du sens. Trouver sa propre vérité, en même temps que celle que l'on croit déceler au travers de l'expression d'une altérité - nécessairement différente -, voilà une tâche exaltante à laquelle chacun peut s'adonner dans le secret de ses propres inclinations à figurer dans le monde selon telle ou telle esquisse.

  Lire doit avant tout être considéré comme une activité s'orientant vers une liberté. Liberté d'interpréter les mots selon des sens différents, parfois même opposés. Liberté d'adhérer à tel concept et d'en rejeter tel autre. Liberté d'entrer de plain-pied dans une métaphore ou bien de la survoler comme le goéland le fait de l'Océan qui file sous la lame de ses ailes. Ce cœur que chante Arabî n'est pas seulement celui qui dédie à Dieu sa flamme d'amour, mais aussi bien celui qui attache l'Amant à son Aimée dans un acte qui les fait se dépasser eux-mêmes en direction de cet Amour dont chacun est en quête, de l'ami, de l'autre, de Dieu.

Quant aux formes multiples du cœur, il ne saurait y avoir d'opposition fondamentale entre celui dont la piété l'habite et celui qui existe en dehors d'une religion. La disposition du cœur à l'ouverture est pure décision de la conscience face à ce qui se présente : aussi bien la beauté, la juste mesure de l'Art, les œuvres de l'homme, le destin historique, l'empreinte des grandes religions, mais aussi bien les animismes, les vitalismes, les panthéismes, les mystiques diverses, les fétichismes, les actes altruistes, l'engagement humanitaire, le respect de la nature, des animaux, et longue encore pourrait être la liste des "extases" auprès desquelles les hommes habitent en toute sérénité. Car, comment pourrait-on établir une échelle des valeurs sans tomber dans les excès de tous genres portant au zénith certaines croyances alors que d'autres ne sombreraient que dans un étrange nihilisme.

  Car, s'il est bien une chose dont l'homme doit se doter, c'est de ce libre arbitre, le seul capable de le rendre autonome, de l'assurer de la justesse de ses choix. En toute conscience, si le choix ne résulte ni du pur hasard, ni du caprice et qu'il s'effectue dans le respect de l'Autre et sous la conduite d'une éthique, comment ce choix pourrait-il être jugé par une autre conscience ? Car, bien évidemment, c'est une apodicticité que de formuler ceci : toute conscience est égale à une autre.

  C'est dans une telle optique de la conduite d'actes justes, seulement inspirés par le souci d'authenticité, que peuvent se comprendre les multiples options qui se présentent à l'homme. A tout homme, dès l'instant où, condition préalable, il dispose d'une conscience pleine et entière. "Les Pâturages pour gazelles" seront la déclinaison des significations qui peuvent s'attacher à toute évaluation de la réalité ou bien à la validité d'un propos. Il y aura, à l'évidence, autant de "Pâturages" et de "Gazelles" qu'il y aura de regards s'appliquant à les observer.

  Un des merveilleux apports de la phénoménologie est de nous avoir permis de comprendre que ce concept fécond "d'ouverture d'un monde" voulait signifier que les êtres, fussent-ils exposés à l'universel, vivaient dans le particulier, le singulier et qu'il y avait, de ce fait, autant de mondes différents que de Dasein s'appliquant à exister. Identiquement aux monades leibniziennes se développant chacune dans sa sphère, l'Existant, s'il est bien au contact du monde en tant que la totalité de l'exister est singulièrement confiné à ce monde-pour-lui qui le tisse et le définit au regard de la communauté. S'il était dépourvu de cette empreinte personnelle, hautement spécifique, de cette nature à nulle autre pareille, eh bien il ne transcenderait nullement le peuple des Vivants et se perdrait dans une mortelle absence d'identification.

  Quant aux autres "signaux" qui émergent du texte, nombre de significations différentes peuvent leur être attachées. La Kaaba en tant que lieu sacré d'une religion, mais aussi bien en tant que symbole à la riche déclinaison. Le Livre du Coran, tout comme la Bible, peut entraîner une infinité de perspectives. Littéraire puisqu'aussi bien ces Livres sont de longs et beaux poèmes. Exégétique pour les spécialistes des écrits sacrés. Linguistique pour la langue arabe ou les dialectes sémitiques. Herméneutiques pour qui veut approfondir la teneur essentielle des contenus. Exotérique ou ésotérique selon que l'on pense que le contenu est entièrement révélé ou bien au contraire que des sens inapparents y sont sédimentés, en filigrane. Historiquearchéologiqueanthropologique et l'on pourrait citer encore bien des facettes, tant la réalité, le langage, le symbole contiennent de richesses dont on ne saurait faire l'inventaire exhaustif.

 

  Pour ce qui est de l'amour et de la foi sur lesquels se termine le beau texte d'Ibn Arabî, ici encore plus que dans les contextes qui précèdent, on entre dans un inextricable foisonnement, dans une extraordinaire complexité, un enchevêtrement de points de vue dont chacun peut trouver sa propre justification. L'amour comme la foi sont des domaines si étendus que seule la vastitude du désert avec ses milliers de dunes, ses infinités de grains de sable, constituerait la métaphore adéquate en mesure de rendre compte de l'abîme dans lequel s'engage une pensée qui chercherait à en circonscrire l'essence. Les mondes sont pluriels et c'est parce qu'ils le sont qu'ils peuvent nous parler. Dans le concert de l'univers, chacun se singularise à la mesure de sa propre voix, non reproductible, non imitable, absolument singulière en un mot. C'est cette belle dimension du métissage humain qu'il faut toujours prendre en compte lorsque nous parlons de choses essentielles. Le Poèmel'Amourla Religion sont de cet ordre-là. Il suffisait d'en prendre acte alors que le multiple devient exponentiel, non en raison d'une perversion technique. Seulement parce que l'homme est homme. La plus belle vérité qui soit ! 

 

 

 

  

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:43

 

Les Petits Grégaires.

 

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Œuvre : Marc Bourlier. 

 

 

  Il y avait une fois un très vieux Chêne, plus que millénaire - il rivalisait avec ce bon Mathusalem -, qui vivait sa vie tranquille au milieu d'une clairière semée de vent et parcourue de soleil.  Tout autour de lui, dans un cercle aussi respectueux que distant, une meute d'arbres divers, frênes, hêtres, châtaigniers et bouleaux confiaient leurs vertes chevelures aux tresses de lumière. Une existence somme toute paisible faite de balancements de frondaisons et de chutes de glands sous les trilles des geais des jardins. Une pure féerie, la vie comme l'écoulement d'une source claire au frais des ombres bleues. Parfois, montant de la mer, cet immense lac se fondant avec l'horizon, une brume matinale qui habillait le peuple de la forêt d'une toile vert-de-gris pareille aux friselis des lichens. Les journées se déclinaient sous le mode du simple :  ricochets de clarté sur le vernis des feuilles - on aurait des milliers d'yeux semés dans la pénombre -, jour à claire-voie faisant ses ocelles sur le tapis des mousses, fuites inventives animant le petit peuple des sous-bois, mille-pattes et autres fourmis sous les fardeaux de noires brindilles. Tout se passait de si agréable manière que ceci eût pu durer l'éternité et même bien au-delà si les hommes ne s'étaient mêlés de la partie de bien fâcheuse façon. Sillonnant la Terre de leurs parcours vénéneux - les automobiles aux mufles carrés se touchaient -, allumant en haut des tours d'infinis scintillements de lampes polychrome - on pensait à des guirlandes ou bien à des lanternes de papier -, parcourant la moindre faille d'espace disponible, les Existants avaient semé la zizanie et fâché la Nature plus que de raison. Les tempêtes succédaient aux tempêtes, les pluies diluviennes aux pluies diluviennes. Partout on maudissait le Temps, on le vouait aux gémonies, on voulait l'exécuter en Place de Grève, ne sachant même plus, au creux de cet immense désarroi, que, soi-même, l'on était responsable de ce Déluge avant la lettre.

  Le climat était si courroucé qu'il ne laissait plus guère apercevoir que des lambeaux de ciel bleu et quelques presqu'îles se sauvant des eaux. Partout était la grande désolation, y compris parmi le Peuple des Arbres. On avait beau serrer son feuillage, arrimer ses racines dans le sol de limon, glisser insensiblement vers le Vieux Chêne afin de le protéger d'une mort prochaine, rien n'y faisait et ce qui devait se produire finit par se produire. Un beau matin, parmi une avalanche de branches et des lacis de lourdes racines, empêtré dans les écailles de son tronc plus que séculaire, le Vieil Arbre n'avait pu résister à la furie des éléments. Ce qui faisait sa force, sa puissance, à savoir l'immensité de sa feuillaison, alourdie par les cataractes d'eau, ceci avait fini par avoir raison de sa belle longévité et le Chêne gisait dans une mare de boue, agitant encore désespérément quelques rameaux en direction d'une possible clémence du Ciel. Il était malheureusement trop tard et Vieux Chêne commençait son écoulement vers l'aval, se déchiquetant sur les rochers du torrent, s'écorchant sur les graviers et les pierres ponces pour finir, dans le delta du fleuve, en milliers de fragments avec lesquels, plus tard, les enfants édifieraient les défenses de leurs châteaux de sable.

  Mais ces événements terminaient une histoire en même temps qu'ils constituaient les fondements d'une nouvelle. Après avoir vécu les tourments et minuscules joies d'une vie terrestre - tantôt ils avaient été destinés à faire du feu, tantôt à caler le pied d'un meuble ou à couvrir les allées d'un jardin -, les Petits bouts de boisles Rejetons du Vieux Chêne avaient fomenté le début d'une Révolution, s'extrayant du pied d'une chaise, abandonnant la barbacane d'une forteresse de plage, se libérant de la condition de verrou que leur avait conféré la cabane de planches. Car, voyez-vous, le Bois est doué de mémoire. Elle est inscrite à même leurs fibres, dans la densité de leurs nervures. Elle court dans le reste de sève qui colonise encore leurs corps longilignes. Et alors, la mémoire fait ce pourquoi toute mémoire a été inventée : remonter le cours des eaux jusqu'au lieu de fraie originel, tout comme les saumons.

  C'est à la rencontre avec leur passé de tronc, de branches, de ramures que les Petits Délaissésles Petits Séparés se destinaient, se soustrayant à l'empire des hommes. Il fallait aller vite, progresser la nuit, dans les marges d'ombre, éviter les flaques de lumière, les terrasses où vibrionnaient les discours des Vivants, pareils au bourdonnement de la ruche. Il fallait s'assembler en minuscules troupeaux, remonter les sentiers de cailloux, franchir des verrous de pierre et, enfin, confluer dans la clairière de laquelle on était issus. Mémoire génétique, souvenir sylvestre de sa condition antérieure. Une manière d'archéologie boisée, de lente recherche, laquelle devait conduire au site premier, à la source événementielle. Il y avait tant de bonheur, de singulière joie à s'assembler parmi les touffes jaunes des genêts, l'éclatement blanc des hardes de bouleaux, les confréries de hêtres. Tellement de bonheur simple d'avoir échappé à l'inconséquence humaine qui marchait vers l'abîme sans même en apercevoir la tragique ouverture. Comme on se jette dans la gueule étroite et mortifère d'un entonnoir doué de finitude.

  Certes, le spectacle n'était guère encourageant et l'imbroglio végétal ne tenait que le discours de la confusion. Mais il en aurait fallu bien davantage pour effrayer les Minuscules Fragments. Ils étaient passés, il y a peu, dans les mailles d'une insondable aporie et seulement d'en sortir les comblait d'aise. C'était comme une immense respiration qui les parcourait de pied en cap, une manière de plénitude qui gonflait dans l'intime des fibres et, de cette dilatation, ils faisaient la clairière ouverte d'une possible aventure. Nul ne sait encore lequel de ces Simples prit l'initiative - peut-être celle-ci était-elle d'ordre collectif -, mais, en tout cas le chantier fut vite entrepris. Les Petits Grégaires, car c'était essentiellement de cela dont il s'agissait : l'esprit communautaire, le souvenir de l'unité avant l'éparpillement, l'immense diaspora -, les Grégaires donc, eurent tôt fait de s'assembler en une mince cathédrale de bois, souvenir du tronc dont, inconsciemment, ils reproduisaient l'empreinte existentielle, se soudant entre eux, s'arrimant les uns aux autres comme les Alpinistes en cordée, s'attachant comme les berniques au rocher, s'emboîtant mutuellement comme les pièces d'un puzzle.

  Là, dans la chaleur du cocon retrouvé, parmi l'étonnement des fougères et les facéties des écureuils à la queue solaire ils vivaient leur vie de Petites Statues Précaires - sans doute avaient-ils entendu parler du bon Dubuffet -, à l'abri de la vindicte des hommes, de leur compulsion à tout vouloir dominer, à tout disposer en équation, en abstractions qui faisaient se ployer la totalité de l'existant sous la férule extrême de la Volonté de Puissance - peut-être avaient-ils entendu parler de ce bon Nietzsche ? -, ils vivaient donc et peu leur chalait que l'existence fût nihiliste, consumériste, utilitariste, ils étaient revenus à leur condition première et, avec un peu de patience, un jour feront-ils renaître ce Vieux Chêne dont ils sont les merveilleux héritiers. En tout cas, les regarder suffit à notre enchantement. Leur allure débonnaire, leur dénuement nous plaît. Puissions-nous leur ressembler l'espace d'un instant. L'espace d'une mince lucidité ! 

 

 

 

 

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 17:11

 

Tout poème est rythme du monde.

 

 

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Georges Braque.

"Oiseau" - Céramique.

Source : Amorosart. 


 

Sur un Poème de

Sylvaine Trantoul Diet :

 

 

 

LA RONDE DES VENTS

 

 

 

 

Il y avait du vent qui accrochait la lune
Il y avait le temps qui comptait doucement
Il y avait le chant des oiseaux et la brume
Il y avait un cœur qui battait tendrement

Et la terre a tourné en refaisant le monde
Le soleil s'est enfui voleur de sentiments
Les étoiles ont brillé de larmes toutes rondes
Le ciel s'est embrasé brûlant tous les serments

Et dans la voie lactée la douceur s'est enfuie
Cependant qu'elle et lui dans un dernier adieu
Reprenaient le chemin de leur ancienne vie
Sans jeter un regard vers la voûte des cieux

 

 

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C'est TRES BEAU cette petite musique intérieure à laquelle nous convie ce poème. Et si je dis Poème, c'est parce qu'en effet c'est bien de cela dont il s'agit.

 Je dis "Poème" au regard des métaphores qui y sont présentes et nous convient à lever la tête vers les cieux afin d'y bâtir notre propre cosmologie.

Cette Terre qui refait le monde, n'est-elle pas la sortie des contingences et notre arrivée dans un lieu de l'espace dont, parfois nous rêvons, à défaut de pouvoir le saisir ?

Ce Soleil qui soudain nous déserte et nous prive de ce à quoi nous tenons le plus, à savoir nos affects, n'est-il pas en fuite pour mieux nous installer dans une pure joie solaire, celle de la rencontre ?

Ces Etoiles aux larmes rondes n'ont-elles pas à nous dire la nostalgie dont nous serons inévitablement atteints dans cette contrée qui nous est promise mais dont nous ne savons rien encore ?

Ce Ciel ne s'embrase-t-il pas à nous délivrer de nos serments, ces chaînes terrestres par lesquelles, souvent, nous renonçons à notre propre liberté ?

  Je dis "Poème" au regard de l'essentiel qui, partout fait sa trace :

Le Vent qui est souffle - Le Temps qui est essence de l'Homme - Le Chant qui est le dire quintessencié - Le Cœur qui est le rythme même de la vie, aussi bien de la phrase et surtout, la pulsation vive du Poème.

  Je dis "Poème" au regard de la temporalité, "il y avait" "il y avait" "il y avait" "il y avait" qui nous installe dans cet "imparfait" dont nous sommes tissés et dont, jamais nous ne venons à bout. C'est pour cela que nous parlons, écrivons, aimons. Seulement pour cela.

  Je dis "Poème" au regard du rythme souverain qui fait cet immémorial balancement, son incise en parfait équilibre, juste hémistiche faisant de l'alexandrin ce bercement sans fin, cette heureuse comptine dont, enfants, nous aimions à nous entourer avant que le sommeil ne nous ravisse et que la maternelle figure prenne congé de nous.

  Je dis "Poème" au regard du discours allusif qui nous reconduit au lieu d'une "re-naissance". Car ici, tout est éphémère et brume; tout est fuite et tristesse; tout est douceur et nostalgie; tout est amour et recommencement.

  Je dis "Poème" au regard de l'amour qui y fait ses inaperçus linéaments, sous la clarté de la Lune, les battements du cœurles sentiments enfuis, les larmes des étoiles, l'embrasement du ciel, la douceurElle et Lui en chemin vers un possible événement.

  Je dis "Poème" au regard de la transcendance des mots par lesquels nous dépassons notre condition mortelle en direction d'un immédiat infini :

  Le vent  nous arrache à la terre en même temps qu'il nous relie à la mobilité de l'esprit; la Lune nous incline au mystère alors que son éclat n'est que reflet de notre effigie de glaise; les oiseaux nous invitent au voyage intemporel, au grand dépaysement onirique, à la liberté sans limite ; le Soleil nous arrache à la pesanteur du monde et nous ouvre les portes du souverain Bien ; le Ciel convoque notre âme afin qu'elle s'exonère des pesanteurs de la chair ; la Voie Lactée trace notre propre voie comme chemin de pure lumière.

  Ici, tout ruisselle de significations, de puissants harmoniques. Tout s'habille de chant, de danse, de mouvements aériens. Alors nous pensons au souffle de l 'harmattan; aux tableaux de Magritte "La page blanche" où la Lune est une feuillaison parmi d'autres; aux "oiseaux" de Braque à la si belle géométrie célestielle; alors nous pensons à la gloire solaire de Van Gogh, aux ciels d'Eugène Boudin avec ses cataractes de nuages clairs, enfin nous pensons à nouveau au Hollandais génial, à Vincent et à sa "Nuit étoilée" alors que le vivant n'est plus qu'une immense arche de clarté où s'abîme tout le rythme du monde comme pour dire la merveille d'exister, mais aussi celle de disparaître car l'une est coalescente à l'autre et ceci nous fait HommesFemmes jusqu'au "bout de la nuit", là où s'ouvre le Poème de l'Être que toujours l'on invoque mais que jamais l'on ne peut effleurer. Ce poème qui a pour nom Finitude dont chaque jour, nous récitons un alexandrin, si peu pressés d'en atteindre le dernier quatrain, alors que celui-ci est le seul qui puisse clore l'interrogation que nous sommes venus poser au monde, alors que le monde nous interroge en retour. Il ne saurait y avoir d'autre vérité que cet infini balancement du Poème dont notre parole est l'indigent reflet, mais le reflet tout de même !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 09:08

 

Le ciel noir

ou

la nuit féconde du poème.

 

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 Photographie : Blanc-Seing.

 

 (Libre méditation sur un Poème

de Nath Coquelicot.)

 

 

"Le ciel noir

La cerne du grand chagrin

Porté au bout portant

De début du cœur.

 

Améthyste boussole

Creusée au vert de veines.

 

Pour tout voyage

Eteint à la paume venteuse

Elle élève

L'aile dorée de l'aigle

Sous les clameurs lunaires.

 

Enluminures à la coupole

 

Par et pour

Les renaissants

Les partants

Et même

Les attendants.

 

Sentez

L'herbe écrasée

Ou de si peu piétinée .

 

Elle est au loin

De cette odeur

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu"

 

 

 

 

  Mystérieuse écriture qui fait d'elle-même le lieu de sa rencontre. Ne cherchez pas hors des mots, pas plus que dans la métaphore installant l'image révélatrice. Ici est le lieu d'un dire qui se plie dans l'événement du langage. N'essayez pas de traduire selon l'esquisse d'une logique. Il faut être dans les mots, mais aussi sur leur bord échancré, là où le vertige appelle. Ces mots sont de la chair, du sang, de la peau tendue contre le vent du monde. Pas de traduction qui dirait, dans le simple, l'idée directrice, l'évidence de la donation. Le poème convoque toujours hors de lui, dans une manière de démesure que nous souhaiterions maîtriser. Que le texte s'ouvre dans la limpidité et consente à son propre déchiffrement. Voilà ce que réclament, à la fois, notre indigence à être et notre appel vibrant à la concrétude. Notre effigie nous la dressons face au poème, telle une falaise-palimpseste sur laquelle nous voudrions que vienne s'inscrire la trace des signifiants.

  Mais rien ne s'imprime sur la rétine de ceux que trop de réalité aveugle. Lire le poème est s'installer face au vide, un verre d'absinthe à la main, et attendre que vienne l'ivresse. Le recours au tangible est toujours un piège vers lequel nous basculons à la mesure de notre indigence. Buvez donc du peyotl, piquez-vous à la mescaline, instillez dans vos veines bleues une dose de "noire idole". Il n'y a pas d'autre passage en direction du poème que celui d'un écart de soi, de l'autre, du monde.

  C'est un lieu intermédiaire, peut-être ce "Lieu-bleu" qui nous dit en mode rassemblé la nécessité d'un site où faire phénomène, en même temps qu'une couleur propice à faire se révéler une "stimmung", une inclination à la pure élévation vers ce qui veut bien se montrer.  Car nous ne surgissons dans le plein des choses qu'à nous distraire de notre quotidienne inclination à nous sentir simplement hommes. La révélation poétique est hors du cadre de la manifestation contingente. Le poème est ce non-lieu qu'habitent les étoiles, la brillance des comètes, la fusion océanique, l'étincelle de rosée, la sublime intuition, l'arche ouverte de l'intellection. Voir le poème ne consiste jamais à se baisser pour cueillir le caillou au bord du chemin en lui demandant de rendre des comptes. Le caillou est cette gemme lumineuse qui brille de l'intérieur et ne se dévoile qu'à la mesure d'un regard compréhensif. Ceci veut dire d'une vision qui  s'empare adéquatement des choses. Regard contre regard. Poème contre poème.

  Car l'homme est poème dès lors qu'il se dote d'un dire essentiel, "quintessentiel" pourrions-nous même suggérer. Rassemblant la quadruple essence de la Terredu Cieldes Divins et des Mortels pour reprendre la figure transcendante du Quadriparti heideggérien. Car c'est à cette ouverture qu'il faut se disposer afin que la profondeur de la poésie puisse être saisie. Jamais la Terrele Cielles Divinsles Mortels ne sont par une sorte d'inadvertance, ils jouent un jeu constant de renvois, ils se modèlent les uns les autres. Mais jamais dans le reniement de la parole, jamais dans la fuite du langage. Il leur faut le subtil ajointement d'une parole libératrice et unifiante, cette Poésie qui les fait se conjoindre en un même lieu.

  Le poème n'est pas cet objet, cette objectivité que nous pouvons poser devant nous afin d'en saisir une possible esquisse. Il faut se déprendre de cette tendance à "voir" le poème de la même façon que nous apercevons l'arbre ou bien la crête de la montagne. C'est du-dedans du langage que tout se décide et vient à nous. Pour cette raison, même si le poème est métaphore, donc surgissement visuel, il est tout autant chant du monde, mélodie, balancement, flux et reflux des mots en leur généreuse harmonie. Le poème, il faut l'entendre, l'écouter comme notre propre voix intérieure, avec ses modulations infinies, ses élévations, ses chutes, ses reprises, ses halètements, ses soupirs. Le poème est, avant tout, respiration, souffle de l'esprit, vent de l'âme, translation d'un vide à un autre vide. C'est pour cela que nous disons que toute poésie aboutie est d'abord ce plain-chant, cet hymne de caractère sacré qui s'exhale de la voix du Poète pour rejoindre la voix intime de l'homme. Le mode de relation est donc tissé d'invisible, d'inaudible, d'inapparent. Chercher les "apparences" du poème est le meilleur moyen de le reconduire à une vacuité que, par essence, il ne saurait avoir.

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu

 

Là, seulement, est

 

:

 

LE SITE

du

POÈME.

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 08:46

 

Le crépuscule passionnel.

 

 

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 Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

    La passion se fait JOUR et tout se met à rayonner dans la clarté. Les yeux ont la brillance des lacs, le front est une pure falaise d'albâtre, les lèvres disent la puissance du désir, les joues s'illuminent des flammes de l'exister. C'est une seule arche de lumière qui part de la peau et renvoie dans l'azur son empreinte de beauté. Les ongles lancent des feux, les dents ouvrent leur clairière d'ivoire, les cheveux sont une forêt lissée d'aube nouvelle. La voix est un chant qui se multiplie en écho sous le dôme du ciel et les rêves portent en creux la signifiance du jour, des heures claires. C'est, partout, un bruissement d'eau, c'est partout le glissement de l'air sur la glaçure des feuilles. Au loin sont les maisons pliées dans leur chaux blanche et leurs toits de sanguine. Comme pour dire le juste mystère des choses quand le soleil fait sa tache éblouissante au zénith.

  Le vol des oiseaux est immensément libre, géométrie d'ailes coupant les nuages en fragments de neige et de cendre. Tout en bas, le bruit de la rivière parmi la cascade des galets est une à peine respiration du monde et les songes s'élèvent comme des buées bleues. La crête des arbres fait sa dentelle irisée à contre-jour des yeux et les hommes se ceignent de vêtures légères et les femmes sont diaphanes comme le tulle. Long rire des corps exultant sous la poussée de l'air. C'est une levée de brume qui dit son nom en une suite de notes cristallines et les tympans sont éblouis à seulement s'ouvrir à cette pure fécondité, à cette remise des choses au simple, à l'évident murmure de ce qui paraît et se fait promesse d'abandon.

  Il n'est besoin de rien pour continuer à vivre, sauf ouvrir ses yeux aux nuées de phosphènes, dilater sa peau et la disposer au gonflement de la sève partout présente. Les gemmes sont là qui diffusent continûment leur lexique de joie. Dans les buissons, les trilles des merles sont une ode au temps qui s'installe à demeure dans l'horizon prolixe.  Car tout parle, depuis le grincement de la fourmi sur le chemin de poussière jusqu'à la stridulation de la pluie sur le lit de feuilles sèches. Tout est poème sous l'arcature de la passion, tout est langage jusqu'à la démesure. Tout coule depuis l'origine vers une heureuse confluence, tout fait signe vers le dépliement du destin hors de sa conque de nacre. Tout se déploie et s'attache au vivant avec la souplesse de l'imaginaire. Lèvres du monde toujours disponibles à une juste libation. Tout dans l'exactitude, tout dans la profusion, tout dans le surgissement de ce qui visite les sclérotiques de porcelaine et se dilue dans le jais des pupilles.

  Au-dedans, dans l'orbe intime des choses, c'est une douceur d'écume, c'est un vent andin, un étalement de lagune sous la pierre ponce du temps. Cela fait ses atermoiements en mode poétique, sa petite musique ombilicale, son battement d'écluse. Il n'y a que cela à observer : son affinité avec ce qui se présente et se loge au plein du corps avec son insouciance d'outre fécondée par la justesse de la survenue. Le sublime est si près avec ses attouchements de toile, ses empreintes libres, ses linéaments de soie. Il n'y a d'autre chose à faire que de laisser son réceptacle de chair s'adonner à la parution des significations et se confier à la nuit qui approche.

  La passion se fait NUIT et alors tout s'inverse, et alors tout se divise en ombres soudées à l'épiderme. Ce sont comme des picots de chair révulsée, de longs frissons qui s'étoilent et se divisent à l'infini, se glissent parmi les feuillets étonnés de la conscience. Soudain, ce qui était lumière, pure clarté, se métamorphose en traits fuligineux plongeant dans la suie et le goudron. Les mains se révulsent en crochets, la broussaille de la tête se colore d'obsidienne, se ploie sous la pesanteur de l'encre. Ce qui était clairière devient forêt pluviale sous des cataractes d'eau. Les grains de clarté s'agglomèrent en boules d'étoupe, le vent fait ses nœuds compliqués, les paroles se fondent en une glaise compacte, incompréhensible. La souple mouvance de la silhouette  se perd dans un réseau serré ne portant plus l'effigie humaine qu'à paraître dans l'absurde. Visage de cire lourde, impénétrable. Épaules chutant vers une fatalité aux contours flous. Croisement des bras semblables à des tiges mortes de graminées lacérées par le vent. Jambes ossuaires avec les boules des genoux gonflées de lassitude.

  Et l'Autre devenant si peu visible, rongé par le drame de la passion inversée, retournée comme un gant. Visage en lame de couteau, dont la minceur dit le constant désarroi. Griffes des mains sur lesquelles repose la saillie étroite du maxillaire. Doigts dans la position d'une imploration. Bouche occultée par l'insignifiance du monde. Plomb des bras, dissimulation des jambes dans les plis d'obscurité. A droite, comme une résurgence d'un passé heureux, une dalle de lumière, pareille à un ciment lissé par l'aile souple du temps. Des traces de charbon, des stigmates de la passion ancienne peut-être, des graffitis portant la donation de soi en direction de ce mystère de l'Autre, de sa constante turgescence dans l'ordre du monde alors que tout s'efface et se dilue dans la pâte de l'exister.

 

  Partout le noir colonisant le blanc. Et aucune trace de gris, aucune surface qui viendrait médiatiser l'impossible relation, la perte à jamais de soi dans l'abîme de l'Autre. Car il y a ceci, toujours l'Autre est cet abîme qui nous aliène et nous distrait de nous. Cela nous le savons depuis la densité de notre lucidité mais, toujours, nous voulons nous écarter de la vérité, laquelle est une lame à double tranchant. Qui blesse, quelle que soit la face par laquelle s'effectue la préhension. C'est cette troublante réalité que Barbara Kroll, au travers de ses différentes œuvres, essaie d'instiller dans la dimension ouverte de notre regard. Elle dit en taches, en noir et blanc, en jaune, en traits charbonneux ce que dit notre âme mais que jamais nous ne voulons porter à la clarté du paraître. Certaines lumières sont trop fortes pour nos yeux qui se voilent afin de ne pas sombrer dans une proche cécité. Laquelle n'est que le revers d'une insoutenable saillie des choses. Il faut regarder par des meurtrières le faisceau éblouissant de la lampe à arc. La passion est cette vive illumination qui, tantôt nous visite sous les auspices d'une bienveillance, tantôt retourne contre nous son venin de veuve noire. Jamais, cependant, l'on ne peut prendre l'une en s'exonérant de l'autre. Le corail de l'oursin est toujours avec sa bogue urticante !  

 

 

 

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 09:03

 

Du Rien surgit le Multiple.

 

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Œuvre : Antoine Josse.

Violence topographique (Détail) 2012.

 

   A peine saisissons-nous l'image que, déjà, nous devrions nous en séparer. Comme si un vertige s'était soudain emparé de nous. Comme si le vide s'ouvrait sous nos pas, nous condamnant à l'issue fatale, dernière pierre du destin en forme de surplomb. Nous sommes là, au bord de l'innommable, dans une manière de sustentation qui semblerait ne plus avoir de fin et, pourtant, nous demeurons. Non que nos membres inférieurs soient pris de tremblements ou bien qu'ils se figent dans une inquiétante catatonie. Non, nous sentons qu'il y a autre chose qui se fait jour et cloue notre existence sur cette arête décisive. Si nous ne fuyons pas, cet immobilisme doit bien être fondé en raison. Si nous devenons rocs, ce n'est pas à seulement nous fondre dans cette griserie géologique. Il nous faut forer plus profond, il nous faut saisir pourquoi ce tellurisme figé nous soude à sa matière compacte comme si, de toute éternité, nous en avions été partie prenante. Si nous prenons du recul - attention de ne pas chuter dans le piège qui guette -, nous nous apercevons de la désolation radicale qui habite ce paysage minéral. Une pure abstraction dans laquelle nous aurions dû déjà nous fondre, pareils à la fissure dans le rocher. Et, cependant, nous survivons, et cependant nous ne sommes pas dans le tragique. Nous sommes même dans une sorte d'élévation qui porte notre regard bien au-delà de cette blanche apparence.

  Nous observons et nous disons : le ciel vide, le nuage gris, l'avancée du rocher, la haute maison solitaire, le vide à l'infini, l'indistinction formelle. Ceci que nous avons décrit n'illustre que les nervures du Rien, les esquisses du Néant. Corollairement nous devrions être dans la désolation, la perte, le déni existentiel, mais rien de ceci nous étreint. C'est bien plutôt du contraire dont il s'agit : non d'une euphorie qui serait déplacée et  n'aurait aucun lieu où se situer, mais seulement un sentiment de plénitude, un genre de fourmillement peuplant notre corps. Mais il faut l'amener à faire phénomène.

  Ce que nous voyons, c'est ceci : l'éparpillement blanc des mouettes sur la vitre du ciel, la meute grise des nuages en réserve dans la pâte ductile de l'air, la lente procession des arbres - emmêlement des troncs, dépliement des larges ramures, reptation des racines dans les failles du roc -, le peuple des hautes maisons avec leurs toits d'argile et leurs portes étroites, les théories de broussaille accrochées au rugueux des pierres, la profonde vallée et le ruissellement des eaux dans la gorge fuyante. Ceci que nous percevons, ainsi que tous les bruits associés - vent, bruissement des frondaisons, langage des hommes, glissement de l'eau parmi les galets -, ne résulte nullement de quelque hallucination dont nous aurions été atteints. Ceci est une réalité aussi tangible que l'est au soulier du paysan la lourdeur de la glèbe. Autrement dit, nous sommes pris dans un réseau de mailles serrées, nous en sentons la pesanteur, l'inévitable confluence avec notre effigie de chair, mais nous ne savons comment l'expliquer. Nous vivons une énigme sans pouvoir y accéder. Alors, nous n'aurons guère d'autre alternative que de recourir à l'image. Et ce recours passera par une toile de Brueghel l'Ancien :

 

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Paysage hivernalPieter Brueghel l'Ancien, 1595

Source : Wikipédia.

 

  Sans doute, au premier abord, le parallèle ne s'illustrera pas avec évidence. Bien évidemment, entre la toile du Maître Hollandais et l'œuvre d'Antoine Josse, il ne saurait y avoir d'homologie formelle. Nous pouvons même parler "d'opposition" et c'est bien dans ce combat des œuvres entre elles que se trouve la clé du problème. "Coincidentia oppositorum" ou la "coïncidence des opposés", soit le jeu du noir et du blanc, du jour et de la nuit, du vide et du plein, de l'un et du multiple. Car le monde ne nous apparaît qu'à se dialectiser, à faire surgir le multiple du rien. Le titre affecté à cette représentation "Violence topographique" indique bien cette nécessité de partir d'une terre désolée afin que, par un acte de violence interprétative, nous parvenions à installer un monde, celui-là même dont nous sommes privés, démunis, comme ôtés à nous-mêmes lorsque nous sommes les Voyeurs de cette manière de désolation que constitue cette maison solitaire s'approchant du vide absolu. C'est ainsi, l'homme commençant à tutoyer l'inaudible, l'invisible, l'innommable se dote toujours des instruments lui permettant de fuir cette insoutenable aporie. A cette fin, il commet son imagination à la recherche d'une immédiate solution. L'homme du désert convoque la densité de la forêt pluviale; l'homme glacé boréal, la touffeur méridionale; le noctambule, l'aube qui le sauvera de la nuit. La peur du vide appelle toujours la mesure rassurante de la plénitude. Comme la Nature, l'homme "a horreur du vide", alors il se met à sécréter les fils qui lui serviront à tisser les trous de la déraison, alors il peuple ce qui ne l'est pas de tout ce qui peut jouer à titre d'investissement de l'espace, d'occupation de la temporalité. Ceci est une constante anthropologique, laquelle ne souffre jamais d'exception.  Le mécanisme est davantage ontologique - il s'agit d'être -, plutôt que psychologique - il s'agit de se comporter. Autant dire que ce réflexe, pour être présent la plupart du temps, ne s'illustre guère que dans l'urgence réalisatrice.

  La bûche et le feu subséquent sauvent du froid polaire. La foule des agoras préserve de la solitude de l'anachorète. La cataracte blanche du soleil efface la glaciation lunaire. En plus de ceci, l'homme par essence, se destine toujours à recevoir  un bonheur suffisant, en raison de quoi toute représentation d'une désolation appelle aussitôt son exact contraire, la radiance de la vie, l'exubérance polyphonique du réel transfiguré par la puissance de l'art, fécondé par l'arche du désir, transcendé par la démesure de la passion. Si l'homme se complait un instant à s'assumer dans la justesse et l'équilibre apolliniens, il n'en souhaite pas moins se précipiter, dès qu'il le peut, dans le débridement sans limite des activités dionysiaques. La lyre du dieu de la lumière, des arts et de la divination joue toujours en mode dialectique avec la grappe de l'excès dont Dionysos est porteur jusqu'à l'ivresse. Mais celle-ci, l'ivresse n'est jamais que le contrepoison de la finitude qui instille dans le cœur la mesure du doute et de l'incertitude. C'est pourquoi nous disons que la comédie est le signe avant-coureur de la tragédie, laquelle ne trouve son équilibre qu'à s'annuler à nouveau dans le rire, lequel trouve aussitôt sa chute dans les larmes. La vie comme basculement de l'un - le rire - à l'autre - les larmes -, comme si la géométrie  existentielle ne s'annonçait qu'à l'aune de cet inépuisable ressourcement. Identiquement à l'arbre qui ne se déploie qu'au délitement de ses feuilles.

  Regardant "Violence topographique" et son apparente nudité, en réalité, nous ne faisons que nous diriger vers "Paysage hivernal", lequel, pour ne pas être peint à la seule naïveté d'un bienheureux hédonisme - nul ne sait plus dire ce qu'est le bonheur -, ne nous propose pas moins le visage de la multitude. Alors nous devenons, à nos corps défendant, ce ciel inclinant vers un bleu pastel, les immenses effigies noires des arbres peuplant de leurs dépouillement l'aire immense de l'éther, ces maisons blanches de neige, ces friselis de vie à l'horizon, cette mare de glace à la belle teinte d'argile qui emmène ses Patineurs vers leurs destins obliques. Alors, l'espace d'une représentation, nous serons devenus "autres", la seule façon que nous avons de nous avancer vers l'abîme sans que notre conscience en soit dramatiquement alertée !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:00

 

Peuple de l'Invisible.

 

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Source : L'homme trottoir.

You tube.com. 

 

(NB : Cette fable qui tutoie en permanence le tragique

souhaiterait redonner la parole à Ceux qui l'ont perdue

à la mesure de  notre inconscience qui la leur a ôtée.)

 

    Le rayon de lumière troue la vitre et se perd dans l'indistinction. Le rayon de lumière perfore l'aile de l'éphémère sans y faire halte. Le rayon de lumière se glisse dans la brume sans y laisser d'empreinte. Comme une brise le fait qui traverse les hommes à leurs corps consentant. Ils ne le remarquent plus ce souffle qui les anime et les tient debout. Ils n'ouvrent plus les yeux sur la pertinence du monde : elle coule de source, elle fait ses minces filaments vers l'aval - la finitude - et ils sont pris de cécité.

  La lumière les traverse, les hommes, et ils n'y prennent garde. La lumière nous traverse, Nous les Invisibles et ne laisse derrière elle que les ombres qui n'étaient que des entraves à sa liberté. Toutes choses ricochent sur le bord du monde avec légèreté et le monde en garde une trace si mince qu'on croirait à un rêve déroulant ses anneaux depuis le lointain cosmos. A longueur de journée, la lumière - la conscience -, fait ses mesures et ses ajours partout où sont posées des choses à butiner. Vol stationnaire du colibri, le bec en faucille planté au cœur du pollen, puis le vol soudain, irréfléchi, n'est plus qu'une vibration colorée ne se souvenant même plus ni de sa cause première, ni de son essor final. Pure perte dans l'éther tendu comme une lame de cette étincelle de lucidité qui ne se ressource plus faute de se fondre dans l'urgence, la fuite, la longue diaspora habitant le vivant et le disposant au non-lieu permanent. Tout dans la constante fermeture d'une parole essentielle qui se dissout dans le bavardage et cloue la poésie au pilori. Il vaudrait mieux la mutité, l'immobile dans le secret de soi, la confidence à elle-même allouée. Il y a trop de dispersion et les choses éclatent sous la meute de l'indigence prolixe. Il y a trop de fausse plénitude, de rebondissement de l'inutile, trop de trajets ivres de leur propre égarement.

  Nous,  Peuple de l'Invisible, pouvons témoigner de cet exil de l'homme, de l'homme qui, croyant progresser en direction de la Terre Promise ne court qu'après ses propres fantômes, ses propres lignes de fuite. Tous les jours, sur les trottoirs du monde, fourmille la grande marée humaine. Millions de menus pas qui percutent le sol de leurs pointillés noirs, qui maculent le sol de leurs semelles sourdes aux battements de la Terre. Car ces battements sont ceux qui nous animent, Nous Invisibles et que nous confions à la Terre afin qu'elle les mette à l'abri en attendant une hypothétique résurgence. Car ces battements sont tissés de douleurs, de longues méditations, de vastes pensées - les trottoirs disposent à cela, la pensée -, qui parcourent les sillons d'eau jusqu'à la source qui, un jour, pourra sourdre parmi l'hébétude des humains. Et les humains nous découvrant, mettront leurs mains en conque et s'abreuveront longuement à notre immémoriale sagesse. Car les meutes de ciment gris que nous habitons depuis une éternité nous ont disposés à la réflexion abyssale en même temps qu'à une insondable mansuétude envers les Erratiques dont nous observons les pathétiques déambulations depuis la meurtrière de nos regards. Car nous sommes à portée pour sonder l'âme des humains, juste au-dessous du niveau de flottaison, là où les piétinements incessants signifient bien au-delà de ce que les yeux auraient à nous dire, que nous ne voyons pas. Là, parmi la foule des jambes, au milieu de l'effervescence des talons percutant le sol de leur impérium, nous devinons ce qu'il en est de la nature de leurs Possesseurs. C'est ainsi que nous voyons des humbles, des modestes aux voûtes éculées, des précieuses aux bottines vernies poinçonnant le pavé de leur hargne native, des supposés "grands blonds" - nous n'apercevons pas la cime de l'édifice - aux chaussures noires, à la pointe relevée comme celle des pirogues, des semelles larges comme des péniches avec des orteils sertis de cors et de pénurie, des escarpins montés sur échasses et nous devinons de longues jambes gainées dans des résilles sulfureuses, des sabots, parfois, avec leur naïveté et leur touche pateline, des bottes aussi, décidées, énergiques, voulant dire la puissance imposée au bitume comme si l'on voulait le perforer.

  C'est ainsi que nous nous sommes naturellement entraînés, Nous les Invisibles, à une métaphysique qui, pour n'être pas subalterne, n'en est pas moins immanente à l'objet humain en ses parties proches d'une glèbe dont elle provient mais dont beaucoup s'affranchissent. Il y a beaucoup à tirer de cette minuscule foule chaussée. Par exemple des conclusions en matière d'éthique. En voici un bref aperçu. Ce sont plutôt les débonnaires Nu-pieds qui s'arrêtent devant nos concrétions fragiles et notre escarcelle sonne de quelque menue monnaie qui agrémentera notre ordinaire. Chaussures-éculées, souvent, nous adressent quelques mots de réconfort et nous sentons, au-dessus de nos têtes comme une brume de chaleur qui fait son bourdonnement de guêpe. Bottines-vernies, quant à elle, accélère l'allure et nous sentons dans cette précipitation subite comme un blizzard glacé qui nous envahit jusqu'à l'os. Chaussure-pirogue feint de tousser et change de trottoir, comme pour éviter une banane symbolique dont le béton se serait doté en vue d'obtenir sa chute. Escarpins-guindés nous adresse quelques mots en forme de hallebarde dont nous ne saisissons que l'entaille non la supposée subtilité, il faut dire que nos oreilles exposées au gel sont dures comme de vieux pneus. Voilà ce qu'il en est de ce Peuple des rues qui toujours nous frôle sans jamais s'arrêter, comme si leur vue s'arrêtait aux boules de leurs genoux, afin que leurs yeux évitent de se porter en direction de bien étranges bas-fonds. Faisant ceci, ils nous oublient, certes, nous reléguant dans les marges des caniveaux et des arêtes de trottoirs. Mais ils s'oublient aussi, eux-mêmes, car jamais l'on ne peut s'exonérer d'une vision totale du monde. C'est la totalité qu'il faut voir afin d'être hommes, d'être femmes et de mériter les faveurs de son essence. Ne nous regardant pas, ne nous considérant pas, ils ne font que nous condamner à rejoindre cet état de nature dont chacun provient mais se dépêche d'occulter la provenance. Nos têtes sont des broussailles, nos fronts des falaises parcourues de crevasses, nos yeux des gemmes glauques qui filtrent une rare clarté, nos nez des presqu'îles entaillées de vent, nos joues des plaines parcourues de savanes blanches, nos oreilles des avens dans lesquels se perdent les bruits de la foule indistincte.

  Le Peuple fier qui nous domine de sa haute statuaire, nous ne l'apercevons qu'à la mesure de son piétinement, son visage ne nous est pas accessible, pas plus que les sourires qui pourraient s'y inscrire ou bien la violence y déferler.  Nous en sommes réduits aux hypothèses dont les jambes pressées, les pieds impérieux, les chaussures énigmatiques nous livrent un début d'explication, quelques signes pareils à de mystérieux hiéroglyphes. Peuple-d'en-haut, Peuple-d'en-bas, jamais nos regards ne se croiseront. Il existe une différence ontologique, un fossé infranchissable. Simple question de regard. Le regard du trottoir ne sera jamais le regard de la fenêtre, du balcon et cette indigente métaphore n'a nul besoin d'une explication. Un enfant la décrypterait facilement. Qestion d'altitude. La montagne est plus élevée que l'abîme, même si la proximité les rassemble en un lieu identique. Tout se résume à l'impossibilité d'un regard. Nous, les Invisibles regardons trop bas. Vous, les Visibles regardez trop haut. Entre les deux l'espace infini de l'incompréhension, comme si l'on parlait des langues vraiment, essentiellement, dissemblables. L'une étant le sabir de l'autre. Très loin, à l'horizon de l'homme, comme au travers d'un brouillard de sable, nous devinons l'élévation d'une immense Tour qui semble tutoyer les Cieux. La Tour de Babel existe-t-elle vraiment ou bien n'est-elle qu'une utopie ? Nous attendons la réponse dans l'écartèlement du doute. 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 16:45

 

L'invisible turgescence des mots.

 

 

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Photographie : Ness. 


"Toute forme, toute couleur, tout vie naît d'où le regard s'arrête. Ce galbe n’est que la crête d’un invisible incendie, un tison, jardin de braises fraîches, dans la chaude ardeur du jour.
Je garderai dans mon regard comme une rougeur plutôt d’aube que de couchant, qui est un appel non à la nuit mais au jour, flamme qui se voudrait cachée.
Tu sais que je ne crains ni la lumière ni l’ombre et qu’il n’y a d’amour que celui qui saigne."

 

                                                                        Texte : Milou Margot.

 

 

    C'est là, à la jonction des corps que prend naissance l'écriture. C'est à peine un effleurement, c'est juste une intuition, c'est là "où le regard s'arrête" car le regard est image et le langage est pur ébruitement de l'insaisissable. C'est pour cette raison de l'inapparent que nous nous saisissons de la métaphore, cette si belle figure de rhétorique qui, à elle seule, suffit à dire la poésie. Car saisir le réel ou bien réinventer le passé ou projeter un désir dans l'avenir est simple affaire de dentellière. C'est de trous dont nous partons afin de les cerner du langage dont les fils tissés seront les médiateurs et, alors, ce qui demeurait caché, en filigrane, apparaît au plein jour avec la petite musique d'un ouvrage aérien. Ici, encore, toujours, nous chutons - mais avec bonheur - dans l'image. Nous sommes des êtres de la représentation. De nous-mêmes, d'abord. De l'Autre ensuite. Enfin de notre mutuelle relation. Ceci s'appelle "passage", simplement. Comme le temps qui passe entre les mailles ouvertes des jours, comme l'amour qui fait ses irisations tout autour des visages sans jamais les toucher. Seuls, galbes contre galbes. Juste l'appartenance réciproque mais en mode éloigné. Dans l'autarcie. Jamais de fusion, sauf illusoire. Jamais chair soluble dans une autre chair. Sauf l'enfant né de l'amour. Mais qui est singulier, unique, s'appartenant du fond intime de lui-même. Jamais aliénable. Toujours libre.

  Car la liberté, métaphoriquement posée, est ce point d'incandescence qui lie les corps, ajuste les esprits, fait se conjoindre les âmes. C'est pourquoi le Poète parle de combustion, "d'incendie", de "braises""d'ardeur", de "rougeur", de "flamme", de "sang". Tout dans la rubescence, tout dans le surgissement, tout dans l'étincelle. Comme une obsession voulant s'attacher au dire impossible du feu, aussi bien de la passion. Ou alors il faudrait l'empan de la phénoménologie bachelardienne - ce merveilleux Philosophe de la poétique -, pour cerner ce puissant archétype faisant aussi bien signe vers l'esprit que vers la combustion amoureuse et la flamme du désir. On n'écrit pas gratuitement la "Psychanalyse du feu" et "La flamme d'une chandelle" lorsqu'on est un génie qui sait débusquer dans les éléments leur puissance originelle. Fascination du Philosophe pour ce feu qui anime l'âme des Romantiques, fit se jeter Empédocle parmi les flammes, donna à Héraclite l'alpha et l'oméga de son principe du gouvernement du monde et celui d'une consomption éternelle.

  Or, écrire, c'est bien se saisir du feu car l'amour des mots ne saurait être, entre "ombre" et "lumière", que cet amour "qui saigne" de ne jamais pouvoir saisir sa propre fin qu'à clôturer la langue, ce qui revient à basculer dans l'épaisseur et la lenteur des eaux. Un élément éteignant l'autre. Or, à ceci, nous ne saurions nous résoudre qui ferait se fondre deux corps l'un dans l'autre et éteindrait définitivement la flamme de la passion. Car celle-ci, la flamme, ne peut surgir que d'un écart, ce dernier fût-il aussi subtil que la rencontre en un éclair saisissant d'un galbe contre un autre galbe. Toute écriture, avant d'être violence - l'amour est de cet ordre -, est d'abord une caresse à peine posée sur la courbure du monde : à savoir l'Autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:56

 

Petite incise sur l'instant.

 

(à partir d'un court texte de Nath Coquelicot).

 

 fleuron1

 

 

 

 Nath Coquelicot :

  "Nous étions baignés par le soleil d'hiver et partagions deux, trois et quatre cafés. Sa voix grave tambourinait mes tympans, il disait n'avoir que très peu d'amis et être bien ainsi, il n'en avait plus que deux et demi . Le demi faisait n'importe quoi et piétinait ses plates-bandes. Je l'écoutais et regardais ses yeux bleus profonds océan. D'un geste de la main, il a soulevé sa casquette et s'est frotté dans un mouvement rond et ferme le front , puis les yeux , puis les joues. Je me demandais quelles pensées il voulait écraser, ou chasser ou empêcher de s'envoler. C'était un bel instant."

 Blanc-Seing :

  L'instant, par principe, s'éclipse avant même qu'on en ait savouré le caractère éphémère, insaisissable. C'est assurément  pour cette raison qu'il ne nous en reste que quelques fragments que, plus tard, notre mémoire assemble : un morceau d'ami, un piétinement, un ébruitement dans la conque de l'oreille, des yeux-océan, des pensées-chrysalides, puis des envols infinis. Lorsque nous en faisons la synthèse a posteriori, c'est étrange, paradoxal, cet instant aussi vite effacé qu'apparu nous semble avoir pris la dimension de l'éternité.

   Mais c'est l'essence du temps que d'être si peu réductible à quoi que ce soit d'autre. Tant et si bien qu'aucune quadrature ne pourrait l'enclore dans une quelconque  volonté.  Et nous demeurons hagards, les yeux au ciel interrogeant les étoiles. Et les minutes pleuvent autour de nous, en nous, sans même que nous en sentions le subtil écoulement. La finitude se tisse de minces fils de la Vierge qui nous traversent et que nous traversons dans la lame souple du secret.  C'est simplement parce qu'un jour nous nous abreuverons à la ciguë socratique - la seule à même de nous dire notre propre vérité -, que cet instant est précieux, comme il l'était pour l'Écrivain Proust qui, dans la "Petite Madeleine", retrouvait certes un goût, une saveur, un moment précieux, mais surtout, se retrouvait lui-mêmece Petit Marcel qui, depuis ce lointain jour de l'enfance ne s'appliquait à chercher que ce "Temps perdu" auquel il a consacré sa vie entière. Sans doute, sommes-nous, tous, des Monsieur Proust qui nous ignorons.

 

  Car, écrivant ce minuscule texte et VOUS me lisant, nous ne faisons que pousser la navette temporelle afin qu'elle nous accompagne encore l'espace d'un crépuscule - le jour baisse -, d'une nuit parcourue de songes multiples, puis l'aube grise sera là, avant que ne surgisse un nouveau jour avec son soleil encore d'hiver, ses rencontres, ses conciliabules, ses espérances, ses doutes. Et, surtout ces réminiscences qui nous ont portés jusqu'à aujourd'hui, car nous ne sommes que mémoire, aussi bien du temps de notre vie que de cette inconnue d'outre-vie depuis laquelle, peut-être parvenus à une manière d'absolu, nous jonglerons avec tous ces instants comme des enfants insouciants. C'est ce que je crois. Mais, VOUS, qu'en pensez-vous ? 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 10:00

 

Blanc-seing pour l'écriture.

 

 bspl-e.JPG

 

Source : Wikipédia.

 


 

    Sans doute le titre ne nécessitera-t-il pas de longues explications. Mais il faut s'assurer d'assises suffisamment claires afin que l'expression de "blanc-seing" ne fasse pas problème. Lisons ce qu'en propose le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales :

 [ Signature apposée d'avance sur une feuille de papier laissée blanche en tout ou en partie, à l'effet de recevoir une convention ou une déclaration`` (Barr. 1967). Synon. vx blanc-signé :

1. M. De Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que le roi consentait à tout. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombet. 3, 1848, p. 612.

− P. ext. :

2. ... ladite assemblée. (...), s'est bornée à prendre la décision, (...), de confier à un tiers un véritable blanc-seing, à l'effet d'élaborer et d'appliquer lui-même une nouvelle constitution; ... De Gaulle, Mémoires de guerre,1954, p. 315.

− Au fig. Avoir un blanc-seingdonner un blanc-seing à quelqu'un. Avoir, laisser toute liberté d'action. Synon. fam. carte blanche :

3. − Tiens, mon petit, emporte ça, dit-il, et commence à travailler. Blanc-seing, tu as blanc-seing. Druon, Les Grandes familles,t. 2, 1948, p. 40. ]

 

  Bien évidemment, c'est le sens "d'entière liberté d'action accordée à quelqu'un " qui ressort des précédentes définitions. Et c'est dans la même acception qu'il faut entendre l'intention se reportant à l'écriture. Mais, ici, il s'agira, bien entendu, de "liberté conditionnelle" car l'on ne saurait s'affranchir des règles du lexique ou bien de la syntaxe sans porter gravement atteinte à la compréhension du texte. Cependant, les thèmes retenus, ainsi que la façon de les traiter dépendront essentiellement du concept d'affinité dont il a été fait mention dans un précédent article. Ceci veut simplement dire, qu'à défaut de verser dans une fantaisie ou un simple caprice énonciatif, le contenu des textes s'annoncera selon l'humeur du moment, la couleur du ciel, les influences de récentes ou anciennes lectures, les thèmes personnels privilégiés, les variations imaginatives aussi bien qu'oniriques. Mais ceci, cette apparente "auto-indulgence" ne saurait s'affranchir de l'impératif de vérité dont l'économie ne pourrait être faite qu'à l'aune d'une écriture inauthentique, donc d'une non-écriture. Car écrire est une exigence ou bien n'est pas. Mais, pour autant, écrire ne suppose nullement qu'il suffirait de suivre une règle, de se plier à une norme pour qu'apparaisse quelque chose de l'ordre d'une valeur, d'un intérêt incontestable.

  Ecrire doit résulter d'un corps à corps avec le texte, ce dernier portant les stigmates de la lutte ou bien de la passion. Le lecteur, confronté au texte, doit ressentir, presque d'une manière physique, l'implication de l'Auteur dans son entreprise. Autrement dit, les phrases seront des secousses sismiques, des failles telluriques, des éruptions, des jets de lapillis, des odeurs de soufre, des répliques, des ondes, des suspens, des reprises, des hésitations, des frémissements, des montées d'adrénaline, des gonflements de bulles, des jaillissements de lave, des pluies de cendre. Ou bien elles seront une levée de brume dans l'aube bleue, des variations d'écume blanche, des pertes de jour dans le gris du galet, des envols de sternes au ras de l'eau, des meutes de pierres lisses à contre-jour des marais, une qualité de la lumière, la fuite d'une voix dans l'étoupe du silence. Ou bien encore des idées, des germinations, des déploiements de corolles, des projection de pollen, ou bien des pensées intempestives, des surgissements inattendus, des subversions, une infinité de questions faisant leurs sarabandes diaprées, leurs retournements pareils aux gants de peau qui montrent leurs coutures, des miroitements de lacs sous la poussée des interrogations, l'envers du monde quand il veut bien consentir à nous montrer ses racines, ses eaux originelles, ses sources vives.

  Ou bien encore les mots feront leurs bruissements  sourds comme la grenade qui chute au sol dans un éclatement carmin, ricocheront sur le lisse de la peau où ils sèmeront une trille de picotements, de douces irisations, des levées capillaires, ou bien planteront au milieu du corps leurs pointe de braise afin que la conscience s'anime de mille éclats, ou bien l'intellect se saisisse d'une ambroisie soudain à portée d'une possible compréhension, d'une ouverture de la taie du ciel en direction d'un étoilement. Car c'est bien de cela dont il s'agit, de se saisir de la matière du langage et d'y poser son empreinte, à la manière dont le manadier marque ses chevaux au fer rouge. Alors la monture se cabre, hennit, l'odeur est de charbon, l'écart de révolte en même temps que de saisissement et le galop qui s'ensuit une crinière battante dans une course qui semble sans fin.

  Voilà la perforation du réel à laquelle il faut parvenir, percer l'abcès et le pus jaunâtre s'écoule de la vive blessure et c'est comme une libération, la perte d'une subite fièvre, le panaris qui chute du doigt avec son bruit de coton mouillé. Alors on respire, alors les goulées d'oxygène se précipitent dans le pharynx avec la brusquerie de la jouissance soudaine. Alors se déplient les alvéoles et cela fait un drôle de râle existentiel, une sonorité de baiser humide, un souffle de vent sur un plateau andin avec des herbes jaunes qui bougent dans tous les sens et l'air bleu où courent les nuages. C'est une marée d'équinoxe et les digues cèdent longuement sous la poussée de l'eau et l'eau est libre qui féconde le pays que les hommes avaient soustrait à son emprise. Alors les millions de tonnes d'alluvions fertilisent le sol et, bientôt, il y aura de longues tiges de graminées essaimant partout leur folle semence, comme prise de frénésie. Et il n'y aura plus rien que ce roulement à l'infini de la vague végétale partant à l'assaut de la grande vague bleue.

  Cette métaphore ne s'illustre dans la justesse qu'à montrer la nécessité du déferlement. Il en va de même pour les mots qui meurent d'être encagés, verrouillés et l'on dresse les herses et l'on relève les pont-levis et l'on abrite les hommes du langage et on les soustrait à leur propre essence. Car toute confrontation à un langage saisi de vérité est une brûlure, une douleur, bientôt un ravissement si le temps et l'espace ont pu se dissoudre l'instant d'une lecture. C'est seulement à cette condition que le texte signifie dans toute son ampleur. Il n'y a pas de place pour une eau tiède s'écoulant du robinet dans un égouttement sans fin. Identiquement à une boisson douée de caractère, il faut l'amplitude, la tenue en bouche, l'arôme, la puissance, l'enivrement de l'alcool. Vraiment, il y en a assez de ces liquides sirupeux, de ces hydromels, de ces nectars qui ne vivent que de leur propre supercherie. L'écriture est du sang, du sperme, de la sueur, des desquamations, des excoriations ou bien elle n'est qu'une bluette pour âme sensible et, au mieux roman-feuilleton. Trop de complaisance aboutit à un réel ennui et tout se dispose sous le titre de "littérature" alors que souvent se présente l'anecdote et nulle autre chose. Bien des livres commis aujourd'hui sous la bannière de la mode - "ce qui est toujours déjà dépassé", selon l'expression du Philosophe -, s'auréolent d'une gloire éphémère, le temps de raconter l'imminence du quotidien et puis un autre lui succède dans une affligeante banalité.

  Ce qu'il faut faire : inoculer la toxine dans les veines du texte afin qu'il rende compte de lui-même, s'afflige de ses insuffisances, se plaigne de n'être œuvre qu'a minima alors qu'il devrait signifier au plein de l'existence avec l'ardeur du soleil faisant rouler sa boule blanche au zénith. Tous, nous sommes coupables d'hérésie à nous précipiter dans la facilité et nous ne le faisons que par faiblesse ou bien incurie. Combien il est gratifiant, pour l'intellect, de se confronter à un texte difficile, de vraie philosophie par exemple, en tâchant d'en extraire toute la pulpe, soulignant au stylo nos affinités ou bien nos oppositions, relisant sans relâche jusqu'à ce que le sens s'illumine et fasse ses torsades multiples, ses voix polyphoniques dont notre conscience se tresse dans la lucidité, infini métabolisme évoluant à bas bruit mais nous fécondant de l'intérieur comme une source le fait d'une terre qui se confie à son écoulement. Pure joie de connaître, de se mesurer à l'illimité, d'essayer de percer le dôme translucide qui, de toutes parts, nous enserre dans les mailles étroites des conventions de tous ordres, les résilles des préjugés, les prêt-à-penser dont notre société raffole afin de se soustraire à l'angoisse de sa condition mortelle. Pourtant, il n'y a pas de progrès s'il n'y a pas effort, visée d'un but, transcendance vers un dispositif ontologique qui nous arrache à nos préoccupations mondaines.  

 Écrire est un constant dépassement de soi en direction de ce qui, par nature, se dissimule, se soustrait à la conscience, se dérobe au regard. Ainsi le poème qui ouvre un monde et nous plonge au cœur de ce que nous supputions à défaut de pouvoir l'exprimer, le penser, l'imaginer. Écrire est une déchirure du réel, une transgression par laquelle nous accédons aux choses alors même que nous nous connaissons dans le pli de l'intime. Car l'écriture a ceci de particulier qu'elle nous contraint à surgir au plein de notre conscience. Dans la pièce prise d'ombre, alors que le crépuscule se dispose à la nuit, sous le rond de la lampe blanche, c'est d'un face à face avec nous-mêmes dont il s'agit. Il n'y a plus de dérobade et les mots se cabrent sur la plaine de la page blanche si nous les contraignions à dire ce qu'ils ne sauraient exprimer, à savoir le mensonge. Car toute écriture, pour exister, a besoin de découvrir sa propre vérité, sa verticalité grâce à laquelle elle s'extrait du vide, du silence et témoigne de ce que nous sommes ici et maintenant, sous les étoiles, face aux Autres, sur ce coin de terre qui ne fait qu'annoncer l'aire de notre propre finitude. Écrire, cette tension entre deux pôles, la source, l'abîme. C'est pour cela que nous écrivons, afin de tendre notre fil de funambule au-dessus du néant et faire phénomène, le temps d'une danse, d'une virevolte, puis déjà, nous rassemblons nos accessoires et nous rangeons le tout dans le grand coffre du devenir. Attendant qu'une écriture définitive s'empare de nous et nous dévoile le mystère dont nous sommes saisis depuis le lieu de notre naissance.

  Mais nous parlions de vérité de l'écriture. Nécessaire, en effet, sinon nous ne construisons que de dérisoires châteaux de sable. Cette vérité il faut en parler car elle n'est rien d'évident, elle n'est pas une objectivité que nous placerions devant nos yeux et nous délivrerait son message dans la clarté. Par essence elle est difficile à définir en raison de sa capacité à fuir, se dissimuler et se revêtir d'atours multiples sous lesquels nous ne la reconnaissons pas toujours. Et l'écriture dont nous prétendons qu'elle est l'une des mises en œuvre de la vérité n'échappe à cette inclination à la variabilité, à la constante métamorphose, laquelle, souvent, contribue à en dévoiler la richesse. Donc écrire n'est jamais un acte linéaire, comme si le destin des mots était fixé d'avance, gravé dans le marbre, immuable en quelque sorte. Écrire est vivre au jour le jour, au rythme de ses propres confusions, de ses espérances, de la démesure de ses passions. Et ceci, cette impermanence des choses parce que, jamais, nous ne sommes les mêmes. Sauf la peau et les os qui témoignent de notre architecture et, encore, dans l'inévitablement délitement, mais ceci se situe au-dessous du niveau de la conscience. Nous sommes Dasein et d'abord immergés dans la temporalité finie. Parcourir le chemin est toujours une aventure mouvante, changeante. Rien ne demeure en nous sauf la peur, l'angoisse de faire face à ce qui nous étreint et, d'avance, nous condamne.

  Éphéméride du temps. "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve", disait Héraclite. Ce qui veut dire que jamais, le temps, l'existence, ne s'adressent à nous de manière identique, reproductible. Sans cesse nous changeons, sans cesse nous vivons. Témoins nos milliers de cellules qui, à chaque instant, disparaissent sans retour. Nos idées, nos pensées, nos émotions, nos actes et, en définitive, notre langage, notre écriture suivent la même pente. On appelle cela l'entropie en terme général d'évolution des organismes. Nous sommes creusés de l'intérieur, nous sommes grotte avec ses moraines, ses concrétions de calcite, ses barrages lacustres. Nous sommes cette multiple géologie soumise à l'érosion. Notre écriture s'incline et s'érode comme la montagne s'use et, progressivement, disparaît.

  Et pourquoi, au demeurant, tresserions-nous toujours les mêmes mots, écririons-nous la même chose d'un sujet déjà abordé ? Tel jour nous sommes dans une disposition d'esprit qui nous ouvre à la clarté, à la bienveillance, à la compréhension immédiate des choses, tel autre jour nous trouve, à l'opposé, dans une inclination à l'obscur, à la remise en question, à l'enfermement dans une manière d'absurde, de matière dense, illisible. La variabilité de nos affinités est la cause de tous ces remuements, ces états d'âme successifs  : tantôt dans le voisinage parlant du monde, tantôt dans l'éloignement et la mutité. Tantôt vision proximale de ce qui se présente à nous, tantôt vision distale, comme au travers d'une brume. Tantôt prose accueillant l'altérité, tantôt énonciation tenant à distance. Tantôt sensualistes, tantôt rationalistes. tantôt de ce côté-ci de l'écriture, tantôt de l'autre. C'est bien le langage qui nous abrite, dans lequel nous évoluons, empruntant telle ou telle forme pour le traduire en quelque chose de lisible, de préhensible. Pour nous d'abord qui écrivons, pour le Lecteur ensuite qui s'applique à déchiffrer, sinon à défricher. Car, toujours, il faut partir de cette constatation que rien ne signifie a priori, comme si les significations étaient des fruits suspendus aux branches, dont il suffirait de se saisir afin d'être, d'emblée, dans la vérité de l'énonciation. Il n'y a de vérité que relative, du côté du sensible, c'est-à-dire du côté de l'existence. Bien évidemment, du côté de l'intellection et de la préhension intuitive des Intelligibles, la vérité est un absolu, un point fixe dans l'univers, une référence cardinale ne pouvant jamais souffrir d'exception. Mais nous sommes hommes et installés dans la contingence, dans l'insaisissable vérité de ce qui nous fait face, aussi bien que celle qui nous échoit comme notre propre perspective. Vivre en affinité avec le monde, c'est tâcher, par son corps, son esprit, sa conscience, son âme, de coïncider avec cet être que nous sommes dont nous ne percevons guère que l'ombre portée, à l'identique des esclaves de la Caverne platonicienne. Et ceci, nous n'avons d'autre issue que d'assumer cette réalité dans le destin qui nous échoit à chaque instant comme notre irrémédiable factualité. Nous sommes un fait du monde, comme l'est le jour, la nuit, la feuille d'automne, la pomme attachée à la branche. Bien évidemment nous sommes les seuls à exister, nous les hommes, puisque conscients de ce destin, alors que l'animal, la chose se contentent de vivre depuis leur étroit métabolisme, leur "pauvreté en monde".

  Mais revenons à l'écriture dont nous avons décidé de faire notre préoccupation. Nous disions sa variabilité, sa vérité relative identique à la relativité des lieux qui se présentent à nous. Mais écoutons Pascal : "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà". Assertion identique sous la plume de Montaigne : "Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà ?" . Et ici, nous rejoignons notre intuition de l'importance du concept d'affinité. Si l'affinité est, étymologiquement parlant, le "voisinage", alors tout voisinage avec lequel on se sent en rapport de proximité est plus proche d'une vérité-pour-nous, qu'un voisinage plus éloigné qui ne s'adresse à nous que sur le mode de l'incomplétude. Et, maintenant, si nous nous rapportons au cas du texte littéraire, nous retrouverons, au hasard de nos lectures - aussi bien de nos écritures -, des points de convergence (affinités), ainsi que des points de divergence (non-affinité). Mais prenons un exemple concret, le célèbre extrait de Proust sur la "Petite madeleine" et tâchons de voir en quoi ce texte peut jouer selon une infinité de valeurs, aussi bien pour l'Auteur, que pour le Lecteur ou bien le Commentateur. Et ceci, cette multiplicité des points de vues (le point à partir duquel on se place pour regarder les choses) est simplement coalescente au ressenti des Sujets qui s'appliquent à considérer l'œuvre.

  L'extrait : (NB : c'est moi qui souligne dans les passages en typographie bleue)

  "Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière."

  "Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi (… ) Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité."

   Proust lui-même pose ce problème de la vérité qui n'est, pour notre propre thèse, que l'affinité qu'il rencontre, dégustant la Petite Madeleine, laquelle lui fait revivre cette rencontre à nulle autre pareille qui remonte déjà loin dans le passé, à Combray, un jour d'hiver, en compagnie de sa mère. Mais, en dehors de l'expérience existentielle, cherchons à découvrir ce qu'il en est de la vérité même de l'écriture lorsqu'il s'agit, par les mots, de restaurer un souvenir ancien, donc de procéder à un travail de mémoire. La relativité de l'écriture est justifiée par son caractère nécessairement contingent. Le fragment de la Petite Madeleine est forcément indissociable de l'instant, non seulement qui lui a donné lieu (ce jour d'hiver autrefois), mais aussi de ce jour particulier où Proust en retrace le phénomène, en restitue par le langage, l'apparition. Ecrivant, toujours nous sommes sous la dépendance d'une coloration, d'une inclination particulière, d'une "stimmung" selon l'expression de l'idéalisme allemand, lequel veut indiquer la notion de "tempérament", de "disposition", "d'accord" avec une voix qui serait, simplement, la voix de l'être (qui, selon Heidegger, appellerait l'homme en vue de l'événement de sa vérité.) Mais ici, les implications philosophiques entraîneraient trop loin, en tout cas bien au-delà d'un propos sur l'écriture. Donc l'Écrivain n'a donné le jour à ce morceau d'anthologie qu'à l'aune d'une intersection spatio-temporelle dont l'instant proustien a permis le surgissement. Mais, dans cette conception de l'exception que constitue, par sa nature, tout processus créatif, le fragment est la résultante d'un instant particulier non renouvelable, non susceptible de se soumettre à la loi d'un éternel retour du même. L'écriture clôture son événement en même temps qu'elle donne acte à son avènement. Le moment de l'écriture est UNIQUE et c'est en cela que le geste créatif a valeur d'absolu. C'est paradoxalement sa relativité, sa contingence qui le dotent de ce caractère absolument étrange dont, sans doute, provient l'étonnement. Toujours l'œuvre accomplie fascine. Toujours elle pose question. Simplement, précisément, parce qu'elle est énigme. Simplement parce que toute rationalisation échoue à en décrire les conditions de possibilité. Ainsi du génie dont on se demande toujours par quel miracle l'invention a pu naître. Mais c'est bien l'essence de l'instant, de l'étincelle, que de se soustraire à l'analyse, que de nous reconduire au flou des hypothèses, aux affres de l'irrésolution. Face au chef-d'œuvre, nous ne savons plus quoi décider, pas plus que nous ne savons nous situer par rapport à sa survenue.

  Afin qu'il y ait œuvre, afin que l'écriture surgisse d'une nuit fondatrice, il faut qu'il y ait coïncidence des affinités entre le moment dont la fiction ou bien le récit reconstitue la trame et le moment de sa mise à jour sur l'espace vierge du papier. C'est bien parce que le Petit Marcel a vécu intensément l'épisode de la Petite Madeleine que l'Écrivain Proust peut, avec un rare bonheur, faire renaître sous les yeux éblouis du Lecteur, un événement non seulement existentiel mais littéraire avec la merveilleuse amplitude dont le génie de l'Auteur l'a doté. Et c'est bien parce qu'il y a eu vérité de la situation primaire, celle de la dégustation de la petite friandise, que peut s'actualiser dans la beauté la situation secondaire du fait littéraire. Ici la notion de vérité dévoile l'essence de l'instant, lequel, en un même recueil, fait se conjoindre les deux Madeleines : la réelle et la symbolique. Et c'est parce que la conjonction est la résultante d'une immense liberté acquise, aussi bien dans le moment de la dégustation que dans celui de la reconstitution en mots que s'annonce le sublime en sa dimension radicale. Si, à l'origine, le thé ne s'était inscrit dans une manière de "cérémonie" (songeons à cette magnifique cérémonie au Pays du Soleil Levant), sa mince apparition ne l'aurait reconduit qu'à une simple factualité, laquelle n'aurait jamais ouvert le champ à une expression artistique.

  La richesse de ce fragment, sa densité, son élévation vers les hauteurs d'une transcendance attestent de l'exceptionnelle confluence du réel lorsqu'il est métamorphosé en langage essentiel, autrement dit en poésie. Tout arrive dans l'écriture dans un étonnant foisonnement, aussi bien la mesure de l'expérience existentielle que la dimension d'une recherche intellectuelle féconde et du surgissement dans une spiritualité à la riche esthétique. C'est cela, l'écriture, ce recueil en un même lieu d'affinités électives, d'une vérité faisant se fondre dans un même creuset le fait donateur de sens et sa transposition en texte, enfin cette généreuse liberté qui révèle son nectar, son prodigieux déploiement dans les consciences, celle de l'Écrivain donateur de lieu et de monde dont les Lecteurs sont à la fois les destinataires et ceux qui fécondent l'œuvre à la seule mesure de leur ravissement.

  Donner "blanc-seing" à l'écriture suppose donc  ceci : un événement à faire surgir du réel ou de l'imaginaire, l'existence d'affinités originelles avec ce qui s'est montré et méritait d'être éclairé, un accord entre la vérité de l'Auteur et celle de l'événement, enfin une vérité de l'écriture dans laquelle seulement peut se former l'espace d'une liberté. Alors peut se faire jour l'espace "blanc" qui se montre comme la métaphore du silence à partir duquel peut s'installer une parole; alors peut se révéler le"seing", cette empreinte qui signe l'apparition d'un phénomène à retenir dans l'aire mouvante des mots.

 

 

  

 

 

 

 

 

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