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18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 07:42
Un monde flottant.

                                                        LA CIME DE L'EST.

                                   Œuvre de Livia Alessandrini.

                                            Villeneuve 2013.

 

 

 

 

   Nul ne pouvait plus voir.

 

  Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

 

   Leur inextinguible curiosité.

 

  Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

 

   Les éclats du paraître.

 

   « Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

 

  L’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Partout le monde se fissurait.

 

   Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

 

   Une invisible Conscience.

 

   C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

 

    Ramure en plein ciel.

 

   Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

 

   L’exténuation des choses.

 

   Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

 

   Le lieu de leur vérité.

 

  Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

 

    Sublime poésie blanche.

 

   Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

 

   Ecouter son chant intérieur.

 

   Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

 

***

 

   Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

 

 

 

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17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 06:58
Lumière rouge.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés

***

Qu’était donc cette persistance, là, dans l’étreinte de la chambre, cette éminence avec son feu assourdi, sa braise éteinte ? Qu’était donc cet éclat fiché dans la pliure des chairs avec impossibilité de l’en déloger ? C’était survenu à la manière de l’étoile filante, da la queue de comète. Une soudaine illumination puis le règne des ténèbres et l’immense solitude que jamais rien n’habiterait. Que rien ne résoudrait, si ce n’est une persistante mutité. Au dehors la nuit coulait avec son chant de glaise noire et la lune glissait sur l’eau pâle des étangs. Et les forêts, le frémissement des bouleaux, leurs troncs argentés pareils à la fuite du temps.

Quelque part, il devait bien y avoir une clairière bordée d’arbres sombres, contours de votre supposée vêture. Une plage de clarté, votre cou en forme de presqu’île. Une anse, pointe avancée de la conscience ou bien ovale parfait d’un visage qui se dissimulait dans la presque apparition de cette étrangère que vous étiez. Et que vous demeureriez quand bien même j’aurais écrit un poème vous intimant de paraître au grand jour.

Et le surgissement rubescent de vos lèvres et cet arc de Cupidon appelant à la simple folie. De ne point vous voir et de vous imaginer seulement, habitant un corps doué de passion. Douleur de ne pas dessiner vos yeux, fût-ce dans l’effleurement de l’estampe. Cependant, demeurez là où vous êtes, dans cet orbe d’apparition que cerne la brume du doute. Ainsi vous êtes belle à n’être pas approchée. Ainsi vous êtes énigmatique à vous dissimuler dans les mailles de l’irrésolution. Il ne saurait y avoir d’œuvre plus accomplie. Oui, d’œuvre plus accomplie !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
16 avril 2026 4 16 /04 /avril /2026 08:04
Comme une terre de Sienne.

Octobre 2015© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

 « Te chercher Mais où Parmi les couleurs de la terre L’argile et les odeurs brunes La plaine allongée sous le vent Est mon corps rempli d’attente Un matin Tu me feras pousser sous le feuillage Déjà Je guette le premier vent ». Martine Roffinella.

  Ta photographie, je l’ai dénichée dans le coffre duvieux grenier. Comme un souvenir exhumé d’une très ancienne mémoire. Emotion d’archéologue qui découvre au bout de son grattoir l’antique fresque, peut-être « Les petits chevaux de Tarquinia », cette belle déclinaison du cheval faisant corps avec son cavalier dans de belles teintes de noir, de sanguine et d’ocre. Oui, je sais, ton amour pour l’œuvre de Duras, mais ici, c’est de couleurs dont je parle, ces variations un peu usées, ces images qui inclinent doucement vers l’automne, vers ce qu’il y a de plus précieux, ces ors, ces rouille, ces bruns qui virent à la mélancolie. Un été finit, un hiver n’a pas encore commencé que déjà nous sommes en deuil de nous-mêmes, errants au bord de quelque vertige. Cela fait si longtemps que notre route commune s’est partagée en deux branches parallèles, lesquelles, bien sûr, ne se rejoignent jamais. Cela, cette impossible rencontre, depuis toujours je l’ai sue. Depuis le premier jour où, sur les bancs de l’université, nos regards se sont croisés. Une impossibilité d’être à deux dans le cadre étroit d’une même passion amoureuse. Ce à quoi nos corps se refusaient, la fusion dans l’unique, nos esprits le réalisaient dans cette littérature où se révélait le creuset de nos affinités. Longues étaient les discussions, enflammés les points de vue sur Proust, Baudelaire, Rimbaud. Nous nous divisions sur la nécessité de l’absinthe, de sa coulée verte dans la gorge du poète afin que, sublimée, la création parvînt à octroyer ce que jamais le réel ne dispense qu’avec parcimonie, la beauté en ses faces de cristal. Je disais l’alchimie de l’alcool, tu disais la plongée en soi dans la clarté et la pureté d’une méditation, l’exigence d’une contemplation. Ce sur quoi nous nous accordions, la persistance et le recours, y compris avec excès, à ces étonnantes « intermittences du cœur », à ces déchirements intimes, à toutes ces pertes des êtres chers qui, un jour ressurgissent et fondent les linéaments d’une œuvre. Jamais celle-ci ne s’exhausse du pur présent, fût-il singulier. Il faut à l’écriture l’espace d’une perte, le temps d’une longue incubation, la douleur d’une résurgence pour que s’annonce ce qui est rare, qui aurait pu être perdu et tire de cette éclipse sa force d’évocation, son caractère infrangible. Il faut l’imminence d’une turgescence, l’impatience de l’apaisement d’un désir : ici sont les conditions requises qui conduisent à une voie royale. L’art est la résultante de cette démesure. Oui, combien le poète est démuni lorsque, dans l’isolement de sa mansarde, venant tout juste de subir l’éblouissement d’une rencontre, une belle jeune femme au regard si troublant, il s’échine à poser sur la page blanche les signes de sa ferveur. Mais le temps est trop court qui sépare de la révélation et ne s’inscrivent dans la voyance du créateur que de fuyantes métaphores, des bribes de vers qui ne font nullement image, seulement le crissement incongru de la plume sur la plaine de papier.

  Certes ces considérations sur la sortie de soi en direction de la signification sont bien oiseuses. Ceci est à une telle altitude que seul le silence, le retrait et le refuge dans le secret du corps. Cette photographie, je me souviens, je l’avais dérobée à ton insu lors d’une de mes visites dans la minuscule chambre de bonne que tu occupais sous les toits de Paris. Une manière de rapt de ce qui, jamais, ne m’appartiendrait, le luxe que tu étais dans le cortège étroit des jours. Mais à quoi bon mesurer le passé à l’aune du ressentiment ou bien du simple regret ? C’est si vain de croire que les jours anciens, tout comme le phénix, pourraient renaître de leurs cendres. Maintenant l’automne est là comme un point d’orgue avant que tout ne disparaisse dans l’ennui et l’anonymat des terres dénudées. Regarder ton image, ses teintes sépia, les tavelures qui, de loin en loin en altèrent la surface, c’est comme de parcourir le temps à rebours pour y retrouver la lumière initiale, la promesse du jour, l’arche de clarté que porte en soi tout sentiment de l’avenir. Mais laisse-moi seulement décrire cette feuille de papier avec laquelle tu te confonds à la manière des feuillaisons que leur chute reconduit à une ineffable présence.     Dans le fond, je reconnais bien le mur de lèpre et de plâtre usé que tu sembles avoir rejoint dans une sorte de mimétisme. Je crois me souvenir de ton besoin d’unité, d’osmose avec le réel qui t’entourait. La laine de tes cheveux coule librement dans de belles clartés si proches de l’éclat de la douce châtaigne. L’ovale de ton visage, cette gemme qui reflète si bien ta vie intérieure, voici qu’elle est toujours un insondable mystère. Et ces yeux dont le cerne profond est comme un hymne à la joie, mais à une joie inapparente fêtant l’en-dedans des choses avec l’évidente souplesse d’une plénitude. Et cette bouche carmin à la limite de disparaître tellement l’ombre la préoccupe, la distrait au regard ordinaire. Il faudrait être bien égaré de soi et de la vérité ici présente pour n’en point observer la supplique muette, cette demande d’amour que tu adressais aussi bien au monde, aussi bien aux auteurs qui étaient tes amants de passage. Et ce creux de ta gorge, cette voix doucement retenue, ce poème lové en soi jusqu’à l’ivresse d’être et de sentir le bruit immaculé des choses. Et cette épaule dont la courbe se confond avec la douceur du vent sur quelque colline, du côté de Sienne dont la terre est précieuse aux peintres pour sa transparence, sa solidité. Cette même terre qu’utilisait Rembrandt dans la si belle texture de ses clairs-obscurs, ces infinies variations de l’âme. Celle aussi, sans doute, à laquelle avaient recours les artistes pour imprimer sur les murs de Tarquinia l’élégance et l’immortalité des chevaux chantés par Duras. Et cette gorge troublante que soutient une dentelle noire comme pour la soustraire au regard alors même que ses fruits étaient à portée du désir. Oui, pour moi, tu demeureras cette ardeur d’inscription à même le beau langage, cette subtile efflorescence que seule la littérature, le poème, la musique peuvent porter au-devant de nous avec la marque d’une fascination. Vois-tu, je crois que la vérité, la sincérité ne s’inscrivent jamais mieux que lorsque, retenues en soi, elles ne franchissent pas la frontière de notre peau. Et puis à quoi servirait après tant d’années mon signal pareil à un sémaphore perdu dans une mer de brouillard ? Ton image, je la punaise sur l’anonymat de mon mur et la confie au temps afin qu’il l’aménage selon son bon désir. Fût-il une reprise du mien !

 

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15 avril 2026 3 15 /04 /avril /2026 07:19

 

Brève phénoménologie de l'affinité.

 

 

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 Photographie : source Tumblr.

 

Sur une page de

Lili Neumann

 


 « Essentiel est l'accord avec soi-même, autrui et le monde.

Essentiels peuvent être, certains jours ou certaines heures,
une voix, un regard, un mot prononcé ou tu, un nuage qui passe,
la contemplation d'un coquillage ou d'une feuille,
un poème, un air de musique,
parce que précisément ce jour-là ou cette heure-là,
une coïncidence secrète naît entre ces choses simples et éphémères
et ce que nous savons être l'essentiel
mais ne se laisse point nommer. »


Anne Philipe - Spirale.

 

 

 

   C'est avec infiniment de subtilité et l'évidence de sensations authentiques qu'Anne Philipe se livre à nous sur le mode de l'intime. Car parler du coquillage, de la musique, de la feuille, c'est parler de soi, de son rapport aux choses selon une inclination qui nous est propre. Du coquillage à nous, de nous au coquillage, un seul et même déploiement, une seule arche signifiante venant nous dire la beauté du monde, notre propre beauté car être Homme, Femme, n'est rien d'autre que ceci : affirmer sa présence esthétique parmi la multitude. Mais, ici, que l'on comprenne : "beauté", "esthétique" ne veulent nullement dire que nous portons sur les choses, autant que sur nous-mêmes, un jugement positif sinon complaisant. Le Beau est  à replacer dans le contexte des Idéaux platoniciens. A savoir canaliser nos désirs - des choses, de l'Autre -, afin que, les sublimant, ces derniers se détachent des simples perceptions concrètes ou bien corporelles pour rejoindre cela même qui signifie bien au-delà des destins singuliers. Le particulier faisant place à l'universel. Éprouver le beau n'est pas seulement l'émergence d'une expérience sensorielle en direction d'une chose du monde, comme s'il ne s'agissait que d'une rencontre entre un Sujet observant et un Objet observé. Car, si la relation du Voyant et du Vu est faite avec suffisamment de pertinence, d'adhésion, de fusion même, le Beau ne demeure pas seul, comme en sustentation parmi les mailles de l'exister. Il se met à jouer le registre multiple et indissociable à l'intérieur même de la triade rassemblante du-Beau-du-Bien-du-Vrai.

  La découverte du coquillage, un matin de brume claire, dans la conque pure du rocher alors que la lumière fait sa fête subtile et que le calme alentour isole l'événement des contingences ordinaires, cette découverte donc ne se résume pas à une simple émotion esthétique qui ferait du mince chapeau de nacre une beauté parmi les autres beautés du monde. Non, Ce Coquillage, sur lequel notre conscience s'est focalisée est le Seul Coquillage dont l'univers nous fait le don dans cet instant privilégié - le "Kairos" ou "moment propice" des anciens Grecs -, comme si cet événement était inscrit de toute éternité dans l'orbe des choses. Le "destin" du coquillage croisant le destin de l'Homme. Ce qui était isolé, à la manière de deux unités lexicales se trouvant dans le fourmillement du grand livre du monde, se configure, soudain, en confluence sémantique, l'Homme signifiant par la Chose rencontrée et, ainsi, dans un même mouvement de réciprocité. La distance qui les séparait et qui menaçait de demeurer un abîme, voilà que le hasard du colloque en fait une condensation de l'espace-temps, portant chacun à la dignité de signe distinctif au milieu du chaos apparent de l'existant. Si ce coquillage peut resplendir et combler notre perception, il se dirige, en même temps, vers l'idée du Bien et du Vrai. Mais ceci, le peut-il à l'aune d'une simple pétition de principe ou d'une assertion langagière qui, alors, ne serait que pure abstraction ? Non, c'est bien dans le réel le plus décisif que s'accomplit ce subtil phénomène.

  Certaines "voix" qui s'adressent à vous; ce "regard" que vous croisez au hasard d'une rue; ce "mot" qui vous ravit sans que vous ne sachiez pourquoi; ce "silence" dans lequel vous entendez plus qu'une parole; ce "nuage" qui vous adresse son langage d'écume; ce "nautile" dont vous contemplez l'étonnante spirale; cette "feuille" morte dont l'architecture subtile vous fascine; ce "poème" saturnien dont le chant vous hante; cette "fugue" de Bach qui se loge au centre même de votre être, eh bien, tout ceci ne vous visite nullement avec l'indifférence de quelque hôte de passage. Il y a bien plus. Toutes ces choses du réel qui se sont annoncées à vous avec l'insistance d'une rencontre ont opéré, à votre insu, votre métamorphose. Alors que vous étiez un Voyeur passionné de son objet, inclus dans sa luxuriance soudain révélée, votre corps s'était comme absenté de vous et vous étiez, en quelque sorte, en état d'apesanteur, mais envahi, cependant, d'une généreuse plénitude. L'affinité avec la Chose était ce magnifique convertisseur ontologique par lequel, vous défaisant de vos habituelles attaches sensibles, vous parveniez à n'être plus qu'esprit fécondant, âme livrée à la pure intellection. Ce que le kairos affinitaire avait accompli en vous, c'était de vous faire sortir de la Caverne platonicienne, vous libérant de vos chaînes, vous distrayant de toutes ces formes fantomatiques et illusions auxquelles vos sens abusés s'étaient confié trop longtemps, abandonnant l'obscurité porteuse de mensonge et d'approximations pour surgir en pleine lumière, dans le Bien souverain du Soleil dispensateur de Vérité. De cette façon, tout le temps que durerait le prestige de ce qui se posait devant vous comme le pur apparitionnel, vous seriez devenu "Autre", premier saut en direction de cette mystérieuse altérité que l'on cherche toujours alentour de soi, alors même qu'elle est à découvrir et à expérimenter, toujours à partir de soi. Faute de cela, cette perception intra-subjective du réel, l'accès à de l'autre, du différent, de l'étranger demeure une simple abstraction.

 Mais, ici, il est essentiel de sortir de cette rhétorique abstraite et de faire un saut dans le réel d'une expérience concrète, la seule à même de nous délivrer quelque chose de palpable, de dicible, même si cette expérience s'alimente directement à l'arche infinie de l'inapparent. Donc, ce qui suit, sous le titre de "Rocher maritime", est le bref récit d'une situation telle que je l'ai vécue, il y a bien des années de cela. Ceci apparaîtra comme une phénoménologie du lieu, ces fameux espaces par lesquels nous appartenons à la Terre en même temps que cette dernière ouvre en nous la vastitude d'un monde perçu, bien au-delà de ses esquisses habituelles.

 

Événement. Le rocher maritime.

 

  Vers 1990. Printemps lumineux, ciel bleu, soleil. Je suis allongé tout en haut d'un rocher couvert d'une plate-forme d'herbe, face à l'immense étendue de la mer. Le Sentier du littoral, je l'aperçois faisant ses boucles parmi les roches sombres; les maisons sont loin et de la route je ne perçois guère qu'un écho atténué, genre de glissement sourd se confondant avec le bruissement de l'eau. Les goélands aux grandes voilures blanches font leurs cercles, criaillant, lâchant leurs gerbes de guano dont les rochers sont tapissés. Venu de la mer, un vent régulier souffle, mais dans l'atténuation, brise portant les embruns, l'odeur iodée des grands fonds. Exister, à ce moment-là, est un pur sentiment de bien-être, une impression de voguer entre ciel et terre, sensation que plus rien de fâcheux ne peut m'atteindre, que la joie simple est là, entièrement à portée de la main, dans l'écume flottant sur le corps dénudé, dans le silence seulement habité de quelques rumeurs rassurantes, alors que les remous de la foule, les complications de la ville, les tracasseries de tous ordres semblent une irréelle vapeur se dissolvant dans les brumes de l'horizon.

  Alors la plénitude, je la sens en moi, déployer ses ramures dans la totalité de mon étendue de peau, je la sens couler dans mes artères, gonfler mes alvéoles. C'est comme d'être habité du souffle des flûtes andines, tout près des vigognes à l'aérienne toison, de glisser sur une barque de roseaux péruviennes sur le lac Uros, de marcher sur les hauts plateaux de l'Altiplano parcourus d'herbes souples, couleur de terre alors qu'en toile de fond se détachent les sommets enneigés puis le ciel, immense, sillonné de vagues de nuages blancs. C'est comme d'être un oiseau cinglant l'éther et plus rien n'existe que cet infini vol sans limites, cette exhalaison d'un souffle pur, aussi translucide que les icebergs bleus et blancs, cristallins, aussi rapide que le vent boréal dans son altière course. C'est comme, soudain, de ne plus avoir de corps et d'être soi-même liberté de liberté. Sublime évasion du monde alors que les choses entrent en moi comme j'entre dans les choses. Il n'y a plus de séparation, plus de ligne de partage des eaux, une seule et même amplitude qui confond l'exister dans une unique harmonie.

  Bien évidemment, ces moments rares ne trouvent guère de mots pour se dire. Je suis sur une invisible ligne de crête, là où le regard porte au loin, manière de funambule flottant entre adret et ubac, entre ombre et lumière, également visité par les deux dans une espèce de simultanéité, de "synchronicité"(pour employer la rhétorique jungienne), l'événement singulier auquel je suis confronté instituant son propre sens, en-deçà et au-delà des traditionnelles catégories spatio-temporelles, comme si tout cela résultait de l'influence d'un "ordre supérieur", indéfinissable, déjà inclus dans une métaphysique, ouvert sur un sentiment d'appartenance à une exemplaire harmonie universelle, au seuil d'une fantastique cosmologie.

  Ecrivant ceci, aujourd'hui, alors que les faits ne sont plus que de l'ordre d'une vague réminiscence, j'ai bien conscience de l'étrangeté que mes propos doivent présenter pour un lecteur extérieur à la perception de tels phénomènes. Mais il faut revenir à quelques concepts philosophiques afin d'inclure cette expérience dans une compréhension plus large que celle du simple phénomène vécu, lequel est toujours source d'étonnement, donc, par définition, inclinant vers une interrogation philosophique. Si le sentiment que je décris dans le "Rocher maritime" semble se situer hors du commun c'est bien en raison de l'intensité d'un vécu dont la tonalité ne peut, selon moi, se comparer qu'au "stade religieux" dont Kierkegaard élabore le concept dans son ouvrage "Ou bien … ou bien".

  Maintenant, le moment est venu de préciser quelques lignes de force quant à ce fameux "stade religieux" auquel il est fait allusion. Dans la connotation kierkegaardienne, l'homme religieux est totalement tourné vers la présence de Dieu comme fin en soi. Cependant, cette idée de "religieux", pour ma part, je la replacerai dans son contexte d'apparition, à savoir avant que la religion ne s'en soit accaparée en lui attribuant cette incontournable liaison divine. On considérera les fondements étymologiques de ce terme qui le situent dans un registre moins contraignant, nullement relié à l'idée d'une foi ou de la soumission à un quelconque dogme, pas plus qu'à la mise en œuvre d'une mystique. Mais, afin de mieux connaître le sens premier du mot "religion", on se reportera à l'article le concernant dans Wikipédia, dont je donne une forme abrégée :

 "L'étymologie « relire » [du mot "religion"] (relegere) initialement donnée par Cicéron a reçu de nombreuses interprétations. Cicéron donne son argument étymologique dans un jeu de mot, en faisant valoir que la religion est de l'ordre de l’intelligence, de la diligence et de l’élégance (distinction), au contraire de la superstition.

(…) Par rapport à la connaissance actuelle de la religion des Romains, il est aussi possible de prendre l'idée étymologique de « relecture » dans le sens rituel, le mot viendrait de la pratique de « relire » les rites effectués pour s'assurer que cela a été bien fait.

Benveniste envisage ainsi à partir de l'étymologie relegere une religion comme une démarche de recueillement. La « relecture » est en ce sens une manière de recueillir par les yeux et une attention méticuleuse à ce que l'on fait : " effectuer une tâche avec soin." 

 L'on aura compris, à la suite de ces précautions oratoires étymologiques, que le "stade religieux" tel que je le reprends à mon compte est totalement situé en dehors de la foi et d'une croyance en un dogme. Les seules homologies pouvant se percevoir entre l'expérience "païenne" d'une réalité surgissant comme événement et le moment selon lequel le Croyant se consacre à son dieu, peuvent se résumer à une inclination de "l'âme" - en tant que principe vital d'animation de l'existence -, telle qu'elle peut se rencontrer dans la méditation, la contemplation, la prière, le rituel (ces dernières attitudes pouvant tout aussi bien être pratiquées par le plus commun des athées qui se puisse concevoir). Dans ces moments où le vécu est affecté d'une qualité ontologique inhabituelle, semble se produire une dimension d'extra-temporalité aussi bien que d'extra-spatialité.

 Ici, l'on voit bien que de la dimension initiale du mot "religieux", celle que je retiens est essentiellement une attitude de recueillement. C'est exactement dans cet état d'esprit que je me trouvais sur le "Rocher maritime", attentif à ce qui se passait en moi alors qu'aucune injonction divine ou appel à la prière ne se manifestait. Seulement une libre et entière disposition à l'ouverture du phénomène, à son déploiement, à la floraison multiple et heureuse du sens.

  Coïncidences philosophiques. Si l'on en reste à cette définition non religieuse de l'expérience vécue, je pouvais considérer être entré dans ce "stade religieux" où s'était offert à moi, dans le plus insoupçonné étonnement, la possibilité de m'inscrire dans un saut qualitatif modifiant profondément le sentiment de ma présence à moi-même, la perception d'un temps métamorphosé faisant de l'instant un genre d'éternité, la conscience d'un espace agrandi aux frontières du cosmos, un amour simple pour tout ce qui environnait, le déboulé dans une joie sans entrave, tout ceci apparaissant comme l'antidote de l'angoisse fichée au creux de la destinée humaine.

  Coïncidences littéraires. Décrire une telle expérience sans tomber dans l'excès, sans verser dans un facile lyrisme, sans entrouvrir la porte d'une certaine "mystique", tout ceci est de l'ordre de la gageure. Aussi, plutôt que disserter longuement, autant laisser la parole à un EcrivainJMG. Le Clézio dont la superbe écriture relate un événement similaire dans une courte nouvelle : "La montagne du dieu vivant", in "Mondo et autres histoires".

 Résumé : "Jon ne fugue pas à proprement parler. Il part pour une petite excursion, qui va le mener plus loin qu'il ne le soupçonne : parti à la découverte du mont Reydarbarmur, il se rencontre lui-même en un double vivant, l'enfant-dieu de la montagne."

                                        François Marotin - (Commentaires sur Mondo).

 L'extrait : "Au sommet de la faille, il (Jon) se retourna. La grande vallée de lave et de mousse s'étendait à perte de vue, et le ciel était immense, roulant des nuages gris. Jon n'avait rien vu de plus beau. C'était comme si la terre était devenue lointaine et vide, sans hommes, sans bêtes, sans arbres, aussi grande et solitaire que l'océan. […] Il était seul au milieu du ciel. Autour de lui, maintenant, il n'y avait plus de terre, plus d'horizon, mais seulement l'air, la lumière, les nuages gris. […] La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. […] Jon était heureux d'être arrivé ici, près des nuages. Il aimait leur pays, si haut, si loin des vallées et des routes des hommes. […] Lentement, il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s'accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. […] Par son regard, il sentit qu'il s'échappait peu à peu de lui-même. […] son corps s'engourdissait lentement […] Tous les bruits naissaient, venaient, s'éloignaient, revenaient encore, et cela faisait une musique qui emportait au loin. […] Tous les bruits emportaient Jon, son corps flottait au-dessus de la dalle de lave, glissait comme sur un radeau de mousse, tournait dans d'invisibles remous, tandis que dans le ciel, à la limite du jour et de la nuit, les étoiles brillaient de leur éclat fixe."

 Voilà donc cette manière d'événement que l'on peut comparer à une "extase" au sens étymologique, du grec "ékstasis" signifiant "transport" ;  "Ravissement d’esprit qui, par une contemplation intensetransporte un être hors de la vie des sens."  (Wictionary).

Cette perception d'une nature particulière pourrait également être abordée selon l'expérience du "sentiment océanique" , cette "notion de psychologie et de spiritualité inventée par Romain Rolland qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse." (Wikipédia).

  Voilà ce qui peut surgir de sa propre rencontre avec le monde lorsque tout se met à rayonner avec harmonie autour de soi. Sans doute faut-il avoir une certaine disposition d'âme, manifester une inclination à la poésie, une libre attirance pour l'ouverture à la métaphysique, un attrait pour la méditation intellective, mais ceci peut visiter tout un chacun à condition qu'il consente seulement à faire l'inventaire de ses affinités avec ce qui, apparaissant, ne le fait qu'à être porté au sublime. Sans doute en de bien rares instants. Mais c'est cette même rareté qui accorde l'être que nous sommes à cette amplitude du monde toujours libre qui porte sa propre vérité dans l'accomplissement du Simple. 

 

                                                                  

 

 

 

  

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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 07:09
L’Oeuvre d’Art et son aura

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   L’œuvre ? C’est toujours une lente et douloureuse parturition qui lui donne jour avant que des regards ne s’y abîment dans un essai d’explication avec ceci qui est pur mystère, sinon total miracle. Oui, « miracle » car surgir du Néant et se donner pour Réel, voici qui est étonnant, voici qui nous interroge au plus profond. Quelque chose n’avait ni lieu, ni temps, ni langage et voici qu’un espace éclot, qu’un instant se déplie, que les mots d’une prose ou d’une poésie viennent nous tirer, Nous-les-Voyeurs, d’une torpeur native dont, à notre tour, il nous faut éclore. Il n’y a nulle autre issue que de nous confronter à ce qui nous fait face et, en tant qu’émergence de l’Art, nous questionner à son sujet. Ne le ferions-nous et nous demeurerions en-deçà de qui-nous-sommes au motif que l’œuvre nous constitue, tout autant que nous la constituons et l’amenons sur les rives de l'exister. Mais alors, qu'en est-il de l’antériorité de l’œuvre, de sa genèse, de son origine ? Je crois qu'il est nécessaire de poser l'hypothèse qui lui attribuerait une manière « d'éternité ». En termes aristotéliciens, avant sa parution, elle était « en puissance », après sa parution, elle est « en acte ». Si l’acte est existentiel, doué de quelque positivité, de déterminations précises, la puissance est indéterminée, simplement avant-courrière de l’œuvre, aussi faut-il l’envisager douée de toutes les virtualités qui, un jour, sous le pinceau de l’Artiste, trouveront les motifs de leur réalisation.

   Aussi convient-il de dire que l’oeuvre a, de tous temps, assumé quelque présence, qu’elle est devenue visible, cependant portant toujours avec elle cette réserve d’invisibilité qui l’accomplit en tant que témoin de l’Art et ici, je pense bien évidemment à la célèbre formule de Paul Klee :

 

« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. »

 

   Et que « rend-il visible » ? Une Forme qui lui préexistait, une Forme qui était en attente de sa manifestation. Ainsi l’Artiste aura-t-il été le Médiateur, le Passeur de l’Invisible, ce qui signe l’essentialité de son geste. Seul l’Invisible peut se porter à la hauteur d’un concept, d’une intellection, d’une perspective imaginative. Le Visible est bien trop lesté de lourdeur, arrimé à un sol dont il ne peut s’extraire, qui le destine à l’étroitesse d’une contingence. Il faut à l’Art, plus de légèreté, plus de diaphanéité, de transparence, d’élévation. C’est pour cette raison que Nous-les-Terrestres, les Terriens, les Hommes et les Femmes pétris dans la glaise, avons tant de mal à pénétrer les œuvres, à en éprouver la subtile fragrance, à nous enivrer de sa pure ambroisie.

   C’est à un véritable travail sur Soi que nous sommes conviés qui, en même temps, est travail sur l’œuvre. De concert il devient nécessaire de faire ce voyage en direction de l’Invisible, de l’Impalpable, de l’Ineffable. C’est au terme de cette ascension, si proche d’une extase, que les choses artistiques se déploieront et nous inclineront à les rejoindre dans cette sublime ouverture, dans cette échappée à nulle autre pareille, échappée de nous-mêmes qui ne nous dispersera nullement mais, bien au contraire, nous assemblera au sein même de notre être, nous disant le lieu d’une possible unité. Si notre cheminement en l’œuvre se donne comme premier, originel, pur, véritable, alors entre l’œuvre et nous, la distance se réduira au point que, occupant un lieu unique et singulier, nous serons en l’œuvre, nous confondant en elle, une seule ligne continue qui sera la ligne d’un sens imprescriptible, d’un sens parvenu à l’acmé de sa profération. Certes ma formulation est emphatique, lyrique, brodée, comme toujours, des pampres vives d’un Romantisme exacerbé, mais je crois que c’est à ceci qu’il faut s’attacher : métamorphoser la sombre prose du quotidien en ce rayonnement, en cette lumière, en cette provende qui enflamment l’esprit et le portent au plus loin, dans cette onirique contrée où il n’y a plus ni différence, ni contrainte, ni opposition entre des termes étrangers.

   Certes, pour des Rationalistes purs, pour les Normatifs de la Science, mon discours passera pour de la mystique, de l’exaltation, pour une passion débordée de toutes parts par son flux.  Mais peu importe la critique, c’est le cœur même de cette expérience sans-mesure qu’il faut retenir et « laisser le temps au temps » pour retenir de Cervantès sa belle méditation sur le mûrissement des idées, sur leur lente maturation depuis les semailles jusqu’à la récolte. Pénétrer au cœur d’une œuvre nécessite cette longue patience, cette abstraction de Soi dans l’ombre de laquelle la germination trouvera à s’accomplir, à fructifier.

   Mais après ces considérations générales, il faut en arriver à « Venue-à-Soi », tel est le prédicat que j’affecterai, aujourd’hui, à cette œuvre insolite de Barbara Kroll. Cette Artiste Allemande nous a habitués, depuis fort longtemps, à nous livrer, d’une manière spontanée, les strates de son travail pictural, les phases successives qui conduiront la peinture à son terme. « Work in progress », si l’on veut sacrifier à l’anglomanie galopante. Pour ma part, et de façon bien plus hexagonale, je lui préfèrerai l’expression simple et immédiatement perceptible de « travail en cours ». Comment qualifier cette lente « parturition » dont je parlais au début de mon article ? Esquisse ? Ébauche ? Canevas ? Essai ? Brouillon ? Premier jet ? On voit que le lexique est amplement polymorphe et qu’il traduit l’embarras dans lequel nous sommes d’attribuer à l’œuvre en devenir, tel qualificatif de préférence à tel autre. Cet embarras est l’écho de celui de l’Artiste lorsque, dans le silence de l’atelier, il s’agit d’extorquer au Néant cette signification qu’il porte en lui et qu’il retient comme la marque insigne de son secret.

   Toute création est, par essence, douleur. Parfois la naissance se pratique-t-elle au forceps. La plupart des Artistes répugnent à exposer les degrés successifs de leur travail, sans doute au motif que se révèlerait là leur échec relatif, leur impuissance, parfois, à tirer de la matière cette marge d’Invisible qu’ils retiennent en eux, qui est le motif même de l’Art comme il a été dit précédemment. Bien évidemment, dans la conscience de l’Artiste, ou bien dans les corridors de son inconscient, c’est son image même qui se joue ici, en raison d’une identification, d’une projection du Créateur en son œuvre, un identique mouvement de retour ayant lieu depuis cette dernière en direction de Celui, Celle qui ont procédé à son émergence.

    

   L’œuvre, telle qu’en soi elle se donne au premier regard

 

   La chevelure est Jaune-Paille, une moisson sous le soleil. Mais elle n’est nullement l’image d’épis dressés fièrement dans l’or du jour, loin s’en faut. Ce sont des lanières, des ruissellements de Jaune, des pertes vers quelque possible aven qui en récolterait l’inépuisable ressource, l’inextinguible source. Il y a du désordre, beaucoup de désordre dans ce ruissellement, beaucoup de confusion, une manière de mince Déluge qui bifferait l’épiphanie du Modèle, la ramenant de facto à ce coefficient d’Invisibilité qui se donne pour notre essentielle obsession, pour notre recherche infinie. Et le visage, mais y a-t-il visage, c’est-à-dire présence, possibilité de rencontre, de dialogue ? Nullement et nous sommes désemparés en tant que Voyeurs de faire le constat de ce retrait, de cette absence, de cette fuite. Comme si l’œuvre se refusait à nous, souhaitait demeurer dans une marge d’inconnaissance, demandait la clôture bien plutôt que l’ouverture, le dépliement.

    Alors dépossédés des signes insignes qui définissent l’Être en sa venue, nous nous interrogeons nécessairement sur notre propre présence, sur notre consistance au Monde, sur les assises que nous croyons nôtres et ne sont, en réalité, que ce marais métaphysique, cette ontologie lagunaire dans laquelle nous sommes immergés à défaut de n’en pouvoir jamais sortir. Et, ici, si nous sommes remués jusqu’en notre tréfonds, alors l’Art aura accompli son Œuvre, laquelle ne consiste en rien d’autre qu’à interroger notre propre fondement, à nous situer, dans l’espace et le temps, à cette croisée des chemins qui est notre Destin même. Il en va de notre ressenti intime, de l’inclination de nos sentiments, de l’acuité de nos perceptions, de la profondeur de nos sensations. Certes, ce que je décris ici est bien « Romantique », mais seuls les Délateurs de la sensibilité ne pourraient en supporter la brûlure, ce feu qui n’est pas funeste mais lieu de pure joie. Il devient urgent de ménager une place à la Belle Nature, aux manifestations du moi, à l’amplitude de l’imagination, de donner site au rêve, de faire de la mélancolie l’instrument de nos plus vives émotions, d’inscrire le cheminement spirituel en lieu et place d’une matérialité qui est la croix que nous portons sur nos épaules quoique nous nous en défendions.

   Certes cette œuvre nous désarçonne au vu de son coefficient d’insaisissabilité, du flou, du nimbe dont elle s’auréole qui, du reste, concourent bien davantage à sa gloire qu’à sa possible condamnation. Cette œuvre, tel le symbole,  « donne à penser », pour reprendre le mot célèbre de Paul Ricoeur. Eu un seul et unique mouvement, elle « donne à penser » le Soi, l’Autre, la pure Présence et aussi bien le Néant dont l’on perçoit les linéaments entrelacés dans la tâche de vivre. Que les portes d’entrée de la perception soient occluses ou bien ébauchées, un œil est à peine visible, l’arête du nez disparaît sous une mèche de cheveux, les lèvres sont une à peine naissance de la pâte picturale. « Venue-à-Soi », ainsi nommée dans une manière d’étrange paradoxe puisque, aussi bien cette « venue » est pur retrait, cette parole dont on eût attendu qu’elle nous rencontrât est pur silence, le subtil langage dont nous eussions pu espérer un poème, n’énonce rien, sombre dans une sorte d’aphasie qui nous rend muets à notre tour. Quant aux motifs approximatifs de la vêture, ils viennent consoner avec cette atmosphère d’étrangeté que nous sentons frôler notre peau à la manière d’un illisible courant d’air, il est déjà loin et nous n’en conservons que la touche imprécise, inquiétante, étrange cependant.

   Et maintenant, avons-nous au moins fait le tour de l’image ? En avons-nous inventorié toutes les significations qui la détermineraient de façon à nous la rendre perceptible ? Non, nous n’avons fait qu’approcher, ce que seule permet toute chorégraphie esthétique autour de son énigme. Et l’œuvre, dans tout ceci, que nous dit-elle d’elle ? Que nous dit-elle de l’Art ? Elle nous dit ce que nous nous en disons en notre for intérieur, c’est-à-dire une méditation qui semble n'avoir ni début, ni fin. C’est bien là l’essence de l’Art que de nous placer face à un paradoxe, donc à une lecture toujours amputée de la totalité de son être. Nous la livrerait-elle en totalité et ce ne serait plus de l’Art, une simple positivité parmi l’océan des positivités et des plurielles déterminations du réel. Il se confondrait avec la première réification venue, il ne serait guère différent du statut de la Chose, une contingence soudée à sa propre hébétude. Si l’œuvre se manifeste sous les traits d’une toile, d’une pâte, de couleurs, tous éléments hautement tangibles, l’œuvre donc, tel le lourd iceberg, ne nous montre jamais que son étroit continent, l’essentiel se dissimule sous la ligne de flottaison, dans les complexités de la glace bleue et des chemins d’eau qui y sinuent, de la profusion des bulles d’air qui en dilatent la matière. C’est bien là que l’essentiel de notre vision de Voyeurs doit se concentrer, tâchant patiemment de décrypter les hiéroglyphes, d’en interpréter la belle et irremplaçable complexité.

   Le plus souvent, Regardeurs inattentifs aux motifs de la profondeur, distraits au point de confondre la corolle et son nectar, nous avançons parmi les œuvres, nous limitant à leurs contours, aux apparences qu’elles nous tendent comme si, image reflétée en quelque miroir, nous n’en percevions que la buée, l’évanescence bientôt dispersée aux quatre vents de l’insouciance. Il nous faut donc nous disposer au négatif, à la réserve, à la dissimulation, à l’absence. Tels des saumons qui fraient, il nous faut remonter à la source, là où naissent les eaux en leur originelle pureté, toujours remonter vers l’amont, scruter l’en-deçà, interroger l’a priori, se mettre en quête de l’antériorité de l’antériorité, se confronter à l’impossible, à l’indicible et tresser, tout autour de l’œuvre, identique à une couronne de lauriers étincelant sur le front de quelque dieu, cette Invisible aura qui est le Tout de l’œuvre en son irremplaçable nature.

   Car l’œuvre ne saurait se limiter à l’actuel visage qu’elle offre à notre curiosité. L’œuvre, sûre de soi, qui paraît ici et maintenant s’affirmer dans sa présence, elle n’est pas unique, terminée une fois pour toutes. Elle s’abreuve à mille esquisses, à mille projets contrariés, à mille aventures dont elle conserve  la trace en sa mémoire picturale, en ses configurations plastiques. L’œuvre ? C’est l’Artiste qui lui a donné le jour au carrefour de ses méditations ; c’est elle, l’œuvre en sa manifestation la plus réelle ; c’est Nous qui la fécondons et l’accomplissons à l’aune d’un regard juste. Oui, « juste », car seul ce regard est porteur de Vérité, ceci même qu’expose l’Art à nos yeux incrédules. Nous avons grand besoin d’en déciller l’habituelle cécité. Il faut inciser la cataracte et faire briller la Lumière.

 

L’Art n’est nullement autre chose que ceci,

un éclair qui déchire la nuit et se

retire aussitôt dans sa ténébreuse mesure.

  

   Les œuvres de Barbara Kroll ont cet évident mérite de nous confronter à nos propres ombres, la seule manière, sans doute, de nous extraire de notre gangue de Voyeurs de l’aube ou du crépuscule. Ce que nous voulons, pour les plus lucides, les plus exigeants, tutoyer le zénith, là seulement nous pouvons habiter à la hauteur de l’Art. Ce Vertige !  Ce n’est nulle paranoïa, c’est la demande que formule l’Art lui-même en son exception, en son unicité.

 

 

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13 avril 2026 1 13 /04 /avril /2026 08:39
Blancheur, Silence & Solitude

Source : Photos en noir et blanc

***

« Souffrir de la solitude, c’est là aussi une objection.

Pour ma part, je n’ai jamais souffert que de la multitude. »

 

Friedrich Nietzsche

 

“Ecce Homo” (1908), II, « Pourquoi je suis si malin »

 

*

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

   Tout repose ici dans la perfection de soi. Tout paraît dans l’entièreté de son être. Tout conflue en un seul et unique endroit. Le Ciel est une immense glaçure, le jeu du Blanc sur le Blanc, autrement dit l’aire d’une exactitude, le peu d’éloignement de soi, la superposition de la pure Beauté et de toute chose belle qui ne peut provenir que de l’intérieur, de cette infrangible amande qui est le lieu même du sans-partage, de la joie amassée en elle-même, cristal dont la vibration est certes inaudible et d’autant plus précieuse au titre de ce retrait. Le ciel est partout à la fois et pourtant il est bien Ce ciel et nul autre qui viendrait partager son essence. Il est lui et le Tout Autre et ceci n’est nul paradoxe car, fondé essentiellement, il contient en lui le Tout du Monde, chaque chose lui est redevable d’exister. Il est l’Unique Foyer à partir duquel les Choses les plus diverses, les plus multiples connaissent l’offrande infinie de leur floraison. C’est sur ce fond du Ciel, en tant que fondement, que toute chose s’appuie et déploie sa prétention à paraître de telle ou de telle manière.

 

Le Ciel est l’unique faveur

qui donne aux Choses leur mesure,

leur octroie un espace,

les installe dans leur temporalité.

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

   Jusqu’ici, il n’a été parlé que du Ciel et, bien entendu, il a été parlé de Tout. Puisque le Ciel est le Tout. Le Ciel est la Blancheur. Du centre de qui elle est, la Blancheur, cette Blancheur, et toute autre faisant sa tache claire, scintille, rayonne, efface les ombres, disperse la nuit tout au bout des pointes extrêmes de la Rose des Vents.

 

Blancheur du Mistral.

Blancheur de la Tramontane.

Blancheur du Grec,

 

   ces trois souffles du Septentrion qui portent en eux la respiration vitale du Monde. Purgé de ses défauts, vidé de ses miasmes, débarrassé de ses impuretés,  le Vent Blanc est pureté de soi dont tout être accompli voudra être la pointe avancée, la flèche libre d’atteindre sa cible, ce Soi qui fait son feu diaphane au centre de l’Être, genèse se ressourçant à sa propre origine. Quand le Blanc atteint son acmé, son point de non-retour, c’est tout simplement l’Absolu qui se donne en tant que la seule réalité possible. Tous ses entours ne sont que fantaisistes diapreries, mirages et reflets à l’infini.

   Blancheur germinative de la Neige, tissage de fins cristaux, assemblage du Simple avec le Simple. Tautologie du Sens, la Neige est à elle-même sa propre confirmation, tout à la fois son esquisse et sa forme ultime, indépassable. Neige, blanc manteau et tout repose sur elle dans l’exacte confiance. Nul piège qui s’ouvrirait. Nul dessein qui biaiserait le réel. Naturel abandon de chaque grain blanc avec le grain contigu. Osmose qui fond en l’Unique l’exubérance du multiple. Neige est fugue en sourdine, mais seulement fugue à elle-même, son qui sourd de son propre mystère. Ici, quelque part, dans la vacuité boréale, tout n’est que glissements blancs :

 

du renard polaire à la fourrure abondante ;

du lièvre variable, ce timide nommé « Monsieur Blanchot » ;

de la Perdrix blanche dissimulée sous ses voiles de plumes ;

de l’Hermine au mince pelage, aussi vive que discrète.

 

Neige en tant que neige

et Silence tout autour.

  

   Silence, le mot magique, le mot-flocon, le mot-plume, le mot-écume se dit sur le mode de l’infinie retenue. Ne peut déborder de lui sous peine de s’écrouler sous la meute pressée des harmoniques venant des choses même les plus dissimulées. Silence est une bulle transparente à la façon d’une diatomée, à la manière d’une paramécie, flottant entre deux eaux, cils vibratiles agitant l’onde dans l’imperceptible trace d’une impulsion à peine donnée.

 

Silence est texture

impalpable

de l’Âme,

feu sourd

de l’Esprit,

recul et méditation

de la sublime Raison.

 

   Les mots tels les tirets de l’alphabet Morse et leur espacement, ces Vides, ces Riens, ces Silences qui tressent la matière inépuisable du Sens. Entre les Mots, beaucoup de Silences, cela signifie beaucoup de compréhension, le début d’un merveilleux déchiffrage des signes ici et là répandus à foison.

   Et l’Arbre, mais est-il simplement arbre à l’essence définie, par exemple peuplier, aulne ou bouleau ou bien est-il, tout à la fois ce qui, du peuplier, de l’aulne, du bouleau peut être extrait afin que, regroupé sous la forme d’une seule et même unité, d’une généreuse et inimitable IDÉE, se puisse camper ici, au centre même de l’absolue Blancheur, sa fermeté, sa puissance, son inépuisable énergie ? Nous sentons bien qu’il dépasse toute rencontre ordinaire à l’angle d’un bois où au milieu de la futaie, qu’il nous convoque à l’essentiel, qu’il relativise le contingent, apparaît selon l’altière figure de la nécessité. Il est l’Unique qui nous fait signe depuis l’ouverture même de son inépuisable Destin, tout comme ce Banc, cette assise au gré de laquelle nul ne trouve ni sa halte, ni son repos, ce Banc dit le précieux de sa présence insolite dans ce décor de Fin du Monde ou, plutôt, de son Origine. Car tout semble sur le point de s’ouvrir, dépli de talc de la corolle, songe d’écume des pétales, jet dans l’espace au-devant d’un Silence qui pourrait bien devenir Parole si quelque chose devait se dire d’une possible effectuation en germe, d’une pulsation retenue en-deçà des lèvres du Réel. Tout est disposé là dans la forme idéale et idéelle d’une Liberté dont nulle entrave ne pourrait compromettre la manière d’éternité.

   Å l’évidence, il y a liaison indéfectible entre Blancheur, Silence et Solitude, comme si la présence de l’une ne paraissait qu’à la lumière, à la félicité de l’autre. Et puis il y a la subtile venue à nous de ces trois pieux noirs qui ne disent rien d’autre, en mode plus contrasté, que ces trois natures qui nous occupent : Blancheur, Silence, Solitude, comme s’ils voulaient en un simple écho, constituer le diapason de leur Sens quasi invisible. Nous ne sommes partis de l’aphorisme de Nietzsche que pour y mieux revenir : éternel retour du même. Il semblerait que l’essence même du Génie, ce don inépuisable de ressourcement, n’ait nul besoin d’aller chercher hors de Soi la justification de son multiple rayonnement. Ce qui, pour l’homme ordinaire, se donne sous le genre du diffusif (chercher mille ferments qui le situent dans le Monde et auprès des Autres), se traduit chez l’homme de Génie à l’aune de la brièveté, de la concision. Ainsi en est-il des Grands Esprits dont l’acte créatif (démiurgique, pourrait-on dire), s’origine à la simple triade Blancheur, Silence, Solitude. Toujours il nous faut avoir en mémoire ces trois pivots qui sont le sol même du suressentiel surgissant à même le tissu du chef-d’œuvre. La relation du Génie à ces trois clartés, se dit de la manière suivante :

 

Blancheur comme puissance

de l’Origine, du virginal

Silence comme anticipation

de la Parole juste

Solitude comme condition de possibilité

 de l’effectuation du geste artistique.

 

   Imaginerait-on un Jean-Jacques Rousseau qui, dans sa « Cinquième Promenade » autour du Lac de Bienne, se laisserait guider par la Noirceur, émouvoir par le Bruit, distraire par une Compagnie aussi nombreuse que bavarde ? Parlant du Pays qui l’accueille, ne dit-il :

   « …mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

   Évoquerait-on Nietzsche décrivant la forêt où vit le vieil Ermite à la mesure de cymbales qu’agiterait son Zarathoustra, le convoquerait-on animant un vibrant colloque devant une foule qui ne comprend nullement son message ?

    « Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. »

   Solitude du Génie dans son éternel et lucide face à face avec lui-même, il est l’Universel à lui tout seul, il est la trace non inscriptible sur l’ardoise ordinaire des jours, il lui faut une sorte de falaise marmoréenne utopique sur laquelle graver, ce qui, tout à la fois, est sa pure Joie, à la fois sa chute la plus Tragique. Par essence, la vision du Génie est hyperbolique, c’est en quoi elle dépasse le regard étriqué, circonscrit que nous, humbles Mortels, destinons à ceci même qui nous fait face.

 

Le regard génial inverse l’ordre des choses,

il transfigure le réel,

il crée de nouvelles catégories

où se métamorphosent, l

es uns en les autres,

le règne animal,

végétal, minéral.

  

   Et ce qui est le plus confondant, c’est bien cette permutation permanente qui s’effectue de l’Homme à l’Animal. Le chameau, le lion, l’aigle, la colombe, le serpent, sont aussi bien la figure zoologique d’un Nietzsche déjà en prise avec sa propre folie, préfiguration de la scène bouleversante au cours de laquelle la vue d’un cheval torturé par son cocher, ce 3 janvier 1888, signera les premières atteintes de la démence. La folie devient pure confusion des règnes, mêlant un Nietzsche-Colombe à la recherche de la paix, à un Nietzsche-Serpent figure du Mal, à un Nietzsche-Aigle succombant sous le faix trop lourd de la Volonté de Puissance. Il n’est pas aisé de devenir le Surhomme lui-même, fût-on l’un des plus profonds Philosophes du siècle !

   Irrémédiablement, foncièrement, le Génie est un Être d’un Blanc-Silence-Solitaire. Le Philosophe inspiré qu’était l’Auteur du « Zarathoustra » eût inversé l’ordre même de son propre Destin s’il avait introduit, parmi le foisonnement de ses idées, parmi la foule de ses centres d’intérêt, ce qui, certes était inconcevable mais dont l’avoir lieu aurait totalement bouleversé son existence, à savoir l’amplitude d’un Amour, eût-il possédé simple valeur métaphorique, s’il avait introduit donc, à même le plein de son existence, cette Figure d’exception qu’était Lou-Andréas Salomé. L’Altérité creusant sa niche dans le pur massif Solitaire. Mais ceci était inconcevable au motif que Lou, fascinée par le génie du Philosophe du « Gai savoir » (tout comme elle l’était du génie de Freud, de Rilke pour lequel elle éprouva, sans doute, plus un amour poétique que réellement sentimental), Lou donc se situait sur le plan des idées plus que sur celui d’une possible sensualité, promesse de relations amoureuses.

   Alors, relier cette idée du Génie à cette photographie blanche, dépouillée, si profondément géométrique qu’on la penserait pure création de l’esprit, se justifie de manière essentielle. Le lieu de vie du Génie ne saurait être ni équatorial, ni tropical, voué aux exubérances, aux dilatations et expansions de toutes natures. Il faut, au Génie, dans sa recherche constante de l’Absolu, s’assembler autour d’une unique exigence, d’une puissance créatrice bien délimitée, condensée, là où les idées se cristallisent, là où les images, fussent-elles celle d’un imaginaire animal et chimérique puissent prendre la consistance d’un réel compact, tout comme le sont les terres boréales corsetées de frimas, prises dans leurs congères. Car, jamais le Génie ne peut se distraire de sa marche obsessionnelle en direction de sa solitude constitutive.

   Seules les concrétions hyperboréales, seuls les glaciers aux arêtes vives et tranchantes, seules les hautes colonnes de gel, seuls les labyrinthes d’eau translucide le rapprochent de ce dont il est en quête, à savoir tutoyer la résolution de son propre mystère. Bien évidemment, cette recherche obstinée, incessante, ascétique, ne se couronne, le plus souvent, qu’à l’aune de la constellation étincelante de la folie. Voyez Hölderlin enfermé dans sa tour à Tübingen. Voyez Artaud isolé dans sa camisole de force chimique à l’asile d’aliénés de Rodez. Voyez Lautréamont et sa disparition tragique autant que solitaire dans son nouveau domicile de la Rue du Faubourg-Montmartre.

   Que dire au terme de cet article, si ce n’est citer quelques phases de Léon-Paul Fargue tirées de « Haute solitude », cette solitude que l’on essaie vainement de circonscrire, sinon de jeter aux oubliettes dans la nuit et les vapeurs de l’alcool :

   « Ce soir, un grand ressac de squelettes et de rafales humaines secoue l’esquif. La table est triste, molle la fenêtre. Les os du silence craquent. Je croyais que la solitude était une sorte de steppe surnaturelle, un grand désert de soif qu’allongeaient encore d’interminables délires. Non. C’est un monde qui se resserre, comme de la terre à blé autour d’un corps de soldat abandonné. La solitude, l’isolement, l’ennui, ce sont des pelletés de vide sur un cheminement de taupe. »

   Oui, « un monde qui se resserre », tout comme ce pergélisol qui fixe à jamais les désirs nomades des Hommes, circonscrit leur naturelle boulimie des Choses et du Monde. Oui, « des pelletés de vide » que ne peuvent dessiner, dans le froid le plus vif de la Condition Humaine, dans la tête dévastée du Génie, que  

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

Certes cette triade

monochrome,

sans voix,

sans Monde

 ne peut s’inscrire

en nous qu’à la manière

 

du Mistral qui transit le corps,

de la Tramontane qui pétrifie les pensées,

du Grec qui dépouille jusqu’à l’os.

 

Mais c’est de là seulement,

de cette nudité qu’une chair

peut se tisser et

donner Sens à la vie.

 

Alors Couleur aura Sens.

Alors Voix sera audible.

Alors Multitude pourra

venir à nous.

 

 

 

 

 

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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 07:08
L’instant auroral.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Les journées de Felicidad commencent toujours ainsi. Dans sa hutte de planche et d’écorces, tout en haut de la colline habitée par les vieux arbres, chênes-lièges, oliviers décharnés par le vent, Felicidad vient au jour avant que celui-ci ne s’éveille. Dans le corps du jeune enfant (il vient tout juste d’avoir douze ans), c’est soudain comme un tumulte, un étrange remuement qui déploie ses ondes. La nuit est encore enracinée, soudée au socle de la terre. Elle fait ses mailles noires parmi le lit de mousse et de feuilles. Elle serpente, sinue, s’enlace aux chevilles qu’elle entoure d’un lien pareil à un anneau de métal. Felicidad en sent le magnétisme, en éprouve le long frisson alors que le sommeil rôde encore dans le massif alourdi de ses yeux. C’est comme une gangue, une étrange présence qui sourd du limon pour dire au jeune garçon la survenue de l’instant fugitif, le don surpris de l’heure native, l’offrande sans cesse renouvelée dont il faut se saisir avant que le vertige de l’exister ne s’en empare et n’efface tout dans la touffeur d’un futur sans mémoire. Cela n’attend pas. Cela s’impatiente. Cela fuse dans les membres, fourmille dans les doigts, allume dans la roche grise du cortex ses millions de bulles, cela répand ses solfatares dans les replis complexes de la conscience.

   Felicidad se lève, rafraîchit son visage à l’eau limpide d’une cruche. Se vêt d’une chemise légère de toile, d’un bermuda usé dont la trame révèle le dénuement du jeune garçon. Sous ses pieds nus, sur le sentier qui court vers le village, des chutes de glands, des éboulis de cailloux sombres comme l’étoupe. Du chemin, tout est connu, le moindre replat, les courbes, les plis de glaise, les billes érodées qui glissent sous les pieds. Descendre, ici, sur le chemin en lacets, au milieu de la forêt de romarin et de serpolet est un luxe inouï alors qu’en contrebas, les cubes des maisons sont teintés d’un bleu profond identique aux rêves des hommes qui les habitent. Nul bruit qui viendrait troubler le silence, sauf, parfois, la chute d’une poussière, l’envol d’une feuille à contre-jour du ciel. Felicidad n’a rien mangé. Au creux de son abdomen il sent l’outre vide qui s’emplit des fragrances nocturnes, friselis de lavande, lacis musqué de l’humus, effluve des pins qui se dissimule encore dans la fraîcheur. C’est de cette manière que doit s’accomplir le rituel : devenir léger comme la clarté, confier sa nasse de peau à la poussée de l’air, faire de son corps le réceptacle de tout ce qui veut bien s’y loger, déployer l’harmonie des sens, ouvrir le spectacle du monde. C’est alors comme d’être oiseau, sterne fonçant dans l’entaille du jour, chute de la mouette vers le dôme noir au-dessus des flots blancs, goéland à la forteresse de plumes dont l’œil gonflé, circulaire, prend acte du monde à même la grâce de son vol.

   Maintenant le chemineau est sur la bande de bitume et de schiste brun qui quadrille le village. A droite la grande bâtisse couleur d’écume ternie de l’Amistad. Il lui semble entendre, pareille à une incantation, la rumeur des Joueurs de Tarot dans la grande salle à la lueur de crypte. Puis la minuscule place cernée d’arbres exotiques (personne n’en connaît la provenance) où, des heures durant, les Vieux vêtus de noir déroulent leur vécu si semblable aux filets qu’ils jetaient, autrefois, dans la baie pour y pêcher de quoi faire succéder le jour au jour dans la monotonie d’un temps circulaire, toujours renouvelé. Puis les arcades blanches du Pitxot avec, sur la hauteur, la forteresse de l’église qui veille au repos des hommes. Le Cafe La Habana est muet derrière ses rideaux tirés, sa herse de métal qui en défend l’entrée. Felicidad aime cette heure solitaire qui lui fait penser au début d’un univers, à l’étonnement qui doit en couronner la survenue, au bonheur simple de connaître les choses dans leur immédiateté, leur origine, pure comme l’eau de source.

   Après avoir dépassé les barques bleues et blanches couchées sur le flanc, un lit de cailloux plats en guise de flots, Felicidad s’engage sur un sentier qui longe la baie. Suite mouvementée de roches trouées de bulles qui escalade et descend, bifurque, s’élève en promontoire par où le miroir de la mer se laisse apercevoir jusqu’à la courbe infinie de l’horizon. La nuit, maintenant, est semée de larges entailles bleues. Les habitations sont phosphorescentes. L’air a brusquement fraîchi. Le jeune garçon sait que ce phénomène signe la venue du jour, que, bientôt, le grand dôme liquide s’allumera en des teintes de corail et de cuivre. Une ivresse que le regard aura du mal à enclore. Juché tout en haut d’un éperon se jetant au-dessus du vide, Felicidad est pareil à une vigie qui veillerait sur sa citadelle, peut-être ombre tutélaire protégeant, tel un dieu en clair-obscur, le destin des hommes. Le disque du soleil est à peine une mince lunule émergeant au loin d’un liseré de brume. Le silence est grand qui se tend sous le mystère de l’apparition. Alors on est comme dilaté de l’intérieur. La lumière a pénétré en vous. Vous la sentez gonfler vos poumons, faire se lever les alvéoles, soulever le diaphragme, envahir le visage qui se teinte à la façon d’un masque antique, peut-être d’un fétiche africain ou bien d’un objet de culte Maya à l’éblouissant rayonnement.

   On sent bien que cet événement est singulier, non reproductible, que nul essai mimétique, fût-il le plus accompli, ne portera à nouveau devant la conscience ce qui vient d’avoir lieu et temps uniques, absolument uniques. Même le pinceau magique d’un Vincent, même la roue solaire de ses « Tournesols » seraient en peine de dire la majesté de l’instant. Car la peinture dans son essai de transcender le monde demeure un médium, à savoir un intermédiaire, un signifiant appelant un signifié mais ne s’y substituant jamais. Quoique subtil, élevé, sublime, le temps de l’art n’est jamais le temps de la réalité, le temps irreprésentable de l’instant fugitif, de l’éclair qui illumine la conscience et la ravit à la seule mesure de cet indicible, ce fameux « kairos » des anciens Grecs, « moment décisif » par lequel les choses se donnent sans retenue jusqu’à l’incandescence de leur essence. Dès que l’heure de la manifestation a basculé, aussitôt s’efface la transcendance qui fait place à la sourde immanence des événements quotidiens, à leur mutité, à leur refuge dans l’abîme de l’inconnaissance. Ceci nous le savons de l’intérieur même des fibres de notre corps et c’est la raison qui nous tétanise, nous met en tension, nous fait vibrer dès que l’arc-en-ciel de la beauté s’ouvre en même temps que notre esprit se dispose à en recevoir la généreuse semence.

   Les yeux de Felicidad sont semblables à cette baie merveilleuse qui l’accueille en son sein et lui communique la plénitude dont seul le regard de l’âme peut être gratifié, plénitude qui porte à son acmé chaque chose qui lui est confiée dans le souci de son être. L’eau est une plaque d’or et d’argent, un sentiment d’appartenance à l’immensité. Mystère de l’instant, cette subite intuition aussitôt disparue qu’entrevue, lorsque la grâce d’une révélation la féconde et la métamorphose en éternité, ce temps sans début ni fin que seule peut abriter la mesure illimitée d’une cosmologie. La mer s’irise, se divise en ruisselets multiples, en miroirs qui réverbèrent la pure beauté de cet enfant aux yeux de lumière.  Beauté de son corps diaphane, des pupilles, ces réceptacles pareils à une amphore grosse d’infinies richesses, beauté des mains qui recueillent cette donation comme leur bien propre, beauté de la conscience de soi qui touche au ciel, s’abreuve aux étoiles et regarde tout ce qui paraît avec l’infini vertige d’un sillage de comète. Alors il n’y a pas à distraire sa vue de ce qui se présente à la façon d’un absolu. Nulle part au monde ne se livre une scène identique. Nulle faille de la terre où inscrire la force d’une esthétique, la puissance inouïe qui se révèle, ici et maintenant, comme si, plus jamais, l’ivresse ne devait avoir lieu qui ferait de l’homme le recueil exact d’une vérité. Une dernière fois Felicidad scrute le liquide en fusion, observe de toute la force de son jeune âge la gueule de l’immense convertisseur d’où tout semble surgir comme si l’on assistait à la naissance du monde, cette lave qui n’en finit pas de couler, entraînant avec elle l’inatteignable roue du temps, ouvrant la fluence inépuisable de la matière.

   Déjà l’instant n’est plus qui a replié ses rayons, les a dissimulés derrière quelque mystérieux diaphragme d’où, sans doute, il regarde les hommes en attente de sa prochaine naissance. Le temps est cette énigme qui, jamais, ne trouve de réponse qu’à être recommencée. Le ciel commence à se décolorer. Le jaune d’or vire à l’argent, puis au bleu pareil à la douce efflorescence du myosotis. Loin, là-bas, dans le village, les premiers étals que l’on ouvre, les premières terrasses où, bientôt, se disposeront des hommes bavards, des femmes volubiles, des coupes pleines de fruits et de saveurs. La vie en son inépuisable effusion. Felicidad croise les groupes matinaux. Nul besoin de les saluer pour faire trace et dire son sillage à la face des choses. Les promeneurs, étonnés, voient la lumière ruisseler, couler des yeux de l’étrange enfant, grimper le long des façades blanches, s’enrouler autour des lianes des volubilis, faire sa bannière étincelante sur le fronton de l’Amistad qui, maintenant, se dresse dans la gloire du jour. La journée passera. Le crépuscule fera basculer la clarté derrière l’arc de l’horizon. Dans le ciel teinté de suie, les premières étoiles déplieront le long poème de la nuit. Dans son havre de feuilles et de planches à claire-voie s’endormira l’enfant-prodige qui donne au temps son impulsion à la manière d’un dieu joueur. Demain sera à nouveau l’instant auroral, puis le zénith, puis le nadir, puis la toile noire du firmament comme pour dire le long récit de la marche des hommes. De la marche du monde. Une seule et unique destinée. Une lumière s’allume. Une lumière s’éteint. Le sémaphore est en marche qui, jamais, ne s’arrêtera.

 

 

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 07:45
Être en sa mesure la plus exacte

Ce qui demeure…

Cầu tre Thôn Cẩm Đồng…

Vietnam

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Face à cette image, comme face à tout réel, il faut bien commencer. Commencer veut dire bâtir une thèse sur ce qui est vu et en tirer une signification, sinon utile, du moins agréable à poser pour l’imaginaire, propice à broder quelque dentelle intellectuelle. Le plus souvent, nous procédons au plus court, par exemple tirer de quelque catalogue une formule en lieu et place d’une longue et coûteuse réflexion. Ainsi commencerons-nous à bâtir une simple topographie telle que proposée par le journal « Gia Lai », à propos du paysage qui nous interroge :

  

    « Situé à environ 12 km à l'ouest de la vieille ville de Hoi An, le pont de bambou de Cam Dong (dans le village de Cam Dong, commune de Dien Phong, ville de Dien Ban) est un simple pont de bambou ressemblant à un ruban de soie drapé sur la rivière Vinh Dien, créant un magnifique paysage rural. (…) Après chaque saison des pluies, le pont est emporté par les eaux, et les villageois mettent toujours leurs ressources en commun pour en construire un nouveau. »

  

  Certes nous sommes maintenant orientés, c’est-à-dire que nous avons acquis une position géographique qui, nous assurant de l’être des choses, nous assure du nôtre, au moins provisoirement. Mais, pour autant, nous ne sommes encore nullement entrés dans la profondeur de l’image, nous ne faisons qu’en longer les apparentes coursives. Il faut plus, il faut mieux, il faut plus ample. Il faut décrire, avec en arrière-plan, la visée de cette spiritualité si singulière des horizons orientaux :

« laisser fleurir en soi l’esprit du Tao,

se laisser habiter par lui,

sans chercher à forcer les choses »,

 

   telle est la configuration psychique selon laquelle se disposer au diapason des choses, en pénétrer les subtils effluves, espérer en découvrir l’essence, cette mesure si singulière qu’elle n’a nul vis-à-vis, nul correspondant en quelque territoire, en quelque domaine que ce soit. Énonçant ceci, nous revient en mémoire cette belle et nébuleuse notion de « l’ukiyo », mille fois évoquée, mille fois reproduite par pur plaisir. Jamais l’on ne se lasse de la Beauté. Ce beau terme d’ukiyo se donne, pour la première fois, dans « Les Contes du monde flottant » (Ukiyo monogatari), œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665, où il écrit dans la préface :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. »

 

   Mise en relief de cette impermanence des choses qui, toujours affecte le réel, lui confère ce goût inimitable. Dans cette très belle image d’Hervé Baïs, se montrent, tout à la fois,

 

cette Voie silencieuse du Tao,

tout à la fois cette sublime impermanence de « l’ukiyo »,

 

   tout ceci concourant à lui donner son aspect de fragilité : tout pourrait s’écrouler d’un instant à l’autre, mais aussi, paradoxalement, son aspect d’éternité comme si la poursuite de la Voie, inépuisable par essence, devait ne jamais connaître son terme. Et c’est sans doute ce paradoxe d’une délicatesse, d’une vulnérabilité faisant face à ce perpétuel, à cet immémorial qui place en nous, en une manière de douce oscillation, cette sourde mélancolie que vient contrebalancer la possible étincelle d’une félicité.

  

   Tout, ici, se montre dans la transparence, dans cette manière d’écran diaphane tellement semblable au papier huilé des Maisons de Thé, recueil en soi d’une indéfinissable atmosphère aux subtiles fragrances, à peine le flottement, dans l’air printanier, de ce « ruban de soie » pour donner suite à la métaphore antécédente.

 

Tout est sur le mode du presque, de l’attendu,

du peut-être, du à peu de choses près,

du tantôt, du il s’en faut de peu,

 

   tous prédicats qui sont les signes prédictifs de ce qui, se maintenant en soi, demeure de l’ordre du mystère, du désiré, du souhaité du fond du cœur, d’espéré du plus profond de l’âme.

  

   Face à l’image qui est toujours illusion, songe, promesse d’une ondoyante dérive de Soi en Soi, nous demeurons libres de lui affecter telle ou telle valeur, d’y découvrir telle esthétique soit méditative, soit rayonnante, peut-être même les deux à la fois, tellement le cercle des possibles est immense dans la tâche herméneutique de traduire ce qui fait signe devant nos yeux, crépite, fuse, resplendit de toutes parts à la manière d’un lumineux et inépuisable cristal. Mille facettes s’en détachent. Mille arêtes en soulignent les contours. Mille voix montent du silence dilaté d’un sens infini.

 

Concentration,

Méditation,

Contemplation,

 

   inépuisable triptyque signifiant du Tao selon lequel initier, en Soi, au plus secret, au plus intime, le fleurissement intérieur qui n’est jamais que l’écho de l’efflorescence extérieure. Nulle barrière entre les deux, nulle paroi séparant le Non-Moi du Moi, bien plutôt une solution de continuité qui est le flux de la Vie elle-même en son fertile et intarissable cheminement.

  

   Cet Inconnu qui chemine sur le Pont de Bambou, attribuons-lui, pour prénom, « Anh » : ce qui signifie en vietnamien

 

« rayon de soleil »,

« aurore »,

« crépuscule »,

 

l’inscrivant ainsi dans ce beau cycle existentiel,

 succession fluide et inaperçue

 

du Yin lunaire, obscur, réceptif, féminin

et du Yang solaire, lumineux, actif, masculin.

 

   Cette osmose, ce sans-rupture subtilement Oriental qui se métamorphosent, chez nous Occidentaux, en des concepts sinon franchement opposés, du moins tranchés, divisés selon l’ordre du concept.

 

D’un côté la Poésie aurorale,

de l’autre le logico-rationnel catégorisant,

 

  scindant le réel à des fins, soi-disant, de meilleure saisie des choses et des êtres. Deux visions du Monde strictement hétérogènes ce qui, du reste, les confirme en leur valeur respective au motif que, nous les Hommes sommes tissés des deux substances,

 

l’éthérée-diaphane,

la matérielle-opaque,

 

et que, peut-être la Vérité

est-elle à mi-chemin

de l’Ombre et du Soleil,

 

dans cette zone intermédiaire, médiatrice,

dans cet étonnant Clair-Obscur

qui emprunte au rationnel l’exactitude de sa lumière,

au poétique l’approximation songeuse

de son exquis voilement.

 

Rythme immémorial de la Léthé,

ce voilement que désobscurcit

l’Aléthèia, ce dévoilement,

 

comme si les Choses

en leur source native provenaient

d’une longue et douloureuse parturition,

d’une séparation éprouvante

 

d’un Yin matriciel, feutré, doucement charnel

et d’un Yang incisif, aiguisé, sourdement affairé

à en déflorer le cotonneux mystère.

 

   C’est de cette manière « transitionnelle » croyons-nous qu’il nous faut nous immiscer dans ce doux paysage qui, pour être musical au sens premier, rythmé, accordé aux tons fondamentaux de l’exister, n’en est pas moins exact au titre de son essence. Dans ce « kairos », ce temps opportun de l’instant iconique, toutes choses figées en leur essentielle valeur viennent à nous

 

dans la mesure qui est la leur (leur propre vérité)

avant que cette mesure ne soit la nôtre

(la vérité que nous projetons en elles, ces Choses).

 

   Confluences des désirs de sens, posture du réel (des réels de l’œuvre et du Regardant, devrions-nous dire) en leur éclair signifiant dont l’image belle est l’opérateur le plus efficient qui soit.

 

Temps d’arrêt.

Temps de méditation-contemplation-concentration

pour reprendre le motif placé au foyer

d’une vision taoïste qui, en un seul empan du regard,

médite et prend distance,

contemple et se laisse fasciner,

concentre et réduit le réel

à sa valeur essentielle.

 

   Ceci est admirable et il va sans dire qu’au sein même de la tête la plus rationnelle qui se puisse envisager, la tentation serait grande de s’approcher d’un iota de cette multiple et diaprée intuition qui est possession de ce qui est d’une manière totale, analytique-synthétique, sans reste, le rêve de tout homme en proie à ses fantasmes les plus vifs.

 

Idée faite matière.

Chimère faite substance.

Imagination faite certitude.

 

   Il nous faut donc abonder dans le sens d’une lecture poétique de l’image en laquelle, un peu plus tard, se laisseront deviner, comme en retrait, quelques perspectives plus architecturées, plus fondée sur le Principe de Raison.

 

   Le ciel est une voile, une voile faseyant au seul rythme de son propre recueil. Voile immobile, blancheur de Nacre et d’Écume, subtiles et inaperçues variations d’un Albâtre à peine poudré, d’un blanc de Meudon au silence feutré, d’un blanc de Plomb à lui-même sa fermeture, d’un taciturne blanc de Saturne pareil à une constellation noyée dans le lointain cosmos. Sur la plaine des blancs, le souple léger d’une ramure, elle en est une manière d’écho, une réverbération affinitaire, une douce et nécessaire complétude. Le Ciel s’abaisse avec révérence en direction de cette Terre qui va l’accueillir comme sa « partie manquante », emboîtement gigogne des choses qui, depuis toujours, sont en promesse, en dette l’une de l’autre.

  

  Là où le Ciel s’éclaircit, comme venant de lui, comme naissant de lui, le sombre éventail d’un arbre solitaire. Mais cette solitude n’est nullement triste, elle s’affirme comme nécessité d’essence : elle est, cette solitude, qui elle est, seulement à la mesure de cette infinie singularité dont nul être étranger ne pourrait venir obombrer la belle et unique présence. Au milieu de l’image, la rive opposée, deux bandes grises en lesquelles s’enclot une ligne plus claire. En bas de l’image, son répondant, cette sourde confusion noire sur laquelle prend appui le chemin de bambou.

   

   Le chemin de bambou comme chemin du Tao. Le chemin de pure spiritualité sur lequel « Anh », « rayon de soleil », « aurore », « crépuscule », avance en direction du « Principe Premier » tel que l’énonce « Maître Zhuang » en ces mots qui, bien plus que d’être simple lexique, sont le pur logos en lequel transparaît « l’ordre des choses » et, partant, l’ordre secret de qui en prononce l’exquise saveur :

 

« Le Ciel est en haut,

la Terre est en bas ;

les êtres vivent entre

le Ciel qui les couvre

et la Terre qui les porte ».

 « Qui comprend la vertu du Ciel et de la Terre

peut retrouver le principe premier »,

c’est-à-dire le Tao. »

 

   Grande serait la tentation, pour les Occidentaux que nous sommes, de justifier ces paroles de sagesse, d’en analyser les éléments constitutifs, d’en élaborer une savante interprétation à l’exception de toute autre. Mais ce serait faire peu de cas de l’injonction taoïste, selon ses trois mouvements fondateurs, Concentration, Méditation, Contemplation. Ces trois postures de l’être sont à porter en soi

 

de façon purement intuitive-immédiate,

à la manière du Ciel qui se révèle

à nous en tant que Protecteur,

à la façon de la Terre qui surgit en nous

en tant que pur Accueil.

 

   Être immergés parmi les choses bien plutôt que d’en différer. « Ahn » est en chemin pour rien de moins que

 

l’Ouverture du Ciel,

la révélation du Pli secret de la Terre.

 

En essence, en Chemin pour Soi,

la seule intime certitude qui puisse

se dire en termes d’exister,

d’être Soi rien que Soi au regard

de la terrible complexité mondaine.

 

   C’est à partir d’ici que le Poétique bascule dans le Conceptuel car il ne saurait y avoir de partage entre les deux, sauf à avoir recours à une pétition de principe. En arrière de la silhouette « d’Ahn », dans son dos, s’affirmant en tant que sa provenance,

 

la sombre zone matricielle du Yin

à laquelle il appartient encore au titre

de la réminiscence de sa naissance.

« Ahn », poussant son fardeau, fardeau de l’exister,

progresse vers l’autre rive qui, en toute logique

est la face complémentaire de la précédente,

à savoir la rive du Yang,

celle qui s’affirme en tant que Loi,

en tant que ce qui fixe l’Ordre,

en tant que ce qui Symbolise.

 

    Chacun, ici, aura reconnu l’image psychanalytique du Père en ses raisons les plus patentes. Le Père Législateur, Régulateur des conduites, le Père castrateur qui barre l’accès au Désir.

  

Ce que le Yin-Maternel dispensait avec générosité,

cet élan matriciel supposément producteur d’éternité,

voici que le Yang-Paternel vient en briser la surrection,

métamorphosant l’élan vital en pure Finitude.

 

Comme si la Voie du Tao, en son éclaircie orientale,

trouvait sa brusque limitation, son antinomie

en cet arrêt occidental-hespérique :

Infinitude que biffe la Finitude.

Brusque renversement selon la figure du chiasme,

destin scindé par une schize inattendue,

biffure ontologique à même le chemin

d’une passion qui paraissait

ne connaître nul terme.

  

   Certes, une telle interprétation, en sa pure radicalité, semble compromettre tout motif de joie dont on souhaitait le libre épanouissement tout au long de la lecture claire et rayonnante de cette photographie. Alors, excès de la prétention du sens à se manifester en sa vérité ? Ou bien simple conséquence du réel au visage d’un Janus bifrons, ce « dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes », celui doté « d’une vision vers l'avant et vers l'arrière, d’une connaissance du passé et du futur », celui qui, d’un unique geste du regard plonge, tout à la fois

 

dans la plénitude matricielle du Yin,

tout à la fois s’expose à la brutalité décapante du Yang ?

 

A chaque Voyeur de décider selon sa sensibilité.

 

Orientale et c’est la naissance du clair.

Occidentale et c’est la pénombre hespérique.

 

De l’Orient à l’Occident,

infatigable trajet humain avec

ses zones d’ouverture

et de fermeture.

 

   Nous croyons que cette image interprétée au plus près contient en elle, certes de façon inapparente, ces multiples sèmes forcément contradictoires.

 

Cependant la sombre Nuit

n’empêche nullement

le radieux Jour de briller

et, de façon réciproque

au motif que Tout contenant Tout,

rien ne saurait être séparé

qu’à la mesure

d’une artificielle césure.

 

« Être en sa mesure la plus exacte »,

Peut-être est-ce ceci,

Être une lumière Orientale

Se détachant

Sur fond Hespérique

Ou la Loi des Contrastes

Et des Contraires

Un mot n’émerge jamais du Chaos

Qu’à briller selon le Cosmos

 

 

  

 

 

 

 

 

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 07:31
Du cosmopoétique au chaotique

« sea scape »

©️jidb

november2023

 

***

 

   « Paysage marin » nous dit le sous-titre de cette photographie. Certes le paysage est présent mais combien cerné de près, réduit à une dimension de carte postale. Certes le caractère « marin » apparaît mais sous ses plus sombres convulsions. Entre ces deux natures, du « paysage » et du « marin » s’instaure une tension si réelle qu’elle en devient palpable immédiatement. Y aurait-il antinomie entre ces deux notions ?

 

Le Paysage opposé au Marin,

le Marin s’imposant au Paysage ?

 

   Sans doute faut-il le croire pour la simple raison que le Paysage, dans sa dimension d’archétype, nous semble recevoir une dignité particulière, une grandeur s’y applique, l’adjectif « sublime » venant aussitôt s’y accoler comme son plus naturel prédicat. Volontiers nous l’associons à des valeurs telles que « site », « panorama », « tableau », « vue » et alors, sans aucune volonté de jouer sur la proximité lexicale, notre « vue » se dirige tout naturellement (nous en faisons l’hypothèse) vers cette dimension romantique telle qu’exprimée dans le tableau « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », de   Caspar David Friedrich.   

   Ici, l’on s’aperçoit que le paysage ouvre des horizons, que le « Voyageur », sa silhouette fût-elle vigoureusement présente, se place sous la domination d’une Nature vaste et universelle. Et cette vastitude de la perspective s’accroît de manière évidente si nous faisons appel à la morphologie de ce mot [p e i z a Z e], trois syllabes que l’ouverture vocalique du [a] vient porter à son acmé signifiante. Mise en relation, la morphologie du terme [m a R e~] contraste fortement au motif que ce que la première syllabe ouvre [ma], la seconde syllabe [R e~] le referme. Ici, loin d’être une coquetterie d’interprétation, cet affrontement des positions morphologiques respectives, devient amplement significative. Qu’à l’évidence il n’y ait nul isomorphisme de la valeur phonétique d’un mot et du signifié dont il est le support, il n’en demeure pas moins que le « chant » du langage, sa modulation imprègnent la psyché humaine, y imprimant ces sensations inaperçues qui sont fondatrices d’une perception particulière et, partant, d’un sens, dont, la plupart du temps nous ignorons la réalité. Ce sont, pourrait-on dire les « insus » du langage. 

 

Du cosmopoétique au chaotique

Le Voyageur contemplant une mer de nuages

Source : Wikipédia

 

 

   Et de leur opposition morphologique [p e i z a Z e] / [m a R e~], il convient maintenant de montrer leur opposition sémantique. Si la pure venue à nous du Paysage se fait d’une manière toute cohérente, dans le genre d’une nette évidence, nous voulons parler du fond de la photographie de Judith in den Bosch, ce Ciel certes grisé, parcouru de fins nuages sépia, ce Ciel qui tient lieu de Paysage en sa facture unitaire, comme s’il nous requérait en tant que Voyeurs de l’immense parcours qui est le sien, d’un Ciel l’Autre, se ressourçant à même l’infinitude de son voyage, manière de dimension essentielle qu’il nous adresserait depuis la mesure de son Cosmos. « Cosmos » renvoyant tout simplement à une harmonisation de l’élémental, lequel ici se donne sous les espèces de l’Eau sous sa forme de nuage, de l’Air sous sa forme de vapeur. Eau/Air unis comme pour adresser aux humains que nous sommes un chant hauturier immémorial, pour déplier devant nos yeux avides quelque chose de l’ordre d’un poème venu de l’entier mystère de l’Espace/Temps. Et cette parole secrète, cette comptine à peine devinée, il nous plaît de lui attribuer le prédicat de « cosmopoétique », cette fable issue des Origines dont un écho vient jusqu’à nous dans la diaphanéité d’éléments unis à seulement requérir notre attention, la disposer au point focal de ce qui est doué d’un temps long, sinon d’une éternité, car la plénitude Air/Eau semble camper dans un Immuable s’étendant bien au-delà du temps humain.

   Et quel est donc l’élément perturbateur qui vient s’intercaler dans notre champ de vision, semant le trouble de cette dimension fondamentalement cosmopoétique pour lui substituer le désordre apparent, devenu quasi matière solide, de ces vagues écumantes, rugissantes, suragissantes, cette rumeur infiniment chaotique, cet écho des sombres abysses, ces plis et replis qui paraissent manifester les convulsions premières de la Nature, ses borborygmes intimes, son énergie indomptée, sa puissance destructrice, la violence de ses affects (oui, nous la mesurons à l’ordre de l’humain, comment pourrions-nous faire autrement ?),  Nous, les Voyageurs qui contemplons sommes totalement désemparés face à ces ardeurs maléfiques, à ces bouillonnements de geysers, à ces éruptions marines volcaniques, à ces torrents de lave dévastateurs. Totalement médusés, pareils à des enfants solitaires placés sous les fureurs de métal de l’orage, c’est notre soubassement même d’humains qui tremble au plus profond de sa chair. Si le Paysage/Nature/Ciel pouvait nous rasséréner au titre de sa course mesurée d’un horizon à l’autre, du Poème céleste qu’il nous adressait, Harmonie subtile des Sphères, comment cette soudaine fureur, cette Eau devenue Terre, devenue rocher,  ne nous précipiterait-elle dans les mors d’une prose mondaine, heurtée, tellurique, sismique, l’élément-Eau se métamorphosant sous nos yeux incrédules en cette matière aveugle, obstinée à détruire tout sur son passage, à tout araser, à tout disperser dans la confusion avant-courrière de la Présence ?   

    La force interne de cette image, est celle-ci même que nous pourrions attribuer à quelque Démiurge secret qui, selon les caprices de sa volonté, convierait d’abord, à une sorte de Cène Primitive, des convives soucieux de respecter les usages et la bienséance qui président à toute union d’âme en quête d’un ordre nécessaire  à un bon rapport des choses entre elles, puis dans l’immédiat instant qui suit détruirait d’une main ce qu’il a créé de l’autre, semant là la confusion où régnaient clarté et netteté, imposant l’irrationnel en lieu et place d’un nécessaire sens commun plaçant au foyer de ses exigences la réassurance narcissique d’un ordre du Monde.

   Cette belle photographie, cette syntaxe impétueuse, nous replacent au sein même de notre condition Humaine : celle du risque permanent. Nos certitudes d’un jour ne sont que nos angoisses, nos hantises de demain, et c’est en ceci que la vie mérite respect et inspire « crainte et tremblement » pour reprendre la belle formule Kierkegaardienne.

 

Merci Judith de nous placer

de si belle manière

 entre Poème et Prose,

entre Cosmos et Chaos.

 

Ceci est la scansion même

de qui nous sommes, nous Voyageurs

aux parcours si peu assurés d’eux-mêmes !

Toujours un calme précède la Tempête,

toujours la Tempête succède au calme.

 

 

 

 

 

 

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10 avril 2026 5 10 /04 /avril /2026 07:30
Les Ombres et le Néant

Steppe Mongole

Source : daily geek show

 

***

 

« On ne l’entend jamais parler de son pays. (…)

Elle craint une réponse du néant,

le baiser d’une bouche muette. »

 

« Le livre ouvert »

Paul Éluard

 

*

 

   Je m’appelle Marousya (Маруся en Mongol), j’ai 16 ans, « l’âge de tous les dangers », comme le dit Grand-Père Nast qui s’y connaît en chevaux et aussi en hommes. Il dit que des jolies filles comme moi attirent de jeunes garçons qui sont forts comme nos ancêtres Bouriates et qui volent de jeunes filles, d’abord pour en faire leurs maîtresses, ensuite pour en faire leurs femmes. Mais, maintenant, je suis hors de danger car je suis loin de la Mongolie. Je vis en France, en Aubrac, dans la région de la Cham des Bodons, chez mon Oncle Maksim et sa femme Béatrice. Mon « petit frère » se nomme Mangal (Мангал dans notre langue), il a 12 ans, comme moi, il a le teint clair, les pommettes hautes, les yeux un peu bridés et il fait penser à un enfant plus jeune, c’est pour ça que je l’appelle « petit frère ». Des fois ça l’énerve et il piaffe comme un jeune cheval mongol, celui qui est le compagnon fidèle des Nomades. Oncle Maksim a des photos de ces chevaux qui ressemblent à des poneys, il ne se lasse pas de répéter des mots qui sont mystérieux pour moi. Il parle de leurs robes, il dit à Béatrice, devant le feu de cheminée, les noms magiques : « bai », « alezan », « gris », « isabelle », « noir ».

   Il dit cela avec gourmandise, comme s’il était du vent courant sur les steppes d’herbes jaunes, un peu de poussière se lèverait à son passage. Béatrice me dit que je suis une jolie fille, qu’ici, sur le Plateau, je n’aurais pas de mal à trouver un amoureux, mais je ne m’inquiète pas de ça, mon amour véritable, c’est la Mongolie avec ses grands champs d’herbe qui montent jusqu’au ciel, avec son vent frais, celui qui fait voler le sable du Gobi, celui qui court le long des ruisseaux, il y a des rochers tout autour, celui qui glisse dans la fourrure épaisse des yacks, fait bouger leurs longues queues blanches, frotte leur peau sous le manteau noir, celui qui vole la fumée sortie du toit des yourtes et l’emporte loin au-dessus des nuages fins comme des cheveux.

   Mangal, lui, n’est pas à l’âge d’amour, il est à l’âge du jeu. Des fois, il joue avec des pierres du Causse, il en fait des tas puis les fait tomber en jetant des blocs dessus. Ici, cela s’appelle « jeu de massacre », je ne sais pas bien ce que ça veut dire mais je crois que c’est un jeu guerrier comme chez nous dans la fête du Naadam, quand les guerriers luttent, tirent à l’arc et font des courses de chevaux. Je crois que ces hommes ne sont pas méchants, qu’ils ont besoin de montrer leur force, de montrer leurs muscles, de montrer qu’ils n’ont peur de rien. Un Nomade Bouriate n’a peur de rien. Il n’a pas peur des hémiones, ces ânes sauvages, pas peur des mazaalais, ces ours du Gobi, pas peur de la panthère des neiges, pas peur des antilopes saïga ni des chevaux de Przewalski, ni des chameaux sauvages de Bactriane. Les Nomades portent en eux, un peu de panthère, d’hémione, de saïga, c’est pour ça qu’ils sont si forts, qu’ils résistent au vent, à la neige, à la chaleur qui brûle le Gobi à la saison sèche. Si, un jour, plus tard, je dois me marier, c’est avec un Bouriate que je ferai ma vie, un Vrai Bouriate, ça veut dire qu’il sera près de la Nature, qu’il fuira les villes, qu’il portera le deel traditionnel, chapeau de feutre gris, haut et robe couleur brique, manches longues, rabat sur la poitrine, bandeau de coton épais autour de la taille, ceinture en cuir avec des ornements, bottes de cuir souple qui font comme des vagues sur les chevilles. Mais un costume simple, celui de tous les jours, non un habit de luxe pour parader devant les Touristes, pour faire le clown et vendre son âme.

   C’est grâce à Oncle Maksim que Mangal et moi nous sommes venus habiter en France. Depuis toujours, Maksim est camionneur, il transporte des marchandises depuis Oulan-Bator jusqu’à Paris. Sur sa cheminée il a une grande carte des routes avec plein de noms marqués par une épingle rouge. Avec Mangal, nous nous amusons à dire le nom des villes, c’est si beau, le nom des villes, surtout quand on quitte la ville pour entrer dans la campagne. Avec mon frère on dit un nom chacun, lui : Oulan-bator ; moi Ob ; lui : Novossibirsk ; moi : Omsk ; lui : Tcheliabinsk ; moi : Kazan ; lui : Moscou ; moi : Minsk ; lui : Varsovie ; moi : Berlin ; lui : Cologne ; moi : Cambrai ; lui : Paris. Ça fait comme une longue guirlande de mots, une petite musique. C’est Maksim qui nous a appris à prononcer ces noms difficiles. Des fois on les déforme un peu et ça nous fait rire. Pour faire la route notre Oncle met deux semaines et, bien sûr deux semaines pour rentrer. C’est un vrai nomade, mais un nomade de la route et ça lui plaît bien de rouler dans son gros camion qui ressemble à une caravane à lui tout seul. Quand on est partis de Mongolie, Mangal sautait comme un cabri. Lui aussi, il voudrait être camionneur. Pendant la route, des fois, Maksim l’a pris sur ses genoux et Mangal était fier de tenir le grand volant entre ses mains, de faire marcher le klaxon quand on traversait la campagne.

   Le jour, on mangeait dans le camion ou dans des auberges que Maksim connaissait. La nuit on dormait dans le camion, notre Oncle dans sa couchette, Mangal et moi sur les sièges, pliés dans des couvertures épaisses. Des fois, le matin, il fallait gratter le pare-brise qui était plein de givre et ça faisait de jolis dessins. On ne s’est pas ennuyés pendant notre voyage et souvent Maksim branchait la radio et on écoutait de la musique. Les chansons, on comprenait pas les paroles, mais c’était l’air qui nous plaisait et ces langues étrangères étaient comme des devinettes. C’est une fois dans un voyage à Paris que Maksim a rencontré Béatrice, elle travaillait dans un hôtel où dormait notre oncle. Dès qu’ils se sont vus, ils sont tombés amoureux et Maksim a décidé de quitter la Mongolie et Béatrice de quitter son hôtel. Elle avait eu, par ses parents, un buron en Aubrac avec beaucoup de terre tout autour. Une terre pour chèvres et pour moutons. Maintenant ça fait dix ans que Maksim et Béatrice vivent sur le Causse, élèvent leurs troupeaux, vendent le lait et le fromage. Maksim ne rêve plus de la route et Béatrice ne pense plus à l’hôtel. Maksim a appris à parler français, mais il a encore un petit accent mongol. Nous, Mangal et moi, ça fait deux ans que nous vivons à la Cham des Bodons et ça nous plaît bien parce que les paysages, des fois, ressemblent à la Mongolie, avec ses grosses pierres, ses herbes jaunes, ses hautes collines (ici on les appelle des « puechs »), et le ciel qui est grand avec quelques nuages qui courent d’un côté à l’autre sans jamais s’arrêter.

   Mais maintenant, il me faut dire pourquoi on est venus en France, pourquoi on a laissé au pays notre Père Odon, notre Mère Anya, Grand-Père Nast. Depuis longtemps déjà la Mongolie a changé et Nast dit même qu’il a du mal à la reconnaître. Odon aussi le dit. Anya est plus ouverte au monde moderne mais elle ne voit pas très bien où vont les Hommes. Les enfants des Nomades, ceux qui ont aujourd’hui entre seize et vingt ans partent tous en ville. Ils sont attirés par Oulan-Bator, je crois qu’on dit qu’ils sont « fascinés. Je ne comprends pas bien ce mot mais je pense que ça veut dire qu’ils sont en danger, comme les jeunes filles quand elles rencontrent, dans les fêtes, des Hommes quand ils ont bu l’arkhi et qui ne se contrôlent plus, qui parlent de travers, ont des mauvais gestes. Quelques jeunes trouvent du travail. Ils vendent des bricoles aux Touristes, ils aident à la cuisine dans des restaurants, ils font la vaisselle. Beaucoup ne trouvent pas de travail et ils sont obligés de mendier, ils habitent dans des baraques de tôles rouillées, dans les terrains vagues près d’Oulan-Bator. De là, ils voient les tours modernes qui brillent et ils voudraient y vivre, habillés avec des costumes et des cravates en donnant des ordres à d’autres hommes.

   En ville, les Filles portent des vêtements très courts et elles se maquillent avec des lèvres très rouges et des longs cils qui encadrent leurs yeux bridés. « On dirait des mannequins » dit des fois Grand-Père Nast en se moquant un peu d’elles. Tous, dans la Grande Ville marchent vite, ils ont des casques sur les oreilles et, au bout des doigts, des « boîtes magiques » (je les appelle comme ça). Mangal, qui s’intéresse à la technique, dit que c’est des téléphones qui font un peu tout, qu’on peut lire et envoyer des messages, faire des jeux, avoir des rendez-vous avec qui on veut à Oulan-Bator et même au bout du Monde. Je crois que Mangal aimerait avoir une de ces boîtes car il est joueur et a envie de beaucoup de choses. Mais je crois que pour lui, que pour nous, c’est mieux de ne rien avoir et ici, dans ce paysage qui, des fois, ressemble au Désert de Gobi, il n’y a que les chèvres, les moutons et Maksim et Béatrice ne veulent pas de ces boîtes, ils disent que c’est « des inventions du Diable ». Et au pays, Grand-Père Nast dit que les Mongols « vendent leur âme au Diable », qu’ils font les pitres pour plaire aux Étrangers (il les appelle « Les Ombres », et aussi tout ce qui vient détruire l’âme des Mongols).

   Il y a eu une réunion de famille, un jour, et Odon, Anya, Nast parlaient doucement avec l’air de personnes qui sont embêtées. Puis on a su ce qu’ils avaient dit. Ils avaient dit qu’il fallait que Mangal et moi, on parte en France, chez Oncle Maksim et Tante Béatrice, qu’on vive dans ce pays de vent, au milieu des pierres, mélangés aux chèvres et aux moutons, que c’était la seule façon d’être de Vrais Mongols, à l’abri des Ombres et de leurs gestes un peu fous. On n’avait pas très bien compris, mais maintenant, après deux ans de vie dans le buron, de courses sur les sentiers, de fabrication du fromage, d’air pur, on a enfin compris ce que Nast voulait dire en parlant de Vrais Mongols. C’est bizarre, quand même, les Vrais Mongols sont loin de leur terre, ici en Aubrac et les Faux Mongols vivent dans la Grande Ville, sans même savoir qu’ils sont Mongols. Maksim dit que c’est « un peu le Monde à l’envers » et je crois qu’il a raison. Des fois les Gens ne savent plus qui ils sont, où ils vont, ce qu’ils font et pourquoi ils le font.

   Grand-Père Nast, qui est le chef de la famille, nous a dit, avant de partir pour notre long voyage vers la France :

   « Marusya, Mangal, vous quittez votre pays, mais en vrai vous y serez toujours. Rester ici, ça voudrait dire, pout toi, Marusya, aller faire les lits dans un hôtel d’Oulan Bator, un hôtel pour les Riches et les Curieux. Pour toi, Mangal, ça voudrait dire faire la plonge dans les restaurants, servir les Riches et les Curieux, goûter à la drogue et te saouler de sexe. Une mauvaise vie qui ne ressemble pas à celle de nos Ancêtres. Quand vous serez sur le plateau d’Aubrac, avec Maksim et Béatrice, vous serez à l’abri de tous ces dangers et, dans le silence de la Nature, vous entendrez chanter la voix des Anciens Mongols et vous serez de Vrais Mongols, fiers comme les chevaux, purs comme l’air qui court sur la steppe. Vous aurez une nouvelle famille. Votre Oncle et votre Tante sont des gens simples et droits, ils vous apprendront à vivre dans le respect des choses et, bien sûr, dans votre propre respect. Vous serez loin, mais vous serez près par le cœur et par la pensée. Que votre avenir, sûr comme une flèche, soit aussi l’avenir de notre chère Mongolie ! »

   En disant cela, chez Grand-Père Nast, il y avait de la fierté mais aussi une vraie tristesse et un grand espoir. En vivant ici, en terre d’Aubrac, nous avons à suivre les paroles de notre Grand-Père : « être de Vrais Mongols », comme il le dit souvent. Je crois que nous y arriverons. Nous préférons être libre ici, qu’esclaves là-bas.

 

D’une parole qui se voudrait réalité-vérité des Ombres

et de leur nécessaire éclaircissement

 

 

« J’ai croisé ces hommes d’un monde égaré… »

 

« Quatre suites »

Pierre Jean Jouve

 

*

 

   Au début, dans le lointain du temps ç’avait été presque rien, une manière de fin grésil poudrant les choses, un genre de nuée grise, haute, discrète, qui ne faisait, sur la Terre, que sa fumée vite dissipée. Si bien que nul ne s’en apercevait et les Nomades vaquaient à leur immémoriale tâche sous la lente migration des grues et des oies sauvages sans s’en inquiéter plus qu’on ne s’alarme de l’averse de pluie en Automne, de la floraison blanche au Printemps. Tout, ainsi, aurait pu durer des décades sans que rien de fâcheux ne s’immisçât dans le destin lumineux de ce Peuple Élu. Amis de la Nature et des Bêtes, amis des Troupeaux et des Sources Vives, amis de la Steppe herbeuse, de la Taïga, au nord, amis des Pins et des somptueux Mélèzes, amis du Sable orangé qui court de dune en dune au milieu de l’immense Désert de Gobi. Mais parier sur le futur d’une telle sérénité revenait à fermer ses yeux sur la Condition Humaine, son inclination à vouloir toujours plus combler ses désirs, emplir jusqu’à ras bord la coupe de son irrémissible insatiabilité, de sa faim sans limite, de sa boulimie du connu comme de ce qui ne l’est pas encore, dont on souhaite faire son bien le plus immédiat.

   Puis il y avait eu, dans le vaste tissu de l’humanité, de rapides bonds en avant, des découvertes, des progrès dont on avait fait des dieux, des inventions auxquelles on s’était enchaînés sans bien se rendre compte que l’on perdait sa liberté, que l’on devenait le simple éclaireur de pointe d’une vaste machination qui débordait de toutes parts et dissimulait sa grimaçante figure sous des atours plaisants. Oui, on était charmés, fascinés par les yeux métalliques du cobra dont, jamais, on n’eût pu supputer qu’il était prêt à porter son coup fatal à l’insu de Soi, lovés qu’on était au sein d’une douce conque anesthésiante. On venait en Mongolie en longues caravanes, on venait en Mongolie à pied, à cheval, en voiture, au titre d’une mode dont l’idée même d’une possible privation eût été mortifère, inenvisageable, la Mongolie était devenue l’étalon universel auquel il fallait se référer afin d’être, Homme parmi les Hommes, Les Éclairés, Les Méritants, les Pionniers d’une nouvelle terre à conquérir.

   On était des manières de Gengis Khan, Hommes dominant les immenses steppes que rien ne semblait devoir arrêter. On portait la Mongolie sur Soi comme on arbore les insignes de Commandeur de quelque ordre vénérable. On voulait être Mongol plus que Mongol, on voulait être éleveurs de moutons, de vaches, de chèvres, devenir d’habiles cavaliers, on voulait devenir experts en maniement de l’uurga, cette perche au bout de laquelle le lasso capture les bêtes, les aliène sous le joug inflexible de la loi humaine. On se voyait vaillamment combattre les redoutables meutes de loups. On voulait connaître la « mongolitude » au point de se confondre avec le cercle parfait, la blancheur immaculée de la yourte, ne faire qu’un avec sa toile de peau ; on voulait déchirer de ses dents primitives, identiques à des canifs, la viande de la marmotte, ne s’alimenter que de crèmes, de yaourts, d’alcool de lait, de fromages. On voulait devenir familiers du süütei tsai, ce lait salé qui heurte le palais, brûle la gorge. Mais c’était égal, on voulait être Mongol plus que Mongol.

   Mais le problème, car il y avait problème, c’est que cette pleine essence dont le Mongol est le signe extérieur, nul ne pouvait l’atteindre en sa dimension de vérité, seulement dans la superficie, la supercherie, le jeu de faire-semblant, la mystification, la duperie de l’Autre qui n’est jamais que duperie de Soi, la chute d’une conscience qui n’apparaît plus que sous la figure du décor de carton-pâte, du khôl qui farde les yeux et se prend pour les yeux mêmes. Être Mongol dans l’imitation, l’approximation, voulait dire remplacer la plénitude par une sorte de vide sidéral, substituer à la profondeur, un butinage sans réelle assise, commuer l’essence des choses en leur étique vacuité, déguiser la signification interne de ce qui se présente à Soi en un simple spectacle, une aimable représentation, une spécieuse commedia dell’arte pour Polichinelles et autres Brighellas. Enfin, ceci était si décharné, si famélique que quiconque muni de suffisamment d’esprit critique se fût posé la question de savoir comment l’Humain pouvait sombrer dans de telles duperies, frôler l’absurde sans en reconnaître le redoutable visage, se fût condamné à errer et girer sans cesse autour de la question à défaut de découvrir la clé qui en résoudrait l’énigme.

    L’on comprendra aisément ici, que les Ombres, tout ce qui pervertit la vérité, projetaient sur la vastitude des espaces libres et ouverts de ce Grand Pays, des simulacres, des pénombres, des brumes dont l’effet immédiat et spoliateur était d’en offrir une image dégradée, affaiblie, ourlée de fantaisies multiples, bien plutôt que d’en délivrer la belle exactitude, d’en donner une vision dont, en raison, on eût souhaité qu’elle fût placée au centre même d’un jugement ferme, nullement déporté de son objet réel. Ce qu’il aurait fallu, dans l’urgence la plus extrême, retrouver le sens des frontières, délimiter le site de l’Homme, de la Culture, de la Tradition et s’abstenir d’entremêler, dans un étrange syncrétisme, des objets qui étaient non miscibles, qui ne pouvaient se déterminer qu’à l’intérieur d’eux-mêmes, dans l’orbe d’une pure immanence, ne jamais s’exposer à une extériorité, à une vision ambiguë qui en déformait le socle le plus essentiel. Ce qui eût été exact, substituer à la croûte superficielle des choses, leur secret métabolisme interne, capter les racines qui font tenir l’arbre debout. L’arbre vu sous tous les horizons n’est nullement arbre simple, chêne, bouleau, frêne, il est aussi, singulièrement dans la culture septentrionale, Yggdrasill, cet axe vertical de la terre qui symbolise et donne lieu à l’univers. Par son faîte, il touche le Ciel et, entre ses larges frondaisons, il enclot le Monde.  En tant que médiateur du Ciel et de la Terre, il fait écho au « toono », cet anneau de bois qui, au plus haut de la yourte, reçoit la lumière du Ciel et, ainsi, réalise l’union du sacré et du profane.

 

Mais écoutons plutôt les paroles recueillies auprès des « Sentiers d’Hermès » :

  

   « L’arbre cosmique est essentiel au chaman. De son bois il façonne son tambour, en escaladant le bouleau rituel, il monte effectivement au sommet de l’Arbre Cosmique, devant sa yourte et à l’intérieur de celle-ci se trouvent des répliques de cet Arbre et il le dessine aussi sur son tambour. »

  

   Mais comment les caravanes d’Ombres pressées, qui n’ont de cesse de figer le réel en quelques images vite réalisées, pourraient-elles s’immiscer, ne serait-ce que de manière infinitésimale, dans cette riche cosmogonie qui structure l’âme d’un peuple en sa totalité ? Comment les Visiteurs descendus d’un antique van, quelques soixante-huitards attardés sans doute, cheveux hirsutes occultant leur vue, pourraient-ils saisir autre chose que l’écume d’une Culture, quelques nervures presque inapparentes d’un ancestrale Tradition ? Comment ces Dormeurs debout, ne voyant dans la yourte qu’un habitat alternatif rapidement mis en œuvre, vite démonté, une tente, si l’on veut aller droit au but, comment percevraient-ils d’autre fonction que celle d’un moderne nomadisme dicté par la mode et l’engouement de quelque Citadin en mal d’air pur et de réveils matinaux ornés d’une nostalgie factice, rêves d’enfants encore mal digérés, magie de pacotille, semblable aux verroteries colorées se prenant pour du cristal lui-même ?

   Et les itératifs et stupides selfies, Ombres enlaçant la pure ingénuité de l’enfant Mongol, Ombres embrassant la vêture chargée de symboles du Chaman, comment pourraient-ils se donner pour autre chose que ce qu’ils sont, à savoir des caricatures, des pastiches, de vulgaires parodies de ce qui se nomme « vérité » qui, ici, connaît son envers, sa fausseté, son artifice, son envers le plus opaque ? Certes la critique est verticale, aride et plus d’un pourrait s’en offusquer. Mais comment ne pas être saisi d’un mouvement de révolte, être légitimement indigné lorsque l’origine des choses, la pureté ancestrale de gestes fondateurs ne sont plus vus qu’au travers d’un prisme déformant qui obère la totalité de son sens primitif ?  Il devient nécessaire, dans ce Monde « postmoderne », d’aiguiser sa vision, d’éclairer son jugement, de substituer à une fausse intuition la maturation de principes fondés en raison. Le toton fou qu’est devenu le Monde, partout des guerres et des crimes, partout des viols et des génocides, partout les fosses ténébreuses de l’absurde, le toton fou doit en revenir à de plus sages et exactes girations, une sérénité de Derviche en quelque sorte, il y va du destin de la Conscience Humaine. En toute bonne logique, les comportements « ombreux », les attitudes « nocturnes », les conduites « ténébreuses » fondent le lit sur lequel prospèrent des actes incohérents, des décisions le plus souvent funestes.

   Ces Esprits du butinage, de la fuite, ces Grands Amateurs de ce qui est superflu, ces Ombres inconscientes d’elles-mêmes, comment auraient-elles pu percer la peau du mystère du chamanisme ? Face au Chaman lui-même, quelle cueillette productrice de sens se fût présentée à ces Routards pressés d’archiver en leur « oublieuse mémoire » rien de moins que des fragrances vite dissipées, des couleurs usées jusqu’à la trame, des émotions résolues avant même d’avoir pu prospérer ? Comment, en effet, pénétrer jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle dans cette permanente distraction ? Tout, au départ de leur vision, était occulté, si bien que ces Étourdis par nature ne pouvaient s’enquérir de la dimension d’Intercesseur du Chaman, lien établi entre les esprits et les Humains. Pas plus qu’ils n’auraient perçu la valeur des divers rituels et que, pour eux, la guérison par les plantes ne serait demeurée que folklorique, sinon magique, mais une magie frelatée en quelque sorte. Et, ici, ce qui est amusant, c’est qu’ils auraient projeté leur propre contradiction, leur intime légèreté sur ces Gardiens de la Tradition qui étaient, eux, foncièrement convaincus de faire œuvre utile, de constituer l’un des pivots indispensables à la survivance d’une culture ancestrale. Tout, en réalité, leur serait demeuré étranger, aussi bien le niveau de perception extra-sensorielle des Chamans, que leur fonction télépathique, que la profondeur psychopompe de leur relation avec le monde des morts.

  

   [Incise – Plus d’un Lecteur, d’une Lectrice se poseront inévitablement la question de savoir la raison d’une exigence si élevée concernant les loisirs de simples Touristes, bien plus désireux d’installer dans leur exister une parenthèse ludique, genre de tremplin thérapeutique chargé d’effacer ou de relativiser les problèmes du quotidien. Certes, ces Visiteurs ne sont ni de savants Doctorants, ni d’éminents Archéologues, pas plus que d’assidus Anthropologues chargés de dresser avec exactitude et de manière scientifique l’arbre généalogique de l’Humanité en explorant les ressources qui lui sont coalescentes. Mais alors, si ces Touristes ne visaient que loisirs et délassement, que ne choisissaient-ils, en priorité, de découvrir les eaux translucides des lagons Polynésiens, les plages blondes d’Antigua ou encore les bassins d’eau émeraude de la Jamaïque ? Aller en Mongolie n’a pas exactement le même sens que de se rendre sur les rivages de la Mer des Caraïbes. Visiter la Mongolie doit se faire dans le souci d’une rencontre authentique des populations autochtones, nullement sous la pulsion d’un désir autocentré, lequel est plus union avec Soi-même, que direction vers cette Altérité qui ne demande qu’à être reconnue en ses mérites les plus essentiels. Mais ceci est un point de vue subjectif qui peut, à tout instant, s’exposer à son exact contraire. Avant tout, une question de ressenti. Refermons la parenthèse.]

   

   En divers endroits de la Mongolie, près de chutes d’eau remarquables, sur les magnifiques plateaux herbeux de la steppe, face à des points de vue uniques, des essaims de yourtes blanches étaient nés que jouxtait le peuple mécanique des chevaux vapeur en lieu et place des chevaux réels, ces prolongements immédiats de la Nature, que jouxtait encore d’énormes engins automobiles dont les puissants pneus imprimaient, dans le sol gras, les empreintes d’une nouvelle conquête. Rien, décidemment, n’arrêterait la race des Nouveaux Conquistadors. L’Or rutilant, fascinant était au bout du chemin. Partout où un site d’exception se montrait, où une tradition bourgeonnait, où une culture se manifestait, ce n’était qu’un long convoi continu de machines pétaradantes lâchant leurs précieux effluves sous la voûte azurée, immaculée des cieux. Alors que veut donc signifier, pour une Civilisation ancestrale cette substitution du naturel par l’artificiel ? Que veut dire l’attitude du Chaman sacrifiant ses rites anciens, les troquant pour un pur spectacle, une simple exhibition ? Que retirer comme leçon de ces Nomades enrubannés paradant devant les objectifs photographiques, dans leurs habits de cérémonie, afin de faire croire au luxe d’une existence en réalité bien terne, bien ordinaire, poinçonnée au coin du dénuement ? Grave et lourde concession consentie en direction de cette « Société du spectacle » (cette citation est fréquente dans mes textes), qui métamorphose le geste transcendant en une pure parodie immanente, sans consistance aucune. Le constat est si affligeant de ces Peuples qui choisissent l’enfer pour survivre alors que tout, dans leur Culture, les destinait au nomadisme sur les larges plateaux des steppes avec leurs chiens, leurs chèvres, leurs yacks et leur vue panoptique libérant un horizon sans fin. Mais quelle vie donc pour ces jeunes fugueurs du nomadisme qui se retrouvent dans la pullulation sans avenir des bidonvilles polychromes d’Oulan-Bator, lézardés, sans eau ni électricité, au milieu d’une pollution galopante et des divers assauts de la misère humaine ?  Mais rien ne servirait d’épiloguer plus avant, la simple représentation mentale de ces errances est totalement désolante.  Ici donc prendra fin le long commentaire intitulé « D’une parole qui se voudrait réalité-vérité des Ombres et de leur nécessaire éclaircissement », afin de laisser place à la fiction placée à l’incipit de cet article et donner à nouveau place au récit de Marusya.  

 

La parole de Marusya

 

   Huit années ont passé. J’ai maintenant 24 ans et mon « Petit Frère » Mangal vient tout juste d’avoir 20 ans. Mon Frère et moi sommes proches, tout en demeurant fort éloignés l’un de l’autre. Neuf mille kilomètres nous séparent et vous comprendrez aisément que mon lieu de vie est toujours en terre d’Aubrac, à la Cham des Bondons, alors que celui « choisi » par mon Frère se situe à Oulan-Bator. Il y a deux ans de cela, nous avons fait le voyage de Paris à la Mongolie à bord du camion d’Oncle Maksim. Nous avons déroulé le cordon à l’envers en quelque manière, Paris d’abord puis Cambrai, Cologne, Berlin, Varsovie, Minsk, Moscou, Kazan, Tcheliabinsk, Omsk, Novossibirsk, Ob, Oulan-Bator et, enfin le campement nomade de notre Père Odon et de notre Mère Anya. Nous les avons trouvés un peu vieillis mais ils sont encore en bonne forme et vaquent à leurs travaux d’éleveurs avec une énergie suffisante. Grand-Père Nast, lui, qui était un peu notre conscience, notre guide spirituel, est mort et nous sommes allés nous recueillir sur le cairn de pierres qu’il avait élevé dans la steppe, face à la rivière qu’il aimait tant, face au vent, face à la liberté. Nous n’avons pas pleuré car nous savons qu’il a rejoint le lieu sans lieu, là où errent les âmes des défunts, peut-être le moutonnement de la dune, là-bas du côté du Gobi, peut-être sous la robe noire du yack ou la crinière folle du cheval flottant dans les lames bleues de l’air glacé.

   Pendant ces huit années de formation, Mangal et moi avons suivi des chemins qui, au fur et à mesure du temps, ont différé, sont devenus de plus en plus divergents. Mangal a perfectionné son français à l’école primaire puis, après, au Collège. Je crois que c’est là, au Collège, que son destin a obliqué et je pense que ceci était inévitable. En réalité Mangal était peu attiré par les Rituels, la Tradition, la Culture de notre Peuple. Bien plutôt il était captivé par la technique moderne et il a fini par se laisser séduire par ses sirènes. Je le soupçonne d’avoir passé des heures, avec ses copains, sur ces « écrans magiques » où le Monde se donnait à lui en miniature, mais une miniature qui le fascinait.

   En ce qui me concerne, j’ai étudié beaucoup de choses pendant ces huit années : la littérature, la philosophie, la poésie, l’art. Mes études, je les ai faites par correspondance de façon à demeurer Auprès de Maksim et de Béatrice, à pratiquer le pastoralisme, à me perfectionner dans la façon d’élever les bêtes, de fabriquer le fromage. J’ai lu beaucoup de livres sur la Civilisation mongol.  C’est ma manière de conserver mes racines, de croire encore que l’âme mongole ne sera pas totalement livrée aux démons du monde moderne. Cependant je reste lucide et je sais que ce terrible phénomène de la mondialisation conduira beaucoup de rites, de coutumes, d’ancestrales façons de vivre au tombeau. Toutes les Grandes Civilisations ont disparu et s’il existe une logique de la marche en avant de l’Histoire, nul doute que la Mongole, tout comme la Maya, la Perse, La Grecque, connaîtra un jour son extinction. Mais c’est un devoir de conscience que de ralentir cet épilogue, de faire perdurer de ces essences originelles ce qui, encore, peut survivre et briller, certes d’un éclat assourdi, mais d’un éclat tout de même. J’ai lu les ouvrages de littérature mongole et je connais encore par cœur certains poèmes, tel celui de Borjgin Dashdorjiin Natsagdorj dont je cite le texte ici même

 

Ma Terre natale

 

« Eaux cristallines des rivières sacrées de Kerluren, Ono et Tuul,

ruisseaux, courants et sources irriguant de santé mon peuple,

bleus lacs Khovsgol, Ubs et Buir -si larges et si profonds -

fleuves et lacs où hommes et bétail viennent étancher leur soif,

ceci, tout ceci est ma terre natale,

mon adorable patrie, ma Mongolie

 

Pays de prairies pures ondulant dans la brise,

pays des steppes ouvertes nimbées de mirages fantastiques,

de roches fermes, d'inacessibles hauteurs où les hommes de bien

avaient usage de se rencontrer,

des antiques ovoos -menhirs aux dieux et aux ancêtres -

ceci, tout ceci est ma terre natale,

mon adorable patrie, ma Mongolie

 

Pays où en hiver tout est couronné de neige et de glace,

avec les herbes scintillantes comme verre ou cristal,

Pays où en l'été la terre n'est qu'immense tapis de fleurs

de chants d'oiseaux des terres distantes jusqu'au Sud

ceci, tout ceci est ma terre natale

mon adorable patrie, ma Mongolie »

   Et que nul n’aille s’imaginer que cette poésie est naïve, seulement empreinte d’une vague nostalgie et en ceci, anachronique. Non, la Beauté est réelle, toujours visible, ce sont les Hommes aux yeux aveugles qui n’en savent pas voir tout l’éclat, tout le rayonnement. Peut-être, plus que les rituels, plus que les diverses incantations, plus que les gestes chamaniques, une vérité transparaît, tel l’éclat d’un pur cristal, dans la langue des Hommes que toute poésie exacte sublime. Dans le poème vrai et juste, nulle place pour la supercherie, nul affleurement du folklore, nulle concession à un autre ordre que celui de la langue et de son incroyable profondeur. Je sais, ici mon discours pourra paraître moralisateur, peut-être même empreint d’un certain dogmatisme, animé d’une sorte de vérité révélée. Mais peu m’importe, c’est de mon intérieur le plus intime que monte cette conviction que seule la pratique exacte d’un pur langage nous sauvera du naufrage. Ce que la possession de bien matériels ne nous apportera jamais, les mots taillés à la façon de silex, leurs arêtes précises, leur transparence, leur naturelle effusion nous livreront au centuple cette joie manifeste que seuls le dénuement, l’exactitude, la netteté du propos portent à leur sublime dimension : que l’être-des-choses rutile du sein même de sa belle et unique singularité.

    Il n’y a pas à chercher ailleurs les motifs d’un bonheur. Les fondements du langage sont si anciens, leurs racines si profondes que nul n’en saurait atteindre le principe vital. On peut tuer des bêtes, massacrer des Hommes, on ne peut pas conduire le langage en Place de Grève et le condamner au gibet, il a trop de ressources, il a trop de plénitude, il a trop d’infini et d’absolu en lui. Certes la parole, l’écrit, sont malmenés aujourd’hui, en notre siècle qui a oublié la lenteur. Mais je crois que ce ne sont que des épiphénomènes, de l’écume de surface, que la profondeur par définition abyssale des langues demeure qui, elle, est en son essence, à savoir témoigner de l’Homme universellement et lui donner les assises de sa nature la plus profonde, la plus établie en raison.

   Il faut être distrait pour n’apercevoir ceci, il faut s’être laissé abuser par les miroitements fallacieux des « boîtes magiques » et autres écrans qui ne sont, en toute vérité, que machines à aliéner dans lesquelles se précipitent avec fougue ceux qui confondent technique et félicité. Il n’y a pas d’intelligence artificielle, ceci est au moins un abus de langage, si ce n’est une tromperie voulue, l’intelligence est naturelle, strictement et entièrement naturelle. Dire différemment est consentir à voir en l’Homme, cet Homme-Machine, autrement dit ce robot totalement privé de liberté qui n’agit et ne « pense » qu’en fonction des injonctions des « Géants » dont l’ombre portée sur la planère est source d’obscurantisme, de divagation, de perte du sens.

   Au pays, Mangal vit de petits boulots. Il a loué, à Oulan-Bator, ce qu’on nomme, ici, « chambre de bonne », quelques mètres carrés sous les toits avec vue sur un océan d’autres toits, avec, en hiver, une température qui doit avoisiner celle présente au sommet d’un ovoo, ce talus de pierres de l'aïmag d'Övörhangay, battu par la violence des vents. En été, c’est plutôt l’aridité et la chaleur du Désert de Gobi. Mangal est-il heureux de cette vie ingrate ? N’a-t-il pu choisir qu’entre deux dénuements : celui de la vie nomade sur les hautes steppes, celui de citadin pauvre dans une capitale dont il ne perçoit guère que l’anonymat, que quelques façades de verres des hautes tours dans lesquelles, jamais il ne trouvera sa place. Pour cela, il faut avoir fait de hautes études, s’être occidentalisé, connaître les codes, us et coutumes de la mondialisation, autrement dit être un Homme de partout et de nulle part, avoir définitivement renoncé à ses racines.

   La vie de Mangal : donner quelques cours de langue française aux débutants des collèges, accompagner des groupes de Touristes venus de Paris, de Lyon, de Marseille et leur débiter ce qu’ils attendent : des légendes de cartes postales, de gentilles comptines d’Épinal, des feuilletons épiques avec des cavaliers Mongols luttant contre la race des loups, la furie des ours, l’agressivité de la panthère des neiges. Ce que distribue Mangal à ces Voyageurs, une image conforme à leurs désirs, un généreux bouquet d’armoise, les étoiles blanches des edelweiss, des dryades à huit pétales, des odeurs anisées de gentiane. En réalité un entre-Soi où nul dérangement ne viendrait perturber le « cercle de famille ». Sans doute, parmi eux, parfois, une brebis égarée recherchant de plus hautes provendes, mais ces Chercheurs de Vérité, le plus souvent voyagent seuls, en contact avec la Nature, le Ciel, la Terre et le Vent, toutes choses essentielles dont ils font le tissu de leurs méditations, rejoignant en ce geste humble la belle génécologie du Peuple Mongol. Parfois, pour boucler ses fins de mois, mon « Petit Frère » va faire la plonge dans les sombres arrières cuisines de restaurants à la mode. Il lui arrive, une ou deux fois par an, de monter dans un de ces antiques bus qui le conduit près du campement d’Odon et Anya, les derniers kilomètres il les parcourt à pied, vêtu de son éternel pantalon en jeans, de son sweat à capuche sur lequel se découpe fièrement le logo universel arboré par des millions de poitrines de la ruche mondiale. Mangal s’ennuie très vite au milieu de la steppe semée d’herbe sauvage, parcourue de la toison sombre des yacks, ponctuée, de loin en loin, des étoiles blanches des yourtes. Aussi emporte-t-il avec lui, son « double », cette fameuse « boîte magique » qui le soustrait à ses attaches mongoles et le projette dans le trouble anonymat d’un univers dont il ne connaît les facettes qu’à la mesure des éclairs virtuels éteints avant même d’avoir pu briller d’un éclat particulier. Que penser de ceci alors que les paysages immaculés de Mongolie, la vastitude partout présente, les libres cascades blanches, les liserés de fins nuages, l’azur limpide dessinent la carte d’une réelle présence sur Terre, d’un recueillement devant tant de pure beauté ?

   Loin de moi l’idée de juger Mangal, seulement une longue réflexion derrière laquelle se profile, telle une fugue, la sincérité des choses, leur transparence de source si on accorde son regard à leur étonnante et précieuse présence, au miracle d’un sol encore préservé des atteintes mortelles du négoce mondial qui veut mettre la totalité du réel en coupe réglée, une manière de tyrannie qui susurre son identité en sourdine à qui veut bien l’entendre. Malheureusement la majorité choisit de se boucher les oreilles de cire et de ne cueillir que l’immédiateté d’un plaisir rapidement acquis, laissant dans la pénombre, les fâcheuses conséquences qui, déjà, se manifestent à l’envi et ne pourront que s’amplifier à l’avenir. Å croire que le Monde retombe en enfance, si cependant, il n’en est jamais sorti ! La jeunesse de Mangal ne constitue ni une excuse, ni ne constitue le début d’une explication.

   Une sorte de raz-de-marée irrépressible conduit les Civilisations à s’incliner de telle ou de telle manière, à privilégier la vitesse aux dépends de la lenteur, à choisir l’immédiat plutôt que le différé, à faire passer le plaisir avant toute raison. Alors, chaque destin individuel semble aimanté, par rapport à la balance de l’Histoire, d’un côté ou de l’autre du fléau, celui qui vit de mémoire, cultive la réminiscence, se porte vers l’origine des choses ; puis celui qui existe à uniquement se projeter dans le futur, le plus vite qu’il est possible, de ne viser que les horizons ouverts de la mode, de se laisser porter par le long fleuve des tendances, de n’être qu’une ligne, un trait, une figure parmi la complexe géométrie humaine.

   Mais j’ai tressé suffisamment de mots autour de Mangal et c’est ma propre existence que, maintenant, je vais essayer de décrire avec le plus de justesse, car c’est en vérité que je crois exister, ce qui, bien sûr, ne me dispense de pratiquer une autocritique, pas plus que je ne puis m’exonérer de l’idée que, peut-être, je fais fausse route, que mes décisions ne relèvent que de ma subjectivité, que rien ne vient m’assurer de l’exactitude de mes choix. Mais a-ton vraiment la possibilité d’être autre que Soi, le geste de pure liberté se donne-t-il comme le chiffre imprescriptible de notre présence ?  Je n’en crois rien et c’est pourquoi j’ai choisi, un jour, de construire ma propre authenticité, de tracer les frontières de mon autonomie, de déborder mon esquisse de départ afin qu’une image fixe de qui je suis puisse, en quelque façon me créer, telle une œuvre aboutie, sûre de ses assises. Mais je vous vois sourciller, vous étonner de mon langage, de mon vocabulaire si précis. Mais ici, rien de miraculeux. Depuis huit années et presque sans interruption, j’ai lu des dizaines de livres, écouté à la radio la parole des Intellectuels et, dans l’intervalle, j’ai médité de longues heures sur le riche contenu de ces œuvres, de ces émissions, si bien qu’une trace indélébile, s’est faite en moi qui explique mon présent à l’aune de ma pensée. Pourquoi donc me priverais-je de faire chanter cette si belle langue française, si nuancée, si expressive, si « raisonnable » en tant qu’héritière des Lumières. Et ces sublimes Lumières, n’est-on, aujourd’hui, en train d’en saper les bases, d’en détruire les merveilleux acquis ? Mais oublions ceci.

   En dehors de mon activité pastorale quotidienne, des tâches domestiques que j’accomplis en échange de l’hospitalité de Maksim et de Béatrice, ce qui a du sens pour moi, m’être constituée à la façon d’un centre de rayonnement de la Culture mongole. Quelques Immigrés Mongols sont partis de notre beau pays afin de témoigner, comme moi, un intérêt pour d’autres valeurs que consuméristes calquées sur des modes passagères et futiles. La plupart sont devenus des Parisiens, quelques autres ont trouvé du travail dans les grandes métropoles : Lyon, Marseille. Je crois que j’ai été bien inspirée le jour où j’ai pris la décision de mettre sur pied une Communauté mongole destinée à entretenir et répandre notre culture, notre langue, notre façon de vivre simplement au contact de la Nature dont nous sommes les Filles et les Fils « naturels », ceci va de soi.  Å dates régulières j’organise des rencontres que je pourrais qualifier de « mémorielles ». En effet, il s’agit avant tout, pour nous, les Communautaires, d’exhumer de la torpeur ambiante la sève qui court à bas bruit et, en raison de ceci, n’est plus guère perceptible que par des consciences vives, attentives à la marche exacte du Monde. Notre buron de pierres est assez grand pour accueillir de petits groupes de personnes motivées par ces minces événements. Mais, malgré leur finalité modeste, ils entretiennent en nous ces braises sans lesquelles, nos traditions s’éteignant, c’est nous-mêmes qui serions condamnés à disparaître dans les mailles d’un exil bien trop étroit.

   Nos activités sont infiniment modestes mais non moins chaleureuses. Nous chantons des «khoomiis », anciens refrains mongols traditionnels accompagnés du son de la guimbarde. C’est un chant de gorge profond, diphonique, qui imite le ruissellement de l’eau, la fuite du vent dans la steppe, l’écho venant des parois des montagnes, le pépiement des oiseaux, le roulement du tonnerre dans le ciel d’orage. Ces chants sont incarnés, infiniment vivants, qui reproduisent le miracle du processus discret de la Nature. Les Mongols sont des Hommes et des Femmes « naturels », c’est pourquoi les contraindre à une mode universelle revient à les dépouiller de leurs sentiments internes, à les métamorphoser en simples automates, en marionnettes à fils dont d’invisibles Manipulateurs usent et abusent à des fins de profit, simple matérialité poussée au bout de sa propre logique.

   Ce que nous aimons aussi, réciter à haute voix, mais dans la retenue, des poèmes mongols, surtout ceux de Gombojav Mend-Ooyo (Г. Мэнд-Ооёо), celui que l’on surnommé « Le poète de la steppe mongole ». Écoutez cette parole vraie tirée de "La mélodie des pierres", elle dit le respect de la Nature, le juste ordonnancement des choses, le recueillement face à ce qui, depuis toujours, a été déterminé comme ceci et non comme cela :

 

« Les dunes, telles des urnes votives brunies sous le soleil,

Baignent leurs pieds dans les tourbillons d’un petit ruisseau.

Au fond de ce ruisseau, nous découvrîmes des lingots de pierre

Sertis dans le sable fin, comme par la Providence déposés.

 

Est-ce parce que les pierres sont rares dans ces vastes et vierges dunes ?

Ce jour-là, mes amis et moi nous mîmes à jouer avec

Avant de les ramener chez nous en montures de fortune.

Le soir venu, le fouet de Père s’abattit comme foudre et tonnerre :

 

« Avez-vous dérobé les pierres du cours d’eau ?

Implorez le Ciel et repentez-vous !

Approchez vos oreilles de la terre, entendez le ruisseau !

Évoquez-le et priez pour que sa mélodie revienne. »

 

   Nous dessinons aussi, nous peignons sur de modestes papiers les cérémonies du Tsagaan, fête mongole du nouvel an, nous imprimons sur de vastes feuilles la non moins vaste taïga, ses forêts de mélèzes et de pins. Nous reproduisons la simplicité du deel, ce vêtement qui est comme notre double. Nous faisons surgir du néant du papier le cheval de Przewalski, nous traçons les deux bosses irrégulières des chameaux de Bactriane, nous faisons frissonner à l’aquarelle les eaux limpides du Lac Baïkal, nous immobilisons dans le silence de la steppe les yourtes grises montées sur leurs chariots, nous pétrissons, sur la toile, les buuz, ces raviolis à la viande de mouton que, parfois, nous consommons ici, sur les hauteurs du Causse. Nous faisons s’élever les massifs piquants des genévriers, s’épanouir les pavots bleus, se teinter de nuit la jusquiane noire, s’étoiler les pétales écumeux des edelweiss.

   Notre « Communauté » n’a nullement la forme d’une diaspora dont le moteur interne serait constitué de revendications de territoires, de langues, de droits sociaux. Nous sommes seulement un point d’émergence de la conscience mongole qui veut simplement exister face à cette nouvelle conscience mondiale qui aplanit tout dans une manière d’illisible maelstrom. Nous pensons d’un seul et même envol de l’esprit que le phénomène de la mondialisation, bien loin de pouvoir prétendre à l’universel, constitue son exact contraire, un amalgame de peuples marchant d’un même pas, parlant une même langue, pratiquant une même culture. Et c’est bien ce « même » constamment proféré qui est condition de possibilité d’une réduction des Hommes à leur plus petit dénominateur commun. Nul ne contestera l’importance de l’altérité en qui s’accomplit, en grande partie, la conscience de Soi, elle est un fondement de l’Humain. Ce qui, par contre, est à mettre à son débit, l’arasement des individualités en une sorte de meute moutonnière aveugle, chacun emboîtant les pas qui précèdent son avancée, chacun répétant les gestes stéréotypés d’un ordre immuable, chacun « pensant » selon le mode d’une pensée unique pauvre en initiatives, dénuée de quelque singularité qui la désignerait de façon originale.

   Connaître l’universel ou, du moins s’en approcher, suppose d’être libre vis-à-vis de toute altérité, de réfléchir par Soi, de poursuivre des buts clairement identifiés selon une irréfragable individualité, de porter sur le Monde un regard réfracté par le prisme d’une juste et exacte subjectivité fondée en raison, nullement dictée par quelque Cause ou Instance extérieure. Mes Amis et moi sommes persuadés que le cheminement de l’Homme est solitaire, que nous avons à être des Insulaires, certes entourés d’altérité, mais nécessairement seuls face à nos décisions, nos choix, nos engagements. Personne ne peut se substituer à qui nous sommes lorsque nous sommes affectés de douleur, lorsque nous sommes acculés aux derniers motifs de notre existence, que le sourire édenté de la Mort grimace à l’horizon, pas plus que quiconque ne pourrait tracer, dans l’espace d’une feuille éthique, les injonctions préalables à notre accomplissement amoureux. Nous avons à être des Individus Libres et à en assumer les lourdes tâches jusqu’au soir d’un dernier crépuscule.

   Nous, ici, Mongols au milieu d’autres Mongols ; Eux, là-bas, Peuples de Lituanie, de Bolivie, d’Angola et du vaste arc-en-ciel, de la dispersion, de l’émiettement humains, nous avons, avant tout, à être selon notre essence, entièrement déterminés par le travail de notre propre conscience, assidus à nous reconnaître comme poursuivant avec patience notre cheminement en vérité. Nous avons à être des facsimilés, des échos de notre unique et impartageable singularité. Ce que nous voulons : dessiner pour nous, une ontologie du possible, tracer la voie d’une ouverture existentielle qui soit ouverture à Soi, d’abord ; ouverture à l’Autre, ensuite, chacun à sa place d’Homme, chacun Libre de Soi. Tout comme être Mongol consiste à coïncider avec sa propre origine, être Homme c’est être Homme selon l’Homme, nullement selon sa caricature, son artifice, son faux-semblant. Le jour où les Hommes auront compris ceci ; l’Humanité en sa profondeur essentielle sera Libre plus que Libre. Qu’espérer de mieux ?

 

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