Geste de la saisie
***
« Puis, quand vous aurez tout PRIS sur Terre,
prenez-Vous VOUS-MÊME :
enfermez-Vous dans une seule
grande chambre grise et froide,
aux murs NUS.
Et là, tournez-VOUS
vers VOUS-MÊME
et VISITEZ-VOUS,
VISITEZ-VOUS
tout le Temps. »
« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio
*
Comme souvent, nous partirons des définitions du dictionnaire, afin de donner à notre méditation les bases stables sans lesquelles, comme privée de gouvernail, elle risquerait de flotter indéfiniment parmi les multiples flots d’une signification nécessairement sans limite.
« PRENDRE » : Mettre avec soi. Saisir quelque chose (ou quelqu'un), généralement avec une partie du corps ou avec un instrument, à des fins diverses. Anton. lâcher.
Au fig. « Vouloir prendre la lune avec les dents. »
« PRIS - PRISE » : dont nous retiendrons les valeurs particulières suivantes :
− Pris à qqc. Accroché à quelque chose - Durci, coagulé. »
Ces choix, loin de n’être pas justifiés, nous paraissent correspondre avec assez d’exactitude aux motifs développés plus haut par l’Écrivain. Avant de bâtir quelque hypothèse que ce soit, il est nécessaire de bien avoir en tête la valeur sémantique du titre : « L’extase matérielle ». Et, tout d’abord, de se focaliser sur ce prédicat de « matérielle » qui, d’une façon entièrement oxymorique, joue l’en-devers de « l’extase ». Bien évidemment, l’antinomie est voulue, frappée au coin d’une conscience qui nous demande, à nous Lecteurs, à vous Lectrices, de mettre « le doigt là où ça fait mal », au plein de cette glaise existentielle dont jamais l’on ne sort, au motif que c’est elle-la-glaise-qui-nous-saisit, et non l’inverse, alors que notre naturelle et lourde immodestie nous inclinerait à nous croire Maîtres, sauf que nous sommes Esclaves et suffisamment inconscients pour ne pas nous rendre compte de notre aliénation originaire. Alors, Nous-les-Hommes, Vous-les-Femmes, tout ce Petit Peuple Innocent va de l’avant, pareils à ces puissances aveugles qui percutent la première falaise venue au gré de leur erratique déambulation. Donc, si nous replaçons le « vous aurez tout PRIS » dans ce contexte compréhensif, nous ne tarderons guère à nous apercevoir que la supposée « extase » ne se résout qu’en « enstase », ce mouvement de descente en soi-même qui nous immerge au lieu-même où nous sommes, murés dans notre citadelle de chair avec un plaisir et un empressement qui ne sont coupables que de n’avoir point aperçu les us et coutumes de l’Humaine Condition. Cette dernière n’est que giration-en-soi, dans cette étique et occluse Monade dont nous ne voyons ni les parois, ni la privation de portes et de fenêtres, car la chair est forcément aveugle et, comme Chacun, Chacune le sait, seul l’Esprit voit et tire du réel des conclusions qui sont convenables, donc lumineuses.
« Prendre », sans doute ce motif de la préhension est-il inscrit en nos gènes depuis, non seulement notre enfance, mais depuis celle de l’Humanité puisque, aussi bien, les premières manifestations de l’Humain au sein de la Nature se donnent sous la forme primaire du « Chasseur-Cueilleur », geste de la saisie de l’extérieur (le fruit, la racine, l’animal) pour le porter en direction de cet intérieur (la chair) en lequel le processus du métabolisme métamorphosera ces matières amorphes en des essence vitales, en des énergies fondatrices du Destin Humain. Or, si ce geste de préhension élémentaire est, dans un premier souci, uniquement « naturel », de l’ordre du mouvement purement instinctif, l’évolution anthropologique en changera profondément la signification, si bien que la « prise » bien plutôt que d’être « naturelle » voit sa mutation, au cours des âges en son motif strictement « culturel » mettant à l’arrière-plan la visée de nourrissage du corps pour lui substituer de plus fins, mais aussi de plus impérieux desseins :
combler le Manque et donner
donc au Désir la taille illimitée
d’une Toute-Puissance.
Si le jadis de la Préhistoire s’emparait du fruit à des fins de consommation et, partant de survie, le Post-Moderne que nous croisons chaque jour, non seulement puise dans le réel les nutriments indispensables à sa physiologie, mais surtout, mais prioritairement, cette mousse, cette écume, cette brillance des choses, autrement dit, en lieu et place du nécessaire, ce superflu dont nos sociétés consuméristes prodiguent à l’envi les milliers de ressources inépuisables, motif de fascination, en même temps que vecteur d’une aliénation infinie :
l’épuisement du Désir
appelant le Manque
qui se nourrit du Désir,
ceci en une manière de carrousel infini qui devient l’Alfa et l’Omega des « Prédateurs », sans doute ce terme aussi péjoratif que vigoureux convient-il à déterminer ce qui ressemble au pullulement d’une insatisfaction constitutionnelle ne connaissant jamais le luxe de sa propre satiété. Toujours un Vide qui demande un Comblement. Et plus ce processus est rapide, plus il entraîne, en une manière d’ivresse semblable à quelque pandémonium, les Foules entières dans les travées de ces « Moutons Enragés » qui, jamais, n’ont suffisamment de laine sur le dos pour les abriter du péril de vivre.
« Puis, quand vous aurez tout PRIS sur Terre,
prenez-Vous VOUS-MÊME :
enfermez-Vous dans une seule
grande chambre grise et froide,
aux murs NUS.
Et là, tournez-VOUS
vers VOUS-MÊME
et VISITEZ-VOUS,
VISITEZ-VOUS
tout le Temps. »
Sans doute le moment est-il venu de donner plus d’amplitude aux mots de l’Auteur. « quand vous aurez tout PRIS sur Terre », car, oui, les Prédateurs que nous sommes ne se satisfont nullement de ce qui est à portée de leur main, ce fruit à manger, cette pierre pour construire la maison, ce chemin pour connaître l’environnement proche. Non, le Prédateur est atteint d’une constitutionnelle mégalomanie, d’une itérative paranoïa qui le situent au Centre Absolu du Monde, là où son Désir rougeoie, pareil à la puissance de mille Soleils présents et à venir. Si bien que le vif éclairement, l’intense embrasement dont il est le foyer, le situent, lui et LUI-SEUL, au point géométrique même où TOUT fusionne, performative effusion de l’omnipotence solaire confondue avec l’Humaine Suprématie. Si bien que le « TOUT PRIS SUR TERRE », devient le motif Majuscule au gré duquel tout ce qui n’est nullement Lui, Le-Prédateur, est violemment exclu de son champ de vision, aussi bien la Terre elle-même, la Nature en sa profusion, mais aussi Tout Autre Humain qui viendrait en contrarier la sublime Royauté.
Un genre de Poulpe aux longs tentacules, tapi tout au fond de son antre, abrité derrière une lumière verte d’aquarium, prêt à bondir à tout instant sur quelque proie se présentant à lui, fût-ce le plus discret des animalcules, se réjouissant par avance d’en démembrer la chair à des fins de sustentation aussi vitale que jouissive. Bien évidemment, Lecteurs et Lectrices (s’ils se peut qu’un jour ils existent !), prendront acte de la naturelle dilatation, de l’inévitable amplitude de la métaphore tentaculaire ci-devant énoncée. Manifestement ils n’auront pas tort, si ce n’est que leur capacité imaginative, fût-elle douée de la plus grande efficacité, sera toujours inférieure à l’étrange pouvoir de nuisance de l’Anthropos-Déchaîné dont, tout un chacun, nous constituons l’un des fragments, fragment doué de cet étrange pouvoir de phagocyter le réel extérieur afin de le métamorphoser en notre perverse délectation intime, au gré de laquelle nous nous disons Hommes-en-tant-qu’Hommes, Hommes-à-part-entière, que nulle autre image ne saurait définir plus fidèlement que celle de cette irrépressive dévoration creusant, au sein même de notre chair, cet abîme de non-sens que nous pensons combler par le recours à un ultime sens, celui de l’AVOIR absolu au regard duquel le pouvoir d’ÊTRE simplement, fait l’effet d’une simple et amusante plaisanterie.
Alors l’Écrivain, soudain, nous lance cette nécessaire exhortation, cette inéluctable supplique :
« prenez-Vous VOUS-MÊME »,
manière de geste désespéré à l’aune duquel, renonçant aux fascinations du-dehors, à la façon d’un violent retournement en chiasme, se réalise une inversion des valeurs au sein même de-qui-nous-sommes,
précipitation en-Soi,
chute en-Soi,
refuge en-Soi,
nullement de manière négative. Bien au contraire, seul geste existentiel nous permettant d’échapper à nos constantes apories, de nous affirmer en Hommes-de-Bien, nullement soucieux de-qui-ils-sont, mais prenant distance par rapport à toutes choses, les jugeant selon leur propre vérité. Nullement une vérité qui serait déposée dans les choses depuis l’éternité, seulement une vérité que notre conscience pourrait décréter en pure objectivité, au motif que l’effacement de notre foncière subjectivité, le renoncement à notre propre satisfaction immédiate, laisseraient le champ libre à une juste vision desdites choses, et aussi bien des Autres Êtres. Aussi, par rapport à cette nécessité d’y voir plus clair, hors-de-soi, en-Soi, le conseil suivant est-il nécessaire :
« enfermez-Vous dans une seule
grande chambre grise et froide »
« Enfermer » veut dire la nécessité d’un retour-en-Soi,
à l’abri des tentations du Monde.
« Chambre » veut signifier
un lieu de profonde méditation
et de retrait par rapport à ce qui,
habituellement, nous distrait de nous.
« Grise » fait signe en direction de cette
nuance médiatrice, de cette teinte,
à mi-distance
d’une Blanche Vérité,
d’une Noire non-vérité.
« Froide » implique le sérieux,
la centration sur l’Essentiel
par opposition au sens habituel
du tiède et du chaud,
ces refuges de l’âme
en d’émollientes
futiles et superflues
occupations mondaines.
Enfin, l’ultime sommation
La définitive injonction
« VISITEZ-VOUS,
VISITEZ-VOUS
tout le Temps. »
« Visiter » : Toucher, traverser l'âme, l'esprit de quelqu'un – « La fidélité de l'artiste à son art, à ces instants où il a été visité par l'inspiration. » (Béguin, Âme romant., 1939, p. 307).
« Visiter » : Procéder à une introspection – « En vérité, je retourne aux lieux déserts de mes amours. Sous prétexte d'analyse, je me visite. » (Cocteau, Diff. d'être, 1947, p. 146).
D’emblée nous faut-il contextualiser ce sens du « visiter » et c’est bien sa définition lexicale multiple qui nous y aidera. D’abord visiter « l’âme », « l’esprit », ces deux entités si mystérieuses qu’elles pourraient feindre de ne nullement exister. Et pourtant, c’est au prix même de leur coefficient d’absence qu’elles se donnent pour ce qu’il y a de plus essentiel. Pourrait-on envisager, tel Homme dépourvu d’âme, telle Femme dépourvue d’esprit ? Nous voyons bien ici que l’interrogation, non seulement n’a nul sens mais qu’elle est tissée des fils urticants d’une consternante aporie. Inversement, ce qu’il faut penser,
c’est que tel Homme,
telle Femme n’ont de réalité effective
qu’à être, prioritairement, Âme,
prioritairement Esprit.
Ce sont l’Âme, l’Esprit qui sont constitutifs de leurs Êtres respectifs. Âme, Esprit, Être s’annonçant sous l’index de noms Majuscules au regard de ces présences minuscules que sont les vies précaires, archaïques qui en sont dépourvues, ou bien pourvues sur le mode mineur, infinitésimal. Et, si nous suivons les indications d’Albert Béguin, cet expert en Romantisme, donc expert en inclinations éminemment spirituelles, nous ne tarderons guère à distinguer, parmi les ombres de l’inconnaissance, quelque fanal nous disant l’indéfectible lien unissant Âme, Esprit, Inspiration. Oui, bien sûr, car ces substances totalement éthérées sont de nature volatile, pareilles au souffle du zéphyr, identiques à l’inspir/expir de tout être doué de sentiment, doué d’intellect. Dans le « Visitez-vous », nous pensons que c’est cette dimension « d’extase » à laquelle nous invite l’Auteur du fameux « Procès-verbal ».
Et ce mouvement d’inspir en entraîne un autre à sa suite sous l’espèce d’une « introspection » telle qu’évoquée par Cocteau, laquelle « introspection » suppose, de manière évidente, la plongée dans une « analyse » dont nous pensons que, plutôt que d’être conduite sous la férule de l’Analyste, elle ne peut consister qu’en une Auto-Analyse, autrement dit un surgissement du Soi à même sa propre et insondable ipséité. Quant au « tout le temps » qui prédique le « visitez-vous », il est clair que sa mention indique la pure nécessité d’une attention de tous les instants, ce qui signifie qu’à la tentation, parfois, de s’échapper de Soi,
il est nécessaire de substituer un point fixe,
un foyer de pure résolution en lequel
nous pourrons proférer,
sinon la plus haute des Vérités,
du moins une sincérité pour-nous,
nous y tenant au motif qu’en exciper ne ferait que nous précipiter en nos plus intimes contradictions. Ce faisant, nous avons bien conscience de poser, là, devant nous, dans la lumière crue du présent, une manière de « narcissisme primaire » dont la plupart des Observateurs penseront qu’il ne s’agit que d’une façon d’auto-complaisance, de caresse de Soi, d’auto-congratulation. Ce faisant, ils se seront précipités, tête la première, dans l’a priori d’une contingence nue au terme de laquelle le Soi devient non seulement un terme suspect, mais un Individu à révoquer sur-le-champ. Mais il va « de Soi » que le Soi que nous évoquons n’est nullement ce Soi se mirant dans l’onde à des fins de réassurance, cette espèce de regard amoureux d’un ego s’observant au centre même de son propre bastion. C’est même du contraire dont il est question, à savoir
d’un Soi purement et hautement conscientiel,
d’un Soi s’interrogeant en vérité sur qui-il-est,
mais aussi sur qui-sont-les-Autres,
mais aussi sur ce qu’est-le-Monde.
Vision non plus strictement égoïque,
mais cosmologique
où il est question du Tout
avant même toute évocation
de quelque singularité que ce soit.
Et maintenant, il nous faut broder quelques motifs tout autour de ce « vous aurez tout PRIS sur Terre » qui est le signe premier d’une longue suite d’aveuglements, d’extravagances, d’errements de toutes sortes en lesquels l’Humanité paraît se complaire comme si le fait de courir à sa perte était pure distraction, jeu puéril, morsure du bouton, nullement afin de provoquer la purge d’un pus existentiel, mais de le porter au jour à la manière d’un ultime trophée sans savoir qu’il sera le Bourreau qui la réduira à néant, cette Humanité pliant sous le fardeau de son propre et inextinguible désir.
Les apories fondamentales du Contemporain
en lesquelles les Hommes et les Femmes se laissent PRENDRE
* Le singulier fondu dans l’universel de la Mondialisation
S’il ne s’agit, ici, de ne faire l’éloge, ni de l’antan, ni du jadis, cependant convient-il de mettre en perspective les us et coutumes de deux époques, l’Ancienne et la Contemporaine (voyez la fameuse « Querelle des Anciens et des Modernes » qui a agité le monde littéraire et artistique de la fin du XVIIe siècle »), cette polémique ou, mieux, ce vivre selon une époque nous met en position, sinon de Juges, du moins d’Observateurs critiques quant à l’évolution des conduites humaines. Si, autrefois, la singularité s’affirmait comme la constante la plus visible des populations, il s’en faut de beaucoup, aujourd’hui, qu’un identique schéma puisse être plaqué sur « le Monde comme il va ». En réalité le Monde va comme il veut, ce qui veut dire que ses propres composantes, à commencer par l’Humaine sont bien plus modelées par L’Histoire, qu’ils ne modèlent eux-mêmes cette Histoire, lesdits Humains. Leur petite histoire s’inscrit dans la Grande avec une manière de naïveté déconcertante qui nous exonère de les juger trop hâtivement responsables de leurs comportements.
Cependant cette constatation d’une naturelle transcendance du Monde par rapport à l’immanence Humaine ne supprime nullement pour autant, toute intervention du libre-arbitre au regard des événements qui affectent quotidiennement l’anthropos, sans pour autant le réduire à un simple fétu de paille dont le vaste Océan userait à sa guise, le battant sans cesse parmi la furie des flots et l’énergie indomptable des tempêtes. Du reste, cette métaphore océanique semble assez parfaitement refléter la condition actuelle de l’Homme que des flots mystérieux et dissimulés ballottent de-ci, de-là, sans que quelque volonté ne paraisse en mesure d’en atténuer les vibrants et souvent mortifères excès. Mais, ici, nous postulerons nécessairement la souveraine Liberté Humaine en tant que son essence, faute de ceci, le Sujet serait réduit à « la portion congrue », sinon à la promesse de son immédiate disparition et de son peu de contenu éthique.
Donc, en matière de concrétude : le « Singulier », celui que l’étymologie de ce mot définit en tant que « unique, seul, isolé », autrement dit un Individu, donc « une unité de caractères formant un tout reconnaissable », autrement dit encore une absolue différence par rapport à une altérité, qu’elle soit humaine, naturelle ou de quelque autre espèce. Eh bien, cette notion d’antinomie posant d’un côté un Être, d’un autre côté une Entité clairement différenciée, cette nuance des différentes strates du réel s’amenuise en nos jours présents,
si bien que Chacun ressemble à Chacun
en une manière d’étrange confusion
dont la plupart de nos Commensaux (sans doute à commencer par qui-nous-sommes en propre), s’arrangent du mieux possible, la souhaitant parfois, cette confusion, au titre d’une conduite moutonnière ne voulant guère s’écarter d’une conduite homologue. Bien évidemment, Chacun, Chacune aura reconnu ici la très vive empreinte de la Mondialisation sur des consciences purement indistinctes, qui sont pareilles à ces grappes de berniques suçant en cœur le granit sourd et aveugle des rochers avec lesquels du reste, elles se confondent, au point de s’y abîmer corps et bien.
S’il y avait autrefois des distinctions de langue, de culture, de tradition, si chaque pays s’affirmait comme l’unité indivisible, non reproductible qu’il était, nous assistons aujourd’hui à une attristante confusion des genres au gré de laquelle seule l’homologie se donne comme principe souverain :
Pierre = Paul = Jacques,
en une manière de halo indistinct
où plus rien ou presque ne fait signe
en direction d’une spécificité,
d’une particularité,
d’une singularité.
Si bien que les diverses épiphanies du fait humain sont uniquement de simples mimèsis se reflétant l’une en l’autre, d’uniques gémellités où nul ne se reconnaît en tant que tel, genre d’informe pelote semblable à ces boules de varech semées de sable que le vent pousse sur la plaine lisse et infiniment monotone de rivages sans nom.
Le « JE », le « MOI », toutes ces marques insignes d’une précieuse eccéité, ont laissé la place à la tyrannie du « ON » et, sur l’ensemble de la terre ON se vêt, ON parle, ON conduit, ON aime aussi, sans doute, de manière identique,
une seule ligne plate
parmi le peuple des autres lignes plates,
un seul murmure parmi
la triste mélopée des autres murmures,
un seul et unique désir parmi
l’unique et blême coloration des désirs homologues.
La Polyphonie est devenue Monophonie.
La Polychromie est devenue Monochromie.
Seule différence au tableau, la Monogamie est devenue Polygamie, mais ceci est un trompe-l’œil au motif que ce « Poly », étant conforme à la marée des autres « Poly », il n’est qu’une aveugle répétition à l’identique de ce-qui-n’est-nullement-Soi à l’intérieur-de-Soi, une pure convention au milieu du torrent des autres conventions.
Décidemment le paysage universel actuel se donne à la manière d’une représentation, d’une scène sur laquelle ne jouent que de muets et vaporeux Mimes grimés de blanc, sortes de Pierrots lunaires parmi la foule de Colombines identiquement lunaires. Tous, Toutes, comme sidérés par une Lune gibbeuse qui les confond en un brouillard de lagune dont ils n’émergent jamais qu’à être des Figures d’un Néant à l’œuvre, ne faisant fond que sur l’unicité d’une identique semblance, ne faisant que s’annuler les Uns, les Autres, si bien qu’exister, en ces temps d’indécision, d’indétermination radicale, veut dire exister par défaut et même ne nullement exister, tellement les pelotes de laine moutonnière deviennent invisibles aux Autres, et, partant, à elles-mêmes, en un trouble de myopie-astigmate du regard qui est pure annulation de Soi. Or, de ce Soi que reste-t-il, genre de silhouette de carton-pâte, sorte d’alignement anarchique de Grenadiers existentiels parmi la troupe des autres Grenadiers existentiels, ne possédant plus ni « habit bleu à revers rouges », ni « veste de bazin blanc », ni « culotte à boucles d'argent et guêtres blanches », ni « bonnet à poil orné d'un plumet rouge et d'une plaque en laiton, décorée d'un aigle impérial et d'une grenade »,
juste l’alignement d’un alignement,
des échos de silhouettes anciennes,
une aura tremblante peinant
à entretenir sa vibration,
la flamme d’un lumignon
sur le point de s’éteindre.
Foule anonyme nous faisant penser à cette fameuse « Foule solitaire », célèbre essai de David Riesman, Sociologue, qui montre, chez l’Individu, l’illusion d’appartenance au groupe, au clan, laquelle illusion se dissout dans un isolement qui devint tragique. Les rapports sociaux définis comme « faussement transparents », les « faux-semblants de proximité » (qui pourrait penser le contraire à l’époque des rapports « aseptisés » des Adeptes des Réseaux dits « Sociaux », alors qu’ils ne sont, sans doute, ces Adeptes [ceci fait penser à une Secte] que des exhalaisons, des chimères, certes avec des corps de chair, mais totalement invisibles, virtuels en quelque sorte) ?, donc, lesdits « rapports sociaux » poncés jusqu’à l’os par les dents de la Mondialisation, nous offrent, en lieu et place d’échanges tangibles et clairement déterminés, une manière de Jeu d’Échec sur les damiers desquels se sont absentés aussi bien le Roi, la Dame, la Tour, le Cavalier, le Pion. Il ne demeure que le Fou, portant en lui, en son inapparence, la Foule des autres Fous, absences bien plutôt que présences, Anonymes plutôt que Manifestes, dernières lueurs d’un feu qui ne fait que brasiller, jeter au ciel ses dernières étincelles avant de s’éteindre.
Le Rideau se referme.
Le Brigadier frappe les trois coups
terminaux de la pièce.
Les Fauteuils sont vides.
Ou, plutôt, ils sont pleins d’un Néant
qui les boulotte de l’intérieur :
Piège invisible de la Mondialisation
Comment être Soi au milieu de ce vertigineux vortex ?
Le « VISITEZ-VOUS » leclézien est une invite
à regrouper en Soi, au plus intime,
cette part de lucidité,
cette once impartageable de singularité
au gré de laquelle le JE devient entièrement
ce JE conscient de ses propres possibilités,
regagnant la liberté nécessaire à l’exercice
d’une vie pleine et entière.
Certes, la tâche est vaste,
ambitieuse mais il n’y a jamais
de vraie Joie que sur fond d’Inquiétude.
* Le techno-virtuel comme mode du « Gestell »
Å l’évidence, nous sommes entrés dans l’aire du Retrait du Sujet et de son Asservissement total à l’Ère de la toute-puissante Technique, motif que Martin Heidegger a désigné en tant que « Gestell » ou « Dispositif » dont nul ne saurait échapper, au motif qu’il est la figure dominante de l’Être en nos contrées mondiales entièrement cybernétisées. Mais écoutons Michel Haar :
« Nous sommes entrés dans le nivellement de « l’homme planétaire », homme qui n'est déjà plus tout à fait un sujet. »
De cette subtile mais terrifiante remarque, il convient de déduire que de l’Homme-Sujet il ne demeure à peu près rien, que l’Homme-Objet s’y est totalement substitué, manière de réification qui le métamorphose en simple stalactite soumise aux caprices du temps et aux étranges modalités selon lesquelles le minéral advient comme entière passivité face à l’imperium de la « Phusis » originaire. Cette dimension, au sens large, d’une Nature qui, par destination, arase la Culture, et conséquemment l’Homme, jusqu’à le rendre opaque, invisible à toute conscience en quête de sens.
Et encore cette synthèse que nous offre Konan Oscar Kouadio dans son essai « Du Gestell Technologique, quel Salut pour l’Humanité ? » :
« Pour Martin Heidegger, il faut regarder de près la technique et la questionner afin de s’ouvrir à son essence comme Gestell ou « Arraisonnement ». Lequel Arraisonnement correspond au retrait le plus total de l’être au profit de l’étant et, subséquemment, à une dévastation écologique, anthropologique et ontologique, signes d’un assombrissement du monde. »
L’Être devenu simple étant, ceci rejoint la méditation précédente qui développait la vision d’une Humanité livrée au statut d’un minéral privé de liberté. Certes, à l’encontre de cette dernière assertion, d’Aucuns prétendront être libres, mais c’est simplement oublier le travail de sape souterrain du « Gestell », lequel s’invagine en l’homme et le PREND de l’intérieur, le plus souvent, sinon toujours, à son insu. En notre contemporaine époque les outils du « Gestell » se sont sophistiqués à tel point qu’ils envahissent notre quotidien, façonnent nos conduites sans que nous n’y prenions garde. Le Dispositif est en Chacun, Chacune de nous, trait invisible d’un fait de Civilisation qui nous dépasse et nous réduit à subir ses assauts sans, qu’en quelque manière, nous ne puissions en endiguer les néfastes effets. L’autre Nom du « Gestell-Dispositif » est celui de « Toile », cette mondialisation médiatique galopante qui corsète la Planète à la façon d’une résille l’emprisonnant dans les mors d’une Terrible Volonté. Et afin de donner une force métaphorique à ce mot, dans le contexte du « Gestell », qu’il nous soit permis de citer l’une de ses valeurs étymologiques : « pièces de toile avec lesquelles on fait une enceinte en forme de parc pour prendre les sangliers ». Vous aurez reconnu, sous les espèces du sanglier possiblement prisonnier, les traits certes accentués de l’Homme face au péril que constitue pour lui cette « enceinte » dont il n’est nullement en pouvoir d’abattre les murs, seulement d’en subir le violent forceps.
Le problème intimement lié à l’existence de « la Toile » se tient tout entier en sa force exponentielle de pullulement des signes, tout singulièrement de la prolifération des images dont l’étrange pouvoir de fascination plonge les Existants que nous sommes dans l’épaisseur d’une glu qui, au gré du temps qui passe, non seulement modifie notre essence humaine, mais en tient lieu. Nous ne sommes que des banlieues d’images mouvantes, nous ne sommes peut-être, même plus, que de simples Images nous animant sur la Toile Blanche Néantisante d’un curieux théâtre d’ombres chinoises, mouvances décidées par « l’autre-que-nous », l’Entité-Cryptée qui se donne en lieu et place de notre libre-arbitre. Et voici que le processus du « Dispositif » s’emballant, confrontés à l’invasive marée d’un constant éparpillement des êtres et des choses, un réflexe nous saisit, lequel nous impose de nous recentrer, de nous focaliser sans délai à l’intérieur même de notre monade, là, bien à l’abri des sollicitations de toutes sortes qui ne font que nous dépouiller de notre propre identité.
Alors, par une curieuse inversion du mouvement mondial épileptique, nous n’avons de cesse de nous réfugier dans la nasse rassurante d’un narcissisme hyperbolique dont témoigne à l’envi l’usage itératif, compulsif de ce qu’il est convenu de nommer « Selfies », seulement, en eux, l’Homme ne fait que s’aliéner dans un geste d’automanifestation, d’autocongratulation qui vire au ridicule, Narcisse succombant au charme réverbéré de son épiphanie dans le tain du miroir, qu’il se nomme « Iphone » ou « Smartphone » ne change rien à l’affaire. Sans doute, dans l’inconscient (à moins que ce ne soit dans le conscient !) des Manipulateurs de la Mondialisation, existe-t-il quelque manigance perverse à nous délivrer, sous des noms enchanteurs, aussi bien des « Androïd » que des « Blackberries », les bien nommés Systèmes d’Exploitation (Exploitation de l’Homme par l’Homme), bras armés du « Gestell », destiné à nous endormir, à nous rendre totalement disponibles à l’accueil des faveurs qui vont concourir à notre dépendance, partant à notre manie auto-destructrice de consumérisme à tout va.
Quant aux appellations gentiment « cosmotechniques » du genre « Galaxy », « Fusion », « Pixel », « Ultra », « Magic », elles ne sont là qu’à distribuer du rêve (du reste fort dispendieux), à nous conditionner à des existences d’Extraterrestres consentant à n’être plus que des genres de boutons sur lesquels appuient, en toute perversité, ces Géants-de-l’Ombre que sont les Forbans de la Technosphère dont, peut-être, la parenté est-elle évidente avec les Sbires du Darknet, Darknet, ces mystérieux abysses qui nous ouvrent leurs tentacules de poulpe afin de mieux nous digérer. Et ceci est si atterrant que nous pourrions broder à l’infini des remarques acides qui, du reste, ne changeraient rien au problème. Un genre de litanie vide dépourvue de quelque performativité que ce soit !
Mais, ici, bien évidemment, nous ne pouvons faire l’impasse de cette très fameuse « Intelligence Artificielle » (« AI » pour les Adeptes), dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps, sorte de douce mithridatisation, de poison lentement inoculé en nos veines et surtout dans nos têtes (ou ce qu’il en reste !), ultime conditionnement, ultime décérébration dont les Manipulateurs espèrent bien tirer la vassalité de nos consciences enfin acquises au régime mondial du Progrès sans limite.
« Intelligence » : étymologiquement « faculté de comprendre » « être spirituel »
« ce qui est artificiel » : « Ou bien encore l'artificiel, c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art. Lemaitre, Les Contemporains,1885, pp. 331-332.
Si nous mettons en perspective ces deux définitions, de « l’intelligence », de « l’artificiel », l’instant ne sera guère éloigné qui mettra en lumière une réelle antinomie de la raison, soit un conflit de la raison avec elle-même, au motif que « l’être spirituel » qui comporte comme l’une de ses facultés essentielles de pouvoir créer de l’art, se voit totalement contrarié par l’artifice des automates en tant que « ce qu'il y a de plus opposé à l'art ». Les subtilités technologiques, quelles qu’elles soient, Internet, Téléphonie, Génération d’images, ne sont guère que des « emplâtres posés sur une jambe de bois ». de simples imitations de l’Intelligence Réelle, la seule qui soit vraiment. Nous n’en voulons pour preuve le fait que cette fameuse « IA » ne doit son éphémère gloire, son subit rayonnement, qu’à la mesure du génie humain.
Car c’est bien ce génie humain
qui est la cause de ce
simple effet qu’est « L’IA ».
Car ce sont bien des régiments entiers d’Hommes et de Femmes qui, au prix d’un labeur épuisant et d’un salaire de misère, entrent dans les Machines des milliers d’informations afin d’abreuver l’appétit sans limite des systèmes informatiques, genres de robots sourds et aveugles aux problèmes des Hommes, longues suites désincarnées de 1 et de 0, summum d’une abstraction qui non seulement ne veut plus rien dire mais se donne comme l’emblème majeur d’une déshumanisation en acte. Le « Gestell-Dispositif » devenu fou dont d’Aucuns nous disent qu’il pourrait « penser » à notre place, ce qui, au minimum, est une gentille plaisanterie, au maximum le drame en lequel l’Humain se précipite comme Empédocle dans la gueule rougeoyante de l’Etna.
En réalité, ce à quoi aboutit l’IA : à la planification mondiale des attitudes, à la tromperie universelle distillée par fausses informations récurrentes (pardon, les « fake news », anglomania oblige, une autre figure du conditionnement opérant), ce à quoi elle conduit, au lavage intégral des cerveaux dont on est légitimement en droit de se demander s’il n’en restera plus que quelques lambeaux en proie au démon de la Folie Galopante, laquelle est la face grimaçante d’une Société ruinée de l’intérieur par l’effondrement de ses propres valeurs. Certains, Certaines nous opposeront le fait qu’il existe encore des Esprits brillants, des réalisations sublimes, des Humanistes, des Diplomates, des Lettrés. Certes mais leur nombre est inversement proportionnel à la vaste vague mondiale atteinte par les déferlements « toxiques » (le mot est à la mode) de la Marée Cybernétique à laquelle rien ne paraît pouvoir s’opposer, alimentée qu’elle est par des ressources financières pléthoriques, manière d’éclaireur de pointe d’une invincible puissance qui profite aux Nantis, qui « ruine les Pauvres », pour employer cette cruelle redondance. Dire plus au regard de cette aporie définitive ne servirait à rien et c’est bien du sein de chaque conscience que le travail doit être accompli d’une redécouverte d’un sens perdu.
* Le phénomène de la mode en tant qu’aliénant
Nous terminerons cet affligeant tour d’horizon par quelques remarques sur le phénomène de la mode, point de vue nullement laudateur, vous vous en doutez. Si au terme de toutes ces tribulations qui ont pour expressions imagées
« surfer sur la Toile »,
« naviguer sur les Réseaux Sociaux »,
« se scotcher à son Iphone »,
si donc au sortir de toutes ces nasses tueuses de liberté, il demeure encore une once de conscience, il y a fort à parier qu’elle se dissoudra au motif d’un saut dans le Grand Bain de la Mode. La Mode, cette « géniale » invention pour le Tyran qui ne rêve que de mettre à sa botte la foule des « Modernes » et des « Post-Modernes », les conduire à l’endroit exact où il veut les conduire, pervertir leur jugement, orienter leur pensée, faire de leurs attitudes des manières de pâtes molles, d’argiles ductiles en lesquelles imprimer la Volonté sans faille, la Toute-Puissance de Ceux qui, depuis les coulisses, tirent les ficelles selon leurs caprices, font se mouvoir les corps selon l’esthétique dont ils ont décidé de la forme, placent, dans les bouches de leurs « Victimes » (la plupart du temps « consentantes ») les mots dont ils veulent entendre les échos à l’exclusion de tous les autres qui ne serviraient nullement leur cause.
Les exemples de ce modelage des consciences à grande échelle sont légion, il nous suffira, en guise de démonstration, de nous fixer sur l’étonnante boulimie de Voyages qui s’est emparée de nos Contemporains, de la même manière que la Covid a fondu sur eux, sans prévenir. Actuellement il existe une véritable pandémie de la bougeotte et du déplacement qui confine aux symptômes d’une véritable hystérie que d’aucuns diront « virale » pour succomber au démon de la mode langagière, lui-même dévastateur de têtes, fussent-elles « bien faites ou bien pleines » pour citer le leitmotiv de l’humanisme. Car, oui, dans cet acte de renoncement à Soi en lequel consiste cette obsession de ne jamais être au bon endroit, dans cette peur panique d’avoir parcouru moins de kilomètres que son Voisin de bureau, dans cette incessante course à l’échalote où le rêve d’arriver le Premier au Pôle, à l’Équateur, à Tchernobyl, à Hiroshima, que sais-je ( l’imagination des Voyagistes est sans limite, égale à leur solide réputation de nettoyeurs de bourses), donc cette angoisse constitutive de l’Être-Moderne dissimule en ses plis et replis, une immense lassitude de vivre, en même temps qu’un mode d’emploi de l’exister possédant plus de vides que de pleins (pourtant les recettes de bonheur [ces pures stupidités !], à portée de la main pullulent ici et là dans le paysage médiatique).
Cette manière de dysharmonie vitale est le signe d’une évidente perte de sens pointant l’index en direction d’une non-coïncidence à Soi de Ceux et Celles qui, éternels Nomades ne font que se fuir eux-mêmes, s’illusionnant de trouver en un hypothétique ailleurs ce qu’ils sont incapables de trouver en eux-mêmes. Cette quête incessante de son propre ego nous indique clairement qu’à l’impératif catégorique kantien (« Que dois-je faire ? ») s’est substituée la litanie itérative d'Anna Karina dans "Pierrot le fou" de Godard :
"Qu'est-ce que je peux faire ?
Je sais pas quoi faire ",
seul demeurant cet « Impératif Égoïque » qui se donne pour le Mal de Vivre individuel que reflète le Mal de vivre Social, tel un tragique emboîtement de poupées gigognes. Si bien que le motif existentiel se résume, pour beaucoup, à l’argument suivant
« Vivre, c’est Vivre Hors-de-Soi ».
Ici ne s’impose nul commentaire autre que l’évidence d’une raison qui vacille et ne connaît plus le lieu de son être.
Et puisque notre pensée critique a choisi pour thème le désir infini du Voyage chez la plupart de nos Commensaux, nous allons donc viser ce motif d’un double point de vue. D’abord du Voyage en tant que pure activité contingente, laquelle ne nécessite ni l’usage d’une « loi morale », ni le recours aux ressources d’une esthétique mais qui ne vit que de soi, de son immédiat hédonisme, du comblement de son désir purement matériel, autrement dit « charnel ». Ici, nous serons au centre même du réel en sa puissance la plus captatrice du Soi humain, laquelle, bien entendu, ne peut qu’indiquer l’espace restreint et contraint d’une toujours possible aliénation. Ensuite, comme son envers ontologique, nous décrirons un Voyage témoignant d’un esprit totalement opposé, supposant un effort de volonté, une fin non seulement en tant que plénitude d’un désir, mais une fin approchée à l’aune de bien plus efficientes valeurs dans l’ordre de l’intellect et du concept.
Donc le voyage contingent,
de nature superficielle se référera à la « Prise de Soi »
en une manière de nasse refermée sur le Sujet-désirant.
Le Voyage-actif, pour sa part,
appellera cette Liberté sans quoi
tout motif de recherche échoue
à dévoiler l’essence de son être.
***
Le Voyage Exotique
(Extrait de « Tahiti et ses îles » - Les lagons de Polynésie)
Jour 5 Maupiti – Raiatea – Taha’a
Transfert à l’aéroport. Vol pour Raiatea. Transfert à l’hôtel en bateau.
3 nuits en hôtel de charme et en demi-pension.
« Sentez, goûtez du bout de la langue. Qu’est-ce donc ? La vanille, sans aucun doute. Taha’a, c’est presque une île-vanilleraie. Ses nombreux motu (îlots), parmi les plus beaux de Polynésie Française, explosent sous la végétation luxuriante. Ils abritent encore l’âme des peuples originels, lisibles au cœur des sites archéologiques de Vaimai et de Mao. Une escale à Taha’a c’est aussi se passionner pour la perliculture. »
Ce Voyage-Exotique, vous l’aurez compris, constitue, pour nous, le parangon de l’Anti-Voyage, la perversion de son essence. Voyage en technicolor, comme s’il était projeté devant les Prisonniers de la Caverne Platonicienne, conscience encore archaïque, ne se nourrissant que d’illusions, de purs artifices, niveau des simples conjectures et des opinions ne reposant sur rien d’autre que sur leur propre ignorance de plus hautes valeurs.
Diamétralement opposé le Voyage que nous nommerons Voyage-Boréal afin de créer un effet de saisissement au rapprochement de deux plans nettement inconciliables. Ce dernier, Voyage en tant que Voyage en sa plus haute signification que nous aborderons plus bas.
Mais, pour l’instant, quelques commentaires sur le Voyage-Exotique
Vous aurez d’emblée saisi combien l’intitulé du dépaysement « Maupiti – Raiatea – Taha’a », est apte à induire chez ses Admirateurs, ce sentiment totalement « tropical » au terme duquel, bercés par les rythmes syncopés et lancinants du to’ere, du tari parau, du fa’atete, du pahu tupai, les Admirateurs ne seront guère éloignés d’atteindre un état de transe, lequel, sans nul doute, est recherché par les Organisateurs afin que le Peuple des Visiteurs soit « taillable et corvéable à merci ». Il y a de substantiels profits à tirer de Ceux et Celles qui, hallucinés, vivent quelque peu en dehors du réel. Manœuvre médiumnique d’endormissement dont l’invisibilité manifeste est plus que redoutable quant aux effets produits sur les Voyeurs des lagons et autres perles rares.
Alors, comment ne pas rêver, comment ne pas être emporté hors-de-Soi par le luxe étrange, infini, intraduisible, de ces « île-vanilleraie » dont la douce fragrance est bien plus qu’un philtre d’Amour, l’Amour lui-même, certes frelaté, mais on a l’amour-qu’on-peut ! Quant à la « végétation luxuriante », chacun comprendra qu’elle ne puisse trouver son site d’expansion en de simples et modestes « Îlots » mais bien dans ces « motus » étranges qui sont un peu des entités hors-sol, de pures broderies d’un songe factice. Puis, au milieu de tous ces amusants colifichets, de cette clinquante bimbeloterie, il faut bien saupoudrer un peu d’exigence culturelle, promettre de profondes méditations « archéologiques » sur les sites de Vaimai et de Mao. Évidemment, le point d’orgue, à la manière d’une cerise posée sur la mousse d’un gâteau, cette « perle » pour laquelle il conviendra de « se passionner », passion qui doit se rétribuer en « monnaie de singe » pour un si mince enthousiasme.
Pour ce qui est de « l’âme des peuples originels », elle n’apparaît en transparence que bradée en un amusant folklore que nombre de Badauds « prennent pour argent comptant ». Vous l’aurez amplement compris, ce Tourisme consumériste à bord de luxueux paquebots de croisière déversant du haut de leurs cheminées de longues théories de fumées noires, ceci ne ferait que fleurer la gaudriole, si tant d’enjeux humains, culturels, civilisationnels n’étaient nullement en jeu. On atteint ici les limites d’une absurdité qui trouve en soi les motifs de sa propre satisfaction.
Et maintenant, une grande respiration grâce au Voyage-Boréal tel que proposé par Sylvain Tesson, Géographe-Écrivain à la profonde et lucide culture : une exigence morale qui constitue une véritable éthique appliquée à la Nature, au Paysage, à la Vie en ce qu’ils ont de plus précieux, de plus profond, une Existence tissée de Sens. Ci-dessous un extrait du beau livre « Dans les forêts de Sibérie », une anthologie pensante de haute volée. Puisse-t-elle inspirer quelques Voyageurs-Exotiques, les tirer du rêve en lequel ils dorment debout, afin de sonder l’essence des choses en sa plus évidente et plus belle profondeur.
« Un pas de côté »
« Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.
Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d’accès, parfois, une visite. L’hiver, des températures de – 30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis.
J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste — l’espace, le silence et la solitude — était déjà là.
Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples. J’ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt. J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes et bu de la vodka, à la fenêtre. La cabane était un poste d’observation idéal pour capter les tressaillements de la nature.
J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix.
Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations.
Tous les jours j’ai consigné mes pensées dans un cahier. Ce journal d’ermitage, vous le tenez dans les mains. » (C’est moi qui souligne)
Ce texte de l’Écrivain-Voyageur-Immobile (nouveau et fécond concept d’une manière originale de voyager) est d’une richesse inouïe. Nombre de nos textes sont traversés par des thèmes identiques. Aussi un commentaire s’impose-t-il de droit, manière d’écriture « à 4 mains » (exercice également tenté par notre écriture), d’écriture « enfonçant le clou » si nous pouvons nous permettre la facilité de ce cliché. Assurément ce commentaire ne se limite nullement à être un exercice de style littéraire. Bien plus que ceci il est reconnaissance de notre ego par un autre ego qui le confirme dans ses choix. Convergence des affinités, convergence des mots et des pensées.
« vivre en ermite au fond des bois », cette tentation d’un érémitisme en acte fulgure-t-il en la plupart des esprits contemporains à la manière d’un vœu pieux. Il faut beaucoup de force pour être un « Simon du Désert » ou un « Père Foucault » s'installant à Béni-Abbés, au sud de l’Oranie pour en faire un lieu de recueillement, c’est-à-dire pour pratiquer une ascèse radicale dont bien peu étaient capables hier, et encore moins aujourd’hui. Il y a, souterrain, mais terriblement vivant, dans le geste de Sylvain Tesson une tournure religieuse ou, à tout le moins une exigence spirituelle. Combien de renoncements à la vie facile parisienne, au milieu d’une élite intellectuelle nécessairement « bourgeoise », s’en défendît-elle avec une belle ardeur. Le « fond des bois », voici le seul endroit, le seul refuge qui mérite d’être connu à des fins d’intime connaissance de Soi.
« la pointe du cap des Cèdres du Nord », cette formule est remarquable en ceci qu’elle est une efficace reprise anaphorique d’une identique valeur : « la pointe », « le cap », le nord » indiquent, de manière essentielle, cette sorte de transcendance en laquelle, s’exilant des Terres Exotiques, ce sont seulement les Boréales, celles de l’extrémité, de l’essentiel, du Septentrion des sentiments, des sensations, des ressentis les plus vifs qui se puissent concevoir , ces Terres donc du lointain qui sont convoquées, à des fins de sincérité. Å sa propre complétude, à son réel accomplissement, il faut cette latitude portée au plus haut, tout comme le Soi fécondé de sens s’ouvre à son singulier destin en tant que promesse d’exaucement, d’obtention d’une générosité qui excède de beaucoup le terne des gratifications quotidiennes, somme toute réduites à « leur portion congrue ». Ce denier cliché en témoigne à l’envi !
« l’espace, le silence et la solitude », ceci se donne en tant que l’indispensable triptyque d’une réalisation de Soi hors du commun. Sublime tentation que de nommer ces Qualités Majuscules « Espace », « Silence », « Solitude » à la manière de ces Universaux planant toujours au-dessus de la tête des Existants, à savoir « le Beau », « le Bien », « le Vrai », comme si une réelle nécessité pouvait les assembler par paires :
« Espace-Beau »,
« Silence-Bien »,
« Solitude-Vrai »
Nullement au gré de quelque fantaisie
mais par une manière de logique axiologique.
Dans le retirement de Soi des affaires du Monde,
l’Espace est nécessairement affecté de pure Beauté,
le Silence se faisant écho du Bien,
la Solitude s’éprouvant en tant qu’ultime Vérité.
« Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle »,
l’aridité du Désert, l’horizon limité, le retrait des jouissances terrestres, tout ceci crée les conditions de l’inventivité, sollicitation de l’imaginaire qui, peut-être, est le seul dont la capacité de dépassement du réel soit configuratrice de cette « vie sobre et belle », dont tout un Chacun est en quête, à défaut d’en pouvoir cueillir les fruits.
« autour de gestes simples » … « J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes » … « bu de la vodka ».
Le Simple, le Retiré, le Modeste, autant de choses infinitésimales dont mes textes sont brodés lorsque la vie au contact de la Nature est en question.
Alors le Simple éloigne le Sophistiqué,
alors le Retiré se tient à distance du Rassemblé,
alors le Modeste repousse l’Arrogant,
toutes conditions voulues par l’exercice d’une vie droite refusant le luxe du superficiel et de l’immédiatement accessible. Lire-Marcher, comme si chaque action était l’écho de l’autre, comme si la Marche métabolisa it la Lecture, comme si la Lecture s’imprimait au rythme souple de la Marche. Fusion unitaire qui est le souhait discret des Idéalistes et des Chercheurs d’Étoiles dans un Monde livré à un obscurantisme sans fin, sans doute consubstantiel à l’Humain en son visage le plus grimaçant. Quant au plaisant « bu de la vodka », il constitue le fond de facticité sur lequel se détache, à la manière d’un feu follet sur une toile ténébreuse, le plaisir des sens qui le cède momentanément aux conquêtes de l’esprit.
« Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé »,
ici, voici l’évident contretype des jouissances exotiques. Å l’augmentation-élévation de Soi, il faut le recul du « fond », il faut la rigueur « de la taïga », toutes conditions impliquées par la métamorphose subséquente. « Métamorphose », le terme est aussi fort qu’inattendu. « Changement de forme, de nature ou de structure si importante que l'être ou la chose qui en est l'objet n'est plus reconnaissable », nous précise le dictionnaire. Oui, sans doute le travail sur Soi, l’abnégation, le retrait des obligations et choses du Monde opèrent-ils ce prodige de nous porter en des lieux dont nous ne supputions nullement qu’ils pussent exister. Cette brusque transmutation-transfiguration de l’Être dont bien de nos Contemporains pensent pouvoir trouver le prodige dans l’usage des drogues et autres artefacts, résulte ici, dans la façon la plus naturelle qui soit, de ce retirement septentrional, seul moyen « légitime » de rentrer en Soi, de se découvrir comme ce que l’on a toujours été, mais qui, toujours, est en progrès si l’on s’y emploie avec assiduité. Toujours une possibilité continue de transformation, une sorte de continent extensible à l’infini, une matière souple ne pouvant jamais connaître le degré ultime de sa forme, tellement est dilatée l’intime possibilité d’être, pour l’Homme, certes, mais d’être-toujours-plus, ce qui est la voie d’une esthétique-éthique parvenue au plus haut de son site.
« L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. »
Le constat est aussi vertical qu’amer. Cette infinie mobilité, cet aiguillon de l’éternelle agitation, de ce constant branle-bas typiquement dionysiaque, reflue en une manière de station permanente, de sédentarité radicale. Comme à l’intérieur d’une cellule monastique où retrouver son corps et conséquemment son esprit et son âme, ces principes essentiels s’actualisant à l’aire d’un substantiel repos. « Ce que le voyage ne me procurait plus », ceci affirme, en l’être même éparpillé selon la tyrannie de mille désirs polyphoniques, le surgissement d’une conscience recentrée sur elle-même, le retour à une manière de foyer originaire auprès duquel trouver plaisir et dimension d’une ataraxie dépouillée de tout artifice.
« Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps »,
l’expression est aussi belle que douée du sens le plus profond. L’Être est tissé de cette irremplaçable temporalité, qu’il lui faut, en effet, constamment « apprivoiser » de manière à ce que l’instant, en constante fuite, ne se précipite trop tôt dans les mors de la finitude. Or, éprouver le temps ne se peut qu’à l’aune d’une égale appropriation de l’espace. Nul temps ne se montre de soi. Tout temps ne se rend visible qu’à occuper un espace. Ainsi « le génie du lieu » est-il convoqué à des fins de rencontre avec le « génie humain », lequel, en sa capacite de création continue constitue, pour lui, l’Homme retiré au fond de sa solitude, le seul moyen de relier un site à un instant qui l’accomplit dans une manière de réversibilité des actions. Le site accomplit le temps qui, à son tour, donne sens au Site, le localise comme ce Site particulier, singulier, arrimé à tel degré du temps et nullement à tel autre. Faute de cette localisation spatio-temporelle, nulle présence ne serait effective, car nullement orientée, nullement définie, nullement reconnue, pure abstraction faisant naître l’idée d’un insupportable Néant.
C’est au motif même de la confiance témoignée envers le site d’accueil, la « cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal », que l’Écrivain-Voyageur, muni d’un orient parmi la vastitude insaisissable du Monde, a pu reconnaitre ce temps-balisé comme le sien, nullement celui de Quiconque d’extérieur livré à l’exposition d’une autre aire, d’une autre géographie. N’oublions pas que Sylvain Tesson est Géographe de formation et que ceci a pour conséquence qu’il lui faut d’abord s’enquérir d’un lieu (la géographie) avant même d’en éprouver le temps (l’histoire), sorte de principe hiérarchique dont, au bout du compte, il ne persiste que l’unité du Temps-Espace car la dissociation des deux serait pure absurdité ontologique. C’est simplement le mode d’appropriation qui est privilégié, nullement sa finalité. Éprouver le « génie du lieu », nul ne peut en ressentir la nécessaire profondeur qu’au terme d’une entrée en Soi, d’une exploration de son propre continent, cet espace « Boréal » dont la rigueur même exprime en termes climatiques ce qui, en la Personne résonne en termes psycho-spirituels, seule et unique dimension d’une communication d’être-à-être, celui de la Nature en lien avec celui du Sujet.
Enfin, la finale « j’ai consigné mes pensées dans un cahier » est une indication précieuse du mouvement de consignation des intimes sensations sur cette page blanche dont nul ne pourra contester la blancheur de neige, cette manière de fond imperceptible de la conscience en laquelle vient s’écrire, en mots dilatés de sens, la singularité d’une expérience à nulle autre pareille :
la coïncidence de Soi-à-Soi
thème récurrent de nos méditations
pour la simple raison que ce fondement
est le seul à même d’apporter
une étincelle de lumière
dans le destin bien opaque des choses !