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30 juin 2026 2 30 /06 /juin /2026 06:46
Comme une image

           Œuvre : Barbara Kroll.

 

    Une scène de théâtre

 

   C’est vraiment étonnant, parfois, combien le réel semble se confondre avec une scène de théâtre. On est assis sur un fauteuil de velours rouge, dans la pénombre, parmi la foule de spectateurs muets, fasciné par le jeu qui se déroule sur la scène. Seulement cela qui compte, la scène et nulle autre manifestation ne saurait mieux nous convaincre de sa présence tangible, palpable. Un monde fermé sur sa propre logique, une topologie si exacte qu’elle semble correspondre au lieu même de nos affinités. Ecrin dont, jamais, l’on ne voudrait sortir. Il est si rassurant de penser qu’on a enfin trouvé un site propice à la halte, au repos, peut-être à une salutaire méditation. Mais le réel, est-ce ceci qu’on invente alors que l’imaginaire tisse sa toile, que le désir bâtit ses décors de carton-pâte ou bien possède-t-il une consistance particulière, une forme singulière, des prédicats auxquels il ne pourrait se dérober ? Mythe ou réalité ?

 

   Ineffaçable chiffre

  

   Mythe ou réalité ? C’étaient ces réflexions qui m’agitaient, la plupart du temps, alors que cheminant vers le Journal, je m’absorbais dans de creuses pensées qui n’avaient pour fondement qu’une nature fantasque dont le destin m’avait attribué l’ineffaçable chiffre : une idée sûre des choses le matin, que midi décolorait, que le crépuscule prenait en son sein, la métamorphosant, la rendant méconnaissable. Par exemple le réveil me surprenait dans une forme de romantisme fleuri que midi réaménageait en violent expressionnisme alors que le déclin de la lumière me trouvait dans une attitude proche de la contemplation, à l’orée de quelque symbolisme ouvrant les rivages sombres de la nuit. A dire vrai, je crois que je me sustentais de cette nourriture à demi mythique, à demi réelle, laquelle convenait à mes divagations, à mes états d’âme toujours en mouvement. Sans doute est-ce pour cette raison, d’un capricieux métabolisme, que le Journal m’avait confié l’écriture des articles relatifs aux manifestations artistiques, expositions, pièces et autres spectacles qui étaient autant d’oreillers moelleux, d’épaisseurs d’ouate contre lesquels les mouvements du Monde venaient s’amortir avec un bruit de feuille morte chutant sur le sol d’automne.

 

   Vagabonder

 

  Tous les matins, je longeais les murs imposants, recouverts de lierre sombre, d’un ancien couvent récemment transformé en Hôtel, belle bâtisse qui surgissait des brumes - le lac en contrebas les alimentait -, à la manière dont une figure se hisse d’un songe dont elle était prisonnière.  Rien n’y semblait réel que le glacis des tuiles vernissées coiffant les toits, les grappes de glycines blanches faisant leur luxe d’odeurs, les vitraux des fenêtres à meneaux que traversait une clarté couleur de miel et d’ambre. Un genre de Conte des Mille et Une Nuits venu d’Orient, qui aurait trouvé le site de son accueil dans cet Occident tellement versé dans les mailles étroites de l’expérience immédiate, de la connaissance objective des choses, sans délai, sans intercession aucune. On aura compris que mon cœur inclinait vers le rêve d’Orient, négligeant, le plus souvent, les considérations par trop rationnelles dont mes coreligionnaires étaient affectés jusqu’en leurs rêves certainement, tellement Descartes avait imprimé en eux les préceptes du « Discours de la méthode ». Ils considéraient la Science comme l’art le plus subtil qu’il se pût imaginer. Il s’agissait plus, pour moi, d’une existence se coulant dans le lacis primesautier d’un layon forestier que d’une marche catégorique ne se fiant qu’aux règles du bon sens. Vagabonder m’était plus agréable que suivre ces chemins bordés de concepts et envahis des ronces urticantes de la logique.

 

   Quelques lignes flexueuses

 

   Ainsi lorsque, dans le demi-jour, je progressais dans l’étroite Rue des Feuillantines que cernaient les ombres des hauts remparts, la tête encore dans les flux et reflux des rêves non encore dissipés, ma vue se troublait, ma conscience aussi sans doute et je ne prenais, des choses présentes, que quelques nervures, quelques lignes flexueuses dont je meublais mon cheminement solitaire. A cette heure, peu de passants. Parfois un chat sauvage fuyant au ras du sol avec l’allure d’une illusion. Avait-il au moins existé le temps d’un clignement d’œil ?  

   Comment, un jour, levant les yeux en direction des mansardes qui chapeautaient les hautes murailles, votre image m’apparut-elle, je ne saurais le dire, sauf peut-être décrire la vague trace qui entoura votre présence du prestige de l’absence ? Oui, voici ce qui était étrange au plus haut point, vous étiez, tout à la fois, cette belle figure matérielle dans le cadre de la fenêtre, mais aussi sa fuite éternelle dans une sorte d’astigmatisme qui brouillait tout, reconduisait aux abîmes l’apparition tout juste naissante. Insolite impression qui reprenait d’une main la vision dont l’autre m’avait fait le don, comme si, de vous, seulement l’inconnaissable pouvait se donner à voir.

 

   L’Inconnue de l’Hôtel

 

  Ici, maintenant, il faut se livrer à une description. Non point tant pour éclairer le lecteur que pour proposer à l’énigme qui m’habite quelques points de repère dont elle fera sa rapide topologie. C’est ceci qui devenait indispensable : des abscisses et des ordonnées, un graphique, le surgissement d’une géométrie. Cette Raison que je m’ingéniais à fuir, voici qu’elle s’imposait à mon esprit comme la seule ressource m’évitant de m’égarer en de bien troublantes divagations. Vous, l’Inconnue de l’Hôtel, il me fallait vous cerner de plus près et comment donc y parvenir si ce n’était en prenant, partout où cela était disponible, quelques indices concourant à délimiter l’assise de votre être ? Mais, procédant à un essai de description, les choses semblent déjà se dissoudre, m’échapper comme un objet précieux, un cristal, manifestant sa fragilité et les mains tremblent déjà d’en perdre le contact, cette pureté que nul ne saurait imiter, que nul artisan ne saurait façonner en un autre endroit qu’en son imaginaire. Parfois la réalité est si labile, indéfinissable, qu’elle est toujours en fuite, empreinte d’un oiseau blanc dans le silence du ciel. Mais il ne faut renoncer. Mais il faut persister en votre être autant qu’en le mien puisque, à présent, nos destins sont liés par une rencontre sans doute fortuite, distante, mais l’espace parle si peu en ce domaine, mais le temps se dissipe si vite quand la brûlure de connaître est si vive qu’aucune eau n’éteindra.

 

   Cette fuligineuse ébène

 

   Le maquis de votre chevelure est cette fuligineuse ébène, ce bois odorant, tropical, tressé des fibres du mystère, on n’en perçoit que la ténébreuse énergie, le doux enveloppement, cette soie qui bruisse et se retire à la fois. Votre visage, un biscuit à peine patiné, une lueur dans la nasse d’une crypte, une diffusion que dissimule, sans doute, une volonté de demeurer dans le retrait, de ne point offenser le jour, de loger l’idée dans un étui si semblable à ces théâtres de poupées avec leurs rideaux cramoisis, les festons dont ils sont ourlés, la rumeur dans laquelle ils s’enfoncent comme pour mieux se prêter aux rêves du puéril, de l’innocence, de l’attente d’une révélation, souvent d’une simple joie, élémentaire, se suffisant de ce mensonge du jouet, de son artifice, de sa comédie s’animant à bas bruit.

   Votre main en coupe, en nacelle sur laquelle repose l’étrave inaperçue de votre menton. Ce geste est-il chagrin, douleur ou bien repos après une épreuve, soutien consécutif à un abattement, ou encore le reflux d’une joie bien trop tôt évanouie ? Voyez-vous, vous me réduisez à ne vivre que de conjectures, à ne me nourrir que d’hypothèses. Sans doute seraient-elles vite balayées à l’aune de la connaissance du réel qui est le vôtre ! Supputations, approximations que les pensées que nous projetons sur un continent inconnu. Il y a tant de sentiers qui conduisent aux êtres quand on n’est guidé que par l’ignorance, l’affirmation gratuite, le transfert de fantasmes qui, le plus souvent, s’étiolent dès que le but approche, que la terre devient visible, le paysage se dessine.

  

   Cette avancée vers le Néant

 

  Et le triangle de ce coude rouge, cette avancée vers le Néant, cette presqu’île dont on perçoit à peine l’architecture, est-il objet de lassitude, renoncement, rassemblement d’une force avant qu’un acte soit accompli ? Votre attitude est si semblable à celle du lanceur de poids, cette puissance qui va se déployer, cette fureur athlétique qui veut dire son règne et l’auréole de son glorieux destin. Mais non, voici que je déraisonne et fabule, un pied dans la rue où s’écoule la vraie vie, un autre dans le théâtre où ne s’agitent que les ombres qu’un démiurge a construites pour éviter de faire face, pour ne se donner que des représentations complaisantes, des fuites, des dérobades.

   Voyez-vous il est si difficile de s’assumer en tant qu’homme et de ne pas céder à la tentation de se retirer dans un genre d’empyrée avec ses mannequins de brume, ses marionnettes de bois coloré dont on tire les ficelles, spectateur ému de sa propre facétie, de son allégeance au cabotinage, en sorte une échappatoire en direction de la facilité, du désengagement, de l’être ramené à la portion congrue que lui trace une coupable fantaisie, un effort de moindre envergure, un envers du décor se substituant à la pesanteur de toute factualité, de toute contrainte existentielle.

  

   Quelque élégance osée

 

   La toile de votre jupe est-elle un simple fourreau qui dissimule votre désir, la marque de quelque élégance osée, le refus de vous conformer aux instincts de votre classe ? L’Hôtel qui vous accueille est si huppé, si aristocratique qu’il me renvoie aussitôt aux préoccupations de ma « basse caste », peut-être celle des Intouchables qui longent les murs en les rasant et ne regardent jamais les Brahmanes, ceux qui leur sont supérieurs à l’aune de leur naissance. Êtes-vous d’essence sublime, d’une culture élevée dans l’ordre du savoir, d’une « gentry » logeant dans quelle inaccessible forteresse ?

  

   Une énigme

 

   Les piliers de vos jambes sont musculeux, tendus, sans faille apparente. Êtes-vous sportive ? Comment d’ailleurs pourrais-je le savoir, vous que je n’ai jamais aperçue ailleurs que dans ce cadre de fenêtre, dans cette identique posture qui paraît éternelle à force d’être une simple présence qu’on dirait hiératique ? Vous êtes une énigme et, à ce titre, vous hantez chacun de mes rêves, vous en envahissez la scène, vous êtes, à la fois l’Actrice, le Régisseur, le Souffleur qui me dit mon rôle et me cantonne à n’être qu’un Figurant parmi la foule des Nombreux et des Déshérités.

  

   « Garçon au gilet rouge »

 

   Pas plus tard que cette nuit vous m’êtes apparue sous les traits du « Garçon au gilet rouge » de Cézanne. Même attitude indolente, même visage abandonné, même obéissance du menton à l’étai d’un bras salvateur, même posture méditative qui, de son mystère, ne laisse rien percevoir qu’une transparence, l’image d’un ailleurs qui semble vous délivrer de vous-même en même temps qu’il vous dérobe au regard des autres. Oui, sans doute, votre apparence est-elle plus dynamique que celle du personnage de Cézanne mais, en son fond, il y a convergence en cette manière de profondeur qui semble creuser ses sillons dans les deux œuvres. Car, c’est bien cela, vous êtes une œuvre, rien qu’une œuvre ? Je le savais, mon imagination m’aura encore distrait du réel.

  

   Un hiver précoce

 

   Mais voici que le ciel se charge, que tombent les premières gouttes de cette pluie d’automne qui ressemble aux souvenirs dilués au fond d’un illisible passé. Je remonte le col de mon blouson. Le vent fait tourbillonner les feuilles, les assemble en de curieux itinéraires, en de capricieuses directions. Comme si, d’un instant à l’autre, tout pouvait soudain changer, un Intouchable devenir Brahmane avec tous les égards attachés à son haut rang, à son invincible dignité. La porte du bureau n’était pas verrouillée. Me voici bien distrait en cette saison finissante. Augure-t-elle quelque mauvais présage ? Un hiver précoce, une froidure, les jours qui se précipitent vers leur perte ?

   Il y a tant de symboles partout suspendus. Au faîte des arbres, dans le creux sinueux des caniveaux, dans la moindre brindille que le souffle disperse sans s’y attacher comme si, déjà, sa perte prononcée, il ne convenait que de poursuivre son imparable trajectoire.

 

   Rencontres étranges

 

    Quelques feuilles éparses sur mon bureau. Des notes prises au hasard des lectures, au confluent de quelques idées. Tiens, comme certaines rencontres sont étranges, peut-être prémonitoires, à moins qu’il ne s’agisse que de la réactivation de quelque réminiscence enfouie au plus loin des ans. Un article découpé dans la Presse : un Lanceur de poids athlétique dont les muscles brillent tel l’acier. Et puis cette illustration à même un livre de Beaux-arts demeuré ouvert : « Garçon au gilet rouge » et, à côté, Cézanne à la barbe fournie, une photographie de jeunesse. Quelques commentaires au stylo dans la marge.

   Je vais rassembler quelques intuitions, les mettre en forme. Cet article sur La « Sainte Victoire », voici que je souhaite le mettre en perspective avec ce « Garçon ». Il doit y avoir des osmoses, des fusions, des nœuds de sens. Les œuvres sont contemporaines, les couleurs presque identiques, cette palette réduite à trois tons fondamentaux, adoucis, qui s’interpénètrent, jouent entre eux, ces rouges éteints, ces bleus à peine appuyés, ce blanc surtout qui fait surgir le silence, aère le lexique, le rend vraisemblable, cette respiration de l’œuvre qui la porte en dehors d’elle et la tient en sustentation. Et puis cette identique figure de la présence humaine, de la présence géologique. Deux immenses patiences venues du fond des âges qui disent l’unique sentiment d’exister, cette subtile vibration de la peinture que rien ne vient troubler, qu’unifie encore ce bleu-vert de la végétation, le même que celui où repose le coude du Jeune Garçon, apparente sérénité que rien ne semble pouvoir altérer.

 

  VOUS, là, sur le seuil

 

  Mais voici qu’on frappe à la vitre. Je sors sur le pas de la porte. VOUS, là, sur le seuil, simplement vêtue de votre fourreau de toile blanche, ce haut rouge sombre qui vous va à merveille, ce teint de porcelaine doucement ambré, ces cheveux en chignon, cette lisse et souple ébène ramenée sagement sur votre nuque, ces mains si longues qu’elle ne paraissent jamais en finir de vous annoncer telle la Mystérieuse que vous êtes.

  

   VOUS, assurément !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

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29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 07:39
Fragile en sa demeure

    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Fragile en sa demeure

 

Les choses sont là devant

Dans l’énigmatique pliure

De leur être

Comment en saisir

La troublante nature

Tout est en fuite

De soi

Tout en chute vers l’abîme

Tout si éphémère

Qui ne dit son nom

 

***

 

Comment être à soi

Comment s’accorder

À sa propre vision

Il y a tellement d’incertitudes

D’approximations

Dans notre hésitante

Marche vers l’avant

Toujours nous titubons

Toujours nous hésitons

À coïncider

Avec ce que nous sommes

En propre

Une illusion parmi

Le fin brouillard du monde

 

Plus d’un m’avait dit

 

Mais regardez donc

Le fil de la Vierge

Sa ténuité sa résonance

Dans l’air empli des remugles du jour

La brise sentait la touffe ébrieuse du thym

La délicieuse harmonie d’autrefois

L’insistance têtue du présent

La texture invisible de l’avenir

 

***

 

Plus d’un m’avait dit

 

Vous n’existez pas vraiment

Vous n’êtes qu’une image

Puisée à la source du songe

Qu’une flamme agitée par le vent

Un gribouillis d’enfant

Sur les pages d’un cahier

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Voici ce que je pensais du monde

Une fleur me visitait

Qui l’instant d’après

Avait perdu ses pétales

Elle jonchait d’écume

Dans un simple désarroi

La croûte grise du sol

 

Mignonne allons voir si la rose

Disais-je souvent aux Inconnues

Qui croisaient ma route

Certaines venaient

Certaines partaient

Toutes étaient en fuite

D’elles-mêmes

Et nulle ne voulait voir la rose

En son dénuement dernier

 

Déjà la flétrissure les atteignait

Elles les passantes distraites

Déjà la soie de leur peau peluchait

Déjà le parchemin signait

Les premières traces

D’une affliction

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Qui donc

Vous qui passez

Moi qui demeure

Tout dans la perte de l’être

Jour aux encoignures bleues

Nuit aux angles d’ombre

Midi criblé d’étincelles

Voici la complainte du temps

Voilà la mesure de l’homme

De la colline sous le ciel

De la Terre usée

De tourner sur son axe

Des Tropiques

Que la chaleur éteint

Des Pôles

Que la glace ennuie

 

***

 

Et un matin dans le frais de l’heure

J’avais rapporté de ma promenade

Une errance plutôt

Une distraction

De ma propre figure

Cette mince toile

Ornée de mille soleils

Que je pensais être l’orbe de la joie

On me persuada bien vite de m’écarter

Du vertige de ma vision

Ces globes de lumière n’étaient nullement

L’assurance d’une félicité

Plutôt les signes avant-coureurs

D’une étrange combustion de l’âme

 

Même la Prestigieuse entre toutes

Possédait en son sein

Les motifs de sa destruction

Un flacon de ciguë

Au plein de la grâce

Et tel l’infortuné Socrate

D’avoir cru à l’imparable Vérité

Elle aurait payé le lourd tribut

 

***

 

Les Sophistes plus nombreux

Une foule dense et vipérine veillait

À ce que rien ne fasse sens

Dans l’horizon des êtres

Pas plus ces risibles fils de la Vierge

Que tout Vivant sur cette Terre

Il fallait des hommes bien fats

Pour un instant

Croire en leur immortalité

Le Temps était là

Avec ses mors de diamant

Ses trépans de platine

Mort devait s’ensuivre

Jusqu’à la fin des temps

 

***

 

Avaient-ils jamais commencé

Vraiment les hommes

Le tissage était si lâche

La navette si usée

La toile si mince

Un rien

Sur l’envers d’une peau

Oui

Un Rien

 

*

 

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28 juin 2026 7 28 /06 /juin /2026 07:12
Si près de la nature des choses

« Esquisse »

 

***

 

   [Les très Rares qui sont mes Lecteurs habituels ne s’étonneront pas du fait que le thème traité, celui de « L’Origine », soit, une fois de plus, remis sur le métier, témoin d’une quête obsessionnelle de trouver, au motif inquiet du Présent, de possibles racines ou, du moins, de hasardeuses hypothèses. Inutile de me demander ce qui signifie exactement « L’Origine », ce concept, compte tenu de sa nature nécessairement indéterminée, ne peut que demeurer dans l’orbe d’un éternel questionnement. Questionnement pour le questionnement qui, pour le coup, désigne bien cette « Origine » de la Philosophie se perdant dans la nuit des temps, aussi bien que dans l’irrésolution de son motif.

   « Philosophie » : « Sagesse profonde consistant dans l'amour de la vérité et la pratique de la vertu », telle est sa définition selon l’étymologie et l’on comprendra aisément, en regard de ses recherches on ne peut plus générales, qu’on ne puisse guère en délimiter les objectifs, en circonscrire l’aire d’influence. La notion « d’Origine » s’inscrit dans ce flou, dans ce voilement, ce qui, du reste, en fait tout l’intérêt. En effet, toute question résolue s’épuise à même sa clôture, tout comme l’Amour, par trop expérimenté, meurt d’avoir été trop connu. Donc il ne reste plus qu’à se mettre en quête de cette « irréelle réalité », en quoi consiste notre compréhension des choses, dont chacun sait l’aporie en tant que ce cercle herméneutique girant incessamment à la recherche de cet improbable « Point-Source ».  Le cercle, par définition, n’ayant ni fin, ni commencement. Ce qui, précisément, ne peut que nous mettre en mouvement !]

 

***

 

   L’image-titre de cet article, une fois encore, explore la palette de Barbara Kroll, l’Artiste allemande étant, elle aussi, une nouvelle fois convoquée à des fins d’analyse d’une seule et même œuvre selon deux moments successifs de sa genèse :

 

le premier moment, nous le nommons « Esquisse »,

le second moment, nous le nommons « Devenue »,

 

   le naturel décalage de nomination correspondant, chez le même Être, à deux stances de sa temporalisation. Un premier temps exploratoire de recherche, qu’un second temps accomplit et termine selon une œuvre possédant, en soi, la totalité de sa signification.

 

Si près de la nature des choses

Il faut commencer par « Esquisse », la situer en une manière de nuit, d’obscurité originaires dont elle n’émergerait qu’à grand peine. Notons, d’emblée, que sa représentation inversée : tête en bas, corps en haut, pourrait faire penser au geste de la parturition au cours duquel le corps-nouveau est expulsé de sa matrice primitive pour connaître le début d’une position ontologique qui sera suivie du rythme continu du vivre en la succession de ses mouvements intégrés dans la narration d’une existence singulière. Maintenant, m’adressant directement à « Esquisse », voici en quoi consiste ma perception de qui-elle-est :

  

   Esquisse, toi qui viens au jour, toi encore enrobée de nuit, comment te connaître sinon à projeter en qui-tu-es, nullement les linéaments de ta propre nature, bien plutôt les sensations que tu implantes au cœur de nos consciences, nous-les-Regardeurs, nous qui, en quelque manière, te créons à l’aune des mots que nous t’adressons. Que tu sois entourée de mystère, plus même, que tu sois Mystère toi-même, qui donc pourrait en douter puisque ce que tu livres de toi c’est bien une énigme dont nous ferons le tour, à défaut d’en pouvoir percer l’immuable enceinte.

   Ton pagne de Pourpre léger n’indique-t-il cette origine animale telle que vénérée par les Peuples Antiques, Phéniciens et Égéens, lequel Pourpre imprégnait leur culture, signe d’honneur et de pouvoir que l’Église d’aujourd’hui destine à ses éminents Cardinaux ? Oui, cette couleur, plus spirituelle que matérielle semble venir de loin, indiquer le Haut Lieu de ta provenance. Elle est un genre de fascination dont l’œil inquiet du Visiteur a bien du mal à se détacher. Elle constitue une sorte d’appel à remonter en direction de la source pleine d’étrangeté de toute vie, puissance de la nativité, y compris des plus Simples, des plus Modestes d’entre nous.

   Et cette blancheur de ton corps avec laquelle elle contraste, sorte de jeu d’une virginité l’autre : dignité de la Pourpre que fête le retrait, le silence de la pure Blancheur. Ton corps de porcelaine, de Saturne à Albâtre, cette vibration silencieuse est ta Note Fondamentale, celle qui profère à bas bruit la pure distinction, l’invincible décence qui tresse en toi l’invisible de ses lianes. Muette supplication de l’Être encore soudé à la rudesse native de son roc. Force et fragilité mêlées qui font la beauté de ce qui prétend à l’exister sans prétention ni arrogance. Certes, un bon Observateur notera le passage de quelques ombres légères sur cette plaine neigeuse, mais ceci n’entamera en rien le mérite de ta position première.

  

   Tu portes encore en toi des échardes de sorgue, de sombres éclisses et ce sont elles qui te rattachent le plus sûrement aux forces occultes de la Nuit fécondatrice d’une future présence.  Toute présence, en effet, ne se détache jamais que sur fond d’absence. La lumière de la Raison ne se donne qu’à s’extraire de la tunique nocturne des incompréhensions et des discernements trop courts. C’est dans cette persistance ténébreuse au milieu de l’effervescence de ton anatomie que peut se lire, avec le plus de certitude,

 

ta relation à l’Originaire,

ton adhérence à l’Invisible,

ta sourde profération contre

le rideau d’un éternel silence.

  

   Nul n’existe de Soi sans être Dialecticien. Je suis-qui-je-suis confronté à la confondante massivité du non-être. Le bandeau qui ceinture tes seins est noir, tissé de gris, le buisson de ta chevelure est noir-plus-que-noir et tout ceci se donne selon une belle harmonie : jeu des Opposés, jeu des Contrastes qui disent, selon un unique mouvement,

 

l’irréel et le réel,

le songe et le quotidien,

l’éclaircie et l’obscurcissement,

la poésie et la prose,

l’amour et le désamour.

 

Ce noir d’Ébène, de Jais,

cette Nuit se perdant

en son propre labyrinthe,

ce sont tous ces signes

indistincts qui te relient

 

à ton motif premier,

à ton premier souffle,

à ta première vision.

  

Seul le Blanc ne pourrait rien.

Seul le Noir serait orphelin.

C’est l’acte d’amour,

la copulation du Noir et du Blanc

qui donnent le coup d’envoi

de la manifestation :

 

une Aube se lève d’un noir Linceul,

une Vie s’arrache à la Mort,

un Soleil fait signe depuis

la pure noirceur de l’éclipse.

Oui, ce que j’affirme, selon

la volonté de tes attributs,

 

la Pourpre de ton pagne,

l’Albâtre de ton corps,

le Jais de ta chevelure,

ce que j’affirme,

 

ta venue à l’Être en tant

que pure Origine.

  

Tu es l’antéprédicatif dont

découleront plus tard,

toutes les prédications imaginables.

Tu es le Natif, la Source vive

à laquelle s’alimenteront

les milliers d’affluents de l’Être.

Tu es la Figure de l’Inchoatif,

de ce qui débute,

de ce qui commence et s’éblouit

de ce commencement.

 

Tu nous rives, nous-les-Regardeurs,

à ton Esquisse-Effigie qui est le pur orient

selon lequel nous sera donné le don

de voir au-delà de qui-nous-sommes

en notre glaise de chair,

 

ce qui brille, s’élève,

germine, éclot s’éploie,

signifie avec force bien au-delà

de nos yeux semés de cataracte,

de nos oreilles obturées de cire,

de nos doigts gourds,

de nos sexes infertiles.

 

Tu es l’Origine,

nous sommes ceux-qui-suivons avec docilité

la voie que tu traces devant nos pas hésitants.

Tu es la Voix que nous écoutons

avec crainte et respect.

Tu es le Guide dont nous

emboîtons le pas agile.

Demeure en-qui-tu-es :

tu es le Possible

en sa pure position

d’effectuations infinies.

Si près de la nature des choses

   Nous avons beaucoup dit à propos d’Esquisse-Naissante, la considérant la première lettre d’un prometteur alphabet existentiel. Aussi, présentement, nous faut-il l’adosser à cette figure nommée « Devenue », telle qu’en elle-même la postérité la change. Et il nous faut procéder au jeu des analogies et des différences.

  

   Le pagne, de Pourpre qu’il était en son rayonnement plein de dignité, de grandeur manifeste, le voici devenu cette teinte hésitant entre Violet Minéral et Zinzolin soutenu et nous voyons bien ici que cette chute de la couleur

 

dessine le contour même

de la mélancolie,

s’ombre de tristesse,

se désole de solitude.

 

   Comme un repli en Soi, un renoncement à hisser, devant Soi, la bannière étincelante de la joie. Quant au corps, il est devenu ce large territoire de Blanc de Talc, ayant perdu ses nuances ombrées,

 

ce Blanc livide,

ce Blanc-plus-que-Blanc

auquel nul prédicat ne semble

pouvoir convenir.

 

   Si le Blanc « d’Esquisse » pouvait laisser transparaitre quelque clarté, évoquer pureté et lumière (certes voilée), le Blanc de « Devenue » résonne à la manière

 

d’un vide sans nul relief,

d’une diaphanéité sans motifs,

d’un silence ne pouvant

accueillir nulle parole.

  

   Ce corps fait signe dans une sorte de recueillement froid, comme s’il était Désert semé de roses des sables cristallisées pour l’éternité. Ce corps est comme transi de porter en soi cet absolu silence, parole givrée émettrice de mots incompréhensibles. Seul l’étroit bandeau qui ceint la poitrine a conservé mémoire de la nuit originaire, la seule qui ait du sens au titre des immenses réserves d’actualisations dont elle est la seule et unique donatrice.  

  

   Les métamorphoses les plus visibles, par rapport à la perspective initiale : l’éventail des doigts s’est ouvert en même temps qu’il s’est éclairé d’un Rose Framboise, alors que le casque de cheveux est passé du Brun au Blond. Mais nous n’abuserons plus avant de la symbolique des couleurs, laquelle risquerait de devenir simple compendium facile d’une interprétation toujours à portée de main.

Si près de la nature des choses

   Ce que l’on doit méditer, à la suite de ces quelques réflexions, les valeurs respectives de l’Originaire et du Devenu dans la constitution archéologique de l’Être. Ce que nous souhaiterions exprimer, sans doute à défaut d’en faire comprendre la profondeur : le surcroît de sens de l’Originaire par rapport à ce qui en est la filiation directe, à savoir l’inscription de la narration humaine en son devenir. Tout se résume à une nuance, cependant d’importance, l’Originaire contient en lui toutes les ressources qui, plus tard, s’actualiseront de telle ou de telle manière, dans le trajet singulier et nullement rejouable de l’Être-Devenu, forcément cloué à son Destin, doté de prédicats propres, spécifiques, en une certaine manière d’assises immuables dont jamais il ne pourra exciper, sauf au signal ferme et définitif d’une Mort qui ne peut qu’être la sienne, pleine et entière.

  

   Si l’on prend la peine de pénétrer plus avant ces simples méditations, une synthèse en découlera, laquelle sera aussi bien logique (enchaînement d’inductions, de déductions, d’hypothèses) qu’ontologique (manière dont l’Être prend forme au cours de sa temporalisation). Tout ceci peut se résumer en termes de Liberté et de Non-Liberté. « Qu’Esquisse » soit libre résulte de sa posture dans l’indétermination et l’antéprédicatif : rien de ses qualités, caractères, actes futurs n’est encore parvenu à l’instant de son éclosion. Tout est en réserve. Tout est en pure virtualité. Le possible est un éventail largement ouvert dont chaque pli de feuille contient l’infini des actualisations imaginables. Le temps humain est suspendu, si bien que les aiguilles de l’horloge du quotidien, les grains du sablier des actes, les gouttes de la clepsydre des décisions ont toute licence formelle, tout loisir d’invention de soi sous la lumière qui leur convient.

    

   Liberté en tant que Liberté ou Essence de la Liberté, ceci sonnant, à l’évidence, à la manière d’un Absolu. Bien évidemment, plus d’un dira la pure théorie, sinon la vertu sans limite de l’imagination. Eh bien soit, peut-être l’imaginaire est-il la première pierre angulaire sur laquelle faire reposer la totalité du fragile édifice humain. Å moins qu’il ne s’agisse de la merveilleuse activité noétique en charge de débusquer, dans l’Intelligible, ce qui viendra au Sensible en tant que son explication la plus plausible.

 

Car c’est bien du rien-d’être,

que l’Être s’annoncera.

Car c’est bien du Silence

que la Parole naîtra.

Car c’est bien de l’Invisible

que du Visible paraîtra.

Car c’est bien du Non-préhensible

qu’un Toucher affirmera sa puissance.

  

   Bien évidemment, le fait de poser les deux Silhouettes en vis-à-vis n’est producteur que d’un sens infime et hautement subjectif. Cependant, le retiré, l’intime, le discret en disent bien souvent beaucoup plus que le hautement affirmé, le déclamé à claire voix, le proféré dans l’assurance la plus ferme. De l’Être-Originaire à l’Être-devenu, le glissement est presque inaperçu au motif que tout acte de genèse prend appui sur celui qui le précède et annonce celui qui lui succédera. De minces « tropismes » dans le langage nuancé de Nathalie Sarraute, la fine Inquisitrice de l’âme humaine.

  

   Alors, que peuvent bien signifier, la métamorphose du pagne, celle de la couleur de l’anatomie, l’ouverture et la coloration des doigts, la teinte neuve de la chevelure ? Rien de moins qu’une des facettes de l’entrée de l’Être en ses possibles et infinies postures. Ceci est de cette manière mais aurait pu être autrement : empreinte singulière du Destin en qui en reçoit les signes, indépassable contingence en laquelle quiconque se précipite contre son gré, fût-ce, parfois, avec entrain. Que « Devenue » soit prédiquée de telle manière et non de telle autre est, bien évidemment, pur mystère et la décision de sa conscience, sa possibilité effectrice d’actes n’y pourront rien changer, quel que soit le trajet de son existence. Ceci veut signifier, et de manière singulièrement tragique, l’on en conviendra, que « Devenue » en son cheminement existentiel n’est nullement libre, que tous ces prédicats en sont l’emblème le plus apparent. Ainsi, c’est de l’ici et maintenant de sa présence qu’il faut partir et, par un acte d’imagination, régresser jusqu’à cet état défini tel « qu’originaire », primitif, archaïque, au compte duquel il faut verser une totale liberté.

 

Ne serait-il libre, qu’il ne serait nullement originaire.

Est libre l’inchoatif, ceci qui débute,

chargé de toute la puissance de ses virtualités.

  

   « Esquisse » est libre au motif de son infinie disponibilité à se manifester selon la forme, le degré, l’agencement qui lui conviendront. Elle n’est encore nullement affectée par le cours des événements, elle est identique à la Vigie qui, du haut de son mât, observe avec un certain amusement, le sombre déversement des flots au-dessous d’elle, le bouillonnement blanc de l’écume, le flottement de mille écueils dont aucun, jamais, ne pourra l’atteindre. N’étant nullement engagée en l’Être, elle occupe la position favorable du Pré-Être (ce que les Philosophes allemands nomment « Vorsein »), manière de Point-Source entièrement objectif, sorte de vision juste et exacte des choses ; toute vision adverse n’en constituant que l’affligeant revers. Étant entièrement qui-elle-est, au moins de façon théorique-contemplative, elle n’a cure de ce qu’elle-aurait-à-être si elle avait abandonné l’inchoatif pour rejoindre le réalisé, l’engagé dans l’action, l’obligé par nature du cycle temporel. Bien que l‘image de la peinture nous la représente bien réelle et, d’une certaine façon déjà incarnée, nous avons à produire un effort afin de la rendre diaphane, muette, immobile, manière de Cariatide symbolique attendant de soutenir corniche des saisons, architrave de l’heure, balcon de l’instant, tous éléments déjà introduits en l’Être, aliénés en cette existence qui leur échoit à la manière dont un Schizophrène, autrefois, endossait, contre sa volonté, la camisole de force censée le mettre dans « le droit chemin ».

  

   Il est temps de reprendre la métaphore de la Vigie et de lui donner quelques appuis. Vigie en son inatteignable hauteur veut dire pure Transcendance et ceux qui sont sensibles au large horizon ouvert par le génie husserlien, n’auront nul mal à reconnaître « Esquisse » en tant que cet Ego Transcendantal, origine constituante de toutes les autres transcendances par opposition à « Devenue », simple ego empirique aux prises avec son inextricable aventure existentielle. De manière évidente cette interprétation ne repose que sur des hypothèses posant

 

« Esquisse » en tant que nullement

encore venue à l’Être,

 

alors que « Devenue », quant à elle,

est sans doute trop avancée

dans ce même Être.

 

En résumé, la Liberté « d’Esquisse »

contre l’aliénation de « Devenue ».

 

   Tout ce travail de recherche sera bien sûr ressenti comme simple exercice conceptuel et c’est ce qu’il est en réalité. Du reste, comment pourrait-il en être autrement dès l’instant où l’on s’engage sur la difficile voie de l’Être et du Non-Être, de l’Ego Transcendantal en regard de l’ego empirique ? Si « exister », c’est poser des questions, loin s’en faut que sa finalité en soit la résolution des problèmes. Cette méditation-contemplation (ce que sont la plupart de mes textes) ne prend sens qu’à postuler, selon moi, la seule posture qui soit un peu « salvatrice », crédible et auto-réalisatrice de quelque satisfaction :

 

faire s’élever dans la large

perspective de son propre Être,

le rayonnement sans pareil d’un IDÉAL

 

    ce dernier ne consistât-il qu’en une pure hallucination du Monde, des Autres, de Soi en définitive. Et comment mieux dire, au crépuscule de cet article, que de se référer à la valeur étymologique (originaire) de ce merveilleux mot ?

 

« Idéal » 

 

« qui participe à la nature des idées,

et n'existe ou ne peut exister que

dans l'intelligence ou dans l'imagination »

 

« qui réunit toutes les perfections

que l'esprit peut concevoir,

indépendamment de la réalité »

Selon moi, toujours faut-il partir de « l’intelligence »,

de « l’imagination », porter nos sensations-perceptions

à la hauteur de quelque « perfection »,

autrement dit faire s’exercer

notre Ego Transcendantal,

seule dimension possible afin d’essayer

de connaître notre ego empirique

avec lequel, nécessairement,

nous sommes toujours en conflit.

 

Seul l’acte Transcendant

désobscurcit les ombres,

y ouvre une Lumière.

 

Seul lui, est en mesure

de nous rendre libres

et ouverts

à ce-qui-est,

cette troublante énigme !

 

 

 

 

 

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28 juin 2026 7 28 /06 /juin /2026 06:44
La mondo estas freneza

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   « La mondo estas freneza » propose le titre sur le mode du Langage Universel qu’est l’Espéranto. L’Espéranto, cette langue véhiculaire supposée combler l’abîme langagier entre les Peuples, cette Langue de l’Espérance, rêvée, sinon utopique, qu’en reste-t-il aujourd’hui à part de vagues traces qui s’évanouissent dans les fumées et vapeurs babéliennes ? Ici, nous n’en retiendrons guère que l’allure générale, l’étrangeté et, surtout, cette « freneza » sous laquelle chacun reconnaître notre vocable français « frénétique », nous focalisant essentiellement sur ses différentes valeurs étymologiques :

 

« atteint de délire furieux » ;

« animé d'une passion excessive » ;

« violent, hardi »,

 

   la « violence » des définitions nimbant « la mondo » d’une auréole pour le moins fort peu glorieuse, pour le plus d’une manière de flèche de curare visant en plein cœur Ceux, Celles qui en éprouvent la dureté de fer et l’inflexible volonté de détruire tout ce qui vient à l’encontre.

  

   Alors, à défaut de pouvoir toujours demeurer dans les ténèbres profondes de la cécité, il nous est existentiellement demandé de porter notre regard sur « la mondo » et de chercher à y déceler parmi ses touffeurs de mangrove, son désordre de savane, sa nudité de steppes courues de vent, quelque indice qui nous incline en direction de cette « freneza », laquelle, pléthorique, ne se soustraira nullement au scalpel de notre lucidité. C’est, encore une fois et toujours, sur le mode métaphorique que cette jungle luxuriante sera abordée, Explorateurs, Exploratrices d’une réalité si emmêlée, si labyrinthique, si hiéroglyphique que le travail de nos neurones n’en sera guère facilité, que la tâche du concept s’en trouvera confuse, que les motifs de notre perception se dissoudront à la manière des superpositions colorées des kaléidoscopes.

  

   « La mondo » ne se laisse saisir que sur fond rouge, rouge de braise, rouge d’hémoglobine, rouge ardent de la passion. Nul repos dans cette déflagration écarlate, nul blanc, nul intervalle qui viendraient (comme dans les touches cézaniennes de la Sainte-Victoire) apporter quelque respiration, disposer une halte, ménager un espace de méditation. L’Incarnat jouxte la chair plus soutenue du Nacarat ; le Nacarat, dans les fonds, connaît le sombre, l’oppression de l’Amarante ; l’Amarante ne s’espacie que dans un Corail natif à peine sorti des limbes et prêt, semble-t-il à y retourner. Mais quel est donc le motif de ce retour, le paysage Humain est-il si terrible à affronter, son lexique si complexe que nul n’en percevrait le confus discours ? Cependant « la mondo » tourne et sa giration est une ivresse, un tourbillon de feu et de sang, une permanente explosion, un craquement de ses jointures, un déchirement de ses plus belles passementeries. Cependant « la mondo », dans sa rubescente effectuation, moissonne des millions de têtes, creuse dans le derme affligé de la terre ses mille sillons où pourrissent les chairs de Ceux qui se sont risqués à vivre, de Celles qui, voulant honorer la Nature, ont mis au monde de fragiles et innocentes vies, certaines condamnées avant même d’avoir pu exister. Partout sont les rivières d’humeurs pourpres, les lacs de lymphe, les cathédrales ossuaires, les nœuds livides de ligaments, les tissus entrecroisés d’aponévroses qui battent dans le vide, tels d’inutiles drapeaux de prière.  

 

    Et ce qui, ici, devant nos yeux enduits de cataracte, se donne pour une chevelure, avec ses boucles, ses plis, ses dépressions, ses anfractuosités, ne serait-ce l’image de ces grottes primitives, antédiluviennes dont les Hommes et les Femmes d’aujourd’hui ne seraient encore sortis, leurs ombilics soudés à la germination primitive de « la mondo », leurs oreilles emplies de la rumeur des rhombes, os, métal, cordelette, qui vrombissent dans l’air tendu, torturé, rouet de Magicien chargé de la séduire, « la mondo », puis de la violenter, de la posséder dans la suprême exultation des corps ? Un corps dominant l’autre et le plaçant sous la férule d’une implacable servitude. Partout des remous de glaise jaune Soufre, des sentiers au bord des ravins, d’étranges Silhouettes décharnées, font mouliner au-dessus de la broussaille de leurs têtes les lames étincelantes des shurikens, nul ne doit échapper à leur soif de vengeance héréditaire, à leur appétit de violence atavique, à leur volonté de puissance congénitale. Ces Caricatures humaines n’ont de présence qu’à tuer l’Autre, d’autre justification qu’à détruire (« Détruire, dit-elle »), qu’à réduire à néant les prodiges que d’habiles civilisations ont mis des siècles à construire.

   

   Partout on abat des « Murs de Jéricho », partout on lacère des toiles de Maître, partout on descelle les pierres monumentales du Peuple Inca, partout on scalpe les tribus des Navajos et des Comanches, partout on incendie la forêt, on abat les colonnes millénaires des Menaras, ces arbres géants de plus de cent mètres de haut. Partout on creuse de larges entailles dans la terre pour y capturer ces précieuses gemmes qui brillent, fascinent et tuent, aussi bien Ceux qui les cherchent que Ceux qui les possèdent. Partout, comme dans la chevelure bigarrée, chamarrée du Modèle de l’image, sont les convulsions de l’hubris, les soubresauts de l’envie, les ébranlements de l’orgueil, lesquels se donnent comme le Mal incarné.

 

Å se demander si le Bien existe de soi,

d’une manière naturelle.

 Si, bien au contraire,

chaque parcelle de Bien

n’est la résultante d’une usure,

d’une abolition, d’une érosion

d’un Mal incurable dont « la mondo »

serait atteint de toute éternité,

traînant derrière lui,

tel un boulet de Sisyphe,

l’exténuante et irrémissible charge.

 

  Oui, métaphoriquement, ces hautes vagues spasmodiques, ces flux mouvementés, ces lames affectées de multiples distorsions sont la syntaxe distendue de « la mondo », en laquelle s’illustrent les afflictions existentielles, les tourments humains, le poids des calamités dont Chacun, Chacune ressent les violets effets à défaut d’en pouvoir maîtriser les terribles et mortifères mouvementations. Au plus profond des forêts pluviales, on creuse de noires galeries dans l’espoir d’y découvrir ce métal jaune qui rend fou, ces pépites qui sont comme les concrétions de la démence la plus paroxystique. Au plus haut des montagnes, sur la lisière revendiquée de telle ou de telle frontière par des pays antagonistes, on entend le claquement des balles suivis de cris, suivis de rivières d’hémoglobine, suivis d’une tristesse, d’une souffrance sans fin. Dans les ténébreux coupe-gorges des cités tentaculaires, des corps sont saisis sans ménagement, placés dans de mortelles encoignures, écartelés par des sexes furieux de n’être point aimés et l’holocauste a lieu loin des regards, et des existences partent en lambeaux, ventres mutilés en des gestes abortifs qui ne connaissent même plus le lieu et la raison de leur violence.

 

Violence à l’état pur,

violence pour la violence.

  

   Sous la terre, tels des rats que l’on chasserait, on gaze des peuples entiers, cohortes de cloportes ; on écrase tout ce qui vit, on mutile tout ce qui, encore entier, se donne comme menace, les bras sont armés de vengeance, les yeux sont des braises ignées, les mains des crochets venimeux tels les queues courbes des scorpions. Oui, c’est un peu ceci que suscite en nous la vision de ces boucles jaune Mimosa auxquelles se mêlent d’autres boucles brunes de Cannelle, comme une clarté, une pureté que viendraient souiller de sombres désirs de crime, une Humanité ne se levant qu’à s’euthanasier, à détruire la partie opposée, ce qui n’est nullement soi.

 

Principe de Mort excédant

le Principe de Vie.

 

   Partout des charniers, des lambeaux de chair, des fosses communes où, telles les flèches de la désolation, de l’ultime souffrance, du supplice gratuit, les intelligences sont réduites à zéro, les consciences élimées, les sentiments vendangés par des hordes sauvages.

   Cependant, à la surface de la Terre, sur de lisses rubans de bitume roulent de longues limousines chargées de la mégalomanie humaine, de la paranoïa la plus indécente. Ici, les volutes, les tourbillons, les vortex sont ceux de luxueux « Havane » répandant leur fragrance musquée sur des sièges de cuir rare, tout contre les vitres fumées derrière lesquelles s’abrite l’incroyable morgue existentielle. Une haute invisibilité synonyme de pouvoir, de puissance, de volonté, d’actes perpétrés au motif d’une polémique sanglante trouvant son explication dans le simple fait que « l’homme est un loup pour l’homme ». L’irrationnel, partout, en tous lieux, en tous temps, agitant, tel un furieux sémaphore, la vindicte de ses bras aveugles.

    

   Jusqu’ici, seule l’image de la chevelure nous a occupés. Mais, focalisant notre vision, combien cette représentation de la main, blême, livide (on dirait celle d’un cadavre), nous interroge et nous inquiète jusqu’en notre tréfonds, à l’endroit où grouillent encore des figures monstrueuses inexpliquées venant sans doute de notre haute généalogie, lorsque nos ancêtres n’étaient que de vagues moignons, de simples excroissances d’humus en attente de devenir des Sapiens, ils n’étaient alors que des genres de bêtes gorgées de frénésie, envahies du suc acide de la  véhémence, ils n’étaient que de vagues matières serties en des plis de frénésie, seulement occupées de profanations, commis à de violentes destructions.

  

   Geste de la main perçu, par nous, Hommes et Femmes à demi-civilisés, selon une agressive automutilation dont la valeur symbolique, à n’en pas douter, pose l’hypothèse que l’Homme n’a de cesse de se détruire, de semer les spores de la Mort partout où fleurit l’espoir d’une Vie. La joue de la Figure est lacérée, qu’indique une large trace de sang.

 

Main mortelle, la blanche, greffée

sur une main assassine, la rouge.

 

   Le visage en est biffé, son épiphanie totalement abolie, si bien que l’Esquisse est plongée dans une irréversible cécité. On le voit clairement, le Mal a terrassé le Bien et cette vision manichéenne que d’aucun pourraient juger simpliste, archaïque en quelque manière, éclate à la façon d’une vérité s’imposant à nous sur le mode d’une gifle, d’un camouflet, d’une flagellation.

  

Vue insupportable du vice de forme de notre Condition : sous l’apparence joyeuse, édénique, sous la peau douce et lisse, sous la soie épidermique, ce ne sont que tumultes de sang, réseaux de nerfs exacerbés, lames de canif prêtes à entailler.

 

C’est l’Enfer qui attaque à l’acide

le paysage fleuri du Paradis.

 

   Les lions affables, les licornes bienveillantes, les girafes aimables, les éléphants courtois, les tigres affectueux, les renards pleins d’attention, les singes serviables, les corbeaux pris d’amitié pour leurs ennemis héréditaires, tout ce petit monde lustré de beaux sentiments, toute cette joyeuse confrérie fêtant la félicité de la convivialité, eh bien cette noble assemblée retourne un jour sa face mondaine, ne laissant plus paraître que griffes et crocs, sabots affutés, trompes vengeresses, becs crochus tels les nez des Sorcières. Oui, c’est ainsi et c’est navrant au plus haut point, la Grande Galerie de l’Espèce Humaine est habitée d’étranges spécimens qui, sous des traits apparemment stables, immobiles, confiés aux lois éternelles du Temps, sembleraient sédimentés, reclus en un destin momifié, alors que le feu couve sous la cendre, toujours prêt à resurgir, à semer, sur la surface de la Terre, les pires cyclones et tempêtes qui soient, à répandre la famine, à assécher la gorge des puits, à diffuser la vermine à l’ensemble des territoires, à assurer la pullulation des virus, à faire de la peste et du choléra les deux seules figures possibles pour l’Homme pour la Femme.

  

   Bien entendu, ici nous arrivons à l’exténuation du sens métaphorique de la peinture, nous la désignons comme la représentation de nos pires cauchemars, nous l’envisageons sous les traits des rêves les plus délirants, nous l’abordons telle la danse de saint Guy affectant les pauvres diables atteints de cette terrible chorée de Sydenham qui, aux yeux des Quidams, des Étourdis, des Inattentifs passe pour le degré le plus haut de la folie. Certes l’état de décomposition avancée du Monde actuel est pour beaucoup dans la tonalité particulière de notre interprétation mais, pouvons-nous échapper en quelque manière que ce soit, à ce violent sabbat qui s’abat sur l’ensemble des continents et les installe au sein d’un remous dont, encore, nul ne peut voir, ni les terribles conséquences à long terme, ni apercevoir le miracle qui fera se métamorphoser le Mal actuel en Bien futur. Si quelqu’un parmi vous a la réponse, tel Zarathoustra, qu’il sorte sur le seuil de sa caverne et annonce au Peuple rassemblé, la Bonne Nouvelle. Oui, la Bonne Nouvelle !  

 

 

Au lieu de « La mondo estas freneza »

 

Bien plutôt et avant tout

 

« La mondo estas savita »

 

« Le Monde est sauvé »

 

« La mondo estas bela »

 

« Le Monde est beau »

 

« La mondo estas malavara »

 

« Le Monde est généreux »

 

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27 juin 2026 6 27 /06 /juin /2026 06:37
« Détruire », dit-elle

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

                                                                            Le 12 Février 2020

 

                 Chère présence du Nord,

 

       

   « Détruire, dit-elle », c’est ce titre d’un roman de Marguerite Duras avec lequel commencera ma lettre. De ce livre, Laure Adler dit qu’il « célèbre le culte du néant ». Chacun, à notre manière, célébrons ce culte étrange, en aimant, en nous précipitant dans la passion, en ayant recours aux narcotiques, en lisant ces auteurs tragiques qui semblent vouloir annuler le temps, le remplacer par une manière d’inconsistance qui n’aurait ni lieu, ni heure où apparaître. Mais je n’épiloguerai davantage et je vais te dire, en quelques mots, le site d’une bien pathétique destruction. Il y a quelques jours, dans une manière de passage à gué entre deux écritures, n’ayant quiconque à rencontrer, nulle tâche urgente à entreprendre, au hasard de quelque pensée venue de je ne sais où, je décidai de me rendre à Saulieu, paisible village du Causse qui fut, en son temps, motif de nombreuses promenades solitaires - tu me diras « d’errances », je le sais -, ces paysages austères ayant inscrit en moi, de tout temps, un genre d’hiéroglyphe ineffaçable.

   La photographie que je joins à ma lettre résumera à elle seule ce que mes mots seraient bien incapables de traduire avec justesse. Oui, je reconnais, cette image est à mille lieues d’une esthétisation du réel, elle en est bien plutôt la marque la plus authentique qui se puisse concevoir. Certes, on pourra la juger inconsistante, sans contenu remarquable, sorte de carte postale ancienne d’où rien ne se détache que d’ordinaire. Mais, vois-tu, et je te sais attentive à ceci, je connais ton naturel attachement à la simplicité, alors comment connaître mieux les choses qu’à l’aune d’un regard qui les dépouille de leurs artefacts, de leurs halos de mensonges parfois, de l’irisation dont beaucoup les entourent pensant, en ceci, accroître la dimension de leur être ? Tu le sais comme moi, la sophistication de ce qui vient à nous, non seulement ne nous apporte rien, mais ôte à notre conscience la possibilité d’une connaissance directe, immédiate, la seule qui vaille eu égard à la juste mesure des choses.

   Je me doute que, pour toi, la Nordique, ce mot de « Causse » doit sonner de bien étrange manière, un peu à la façon dont un caillou jeté au fond d’un puits fait son mystérieux tintement, nous ne savons d’où il vient, où il va. Pour moi, à l’évidence, ce simple mot est le « sésame ouvre-toi » qui me donne accès à un sentiment d’intime possession de qui je suis, en même temps qu’il me dévoile la beauté d’un paysage, sa faculté à me rencontrer sans détour, au plein d’une jouissance sans fin, ouverture d’un horizon illimité, comme si le tout du Monde s’était rassemblé en ce genre de microcosme. C’est un détour que j’accomplis présentement, occupé à dire ce qu’une nature intacte dépose en nous, les hommes, de précieux réconfort. Saulieu dont je t’ai déjà parlé, ce sera pour plus tard, sorte d’antithèse de ce qui ici se montre, qui m’emplit d’une joie unique.

   Mon « pays », jamais tu ne le verras, toi la Lointaine, alors laisse-moi t’y accueillir avec ces quelques mots qui se veulent modestes, aussi près que possible de la réalité. Par la pensée tu es avec moi, alors cheminons ensemble. Ce Février est doux, lumineux, et le ciel est un vaste dôme qui semble inaccessible aux yeux, disponible pour l’imaginaire seulement. Nous avons dépassé Saulieu, nous descendons maintenant dans la combe ombreuse creusée entre deux collines du Causse. Il est très tôt en ce début d’après-midi et rien ne bouge qui dirait l’activité en quelque endroit du monde, un délicieux retrait des choses, une longue vacance dont nous sommes une manière d’écho. Il n’y a guère mieux pour tisser les liens indéfectibles de l’affinité. Je te sens si proche et ce paradoxe, tu es si loin, non seulement n’atténue mon sentiment de jouissance mais il en décuple le rare, il en renforce le constant désir.

   Nous prenons sur la gauche, un long chemin semé de graviers blancs, saupoudré d’une fine castine. Tu t’étonnes de tout : d’un rameau qui bouge, d’un oiseau qui s’envole, des taillis avec leurs drôles de tiges rouges, du ruisseau qui court parmi le vert d’un pré, du mince pont qui l’enjambe sur lequel nous demeurons un instant comme des enfants éblouis de découvrir leur reflet dans l’onde. Tu ne parles guère, sinon par monosyllabes, parfois par un babil joyeux qui dit le rayonnement de ton être. Au travers du rideau des ramures, des branches encore dépouillées, nous apercevons la colline de l’autre côté de la combe, sa végétation rare, quelques étiques genévriers, de touchants chênes-bonsaïs à la silhouette torturée.

   Oui, tout ceci te plaît, toi la Simple, l’Heureuse de vivre au gré de tes sensations si exactes, dénuées d’intentions, dont tout calcul s’absente. Tu écoutes le murmure minéral du Causse : bonheur ! Tu sens sur le lisse de ta joue le baume d’un vent : bonheur ! Tu regardes le nuage, là-haut, son menu bourgeonnement : bonheur ! Oui, assurément tu aurais pu être une fille de la garrigue, cet autre nom du Causse, tu aurais pu vivre d’une vie de bergère gardant son troupeau de moutons, t’enivrant du suint de leur laine, la cardant pour faire du fil, t’abritant dans ces refuges de pierres sèches que l’on nomme ici « cazelles », un nom si doux qu’il fait rêver.

    Nous sommes arrivés sur la crête. Nous nous arrêtons un long moment face au paysage qui s’ouvre devant nous en une manière de larges gradins. Des murets de pierres courent sur le flanc des collines, des chênes ponctuent de leurs minces troncs la densité minérale. Je le sais, cette sauvage beauté te pénètre jusqu’au tréfonds de l’âme, je crois même que ta chair est saupoudrée de cette vision, qu’elle brille de l’intérieur, j’en vois la manifestation dans ce demi-sourire, cette ébauche de grâce qui se répand sur la plaine de ton visage. Nous n’avons besoin de rien dire, les pierres, les arbustes, les haies, les touffes de lichen, les mousses profuses, tout parle pour nous et profère en silence ce que nous n’osons dire, qui ne trouve ses mots, rampe à bas bruit dans un lieu que nous ne pourrions définir mais qui est bien réel, comme est réelle cette pureté partout présente.

   L’horizon est un long moutonnement de collines, un damier en noir et blanc, un dialogue de calcaire qui, parfois, se confond avec le talc du ciel, semble s’y fondre en une étonnante osmose. Nous marchons entre deux murets de pierre qui semblent avoir existé de toute éternité. Nous nous étonnons du long et patient travail des hommes, de leur témoignage dont ces élévations sont la mémoire. Notre surprise, c’est elle qui nous fait avancer, c’est elle qui nous fait tenir debout, curieux que nous sommes de découvrir après ce ressac de roches un autre ressac, une déclivité, la pente abrupte d’une ravine, peut-être un animal en maraude, un renard à la toison de feu détalant parmi le labyrinthe des fourrés.

   Souvent il m’est arrivé, à l’aube ou au crépuscule - ces heures qui n’en sont pas, ces instants suspendus - de marcher sur quelque sentier égaré parmi la multitude du Causse, d’avancer sans faire le moindre bruit, de découvrir au travers du grillage des ramures, près d’une minuscule mare, son œil brillant tel le mercure, de découvrir un chevreuil s’abreuvant, oreilles attentives, certes aux aguets, mais rassuré par la lenteur de la lumière, la densité du silence. Oui, Sol, ces moments-là sont prodigieux, ils valent cent fois les erratiques processions humaines sur les rivages exténués des villes, dans l’insoutenable clameur des foules qui cherchent leur âme à défaut de la trouver. Connais-tu un événement qui serait supérieur à celui de la rencontre d’un animal qui ne se sait nullement observé, qui vit en l’entièreté d’une grâce naturelle, qui ne triche ni ne s’inquiète de paraître au monde autrement qu’il est ? Ceci se nomme « authenticité ». Ceci est remarquable en notre siècle d’affèteries et d’apparences trompeuses qui, en réalité, ne mystifient que ceux qui semblent s’en divertir.

   Voici, ma chère Passagère, il nous faut rejoindre la voiture, quitter à regret ce lieu de ressourcement, consentir à éprouver cette inévitable aliénation qui nous guette au premier virage, aux premières maisons qui dressent leurs silhouettes aux abords du village. Nous voici donc à Saulieu, cette petite bourgade qui, en un temps jadis, fut prétexte à quelque rêve si elle ne fut le creuset de récurrentes utopies. Autrefois donc, dans un passé qui se montre si illusoire aujourd’hui, une église romane en pierres dorées, quelques maisons avec leurs galeries et leurs pigeonniers, une école du temps de Jules Ferry, une place semée de tilleuls et, par-dessus ceci, la palme rassurante d’un souverain silence.

   Oui, je vois, tu as du mal à croire mon récit, tu penses peut-être à une histoire inventée, à une simple anecdote. Ô Sol, combien j’aimerais qu’il en fût ainsi, que mon esprit soudain abusé se fût fourvoyé en quelque ornière originale, risible, si l’on veut. Eh bien, non, ceci, cette meute à l’infini de maisons modernes, cet essaim qui n’en finit pas de poser ici et là ses milliers de ruches, c’est bien le visage du Saulieu d’aujourd’hui, du village qui a renié son passé, qui a tiré un trait définitif sur ce qu’il était, qui s’est fondu dans un étrange et sourd anonymat. Un village comme tant d’autres qui courent, grimpent sur les collines, envahissent les combes, plantent leurs poteaux électriques, leurs conteneurs verts, leurs peuples de fils, sémaphores d’une stupéfiante « modernité » qui ne sait plus ni le lieu, ni le temps de son être.

   Oui, Sol, la Nature a capitulé devant l’insatiable appétit des hommes, leur volonté foncière d’inscrire leur marque là où demeure disponible la moindre once de terrain, le plus minuscule lopin de terre. Cupidité, folle volonté de puissance, gloire vite acquise au gré de ces « pavillons » - étrange mot -, qui ne flottent en haut de leurs mâts qu’à la mesure de leur cécité. Restera-t-il, un jour du futur, un coin de forêt, un arbre sur un rivage, une blanche colline semée de genêts, un clair ruisseau faisant entendre son joyeux chant sous la voûte protectrice des frondaisons ? Je te le demande et je connais par avance ta réponse, toi l’Avisée, toi la Lucide. L’exister montre parfois ses plus belles vertus, comme il déploie tous ses vices jusqu’aux plus destructeurs. « Détruire », dit-elle.

   Combien ce voyage à deux dans cette Nature disponible et généreuse était un bien précieux ! Il ne tient qu’à nous d’en reconduire l’événement. Certes, tu es loin, si loin, mais un invisible fil d’Ariane me relie à celle que tu es, toi l’Ineffaçable. Souvent je lui demande de réaliser le prodige de ta présence. Toujours il a acquiescé à ma demande. Puisse-t-il encore m’accompagner jusqu’en ton pays parcouru d’immenses forêts, semé d’innombrables lacs ! Il y a encore à espérer. A croire en un avenir radieux.

 

À Toi - Le Tisseur de questions.

   

 

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26 juin 2026 5 26 /06 /juin /2026 06:45
De quel songe êtes-vous l’inquiétude ?

 

« Portrait de la Baronne Gourgaud »

Henri Matisse

 

Source : MimMario Art & Poesie

 

***

 

« Mais elle, sa vie était froide comme un grenier

dont la lucarne est au nord, et l’ennui,

araignée silencieuse filait sa toile

dans l’ombre à tous les coins de son cœur. »

 

« Madame Bovary »

 

Gustave Flaubert

 

*

 

   Voyez-vous, Madame, je vous connais si peu, je ne fais que vous approcher au travers de cette Œuvre de Matisse, « Portrait de la Baronne Gourgaud », dont il me plaît de réécrire entièrement l’histoire, cédant en ceci à ma naturelle inclination, saisir du réel, d’une image, d’une peinture, quelques traits qui me paraissent saillants et, surtout, fouettent mon imaginaire dont le libre cours ne cessera de s’épancher en moi, et bientôt hors de moi, comme si rien ne devait demeurer de ce qui, au hasard des chemins, est venu me rendre visite. Vous apercevant dans le cadre étroit de la peinture dans laquelle vous figurez, aussitôt cette phrase de Flaubert, citée en amont de mon texte, a surgi tel le portrait le plus accompli de cette vérité qui est vôtre, si singulière, nul ne pourra vous en dérober l’intime substance.

   Ainsi la froideur de votre vie, sa cruelle monotonie se peignent sous les espèces de deux métaphores dont il faut bien reconnaître l’efficacité et du reste, elles ne sont métaphores qu’à cette aune-ci. Si, souvent, le « grenier » est le refuge d’adultes mélancoliques, fouillant dans de vieux coffres afin d’en exhumer bien plus ce qu’ils ont été jadis, que ce qu’ils sont devenus, alors ce geste d’archéologie personnelle est teinté des plus sombres lueurs qui soient. Que dire de « la lucarne au nord », laquelle ne saurait jamais recevoir qu’une ombre substituée à la lumière, qu’une tristesse en lieu et place d’une joie ? Et « l’araignée de l’ennui », n’est-elle l’illustration de cette étrange « Veuve noire » dont il me plaît, qu’un instant au moins, elle coïncide avec qui vous êtes au point de vous réduire à la vie étriquée de cet arachnide dont nul ne pourrait confronter le péril de son puissant venin qu’à l’aune de sa propre mort.

   Bien sûr, ici, j’anticipe votre suicide à l’arsenic, vous dont le sort n’échappera nullement à celui d’Emma Bovary, comme si vous en étiez la simple projection. Car, sous le fard de la « Baronne Gourgaud », c’est bien Emma qui perce, c’est bien Emma qui fige vos traits, teinte votre visage de ce plâtre blanc d’une Colombine affligée qui semble exilée de soi, ne pouvant en rien rejoindre qui elle a été, se glaçant en un passé ne reflétant plus que les images floues d’une joie qui s’est éteinte. Face à vous, appliquée à la lecture d’un texte qui vous est visiblement destiné dont, cependant, nulle phrase ne parait vous atteindre, une Femme, Amie, Confidente - que sais-je ? -, s’applique à faire vivre un récit, peut-être quelque épisode de « Paul et Virginie », ces pages d’un romantisme mélancolique qui bercèrent vos soirées de jeunesse dans une manière de crépuscule triste. Ceci me revient en mémoire, qui semble déterminer votre actuel état d’âme :

 

" On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. "

 

   Une gaieté frelatée en quelque sorte. Une tristesse sans assise réelle. Une joie véritable eût été préférable. Un chagrin profond se fût donné dans la guise d’une vérité. Rien de plus pernicieux que ces sentiments en demi teintes qui ne sont que des sentiments par défaut, des illusions trompeuses. Une tromperie de Soi, la plus funeste qui puisse se présenter. Savez-vous combien, parfois, nos lectures nous marquent à l’encre rouge, cette encre qui jamais ne s’effacera, cette encre qui sera notre secret tatouage, se montrant, ici et là, dans l’abandon d’un sourire triste, d’une remarque désabusée, d’une intonation de la voix à la limite d’une perte. Si je persiste à vouloir vous décrire (cette tâche quasi impossible !), tout confirme mes intuitions les plus noires, vous n’êtes qu’un être en sursis, peut-être quelqu’un qui, déjà, n’est plus Soi qu’au recours à une lointaine réminiscence.

   Certes le tableau est coloré. Certes les couleurs sont vives, souvenir des joies fauves d’un Matisse touché par la grâce, l’exubérance des dominantes méditerranéennes. Certes, cette séquence de vie est vivante et nous pourrions même penser à l’œuvre du Maître, intitulée « Luxe, calme et volupté », mais ici, autant ces trois qualités pourraient s’appliquer au confort du salon bourgeois (une sorte de boudoir où réfugier le précieux de quelque pensée), autant cette empreinte vous mettrait à l’écart, comme si, l’égarement de vos yeux, la sourde présence de votre châle fleuri, la chute de vos mains sur le cercle de la table, signaient, par contraste, cette perte de vous au-delà même de qui vous êtes, dans un genre d’assourdissement lagunaire dont il n’y aurait rien à espérer.

   Que je dresse de vous ce portrait dont nul espoir ne viendrait rehausser les teintes, ceci ne saurait vous étonner. On est toujours au clair avec soi, parfois même au-delà de toute raison. Nul, plus que soi, ne saurait percer, précisément, jusqu’aux fondements mêmes où gît le lieu inaliénable de notre personne. Car, il faut bien le reconnaître, il y a un germe irréductible dont on ne pourrait tracer une extériorité qu’au prix d’une abolition de l’essence qui nous fait être ce que nous sommes et nullement un écho qui en serait la tragique métamorphose. Nous ne pouvons pas être à deux endroits différents en même temps et, quelque part, un immuable nous habite qui nous assigne à résidence. Mais ce qu’il faut dire maintenant, ce qu’il faut faire apparaître, c’est l’inconciliable en nous, de la mesure et du hors-mesure. L’impossibilité foncière de nous situer à cette intenable ligne de clivage qui partage l’exister selon deux versants antithétiques.

   La mesure, tout ce qui vient à nous dans la clarté. Tout ce qui peut être déterminé dans l’évidence, toute raison avec ses causes et ses conséquences, toute cette logique s’appuyant sur des prémisses irréfutables. Tous ces sentiments limpidement énoncés qui placent en pleine lumière, cette confiance, cette assurance, cette plénitude, cette surabondance d’un sens immédiatement lisible. Nul effort à soutenir pour comprendre et rencontrer le réel, il vient à nous identique à ce cristal qui vibre en nous, à ce diamant noir qui brille de tous ses feux en notre centre même, là où cela comprend, là où cela se déplie, là où cela se dit en mode poétique, là où cela s’énonce avec la netteté d’une maxime, avec la précision horlogère d’un concept entièrement parvenu à l’expression de sa justesse. La mesure est ce par quoi un horizon se donne, ce par quoi une lumière brille au loin, ce par quoi l’Art devient le réel plus que réel, ce par quoi l’Amour n’a plus besoin de preuves, de démonstrations, ce par quoi le mouvement de l’Histoire apparaît tel le juste équilibre entre un passé qui s’enfuit, un futur qui tarde à venir, mais un présent assuré de soi dans l’immédiateté même de sa présence.

    Ainsi, par simple effet dialectique, le hors-mesure se donne selon une antithèse évidente. Le hors-mesure, cet Intime que nous n’arrivons nullement à cerner, il est trop flou, il est trop dissimulé. Il n’accepte que le retrait, il ne fait sens qu’à s’immoler dans un éternel silence. Plus on le cherche, plus il se retire et se voile sous le dôme infini des questions. Le hors-mesure, ce que nous aurions voulu en tant que pure jouissance : la possession entière, sans reste, de l’Aimée, mais aussi, mais surtout la possession de Soi ; le hors-mesure, la donation sans délai de l’œuvre d’Art ; la quête spirituelle promptement exaucée ; l’esquisse toujours fuyante de l’Être qui dirait le mot grâce auquel le rendre tangible, préhensible, nullement objet mais sujet immanent au sujet que nous sommes ; le hors-mesure, l’inclusion dans la Nature, être Soi et l’arbre ; être Soi et le rocher : être Soi et le nuage qui glisse sous l’aile d’écume du ciel ; le hors-mesure, le geste transcendant désoperculant tout ce qui résiste, le réel en sa consistance  de silex, le vers poétique en son énigme, la rotondité de la Terre et notre extériorité par rapport à son mystère ; le hors-mesure, le déchiffrement du processus alchimique ; la maîtrise d’une herméneutique des textes fondateurs de la genèse humaine ; l’immersion compréhensive de l’étonnante, de la fascinante structure babélienne du Monde.

   Toute cette dentelle théorique déployée autour de l’aporie du hors-mesure n’a eu pour but que d’approcher ce même hors-mesure qui fait vaciller Celle que nous avons décidé de remettre au destin implacable d’Emma Bovary. Elle qui, comme nous dans la projection de nos fantasmes, de nos désirs les plus urgents, en appelons aux ressources de la Magie ou bien des Rêves Éveillés afin que, transgressant les interdits du réel, nous en affranchissant, nous puissions nous connaître comme possesseurs d’un don qui nous comblerait à hauteur d’hommes, peut-être même nous rendrait quasi divins, êtres de pure transparence se confondant avec cette diaphanéité même, autrement dit débouchant à même le site d’une immense liberté.

   Mais pensant ceci, nous nous savons doux rêveurs, simples possesseurs d’une brume onirique que la grille de nos doigts ne saurait retenir en soi. Emma Bovary ou son double le sait aussi bien que nous. Pour elle, du moins est-ce l’hypothèse que nous formulons, le hors-mesure a eu bien des points communs avec le nôtre, mais dans le cadre d’un romantisme inquiet, d’un spleen baudelairien qui a exténué jusqu’à son existence même. Hors-mesure d’un intime qui ne pouvait que lui échapper compte tenu de son mal être foncier. Hors-mesure d’une jouissance qui s’éteignait à même son essai de profusion. En réalité le hors-mesure de cette Emma était si vertigineux qu’il ne pouvait se solder que par le hors-mesure de la mort, cet arsenic, véritable ciguë socratique, cette boisson amère dont il fallait faire le geste ultime au-delà duquel seul un dialogue avec le Néant pouvait avoir lieu. 

   Toutes les tentatives d’Emma d’échapper au hors-mesure se soldent en définitive par le recours à des mesures qui sont pires que le mal qui la ronge. Ni Rodolphe Boulanger, premier amant d'Emma, riche propriétaire du château de la Huchette à l’intelligence affirmée ; ni Léon Dupuis, Clerc du notaire Guillaumin, pensionnaire du Lion d'Or, second amant, décrit comme « jeune homme aux bonnes manières, séduisant, idéaliste et très romantique », ne parviendront à la faire sortir de ce tourment qui la mine de l’intérieur et n’aura de cesse de la détruire.  En elle, comme en tout Homme, en toute Femme, était inscrite cette « dé-mesure » existentielle dont elle devait être la victime. Sans doute est-ce cette profondeur ou plutôt même ce sans-fond, tissu même de l’absurde, qui rend le roman de Gustave Flaubert si attachant au titre d’une vérité qui s’en dégage, tel un abîme dont, tout un chacun, nous longeons les lèvres avec assiduité sans toujours bien en apercevoir le danger. Mais vivre, est-ce peut-être ceci, tutoyer le danger et y échapper provisoirement. Nous sommes des Emma en puissance.

 

 

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25 juin 2026 4 25 /06 /juin /2026 07:25

 

     L’ami ôté.

 

       ami 

 

Vous ne me voyez pas,

vous marchez avec hâte,

vers vos bureaux,

vos automates.

 

Vous ne me voyez pas,

vos pensées sont trop hautes,

elles n’aiment pas la terre

et son peuple-cloporte.

 

Vous ne me voyez pas

et pourtant vous connaissez

mon existence

qui occupe un recoin

de votre conscience.

Tout petit,

il est vrai.

 

Je suis l’homme-boîte

du caniveau trente-huit,

Rue de l’Amirauté.

Le domicile m’y a élu,

sans doute pour la vie,

pour la mort aussi,

qui, souvent, me défie.

 

Normal, me direz-vous,

la boîte qui m’abrite

est un avant-goût

du bois de sapin

qui habille les morts.

 

Ajustée à mon corps

elle en a la forme,

elle est l’évidence

du néant qui rôde

aux moments de silence.

 

Les jours de gelée blanche,

quand la place est déserte,

des voyageurs égarés

s’assoient sur le banc esseulé

en face de chez moi.

 

De ma lucarne

je les observe,

c’est mon spectacle,

mon loisir à moi.

Ils déplient une carte,

allument une cigarette

transie de froid.

Ils se réchauffent

à la fumée bleue.

 

Ils font craquer leurs doigts,

leurs jointures engourdies

font comme une mélodie

aux matins de noroît.

 

Ils voient, en face,

le café au rideau de perles.

Ils iront, tout à l’heure,

boire un moka

qui leur dira

qu’ils sont encore vivants,

qu’ils ont des amis de fortune,

des solidarités opportunes,

que la solitude,

ça n’existe pas.

 

Ils se réchauffent

à l’idée

de l’amitié

qui gravite à leur front.

Il suffit d’un café

et la vie

a des couleurs de fête.

 

Je vois, dans leurs yeux gris,

passer les flammes de l’espoir,

il y a de la buée

sur les vitres du troquet,

sans doute

des "je-t’aime"

sur des banquettes usées,

des mots qui flirtent

entre deux tasses de café.

 

Je vois tout cela

qui s’inscrit dans votre tête,

ça fait, autour de vos cheveux,

des bannières d’amour,

des guirlandes de feu.

 

Du fond de ma boîte noire

je ne suis pas jaloux,

votre bonheur

me fait du bien,

vous avez l’air

d’un Type sage

qui a quitté les siens

l’espace d’un voyage.

 

vous voir, comme ça,

sur votre banc,

J’ai pour vous

l’estime d’un amant.

Oh, non, ne croyez pas,

j’ai pas d’idées tordues,

je vous aime seulement

pour la lumière

qui brille

à vos pupilles.

 

Et puis, je vais vous dire,

j’aimerais pas être

à votre place

car alors

je n’aurais plus l’audace

de vous imaginer,

de sentir vos pensées,

de voir votre bonheur.

C’est un sentiment si rare

d’être l’observateur

des tropismes du cœur.

 

Oh, non, pas encore,

ne partez pas,

laissez-moi

faire le plein

de cette joie

qui, aujourd’hui, m’échoit.

 

Vous ne le savez pas

mais vous avez

ensoleillé

mon rectangle de bois

qui est mon chez-moi

comme vous avez

un chez-vous

où, j’en suis sûr,

il fait très doux.

 

Vous avez décroisé vos jambes,

regardé votre montre,

vous allez partir,

laisser votre place vide.

D’une pichenette

votre cigarette

fait, dans l’air,

une pirouette.

 

Vous avez

bien visé,

ayant aperçu,

avant de vous lever,

cette étrange boîte

au bord du caniveau.

 

Vous avez bien visé,

le mégot est entré

par la cheminée,

est tombé

entre mes pieds,

m’a un peu brûlé.

Je n’ai pas bougé

car, alors,

vous auriez deviné

une vie paumée,

une mélopée

de raté

dans ce nid

d’infortune.

 

Je ne sais pourquoi,

mais je vous prête

un grand cœur.

Vous m'auriez proposé

d’échanger

nos places

et vous seriez entré

dans mon palace

sans l’ombre d’un regret.

 

Alors, pour moi,

le monde aurait basculé,

je l’aurais

vu de haut,

habité

de gens normaux.

 

Je serais, moi aussi,

devenu

un homme pressé

qui ne prend plus

le temps de regarder

à ses pieds

battre le sang

des opprimés.

Je n’aurais eu,

pour horizon,

que l’espace

de mes ambitions.

Je serais devenu

trace infime

parmi le peuple anonyme,

privé d’identité,

foule

parmi la foule.

 

La porte du café

s’est refermée.

La vie,

un instant oubliée,

vous a repris

au cœur de la cité.

 

Le mégot est éteint.

J’en garde

la brûlure,

blessure

hagarde

en souvenir

de vous.

 

Jamais

vous ne le saurez,

mais, Rue de l’Amirauté,

au caniveau trente-huit,

dans sa boîte de bois,

un ami vous attend,

revenez

sur le banc

le faire rêver,

faute de quoi

la rue perdra

sa lettre quatrième

pour l’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 juin 2026 3 24 /06 /juin /2026 08:16
Filer la métaphore

« Le Démon des filets … m’a repris »

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

   Tu vois, il faudrait dire le tout du monde en quelques mots. Le tout. Autrement dit toi, moi, les autres, les paysages, les rides de  terre, le miroir de l’eau, la face de platine qui regarde le ciel, l’émotion, là, au creux du ventre. Il faudrait dire le rare de l’aube, l’immobile ligne du silence, les maisons blanches au loin, leurs yeux fermés - des hommes et des femmes y dorment, pliés sur la graine de leur sommeil -, le vent qui habite quelque creux, peut-être le corps d’une carpe enfouie sous le dais immensément liquide. Tu vois, il faudrait être ici au bord de l’étang où vibre la lumière, plus bas sur la côte, peut-être dans une anse marine. Il y aurait une grande bâtisse blanche nommée « La Amistad », des barques de pêche, des filets étendus sur des plages de galets, de vieux messieurs vêtus de noir sous les bouquets des arbres. Il faudrait encore poursuivre sa course folle, quelque part vers les pôles ou sous l’horizon de l’équateur. Puis revenir ici, ne pas bouger, surtout ne rien dire et attendre que les images viennent, corolles qui déplieraient lentement leur douceur dans l’immuable du temps.

   Vois-tu, la quiétude c’est ceci : l’attente d’un dépliement dans le jour qui s’annonce et rien ne compte plus que cet instant suspendu qui reconduit tous les autres à une nullité essentielle. Mais il faut dire le présent, ce point perdu dans l’immensité qui ne se reproduira, n’a nul équivalent, se grave dans la cire de la mémoire. Bien longtemps après, peut-être dans les années à venir, peut-être les siècles, il sera cette goutte suspendue dans le ciel libre de l’esprit, resplendissant du prestige de l’unique. Quel est-il le jour qui vient et profère ses premiers mots ? Il y a tant de discrétion à se soustraire aux rives de la nuit, à s’éployer jusqu’aux confins du monde. Toute venue furtive dans le sensible est cet événement qui vit de sa propre substance. Tout, en lui, est contenu. Tout fait écho, ricoche sur les parois du paraître et revient au seul lieu qui soit le sien, le lieu de la beauté. Alors une métamorphose s’opère qui dissout tout ce qui n’est pas elle. Les rues des villes s’effondrent. Les places se referment sur leur cocon. La mer devient un lac asséché. Les plaines immenses se couchent sous les vagues d’herbe. Les grands pics majestueux s’entourent d’une brume dense qui les ravit aux yeux des curieux. Les forêts aux essences multiples deviennent de simples taillis. Les marécages s’épuisent, absorbés par les tapis de sphaignes.

   Sais-tu ceci, mon compagnon méditatif ?, l’espace de beauté condamne tous les autres à l’exil. C’est comme d’être amoureux : l’on  ne voit plus que l’Aimée, l’auréole de sa chevelure, le rayonnement de ses yeux, l’arc doucement tendu de ses lèvres, sa taille si fine, ses longues jambes, on dirait une fugue sans attache ou presque avec le réel. Et ce qui est le plus étonnant, ce n’est plus la femme de chair qui hante nos rêves, mais l’image de la beauté parvenue au plein de son essence. La matière s’est faite esprit et croyant aimer Cécile ou bien Angèle, c’est en réalité leur ombre que nous fêtons, cette manière de vol du lointain qui devient si éphémère, juste un souffle d’air à la lisière des choses, une aura qui vibre et ne dit mot de son mystère.

   Calme est le jour, ici, sous la palme lisse de clarté. L’eau est pure réflexion d’elle-même. Comme si son principe nitescent provenait de son centre, irradiait et se montrait comme moment initiatique de sa propre genèse. Là est le miracle de toute manifestation. Pure présence que rien ne justifie, sauf le regard du Voyeur, celui qui, par sa vision de la scène, en accomplit l’exacte nature, lui donne acte et l’installe dans le lexique du monde. Alors il y a face à face du paysage qui se donne à voir et de la conscience qui en vise l’être singulier. Au large des yeux une frise brune que délimite une touche de couleur à peine affirmée, un genre de corail assourdi. Puis, immensément fascinante - on s’y perdrait volontiers tel Narcisse découvrant sa propre image -, la belle et insécable plaque d’eau, ruissellement qui n’est pas seulement de lumière - ce serait déjà un prodige -, mais effusion du lumineux dont on pourrait penser qu’il précède de peu le surgissement du numineux, ce caractère du sacré lorsqu’il envahit et déborde la conscience du mystique livré à l’épiphanie de son idole.

   Puis des ombres cendrées qui voilent la surface, lui apportant un « complément d’âme », une touche de nostalgie. Parfois faut-il que la clarté se dissimule pour que nous cessions d’en ignorer le caractère à proprement parler fabuleux. Le réel est une énigme de tous les instants. Formulé en termes leibnizien : « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? ». Question aussi belle  qu’inquiétante puisque ne débouchant que sur le vide et le néant. Sur la question questionnant la question. Ceci n’existerait-il et le monde nous apparaîtrait tel un être sans aspérité ayant divulgué, avant même son interrogation, le chiffre de ses secrets. Oui, le secret est ce qui fait avancer l’homme, pousse ses recherches, trouble le bel ordonnancement de ses nuits.

   Quel secret, ici, repose dans ce mince pieu de bois où s’attache le flottement de quelques bouchons de liège rouge ? Dans ce faisceau de filets, ces cercles de métal, la résille des cordes qui en tisse la trame ? Sans doute une existence de Pêcheur s’y trouve-t-elle inscrite en filigrane dont nous ne voyons que l’émergence, à défaut d’en connaître l’origine, d’en décrypter la fiction. Oui, la beauté est aussi ceci, apercevoir un objet doué de multiples virtualités, y déposer la semence de l’imaginaire, attendre que les épis lèvent, puis moissonner, autrement dit,  filer la métaphore (la métaphore des filets ?), et, de proche en proche, bâtir une sphère existentielle qui nous paraisse vraisemblable, aussi bien la nôtre que celle de l’Inconnu qui nous fait signe depuis la modestie de ce bâton, de ces filets qu’on croirait endormis pour l’éternité. Mais les choses ne dorment qu’à en ignorer la figure signifiante. Car tout est sujet à signifier aussi bien en soi qu’au-delà de sa propre enceinte. Bientôt la nuit viendra qui effacera tous les repères dont nous faisons les points obligés de notre connaissance. On n’en verra plus les indices formels mais ceux-ci continueront de nous habiter en silence. Oui, en silence. En ceci nous rejoindrons la belle remarque de Milan Kundera dans « Le livre du rire et de l’oubli » : « … la beauté, pour être perceptible, a besoin d’un degré minimal de silence ». Jamais « le bruit et la fureur » ne sont compatibles avec son émergence. Jamais.

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23 juin 2026 2 23 /06 /juin /2026 16:53
 L’abstraction peut-elle être lyrique ?

 

« Lyrique »

 

***

 

Afin d’introduire le thème de cet article, nous citons un extrait du texte de Wassily Kandinsky, « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » :

 

   « Chaque artiste, comme serviteur de l’art, doit exprimer ce qui, en général, est propre à l’art. (Élément d’art pur et éternel qu’on retrouve chez tous les êtres humains (…) et n’obéit, en tant qu’élément essentiel de l’art, à aucune loi d’espace ni de temps. »)

 

   Nous souhaitons en accentuer quelques mots directeurs et les commenter brièvement de manière à saisir l’essentiel de la pensée de son Auteur.

 

   « ce qui, en général » : s’exonérer du particulier, s’écarter du sensible.

   « est propre à l’art », à savoir son essence.

   « élément d’art pur et éternel » : manière d’absolu en lequel l’art trouverait le lieu de sa manifestation.

   « chez tous les êtres humains » : caractère universel.

   « aucune loi d’espace ni de temps » : statut quasi métaphysique de ce qui échappe aux catégories ordinaires de l’entendement.

 

   Et si nous synthétisons encore, ne retenant que ce qui ne saurait être réduit, à savoir

 

« essence – absolu – universel – métaphysique »

 

   nous ne faisons que mettre en exergue les qualités du suprasensible, dessiner les contours mêmes de l’Idée dont l’Art est l’une des mises en image les plus parfaites dès l’instant où, s’écartant du réel, il devient cette pure abstraction que seul l’Intellect est en mesure d’intuitionner.  Ce que nous voudrions montrer, par rapport à la saisie de l’Art, le travail prioritaire du concept au détriment d’un abord strictement affectif et émotionnel que doit produire le Spectateur de l’œuvre, s’il souhaite en approcher le contenu d’une manière suffisamment convaincante. Liée à cette intention d’une considération essentiellement noétique de la peinture, nous ne ferions qu’en abaisser la prétention « lyrique », sinon en supprimer les effets,

 

substituant au titre « d’abstraction lyrique »

l’expression bien plus exacte, à notre sens,

« d’abstraction conceptuelle ».

  

   L’aspect « lyrique » proposé par Kandinsky, nous le reporterions à cette définition du dictionnaire quant au trait psychologique qu’il suppose :

 

   « qui porte à l'exaltation, à l'effusion de sentiments dans l'expression ou l'expérience artistique »,

 

   souhaitant démontrer que la peinture du « Cavalier », loin de mobiliser « l’effusion de sentiments », nécessite, bien au contraire, une rigoureuse économie psychologique au terme de laquelle c’est bien plutôt le fonctionnement de la Raison qui est sollicité avec son cortège habituel de déductions logiques et d’interprétations abstraites que seule une pensée organisée peut conduire.

 

   Nous définirons le « lyrisme » en le reportant, par l’imagination, à l’incandescente poésie de Jean-Paul Richter dans « La plus haute pensée humaine », texte que nous considérons en tant qu’archétype de cet enthousiasme romantique qui, depuis, n’a eu d’égal, seulement de bien pâles imitations. Écoutons les mots du Poète destinés à Julius à qui il vante cette mystérieuse « Immensité », sans nul doute d’origine religieuse, mais ici, ce n’est nullement la religion qui nous intéresse, seulement la confrontation de l’Homme à ce qui le dépasse, le ravit et le terrorise, à savoir ce Sublime à qui il se confronte :

 

« Nous sommes à genoux ici,

sur cette petite terre, devant l'Immensité,

devant le monde incommensurable

 qui est au-dessus de nous,

devant le cercle lumineux de l'Espace.

 

Élève ton esprit, et pense ce que je vois.

 

[…]

 

Puis regarde, tout autour de toi,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs,

lointaine, faite de soleils cristallisés,

à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde,

et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante.

 

[…]

 

Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par- delà l'abîme

et par-delà tout ce qui est visible

 

Et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents,

dont les vagues lumineuses sont des soleils,

dont les gouttes sombres sont des terres,

t'environnent, montent et descendent,

et de nouvelles séries de soleils

sont face à face, à l'orient et à l'occident,

et la roue de feu d'une nouvelle Voie Lactée

tourne dans le fleuve du Temps. »

 

  

   Si cette haute injonction laisse percer, de façon évidente, une mystique lyrique, elle semblerait rejoindre le souci reflété par une vision identique de l’Initiateur de l’Art Abstrait, à ceci près que son expression, chez ce dernier, se fait bien moins ardente, bien moins visible, si bien que parfois, le mystico-lyrique reflue à tel point qu’il en devient une simple buée, une imperceptible traînée. C’est du moins ce qui paraît se dégager au contact de ce « Cavalier », plus « cartésien » que « spirituel ».

  

De manière à donner du corps à notre critique, nous opposerons, terme à terme,

 

les métaphores lyriques de Jean-Paul et

les représentations de Kandinsky,

 

   somme toute « réalistes », mais d’un « réalisme abstrait ou conceptuel » ainsi que nous l’avons nommé plus haut. Et, selon notre habitude, telle la méthode déjà utilisée antérieurement, nous extrairons les expressions les plus signifiantes de la rhétorique paulienne de façon à la mettre en perspective avec les images kandinskyennes. Nous mettrons en lumière

 

« devant l'Immensité »,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs »,

te lances en pensée par- delà l'abîme »,

«de nouvelles séries de soleils »,

«dans le fleuve du Temps. »

 

Å cette convocation de l’Immensité,

« Cavalier » oppose le cadre étroit

d’une topologie strictement terrestre,

sentiment renforcé par les limites

de l’enceinte sportive.

 

Å l’ample évocation cosmologique

d’une voûte super lumineuse,

« Cavalier » se contente d’offrir

le spectacle, somme toute contingent,

d’un simple événement du quotidien.

 

Å l’élancement par-delà l’abîme,

« Cavalier » se satisfait bien plutôt

d’un roturier saut d’obstacle,

mérite d’entraînements

successifs et laborieux.

 

Å l’espoir suscité par l’avènement

de nouveaux soleils,

Cavalier nous propose

la reconduction des girations

infinies d’une même Planète.

 

Å l’infinie fluence de la temporalité,

« Cavalier » adosse la réitération

mille fois recommencée d’un geste rituel.

 

   En définitive, à l’ample cosmo-poétique déployée devant nous à des fins de ravissement par le Génie paulien, se substitue, en une manière de rétrécissement sémantique, le marquage d’un sol étroit, sinon purement ascétique, lequel, dans notre esprit, ne consiste ni en une dévalorisation de l’œuvre peinte, ni en la démonétisation des travaux de Kandinsky. Bien plutôt qu’un jugement de valeur, ceci est l’énoncé de vérités formelles dont il nous semble difficile de remettre en question les évidences qui s’y manifestent. Å proprement parler, et abstraction faite de la cinétique inscrite dans la toile, le mystico-lyrique, à notre avis, s’y trouve privé d’un réel élan, toutes choses clouant cette image au réel dont elle est certes, l’évocation abstrait e, mais encore insuffisamment détachée du motif qu’elle souhaite faire paraître.

 

   Å considérer aussi bien « Cavalier » que sa monture, aussi bien les taches colorées se donnant en tant que possibles éléments d’un paysage, rien de ceci ne dispose à quelque manifestation psycho-lyrique que ce soit et force est de constater que le contenu de l’image, loin de faire référence à une situation émotionnelle, pourrait davantage se traduire en termes purement géométriques, en relations de formes entre elles, en jeu spatial des couleurs. Excluant, à notre avis, tout ressenti affectif et sentimental, nous pouvons, à la rigueur, trouver du symbole, des positions sémantiques, autrement dit des traits relatifs à notre entendement.  En tant qu’acte fondateur de la toile, c’est l’intellect qui tient la bride et conduit la chevauchée artistique.

   Loin d’être un Cavalier fringant, incarné, pour lequel quiconque ressentirait de l’attirance, peut-être du désir, mais aussi bien de l’indifférence, ce qui nous est proposé est un simple arrangement de lignes évocatrices : un demi-cercle jaune pour la bombe, un arc de cercle noir en lequel s’insère une touche vert-d’eau pour le dos.

  

   Loin d’être un Cheval dont nous pourrions définir la race, décrire les attributs corporels, les qualités innées, la Monture se réduit à un exercice graphique des plus dépouillés : quelque traits noirs et jaunes pour l’encolure, deux lignes obliques pour les pattes, une vague courbe pour le ventre. Avouez qu’ici, il y a peu de place

 

pour les emportements de la passion,

pour la manifestation de l’enthousiasme,

pour les évocations romantiques de

quelque réminiscence faisant surface.

 

   Tout est donc réduit aux strictes dimensions de l’esquisse, de la notation minimale, tout comme l’intuition intellectuelle est la première marche donnant accès aux pures lois d’une organisation mentale. Tout est tracé au scalpel, tout est décharné, tout est dévitalisé si bien que nous n’avons, nous les Observateurs, comme recours à des fins de compréhension, que la mise en place des motifs d’une pensée trouvant en ces matériaux sommaires, les éléments d’une future architectonique. Et, disant « architectonique », en arrière-plan nous pensons aux habiletés du Géomètre, à la règle et au cordeau, à l’équerre et au fil à plomb, outils peu inclinés aux subtilités d’une rêverie sentimentale. Cette représentation du « Cavalier » est si peu lyrique, si peu poétique, qu’en une certaine façon, elle nous laisse sans voix, privés que nous sommes d’enclencher un carrousel d’images oniriques, telle qu’une œuvre romantique, en exigerait la nécessité : mouvements du cœur, pulsions imaginaires, débordements de l’exaltation, rayonnement de la couleur. Nous sommes laissés en pleine nature avec, pour seul viatique, de porter ce « Cavalier » devant le « tribunal de la Raison », et de le sommer de nous dévoiler d’inaccessibles secrets celés, y compris face à notre empathie, à notre disposition aux affects pluriels et aux sensations les plus vives.  

 

    En résumé, nous pourrions donner l’expression « abstraction lyrique » pour un gentil oxymore,

 

le « lyrique » détruisant « l’abstraction »,

« l’abstraction » excluant le « lyrique ».

 

   Il y a incompatibilité à réaliser cette fusion des contraires, à apparier deux vecteurs clairement antinomiques. Si le lyrisme est d’abord et surtout « exaltation, effusion de sentiments », donc déploiement de Soi du Spectateur au contact du dynamisme de l’œuvre, de son naturel pouvoir d’irradiation, de nitescence, il semble bien que « Cavalier » en définisse l’exact contretype.  Son côté esquissé renvoyant, de facto, à une sorte d’étrécissement de la conscience, de cristallisation de la psyché qui n’aura d’autre ressource, à des fins d’entente, que de recourir aux motifs d’un infini questionnement quant à la « raison » de la représentation, à ses attendus, jeu subtil de déductions et d’hypothèses, ce jeu étant en soi sa propre finalité. Bien des œuvres dites « abstraites » placent les Voyeurs des œuvres dans cet état de perplexité croissante où plus rien ne subsiste que le questionnement du questionnement.

 

Pris en son fond le plus abyssal,

l’Art Abstrait n’est que ceci :

un cercle herméneutique sans fin.

 

 

 

 

 

 

 

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23 juin 2026 2 23 /06 /juin /2026 06:08

Cette Nouvelle a été publiée :

 

* Sous le titre "Voyage immobile" dans

 

"Les Après-midis de Saint-Florentin" (Yonne) en 2009.

 

* Sous le titre "La chute lente du jour" dans le cadre

 

du Café Littéraire, Philosophique et Sociologique (Calipso)

 

Fontanil Cornillon (Isère) en 2010.

 

* Sur le Site d'Exigence-Littérature en 2011.

 

                             

                                              LA CHUTE LENTE DU JOUR

 

  

   Son premier repos, Elle l’a trouvé au creux du jour, dans le dépliement blanc de la  lumière.

Nul bruit dans la grande pièce claire. Nul mouvement.

Seul rythme du souffle, lent, tendu, semblable au passage du vent sur la cime des pins.

Souffle long venu d’ailleurs, encore traversé de pensées nocturnes, souffle à la recherche de lui-même, continûment, comme une obsession.

Confusément, Elle perçoit, par delà les lames blanches des stores la houle de l’Océan, le cri des mouettes, comme de longues incisions dans la toile grise du ciel. Des rumeurs seulement, très lentes, très calmes, pareilles à un baume qui apaise les meurtrissures du corps, régénère le souffle.

Murmure de l’Océan, longues effusions dans les aiguilles de pin, glissement des grains de sable sur la courbure des dunes. Tout se mêle, se confond, écho profond de son rythme à Elle, de sa respiration, du trajet du sang dans ses veines.

  Lui, son apparition dans la grande pièce aux murs couleur de sable, Elle ne l’a pas perçue. Plutôt sentie. Sorte de présence éphémère, fugitive, "entre chien et loup".

Quelque chose d’imperceptible, de ténu s’est infiltré en Elle. Un léger décalage de l’air, une vibration particulière de la lumière. D’infimes tropismes affleurant à sa conscience.

Tout à coup Elle a su qu’Il était là, près d’Elle, immobile, dans l’attente d’un signe, d’un mouvement, peut-être d’une parole. Entre eux il n’y a eu aucun mot proféré, aucun geste esquissé.

  Elle, retirée depuis longtemps dans le silence de ses yeux, ne possédait plus qu’une image floue de Lui, des souvenirs lointains : le grain serré de sa peau, la finesse de ses mains, la grâce des articulations.

Lui, dans la lumière neuve du jour, perçoit le corps fluet, les cheveux couleur de cendre, les cernes d’ombre autour des yeux vides. La clarté de l’aube dessine comme un étrange halo enserrant le corps très mince, forme énigmatique émergeant à peine de la blancheur du drap.

Il a approché l’unique chaise du lit, ménageant entre eux un espace. Ce territoire où ils déposeraient les mots, était comme la grâce d’un recueil, le point d’incision d’une parole ultime. Chacun en avait le pressentiment, en ressentait le trouble, et grâce à cette inquiétude, à cette tension, y puiserait les forces de l’échange.

  Elle parle la première. Elle dit la douleur des nuits éveillées, la solitude des murs couleur de sable, l’attente de la marée, l’écoute attentive du flux et du reflux, le grondement de l’Océan lors des hautes eaux, la douceur des ciels de pleine lune.

Il écoute la voix très mince, parfois à peine perceptible, le souffle haletant, comme un filet d’eau claire filtrant d’une paroi. Il lui dit son souci, son appréhension des crises qu’Elle doit affronter continuellement, le lien profond du souffle et de la vie, du mouvement des corps, des déplacements, des traversées, des passages. Il lui dit son regret d’être toujours éloigné, son travail d’enquêtes à l’étranger, son goût immodéré des voyages.

  Elle l’écoute. Elle anticipe ce qu’Il dit. Elle le connaît au creux de l’intime.

Une quinte de toux subite. Le souffle comme au fond d’un puits. L’angoisse de la lente ascension vers la clarté, vers le jour.

Il remonte son oreiller. Il lui fait boire quelques gorgées d’eau. Elle dit que ça va mieux, que ça va passer. Le plus sûr pour qu’Elle s’apaise : qu’Il fume comme autrefois une cigarette américaine, longue, fine, à filtre couleur de brique. Elle aime tellement l’odeur de ses cigarettes (des Bridge, croît-Elle), Elle aime tellement sa façon de fumer, de rejeter les volutes, longuement, songeusement, tête légèrement penchée vers l’arrière, dans la lumière qui décline.

  Elle lui disait autrefois sa certitude à Elle du rapport étroit  entre la fumée et la vie. Une métaphore  existentielle en somme. De l’ordre d’une parenthèse, d’un début et d’une fin, d’une consumation, d’un point d’incandescence à un point d’extinction, d’un non-retour.

  Il se souvient de ces échanges. Il lui dit se rappeler ses idées à Elle, ses  idées un peu étranges mais qui résonnent encore en Lui, qui brillent comme des braises. Il hésite un peu mais Il sait l’importance de la cigarette pour Elle, sa valeur de retour, de réminiscence. Il extrait une  Bridge  de son étui rouge. Il sourit en voyant  l’inscription obscène : FUMER TUEIl sait que, pour Elle, fumer est l’empreinte du souvenir, du désir, de la vie.              Il allume une  BridgeIl souffle de longues volutes vers le plafond. Elle entend le bruit, le passage de la fumée entre les lèvres. Elle l’imagine, comme autrefois, la nuque à la renverse, les pieds croisés sur une chaise, l’air détendu. Elle revoit cette sève qui sort de lui, à jets réguliers, empreinte de mystère, auréolée de projets. Autrefois, Elle pensait que cette fumée Lui ressemblait. Légère, insouciante, projetée vers le ciel comme un idéal.                         

Il n’a pas bougé de sa chaise, très attentif  à ne pas interrompre  le voyage. Il allume une seconde  Bridge. Ne pas briser le mouvement, le chemin sur lequel Elle s’est engagée. Nouvelles volutes de fumée. Plus fortes, plus persistantes que les  premières. Eviter qu’Elle ne sombre dans l’amnésie. Poursuivre le voyage jusqu’à la fin du jour s’il le faut, dans la demeure dernière où l'ombre se tapit. Elle parle maintenant. Indistinctement. Comme un murmure. Il se rapproche d’Elle pour saisir des bribes, des éclats, des fragments qu’ll reconstitue.

   Elle lui dit le séjour à La Salina, les roches noires gonflées de soleil, la colline couverte de chênes-lièges et d’oliviers, les terrasses de schiste en surplomb, la blancheur du village en contrebas, la mer avec ses criques vertes, bleues, grises parfois, si variables selon l’incidence de la lumière, le degré d’avancement du jour. Elle Lui dit l’essaim des îles volcaniques, couleur d’obsidienne, jouant avec la blancheur du port, l’outremer des bateaux de pêche, le quadrillage insensé des filets de corde enserrant les plages de galets noirs. Elle Lui dit l’odeur des embruns, surtout le soir, la chute parfumée des capsules  d’eucalyptus, les lumières ourlant les criques dès la tombée du jour.

  Les volutes de fumée emplissent la pièce, font comme un tissu onirique accroché aux fenêtres. Il y a des flottements, des fluides légers pareils aux  soirs d’automne à La Salina quand le vent se retire au fond des grottes marines. Continuer à fumer surtout, jusqu’à l’étourdissement. Ne pas déchirer le voile du songe, du souvenir, de la douleur peut-être. Qu’importe. La  seule certitude : cette ligne invisible, ce fil d’Ariane tendu d’un lieu d’absence à un lieu de mémoire.

  Ce soir, à La Salina, la lumière est tremblante, un peu surréelle. Elle est heureuse de cette lumière, de la blancheur de la terrasse, du mouvement des passants, du glissement des voitures devant le port. Elle dit maintenant l’urgence à profiter de la vie, comme si demain était le dernier jour. Elle sait que ce moment est unique. Elle lui dit la chute lente du jour, cette signifiance de l'instant voilé, de l'heure crépusculaire où les choses se confondent, se mêlent dans une espèce de douce harmonie, d'affinité originelle. Elle lui dit ce bonheur du temps impalpable, oublieux de lui-même qui, peut être,  jamais ne reparaîtra, enseveli sous les cendres du passé. Il  acquiesce avec un  certain détachement, avec la certitude dont l’investit sa première cigarette, symbole superficiel mais tangible de son entrée parmi les  hommes. Elle Lui sourit. Elle le trouve changé.Elle s’applique à le regarder à la dérobée, à faire son inventaire. Réel travail d’archéologue, pareil à la recherche de l’origine, de la source de cette évidente métamorphose. Elle n’avait pas remarqué, dans la perspective fuyante du front, cette ride légère mais non moins évidente,  comme une blessure à la surface de la terre. D’autres sillons étoilés et naissants s’allument et s’éteignent avec la course du regard, pareils à  de rapides comètes. Elle a fixé, au plus profond d’elle-même, ces images fugitives, ces marques insignes du temps comme des empreintes toujours prêtes à resurgir.

 Il se souvient de ce jour précis, de « ce moment unique » comme Elle l’avait nommé, de cette lumière si pure, si longue à se mouvoir, si lente à renoncer à son emprise, accrochée aux cubes des maisons blanches, aux balcons, aux lampadaires, à la lisière de la mer.

Ce jour est ancré en Lui : un moment de pur surgissement, une fenêtre ouverte sur l’horizon. Il se souvient de sa première cigarette, de son plaisir intense à suivre par la pensée le trajet de la fumée. Minces filets bleuâtres se diluant dans la lumière du couchant. De nouveau des quintes de toux, une respiration à la peine. Elle bouge un peu sur le lit, oriente son visage vers la fenêtre, vers le jour qui baisse.

Elle continue à raconter leur vie à La Salina, ses battements, ses outrances parfois, cet automne traversé d’une dernière tentation de la lumière, les reflets sur les feuilles argentées des oliviers, la douceur iodée de l’air marin.

Il écoute les paroles qu’Elle profère avec ferveur, recueillement. C’est comme une incantation, un appel qui résonne le long des murs couleur de sable. La braise rougeoie au bout de la dernière cigarette. Prolonger cet instant, ne pas interrompre le voyage. Maintenant le filtre couleur de brique se consume dans une drôle de fumée âcre; grésillement de l’infime bout de cigarette jusqu’à son point de chute.   Soudain Il sait qu’Il doit quitter cette pièce, qu’Il doit faire provision de  cigarettes, qu’Il doit s’immiscer entre deux urgences, celle du départ, celle du retour.  Il le fait. Il descend l’escalier. Il est dans la rue, dans le bureau de tabac. Il achète un paquet de  Bridge. De nouveau dans la rue, l’air pur, transparent comme à La Salina. C’est une ivresse qui s’empare de LuiIl marche vite, traverse le porche, cherche fébrilement le briquet, allume une cigarette, s’engage dans l’escalier. Par une croisée ouverte parvient la rumeur de l’Océan, de la Mer. Il ne sait plus très bien. Cris aigus des mouettes ou peut-être des sternes, comme une longue déchirure surgissant de la toile du ciel. ll pousse la porte de la grande pièce. La lumière a baissé. Les murs couleur de cendre ne renvoient plus qu’une clarté sourde. Il porte la cigarette à ses lèvres, aspire une grande bouffée qu’Il rejette dans la lumière grise. Il s’assoit sur l’unique chaise, penche la nuque vers l’arrière comme Il aimait le faire autrefois à La Salina. De fines colonnes de fumée tissent dans l’air une trame légère.          Il lui parle. Il lui demande de raconter encore l’instant magique de La Salina, la lumière sur le village blanc, la sagesse des vieux hommes vêtus de noir, leurs palabres sous le vieil olivier, les joueurs  de cartes de l’Amistad derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le port, sur la mer, sur l’horizon infini.

  Il écoute de tout son corps, de toutes les fibres de sa peau la parole qui n’advient pas. Il sait maintenant qu’Elle a repris possession de son langage, que ses paroles sont scellées dans sa chair, qu’Il n’entendra plus les mots magiques résonner dans les ruelles de La Salina. L’ombre avance dans la pièce. Il écrase la braise, le filtre couleur de brique. Quelques volutes de fumée planent encore entre les murs gris, pareilles à des poussières, à d’infimes corpuscules. Il se tourne vers le centre de la pièce. Il n’y a plus de souffle maintenant, plus de douleur, seulement quelque chose qui ressemble à une absence. Retrait des veinules bleues dans les mains marmoréennes, silence des lèvres  closes, blancheur des draps couleur de neige.

  Il se lève. Il ouvre la porte. La lumière est pure, belle, semblable à un mirage. La lumière l’appelle, elle s’ouvre et trace les rives du chemin vers La Salina. Il sait  qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre issue que celle d’une fuite éternelle. Dans la pièce couleur de nuit, dans le déclin du jour, au pli secret de l'ombre, Elle a trouvé son dernier repos, son voyage immobile.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

                                                                  

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

                                                    

                                                                                                                                                                                              

                                                                                                                                                

                                                                                                                            

      

 

 

 

 

                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                

 

 

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