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14 octobre 2026 3 14 /10 /octobre /2026 07:32
NOIR ET CUIVRE

 

   Photo de Servet photographe sur Unsplash

 

***

 

   Noir et cuivre, voici les simples termes au gré desquels je vous désignais. Comment nommer quelqu’un que l’on ne connaît pas, qui n’est que fugitive présence, simple feuille morte s’imprimant sur le flou de la mémoire ? Comment nommer quelqu’un sans le fixer à demeure dans une vêture qui, peut-être, ne lui convient pas ? Plutôt que d’user du langage à votre égard, peut-être eût-il mieux valu que je vous aie définie dans le vague d’une image qui n’aurait reçu pour contours que des esquisses fuyantes, une nouvelle silhouette effaçant l’ancienne, la remisant en quelque inaccessible archive du passé ? Mais, du reste, connaît-on vraiment jamais quelqu’un ? N’apercevons-nous des autres que quelques traits, quelques lignes vite dissoutes dans les mailles serrées de l’espace ? Et puis le temps, ce genre de pierre ponce qui abrase tout ce qui se manifeste, le réduit à néant, si bien que, parfois, évoquant Hélène ou bien Béatrice, ce ne sont que fantômes dont nous parlons, ils sont si éthérés, si loin de nous, au-delà d’une invisible frontière.

   J’avais loué une maison basse à la façade enduite de blanc, semblable à toutes les autres maisons du Quartier de L'Albaicín à Grenade, cet étonnant quadrillage de rues étroites qui domine la ville depuis la colline qui, autrefois, portait la cité antique d’Elvira. Comme à mon habitude, j’avais disposé sur ma table de travail les feuilles éparses maculées de notes, à partir desquelles je traçais, petit à petit, les ébauches des articles en cours. L’automne était arrivé, encore cerné des lueurs blanches d’un soleil qui semblait décidé à briller avec intensité aussi longtemps qu’il le pourrait. Tous les matins, de bonne heure, avant même d’entreprendre mon travail d’écriture, habillé de vêtements légers, je descendais la Rue Nevada encore plongée dans l’ombre, gagnais la minuscule Place de la Cruz de Piedra, passais devant son calvaire blanc, faisant résonner mes sandales de corde sur les galets polis par la lumière, puis remontais en direction du Jardín de los Adarves, y faisais une longue halte parmi les candélabres des ifs chandelles et les massifs aux feuilles lustrées couleur de bronze. Dans ce Jardin, cette manière d’oasis égarée parmi le tumulte de la ville, il me plaisait de me réfugier à l’abri d’une tonnelle, sous les bouquets blancs de jasmin étoilé. J’y lisais des poèmes de Federico García Lorca, imprimés dans une édition rare, m’attardant sur celui intitulé ‘La femme adultère’, dont les premiers vers me plaisaient pour leur charge d’énigme :

 

‘Je la pris près de la rivière

Car je la croyais sans mari

Tandis qu'elle était adultère

Ce fut la Saint-Jacques la nuit’

 

   Je pensais à cet enlèvement d’une femme dont on ne connaît à peu près rien, dont on ne sait même si elle possède un mari, si elle a des enfants, si elle aime la culture des roses ou bien lui préfère la lecture, les promenades romantiques, la méditation, l’amour sous l’aiguillon du démon de midi. J’étais perdu dans le labyrinthe de mon imaginaire, si bien que les premiers jours de votre apparition glissaient telles les gouttes d’eau sur les plumes lustrées des cygnes. Ce ne fut guère que le troisième ou le quatrième jour que je vous aperçus, sans doute alerté par un comportement qui ne laissait d’être étonnant.

   Toujours vous vous installiez sur les marches de marbre blanc d’une gloriette (elle me faisait penser à celle du Temple d'Apollon dans le parc de Nymphenbourg, à Munich), peut-être étiez vous séduite par ce temple à l’antique, propice au repos et à la poésie, dont l’époque baroque raffola, en édifiant à l’envi dans les moindres parcs et jardins ? Certes, ce n’était nullement un grand mystère que d’affectionner ces fantaisies architecturales et tout ceci aurait pu s’effacer immédiatement de ma mémoire si votre conduite ne s’était traduite par cette vêture pour le moins étrange qui vous plaçait, immanquablement, hors d’un monde commun, à tout le moins dans un cercle si restreint que nul autre que vous ne pouvait prétendre y habiter. Mais il me faut consentir à vous décrire, au cas où un Lecteur égaré viendrait lire la prose du ‘Journal Intime’ dont je noircis les pages depuis au moins une éternité.

   Votre chevelure est une abondante pluie rousse qui cascade le long de votre visage, sa course prenant fin sur le marbre blanc (tout comme la gloriette, effectivement) de vos épaules. La face que vous tendez aux autres (à moins qu’il ne s’agisse que de se soustraire aux regards), est blême, je pourrais dire presque livide, sans doute en raison de cette peau fragile qui est propre aux roux et aux rousses. Vos yeux sont abondamment charbonneux et le contraste est frappant par rapport à votre teint si discret, si proche d’une absence, d’une neige. Vos lèvres sont violemment badigeonnées d’un grenat soutenu qui vire au mystère nocturne. Vos bras sont frêles, pareils à ces sarments de vigne qui, ici, se dessèchent sous l’ardeur solaire. Votre bras droit et votre main sont gantés d’un long feutre noir dont votre bras gauche est dépourvu, ce qui, bien évidemment, accentue le feu de mes questions vous concernant. Votre robe enfin, est un fourreau étroit en lamé, vraisemblablement tissé de fils d’argent, qui laisse vos genoux à découvert. De hauts escarpins cerise sont le point final de votre silhouette. Votre démarche, lorsque quittant les marches de la gloriette, vous décidez de vous lever, se donne à la manière d’un curieux déhanchement. Je ne sais si vous en maîtrisez le rythme, s’il est voulu à la façon d’une provocation, s’il est naturel, accentué, s’il a une quelconque signification en dehors du fait qu’il vous appartient et, de ce fait, ne saurait être que singulier.

   Mes Lecteurs habituels le savent, l’un de mes jeux favoris est de me placer ici où là, de préférence dans une zone d’ombre, à l’angle d’une rue, dans le recoin d’un Jardin Public, sous un porche, le long d’un quai de gare et de découvrir ces mystérieuses ‘Voyageuses de l’Impossible’ auxquelles j’essaie de prêter une existence hypothétique, de bâtir sans doute une sorte de légende, demeurant toujours à distance, m’immisçant dans le sillage invisible qu’elles tracent lors de leurs déplacements. Rares sont celles qui surprennent mon manège (ou bien je fais mine d’entrer dans un bureau de tabac pour y faire provision de cigarettes ou acheter un journal) reprenant ensuite ma ‘filature’ avec aisance, naturel, faisant mine d’être attiré par le chant des oiseaux, le passage d’une voiture ou plongé dans les nouvelles du jour. Si bien que ne se sachant nullement suivies, mes Muses (oui, elles m’inspirent et on les retrouve parfois dans les pages de mes romans), déambulent avec spontanéité, se croyant seules au monde alors qu’en réalité, elles ‘m’appartiennent’, l’espace d’une déambulation, l’intervalle d’un rêve. Lorsque, tournant le coin d’une rue, elles disparaissent soudain dans la bouche d’ombre d’un immeuble, elles sont quittes de toute dette, elles sont libres d’elles tout come je le suis de moi ou bien le croyant puisque la plupart se retrouvent dans mes notes intimes et visitent parfois mes nuits sans sommeil.

   Bien sûr et ce n’est qu’activité ludique, gratuite, je m’essaie au jeu des significations multiples, au jeu des hasards, au jeu imaginaire qui lance ses lianes volubiles dans toutes les directions de l’espace, dans toutes les mesures du temps. Donc, d’une manière irrépressible, dénuée de toute logique, vous revêtez les habits successifs d’une Fille de Joie lasse de ses nuits blanches, d’une Bourgeoise que son mari trop occupé délaisserait, errant aux hasards de l’heure dans ce square, cette salle de cinéma obscure, cette terrasse de café bourdonnante des mille et un bruits d’une jeunesse libre dont, en conscience, vous aimeriez rejoindre les rives ruisselantes et escarpées, tissées de beauté. Mais il est trop tard, vous le savez, feignez d’ignorer votre âge, montrant vos genoux désirants à qui veut bien les voir. Mais qui donc les voit, à part vous, à part votre irréfragable envie de demeurer de ce côté-ci de l’âge, de vous y agripper tant que vos mains en supportent l’épreuve, que vos bras ne lâchent prise. Oui, en vous, d’une manière pathétique, toute cette lutte pour demeurer celle que vous avez été autrefois, aujourd’hui une image tachée de points jaunes sur le filigrane antique de quelque photographie.

   Parfois, c’est un vivant tableau dont vous occupez le centre, à la manière d’un Modèle dont le peintre aurait fixé les inaltérables traits dans l’épaisseur de la toile. Alors je pense à ce portrait un brin triste, nostalgique, ‘Femme rousse ‘, tracé par Modigliani en 1918. Je pense à une possible affliction, à quelqu’un de cher dont vous auriez perdu la trace, à un deuil dont vous subiriez la douloureuse épreuve. Je ne sais, de la femme libre de ses mouvements, de celle vivant dans l’effroi, laquelle pourrait le mieux convenir à votre silhouette. Parfois vous n’êtes pas sans évoquer cette huile de 1929, ‘Portrait de Madeleine Grey à la rose’, cette sorte d’infinie douceur mélancolique qui semble désespérément chercher au tréfonds d’elle-même les motifs d’une incoercible langueur, baudelairienne sans doute, tissée du mal de vivre. D’autres fois encore, comme au travers d’une vitre enduite de buée, c’est ce doux pastel de Paul-César Helleu qui vous représente, mi-allongée sur un sofa beige, votre bras gauche soutenant votre tête poudrée d’un fin bonheur, dans la force de l’âge, simplement soucieuse de plaire, aux autres, ces hommes qui vous font la cour, de vous plaire à vous-même d’abord puisque vous êtes au centre de la fête, cette Reine disposant, devant elle, de tout un royaume.

   Oui, vous êtes cette galerie aux cent miroirs dans laquelle votre image fuit comme au travers d’un curieux dédale. Je cherche à vous y rejoindre, mais vous avez toujours une distance qui vous sauve de moi, comme si d’invisibles parois de verre d’un labyrinthe effaçaient votre présence à mesure de ma progression. Vous voyez combien vous êtes polyphonique, un concert de voix multiples parmi lesquelles il ne m’est guère possible d’identifier la vôtre. Je la crois cuivrée, chaude, dissimulée par un voile qui, la rendant mystérieuse, vous fait d’autant plus précieuse, désirable, hors d’atteinte comme le sont les hautes pensées pour qui n’a jamais pris la peine de chercher à comprendre les concepts, à saisir les fascinantes idées.

   Vous venez tout juste de quitter, en ce jour de brume et de premiers frissons, les marches circulaires de la gloriette. Vous levant, votre robe en lamé s’est défroissée avec un bruit qui m’évoque l’envol de pigeons tout contre la lame sourde de l’air. Vos escarpins cerise résonnent à chaque pas comme ils le feraient sur les dalles d’une cathédrale. Une brise légère s’est levée qui fait flotter votre crinière rousse, elle vous suit à la manière d’une longue flamme. J’imagine vox yeux verts, couleur d’émeraude, afin que vous coïncidiez avec quelque réalité. Vous arpentez avec attention les pavés de la Place de la Cruz de Piedra.

   Vous remontez la rue bordée de maisons basses, la Rue Nevada, celle que j’habite provisoirement. Du fourreau noir de votre unique gant, vous extrayez une clé. Au bout pend un colifichet, peut-être une image de vous dans un médaillon d’argent. Vous ralentissez, je vous suis à distance pour ne nullement être repéré. Vous vous arrêtez tout juste devant ma maison. Un moment, vous faites semblant de regarder autour de vous. Vous introduisez votre clé dans la serrure de la porte qui grince de manière familière. Votre rousseur a disparu, avalée par la tâche d’ombre. Vous êtes entrée dans MA maison, je ne peux en douter. Que me reste-il d’autre à faire que d’emboîter votre pas et, sûrement, de vous demander des comptes ? Je franchis le seuil, les paumes de mes mains légèrement moites. Personne dans l’étroit couloir. Personne dans la pièce qui me sert de bureau.

   J’entre dans ma chambre. Juste le rayon d’une demi-clarté. Les persiennes laissent passer le jour avec discrétion. Quelques lignes claires sur les tomettes de tuiles rouges. Votre robe en lamé luit faiblement, abandonnée sur l’unique fauteuil. Vos escarpins cerise brillent dans l’ombre à la manière d’un désir qui n’attendrait que d’être rallumé. Votre corps est un talc avec deux brûlants sémaphores : le rougeoiement de votre chevelure, la toison plus cendrée de votre mont de Vénus. Vous feignez de dormir comme après une harassante épreuve. Je vois la braise de vos aréoles bouger doucement au rythme de votre attente. Mais, qui êtes-vous donc, Vous l’Inconnue pour vous être introduite CHEZ MOI avec tant de désinvolture, de calme assurance ? Qui êtes-vous ? Le saurais-je bientôt ?

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

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14 octobre 2026 3 14 /10 /octobre /2026 07:13
Quel reflet de toi ?

  Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   Quelle était donc ta posture dans la venue du jour ? Dehors, déjà, l’air était chaud, promesse de brûlure et personne ne se hasarderait dans les rues avant qu’un peu de fraîcheur n’arrive aux abords de la nuit. La nuit aussi était une douleur, un passage à gué entre deux rives que la fureur habitait. Ces lames blanches dans le ciel, cette foudre qui habitait les nuages, ces nuages au teint de plomb, que ne se précipitaient-ils sur la terre afin de lui apporter ce repos auquel elle aspirait ? Cela durait depuis des jours, cela menaçait mais rien ne se produisait que cette étuve où chacun étouffait, cherchant un peu d’air auprès d’un ventilateur, d’une fenêtre ouverte sur un espoir vite déçu. Vraiment il n’y avait rien à espérer. Il suffisait de se calfeutrer, de faire de son corps le territoire le plus étroit, de se réfugier dans la pièce la plus obscure, peut-être une salle de bains et y demeurer jusqu’à l’infini du temps. Les choses, parfois, semblent n’avoir nulle autre fin que leur entêtement à persister dans l’absurde, à vaincre quiconque s’opposerait à leur soudaine splendeur, à leur rutilance, à leur toute puissance.

   De la maison que j’ai louée, à Port-Blanc, la vue est immense qui semble n’avoir nul horizon. Au premier plan, la masse claire des rochers, une arche de pierre qui plonge dans l’eau d’opale et d’écume. Au sommet d’une falaise, la ruine d’une bâtisse de granit découpe son étique silhouette. Quelques ilots au large qu’enveloppe une brume de chaleur. J’y viens dès l’aube, carnet de croquis à la main, traçant ici et là quelques lignes qu’ensuite j’emplis d’aquarelle légère, comme si ces touches à peine appuyées pouvaient atténuer cette impression de lassitude que procure l’ardeur solaire dès qu’elle déchaîne son envahissante houle. Invariablement, vers les dix heures, je range crayons et pinceaux et me hâte de regagner mon abri. Le jour durant, derrière les volets croisés, je tape à la machine les textes qui seront mes articles de rentrée au Journal. Parfois, à la limite de l’endormissement, je cède à un rapide somme, espérant un réveil plus lucide à sa suite. La nuit, à la faveur d’une mince fraîcheur, fenêtres grand ouvertes, sous l’œil complice de la Lune,  je termine  ce que le jour m’avait refusé. Il n’est pas rare que je gagne mon lit vers deux ou trois heures du matin. L’aube point qui me surprend au milieu de mes rêves.

   Le réveil, ce matin, est semblable à ce fin brouillard fiévreux - marque de cette haute saison -,  qui se voit renforcé par la présence de l’Océan. De fines gouttelettes en suspension qui talquent aussitôt le visage et y dessinent les minces ruisselets qui courent jusqu’à l’éperon du menton et font leurs gouttes étincelantes sur le sol de tomettes. Aujourd’hui je n’irai pas dessiner sur la falaise. Mon travail est en retard et la remise des textes à l’imprimerie est proche. Un petit déjeuner sur le bout du pouce. Juste une halte avant de me replonger dans l’écriture. Je prends mes jumelles et parcours la grande plaine liquide. Quelques voiles blanches au loin. Des promeneurs près de la ruine de granit. Ils édifient des manières de cairns qui regardent le ciel. De grands oiseaux gris décrivent des cercles au-dessus des falaises puis, soudain, obliquent vers l’intérieur des terres. Je les suis et en distingue les becs noirs, les rémiges tendues, le vol incisif, pareil à un coup de canif. Maintenant ils sont hors de portée et les deux cercles des jumelles sont vides de présence jusqu’à ce qu’ils se posent sur cette basse maison blanche que surmonte un toit d’ardoises. Les volets sont fermés à l’exception d’une pièce plus claire - une lumière y brille d’un vif éclat -, dont la fenêtre ouverte semble vouloir livrer quelque secret.

   Il me faut accommoder un instant, attendre que ma vision se règle, s’habitue à ce clair-obscur au sein duquel je te vois, Toi l’Etrangère, debout, appuyée au marbre d’une coiffeuse, entièrement dénudée, dans la pose alanguie d’une femme à sa toilette qui, sans doute, applique sur son visage les premières touches de maquillage. Vois-tu, cette image me fait étrangement penser au « Nu provençal » de Willy Ronis, cette ambiance si intime, cet abandon de la courbe du dos à tout regard inquisiteur, cette attitude si doucement disponible à être l’icône inoubliable dont je peuplerai le ciel de mes rêves. Sans doute ne te sais-tu pas observée, détaillée par une vue qui pénètre loin dans la meute ouverte de ta féminité. Du reste tu n’en sauras rien. Demain, j’aurai bouclé mes bagages, en route vers le ciel de schiste de Paris, occupé déjà à peaufiner mes articles que mes lecteurs liront bientôt.

   Alors, Toi la Survenue d’une longue nuit - celle de l’inconnaissance -, tu ne seras plus que cette vague couleur sur l’arête d’un prisme, peut-être un simple indigo, une améthyste dormant dans le feutre de son écrin. C’est pourquoi aujourd’hui, dans cet instant que je fais mien, je veux rassasier mes yeux, leur donner  à satiété cette nourriture rare que tu es. Ils sauront bien me dire la limite à ne pas dépasser, au-delà de laquelle je ne serais que le contemplateur d’une âme se livrant dans son plus total dénuement. Oui, laisse-moi encore ce genre de « permission de minuit, de midi ? » afin que, rendu à mon âme d’adolescent, je puisse rêver de ta féminité au-delà de la féminité, c'est-à-dire t’installer dans ce palais de cristal sur lequel tu règneras sans partage. Non, tu n’auras nulle concurrente. Pas même une Survenue de quelque gynécée d’Orient sur lequel quelque Prince exercerait son souverain désir.

   M’apercevrais-tu, dissimulé derrière le double foyer de mes jumelles, tu penserais avoir affaire à un Voyeur sans scrupule voulant dérober jusqu’à la plus infime parcelle de ta vie intime. Mais, je te l’assure, ma contemplation n’a rien à voir avec la pure curiosité ou bien l’intention licencieuse. Tu aurais été vêtue, je n’en aurais pas moins assuré mon tour de veille, en sauvegardant jalousement l’éternelle durée. Ceci, tu ne peux le savoir, je suis un incorrigible romantique qui lit sans discontinuer cette littérature d’un autre temps. Je m’évade dans les replis  de « Gaspard de la nuit » d’Aloysius Bertrand, je rêve avec Musset aux « Contes d’Espagne et d’Italie », je vole au rythme des songes de Gérard de Nerval, je vibre avec « Myrtho », « divine enchanteresse ». Alors le risque que tu cours n’est pas grand. Te retrouver dans l’un de ces poèmes que j’écris le soir, près de  l’Île Saint-Louis, face la Seine avec ses remous d’étain, ses longs trains de péniches, quelques promeneurs isolés à la pointe du Quai de Bourbon. Il me faut ma moisson d’images, ma collection de sensations. Sinon, comment pourrais-je sortir de moi, de cette geôle de l’ego qui, toujours, m’assigne à demeure ?, et je ne suis plus que Narcisse devant le désespoir de son propre reflet.

   Voilà le terme de mon intrusion. J’ai plié mes jumelles, prenant soin d’y loger cette saisie visuelle dont, peut-être, je bâtirai ma prochaine fiction. La plupart de mes lecteurs pensent que mes personnages sortent tout droit de ma tête. Mais il faudrait que cette dernière soit bien grande, bien fertile ! Le peuple de mes fantasmagories, dont maintenant tu fais partie, voici comment j’en assure l’existence. Voir sans être vu. Jeu de chat et de la souris. Mais, imagine, je ne sais plus, le plus souvent, du chat ou de la souris, qui je suis réellement. C’est le piège de l’imaginaire que de tout diluer dans un même creuset. De tout confondre et de ne rien rendre à soi qui dirait l’identité. Heureusement je dispose de quelques garde-corps ! La lecture, le songe éveillé, l’errance sans appui dans quelque toile découverte, au hasard d’une promenade, Rue de Seine, à la vitrine d’une galerie. Sinon la folie serait au bout avec ses habits multicolores et le bruit fascinant de ses grelots.

   Ma nuit a été illuminée des éclairs de ta chair. Des bistres se mêlant à l’acajou soutenu de tes cheveux, à l’ambre léger de tes épaules, à la terre d’ombre de ton sexe que j’imagine à la manière d’une feuille lancéolée dans la demi-nuit d’un sous-bois. Que demeurera-t-il de tout ceci qui refleurira au hasard des mots ? Je serais bien en peine de le dire tellement la confusion m’habite. Comme si j’avais bu à la fontaine de Léthé, comme si j’avais fumé du chanvre indien qui me laisserait dans l’indécision de moi-même.

   Me voici sur la route. L’air est frais encore qui coule sur la dalle de mon visage. Passant devant chez toi, j’ai pris soin de noter ton adresse. Ce poème que je ne manquerai d’écrire lorsque les jours chuteront, que les berges du temps ne seront plus que frimas, que les passants dans la rue mimeront des glaçons pendus aux branches, oui, ce poème, souvenir d’une toilette en train de s’accomplir - cette naissance -, je te l’enverrai. Tu ne sauras qui te l’a adressé. Un Voyeur est toujours un voyageur de l’ombre. Que l’ombre s’allonge donc, l’hiver est si long à venir où brasille l’impatience d’écrire. Le feu !

 

 

 

 

 

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13 octobre 2026 2 13 /10 /octobre /2026 12:41
Au plein de la manifestation

Pablo Picasso

Deux femmes (La confidence) 1934

Source : DantéBéa

 

***

 

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Nul besoin du JE à l’initiale

Pas plus que du MOI

SOI à la rigueur

ÊTRE bien plutôt

Pour faire signe en direction

De l’ineffable en son Dire essentiel

Du toujours cherché

Rarement trouvé

 

***

 

Pas d’illusion d’optique cependant

Nulle hallucination

Nul mirage

Qui poseraient à l’horizon des dunes

L’image tremblante

Irréelle

Du palmier que féconde la lumière

 

***

 

Non

Seulement la survenue

De la pure Manifestation

Du phénomène en sa vibration

En sa généreuse donation

Cela  s’octroie dans la simplicité

Cela dure l’éclair de l’instant

Cela fulgure

Emplit les yeux de buée

Creuse dans l’âme

Son sillon de feu

Bourdonne

Dans la ruche des oreilles

Enfonce son diamant

Dans la chair vive du corps

Allume les nerfs à vif

Attise les nappes de sang

Irrigue les canaux séminaux

Remue l’ombilic

Jusqu’à son grain originel

Electrise la peau

La met en tension

Tam tam tam

Triple jeu

 De l’œuvre

Qui devient peau

De Soi

Du Monde

De l’Infini

De tout ce qui advient

Sous les étoiles

Sur la Terre où couve le feu

De l’attente

Parfois du renoncement

Toujours de la confiance

Du jour à venir

 

***

 

Dans la salle où coule

L’onde généreuse de la Beauté

Tout est calme

Au repos

Tout attentif

A la mesure de la juste rencontre

De la fusion de l’Autre en Soi

De Soi en l’Autre

Rien n’est plus beau

Que ce geste

De versement

D’offrande réciproque

L’Un sans l’Autre

Serait déchirement

L’Autre sans l’Un

Serait dépossession

Amicalité du Regardé

Et du Regardant

En une intime communion

Coexistence des êtres

En leur Unique

En leur Joie

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Là au cœur de la matière

Le Vrai en sa destination originelle

En sa multiple métamorphose

Le Juste à la confluence

Des regards

Des existences de papier

Plus réelles que bien des vies

Errantes

Déboussolées

Ivres de ne point ratifier

Leur passage autrement qu’à l’aune

D’une inattention à être

Seulement une vacuité tutoyée

Seulement une approche

Privée d’amers

Comment exister

Dans cette lueur de marécage

Comment ne pas confier son corps

Aux eaux mortes de la lagune

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Le jour était fécond

Le Vide se donnait

À qui

Voulait bien le prendre

Le Rien s’abouchait

A la moindre rainure

A la plus infime poussière

Tout dans l’air était

Immensément

Vacant

Libre de soi

De se donner

Ou bien

De se retenir

 

Ai vu le plein d’emblée

 

Le jeu subtil

Et illisible

Des Confidences

Les regards chavirés

L’Un en l’Autre

Les yeux

Ces brasiers

Ces phares

Ces immenses sémaphores

Qui disent bien plus

Que des mots médusés

Ai vu les yeux parler

Ai vu les yeux jouir

Ai vu les yeux

Prendre possession

Du Monde

Du Mien d’abord

Cet inconnu à moi-même

Cette terre d’exil

Qu’aucun pied ne foule jamais

Qu’aucune conscience ne parvient

À déchiffrer à la hauteur

De son abyssale dimension

 

***

 

La clarté était rare

Propice aux confidences

Médiatrice des formes

En devenir

Antichambre des songes

Corridor des fantasmes

L’ŒIL du Peintre

Me regardait de loin

Sans doute depuis le domaine des Morts

Cette obsidienne aiguë

Ce noir brûlé de Génie

Cette puissance de Minotaure

Qui me clouait

A ma propre stupeur

 

***

 

Oui j’étais fasciné

Oui j’étais mis à nu

Oui j’étais celui

Regardant

Regardé

Je ne savais plus

Quand le jour se lèverait

La nuit tomberait

Le Plein était insoutenable

L’Ouvert une comète échevelée

La Clairière un cercle

Où dansaient les figures

De l’Enfer

Et pourtant je demeurais

Sur ce siège noir

Face à l’Enigme

Cette Déesse de papier

Elle était l’Art

En son sortilège

Etais-je l’Artiste

Qui implorait la grâce

D’Être

De demeurer

Là sur ce fil du papier

Seul lieu peut-être

Pour accéder

À Soi

Un

Jour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2026 2 13 /10 /octobre /2026 08:13
Tectonique des plaques

   « Entre mer et désert ... Bardenas Reales »

 Photographie : Hervé Baïs

 

***

  

   Il faut avoir vécu de longues plaines monotones, avoir parcouru les chaumes immenses de la Beauce, avoir confié son corps aux surfaces océanes où rien ne se donne que l’illimité et l’invisible horizon, avoir été dépossédé de soi dans les erres sans signification d’un « plat pays », avoir marché longtemps dans les immenses étendues ukrainiennes couchées sous la houle jaune des épis. Alors, pour donner le change à ce sentiment de dépossession, pour se retrouver en quelque sorte et disposer de repères solides et stables, il faut visiter quelque domaine où la géologie a semé ses fortes empreintes, prenant figure tel ce singulier paysage des Bardenas Reales qui, dans le vaste monde, ne saurait trouver d’équivalent. Ainsi sur terre existe-t-il des lieux au caractère bien affirmé, à la personnalité bien trempée. Les découvrir est toujours étonnement et joie logée au plus intime de soi, genre de vertige qui est parole de toute beauté lorsqu’elle vient à notre rencontre et nous enjoint de l’entendre

    Alors il faut consentir à sortir de soi, déplier ses antennes tel le prudent limaçon, hisser tout au bout de sa conscience les boules curieuses de ses yeux et s’emplir de ce qui vient à nous dans l’étrange et la douce onction, tout à la fois. Curieuse expérience que de se confronter à ce tout autre que soi, à cette verticale altérité qui nous aimante, nous fascine et nous place si près, soudain, de ce bouillonnement tectonique, de ces remous de lave, de ces collisions de moraines, de ces pliures d’argile au gré desquels l’antique et très mythologique Gaïa se manifesta comme le terrain de jeu qu’elle nous offrait dans cette glaise demeurée en son essence originelle. Si quelque chose se dit, ici, de l’exception de la Nature, c’est bien cette primarité esthétique, ce premier essai d’apparaître au monde, cette décision de demeurer là, en sa plus effective et tangible configuration. Avant eût été trop tôt, un genre de brouillon cosmique inachevé, illisible, confus. Après eût été le dépassement de soi de la roche, de la terre, du limon en une forme trop polie, poncée, perdant par là-même les prédicats de sa nature si rare, si élégante.

   Car, voyez-vous, c’est toujours dans une forme de passage, entre l’ébauche, l’esquisse et le produit fini, lisse, sans accrocs que se donne le sens en sa plus positive détermination. Les paysages de haute figure, les déserts, les hauts plateaux, les mangroves, les landes, les canyons, les falaises, les défilés, les étendues volcaniques avec leurs soufrières et leurs geysers, tout ceci est comme arrêté en plein vol, en pleine effusion, comme un oiseau de haute mer qui planerait infiniment dans sa voilure blanche, pétrifié en quelque manière, portant en lui l’ineffable trace de sa naissance, les stigmates de sa future mort et, figé dans son éternel présent, ne témoignerait de son être qu’à la hauteur de son invincible immobilité.

   Oui, c’est ainsi, les paysages de haute lutte portent en eux cette fixité temporelle si étonnante qu’on les penserait éternels. Et, en quelque sorte, ils le sont, tout comme la beauté témoigne, elle aussi, de ce temps condensé, de cette focalisation des jours en un point qui est le rassemblement des significations multiples éparpillées dans l’univers illimité. Ici, tout conflue qui dit l’esthétique authentique en son inaltérable profusion : le vent, la pluie ont buriné le sol, y ont imprimé des ravines qui sont le souci de la terre. La rudesse du climat a entaillé la marne, faisant surgir de curieux et tourmentés monolithes, faisant s’élever des orgues qui, peut-être, la nuit, lorsque personne n’est présent, chantent les immémoriales odes qui ont présidé à leur naissance. Des terrasses travaillées par une lente érosion se couchent sous le ciel gonflé de lourds nuages.

   Le sentiment d’étrangeté est renforcé par les toponymes locaux : « La Pisquerra », « El Rallon », « El Plano » et surtout, peut-être, « La Negra », « La Blanca ». « La Noire », « La Blanche », comme si ces scènes si proches de l’essentiel ne pouvaient avoir de traduction que cette dialectique si tranchée dont le gris constituerait la valeur médiane, le lien qui ferait tenir en équilibre cet édifice aussi curieux que les constructions de boue et de salive des termitières. C’est ceci le dépaysement, « action de s'en aller dans un autre pays », nous dit l’étymologie. Oui, assurément nous allons dans un autre pays, sans doute un pays de chimères et de merveilles dont nous pourrions penser qu’il est le fruit de notre imagination lorsque nous lui lâchons la bride et qu’elle s’enfuit au galop pour bien plus loin que nous n’avions pu le penser jusqu’alors.

   Un tel lieu ne peut être qu’un lieu d’immense solitude. Soi avec l’être-du-paysage sans qu’il puisse y avoir d’intermédiaires, de témoins, de commentateurs bavards et pléthoriques. C’est de cette manière que la sensation, transitant de la conscience de la Nature (fût-elle menue, discrète, effacée), à la nôtre propre, sinue en nous avec les plus belles chances d’essaimer ses spores de croissance, d’assurer la germination de ce qui a été porté à notre regard, entendu, éprouvé jusqu’en la résille disponible de notre peau. C’est un genre de métamorphose de qui on est à la mesure des affinités que l’on entretient avec le proche et le délicat, le distingué.

    Oui, car sous des auspices abrupts, des rugosités, des lacérations, des entailles, des ravines, ce qui se montre est du plus pur raffinement qui soit. C’est bien là la vertu d’un regard synthétique que de tirer du divers souvent confus et emmêlé, une manière d’harmonie, de juste mesure dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à croire notre hauteur d’hommes bien supérieure aux travaux de la Nature. Si la beauté artistique est, à l’évidence, le résultat d’une action humaine, la beauté de la Nature ne saurait lui être inférieure, différente seulement, et ô combien parfaite lorsqu’elle s’ingénie ici, dans les « Bardenas », à nous enchanter de toutes ces formes que seul un génie transcendant les habituelles contingences aurait pu porter au jour. 

    Que nous reste-t-il à faire que demeurer en silence et dévider, à l’intérieur de nos têtes, l’écheveau des sensations ? Dire le ciel arrêté en sa course, la complexité des nuages, leur lourdeur de plomb. Dire la clarté, ses golfes qui se découpent dans la chape céleste. Dire la cheminée de fée, son cône tronqué que prolonge une crête semée de neige blanche. Dire les falaises de terre aux lourds plis, ils font penser à ces rideaux de scène qui dissimulent le jeu des acteurs encore en attente de paraître. Dire ces pesantes plaques de roches semées de taches, elles font signe vers cette tectonique invisible qui porta jusqu’à nous, en des millions d’années en des milliers d’heures serrées, inaudibles, ce secret de la terre enfin devenu visible, enfin devenu palpable. Dire cette belle et envoûtante bichromie qui est le langage du sol, les noirs profèrent, alors que les blancs sont la césure entre les mots, leur souple respiration, ce qui nervure notre entendement et ouvre les portes de la raison qu’architecturent les irremplaçables piliers du concept. Mais peut-être en disons-nous trop et le cours des mots est-il dans l’indigence de dire ce que le regard décrypte en ses deux notes essentielles : un noir, un blanc, un noir, un blanc et le tintement d’un gris qui accomplit le sens.

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13 octobre 2026 2 13 /10 /octobre /2026 07:57
Van Gogh : un destin racinaire.

« Les Souliers ». Vincent Van Gogh.

Source : Hansen- love over-blog.

***

« Dans l'obscure intimité du creux de la chaussure

est inscrite la fatigue des pas du labeur.

Dans la rude et solide pesanteur du soulier

est affermie la lente

et opiniâtre foulée à travers champs,

le long des sillons toujours semblables,

s'étendant au loin sous la bise.

Le cuir est marqué par la terre grasse et humide.

Par-dessous les semelles

s'étend la solitude du chemin de campagne

qui se perd dans le soir.

A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre,

son don tacite du grain mûrissant,

son secret refus d'elle-même

dans l'aride jachère du champ hivernal.

À travers ce produit

repasse la muette inquiétude

pour la sûreté du pain,

la joie silencieuse de survivre

à nouveau au besoin,

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

Extraits de Chemins qui ne mènent nulle part.

(Gallimard). Heidegger.

 

Note de lecture

   L’article qui suit ne saurait prétendre, à lui seul, énoncer une vérité sur Van Gogh pas plus que sur le contenu de son œuvre. Il voudrait seulement mettre en évidence la constante oscillation de Vincent entre un surinvestissement dans la totalité du réel en tant que ses éléments constitutifs, eau ; air ; terre ; feu, penchant alors dans les manifestations du génie ou bien dans son contraire, la folie, celle-ci réduisant le réel à une forme élémentaire ne demeurant qu’à titre de trace, à savoir cette terre qui constituera le dernier lieu de sa peinture. On assistera donc à une constante décroissance, lisible à même l’œuvre, qui fera chuter les éléments à valeur fortement symbolique jusqu’à provoquer leur quasi-disparition, fin tragique de l’artiste comme renoncement à être y compris par la grâce de l’art.

 

Essentialité d’une parole

 

   Si le texte du Philosophe d’ « Être et temps » peut à juste titre figurer en préambule de cet article sur Van Gogh, combien les quatre lignes suivantes sont à même de s’inscrire dans l’essentialité d’une parole, à savoir de fixer, dans l’espace de quelques mots, la singularité d’un destin hors du commun.

« A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre […]

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

   Tout y est qui dit la modestie du simple ; l’attrait irrésistible de la terre ; l’angoisse de naître à soi, au monde, à l’art ; l’appel de la mort qui clôturera une vie trop tôt consommée. C’est de tout ceci dont, maintenant, il faut tâcher d’apercevoir les nervures signifiantes.

 

Les chemins de la critique

   

   Ecrire sur un destin aussi exceptionnel consiste, au minimum, à éviter trois écueils aussi dommageables les uns que les autres à la connaissance de l’artiste, à la vérité qui lui est propre. Soit tomber dans un lourd pathos, une esthétique du tragique dissimulant, sous l’événementiel, la texture même de la démarche artistique en même temps qu’éthique. Soit crouler sous le dithyrambe, lequel éclaire l’art à défaut de nous laisser percevoir l’homme. Soit, enfin, demeurer en dehors de l’œuvre et n’en apercevoir que les propositions formelles si novatrices qu’on les assimile à une incapacité du peintre à s’exprimer, si ce n’est à une impossibilité à figurer dans le champ des recherches plastiques.

***

 

Une nécessaire biographie

   

   Si bon nombre d’œuvres pourraient être abordées au seul prétexte de leurs qualités formelles, l’évidence de ces dernières autorisant à faire l’économie d’une investigation biographique (certes la vie, jamais, ne peut être dissociée de l’œuvre, mais, parfois, elle ne contribue à sa connaissance qu’a minima), ici, avec Vincent, la peinture est comme une concrétion corporelle, le prolongement de la chair du peintre dans le tissu même de la réalité. Certaines aventures existentielles, celle d’Artaud ou bien de Lautréamont, de Van Gogh, bien entendu, transparaissent d’une manière si prégnante dans leurs créations que ne pas les évoquer consisterait à se couper des racines fondatrices d’une possible compréhension.

 

Les étapes d’une vie

   

   « Van Gogh grandit au sein d'une famille de l'ancienne bourgeoisie. Il tente d'abord de faire carrière comme marchand d'art chez Goupil & Cie. Cependant, refusant de voir l'art comme une marchandise, il est licencié. Il aspire alors à devenir pasteur, mais il échoue aux examens de théologie. À l'approche de 1880, il se tourne vers la peinture. Pendant ces années, il quitte les Pays-Bas pour la Belgique, puis s'établit en France. Autodidacte, Van Gogh prend néanmoins des cours de peinture. Passionné, il ne cesse d'enrichir sa culture picturale : il analyse le travail des peintres de l'époque, il visite les musées et les galeries d'art, il échange des idées avec ses amis peintres, il étudie les estampes japonaises, les gravures anglaises, etc. Sa peinture reflète ses recherches et l'étendue de ses connaissances artistiques. Toutefois, sa vie est parsemée de crises qui révèlent son instabilité mentale. L'une d'elles provoque son suicide, à l'âge de 37 ans. »

Source : Wikipédia

***

 

La galaxie vangoghienne

   

   Quatre personnes seront déterminantes tout au long de l’existence de Vincent. Elles seront l’image de figures tutélaires dont, jamais, il ne pourra s’affranchir. Elles traverseront sa vie et son œuvre au point d’y graver d’ineffaçables stigmates.

   * Vincent Wilhem Van Gogh, son frère mort-né le 30 mars 1852, tout juste un an avant sa propre venue au monde, lui, le peintre qui naîtra le 30 mars 1853. Comme si, déjà, le destin avait gravé, dans sa propre date de naissance, le poids d’une dette à combler. Car, naître « en remplacement » de celui qui vous avait précédé crée, pour le moins, quelques « obligations » : en porter la mémoire vive au-dedans de soi, en constituer, en quelque sorte le « rachat », vivre « par procuration » cette vie qui ne vous était nullement allouée comme la vôtre mais que vous avez « subtilisée », au moins sur le plan symbolique. Votre nom à l’identique, celui qui signe votre identité et soutient votre essence, ce même nom à la lettre près, gravé sur cette pierre tombale qui, déjà, en filigrane est la vôtre. Parvenir à naître après cela ? Parvient-on au moins à soi ? Jamais Vincent n’accomplira ce deuil qui l’eût conduit à s’assumer en tant que tel et non comme simple miroir d’une vie avortée, conduite à la terre avant même d’avoir vu le jour, aperçu la lumière. Echarde vive plantée au milieu de la chair. Jusqu’à la mort.

   * Le père, Théodorus, pasteur protestant sans grande envergure, nommé familièrement « Pa », mais que le diminutif n’aille pas abuser, l’image paternelle est si dégradée, si détestée, que, bientôt, ce sera le qualificatif de « rayon noir » qui sera accolé à son nom, comme si une œuvre de destruction devait résulter de sa seule présence.

   * La mère, Anna Cornélius, dite « Moe », cette génitrice à l’utérus cerné de mort, ce même utérus qui a porté au jour Vincent, cet enfant par défaut, subsidiaire, supposé réparer une douleur, combler une cicatrice. Cet enfant considéré comme malvenu, couché sous l’ombre de son cadet, Théo, « l’enfant couronné », l’élu dont on attendra tout alors que de l’artiste on n’attendra rien. Sauf qu’il intègre l’asile et signe ainsi sa disparition.

   * Théo, Théodore enfin qui ceint le cercle de famille et l’accomplit en quelque sorte, remplissant toutes les fonctions, substitut du père et de la mère défaillants, protecteur, « nourrice » qui pourvoit aux besoins quotidiens de son frère, lequel ne gagne strictement rien avec ses œuvres qui ne se vendent pas. Entre Théo et Vincent s’établissent, tour à tour, des liaisons fusionnelles, une existence quasi-osmotique, des rapports si étroits que l’un n’envisage pas de vivre en l’absence de l’autre. Mais échoit à ce couple atypique ce qui échoit à tout amour poussé jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que son frère épouse Jo, Johanna Bonger, dont il aura un fils prénommé Vincent Wilhem en l’honneur de son oncle. Neveu auquel il survivra de peu, pas plus que Théo ne survivra à la mort de Vincent.

   A cette seule évocation on comprend mieux l’étrange atmosphère familiale dans laquelle « baigne » (parfois de loin) Vincent, ceci légitimant le plus souvent l’inclination au pathos de ses divers biographes.

 

Une condition racinaire

   

   La thèse ci-après développée tâchera de faire apparaître Vincent à la lueur de la métaphore racinaire. Comme si tout être humain, en partance pour son destin avait, constamment, à émerger de son propre sol, de sa terre fondatrice afin de connaître la lumière grâce à laquelle il sera au monde dans la clarté. A défaut de ceci, surgir au plein jour, l’homme, tel une racine enfouie dans la lourdeur de la glaise végétera dans la tunique de sa racine, de ses rhizomes qui tapisseront son vécu au-dessous de la ligne de flottaison de l’existence, monde étrangement chtonien, sourd, compact dont, parfois, il ne « ressortira » qu’à s’annuler lui-même, le suicide demeurant la seule liberté, la seule ressource permettant de se soustraire à la sombre déréliction partout régnante. Ici, bien évidemment, s’aperçoit la conception sartrienne de l’existence symbolisée par cette racine « noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur », selon les termes d’Antoine Roquentin dans « La nausée ». Cette même nausée qui, sa vie durant, sera la figure la plus palpable saisie par Van Gogh.

 

Du génie à la folie

   

   Le destin de Vincent est si exceptionnel qu’il oscillera, sans cesse, entre deux pôles antagonistes, du génie à son contraire. A moins que la folie n’en constitue, simplement, la face inversée, invisible mais toujours présente. Le génie, terme si galvaudé qu’il convient de le considérer comme cette faculté singulière de création, ce regard visionnaire qui, souvent, fait naître les avant-gardes et donne essor à un nouveau paradigme de la connaissance. A contrario la folie, dans ce contexte particulier, se définira comme le désespoir, le non-sens lié à ces périodes dépourvues d’attaches, à ces déserts qui suivent la fertilité d’une pensée, la maîtrise d’un art. Ce basculement d’un état hors du commun à son envers contingent, aporétique, nous souhaiterions le faire apercevoir à l’aune d’une symbolique convoquant les éléments terre, air, eau, feu, selon des investissements divers conduisant de la quint-essence (le génie) à l’uni-essence (la folie).

   L’aventure humaine, quelle qu’elle soit, se déroule toujours au centre d’un univers symbolique dont les quatre éléments constituent les amers permanents, les polarités selon lesquelles faire avancer son existence sur le chemin de la vie. Il va de soi que tout individu participe à ces quatre repères autant qu’il participe d’eux. Homme traçant son avancée sur le sol de terre, puisant dans l’air les nutriments de sa respiration, buvant l’eau de la fontaine, chauffant son corps au feu du foyer ou bien à celui de l’astre solaire. Et ceci, cette participation ne se limite pas à la concrétude de ces éléments mais concerne également les symboles qui leur sont coalescents selon les modèles de l’astrologie traditionnelle et de la psychologie, le Feu correspondant à l’ardeur et à l’enthousiasme, l’Eau à la sensibilité et à l’émotivité, l’Air à l’intellectualité, la Terre à la matérialité. C’est essentiellement à ces valeurs autant astrologiques que psycho-intellectuelles qu’il faudra tâcher de comprendre la liaison de Vincent à ces différents éléments, ses affinités particulières, ses investissements et parfois l’annulation de certains au profit d’autres privilégiés. C’est à l’aune de ce qui peut être considéré comme des pertes successives que nous essaierons de montrer comment le génie bascule dans la folie. Car, ce qu’il est essentiel de saisir, c’est que l’homme ne trouve son unité, son équilibre, qu’à se référer à la totalité du Réel (avec une Majuscule), alors que n’en retenir que des fragments altère ce réel (avec une minuscule) au point de le rendre illisible, incompréhensible. Autrement dit atteint de démence. Aussi bien l’existence d’une personne ne pourrait être envisagée se privant de la ressource du soleil ou bien de l’eau. Donc le propos sera celui de la symbolique des éléments, non leur nature physico-chimique. Comprendre Vincent selon qu’il s’adonne à la terre ou au feu, en fonction de ses propres inclinations, ses lignes de force singulières.

   Jamais il ne peut y avoir de déliaison, de rupture entre les éléments, fût-elle naturelle, intellectuelle, spirituelle. Jamais le soleil sans la pluie, la terre sans l’air qui la traverse et la porte à sa propre floraison. Jamais la sensibilité aquatique sans l’intellection aérienne. Jamais l’esprit-feu sans l’âme-eau, le mental-air, la matière-corps. Tout est indissolublement relié dans une subtile harmonie, un prodigieux équilibre. S’il y a carence, s’il y a césure, alors il ne peut s’agir que de dysharmonie, de maladie, de névrose ou de psychose qui font s’écrouler ces demeures essentielles de l’être sous les assauts du délire, les coups de boutoirs de la folie. Ceci est un indépassable à s’approprier aussi bien à la mesure de la raison, d’un principe logico-déductif que d’une intuition ou bien d’une apodicticité surgissant de soi à même la conscience qui s’y arrête et se questionne sur les significations dont le monde nous livre continuellement la trame, le fourmillement, la structure aussi dense que passionnante à inventorier. Mais maintenant, à la manière d’une clé de voûte qui soutiendrait le fragile édifice intellectuel ici proposé, il s’agit de considérer le jeu mutuel de ces éléments afin d’en restituer leur essence. On procèdera par retraits successifs, tels qu’ils nous paraissent se manifester dans l’œuvre de Van Gogh. Si l’imbrication réciproque, le jeu de miroir de l’eau, de l’air, de la terre, du feu conduisent à un cinquième élément, une cinquième essence (la quint-essence), a contrario la réduction de ces éléments à deux, la terre, le feu conduisent à un troisième élément (la tierce-essence), alors que l’élection de la seule terre se limite à sa propre forme, (à savoir une uni-essence) que nous assimilerons, en tant qu’homologue, au phénomène de la folie.

   L’aventure picturale de Vincent nous semble liée de près à cette perte successive des éléments constitutifs aboutissant à la perte de soi. Son inverse, la totalité du Réel convoqué dans l’œuvre à chaque instant de sa parution pointant d’une manière indéfectible la trace d’un génie singulier. Cependant, à cette fin, il ne convient pas de faire de l’œuvre du Hollandais une lecture chronologique (les investissements ou les retraits dans la totalité du sens fluctuant au rythme des événements, des états d’âme), mais de procéder à un examen ontologique au travers duquel pourra se révéler une plus ou moins grande quantité d’être, de raison, de maîtrise ou bien la chute dans l’insignifiance du monde, le retrait de soi dans l’exil, les catacombes de l’aliénation.

 

De la quint-essence à l’uni-essence

   

   Ce que ce sous-titre vent donner à penser, c’est le trajet constamment pulsionnel, toujours contrarié, tellurique, assimilable aux assauts de la passion que suivent les retraits dans une mélancolie mortifère, figures confondantes dont l’auteur des Tournesols à été, à son corps défendant, le lieu d’actualisation avec la douleur que l’on sait. Dans les toiles proposées ci-après, on se proposera de déceler ce qui, à chaque fois se perd, se retire, au profit d’une signification en peau de chagrin à mesure que le réel se dépouille de ses formes les plus prégnantes. Des présences symboliques du feu, de l’eau, de l’air, de la terre, comme compréhension de ce que l’existence nous donne à saisir, que, parfois, l’artiste renonce à éprouver, entamant ainsi sa perte progressive dans les arcanes de la folie.

Figure de la quint-essence

Van Gogh : un destin racinaire.

Jardin aux tournesols et figure de femme - 1887

Source : Pinterest

***

  Ici, cette œuvre laisse apparaître la totalité des éléments du réel venant à nous dans une manière d’évidence heureuse. L’air s’y dévoile avec sa lumière d’intellect, cette subtile percée d’une clarté se devinant sous une manière de tissu gris qui lui résiste en même temps qu’il l’autorise à paraître. Comme un dialogue qui s’instaurerait, une dialectique qui s’élèverait, un subtil langage résultant de l’entrecroisement des mots, des confluences des significations. Il y a possibilité de profération, d’échange, puisque le lexique pictural se livre sous deux modes complémentaires qui jouent en écho. Nulle fermeture qui reconduirait le verbe à une surdi-mutité. Ici, ça parle, ici ça émet du sens à l’aune de cette réverbération. Ici est l’agora où peut se tisser un discours, s’initier une interprétation. Le ciel et l’air dont il est composé laissent la place à une ouverture, à une possible sémantique.

   L’eau, quant à elle, si elle n’est pas présente en tant que fluide, fontaine ou source est cependant évoquée au travers de la figure féminine qui en soutient la qualité d’émotivité. Cette attitude méditative, contemplative signe le recueil en soi d’inclinations particulières de l’âme, évocation de souvenirs, projets d’avenir, suspens avant de prendre une décision existentielle. La position de la tête, jouxtant la ligne d’horizon dans lequel semble s’immiscer le regard vient amplifier cette posture de retrait en soi dont les sentiments constituent l’habituel refuge.

   La terre est là, dans toute sa densité, dans sa touffeur si réelle qu’on pourrait en éprouver immédiatement sa matérialité, y sentir le fourmillement de l’herbe, y déceler la persistance d’une terre grasse apte à recueillir l’empreinte du soulier de campagne.

   Enfin l’ardeur du feu est portée à son acmé dans cette plante emblématique de la flore vangoghienne, ce sublime tournesol, cet héliotrope suivant la course de l’astre solaire, vivant au rythme de la photosynthèse, figure s’il en est, de l’existence en son étonnant déploiement.

Notre regard synthétise les quatre éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une quint-essence.

Figure de la tierce-essence

Van Gogh : un destin racinaire.

Le Tisserand -1884

Source : Pinterest

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   Ici, par rapport à la toile précédente, combien la réduction des éléments à une composition dépouillée prend sens, comme si le réel, soumis à une brusque verticalité, ne se donnait plus à voir que selon une relation bipolaire, une polémique du feu et de la terre s’actualisant sous les traits du drame. Etrange symbolique du Tisserand, pris dans les fils du destin, entre la trame et la chaîne, identiquement aux mors d’un piège qui se refermeraient sur une hallucinante navette folle de ne point trouver d’issue. Combien, ici, s’illustre le continuel battement de la vie de Vincent, ses allers et retours sans suite entre tout ce qui l’assaille, sa famille, les injustices sociales dont il est le témoin et le dénonciateur, l’aveuglement des critiques ne percevant pas l’œuvre géniale s’édifiant toile après toile. Balancement pareil à celui du nycthémère, feu du jour auquel succède la terre lourde et sombre de la nuit. Le chromatisme est là qui parle, qui hurle, tendu à l’extrême entre cette radiance solaire de la coiffe rubescente, passionnelle et la perte dans la démesure chtonienne d’une terre identique aux mines du Borinage où meurent, à petit feu, des mineurs exténués par leur tâche ingrate. Et cette composition, cette opposition des valeurs picturales, cette lueur éteinte qui fait tant penser aux œuvres du Maître, à Rembrandt qu’il admire et, sans doute, imite, le sachant ou bien à son insu. Rembrandt dont une partie du travail reflète ses propres tragédies familiales, ses sentiments intérieurs dont le clair-obscur, ce prodige, est la mise en scène avec la maîtrise que l’on sait, genre d’intense vibration naissant d’une qualité de la lumière dans son opposition à l’ombre, dans une économie de teintes qui se retrouvent avec une étrange acuité dans certaines œuvres du peintre d’Auvers-sur-Oise, ces rouges sombres, ces noirs profonds que viennent à peine atténuer ces couleurs marron de terre et de suie.

Notre regard synthétise les deux éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une tierce-essence.

Figure de l’uni-essence

Van Gogh : un destin racinaire.

Paysannes aux champs - 1883

Source : Art et Vie- Anne Dijon Willame

***

   Qu’ici, en préambule, soit dite l’incapacité de notre regard à synthétiser puisque toute synthèse ne saurait avoir lieu qu’à raison d’une pluralité de présences. Or la démonstration voudrait être faite, ci-après, d’une manière d’aporie dans laquelle nous place l’œuvre, comme si notre intellect figé par l’immobilité de la représentation demeurait en-deçà de toute proposition langagière : meurtre de la terre par la terre.

   Avec Paysannes au champ se clôt le cycle des éléments, lequel ne délivre plus du réel que son étique et lourde manifestation, la terre en son irrémédiable matérialité. Ici n’existe plus l’espace de jeu qui faisait sens dans Jardin aux tournesols ou bien, à titre plus discret, dans Le Tisserand. Successivement la symbolique, de plurielle qu’elle était, devient si singulière que rien ne semble devoir s’élever de ce qui ne paraît qu’une fermeture, un renoncement à figurer, un retour dans le néant d’où provient toute chose avant que l’être n’y manifeste sa présence. Identification, sans doute, de l’artiste à ce qui se montre comme une parole dernière précédant une disparition. Alors, comment ne pas évoquer la terrible séquence de l’oreille coupée, prétendument remise à une prostituée, comment ne pas surgir à même cette oreille-symbole clamant haut et fort la destruction du réel, l’opération mutilante à partir de laquelle, en même temps qu’elle signe sa propre folie, son désespoir, est un signal, une révérence tirée, le retrait de soi du monde des vivants. Paysannes aux champs a atteint le véritable état de désespérance, la limite à partir de laquelle rien ne saurait plus signifier. Tout s’abîme dans cette terre que la Genèse dit originelle, tout retourne à la glaise et à l’humus. L’air est compact, impénétrable, plissé à la manière de sillons. L’eau est absente, à moins qu’elle ne soit cette solidification, cette bande matérielle soudant l’anonymat du sol à l’encre lourde du ciel. Le feu s’est retiré quelque part en arrière du monde et ne fera plus girer aucun tournesol, éclairer ces champs de blé vibrant sous la haute note jaune. Cette note infiniment solaire, vibrante, du feu passionnel, de l’énergie débordante, créatrice de milliers de tableaux accomplis en à peine huit ans à la flamme incandescente d’une personnalité hors du commun, c'est-à-dire tutoyant toujours le danger, dansant au-dessus de l’abîme ainsi un Zarathoustra en quête éternelle de lui-même qui se comburera à même ses continus feux de Bengale, ses gerbes d’étincelles. C’est cela la folie, s’exclure du monde, ôter petit à petit les significations des signes et des symboles, réduire les éléments à l’uni-essence, cette impossibilité à être sans langage. Car, à elle seule, la terre ne saurait proférer, pas plus que l’homme renonçant à connaître l’altérité, la multiplicité, la symphonie des paroles, la polychromie des existants dans leur belle diversité. Dernière demeure de l’être-Vincent que ce retirement, ce renoncement, cette perte dans un lexique si étroit qu’il ne permet plus ni la phrase, ni le texte, seulement le mot proféré dans le vide qui s’annule à l’aune de sa propre solitude. Solitude, oui, certainement un des prédicats qui se prête le mieux à la connaissance du génie dont la dernière énonciation, les ultimes signes furent ces folies envahissantes, ce lexique abrupt, désespéré, cette œuvre faisant se mêler dans un dernier combat des forces matérielles, uniquement matérielles (les faucilles noires des corbeaux ; les excroissances outremer du ciel et des nuages ; les lames acérées du chaume ; les herses vertes des haies ; les cicatrices du chemin), forces qui ne laissaient plus la place pour l’intellect, le sentiment, l’ardeur, mais seulement élevaient le mausolée de la finitude. Immense Vincent dont, encore, on n’a pas commencé à faire l’inventaire de cette si belle puissance solaire, belle parce que, précisément, destructrice. Son destin consistait en ceci, faire l’inventaire des essences afin que, les sublimant toutes, une seule restât qui dît le tout de l’homme, le tout de l’art : une seule et même chose.

Van Gogh : un destin racinaire.

Champ de blé aux corbeaux - 1890

Source : Pinterest

***

 

La condition terrestre-racinaire traversant l’œuvre

   

   (NB : les citations dont la référence n’est pas désignée proviennent de la correspondance entre Vincent et son frère Théo).

Commentant son éviction de chez Goupil & Cie, marchand de tableaux chez qui il a travaillé six années durant :

« Voici comment le sol s’est dérobé sous mes pieds ; voici comment le sol, se dérobant sous vos pieds, vous rend misérable, qui que vous soyez … »

Vivianne Forester dans « Van Gogh ou l’enterrement dans les blés » :

« Vincent a été cet homme déraciné, un homme qui a vécu seul à en mourir pour que nous en profitions ».

Avant de se rendre dans le Borinage, à propos de ce double, de ce Vincent-mort dont il a pris la place :

« On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant, je ne sais quelles barres, quelles griffes, des murs.»

Encore à propos de ce deuil non accompli, après une visite dans le Borinage, ce sombre pays de mineurs que Vincent essaie de réconforter à la seule force de ses prêches. (Il est encore dans sa phase « religieuse ») :

« …ceux qui travaillent dans les ténèbres, dans les entrailles de la terre, tels des ouvriers des mines […] la vie est concentrée sous la terre, non dessus … » (ici il fait une allusion au premier Vincent).

Encore à propos de sa préoccupation obsessionnelle des mines, parlant de la vie rude des ouvriers :

«…la clarté pâle et blafarde, dans une galerie étroite, le corps plié en deux, parfois obligés de ramper, travaillant pour arracher à la terre cette substance… »

Viviane Forrester, (op. cit.) faisant signe vers le goût de Vincent pour « les femmes malades, vieilles, avariées, grouille […] le monde des Psyché capiteuses […] De Lady Macbeth, qui le fascine, à Nana qui le tente ; de l’Ecce Homo à la Pietà ; de Musset aux Arlésiennes qu’il ne pourra peindre autrement « qu’empoisonnées » ; des mineurs du Borinage enfouis dans la crasse des mines aux putains enfoncées dans la boue – oscillations, pullulement des sexes, dans les sous-sols où règne le Très-Bas. »

A l’adresse de Théo, l’invitant à le rejoindre dans la Drenthe afin, que comme lui, il vienne y peindre :

« Viens te planter dans la terre de Drenthe […] Tu y germeras… »

Parlant de lui :

« …ne connaît littéralement aucune joie de vivre et continue de marcher comme les yeux fixés sur le sol… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Encore une fois, d’instinct, il a choisi un pays métaphore ; non plus les cavités, la saleté de la mine, mais le limon, la vase ; ces « racines pourries de chêne noyées dans la boue », qu’il dessine avec le goût retrouvé de ce qui est au fond d’entrailles cette fois humides, fangeuses, et qu’on peut exhumer, car les racines de ces arbres « enfouies peut-être pendant un siècle dans la tourbe ont-elles-mêmes formé la tourbe ; l’exploitation de la tourbière les ramène au jour ».

Les mines. Les tourbières. « La tourbe couleur de suie… Je crois vraiment que j’ai trouvé mon coin. »

Dans la Drenthe, ce pays en noir et blanc il n’aperçoit que des « racines noircies sous l’eau qui miroite… » ; d’autres « comme blanchies par le temps sur cette plaine sombre. » Un « sentier blanc court le long de ces souches… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Cette mort que Théo cherche, peut-être, avec cette lettre périlleuse où il remonte aux sources interdites, secrètes, qui prennent leur cours vénéneux dans des racines pourries, comme celle qui, si lentement, devenaient de la tourbe dans la boue de la Drenthe. »

***

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12 octobre 2026 1 12 /10 /octobre /2026 09:41
Où le Bien ?

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Nous nous plaçons face à cette image et, au premier chef, quelque chose nous intrigue, peut-être même nous dérange. Certes il s’agit d’une esquisse mais une esquisse porte toujours, en soi, les motifs qui feront d’elle une œuvre accomplie. Notre souci ne vient nullement de ce que nous pourrions nommer une « anomalie esthétique » et, ni forme, ni couleur particulières ne nous affectent en propre. Les choses de notre réel ennui sont bien plus souterraines que cette superficialité formelle, elles tiennent bien plus d’une approche métaphysique de la représentation que de sa texture simplement physique, de sa structure interne.

    Si nous entreprenons, sans délai, de nous aventurer dans la description de cette toile, bien vite apparaitront les lignes de force selon lesquelles notre pressentiment de l’existence de principes souterrains explique les linéaments complexes de notre soudain malaise. Donc nous parcourons lexicalement l’image. Le Sujet (quoi de plus banal que ce Modèle féminin posant pour l’Artiste ?), le Sujet nous fait face, posture assise, jambes croisées, ce qui est l’attitude élue de la plupart des Quidams qui cherchent quelque repos dans la pénombre d’une chambre. Le mur du fond est totalement charbonneux qu’encadrent deux murs à la teinte Mastic. Le plancher, lui aussi, verse dans des teintes de suie qui se laissent difficilement lire, selon lames contiguës ou surface unie. Le fauteuil est noir lui aussi et ces noirs indifférenciés paraissent jouer le jeu d’une dramatisation voulue. L’une des chaussures baigne également dans cette mare obscure. Volontairement avons-nous gardé « Mystérieuse » (ainsi la nommerons-nous) pour la fin, laquelle présence, du reste, loin d’être définitive, n’est que provisoire pour la simple raison que, de manière entièrement intuitive, nous sentons que bien des choses bourgeonnent sous la ligne de flottaison existentielle de ce Sujet dont nous percevons, avec peine, quelque frémissement presque inapparent.

   Le visage, tels les deux pans de mur jaunes de la pièce, semble se retirer en cette teinte opaque, sourde aux bruits et aux mouvements du Monde. L’on peut d’emblée signifier que l’utilisation de cette pleine pâte biffe volontairement l’épiphanie de « Mystérieuse », lui ôtant, de cette manière, toute prétention active de revendication de l’essence humaine. L’antonyme de l’humain est bien le sans-visage, cette surrection du Néant venant tout gommer de la Vie, la ramenant au simple statut d’un mouvement amorphe, sinon larvaire, s’ébattant dans les eaux glauques d’un sombre marigot. Visage ovale que l’on peut volontiers rapporter au 0 (zéro) néantisant toute prétention à être. Le haut du corps laisse paraître une vêture indistincte, couleur Lie de vin mêlée des mêmes touches pâteuses dont, plus haut, nous dénoncions la confondante inanité. Une sorte de perte dans l’emmêlement de la matière, une manière de galimatias parmi le peuple des voix confuses du réel. Les jambes sont gainées de Bleu-Gris, teintes aussi givrées qu’hivernales évoquant le frisson bien plutôt que le confort douillet d’un intérieur bourgeois. Donc le chiffre qui vient à nous, se produit sur le mode du dénuement, du retrait de Soi, du manque-à-être.

   L’hypothèse, qu’ici nous voudrions dresser, est celle-ci : « Mystérieuse » en son cruel paraître n’est en voie-de-Soi que de façon soustractive, comme si quelque vice rédhibitoire la condamnait à végéter en cet état de chrysalide à défaut de pouvoir, de manière ouverte, accéder au rayonnement d’un Soi parvenu à se dégager de la nasse des apories que constitue, toujours, la venue au Monde depuis un registre de l’exister nécessairement nocturne et abyssal.  Tous nous provenons de cette nuit matricielle dont il nous faut nous arracher afin que, libérés de nos chaînes originaires, l’espace de la liberté puisse s’ouvrir pour nous. Ceci implique la formulation d’une seconde hypothèse :

 

c’est le Mal qui est initial,

le Bien n’étant,

en tout état de cause,

que l’effaçure de ce Mal,

la décoloration de ses ondes fuligineuses

de manière que la lumière,

libérée de ses entraves,

puisse nous offrir la Clairière de l’Être

en sa plus effective et étincelante réalité.

 

 

 De façon entièrement instinctive (limbico-reptilien en action), nous supposons le Bien telle cette sublime entité existant depuis toujours (scotomisation du néo-cortex), tel un céleste fruit suspendu à l’Arbre du Bien (cette stupéfiante fiction) dont nous pourrions nous emparer avec le naturel le plus déconcertant qui se puisse imaginer. Le Bien-à-portée-de-la-main si l’on veut, la pochette surprise de papier glacé dont il suffirait de délier les faveurs, les étincelants rubans, afin de découvrir, en son fascinant abri, le joyau recherché depuis l’éternité. Nous cherchons le Bien comme beaucoup cherchent l’Amante, leur désir immédiatement exaucé les transportant en ces lieux de féerie dont même le plus imaginatif des Êtres n’aurait pu soupçonner la radieuse existence.

  

   Mais il nous faut briser les reliefs par trop commodes de cette image d’Épinal, en ramener la sotte prétention à une perspective plus conforme à sa propre essence. Car, vous l’aurez compris, c’est pure fantaisie de postuler le Bien à la façon d’une chose (le réifier donc) ce Bien se donnant à nous dans la plus naïve des facilités qui soit. S’il existe une nature du Bien, une seule, elle consiste en ce profil ontologique se dérobant constamment à l’imperium de notre curiosité, s’effaçant à même l’ombre portée de notre désir. Le Bien est cette infinie réserve de donation ne s’accomplissant qu’à avoir entrepris un long et harassant cheminement au terme duquel, quelque chose comme une lumineuse félicité tracera, dans l’ombre, quelques trous de clarté. Donc, si nous postulons cet étrange Bien (et comment pourrions-nous en faire l’économie ?), ceci ne saurait s’accomplir qu’à convoquer son contraire, l’aporétique Mal, celui qui, métaphoriquement, pourrait s’illustrer sous la figure végétale de « griffes de Sorcières », cette énigmatique « Carpobrotus edulis », plante invasive destructrice de la biodiversité. Et, pour filer plus avant la métaphore, si la Terre Vierge douée de maints prestiges (l’idée même du Bien) se trouve contrariée par l’idée du Mal (ces exubérantes griffes manducatrices de pure beauté, de pure innocence), nous percevrons sans difficulté aucune que découvrir le parfait, le vertueux, le moral en soi (Le Bien), ne se peut concevoir qu’à confondre et éliminer dommages, préjudices, vices (Le Mal). Ôtez les griffes de Sorcières, l’excellence d’un sol généreux se révélera à vous dans ce que le Poète nommait « La multiple splendeur ». 

  

   Trop de visions encore édéniques, teintées de dogmatisme religieux (cette mythologie !), nous livrent le Bien tel ce fruit brillant dans cet Arbre du Bien évoqué plus haut, fruit qui n’attendrait que d’être cueilli. Quiconque aura suivi avec attention la logique de notre propos aura perçu, d’emblée, que la voie en direction du Mieux et de l’Accompli sera semée d’obstacles, que chaque bribe de Bien saisie résultera d’un combat contre le Mal en sa contagieuse fureur.

 

Dès ici convient-il que nous postulions

 la nécessaire analogie existant

entre la théorie hégélienne désignant l’Esprit

comme le reflux de la Matière

et Le Bien considéré  

tel le  reflux du Mal.

  

Si donc l’on souhaite établir

un possible parallélisme entre

 

la théorie hégélienne de l’Esprit

se détachant de la Matière

et le point de vue phylogénétique

posant les différentes étapes de la Préhistoire

en tant que lutte incessante contre le Mal

et, conséquemment un accès au Bien,

voici de quelle manière cette analogie

pourra faire signe :

  

Å l’Esprit Subjectif hégélien

focalisé sur l’intériorité de la conscience individuelle

correspondra, au Paléolithique Ancien,

l’émergence du Bien pouvant se lire

comme le rejet des pulsions et des instincts.

  

Å l’Esprit Objectif hégélien

repérable dans les institutions, les lois,

et ce faisant à l’émergence de la Liberté,

correspondra au Paléolithique Moyen,

l’idée du Bien se donnant sous la figure

de l’égalitarisme, de droits humains identiques

pour tous les Membres d’une même communauté.

  

Å l’Esprit Absolu hégélien,

lequel atteint une Vérité Totale

en laquelle il peut se reconnaître,

fera écho, au Paléolithique Supérieur,

le Bien à l’aune de la Médiation Symbolique

et au Néolithique, le Bien se montrera

sous la lumière de l’Ordre Moral

et de l’Institution Juridique.

  

Une rapide synthèse

de l’évolution des conduites

en direction du Bien en sa forme achevée

s’illustrera sous le schéma suivant :

 

Rejet des pulsions  (du Mal)

>>>

Naissance de l’égalitarisme   

(Position intermédiaire, médiatrice entre le Mal et le Bien)

>>>

Accès au Symbole, à la Morale, à la Loi (accès au Bien)

« Dans cette perspective préhistorique, le Bien n'existe que parce qu'il s'est construit, strate après strate, comme une digue culturelle et cognitive pour contenir l'océan du Mal biologique. »   (Note IA)

 

Si le canevas hégélien, mettant en perspective

la transition de la Matière

vers l’Esprit est totalement pertinent,

 

une approche des évolutions humaines,

lors de cette même Préhistoire,

nous permettra de mieux mettre en lumière

cette marche progressive vers le Bien.

  

Ainsi la bipédie et la libération des mains,

l’apparition du Langage,

la spécialisation progressive des Outils,

la performance Mimétique,

la domestication du Feu

seront autant d’étapes précieuses

en direction d’une autonomie, d’une liberté,

d’une prise de décision autonome,

d’une inclination en direction

des activités symboliques, culturelles, imaginaires,

lesquelles feront le lit du Bien et le faisant,

assureront la Transcendance de l’Homme

par rapport à tout cet univers contingent

dont il a la charge de s’exonérer afin que

son singulier destin s’accomplisse en son entier

au mieux des intimes possibilités de son Essence.

 

De cette manière, ce que dessine

la métamorphose de la longue lignée anthropologique,

depuis l’Homo Habilis jusqu’à l’Homo Sapiens,

en passant par l’Homo Erectus et l’Homo Neanderthalensis,

n’est rien de moins que la mise en lumière

du bond prodigieux grâce auquel l’Humain

tente de s’arracher aux lourdes griffes chtoniennes du Mal

afin de prospérer dans la libre venue d’une conscience

ouverte aux vastes espaces ouraniens,

là où le Bien rayonne de ses multiples,

infinies et immenses faveurs.

 

   Selon une habitude d’écriture qui est la nôtre, nous sommes partis de l’image de « Mystérieuse », avons fait un long détour interprétatif, pour enfin revenir au Sujet dont nous sommes en quête.  Elle, « Mystérieuse », est là qui nous attend, postée dans cette manière de clair-obscur avec qui, pour un peu, elle se confondrait, genre de nébuleuse entité se refusant à porter en pleine lumière l’indice de son chiffre. Plus haut, avons-nous dit

 

le NOIR en tant que figure incontournable du MAL

Avons-nous dit également

le BLANC comme manifestation ouverte du BIEN.

 

    Nous avons disserté tout autour de ces motifs, semblable en ceci à l’abeille butinant le pollen rayonnant de la fleur. Maintenant, nous faut-il consentir à avancer

 

et nous porter du Particulier que nous sommes,

à l’Universel que sont les Autres

en leur vertigineuse présence.

 

Vous qui lisez, nous qui écrivons,

ceux qui ne lisent ni n’écrivent,

Toutes, Tous, aimerions

nous être transportés,

sans quelque souci que ce soit,

vers un en-dehors de l’aliénation,

aliénation en quoi consiste le Mal,

nous être orientés vers une

merveilleuse autonomie

qui nous ferait Hommes, Femmes,

immensément assurés de pouvoir guider

nos propres destins selon notre guise

et selon notre guise seulement.

 

Mais, incessamment, force nous est imposée

de nous exonérer de cette trop facile utopie.

Toutes, Tous, figurons-nous

 tel ce mystérieux sortilège

à nous remis en des temps immémoriaux

qui nous fait Êtres d’un confondant nouage,

lianes du Bien se mélangeant à celles du Mal,

sans qu’il nous soit possible, en aucune façon,

d’en discerner l’origine, les points d’attache,

les curieux et toujours déconcertants chiasmes,

enlacements par lesquels nous nous sentons

les Filles et les Fils de ce chaos primordial,

originaire qui tisse, en nous,

chaque jour qui vient,

les mailles complexes et indéchiffrables

de notre harassante progression existentielle.

  

   Et maintenant, si nous nous référons aux images archétypiques qui glacent notre inconscient (de bien étranges et dérivantes banquises !), que voyons-nous de ce vaste paysage boréal dont nous pourrions faire notre profit si, par extraordinaire, nous étions en mesure d’en déchiffrer les pullulants hiéroglyphes ?

 

Ce que nous verrions ?

Rien de moins que la gigue bariolée

et infiniment contrariée d’un Dionysos exultant,

tenant à bras le corps,

un Apollon ivre de cette incessante

et abyssale giration.

 

Ce que nous verrions au travers

de ces hautes Figures mythologiques,

le Mal terrassant le Bien,

puis le Bien domptant le Mal.

 

Mais jamais nous n’apercevrions

une ligne assurée de soi,

un paysage certain de ses propres orients,

un visage incliné en sa majestueuse sérénité.

 

Rien d’autre ne nous serait remis

que ce genre de pandémonium infernal

faisant alterner les fragments

polychromes d’un kaléidoscope,

vision, une fois de l’Enfer,

vision, une autre fois du Paradis,

ceci se résolvant parfois,

et de manière aussi aléatoire qu’imprévisible,

en un Purgatoire dont nul mode d’emploi

ne nous aurait été remis, complice de notre salut.

 

La leçon est claire :

parfois situés au sommet du Mont Kailash,

inondés de lumière spirituelle,

rien ne nous sera épargné quant

aux lois de notre mortelle condition

et, déjà, certes éclairés mais troublés

jusqu’au tréfond de l’âme,

nous ne ferons qu’initier notre cruelle chute,

identique à celle de l’infortuné Icare,

voyant avec effroi s’approcher

les gouffres infinis de Charybde et Scylla.

 

Une fois de plus nous faut-il affirmer

que nous sommes des êtres en partage,

des manières de jarres antiques

en lesquelles le dieu Éole parfois

dispense son doux zéphir,

parfois son vigoureux aquilons.

 

Tels cette énigmatique « Mystérieuse »

qui, jusqu’ici, nous a occupés,

nous avançons sur cette

dangereuse ligne de crête,

devenant à nos corps défendants,

de Lumineux Adrets, puis,

dans l’instant qui suit,

de Ténébreux Ubacs !

 

« Esquisse », telle était la vague nomination

attribuée par Barbara Kroll

à sa création en devenir.

« Work in progress »

ou « WIP » pour sacrifier

à l’anglomania galopante,

oui, nous sommes

les « Travaux et les jours »

pour reprendre la terminologie

hésiodique.

Ce célèbre mythe basé

sur la discorde et la dispute

entre deux frères nous renseigne

sur notre statut humain :

 

Esquisses en discord,

voici l’incontournable lieu

de nos Êtres.

 

 

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12 octobre 2026 1 12 /10 /octobre /2026 08:16
Diaphane et au-delà

« Avec Esther »

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Il faut partir du réel le plus concret, le tutoyer longuement, s’y frotter, peut-être même y abîmer la pulpe de ses doigts, le griffer de ses ongles, en éprouver la texture têtue, obstinée, la résistance existentielle, celle au gré de laquelle pouvoir se nommer « Vivant », cette bien étrange aventure, ce flottement éternel, cette inextinguible joute, ce pugilat de tous les instants, la remise de notre chair aux assauts infinis de la corruption. Certes reconnaître le réel pour tel qu’il est, en accepter le Principe, ce Destin pareil à une chape de plomb est une épreuve redoutable, la source d’une angoisse, le motif, parfois, d’une urticante mélancolie. Mais avons-nous le choix d’être différents de qui-nous-sommes, de nous exonérer de la part qui est la nôtre, de rêver longuement puis de dire de ce songe :

 

« Ceci est ma Vie, le sillon

dans lequel je veux inscrire

le moindre de mes actes,

la règle qui dictera

chacun de mes pas ».

 

   Non, l’on sent bien l’obsolescence en même temps que la vanité de cette pensée, le fait qu’elle tourne à vide dans le lieu désert d’une utopie.

    Certes, ceci nous l’éprouvons, mais malgré la mesure indépassable de cette vérité, nous glissons une écharde, nous introduisons un coin d’acier dans le tissu de l’exister, cultivant en secret le souhait d’en métamorphoser, à notre avantage, la pente déclive originelle. Encore, enfouie au plus profond, notre âme resurgit par instants, se révolte, se cabre et tente d’inverser le cours des choses. Qui n’a jamais tenté ceci est humain à l’économie, se réconfortant d’une illucidité qui le protège, pense-t-il, des avanies de toutes sortes. Combien cette attitude est approximative qui prend la crue invasive pour un simple chapelet de gouttes d’eau !

   Mais nous mettrons un terme à cette courte métaphore. Ne le ferions-nous et la menace de retomber en enfance ne ferait que rougeoyer tout au bout de notre nez. Il est des évidences qu’il faut savoir accepter. Cependant, rien ne nous empêche, du plein même de notre imaginaire, de dresser les tréteaux sur lesquels nous jouerons une scène à notre convenance. Ceci se nomme essor en direction d’un Idéal. Mais qui donc et au nom de quoi pourrait mettre à mal une telle inclination de notre âme ? Et, du reste, le vrai dialogue, le plus efficient, le plus vrai, n’est-il celui de notre âme avec elle-même dans la perspective d’une éthique bien comprise ? Mais refermons ici une parenthèse qui, bientôt, apparaîtrait à la manière d’un précepte moral. Nous ne sommes plus au temps antique des Stoïciens !

   Comme à l’accoutumée, notre pensée part d’une image dont elle se nourrit, souhaitant trouver en sa forme les provendes essentielles dont tirer quelque enseignement ou, d’une manière bien plus ordinaire, tâcher de percevoir une perspective esthétique. C’est toujours à un acte descriptif qu’il nous faut nous livrer, cherchant, au travers de ce balisage du réel, du positionnement de ses limites, des structures qui en déterminent le phénomène, à percevoir, sous la surface, quelque humus qui en assure la croissance. Car ce qui est essentiel dans ce geste de connaître, c’est bien de traverser ce réel, de rencontrer le pur diaphane, de saisir la transparence, de faire effraction au plein de l’opalescence, là où l’Être, diffusant sa sublime Essence, se livre en l’entièreté de sa Forme. Bien évidemment, ici, l’emploi des lettres Majuscules pour Être, Essence, Forme n’est nullement le résultat de quelque caprice, simplement un essai de dévoilement de ce qui, essentiel chez une Personne, une Chose, dit la totalité de sa Présence, ici et maintenant, sur cette Terre qui lui sert provisoirement d’écrin. L’on passe trop souvent près d’objets de méditation sans même remarquer la nécessité qu’il y a à faire halte, à regarder avec précision, à interroger, à faire de son propre Soi le point lumineux à partir duquel désobstruer ce qui vient à notre encontre sous le signe du ténébreux, de l’incompréhensible. Toujours il s’agit d’être en chemin, en avant de Soi, vers cet horizon qui nous met en demeure de le percevoir, d’en pénétrer les sibyllins arcanes.

   L’Endormie est troublante en raison même de ce mystère dont elle est porteuse, consciente ou à son insu. Nous opterons volontiers pour la seconde hypothèse car le sommeil ne prémédite nullement le contenu de ses positions, bien plutôt il les dispose à une libre venue de ce qui pourrait se produire ici et là, au hasard des configurations étoilées, des rencontres adventices, des brusques condensations qui mêlent, en un tout indistinct, la pluralité des êtres, des superpositions spatiales, des empiètements temporels. Donc l’Endormie est livrée à Soi, rien qu’à Soi, dans le plus grand danger de ne nullement coïncider avec qui elle est, de se dissoudre dans les inextricables mailles de l’altérité : celles du monde, des choses, des Existants entrés par effraction dans la cellule du songe. Cependant, son calme, sa supposée sérénité, font signe vers l’atteinte d’une quiétude intérieure dont, nous les Voyeurs, serions bien en peine d’atteindre les rives, de bourgeonner au seuil, peut-être, d’une révélation. Car, de toute évidence, Celle que nous observons connaît quelque lieu de sublime polarité : la rencontre d’une œuvre d’art, l’admiration d’un paysage sublime, la grâce d’un amour venu du fond des âges avec sa pure fragrance d’origine ?

   De l’image même, de sa lumière doucement inactinique, telle celle des anciens laboratoires où, dans un bain révélateur, se dévoilaient les grains d’argent du cliché, le visage émerge comme d’une brume légère posée au-dessus de quelque colline automnale. La chute des cheveux est un mince ruissellement, le front est lisse comme sous l’action d’un baume, les yeux clos sur une lumière intérieure, le gonflement des joues adouci de la brise du souffle, lèvres refermées sur les plis d’un long secret. Un bras est relevé qui soutient la tête, alors que l’autre bras échappe à notre curiosité, la fuite du cou puis l’invisible gorge que dissimule une vêture à minces bretelles. Nous sommes dans le partage de qui-nous-sommes, certes dans l’inquiétude légère, mais tout de même une question s’agite derrière le massif de notre front : cette étrange clarté couleur de miel et de safran, ce poudroiement de nectar, ce voile qui, posé sur l’Endormie, nous sépare d’elle tout autant qu’il nous convoque à son chevet, qui est-il pour instiller en notre âme, fascination et retrait, intérêt et détachement, enfin un sentiment aussi complexe que difficile à définir ? En tout cas il ne saurait nous laisser au repos. Quelque chose d’intérieur, à la manière d’une nécessité, nous intime l’ordre d’entrer dans la cité étrangère par quelque faille laissée vacante, par une étroite meurtrière, comme le ferait notre propre daimôn, cette voix indéfinissable, ce conseiller intime perçu comme « empêchement mystérieux », guide prudent d’un Destin toujours en avant de notre esquisse, de nos résolutions, de nos désirs les plus dissimulés.

   Et c’est bien ce daimôn qui a attiré notre attention sur ce fin nuage couleur de soufre, sur cette sorte de vitre qui nous sépare de Celle dont nous voudrions connaître le sort, percer jusqu’au moindre de ses souhaits. Alors, depuis le lieu qui se dit comme séparation, que nous reste-t-il, sinon le flou des hypothèses, leur fondation sur la fragilité d’un sable mouvant ? Mais plutôt nous projeter en quelque pays d’Utopie, ne nullement demeurer dans la mutité, dans l’incapacité d’articuler quelque discours intérieur, cette eau de fontaine qui s’écoule en nous pareil à un infini chapelet de gouttes. Ce que nous avons à dire, ceci : Endormie, jusqu’alors, se situait au-delà de cet écran de verre dépoli, face uniquement tournée vers ses satisfactions immédiates, vers l’accomplissement de ses désirs, vers ses hâtes existentielles, vers ses pulsions de vie, vers ses résolutions passionnelles, vers ses irrépressibles volontés, vers ses fulgurations réalisées à l’instant même de leur émission. Par rapport à Soi, elle était sans distance, mêlée au feu de ses désirs, immolée à l’urgence plénière de ses sensations. Elle vivait à l’intérieur même de sa gangue, soumise à la sombre vivacité de ses déterminations, tout comme la phalène collée à la cheminée de verre de la lampe ne vit qu’au rythme de la flamme qui la fascine et la soumet à la tyrannie de sa combustion. La mort de la flamme est l’équivalent de la mort de la phalène.

    Mais ici, il ne s’agit nullement de poursuivre cette métaphore mortifère, plutôt tirer du positif de ce qui se donne, au premier regard, comme du négatif. Endormie donc, si sa position actuelle ne semble en faire qu’une Soumise, une Abandonnée à la curiosité des regards, il faut l’envisager, bien au contraire, sous la forme de l’Éveillée la plus parfaite, d’une conscience portée au plus haut de ses possibilités. Et ceci pour la simple raison que cette léthargie n’est que de façade, en réalité reflet d’une atteinte de l’acmé de Soi. Un peu comme ces Sages hindous immobiles, drapés dans leur linge à plis, ces Sādhus libérés de la māyā, de l’illusion permanente du réel, parvenus au sommet de leur libération, fusion avec l’infini cosmique. Oui, l’évocation de cette Sagesse orientale convoque, le plus souvent, le sourire des Occidentaux que nous sommes, soi-disant imprégnés de Raison et saisis d’un esprit cartésien mettant en doute tout ce qui, hors de sa sphère d’intérêt, apparaît comme pure affabulation, sinon étrange fantaisie.

   Mais laissons sourire les Naïfs et portons notre regard en direction de ce qui est essentiel à comprendre. C’est à l’aune d’une conversion de sa vision qu’Endormie s’est révélée en sa singulière métamorphose. Lassée des voyages au long cours, des agapes multiples, des spectacles vides telle une coquille, fatiguée des discours des Sophistes, usée des canons de la mode et des miracles de la technologie, devenue rétive aux écrans de toutes sortes, devenue hostile aux argumentaires des Camelots et autres Bonimenteurs, irritée par les mouvements de moutons de Panurge de la foule, peu à peu elle était devenue Presqu’île, puis Insulaire, Robinson en son île, loin des bruits et des agitations du Monde.

   Petit à petit un long silence propice au recueil, à la méditation des Choses Simples s’était installé au centre de qui elle était, et cela faisait comme une sorte de sphère lumineuse en elle, de mince Soleil diffusant ses rayons bienfaisants dans sa chair, ses rapides météores et ce Nouveau Monde illuminait la moindre de ses secondes, la plus petite parcelle de son expérience intime. Ainsi était-elle parvenue, au fil du temps, à cette jouissance intérieure, à cette impassibilité, à cette équanimité de l’âme que les Philosophes nomment « ataraxie », que beaucoup cherchent, que peu atteignent. Ce détachement des Choses était devenu son bien le plus précieux et elle flottait en elle-même comme le futur petit Enfant dans l’océan amniotique maternel. Les seules paroles qui lui parvenaient, au travers de cette membrane originelle, une sorte de chant des étoiles, une manière de grande comptine universelle au sein de laquelle, immergée en la plus pure des félicités, elle arrivait à être qui-elle-était jusqu’au sentiment prodigieux d’une UNITÉ insécable. Et pendant ce temps, la Terre, imperturbable, continuait à girer avec, accrochées à ses basques, ses cohortes de Joyeux Officiant d’une Religion Mondialisée, laquelle portait, au plus profond de sa chair, le germe de sa propre destruction.

   Alors, combien cette image de calme et de repos infinis nous atteint en plein cœur. Heureusement, encore, en d’invisibles et inatteignables lieux, quelques motifs d’espérer. Leur rareté en fait le don le plus précieux. Saurons-nous le porter en nous comme cet événement à entretenir au-delà de qui nous sommes ?

 

Soufflons sur les braises avant

que le feu ne s’éteigne !

 

 

 

 

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11 octobre 2026 7 11 /10 /octobre /2026 07:18

 

 

Femme-Océan.

 

fo.JPG 

Photographie : Lucien Clergue.

 

 

[ L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour  avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

  "Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe. Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses. Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi. Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien."

 

 Nous sommes face à l'Océan et, déjà, nous ne regardons que l'homme. Comment pourrions-nous faire autrement ? Puisqu'il s'agit de nous.  C'est à nous que la Poétesse adresse la pure source de son dire. Elle s'est faite eau, gouttes, simple éparpillement de rosée afin que, la recueillant dans la coupe de nos mains, nous puissions surgir en elle, c'est-à-dire assurer la poésie de notre attentive présence. Mais s'agit-il seulement de cela, de présence ? Nous sentons bien qu'être auprès de la poésie suppose davantage que cette effraction par défaut, notre intimité avec les mots fût-elle empreinte d'une juste perception de sa substance intime. Hommes, nous le sommes toujours trop, attachés à admirer notre propre concrétion faire ses turgescences parmi les meutes du divers, les mailles tressées de l'existence.

 

"L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan !".

 

   Cette assertion du génial Lautréamont, nous devrons la faire nôtre et la méditer aussi longtemps que nous n'aurons pas compris ce qu'une exacte modestie aurait à nous dire. Car, si le vieil océan est plein de sagesse, nous ne devrions faire écho avec lui qu'à la mesure de notre incapacité à percevoir les fondements de l'humain. C'est l'océan qui nous fonde, et non l'inverse. De lui nous sommes issus comme la graine l'est de la terre qui l'abrite. Alors se fait jour, dans la plus déconcertante des évidences qui soit - donc du tragique qui en tisse l'essence -, la démesure dont nous sommes atteints dès que nous essayons de dialoguer avec la Nature. Homme-cironregardant l'Océan-infini. Mais c'est bien d'un vertige à proprement parler pascalien dont nous devrions être saisis à seulement nous confronter au rythme immémorial, au flux-reflux qui, tel un immense cœur universel, déploie sa majestueuse diastole-systole.

  Nous sommes là, sur le bord du monde, comme pris dans une soudaine glaciation et nous ne savons même plus l'allure de la marche, la cadence du souffle, la limpidité du trajet à accomplir. Il n'y a pas de sésame qui nous ouvrirait les portes d'une subite compréhension. Il n'y a nulle formule magique nous conduisant au seuil du langage, là où s'ouvrent les merveilles du grand texte anthropologique. Il suffit d'exister, de respirer, de toucher de la pulpe de ses doigts la soie des choses, d'approcher de cette écume des vagues qui nous fait signe de la rejoindre dans une unique fusion. Il nous faut, à notre tour, devenir eau, ruisselet, mailles fines parmi les saules aux banches pleureuses, aux feuilles lancéolées, au tronc coulant vers l'aval des significations. Il n'y a pas d'autre secret que cette disposition de l'âme à faire osmose avec ce qui toujours la porte au-delà d'elle-même dans la contrée des métaphores infinies. Ouvrir les yeux, seulement. Laisser son corps se liquéfier et se fondre parmi les courants jusqu'à dériver dans l'estuaire illimité alors que l'Océan nous entretient du mystère des abysses bleues. Eau contre eau. Mystère contre mystère.

  Alors tout devient souple, divinement aérien. Alors la sémantique déploie la grande marée du songe et tout fait sens à être simplement effleuré. La poésie océanique est une telle singularité qu'il faut se confier à sa subtile donation, sans partage, sans arrière-pensée. Une affinité extrême qui dissout en une même sensation le chiffre ontologique du monde, celui de la poésie, le nôtre enfin reconduit là où jamais il n'aurait dû cesser d'être, à savoir dans le cristal de la vérité. Le lieu par excellence d'une possible révélation. C'est à partir de ce tremplin que le Poème fera son bruissement de vent, les phrases leurs voltes multiples, le texte sa symphonie ouverte.

 

 Nous comprendrons alors ceci :

 

  Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe, comme le signe de la Muse jouant de notre soif afin de la rejoindre dans une sublime libation.

   Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses, comme l'acte d'amour par lequel nous donnerons jour à ce germe se dépliant dans le ventre accueillant de la poésie, dont le liquide amniotique sera l'hymne vivant assurant au langage les conditions de son efflorescence.

  Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi, comme ce qui surgit toujours en tant que dépossession de soi alors même que le soi, porté à son acmé, connaissait une manière d'éternité.

  Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien, comme la parution soudaine et tragique sur la scène du monde alors que l'aube repliera la nuit - cette effusion unique dont la poésie fait son lieu -, dans une sombre mutité et nous serons orphelins de cette ode qui, l'espace d'un instant, nous avait portés au seuil même d'une immortalité.

 La Femme-Océan, cette fille du dicible que nous ne croisons que trop rarement, écoutons-là chanter l'eau au travers d'une joute littéraire africaine, quelque part près du Fleuve Niger :

 

S'il n'y avait l'eau, plus de vie,

Plus de beurre à baratter,

Plus de marmites sur le feu,

Plus de pousse dans champs ni brousses,

Plus de campements, ni cités,

Point de parents, donc point d'enfants !

 

  Cette magnifique poésie orale vient nous dire en mots simples ce que la Poétesse suggérait,  prêtant sa voix à l'eau.

 S'il n'y avait l'eau, (la Poésie),  la vies'absenterait, la nourriture intellectuelle ferait défaut; il n'y aurait plus de germination dans le champ culturel, pas plus que d'émergence de citéoù rassembler le peuple assoiffé; il n'y aurait plus ni parents, ni enfants, donc plus de génération, plus d'avenir.

 Ainsi peut-on interpréter la riche symbolique de cette incantation destinée à fêter l'eau à la hauteur de ce qu'elle prodigue et que, jamais, l'homme ne pourra remplacer. Il en va ainsi de toute nourriture du corps, mais aussi bien de tout breuvage de l'âme.

   L'art poétique, qu'il prenne sa source dans le feu comme pour Novalis, Hölderlin, Goethe; dans l'eau comme chez Edgard Poe ou Swinburne; dans l'air et le verbe ascensionnel chez Nietzsche; dans la terre dont Victor Hugo entonne l'hymne dans "La légende des siècles", la Poésie donc est cela même que nous devons entreprendre d'habiter afin que demeure en nous, cette "Flamme d'une chandelle" bachelardienne qui, nous assurant de sa verticalité lumineuse, nous transporte dans le cœur vivant des choses, à l'endroit même où se fonde l'essence du langage.

 

 

Laissons le dernier mot à Hölderlin dans "La Germanie et le Rhin" :

 

 "Plein de mérites, mais en poète,

L'homme habite sur cette terre".

 

 

 

 

 

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10 octobre 2026 6 10 /10 /octobre /2026 07:18
SEUL

      Solitaire...en Malepère !!!

    Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« Il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective,

si l'on veut conserver les forces de l'âme ».

 

Bossuet

 

*

 

   Il faut sortir des villes aux foules denses. Il faut s’extraire des rues où bourdonne la ruche humaine. Il faut s’éloigner autant que possible de tout ce qui fait groupe et se donne comme la mesure habituelle de notre être. Il faut partir et cheminer longuement. On traverse des banlieues aux multiples ramifications, aux ponts et aux voies souterraines, aux métros et aux tramways qui glissent sur leurs rails avec un bruit de métal. Il faut s’arracher à tous ces nœuds de béton où filent les automobiles avec des éclairs qui fusent sur les carrosseries. Il faut renoncer à se perdre parmi la foule, à s’asseoir sur les terrasses de café bavardes. Il faut se dégager de tous ces mouvements, de ces brillances qui accrochent les yeux, de ces rumeurs qui montent des trottoirs et des caves où habite le peuple des rats. On traverse de gros bourgs avec leurs lourdes églises de briques, leurs clochers-murs pareils à d’immenses frontons de pelote basque, leurs écluses où se jette l’eau glauque du canal, où se reflètent les feuilles vert-de-gris des hauts platanes. Sur les collines que visite le vent d’autan, d’aériens et blancs moulins font tourner leurs ailes, sans bruit, seulement un mouvement perpétuel qui brasse les eaux du ciel et tutoie les grands oiseaux ivres de liberté.

   Au loin sont des coteaux, des levées de terre et de roches qui se prennent pour des montagnes. Un air bleu les entoure pareil à un lac perdu dans des écharpes de brume. Une vaste plaine, le jaune des chaumes, les haies de cyprès-chandelles, on dirait les sentinelles du paysage. Un lac fait sa tache scintillante qui paraît irréelle, comme s’il s’agissait d’un mirage. Des bosquets rythment l’espace. Des rangs de vigne dessinent la géométrie exacte de ce sol si authentique. Les villes sont loin. Certes une citadelle se montre, ses hauts murs couleur d’argile, les toits d’ardoise de ses nombreuses tours, ses merlons et ses créneaux qui festonnent son architecture. Mais il s’agit d’un monde clos, presque d’une survivance du passé et les pierres se mêlent aux larges bouquets des pins parasols, s’y fondent presque selon une juste harmonie. Il est un village oublié dans les replis de l’Histoire.

   On a laissé sa voiture sur le bord d’un sentier qu’habitent trous et nids de poule, un chemin vaguement bitumé. On n’a rien emporté qui puisse distraire, seulement un appareil photographique avec son œil panoptique. Pour nous, il enregistrera toute la beauté du monde en un même lieu concentrée. On se sent un peu pèlerin. Non en quête d’une lointaine crypte où reposent d’antiques et saintes reliques, mais en chemin vers soi. Le plus court sentier mais qui ne se découvre qu’au terme d’une longue marche. Ce que l’on veut ici, ce pour quoi on martèle la terre avec la semelle de ses chaussures, c’est la rencontre de soi avec soi, la solitude pour la solitude. Comme le vent qui regarderait sa fuite, le soleil sa brûlure, la lune son pâle halo dans la nuit qui monte.

   Faire l’expérience de la solitude. Combien l’ont tentée qui, jamais n’y sont parvenus. Ou bien imparfaitement, c'est-à-dire dans l’approche, jamais dans la verticalité d’une vérité. Ermites dans le désert, moines perchés en haut de leurs météores, marcheurs de l’impossible quelque part dans l’étendue d’une savane ou bien parmi les cathédrales de glace du Grand Nord.  Terrible épreuve que celle de la solitude ! Pourtant la seule voie pour se connaître et ne nullement se dérober aux habituelles compromissions de l’âge moderne. Toujours une invitation à portée de main, une vitrine qui brille, un objet qui fascine, un rendez-vous ourlé de promesses. Seul à seul avec le paysage, lui-même solitaire. Il faut une grande force d’âme, un caractère bien trempé pour ne pas céder à la moindre convoitise, se laisser happer par la première distraction venue. Il faut s’affermir en soi, lancer un regard en direction du simple, le faire revenir jusqu’au massif de son corps et n’attendre rien d’autre que cette vision en miroir qui nous dira notre être, tout autant que celui de cette nature dont nous provenons, vers laquelle nous retournerons. Un être s’accroît de la présence d’un autre être. Méditation-contemplation, ceci constitue l’unité indépassable au terme de laquelle s’appartenir vraiment et savoir la nature en son exception. Sans doute tout ceci relève-t-il d’un idéal, d’un point inaccessible dont nous souhaitons faire notre horizon, conscient que ce dernier ne sera jamais atteint, espéré seulement. Sans doute les illusions sont-elles utiles, elles nous sauvent du désespoir.

   Vaste est le paysage qui ne saurait dire son nom. Un lieu seulement ôté au vertige du monde. Un lieu qui se suffit à lui-même quand bien même nul regard humain ne le porterait à la conscience. Il semblerait même qu’il s’agirait d’un autre univers, placé bien au-delà des soucis et préoccupations quotidiens. Le ciel vient de très haut. Il paraît n’avoir nulle origine pas plus qu’une finalité précise. Peut-être est-il cette étincelle venue de l’infini pour nous dire la taille du microcosme que nous sommes, perdus dans une immensité dont notre imaginaire, fût-il fertile, serait bien en peine de rendre compte. Il y a un genre de champignon faisant penser à quelque emballement nucléaire. Il n’en finirait de retomber, comme autrefois sur les lagons transparents du Pacifique. Alors se lève un état de sidération qui renforce notre sentiment d’abandon, de séparation d’avec cet environnement qui constitue le seul amer dont nous disposions. Vision fantastique dont l’étonnant surgissement renforce notre inquiétude. Puis la ligne d’horizon, doucement pommelée, sinueuse, rencontre de la courbe de deux collines. Puis la terre au premier plan, la terre labourée non encore porteuse de récolte mais ensemencée par le geste de l’homme. Nous devinons sa présence, de l’homme, mais atténuée, illisible, que nous renvoie l’écriture grossière des mottes, son effervescence de glaise. Au milieu de toute cette scène d’immense désolation UN SEUL ARBRE, mince, frêle, qui semble défier les lois du temps et de l’espace. Soudain, pour nous qui l’observons, il prend un caractère tragique pour la simple raison que nous projetons en lui les nervures de notre intime détresse. C’est ainsi, parfois il nous faut un élément opposé qui nous renvoie l’écho de notre propre questionnement. Or celui dont nous sommes présentement affecté, jusqu’en notre tréfonds : la solitude, sa vrille qui creuse un trou au sein de notre condition mortelle, qui ouvre le vortex par lequel tout risque de s’effondrer jusqu’à ce qu’il ne demeure plus la moindre once de sens. Car, avant tout, il s’agit de signification. Si l’artiste seul dans son atelier, le saint dans sa retraite, le pèlerin dans sa longue marche trouvent encore les ressources de leurs actions respectives, c’est au regard d’un remplissement de leur être, d’un comblement de leur conscience.

    Consentir à être seul et réunir les conditions de sa finalité, à savoir déboucher dans l’ère même ou une révélation de soi devient possible, nécessite le recours à une sorte d’abandon, le renoncement au confort du quotidien, l’énonciation, en son intérieur, d’une parole qui soit une parole assurée de ses convictions. Par la pratique de la solitude l’on peut parvenir à un dépassement de soi, donc déboucher dans le site éclairé de la vérité. Encore faut-il que cette dernière fasse partie de nos projets les plus secrets. Seul face à soi, nulle liberté de tricher sauf au risque de tomber hors de soi. Enrichi d’un tel face à face nous regagnerons la ville des hommes, rasséréné, ressourcé, empli de la conviction que le simple, l’authentique sont ce par quoi nous nous approchons au plus près de notre nature. Seule manière de connaître la vraie Nature, celle qui toujours nous attend telle notre mère. Alors solitude rime avec complétude. Il ne saurait y avoir de plus grande félicité !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 octobre 2026 5 09 /10 /octobre /2026 15:41
L’épanchement du songe

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« Ici a commencé pour moi ce que j'appellerais

l'épanchement du songe dans la vie réelle. »

 

« Aurélia » - Gérard de Nerval

 

*

 

[Avant-Propos – Cette longue poésie se donne en tant que poésie « métaphysique » et c’est sans doute pour cette raison qu’une inévitable distance se crée entre le Lecteur, la Lectrice et le texte. Est-ce le lieu et la mission de la poésie que de poser, d’interroger les postures existentielles ? Existe-t-il vraiment une nature de l’acte poétique selon laquelle il serait conforme à son être ? La poésie doit-elle être pur amour, fête de la mémoire, lieu de la réminiscence, avant-garde de l’écriture, site où se déploie la pensée, question de la question ? Tant que nous demeurerons dans le champ de l’interrogation concernant la modalité de sa parution relative à tel ou tel genre, nous n’aborderons la poésie que sous l’angle de sa périphérie, non en son essence réelle.

   Si la poésie a quelque mérite c’est bien sous le visage d’un travail sur le langage, autrement dit d’un style. Et, ici, ce qui doit se laisser découvrir, c’est que l’appel à la métaphysique, donc à l’étonnement qui en constitue le fondement, donc à la philosophie qui en est le synonyme, constitue en soi la forme dont le poème est conduit. Ceci est son sens premier, sur lequel se dépose un sens second, lequel est compréhension de la parole. C’est bien à la jonction de ces deux sens que le poème est poème. Il dit en mode spéculatif ce qui est à entendre sous toute énonciation : la place que nous occupons dans l’univers, la question que nous lui destinons et qu’il nous destine en retour. Toujours, en relation avec notre essence humaine, nous sommes à la croisée des chemins. Le questionnement est notre dimension la plus proche, la plus essentielle qui soit pour tâcher de nous y retrouver avec qui nous sommes et tels que nous devenons.]

 

*

 

Vous, La Bleue, pouvais-je vous regarder

plus qu’une seconde et retourner

en moi l’âme libre, le cœur apaisé ?

Non seulement je ne le pouvais,

mais souhaitais ardemment demeurer

auprès de vous, au plus près, me fondre en vous

si, du moins, une telle chose eût été possible.

Ne me dites l’impossible, car c’est lui que je veux,

car mon être ne tient qu’à la rencontre de vous,

la connaissance de vous, l’exploration de vous.

 Oui, je sais, tout ceci est si malhabilement formulé,

 plutôt un balbutiement de gamin

devant l’immense du jour,

 l’abîme de l’exister.

 Mais ai-je d’autre choix que d’être

moi-hors-de-moi en vous-même épanché ?

Vous me dites, aussitôt, la formule nervalienne

que je vous destine à la manière d’un fruit empoisonné.

Si, vous La Bleue, appelez cet Épanchement,

c’est que vous êtes la correspondante de ma Folie,

celle qui la reçoit et, en retour, me la destine à nouveau.

Car, vous le savez, je-suis-le-Songe.

Car vous le savez, vous-êtes-le-Réel.

C’est pour cette raison que mon esprit,

en vous, s’écoule,

en vous se manifeste,

en vous s’aliène

pour n’en jamais ressortir.

 

 Voyez-vous, vous en êtes bien informée,

la Folie n’est jamais que ce

visage de Janus à double face,

d’un côté le Songe, Moi si vous préférez,

de l’autre, Vous, le Réel en sa bleue carnation.

Pouvez-vous cependant demeurer sur votre face,

 être le Réel et vous y cantonner ?

Puis-je, cependant demeurer sur ma face,

être le Songe et y camper pour l’éternité ?

Certes ma formulation doit vous paraître bien étrange

et ces deux faces que j’invoque, si abstraites

que nul reflet ne parvient à votre conscience,

qu’une manière de lumière éteinte, glauque,

pareille à celle qui nappe de bleu-vert

le fond mystérieux des aquariums.

 

Oui, je sais, vous vous croyez

hors d’atteinte de mon Songe

qui est aussi ma Folie.

Oui, je sais, je me crois

hors d’atteinte du Réel

qui est votre certitude,

la pierre angulaire sur laquelle

vous vous êtes construite.

Vous vous croyez si éloignée du régime Onirique,

 je veux dire celui qui se lève de l’herbe des nuits

et lance ses lianes invasives

 sur cette pierre, cet arbre, ce ciel,

mais aussi, mais surtout,

 tresse autour de votre corps

les barreaux de fer de votre geôle.

 

Mais je vais vous aider à comprendre

en quoi les choses ne sont nullement isolées,

en quoi la vie est un système de vases communicants,

de vases fonctionnant selon le Principe de l’Épanchement.

 J’ai pris soin d’écrire le beau mot d’Épanchement

avec une majuscule à l’initiale.

Oui, car il est l’opérateur de toute relation,

c’est lui dont le flux relie le Songe, ma Folie,

 et le Réel votre Raison.

Toutefois, voyez-vous, il n’y a

nulle rupture entre les choses,

nulle césure qui intimerait à l’Homme

 de se situer Ici, bien plutôt que Là.

 

Qui pourrait, et de quel droit, déterminer en quoi

que ce soit l’Essence qui vous habitera :

l’Essence de la Folie et les Rêves

gireraient tout autour de vous, en vous

ou bien l’Essence du Réel et la Matière sûre

et palpable ornerait la cimaise de votre corps ?

Non, les choses ne sont pas si simples

et vous n’ignorez nullement que les catégories,

les divisions de tout ce qui vient à nous

sont une simple « Ruse de la Raison »,

un peu de poudre de perlimpinpin,

une pincée d’achillée mille-feuilles, astuces

qui n’ont pour but que de vous égarer, de vous faire

« prendre des vessies pour des lanternes ».

 

Sans doute, avez-vous maintes fois

éprouvé l’expérience de l’illusion.

Ce, qu’au loin, vous preniez

pour une forme humaine,

n’était en réalité qu’un spectre,

 un arbre ou bien une haie,

que le brouillard nimbait

et métamorphosait

 à vos yeux crédules.

Ainsi l’Arbre-Vérité

était l’équivalent

de l’Homme-Mensonge.

Apercevez-vous, La Bleue,

combien le fil est ténu qui sépare

une vision nette d’une vision erronée,

la Vérité de l’Erreur,

la Réalité du Songe ?

 

Toujours, vous avancez, nous avançons

sur cette mince ligne de crête qui,

 tantôt se donne sous la Lumière de l’Adret,

tantôt sous l’Ombre de l’Ubac.

Oui, vous tressaillez,

oui, vous frémissez

et ce Bleu qui se décolore,

passe par toutes ses intimes nuances,

teinte qui décroît s’altère successivement

 

BARBEAU 

COERULEUM 

CIEL 

DENIM

 ÉLECTRIQUE 

DE FRANCE

 

pour s’abîmer dans

la TURQUOISE

laquelle cède déjà au VERT

ce qui constituait sa nature,

sa forme première dont on pensait

 qu’elle était fixe pour l’éternité.

Alors, La BLEUE,

quand êtes-vous la plus Réelle,

quand êtes-vous le plus dans votre Vérité,

quand êtes vous en vous sans débord,

sans compromission ?

Et cette teinte TURQUOISE

que vous arborez si fièrement,

n’est-ce déjà du SONGE, donc de la FOLIE

qui sinue parmi le lacis de votre cortex,

y allume ses feux de Bengale,

y tire ses salves de joyeux artifices

alors que vos bras et vos jambes sont pris

d’une épileptique dans se Saint-Guy ?

N’est-ce ceci que vous vous êtes

toujours refusée à admette,

sous la férule du souverain Principe de Raison ?

 Il vous encageait, il soumettait votre esprit

aux vertus muriatiques d’une sacro-sainte Vérité

dont il ne vous fût jamais venu à l’esprit

de le remettre en question,

 d’instiller en son derme

ce que vous considériez

tel le poison du doute.

 

Je pense, certainement à raison,

que vous vous considérez

en-deçà de l’Épanchement,

bien au chaud dans votre cocon douillet,

sorte de monade close qui vous met à l’abri

de bien des soucis, de bien des embarras.

 Je pense, certainement à raison,

que vous me situez

au-delà de l’Épanchement,

 plongé au sein de mon arbustive Folie.

Mais, postuler l’Essence de l’Autre

est toujours un risque, au simple motif

que nous aurions bien de la peine

à tracer les contours de la nôtre.

Mais ici, il faut sortir du discours rationnel,

du logos qui nous ligotent et nous imposent

des schémas de pensée sur-mesure,

il faut recourir à la métaphore,

seule capable de lever le voile

qui obture nos yeux,

contraint notre pensée,

obère nos jugements.

 

Vous, La BLEUE, imaginez ceci :

si vous le voulez bien,

nous allons nous livrer

 à un petit examen numismatique.

Prenons une pièce de monnaie.

Vous êtes le Revers ou Pile,

ce côté qui porte la valeur numérique,

laquelle peut recevoir des prédicats précis,

se situer dans une hiérarchie,

occuper une position exacte,

ceci déterminant les qualités

essentielles de la Raison.

 

Je suis l’Avers ou Face, ce côté

qui porte l’épiphanie d’un visage,

visage qui, selon les fantaisies de la Nature,

peut se donner de telle ou

de telle manière indéterminée,

aussi bien l’image du Souverain en sa majesté,

aussi bien celle du Fou d’Érasme faisant

s’agiter son bonnet à clochettes.

Situons-là, cette face, du côté du Songe et de la Folie.

Et, me direz-vous, que faites-vous, métaphoriquement,

de ce fin liseré de la Carnèle qui sépare

 la pièce de monnaie en deux versants distincts ?

Eh bien, ce liseré qui porte la « légende »

 n'est rien moins que l’Épanchement

du Revers dans l’Avers

et, symétriquement,

de l’Avers dans le Revers.

Autrement dit l’effusion, l’expansion

d’un régime dans l’autre :

 La Folie dans le Réel,

le Réel dans la Folie.

 

Si la Carnèle porte la Légende,

 les mérites d’un Roi, par exemple,

cette Carnèle est avant tout

Langage, médiation, relation.

Or il me plaît et me convient

de dire, La BLEUE,

que le Langage témoigne du Rêve,

révèle le Songe, manifeste l’Imaginaire,

ce dernier si près de la « Folle du logis »,

que le Langage se fraie un chemin et,

sous la pression de la Norme sociale,

se canalise, se discipline,

sa figure ne portant plus trace de son origine.

De torrent impétueux qu’il était,

l’Orage du Dieu en quelque façon,

l’Éclair du Tonnant,

il devient cette simple docilité,

ce murmure inaperçu, ce silex poli

qui ploie sous les fourches caudines de la Raison.

 

Seul le Poème en sa haute venue

 témoigne encore de ce Feu qui l’habite,

de cette Foudre dont il provient dont il ne demeure,

la plupart du temps, qu’un mince filet d’eau,

une prose pas plus haute

que le brin d’herbe dans la prairie.

 

La BLEUE,

que vienne donc la Folie,

que Tonne le Poème,

qu’Éclaire le Vers,

nous avons tellement besoin de Clarté

 en ce siècle si éloigné de celui des LUMIÈRES.

Si éloigné. N’en demeure qu’une étincelle

sous la cendre. Oui, sous la cendre !

La Folie appelle le Réel.

 Le Réel appelle la Folie.

Sortirons-nous jamais

de ce balancement

pareil à celui du nycthémère :

 le Jour, la Nuit, le Jour, la Nuit ?

 Est-ce possible ?

Est-ce seulement souhaitable ?

 Est-ce envisageable sous le sceau de l’humain.

Toujours le SENS est donné par ce rythme

 du mouvement d’un mot à l’autre,

d’une chose à l’autre.

Nul sens qui soit inerte, immuable.

Toujours un point qui se

déplace dans l’Univers

et ne trouve jamais son repos.

 

Où la Vérité ? Où le Réel ?

 

Où le Songe ? Où la Folie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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