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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 07:23
Fascination de la touche pointilliste

« Les îles d’or » (1891-1892)

 

 

***

 

Sur Henri-Edmond Cross :

 

 

   « Installé dans le Midi dès 1891(…) fasciné par le flamboiement des couleurs solaires, Cross a été l’un des précurseurs du fauvisme, en liaison avec Matisse. Celui-ci était venu travailler en sa compagnie, dans le Var, pendant l’été 1904, et composera, l’hiver suivant, ‘’Luxe, calme et volupté’’, l’un de ses rares tableaux pointillistes.

   L’élégance, la fraîcheur et l’exquise liberté des toiles de Cross ont assuré le succès d’un peintre finement intuitif. Ses œuvres reflètent une analyse lyrique de la lumière, une euphorie qu’il a exprimée notamment en évoquant des sujets mythologiques païens, comme s’il avait voulu marquer de panthéisme sa relation avec la nature. Vers la fin de sa vie sa peinture fait même preuve d’une exaltation libérée par l’envie de s’y fondre. »

 

(L’Aventure de l’Art au XX° siècle)

 

*

 

Synthèse IA :

 

Évolution Artistique et Style

  •  

   « Les débuts réalistes : À ses débuts, il adopte un style plutôt académique et naturaliste aux tons sombres. Pour éviter toute confusion avec le célèbre peintre Eugène Delacroix, il choisit en 1881 de traduire son nom en anglais et signe désormais « Cross ».

    Le tournant néo-impressionniste : Co-fondateur de la Société des artistes indépendants en 1884, il se lie d'amitié avec Georges Seurat et Paul Signac. Il adopte pleinement la technique du pointillisme (ou divisionnisme) au début des années 1890.

   La libération de la couleur : Établi dans le Var (au Lavandou) pour des raisons de santé, la lumière de la Méditerranée transforme radicalement sa palette. Cross abandonne progressivement les points minuscules de Seurat pour de larges touches rectangulaires, semblables à des mosaïques. Ce style mosaïque, caractérisé par des couleurs pures et vibrantes, influencera profondément le fauvisme naissant après une visite de Matisse à son atelier en 1904. »

*

 

   Afin de pénétrer l’essence même de l’œuvre de Cross en ses variations les plus subtiles, nous procèderons à partir de trois de ses œuvres en les lisant de manière antéchronologique,

  

d’abord la toile de 1902-1905, « Ponte San Trovaso »,

puis nous nous arrêterons sur l’œuvre de 1899 « Un canal à Venise »,

et terminerons notre tour d’horizon avec  « Les îles d’or » de1891-1892

  

Notre interprétation de ces œuvres présentant la caractéristique visuelle suivante :

Fascination de la touche pointilliste

Cette manière de représentation synthétique ne sera pas sans rappeler la technique du « fondu-enchaîné » ce « montage visuel ou sonore où une première image (ou un son) s'estompe progressivement tandis qu'une seconde apparaît à sa place. » (IA) Ceci veut symboliser l’idée d’une continuité créatrice à l’œuvre tout au long d’une carrière artistique. Si nous reprenons ici l’analyse citée plus haut, nous pourrions dire que :

 

« Ponte San Trovaso » correspond à la manière Réaliste,

« Un canal à Venise » illustrerait la touche Néo-Impressionniste

Alors que « Les îles d’or » seraient l’acmé de la Libération de la Couleur

 

   Et nous faisons l’hypothèse que ces subtiles nuances, loin d’être de simples marquages grapho-picturaux, sont bien davantage le chemin d’un progrès quant à la qualité même du regard que nous qualifierons de « philosophico-phénoménologique »,

 

le réel perdant progressivement de sa substance, de sa matérialité,

pour se diriger vers une touche médiane mêlée d’irréalité,

pour se conclure en cette vision quasiment imaginaire

empreinte d’un vibrant onirisme.

 

   Disant ceci, nous mettons en exergue de notre méditation, l’effectivité d’un art porté à l’extrême pointe de son mérite (« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), selon la célèbre assertion de Paul Klee), considération pleinement paradoxale en apparence, puisque

 

c’est bien l’effacement de la touche, son irisation,

sa qualité éphémère-évanescente,

sa presque annulation qui révèlent l’Art

en sa manifestation certes voilée

mais saisie de manière finement intuitive,

aussi bien par la vision crossienne des « Îles d’or »,

qu’à la mesure de la vision des Voyeurs

qui doit se faire quasi rimbaldienne,

affirmant que  « Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».

  

   Le Poète-Artiste ou l’Artiste-Poète, ceci est hautement réversible, ménageant au creux même de sa vision des choses cette singularité optique qui fait l’économie des sens usuels, pour lui substituer ce que nous pourrions nommer

 

un « sixième sens »,

cette manière de sens surnuméraire

forant la dure carapace du réel

afin de lui substituer une sorte « d’illumination »

(toujours l’esprit de Rimbaud à l’entour

de la magie opératoire métamorphosant

l’ordinaire en « extra-ordinaire »).

 

Dès lors c’est l’ordre logique du Monde

qui se trouve qualitativement modifié :

 

le simple et brut Percept devient Affect,

le simple Affect encore poudré de primitivité

devient Concept, considéré en tant que

plus haute effectivité d’une conscience attelée

à la rude tâche de saisir le monde

en son épaisseur-profondeur la plus exacte,

la plus révélatrice de signification.

 

Lors de ce processus au long cours,

la Matière se défait de sa bogue urticante

pour se vêtir de la diaphanéité chatoyante de l’Esprit ;

la sublime Idée se propose en lieu et place du têtu Factuel ;

la Pesanteur le cède à l’Allégie ;

l’Opaque se résout en pure Transparence.

 

   Lors de ce bref périple, nos Lecteurs et Lectrices habituels (ils sont rares et d’autant plus précieux !) auront saisi notre naturel tropisme quant à notre constante volonté de barrer l’Immanence afin de libérer la Transcendance, d’appeler l’Idéel et l’Idéal comme seuls moyens d’échapper au registre sinistre des apories et autres non-sens qui accablent la Planète et la réduisent au statut peu enviable du presque néant. Toujours, à des fins de simple prophylaxie mentale, convient-il que nous tentions de nous soustraire aux dures lois des évidences ordinaires pour nous en remettre à des perspectives de bien plus haute valeur.   Que Certains, Certaines définissent cette conduite sous les termes fâcheux de pur solipsisme, de paranoïa intellectuelle, ceci nous importe peu au simple motif que nous ne pouvons agir que sous l’emprise d’un geste qui nous est strictement naturel, « congénital » si nous osons ce lexique singulier.  Exciperions-nous de cet ordre que nous risquerions le naufrage permanent et que nous préférons le cabotage le long de nos propres côtes, loin des prétendues navigations hauturières dont nous ne percevons l’intérêt qu’a minima. (Refermons la parenthèse).

 

   Dès ici, et dans l’esprit de ce « pèlerinage aux sources », pour parodier le titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, nous décrirons successivement chaque toile à la lettre, et, ce faisant, nous nous rapprocherons progressivement de cette forme d’Art que nous jugeons de la plus haute intensité, laquelle se définit en tant que « Libération de la Couleur », qu’à notre tour nous avons affectée des termes, laudatifs s’il en est, de « Fascination de la touche pointilliste », souhaitant indiquer par le vocable de « Fascination », ces états qui, pour être « seconds », n’en sont pas moins de haute tenue, nous convoquons « l’Attirance qui subjugue », « l’Enchantement » selon les définitions du dictionnaire.

 

*

 

« Ponte San Trovaso »

 

   Certes, nombreux, nombreuses ceux et celles qui relèveront le flou évident qui monte de cette toile soi-disant « Réaliste ». Bien évidemment tout est relatif et cette toile, envisagée dans sa confrontation aux deux autres, se dote d’une représentation conforme aux exigences du réel. Chaque chose est à sa place de chose. Le rapport entre elles, les choses,  est bien le rapport conventionnel qu’établit toute vision claire de ce qui nous fait face. Que le trait de peinture se donne selon des formes tremblantes, frémissantes, n’enlève rien au caractère affirmé de chaque élément du tableau. Tout y est aisément reconnaissable, aussi bien les motifs paysagers que les humains. Å preuve, quiconque pourrait facilement bâtir une narration à leur sujet, décrire la scène comme étant celle de la vie quotidienne avec ses minces événements, ses rencontre fortuites, ses ambiances exactement mondaines.

Fascination de la touche pointilliste

Observant cette œuvre, nul doute ne se fait jour dans notre esprit quant au contenu manifeste de la représentation. Ramené à la dimension de l’élémental, nous pourrions dire que ce parti-pris artistique est strictement de nature terrestre, chtonienne, avec la précision de son architecture, le souci de ses détails, la qualité des enchaînements logiques qui attachent, les uns aux autres, les différents secteurs de l’image. Tout s’assemble selon les règles d’un mérite mondain, du souci habituellement manifesté au regard de notre environnement le plus familier.

 

*

 

 

« Un canal à Venise »

Fascination de la touche pointilliste

   « Un canal à Venise » s’inspire de règles de composition formelles bien différentes de ce qu’elles étaient dans « Ponte San Trovaso ». Le lexique pictural diffère en tous points. D’une façon évidente l’assurance réaliste s’estompe pour gagner ce qui a été qualifié, plus haut, de « Néo-Impressionnisme ». En effet, le pinceau est devenu plus léger, plus fluide, abandonnant l’élément terrestre pour gagner l’aquatique, l’uligineux, l’instable, le mobile. Maisons, eau, gondoles sont suggérées bien plutôt qu’affirmées. L’irisation optique n’est pas sans nous faire penser à l’image-titre de l’Impressionnisme « Impression soleil levant » de Monet.  Tout y devient le peu assuré de soi, tout se dissimule derrière un genre de floculation, tout participe à la confusion, à l’emmêlement des présences qui, à la limite, ne sont que les bords de l’absence.

   D’aliénée qu’elle était, la brosse se découvre infiniment mobile, pourvue d’une liberté nouvelle qui la fait danser au rythme improvisé de la main de l’Artiste, la facture de l’œuvre important moins que l’effet qu’elle produit sur le plan des affects des Regardeurs, sur leur sensibilité, sur la semence qui se répand à leur insu dans le germe de leur vie intérieure. Comme s’il existait une manière de « Fil de la Vierge » reliant l’âme du Visiteur à celle du tableau et, par voie de conséquence, à celle du Producteur de sens qui pose sur la toile le lexique d’une passion contenue mais bourgeonnante, mais captivante, mais subjuguante. Regardant, c’est un peu, sans doute beaucoup même, de notre conscience qui s’invagine dans cette sorte de « marine » songeuse dont on penserait que, peut-être, c’est notre propre esprit qui en a conçu la naissance puis sa perdurance, tout au moins le temps de l’observation.

 

*

 

« Les îles d’or »

 

Fascination de la touche pointilliste

   Là, nous sentons bien que nous sommes parvenus au terme d’un processus (bien évidemment ceci ne saurait s’envisager qu’à l’aune de la lecture, encore une fois, antéchronologique, que nous faisons du travail de Cross).

 

Si « Ponte San Trovaso » manifestait ouvertement ses assises terrestres,

si « Un canal à Venise » témoignait de son nimbe aquatique,

la certitude se fait dans notre esprit que « Les îles d’or »

sont totalement nuées d’aérien,

sortes de foisonnement léger de « choses »

qui ne le sont plus, « choses », mais plutôt

genre d’êtres diaphanes,

émanations de rien,

dentelles du vide,

buées du néant,

 

comme si le tout du Monde

avait subi une métamorphose

le reconduisant à une sorte

de confusion, de chaos originaires.

 

Mais nullement de façon péjorative,

bien au contraire,

 

dans un élan de soi du natif, de l’initial, de l’inchoatif

ne songeant que de se dire sur le mode

du retrait, de l’indicible, du silence,

 

laissant aux Regardeurs le champ totalement libre

de leurs mouvementations intimes, comme si, naissant à l’œuvre,

 

les Regardeurs en question naissaient à Eux,

s’ouvraient au Monde dans l’harmonie

la plus subtile qui se puisse imaginer.

 

   Vieux rêve idéaliste que cette fascination autoriserait, fusion du Sujet en l’Objet placé, non plus en vis-à-vis, mais partie prenante de qui-il-est, lui le Défricheur-Déchiffreur du hiéroglyphe humain, ce mystère qui n’existe qu’à être entretenu. Or cette vision des « Îles d’or » nous entretient en ce mystère au prix de ces touches en fin camaïeu qui ne sont autres que le symbole de nos états d’âme flottant au large de qui-nous-sommes, y revenant toujours à la manière d’un refrain existentiel, il serait notre seule certitude.

  

   Ce qui paraît caractériser en premier le style des « Îles d’or » (au rebours des représentations antécédentes), c’est que le sujet principal de l’œuvre, loin de s’imposer à nous, vient occuper la cimaise de la toile en une manière d’éphémère, de fugitif, d’insaisissable, de presque disparition au regard des Voyeurs. Tout est en touches légères, aériennes (il nous faut y revenir), en un délicat pointillé disant la présence des choses en un souci d’effacement, comme si le réel, frappé de stupeur, rétrocédait afin de faire la place, nullement à un empire de l’évidente et trop encombrante manifestation, car ce toucher à la pointe du pinceau ressemble bien plus à la scintillation illocale d’un imaginaire qui, par définition, ne vit qu’à faire se succéder une kyrielle d’images sans jamais s’arrêter sur aucune en particulier. Évoquant cette infinie mobilité, nous dressons, par la même occasion, le portrait d’une Liberté à l’œuvre, laquelle renonce à s’attacher à la factualité des objets, lui substituant

 

ce choix illimité,

cet horizon sans bornes,

cette perspective se renouvelant

à même sa propre source.

  

   « Pointillisme » a-t-il été dit de cette manière picturale. Chaque point paraît doué d’autonomie alors que, paradoxe extrême, il semble se fondre dans le point contigu et, ainsi de suite, la couleur adoubant une identique forme d’exister dans la transition, le passage effleuré, la nuance presque imprononcée. Le Bleu-Givre du bas de la toile se métamorphose, insensiblement, en un Denim plus soutenu, mais dans la continuité chromatique, lequel Bleu le cède à un Bleu-Charrette dont les Îles se parent (Or-Bleu n’existant qu’à hauteur d’imaginaire), le haut du ciel reprenant en son sein le Bleu-Givre initial. Ainsi se boucle le cercle chromatique-herméneutique en une osmose, en une affinité, une alliance qui donnent à cette peinture, non seulement sa gloire immédiate mais l’installent au centre heureusement médusé de notre fascination. Le signe d’une Grande Œuvre est bien ceci : la regardant, nous demeurons captifs pour longtemps, immergés que nous sommes en cet océan doucement polychrome qui sonne à la manière d’un doux et pénétrant adagio.

 

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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 06:47
Alba couleur pastel

       « Pour te faire rire »

       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce n’est pas qu’Alba détestait les couleurs. Non, en réalité elle ne détestait rien, sauf  l’incurie des hommes qui, parfois, dépassaient la mesure. Sa vie durant, Alba avait été en souci de la pureté, de la blancheur qui en était le symbole, du silence qui en ornait le bel épanouissement. Toujours elle avait trouvé refuge dans quelque lieu monacal où son corps d’androgyne s’ajustait à la juste dimension  des choses. Alors, lovée en elles, disponible au moindre signal qui allumait les signes de la joie, elle flottait infiniment entre deux eaux, pareille à une feuille d’algue que lissait la souple ramure des gouttes. Elle était comme en sustentation et rien ne trahissait la vie sauf le lent et appliqué mouvement de sa respiration. Sur les murs du songe elle déposait des feuilles vierges que de fugitives  images venaient caresser de leur empreinte légère. On pouvait y voir des photographies cernées de flous hamiltoniens, jeunes filles en fleur, blondes, dans un ruissellement de linge blanc ; des paysages chinois de facture Shanshui avec des poudroiements d’arbres, une jonque aux voiles abattues, un pêcheur immobile à sa proue ; une reproduction de « Galatée » de Gustave Moreau, cette nymphe à la peau nacrée, soyeuse, reposant sur un fauteuil fleuri, mythologie païenne ourdie d’une esthétique de l’effleurement.

   Oui, « effleurement » était son mot, le sésame au gré duquel le monde lui apparaissait à la façon d’une corne d’abondance, tout en plénitude heureuse, en douceur infiniment, telle celle teintée de vermeil qu’Hadès tient de son bras gauche où lait, miel et fruits diffusent une lumière délicate, irréelle. Elle était une fille des falaises immaculées - d’où son nom -, des hauts glaciers de cristal, des nuages aux ventres gris, des herbes fouettées par le vent, des plages de galets, la clarté y rebondissait en mille étourdissements.  Mais nul vertige à ceci. Une impression de haut ciel où glissent les vents alizés, où planent les grands oiseaux aux rémiges solaires, où se perdent les rêves des hommes dans un idéal qu’on ne pourrait même pas nommer. L’effleurement comme une éthique. Ne nullement violer l’intimité du réel. Être en osmose avec lui. Le laisser proférer à bas bruit l’éternelle complainte de l’univers.

   Ce avec quoi Alba, sans être en délicatesse cependant, avait du mal à trouver des correspondances, tout ce qui appelait à l’exagération, à l’amplitude incontrôlée, à l’opulence sans fin. Ainsi les plumes vives, rouges et bleues des aras ; les ocres sanguines du Minas Gerais ; les muletas tachées de tragédie écarlate, les eaux lourdes et sombres des abysses ; le ciel d’encre avant que n’éclate la tempête ; le tumulte coloré du Carnaval ; la luxuriance chromatique des caméléons ; les barres bariolées des néons de fêtes foraines ; les vêtements chamarrés des camelots et des saltimbanques. Toutefois Alba n’était ni dépressive, ni mélancolique. Son humeur était plutôt joyeuse bien qu’en touches subtiles. Son bonheur tout intérieur qui, parfois, exsudait d’elle à la façon dont une résine s’écoule de l’arbre à bas bruit sans que nul ne s’en préoccupe.

   Ce matin d’automne le ciel est uniment gris pâle, couleur de perle, à peine une parole s’élevant du silence alentour. Rien ne fait signe en direction d’une humeur plénière et cependant Alba étincelle d’allégresse contenue. Une eau de fontaine prête à jaillir qu’elle retient à la façon d’une révélation sur le point de se dire. Dans les plis de son corps elle sent que tout se dilate et veut se manifester avant que la bise d’hiver ne sème sa désolation. Cela bourgeonne, cela stridule au plein du bouton du nombril, cela fait ses joyeux brandons sur la pointe des aréoles, cela s’allume dans le golfe des reins, cela rougit dans l’amande serrée du sexe. Soudain, sur la toile de fond où paraît Alba, en lettres de craie, à peine visibles, nous devinons le mot « CIRCUS », mais il semble si léger dans l’air qui crépite pareil à une soie. Sur sa peau d’albâtre naissent, tels des losanges dessinés par un enfant appliqué, des motifs qui évoquent l’habit d’Arlequin. Mais des motifs pastel dont on penserait qu’à tout instant ils pourraient s’évanouir et regagner le lieu de leur origine. La chair « d’Arlequine » ? Une scène de la commedia dell'arte ? Le bout du pinceau cubiste du génial Picasso ?

   Nous sommes tellement déroutés par cette furtive apparition. Serait-ce nous qui aurions rêvé, projetant la pudique Alba sur l’écran de nos fantasmes ? Déjà la couleur l’érotise, la place sous la lampe de notre désir. Elle nous semble plus incarnée, plus saisissable, presque une amante venant à nous sur la pointe des pieds. Ce bustier roulé autour des reins ne nous dit-il la venue d’un futur plaisir ? Et ces mains érigées en chandelier - pose caractéristique de son Modèle -, ne sont-elles les signes avant-coureurs d’une fête de la chair ? La pulpe est là qui se cabre et exulte. Les cheveux sont de cuivre fouettés par le feu des idées. Nul retrait qui nous interdirait de nous approcher de cette vitrine luxueuse, d’y deviner nos songes de grands enfants, d’y projeter nos souhaits les plus secrets.

   Mais voici que l’heure tourne, que la lumière vacille. Là-bas, sur la lagune, les masques du Carnaval ont été rangés. Arlequin a ôté sa rutilante vêture. L’acteur enlève son masque de noir de fumée. Il est en justaucorps blanc maintenant. Ses traits sont tirés. Ses yeux cernés. A présent seulement il est redevenu l’homme vrai, celui qui ne joue plus, celui que, bientôt, le quotidien reprendra dans ses mailles abrasives. Combien il est éprouvant de donner le change, d’offrir aux spectateurs curieux cette image brillante, gaie, colorée dont ils voudraient qu’elle soit leur constante effigie. L’homme est insatiable qui ne pense qu’à l’apparence qu’il destine aux autres, qu’il veut irréprochable, brodée d’or et enluminée de lettres chamarrées, complexes, telles des caractères gothiques. Autrement dit une pratique de l’excès.

   D’Arlequin l’on nous dit qu’il possède des origines diaboliques, qu’il ne s’attache qu’à satisfaire ses besoins primitifs : boire, manger, faire l’amour et dormir. Et c’est bien ceci que le Voyeur, s’identifiant à l’Acteur, cherche à rencontrer. Dans l’obscur et l’anonymat de la salle, il peut tour à tour endosser tous ces rôles, être un bouffon, briller par son peu d’intelligence, se donner comme crédule et paresseux, se livrer à mille facéties, en un mot être libre d’endosser bêtises et absurdités sans qu’une fâcheuse conséquence ne vienne ternir ce moment d’insouciance juvénile. Nul n’a-t-il un jour forgé, dans l’enclume oblong de sa tête, le souhait de n’en faire qu’à son caprice, être émir ou bien vizir, porte-faix, balayeur, tenancier de maison close, apothicaire, magicien, de se vautrer dans la soue tel le porc, de faire la roue comme l’orgueilleux paon ? Un genre de Cour des Miracles où devenir tantôt Jean Valjean, tantôt les Thénardier, tantôt Esméralda aux yeux de braise ? Condition si proche du caméléon aux facettes multiples qu’elle nous ôte nos chaînes et nous conduit sur les rives de la folie, celle peinte par Erasme dont l’éloge consiste à la métamorphoser, cette folie, en art de vivre, d’en faire un violon d’Ingres. En quelque manière se livrer à la critique de la toute puissante Raison dont les jugements souvent erronés conduisent à l’état d’inquiétude et aux approximations qui faussent toute vérité.

   « Pour te faire rire », déclare Alba, afin qu’avertis de son projet, nous ne nous méprenions sur la nature qui l’anime en profondeur. Peut-être, tel un jour radieux d’automne, dans l’espace heureux d’un dernier soleil, avant que les brumes hivernales ne posent sur nos yeux une taie contraignante, souhaite-t-elle nous inviter à la gaieté ?  Alba est-elle réellement sortie de son habituel quant-à-soi, se donnant à voir à la façon d’un personnage de cirque ? Mais, à l’évidence, d’un cirque métaphysique poinçonné à l’aune du tourment. Si elle adopte la posture d’Arlequin ce n’est qu’à titre provisoire avec, en arrière-plan, quelques questions fondamentales sur l’exister qui la ramènent à ses propres fondements. Alba n’est ni Cosette, ni Fantine, ni Eponine, ni qui que ce soit, pas plus qu’elle ne saurait endosser l’habit d’Arlecchino, ni de l’un des autres personnages de la commedia dell’arte. Alba est bien trop dans une posture de sincérité pour se livrer à une quelconque compromission au terme de laquelle son essence aurait à souffrir. Telle qu’en elle-même le temps la façonne pour nous la livrer nue. Oui, NUE. C'est-à-dire VRAIE. La voir autrement qu’en cette cariatide qui soutient l’Absolu serait la priver de son âme, substituer à la profondeur un bien pathétique flux de surface.

   Contrairement à Arlequin dont les empiècements sont vifs, clinquants, cousus d’hypocrisie et reprisés à la diable, la vêture symbolique d’Alba se pare des douceurs et langueurs d’une arrière-saison du corps, d’une climatique d’un esprit infiniment présent à lui-même. Des camaïeux d’alezan et d’ocre ; des bleus-dragée, horizon ; que jouxtent dans la paix des gris-étain, argile claire, dos de souris. Avec ceci l’on ne crée nullement une rhétorique dispendieuse qui éblouit et ressemble aux propos suffisants des sophistes. Il n’y a nulle fuite de soi, nulle attente d’un salut situé sur une scène, fût-elle adoubée par un large public. SOI EN SOI et les amers sont posés qui permettent la justesse de la navigation. Avec ceci, qui se dit dans la pudeur et la réserve, l’on brode l’exact lexique qui colle à soi et unifie dans les épreuves dont l’être a à souffrir, qui sont ses propres quadratures. Oui, Alba nous t’aimons telle qu’en ta simplicité. Demeure en toi. Ne t’égare pas dans la semblance. Les miroirs aux alouettes sont partout qui crépitent et rendent fous ! Mais d’une folie dont on ne revient pas.

 

 

 

 

 

 

 

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2 septembre 2026 3 02 /09 /septembre /2026 06:52
De pierre et de chair

   « Gradiva »

 André Masson

  Source : Wiki Home

 

***

 

 

Ô toi que j’ai cherchée

Parmi la pierre des musées

As-tu au moins deviné

L’étrange mélopée

Qui depuis mon obscurité

M’a longuement habité

 

*

 

Guère de jour

Sans que ton ombre

Ne rôde autour de moi

Comme ces nuées de mouches

Qui le soir

Dans l’or du couchant

Vibrionnent au plein

De leur funèbre chant

 

*

 

Tu es si belle

Toi que la pourpre envahit

Meute de sang qui fait ton siège

Tu sauras bien y résister

Ton sourire si altier

Y posera le sceau

De sa royauté

*

 

Sais-tu que tu hantes

Ma mémoire

Que mes heures

Sont longues à mourir

Que de toi je ne puis faire

Le deuil

Comment renoncer à te saisir

Sans trahir

Mon orgueil

Sans faire de mon corps

Un sombre tombeau

Sans faire de ma peau

Un livide linceul

 

*

 

Seul oui je suis seul

Et le demeurerai

Tant que mon tumulte de chair

N’aura rejoint le seuil

De ton antique cité

J’ai pensant à toi

 Âge de pierre

J’ai pensant à toi

Fatigue de Mathusalem

Croulant sous le poids

De vils anathèmes

 

 

*

 

Puisses-tu un jour

Sortir de ton sépulcre de pierre

Donner à mon incestueux amour

Les armes de la guerre

Toi que Mars désigne

Comme son double insigne

Tu es tout à la fois

Ma Mère

Ma Fille

Celle par qui j’erre

Au hasard des chemins

Celle qui guide les pas

De mon amer destin

 

*

 

Quel mystère portes-tu

En toi Gradiva

Quel est donc ton secret

Cette marche en avant

Qui n’aurait de durée

Que le temps

D’une question

Sans doute

Du plus faible intérêt

Je ne suis qu’un affligé

Archéologue

Qu’un illuminé privé

De sa drogue

 

*

 

Tu n’auras pas le cœur

Moi qui viens à Pompéi

Au péril de ma vie

De m’abandonner

À cette fureur

De ne point te connaître

Seulement ton sosie

Qui au hasard des rues

Ouvre la fenêtre

D’une possible ardeur

Mais déjà entachée

D’oubli

 

*

 

N’auras-tu été

L’espace d’une visite

Que cette blancheur

De calcite

Que ce bas-relief

Inscrit au fronton

De ma sombre nef

Que ce bourdon

Sonnant à la cimaise

De mon front

Il est de braise

Comme un affront

Qui jamais ne sera lavé

 

*

 

Parle au moins parle Gradiva

Que le son de ta voix

Soit le suaire

Qui fera de moi

Ton scapulaire

Car à ton cou

Il ne saurait y avoir

D’autre camée

Que ce souci

Antiquaire

Que cette affliction

Reliquaire

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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1 septembre 2026 2 01 /09 /septembre /2026 06:36
 Être jusqu’au bout du temps

***

 

 

   Ceci, tu le savais depuis au moins le jour de ta naissance, cette absence totale de liberté qui caractérise la marche en avant de l’humanité. Tout était écrit d’avance, tout était tracé sur l’illisible parchemin de l’exister. Souvent tu t’étais posé des questions sur toi, les autres, le monde, trouvant toujours mille explications, mille justifications plus erronées les unes que les autres. Il te fallait cette marge d’erreur, tu en soupçonnais le trajet caché, il te fallait cette illusion au large de ton regard, elle te tirait vers l’aval du temps avec souplesse, délicatesse t’évitant une trop hâtive chute. Tu le sais bien que les hommes sont aveugles, sourds, uniquement obstinés à vivre selon leur ‘volonté’, leurs ‘désirs’ qui brûlent telles des braises. Ils pensent leurs décisions autonomes alors qu’ils ne sont que les esclaves d’une force qui les domine, d’une puissance qui les contraint et oriente chacun de leurs actes, dicte jusqu’au moindre de leurs sentiments.

   Les pas que tu fais aujourd’hui, dans ce genre de paysage minéral hors du temps (tu ne sais en réalité où tu es), étaient déjà gravés dans le marbre gris du Destin. Aujourd’hui, te pensant libre après avoir effectué un choix qui ne dépendait que de toi, chaque pas que tu imprimes sur le sol de poussière n’est que la résultante de la décision de TON Destin. Tu remarqueras, TON, je l’ai orthographié avec des Majuscules, de manière à ce que tu en fasses ta singulière propriété. Ce Destin t’appartient, il te détermine, il oriente ta marche, il dessine la couleur de tes yeux, il creuse les rides de ton front, il pose en toi les plumes légères de l’amour, il te fait toi plus que tu ne le pourrais toi-même.

   Tu marches donc sur un sentier dont tu n’aperçois que le relief. Ce que tes yeux ignorent, ce que ta conscience ne perçoit nullement, c’est que ce jour de lumière qui brille au loin, tel une promesse, est ton dernier jour, celui qui clôt un jeu commencé depuis bien longtemps. Tu en as épuisé tous les tours, tu en as sondé jusqu’au moindre recoin, si bien qu’il ne demeure plus aucune place pour miser sur une couleur, agiter quelque brelan favorable, espérer être sauvé par une quinte royale. Il ne te reste plus que le tapis pour recueillir tes infructueux essais, donner un ultime site à tes manigances. Echec et mat en termes de fous et de rois, si tu préfères. Ne crois nullement que je dis ceci pour te discréditer, pour faire de toi un exemple parmi la vaste marée humaine. Tous les autres, tes semblables, sont logés à la même enseigne. Mais comme toi, ils font une confiance illimitée à leur ‘bonne étoile’ dont ils pensent qu’elle leur sera favorable. Ce que je peux te préciser, c’est que ta fin proche, si tu n’en sens pas distinctement le souffle acide, du moins tu en as une manière d’intuition. Un peu comme si elle était l’ombre qui te suit fidèlement dont tu ne percevrais, parfois, qu’un glissement furtif dont ton dos prendrait acte, dont ta face tournée en direction de l’avenir ne serait guère alertée. Cependant ta relative inconscience ne te dédouanera de rien, le Grand Saut te guette qui sera ton dernier mot.

   Donc tu ne sais où tu es, mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tu sois ! Le paysage est conforme à celui que tracent les dessins de tes rêves, y compris ceux qui te visitent à l’état de veille. Le ciel est bleu pâle, d’une grande pureté, il s’étend à l’infini, pareil à un voile léger. Tu en sens le doux appui sur ton visage, tes yeux s’emplissent de ce baume, ta peau rutile à seulement en percevoir le luxe inouï. As-tu déjà vu un ciel si présent, si immergé en toi ? Vois-tu, il ressort dans le lac de tes yeux, il les teinte d’heureuse attente, il les rend disponibles à l’immense prestige de la vision. Tu as toujours été un voyeur, sinon un voyant, un visionnaire ouvert à l’immense présence des choses. Tu regardes une colline à l’horizon et ce sont toutes les collines du monde qui font leur joyeuse sarabande dans le feston de ta tête.

   Voir est une exception, penses-tu, et combien je te donne raison. Tu vois ton Amante et ce n’est pas seulement elle que tu vois, en chair et en os, mais c’est l’Amour lui-même que tu vois, la sublime Beauté qui te fait face. Lorsque ta vision ramène en toi toutes les sensations qui ont été les tiennes, tu es augmenté de ces vibrations, tu sens en toi comme un subtil gonflement, un genre de calme agitation. Dans l’unique berceau de ton regard, se meuvent à l’envi, telle feuille jaune d’automne, tel labour et sa glaise brillante, tel sourire à toi adressé par une Inconnue croisée au hasard des rues. De simplement regarder, tu te sens plein, investi de la pluralité des choses qui s’essaiment dans le vaste monde.

   C’est étrange, pour ton dernier jour, combien ta marche est facile, presque ailée, elle convoque les sandales de Mercure, le dieu qui traverse l’espace à la vitesse des comètes. Tu aimes ce qui est proche de toi, ce canyon tapissé de roches, semé d’une rare végétation. Une fragrance discrète s’élève de ces minces végétaux chauffés par le soleil. Elle s’enroule autour de toi avec ses effleurements de miel et de nectar. En réalité, nulle séparation entre l’odeur et qui tu es, si bien que tu ne sais plus si c’est ton corps qui est odorant, qui féconde le paysage ou bien si ce sont les effluves des plantes qui viennent à toi et t’emplissent de leur flux. Tu avances dans ton dernier jour avec la même innocence que met un enfant à faire voler son cerf-volant de papier dans l’air taché de lumière. Tu es tout attente du monde, tout attente de ton être. As-tu perçu la netteté des sons de cet environnement si semblable à un désert ? As-tu enregistré quelque part, dans la densité de ton anatomie, le craquement des pierres gonflées de chaleur, leur bruit de grains chutant dans la gorge étroite d’un sablier ?

   Si je te pose la question, c’est que je connais la réponse. Moi, TON Destin, depuis le lieu d’immémoriale présence qui est le mien, je te sais habité de toutes ces richesses qui parsèment l’univers des choses. D’elles tu n’es nullement séparé, elles entrent en toi par les fenêtres de tes yeux, par la porte de ta bouche, par les meurtrières de tes oreilles, par les minuscules trous de tes pores. Tu es en état d’osmose avec le monde et ceci est un grand bonheur, une ivresse, une ambroisie que tu boiras jusqu’à la lie. Tu n’as guère d’autre choix que d’être vivant plus que vivant jusqu’au seuil de ta mort. L’espoir qui fait vivre, c’est ceci, se croire atteint d’un état d’immortalité dont seul Thanatos pourra rompre le charme. Est-ce parce que tu te sens au bord de l’abîme que les événements s’impriment en toi avec une telle félicité ? Est-ce parce que tu es mortel que la vie se donne avec autant de générosité ?

   Ce mince ruban d’eau qui serpente tout en bas de la vallée de pierres, non seulement il reproduit le réseau de ton flux sanguin, il est le fluide qui te traverse de part en part, le liquide dont tu sens le subtil battement à l’intérieur même de ton cœur, dans les canaux serrés de tes artères, de tes veines. N’est-ce pas tout de même extraordinaire cette fusion, au creux de toi, de ce qui, d’ordinaire, t’est étranger, extérieur ? Pour user d’une métaphore, je dirais que c’est un peu comme si tu avais abaissé ton pont-levis, ouvert tes barbacanes, disposé ton donjon à accueillir tout ce qui veut bien s’y assembler, tout ce qui est porteur d’un sens dont tu attends la venue depuis toujours, l’indispensable complément de ta foncière solitude. Car tu le sais bien, tout homme, toute femme sur Terre, ne sont que d’immenses solitudes que calme parfois une rencontre, qu’apaise un amour, mais toujours le sentiment de déshérence revient qui signe l’inévitable condition de notre essence. Et, du reste, y aurait-il lieu de se désoler de cette évidence ? Non. Se révolte-t-on contre le nuage qui passe, la pluie qui tombe, la cime de la montagne que nous cache la nuée ?

   Tes pas suivent tes pas. Ils décomptent ton temps. Les gouttes se succèdent dans la clepsydre jusqu’à l’épuisement qui ne saurait tarder. Maintenant tu es sorti du canyon, un horizon s’élargit qui pousse ton esquisse jusqu’à n’être plus qu’un détail du paysage. Peut-être cette herbe rase, cette mousse au bord de l’eau, ce lichen accroché à un bois éolien blanchi par les ans. Quelques nuages se sont levés. Ils sont les ponctuations de ton être, tes lointains interlocuteurs. Ils font une mousse blanche tout autour de tes pensées. Plus même, ils sont tes pensées, qui flottent au plus haut de l’azur. Couchées sous le ciel, des montagnes bistres, parcourues en maints endroits de balafres, de failles sombres, elles sont l’écho de tes souffrances anciennes, peut-être de ta douleur présente.

   Oui, je parle de douleur pour la simple raison que cette dernière est l’envers de la joie qui t’habite. Il n’y a de pure joie que dans les âmes détachées du corps, dans les esprits libérés de leurs habituelles attaches, dans l’imaginaire habile à tresser toutes les séductions possibles. Il faut bien qu’il y ait un malheur inscrit quelque part en ta chair puisque celle-ci est hautement mortelle qui, chaque jour qui passe, connaît davantage sa rémission, éprouve sa chute future. Et c’est ceci qui est paradoxal : plus la joie brille, plus la tristesse qui lui correspond est attentive à étendre les voiles du Néant qui s’approche à pas de velours.

   Tu es ce fragment du monde en attente de toi, tu es cette vibration inaccomplie qui se désespère de ne jamais parvenir à sa totalité. Tu ouvres ton corps à la manière d’une vaste coquille où résonneront toutes les voix, où s’abriteront tous les bruits, où pulluleront tous les silences. Ce fleuve, là-bas, qui dessine son cours parsemé d’ilots, cette vaste plaine de graviers et de cailloux, ces lumières au ras du sol, ces attouchements de l’air, ces mouvements du rien et de l’inapparent, tu veux t’en saisir comme de tes derniers biens. Certes ils sont à toi comme tu es en eux en une identique parution des choses sur la scène multiple, chatoyante du vivant en ses plus belles manifestations.

   Ton heure dernière sera celle qui clôturera le sens de ton existence. En attendant, tu fais moisson de tout et, pour l’observateur anonyme que je suis, cette hâte que tu mets à faire provision de ce qui vient à toi, eh bien c’est l’image même du Tragique. Le Tragique est toujours ceci que manigance le Destin, lequel ourdit dans ton dos, à ton insu, la toile qui enveloppera ton corps de momie quand tu remettras aux dieux de l’Olympe l’âme dont ils t’avaient fait le don, espérant que tu en ferais bon usage. Médite bien quant à la valeur de tes derniers pas. Te mèneront-ils en Enfer ? Te conduiront-ils au Paradis ? Ou bien seras-tu en pénitence au Purgatoire ? Toi seul le sais qui as vécu de telle ou de telle manière. Il est encore temps, tant que tu n’as pas franchi le Rubicon, de te distinguer par la grâce d’une belle œuvre, d’un geste singulier, d’une haute pensée. Tu as toute la vie devant toi ! Elle brille encore d’un lumineux éclat. Regarde ce qui t’attend au-delà du vaste horizon courbe : l’immense liberté des Morts. Oui, l’immense !

  

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31 août 2026 1 31 /08 /août /2026 08:05
L’Eveil de Lucilla

     "Bodhi..."

       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

  

   Je m’appelle « Lucilla »

 

   Je m’appelle « Lucilla », mais tel n’a pas été toujours mon nom. Autrefois je me nommais, indifféremment « La Ténébreuse », « L’Ombrée », « L’Obscure ». Je vivais dans la grotte d’une gorge étroite où la lumière du jour coulait pareille à du plomb. Les chauves-souris, les araignées, les cloportes, les mille-pattes étaient mes amis. De ma cachette j’observais le monde et, parfois, j’invitais l’un de ses Représentants à venir me rejoindre dans le confus et l’énigmatique, là où les relents de soufre de l’Enfer faisaient leurs volutes jaunes. En quelque sorte ils étaient des « Elus » et, les amenant dans ma Caverne, j’en faisais des Hôtes Distingués. De mes traitements ils n’avaient nullement à se plaindre, tout heureux qu’ils étaient de se soustraire à la curiosité du jour, de connaître les délices de la nuit. Une fois qu’ils y avaient goûté, j’avais toutes les peines à les convaincre de rejoindre leurs logis. Ils m’assuraient que le Paradis était ici, en ma divine compagnie, ce dont, jamais, je ne cherchais à les dissuader.

  

   Nos farces de carabins

 

   La carte de nos loisirs - de nos plaisirs -, était infiniment variée, allant de l’abandon total à l’innocence au supplice le plus raffiné qui se puisse concevoir. Je n’en donnerai que quelques exemples. Capturer quelque Vivant et, après lui avoir inoculé le poison de l’addiction souterraine, soit le dépouiller de tous ses biens, lui raconter les pires histoires que nous avions inventées pour le tromper, soit l’amener à la déraison et le conduire à la folie au motif que son existence ne serait plus possible parmi les siens, mais seulement dans le royaume des taupes aveugles, des ombilics annelés, des araignées-chameau et des scorpions au dard levé plein d’un poison mortel plus dangereux que la Mort elle-même. Souvent, dans les boyaux de glaise qui nous servaient de couloirs, nous entendions le Malin rire aux éclats de nos farces de carabins. Longtemps ses ondes rebondissaient et s’enroulaient autour des stalagmites de notre refuge. Ainsi le temps passait, ourlé de plaisanteries et tissé de surprises dons nous gratifiaient nos Pensionnaires si naïfs que le simple vol d’un papillon les eût émerveillés ou amenés au bord des larmes. Quelques années coulèrent hors de tout souci, sauf celui de porter nos multiples joies à l’incandescence. Mais il en est des satisfactions comme des plaisirs de l’amour, toujours la décroissance intervient, alors que nous pensions son destin immortel.

  

   Un sens caché des choses

 

   Je m’appelle « Lucilla ». Autrement dit « Clarté », « Lumière », « Illumination ». Sans doute vous étonnerez-vous du prodige de ma métamorphose ? Mais il y a des changements d’états qui tiennent du mystère ou d’une bien étrange alchimie que d’aucuns nomment « mystique ». Vous aurez remarqué l’identité de leur radical qui semble incliner en direction d’un sens caché des choses. Peut-être faut-il s’initier à leurs arcanes  par un séjour initiatique ? La grotte, par son côté hermétique, paraît en constituer le plus sûr sésame. Elire domicile quelque part n’est jamais le fruit du hasard, mais pur mimétisme au gré duquel « qui se ressemble s’assemble ». Mais, savez-vous, parfois, les mauvais penchants ne sont qu’une pellicule de surface qui cache une âme sensible.

  

   Allégorie de la Caverne

 

   Voici qu’un jour, sans doute lassée de m’ingénier à tendre ces traquenards de potaches, je remonte le boyau en pente qui conduit à la sortie. Partout, sur des gradins de terre, placées telles des potiches, mes Victimes qui ressemblent plus à d’antiques objets poncés par les siècles, qu’à des formes humaines. Et si je vous précise qu’ils étaient identiques à des Prisonniers enchaînés glacés d’obscurité, vous n’aurez aucun mal à décrypter l’allégorie platonicienne de la Caverne, sorte de clé de voûte de toute la philosophie. Oui, suivez-moi, dans peu de temps, au terme de notre cheminement de grabataire, la lumière du Soleil - la Vérité - se montrera à nous avec la gloire d’une certitude enfin acquise après des jours et des jours d’égarement. Parfois faut-il se perdre afin de mieux se retrouver !

  

   S’élever vers son possible

 

   Certains de mes nouveaux amis « Lumineux » ont attaché à mon nom celui de « Bodhi » qui n’est autre que l’expérience rare de l’éveil spirituel. Mais ceci ne s’acquiert qu’au terme d’une longue et éprouvante recherche. L’or n’est jamais là, d’emblée. Toujours il est précédé de l’argent qui, lui-même, est tributaire du plomb. S’élever en soi vers son possible est toujours accomplir ce chemin du métal vil au métal précieux qui en est la quintessence. Donc, au sortir de la Caverne, je n’ai eu de cesse de prêcher la bonne parole, tel Zarathoustra, de répandre le Bien autour de moi, de regarder la Beauté, de mettre en exergue la gemme infinie des Vertus. Je ne pensais même plus à mes anciens Compagnons d’infortune, sauf parfois, de manière à ce qu’ils me servent de contre-exemples, de miroirs inversés à partir desquels emplir mon coefficient d’humanité. Après avoir éprouvé le désert, l’insignifiant, le stérile, il me fallait devenir cette outre pleine d’un vent régénérateur, promesse de déploiement à l’encontre de tout sentiment d’absurde et d’inclinations ourlées de sophismes et de contre-sens en tous genres. C’était comme de partir d’une sinistre banlieue aux immeubles sordides et de se retrouver dans une cité radieuse avec de larges places dédiées aux fontaines et au chant de l’eau.

  

   Nirvāṇa 

 

   Voici qui je suis, maintenant, après que j’ai été délivrée des tourments qui m’assaillaient dans le monde souterrain, cette lourde chape chtonienne, si près des Enfers, tout contre le Royaume des Morts. Je suis dans une pièce sans nom, ni lieu, ni temps. Peut-être se nomme-t-elle « Nirvāṇa », ce si beau nom qui ne peut désigner qu’un espace abstrait, sans attaches d’aucune sorte avec ce que nous connaissons habituellement. En aurait-il qu’il perdrait aussitôt tout son sens. Le monde de l’Eveil ne peut-être celui des Egarés, celui qui s’attache aux biens matériels, aux éblouissements des ustensiles, aux certitudes de la richesse. « Nirvāṇa » est le domaine du frugal, du simple, de la blancheur à l’état natif, du peu, du dire silencieux des choses. L’être qui en connaît « les portes de corne et d’ivoire » est hissé de lui en direction d’une extase nervalienne où ne se donnent à voir que des « Filles du feu » et les ailes silencieuses du songe.

  

   Au centre d’une spirale

 

   Je suis debout au centre d’une sorte de spirale qui me change en cette cariatide éternelle qui soutient les chapiteaux invisibles de l’essence humaine. Touchant mon corps - mais pourrez-vous faire ceci ? -, frôlant les tiges de mes jambes, la pulpe de vos doigts effleurant la douce entaille de mon sexe, contournant mon ombilic - cet omphalos qui dit le centre de Qui-je-suis -, palpitant tout contre les deux boutons de ma poitrine, entourant l’ovale de mon visage de Mime, palpant la soie cuivrée de mes cheveux, vos doigts, donc, seront-ils au contact d’une Fille, d’une Nymphe, d’une Déesse ? Sachez en tout cas que je ne sais plus qui je suis moi-même. C’est un tel état de flottement, de lévitation, que d’être soudain libérée du saṃsāra, ce cycle temporel infernal où se ruent la plupart des existences mondaines. Toujours un plaisir qui en remplace un autre. Toujours un désir qui rallume sa flamme alors que la précédente vient tout juste de s’éteindre. Toujours une envie qui fait son urticante étincelle, ici dans la pliure de l’âme, là dans la rubescence du corps, encore plus loin dans l’antre sulfureux de la convoitise, si ce n’est dans les tourbillons vertigineux de la volupté.

  

   Le clair-obscur

 

   Oui, vous avez bien vu, c’est Bouddha en personne qui, depuis le lieu de sa grande sagesse, est tout sourire puisqu’il me voit débarrassée  des motifs qui me retenaient prisonnière dans l’étroit réduit de ma grotte. Mais il n’est là qu’en tant que Passeur, que Médiateur entre l’ombre et la Lumière. Je suis dans le seul lieu qui soit humainement supportable pour une encore Vivante, dans l’entre-deux, dans le clair-obscur (ceci est bien plus qu’une simple métaphore, un indice pour percer le secret de notre complexité), le clair-obscur donc qui partage le monde en deux parties également fascinantes : la nuit du vice, le jour de la vertu. Il faut un grand courage pour se tenir à égale distance de ces deux tentations. Peut-être l’ataraxie est-elle au prix de cette éternelle indécision qui nous exonèrerait de nombre de nos tourments ?

  L’équilibre, la juste voie,  résident-t-ils dans le choix ou bien dans le non-choix ? Et puis, suis-je suffisamment autonome pour assumer ma condition ? A l’heure d’infléchir le sens de mon existence, un doute m’assaille : de quel côté se situe cette Vérité dont on prétend qu’elle nous sauverait ? Dans « La Pesanteur ou la Grâce » ?,  selon le beau titre du livre de Simone Veil. Mais le « ou » est trompeur qui entretient le paradoxe tout juste soulevé. Il nous oriente selon un dualisme dont il s’agirait de tirer, ou bien la condition d’une élévation, ou bien de son contraire, d’une chute. Cette cruelle indétermination nous ôte toute possibilité d’envisager une métaphysique de la liberté au gré de laquelle, en termes chrétiens, il s’agirait de convertir notre être en amour, compassion et don de soi. Or le destin transcendant de tout être est d’atteindre la liberté. Mais, ceci, nous ne pouvons nullement le décréter. L’espérer seulement.

 

   Qu’une étincelle jaillisse

 

  Je suis sur cette lisière qui tremble de n’être pas connue avec certitude. Je m’en remets - abandon de ma liberté ? -, au soin de votre vision, vous qui regardez cette image tremblante pareille à la flamme dans la cage d’une lampe-tempête. Puisse-t-elle m’éclairer suffisamment. Le chemin est si long, si confus de la terre ombreuse au ciel lumineux. Si ardu ! « Bodhi », बोधि, chemin si complexe, telle la graphie du sanscrit qui sinue en nous pour nous appeler à  « l’intelligence », « la  connaissance parfaite », « la révélation ». Comment tout ceci pourrait-il s’obtenir sans qu’un sacrifice soit consenti, sans qu’une mise entre parenthèses du monde soit opérée ? Constamment nous tentons de flotter au-dessus de ce quotidien qui nous aliène, de cette mystique qui nous enjoint de la connaître. Toujours nous sommes en suspens. Libres. Non-libres. Hésitant à larguer les amarres pour un autre univers. Nous sommes des êtres de l’ambiguïté. Ce que nous avons, nous le renions. Ce qui nous échappe, toujours nous le voulons. Y a-t-il un lieu de résolution de ces tensions ? Combien l’on donnerait de ses avoirs afin que, rassurés, notre voyage s’illumine enfin d’un but ! Autre que d’être soi parmi la confusion, d’être un non-être dont l’essence en fuite est ce clignotement qui parvient aux Egarés de la Caverne à défaut de les rendre lucides.

   « Lucilla », mon nom second, débarrasse-toi de tes attributs anciens. « La Ténébreuse », « L’Ombrée », « L’Obscure » ne sont là qu’à te conduire à la cécité ! Au moins provisoirement. Qu’une étincelle jaillisse qui éclaire ma nuit !

 

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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 07:27
Les heures de Grise Incertitude

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Les heures de Grise Incertitude » énonce le titre avec un air de troublante énigme, sinon de total mystère. Oui, car tout est Gris Majuscule, tout est dans la manifeste Incertitude des choses qui ne brillent qu’à mieux s’éteindre aux regards des Curieux et des Inquisiteurs de Sens. Sens Majuscule. Mais le Sens Majuscule existe-t-il au moins, ne serait-ce qu’à l’illisible mesure d’un sens minuscule dont nous serions en quête depuis la nuit des temps sans en jamais pouvoir saisir la moindre bribe ?

   « Faculté de connaître, de comprendre, d'apprécier de façon intuitive et immédiate (un ordre de choses, des valeurs) », nous précise le dictionnaire à propos du « sens ». Mais, en réalité, que connaissons-nous des Autres, du Monde, à commencer par nous-mêmes ?

 

Ce SOI si peu assuré de son être qu’il ne paraît avoir,

clin d’œil homonymique, que la texture d’un fil de SOIE

dévidant son arachnéenne présence

dans une manière de vide sidéral,

un vide sans centre ni périphérie,

un vide en tant que vide.

 

Et cet étonnant AUTRE,

ne serait-il que notre intime projection

en écho sur cette fuyante Esquisse

si vite éclipsée que nous doutons

qu’elle n’ait jamais existé.

 

Et le MONDE, cette entité métaphysique

dont nul ne peut connaître les contours,

que nul ne peut tracer au graphite, sur le vierge du Vélin,

ellipse tournoyante, infini vertige

qui s’empare de nous dès que nous quittons

notre Monde minuscule pour nous confronter

au Majuscule à l’infinie amplitude.

 

Et les CHOSES, le flou volontaire de cette nomination

ne dissimule-t-elle, en son sein,

la prétention idiote que nous avons, impatiemment,

à nous en emparer comme s’il allait de soi

que les CHOSES soient nôtres en leur verticale concrétude.

 

Et les VALEURS, elles que le génie de Nietzsche

a comburées à la flamme de sa pensée dionysiaque,

ce coup de marteau philosophique

qui brise sans ménagement les idoles

de la « Reine des Sciences ».

 

Créer de nouvelles VALEURS

à la hauteur de la Volonté de Puissance.

Mais qui possède Volonté,

qui possède Puissance,

si ce n’est un Démiurge caché

qui guide notre bras, fait s’agiter

nos doigts dociles à la hauteur

de l’imperium qu’il manifeste

à notre encontre, cet étonnant Démiurge ?

 

Voyez-vous, plus on essaie de pénétrer

dans le cercle du Savoir,

plus une irrésistible force centrifuge

nous en éloigne à la vitesse des comètes.

 

  Et puisque les profondes considérations métaphysiques semblent se refuser à nous, tournons-nous, provisoirement, vers un essai de poétiser ou, du mois de conférer aux choses une sorte d’aura qui en atténue la trop évidente rigueur. Alors nous disons au contact de cette belle image :

 

CENDRE

LAVE

GALET

 

   Nous disons ceci au simple motif que le GRIS, ce Médiateur sans égal des choses, nous livre sa profondeur selon ces trois dimensions lexicales, toutes les autres échouant à décrire ce qui fait face.

 

   Cendre est la mesure impalpable de ce sidéral espace qui s’interpose entre deux Silhouettes dont, pour l’instant, nous renoncerons à préciser forme et identité.

   Lave est la lumière aurorale qui se diffuse tel un lent magma sur les flancs de bien étranges Présences.

   Galet est la douceur même, que nous imaginons ovale, cette forme parfaite qui unit deux Itinéraires se voulant celui d’une unique et assemblée Communauté.

 

LAVE

GALET

CENDRE

 

GALET

CENDRE

LAVE

 

Comme si un immémorial Destin

s’était inscrit à la cimaise des fronts

 en ces trois variations

qui ne sont que répétition du Même

à l’infini du Temps, giration de l’Espace

 en son foyer le plus étroit.

 

   Nous sortir de ce vague onirisme cosmopoétique afin que, nous plaçant au centre même de la représentation, quelque chose puisse se dire s’ajointant au familier, à l’usuel, au quotidiennement rencontré.

 

   Le jour, encore imprononcé, est une infinie courbure ne pouvant trouver le lieu de sa chute.

   Le jour peine à se dire tant la Nuit souveraine, accrochée à ses basques, le retient captif, en-deçà de qui il est. Nuit noire, compacte tout autour, Nuit-matrice qui retient tout en ses nébuleux et fuligineux arcanes. Cadre nocturne dont nul ne paraît pouvoir se soustraire. Comme si les deux Silhouettes présentes sur le mode mineur ne paraissaient que dans l’instant de notre incisif regard, elles ne tarderont guère à rétrocéder en de mystérieuses fosses abyssales comme si, brusquement, mises en abyme, elles n’avaient eu la prétention que de luire l’espace d’une courte vanité. « Trois p’tits tours et puis s’en vont ».

 

Risible madrigal,

drolatique samba,

burlesque madison.

Valse à deux temps :

UN, le Clair de la Présence,

DEUX, Le Nocturne de l’Absence.

 

Entre les deux,

juste un éclair,

juste une étincelle,

juste un javelot de lumière

lancé en direction de l’Infini.

Nul retour espéré.

« Fin de partie » à la Beckett.

  

   Certes, me direz-vous, « vos assertions sont obscures, sinon tragiques et le monde est affecté de si nombreux maux que rien ne sert d’en rajouter ! » Mais, chers Lecteurs, je ne brode nullement, je ne fais nul projet sur la comète, je me contente, depuis le retrait de ma mansarde, de viser le Monde, de jauger l’Image, parmi la profusion d’Images médiatiques, à l’aune de ce qu’elles présentent, à savoir le couperet d’une dialectique, Noir/Blanc, dont Nous-les-Voyeurs ne sommes que les invisibles et inopérants ordonnateurs. Les choses nous dépassent du haut de leur destinale empreinte et il ne nous reste que le parti, sinon d’en rire, du moins d’en prendre acte, puis de nous retirer sur la pointe des pieds en un lieu de quasi solitude. Et puisque je nomme « Solitude », ces deux Présences/Absences, ne sont-elles le lieu de son actualisation la plus patente, l’espace de son accomplissement le plus radical ?

  

   Mais quelle allégorie nous est ici contée ? Divertissons-nous au jeu des interprétations immédiates. Par définition, elles sont toujours fausses, ces projections conceptuelles, pour la simple raison que le réel, en son confondant fourmillement, se livre sous tant d’esquisses différentes qu’il faudrait être soi-même placé sous l’autorité d’une loi implacable nous délivrant, toujours, le sceau d’une unique et insubstituable Vérité dont nous serions les Détenteurs pour la suite des temps à venir. Or loin s’en faut que ce fameux réel nous soit remis avec la claire évidence d’une certitude ! C’est pour ce motif que cet article se place sous le registre de l’incertitude. En différer serait acte de pure inconscience, sinon profession de foi d’une vanité sans bornes.

  

   Nous n’avons encore guère dit des deux Entités Humaines qui occupent le centre de la photographie et, du reste, la suite en sera la vivante illustration, seul le Silence conviendrait mais, par essence, l’Homme est bavard à qui le Verbe a été remis avec une certaine légèreté, sinon avec pure inconséquence.

 

Peut-on parler du vent invisible couché

sous la lame transparente du ciel ?

Peut-on parler du sourd bruissement des feuilles,

quelque part, en automne, dans le

clair-obscur d’un sous-bois ?

 

Peut-on parler de la couleur d’un sentiment

dès lors que celui-ci se confond avec la goutte

d’une larme au bord d’un cil ?

 

   Sachez-le, et d’une manière définitive, nous ne pouvons proférer que des meutes de bruits blancs, tellement le réel, toujours en-deçà ou au-delà de nous, se refuse à nos curieuses paroles, elles ne sont que de laine et de coton qui se fondent dans le troublant anonymat

 

des anecdotes sans intérêt,

des conjectures gratuites,

des contingences sans épaisseur.

  

   Sans doute me direz-vous, avec raison, prends-je plaisir à mystifier, à égarer, alors que ces deux formes n’ont d’énigme que ma lourde tendance à tout verser au compte de la Métaphysique dont, au cours du temps, j’ai fait le seul orient vers lequel diriger mes regards, la seule perspective selon laquelle bâtir une fragile et chancelante herméneutique. Certes, certes, mais encore ?

  

   Au risque de vous contrarier, j’affirme que ces deux Silhouettes Humaines, une Femme au premier plan, un Homme au second, n’ont nulle réelle existence, qu’ils ne sont que des prête-noms pour des considérations bien plus souterraines, plus occluses. Les corps ici présents, du moins figuralement, métaphoriquement, sont de pures hypothèses ; ils sont, au sens propre, « méta-physiques », en dehors, en-deçà-au-delà de la stricte et concrète physique, éloignés d’une nature déterminée qui en délimiterait les contours.

 

Ils sont de purs onirismes flottant

au large de notre imaginaire,

ils sont de simples évanescences,

des figures allégoriques semblables

à La Faucheuse personnifiant

l’acte de privation de la Vie.

Ce sont des manières d’auras

entourant, de leur chape d’invisibilité,

l’architecture du visible.

  

   Et, soudain, si j’évoque, devant vous, les noms sans doute troublants d’Éros et de Thanatos, vous ne tarderez guère à percevoir, comme en filigrane de mon obscur discours, ces deux versants ontologiques de l’être humain, cette énergie nécessairement bipolaire qui anime nos pulsions fondamentales, cette fragile ligne de crête sur laquelle nous cheminons, toujours susceptibles de verser dans le naturel tragique du non-exister alors même que nous luttons farouchement afin de persévérer en nos êtres, afin de célébrer le mérite du futur et du toujours-renouvelé.  Dès ici, suspendus que vous êtes entre Éros-Lumineux et Thanatos-Ténébreux, vous sentez bien monter en vous cette sorte de raphé médian, cette diaclase qui vous scindent en deux parties quasi égales, vous vous percevez donc comme l’étrange siège de l’ENTRE-DEUX, autre nom pour le Vivant toujours placé sous l’empire de l’entropie, c’est-à-dire constamment exposé à la finitude alors qu’il ne rêve que d’infinitude. Si nous reprenons le triptyque lexical précédent,

 

CENDRE

LAVE

GALET

   

   nous prendrons rapidement conscience que, faute d’être de simples choses, ces états de la Nature sont de purs intermédiaires entre deux états, le Vivant et le Non-Vivant :

 

Cendre est l’entre-deux du bois et de sa destruction

Lave est l’entre-deux du feu et de sa dissipation

Galet est l’entre-deux de la pierre et de sa dissolution

 

   Munis de ce viatique interprétatif, c’est à nouveaux frais que notre regard se livrera à la désocclusion de ceci même qui se refuse, d’emblée, à notre compréhension. Ni lui, l’Homme-énigmatique, ni elle la Femme-nébuleuse ne sont les personnifications d’Éros et de Thanatos. Aucun des deux ne saurait prétendre endosser la vêture exclusive du Vivant ou bien celle du Non-Vivant.

 

Chacune des deux figures

est en partage, poinçonnée qu’elle est

nécessairement d’Éros-Lumineux,

de Thanatos-Ténébreux.

 

Chacune des deux figures est en dette, pourrait-on dire,

d’une mesure joyeuse de l’exister,

d’une mesure triste du non-exister.

 

« Bonheur fragile » disait autrefois le titre d’un livre d’Alfred Kern.

 

Ce titre, à lui seul, est comme la mise en abyme

du Bonheur dont Éros est la figure solaire,

lequel bonheur ne peut que faire fond sur

la Fragilité dont Thanatos est l’emblème terrible

et, semble-t-il nécessaire,

au motif que tout avers d’une monnaie

appelle le revers comme son complément.

  

   C’est moins en chacun de ces « Personnages » que se lit l’intensité du drame humain, que dans le style vigoureusement contrasté que Léa Ciari (coutumière du fait avec bonheur, ici assumé), a adopté en cette confrontation sans dérobade aucune,

 

d’un Blanc-virginal en lequel

nous pouvons aisément reconnaître

la projection chatoyante d’Éros,

face riante opposée

au Noir-funeste

de Thanatos

lequel ne fait que nous acculer

à notre condition mortelle

sans que quelque fard ne vienne

en atténuer le terrible éclat.

 

   Toujours, nous-les-Humains vivons sous ce double régime existentiel qui, des cimaises de la pure beauté nous précipite, de Charybde en Scylla, en ces fosses carolines dont nous redoutons le caractère irréversible.

 

Là s’arrête le mouvement dialectique

continuel du jour et de la nuit.

Là s’interrompt la pulsion diastole-systole

qui anime nos cœurs.

Là se tarit le rythme à deux temps

de l’acte d’amour.

   Triste certitude d’un chemin barré d’une croix. Et, étonnamment, c’est bien parce que le chemin est barré qu’il prend valeur, nous délivrant à intervalles réguliers, tel l’égrénement continu des gouttes d’eau se détachant d’une margelle pour plonger dans le mystère sombre de la gorge du puits, nous délivrant donc des notes claires, cristallines, qui font de nos courtes joies des instants de pur émerveillement !  

 

   Léa Ciari possède ce talent discret de nous accompagner, en des contrées de métaphysique teneur, ménageant cependant, à la mesure d’un art photographique infiniment maîtrisé, ces icônes en Noir & Blanc qui, longtemps, habitent nos inconscients,

 

manières de photophores presque inaperçus,

genres de scintillements stellaires

forant de leur œil bienveillant

la nuit compacte partout répandue.

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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 06:41
Née de rien

     « Märchenland »

    Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Un marbre patiné

 

   C’est pareil à une flamme sortie d’un rêve. On l’aperçoit dans la brume nocturne, On en devine les contours. On demeure dans la grise partie de soi, dans l’incertitude, dans l’informulé qui fait sa sourde vibration. On voudrait être rassuré, toucher le réel de la pulpe de ses doigts, tracer la forme d’un être dont on n’aurait plus qu’à dessiner, sur la trame de sa conscience, l’inaltérable esquisse. Mais tout se donne dans la manière d’un sortilège. On en sent le trouble dans le vif de la chair. Voyez-vous, belle Inconnue, vous ne m’apparaissez qu’à vous ramener au jeu subtil des métaphores. Vous êtes tel un marbre patiné qu’on aurait oublié dans la remise en demi-teinte d’un monde antiquaire. Vous êtes un feu, un cerne de sanguine qui dit l’épreuve, peut-être, d’un événement qui vous dépasse et vous déporte de vous. Hors votre citadelle, quel destin s’offre-t-il donc à vous ? Je vous verrais volontiers sous les traits d’une Promise que son Amant a délaissée pour une autre aventure, une autre terre.

  

   Corps infini

 

   Votre corps est un infini, un long étirement, un cri lancé à cet autre qui vous déchire et vous remet au forceps, à la braise, à la rouge incantation au centre de laquelle brûle votre sacrifice. Peut-être êtes-vous une offrande faite aux dieux, à la nature, à l’étrangeté qui, s’emparant de vous, vous isole dans la camisole de force de la folie ? Mais comment devient-on fou ? Par la privation d’un don dont on se croyait l’unique possesseur ?  Par la détresse d’un amour à qui on a ôté l’exercice de sa passion ? Par la solitude qui vous étreint et vous confine à ne vivre que dans  un univers aux comètes vides, aux étoiles éteintes ?

 

   Qu’une onde de vent

 

    Mais bougez donc ! Mais parlez donc ! Que ce langage se lève de vos lèvres, qu’il fasse ses ramures dans l’air attentif. A défaut, qu’il surgisse de votre sexe, tel le jet d’eau qui murmure son rythme de cristal. Que votre poitrine menue, ces deux boutons de rose, crépitent du feu de la joie. Ce monde bleu qui tapisse votre pièce est tellement semblable à une plainte océane auprès de laquelle vous cherchiez refuge. Seriez-vous un genre d’Ophélie attendant des flots une réparation éternelle ? Ou bien êtes-vous « cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comment se faisait-il... ? ». Cette enfant dont parle Jules Supervielle dans « L’enfant de la haute mer », cette perdition au large d’elle dont la silhouette même se dissout dans la brume du fantastique ? Un songe seulement ayant abrasé toute matérialité. Il ne demeure dans l’esprit qu’une onde de vent qui, longtemps, fait ses lointains tourbillons, si bien qu’on ne sait s’ils ne sont les fictions que nous avons inventées dans le dais de nos têtes perdues.

  

   A la pliure des choses

 

   Du secret où vous êtes, toutes ces pensées aussi étranges qu’immotivées dont je reçois la révélation, ne sonnent-elles à la façon d’un tocsin qui annoncerait sa propre mort ? Toujours, nous les vivants, lançons des grappins en direction d’un trépas qui vibrionne au loin, fait son feu falot, signe avant-coureur d’un futur qui nous échappe. Une lumière qui décroît, quelques crépitements et une braise éteinte au bord de quelque Léthé enchanteur. Oui, enchanteur, car, savez-vous, nous ne rêvons que de nous absenter définitivement de nous, la seule voie d’une liberté dont nous peinons à entrevoir la claire image. Mais qui nous effraie tant elle est de nature inconcevable, puisque jamais éprouvée. Plein et vide. Attrait et répulsion. Fini et infini. Nous sommes à la pliure des choses, sur ce fil si étroit qu’il requiert de nous une attention de tous les instants, qu’il exige une marche à l’estime sur la marge étroite de quelque précipice.

  

   Ce qui résiste et se tait

 

    Mais voici que je m’éloigne de vous, vous éclipse derrière les lieux communs de la généralité. Peut-être, d’ailleurs, n’êtes-vous qu’un être du Néant ? De l’Absolu ? Peut-on trouver notions plus abstraites qui se fondent dans le ciel éthéré des concepts ? A vous observer ainsi, moi tapi dans la pénombre, vous dans la pleine lumière, je ne prends aucun risque, sinon celui d’échafauder de fallacieuses hypothèses. Que penseriez-vous de moi si vous aperceviez les deux boules scrutatrices de mes yeux ? Voyeur ? Sondeur d’âmes ? Enquêteur ontologique voulant mettre à nu ce qui ne peut se dévoiler, l’être en sa polyphonique splendeur ? Penserez-vous que je déraisonne, que je ne fais que broder les fils mêmes de ma propre inconséquence ? Et puis, au juste, suis-je autorisé à entrer dans cette confidence qui est vôtre, à tenter de décrypter ce qui résiste et se tait ?

  

   Distanciation ? Dérision ?

 

   Je relis, en ce moment, « Le livre du rire et de l’oubli » de Milan Kundera. Un vrai régal intellectuel, une finesse d’analyse, une capacité d’introspection sans faille. Mais retenons le titre seulement. Vous ayant placée sur la planche de l’entomologiste, voici que je me suis livré à une sorte d’inventaire, disséquant ici une pièce, là une autre, avec la curiosité de celui qui aborde un secret. Mais croyez-vous que quelqu’un ne découvre jamais plus que ce qu’il porte en lui ? Nous cherchons des justifications, des confirmations. Nous posons une thèse sur les choses dont nous attendons qu’elle se révèle vraie, incontournable, comme s’il s’agissait de ratifier les bases de notre propre architecture. Mais revenons à Kundera. Oui, j’aurais dû prendre plus de recul, pratiquer l’art de la distanciation, celui, sans doute, de la dérision. J’aurais pu rire de vous, de cette attitude si profondément académique qu’elle aurait suggéré un Modèle posant pour des étudiants des Beaux-arts. Ou bien d’une courtisane s’essayant à livrer d’elle son esthétique la plus flatteuse. Ou bien encore d’une fille de joie se délassant après une étreinte. Ou bien j’aurais pu décider, sur-le-champ, de vous oublier, de vous congédier de la mansarde fantaisiste de ma tête. Mais ma torture sera grande de ne point être amnésique, de ne pouvoir effacer votre trace comme on le faisait autrefois des dessins sur les ardoises magiques. Rire, oubli, deux stratégies pour une peine identique : vous perdre et n’avoir plus d’horizon que celui de la tristesse. C’est déconcertant, malgré tout, cette infinité d’esquisses mentales à la seule vue d’un être, ces infinies projections dont nous habillons choses et circonstances, personnages connus ou bien quidams surgissant devant nos yeux !

  

   Partage des chairs

 

   L’essentiel m’apparaît, en définitive,  de vous laisser libre de vous. A vous seule appartient votre mode de donation. Et puis, que faisons-nous d’autre que de jouer une infinité de rôles successifs, d’endosser tous ces habits chamarrés qui nous trouvent un jour savant aux cheveux fous, un autre collectionneur d’estampes ou colporteur déambulant sous le poids de sa charge ? Le problème, le seul, c’est que nous manquons d’une unité qui nous définirait de telle ou de telle manière. Alors nous pourrions être connus, investis de prédicats qui cerneraient le domaine de notre essence, contribueraient, d’une manière décisive, à tracer notre indéfectible profil. Toujours nous sommes dans le principe indépassable d’une appartenance commune, d’une visibilité réciproque. « Je ne suis moi que parce que tu es toi ». C’est comme un partage des chairs, une habile synthèse qui ne me fait être qu’à la hauteur de la conscience que vous avez de moi. Belle Inconnue je vous laisse à la trace singulière de votre destin. Le mien m’appelle qui me convoque à être. Oui, à ÊTRE ! Que faire de plus qui ne ressemble qu’à une aimable parodie ? Je serai moi pour toute l’éternité qui me sera accordée. Vous serez vous pareillement. Au moins, à ceci, serons-nous en confluence. Peut-être la seule qui soit !

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 07:30
Fils de la Vierge

    Photographie : JP Blanc-Seing

***

 

   En ces moments de fin d’été où, déjà, perce l’automne, combien la texture des jours devient limpide, c’est à peine si les sens en retiennent le fin mouvement, le passage ineffable. Serait-ce la nostalgie qui viendrait à pas de velours avant que nous ne sombrions dans l’hivernal cocon ? Ou bien alors y aurait-il, dans toute vision, l’empreinte crépusculaire qui atténuerait les choses, les portant dans une sorte de refuge coloré qui serait leur horizon le plus propre ? Tout rentre dans l’ordre et s’assagit dès que l’astre au plus haut du ciel décline d’instant en instant, pour ne devenir qu’une note claire et blanche si peu assurée de son être. C’est un peu comme si la nuit gagnait le jour, étendait partout son royaume, à tel point que nous ne connaîtrions, désormais, que l’ombre, sa densité de suie, ses illisibles ornières.

   Sais-tu l’attrait, en mon jeune âge, qu’exerçait sur moi cette fabuleuse saison ? Je passais de longues heures à longer le flanc des collines où l’herbe rase prenait la teinte du couchant, à observer le boqueteau virant à la rouille, à fixer l’eau de la rivière que garnissait le tapis de feuilles pareil à une riche étole, à un linceul joyeux qui aurait apprivoisé l’onde, peut-être même eût-elle été fascinée ? C’est heureux cette symphonie qui incline à l’unité, ces coups de cymbales qui s’atténuent, ces cuivres dont la tonalité s’inquiète de douceur et de juste mesure. Tout est étale et l’on croirait à un repos du temps devenu éternel, presque inaccessible, éloigné dans une brume si vaporeuse qu’on la penserait d’un hypothétique au-delà des choses. Que devient la tâche d’exister sinon une évidence qui flotte devant les yeux, sans peine, sans fatigue nécessaire. Il suffit d’étendre les mains devant soi et la récolte d’une joie est immédiatement assurée.

   Une activité d’autrefois, qui me prenait totalement, m’hypnotisait parfois, la contemplation d’une peinture. Je me souviens de ces « Toits rouges. Coin de village. Effet d’hiver » de Camille Pissarro. Plus qu’une toile, plus qu’une œuvre, cette belle image se donnait à ma jeune conscience tel l’être enfin saisissable d’un automne auquel je vouais une sorte de culte intérieur,  intime. J’en parcourais le lumineux portrait : ce ciel indéfini qui flottait haut, qui oscillait de Maya à Givré, en passant par cette teinte plus soutenue, Sarcelle au nom si évocateur, l’oiseau délicat y était présent dans son cocon de plumes à seulement évoquer son nom. Puis la palette polychrome des terres labourées, ce vivant damier marqueté d’Amarante, de Brun soutenu. Le village paisible avec ses toits de Sanguine, de Vermillon contrastant avec le Blanc ocre ou pur des façades. Les arbres enfin, dépouillés de leurs feuilles, pareils à d’immobiles torches qui auraient voulu griffer l’espace, y graver leur empreinte. Je le concède, cette représentation de fin de saison était aussi proche de l’hiver mais la persistance d’une belle lumière, sa diffusion précieuse sur l’ensemble du paysage tirait tout, encore, vers le déclin de l’été, plutôt qu’il n’appelait gel et frimas. Le croiras-tu, jeune inconscient, pensant que peindre avec un modèle était chose facile, mes « Toits rouges » en étaient restés à cette vision confuse qui n’était impressionniste que par défaut. Aujourd’hui, mes pinceaux sagement rangés dans un tiroir observent une longue abstinence. Sans doute est-ce mieux ainsi. En cet instant de mon écriture je sais que l’art est tout sauf imitation !

   Mais il faut en venir à ces fils de la Vierge qui sont la voix menue au gré de laquelle s’annonce, le plus souvent, l’aube automnale. Parfois l’air est frais, tendu de givre et la vue ne porte guère plus loin que cette maison proche, que cet arbre dont la frondaison laisse s’égoutter un imperceptible brouillard. Il est si réjouissant, attendant que le soleil ne vienne dissiper un reste de nuit, de se poster face à l’une de ces toiles d’araignées tendues entre les tiges des graminées et d’observer seulement le temps qui cristallise. Chaque seconde qui passe est comme un léger coup de diapason qui résonne dans l’air cristallin. C’est ténu. C’est sous la ligne de flottaison des préoccupations mondaines, c’est simple comme un sourire d’enfant, c’est pourquoi c’est si exquis. Cela se déploie sans effort, cela s’irise tel l’arc-en-ciel arqué d’un horizon à l’autre. Cela grésille, jamais une note plus haute que l’autre. Cela fait, dans la tête, sa gerbe de modeste lumière. On est là, au centre de la toile, seulement occupé de coïncider avec cette subtile harmonie. On ne se pose même plus la question de savoir comment ceci, cette dentelle arachnéenne est possible, de quel tissage elle est le nom, en vertu de quoi elle s’étend dans l’espace libre, figure d’une gratuité sans pareil, toile pour la toile, art pour l’art. C’est cette manière de réassurance de soi qui est réassurance du monde qui nous touche, nous le Regardeur d’inconcevable, le Voyeur d’infini, le Chercheur d’absolu.

   Combien les choses simples sont prolixes lorsqu’une vision adéquate sait s’y appliquer avec attention et, si possible, avec ferveur. Alors ce n’est plus la Toile qui apparaît, plus les Fils qui se dévoilent, c’est la BEAUTE en sa plus efficiente monstration. C’est le menu, l’impalpable, les liens invisibles qui se tressent entre les « hommes de bonne volonté », c’est l’amitié lorsqu’elle scintille de Montaigne à La Boétie, c’est la lumière spirituelle qui effleure les toiles de Puvis de Chavannes, c’est l’éclat solaire des Tournesols de Van Gogh, ce sont les clartés de la Raison, c’est la magnificence des corps de la statuaire grecque à l’âge classique.

   C’est tout cela que nous donnent les fils de la Vierge en leur dénuement, en leur épiphanie qui pourrait être celle du Sacré lui-même puisque la Vierge en personne y est évoquée, ce genre de Mère Universelle renforcée par son mystérieux coefficient d’invisibilité, celle dont nous tous pourrions être les fils symboliques : les Fils de la Vierge. Heureuse conjonction des homophonies : tissage végétal rejoignant le tissage humain. Fils et fils de la Vierge en une unité assemblés.

 

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28 août 2026 5 28 /08 /août /2026 06:59
Tectonique des plaques

             « Entre mer et désert ... Bardenas Reales »

                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

  

   Il faut avoir vécu de longues plaines monotones, avoir parcouru les chaumes immenses de la Beauce, avoir confié son corps aux surfaces océanes où rien ne se donne que l’illimité et l’invisible horizon, avoir été dépossédé de soi dans les erres sans signification d’un « plat pays », avoir marché longtemps dans les immenses étendues ukrainiennes couchées sous la houle jaune des épis. Alors, pour donner le change à ce sentiment de dépossession, pour se retrouver en quelque sorte et disposer de repères solides et stables, il faut visiter quelque domaine où la géologie a semé ses fortes empreintes, prenant figure tel ce singulier paysage des Bardenas Reales qui, dans le vaste monde, ne saurait trouver d’équivalent. Ainsi sur terre existe-t-il des lieux au caractère bien affirmé, à la personnalité bien trempée. Les découvrir est toujours étonnement et joie logée au plus intime de soi, genre de vertige qui est parole de toute beauté lorsqu’elle vient à notre rencontre et nous enjoint de l’entendre

    Alors il faut consentir à sortir de soi, déplier ses antennes tel le prudent limaçon, hisser tout au bout de sa conscience les boules curieuses de ses yeux et s’emplir de ce qui vient à nous dans l’étrange et la douce onction, tout à la fois. Curieuse expérience que de se confronter à ce tout autre que soi, à cette verticale altérité qui nous aimante, nous fascine et nous place si près, soudain, de ce bouillonnement tectonique, de ces remous de lave, de ces collisions de moraines, de ces pliures d’argile au gré desquels l’antique et très mythologique Gaïa se manifesta comme le terrain de jeu qu’elle nous offrait dans cette glaise demeurée en son essence originelle. Si quelque chose se dit, ici, de l’exception de la Nature, c’est bien cette primarité esthétique, ce premier essai d’apparaître au monde, cette décision de demeurer là, en sa plus effective et tangible configuration. Avant eût été trop tôt, un genre de brouillon cosmique inachevé, illisible, confus. Après eût été le dépassement de soi de la roche, de la terre, du limon en une forme trop polie, poncée, perdant par là-même les prédicats de sa nature si rare, si élégante.

   Car, voyez-vous, c’est toujours dans une forme de passage, entre l’ébauche, l’esquisse et le produit fini, lisse, sans accrocs que se donne le sens en sa plus positive détermination. Les paysages de haute figure, les déserts, les hauts plateaux, les mangroves, les landes, les canyons, les falaises, les défilés, les étendues volcaniques avec leurs soufrières et leurs geysers, tout ceci est comme arrêté en plein vol, en pleine effusion, comme un oiseau de haute mer qui planerait infiniment dans sa voilure blanche, pétrifié en quelque manière, portant en lui l’ineffable trace de sa naissance, les stigmates de sa future mort et, figé dans son éternel présent, ne témoignerait de son être qu’à la hauteur de son invincible immobilité.

   Oui, c’est ainsi, les paysages de haute lutte portent en eux cette fixité temporelle si étonnante qu’on les penserait éternels. Et, en quelque sorte, ils le sont, tout comme la beauté témoigne, elle aussi, de ce temps condensé, de cette focalisation des jours en un point qui est le rassemblement des significations multiples éparpillées dans l’univers illimité. Ici, tout conflue qui dit l’esthétique authentique en son inaltérable profusion : le vent, la pluie ont buriné le sol, y ont imprimé des ravines qui sont le souci de la terre. La rudesse du climat a entaillé la marne, faisant surgir de curieux et tourmentés monolithes, faisant s’élever des orgues qui, peut-être, la nuit, lorsque personne n’est présent, chantent les immémoriales odes qui ont présidé à leur naissance. Des terrasses travaillées par une lente érosion se couchent sous le ciel gonflé de lourds nuages.

   Le sentiment d’étrangeté est renforcé par les toponymes locaux : « La Pisquerra », « El Rallon », « El Plano » et surtout, peut-être, « La Negra », « La Blanca ». « La Noire », « La Blanche », comme si ces scènes si proches de l’essentiel ne pouvaient avoir de traduction que cette dialectique si tranchée dont le gris constituerait la valeur médiane, le lien qui ferait tenir en équilibre cet édifice aussi curieux que les constructions de boue et de salive des termitières. C’est ceci le dépaysement, « action de s'en aller dans un autre pays », nous dit l’étymologie. Oui, assurément nous allons dans un autre pays, sans doute un pays de chimères et de merveilles dont nous pourrions penser qu’il est le fruit de notre imagination lorsque nous lui lâchons la bride et qu’elle s’enfuit au galop pour bien plus loin que nous n’avions pu le penser jusqu’alors.

   Un tel lieu ne peut être qu’un lieu d’immense solitude. Soi avec l’être-du-paysage sans qu’il puisse y avoir d’intermédiaires, de témoins, de commentateurs bavards et pléthoriques. C’est de cette manière que la sensation, transitant de la conscience de la Nature (fût-elle menue, discrète, effacée), à la nôtre propre, sinue en nous avec les plus belles chances d’essaimer ses spores de croissance, d’assurer la germination de ce qui a été porté à notre regard, entendu, éprouvé jusqu’en la résille disponible de notre peau. C’est un genre de métamorphose de qui on est à la mesure des affinités que l’on entretient avec le proche et le délicat, le distingué.

    Oui, car sous des auspices abrupts, des rugosités, des lacérations, des entailles, des ravines, ce qui se montre est du plus pur raffinement qui soit. C’est bien là la vertu d’un regard synthétique que de tirer du divers souvent confus et emmêlé, une manière d’harmonie, de juste mesure dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à croire notre hauteur d’hommes bien supérieure aux travaux de la Nature. Si la beauté artistique est, à l’évidence, le résultat d’une action humaine, la beauté de la Nature ne saurait lui être inférieure, différente seulement, et ô combien parfaite lorsqu’elle s’ingénie ici, dans les « Bardenas », à nous enchanter de toutes ces formes que seul un génie transcendant les habituelles contingences aurait pu porter au jour. 

    Que nous reste-t-il à faire que demeurer en silence et dévider, à l’intérieur de nos têtes, l’écheveau des sensations ? Dire le ciel arrêté en sa course, la complexité des nuages, leur lourdeur de plomb. Dire la clarté, ses golfes qui se découpent dans la chape céleste. Dire la cheminée de fée, son cône tronqué que prolonge une crête semée de neige blanche. Dire les falaises de terre aux lourds plis, ils font penser à ces rideaux de scène qui dissimulent le jeu des acteurs encore en attente de paraître. Dire ces pesantes plaques de roches semées de taches, elles font signe vers cette tectonique invisible qui porta jusqu’à nous, en des millions d’années en des milliers d’heures serrées, inaudibles, ce secret de la terre enfin devenu visible, enfin devenu palpable. Dire cette belle et envoûtante bichromie qui est le langage du sol, les noirs profèrent, alors que les blancs sont la césure entre les mots, leur souple respiration, ce qui nervure notre entendement et ouvre les portes de la raison qu’architecturent les irremplaçables piliers du concept. Mais peut-être en disons-nous trop et le cours des mots est-il dans l’indigence de dire ce que le regard décrypte en ses deux notes essentielles : un noir, un blanc, un noir, un blanc et le tintement d’un gris qui accomplit le sens.

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27 août 2026 4 27 /08 /août /2026 07:07
Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

 

***

 

    « Robert n’aurait pas dû casser la tour Eiffel » … Ce sont les dernières paroles que le Douanier Rousseau aurait prononcées, le 2 septembre, avant de mourir de la gangrène à l’hôpital Necker.

   « La Tour », comme l’appelle son admirateur Robert Delaunay, est, en effet, au centre de la série à laquelle il travaille en ce moment (…) Å 25 ans, il vient de la désarticuler pour la restituer à son élément aérien, de la tronquer et de l’incliner pour lui donner ses trois cents mètres de vertige. Aucune formule d’art connue jusqu’à ce jour ne pouvait résoudre le cas de la tour Eiffel. Le réalisme la rapetissait ; les vieilles lois de la perspective l’amincissaient. C’est pourquoi Delaunay a fini par adopter dix points de vue, quinze profondeurs de champ, telle partie étant vue d’en haut, telle autre d’en bas, alors que les maisons qui l’entourent sont prises de droite, de gauche, à vol d’oiseau … »

 

(L’Aventure de l’art au XX° siècle)

 

    Commentaires

 

   « son élément aérien » : serait-ce une tendance de fond de l’art (qui ne serait que l’écho du désir humain) que de s’éloigner d’une vue terrestre, chtonienne des choses, de porter l’œuvre en une cimaise éthérée, là où rien de commun, d’identique ne peut l’atteindre, cette vue quasiment zénithale faisant l’économie de trop de myopies, de trop de courants astigmatismes. Ceci, bien entendu, signifie qu’une part d’Idéal habite toujours l’inconscient esthétique, le dirige vers ces inatteignables hauteurs qui, l’espace d’un instant, deviennent réelles plus que réelles.

   « la tronquer et l’incliner » : Certes l’Artiste est ce vivant Démiurge seul autorisé à forger le réel selon sa volonté. Ne nullement considérer les choses telles qu’elles sont (ceci est la vertu des Gens du Commun), mais les métamorphoser, les transcender, si bien que la chose représentée n’entretient plus que de très vagues liens avec l’objet qui en a motivé l’examen, atteignant bientôt cette quintessence à laquelle elle était promise par nature. Considérer « La Tour » en ses assises métalliques, c’est un travail d’Ingénieur, de Géomètre. La considérer en ce qu’elle pourrait être au regard d’une vue fécondante, au regard de mains douées de prestige, c’est la tâche irréelle mais, ô combien exaltante, d’un Magicien, d’un Thaumaturge, attitudes qui ne sauraient se satisfaire de la platitude du quotidien, de ses manigances mercantilo-matérielles.    « Tronquer », « incliner » sont les motifs fondamentaux selon lesquels passer de la sourde évidence contingente à la révélation extatique de ce qui pourrait être, de ce qui est, si l’on accorde aux créations d’exception l’attention qu’elles méritent. Il s’agit de se confronter avec confiance et, certes, un peu de crainte, à ce « vertige » hauturier que seul le Sublime est en mesure de présenter aux yeux des Éveillés, de Ceux et Celles qui n’ont nul repos qu’ils n’aient atteint un état hors du commun :

 

l’extase étoilée à portée de Soi,

le Soi comme ce qui se dilate et

gagne le site nouveau de

relations spatio-temporelles inconnues

pour autant qu’on n’en ait jamais

découvert la « multiple splendeur ».

  

 

« Le réalisme », « la perspective » :

 

   le réalisme, considéré selon sa désespérance quotidienne, selon le nécessaire enchaînement d’événements bien trop prévisibles, le réalisme donc, manière de bégaiement sans fin des mêmes formules usées ne nous apporte guère qu’une basse lassitude alors que nous aurions espéré

 

la large ouverture de l’éventail des perceptions-sensations,

la multitude cosmique d’un intellect livré

aux plus belles méditations qui se puissent concevoir.

 

   Quant à la « perspective », laquelle nous fait évidemment penser à la « renaissante », combien elle nous désespère au motif que ses illusions, ses faux-semblants, son imagerie précieuse nous conduisent à évoquer des décors en trompe-l’œil à la dimension par trop esthétisante. 

   « dix points de vue, quinze profondeurs de champ » : voici que se révèle, soudain, ce large horizon dont nous attendions, depuis toujours, que l’Art l’ouvrît pour nous les Affamés de sensations nouvelles, polychromes, polyphoniques. Que la tour Eiffel, désertant sa métallique géométrie faite d’assemblages de boulons, du peuple de rivets sourds, de poutrelles quasiment mathématiques, que la tour donc, se revête de mille nouveaux atours, qu’elle fasse peau neuve, qu’elle se grime d’un costume de fête, sinon de carnaval, voici ce dont nous étions en quête que le pinceau de Delaunay nous révèle dans une sorte de vue kaléidoscopique, chaque fragment s’emboîtant en un autre, chaque fragment en appelant mille, en une correspondance que seule la dynamique d’un songe pourrait féconder au large de notre vision.

 

   Après ces rapides et généraux commentaires, le temps est venu de mettre en perspective, selon la genèse propre du « Peintre du rythme et de la lumière », deux états successifs de représentation de la Tour :

 

un premier état dit « Cubiste » (entre 1909 et 1912)

et un état dit « simultanéiste / orphique » des années 1920.

 

L’avantage de cette mise en relation consiste en l’immense avantage de placer, côte à côte, deux paliers du paradigme peint selon lesquels envisager l’objet de la représentation en fonction de deux points de vue éloignés, sinon opposés.

  

   D’abord la toile « cubiste » de 1910. Une interprétation conventionnelle place cette œuvre dans la lumière historique de l’évolution des arts et techniques, la considérant en tant que parangon des évolutions de la société industrielle du début du XX° siècle. Certes ce point de vue, pour n’être nullement inexact, souffre d’une posture bien trop parcellaire, laquelle réduit la peinture à un simple produit manufacturé parmi la foule des autres produits inventés par l’Homme.

   Il faut, à notre regard, plus d’incision, plus de profondeur, apercevant en quoi cette œuvre est totalement novatrice dans le cadre de son temps. N’oublions pas que, parmi les tentatives abstraites audacieuses d’un Kandinsky, d’un Kupka, d’un Picasso, d’un Braque, le classicisme d’un mouvement artistique demeure, profondément enfoui, aussi bien dans l’inconscient du Créateur que du Voyeur, raison pour laquelle « Le Rêve » du Douanier Rousseau, s’il est évidemment de nature « onirique », donc imaginative, subsiste en lui une touche d’évident réalisme. Raison identique quant à « La Danse » de Matisse, projection d’une harmonie esthétique de corps dansants, cependant envisagés encore de façon académique.

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

    Chacun, chacune s’apercevra du bond esthétique prodigieux en lequel consiste « La Tour » de 1910 que l’on dirait tout droit venue d’un monde étrange à la limite de l’imaginaire, sinon de nature totalement irréelle, comme si elle surgissait de l’esprit d’un Démiurge pris de folie. Ici, le réel, la quotidienneté, l’ordinaire paraissent crucifiés, métamorphosés qu’ils sont en cette forme « in-forme », en cette « re-présentation » qui n’en est nullement une au sens strict, puisqu’elle est présentation totalement avant-gardiste, révolutionnaire (au sens de révolution du regard), manière de geste initiatique ramassé sur son propre mystère.  

   Que la « Tour de 1910 » nous fascine, qu’elle creuse en nous les abysses du mystère et du nouveau-venu parmi le morne des choses et des usages toujours reproduits sans invention aucune, ceci saute aux yeux avec la force d’une rare évidence. Le descriptif de « La Tour » nous aidera à préciser ce qui, en nous, se manifeste avec la force de quelque invisible aimantation.     

   Les nuages ne sont plus « pommelés », selon la formule météorologique courante, ils sont devenus ces cercles blancs, manières de somptueuses boules de neige abondant dans les boréales latitudes, ils s’étrangent d’être si peu conventionnels, ils se singularisent à la seule force de leur étonnant surgissement, ils tonnent en nous à la façon du « Tonnant »  tel qu’évoqué dans la merveilleuse poésie de Friedrich Hölderlin, ce Tonnant désignant Zeus, sa puissance de foudroiement, laquelle, toujours, menace le Poète qui pourrait succomber à la soudaine désertion du Verbe et alors, il ne serait plus qu’un vague bégaiement au large d’une Terre devenue étrangère à qui-il-est, Lui-l’Inspiré dont le nerf créationnel aurait été usé jusqu’à la corde. Donc ces cumulonimbus, ayant outrepassé la forme de leur être, nous déportent de qui-nous-sommes et nous invitent au féerique voyage onirique sans lequel toute présence se dissout à même son improfération, sans lequel tout ce que notre regard vise se décompose à l’endroit de son abortif et pathétique dénuement. Ôter ces formes purement idéelles par un effort de l’esprit reviendrait à condamner cette belle œuvre à demeurer dans les coursives d’un illisible destin.

  

   Ce sont peut-être ces boules énigmatiques qui rythment l’ensemble de l’œuvre, en constituent une manière de colonne vertébrale. C’est peut-être à partir d’elles que tout le reste se déduit et prend sens, au motif que leur singulière abstraction conditionne notre regard, l’oriente en direction d’une fable quasi fantastique. Alors, combien le réel est loin, peut-être même n’a-t-il jamais existé, sinon dans les marges floues de notre inconscient.  

   Les immeubles et autres logis pour l’Homme sont si déstructurés, si frappés d’irréalité qu’ils ne paraissent s’illustrer qu’à titre de « remarques marginales », sortes d’adjuvants concourant incidemment à l’architectonique de l’ensemble.  Ils sont des points d’appui comme le sont, sur les chantiers de construction, ces étais métalliques que l’on retire dès que la structure, suffisamment assurée de ses assises, peut tenir debout. Imagine-ton seulement que des Hommes y habitent, y vivent une vie ordinaire ? Dans l’affirmative, ceci voudrait dire, qu’ici, l’on a affaire à un logement du réel, nullement à une proposition picturale.

  

   Non, de la même façon que les bilboquets des nuages ont pour fonction de nous égarer, de nous faire différer de nos postures originelles, les briques de Lego des immeubles nous hèlent à la fête de l’aérien, du chimérique, du fabuleux. Et « La Tour », me direz-vous, que ne l’avez-vous déjà évoquée, elle qui tient le « haut du pavé », qui trône au centre de l’image avec son fort pouvoir d’irradiation ? Mais, distrait Voyeur, jusqu’ici, nous n’avons fait que ceci, parler d’elle un ton au-dessus du bavardage. C’est à pleine voix, au contraire, que « La Tour » a proclamé la nécessité impérieuse de sa présence. Peut-être ne l’avez-vous perçue qu’à pas feutrés, genre de filet d’eau cristallin que dissimulait le bruit des cataractes en aval ? C’est égal, « La Tour », déjà, était en vous comme la respiration gonfle les ballons de vos alvéoles pulmonaires sans que nous n’y preniez garde.

  

    En réalité (nous devrions dire « en irréalité ») « La Tour » est vôtre, à jamais fécondée par l’exigence d’originalité du génie de Delaunay. Vous êtes pris, vous êtes captif. « La Tour » est violente surrection au plein de votre conscience à la façon d’un brandon ardent qui en consumerait subrepticement la volatile matière. C’est exactement l’incandescence que « La Tour » sème en vous, que vous preniez garde de vous en défendre ou non. Elle possède un tel pouvoir d’irradiation que nul ne pourrait l’ignorer qu’à métamorphoser sa propre vérité en son contraire, à savoir le tranchant d’une pure absurdité. Quoique vous vous en défendiez, vous êtes dans la geôle, dans la cellule monastique, Vous cloué sur le banc de bois de l’Officiant, « La Tour » vous toisant du haut de son évidente Transcendance. Vous êtes l’immanence de cette Transcendance, vous êtes le Vassal, elle est le Suzerain. Mais loin que cette vassalité soit tristesse, elle sonne en tant que pur accomplissement de ce qui fait face et se fond en nous à la manière d’une certitude.

  

   Votre destin est ainsi fait qu’il se place entièrement sous l’autorité de cette Œuvre dispensatrice de joie et de pure manifestation d’un invisible à « l’œuvre », ce nom d’ART qui s’écrit en lettres de feu à la cimaise de votre inquiétude métaphysique. Une fois « La Tour » aperçue, elle invalidera définitivement toutes les autres images de « La Tour », soit la réelle, soit la représentée, toutes formes qui habitent les couloirs fuligineux de votre mémoire. Ce qui se donne comme pur miracle, c’est que « La Tour » est là sans y être vraiment et ceci est le privilège des formes qui ont déserté leur immense lassitude pour s’imposer aux regards des Vivants avec la certitude qu’elle, « La Tour », la vraie, la consistante, c’est bien cette peinture à l’optique bouleversée, comme si l’on avait placé devant vos yeux, une lunette astronomique à l’étonnante focale déstructurant la totalité du réel, le déportant au loin, isolant, au foyer de la vision, ce subtil étonnement d’une œuvre parvenue à maturité, se déployant largement du plein de son essence en toutes directions, vous frappant, non seulement en plein cœur (ce serait une comptine, une bluette) mais en plein intellect, là où ça bourgeonne, où ça pense, où ça s’agite selon mille perspectives plus riches, plus étoffées les unes que les autres.

  

   Et, fait remarquable entre tous, fait révélateur de l’énergie sans limite de l’image, signe de sa prépotence universelle, de la large auréole de sa souveraineté à nulle autre pareille, Vous-qui-regardez, moi-qui-écris, tous nous avons été, l’espace d’un instant, soustraits à notre mesure strictement humaine, avons perdu nos repères spatio-temporels, avons été privés de ces habituelles sensations qui nous rattachent au roc immémorial de l’exister, nous avons été, à proprement parler, « La Tour » elle-même, nullement en ses rivets, nullement en ses dentelles métalliques, mais bien cette vaste démesure au gré de laquelle les choses du commun, allégées de leur propre pesanteur, signifient avec force en raison de cet indicible qui monte, lentement et sûrement, d’un Objet immergeant la totalité de notre conscience. Entre « La Tour » et nous, nulle distance, nul secret, nulle faille à combler, tout d’elle se dit dans le diaphane le plus pur qui se puisse concevoir. En réalité, nous avons beaucoup dit de « La Tour » et n’avons rien dit au motif que tout ce qui vient d’elle n’a guère besoin de mots pour s’exprimer :

 

l’impalpable est son domaine,

l’invisible sa contrée,

l’inaudible la force de sa parole.

 

L’œuvre est parvenue à une telle autonomie

qu’elle possède son propre lexique,

que la relation entre ses termes

se fait à bas bruit,

que sa profondeur sémantique

se révèle à même sa propre présence,

sans effort, sans drame,

avec la naturelle autorité des choses simples.

    

   Et maintenant il est grand temps d’aborder le second état de « La Tour » selon la perspective déjà annoncée plus haut de la période « simultanéiste / orphique », telle que figurée lors de l’année 1920. Dix années séparent ces toiles mais bien moins que la chronologie et sa durée, c’est de bouleversement pictural dont il faut parler. Comme si « La Tour » métamorphosée ne s’inscrivait nullement en une naturelle genèse à partir de son motif antécédent. La peinture que nous allons examiner date de 1926.

 

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

   Chacun, chacune conviendra du fait que, s’il s’agit bien de la reconduction d’un même thème, la facture selon laquelle ce dernier est traité est radicalement différente de l’exercice initial. Ce qui, dès lors, reste à effectuer : le rapprochement, côte à côte de ces deux œuvres dans une manière de processus dialectique (cette quête nous est familière), dont le mérite sera davantage de montrer les différences bien plutôt que les convergences.  Le travail d’interprétation se fera essentiellement en partant de « La Tour de 1910 », en tant que grille de lecture, afin de l’appliquer à « La Tour de 1926 »

 

   La première impression, s’agissant du même thème, c’est le parti-pris totalement radical de cette œuvre seconde relativement à la première. Si le motif central de « La Tour » apparaît avec netteté, cependant l’approche picturale de 1926 se situe aux antipodes de celle de 1910. Voici ce qu’en dit l’IA à titre de synthèse :

  

   « il développe (Robert Delannay) le simultanéisme (ou orphisme), un style fondé sur la loi du contraste simultané des couleurs. La Tour Eiffel est alors représentée avec des formes géométriques épurées et des disques de couleurs vives, célébrant la lumière et le mouvement pur. »

  

   On ne saurait dissocier cette représentation de « La Tour », du travail approfondi de son épouse, Sonia Delaunay, laquelle situait ses investigations dans les travées nouvelles et inventives des « Vibrations visuelles », du « Dynamisme géométrique », de « l’Illusion de mouvement », toutes choses qui rompent, de manière définitive, avec les infinies et novatrices trouvailles du Cubisme. Dans ce qui suit, sans qu’il soit en notre intention de procéder à une hiérarchisation des époques et des styles, nous dirons en quoi, pour nous, et de manière totalement subjective, nous sommes davantage attiré par la perspective Cubiste au détriment de l’Orphique. Il va sans dire qu’aux yeux de Delaunay, ces deux toiles situées sous l’éclairage d’une commune vérité, aucune ne l’emportait sur l’autre, au titre d’un soi-disant mérite artistique prévalent, mais qu’elles possédaient, en soi, une identique valeur, chacune jouant selon le registre qui lui était propre.

   Nous mettrons donc en contraste chaque partie du tableau de 1926 et la partie correspondante de 1910, espérant, de ce rapprochement pictural, faire apparaître quelque dissemblance manifeste, chaque figure, cependant, trouvant en son intériorité, les motifs propres de sa manière esthétique.

  

   Les nuages de 1910, ces cercles blancs dont nous disions précédemment qu’ils paraissaient être les moteurs de l’œuvre, ils ont disparu au profit de simples arcs et formes géométriques, faisant de l’abstraction le principe même selon lequel est assuré le fonctionnement de la toile.

   Les maisons et immeubles, certes déstructurés de 1910, cependant clairement visibles, ont cédé la place, ici, à des zones colorées de moyenne intensité, sorte d’anonymat évacuant, d’emblée, l’idée même d’une possible habitation humaine.

  Quant au motif central de « La Tour », 1926 lui accorde la faveur d’une vue totalement réaliste, chaque étage bien identifié, motifs et autres dentelles mécaniques clairement soulignées. Autrement dit « La Tour » en tant que « La Tour » sans que quelque détail hors cadre n’en vienne atténuer la présence tangible et la surrection exactement concrète.

   Il semblerait donc, qu’au terme de la confrontation, ce qui déterminerait le mieux le contraste, ce qui soulignerait le mieux la discordance entre les deux motifs,  ce serait l’irréductible affrontement de postures opposées relativement à la représentation du réel :

 

1910 s’en éloignerait au gré d’une facture

plus imaginative que mimétique,

alors que 1926 prendrait le parti

d’une vision réaliste des choses,

 

   quitte à faire se détacher « La Tour » sur un fond coloré, sorte de rideau de scène neutre s’effaçant, en quelque mesure, afin que « La Tour » vienne à nous avec le mérite d’une réalité-vérité inentamable.

  

   Ce que nous pourrions dire en guise de synthèse (nous rappelons encore une fois que chaque œuvre égale l’autre, qu’il s’agit d’un simple point de vue subjectif), ceci : ces deux œuvres posent l’antique question de la « mimèsis », dont nous donnons ici la définition canonique : ce qui « désigne la capacité de l'art, de la littérature ou du théâtre à imiter, reproduire ou représenter la nature et les actions humaines. » Si donc le problème de « l’imitation » est prévalent et guide notre lecture, nous dirons,

 

de la toile de 1926, qu’elle est plus imitation du réel

que la toile de 1910, qui s’en éloigne sensiblement

dans une manière de figure de l’éclatement

et de la dispersion

 

   où les motifs censés être représentés ont subi de si nombreuses altérations morphologiques qu’ils en deviennent à peine reconnaissables, sauf à mobiliser une tâche conceptuelle qui paraît infinie, alors que la toile de 1926 nous livre sans mystère l’entière nature de son être seulement à la  hauteur d’une investigation perceptivo-sensuelle : c’est la sensation qui prime en ce cas et nullement la mise en jeu d’une percée intellectuelle. Ces constatations différentielles, chacun l’aura perçu, se fondent sur le regard des Voyeurs des œuvres, bien plus que sur celui de l’Artiste qui les a créées.  Problème de réception en lieu et place de la méditation du Créateur procédant à la mise en place de ses a priori esthétiques.

 

Delaunay : du Cubisme à l’Orphisme

   Donc, si à nouveau nous remettons sur le métier l’ouvrage de 1910, prenant conscience de la perspective plurielle que le pinceau de Delaunay imprime à la vision de « La Tour », une évidence ne manque de s’imposer à nous. Le lexique hautement polyphonique et la sémantique infinie qui en résultent, nous obligent à reconnaître en ce parti pris figuratif, la projection directe du concept husserlien quant à la perception par esquisses. Lui, en tant que Peintre, nous en tant que Voyeurs, tournons tout autour de la figure centrale, découvrant à mesure de notre progression, de nouvelles faces dont, jusqu’ici, nous ne pensions pas qu’elles pussent seulement exister. Un peu à la façon dont des Explorateurs découvrent une terre vierge à chacun de leurs pas. Cette étrange vision du Monde n’est nullement sans conséquence, loin s’en faut. Nous découvrons, à nouveaux frais, ce réel que nous pensions connaître, alors qu’en ses plis il recélait une kyrielle d’impressions visuelles (partant, de considérations conceptuelles), impressions latentes qui, soudain, deviennent productrices d’un nouveau sens à faire nôtre.

  

   Après ces quelques considérations phénoménologiques (la phénoménologie, cette infinie richesse herméneutique !), si nous pensons que l’Art a partie liée avec l’imaginaire (et nous en confirmons l’hypothèse), combien cette représentation constituée d’un assemblage de milliers de fragments (puzzle dont, jamais, l’on ne parvient à inventorier les pièces), dépose en nous, non seulement une inouïe richesse perceptive, mais nous dote d’une immense liberté vis-à-vis de ce réel toujours en fuite.

 

Le Réel devient l’Irréel, l’inépuisable,

l’abondant, le fertile,

tous prédicats au gré desquels

notre horizon s’ouvre

de manière exponentielle,

chaque parcelle figurale recélant en elle

une infinité d’autres parcelles figurales

et ainsi, en abyme jusqu’au vertige des sens

et au pur ravissement de l’intellect.

 

« La Tour », de l’unique posture qu’elle occupait

(comme dans la toile de 1926),

la voici démultipliée ; métamorphosée,

 

tantôt œuf simple en sa native ovalité,

ou bien larve dans le premier stade de son développement,

ou bien nymphe déjà structurée,

enfin imago, forme accomplie de la mutation,

finalité du processus imaginal.

 

L’Art, en cet instant précis de notre méditation,

nous le voulons totalement mue imaginale

parvenue au terme de sa propre révélation.

  

Selon cette visée,

 

l’œuvre de 1926 serait l’image de la chrysalide,

l’œuvre de 1910, l’imago en sa pluralité achevée.

 

   Ceci n’infirme nullement, en aucune façon, la dimension de leur valeur respective. Il s’agit seulement de positionnel, de situation par rapport à une genèse qui, par définition, est infinie. Si l’on souhaitait pousser ce raisonnement au bout, nous dirions que, sur le plan imaginal, 1926 précède 1910. Ceci serait une absurdité du point de vue de la temporalisation mais, une évidence irréfutable du point de vue génétique. Å chaque œuvre le mérite qui lui revient selon son emplacement sur la ligne qui conduit de l’origine à la destination finale.

  

   Si l’on s’attarde à considérer « La Tour » de 1910, nous dirons que toute latitude est laissée, aux Voyeurs que nous sommes, de reconfigurer ce cadre de Monde en lequel notre conscience s’exerce à l’illimité pouvoir de la liberté :

 

tantôt La Tour » sera ce déhanchement Pourpre,

tantôt cet assemblage baroque de formes en équilibre instable,

tantôt cet étonnant parti pris d’une spatialisation bousculée,

tantôt enfin, « La Tour » sera cet objet doué d’extra-territorialité

dont les limites, par définition jamais atteintes,

feront de nos regards, ces regards d’enfants

émerveillés de découvrir un Monde

doué des virtualités les plus fantasques,

excentriques, exubérantes, fantasmagoriques

qui se puissent imaginer,

 

oui, pour peu que nous soyons disposés

à en saisir ce suc interne, cette pulpe généreuse,

cette chair onctueuse qui est aussi la nôtre

 

car vivre Éveillés,

car vivre les yeux ouverts

jusqu’à la mydriase c’est consentir

à voir l’invisible,

à ouïr l’inaudible,

à toucher l’intouchable.

 

L’Art ne serait-il ce suprême prodige,

alors il ne pourrait que rétrocéder

en des formes usuelles,

sinon usées qui font, parfois,

de la quotidienneté,

un horizon privé d’horizon.

 

 

 

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