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29 octobre 2026 4 29 /10 /octobre /2026 08:17
Chair ou Ombre ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

Existiez-vous au moins avant

 que je ne vous imagine ?

Vous surgissez comme

d’une nuit lointaine,

aussi irréelle

qu’imprécise.

D’une nuit de chair,

d’une pulpe soyeuse,

d’une nacre solaire.

C’est ceci qui a retenu

mon attention : nullement

Vous au premier regard,

 nullement Vous en une

première intention.

Le VOUS était

 barré, occlus,

privé de quelque

signification.

Le VOUS exultait en Soi

mais y demeurait, pareil au

limaçon dans sa

 conque d’écaille.

 Le VOUS ressemblait

à cette touche d’Infini,

 un Bleu indéterminé,

sans contours,

sans origine ni fin.

Le BLEU pour le BLEU

 et nulle autre explication

qui l’eût porté à une

possible connaissance.

Le fond sur lequel

vous apparaissez et cependant

ne VOUS donnez nullement

est tout à la fois ce Retrait,

à la fois cet Appel dont les signes

 voguent et poudrent l’espace

d’un bien curieux frimas.

Une intime pulsation, un flux,

une oscillation, un rythme

identiques à celui, merveilleux

 entre tous, du nycthémère.

Un jour, une nuit ;

une nuit, un jour.

  

   Le fond qui vous produit, vous porte à la naissance, le fond dont vous êtes une simple émanation, un détachement, un étoilement, le fond est l’hymne secret par lequel vous venez au Monde. Nul n’en peut percevoir la pure irisation qu’à transcender le massif plein de son corps, à le rendre diaphane, éthéré,

 

à peine un souffle exsudant

d’une illisible matière,

à peine une floculation

au large des yeux,

à peine le liseré

 du Printemps

sur le froid boréal.

 

   D’emblée, il me faut en faire l’aveu, j’ai plongé dans cette fibre colorée, je m’y suis immergé comme la flamme monte du bois dans l’invisibilité de son être propre, j’ai troqué le coutre de ma conscience contre

 

cette pure affabulation

d’un réel évanescent,

une pluie, un nuage,

 une brume.

  

   Avant même que mon regard ne vous découvrît, Née-du-Bleu, j’étais déjà ballon captif, aliéné à votre cruelle Présence (oui, « cruelle » d’être trop présente, « cruelle » de jeter en moi les motifs de ma propre absence, de ma dissolution, sans doute de ma proche disparition), je n’étais plus qu’un invisible trait dans un dessin sans consistance. N’allez nullement croire que ma parole soit une plainte, qu’une perte divise nom corps et ne l’éparpille aux quatre horizons de l’insignifiance. Je ne suis en Moi qu’à être en Vous-même si votre apparition tarde à venir, victime des ellipses au sein desquelles vous êtes censée produire la possibilité de qui-Vous-êtes.

 

Chair ou Ombre ?

Ombre ou Chair ?

Chair ou Ombre ?

 

   Cette litanie m’habite bien plus que Vous ne m’habitez, bien plus que Vous ne peuplez la coursive de mon imaginaire. Pour autant, je ne renonce nullement à Vous porter au jour, à esquisser les scansions de votre Temps, à tracer le galbe de l’Espace qui Vous accueille, à faire de Vous plus qu’une cendre se diluant dans les marges d’un clair-obscur. Savez-Vous combien il est rassurant pour une âme fragile, inquiète de Soi, de vous porter dans l’approximation, le tremblement d’un Signe ? Ainsi, de cette irisation, de ce reflet, de cette opalescence vous sortez grandie, multipliée,

 

mille images en une,

mille femmes reflétées,

 mille songes

 

   naissant à même le vertige que Vous instillez dans le doute qui m’étreint et me définit, dans l’instant, bien mieux que ne saurait le faire un croquis, un lavis d’encre, une aquarelle ou même une pâte lourde, dense, chargée d’une multitude de sèmes. Mais qu’ai-je donc de Vous qui brasille en moi et éclaire ma peau du luxe de l’indéfini, de l’inaccessible, de l’étranger, de l’insondable, sans doute du paradoxe le plus vif qui se puisse imaginer ? Vous n’êtes qu’Ombre et Clarté assourdie, une manière de lave refroidie, de basalte non encore venu à son être.

 

Vous êtes Question dont nulle Réponse

ne vient adoucir l’ardeur.

Vous êtes pur Mystère dont nul réel

ne vient révéler l’intime dimension.

  

  Le massif de vos cheveux est nocturne de même que les lisières en lesquelles votre corps s’enclot. Le triangle de votre visage, bien plutôt que de dessiner les frontières d’une humaine présence, est une simple figure géométrique, une abstraction, une énigme pour tout dire. Du Bleu, lequel eût pu appeler une fraîcheur, se diffuser une sagesse, se déployer une sérénité, du Bleu ne monte qu’une profonde mélancolie comme ces êtres qui traversent les rêves et ne laissent, au réveil, qu’une large empreinte de vide. On essaie d’agripper un copeau du songe, une simple pellicule, mais ne demeurent jamais que d’étiques scories, de minces ruines dont on ne peut rien faire, sinon la fosse en laquelle s’abîmer sans possibilité aucune de retour.

   Votre buste est plat, sans relief et vos seins sont un si mince monticule que la fugitive tache de vos aréoles est pareille à ces points de suspension qui, après quelques mots, n’indiquent rien, se fondent à même le vierge du papier. Que puis-je dire de vos bras, ces tiges frêles qui ne pourraient embrasser que l’inconsistance, le peu, le rien ? Que puis-je dire de vos jambes croisées, de l’abritement de votre sexe, du refuge de Vous en lequel vous semblez vous perdre, telle une Petite Fille que la simple clarté effraierait ?

   Comment, à partir de Vous, pourrais-je m’extraire de mon silence ? Et ces mules étranges qui vêtent vos pieds, quelle est leur valeur, quelle est l’inquiète teneur que vous leur attribuez ? Avancez-Vous dans le Monde à pas feutrés, comptés, dissimulés ?

 

Ombre, Chair 

Chair, Ombre 

Ombre, Chair 

 

  voyez-vous, je ne peux vous évoquer qu’au gré de cette constante hésitation, de ce frisson, de cette longue convulsion, de ce vibrato infini qui est celui-là même par lequel je demeure dans le puits de mon corps, ébranlé par la vastitude du Monde, par son rythme fou, sa vibratile trémulation. Sans doute, pour Moi, serez-vous dans l’étonnement infini du Temps, ce sémaphore flou agitant son signal dans le songe d’une brume.

 

Le songe ! De lui j’attends

qu’il vienne me délivrer

de Vous, me délivrer de moi.

Vivre est aliénation.

Qu’une extinction,

qu’un silence infini viennent

nous dire ce que, pour nous,

a été ce curieux cheminement

sur des sentiers dont encore,

au seuil de notre perte,

nous n’avons exploré

que la poussière.

Les racines sont loin,

les racines sont blanches

qui réclament une

pluie de signes.

Les Signes, seuls

nous les Hommes,

vous les Femmes,

 le pouvons.

Mais, au moins

le savons-nous ?

 Il fait parfois

si ombreux

dans la meute de

 la chair humaine !

Si ombreux que

la lumière efface !

 

Ombre, Chair 

Chair, Ombre 

Ombre, Chair

 

 

 

 

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28 octobre 2026 3 28 /10 /octobre /2026 08:20
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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27 octobre 2026 2 27 /10 /octobre /2026 08:56
« Sous la lune pleine »

« Sous la lune pleine… »

 

« Sous la lune pleine

Dans la tendre intimité

D’un chalet de Calais…

Caresses du vent

Cris des goélands

Murmures des vagues

Porte bien fermée

Toi et moi, enlacés… »

 

Plage de Calais

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il était de la lumière.

 

   Il était du matin. Il était du soir. Il était des lisières. Il était de la lumière lorsqu’elle naissait pareille à la bulle de savon dans l’air de cristal. Il était de la lumière lorsqu’elle baissait et n’était plus qu’une traînée de cendre rouge à l’horizon. Il était de tout ce qui apparaissait ou bien fuyait et amenait avec soi un peu de certitude d’être. Il était si conscient de la chute du temps, du remous des jours, de la perte de l’heure dans celle qui la précédait, dans celle qui la suivait. Il avait beau tendre les bras, plier les poings, il ne happait jamais que le silence et le ruissellement infini d’une longue tristesse. Non qu’il fût incliné à la mélancolie ou bien envahi par quelque désespoir romantique, par quelque nostalgie qui l’eût porté dans un ineffable souvenir. Mais, peut-on être nostalgique quand l’on n’a pas de lieu où habiter ? Car Chemineau n’avait pas de chez soi, sauf l’aire souple des nuages, le rivage où battaient les vagues, la lande où bruissaient les herbes sous la lame du vent. Nul ne savait d’où il venait, à quoi il passait ses journées, quel était le contenu de ses pensées, s’il avait des projets hormis de vagabonder tout le jour en quelque endroit improbable, à la limite d’un faubourg, sur le cercle d’une clairière, peut-être près des ruines ouvertes sur le vide. En réalité, les Rares qui l’avaient aperçu ici où là ne s’inquiétaient nullement de son sort pour la simple raison que ce jeune garçon - certains disaient ce Rôdeur -, possédait le bien le plus appréciable qui, un jour, fut remis aux hommes, la LIBERTE. Oui, Chemineau était libre, totalement libre d’errer où bon lui semblait, de dormir à la belle étoile sous l’œil bienveillant de Vénus, de déjeuner d’une patelle cueillie dans le creux d’un rocher, de rêver longuement en regardant le vol d’une mouette, la crinière flottante d’un alezan ou encore une rangée de cabanes qu’éclairait de sa laiteuse clarté la Lune figée en plein ciel comme s’il s’agissait d’un étonnant photophore voguant au gré des eaux marines.

 

   Au songe, il faut la liberté

 

   Le soir est venu sur ses sandales de velours. C’est l’heure bénie où, les hommes rentrés au foyer, les bêtes sortent pour leur maraude crépusculaire. C’est l’heure suspendue où le jour le dispute à la nuit et de cette hésitation naissent les songes les plus beaux. Au songe, il faut un temps de ressourcement, un espace flottant pareil à la queue du cerf-volant, une limpidité de l’air sur laquelle les choses de l’imaginaire pourront déposer leur belle empreinte, faire leurs mille feux-follets. Au songe, il faut la liberté. La plage est déserte, le sable un bouillonnement apaisé. Rien ne bouge qui ferait effraction, distrairait de soi, écarterait du recueil des sensations présentes. Le ciel est une laque profonde. La Lune un simple mot dans le texte ouvert du monde. Le rythme blanc des cabines de bain allume sa douce phosphorescence, sa perspective fuyante jusqu’à la limite d’une disparition. Identique à une phrase murmurée qui s’éteindrait dans le silence des lèvres. Là, tout se rejoint dans l’unité d’un sens singulier. Plénitude de l’être qui regarde contre la plénitude de ce qui est regardé. Comme si le paysage attendait d’être vu à la mesure d’une contemplation, à la hauteur infime d’un illisible secret. Seule l’approche discrète de la nuit autorise cela, cette effusion, cette sublime rencontre des consciences. Conscience du Songeur jouant avec la conscience de la Nature. Oui, la Nature parle, soupire, rêve à la longue marche des étoiles, s’ouvre à la beauté et alors elle devient lumineuse. Lumière contre lumière.

 

   Dans la pliure bleue de l’air.

 

   Sur la plaine de sable que rien ne vient troubler, Chemineau est assis dans la position de celui qui médite. On dirait une congère d’ombre à contre-jour du temps. C’est tout juste si un filet de vapeur sort de sa bouche, si les cils battent à intervalles réguliers, si la sclérotique fait sa lueur grise dans la perte des yeux. Il y a si peu à faire pour exister, ici, dans la pliure bleue de l’air. Tout ceci pourrait durer une éternité si ne s’allumaient, dans l’antre de la tête, quantité de légendes, myriade de fables, pléthore de souvenirs dont nul ne pourrait savoir d’où ils viennent, comment ils peuvent peupler les rêves du petit Sauvageon. Est-il saisi d’une connaissance immédiate ? Est-il omniscient, possédant en un seul empan de la conscience la pluralité des choses présentes, passées et futures ? D’où tient-il ces étranges images qui déferlent à la vitesse des marées dans le corridor de sa pensée ? Possède-t-il un savoir pareil aux résurgences d’eau dans les dunes du désert ? On croirait à une pure désolation et l’on a devant soi, soudain, des floraisons, des arabesques, des grappes végétales qui colonisent l’air, font leurs étonnantes symphonies. Une agitation intérieure plaquée sur du silence, de l’immobilité, peut-être du doute. Est-il VRAIMENT réel ce réel qui vient à l’encontre avec, dans ses basques, plein de fantaisies, de murmures, de revers chatoyants et de surprises à foison ?

   

   Tellement la vie est sauvage.

 

   Cet enfant sans feu ni lieu est comme fasciné par cette meute de cabanes qui sont les endroits où s’abritent les hommes. Des regards, du froid, des morsures du soleil aussi. Des autres hommes parfois, tellement la vie est sauvage qui entame les chairs, plonge sa langue venimeuse dans les plaies ouvertes. Souvent une lutte sans merci où une existence terrasse l’autre. Plusieurs fois, dans les zones à peine éclairées des villes, il a vu des combats, l’éclair d’une lame, un destin s’enfuir par la gueule ouverte d’un caniveau. Chemineau le sait de l’intérieur même de sa citadelle de peau, avancer sur Terre est une décision semée d’embûches, un itinéraire qui, parfois, se perd comme les eaux dans les fentes assoiffées de l’argile. C’est pour cette raison et pour plein d’autres qu’il vient ici penser à ce qui est, mais aussi à ce qui serait si l’amour unissait, alors que, souvent, la haine divise. Chemineau fixe son regard sur cette ligne de refuges dont il imagine peut-être que ce sont les maisons où il aurait pu vivre si le hasard avait ménagé un toit au-dessus de sa tête. Mais c’est ainsi. Animé d’un doux fatalisme, d’une réflexion jamais empreinte d’amertume ni de jalousie, il se crée un monde à la mesure de ses ambitions, il taille un rêve dans le réel et l’habite tout d’un trait, sans arrière-pensée, avec la même facilité qu’ont les navires à frayer leur sillage blanc au milieu de l’onde qui s’écarte et bouillonne.

 

   Mince anthologie à l’usage du rêve.

 

   D’où lui viennent les images qui vont suivre ? D’où surgissent les phrases qui envahissent sa tête avec une urgence à être saisies ? Comment connaît-il tous ces Auteurs, lui l’enfant sauvage qui n’a vu que des cours d’école, leurs tilleuls chenus, entendu les jeux de marelle et de Chat perché, lui qui n’a jamais appris à lire, qui ne connaît nul poème, qui ignore l’Histoire et la Géographie ? D’où vient cette manne céleste qui fait ses yeux brillants, rend sa bouche pourpre telle celle du gourmand, incendie ses cheveux dans le vermeil du couchant ? Parfois il faut laisser la place au merveilleux, admettre le prodige et se laisser aller à ceci qui vient avec naturel. Alors, avec Chemineau nous écoutons et nous habitons le monde. Avec lui nous sommes au cœur de ces cabanes de planches, nous en faisons le lieu d’une pure joie. Nous sommes les hôtes de ces si belles maisons inventées par des écrivains, ces espaces familiers qui hantent notre imaginaire depuis les bancs de l’école primaire.

 

   * Maison d’André Theuriet : « Aux solives du plafond blanchies à la chaux, des claies chargées de noix, des poupées de chanvre, de jaunes épis de maïs, des chapelets de reinettes grises attachées par un lien de paille pendaient dans la pénombre et ajoutaient une note de plus au tableau d’abondance et de bien-être que présentait l’ensemble de la salle. »

   * Maison de Jean-Jacques Rousseau : « Sur le penchant de quelque agréable colline, bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préfèrerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que la chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons de mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. ».

   * Maison de Guy de Maupassant : « C’est une petite demeure de pêcheur, aux murs d’argile, au toit de chaume empanaché d’iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin. »

 

   Le réel, là, devant.

 

   Pourquoi Chemineau, cet enfant livré d’abord à lui-même, remis ensuite au bon vouloir et aux caprices de la Nature, se laisse-t-il bercer par ces textes qui, somme toute, pourraient aussi bien le laisser indifférent ? Ecoutant venir à lui ces anciennes demeures tissées de mots et ourdies d’imaginaire, se transporte-t-il aussitôt dans une Arcadie antique, est-il proche d’une « Lacédémone aux profondes vallées », d’une mythologie, d’un exutoire qui l’exilerait de son propre monde pour le reconduire dans un ailleurs qu’il ne connaît pas mais qui l’attirerait comme une chose secrète ? Est-il sensible à la simplicité des claies chargées de noix, à la rusticité d’un chaume tel que chanté par Rousseau, aux touches bucoliques des iris bleus que Maupassant tend à ses lecteurs comme si les douces fragrances des fleurs s’exhalaient des mots eux-mêmes ? Pourquoi ce penchant en direction du conte alors que le réel est là, devant, avec les mains ouvertes, l’œil rond de la Lune blanche et la voûte du ciel où, bientôt, s’allumeront les gardiennes de la nuit ?

 

   La chute oblique de la pluie.

 

   Se confier aux paroles des poètes c’est, pour Chemineau, comme s’envelopper d’un songe et flotter au rythme de ses flux et de ses reflux. Une manière de musique qui parcourt son corps, y fait lever des frissons, allume dans ses yeux le bonheur d’être. Mais ce que Chemineau aime par-dessus tout, c’est se laisser aller au bruit des étoiles, dériver dans le long scintillement de la parole nocturne. Regarder ces silhouettes blanches dans laquelle les hommes et les femmes se dénudent avant d’aller au bain n’est qu’un prétexte à éprouver ce que la liberté a de saveur, de félicité immédiate. Partout sont les peuples soumis, les enchaînés, les aliénés devant les puissants, les humiliés qui s’agenouillent et prient en silence. Nul besoin de logis pour notre Aventurier. Un coin de terre, le lisse d’une plage, le creux d’un rocher, la courbe assourdie d’une dune, une anse de la mer, le tronc évidé d’un arbre. Nature contre nature. Car Chemineau est encore dans l’âge d’homme où il n’y a nulle servitude. Vivre n’est pas un effort, une dette à payer, un écot à verser dans la sébile de quelque mendiant, une offrande en direction des dieux. Vivre c’est cueillir la blanche corolle et en goûter le nectar sucré. Vivre, c’est s’allonger dans la vague et laisser son corps flotter dans l’écume. Vivre, c’est apercevoir le goéland cendré qui fauche l’air et fait un trou dans l’eau dans un éblouissement de gouttes. Il n’y a guère d’autre vérité pour lui que de confier sa jeune existence à la courbe du soleil, au grésillement de l’aube, à la chute oblique de la pluie, au sourire aperçu, au loin, sur un visage buriné par la gouge du temps. Pour Chemineau, l’espace est ouvert, infiniment ouvert, à la manière d’un éventail multicolore dont chaque feuillet porterait en lui le lumineux message du monde. Exister n’est pas un devoir, seulement une possibilité d’être selon soi dans l’avancée du jour. Rien d’autre à éprouver que cette griserie qui s’éploie à partir de l’humble présent de la Nature, de la présence discrète de celui qui s’attache à vos pas, de celle qui vous porte affection et réconfort. Coïncider à son être, sans doute la plus belle faveur qui échoie aux attentifs et aux silencieux.

 

   Un bref moment d’éternité.

 

   Nous ne savons jamais si nous avons traduit en mots exacts ce que l’autre ressent ? Avons-nous parlé de Chemineau, cet enfant de légende, avec suffisamment d’exactitude ? Ou bien n’avons-nous fait que projeter nos propres sentiments, délivrer quelques unes de nos affinités ? Toujours le problème insoluble de la distance de soi à l’autre. Mais peu importe. Peut-être cette histoire n’est-elle que pur imaginaire. Peut-être ne sommes-nous, dans le fond, seulement une histoire qui se développe, grandit puis meurt afin de céder la place à une autre fiction ? Ne sommes-nous que littérature, c'est-à-dire jeu de langage, et alors tout cesse dès l’instant où nous cessons de parler ? Avant de quitter cette jeune vie si proche de la Nature, mais aussi des mots, offrons-lui un bref moment d’éternité afin que, ressourcé à l’aune d’une parole, il puisse poursuivre son errance infinie.

 

   « Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit… Ainsi l’avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :

 

FAIS CE QUE VOUDRAS,

 

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur. »

 

   Sans doute le seul habitat que Chemineau aurait été capable d’adopter était-elle cette Abbaye de Thélème immortalisée par l’immense Rabelais. Habiter s’inscrit toujours dans un projet humaniste. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite. La plante végète. Chemineau poursuit son voyage. Et nous, le nôtre, dans l’invisibilité du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 octobre 2026 1 26 /10 /octobre /2026 09:26
Sous le signe du feu

        Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Sous le signe du feu

C’était là je crois

La juste mesure

De ton être

Nous marchions

Sur la grève

Ne disions rien

Le silence était

Entre nous

Aigu tel un houx

Peut-on jamais changer

Le cours des événements

Faire renaître l’amour

Là où il n’a plus cours

 

Des oiseaux blancs

Traversaient le ciel

Que nous n’apercevions plus

Le vent de mer escaladait les rochers

Nous aurions pu nous y abriter

Préférions ce courant

Du Grand Large

Le chemin qu’il traçait en nous

Dont les volutes se perdaient

Quelque part

Dans la trame usée

De notre passé

 

Tu aimais ce granit

En feu

Que teintait le crépuscule

Tu en faisais la pierre

De ton désir

Tu le crucifiais au creux

De  ta passion

Tu le voulais arrimé

A ta pure volonté

À ta toute puissance

Et pourtant quel était

Ce chiffre inquiétant

Gravé au plein de tes errances

Ce regard qui plongeait

En lui

Dans un nul aujourd’hui

 

Sous le signe du feu

Tel paraissait ton destin

Dont la route filait à l’horizon

Au défi de ta raison

Oui car tu aurais voulu

Que rien ne t’échappât

Que ta singularité

Marquât son sceau

Sur la proue blanche

Des bateaux

Au loin

Sur le front des hommes

Dont tu rêvais

Sur l’étrave des sexes

Qui toujours

Imprimaient en toi

L’étincelle

Du désarroi

 

Vois-tu le buisson noir

De tes cheveux

La liane rouge

De ton corps

Elle oscille

De pourpre à alizarine

Elle est simple trait

De sanguine

Elle s’enroule tel le lierre

A l’hélice érodée

De mes prières

Et mes mains jointives

N’y pourront rien

Tu seras toujours

Cette manière

De courant marin

Cette empreinte au loin

Qui brasille

Cette vrille

Ce FEU

 

 

 

 

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25 octobre 2026 7 25 /10 /octobre /2026 17:42
D'une vérité qui voudrait se dire

Photographie : Yaman Ibrahim

 

***

 

   Nous disons de cette photographie qu'elle est belle. Sans doute l'est-elle, mais encore faut-il savoir à partir de quoi une telle affirmation peut être formulée. La décrire consisterait déjà à en cerner quelques nervures signifiantes. Dire le visage pareil à une terre parcourue de profonds sillons, le dire en tant que cuir tanné par les ans, comme un bois antique dans lequel se seraient imprimés les signes du temps; le dire, en somme, métaphoriquement. Ceci serait une première tentative mais, de prime abord, nous sentons que cela ne suffit pas, que nous ne faisons qu'effleurer le problème, que nous demeurons en surface.

    Or, si nous ne souhaitons avoir recours à la métaphore - cette merveilleuse figure de rhétorique par laquelle la poésie prend souvent forme - , alors nous comprenons que cet Existant, nous ne pouvons davantage l'aborder à l'aune d'une icône, pas plus qu'à la mesure d'une idole. Car, à le considérer de cette manière, nous ne ferions que le reconduire à ce qu'il n'est pas. A savoir une image, fût-elle celle d'une nature transcendant le réel qui nous affecte quotidiennement.

   Une autre perspective consisterait à lui assigner quelque identité ou fonction sociale concourant à le déterminer. Et alors nous pourrions l'envisager sous les auspices du moine, de l'ascète, du pèlerin, peut-être même du chemineau longeant les sentiers du monde. Mais, ce faisant, nous le limiterions à quelque hypothétique silhouette, la condition humaine en comptant à foison.

   Tous ces essais successifs ne seraient, en leur fond, qu'une sorte de mise en scène, de fiction  dont notre imaginaire aurait bien voulu s'emparer. En réalité, cet Existant, nous l'aurions revêtu de quantité de masques, lesquels n'auraient résulté que de notre fantaisie. Cet Existant comme boule d'argile nous faisant face dans laquelle nous aurions imprimé les formes de notre propre subjectivité. Toutes les tentatives : des essais successifs d'interprétation. L'Existant considéré selon telle ou telle esquisse, selon notre propre vision des choses. L'interprétation, cette simple euphémisation de la compréhension. Tout visage nous faisant l'offrande de sa singulière épiphanie nous renvoie au devoir de compréhension. Ce qui veut simplement dire que l'Autre est à "comprendre", soit, étymologiquement formulé : "saisir avec". Mais que saisir et au moyen de quoi ? Mais simplement saisir l'essence de l'altérité au moyen de l'éclairement de notre conscience.

   Autant de temps nous persisterons à nous saisir de l'Autre selon ses qualités formelles - la géographie qu'il met à notre disposition -, autant de temps nous girerons dans l'orbe de l'esthétique, donc de la sensation, donc de ce qui apparaît comme l'illusion dont nous serons toujours les spectateurs distraits et, le plus souvent, satisfaits. Alors nous nous contenterons du masque - ce "faux visage" : à l'origine le mot italien "maschera" -, de l'apparence, peut-être même du faux-semblant, du maquillage, du simulacre.

   Or, ici, bien évidemment, nous sentons d'emblée que le propos du Photographe ne saurait trouver sa justification dans l'exposé d'une quelconque anecdote. Cette image va à l'essentiel, cette image outrepasse sa dimension strictement topologique, sa proposition spatio-temporelle. Elle fore bien plus loin, du côté des significations premières, des fondements. Elle nous interroge bien au-delà des habituelles vanités mondaines, des entrechats et des colifichets dont notre société contemporaine aime à s'entourer, des paysages en trompe l'œil, des pastiches et autres mirages qui ne nous donnent à voir que la fumée alors que nous souhaiterions observer le feu, ce qui l'anime et le rend tellement fascinant.

   Seulement le feu, pas plus que l'image, ne livreront leurs secrets à des regards s'appliquant seulement à ricocher sur la face brillante des choses. Constamment, il faut se livrer à une vue incisant la peau du réel. Le regard adéquat, par son exigence même, passe au-delà du miroir, pour ne retenir, de la quadrature de l'Existant, seulement le cercle, là où s'origine l'essence de la liberté humaine, puisque toute chose considérée comme telle se délie de ses prédicats réducteurs. Regardant cette image du Vieil homme avec exactitude - l'éthique ne porte pas d' autre nom - , nous ne faisons que le reconduire à son tremblement premier, à sa vibration ultime.

   "L'art est la mise en œuvre de la vérité.", nous disait le philosophe Heidegger dans "Chemins qui ne mènent nulle part".  Ce qui veut signifier que nous ne pouvons nous arrêter, considérant l'œuvre, à un abord perceptif réalisé dans l'immédiateté, lequel nous installerait dans la pure sensation et nous y laisserait. Il n' y est jamais question de considérations formelles, telles la couleur, le contraste, la composition, et, conséquemment, le sentiment esthétique. Ce qui nous est proposé dès que l'art est atteint, c'est ce cheminement en profondeur qui donne lieu à la vérité d'un monde. De telle manière se révèle à nous, est rendu visible ce qui, habituellement, se soustrait à l'entendement. A savoir l'événement à partir duquel signifie, sous les traits de l'homme, son essentielle humanité. Cette belle photographie de Yaman Ibahim nous y invite avec une sobre élégance. Car l'élégance, à défaut d'être une simple vitrine que nous présenterions au monde, est cet espace d'invisibilité qui nous habite tous et que, seule une exigence de vérité, peut mettre en exergue. Les plus belles cimaises sont celles qui, dans la discrétion, ouvrent cette dimension. Nous ne saurions nous y soustraire qu'à nous oublier nous-mêmes en nous confiant aux ombres tremblantes et illusoires de la caverne platonicienne. Il y a mieux pour qu'un site authentique soit assuré à notre condition mortelle : celle de sa propre remise à ce qui brille de mille feux, aussi bien dans les œuvres d'art, aussi bien au centre de l'éther et qui s'appelle indifféremment, chef-d'œuvre; Idée du Bien. Hommes de raison, nous sommes appelés à connaître ce à quoi le sensible fait signe : l'être vrai qui transcende le réel et lui donne ses assises mondaines. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, convoqués à une telle contemplation.

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25 octobre 2026 7 25 /10 /octobre /2026 10:37
L’Homme à raisonner

« La foreuse à roche »

Jacob Epstein

Date: 1914

 

Source : L’art comme on l’aime

 

***

 

Notice IA

 

 

   « L’expression fait référence à The Rock Drill (1913-1915), une sculpture célèbre du sculpteur moderniste anglo-américain Jacob Epstein

 

L'œuvre : The Rock Drill (La Foreuse / Le Marteau-piqueur)

 

   • Création : Réalisée vers 1913–1915 par Jacob Epstein, cette sculpture représente un hybride terrifiant entre un homme et une machine.

   • Forme initiale : À l'origine, la figure mi-humaine, mi-robot était juchée à cheval sur un véritable marteau-piqueur pneumatique, symbolisant la puissance mais aussi la brutalité de l'ère industrielle.

   • Évolution après la guerre : Horrifié par les ravages et les mutilations de la Première Guerre mondiale, Jacob Epstein a démonté l'œuvre en 1915 pour n'en conserver que le torse métallique, reflétant un corps brisé et vulnérable (Torso in Metal). »

 

***

 

 

   « La foreuse à roche », si l’on en restait au strict cadre de cette nomination, sculpture soustraite à nos yeux, rien ne nous étonnerait au motif qu’une foreuse, en son premier jet, sert à creuser la roche, à suppléer la faible puissance de l’Homme, à la démultiplier afin que son activité ouvrière consente, enfin, à plus d’efficacité. Mais le supposé « consentement » se trouve bien vite métamorphosé en cette terrifiante « Volonté de Puissance » qui, depuis toujours affecte l’Existant dans son rapport à la Nature. Car, si la Nature lui apparaît comme « la merveille des merveilles » en ses sublimes donations paysagères, il n’en reste pas moins qu’il la perçoit, cette Nature, à la manière d’un obstacle infranchissable se dressant face à la brûlure permanente de son désir. Oui, le Désir (qu’il nous faut orthographier avec une Majuscule) est la pierre de touche à partir de laquelle sa relation aux choses, donc au souverain Principe de Réalité, lui semble soudain remis à la façon d’une entrave dont il veut s’affranchir, faisant appel à l’illimitation supposée du Principe de Plaisir.

   De cette montagne massive (Principe de Réalité), il veut extraire à tout prix ces gemmes brillantes (Principe de Plaisir) qui brillent dans la ténèbre des sourdes configurations chtoniennes. La naissance de la Toute-Puissante Technique n'a d’autre source que cet effort incessant des Humains de faire plier tout ce qui leur résiste afin que, leur désir exaucé, ils puissent se considérer « Maîtres et possesseurs de la Nature » (pour reprendre la célèbre formule cartésienne) bien plutôt que d’en être les simples Vassaux. Du moins est-ce là son souhait le plus cher. Mais ce souhait, cette espérance sont aveugles et dénués de fondement. Tant que la métamorphose de la Nature se limitait à en extraire des outils rudimentaires, racloirs, burins, aiguilles, harpons, hameçons, ces façonnages étaient à destination vivrière, autrement dit à usage immédiat d’alimentation. Ils ne consistaient qu’en de modestes transformations des éléments naturels disponibles, leur emprise spatiale se limitait au réaménagement somme toute discret de l’environnement proche.

   C’est sans doute dès l’invention de la faucille, premier instrument agricole qui anticipait la naissance et le développement de la grande famille de la mécanisation des sols, que se situe le germe des technosciences de l’époque contemporaine. Mais avant d’ouvrir plus de perspectives pensantes, convient-il de demeurer dans l’orbe immédiat de « La foreuse à roche », cherchant à en débusquer les seuls critères formels. Ce qui interpelle, au premier abord, c’est cette confondante hybridation de l’Homme et de la Machine, de la Chair et du Métal. Deux matières qui paraissent se situer en des aires si éloignées que leur rapprochement nous heurte, comme nous choquerait la liaison

 

du souple, de l’onctueux, du malléable

et du rigide, du cassant, du rétif,

 

   rapprochement contre nature de deux régimes ontologiques opposés, éléments nullement miscibles, sauf à vouloir pervertir l’essence des choses. Et c’est bien ce qui, ici, est en question. Comme si l’on voulait, en matière d’élémental, faire se fondre en une seule et même essence, Feu et Eau.

  

   Ce qui tient lieu de visage est cette étrange figure de proue, mixte de masque mécanique et de morphologie bien plutôt animale qu’humaine. Le cou, supposément galbé et mobile devient cette manière de poutre technique en forme de boîte. Le bras gauche, en l’assemblage précis de la boule de l’épaule, de la pyramide tronquée de l’arrière-bras, du fuseau aigu de l’avant-bras, fait penser à cette minutie horlogère à laquelle nul humain ne saurait prétendre sauf à devenir inerte, tels les fameux mannequins d’osier imaginés par Giorgio de Chirico. Maints points de convergence existent entre l’œuvre d’Esptein et celle du Peintre Métaphysicien. En elles, l’être de l’Homme se trouve reconduit à n’être plus qu’une abstraction dont on se demande si quelque âme en anime l’exister ou bien si l’exister est soudain devenu cette intangible cristallisation, cette pierre dure dont nul regard ne pourrait franchir la rétive enceinte. Le buste présente cette allure de cuirasse guerrière, mixte de nervures métalliques et de violence symbolisée par ce genre de mur ou de herse dressés à l’encontre de toute altérité. De cette agressive manifestation corporelle il résulte, pour les Voyeurs que nous sommes, un incoercible sentiment de malaise comme si, Amants en puissance, il ne nous était donné à étreindre qu’une Amante d’airain manducatrice de nous-mêmes qui prétendons en posséder la verticale nature. Une identique « nausée » face à l’envahissement de la Technique naît également d’une œuvre telle celle de Boccioni de 1913, « Formes uniques de la continuité dans l’espace », où, précisément, l’espace devient ce continuum sans trou, cette toile sans césure où la marche de

L’Homme à raisonner

l’humain en direction de son destin est réduite à ce mobile immobilisme qui sonne à la manière d’une perversion de son essence. Tel l’Homme foudroyé en cette avancée sur place, manières de gueuses de fonte attachées à une anatomie, liens avec un passé dont il ne saurait défaire le poids d’une incompréhensible dette.

      

   Cependant, au centre de la coagulation abyssale de « La foreuse à roche », au centre de cette irradiation métallique en forme de repoussoir, incise en ce torse de monstrueuse prépotence, une faille s’ouvre, laquelle plutôt que de nous être fatale, ne manque d’imprimer sur le bourrelet de nos lèvres, l’esquisse d’un sourire. Certes l’entité à figure humaine que nous percevons conserve, formellement, cette brillance de platine qui semble vouloir nous rejeter d’un espoir qui aurait pu naître, comme si le lexique total de cette œuvre se donnait tout entier sous le signe de la répulsion. Mais nous sentons qu’il nous faut répudier ce premier geste de contrariété, ne nullement demeurer exclus au titre de l’éblouissement métallique, qu’il nous faut percer la forme et tâcher, au-delà des impressions premières, d’y découvrir ce germe d’humanité dont nous sommes en quête depuis le début de notre méditation.

  

   Si, persiste en nous, cette sensation inamicale d’une initiale intuition négative, bien vite un sentiment de réassurance s’installera sur le cercle disponible de notre conscience. Car le doute est levé, cette mince cariatide de métal qui paraît se donner en tant que clé de voûte d’un ensemble sourd à nos revendications sensibles, cette cariatide donc est bien le reflet d’une figure humaine, féminine de surcroît en sa naturelle douceur, émergence du sol primaire archaïque d’une poitrine, d’un abdomen, de deux jambes, autant de manifestations positives d’une mesure anthropologique que tout paraissait devoir reconduire à la surdi-mutité d’une matière sans écho. Alors il y a comme une respiration, une sorte de halètement interne, une vie certes en veilleuse, mais une vie tout de même. La situation est identique à celle d’un bourgeon impatient d’éclore sous la douce influence d’un air printanier afin de s’ouvrir à la large narration du Monde.

 

L’air printanier faiseur de métamorphoses ?

 

Notre regard, et lui seul,

ce pouvoir alchimique de transformation du réel,

ce pouvoir d’accroissement ontologique

au motif que la conscience

(« cet « instinct divin » disait Rousseau)

en déploie le motif initial.

 

   Peut-être, déjà, le soupçon d’une représentation pêchant par excès de tragique s’était-elle immiscée dans l’esprit d’Epstein, lui qui, après la douloureuse prise de conscience de l’absurdité de la guerre, réinterprétera totalement son œuvre, la faisant apparaître sous la lumière de la fragilité, de la vulnérabilité humaines, ces Hommes et ces Femmes qu’une logique absurde vient impitoyablement broyer sous la chape de plomb d’une Histoire erratique, éternel recommencement des funestes erreurs du passé.

 

L’Homme à raisonner

Nous percevons bien qu’ici,

nous sommes à la jointure

d’une étrange position de l’Être,

occupés à en découvrir le paradoxal hiatus,

d’un côté le frémissement léger, touchant,

plein de tendresse d’une humanité

en sa neuve floraison ;

d’un autre côté la rudesse, la rigueur,

l’impénétrable d’un agencement machinique

dont nous sentons, avec une sourde acuité,

qu’il y va de l’aporétique remise en question

de l’Être-Homme placé sous

l’implacable autorité de l’Être-Machine.

 

Autrement dit,

le geste artificiel empiétant

sur le geste naturel,

le geste Technique supplantant

l’évidente simplicité de l’Humain

dont le rayonnement s’obscurcit soudain.

Comme si les bords d’airain de la sculpture,

brusquement rabattus en leur centre,

invaginaient la présence sensible,

la ramenant au pur statut de l’inexister.

  

   Sous l’appellation « La foreuse à roche », en sa dimension purement technique, perce une autre nomination « Le Foreur à roche », sous laquelle nous voyons émerger la pleine responsabilité du « Foreur » (de l’Homme) quant à sa relation avec cette Phusis dont il découle, dont il devrait être l’Obligé, bien plutôt que l’Exécuteur testamentaire. 

 

Comme si, de tous temps,

au sein de son essence,

une mystérieuse Loi lui dictait

son essentielle mission,

à savoir faire plier la Nature

sous l’acier de sa propre

et inflexible volonté.

Faire de la Nature un simple bien,

une simple ressource dont

il pourrait user à discrétion.

 

C’est bien cette tragique inflexion de l’ontologie

en direction de la possibilité, de plus en plus prégnante,

d’une non-ontologie, d’une perversion de l’Être

ramené au rang de pure réification,

donc c’est bien cette subite prise de conscience

qui semble s’être emparée de l’Artiste

démontant son œuvre primitive

afin de la réduire au statut de « Torso in Metal »,

simple architecture de fer ne faisant plus signe

vers l’Homme qui avait sacrifié

l’Air, l’Eau, la Terre et le Feu

à la fièvre de son incoercible désir.

 

Tout, en fait, se résumait

à cet irréductible affrontement

de la Phusis et de l’Anthropos

en un « combat douteux »

au terme duquel ce serait

l’Anthropos-tout-puissant

qui imposerait la majesté de son règne

à tout ce qui se présenterait à l’encontre.

Ici, nous venons de faire le lit

de la théorie heideggérienne du « Gestell »,

« Arraisonnement » ou « Dispositif »

désignant l’essence de la Technique

en tant que ce dernier et préoccupant

visage de l’Être comme

« unique mode de dévoilement

du réel »

 

(Note IA)

 

***

L’Homme à raisonner

« Composition avec turbine »

Carl Grossberg

1929

 

***

 

   Dès lors, le titre de l’article se dévoile d’étrange manière : « L’homme à raisonner » n’est que l’avatar de « L’Homme arraisonné » du Dispositif. Il s’agira de comprendre que ce titre, nullement gratuit, nullement basé sur un simple jeu de mots divertissant, implique, chez toute Lectrice, tout Lecteur soucieux de dépasser le simple cadre des apparences, de comprendre que l’Homme, en son essence la plus profonde, a pour essentielle charge de faire appel au Principe de Raison, lequel est profond respect de la Nature et remerciement du don accordé, s’opposant en ceci au trop souvent sollicité Principe de Plaisir par lequel les Existants préfèrent à l’originarité pleine et entière de tout ce qui fait sens sur Terre, une manière de recours aux purs placebos que sont les conduites antinaturelles, lesquelles ne font qu’exacerber et révéler l’humanité parvenue au nadir de son impératif existentiel.

 

C’est une simple question d’honneur humain,

de volonté de coïncider avec sa propre essence

en lieu et place de ces manifestations

impulsives, incontrôlées qui font des Vivants

de simples consommateurs égarés

alors que leur sort le plus enviable,

serait de devenir les « Bergers de l’Être »,

pour reprendre la célèbre formule

de l’Auteur « d’Être et Temps ».

 

   Voici venu le temps de laisser la Parole au Philosophe de l’Être, lui qui a si parfaitement sondé en quoi l’essence de la Technique se substituant à l’essence de l’Homme, ceci se donne comme le plus grand danger. Écoutons ces mots quasi prophétiques provenant de la Conférence « La question de la technique » :

  

« Le danger authentique a déjà touché l'homme dans son essence. Le règne de l'Arraisonnement (Gestell) menace l'homme de la possibilité qu'il puisse lui être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus initiale.

[...]

Dès que le dévoilement technique se déploie, l'illusion s'empare de l'homme : il croit que tout ce qu'il rencontre n'existe que pour autant qu'il est son œuvre. Cette illusion engendre une ultime illusion : c'est que partout, l'homme ne rencontre plus que lui-même. »

 

   Commentaires - Ces méditations sont fondamentales au point qu’elles pourraient servir de définition totale quant à la position existentielle de notre civilisation contemporaine. Par « dévoilement plus originel » il va de soi qu’il faut entendre le dévoilement de la Phusis, autre nom de l’Être. Å l’heure de la « mondialisation heureuse », l’Homme ne vit que d’illusions, semblable en ceci aux Prisonniers de la Caverne platonicienne qui prennent les ombres pour la réalité et l’ultime Vérité.

 

Or, chacun, chacune sait que

l’Authentique ne peut se trouver que

dans la diaphane présence de la Lumière,

elle qui dissipe les ténèbres

de l’inconnaissance

et porte le regard en direction

de ce qui mérite d’être pensé,

l’Être-Phusis en sa dimension

ontologique la plus essentielle qui soit.

 

   Le tragique, qu’en d’autres temps Nietzsche désignait par le mot « Dieu est mort », c’est bien le fait que « l'homme ne rencontre plus que lui-même », ce qui veut dire sa condition totalement aporétique, tel Sisyphe roulant continûment sa pierre sur la pente de la montagne en ce geste tissé de pur absurde dont rien d’autre n’est à attendre que le Néant lui-même.

 

L’Homme face à qui-il-est,

indique que de Lui à Lui,

il n’y a même plus l’épaisseur de l’Être,

que sa réification devient si impérieuse

que sa situation est identique

à la boule de Sisyphe se reflétant

en la boule le Sisyphe

et ainsi de suite jusqu’au terme

d’une œuvre incohérente,

irrationnelle, insensée.

Se rencontrer soi-même

suppose, en Soi, l’installation d’une distance,

l’instauration d’une respiration,

la création d’un espace,

autant de signes potentiels

d’un sens à venir.

Å défaut de ceci :

errance en tant qu’errance.

 

 

   S’il y a une logique animant cet article, elle ne saurait faire l’économie d’une mise en perspective de notre Société Contemporaine qui, à elle seule, résumant les paroles du Philosophe, ne peut que se reconnaître dans les figures techniques contraignantes de « La foreuse à roche »,

 

dans l’esquisse spatiale figée de Boccioni,

dans l’irréductible fixité de la Turbine de Crossberg,

dans le geste insensé et redupliqué à l’infini de Sisyphe.

 

   On aura compris que la geste humaine actuelle est en train de sombrer, pour partie au moins, dans les eaux glauques des grands fonds. Reviendra-t-elle des abysses ? Affirmer ceci, le naufrage, au vu des dangers auxquels est confrontée l’Humanité en sa marche en avant, sonne à la manière d’un truisme. Sauf à être aveugle-sourd-muet, le bruit de fond est assourdissant et rien ne sert d’enduire ses oreilles de cire, le Mal est déjà fait qui tisse les mailles du filet dans lequel, déjà, nous sommes au sein de la geôle. La liste des ruptures du Bien, sans prétendre être exhaustive (comment le pourrait-elle ?), se décline

 

sous la multiple réalité des guerres,

des pogroms, de la faillite

de la Raison humaine,

des viols, des spoliations,

de l’exploitation moderne des Citoyens,

de la domination des puissants,

du non-respect des règles de droit,

du pouvoir illimité des Tyrans

et autres oligarques, autocrates, despotes

qui s’arrogent tous les avantages

au détriment de Ceux et de Celles

qu’ils jugent comme leurs Vassaux,

sinon leurs Esclaves.

     

   Nous n’argumenterons pas tous ces points, ce qui serait fastidieux et sans grand intérêt. Nous nous contenterons de méditer à propos de l’Être-Cybernétique et sur quelques usages inadéquats qui en sont faits, du moins est-ce notre conviction. L’un des problèmes les plus vifs quant à la dérive de notre société consuméro-matérialiste consiste

 

en son plongeon vertigineux

dans les illusions

et fantasmes du virtuel.

 

Partout le songe remplace le réel.

Partout le Désir façonne le possible

à l’aune de sa tyrannie.

Partout la volonté humaine

de ne tenir compte que

d’un étroit solipsisme

se donne en lieu et place

d’un territoire réservé à l’altérité.

 

***

  

L’illusion virtuelle quant au Son

 

   Voyez ces Individus casqués pratiquant leur course dans les rues de nos villes. Ils tracent un sillage qui n’est que le leur, n’ont cure de Ceux et Celles qu’ils croisent, qui ne semblent constituer, pour eux, que des manières d’entités surnuméraires à abandonner aux marges de l’exister. Eux, Elles, les Coureurs, ne déterminent leur route qu’en eux, pour eux. Hors d’eux, le Monde est pure utopie.

 

Le Monde, le seul, c’est Eux, Elles.

 

   Le bruit du Monde, celui-là seul qui est signifiant au premier degré (les autres bruits n’en sont que les lointaines déclinaisons),

 

le bruit originaire, celui de la Mer

avec la houle de ses vagues,

celui de la Montagne avec le jaillissement

joyeux de ses torrents,

celui de la Campagne avec les cris de sa faune,

avec les bruissement de sa flore,

avec les lames d’air du vent,

 

tout ceci ils l’ont oublié, et

à cette Nature prodigieuse

quant à ses dons pluriels,

ils préfèrent les rythmes syncopés

d’une musique créée par

le « génie » sans limite des Machines.

 

   Ils sont de machiniques extensions d’un Pouvoir occulte qui les aliène et n’en perçoivent nullement les effets délétères, fortement dommageables pour la lucidité-vérité de la conscience humaine. Å sa manière philosophique, Aldous Huxley résume avec excellence les traits singuliers de cette hallucination collective :

   

   « Les gens finiront par aimer leur oppression et par adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser. » 

  

   Oui, la « capacité de penser » de ces Dormeurs-debout est largement entamée. Ils renoncent à qui-ils-sont, ne fonctionnant que sur le mode réducteur du « On », mondialisation oblige !

 

On pense comme il est dit de penser.

On aime comme il est dit d’aimer.

On voyage comme il est dit de voyager.

On se vêt comme il est dit de se vêtir.

 

   Et ces conduites guidées par la tyrannie de la mode sont infinies et d’autant plus pernicieuses que Ceux et Celles qui y sacrifient ne se rendent même pas compte qu’ils sont manipulés ! « Tristes tropiques », pour reprendre, métaphoriquement, le titre de l’ouvrage majeur de Claude Lévi-Strauss. Ces comportements sont parfois si puérils qu’ils nous font penser au titre d’un autre ouvrage « Le monde est un enfant qui joue », d’Alexandre Adler dans lequel l’Auteur décrit, selon les termes de la notice IA :

 

   « Un monde naïf et instable : le monde « titube, hésite, frappe, détruit » et « oublie sa propre histoire », « apprentissage par le chaos », « grandes lignes de fracture de la planète ».

 

   Ici l’on se rend compte combien le problème est sérieux, nullement circonscrit aux foulées des Coureurs (ceci n’est que le symptôme de surface d’une dérive bien plus inquiétante), problème nullement réduit au choix conditionné d’un véhicule.

 

Le centre de gravité des intérêts s’est déplacé

de la chose simple, immédiate, à portée de main,

  à portée d’esprit et d’âme

à celui de la non-choséité d’un virtuel tenant lieu

de toute cette précieuse présence du vivant,

occultant ce dernier, le vivant,

lui préférant la séduction des artifices,

des fausses informations,

des images fabriquées de toutes pièces,

 

   lesquelles ne sont que des décors de carton-pâte destinés à des Spectateurs peu soucieux de conformité au réel, de vérité pleine et entière.  Le faux-semblant, le brillant mondain, la scène sur laquelle s’agite une tragique commedia dell’arte, voici ce qui, aux yeux de beaucoup, non seulement fait sens, mais doit se donner comme l’orient selon lequel guider sa vie, la construire dans le pur dédain de la logique et de la rationalité.

 

La boussole a perdu son aiguille.

Le sextant a perdu ses points de repère.

Le sémaphore humain agite ses bras en désordre

si bien que son message devient quasiment illisible.

 

***

 

L’illusion virtuelle quant à l’image

 

  

   Si le son ingurgité sans nuance aucune constitue un « danger » pour l’humain, les ravages sont bien pires dès l’instant où cette même attitude oublieuse du sens concerne le monde des images. Car l’image, si elle flatte, si elle rayonne et fascine, l’image en excès consiste en la remise de l’homme à un vertige existentiel en lequel, disparaissant corps et âme, si son corps résiste, son âme plonge en de confondants abysses. La relation du Voyant à l’image n’est rien moins que celle de « L’Homme pressé » pour citer le titre d’un roman, celui de Paul Morand. Cette diligence sans fin, cette hâte boulimique ne font que refléter les usages mondains où toute « perte de temps » est considérée comme mortelle alors que nos Commensaux, pour beaucoup, n’hésitent nullement à s’engouffrer dans la première « Série » venue, la plupart du temps dénuée d’intérêt, spectacle hautement chronophage dont ils ne discutent nullement la vacuité, en réalité perte d’un horizon humain doué de vraies qualités. Cette tendance hautement liée à la performance atteint son acmé dans le picorage compulsif, le butinage turbulent de milliers et de milliers d’images, immense carrousel que leur offrent les fameux Réseaux Sociaux. Voyez cette Note IA :

 

   « Temps d'arrêt sur une image : Entre 1,5 et 3 secondes en moyenne lors du défilement (scroll) du fil d'actualité ».

 

   Fil tellement tendu qu’il menace à tout instant de se rompre. Au hasard du Fil d’actualité de Facebook, nous avons saisi ces trois images ci-dessous au sujet desquelles nous ferons un rapide commentaire, appliquant à ces vues la grille moyenne temporelle des 1,5 à 3 secondes.

L’Homme à raisonner

« Le Bas-Saint-Laurent, au Québec »

 

***

 

Ce qui est vu : le phare, les maisons, l’eau

Ce qui aurait mérité de l’être :

la vie des Riverains du Saint-Laurent,

leurs coutumes, le point singulier

 à partir duquel ils visent le Monde.

 

 

L’Homme à raisonner

Gouache de Bram Van Velde

 

***

 

Ce qui est vu : des formes, des couleurs,

une possible géométrie

Ce qui aurait mérité de l’être :

la vie de l’Artiste, sa conception de l’Art.

 

***

 

L’Homme à raisonner

Olivier Photos

 Causse-Méjean

 

***

 

Ce qui est vu : un ciel gris, deux arbres,

des rochers, de l’herbe

Ce qui aurait mérité de l’être :

le sens du travail d’Olivier,

la connaissance du Causse,

le mode d’existence des Caussenards.

 

***

 

   Certes, les Lecteurs et Lectrices argumenteront, à raison, que le motif de la visite sur les Réseaux Sociaux n’est nullement dicté par le souci d’une activité de connaissance, mais bien plutôt par le souhait d’un simple loisir, d’un pur délassement.

   Mais abandonnons ici ces raisons et leurs possibles justifications afin de nous orienter en direction des différences que nous voudrions pointer,

 

évidents contrastes entre

le butinage d’images

(l’activité iconique)

et l’efficace de l’investissement langagier

(le recours à l’activité symbolique).

 

   C’est à la jonction des deux, iconique et symbolique que se trouve, ce que nous pourrions nommer le « point de rupture » que nous désignerons en tant que

 

partage entre les « Anciens » et les « Modernes ».

 

Chacun aura compris l’inclination des Anciens

au profit du Symbolique,

le penchant des Modernes

au bénéfice de l’Iconique.

 

   Ici, nous ferons, une fois de plus, appel à la notice synthétique IA afin de mettre en perspective iconique et symbolique quant aux conséquences immédiates psychologiques sur les Contemporains que nous sommes.

 

   1. Le signe iconique (l'icône)

 

• Valeur : Sa valeur repose sur la mimésis (l'imitation) et l'évocation visuelle ou sensorielle immédiate.

 

   2. Le signe symbolique (le symbole)

 

• Valeur : Sa valeur ne réside pas dans sa matérialité, mais dans ce qu'il exprime ou évoque au sein d'une communauté ou d'un système culturel/social. Il doit être appris et partagé collectivement pour faire sens.

 

   Tout Lecteur, toute Lectrice soucieux de tirer de leur confrontation avec le réel la plus grande authenticité qui s’y dissimule, seront sensibles

 

à cette infranchissable distance qui oppose,

d’un côté l’immédiateté du « butinage » iconique

à la profondeur pleine de sens du recours au symbole

et, partant, au langage qui est la marque distinctive de l’Homme,

la plus essentielle qui soit.

 

   En fait la sphère iconique ne peut nous apparaître qu’en tant que langage par défaut, donc comme système lacunaire.

 

   Si nous voulons mieux comprendre la nature de l’important hiatus s’intercalant entre les deux registres, il sera nécessaire d’avoir recours à quelque chose qui nous est nécessairement familier, à savoir

 

le fonctionnement langagier, d’abord en sa plus minimale expression : le mot isolé

que nous rapporterons à la fonction iconique,

la phrase complète que nous rapporterons à la fonction symbolique.

 

    Å des fins d’explicitation, regardons de nouveau la photographie d’Olivier sur le Causse-Méjean et faisons fonctionner cette image

 

sur deux plans successifs :

 

d’abord sur celui de l’iconique,

ensuite sur celui du symbolique.

 

   Bien évidemment cette manière d’envisager la scène est toute théorique mais elle a le grand mérite d’ouvrir notre intellect à une possible compréhension.

 

Plan iconique

 

En l’immédiateté perceptive soulignée plus haut, le champ visuel se décompose en de multiples fragments, que nous dirons « lexicaux », chaque plan différencié de l’image pouvant se désigner sous le titre de simples mots juxtaposés, ainsi :

 

« Ciel » - « Arbres » - « Lande » - « Roches ».

 

   La rapidité du décryptage paysager n’autorise guère d’autre manifestation de saisie que cette parcellisation, que cette atomisation du réel. Nul lien ne peut s’établir entre les termes de la nature ici présente. Chaque système lexical est autarcique, autonome, se rapprochant ainsi d’une manière schizophrénique de scinder le Monde en une série d’éléments constituants isolés.

 

C’est le règne du pur microcosme,

genre de mince diatomée contenant en le

dénuement originaire de son mot,

la totalité d’un réel non encore

pourvu de signification.

Pour qu’il y ait signification,

il faut qu’il y ait échange, relation,

qu’un temps de suffisante consistance

s’installe entre les termes,

qu’une sémantique se lève et

synthétise ce qui vient à soi.

Nous sommes dans la pure immanence,

dans ce qui, profondément contingent,

ne peut sortir de soi.

C’est le règne de l’immobile

figure du pré-noétique.

Nul élan vers ailleurs.

L’en-soi-pour-soi rivé

à sa propre léthargie.

 

Plan symbolique-langagier

 

   Face à l’image et la débordant de toutes parts de la puissance représentative de sa narration, quelque chose comme un conte va se lever de ce qui est vu. Narrativité pouvant, par exemple, se présenter ainsi :  

 

Le ciel est de pure vastitude,

large camaïeu de gris, du Plomb à l’Ardoise,

ménageant, ici et là, quelques trouées de lueurs diaphanes.

Sous la large étendue céleste, deux arbres,

sans doute des pins, déploient l’éventail de leurs épines

en cette teinte vert-Bouteille, si proche des draperies ouraniennes.

Sous l’ombrelle des arbres, une savane d’herbes jaunes

que le vent lisse avec assiduité.

 Logés au sein même de la plaine de graminées,

des cubes de roches s’assemblent selon de belles lignes géométriques.

Tout est pris dans l’uni d’une harmonie qui paraît n’avoir nulle fin.

Image de la Beauté en sa naturelle évidence.

 

L’on concevra facilement que l’épellation précédente selon les termes de

 

« Ciel » - « Arbres » - « Lande » - « Roches »,

 

vienne ici de trouver sa pleine expansion.

 

Comme si l’indigence des mots séparés

avait soudain trouvé le lieu de sa transcendance.

 

Le Ciel s’est agrandi de belles teintes ;

les Arbres se sont fait les médiateurs de la Terre et du Ciel ;

la Lande s’est animée sous la caresse du vent ;

les Roches se sont constituées en grappes, en essaims

qui dessinent la figure d’une exacte géométrie.

 

Sous l’effet logique et multiplicateur

des liaisons et synthèses langagières,

la fragmentation est devenue unité ;

le microcosme s’est accru de la dimension du macrocosme ;

la mince diatomée a connu son expansion quasi stellaire ;

l’immanence s’est métamorphosée en pure excellence ;

le contingent s’est mué en nécessaire ;

le pré-noétique dépourvu de prédicats s’est déployé en noétique

vêtu d’une myriade de significations infinies.

Du lexique au sémantique,

le chemin merveilleux du SENS a été accompli.

Dès lors qu’il a existé l’espace d’un instant,

plus rien n’en viendra distraire

l’ample coefficient d’éternité.

 

C’est ceci, le non-sens : la fermeture,

la nuit repliée sur sa bogue durcie,

le silence cloué à son illisible, impénétrable teneur.

 

C’est ceci le SENS : l’ouverture de la clairière

dans la sombre ténèbre sylvestre,

le chant harmonieux de ce qui trouve,

ailleurs qu’en lui, correspondances actives,

échos multipliés, réverbérations ruisselantes.

C’est ceci !

 

Conclusion non définitive et toujours réaménageable

en fonction de l’évolution du Sens :

 

c’est de l’Homme-Arraisonné dont il nous faut partir

puisque, aussi bien, c’est la Phusis-Génitrice

qui en a décidé ainsi.

Puis il nous faut grandir et consentir

à sortir de la Matrice Initiale,

acquérir autant de Liberté qu’il nous est

humainement possible d’atteindre,

ici, sous ce Ciel, sur cette Terre,

avancer, certes tels des Êtres chancelants,

et pour cette raison de notre naturelle oscillation,

tendre les mains en direction de

ce qui peut nous sauver du désastre.

 

Vers cette Lande jaune,

vers ces cubes de Roche,

vers la double présence des Arbres,

assumer tout ceci en tant que

nos points de repère,

méditer sur ce dehors afin que

notre dedans apprenne à Raisonner.

Nous sommes, ici, et pour toujours

des Êtres-à-raisonner,

des Êtres-de-Raison,

le seul Don, la Raison,

qui ne nous ait été fait,

le seul viatique que nos doigts

pourront un jour saisir.

 

Saisissons !

 

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25 octobre 2026 7 25 /10 /octobre /2026 08:20
Toi dont l’empreinte…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   [Prologue – D’une recherche fiévreuse du Soi en l’Autre ; de l’Autre en Soi.

  

   Parfois convient-il de se retourner, de regarder par-dessus son épaule, de viser ce qui, dans l’ombre du passé, vient jusqu’au présent, pour lui donner forme, pour le conduire tout au bout de son être, là où nul autre ajout ne pourrait en confirmer la singulière essence. Ceux, Celles qui sont familiers de ma prose (qu’ils en soient ici remerciés) n’auront manqué d’apercevoir, dans le rythme des phrases, surgissant telles de souterraines eaux, des motifs toujours renouvelés qui s’y impriment à la façon d’un refrain lancinant, d’une complainte venue de loin, en partance pour l’illisible destin qui se nomme « existence » et toujours nous interpelle au simple fait que c’est nous, et seulement nous, qui en tissons les fils de chaîne et de trame au terme desquels la toile sera celle de notre propre Destin et nulle autre, lui ressemblât-elle, comme reflétée en quelque miroir.

   Mais si nous sommes les maîtres d’œuvre de cet ouvrage, loin s’en faut qu’une activité solitaire n’en détermine la forme. La solitude, le Solitaire ne prennent vraiment sens qu’à avoir, en retour, quelque écho venu d’ailleurs, quelque regard plongé dans l’ombre, quelque poitrine qui bat à l’unisson. Les mots que j’écris, au fil des jours, sont en attente d’être fécondés par d’autres consciences attentives. Ainsi se donnera un levain qui fera gonfler la pâte du langage jusqu’à son point d’incandescence, si ceci est cependant possible.

 

Écrivant, je ne suis qu’attente

Lisant, vous n’êtes qu’attente

 

   Ainsi confluons-nous en une même eau dont nous souhaitons qu’elle comble quelque vide constitutif de nos êtres respectifs.

 

Écrire : ma part d’incomplétude

Lire : votre part d’incomplétude

 

   Et, ici, je pense au beau titre du livre de Christian Bobin, « La part manquante ». Cet Écrivain voulait la combler avec le nom de Dieu et, peut-être sa Présence. Nous aurons de plus modestes ambitions, espérant, de notre Lecture/Écriture, obtenir quelque douceur qui nous dise le lieu de nos Êtres au sein d’un Monde en proie à ses démons et, certes, ils sont nombreux, que beaucoup, par ailleurs, prennent pour leur Ange Gardien. Mais ceci n’est qu’une remarque adventice, l’essentiel est sans doute ailleurs, simplement peut-être en redonnant au merveilleux Langage une place qu’il a, depuis longtemps, perdue. Alors nous nous questionnons : quelle est « la part manquante » du Langage ? Et aussitôt le lien est immédiat qui ne se peut formuler qu’ainsi : c’est L’Homme qui est « la part manquante » du Langage puisque ce dernier, le Langage, est son Essence, le visage par lequel, nous autres Humains, parvenons à qui-nous-sommes d’une manière ultime. Bien plutôt que d’argumenter longuement, pensons à ceci : qu’en serait-il du sens de la vie si le Langage n’y imprimait nullement la nécessité de ses Mots ? La question, ici, vaut réponse. Chaque mot lu, écrit, proféré est un substantiel ajout à notre babélienne architecture. En réalité nous ne sommes qu’assemblage de mots. Certes, l’affirmation n’est ni récente, ni originale. Mais, parfois, une once de vérité habite-t-elle la modestie du lieu commun. Toujours un jeu subtil, un constant phénomène de renvois, de reflets, s’instaure au sein même de la Triade Mots/Choses/Monde. Nous en sommes les Acteurs et les Spectateurs.

   Je reviens donc à ce que je n’ai jamais quitté, à savoir ma tâche d’écriture. Et, immédiatement, je ne peux qu’évoquer les lignes de force, les aimantations, les confluences qui dessinent l’espace de mes méditations. Comme un jeu de piste, un chemin sinueux dont, cependant, émergeant des multiples « lignes flexueuses », des linéaments se dessinent que se peuvent résumer sous la forme d’une véritable litanie lexicale :

 

Le Fugitif – L’Empreinte – La Trace

Le Silence- L’Origine – Le Soi

La Solitude – la Blancheur – L’Indécision

Les Hiéroglyphes Mallarméens

Le Saisir comme Dessaisissement

L’Attente comme Attente

L’Art – L’Amour – L’Absolu

Le Don – L’essence – Le Désert

L’Aube – Le Crépuscule – Le Clair-Obscur

L’à peine venue du Jour

Le Corps Halluciné

Le Guetteur – Le Double – Le Jumeau

L’Ombre – La Lumière – La Pénombre

La division – La Césure – La Faille – L’abîme

L’Être des choses qui viennent à nous

Le Souvenir – La réminiscence

La Nostalgie du Lieu d’Avant-la-Naissance

Le Langage – La Parole – La voix

Le Simple – Le Rassemblé – L’Unité

 

Et, comme un Point d’Orgue :

L’ABSENTE (« de tous bouquets »)

Cette Idée, cette Illusion, cette Chimère

Qui tiennent lieu du Réel et, parfois,

L’embellissent et le donnent à la manière

D’une Essence,

d’une Beauté

Dont nous ne pourrions faire

L’économie qu’à nous absenter

De Nous et n’être plus

Que ce Rien, ce Vide, Ce Néant,

c’est sur eux que prend fond

mon écriture, tout comme

Chacun, Chacune

Se porte au jour

S’en extrayant

Au moins

provisoirement

 

   Et, maintenant, que reste-t-il à dire après avoir tutoyé cCux que beaucoup considèreront tels de sombres abysses ? Rien que ceci : comment saisir le Réel en sa plus exacte mesure ? Cette entreprise a l’air d’une gageure tant les pièces du puzzle sont multiples. Ce qui m’occupe constamment et nervure l’ensemble de mes textes, aller au plus près d’une Vérité, autrement dit forer, si ceci est possible, jusqu’au socle premier, là où un feu couve encore, là où une « chair du milieu » (Certains, Certaines reconnaîtront) se déploie et se donne comme la provende originaire selon laquelle poser à l’horizon de notre regard cette étincelle unique de l’Instant, germe d’une Beauté à venir dont il est urgent de saisir le rare, l’inimitable, l’unique.

   Ceux, Celles qui, au travers de mon écriture, auraient reconnu l’ombre portée de la perte orphique de l’Aimée, seront au cœur même de la cible. Cependant il faut préciser que, sous le terme de « L’Aimée », s’il s’agit bien, certes, d’essayer de retrouver Eurydice, mais aussi, au travers de qui elle est, la Figure de la Beauté, cette Beauté qui transfigure les œuvres d’Art, donne aux Choses leur visage le plus aimable, confère au Monde la « Multiple Splendeur » selon le titre d’une oeuvre du Poète Émile Verhaeren. Ma « complainte », sinon ma « plainte », dans le respect et le retirement admiratif, laisseront la place à cet extrait tiré du fascicule « Le Verbe », car comment pourrait-on mieux dire,

 

« Mon esprit triste, et las des textes et des gloses,

Souvent s’en va vers ceux qui, dans leur prime ardeur,

Avec des cris d’amour et des mots de ferveur,

Un jour, les tout premiers, ont dénommé les choses. »

 

   Oui, « dénommer les choses » c’est inviter à les faire paraître. Les faire paraître avec simplicité et pudeur, voici ce qui trace la ligne qui délimite, sur la crête de la prodigieuse Montagne, l’Adret ensoleillé ; l’Ubac d’ombre.

 

Comme si la Vérité,

une fois regardait

 l’éblouissement

de la Lumière,

une fois se perdait

dans la Nuit Ombreuse.

 

Lumière des Mots,

Ombres de leurs intervalles.

Comment ne pas vivre

dans le rayon de Lumière ?

 Comment ne pas saisir

ce qui, précisément, nous sauve

du Silence,

du Rien,

du Néant ?

 

*

 

Sur la belle image d’Hervé Baïs

Un texte qui essaie de poétiser

Peut-être à défaut d’y parvenir

Le Langage est si Haut

Le Langage est si Beau

 

*

  

Toi dont l’empreinte,

 si fugitive en sa passée.

Toi dont l’empreinte

se confond avec

le nuage si haut.

Toi dont l’empreinte

 a tracé en moi les

lignes d’un espoir.

Partout le ciel est noir,

d’une insondable

profondeur.

On dirait une nuit,

on dirait un bitume

que rien ne semblerait

 pouvoir éclairer.

 

L’ombre

 de l’inconscient

dans son étrange

 continent

de chair sourde.

Le ciel ne parle pas,

le ciel est muet

qui regarde le Monde

du haut de son mystère.

Rien ne bouge

au-delà de moi.

 Rien ne bouge

 et le paysage

 est figé,

comme

s’il voulait

s’annuler,

en quête de

son origine.

 

 Rien ne bruit.

Tout est en soi, plié

au plus profond

de son être.

Les arbres sont plantés

 dans le sol de givre.

On devine le trajet

 silencieux de

leurs racines.

 Les arbres sont

à eux-mêmes

leur propre histoire,

une surrection dans

 l’ordre du jour,

 puis une plainte

 intérieure

soudée à même

leur écorce.

 Leurs branches

identiques à de

touchants

sémaphores,

 nul ne répond

 à leur geste de bois.

 

L’herbe est noire

qui joue

avec le ciel,

avec la haie,

avec les fûts des arbres.

La place est blanche,

d’une blancheur

sans tache,

elle me fait penser au

« vierge, vivace et

 au bel aujourd'hui »,

la complainte mallarméenne

est là qui fait

 son langage crypté,

qui tourne tout

 autour de moi,

pareil à un essaim

d’abeilles blanches.

Oui, blanches et

« cette blanche agonie »

 pénètre mon âme

d’une bien

étrange langueur.

 

Il lui faut, à mon âme,

cette longue indécision,

 cette halte du temps,

ce prisme de l’instant

 sur lequel mon esprit

ricoche et bondit

 hors de lui

 tel l’oiseau ivre

de l’écume du ciel.

 Oui, « l’écume du ciel »,

le noir est parti et l’éther

est une vaste plaine lisse

 qui me dit le lieu

possible de

mon être,

 entre un flocon

qui arrive,

un flocon

qui part.

 

Sais-tu,

Toi-la-Divine,

combien c’est une joie

de saisir et, à la fois,

de ne rien saisir ?

Combien c’est un bonheur

d’espérer

et de désespérer ?

 Combien c’est une félicité

 de se sentir Soi

et Autre que Soi ?

Tout est dans l’attente,

la longue et sinueuse

attente des choses.

 

Nul n’étreint le rien

qui tend ses mains

vers l’Absolu,

l’Art,

l’Amour.

Tout est toujours

en retour de Soi et

l’attente est pur Don.

 Pur Don de ce qui,

inaperçu,

vient à moi

 et emplit

 mes mains

de l’ombre

 d’une Présence.

Toi-la-Divine,

 je ne sais

quel est ton nom,

de quoi est tissée

 ton essence,

 si tes yeux sont

bleus ou mordorés,

si ton corps se cambre

sous le plaisir,

si tes doigts effleureront

un jour mon visage

pour en dessiner

les contours.

Je ne suis incliné

à moi-même

 qu’à te deviner

 penchée sur moi,

 telle une Fée

bienfaisante.

  

Je t’imagine parfois

en mon théâtre intime.

 La place est déserte.

 Le portail de fer est fermé.

La haie dresse ses tiges dans

 l’air transi de froid.

Les flocons,

 une pluie de flocons,

une giboulée de flocons,

flotte entre Ciel et Terre.

Des flocons-messagers

 qui tracent les lignes

 de Qui-tu-es,

 là sur ce banc de bois

 qui porte encore la chute

de ton corps souple,

chaud, disposé

 à la mesure

 étroite de l’heure.

Ce banc si vide que,

pour un peu, il chanterait

un hymne à ta beauté

et alors, sur Terre,

 tout se figerait,

et alors sur Terre

tu serais

 la Seule

 à vivre,

à sentir,

 à aimer.

 

Tout autour du banc,

les arbres font

 comme une porte,

un Temple à la Déesse

que tu ne manqueras

d’être pour moi,

simple Guetteur

 de tes Songes.

 Car il me plaît

de t’envisager sous

 les traits indistincts

de quelque animal fabuleux,

 Licorne, Oryx, Chimère,

en tout cas image nichée

au plus secret de

mon imaginaire,

un Double en

 quelque sorte,

un Jumeau,

une Ombre Siamoise.

Ainsi figurerais-tu mon envers,

 le contrepoint que mon esprit

réclame afin de se connaître

en totalité.

Sais-tu combien

 il est éprouvant

 de sentir en Soi

la ligne d’une division,

 la trace d’une césure,

de s’approcher,

 à tout instant,

d’une faille

qui pourrait

s’ouvrir où connaître

le plus cruel désespoir,

s’immoler en Soi

et perdre

 toute prétention

à être.

Mais vois-tu,

malgré ma

plainte lancinante,

un genre de mélancolie

 s’abreuvant à sa propre source,

 je ne suis nullement triste,

seulement en

attente de Toi :

Flocon qui virevoltes

et hésites à rejoindre le sol,

 Encre du Ciel qui

imprimes en moi

ses précieux caractères,

Arbre levé dans la

 toile du silence,

 Place lovée

 en sa blancheur,

Banc de bois

qui dessine

 le souvenir de Toi.

Le possible de Toi

 

 Oui, de Toi.

 

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24 octobre 2026 6 24 /10 /octobre /2026 07:20
Traces mémorielles du temps.

                                                  Photographie : JPV

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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23 octobre 2026 5 23 /10 /octobre /2026 07:15
 Le roman d’une Veuve Noire

 Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

« L’aube d’une absence », avais-je pensé, vous apercevant dans le demi-deuil de cette terrasse ombreuse. C’était curieux cette forme de vous que vous adressiez au monde. Jamais, dans ma vie semée d’aventures, je n’avais vu pareille esquisse si proche de la disparition. La lumière n’était nullement lumière mais traînée fuligineuse, sans doute semblable à ces « Ames mortes », à cette sombre représentation de l’enfer existentiel décrit par Gogol. Etiez-vous réellement en enfer ? Pour quel péché, quelle faute que vous ne sembliez pouvoir expier ? Mon âme romantique eut tôt fait de dresser à votre intention une haute dramaturgie. Vous ne pouviez être qu’en proie au doute, au questionnement sans fin, peut-être abandonnée par votre Amant, manière de feuille morte bousculée par le vent.

   C’était surtout votre immobilité qui m’atteignait, comme si l’espace soudain étréci vous avait enveloppée dans une étroite tunique, une camisole pour tout dire, votre destin paraissant figé dans une manifeste impossibilité de vous affranchir de sa pesante diction. Tout autour de vous, rien ne pouvait figurer que le vide. Je pensais alors, d’une manière métaphorique, à ces taches d’huile irisées qui chassent au loin tout liquide, toute eau voulant s’inscrire dans leur mystérieux domaine. Aussi, à l’image de deux aimants de pôles identiques qui créent un irrépressible champ de répulsion. Tout le contraire de ces fameuses « affinités électives » qui rapprochent étrangement les êtres à leur insu, sans qu’aucune hypothèse rationnelle ne puisse se déduire de cette attraction passionnée. Une pure effervescence de deux cheminements appelés à confluer, à ne plus connaître leurs propres limites, à se fondre l’un dans l’autre comme s’il en avait été décidé ainsi de toute éternité.

   L’espace n’était nullement l’espace. Cloué qu’il était en ce lieu d’étonnante sidération. Une intime et profonde réflexion m’invitait à me tenir sur mes gardes, à ne nullement franchir la limite de votre domaine comme si un invisible magnétisme m’eût soudain placé sous votre domination sans qu’il me fût possible de jamais m’en affranchir. Et, du reste, tous mes essais de rationalisation, de logique, échouaient au rivage du cercle dans lequel vous étiez confinée. Insecte pris dans son bloc de résine, vous n’offriez au monde que cette forme glacée, hors de toute vision ordinaire, pareille à ces origamis japonais, pliure d’une figure de soi sur soi jusqu’au terme d’une déconcertante incompréhension. C’était bien ceci, vous étiez un genre de barbacane à l’angle de quelque forteresse, une tour ronde dont on aurait occlus les fines meurtrières, il ne demeurait que cette sourde puissance, cette énergie interne dont, parfois, je devinais l’impatience, comme un murmure qui enflait et devait se presser tout au bord de votre peau sans pouvoir en franchir l’écran opaque, sans doute douloureux. Nul n’aurait pu demeurer en cet état d’affliction qu’au risque de sa propre perte. En raison de ceci, je vous croyais personnage de fiction, un de ceux qu’à longueur de journée distillait mon cerveau embrumé, ce réseau illisible, y compris pour ma propre pensée.

   Mais n’étais-je en train de bâtir, de toutes pièces, une scène dont les tréteaux de fragile constitution ne pourraient longtemps soutenir l’épreuve à laquelle ils étaient soumis ? Il faut dire, mon champ de vision était si étréci et quoique m’étant hissé sur une chaise, la perspective que m’offrait la tabatière débordant à peine du toit, infligeait à mes yeux l’image d’un paysage tronqué, pareil à ces décors en trompe-l’œil d’un théâtre de chambre. Tout au plus s’agissait-il d’une réalité fragmentée, laquelle, chacun le sait, ouvre tout grand les portes de l’imaginaire et des fantasmes qui en sont les habituelles fascinations. Cependant, afin de rétablir en moi quelque sérénité et créer les conditions d’une vision plus apaisée, sinon exacte des choses, j’avais regagné ma table de travail dans ce galetas éclairé d’un jour sévère. Pour mon séjour à C., je n’avais guère trouvé à me loger que dans cette sorte de mansarde, certes poétique et rêveuse, mais refermée sur l’habituel spectacle du monde.

   Chaque jour qui passait me voyait penché sur le clavier de ma machine, gravant dans le papier, à coups répétés de fins caractères, une histoire qui semblait plutôt dépendre d’un simple hasard que d’une volonté qui aurait été mienne, soutenue par la nécessité de quelque raison. Comme au sein d’un somptueux mystère, les mots se déposaient sur la page blanche un peu à la façon dont un grésil voltige dans le blizzard ne sachant ni le lieu de sa provenance, ni celui de son étonnant périple, pas plus que de sa fin, sans doute une chute dans quelque ornière vêtue de rien. Autrement dit mon existence, ici, sous les toits emplis de brume, ressemblait davantage aux rivages incertains d’un songe qu’à l’accomplissement d’une tâche inscrite dans le chiffre impérieux du destin. Je dois avouer, j’aimais cette manière de subtil flottement, entre deux airs, entre deux eaux, ne sachant, à vrai dire, quelle terre recevrait l’empreinte de mes pas et si même, un jour improbable, il m’était donné de fouler cette argile dont mes pieds ne conservaient même plus le souvenir, juste une lointaine saveur perdue dans l’antique corridor de la mémoire.

   Mais que je vous dise, vous l’Enigmatique, vous l’Etrangère, vous la Mystérieuse, je crois bien que je commence à cerner vos traits, à deviner vos manigances, à saisir les desseins que vous poursuivez tout en feignant de paraître cette Touriste égarée attendant sur le quai de quelque gare le train qui la conduira en direction de son curieux et complexe futur. Mais, bien plutôt que de développer un discours allusif, elliptique, laissez-moi donc vous dire qui vous êtes, comment votre présence s’adresse à moi sur un mode que je pourrais qualifier de « fantastique », tant votre conduite tutoie le bizarre, l’inconséquent, le paradoxal. Voyez bien ceci : je suis assis derrière la table qui supporte ma machine à écrire, un cercle de lumière nappe les feuilles couleur de neige, les feuilles semées de fins signes noirs, tels des insectes portant dans leur logis les brindilles amassées. Parfois ma vue se trouble-t-elle de fixer ces minces errances, ces bribes de mots qui dessinent une curieuse Tour de Babel typographique.

   Maintenant, dans une manière de déplacement subreptice, à peine la translation d’une lame d’air dans le silence d’un corridor, vous voici derrière moi, je sens la vibration de votre corps, je devine la froideur de votre haleine, je perçois le moindre de vos mouvements, à la façon dont l’araignée est alertée de la présence d’un insecte pris dans les mailles de sa toile. Alors que je venais tout juste de taper, sur ma Remington, la phrase suivante :

   « Magda, au faîte de sa jouissance, exaltée du plein et beau sentiment d’exister, lissait sa peau souple du plat de sa main soyeuse, s’étirait longuement dans le jour qui naissait, trouvait mille raisons de se réjouir de qui elle était, de vivre intensément chaque instant qui passait, de transformer toute chose, fût-elle infime, en un événement hors du commun qui, désormais, métamorphoserait sa vie en un pur éclat, soleil d’une gemme dans la nuit du monde ».

   Alors donc que je m’apprêtais à inscrire quelque autre sentiment d’exaltation et de bonheur simple éprouvés par mon Héroïne, je te vis approcher, vêtue de cette sombre robe à carreaux verts et noirs, on aurait dit un vitrail ancien, je te vis encore poser tes mains jaunes aux longs doigts, des serres pareilles à celles des rapaces de haut vol, les ongles peints de rouge rubis, éclats de sang dans la pénombre de ma « garçonnière », poser tes doigts sur mes poignets afin d’en immobiliser la course, je ne pouvais plus frapper quelque signe que ce soit, je vis le compas de tes jambes s’ouvrir grandement, enserrer le contour de ma taille, ta robe s’écartant, j’apercevais la broussaille de ton sexe, j’y devinais tes lèvres humides et désirantes - Magda était bien loin, perdue dans sa mer de signes -, je vis l’antre de ton plaisir pris de sombres et étranges convulsions, tu ne disais mot, tes gestes suffisaient à te décrire telle celle que tu étais, cette Ombre habitant le clair-obscur des choses, peut-être leur unique émanation, à peine une vibration à l’entour du silence, je te vis saisissant ce verre d’absinthe jaune, couleur de soufre, je te vis y tremper le double arc de tes lèvres - était-il mauve, ou bien n’était-ce qu’un reflet, la teinte d’une éternelle affliction ? -, je te vis boire longuement ton breuvage, m’invitant à imiter ta libation, je vis, sur ma table transformée en guéridon pareil à une chair épanouie, un étui à cigarettes ouvert que jouxtait une boîte d’allumettes, tu saisis entre les brindilles raides de tes doigts une longue « Bridge » au filtre de liège que tu allumas, tirant de son tabac odorant de souples volutes de fumée, nous fumions alternativement et mes lèvres rejoignaient les tiennes, au travers de l’empreinte de ton rouge posé sur le mince cylindre de papier, je te vis entière ou presque, je vis le gouffre béant de ton sexe, tumeur arachnide, peut-être Damon Diadema au corps plat et triangulaire, peut-être Argiope Bruennichi à l’abdomen rayé de jaune et de noir, je te vis dans l’entièreté de ta monstruosité, incapable de faire le moindre geste pour me soustraire à ta gluante emprise.

Je pensais à Magda, à l’une de ses répliques les plus « brillantes » dans le livre que j’écrivais : « Les femmes te tueront, ce sera le prix de ta fascination pour les Veuves Noires ».

   En effet, mon Héros de papier était dans une quête permanente, quasi-obsessionnelle de ces femmes d’âge mûr, mais encore pleines de charmes, pleines d’attraits, ces femmes d’expérience qui font de leur sombre désir un violon d’Ingres, de leur rubescent plaisir une manière d’œuvre d’art. Boris, en effet, hantait les salles glauques des casinos où ces Belles jouaient à la roulette, comme elles jouaient leurs propres vies, misant tout sur le Rouge (l’Amour) ou bien le Noir (la Mort) car ces « Belles de nuit » étaient à la recherche d’un absolu qui les comblât, ce à quoi n’avaient pu les conduire leurs défunts maris. Plus d’une avait été soupçonnée, soit d’avoir fait ingurgiter une boisson léthale à son ancien compagnon, soit de l’avoir précipité dans le vide, lorsque, tel « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », distrait du monde et des choses, il devenait soudain si facile, à l’aune d’une simple impulsion de l’index, de le conduire à trépas. Invariablement toutes les enquêtes avaient conclu à des empoisonnements volontaires des victimes, un suicide donc, ou à un vertige fatal qui aurait attiré sa proie, car en plus d’un vice fiché au plein du corps, ces Aventurières étaient douées d’une intelligence hors du commun.    

   Cette faculté tout entière, elles la destinaient à l’accomplissement de leur vice qui, somme toute, n’était que l’envers de leur vertu, de leur piété car, il n’était nullement rare qu’au détour de quelque forfait sanglant, ces Pieuses Destinées n’allassent prier dans quelque église ou sanctuaire à l’ombre desquels elles faisaient pénitence, leur acte de contrition le plus habituel consistant, dans le silence du lieu, à boire de longues rasades de Chartreuse ou bien à feuilleter quelque revue coquine où elles prélevaient les détails scénographiques dont elles s’inspireraient afin d’honorer dignement leu prochain martyr.

   Je te vis, mais te voyais-je encore, seulement le tour bleu de tes lèvres qui ressemblait étrangement aux plis ourlés de ta vulve, je te vis donc habitée d’un sourire qui en disait long sur la qualité de ta pulpeuse jouissance, tes chairs s’animaient d’étranges convulsions, ton regard de braise me touchait en plein cœur, je me débattais dans ton antre libidineux mais plus je m’agitais, plus je sombrais en de ténébreuses conques abyssales. Il y avait comme de curieux et doucereux flagelles qui butinaient mon corps, parfois je sentais la succion insistance d’une ventouse, parfois l’enroulement, autour de mon sexe, de filaments que j’imaginais être ceux d’une maléfique hydre commise à ma fin. J’avais beau me débattre, essayer de crier, les sons de ma voix, comme dans les mauvais rêves, éclataient sur mes lèvres telles de risibles bulles crevant l’eau lourde des marais.

   Oh, oui, alors, ma Geôlière devait bien s’amuser, se repaître de mon désarroi, jouir pleinement de la puissance terrible qu’elle déployait à mon encontre. Je me savais en sursis, mais, comme tout condamné à mort, tant que ma tête reposait sur le billot, qu’elle n’était pas tranchée, j’espérais quelque miracle qui m’ôterait des griffes de mon bourreau. Conservant encore un brin de lucidité, je me demandais pourquoi « bourreau » était du genre masculin. En l’occurrence le féminin remplissait son office à merveille. Je m’enfonçais doucement dans la grotte primitive, éprouvais des sensations évidemment inverses à celles ressenties par un nouveau-né. Je retournais à un lieu originel qui, peut-être, me dirait son mystère. Ce serait la contrepartie des douleurs qui m’étaient infligées.

   Bien près de disparaître de la surface du monde et des choses, dans un ultime élan d’énergie, pensant sauver ma peau du désastre, je m’entendis articuler haut et distinctement cette tragique supplique :

« Magda, je t’en prie, tire-moi donc de ce mauvais pas. Je te le rendrai au centuple ».

   Au-dessus du gouffre qui me retenait prisonnier, le visage hilare de Magda m’apparut, armé d’un sourire grinçant :

   « Boris, je te l’avais toujours dit que les femmes te perdraient. C’est bien toi, écrivain indigent qui m’as métamorphosée en Veuve Noire, le seul destin que tu aies remis entre mes mains tel le plus précieux des dons. Boris, ta fin est venue avant même que tu ne mettes un point final à ton roman. Le titre que tu cherchais vainement, le long de tes nuits blanches, le voici, je te l’offre en guise de viatique : « Douce sera ma mort ». Oui, Boris, tu as joué, tu as perdu ! Je fleurirai ta tombe au Père Lachaise. Un bouquet d’immortelles, Boris. D’immortelles, m’entends-tu ? »

 

 

 

 

 

 

 

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22 octobre 2026 4 22 /10 /octobre /2026 07:09
De tous les temps, le plus insaisissable

    Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   On est quelque part sur une haute colline au gré de laquelle se laissent deviner la mer en son moutonnement, la terre aux pliures d’argile, les rivières qui suivent leur cours sans autrement questionner le monde. Tout semble aller de soi et l’on pourrait se contenter de dériver, là, au creux de son être, sans que le moindre doute ne s’instille dans la conscience. Juste une déambulation sur la courbure des choses et rien n’altèrerait la marche en avant, pure logique élémentaire, une maille appelant l’autre dans la facilité. Mais voici que, soudain, la vue se trouble, le jugement s’altère, le vertige s’annonce comme la seule réalité possible.

   Le vent s’est levé. A peine un souffle venu de la mer avec ses gouttes de brouillard en suspension. Sur le chemin qui bouge, au milieu des herbes folles, on s’essaie à progresser mais on ne sait plus le but de sa marche, s’il existe vraiment, si le fait même d’avancer a un sens, s’il procède de lui-même, si une volonté en dresse le progrès, si un sombre dessein en fomente la forme finie à jamais.

   Ces arbres qui tanguent dans l’espace ouvert, cette manière de collusion des choses avec une confusion originaire, cette ligne bleue à l’horizon qui profère le temps en sa perte constante, toutes ces entités si floues, est-ce moi qui en règle le seul ordonnancement ou bien est-ce ainsi depuis la nuit du monde ? Alors, on n’est plus que ce mode de donation infinitésimal qui ne sait plus rien de sa condition, de ses limites, de ses supposées prérogatives.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, sitôt perçue elle est en fuite d’elle-même, elle s’esquive à reculons dans le passé qui se referme, n’est plus que tremblement, illusion. Le jour d’hier, qui est-il que je puisse rejoindre ? Il n’a plus cours. Il n’a plus corps. Seulement la consistance d’une soie qui bat dans le vent et murmure du fond de ses fibres si lâches, elles n’existent que par procuration, tel un signe usé sur un palimpseste sans mémoire. Cette ligne faseye longuement sur l’écran buriné de la sclérotique, elle hésite entre le céleste et le givre, ne sachant plus le lieu de sa couleur. Elle dit le site de sa perte, ces jalons qui courent au loin et ne sont plus que signaux par défaut, étincelles qui se dérobent au regard.

   Et le jour de demain, s’annonce-t-il au moins dans cette subtile irisation ? Est-il le devin qui m’appelle et me projette dans ce futur que je souhaite et redoute tout à la fois ? Aruspice heureux de jours de lumière, cœur de gemme diffusant sa clarté lapidaire comme pour dire le luxe du temps à venir ? Mais ces arbres à la voûte abritante, ne retiennent-ils l’instant afin qu’il ne s’évanouisse et ne s’égare dans quelque néant ? Ou alors participent-ils à ce curieux sabbat de l’heure qui, jamais, ne confie le secret de sa venue, le mystère de son envol ?

   Le temps est une imposture. A peine s’annonce-t-il qu’il devient cet inconnu, cette bouche d’ombre où s’occulte tout ce que nous cherchons à connaître qui amorcerait le début d’une logique. Nous le sentons frémir au printemps lorsque pris de l’ivresse de vivre nous nous déployons telle la crosse de  fougère. Nous le sentons en été faire sa couronne solaire qui incendie le ciel, il est figure de durée. Nous le sentons lors des belles clartés d’automne, il palpite à la façon d’une feuille morte dans le clair-obscur du sous-bois. Nous le sentons encore, mais dans l’atténuation, quand les premiers frimas poudrent la bannière grise des jours. Il est prémonition de cette décroissance qui l’entraîne vers un éternel retour du même.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, c’est elle la plus confondante de toutes, c’est elle qui procède à mon deuil, cloue un crêpe noir sur la dalle de mes yeux, alors la nuit s’installe qui noie tout dans l’inintelligible. Le passé, aussi évanescent soit-il on peut le retrouver dans le rêve éveillé, la songerie, les traces d’une photographie. Le futur, on peut le faire venir à soi, détailler un projet, donner corps à une espérance, élever le poème que nous dédierons à une inconnue. Mais le présent, il est cette immarcescible attente, ce flux continuel qui dessine dans le sable les vergetures de son passage et les efface en un même geste d’élision. Se montrant par éclipses, scintillements et brusques scansions, il nous dépossède de son être et du nôtre et nous demeurons, paradoxe des paradoxes, dans cette éternité sans nom que nous appelons de nos vœux, dont toujours nous savons  qu’elle est pure utopie et pourtant nous en configurons les illisibles limites en dehors de nous, en dedans de nous. Toute présence est au prix de ce doute fécond. Demeurer est pur prodige.

 

 

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