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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 08:15
Art et geste de la vision

Source : Otaket

 

***

 

   « Art et geste de la vision », c’est le thème que veut aborder cet article suite à un commentaire d’Emmanuel Szwed, relatif à quelques réflexions que j’avais tentées sur ce difficile sujet.

 

Mes remarques

 

   « Le geste de réception de l’art consiste en son accueil, le dépliement d’une sérénité, l’attente heureuse. Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif soutenu autant de temps que l’œuvre est présente et au-delà, lorsque, absente, elle nous convoque à la belle fête de la réminiscence. C’est toujours dans le germe de soi qu’il faut réactualiser l’émotion première, la prolonger peut-être selon les beaux motifs du concept, en porter au loin l’efflorescence aussi longtemps que dure le désir de s’accomplir selon la loi de son essence humaine, laquelle est de comprendre le monde jusqu’en ses plus infimes donations. Seule la compréhension de ce qui est, est à même de nous combler. Elle seule nous exonère d’une terrible cécité, laquelle ne peut, selon sa nature, que nous conduire à l’abîme.

   Mais, ici, il faut avoir de plus légères pensées. Mais ici, il faut voir et encore voir, inonder son regard de la plus bienfaisante des pluies. Nulle rivière de larmes, cependant, nul sanglot retenu au profond de l’isthme de la gorge. Au contraire, le ruissellement d’une pluie bénéfique, le versement d’une eau lustrale qui nous portera au-devant de nous, au seuil de cette reconnaissance d’une altérité qui assure notre complétude et nous dispose à l’effectif rayonnement de qui-nous-sommes en propre. Des nomades en quête d’un lieu où faire s’abreuver leur troupeau, d’une halte où trouver repos et arrimer son destin à la courbe de la dune, au bourgeonnent vert de l’oasis, loin là-bas, au titre de la distance, mais près au motif de la calme certitude qui enveloppe le simple et obstiné marcheur du Désert lorsque, parvenu au bivouac, toute douleur s’allège et devient gratitude, remerciement. »

 

Le commentaire d’Emmanuel Szwed

 

   « Cependant, cela demande tant d'efforts à certains. Je crois que cela se rapproche de la capacité d'avoir de l'empathie ou non. J'ai comme l'impression que cela est génétique même si je lutte contre cette idée. Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? »

*

 

 

Mon commentaire sur le commentaire

 

   D’emblée, Emmanuel, je crois qu’il faut aborder frontalement cette idée « génétique » qui progresse à bas bruit, juste au-dessous du niveau de la conscience (ne faites-vous la juste remarque de lutter « contre cette idée » ?), lorsque celle-ci, la conscience, se laisse aller à d’immédiates intuitions encore nullement assez formulées pour recevoir l’assentiment de l’entendement qui aurait posé le problème selon le Principe de Raison. Ici, il ne s’agit nullement d’une remise en question de votre attitude, Tous, Toutes, autant que nous sommes, dans les méandres de l’exister, adoptons des postures le plus souvent irréfléchies qui nous exonèrent de penser plus avant, car méditer est consécutif à l’exercice d’un réel effort. Nous avons une paresse naturelle à aborder l’aridité du concept, ce que Kant, en son temps, avait mis en exergue dans ses écrits doués d’une précision horlogère.

    Mais, cependant, faisons l’hypothèse que le regard porté sur l’art (comme en toute autre chose), serait, chez certains, optimisé au motif que cette vue amplificatrice du réel, ils la tiendraient d’une façon toute naturelle, d’une heureuse généalogie dont ils seraient la résultante dans le temps présent. Si ceci était vrai, tous les musiciens, poètes et autres littérateurs comptant sur la scène contemporaine seraient les héritiers de Jean-Sébastien Bach, de Hölderlin ou de Marcel Proust. Or, je ne connais nul exemple qui conforterait cette thèse. Le Génie est une telle singularité qu’en dehors des dons qu’il présuppose, il ne peut résulter que des strates complexes d’une histoire individuelle mêlant cette aptitude originelle au dépassement de soi que renforcent à l’envi l’exercice d’une volonté sans faille, le déploiement d’une passion entière pour un sujet particulier, l’expansion d’une puissance intérieure qui, telle la lave qui jaillit du volcan et libère dans l’espace ses bombes ignées, ses nuages de solfatares, ses jets de lapillis et ceci d’une manière si continue, si déterminée, qu’au bout du compte, au sommet du geyser, à la manière d’un couronnement, d’une royauté, s’épanouit une œuvre aux mille efflorescences. Songeons à l’invention sans limite d’un Léonard de Vinci. Songeons à la force irrépressible d’un Nietzsche. Songeons à l’immense système édifié par la pensée quasiment cosmologique d’un Hegel.

   Mais laissons ces génies dans leur « linceul de pourpre » pour de plus contingentes considérations. Je reprends mes termes : « Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif ». Certes cet énoncé paraît contradictoire puisqu’il pose, en vis-à-vis, l’absence d’effort et, en quelque manière, l’exigence d’un regard qui ne saurait se suffire d’une rapide pirouette afin d’investir l’objet auquel il accorde quelque crédit. Pour bien comprendre l’enjeu, somme toute simple, de cette énonciation, il faut en percevoir le contenu selon deux époques temporelles différées. La première exposerait la nécessité d’un regard assidu à l’œuvre qui précéderait la seconde, à savoir la nullité de l’effort à fournir au motif qu’une vision entraînée à découvrir les œuvres, à en parcourir les multiples sèmes, devient familière de ce à quoi elle se rapporte : la saisie et la compréhension de ces œuvres qui, maintenant, ne présentent plus guère de différence avec la conscience réceptrice de leur beau contenu.

   Il y a, en quelque sorte, fusion du Sujet-observant et de l’Objet-observé, ce qui, exprimé en termes philosophiques, décrit l’expérience même de l’Idéalisme, cette sublime rencontre d’un Soi avec un autre Soi, lequel, en réalité, n’est plus autre, mais le même. Coïncidence des opposés, qui ne le sont en fait, opposés, que dans les fausses hypothèses que produit une conscience hallucinée par le principe de la division, de la segmentation, du classement selon des catégories. La Nature n’est pas, d’un côté généreuse, donatrice de joie, puis d’un autre côté violente, distillant les ombres du malheur. Non, elle est tout à la fois, sans césure, sans ligne de partage, infinie corne d’abondance et main armée des pires desseins qui se puissent imaginer.

   Ensuite vous évoquez la « capacité d'avoir de l'empathie ou non », que vous rattachez de façon purement logique à l’interrogation suivante : « Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? » Certes, le recours à l’objectivité nous oblige à reconnaître la présence, chez certaines personnes, de certains « dons » que bien d’autres paraissent ignorer et, remettant sur le métier votre allusion à la « génétique », vous ne faites que placer devant nos yeux le redoutable problème du Déterminisme et de la Liberté dont nul ne saurait résoudre l’immémorial conflit en raison même que sa possible origine se fond dans l’horizon des temps. En se référant au simple bon sens, sans doute sommes-nous en partie déterminés ne serait-ce que dans la relation nécessaire que nous entretenons avec notre corps, libres également dans la relation équivalente que nous entretenons avec notre esprit. Certes, « réponse de Normand », mais qui donc pourrait prétendre démêler les fils de cette pelote embrouillée ? Ce qu’il convient cependant de poser comme condition de notre exister, l’idée selon laquelle nous sommes libres, ce qu’énonce d’une manière claire la célèbre formule de Jean-Paul Sartre : « Nous sommes condamnés à être libres », l’oxymore de la « condamnation » et de la « liberté » venant renforcer la puissance d’expansion de cette dernière, la liberté. Proposition assertive que vient étayer, d’une façon antéchronologique, la belle phrase de Jean-Jacques Rousseau : « L'homme est né libre et partout il est dans les fers », désignant au travers de l’expression aliénante « les fers », l’ensemble des forces de l’oppression sociale, société dont tout homme est partie prenante, comme si, de manière cachée, ambiguë, tout citoyen sapait inconsciemment les bases de sa propre autonomie. Faiblesse humaine, culpabilité humaine dont, sans doute, sa nature profonde est atteinte sans que pour autant il puisse y porter remède. Voilà pour la parenthèse philosophique.

   Et, maintenant, ce qui me paraît plus intéressant, à partir des questions que vous posez avec beaucoup de pertinence, c’est d’explorer le chemin au terme duquel tout regard humain, quel qu’il soit, toute condition sociale abolie, tout degré d’intelligence effacé, tout regard donc peut se constituer en regard esthétique devant lequel toute œuvre d’art, bien plutôt que de demeurer en son énigme, dévoilera à son Observateur quelques unes de ses belles et inouïes perspectives. Pour ce faire, je crois qu’il est indispensable de considérer l’enfant, tout particulièrement dans ses premières années de vie, singulièrement, celles de sa formation précédant l’entrée à l’école primaire, période où sa plasticité comportementale et intellectuelle, aussi bien qu’esthétique ne demandent qu’à se former selon le schéma ouvert d’une positivité. En son temps un livre rayonna au titre de son contenu : « Tout se joue avant six ans » de Fitzhugh Dodson, psychologue américain, spécialiste de l’éducation, qui avait la conviction que les premières années de développement de l’enfant étaient le fondement même de son avenir, les stimulations socio-culturelles de cet âge déterminant en grande partie la structure future du développement du jeune adulte, puis de l’adulte.

   Certes, cette posture « radicale » fut critiquée, singulièrement par Françoise Dolto qui y percevait comme une vision microscopique ne prenant nullement en compte la problématique adolescente, puis les différents événements de l’âge adulte. Quoi qu’il en soit, quiconque a été longuement en contact avec de tout jeunes enfants en retire l’enseignement que cette période du développement est privilégiée, qu’elle constitue le sol même sur lequel s’édifiera l’ensemble de la personnalité. Personnellement, j’adhère totalement à cette thèse qui postule la prééminence des jeunes années, ces intuitions se révélant du plus grand intérêt quant à la formation artistique, à l’éveil des enfants à tout ce qui s’inscrit dans la sphère de la création. Tout enfant observé entre l’âge de deux et cinq ans est un Artiste en puissance, même s’il faut bien admettre des différences interindividuelles.

   Et ce qu’il faut maintenant prendre en considération, le regard selon lequel, tout enfant pourrait s’inscrire dans la sphère de l’art, d’une manière que l’on pourrait dire toute « naturelle ». Il faut, ici, mettre en relation deux périodes du développement de l’enfant et les reporter à la manière de dessiner, donc de voir le Monde. L’on s’apercevra vite que le Monde des moins de six ans est plus spontané, plus libre que celui de ses aînés qui, déjà, ne fonctionne plus que sous le registre des conventions esthétiques : composition, souci des perspectives et des relations des divers éléments entre eux, lien évident avec la réalité, respect d’une certaine harmonie des couleurs, microcosme se référant, déjà, à un macrocosme, symbolisation de l’espace au titre de ce qui peut s’y donner à voir : nuages, lune, soleil, tout indiquant avec une certaine précision les conventions sociales, culturelles qui influencent les individus à partir de cet âge de la symbolisation.

 

Art et geste de la vision

Les hommes têtards

Source : Le Républicain Lorrain

Art et geste de la vision

Dessins d’enfants de CE1/CE2 (7-8 ans)

Source : Artscolaire

 

***

   L’apprentissage de la lecture constitue un genre de « révolution copernicienne », une sorte d’inversion du regard, l’œil se portant alors bien plus sur le monde extérieur que sur le monde intérieur. La lecture, première Loi sous la dictée du Père (apport de la psychanalyse), laquelle vient se substituer à l’aire libre Maternelle, Loi donc qui fixe son cadre, produit ses normes, sécrète ses interdits, balise de manière étroite le parcours du futur Homme et Citoyen. Les créations qui, jusqu’ici, étaient placées sous le signe maternel : inventions sans limites, libre fluence de l’imaginaire, lignes flexueuses, fantaisies des proportions des choses représentées, tout ceci se métamorphose en représentations géométriques, orthogonales (recours à la règle qui est recours à l’instrument mais aussi recours à la Loi, au terme d’une étonnante polysémie du signifiant), Tout ceci s’organise en positions fixes et rationnelles de ce qui s’inscrit dans l’espace délimité de la feuille, chaque chose y trouvant son repos et sa logique, ainsi le ciel sera en haut, la terre en bas et les maisons, arbres et autres constellations stellaires figureront à la manière d’un cosmos strictement orienté. Ce que l’enfant gagne en exactitude, en rigueur, en raison, il le perd dans le domaine de la pure sensibilité, de l’effectuation immédiate, de la spontanéité, l’intuition première cédant la place à un processus intellectif qui s’interpose entre qui il est et les choses qu’il veut porter au-devant de sa conscience.

   Ce qui ne manque de se dessiner au travers de ces constatations pourrait assez facilement se résumer sous les attributs respectifs de Dionysos et d’Apollon. Si l’enfant de plus de six ans est déjà inclus dans la sphère apollinienne, celui de moins de six ans se vit encore dans une manière d’effervescence dionysiaque. Et, ici, je voudrais faire signe en direction de la conception de l’art telle qu’envisagée par Nietzsche dans son regard singulier de l’esthétique. Dans son livret « La vision dionysiaque du monde », Nietzsche évoque l’image de Dionysos après avoir décrit celle d’Apollon :

   « Å l’inverse, l’art dionysiaque repose sur le jeu avec l’ivresse, avec l’extase. Ce sont principalement deux puissances actives qui élèvent l’homme naturel naïf à l’oubli de soi dans l’ivresse : l’instinct printanier, le « allons-y » de la nature, et la boisson narcotique. »

    Mais si le schéma général sous lequel fonctionne le tout jeune enfant se place sous l’insigne de Dionysos, loin s’en faut, cependant, qu’il rejoigne la conception tragique d’un chaos sur lequel repose la conception nietzschéenne et je dirais plutôt volontiers que l’Apprenti existentiel se réfère à une manière de « chaos joyeux », cet oxymore laissant le champ libre à une création sans limites, mais empreinte d’une certaine félicité. Ici, il convient d’établir une distinction nette, un genre de disjonction qui placerait, d’un côté le dionysiaque originel, d’un autre l’apollinien différé dans le temps, même si les choses ne sont pas aussi nettes, des vases communicants s’épanchent l’un en l’autre au titre de l’infinie polysémie du réel. Mais pour la pertinence de notre propos et la clarté de nos idées, nous nous réfèrerons à ces deux catégories en faisant ressortir les prédicats qui s’appliquent à l’une et à l’autre. Voici comment Wikipédia présente excellement les particularités de ces deux figures :

   « Le dionysiaque désigne la cohésion de l'individuel dans le tout de la nature, ou le « Un originel », qui comporte tout ce qui est vaste, erratique, insaisissable, sensitif, inspiré, fougueux, immuable, lié non seulement, selon Nietzsche, à l'origine des civilisations en Asie Centrale et au Moyen-Orient, mais formant également le soubassement de son opposé, l'apollinien, c'est-à-dire ce qui est cadré, stable, ordonné, classique, rationnel, régulé, mesuré, modal, supposé être le propre du « génie » dit occidental. Cette opposition entre Apollon et Dionysos a d'abord été posée par Plutarque (46-126 apr. J.-C.) puis reprise par Michelet dans la Bible de l'humanité (1864). »

   Donc nous retiendrons, par commodité intellectuelle, la physionomie de l’enfant de moins de six ans comme ce qui est « sensitif, inspiré, fougueux » et celle de l’enfant de plus de six ans comme ce qui est « cadré, stable, ordonné », même si cette répartition rationnelle peut présenter la rigidité d’un concept trop vite affirmé. Mais oublions l’enfant déjà conditionné (« formaté » selon l’expression contemporaine) par les lois scolaires et sociales pour nous tourner vers ces enfants totalement disponibles, encore pour un temps, à fonctionner dans un monde singulier qui est le leur, monde de l’imaginaire s’il en est et, corrélativement, monde de la création spontanée, sorte de reflet d’un regard non encore pollué par les contraintes de la socialité.

   Évoquant la création enfantine, il ne nous est guère possible de faire l’impasse sur le modèle novateur mis au point par le Couple Freinet. Les quelques extraits ci-après voudraient mettre en exergue cette conception nouvelle du geste créatif (et, d’une manière corollaire sur la nécessaire modification du regard qu’elle suppose), retenant essentiellement la vitalité du geste, sa libre effusion, cette manière de semence interne, ces spores diffusant dans l’espace de la page leur pure félicité, genre d’hymne à l’enfance toute-puissante lorsque, plutôt que de canaliser son énergie, on la laisse se déployer telle la corolle qui s’ouvre à l’effervescence printanière : éclosion libre de soi, constellation, dans ce qui est altérité, de sa propre originalité, de son essence à la rencontre des autres essences du monde et des hommes.

   Je cite quelques phrases extraites de l’article : « Élise Freinet, une pédagogue de l’art enfantin », d’Henri Louis Go :

   « Un optimisme frondeur et enfantin tient lieu de manifeste et se nourrit sans cesse à une vie souterraine pleine d’exubérance et d’illogisme ».

   « Le dessin, la peinture, la création artistique sous toutes ses formes, sont par excellence des disciplines rééducatrices de la spontanéité. Notre École Freinet a toujours recours à elles. »

    Dans son ouvrage « L’art enfantin », Élise Freinet précisait : « Il n’y a dans cet élan à bien réaliser sa vie aucune prétention au surhomme, aucune ambition de planer parmi les aigles, mais simple désir d’honorer la vie ». « Elle manifestait ainsi sa compréhension de la conception nietzschéenne du “surhomme” comme celui qui devient l’artiste de sa propre vie, et du renversement des valeurs dans le sens où vivre pleinement est la plus belle des vertus. »

   Je reprends ici votre belle phrase : « Regarder et voir, un art, un paysage, n'est-il pas donné tristement ou joyeusement à tout le monde ? » Si, regarder, voir sont, comme vous l’exprimez, donnés « à tout le monde », si ce monde commence par la petite enfance, si des pédagogues créatifs savent toucher en eux leur sensibilité, si les Parents s’investissent dans le projet, si les expériences esthétiques vécues en classe trouvent leur naturel prolongement à l’extérieur, au contact de la Nature, mais aussi de la Culture, musées et autres espaces dédiés à l’art, alors cette collection de « si », réalisera les conditions mêmes, pour les tout jeunes enfants, d’entrer de plain-pied dans ce fabuleux domaine de l’Art, lequel, en plus d’une réelle joie au contact des œuvres, démultiplie la conscience de Celui, Celle qui s’y confient avec la plus belle des générosités qui soient.

   Ce contact avec les grands créateurs est de première importance et, en ceci, j’inscris mes pas dans le sentier tracé par Rousseau, lequel qualifiait les enfants de : « grands imitateurs ». Sans doute, dans la plupart des cas, l’imitation est-elle le convertisseur du désir en ce qu’il souhaite obtenir, à savoir la réalisation d’une œuvre d’art. Certes, beaucoup de « si » jalonnent ce parcours et ceux-ci ne témoignent que d’une manière de cécité, de voile dont les adultes couvrent leurs yeux à défaut de voir, sous l’apparence, l’entièreté du réel, sans deviner l’évidence d’une disposition naturelle à créer chez les Tout Petits.

 

Art et geste de la vision

« Vol d’oiseau au clair de lune »

Source : Pinterest

 

   Je crois qu’ici, il faut faire référence à ces Grands Artistes qui avaient su ménager en eux un espace privilégié où continuait à s’animer leur âme d’enfant. Je pense bien évidemment à Gaston Chaissac, à ses sympathiques bonhommes posés sur des planches colorées, imprimés sur des cailloux, créés à partir de chutes de papier peint ; je pense à Jean Dubuffet, ce génial inventeur de « L’Art Brut », à ses « Matériologies » de terre et de papier froissé, à ses personnages bariolés de « Paris-Circus » ; je pense à Joan Miró, à ce « Vol d’oiseau au clair de lune », un rond orange pour la lune, un fond vert pour le ciel, trois signes noirs et un blanc, pour le mystère, la fantaisie, la pulsion des sens et tout est là, entièrement contenu dans l’évidence artistique d’un Soi sans-distance auprès du Monde.

   C’est très certainement ce qu’il faut viser chez l’enfant encore placé sous l’influence métamorphique de Dionysos : le Sans-Distance et le Monde en vis-à-vis.

 

Tout est question de REGARD !

 

   Merci, Emmanuel, d’avoir permis cette incursion, à nouveau, dans ce monde aussi étrange que beau et multiplicateur de félicités pleines dont l’Art est le subtil organisateur. Pour un temps, exilés du sacro-saint Principe de Raison (qui pour autant est indispensable à notre vision humaine), nous avons pu ouvrir l’espace libre d’une création, laquelle, chacun le sait bien, est, avant tout, création de Soi.

 

 

  

  

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 09:12
« Tout est rythme »

« Rythmes »

Robert Delaunay

Centre Pompidou 

 

***

 

« Tout est rythme.

Comprendre la beauté,

c’est parvenir à faire coïncider

son propre rythme

avec celui de la nature.

Chaque chose,

chaque être a

une indication particulière.

Il porte en lui son chant. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

« faire coïncider

son propre rythme

avec celui de la nature »,

 

   c’est bien là, à l’évidence, le mot d’ordre que l’Auteur fixe aux Protagonistes de ses romans, lesquels sont dans un réel et constant souci quant à la Nature :

 

souci du Sahara et de ses vastes étendues sauvages dans « Désert »,

souci du microcosme de cette île- miroir dans « Voyage à Rodrigues »,

souci du visage d’une Afrique mythique dans « Onitsha »,

souci des confins montagneux de la frontière italienne dans « Étoile errante »,

souci et recherche fiévreuse du site où se rassemblaient les baleines dans « Pawana ».

 

   Il y a une vraie constante, chez Le Clézio, de faire coïncider son être, par Personnages interposés, avec cette éthique écologique par rapport au cadre de vie qui, toujours, est considéré comme l’une des essences au gré desquelles les Existants que nous sommes reçoivent le juste accusé de réception de leur présence sur Terre.  Une Terre toujours fragile, mise en demeure de produire toujours plus, placée qu’elle est sous la férule d’une toute-puissance anthropologique qui n’a de cesse d’en saper les fondements les plus essentiels, les plus vitaux. Ce qui pourrait trouver sa confirmation sous la formule suivante :

 

Décoïncider de la Nature :

mort de l’Homme et de la Nature

 

Coïncider avec la Nature :

déploiement de l’Homme en ce qui

l’accueille et l’accomplit

 au plus juste de qui-il-est,

ce Rejeton de bien plus grand que lui,

cet Héritier de ressources natives

qui le dépassent et l’obligent.

 

   L’on sentira ici, combien cette nécessaire et souhaitée immersion dans le sein matriciel de la Nature ne peut avoir lieu que dans la seule dimension pathique d’un sentiment de dette en même temps que d’admiration vis-à-vis de qui, généreusement, nous octroie le bien le plus précieux, à savoir la Vie en sa plus exacte plénitude. Si la considération de la Nature peut s’opérer sous les auspices de la logique et de ses concepts au titre de déductions exactes, Chacun, Chacune comprendra l’essentiel fondement de son rapport au Tout-Autre-Naturel à l’aune d’une réelle compréhension intime, autrement dit dans l’espace totalement intériorisé des sentiments, des affects, des passions justes parce que médiatisées par les exigences de la Raison.

  

   Compte tenu de cette exigence se traduisant selon sympathies, inclinations, affinités, penchants aussi authentiques que généreux et motivés en leur fond, l’on percevra donc le soubassement prioritairement psychologique, affectif, sensible qui reliera tout Être au Milieu dont il est issu, qu’il ne pourrait renier qu’au titre de sa propre négation. C’est au regard de cette perspective pleine de sollicitude que nous aborderons la question du rythme sous l’angle particulièrement fécond de la « Rythmanalyse », concept forgé en 1931 par Dos Santos, dont Wikipédia précise :

 

   « Lúcio Alberto Pinheiro dos Santos, philosophe portugais, invente la rythmanalyse en 1931. Il voit dans la rythmanalyse une méditation sur les temporalités vécues dans le psychisme humain. Gaston Bachelard, qui le cite dans son essai « La Dialectique de la durée » en 1936, affirme l'avoir pratiquée et en être sorti rasséréné. Il précise que le terme est formé de la même façon que « psychanalyse ». Bachelard donne pour but à la rythmanalyse, « en examinant les rythmes de la vie dans leur détail » de « rendre heureuses et légères les ambivalences que les psychanalystes découvrent dans les psychismes troublés ».

 

   Nous pensons que la conception de ces rythmes, par Le Clézio, prenant fond sur une tonalité identique, il sera utile d’interpréter sa pensée selon ce même horizon. En quelque manière, la pratique de cette « rythmanalyse » qu’aussi bien nous pourrions nommer « rythmologie », consiste en l’indication de retrouver en Soi, enfouis au plus profond, ces mouvements et sinuosités aussi amples qu’archaïques, lesquels,

 

immaîtrisés, débouchent sur la névrose et ses infinies variantes,

lesquels maîtrisés donnent lieu à une belle et pleine ataraxie

dont l’équilibre est le parangon le plus immédiat,

comme le plus accessible à Ceux qui s’y entendent

à débusquer, sous l’orage,

le calme qui en a précédé l’apparition.

 

Être en rythme, c’est Être-Soi.

Ne nullement l’être, c’est être-hors-de-Soi

  

   Pour ce faire, passer du Hors-de-Soi à l’Être-Soi en sa plus grande faveur, nous nous rapprocherons, selon la pente d’une interprétation toute personnelle, toute singulière, de ce concept totalement sensible, incarné, de l’architectonique de l’oeuve de Robert Delaunay sise en tant qu’Image-titre de ce texte, cherchant à y débusquer les possibles lignes de cette « ryrhmanalyse », formatrice de Lumière en lieu et place des Ombres qui, nécessairement, habitent les couches abyssales de nos Êtres parfois plongés dans l’absolue obscurité d’une forclusion. Ce que nous proposons ci-après, consiste à mettre en parallèle, d’une manière chronologique, génétique, deux schémas chargés de formaliser deux concepts opposés et cependant complémentaires :

 

* Le Schéma 1 correspondant à une Dysrythmie Originaire

 

* Le Schéma 2 correspondant à l’Eurythmie atteinte après que la Dysrythmie

se sera métamorphosée en son contraire.

« Tout est rythme »

 

Schéma 1 : la Dysrythmie

 

   Toute dimension anthropologique passe nécessairement par ces étapes successives liées au développement même de l’Être. Au début, en cette période qui peut être considérée en tant qu’originaire, fondement sur lequel prend appui tout Vivant, les choses ne sont nullement clairement déterminées. Dans les profondeurs abyssales de l’Inconscient gravite tout un champ de forces lentes et amorphes, indifférenciées, sorte de confus maelstrom, de mangrove chaotique où les reptations dionysiaques, les emmêlements figuraux, les torsions formelles aboutissent à l’aporie d’un non-sens dont rien ne semble pouvoir sortir qu’un bien étrange salmigondis, une parole sans structure babélienne, un genre de mélopée antique-archaïque précédant toute venue claire au Langage de l’Homme, Langage en lequel il affirme et confirme son Essence.

  

   Bien plutôt se présentent les linéaments d’une animalité encore rampant à bas bruit sous la ligne de flottaison des consciences, amas indistinct de boules gélatineuses pareilles au « morceau de cire » cartésien, toute forme y inscrit son chiffre en même temps que ce dernier est repris pour une nouvelle figuration qui le réduit à n’être nullement reconnaissable. Règne d’une instabilité du Sensible dont aucun Intelligible n’a encore pénétré l’étrange matière visqueuse au point de n’être qu’un sombre marigot animé de simples et confondantes négativités.

 

Rien ne sort de soi.

Rien ne trace de ligne claire.

Rien ne se lève de ce tapis tubéro-racinaire,

sauf d’embrouillés rhizomes

dont le lexique, précisément,

est de ne pas en être un,

simple balbutiement

à l’orée d’un Monde possible.

  

   Ce sont ces traces de la passivité originaire qui sont symbolisées, sur ce schéma, par ces lignes noires sinueuses, ces traits charbonneux de pastel affectant la partie immédiatement immergée sous la ligne exacte de la Conscience. Et, ce qui est à considérer ici, dans la perspective de la Rythmanalyse, c’est que ces forces obscures, lorsqu’elles subsistent en l’Être plus que de raison, voici qu’elles constituent le terreau des névroses et autres troubles affectant si gravement la psyché que l’Analysé s’y empêtre comme pris dans d’invasives lianes dont il ne diffère guère, plongé dans une manière de catatonie qui le dépasse et, parfois, le confine à n’être qu’une effusion de ce Néant qu’il redoute, dont il sent la terrible présence à défaut d’en pouvoir connaître les secrets et mystérieux motifs.

  

   Alors qu’en est-il du travail du Couple Analysant-Analysé au sein de cet incompréhensible espace encore ininterprétable, encore semé des scories antédiluviennes de toutes choses émergeant à peine d’un socle en lequel elles végètent et se confondent comme si, par une manière de saut rétrocessif, elles voulaient rejoindre le lieu primitif de leur propre germination. Quelle est donc la valeur singulière du logos thérapeutique, si ce n’est, pour l’Analysé, d’éclairer, par son langage, ces zones interlopes d’ombres fuligineuses, apporter quelque rai de clarté qui débouchera les ténèbres, faisant apparaître, ici et là, quelques flaques lumineuses.  Elles seront autant d’orients sur lesquels l’Analysé, fixant son attention, parviendra à repérer dans le dédale de son psychisme troublé, cette manière de fil d’Ariane qui le guidera vers l’en-dehors du Labyrinthe, tout comme le Prisonnier de la Caverne Platonicienne, guidé par le feu se projetant sur la paroi de la roche, commencera son ascension en direction du Soleil-Intelligible.

   Le logos-Analysant, par son apport discriminant, permettra au trouble natif de l’Analysé de commencer à émettre de claires et rationnelles informations quant à son exister, pouvant le décrire, projeter en direction de qui il est, ces mots qui métamorphosent le celé, l’indéterminé, le confus, en leur envers. Å savoir la « clairière de l’Ouvert », la transparente détermination du réel, à commencer par le sien. Permettre au distinct de se donner en lieu et place de ce qui, jusqu’ici, demeurait dans les sombres corridors d’une incompréhension. Alors, chaque coup de scalpel porté par la dyade Analysant-Analysé en direction du sombre et de l’irrévélé, constituera autant de biffures de ces traits de graphite symboliques qui obombrent la strate immédiatement présente sous la Ligne d’Horizon de la Conscience. Ce processus se développera jusqu’à un point de visibilité suffisante, de manière à ce que l’Analysé, soustrait au clair-obscur de la mangrove primitive, puisse abandonner un funeste nadir existentiel pour découvrir cette belle zone zénithale où brille, non seulement l’éclat d’un paraître anonyme des phénomènes, mais bien plus, l’éclair de l’esquisse Humaine saisie de l’intérieur. Un peu à la manière d’un photophore découvrant, dans l‘instant de sa propre lumière, le précieux d’une essence qui n’avait nullement disparu, puisqu’elle est éternelle, voilée seulement, assombrie, portée au paradoxe de l’improféré.  Alors que l’énonciation et la détermination de ce-qui-est, constituent l’essentiel de sa mission.

 

Être-Homme, c’est parler,

désigner, pratiquer la désocclusion

de ce qui est occlus,

déchiffrer l’indéchiffrable

qui, toujours, se dissimule

sous des couches de non-vérité.

« Tout est rythme »

Schéma 2 : l’Eurythmie

 

*

 

   Et, puisque la sortie de la mangrove correspond à l’illumination du Soi et du Réel qui lui fait face, il faut maintenant se pencher sur l’étonnant passage de la Dysrythmie à l’Eurythmie, comme l’on passerait de l’Obscurité native de l’Humain en sa genèse, à sa pure Luminosité en tant que Conscience ouverte à l’entier mystère du Monde, lequel, certes de façon discrète, commence à livrer ses secrets. Si, dans la phase précédente de confusion originaire, tout équivalait à tout dans une manière d’illogisme constitutif, si les rythmes s’opposaient selon deux parties antinomiques, incommunicables,

   

voici que les rythmes conjugués

du Couple Analysant/Analysé

se mettent à l’unisson

des rythmes de toute Altérité :

 

rythmes de la Nature,

rythme des Autres,

rythmes du  Monde,

 

   si bien que, la biffure de ce qui obscurcissait la partie Inconsciente, porte au visage d’une possible analogie, Inconscient et Conscient dans ce que nous pourrions nommer une « réconciliation ». Car, en réalité, le soi-disant clivage, la supposée scission qui feraient de ces deux domaines des sites adverses, ne saurait guère résister à l’analyse.

 

L’Homme en son essence

ne peut être qu’une Figure Unitaire

où Conscient et Inconscient jouent chacun

les motifs au gré desquels ils sont

déterminés depuis l’origine des choses.

 

Le Conscient vise le Réel,

l’Inconscient vise l’Irréel.

 

Mais, en toute bonne logique,

Conscient aussi bien qu’Inconscient

prétendent à l’exister à égalité de droits.

 

L’un appelle l’autre,

comme l’autre appelle l’un.

  

 

   Ce qui est à examiner ici avec le plus vif intérêt, c’est la totale inversion des valeurs qui s’est opérée dans la transition de la Dysrythmie vers l’Eurythmie. Tout ce qui, dans la Dysrythmie se donnait sous le visage de l’obscur, de l’indéterminé, du chaotique, de l’amorphe, de l’informel, de l’illimité, de l’indécis, du contingent, de l’irrésolu, de l’indéfinissable, de l’indécidé, de l’indiscernable tous ces prédicats négatifs se voient retournés, selon la figure du chiasme, en leur exacts contraire, à savoir,

 

L’obscur devient clair

L’indéterminé cède la place au déterminé

Le chaotique s’inverse en ordonné

L’amorphe se logicise

L’informel migre vers la forme

L’illimité se voit enclos en des limites

L’indécis se comprend doté de pure volonté

Le contingent le cède au nécessaire

L’irrésolu s’effondre sous la poussée de la fermeté

L’indéfinissable s’abrite sous le précis

L’indécidé plie sous la force du manifeste

L’indiscernable s’écroule sous du juste discernement

 

   Et cette substitution des prédicats négatifs en des prédicats positifs ne provient nullement d’une magie, n’est nullement l’effet d’un tour de passe-passe, mais se tient en réserve depuis l’aube des temps dans le Destin Humain. Car rien, du Monde, ne saurait sombrer dans le chaos pour l’éternité.

 

Car il est une loi énonçant

que toute chose porte en soi,

nécessairement,

la loi complémentaire,

sinon adverse de la loi antécédente.

 

   Sorte de rythme ontologique en lequel s’inscrirait notre rythme circadien biologique scandé par l’alternance veille/sommeil. Comme si le Grand Tout Naturel était cet être somatique en lequel la logique biologique découperait des alternances de sens : une Veille-Consciente succédant à un Somme-Inconscient, seule la synthèse des deux comportant la totalité signifiante de ce que l’on pourrait nommer « Disposition », cette Entité-bifide dont nous percevons confusément la Haute Présence, à défaut d’en pouvoir tracer le centre et la périphérie. Cependant il serait naïf d’entretenir une visée idyllique de cette Eurythmie, laquelle, en ses mailles, ne peut que conserver, à titre de réminiscences obscures, quelques points négatifs attachés à son passé.

 

Jamais de pure clarté.

Jamais de pure obscurité.

Toujours un mixte des deux,

un Clair-Obscur qui, tel la Vérité,

s’obombre de quelque tache

qui en pervertit le pur éclat.

 

   Si notre hypothèse du nécessaire passage d’une Dysrythmie à une Eurythmie a quelque chance de se voir confirmer dans le réel, alors il faudra relier ce Concept-Médiateur à l’énoncé de Le Clézio reproduit ci-après :

 

Chaque chose,

chaque être a

une indication particulière.

Il porte en lui son chant. »

 

   Correspondant à l’indéterminé de la Dysrythmie, nous pourrions dire que « chaque chose, chaque, être a, en effet, une indication particulière », négative cependant, de l’ordre du discord, du non-chant que constituerait une longue et irrésolue Plainte, en laquelle retrouver tous ces motifs obscurs venant de la nuit des temps au titre d’une irrépressible phylogenèse imprimant en l’Humanité ces traces de passivité originaire dont, jamais elle ne pourrait se défaire.

   Mais aussi ces mêmes traces ontogénétiques dont chaque être porte en Soi, les motifs les plus troublants en l’espèce des actes manqués, des lapsus à répétition, des projets avortés, des espoirs déçus, des livres non lus, des concepts incompris ou bien ignorés. Ceci, bien évidemment, correspond au Schéma 1 en son visage heurté, inaccompli.

 

   S’égalant au déterminé de l’Eurythmie, alors nous pouvons affirmer avec l’Auteur, de manière positive, sinon enthousiaste :

 

« Chaque être porte en lui son chant. »

 

   Ce qui veut dire que le moment essentiel du rythme comme essence du chant, lequel moment était entravé dans la passivité, se voit ici confirmé par une activité transcendant tous les obstacles, effaçant toutes les contingences, contournant toutes les contrariétés, si bien qu’il faudrait d’abord parler d’un « plein chant », ce qui signifie, prédiqué de plénitude et, par simple glissement paronymique, le qualifier de « plain-chant », ici le « plain » indiquant l’absence « de rupture, d’accident ou d’altération », donc une réelle et authentique effectivité, une autonomie signant le gain d’une pure Liberté.

 

Du non-chant plaintif

au plain-chant hautement proféré

s’installerait la même différence

que celle existant entre

mélopée profane

et hymne sacré,

 

ce qui signifie un changement de registre essentiel,

le passage d’un relatif non-sens

à un sens assumé dans toute la latitude

de son pouvoir configurateur de joie.

 

   Si, au terme de cet article progressant difficilement parmi les écueils de la pensée que sont, toujours, les formes mutantes, polysémiques d’un réel en constant réaménagement (rien n’est totalement indéterminé, rien n’est totalement déterminé), si donc nous plaçons en vis-à-vis les deux schémas précédents, le contraste visuel donne des réponses claires à notre questionnement.

« Tout est rythme »

La mise en regard des deux images-concepts mérite encore quelque éclaircissement quant à la notion de Rythme. Le rythme suppose ce que les contenus synonymiques laissent paraître, à savoir,

 

accord, symétrie,

relation, harmonie,

mesure, proportion,

assonance.

 

   L’on conviendra que la figure de gauche, en sa Dysrythmie, est, à l’évidence, l’exact contraire de ces notions ; que les cercles de la peinture (que nous donnons comme la Figure de l’Être), se trouvent entravés quant à leur clair développement, quant à leur logique formelle, quant à leur devenir ontologique, grevés qu’ils sont par ces lacets de la passivité originaire qui les retiennent prisonniers en quelque endroit de l’espace et du temps qui ne nous sont nullement accessibles.

  

   Par contraste par rapport à ceci, la figure de droite en sa rassurante Eurythmie se manifeste en toute clarté,

 

que rien en ces cercles polychromes

ne demeure celé,

que tout est à portée de regard,

que le sens est ouvert,

la circularité mobile de l’Être

totalement visible, totalement assumée.

 

Et tout ceci nous fait penser à l’un

des rythmes les plus essentiels de l’Univers,

 

le rythme du cœur en son alternance

diastolique/systolique.

 

La contraction systolique affecterait

le Dysharmonique,

alors que la dilatation diastolique

serait le site même de la plénitude

et de l’Harmonie.

 

Rien d’étonnant à tout ceci cependant

pour la simple raison suivante :

 

La contraction systolique/dysharmonique

fait signe en direction de la Finitude,

donc de la Plainte.

 

La dilatation diastolique/Eurythmique

fait signe en direction de l’Infinitude,

donc du Chant.

 

 

 

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 08:13
De l’ici-présent à l’origine-fondement

‘Nature Morte’

 

Photographie : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Incipit - Prenant pour point focal cette belle image, belle sur le plan photographique aussi bien qu’artistique, nous voudrions poser la thèse selon laquelle l’épreuve en Noir et Blanc se dirigeant vers une supposée origine, un fondement, s’approche d’une nécessaire vérité alors que son traitement coloré, du fait de la multiplication de ses sèmes, de l’éparpillement des sens qu’elle suppose, ne ferait apparaître qu’une dilution de cette même vérité. La couleur appellerait au premier chef une esthétique, le Noir et Blanc une éthique. Mais il faut maintenant aller plus avant.

  

   SAISONS

 

   Eté - Profusion. Tout vient du cœur ruisselant des choses, tout se lève de l’indistinct et flamboie au plus haut de sa forme. Tout rutile et fait sens à l’acmé de son être. Regardons ‘L’été’ de Pieter Brueghel l'Ancien. L’image, hautement solaire, expansive, ne laisse nullement de place à l’ombre, au recueil, à la méditation. L’activité bat son plein qui n’attribue aux hommes nul interstice pour quelque repos. L’air est infiniment tendu. Les pensées sont lentes à venir. Tout se fait dans l’immédiateté de l’action. Il faut boire à la jarre pléthorique de la vie. Il faut s’emplir d’un épicurisme au premier degré qui ne s’embarrasse de quelque considération fâcheuse. Eté comme arche tendue du désir. Eté comme présence du présent en sa fulgurante instantanéité. Tout doit être plein, les flux existentiels bourgeonnent, les corolles s’ouvrent, la corne d’abondance diffuse dans l’air saturé de joie imminente les pollens et les nectars de la vie prise à bras le corps. Partout la couleur est à la fête, partout elle dissémine les spores de la croissance, de l’expansion, de la diffusion multiple, bariolée, chamarrée, tel l’habit d’Arlequin.

   A cette aune, l’âme existe-t-elle, l’esprit trouve-t-il aire favorable à son expansion, la dague des soucis et des inquiétudes lacère-t-elle la toile unie du réel ? L’angoisse, cette ambroisie de la Métaphysique, est-elle à même de déployer sa tragique efflorescence ? Non, ici se montre, sous la plus vive des clartés, la généreuse climatique des divertissements estivaux, ici s’actualise la dimension plurielle des phénomènes, la prolifération naturelle, polyphonique, polychrome, poly-sensorielle de ce qui vient à soi pour dire la luxueuse apparence de ceci qui se montre, que nulle contrariété ne saurait entraver, dont nulle tristesse ne pourrait entamer le capital d’illimitée jouissance. Là, dans la multitude riante, épanouie, là dans la grande spirale d’allégresse, ne saurait s’immiscer la mélancolie des penseurs abscons, des faiseurs de morale, des alchimistes de concepts, des dogmatiques religieux, des ascètes en voie pour l’Absolu. Tout spleen, tout chagrin, toute morosité font tache et obscurcissent le ciel d’ombres jugées funestes, invasives, hors de saison et de propos.

    Automne - Ce que l’été avait commencé, l’automne l’accomplit dans la plus somptueuse amplitude. Les couleurs, prises de l’intérieur, s’exhaussent, scintillent. Les érables sont incendiés, les forêts sont chatoyantes, les feuilles expulsent les dernières traces chlorophylliennes, le vert apaisant est banni que remplacent l’éclat du carmin, le rugissement de l’écarlate, l’assaut du vermeil, la vibration de la garance. On est ici, si loin de la photographie placée à l’initiale de cet article, on est à son exact opposé. Elle qui vit dans la modestie de la pénombre, elle qui se vêt de gris soutenu et de noir profond, elle qui se retire au plus intime de son être, voici que la meute automnale, la débauche multicolore, l’arc-en-ciel pléthorique viennent apporter la plus verticale des contradictions.

   Il y a évidente polémique, comme si l’excès des tonalités, leur son cuivré, leur haute symphonie voulaient recouvrir et reconduire à néant ce qui, dans une manière de dolent silence, de parole à la limite d’une mutité, se donnait dans le chuchotement existentiel, autre nom pour une naissance sur le bord du réel, sur la margelle attentive du monde. Car il n’y a vraiment que dans le retrait, dans la modestie de l’apparence, dans l’économie du dire que se décèle l’exactitude des choses, autrement dit le dévoilement de leur vérité. Et le moment est venu de placer la notion de vérité selon le mode grec antique du dévoilement, nommé ‘alètheia’. Ce concept se décline selon deux modes : vérité au sens de dévoilement (l’étant en son apparaître occulte toujours l’être qui est sa vérité), le dévoilement occulte la simple apparence pour donner lieu à l’effectivité du réel.

    [Incise - Dans ce texte, nous souhaiterions faire se révéler, de manière métaphorique, en des guises successives de décoloration et de dénuement (l’expansion estivale-automnale cédant peu à peu la place à la rigueur hivernale), une succession de stades, genre de genèse régressive qui, d’un réel saturé, surabondant (figure de la simple apparence et de l’erreur) remonterait en direction d’une figure originaire affectée de la plus juste simplicité, (seule synonyme de vérité). Un peu comme si un chemin à rebours des stations historiques traversées par les formes esthétiques devait rétrocéder à partir de leurs manifestations les plus exubérantes (fauvisme par exemple, expressionnisme), pour aboutir à l’expression dépouillée, primitive, archaïque (l’art pariétal) en lequel s’annoncerait, sinon une naïveté, du moins une évidence, une justesse, une sincérité que des strates civilisationnelles et culturelles auraient sédimentées, si bien qu’elles ne seraient plus guère perçues, ici et maintenant, qu’à la manière de spectres lointains que la lumière de la temporalité aurait affadis au point de nous les rendre illisibles.]

   Hiver - La nature s’est assagie, est rentrée dans le rang. La sève exubérante a regagné l’âme cachée des arbres, s’est invaginée au profond des racines, dans le secret des tapis de rhizomes. Les couleurs ont été gommées. Ne subsiste plus guère qu’une palette trinitaire Noir/Blanc/Gris. Un mot à peine plus haut qu’un autre. Une syntaxe du dépouillement. Une rhétorique sobre, mesurée, soucieuse de ne dire que l’essentiel, ces présences s’enlevant à peine du sol d’où elles proviennent. Une terre originaire. Une glaise formatrice des premières ébauches, des esquisses primordiales. Une présence silencieuse, à la limite d’un effacement. Comme si les choses du monde, dans leur native effraction, pouvaient, à tout moment, décider de leur être, le propulser en direction de l’étant-visible ou bien le réserver en leur être-invisible. Etonnante disposition alètheiologique, jeu d’un constant voilement/dévoilement qui est la scansion, le rythme immémorial, la pulsation selon lesquelles le se-montrer/se-cacher se donne comme la figure d’Ombre et de Lumière qui, une fois dit

 

Le Noir et le Blanc

le Rien et le Tout,

 la Nuit et le Jour,

l’Opaque et le Diaphane,

la Fin et l’Origine,

le Vide et le Plein,

l’Occultation et l’Emergence

Le Silence et la Parole,

le Mensonge et la Vérité,

le Mal et le Bien

  

   Oui, le Noir et le Blanc, et tout ce qui, symboliquement s’y réfère, dont nous venons de dresser quelques emblèmes contradictoires, dichotomiques.  Ce sont les Intuitions Fondamentales dont nous usons afin que l’emplissement de notre conscience puisse disposer de positions cardinales, d’amers qui seront les pierres vives du sens au gré desquelles cheminer sur cette terre. Quelle sera alors notre position humaine par rapport à ces polarités essentielles ? Eh bien celle d’être des médiateurs, autrement dit de nous situer dans cette valeur intermédiaire du Gris, laquelle tient du Noir sa part de doute, du Blanc sa part de certitude. Médiation ou travail de navette ininterrompu de la Matière-Ombreuse à l’Esprit-Lumière, laquelle médiation constitue le tissage ontologique du Dasein, de l’être-là tel qu’il nous est confié par la mesure du Destin. (On prendra soin de noter que les oppositions binaires figurant ci-dessus le sont dans une perspective axiologique attribuant au Noir la valeur Négative, au Blanc, la valeur Positive ou, pour le dire autrement, le Noir en tant que Mal, le Blanc en tant que Bien, le Noir du côté d’une Fausseté, le Blanc du côté d’une Vérité.)

   Ces distinctions canoniques, ces dialectiques radicales dont on pourrait penser qu’elles sont des simplifications abusives de la réalité, bien loin d’être de simples postures traditionnelles sont les conditions d’une pensée sans doute schématique mais claire des divers ordres auxquels nous confronte notre chemin d’hommes. Elles ne sont nullement des oppositions binaires se limitant à une approbation ou à un rejet des déterminations d’existence. Elles supposent, afin de prendre sens, un troisième terme, l’Existant-que-nous-sommes en sa plus haute possibilité, à savoir de considérer le Noir au même titre de possibilité que le Blanc, opérant toujours une synthèse des points de vue qui, en tant que juste milieu des choses, débouche toujours sur une vision rationnelle dudit réel. Nous sommes, en première instance, des Sujets à équidistance des Objets que nous rencontrons dans notre quotidienneté. Notre regard oscille toujours, tel le fléau de la balance, entre des mesures adverses, antinomiques, le plus souvent tressées des plus vives apories.

   Vivre en pleine conscience est ceci : aiguiser notre lucidité, dégager des différentes formes esthétiques (comportements humains, faits et gestes, postures et conduites, travaux et œuvres, socialités et culture) le ferment nécessaire au dégagement d’une éthique car les formes belles ne sauraient s’exonérer de l’exigence d’une éthique. Il est une tradition de la pensée qui condamne une telle vision dualiste du Monde pour la simple raison qu’on ne saurait situer comme antinomiques l’Esprit et le Corps dont le réel unifie les postures, les ramène à se situer dans un identique creuset. Certes, ce que le réel présente en tant que le même, les catégories linguistiques le posent en tant que différent. Comme si, d’un côté, l’Esprit vivait sa vie autonome et, d’un autre côté, le Corps, identiquement, se situait dans une sorte d’existence parallèle. Bien évidemment cette conception, prise à la lettre, serait tout simplement absurde. Ce qui est à considérer, ceci : le lieu du réel et le lieu symbolique du langage n’occupent pas les mêmes places, ne partent nullement des mêmes perspectives. Afin de décrire le réel, le langage a besoin de cette activité analytique qui pose les différentes esquisses de l’être-d’une- chose selon une successivité temporelle, alors que le flux du réel ne sépare rien, n’isole rien, simple constance de l’être en son devenir. Mais ce que l’activité langagière, de par sa nature, scinde arbitrairement, la faculté intellective le reconstruit dans une synthèse de sens immédiatement compréhensible.

   Cette digression était utile de manière à resituer

Ombre/Lumière

Rien/Tout

Occultation/Emergence

   dans un unique souci existentiel car rien de ce qui vient à nous n’est totalement Vrai ou totalement Faux, toujours un composé des deux, toujours une Plénitude que vient creuser un Vide.

   Dans le développement proposé jusqu’ici, nous n’étions nullement à la périphérie de l’œuvre de Marcel Dupertuis pour la simple raison, qu’en filigrane, elle pose toutes ces questions de l’Ombre et de la Lumière, du Vrai et du Faux, du Silence et de la Parole. Faisant ceci, elle expose l’esthétique dans la clarté d’une éthique. Et ici, ‘éthique’ nous l’entendrons au sens originel, selon la belle inflexion heideggérienne du terme de l’ancien grec ‘éthos’, qui fait signe en direction d’une manière exacte d’habiter la terre, c'est-à-dire de créer la possibilité d’un séjour de l’homme dans la Vérité de l’Être. Ceci est riche de multiples implications qui vont du travail sur soi du Dasein jusqu’à la prise en considération de toute altérité, naturelle, anthropologique au soin desquelles il faut veiller. Il va sans dire que toute œuvre d’art, au motif de sa nature transcendante, doit être le signe de toutes les attentions. Beauté, Vérité = le Même.

 

    Quelques variations phénoménologiques sur ‘Nature Morte’

 

   Cette image est suffisamment admirable pour qu’elle puisse susciter un commentaire qui se voudra aussi exact que possible, lié de près à l’essence même du phénomène, ce surgissement qui ne peut que donner lieu à cet ‘étonnement’ fondateur de la science suprême, la science  par excellence, à savoir la Philosophie. Car ici, ‘Le parti pris des choses’ pour s’exprimer en termes pongiens, se situe bien plus dans la sphère philosophique que dans la sphère esthétique, l’une n’excluant nullement l’autre (cette photographie en témoigne), il s’agit simplement de la perception subjective d’une hiérarchie des ‘apparitions’ ou, pour mieux dire, des épiphanies. Le temps est ici venu de parcourir l’image en ses donations essentielles.

   Le Noir est profond. Le Noir est inquiétant. Le Noir est le fond primordial sur lequel s’enlève le procès de la manifestation. C’est du Noir que tout vient et de lui seul. Le Noir a valeur de générateur ontologique. Le Noir n’est rien. Le Noir est pur néant. C’est de lui et de lui seul que les choses s’extraient pour parvenir à leur être, rencontrer la lumière, ouvrir la clairière de la présence. Le Noir est la Phusis, cette matrice originelle et fondatrice de la pensée matinale grecque. Le Noir est cette indétermination, cette matière chaotique, ce bouillonnement obscur de l’Être en sa confusion initiale, ce foyer des énergies et des puissances telluriques, cette cornue alchimique traversée de toutes les impatiences des oeuvres en gestation, œuvre au noir, au blanc, au rouge.

   Le Noir est ce qui tient en soi toutes les fécondations, toutes les germinations, toutes les effusions, les bourgeonnements, les efflorescences, les déploiements, les possibilités d’effectuation. Le Noir est la haute et totale mesure de l’alètheia. Le Noir est voilement en sa première monstration, mais voilement originaire qui contient en son mystère tous les dévoilements ultérieurs, toutes les paroles transcendantes, mais aussi bien immanentes.

   C’est du Noir que, nous humains, provenons, identiquement à tout ce qui vit et prospère sur le globe infini de la Terre. Le Noir en nous c’est ce qui, parfois, obombre notre silhouette humaine  et nous incline à la faute, au mensonge, à la négation de la vérité. Mais le Noir, c’est aussi l’antonyme au gré duquel survient, par simple mouvement dialectique, le savoir éclairé qui est condition de toute vérité. Si le Noir nous questionne infiniment, ce n’est guère au motif que, symboliquement, il ferait référence à la mort, au deuil, au tragique, mais c’est bien plus le contenu de ses motifs latents constitutifs de l’être-au-monde de tout ce qui est qui nous pose problème, intriqués que nous sommes à son ordre essentiel, nous les Sans-Distance qui redoutons ce qui nous aime et nous a mis au monde dans un pur geste d’oblativité. Dire oui à la vie, c’est dire oui à l’émergence de soi à partir de ce fond d’où tout surgit, où tout retourne qui peut être nommé Nature avec une majuscule à l’initiale. Connaîtrait-on jamais nom plus beau que cette simplicité essentielle, créatrice de tout ce qui est ?  

   Divin étonnement que celui-ci, merveille de l’exister en sa plus pure évidence. Qu’il y ait de l’Être et non pas Rien. Ici, l’Être se dit sur le mode du Blanc. Et, accessoirement du Gris, lequel n’est en réalité que sur le genre de l’emprunt, de la liaison, de l’échange avec ses deux tonalités primaires Noir/Blanc. Mais comment donc du Blanc peut-il se lever du Noir ? Quel événement métamorphique en autorise-t-il la survenue ? Est-il une simple décoloration de l’ombre, une atténuation du coefficient nocturne ? N’est-ce pas nous qui le rêvons afin d’exorciser ces nappes de suie et de bitume qui nous conduisent à notre propre néant ? Mais qui donc pourrait apporter une réponse à ce qui, fondamentalement, est insoluble ? Ici la logique est dépassée. Ici la raison échoue à poser des causes et des conséquences, à initier concepts et arguments.

   Car le sens, bien loin d’être une détermination du principe de Raison, semble naître de lui-même, seulement guidé par des forces aveugles dont, jamais, nous ne pourrons saisir ni l’alpha, ni l’oméga. Surgissement de soi à partir de ce qui demeure occlus, source donatrice de formes, racine productrice d’une sève retirée en soi, germe contenant le secret de sa propre ouverture. Alors il nous est enjoint de demeurer dans le site des énigme irrésolues, de procéder à quelque formule langagière dont la magie opérante, à défaut de nous donner une réponse claire, poserait un baume sur les maux princeps qui affectent la condition humaine : vouloir savoir et ne le pouvoir jamais jusqu’à épuisement du sens. Ceci se nomme ‘demeurer sur sa faim’ et la satiété jamais atteinte, sans doute constitue-t-elle le moteur de notre incessante recherche. 

   Le Blanc est ouverture. Le Blanc est rutilance. Le Blanc est parole du poème, mais aussi de la prose en son apparition contingente. Tout en haut de la photographie, le cœur refermé des tulipes, cette instance d’éclosion située dans la médiation du Gris, constitue le point de passage entre le non-dit et le dire, entre le non-être et l’être. C’est en ceci qu’il nous touche au plus profond de qui nous sommes. Allégoriquement, il pose notre naissance comme identique à toutes choses, naissance de la fleur à elle-même, du jour à sa propre présence, naissance de toute immanence à la révélation de la beauté qui en nervure le destin. Ces verres aussi dans la modestie de leur apparence, dans leur à peine murmure nous disent la fragilité de tout être sortant de sa nuit, arrivant au bord du monde à la manière gracieuse des tout jeunes enfants. Ces derniers portent encore en eux un écho du néant dont ils furent extraits (par quel miracle ?), pour témoigner de qui ils sont et seront sur les chemins du nomadisme existentiel.

   Tout, ici, se dit en vérité. Tout, ici, se donne en mode éthique. Être exactement dans l’habitation de soi, dans l’habitation du monde, voici ce que nous dit cette image tissée d’essentiel. Tout est à sa place, tout repose en son essence sans qu’aucune effraction ne vienne en troubler le repos, en déranger la quiétude. Les fleurs sont en tant que fleurs. Les verres en tant que verres. Canif, fruit, œuf en tant qu’eux-mêmes dans l’orbe de leur être. Les formes sont les formes, sans aucun débord de leur morphologie ontologique. Le canif ne présente nulle fonction ustensilaire qui le déporterait hors de lui. La poire n’est commise à aucune destination de nourrissage. La coupelle reçoit un fragment de coquille mais sans qu’elle devienne objet à destination particulière, son traitement atteste de sa belle neutralité. Le plateau de bois sur lequel reposent les êtres de l’image agit comme un fondement ou, à tout le moins, comme une discrétion qui s’efface à même sa propre parution. C’est ceci, l’exposition de toute vérité :

 

que l’essence demeure,

que la forme demeure,

que l’être demeure.

  

   Simplicité, modestie, marge de silence, invariance des tonalités, permanence du Gris qui fait son bruit atténué de navette, ourdissant la toile du sens, ce mouvement, cette lente oscillation du Noir au Blanc, du Blanc au Noir. Y aurait-il une autre vérité que celle-ci ?

   Voici, nous avons posé les fondements de cette image selon notre propre subjectivité. Or, cette dernière, dans sa royauté égotiste se montre, le plus souvent, en tant que contraire à la vérité. Du moins s’agit-il de la supposition la plus fréquente à son sujet. Certes. Mais toute vérité est toujours pour nous, en nous, immergée en notre propre être. Comment pourrions-nous jamais correspondre à notre singulière essence si nous consentions à accepter comme vérité celle de ce Quidam qui passe, avec laquelle vérité, peut-être, serions-nous en fondamental désaccord ? Ce Quidam, donc, ne jure que par le monde coloré, sa jouissance plénière, son expansion joyeuse. C’est bien en son intime que tout se passe et s’affiche dans la lumière d’une certitude. Oui, les couleurs sont belles.

    « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude », disait le très avisé Paul Cézanne. On ne pourrait s’inscrire en faux contre cette belle assertion. Tout au plus, pourrions-nous, du plus profond de notre être, dire en guise d’écho inversé : « Quand le noir et blanc sont à leur richesse, la forme est à sa plénitude. » Nulle formule, de la cézanienne ou de la nôtre (peu importe le procès en immodestie, c’est le sens qui prime toute chose !), nulle affirmation ne saurait prendre le pas sur l’autre. Simple question de ressenti intérieur, de sensation lovée au plus secret de qui nous sommes, d’intuition que nous ne cherchons qu’à justifier, le plus souvent, au moyen d’un discours rationnel ou bien métaphorique-allégorique. Au fond, l’essentiel au regard de l’oeuvre, de toute œuvre, c’est bien de réaliser l’accord entre elle, l’œuvre, et nous, de tisser des liens qui ne soient nullement des faire-valoir, des apparences, des compromissions, des allégeances, des soucis de coïncider avec une mode passagère.

   Si, nous-mêmes, dans notre faculté de sentir et de juger nous décidons toujours en vérité, alors nous serons vrais nous-mêmes, aussi bien que la peinture, la photographie en qui nous aurons trouvé un souci identique de dire le vrai, rien que le vrai. A défaut de ceci, de cette exigence, nous ne serions que des sophistes usant d’une rutilante rhétorique plutôt que de nous destiner aux exactes réflexions de la dialectique. Toujours avons-nous à coïncider, dans la plus juste des affinités qui soit, avec nous-mêmes, les autres, les choses, le monde. Ainsi se définit un homme de vérité. Pourrions-nous différer de ceci ?

 

 

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10 février 2026 2 10 /02 /février /2026 08:17

 

OMBRE et LUMIERE

 

 

regard-touareg

 Source Útkereső blogja

  Note : Voici un texte fonctionnant essentiellement sous le registre de l’imaginaire, de l’intuition. Nulle allégeance à un quelconque sacro-saint principe de raison, nulle référence à une pensée logico-rationnelle. Ce qui veut se dire ici, de l’ordre de l’ombre, de l’essence de la lumière ne peut transparaître qu’en filigrane, sous une forme particulière. Certes déroutante, certes atypique mais sans doute plus efficace qu’un discours rigoureux. Du reste, certains objets du discours échappent, par leur nature, à tout essai de démonstration. Plutôt se laisser aller à une manière de dérive langagière : entre deux eaux. Plutôt se livrer aux méandres oniriques.


    Le regard.

A l’origine, à peine une lueur dans les lointains du temps, un plissement douloureux du magma, une sphère blanche au milieu.

Tâche circulaire qui veut étendre son emprise, rayonner dans l’espace.

Mais, au début, il n’y a pas de lieu où exister, pas de fuite possible. Etau noir qui resserre ses mâchoires, veut contraindre à la disparition la couleur originelle.

Mais la couleur ne renonce pas, se contracte, diffuse ses dendrites, lance ses rayons. Blancs filaments de myéline semblables aux cheveux des comètes.

Nul dans l’univers ne le sait, mais le REGARD vient de commencer. Il aiguise son trépan, il affûte ses drôles de diamants. Il veut forer l’espace. Il veut ouvrir la bogue de la vérité, faire surgir les dards, percer la peau. La faire éclater : seule issue possible. C’est vraiment cela que veut faire le regard : enfoncer son coin de métal dans l’écorce terrestre, creuser des failles par où se verront les racines.

Ouvrir le monde. Regard-silex entaillant la conscience. Regard aigu comme la pointe des flèches.

    Les yeux - le noir.

Murs de charbon. Ciel hermétique. Etau. Etau.

Autour des yeux sont les signes d’ébène, les signes d’obsidienne. Ils creusent la nuit.

Ils sont canines. Incisives. Ils veulent lacérer la chair, la manduquer.

Pulpe ligneuse. Racines. Les longs rhizomes sombrent les cavités, gluent les abîmes. Grand est le silence dans les orbites vides par où le vent s’engouffre.

Gouffre du ciel noir que n’habite nul horizon. Seuls les grands arbres décharnés sont plantés dans la terre et leurs hiéroglyphes cinglent le ciel. Ciel vide d’éclairs.

Les nuages sont si denses, cotonneux, pressés comme l’étoupe. Noir silence que traversent les cercles étroits des paroles scellées.

Pierres de lave refermées sur leur sourde clarté. Tout est si noir dans l’espace étréci.

Tout si noir. Hachuré. Traits de fusain, coulées de cendre perdues. Goudron. Goudron.

    La tête - Le noir.

Noirceur du sommeil. Blanche noirceur du sommeil sous les fulgurantes étoiles du rêve. L’outre de la conscience s’est étrécie, s’est réduite à la taille de l’ombre. Ombre onirique rapide, sorte de cil vibratile, battement infime de diatomée.

Le noir est répandu partout, à la façon d’une membrane tendue. Aile de chauve-souris. Cris perçants du silence.

La tête est un chaudron de bitume et le chiasma des yeux une étrave ensablée. Etrave serrée dans l’eau lourde, marécageuse, parcourue de filaments de suie. Tête encagée dans les mailles d’acier. Le limaçon des oreilles, envahi de grenaille, tinte dans le gris. Dans la mesure étroite du jour.

Mais où la lumière ? Où le rayon ? Où le chemin ? Tête d’os encadrée de poudre noire. Tête en forme de boulet de canon. Où la mèche ? Où le détonateur qui incisera de feu les nervures, distendra les cerneaux ? Qu’enfin coule la poix nocturne ! Et la matière grise, pourquoi la nommer ainsi ? Pourquoi pas "l’étendue noire" ? ; "le sombre cachot où se terrent les idées" ? ; "les hameçons métaphysiques" ? La nommer métaphoriquement : "cancrelat" ; "étuve immonde" ; "creuset d’où rien ne sort" .

Tout est si noir dans les veines charriant du sang épais, putride. Qui donc a parlé d’idées lumineuses ? Et la lumière où est-elle ? Qu’on m’apporte donc de la lumière ! Un seul photon entier, rond comme une bille, éclatant comme mille soleils ! Un seul photon et du cosmos surgiront mille étoiles de feu.

Mais rien ne sort jamais de la tête noire. Sauf le chaos, le vertige et des billes de coke et des coulées de lave brune et des scories mauvaises. Où donc le remède pour décolorer l’ombre ? Où donc la clé pour habiter la faille oblique des jours ?

    Les yeux - Le soleil.

Depuis toujours les yeux savent cette clarté que diffuse l’étoile solaire. Depuis toujours ils savent ce rayonnement qui jaillit de l’astre blanc, cette parole de l’origine.

Les mots ne sont que cela : des éclats de lumière. Vous le saviez avant même le premier clignotement de votre conscience. Vous le saviez depuis l’antre primitif, la conque où flottaient les eaux primordiales. Les eaux douces, pures, qui bruissaient de mots. Du fond de votre cécité vous les perceviez ces éclats dans la nuit, ces feux de Bengale. Comme une couronne tressée, une comète enveloppante. Vous n’étiez alors qu’une parole celée, une idée fossile. En attente seulement. En attente du dire qui déploie, ouvre, rayonne. Membrane amniotique tendue sous les eaux. Tendue jusqu’à l’effraction qui libère, ouvre la voie à ce qui, depuis toujours, veut surgir à la clarté. Que proférer autrement que par la lumière ? Que dire autrement que par l’étoile blanche dispensatrice du cosmos ? Toutes les choses de lumière nous parlent. Toutes les choses nous parlent de lumière. Depuis la grande couronne qui gravite autour de la sphère brûlante jusqu’au tremblement de la luciole. Tout dans l’étincelle. Tout dans le scintillement. Tout dans les pupilles qui scrutent l’espace. Là est la seule réalité : diamants à la pointe des herbes ; miroirs inclinés des vagues ; clignotement des étoiles dans le ciel tendu comme un schiste.

Là est la seule réalité, avant que les yeux, en forme d’amandes étrécies, ne soudent leur porcelaine. Sclérotique biffée. Dure-mère retournée comme un gant. Lumière occluse. C’est toujours ainsi à la fin. Ombre. Ombre. Ombre.

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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 09:21

 

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens.

 

 lpvds

 

 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme :
Carly Waito
.

 

 

                                                                         Cet article est dédié à mon Ami JPL.

 

 

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

 Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

  Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ?

  Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.  

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante. 

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

  Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

 

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8 février 2026 7 08 /02 /février /2026 07:59
Voir : le regard juste

« La Joconde « 

Source : Regard sur l’Art

 

***

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. "

 

Marcel Proust

 

*

 

   [Quelques mots avant-coureurs – En nos contemporaines saisons où l’image envahit nos yeux au point de les saturer et de les conduire à une possible cécité, cet article voudrait se donner à la manière d’une réhabilitation de la Langue. Notre époque soi-disant « postmoderne » croule sous la charge iconique que Guy Debord sut si bien décrire sous son titre de « Société du spectacle » dont nos modernes selfies sont l’affligeant point d’orgue, que vient bêtement concurrencer une « intelligence artificielle » qui n’a d’intelligence que le nom et d’artificiel la totalité de son « art ». Le temps n’est guère éloigné où l’homme cybernétique sera l’obligé de la Machine. Ceci est si navrant que le bel humanisme de la Renaissance et les prodiges de la Raison du Siècle des Lumières menacent de s’effondrer à tout instant, entraînent dans leur chute le peu d’essence de l’Homme qui demeure visible.

    Le sujet qui suit se veut la promotion du fait littéraire au détriment de l’éparpillement et du fourmillement incessant des images qui, en quelque manière, en sonnent le glas. De nos jours l’orthographe est maltraitée au point que même les plus brillants agrégés de nos Universités se fourvoient dans des formes langagières qui seraient risibles si elles ne manifestaient une mécompréhension du langage qui devient extrêmement préoccupante. Nous ne pouvons accepter, au nom d’un supposé « progrès », que la littérature, la poésie, les mots en leur ensemble ne deviennent la banlieue de pratiques « néo-culturelles » où le tag se substitue à la métaphore, où le graph urbain, le plus souvent hideux, vient empiéter sur l’Art en sa plus profonde vérité, où la déferlante des mangas orientaux grimaçants ne vienne menacer les belles rives de la conscience esthétique.

   Notre siècle épris de vitesse et de nouveauté s’engouffre dans un maelstrom à tout point dommageable pour l’intellect qui n’est plus stimulé par de hautes idées mais par une galerie de portraits subalternes dont les Réseaux Sociaux se font l’écho avec la tristesse que l’on connaît et la constante désinformation qui constitue son pain quotidien. C’est à une prise de conscience doublée d’une volonté de se ressourcer à des valeurs plus essentielles que l’humain devrait employer la totalité de son énergie. Certes, mes vues paraîtront à beaucoup « élitistes » mais entre l’élitisme et la fuite en avant dans la première naïveté venue, celui-là sera bien préférable à celles-ci. Que vive la Littérature, que l’image lui soit seconde, sauf celle de l’Art, bien entendu. Que les mots, les mots sacrés soient notre breuvage !]

 

***

 

   Vous êtes dans votre forme primitive, dans l’inchoatif, le natif qui ne vous ont encore nullement façonné. Vous êtes chrysalide en attente de Soi. Vous êtes en voie de, sur le chemin d’une métamorphose qui point mais n’énonce encore son nom. Une vague tache au large des yeux. Des bruits nappés de silence. Des touchers à la douce effusion de soie. Des goûts qui n’ont de sapidité qu’à la mesure de vos timides papilles. Tout volète autour de vous avec des irisations de colibri. Tout apparaît dans des dessins souples de lianes. Tout se donne dans le mystère non encore éclos du jour. Vous êtes dans une sorte d’innocence, vous dupliquez, malgré vous,  l’évanescence des  séraphiques figures, votre peau se moire d’opalescence, votre chair végète dans un marais indolent, baigne dans une eau grise de lagune. Vous pourriez demeurer ainsi une éternité, comme la diatomée incluse dans sa mince pellicule d’eau. Mais vous êtes Homme et étant Ceci, vous sentez en vous, au plus profond de vos propres abysses, d’étranges remuements, d’insistantes impatiences, un désir de mouvement, l’élan d’un dépassement qui pourrait survenir sous la simple impulsion de votre volonté. Vous sentez, bandé tel l’arc du valeureux Ulysse, ce ressort qui ne vit que de se détendre, de coloniser l’espace, de s’affirmer comme transcendance, autrement dit fomentant le dessein de s’arracher au Néant avec la ferme intention de n’y jamais retourner.

   Cette urticante vivacité, ce bouillonnement interne, cette impétuosité de geyser ne vous singularisent point, ne vous isolent point. Ils sont tout simplement coalescents à votre humanité, ils soutiennent tous vos actes, ils nervurent votre conduite, ils s’irradient dans le somptueux acte d’amour. Né, vous ne l’êtes jamais qu’à surgir de qui-vous-êtes pour faire effraction dans le vaste Monde : ici auprès de la ville aux mille rumeurs, là tout contre l’épaule amie qui vous requiert, plus loin encore dans le tumultueux maelstrom de l’exister qui est, métaphoriquement, cet insatiable Pas de Deux, cette Grande Roue, ce Tremplin sur lequel vous prendrez essor, tout comme le jeune enfant édifie sa propre effigie à l’aune de ces châteaux de sable qu’il crée et recrée incessamment, manière d’autoconstitution de Soi face au Vide essentiel d’un univers nécessairement chaotique.

   Et maintenant, imaginez qui-vous-êtes, identique à une Outre vide que la vie emplira de ses mille fascinations. En quelque manière, vous êtes un être creux et il vous faudra vous construire autour de cette vacuité. Un peu comme si votre centre était occupé par un mât de Cocagne auquel vous accrocheriez divers objets, diverses surprises, diverses breloques, tout ce divers vous façonnant jusqu’à votre entière complétude, telle du moins que vous la concevez en votre for intérieur. C’est bien de votre indétermination dont il s’agit que vous devrez constamment abreuver afin que votre soif étanchée, vous puissiez vous considérer Homme parmi l’entière communauté des Hommes. Or, puisqu’en votre fond, vous êtes Homme de Parole, c’est d’abord aux mots que vous avez confié le soin de vous tirer de l’anonymat ambiant. Ce qui se passe : les mots s’assemblent un à un patiemment, ils font leurs petites boules émouvantes, ils s’assemblent en grappes, ils se multiplient en essaims, ils se soudent et font s’élever en-qui-vous-êtes de touchantes architectures, elles vous font penser à ces admirables termitières avec leurs galeries à l’infini, leurs piliers d’argile, leurs loges et leurs chambres, leur large atrium à la base de l’édifice. Certes vous êtes admiratif face à cette complexité des mots, à leurs subtils arrangements, aux dentelles sémantiques qu’ils élaborent à la façon d’un délicat miellat. Mais ce qui vous gêne, c’est cette LENTE alchimie, ce métabolisme si inapparent que vous n’en sentez guère le cheminement, cependant il tisse votre genèse goutte à goutte, à un rythme infinitésimal qui est le seul qui conviendrait afin que l’assemblage tînt, que la patient puzzle ne se lézardât pas.

   Face au Langage, face à la durée de sa germination, que vous jugez infinie, vos impatiences fondatrices se rebellent. Ça fourmille en vous. Ça fait ses mille voltes. Ça burine tout contre les murs de terre de la termitière. Ça fait ses écroulements, ça réduit en poussière et, bientôt, la chute se produira qui sera inévitable, et bientôt, vous serez pareil à ces cerfs-volants qui faseyent dans le Noroît, privés d’amers qui pourraient les reconduire à quelque réalité et il ne demeurera, dans le vaste ciel, que l’empreinte vide de leur passage. Mais, au-delà de cette aimable métaphore, c’est le sens profond du langage lui-même qui se posera et ne cessera d’interroger quiconque aura aperçu que les Mots sont l’essence de l’Homme, non une décoration, un artifice, uns simple fleur à fixer à sa boutonnière. Mais bien peu, parmi les Humains, se sentiront concernés par cette inquiétude métaphysique. La plupart vaqueront à leurs tâches, bien plus préoccupés de l’heure de la sortie du bureau et du salaire en fin de mois que de s’interroger sur le destin des phrases qui, somme toute, est bien naturel. Mais je reviens à ce Vous générique, dont je fais évidemment partie, qui nous occupe en cet instant. Certes les mots ne sont nullement inutiles, ils ont servi à définir votre patronyme, à fixer la topologie de votre habitation sur terre, à adresser à l’Amante vos plus belles inspirations dans le mystérieux et toujours renouvelé domaine de l’Amour. Seulement, au fur et à mesure du temps, le langage devenant si familier qu’il disparaissait sous le premier beau paysage, sous la dernière invention de notre société consumériste, vous lui avez accordé moins d’attention, vous l’avez, il faut bien l’avouer, négligé, oublié, remisé en de bien étranges oubliettes.

   Certes, le cinématographe est antédiluvien et les Frères Lumière sont morts depuis belle lurette. Successivement, évoquant le Septième Art, vous vous êtes exprimé de la sorte : « On va regarder un film au cinéma », puis votre hâte aidant : « On va au ciné », puis dans une étonnante variation « On va se faire un p’tit ciné ». C’est étonnant, tout de même, cette plasticité humaine qui s’empare du réel et lui fait subir moultes distorsions sans même qu’elle en perçoive la portée. Il est vrai, de nos jours, dans la perspective d’un langage sans doute « postmoderne », « On s’fait beaucoup de choses » : « On s’fait un resto » ; « On s’fait une balade », « On s’fait une expo », et voici le faire, cette condition de possibilité d’action des Existants, conjuguée à toutes les sauces imaginables où le musée prend rang de balade, de ciné, de resto et de bien d’autres choses encore, la créativité est sans limites en cette contrée.

   Mais après cette diversion récréative, reprenons le fil de notre méditation. Dans l’usage quotidien du langage, vous disposiez les mots à la queue leu-leu, et cela faisait ses longs rubans, ces sortes de brindilles pareilles aux colonnes infinies de fourmis. Mais une chose vous gênait dans cette entreprise d’énonciation : son caractère infini, toujours renouvelé, la disparition des mots à même leur profération. Å peine un mot sortait-il de votre bouche qu’il se mélangeait à l’air ambiant, comme absorbé par les volutes d’air, il n’en résultait qu’un long silence. Å peine aviez-vous griffonné quelques mots sur le blanc de la feuille qu’il n’en restait jamais que les derniers signes bientôt effacés dès le cahier refermé. Le Langage, que certains prétendaient « divin », vous paraissait affecté d’une incurable maladie liée à sa courte durée de vie, à son extinction soudaine. Pour autant, ceci ne vous tracassait nullement, ces vétilles n’étaient que la préoccupation de savants linguistes à la barbe blanche, penchés, la journée durant, sur leurs illisibles grimoires.

   Et, maintenant, ce qu’il faut énoncer en termes un peu plus consistants, ceci : le langage est constamment menacé de disparition et ce fait tient à sa nature même. Le langage est cruellement atteint d’une absence de durée. Il est flamme de l’instant. Il est étincelle que reprend en soi la longue nuit du Monde. Il brille d’un vif éclat le temps de son effectuation et retourne au Néant dont il provient. Je prononce une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que la chute de mon intonation en a fixé l’ultime limite. J’écris une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que j’ai posé mon stylo sur la table. Le langage témoigne d’un vice natif de sa propre temporalité. Et ce vice est si prononcé que nous en arriverions même à mettre en doute son existence. Qu’il s’agisse de la mise au jour d’un mot oral ou écrit, son destin est nécessairement entaché de l’absence qui en constitue le fondement. Par exemple, je prononce ou j’écris le mot « Pomme ». Et je me pose aussitôt la question de savoir quelle aura été sa réalité effective. Dans le présent de l’énonciation ou de l’écriture, chaque phonème prononcé, chaque graphème tracé, se substituent au précédent, l’effacent, puis c’est le vide qui en est la seule conclusion. « Pomme » aura existé l’espace d’un mouvement de mes lèvres, l’espace de mon geste sur la feuille.

   Quant aux autres stances temporelles, qu’en est-il ? Le mot « Pomme » ne pourra prétendre à aucun futur puisque, consommé, il est reconduit dans les limbes pour l’éternité. Le mot « Pomme » témoigne-t-il d’un passé ? Certainement puisque, ayant un instant été extrait du Néant, il a fait son étrange feu de Bengale dont, cependant, notre mémoire a gardé le souvenir. Sans doute faut-il en conclure, au moins provisoirement, que tout langage n’est retrouvé qu’au prix d’un patient travail d’archéologie. Tout comme le Savant questionne longuement ses chères Langues Mortes, se retournant sur le passé, nous ne donnons véritablement acte à notre propre langage que par un retour amont. C’est ce que nous avons proféré, ce que nous avons écrit qui, seulement, témoignent de l’Être de Langage que nous sommes. C’est un peu comme si nous recherchions nos traces inscrites sur ces belles et mystérieuses plaques d’argile mésopotamiennes où gît l’Histoire d’un peuple, d’une civilisation, d’une culture. Afin que notre langage prenne de la consistance, se dote d’une certaine épaisseur, vive dans l’opaque et ne demeure simple transparence, il nous faut adopter le paradigme proustien de la réminiscence. Ce que nous sommes, ici et maintenant, un empilement de « Petites Madeleines », une suite de mots prononcés quelque jour ancien à Combray ou ailleurs, devant une tasse de thé ou de chocolat, auprès d’une Tante Léonie, d’un Père, d’une Mère, d’une Amante, toutes ces menues paroles qui sont notre architecture, les racines et rhizomes sur lesquels nous avons prospéré, notre alpha, notre oméga, notre boussole existentielle, les amers auxquels notre vie s’est amarrée afin que, douée de quelque sens, elle devînt vraisemblable. Oui, avant tout nous sommes tissés de mots. Supprimez ces derniers et que demeurera-t-il de nous, de vous, que cette meute de chair privée de clarté, que cette peau battant au vent mauvais de l’absurde ?

   Le langage, notre langage se résume à un lent travail de sédimentation, à des superpositions de couches signifiantes, à des théories de strates à l’inventaire duquel, vous, comme moi renonçons le plus souvent au motif d’une paresse constitutionnelle. Nous, les Hommes, sommes entièrement inclinés vers le Principe de Plaisir, celui au gré duquel les choses sont vite acquises, au gré duquel nous phagocytons avec avidité tout ce qui passe à notre portée : un livre, un fruit, une Aimée, et, de plus en plus, ces objets du désir consumériste qui ne font que nous aliéner alors que nous croyons à la valeur salvatrice de leur être. Oui, au Principe de Réalité auquel s’affilie la quête mémorielle d’un passé enfoui, lequel recèle des trésors de langage et d’émotions, nous préférons, le plus souvent, l’actuelle griserie proliférante des Images qui est la marque de fabrique la plus apparente de nos sociétés soi-disant « avancées ». Mais avancées en quoi ? Dans la connaissance, la culture, le souci de l’Autre, la simplicité ou bien ce qui est le revers de tout ceci, la quête égoïque et narcissique de l’Individu au comble de son paraître, de sa semblance, de sa parution selon quelque gloire sur la Scène du Monde ?

   Ici surgit un point décisif dont cet article voudrait être le lieu : celui du conflit essentiel naissant de la rencontre de la Parole et de l’Image. Relativement à l’Image, à sa portée, à sa puissance, bien des conduites humaines se contentent de la première explication venue, de la première justification qui brille comme les flocons de neige dans leur boule de verre, c’est-à-dire l’effet d’une simple confusion d’une Vérité et de son contraire, la fausseté, l’apparence, le paiement « en monnaie de singe ». Notre société se nourrit d’images à satiété si bien que le registre iconique menace de subvertir le registre langagier. Et en ceci, il y a bien évidemment « péril en la demeure ». Quelque peu lassé par l’usage quotidien du langage, par ses tournures rituelles, par l’habitude dans laquelle, inévitablement, il s’enferme, vous lui avez substitué, consciemment ou non, le Peuple des Images et ses infinies proliférations. Ce que le langage mettait une éternité à élaborer et à révéler (la longue narration du Monde en lequel  vous êtes bien évidemment inclus), l’image vous le révélait à l’aune d’un seul regard. Å l’analytique du langage, vous préfériez le synthétique de l’image. C’est un peu comme si la réalité était une goutte d’eau dont vous auriez sondé l’anatomie au microscope. Elle vous aurait révélé, dans l’instant, tout l’insondable mystère de ses vibrions, de ses spirilles, de ses bacilles, de ses infusoires, autrement dit le minuscule microcosme que vous rencontriez chaque jour se serait métamorphosé en ce vaste macrocosme, image d’un Tout mis à disposition, d’une globalité enfin domestiquée.  Car votre insatiable curiosité n’était en quête que de ceci : que le divers, que le pluriel, que le polyphonique, le polymorphe soient votre domaine, soient votre possession à jamais. Incontestablement, il y a dans l’inclination humaine, la fascination de l’immense, de l’illimité avec sa nécessaire corrélation psychologique teintée de paranoïa et de mégalomanie.

   Seulement, dans votre vision de la plénitude offerte par l’image, dans sa supposée donation infinie du monde,  il y a un comme un vice du raisonnement, un gauchissement du concept. Et ici, afin de ne nullement demeurer dans l’abstrait, il faut avoir recours à une image. Prenons, par exemple, celle d’une œuvre d’art, en l’occurrence « Le Pauvre Pêcheur » de Pierre Puvis de Chavannes et laissons venir à nous quantité de significations qui y sont d’une manière que nous croyons liée de près au simple statut de la représentation. Une rapide description phénoménologique fera vite apparaître un certain nombre de thèmes latents, comme autant de puissances iconiques que notre regard dévoile à l’instant même où il se pose ici et là, balayant à loisir les sèmes de l’image, tout comme un moissonneur récolterait les épis au simple mouvement de sa faucille.

Voir : le regard juste

Source / Wikiart

     

   Ce qui se dévoile alors : la teinte quasiment « mystique » ou bien « biblique » que le Peintre a utilisée, laquelle, dorée à souhait, nous fait penser à la belle luminosité des icônes byzantines ou à l’irisation de la mandorle qui entoure la tête des Saints, mais aussi bien à la couche de paille sublimée sur laquelle repose le corps de Jésus en son étable de Bethléem. Une manière d’atmosphère sacrée, propice au recueillement.  Ainsi l’eau sur laquelle est posée la barque du Pêcheur évoquera-t-elle l’eau lustrale, baptismale, l’eau purificatrice dont les hommes doivent supporter l’épreuve, afin que, lavés de tous péchés, ils puissent eux aussi prétendre à quelque sainteté ou à tout le moins mériter de recevoir les dons du Ciel. Toutes les postures sont empreintes d’un profond hiératisme : nudité et inclinaison du torse du Pêcheur, fragilité native de la Figure de l’Enfant, pure oblativité de Soi de la Mère qui ne veut étreindre sa descendance qu’à la protéger des malédictions de la Terre. Cette scène, dans son dépouillement, dans son dénuement appelle une autre scène, celle du « Paradis perdu » dont, ici, il ne demeure qu’une persistante clarté, une frémissante joie mais nullement à portée des Existants, bien plutôt une Essence sous laquelle l’Humain doit nécessairement s’hypostasier car, lui-même, l’humain, n’est qu’existence contingente et entière mortalité simplement différée.

   Et l’on pourrait ainsi, à l’envi, multiplier les perspectives selon lesquelles placer cette image, souligner l’analogie des teintes avec celles, tout en finesse et élégance des natures mortes de Giorgio Morandi, évoquer aussi bien une misère identique à celle qui se lit dans les romans naturalistes de Zola, Dans « Germinal », « La Bête humaine », « La Terre », « Le ventre de Paris », « L’Assommoir » et l’on pourrait citer encore « Les Damnés de laTterre » de Franz Fanon, citer le tableau de Paul Gauguin intitulé « Misère humaine ». Toute image, par nature, appelle un ruissellement infini, un peu à la manière d’un kaléidoscope dévoilant de toujours nouveaux fragments à mesure que l’on incline et fait girer son support. Cependant, il serait naïf de croire que la totalité de ces significations se donne à la façon dont le soufre s’échappe du cratère du volcan ou bien l’eau surgit des lèvres de la terre.

 

Non, il y a, à l’origine,

 la médiation essentielle du langage.

L’image ne parle et ne signifie

que traversée de mots, irriguée

du travail de la phrase, fécondée

de la maturation d’un texte initial.

  

   Tous les orients dont il a été question, l’eau lustrale, l’oblativité de la Mère, l’image du Paradis perdu, les extensions significatives en direction de Zola, de Fanon, de Gauguin, ne sont nullement des fruits pendus dans un arbre iconique, fruits que nous pourrions cueillir du seul geste de notre regard. Ces fruits sont le résultat d’une lente et longue maturation du langage. Si nous pouvons penser certaines choses du genre de la lustration de l’eau, de l’oblativité de la Mère c’est seulement parce que les concepts afférents nous en ont été fournis par notre activité langagière. Toutes ces nuances, toute cette richesse d’une contextualisation plus large que le cadre de l’image lui-même (la misère dans « Germinal » ou dans le tableau de Gauguin), s’énoncent en nous selon des phrases et des textes qui sont notre propre narration des événements qui viennent à notre encontre.

   Imaginez vous un instant, privé de langage, de compréhension, d’expression, imaginez vous tel ce continent désert, cette mutité aphasique qui font face au Monde dans la plus grande détresse qui soit. L’image que vous apercevriez, celle du « Pauvre pêcheur », votre propre image en écho, qu’en résulterait-il, ? Eh bien vous seriez tels deux chiens de faïence s’observant dans la nuit d’une totale inconnaissance. Rien ne naîtrait de cette rencontre qu’un éternel silence qui confinerait à l’absurde.

 

Car l’image ne fait signe

qu’architecturée par le langage,

métamorphosée par le langage,

multipliée par le langage.

 

   L’image seule est inertie, impuissance, dénuement tel celui du « Pêcheur » de Puvis de Chavannes. L’image seule, bien plutôt que d’être valeur sémantique serait, dès lors, simple assemblage lexical, juxtaposition de mots privés de connexion, postures isolées que rien ne viendrait synthétiser, porter à la signification. Une manière de mots par défaut, de mots encore soudés dans une gangue matérielle dont ils ne parviendraient nullement à s’extraire.

   Le sens qui nous éclaire et ouvre le chemin de notre compréhension n’est nullement une simple donnée optique, une disposition physiologique, fût-elle celle de la mydriase, cette belle dilatation pupillaire qui n’aurait pour seule ressource qu’un total éblouissement, une définitive cécité. Tout regard qui est orienté vers une saisie existentielle ne peut l’être qu’à la mesure de l’édifice babélien qui s’est patiemment construit depuis le premier babil. La position exploratrice de nos ancêtres de la préhistoire reflète en creux notre propre évolution historique. L’Australopithèque, l’Habilis, l’Erectus, le Faber ne voient du monde que des images fixes, muettes, sans nuances, sans signification. Ils sont pierreux, racinaires, rhizomatiques par rapport à leur environnement. Ils se confondent avec l’arbre, le chemin, l’ours, la terre, le ciel, la grotte. Ils sont les sans-distance pour la simple raison que leur posture optique est de telle nature qu’elle crée des analogies signifiantes entre l’Homme et son Milieu. Il faut l’apparition du Sapiens et la révolution copernicienne que constitue le passage du limbique-reptilien au néo-cortical, c’est-à-dire du pur anatomique au symbolique, au langage, pour que le Pierreux, le Racinaire se métamorphosent en pensée de la pierre, de la racine, en subtiles allégories qui vont faire de l’Homme un être capable d’intelliger en mots la Nature qui l’accueille en son sein. Parler, lire, écrire, c’est affirmer son autonomie, c’est abandonner les mamelles de la louve, c’est être Rémus et Romulus capables d’administrer la diversité de la cité romaine, nullement de s’y aliéner dans une confiance absolue vis-à-vis d’une Génétrice, fût-elle comblée des vertus les plus remarquables.

   L’image possède, d’une manière interne qui constitue sa profonde nature, une force d’aimantation qui nous phagocyte et nous ôte toute liberté. Nous fixons une image et nous sommes fascinés, nous sommes immédiatement en elle, autrement dit notre être et le sien ne font plus qu’un. Seul le langage permet le recul, la médiation, crée l’espace humain nécessaire à la compréhension de qui-nous-sommes et de notre milieu.

 

L’Homme n’est pas Image.

L’Homme est Langage.

 

   Et, à ce point de la méditation, il faut citer la belle phrase de Proust située à l’initiale de ce texte :

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. »

 

   La « découverte », dans le cadre proustien est découverte de Soi. Les « nouveaux paysages » sont ceux qui viennent du passé et sont fécondés, exaltés, multipliés à l’aune de la sublime réminiscence. Les « nouveaux yeux » sont ceux par lesquels la littérature vient à elle dans une manière d’entière complétude, d’absolu, d’art indépassable. Paradoxalement pour la raison mais essentiellement pour l’âme, les « nouveaux yeux » ne sont que les anciens que l’exercice quotidien de la méditation ont agrandis à la dimension d’une exceptionnelle contemplation. Mais contempler ne veut nullement ici privilégier le regard, en faire le seul canal par où le sens se produira. Disant ceci, nous ne disons pas que l’intellect de l’Auteur de « La Recherche » était dépourvu d’images lorsque son esprit flottait prodigieusement du côté de chez Swann ou du côté de Guermantes. Sans doute même son « musée imaginaire » alimentait-il sa conscience imageante de milliers de formes liées à un sens esthétique hors du commun. Ceci est indéniable. Ce que nous voulons simplement affirmer c’est que le contenu de ces images, bien plutôt que d’être strictement lié à une sensorialité optique, devait s’alimenter à cette inépuisable source narrative tissée d’une infinité de mots, source qui était la chair même proustienne, le paradigme selon lequel il s’appropriait le Monde, ou plutôt créait son propre Monde. Dès lors l’image constituait l’humus à partir duquel la floraison langagière trouvait à s’épanouir. L’image n’est contingente, étroitement liée à sa condition formelle que chez ceux qui ne voient de l’exister que sa trame matérielle, nullement le flux transcendant qui en traverse l’étoffe. « La Recherche » est une suite continue de morceaux d’anthologie qui sont la marque d’un génie de la langue. Certes, nombreux sont les passages que l’on pourrait prendre pour de simples descriptions visuelles et déjà la qualité du regard semblerait se suffire à elle-même.

    Ci-dessous un extrait qui fait apparaître le Narrateur à Balbec, admirant depuis sa chambre du Grand Hôtel, le vaste paysage de la mer :

   « Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux des martinets et des hirondelles n’avait pas monté comme un jet d’eau, comme un feu d’artifice de vie, unissant l’intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j’avais devant les yeux, j’aurais pu croire qu’ils n’étaient qu’un choix, chaque jour renouvelé, de peintures qu’on montrait arbitrairement dans l’endroit où je me trouvais et sans qu’elles eussent de rapport nécessaire avec lui. Une fois c’était une exposition d’estampes japonaises : à côté de la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient ainsi que les arbres de sa rive, une barre d’un rose tendre que je n’avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s’enflait comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient attendre à sec qu’on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le regard dédaigneux, ennuyé et frivole d’un amateur ou d’une femme parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais : « C’est curieux ce coucher de soleil, c’est différent, mais enfin j’en ai déjà vu d’aussi délicats, d’aussi étonnants que celui-ci. »                             

                                          (C’est moi qui souligne les images et métaphores).

  

   Ici, à l’évidence, les soi-disant images sont débordées de toute part en raison d’une prodigieuse fécondité intellectuelle qui est tout sauf une simple observation du réel, une mimèsis. La qualité de toute perception est de rendre compte fidèlement de ce qui s’inscrit dans l’horizon des yeux. Or, cette évocation (bien plutôt que description) sort du cadre, entrelace au paysage toutes sortes de considérations esthétiques à l’aune de prouesses langagières toujours renouvelées. Les métaphores y prolifèrent depuis le « jet d’eau », le « feu d’artifice » ; la relation à la peinture, aux « estampes japonaises » installe une constante distanciation par rapport à ce qui fait face ; l’allusion à des couchers de soleil anciens déjà aperçus met en jeu un processus de mémoire. Tout ceci doit nous alerter qu’ici, nous sommes au plein du langage, de son étonnante alchimie, que la « description » est au service de ce dernier, le langage, et non l’inverse. Tout, chez Proust, part d’un examen de la vie ordinaire et mondaine afin de transformer leur prose en poésie, autrement dit tout y est orienté vers le plaisir des mots et d’eux seuls. Lire « La Recherche » en n’y percevant que du descriptif réaliste à la Zola, serait évidemment erroné.  Si cette œuvre majeure, singulière, veut se donner tout à la fois comme exploration des consciences, porte ouverte sur l’art, il lui faut nécessairement se soustraire à la fascination de l’image, à sa naturelle étroitesse (les interprétations en direction de Gauguin ou de Fanon à partir du « Pauvre pêcheur » de Puvis de Chavannes, sont de surcroît, nullement inscrites nécessairement en tant que prolongements sémantiques), il lui faut créer de toutes pièces une esthétique narrative de plus grande ampleur. Å la lecture de l’œuvre maîtresse de Proust, on ressent parfois, le souffle prodigieux, la période ample d’un Chateaubriand, cet autre Écrivain qui portait les images au plus haut des possibilités du Langage.

   Et, ici, je ne saurais faire l’économie de la page célèbre de l’Auteur du « Génie du Christianisme » qui figurait, dans le manuel scolaire de l’école primaire, le Souché, sous le titre « Une nuit au désert ». Ce texte traverse mille fois mes écrits relatifs au romantisme, à son effervescence lyrique. Ce passage est constellé d’images plus belles et étonnantes les unes que les autres. L’enfant que j’étais alors y découvrait certes ces « images » du Nouveau Monde, mais encore et d’une façon plus décisive ces brillantes métaphores qui sont des figures de rhétorique, autrement dit un procédé de la langue, bien plus que de simples facsimilés d’une réalité qui pourrait trouver sa chute dans le cadre d’une simple photographie. Certes mon imaginaire se meublait de la « savane », « des bouleaux agités », du « gémissement de la hulotte », mais d’une façon encore plus féconde de « cette mer immobile de lumière » qui constituait, pour ma jeune conscience, les fondements de ma passion future (et actuelle) pour la littérature, ce lieu unique que les métaphores, dont le sens étymologique est celui de « transport », nous offrent tel le présent le plus précieux. Ce transport dans la langue que « L’Enchanteur » savait faire naître comme par magie du fleuve ininterrompu de ses mots, une manière de Chute du Niagara éblouissante avec ses gerbes d’écume, ses « zones diaphanes de satin blanc ». Nulle image, fût-elle accomplie en son fond ne pourra jamais égaler ces mots d’anthologie. Ils nous transportent au plus haut, oui, au plus haut ! Mais lisons donc. Certes notre vision sera comblée mais, bien davantage, notre aptitude, notre bonheur à nous immerger dans les flots fabuleux, féeriques d’une littérature qui, aujourd’hui, ne sait plus trouver, ni le rythme, ni la cadence de ce « point phosphoreux » pour user de la belle métaphore poétique de cet autre génie qu’était Antonin Artaud. Or si ce « point » est l’autre nom de « l’inspiration », il est avant tout un signe, une marque insigne du langage que la quintessence du phosphore (entendons la quasi-magie du génie saura porter à sa sublime incandescence), Chateaubriand-Artaud : même combat à des siècles de distance, mais dans la belle proximité pensante :

  

   « La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès tout aurait été silence et repos sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

 

   Miracle de la vision qui se reflète, comme en un halo, dans la lumière immatérielle, irréelle, féerique de la littérature.

  

 

 

 

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7 février 2026 6 07 /02 /février /2026 08:10
Sous le regard du ciel

Saintes-Maries-de-la-Mer

Entre mer et marais…

Photogtaphie : Hervé Baïs

 

***

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Il y avait si peu de bruit.

Il y avait si peu de lumière.

Il y avait si peu de mouvement.

Vous pensiez être SEUL

 sur la face de la Terre.

Mais, peut-être, le Monde

n’était-il encore venu à lui ?

Du creux d’indolence

et de douce patience

où vous séjourniez,

vous attendiez.

Longtemps vous attendiez.

En réalité, et ceci était clair

comme un cristal de roche,

c’est vous que vous attendiez,

longue imago en attente

de sa métamorphose.

 

Votre forme, vous ne l’aviez

encore nullement imaginée.

Cuivre des Marais aux ailes orangées

 criblées de menus points noirs

ou Semi-Apollon au corps

couleur de plomb,

aux fines nervures dessinant

le pur motif de la venue à l’être ?

Oui, être Papillon, vivre votre

vie d’Éphémère et retourner

dans les limbes luxueux

 du Néant.

Ni bruit.

Ni lumière.

Ni mouvement.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Puis, soudain ça bouge

au plein des ténèbres.

Puis soudain ça fourmille

dans la tunique de votre corps.

Puis soudain vous sentez

le flux de la vie couler en vous.

Vous percevez des respirations.

Vous percevez d’infimes tropismes.

Vous percevez quelque chose

comme une étincelle

qui pourrait se lever de la nuit,

un éclat soudain illuminer le ciel,

l’emplir de sa prodigieuse présence.

Vous discernez, mais quoi ?

Les choses, dans cette manière

d’évanouissement sont

si floues, si éthérées,

pareilles à un fil de soie

qui pourrait rompre

d’un moment à l’autre.

Vous appréhendez

quelque présence.

Une forme, oui,

puis plusieurs,

des genres d’ellipses,

d’ovales indéterminés

mais qui, bientôt, diront

le secret, qu’en eux,

ils dissimulent.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Ces oblongues venues au jour,

voici qu’elles commencent à signifier,

qu’elles commencent à parler.

Mais oui, l’évidence est là,

ces ellipses enferment en elles

la naissance de regards,

comme une origine à partir de laquelle

 tout se déploierait jusqu’aux

limites de l’infini.

Tout, petit à petit, sort de l’ombre,

tout s’extrait de la chrysalide d’argile

et le Tout, soudain, se ramène à l’unité

d’un SEUL REGARD.

Ce regard est celui du Marais.

Il est large, couleur d’argent éteint,

de jour triste mais c’est en ceci qu’il est beau,

sa douce mélancolie est un enchantement

pour qui le regarde.

Et vous le Quidam qui sortez à peine

de votre marécage de ténèbres,

avouez-le, vous êtes envoûté par ce Regard,

par cet œil unique qui regarde le Monde,

le révèle, le porte devant vous

comme la seule chose à connaître.

Vous êtes vous-même,

en votre for intérieur,

et vous êtes aussi

ce REGARD qui se lève

et boit le divin Cosmos.

La duplicité de votre regard

associé à celui du Monde,

c’est ceci qui ouvre la voie

à un chemin semé de Poésie.

Vous êtes Vous et le Monde

en un seul geste de la Vision.

Vous, le Marais, le Monde,

une seule et même effusion,

une seule ligne claire

à la surface des choses.

Tout, maintenant, dans

la naturelle retenue de l’Aube

vous parle le langage des choses

secrètes et précieuses à l’être,

à ne se dévoiler que

sur le mode du Rare.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Le Ciel est très large et très haut.

Il vole à d’incroyables hauteurs

 avec ses cortèges d’oiseaux

immobiles, invisibles,

sauf aux yeux de l’âme,

elle qui voit Tout

 au milieu du Rien.

Le Ciel, aussi bien,

c’est Vous,

la meute de vos idées,

la libre expression de vos pensées,

la floculation plurielle de votre imaginaire.

Le ciel, sa toile blanche, virginale,

c’est vous lorsque, tel l’Enfant,

vous souriez aux Anges.

Le ciel, c’est vous et les nuages légers

sont les peines qui sèment parfois

à votre front les rides de l’ennui.

Le ciel, c’est vous et les vastes

 et lumineux projets

qui vous habitent et vous portent

bien plus loin que votre corps

ne pourrait le faire.

 

La ligne d’Horizon est basse,

simple trait de charbon

qui sépare l’Idéal,

des Choses Terrestres.

Là, vous explorez le Réel,

là, vous lui donnez

ses assises les plus sûres.

Car il faut bien s’amarrer

quelque part, n’est-ce pas ?

Car il faut un môle, un amer

où cesser de dériver

car, alors, l’on pourrait

sortir de Soi,

au risque de n’y

jamais revenir.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

La Mer est une langue

 qui ressemble

à la lame d’un étain vieilli.

Quelques formes illisibles

y fourmillent,

tels d’antiques signes d’imprimerie

que le temps d’un palimpseste

aurait partiellement effacés.

C’est peut-être votre Histoire qui s’écrit là,

sur le territoire lacustre des hommes,

là où toujours ils ont posé leur havresac,

bivouaqué afin d’être

 Hommes parmi les Hommes.

Puis il y a le Rivage semé des brindilles

sombres de la végétation.

Il est posé entre

 la plaque de la Mer

et la feuille du Marais.

Il est pareil à une Vigie

qui interrogerait l’horizon,

là d’où le danger pourrait surgir

qui anéantirait les efforts des Hommes,

détruirait leur inlassable patience.

 

Vous êtes ce Rivage,

cette mince lisière tendue

d’une ligne de Vie

à son effacement

 dans la tubéreuse Mort,

ce retour à l’invisible des choses.

Le Marais. L’œil du Marais,

unique mais nullement cyclopéen.

Le Regard au gré duquel

le tout du Monde

s’illumine et vient à vous

dans la plus pure joie.

Vous êtes ce Regard

qui regarde le Monde

mais aussi qui êtes

regardé par le Monde.

Il faut ce flux et ce reflux,

cet étonnant battement,

cette infinie oscillation 

du Jour et de la Nuit,

du Noir et du Blanc,

vous en êtes

le Guetteur,

le Médiateur

en même temps que

le Voyeur ébloui.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

La sclérotique du Marais,

cette platine lissée de jour,

porte en son centre la touffe

menue de la pupille,

cette mesure presque

invisible mais si nécessaire.

Lorsque l’heure bascule,

que la clarté s’efface,

la Pupille, votre Conscience,

s’élargit et connaît l’incroyable

phénomène de la mydriase,

cette splendeur

qui vous fouette à vif

et aiguise le scalpel

de votre lucidité.

Alors, voyant le Monde

d’une manière exacte,

vous devenez à même

de le juger,

de le comprendre,

 une des plus estimables valeurs

de la Destinée Humaine.

C’est le jeu continuel du temps qui passe,

l’œil du Marais reçoit la vaste parure du Ciel,

 reçoit la réflexion de la ligne d’Horizon,

reçoit les reflets nocturnes du Rivage.

 

Le Sens même du Monde est ceci :

cette infinie réverbération

au sein de laquelle

chaque Chose se connaît

et connaît l’autre

qui vient à son encontre.

Puis le dernier Rivage,

celui dont la proximité

est la plus grande,

cette herse noire

qui paraît muette,

c’est simplement le rideau

qui se fermera provisoirement

sur la Grande Scène du Monde

et alors, par le mouvement inverse

qui vous avait porté là où vous étiez,

par une sorte d’involution,

vous reviendrez

à votre nuit native,

Papillon,

puis Imago,

 puis Chenille,

puis peut-être

Simple Rien

en attente de paraître.

Cependant,

deveniez-vous

ce Rien,

vous n’aurez

rien oublié,

ni le Ciel,

ni l’Horizon,

ni le Rivage,

ni ce Regard

du Marais

ils vous escorteront

aux plus lointains confins

qui, alors, seront les vôtres.

Le Regard, ce sera VOUS.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

 

 

 

 

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6 février 2026 5 06 /02 /février /2026 09:07
C’EST Å MOI !

***

 

« Mais maintenant, j’en suis sûr,

Si je veux vaincre,

Si je veux arracher,

Si je veux déployer

Mon poids de terrible

grandeur,

 

C’EST Å MOI !

 

**

 

J.M.G. Le Clézio

 

« L’extase matérielle »

 

*

 

   Parfois est-il nécessaire de se retourner sur son passé, nullement à titre de quelque heureuse réminiscence, pas plus que pour y découvrir un fait qui s’y serait dissimulé, non, se retourner pour tâcher de comprendre ceci même qui nous arrive lorsque nous vivons et essayons d’exister. Certes, nul ne doute que cette rétrocession en direction des jours anciens, ne se solde par une  vision quelque peu de guingois, une manière de strabisme qui serait, en quelque sorte, l’inverse exact d’une ligne claire en laquelle notre destin serait inclus avec netteté, un peu à la façon d’un lumineux et mordoré scarabée illuminant, depuis le bloc de résine en lequel il repose pour l’éternité, tout ce qui vient à l’encontre. Que notre vue se dédouble, qu’elle sinue parmi un lacis de formes mêlées, indivises, l’une se donnant pour l’autre, l’autre pour l’une, qui donc pourrait s’en étonner, notre terrestre passage s’effectuant sous le signe d’une pluralité infinie, pelote dont ne pourrait être isolés, ni le fil originaire, ni le fil terminal que l’on nomme « présent », dont l’essentielle teneur est de glisser continûment entre nos doigts, si bien que nous éprouvons à son éphémère contact le sentiment d’une étrange vacuité.  En même temps, en une seule et même décision, dans l’éclair de l’instant, nous possédons et dépossédons, nous tricotons et détricotons, maille après maille, en sorte que l’ouvrage qui en résulte est plus une addition de trous qu’une lente et savante élaboration d’une architecture destinée à témoigner de ce que nous fûmes l’espace d’un bref mais assidu tissage.

   Nous en convenons, le ton est certes au moins sérieux, si ce n’est poudré de tragique, mais qui donc d’assez audacieux, ou bien de suffisamment inconscient, pourrait attribuer à notre  vie dont le terme final se rapproche de nous chaque jour qui passe, un prédicat confinant, sinon à quelque joie, au moins à un effectif bonheur distillé chaque seconde, peut-être en silence, les choses précieuses se déroulant toujours à bas bruit, sous la ligne de flottaison presque inapparente de notre lent cheminement ? Qui donc pour témoigner de si frivoles sensations dissoutes bien avant d’être perçues ?

 

Qui ?

Nous-en-personne ?

Des Familiers ?

Des Étrangers sensibles

à notre étrangeté ?

 

   « Étrangeté », voici le vocable qui sans doute prédique le mieux cette manière de « vague à l’âme » qui, depuis avant notre naissance, signe notre irrémissible appartenance à l’Humaine Condition, à savoir son essence aporétique dont, ni les Prolétaires, ni les Puissants ne peuvent modifier le cours tracé, à l’évidence, alors même que l’Homme n’était qu’un illisible point perdu dans l’océan cosmologique du devenir. Le « fatum », « l’irrévocable destin » à lui-même sa propre logique, son origine et sa fin.

  

   Du vocable « Étrange », nous retiendrons sa forme étymologique :

 

« hors du commun, extraordinaire »

 

  et si nous retenons ceci, c’est de façon à relier ce sentiment « d’extra-ordinaire », d’en-dehors du sens commun à ces modalités décrites par l’Écrivain en des mots dont l’extrême pesanteur ne peut que nous interroger, sinon nous terrasser : car « grandir », selon lui, ne se peut qu’à la condition de « vaincre », « d’arracher », d’éprouver son propre « poids », de connaître le « terrible ». Manière d’étrangeté où l’on devient étranger à Soi, comme si l’on était en-dehors de ce Soi, expulsé, et qu’y retourner ou tâcher de le faire, ne pourrait avoir lieu qu’à la hauteur d’un implacable sacrifice, d’une insupportable douleur, d’une épreuve au danger sans pareil.  

  

   Un seul instant, par la force de notre imaginaire, installons-nous au seuil de notre vie, Bambin certes « étonné » d’être-au-monde, mais nullement au titre d’une inquiétude métaphysique.  Seulement dans une manière de Jeu dont, pure naïveté, pur jaillissement dans l’espace de la lumière, nous constituons le centre et la périphérie.  Bambin donc, somme toute heureux de sa situation, expérimentant sa neuve temporalité, jamais cette dernière ne saurait se teinter de sombres tonalités de ce qui est vaincu, de ce qui est terrible, de ce qui pèse lourdement sur l’échine et menace de terrasser une existence à peine issue de son bourgeon natal. Non, le sentiment de l’originaire, si près de son surgissement, est toujours auréolé d’une grâce en tant qu’accueil d’un Joueur dont le destin est amplement ouvert à la connaissance du positif, à ce qui se laisse aborder sous les auspices d’un jour aux multiples et ineffables possibilités.

 

Être-en-Soi le motif même

d’un agrandissement,

d’un accroissement,

d’une augmentation

 

   qui sembleraient ne jamais pouvoir épuiser la large gamme des actualisations, chaque instant portant en soi la dilatation de l’instant suivant et ainsi de suite, sans que le moindre doute ne vienne en assombrir le prodigieux déploiement. Les désillusions, les embûches, les pièges seront pour plus tard lorsque les masques seront tombés, qu’apparaîtront les figures de l’exister à nu, dépouillées de leurs fards, à vif. Comme une plaie qui était dissimulée sous plusieurs épaisseurs de gaze et qui, soudain, à la disgrâce d’un coup de vent, révèle ses ecchymoses, ses chairs meurtries, sa disposition à la corruption. Au printemps de la vie tout semble s’inscrire en motifs pleins, en expansions, nullement en retraits, en négations.

 

Ainsi au « vaincre » faudrait-il substituer le « triompher »,

à « l’arrachement » la « donation »,

au « poids » le « léger »,

au « terrible » « l’attrayant ».

 

   Bien évidemment, ce qui est troublant au plus haut point, ce subit retournement du sens qui, au cours de la genèse existentielle métamorphose

 

le promis en retrait,

l’espéré en crainte,

la faveur en discrédit.

 

   C’est ainsi, le passage de l’Aube au Grand Midi et du Midi au Crépuscule (nous pensons au « Crépuscule des dieux) se synthétise sous la forme d’une Chute dont le terme, à l’évidence, ne peut qu’être mortel.

 

Chaque instant de vie en tant qu’accroissement,

porte en son revers sa soustraction, son dépouillement.

Tout progrès porte en ses basques

le motif d’une décadence.

    

   Après cette volontaire digression mêlant thèse (le Positif) et antithèse (le Négatif), convient-il de revenir au texte de l’Auteur, d’en épouser les assertions et même d’en amplifier la sémantique radicale si, du moins, ceci est possible. Et ce qu’il s’agit d’accentuer maintenant, après la vision éprouvante de ce qui réduit, contraint, oblige à se courber sous « les fourches caudines » des événements, ce qui donc est à observer avec la plus grande attention, la triple anaphore constituée par la formule :

 

Si je veux

Si je veux

Si je veux

 

   manière d’irrépressible incantation à laquelle nul ne saurait échapper pour la simple raison qu’elle est constitutive de l’Humain en son plus essentiel fondement. Et encore, faudrait-il mettre en relief de façon plus décisive ce JE triplement proféré, ce solipsisme réitéré, cette eccéité strictement impartageable, elle qui fait du Soi la seule et unique possibilité d’un face à face de Soi avec Soi, toute autre perspective n’étant qu’une fuite, une dérobade. Ceci, exprimé en termes clairs, veut dire

 

que la position de tout Sujet est éminemment Solitaire,

que la Solitude est consubstantielle à son Être,

qu’il ne pourrait jamais s’en dégager qu’au terme

de sa propre disparition, de sa définitive annulation.

 

   Se situer en dehors de son propre JE est, bien entendu, non seulement illogique, ontologiquement impossible, mais constitue l’essence même de l’aporie, le fleurissement de l’absurde en ce qu’il présente de plus confondant. Tout regard hors-de-Soi est nécessairement pris de vertige au motif que c’est le Néant-lui-même qui surgit de cette vision déportée de l’horizon qui est nécessairement le sien, à savoir cette ligne de mire existentielle, la seule à pouvoir être visée par les Étants que nous sommes, « en chair et en os ».

 

   Dès ici, Hommes en tant qu’Hommes placés au sein de notre essence, nous n’avons plus de recul possible, nous sommes irrémédiablement Face à Nous-Mêmes, acculés à Être-qui-nous-sommes sans possible rémission. Nous sommes, à la lettre, « au pied du mur », tel l’Alpiniste face à son « terrible » Annapurna qui le fascine en même temps qu’il le désespère. Donc Condamnés à Être-qui-nous-Sommes, sans délai, là, sous l’invincible regard de la Paroi qui nous défie, en appelle à notre courage, peut-être même de façon plus déterminée à notre Inconscience car, pour vivre, pour exister, notre Conscience, notre seul et unique Bien, doit consentir, afin de franchir Gorges et Détroits, Goulets et Rétrécissements, consentir à s’annuler temporairement, à se mettre en berne, à faire la pari qu’une surdi-mutité sera la seule condition  pouvant nous tirer de ces faux-pas successifs, de ces chausse-trappes qui se nomment « maladies » « épreuves », « deuils », parois aussi ce que l’on décrit en tant  « qu’amours et désirs inexaucés » qui jalonnent le sentier sur lequel nous progressons avec peine comme si nous étions lestés de poids dont nous ne parviendrions nullement à supporter la charge.

 

   Dès ici, donc, il nous faut sauter dans l’abîme et prononcer, de concert avec l’Écrivain, la funeste et pourtant accomplissante formule de notre Destin :

 

« Si je veux déployer

Mon poids de terrible

grandeur,

 

C’EST Å MOI ! »

 

     en une manière d’abyssale lucidité qui serait notre « Fin dernière » en même temps que « Notre Terre Promise », curieux assemblage des Contraires, « mariage de la carpe et du lapin », confluence monstrueuse et salvatrice des antinomies de l’Exister. Combien l’expression oxymorique « Terrible Grandeur » est porteuse de sens, combien elle révèle en l’espace étroit de la confrontation de deux mots antithétiques,

 

le sentiment merveilleux de l’Infini

qui vient percuter de plein fouet

la certitude tragique de notre Finitude.

 

    Et ici, ce n’est rien moins que la haute figure du Sublime qui est évoquée, nullement en filigrane, nullement sous le visage d’un doux euphémisme, mais, de façon verticale comme un couperet qui viendrait trancher notre cou placé sur le billot de l’invincible Bourreau dont, toujours, nous avons su, qu’un jour nous le rencontrerions, dont nous reportions au loin cette pernicieuse idée, idée dont nous supputions qu’elle nous mettait à l’abri de bien des déconvenues.

  

Donc nous reprenons le motif de Le Clézio :

 

Si je veux vaincre,

Si je veux arracher,

Si je veux déployer

Mon poids de terrible

Grandeur…

 

    Affectant donc à cette « Terrible Grandeur » le coefficient absolu, ou presque, d’une confrontation du Sujet avec le Sublime, avec cette étonnante Transcendance qui le soumet à n’être qu’une invisible immanence perdue dans l’immense et illisible profusion du Monde.     Alors le « C’EST Å MOI ! » prend soudain la valeur dramatique de Qui-face-à-son-Destin ne saurait nullement échapper aux dures, aux inflexibles décisions des Moires. La légendaire et virtuelle « Épée de Damoclès » sort de son suspens éternel et, vient, dans la lumière crue du quotidien, se disposer, peut-être, à trancher le cou d’un Existant qui se croyait hors d’atteinte à la seule force de son imaginaire, à la seule effervescence de ses rassurantes illusions. Mais ici, il faut faire la place à cette description du Sublime telle qu’interprétée par Edmund Burke dans son ouvrage « Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau » :

  

   « Tout ce qui est propre à exciter les idées de la douleur et du danger, tout ce qui est en quelque sorte terrible, est source du sublime, c’est-à-dire capable de susciter la plus forte émotion que l’âme puisse ressentir. »

 

Bien étonnante quadrature lexicale

 

« douleur »,

« danger »,

« terrible »,

« émotion »,

 

   dont les renvois en écho nous situent au centre-même d’un maelstrom qui, tout à la fois, se donne comme notre propre centre de positive  irradiation, tout à la fois nous expulse de-qui-nous-sommes pour nous plonger dans le grand mystère de l’altérité, du Tout Autre, de ce qui, lesté de la Haute Figure de l’Infini, nous déboussole, nous désoriente car, face à la « Mer de nuages » (dont nous parlerons bientôt),  comment pourrions-nous  exister autrement qu’en nous immergeant totalement en ses blancs effluves,

 

comme s’il s’agissait

de l’archétype du Rien,

du parangon du Néant.

 

   Étrangement, paradoxalement, une manière de vérité oxymorique monte de cette Nature abstraite, laquelle ne fait que se donner en se retirant, ce qui, sans doute, est l’affirmation du Sublime en son plus grand écart. « Tirés à hue et à dia », nous n’existons dans l’instant qu’à nous le rendre Éternel, comme si tout le Sens du Monde s’était condensé en cette brillante étincelle, en cette vive coruscation qui est l’accusé de réception de la combustion de notre âme, cette entité qui ne se lève jamais qu’à la mesure de l’excès ou bien à la mesure de son contraire, le frustrant retrait.

   Alors, sans doute, le moment est-il venu d’attribuer au Sublime une valeur métaphorique au gré de laquelle, perdant sa valeur purement abstractive, il présentera ses esquisses concrètes, celles-là mêmes qui tissent le réel, jour après jour, de chaque Passant sur Terre. Une fois de plus, nous ferons appel au célèbre tableau de Caspar David Friedrich, « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », ce Voyageur étant l’écho-même de l’invisible Protagoniste hantant les pages de « L’Extase matérielle ».

 

C’EST Å MOI !

Å ce curieux Personnage romantique à la noire redingote, nous attribuerons quelques autres mots de l’Écrivain en tant que ce dialogue intérieur qu’il pourrait tenir

 

face à la Nature,

face à la profonde énigme

de la surgissante Phusis,

 

face à qui-il-est,

ce Mystère sans fond,

cette Question n’appelant

nulle réponse puisque,

seule une clôture définitive

lui est promise en tant

qu’horizon ferme et définitif.

 

   « La population basse est en moi. Et par-dessus tout, ce désert insultant qui tremble dans mon tréfonds comme un air chauffé, ce marécage infini, bien blanc, ce linceul de brûlures et de gel, ce grand diamant. Je les sens tous, ces fers plantés, je les vois, ces vautours. Ils font mal. Ils ruinent. »

 

   Et c’est à la suite de ces mots qui creusent et forent leurs trous à même l’âme, que le Personnage fictif posé par l’Écrivain prononce ce lexique semé de l’impératif d’une tragique volonté :

« Mais maintenant, j’en suis sûr,

Si je veux vaincre,

Si je veux arracher,

Si je veux déployer

Mon poids de terrible

grandeur,

 

C’EST Å MOI !

 

Et par un subtil et progressif jeu

 de réduction lexicale

Nous pourrions biffer le « C’EST »,

démonstratif qui ne fait rien d’autre

que de montrer en direction

de ce qui n’est nullement lui ;

 ôter de même la préposition « Â »,

indiquant sans plus la possible attribution

 

Il ne demeurerait

Que

LE MOI

sans autre prédicat

Que d’être-qui-il est,

 

Cet Ego

Qui interroge

Qui pense

Qui doute

 

Lui seul

Est en mesure

De ceci

 

LUI

SEUL !

 

 

 

 

 

 

 

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6 février 2026 5 06 /02 /février /2026 08:00
Ce soleil sur ta joue

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

Malgré la tristesse du temps,

malgré les cohortes de nuages

 qui grisent le ciel,

malgré l’inconstance des Hommes

à ne jamais se connaître plus avant,

je ne vois, dans l’embrun

et le couvert des jours,

que ce soleil qui pose sur ta joue

sa poudre Jaune de Pollen.

 

    C’est pareil à la lumière d’une Ambre, un miel s’en écoule qui panse bien des plaies, un nectar s’en échappe qui efface toute mélancolie. Sais-tu combien ces teintes qui oscillent du discret Nankin à l’Orpiment soutenu avec des touches vibrantes de Paille comme dans les chaumes d’été, sais-tu combien ces variations du spectre lumineux sont une ambroisie pour l’âme, un élan pour l’esprit, un onguent pour le corps ? Tu sais mon amour des couleurs, il n’égale que mon amour pour toi qui illumines mes aubes d’un sourire retenu, pour toi qui poudres mon crépuscule des faveurs libres de la nuit.

 

Il suffit d’un rien pour être heureux.

Il suffit d’un rien pour créer un poème.

Il suffit d’un rien pour connaître l’amour.

  

   Nombre de nos contemporains croient que toutes ces vertus ne se donnent qu’au gré du multiple, de la réitération infinie d’un carrousel de formes, d’une profusion de mots lancés à la face du monde. Combien ils ont tort, nos Commensaux, toutes ces richesses inépuisables, ils les portent en eux tout comme le ciel porte nuages et oiseaux sans même qu’il en soit affecté en aucune manière. La plupart du temps, il n’est guère indispensable de différer de Soi, de s’exiler en quelque Terre Promise dont nous attendons qu’elle nous offre les dons que nous croyons toujours à distance, éloignés, hors d’atteinte. Non, ils sont en nous comme au plus profond d’un puits. Ce qu’il faut seulement, détacher ses yeux de la margelle qui est leur naturel royaume et sonder cette eau immobile, plus bas, cette pellicule argentée, elle ne miroite qu’à signifier la richesse qui est la nôtre, ce Soleil qui ne demande qu’à se lever, à luire, à tresser notre firmament d’une mélodie étoilée, d’une musique des Sphères. Certes elle vient de loin, certes elle va loin mais toujours elle se révèle à Ceux, à Celles dont la conscience est ouverte qui brille de mille éclats.

 

Car toute Conscience est Lumière,

ton naturel rayonnement n’en

infirmera nullement la présence,

elle est l’aura qui détoure ton corps,

le rend visible, lui confère cette allégie,

 il pourrait bien flotter, un jour où l’autre

 à l’entour de ton massif de chair

et devenir semblable aux effusions

merveilleuses de la Pensée.

 

Juste un souffle.

Juste une Idée.

Juste un Vœu.

Ton illisibilité,

ton évanescence,

 ta diaphanéité seraient

tes essentielles nervures

et tu flotterais,

tel le cerf-volant,

au plus haut des cieux

avec des grâces infinies.

  

   Sais-tu le précieux qu’il y a à t’envisager sous la forme d’un fil de la Vierge, d’un zéphyr ne connaissant nullement son contour, d’une goutte d’eau suspendue à l’illisible vitre du ciel ? De Toi, il me faut cette image un peu floue, cette approximation, cette esquisse à peine posée sur le rebord du Monde. C’est dans l’arcature de mes songes les plus éthérés que tu gagnes ton entière réalité. Certes une réalité changeante, sujette à tous les caprices :

 

du vent,

 de la brume,

de la pluie,

de la touche vermeil du Soleil,

de la lactescence nacrée de la Lune.

Ton image, pareille à la tache du névé

sur les hautes montagnes

scintille puis s’assombrit,

prise d’une perpétuelle

métamorphose.

 

   C’est de cette manière miroitante, clignotante, éphémère que tu viens à moi et m’appartiens sans que, jamais, je ne puisse être privé de toi, de l’ineffable douceur que tu poses sur mon visage. N’apparaitrais-tu et je serais bien en peine de faire fond, moi-même, sur la scène des jours, d’y tenir quelque rôle, sauf celui du Souffleur dont la parole s’éteint au fond de son étrange boîte.

  

Te voir, pour moi, est simplement ceci :

 

   La résille noire de tes cheveux est vivante, terriblement vivante, comme soulevée par le souffle du Sirocco.

   Le galbe de ton front est semblable à ces douces collines de Toscane, un moutonnement de Soi à l’infini.

   Le charbon de tes sourcils, deux discrètes parenthèses en lesquelles s’enchâsse l’iris clair de tes yeux,

   je le crois Myosotis ou bien Pervenche, en tout cas je pourrais bien m’y perdre à l’orée de mes fantasques rêverie.

 

   Mes « fantasques rêveries », oui car je te dois un aveu, fût-il des plus cruels, pour Toi qui te sais reconnue, pour moi qui me sais porté au gré de mes chimères romantiques. Tu es un simple SONGE, une IMAGE qui flotte, laquelle me fait penser aux figures de dentelle de l'ukiyo-e de l’époque d’Edo, à ces merveilleuses Courtisanes, visage poudré de blanc, somptueuse chevelure Noire de Jais que retient une écaille de nacre, parées de robes de fins damas superposés.  En un mot, toute l’élégance, la pureté, le retrait des Belles Orientales. Hormis cette réverbération solaire sur ta pommette, elle illumine tout le reste, ton visage est sérieux, empreint même d’une certaine gravité. Mais puisque ton existence n’est qu’un reflet de mon imaginaire, le sérieux, la réserve viennent en droite ligne de qui-je-suis, un éternel Rêveur, un Chercheur d’impossible qui, au milieu de sa nuit sonde le firmament afin d’y découvrir cette fastueuse Étoile qui, peut-être, n’est qu’irréelle et c’est en ceci qu’elle m’attire et me plonge tout au bord d’une fascination.

 

Car, vois-tu,

il n’y a qu’UN SEUL RÉEL,

celui qu’à soi l’on se donne,

comme l’Océan se donne les vagues,

la Lagune ses mille et un reflets !

 

Ce Soleil sur ta joue,

ce n’est nullement Toi,

nullement Moi et, pourtant,

il est ce qui nous réunit

l’espace d’un instant.

Une fois aperçu, oui,

il est Éternel,

oui, Éternel.

 

 

 

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5 février 2026 4 05 /02 /février /2026 08:03
Concept ou Poésie ?

                        Source : La Grande Récré                                   Source : Lumni

 

***

 

   [Le texte ci-après se veut l’illustration d’un double dialogue, d’abord celui entrepris avec Christine Raison, lequel de nature métaphysique, portait essentiellement sur la notion de Dieu, interrogeait l’Invisible, la Lumière, par exemple. Le second dialogue est un échange entrepris avec Daniel Giguet, sorte de commentaire au second degré sur son propre commentaire tel que restitué ci-après. Le propos ne se veut nullement philosophique en toute rigueur, il souhaite seulement apporter un éclairage sur quelques points soulevés avec pertinence par un Philosophe.]

 

Daniel Giguet : Sur le débat entre Christine Raison et Jean-Paul Vialard...

 

   « Il faut commencer par une précision, la métaphysique interroge la complexité du simple et de l'immédiat pour s'ouvrir au fond sans fond. Et le Soi, comment le définir ? Comment concilier l'hypostase et le subalterne ? Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que l'être qui fixe et fige, interroger la source de la vie vivante qui nous presse, nous pulse et nous impulse de créer ? A cette condition le dépassement me semble possible jusqu'à ce que la Terre s'appelle La Légère.

  Vous avez raison, l’art, la grande poésie nous élèvent, nous empêchent de mourir de la vérité. Et puis "soi plus que soi" revient à se libérer des rets anciens et franchir le pas en avant vers l'ailleurs. Nietzsche dirait volonté de puissance vers l'Übermensch". La création artistique, poïétique surtout ouvre sur l'appropriement (l'Ereignis) de ce qui vient en présence au monde.

  Votre analyse s'inscrit pleinement, avec aisance conceptuelle, dans le champ de l’Idéalisme absolu et de la subjectivité toute puissante.

   Et si nous sommes "des humains enracinés à la terre", nous sommes surtout les jouets de la technique toute puissante, planétaire et aux mains des financiers.  En ce sens nous sommes "humains trop humains" à l'heure vespérale où nous vivons "le crépuscule des idoles". Et même "l'Homme en tant qu'homme" n'a plus cours dans le Jeu du monde. Il est mort comme toutes les autres figures de l'être (la phusis par exemple). Seul demeure son dernier avatar : La Technique.

    Depuis Rimbaud, Nietzsche, Heidegger, le dépassement de la métaphysique est consommé ; et l’Histoire de l’Être a commencé de finir.

   Il ne s'agit pas de refouler mais de tenir le pas gagné pour effectuer le pas en avant.

   Votre article Jean Paul Vialard est brillant, d'une très grande culture très consistante, voire encyclopédique. Mais je pense que seule la poésie, et merci Christine Raison, pour votre poétique réaction, seule la poésie pensante peut nous projeter au-delà, en faisant l'expérience de la parole en son déploiement à partir de La Dite (Sage). D'ailleurs si « la langue est la maison de l’être », elle dit avant tout le vivre en flux, et cette prise échappe au concept.

   Votre article, vous l’assumez, se situe du côté de l'idéalisme hégélien avec une remarquable maîtrise. »

Je suis ravi d'avoir participé à cette discussion.

 

Daniel Giguet.

 

(NB : c’est moi qui souligne)

 

***

 

Mon commentaire sur ce commentaire

  

   Merci pour votre très brillant commentaire qui supposerait une suite. Peut-être pour bientôt. Volontiers je fais un pas de côté en dehors ou sur le bord de la Philosophie, préférant les "chemins de traverse" aux routes trop conceptuellement déterminées, malgré les apparences. Une manière, certes subjective de s'accorder au réel, mais que veut donc dire "objectivité", laquelle et à partir de quoi et de qui ? Les "thèses" que je développe au hasard de mes écrits sont volontiers iconoclastes et partent d'une considération toute personnelle d'une "vision du monde" pour employer le terme canonique. "Comment penser après Heidegger" énonce le titre d'un livre que je n'ai pas encore lu ? Comment penser après la Shoah ? Après les Lumières ? Après Parménide ? Après le Déluge ? Penser par Soi est certes une grande audace mais peut-être la seule qui, s'extrayant des canons de la mode, puisse présenter quelque valeur dans ce Monde dépourvu de boussole. Mais méditer plus avant serait risqué en cette heure crépusculaire. Il faut du temps aux chouettes pour prendre leur envol ! Et la nuit n'est guère loin. Merci en tout cas pour vos précieuses réflexions.

  

   Après cette réponse d’un « premier jet », il m’est apparu que la richesse de vos remarques supposait des réflexions plus étayées dont la suite voudrait donner une simple interprétation.

  

   *** « Le dépassement de la métaphysique est consommé », dites-vous et « l’Être a commencé de finir. » Du point de vue de l’histoire de la philosophie votre assertion se vérifie avec la constatation, pour ceux qui s’intéressent à cette belle discipline, d’être soudain devenus orphelins. En effet il semble que le sol se dérobe sous nos pieds et que le fameux « thaumazein », l’étonnement philosophique, ait épuisé ses ressources après des millénaires de « bons et loyaux services ». Certes, le Gestell, l’Arraisonnement auquel vous faites allusion, l’aliénation du Dasein en l’Homme par la toute puissante Technique sont des réalités dont, chaque jour, nous ressentons les vives entailles au sein même de notre chair. Logique du devenir si l’on veut s’exprimer selon Hegel. L’on pourrait écrire à la suite, au regard d’une évidente analogie, les trois propositions suivantes : 

 

Fin de la métaphysique = Fin de l’Homme = Fin de la Terre

  

   Bien évidemment, c’est la loi de l’exister que de porter en soi, à la fois sa propre origine, à la fois sa propre fin, l’une et l’autre jouant en mode dialectique. Coalescence de l’une et de l’autre. En même temps ce caractère aporétique se trouve largement confirmé par la présence d’une invisible mais efficace tautologie qui pourrait substituer à

 

« Fin de la Métaphysique » : « Fin = Fin »,

 

   la même règle pouvant s’appliquer à l’Homme, à la Terre. Métaphysique, Homme, Terre, sont éminemment mortels, c’est même ce qui tisse, en creux, le motif de leur essence. Deux formules prosaïques pourraient servir d’utiles métaphores :

 

« Le ver est dans le fruit »

« Les dés sont jetés ».

 

   Et ceci pourrait se confirmer selon les mots de Heidegger : « La mode est ce qui est toujours déjà dépassé avant d’avoir vu le jour », tout comme la Métaphysique, tout comme l’Homme, tout comme la Terre, sont toujours déjà absents à même leur présence. Notre siècle si peu versé dans la pratique du questionnement, qu’il s’agisse de l’essence de l’Homme, de l’essence de la Phusis en sa définition simple et immédiate en tant que Nature, l’Homme donc se préoccupe peu de ces interrogations qu’il juge « subalternes », si bien que, la plupart du temps, il en fait l’économie. Oui, la fin est inscrite dans le commencement, les événements actuels, les soubresauts de l’Histoire en témoignent à l’envi.

  Supposons réglé le compte de la Métaphysique, avec tout de même une réserve qui ne se voudrait nullement adventice au motif que l’on ne peut mettre entre parenthèses quelques millénaires de pensée humaine et que, dans une perspective hégélienne, si la philosophie contemporaine est ce qu’elle est, un simple devenir dans le mouvement général de l’Histoire, elle prend appui sur cela même qui en constitue l’origine, l’Immuabilité parménidienne, le Flux héraclitéen de la Phusis, l’Aléthéia comme premier mouvement de la vérité et, si « Le Vrai est le Tout », corrélativement, chaque philosophie est vraie selon le moment de son énonciation, vérité à laquelle se substitue une vérité qui était encore inaperçue. Le fait est bien connu que l’histoire de la philosophie n’est qu’une suite de parricides, Platon tuant Parménide ; Aristote tuant Platon ; Kant tuant Descartes ; Hegel tuant Kant, etc…

   Dans son essai « Le Change Heidegger », Catherine Malabou décrit excellement cette « dette » vis-à-vis de la Métaphysique ou du moins la filiation que nous devons reconnaître qui porte jusqu’à nous l’essentiel des pensées avant-courrières, nul n’en doute, des méditations contemporaines. Aujourd’hui, quoique certains s’en défendent, notre point de vue sur les choses, le monde, l’être, l’esprit, la raison, ne peuvent faire l’économie ni de Kant, ni de Schelling, ni de Husserl. Le lait que nous buvons, nous les modernes Rémus et Romulus, vient en droite ligne des mamelles de cette Louve-Mère qui, un jour, décida de notre vie au prix de son action de nourrissage. Certes, notre inconsistance naturelle a oublié les ferments lactiques de l’origine, mais eux ne nous ont nullement oubliés qui métabolisent et font croître la flore de nos pensées. Les frondaisons modernes et post-modernes de la pensée ne sont que les feuilles mortes de demain. Donc, les mots de Catherine Malabou :

  

   « L’autre pensée ne peut laisser, sans autre forme de procès, la métaphysique « derrière elle, elle doit tout au contraire la « porter » avec elle », ce qui signifie encore « la saisir d’abord en son essence et laisser jouer celle-ci, transformée, dans la vérité de l’être » On sait que la fin de la métaphysique ne signifie pas que l’on en ait fini avec elle. L’autre pensée, en un sens, comprend la métaphysique, « elle renferme en elle, métamorphosée, la question directrice ».

  

   On ne saurait guère être plus clair sur le destin de cette fameuse « science suprême » qui, encore jusqu’à nous aujourd’hui, projette ses belles lumières.

  

   *** Ensuite, vous mettez en parallèle, à juste titre les deux philosophies également admirables de Heidegger et de Hegel. Puis vous mettez en lumière, avec raison également « l’Idéalisme absolu et la subjectivité toute puissante » qui guident mon modeste « parcours philosophique ». En effet, mais il convient d’ajouter à ce tropisme en direction du « Savoir Absolu », une égale fascination aussi bien pour « l’Ereignis » dont j’ai essayé de saisir quelques fugues, quelques harmoniques dans l’étonnant ouvrage que sont les « Beiträge zur Philosophie », pensée proprement abyssale, dont, sans doute, je n’ai approché que l’écume au travers d’un essai relatif à cette œuvre majeure du Penseur de Messkirch.

   Mon article intitulé « Concept ou Poésie ? », dit assez cette originaire indécision, cet étrange flottement entre l’Ontologique et le Logique. Je suis, en quelque sorte, dans cette irrésolution du Dasein à assumer son destin, dans cette zone de faible visibilité, là où se devine la « Clairière de l’Ouvert », là où, également, bourdonne la rumeur du « On inauthentique », plus préoccupé de son sort mondain que des visions d’un Être insaisissable en son essence. Longtemps j’ai frayé ma voie dans le sillon heideggérien, butinant ici une idée, là une notion, dans cette pensée fourmillante, chatoyante, proprement inouïe, déroutante si bien qu’encore on n’en a nullement tiré tous les « enseignements » ou plutôt, exploré tous les chemins. Mais une égale fascination pour le Concept m’attire en direction du Penseur d’Iéna, lui aussi admirable au titre de ce vaste système dont il a déployé avec génie toutes les ressources.

   Parvenu à ce point de mes remarques, il convient de savoir ce qui, en dehors de mes singulières affinités (lieu s’il en est d’une inclination à la subjectivité), se donne comme mesure logique de ces choix qui paraissent contradictoires (dialectiques ?). Le problème qui ne manque de surgir du rapprochement de ces deux Penseurs ne peut que s’énoncer en termes d’Identité et de Différence. Ici, je cède la parole à Susanna Lindberg, auteur de « Entre Heidegger et Hegel – Éclosion et vie de l’être », manuel qui pose clairement les enjeux décisifs de ces « visions du monde » (Heidegger récuserait cette dernière formule) :

 

    « Afin de situer la chose partagée par Hegel et Heidegger et les séparant aussitôt, il faut discerner leurs pensées dans leurs différences. Par exemple, il est possible de commencer par le principe selon lequel la différence entre Hegel et Heidegger est la différence entre la pensée et l’être. Mais chacun a aussi adopté la parole de Parménide, « le même est en effet penser aussi bien qu’être », et nous verrons dans ce livre comment, plus le lecteur analyse l’écart entre la pensée selon Hegel et l’être selon Heidegger, moins leur différence apparaît, jusqu’à ce qu’elle semble ne plus tenir qu’au vocabulaire : l’un parle au nom de la pensée, l’autre au nom de l’être. Incapables d’identifier la mêmeté et la différence de la chose de la pensée, nous sommes cependant confrontés à deux discours incomparables, l’un se développant dans le rythme de l’effectivité de la vie et de l’esprit, et l’autre rimant avec l’apparaître, la mort et l’être, chacun puisant son unique sens dans un dire strictement singulier et irréductible à son homologue. Afin de rendre le conflit audible, il ne suffit donc pas de fixer son regard sur la chose même-et-autre, mais il faut articuler les propos des deux penseurs chacun selon son propre dire. »   (NB : c’est moi qui souligne)

  

   Ici se laisse lire avec netteté le paradoxe qui, à la fois, lie et sépare deux grandes pensées. Si, à chaque fois, c’est bien l’Homme qui est au centre du débat, aussi bien ne peut-il y avoir que convergence des intentions. Certes, mais Hegel n’étant point Heidegger, et l’inverse, chacun investit la question selon une façon qui lui est propre. Vraisemblablement, selon mon point de vue, question d’inclinations singulières, d’affinités (thème récurrent qui hante ma pensée depuis déjà bien longtemps), de choix intimement personnels car, fût-on le plus grand des philosophes l’on n’en est pas moins homme. Confronter ces deux hautes figures, revient à mettre en regard, deux styles ou deux rhétoriques différentes, mais aussi deux conceptions intellectuelles qui s’affrontent, la seule « unité » possible étant celle du Génie face à la démesure qui l’habite. 

    *** Vous dites, à juste titre : « interroger la source de la vie vivante qui nous presse, nous pulse et nous impulse de créer (…) seule la poésie pensante peut nous projeter au-delà, en faisant l'expérience de la parole en son déploiement à partir de La Dite (Sage). D'ailleurs si « la langue est la maison de l’être », elle dit avant tout le vivre en flux, et cette prise échappe au concept. »  (NB : c’est moi qui souligne)

 

   Si je vous suis dans l’ensemble de vos réflexions, je ne m’en écarte pas moins en ce qui concerne la fin de votre proposition : « et cette prise échappe au concept»

   Je crois qu’il n’y a pas de césure franche dans le cercle de la pensée entre une poésie qui serait de nature imaginative et un concept qui se fonderait exclusivement dans l’ordre de la raison. Le concept n’exclut pas la poésie, pas plus que la poésie n’évince le concept. Si une dialectique s’installe entre ces deux termes, un nécessaire mouvement de synthèse en relie les supposés opposés. L’activité unifiante de la raison ne saurait longuement supporter en soi cette division, cette fragmentation. Et ici je convoque Heidegger dans « Nietzsche I » :

  

   « C’est Kant qui, pour la première fois, a proprement discerné le caractère poétifiant de la raison, et qui l’a médité dans la doctrine de l’imagination transcendantale. La conception de l’essence de la raison absolue, développée dans la métaphysique de l’idéalisme allemand par Fichte, Schelling, Hegel, se fonde totalement sur la compréhension kantienne de l ’essence de la raison, en tant que ‘force’ imaginative, poétifiante. »

  

   « l ’essence de la raison, en tant que ‘force’ imaginative, poétifiante » : la formule est forte en même temps que dépourvue de quelque ambiguïté que ce soit, donc il nous faut réunir, opérer la jonction, réaliser la fameuse coïncidence des opposés, si cependant, l’opposition est bien effective et ne résulte uniquement d’un processus intellectuel de division. Vous-même, évoquant une « poésie pensante » paraissez rejoindre la posture heideggérienne, « poésie pensante » pouvant trouver son homologie dans l’expression de « poésie conceptuelle ». Si la poésie revendique la pensée, elle ne peut nullement faire impasse quant au concept. Que certaines poésies inclinent davantage vers la sensibilité d’un romantisme, d’une touche bucolique, d’un ton lyrique n’enlève rien au problème, au simple motif qu’une poésie totalement privée de concept est totalement inenvisageable, sous peine de verser dans le non-sens absolu. Même les tentatives surréalistes conservent une nervure de raison qui nous les rend accessibles et les tentatives « d’écriture automatique » ne viennent pas de nulle part, elles se fondent, plus ou moins, sur des paradigmes rationnels qui, certes, passent, la plupart du temps, inaperçus.

   Et, du reste, que l’activité pensante soit incluse dans la poésie (Comme Bonnefoy, comme chez André du Bouchet), ou qu’elle soit projection du concept du penseur dans l’analyse d’une poésie, revient au même, il y a toujours, face au langage poétique, une activité de l’esprit qui lui donne corps et relève d’une fonction de l’entendement à son sujet. Dans le chapitre intitulé « Hölderlin et l’essence de la poésie », Alain Boutot précise dans son « Que sais-je ? » :

 

    « Au seuil d’une de ses conférences sur Hölderlin intitulée « Terre et Ciel de Hölderlin », ayant pour point de départ l’hymne : « Grèce », Heidegger précise les lois de son dialogue avec le poète. Å travers le commentaire de cet hymne, on pourrait chercher « à présenter, dit-il, les idées de Hölderlin sur la terre et le ciel. Ce dessein serait tout à fait justifié. Peut-être aurait-il même pour résultat une contribution aux recherches hölderliniennes. En comparaison de cela, la conférence qui va suivre se propose autre chose, quelque chose de provisoire et d’avant-coureur : quelque chose où il s’agit et où il y va de la pensée…Il s’agit de risquer une tentative, celle de changer de ton : passer de notre représentation habituelle, parce que simple – à une épreuve pensante. »

   Certes, nous comprenons bien ici que « l’épreuve pensante » est celle du Philosophe et non celle du Poète. Cependant, s’il y a « épreuve pensante », c’est bien parce que la poésie recèle en son fond les prémisses qui font signe vers l’intellect, l’analyse du corpus fondée en raison, la proposition de thèses ne demeurant seulement de vagues hypothèses, des intuitions floues émises au hasard. Dit autrement, si une poésie consent à s’ouvrir au concept, c’est qu’elle contient en elle, peut-être au plus profond, peut-être de façon cryptée, du conceptualisable. Le plus souvent, l’expression poétique, selon son côté exotérique (la forme), dissimule son côté ésotérique (son fond) que toute activité herméneutique (ce travail d’archéologue) est chargée de porter au jour sous la lumière de la raison. Car l’exploration critique est bien de cet ordre, porter au réflexif ce qui n’était, en un premier abord, qu’intuitionné, approché à l’aune de simples hypothèses. Cette coalescence de la poésie et de la prose pensante, Jean-Louis Vieillard-Baron dans « Hölderlin : langage philosophique et langage poétique », s’en fait l’écho :

    

   « De tous ces préliminaires, et sans entrer dans les problèmes de périodisation du travail de Hölderlin, il résulte que poésie et philosophie, étant enfants de la Beauté, autrement dit du principe suprême, sont appelés à se féconder mutuellement. »

  

   Cette mutualité, cette marche de concert, je vais chercher à l’approfondir au travers de l’œuvre de Philippe Jaccottet, au travers de citations successives établies par Jean-Claude Pinson dans son ouvrage « Habiter en poète » :

 

    « Comme celle d’Yves Bonnefoy, la poésie de Philippe Jaccottet comporte une dimension spéculative qui la fait voisine de la philosophie. »

   Et encore, à propos de l’Auteur de « La Semaison », il « mêle étroitement la part réflexive et la part poétique, entrecroisant le motif mélodique de l’expérience de la beauté et la basse continue de la réflexion de notre condition mortelle. »

   Sa poésie : « elle est une poésie « pensante » plutôt que philosophique. »

   « Il est à la fois un poète qui ne renonce pas à s’inscrire dans le sillage de l’élan spéculatif propre au premier romantisme allemand et un poète critique qui jamais n’oublie la finitude et veille à ne pas céder à l’illusion lyrique. »

   Et encore : « L’œuvre de Jaccottet comme celle d’Yves Bonnefoy (…) déploie un éthos qui relève de ce qu’on a défini comme le régime « quasi spéculatif » de la poésie. Bonnefoy et Jaccottet, dans l’ordre poétique, se situent bien en effet, comme Kant, dans l’entre-deux où s’arc-boutent la lucidité critique et l’élan maintenu vers « ce que nous voudrions encore appeler le Plus haut»

  

   Ici, une incise mérite d’être posée. « Poésie pensante » : combien cette formule, à bien y réfléchir, est paradoxale, ambiguë ! Ou bien l’on se situe en dehors du registre dialectique et c’est aussitôt la contradiction, l’oxymore qui surgissent, ou bien l’on se réfère au mode dialectique et l’on obtient « Poésie » comme thèse, « Pensante » comme antithèse, la jonction des deux venant réaliser la synthèse, l’unité d’une seule et même réalité. Par définition, je crois que toute poésie, en son fond, que ce soit avec plus ou moins de visibilité, sécrète les spores d’une pensée autour de laquelle s’organise la manière poétique.

   Mais je voudrais clore cet article en mettant en regard deux textes : l’un de Martin Heidegger  extrait de « Sur le commencement »le dire poétique du Philosophe, traversé de multiples métaphores, perce de façon évidente sous le concept ; ensuite l’autre de Hegel, deniers mots de « La phénoménologie de l’esprit »le dire hautement conceptuel trouve sa fin dans un dire poétique lyrique, même si les mots sont empruntés à Schiller. En une certaine façon, ces deux grands esprits se relient au travers du temps et de la pensée à la faveur d’un chiasme, lequel ne devient perceptible que si on lui prête attention.

  

   Heidegger : « Où le cours de la pensée de l’histoire de l’estre a-t-il mené dans sa première nécessité ?

   Au bord d’une béance dont l’à-pic s’est ouvert en tant que « fin » de la métaphysique, dont la portée sans pont fait signe de l’autre côté, en direction du sommet qu’est l’autre commencement de la fondamentation de l’estre.

   La pensée de l’histoire de l’estre entreprend la préparation de l’initial en l’autre commencement ; c’est faire le saut en lui. Une telle pensée prépare un dire poétique qui a déjà eu lieu dans les Hymnes de Hölderlin ; c’est-à-dire qui se déploie de manière vraiment initiale. »

                                                                                                    [GA 70 – 155-156]

 

   Hegel - « Le but, [qui est] le Savoir Absolu [ou le Sage auteur de la Science], c’est-à-dire l’Esprit qui se sait-ou-se-connaît en tant qu’Esprit, - [le but] a pour chemin [qui mène] à lui le Souvenir-intériorisant des Esprits [historiques], tels qu’ils existent en eux-mêmes et accomplissent l’organisation de leur royaume. Leur conservation dans l’aspect de leur existence-empirique libre-ou-autonome, qui apparaît-ou-se-révèle sous la forme de la contingence, est l’Histoire [c’est-à-dire la science historique vulgaire qui se contente de raconter les événements]. Et quant à leur conservation dans l’aspect de leur organisation comprise-conceptuellement, - c’est la Science du Savoir apparaissant [c’est-à-dire la Philosophie de l’Esprit]. Les deux [prises] ensemble [l’histoire-chronique et la Phénoménologie de l’Esprit, c’est-à-dire] l’Histoire comprise-conceptuellement, forment le Souvenir-intériorisant et le calvaire de l’Esprit Absolu, la Réalité-objective, la Vérité [ou Réalité-révélée] et la Certitude [-subjective] de son trône, sans lequel il serait l’entité-solitaire privée-de-vie. [Et c’est] seulement –

 

du calice de ce Royaume-des-Esprits

que monte vers lui l’écume de son infinité. »

 

   Certes, je le reconnais volontiers, de ce morceau de bravoure, de ce geste héroïque de l’écriture (mais l’ensemble de la Phénoménologie de l’Esprit est de « ce tonneau-là »), extraire un trait poétique, aussi mince fût-il, relève de la gageure et ce, d’autant plus que l’effleurement lyrique provient du poème « Freundschaft » de Schiller. Je dirai donc qu’il s’agit, tout simplement d’une « amitié » poétique, Hegel tellement pris pas la nécessité du Concept ne ménageant que « la portion congrue » à ceci même qui pourrait faire chuter l’Esprit hors de lui. Cependant la citation n’est nullement fortuite au regard de ces deux vers qui viennent conclure une œuvre touffue, fourmillante, déployante de mille et un concepts dont chacun mérite qu’on fasse halte auprès de lui longuement.

   Plus d’un Philosophe et non des moindres a vécu cette conclusion telle une redoutable énigme. Å tel point que Jean-François Marquet dans ses leçons sur la « Phénoménologie », se risque à une hypothèse venant en droite ligne de son ancien maître J. D’Hondt :

  

« On peut se demander ce que viennent faire là ces deux vers. Que vient faire là « ce calice du royaume des esprits » à partir duquel « écume sa propre infinité » ? (… J. D’Hondt avait une opinion là-dessus, à savoir que ce calice du règne des esprits était une coupe de champagne. »

 

La poésie des bulles au secours de l’aridité du concept ?

  

   Mais plus sérieusement et pour apporter un peu de compréhension à un extrait qui nous met en demeure d’en pénétrer le sens, ce qui n’est rien moins qu’un travail de longue haleine, je citerai, pour finir, les remarques éclairantes de Jean-François Kervégan à propos de ce discours qui, pour beaucoup, à commencer par moi, risquerait fort de demeurer « crypté ». Souvent il faut des Passeurs. Pour le moins, ces précisions ont le mérite de la clarté.

  

   « Ce que Hegel nomme énigmatiquement « l’histoire conçue » est la conjonction de ces deux histoires qui, ensemble, constituent la genèse, idéelle et réelle à la fois, du savoir pur, de l’espace de la spéculation philosophique qui, bien qu’elle abolisse l’historicité et la temporalité, conserve la mémoire de cette double histoire qui est la sienne. L’Er-Innerung, le « re-souvenur » est « l’intériorisation » de cette histoire, au sens où, à la fois, il l’efface et la pense. « L’histoire conçue » (grâce au travail du concept) est à la fois la « mémoire [Erinnerung] » et le calvaire de l’esprit absolu, parce que ce dernier n’oublie rien de son passé (l’histoire de la conscience, l’histoire du monde) en même temps qu’il abolit ce passé, le sacrifie sur l’autel du savoir pur, qui n’est pur que grâce à ce travail de mémoire et d’oubli. »

  

   Et, de la même manière que Heidegger convoquait à des fins de compréhension le lexique poétique de « l’à-pic », du « pont », du « sommet », du « saut », Hegel, lui aussi, de façon pourtant quasi-spéculative mais au sens de « speculum », de « miroir », fait se refléter dans l’aridité du concept, ce « trône », ce « calice », cette « écume », comme si le réel, décidemment indivisible, se donnait dans l’entièreté de son être qui, parfois, se nomme « Phusis », « Logos », « Aléthéia », ces mots magiques doués de poésie et de sens.

  

   Alors, que conclure au terme de ce long article, si ce n’est que Concept et Poésie ont les mêmes droits du point de vue du sens, les mêmes implications quant au retentissement qu’ils ne manqueront de faire naître dans la conscience du Lecteur : une émotion esthétique identique à écouter le rythme, le balancement du poème, à pénétrer dans les subtils arcanes d’une pensée complexe. Le tout confluant en une unité qui est peut-être le prétexte à détourner la vision, l’espace de quelques vers, l’espace de quelques méditations, de la finitude, laquelle n’est ni poétique, ni l’objet de quelque réflexion, de l’ordre de la nécessité seulement. Et sans partage !

  

   Merci infiniment, en tout cas, Daniel Giguet de m’avoir « mis au pied du mur » pour employer une métaphore populaire. J’y ai trouvé, dans l’intervalle et la beauté des pierres, autant de motifs de réflexion que d’occasions d’émerveillement. Conjonction sublime, au sein du réel, de la Pensée et de ce qui pourrait apparaître comme son autre, mais qui n’en est que sa doublure, sa réverbération, cette Poésie sans laquelle les arbres d’automne qui viennent à nous, ne nous montreraient que leur nudité, ayant oublié les chatoiements de leurs frondaisons. Ce que nous avons à être, en tant qu’Hommes, des sources vives que vient féconder l’exactitude de notre esprit. Oui, nous sommes, tel Janus, des figures à double face, l’une appelant l’autre, l’autre appelant l’une, dans une étrange communauté siamoise.

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

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