Georges Braque : « Grand nu »
Hiver 1907-juin 1908
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En guise d’introduction, cette présentation de l’œuvre par le Centre Pompidou :
« Par son rapport direct aux “Grandes Baigneuses”, de Cézanne, et sa composition massive et géométrisée, cette figure sculpturale est un jalon essentiel du premier cubisme. Avec son visage-masque et ses déformations, elle s’inscrit dans l’histoire du croisement entre cézannisme et primitivisme inauguré par le trio formé par Derain, Braque et Picasso. »
Et maintenant un article tiré de
« L’aventure de l’art au XX° siècle »,
intitulé « La grande rupture de Georges Braque »
« Les six toiles que Georges Braque (…) a envoyées cette année au Salon d’automne ont été refusées en bloc. (…) Il faut reconnaître que Braque a surpris. Les toiles qu’il a envoyées (…) n’ont, en effet, pas la moindre ressemblance avec le fauvisme auquel il était affilié jusqu’ici. Elles se rapprocheraient plutôt de Cézanne avec ses cubes, ses cônes et ses cylindres étroitement assemblés. »
Cependant Kahnweiler n’a pas hésité à exposer les toiles de Braque dans sa nouvelle galerie. Voici ce qui en est relaté :
« Kahnweiler a confié la préface du catalogue à Guillaume Apollinaire qui s’est fait connaître pour l’appui talentueux qu’il apporte à la peinture d’avant-garde. Et il ne tarit pas d’éloges : ‘’Voici Georges Braque. Il mène une vie admirable. Il s’efforce avec passion vers la beauté et il l’atteint, on dirait, sans effort.’’ Ou encore ‘’Son esprit a provoqué volontairement le crépuscule de la réalité et voici que s’élabore plastiquement en lui-même et hors de lui-même une renaissance universelle.’’
Et, plus loin : « Matisse à qui le critique Louis Vauxcelles demandait à quoi ressemblent les œuvres refusées par le jury du Salon d’automne aurait répondu : ‘’Braque a envoyé un tableau fait de petits cubes. (…) La remarque semble ne pas être tombée dans l’oreille d’un sourd. Rendant compte dans Gil Blas de l’exposition de la galerie Kahnweiler, Vauxcelles écrit notamment : ‘’Monsieur Braque est un jeune homme fort audacieux. L’exemple de Picasso et de Derain l’a enhardi. Il réduit tout, sites, figures et maisons à des schémas géométriques, à des cubes…’’
Un souci du référentiel : Braque et Matisse
Bien que la tradition envisage le « Grand nu » de Braque à la lumière des « Baigneuses » de Cézanne, il nous paraît plus juste de mettre cette toile, sur le plan formel, en relation avec le « Nu bleu » de Matisse peint en 1907. Il existe une concordance morphologique des deux œuvres :
même Personnage seul qui occupe l’entièreté de la toile,
même massivité des corps que l’on pourrait dire « flexueux »,
même audace de la couleur : Terre de Sienne chez Braque,
Céleste et Saphir chez Matisse.
Mais nous ne pousserons guère plus loin les concordances, lesquelles ne font que nous servir de points de repère prédictifs d’une volonté identique, chez les deux Artistes, de dépasser les codes de la peinture en usage en ce début de XX° siècle.
La tentation est toujours grande, en effet, d’établir comparaisons et similitudes en vue de déterminer la place d’une œuvre par rapport à une autre, de la situer précisément dans le flux multiforme d’un mouvement pictural. Mais cette démarche, à l’évidence, ne prend appui que sur une manière toute relative de considérer une œuvre en vue de la qualifier de telle ou de telle manière. Å une telle approche, il faut substituer plus de résolution, plus de volonté de s’approcher d’un genre d’absolu inscrit en la peinture telle son essence plénière.
Ce qui nous intéresse au plus haut point dans la tentative novatrice de Braque, c’est ce que « L’aventure de l’art au XX° » siècle a qualifié, plus haut, de « Grande rupture ». Si l’on peut considérer, sans doute à juste titre, que, par définition, toute œuvre nouvelle installe une rupture par rapport aux précédentes, il s’en faut de beaucoup que cette soi-disant « rupture » ne soit signifiante, indicatrice de nouveaux sentiers à ouvrir. Une rapide investigation historique nous permettra de mettre en perspective, au motif d’enchâssements successifs, la chronologie de ces écarts, césures et percées nouvelles.
Ainsi la douce irisation de « Soleil levant » de Monet (Impressionnisme) est-il rupture par rapport au concret terrien, sombre et crépusculaire du « Semeur » de Millet (Réalisme)
Ainsi la violence des touches et leur fragmentation dans « Bateaux dans le port de Collioure » (Fauvisme) de Derain est-elle rupture par rapport à l’unité de « Soleil levant » (Impressionnisme)
Ainsi l’hyperbole chromatique d’un « Début de printemps » chez Schmidt-Rottluf (Expressionnisme) est-elle rupture par rapport au lumineux et diaphane paysage du « Collioure » de Derain (Fauvisme)
Ainsi les teintes harmonisées, la composition géométrique de la toile « Viaduc à l’Estaque » (Cubisme) est-elle rupture par rapport au désordre formel et coloré de « Début de printemps » (Expressionnisme).
Les exemples précédents ont montré ces inévitables et heureuses modifications, ces amples métamorphoses inscrites dans la genèse de l’expression du génie humain, manière d’amphithéâtre aux gradins successifs, dont la gradation et l’accès à chacun d’entre eux constitue les strates d’une intelligence du Monde en acte, depuis son foncier Réalisme jusqu’à son productif et radical Cubisme, en passant par l’auroral de L’Impressionnisme, la flamboyance du Fauvisme, le tranchant de l’Expressionnisme, Ceci est tout à fait admirable et nul n’aura ignoré l’accroissement qualitatif de la sémantique picturale, en même temps que son éloignement de plus en plus décisif du corps de la Nature pour s’intéresser, quasi exclusivement, aux manifestations les plus vives de l’Esprit, aux pouvoirs illimités de la Conscience. Le Concret a subi sa mutation en direction de l’Abstrait qui, dans cette optique, se donne en tant que la forme la plus accomplie, la plus effective du dire artistique.
En réalité chaque mouvement contient, en abyme, le mouvement qui le précède, prenant appui sur lui afin que, de cette assise, un nouvel essor puisse se produire. C’est de cette manière qu’évolue le paradigme esthétique au cours des périodes successives de l’Art. Cependant, ce que voudrait montrer la suite de cet article, c’est le fait d’une autonomie, certes plus ou moins relative de chaque mouvement par rapport à tel autre,
autonomie qui est le gage
d’une vérité en peinture.
La simple mimèsis serait condamnation à une confondante marche sur place, autrement dit le reflet d’une commodité créatrice, sinon la mise en œuvre de quelque supercherie échouant à vouloir signifier plus avant.
Rupture, vous avez-dit « rupture » ?
Mais il nous faut placer sous l’aiguillon de notre regard la toile de Braque et la disséquer, comme le ferait un Entomologiste explorant l’anatomie de ses précieux insectes. Cette forme si singulière vient à nous sur le mode de la surprise, sur le mode de la nouveauté. Virginité de l’Art inscrite en elle comme son signe distinctif le plus évident. Un peu comme l’on découvrirait une belle Étrangère tout droit venue d’un mystérieux continent. « Grand nu » coïncide avec son propre soi dans une manière de si parfaite évidence qu’on le penserait, « Grand nu », simple reflet en un miroir, à l’exclusion de toute autre présence qui risquerait d’en dérober l’identité. Sise au centre du tableau, elle est le « motif » (au sens de « mouvoir ») qui anime la totalité de la représentation.
Sa teinte est la sienne (Terre de Sienne).
Sa forme généreuse est la sienne dont nul académise
ne pourrait rencontrer l’intime donation-profusion.
Son visage est le sien dont même la magie
d’un masque africain ne pourrait
imiter la sourde étrangeté.
Sa posture est la sienne
ne rejoignant nul athlétisme,
nulle proposition sculpturale
quelles qu’elles soient.
Son esthétique est la sienne
que ne pourrait postuler
nul modernisme.
Si « Grand nu » attise tellement notre curiosité, si « Grand nu » nous hèle si fort du côté d’une profonde méditation c’est au prix de sa profonde originalité : un territoire inexploré s’offre à nous avec l’impatience fébrile attachée à toute entreprise de défrichement.
Nulle gémellité possible.
Nulle mimèsis envisageable.
Ce qu’à partir d’ici il nous faut concevoir avec le plus grand sérieux se résume dans le concept « d’autopoïèse », seul prédicat pouvant s’annoncer face à ce tableau anticipateur de bien des avant-gardes. Et il nous faut prendre au pied de la lettre la définition même de ce terme tel que précisé dans Wikipédia :
« Le terme autopoïèse ( du grec αὐτo- (auto) « soi-même » et ποίησις ( poiesis ) « création, production » ), l'une des théories actuelles de la vie, désigne un système capable de se produire et de se maintenir en créant ses propres composants. »
Reprenant à notre compte cette vision autocréatrice des choses, la transposant en l’œuvre, l’immédiate conséquence s’énoncera ainsi :
l’œuvre accomplie en sa totalité
gagne son entière autonomie,
elle constitue le Point-Source
émettant le rayonnement infini de son être,
si bien que toutes les déclinaisons,
interprétations, prises de position
qui lui seraient extérieures
(les Voyeurs de sa forme par exemple)
ne consisteraient qu’en de pures conséquences
de l’originarité inscrite en elle, l’œuvre,
au gré de l’impulsion du geste artistique premier,
certes fécondant, mais se retirant définitivement
de la scène créative proprement dite.
Dès lors nous considèrerons
la venue à l’être de « Grand nu »
en tant qu’activité fabricatrice,
motion (« action de mouvoir, de mettre en mouvement »).
en sa plus réelle effectivité,
production d’une réalité quintessenciée,
expression d’une pure Transcendance
situant le geste artistique à la cimaise
la plus haute des réalisations humaines.
Cette autopoièse n’est nullement une vue de l’esprit,
si l’on accepte de mettre en retrait
la composante anthropologique
de l’Artiste agissant puis s’effaçant
au profit de cette création qui,
pour être libre,
doit connaître la mesure
de son entière autonomie.
Dès l’instant où l’Artiste a déposé en l’œuvre les ferments issus de sa conscience intentionelle, l’œuvre en question est comme dotée d’une performativité, ses signes s’accomplissent se disant et se formant dans l’espace virginal du subjectile. L’Artiste s’absentant, il demeure en elle, l’œuvre, cette sublime fécondation qui ne fait que croître et embellir, activée qu’elle est par les consciences opérantes des Regardeurs, eux-les-Gardiens qui ont en charge de la surveiller, l’œuvre, d’entretenir le feu qui couve en elle afin de la porter à cette incandescence dont elle doit être le centre, le rayonnement, la pure expansion. Bien évidemment, plus d’un Sceptique criera à la pétition de principe, au sophisme en sa plus exacte manifestation. Et certes leurs remarques seront judicieuses. Seulement ce qui est à considérer, le fait suivant :
postuler l’autonomie de l’œuvre,
c’est le seul moyen de la rendre libre,
de la remettre dans la lumière
de sa propre authenticité.
Ici, la nudité dit la vérité car ce qui est nu ne se dissimule nullement derrière des artifices. « Nue » n’est nullement justifiée par le paysage (cette draperie qui se dévelope autour d’elle), comme si elle résultait de lui, mais au contraire, c’est bien la propre force, l’énergie de « Nue » qui rayonnent sur ses entours et lui donnent sens. Ainsi, placée au centre d’une constellation de multiples significations esthétiques, c’est elle, l’œuvre, qui constituera l’alfa et l’oméga de toute survenue picturale dans le cadre de l’espace-temps.
Ce regard spécifique porté sur les œuvres, impliquera de partir de « Grand nu » et de se diriger vers ses corrélats esthétiques, faisant paraître aussi bien
« La maja desnuda » de Goya,
« Olympia » de Manet,
« Tub » de Degas,
« Les baigneuses » de Cézanne,
« Nu féminin » de Schiele
comme de lointains satellites du « Grand nu » de Braque, lequel agirait à la façon d’un puissant Archétype dont toute autre réalité picturale découlerait. Il résulte logiquement de tout ceci, qu’à leur tour, de manière réciproque totalement autonome, « La maja », « Olympia » et autres Nus seront identiquement les autopoïèses dont « Grand nu » et toute autre forme similaire dépendront.
Une autopoïèse se reflétant
en l’autre et la requérant
à titre de mutualité signifiante.
Que cette pensée d’une autopoïèse fabricatrice d’une œuvre, lui attribuant force et possibilité d’intervenir sur son environnement soit au plus haut point déconcertante, nous le reconnaissons volontiers. Cependant, ce qui est à préciser de nouveau, c’est bien qu’à l’origine elle n’est nullement pure autodonation, que son existence découle d’une empreinte humaine et que cette trace hautement transcendante ne peut nullement être effacée par quiconque le voudrait.
Instillé en elle comme
son essence la plus pure,
le prédicat de son être survit
au geste de son Créateur,
survit aux contingences spatio-temporelles,
survit aux attaques sournoises de l’entropie.
Une fois mise à jour,
portée au plus haut de son mérite,
l’oeure en tant qu’œuvre
se dote d’un destin d’éternité.
La totalité du Monde pourrait disparaître, à l’exception de qui-elle-est, que la justesse de son éclat, la portée de son prestige, sa puissance d’irradiation, tout ceci demeurerait en soi, tout comme « le ciel étoilé au-dessus » des têtes, témoigne de son absolue permanence. Position entièrement idéaliste, direz-vous à raison, oui
car seule l’Idée est réelle
qui autorise,
à partir de son Ciel
la venue des Terrestres
en leur mortelle finitude.
Mais, de ces profondes et étranges méditations il nous faut redescendre et donner à nos remarques une touche, sinon totalement légère, du moins humoristique. Dès ici nous allons nous livrer au jeu gratuit d’une « herméneutique sauvage », poussant le trait de l’interprétation bien au-delà des conventions en cette matière. Considérons l’expression « Grand nu » et, d’emblée, jugeons-la insuffisante à traduire ce qu’est cette peinture en son fond d’entière rupture. Rupture avec le passé, mais aussi bien avec le futur, seules quelques tentatives contemporaines de qui-elle-est, dans le cadre du mouvement Cubiste, pourront faire sens.
« Grand nu » est trop bavard pour pouvoir accéder à sa nature.
Conservons la nudité radicale de « Nu » et,
par un simple jeu paronymique,
rapprochons cette forme
de l’acronyme « N.U »,
acronyme auquel nous attribuerons
la valeur de Nouvel Univers.
Bien entendu cette métamorphose parodique
n’a de valeur qu’à mettre en relief
la Rupture en tant qu’ouverture
d’un « Nouvel Univers ».
Exactement et définitivement « Grand Nu »
en son autarcie radicale
ne sera jamais la volupté lascive
du « Bain turc » d’Ingres,
pas plus que la forme hiératique
de « Femme allongée de Séleucie »,
pas plus que « Nu couché » de Modigliani,
pas plus que « Vénus » du Titien,
pas plus « qu’Olympia » de Manet.
Toutes ces belles et singulières
déclinaisons du corps féminin
ouvrent, pour toujours,
l’espace effectif d’un « Nouvel Univers »,
chaque « Univers absolu », comme Monade,
faisant signe cependant
en direction de tous
ces autres « Univers absolus »
que sont les œuvres lorsqu’elles
se nomment « chefs-d’œuvres ».
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