« La foreuse à roche »
Jacob Epstein
Date: 1914
Source : L’art comme on l’aime
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Notice IA
« L’expression fait référence à The Rock Drill (1913-1915), une sculpture célèbre du sculpteur moderniste anglo-américain Jacob Epstein
L'œuvre : The Rock Drill (La Foreuse / Le Marteau-piqueur)
• Création : Réalisée vers 1913–1915 par Jacob Epstein, cette sculpture représente un hybride terrifiant entre un homme et une machine.
• Forme initiale : À l'origine, la figure mi-humaine, mi-robot était juchée à cheval sur un véritable marteau-piqueur pneumatique, symbolisant la puissance mais aussi la brutalité de l'ère industrielle.
• Évolution après la guerre : Horrifié par les ravages et les mutilations de la Première Guerre mondiale, Jacob Epstein a démonté l'œuvre en 1915 pour n'en conserver que le torse métallique, reflétant un corps brisé et vulnérable (Torso in Metal). »
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« La foreuse à roche », si l’on en restait au strict cadre de cette nomination, sculpture soustraite à nos yeux, rien ne nous étonnerait au motif qu’une foreuse, en son premier jet, sert à creuser la roche, à suppléer la faible puissance de l’Homme, à la démultiplier afin que son activité ouvrière consente, enfin, à plus d’efficacité. Mais le supposé « consentement » se trouve bien vite métamorphosé en cette terrifiante « Volonté de Puissance » qui, depuis toujours affecte l’Existant dans son rapport à la Nature. Car, si la Nature lui apparaît comme « la merveille des merveilles » en ses sublimes donations paysagères, il n’en reste pas moins qu’il la perçoit, cette Nature, à la manière d’un obstacle infranchissable se dressant face à la brûlure permanente de son désir. Oui, le Désir (qu’il nous faut orthographier avec une Majuscule) est la pierre de touche à partir de laquelle sa relation aux choses, donc au souverain Principe de Réalité, lui semble soudain remis à la façon d’une entrave dont il veut s’affranchir, faisant appel à l’illimitation supposée du Principe de Plaisir.
De cette montagne massive (Principe de Réalité), il veut extraire à tout prix ces gemmes brillantes (Principe de Plaisir) qui brillent dans la ténèbre des sourdes configurations chtoniennes. La naissance de la Toute-Puissante Technique n'a d’autre source que cet effort incessant des Humains de faire plier tout ce qui leur résiste afin que, leur désir exaucé, ils puissent se considérer « Maîtres et possesseurs de la Nature » (pour reprendre la célèbre formule cartésienne) bien plutôt que d’en être les simples Vassaux. Du moins est-ce là son souhait le plus cher. Mais ce souhait, cette espérance sont aveugles et dénués de fondement. Tant que la métamorphose de la Nature se limitait à en extraire des outils rudimentaires, racloirs, burins, aiguilles, harpons, hameçons, ces façonnages étaient à destination vivrière, autrement dit à usage immédiat d’alimentation. Ils ne consistaient qu’en de modestes transformations des éléments naturels disponibles, leur emprise spatiale se limitait au réaménagement somme toute discret de l’environnement proche.
C’est sans doute dès l’invention de la faucille, premier instrument agricole qui anticipait la naissance et le développement de la grande famille de la mécanisation des sols, que se situe le germe des technosciences de l’époque contemporaine. Mais avant d’ouvrir plus de perspectives pensantes, convient-il de demeurer dans l’orbe immédiat de « La foreuse à roche », cherchant à en débusquer les seuls critères formels. Ce qui interpelle, au premier abord, c’est cette confondante hybridation de l’Homme et de la Machine, de la Chair et du Métal. Deux matières qui paraissent se situer en des aires si éloignées que leur rapprochement nous heurte, comme nous choquerait la liaison
du souple, de l’onctueux, du malléable
et du rigide, du cassant, du rétif,
rapprochement contre nature de deux régimes ontologiques opposés, éléments nullement miscibles, sauf à vouloir pervertir l’essence des choses. Et c’est bien ce qui, ici, est en question. Comme si l’on voulait, en matière d’élémental, faire se fondre en une seule et même essence, Feu et Eau.
Ce qui tient lieu de visage est cette étrange figure de proue, mixte de masque mécanique et de morphologie bien plutôt animale qu’humaine. Le cou, supposément galbé et mobile devient cette manière de poutre technique en forme de boîte. Le bras gauche, en l’assemblage précis de la boule de l’épaule, de la pyramide tronquée de l’arrière-bras, du fuseau aigu de l’avant-bras, fait penser à cette minutie horlogère à laquelle nul humain ne saurait prétendre sauf à devenir inerte, tels les fameux mannequins d’osier imaginés par Giorgio de Chirico. Maints points de convergence existent entre l’œuvre d’Esptein et celle du Peintre Métaphysicien. En elles, l’être de l’Homme se trouve reconduit à n’être plus qu’une abstraction dont on se demande si quelque âme en anime l’exister ou bien si l’exister est soudain devenu cette intangible cristallisation, cette pierre dure dont nul regard ne pourrait franchir la rétive enceinte. Le buste présente cette allure de cuirasse guerrière, mixte de nervures métalliques et de violence symbolisée par ce genre de mur ou de herse dressés à l’encontre de toute altérité. De cette agressive manifestation corporelle il résulte, pour les Voyeurs que nous sommes, un incoercible sentiment de malaise comme si, Amants en puissance, il ne nous était donné à étreindre qu’une Amante d’airain manducatrice de nous-mêmes qui prétendons en posséder la verticale nature. Une identique « nausée » face à l’envahissement de la Technique naît également d’une œuvre telle celle de Boccioni de 1913, « Formes uniques de la continuité dans l’espace », où, précisément, l’espace devient ce continuum sans trou, cette toile sans césure où la marche de
l’humain en direction de son destin est réduite à ce mobile immobilisme qui sonne à la manière d’une perversion de son essence. Tel l’Homme foudroyé en cette avancée sur place, manières de gueuses de fonte attachées à une anatomie, liens avec un passé dont il ne saurait défaire le poids d’une incompréhensible dette.
Cependant, au centre de la coagulation abyssale de « La foreuse à roche », au centre de cette irradiation métallique en forme de repoussoir, incise en ce torse de monstrueuse prépotence, une faille s’ouvre, laquelle plutôt que de nous être fatale, ne manque d’imprimer sur le bourrelet de nos lèvres, l’esquisse d’un sourire. Certes l’entité à figure humaine que nous percevons conserve, formellement, cette brillance de platine qui semble vouloir nous rejeter d’un espoir qui aurait pu naître, comme si le lexique total de cette œuvre se donnait tout entier sous le signe de la répulsion. Mais nous sentons qu’il nous faut répudier ce premier geste de contrariété, ne nullement demeurer exclus au titre de l’éblouissement métallique, qu’il nous faut percer la forme et tâcher, au-delà des impressions premières, d’y découvrir ce germe d’humanité dont nous sommes en quête depuis le début de notre méditation.
Si, persiste en nous, cette sensation inamicale d’une initiale intuition négative, bien vite un sentiment de réassurance s’installera sur le cercle disponible de notre conscience. Car le doute est levé, cette mince cariatide de métal qui paraît se donner en tant que clé de voûte d’un ensemble sourd à nos revendications sensibles, cette cariatide donc est bien le reflet d’une figure humaine, féminine de surcroît en sa naturelle douceur, émergence du sol primaire archaïque d’une poitrine, d’un abdomen, de deux jambes, autant de manifestations positives d’une mesure anthropologique que tout paraissait devoir reconduire à la surdi-mutité d’une matière sans écho. Alors il y a comme une respiration, une sorte de halètement interne, une vie certes en veilleuse, mais une vie tout de même. La situation est identique à celle d’un bourgeon impatient d’éclore sous la douce influence d’un air printanier afin de s’ouvrir à la large narration du Monde.
L’air printanier faiseur de métamorphoses ?
Notre regard, et lui seul,
ce pouvoir alchimique de transformation du réel,
ce pouvoir d’accroissement ontologique
au motif que la conscience
(« cet « instinct divin » disait Rousseau)
en déploie le motif initial.
Peut-être, déjà, le soupçon d’une représentation pêchant par excès de tragique s’était-elle immiscée dans l’esprit d’Epstein, lui qui, après la douloureuse prise de conscience de l’absurdité de la guerre, réinterprétera totalement son œuvre, la faisant apparaître sous la lumière de la fragilité, de la vulnérabilité humaines, ces Hommes et ces Femmes qu’une logique absurde vient impitoyablement broyer sous la chape de plomb d’une Histoire erratique, éternel recommencement des funestes erreurs du passé.
Nous percevons bien qu’ici,
nous sommes à la jointure
d’une étrange position de l’Être,
occupés à en découvrir le paradoxal hiatus,
d’un côté le frémissement léger, touchant,
plein de tendresse d’une humanité
en sa neuve floraison ;
d’un autre côté la rudesse, la rigueur,
l’impénétrable d’un agencement machinique
dont nous sentons, avec une sourde acuité,
qu’il y va de l’aporétique remise en question
de l’Être-Homme placé sous
l’implacable autorité de l’Être-Machine.
Autrement dit,
le geste artificiel empiétant
sur le geste naturel,
le geste Technique supplantant
l’évidente simplicité de l’Humain
dont le rayonnement s’obscurcit soudain.
Comme si les bords d’airain de la sculpture,
brusquement rabattus en leur centre,
invaginaient la présence sensible,
la ramenant au pur statut de l’inexister.
Sous l’appellation « La foreuse à roche », en sa dimension purement technique, perce une autre nomination « Le Foreur à roche », sous laquelle nous voyons émerger la pleine responsabilité du « Foreur » (de l’Homme) quant à sa relation avec cette Phusis dont il découle, dont il devrait être l’Obligé, bien plutôt que l’Exécuteur testamentaire.
Comme si, de tous temps,
au sein de son essence,
une mystérieuse Loi lui dictait
son essentielle mission,
à savoir faire plier la Nature
sous l’acier de sa propre
et inflexible volonté.
Faire de la Nature un simple bien,
une simple ressource dont
il pourrait user à discrétion.
C’est bien cette tragique inflexion de l’ontologie
en direction de la possibilité, de plus en plus prégnante,
d’une non-ontologie, d’une perversion de l’Être
ramené au rang de pure réification,
donc c’est bien cette subite prise de conscience
qui semble s’être emparée de l’Artiste
démontant son œuvre primitive
afin de la réduire au statut de « Torso in Metal »,
simple architecture de fer ne faisant plus signe
vers l’Homme qui avait sacrifié
l’Air, l’Eau, la Terre et le Feu
à la fièvre de son incoercible désir.
Tout, en fait, se résumait
à cet irréductible affrontement
de la Phusis et de l’Anthropos
en un « combat douteux »
au terme duquel ce serait
l’Anthropos-tout-puissant
qui imposerait la majesté de son règne
à tout ce qui se présenterait à l’encontre.
Ici, nous venons de faire le lit
de la théorie heideggérienne du « Gestell »,
« Arraisonnement » ou « Dispositif »
désignant l’essence de la Technique
en tant que ce dernier et préoccupant
visage de l’Être comme
« unique mode de dévoilement
du réel »
(Note IA)
***
« Composition avec turbine »
Carl Grossberg
1929
***
Dès lors, le titre de l’article se dévoile d’étrange manière : « L’homme à raisonner » n’est que l’avatar de « L’Homme arraisonné » du Dispositif. Il s’agira de comprendre que ce titre, nullement gratuit, nullement basé sur un simple jeu de mots divertissant, implique, chez toute Lectrice, tout Lecteur soucieux de dépasser le simple cadre des apparences, de comprendre que l’Homme, en son essence la plus profonde, a pour essentielle charge de faire appel au Principe de Raison, lequel est profond respect de la Nature et remerciement du don accordé, s’opposant en ceci au trop souvent sollicité Principe de Plaisir par lequel les Existants préfèrent à l’originarité pleine et entière de tout ce qui fait sens sur Terre, une manière de recours aux purs placebos que sont les conduites antinaturelles, lesquelles ne font qu’exacerber et révéler l’humanité parvenue au nadir de son impératif existentiel.
C’est une simple question d’honneur humain,
de volonté de coïncider avec sa propre essence
en lieu et place de ces manifestations
impulsives, incontrôlées qui font des Vivants
de simples consommateurs égarés
alors que leur sort le plus enviable,
serait de devenir les « Bergers de l’Être »,
pour reprendre la célèbre formule
de l’Auteur « d’Être et Temps ».
Voici venu le temps de laisser la Parole au Philosophe de l’Être, lui qui a si parfaitement sondé en quoi l’essence de la Technique se substituant à l’essence de l’Homme, ceci se donne comme le plus grand danger. Écoutons ces mots quasi prophétiques provenant de la Conférence « La question de la technique » :
« Le danger authentique a déjà touché l'homme dans son essence. Le règne de l'Arraisonnement (Gestell) menace l'homme de la possibilité qu'il puisse lui être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus initiale.
[...]
Dès que le dévoilement technique se déploie, l'illusion s'empare de l'homme : il croit que tout ce qu'il rencontre n'existe que pour autant qu'il est son œuvre. Cette illusion engendre une ultime illusion : c'est que partout, l'homme ne rencontre plus que lui-même. »
Commentaires - Ces méditations sont fondamentales au point qu’elles pourraient servir de définition totale quant à la position existentielle de notre civilisation contemporaine. Par « dévoilement plus originel » il va de soi qu’il faut entendre le dévoilement de la Phusis, autre nom de l’Être. Å l’heure de la « mondialisation heureuse », l’Homme ne vit que d’illusions, semblable en ceci aux Prisonniers de la Caverne platonicienne qui prennent les ombres pour la réalité et l’ultime Vérité.
Or, chacun, chacune sait que
l’Authentique ne peut se trouver que
dans la diaphane présence de la Lumière,
elle qui dissipe les ténèbres
de l’inconnaissance
et porte le regard en direction
de ce qui mérite d’être pensé,
l’Être-Phusis en sa dimension
ontologique la plus essentielle qui soit.
Le tragique, qu’en d’autres temps Nietzsche désignait par le mot « Dieu est mort », c’est bien le fait que « l'homme ne rencontre plus que lui-même », ce qui veut dire sa condition totalement aporétique, tel Sisyphe roulant continûment sa pierre sur la pente de la montagne en ce geste tissé de pur absurde dont rien d’autre n’est à attendre que le Néant lui-même.
L’Homme face à qui-il-est,
indique que de Lui à Lui,
il n’y a même plus l’épaisseur de l’Être,
que sa réification devient si impérieuse
que sa situation est identique
à la boule de Sisyphe se reflétant
en la boule le Sisyphe
et ainsi de suite jusqu’au terme
d’une œuvre incohérente,
irrationnelle, insensée.
Se rencontrer soi-même
suppose, en Soi, l’installation d’une distance,
l’instauration d’une respiration,
la création d’un espace,
autant de signes potentiels
d’un sens à venir.
Å défaut de ceci :
errance en tant qu’errance.
S’il y a une logique animant cet article, elle ne saurait faire l’économie d’une mise en perspective de notre Société Contemporaine qui, à elle seule, résumant les paroles du Philosophe, ne peut que se reconnaître dans les figures techniques contraignantes de « La foreuse à roche »,
dans l’esquisse spatiale figée de Boccioni,
dans l’irréductible fixité de la Turbine de Crossberg,
dans le geste insensé et redupliqué à l’infini de Sisyphe.
On aura compris que la geste humaine actuelle est en train de sombrer, pour partie au moins, dans les eaux glauques des grands fonds. Reviendra-t-elle des abysses ? Affirmer ceci, le naufrage, au vu des dangers auxquels est confrontée l’Humanité en sa marche en avant, sonne à la manière d’un truisme. Sauf à être aveugle-sourd-muet, le bruit de fond est assourdissant et rien ne sert d’enduire ses oreilles de cire, le Mal est déjà fait qui tisse les mailles du filet dans lequel, déjà, nous sommes au sein de la geôle. La liste des ruptures du Bien, sans prétendre être exhaustive (comment le pourrait-elle ?), se décline
sous la multiple réalité des guerres,
des pogroms, de la faillite
de la Raison humaine,
des viols, des spoliations,
de l’exploitation moderne des Citoyens,
de la domination des puissants,
du non-respect des règles de droit,
du pouvoir illimité des Tyrans
et autres oligarques, autocrates, despotes
qui s’arrogent tous les avantages
au détriment de Ceux et de Celles
qu’ils jugent comme leurs Vassaux,
sinon leurs Esclaves.
Nous n’argumenterons pas tous ces points, ce qui serait fastidieux et sans grand intérêt. Nous nous contenterons de méditer à propos de l’Être-Cybernétique et sur quelques usages inadéquats qui en sont faits, du moins est-ce notre conviction. L’un des problèmes les plus vifs quant à la dérive de notre société consuméro-matérialiste consiste
en son plongeon vertigineux
dans les illusions
et fantasmes du virtuel.
Partout le songe remplace le réel.
Partout le Désir façonne le possible
à l’aune de sa tyrannie.
Partout la volonté humaine
de ne tenir compte que
d’un étroit solipsisme
se donne en lieu et place
d’un territoire réservé à l’altérité.
***
L’illusion virtuelle quant au Son
Voyez ces Individus casqués pratiquant leur course dans les rues de nos villes. Ils tracent un sillage qui n’est que le leur, n’ont cure de Ceux et Celles qu’ils croisent, qui ne semblent constituer, pour eux, que des manières d’entités surnuméraires à abandonner aux marges de l’exister. Eux, Elles, les Coureurs, ne déterminent leur route qu’en eux, pour eux. Hors d’eux, le Monde est pure utopie.
Le Monde, le seul, c’est Eux, Elles.
Le bruit du Monde, celui-là seul qui est signifiant au premier degré (les autres bruits n’en sont que les lointaines déclinaisons),
le bruit originaire, celui de la Mer
avec la houle de ses vagues,
celui de la Montagne avec le jaillissement
joyeux de ses torrents,
celui de la Campagne avec les cris de sa faune,
avec les bruissement de sa flore,
avec les lames d’air du vent,
tout ceci ils l’ont oublié, et
à cette Nature prodigieuse
quant à ses dons pluriels,
ils préfèrent les rythmes syncopés
d’une musique créée par
le « génie » sans limite des Machines.
Ils sont de machiniques extensions d’un Pouvoir occulte qui les aliène et n’en perçoivent nullement les effets délétères, fortement dommageables pour la lucidité-vérité de la conscience humaine. Å sa manière philosophique, Aldous Huxley résume avec excellence les traits singuliers de cette hallucination collective :
« Les gens finiront par aimer leur oppression et par adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser. »
Oui, la « capacité de penser » de ces Dormeurs-debout est largement entamée. Ils renoncent à qui-ils-sont, ne fonctionnant que sur le mode réducteur du « On », mondialisation oblige !
On pense comme il est dit de penser.
On aime comme il est dit d’aimer.
On voyage comme il est dit de voyager.
On se vêt comme il est dit de se vêtir.
Et ces conduites guidées par la tyrannie de la mode sont infinies et d’autant plus pernicieuses que Ceux et Celles qui y sacrifient ne se rendent même pas compte qu’ils sont manipulés ! « Tristes tropiques », pour reprendre, métaphoriquement, le titre de l’ouvrage majeur de Claude Lévi-Strauss. Ces comportements sont parfois si puérils qu’ils nous font penser au titre d’un autre ouvrage « Le monde est un enfant qui joue », d’Alexandre Adler dans lequel l’Auteur décrit, selon les termes de la notice IA :
« Un monde naïf et instable : le monde « titube, hésite, frappe, détruit » et « oublie sa propre histoire », « apprentissage par le chaos », « grandes lignes de fracture de la planète ».
Ici l’on se rend compte combien le problème est sérieux, nullement circonscrit aux foulées des Coureurs (ceci n’est que le symptôme de surface d’une dérive bien plus inquiétante), problème nullement réduit au choix conditionné d’un véhicule.
Le centre de gravité des intérêts s’est déplacé
de la chose simple, immédiate, à portée de main,
à portée d’esprit et d’âme
à celui de la non-choséité d’un virtuel tenant lieu
de toute cette précieuse présence du vivant,
occultant ce dernier, le vivant,
lui préférant la séduction des artifices,
des fausses informations,
des images fabriquées de toutes pièces,
lesquelles ne sont que des décors de carton-pâte destinés à des Spectateurs peu soucieux de conformité au réel, de vérité pleine et entière. Le faux-semblant, le brillant mondain, la scène sur laquelle s’agite une tragique commedia dell’arte, voici ce qui, aux yeux de beaucoup, non seulement fait sens, mais doit se donner comme l’orient selon lequel guider sa vie, la construire dans le pur dédain de la logique et de la rationalité.
La boussole a perdu son aiguille.
Le sextant a perdu ses points de repère.
Le sémaphore humain agite ses bras en désordre
si bien que son message devient quasiment illisible.
***
L’illusion virtuelle quant à l’image
Si le son ingurgité sans nuance aucune constitue un « danger » pour l’humain, les ravages sont bien pires dès l’instant où cette même attitude oublieuse du sens concerne le monde des images. Car l’image, si elle flatte, si elle rayonne et fascine, l’image en excès consiste en la remise de l’homme à un vertige existentiel en lequel, disparaissant corps et âme, si son corps résiste, son âme plonge en de confondants abysses. La relation du Voyant à l’image n’est rien moins que celle de « L’Homme pressé » pour citer le titre d’un roman, celui de Paul Morand. Cette diligence sans fin, cette hâte boulimique ne font que refléter les usages mondains où toute « perte de temps » est considérée comme mortelle alors que nos Commensaux, pour beaucoup, n’hésitent nullement à s’engouffrer dans la première « Série » venue, la plupart du temps dénuée d’intérêt, spectacle hautement chronophage dont ils ne discutent nullement la vacuité, en réalité perte d’un horizon humain doué de vraies qualités. Cette tendance hautement liée à la performance atteint son acmé dans le picorage compulsif, le butinage turbulent de milliers et de milliers d’images, immense carrousel que leur offrent les fameux Réseaux Sociaux. Voyez cette Note IA :
« Temps d'arrêt sur une image : Entre 1,5 et 3 secondes en moyenne lors du défilement (scroll) du fil d'actualité ».
Fil tellement tendu qu’il menace à tout instant de se rompre. Au hasard du Fil d’actualité de Facebook, nous avons saisi ces trois images ci-dessous au sujet desquelles nous ferons un rapide commentaire, appliquant à ces vues la grille moyenne temporelle des 1,5 à 3 secondes.
« Le Bas-Saint-Laurent, au Québec »
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Ce qui est vu : le phare, les maisons, l’eau
Ce qui aurait mérité de l’être :
la vie des Riverains du Saint-Laurent,
leurs coutumes, le point singulier
à partir duquel ils visent le Monde.
Gouache de Bram Van Velde
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Ce qui est vu : des formes, des couleurs,
une possible géométrie
Ce qui aurait mérité de l’être :
la vie de l’Artiste, sa conception de l’Art.
***
Olivier Photos
Causse-Méjean
***
Ce qui est vu : un ciel gris, deux arbres,
des rochers, de l’herbe
Ce qui aurait mérité de l’être :
le sens du travail d’Olivier,
la connaissance du Causse,
le mode d’existence des Caussenards.
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Certes, les Lecteurs et Lectrices argumenteront, à raison, que le motif de la visite sur les Réseaux Sociaux n’est nullement dicté par le souci d’une activité de connaissance, mais bien plutôt par le souhait d’un simple loisir, d’un pur délassement.
Mais abandonnons ici ces raisons et leurs possibles justifications afin de nous orienter en direction des différences que nous voudrions pointer,
évidents contrastes entre
le butinage d’images
(l’activité iconique)
et l’efficace de l’investissement langagier
(le recours à l’activité symbolique).
C’est à la jonction des deux, iconique et symbolique que se trouve, ce que nous pourrions nommer le « point de rupture » que nous désignerons en tant que
partage entre les « Anciens » et les « Modernes ».
Chacun aura compris l’inclination des Anciens
au profit du Symbolique,
le penchant des Modernes
au bénéfice de l’Iconique.
Ici, nous ferons, une fois de plus, appel à la notice synthétique IA afin de mettre en perspective iconique et symbolique quant aux conséquences immédiates psychologiques sur les Contemporains que nous sommes.
1. Le signe iconique (l'icône)
• Valeur : Sa valeur repose sur la mimésis (l'imitation) et l'évocation visuelle ou sensorielle immédiate.
2. Le signe symbolique (le symbole)
• Valeur : Sa valeur ne réside pas dans sa matérialité, mais dans ce qu'il exprime ou évoque au sein d'une communauté ou d'un système culturel/social. Il doit être appris et partagé collectivement pour faire sens.
Tout Lecteur, toute Lectrice soucieux de tirer de leur confrontation avec le réel la plus grande authenticité qui s’y dissimule, seront sensibles
à cette infranchissable distance qui oppose,
d’un côté l’immédiateté du « butinage » iconique
à la profondeur pleine de sens du recours au symbole
et, partant, au langage qui est la marque distinctive de l’Homme,
la plus essentielle qui soit.
En fait la sphère iconique ne peut nous apparaître qu’en tant que langage par défaut, donc comme système lacunaire.
Si nous voulons mieux comprendre la nature de l’important hiatus s’intercalant entre les deux registres, il sera nécessaire d’avoir recours à quelque chose qui nous est nécessairement familier, à savoir
le fonctionnement langagier, d’abord en sa plus minimale expression : le mot isolé
que nous rapporterons à la fonction iconique,
la phrase complète que nous rapporterons à la fonction symbolique.
Å des fins d’explicitation, regardons de nouveau la photographie d’Olivier sur le Causse-Méjean et faisons fonctionner cette image
sur deux plans successifs :
d’abord sur celui de l’iconique,
ensuite sur celui du symbolique.
Bien évidemment cette manière d’envisager la scène est toute théorique mais elle a le grand mérite d’ouvrir notre intellect à une possible compréhension.
Plan iconique
En l’immédiateté perceptive soulignée plus haut, le champ visuel se décompose en de multiples fragments, que nous dirons « lexicaux », chaque plan différencié de l’image pouvant se désigner sous le titre de simples mots juxtaposés, ainsi :
« Ciel » - « Arbres » - « Lande » - « Roches ».
La rapidité du décryptage paysager n’autorise guère d’autre manifestation de saisie que cette parcellisation, que cette atomisation du réel. Nul lien ne peut s’établir entre les termes de la nature ici présente. Chaque système lexical est autarcique, autonome, se rapprochant ainsi d’une manière schizophrénique de scinder le Monde en une série d’éléments constituants isolés.
C’est le règne du pur microcosme,
genre de mince diatomée contenant en le
dénuement originaire de son mot,
la totalité d’un réel non encore
pourvu de signification.
Pour qu’il y ait signification,
il faut qu’il y ait échange, relation,
qu’un temps de suffisante consistance
s’installe entre les termes,
qu’une sémantique se lève et
synthétise ce qui vient à soi.
Nous sommes dans la pure immanence,
dans ce qui, profondément contingent,
ne peut sortir de soi.
C’est le règne de l’immobile
figure du pré-noétique.
Nul élan vers ailleurs.
L’en-soi-pour-soi rivé
à sa propre léthargie.
Plan symbolique-langagier
Face à l’image et la débordant de toutes parts de la puissance représentative de sa narration, quelque chose comme un conte va se lever de ce qui est vu. Narrativité pouvant, par exemple, se présenter ainsi :
Le ciel est de pure vastitude,
large camaïeu de gris, du Plomb à l’Ardoise,
ménageant, ici et là, quelques trouées de lueurs diaphanes.
Sous la large étendue céleste, deux arbres,
sans doute des pins, déploient l’éventail de leurs épines
en cette teinte vert-Bouteille, si proche des draperies ouraniennes.
Sous l’ombrelle des arbres, une savane d’herbes jaunes
que le vent lisse avec assiduité.
Logés au sein même de la plaine de graminées,
des cubes de roches s’assemblent selon de belles lignes géométriques.
Tout est pris dans l’uni d’une harmonie qui paraît n’avoir nulle fin.
Image de la Beauté en sa naturelle évidence.
L’on concevra facilement que l’épellation précédente selon les termes de
« Ciel » - « Arbres » - « Lande » - « Roches »,
vienne ici de trouver sa pleine expansion.
Comme si l’indigence des mots séparés
avait soudain trouvé le lieu de sa transcendance.
Le Ciel s’est agrandi de belles teintes ;
les Arbres se sont fait les médiateurs de la Terre et du Ciel ;
la Lande s’est animée sous la caresse du vent ;
les Roches se sont constituées en grappes, en essaims
qui dessinent la figure d’une exacte géométrie.
Sous l’effet logique et multiplicateur
des liaisons et synthèses langagières,
la fragmentation est devenue unité ;
le microcosme s’est accru de la dimension du macrocosme ;
la mince diatomée a connu son expansion quasi stellaire ;
l’immanence s’est métamorphosée en pure excellence ;
le contingent s’est mué en nécessaire ;
le pré-noétique dépourvu de prédicats s’est déployé en noétique
vêtu d’une myriade de significations infinies.
Du lexique au sémantique,
le chemin merveilleux du SENS a été accompli.
Dès lors qu’il a existé l’espace d’un instant,
plus rien n’en viendra distraire
l’ample coefficient d’éternité.
C’est ceci, le non-sens : la fermeture,
la nuit repliée sur sa bogue durcie,
le silence cloué à son illisible, impénétrable teneur.
C’est ceci le SENS : l’ouverture de la clairière
dans la sombre ténèbre sylvestre,
le chant harmonieux de ce qui trouve,
ailleurs qu’en lui, correspondances actives,
échos multipliés, réverbérations ruisselantes.
C’est ceci !
Conclusion non définitive et toujours réaménageable
en fonction de l’évolution du Sens :
c’est de l’Homme-Arraisonné dont il nous faut partir
puisque, aussi bien, c’est la Phusis-Génitrice
qui en a décidé ainsi.
Puis il nous faut grandir et consentir
à sortir de la Matrice Initiale,
acquérir autant de Liberté qu’il nous est
humainement possible d’atteindre,
ici, sous ce Ciel, sur cette Terre,
avancer, certes tels des Êtres chancelants,
et pour cette raison de notre naturelle oscillation,
tendre les mains en direction de
ce qui peut nous sauver du désastre.
Vers cette Lande jaune,
vers ces cubes de Roche,
vers la double présence des Arbres,
assumer tout ceci en tant que
nos points de repère,
méditer sur ce dehors afin que
notre dedans apprenne à Raisonner.
Nous sommes, ici, et pour toujours
des Êtres-à-raisonner,
des Êtres-de-Raison,
le seul Don, la Raison,
qui ne nous ait été fait,
le seul viatique que nos doigts
pourront un jour saisir.
Saisissons !