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26 juillet 2026 7 26 /07 /juillet /2026 06:34
La littérature en tant que métaphore.

Antoine Watteau.

"La gamme d'amour" (1717)

Source : Larousse

*

 

(Quelques méditations sur

Les Fruits d'Or de Nathalie Sarraute)

*

   4° de couverture de l'Editeur

   "Cette œuvre de Nathalie Sarraute ne comporte ni personnage ni intrigue. Son héros est un roman, Les Fruits d'Or, et elle a pour sujet les réactions que ce roman provoque et l'accueil qu'il reçoit chez ceux qui l'aiment ou le rejettent. Il ne s'agit pas de peindre la réalité visible et connue. Les péripéties balzaciennes qui entourent le lancement d'un livre ne sont pas le domaine de Nathalie Sarraute. Il n'est ici question ni d'éditeurs, ni de publicité, ni des jeux des prix littéraires. L'auteur des Fruits d'Or est également absent. Seules sont montrées ces actions dramatiques invisibles et cependant très précises, qui constituent cette substance romanesque dont, depuis ses Tropismes parus en 1939, Nathalie Sarraute n'a jamais cessé d'étendre le champ et qui a déterminé toutes ses recherches techniques. En recréant ces mouvements dans le domaine du contact direct ou indirect avec l'œuvre d'art, en les amplifiant parfois jusqu'à la satire, c'est à certains aspects essentiels du phénomène esthétique que touche ce roman. Ne faut-il pas dire aussi ce poème, tant dans cette forme romanesque nouvelle se confondent les limites qui séparent traditionnellement la poésie du roman."

   La note de Wikipédia

  Les Fruits d'or’ est un roman de mise en abyme écrit par Nathalie Sarraute, publié en 1963, pour lequel elle a reçu le Prix international de littérature en 1964. Cette œuvre s'inscrit dans ce qu'on nomme le nouveau roman, ne comporte pas de héros ni de péripéties. Le thème central est celui de la réception d'une œuvre d'art. Les personnages du livre discutent d'une œuvre qui se nomme aussi Les Fruits d'or. Seulement, rien de ce livre n'est raconté si ce n'est l'évocation de lieux, de personnages.

   Libre commentaire

  Afin de mieux entrer dans le vif de l'œuvre de Nathalie Sarraute, il convient de partir de l'origine, à savoir des "Tropismes" dont le motif retentit dans l'œuvre entière comme sa nervure essentielle. Mais parler de "tropismes", à propos de la littérature, c'est convoquer aussitôt la figure de la métaphore. L'auteur s'abreuve constamment à cette image de tropisme, au point d'en faire le fondement de toute écriture. Alors, il faut préciser ce qui justifie ce choix et remonter à l'étymologie du mot "métaphore".

   "Du grec ancien μεταφορά metaphorá dérivé du verbe μεταφέρω metaphérô (transporter) formé de μετά metá (d'un lieu à un autre) et du verbe φέρω phérô (porter)." (Wiktionnaire).

  Nous voyons, ici, que l'idée essentielle est celle de "transporter d'un lieu à un autre". Mais, ce fameux tropisme, vers quoi nous transporte-t-il ? Pour le saisir, il convient de prendre le tropisme dans sa forme première, biologique. Tout végétal est animé d'un mouvement de croissance qui assure son déploiement dans l'espace. Ceci est rendu visible dans les films en accéléré où devient perceptible le dépliement tissulaire en tant que phénomène alors, qu'en même temps, se laisse deviner l'essence même du mouvement. C'est à la mise en évidence de cette essence - la littérature - qu'est commise l'ensemble de l'œuvre de Nathalie Sarraute. Et comme, par définition, l'événement littéraire est un indicible, l'inventeur du Nouveau Roman, s'attache à le faire surgir par le recours à la métaphore du tropisme, cette tension indéfinissable. La littérature est ce fin mouvement par lequel elle se révèle, dont la matière même est cette 'sous-conversation' existant entre des personnages qui, souvent, n'en ont pas conscience. Minces vibrations, sentiments infimes, fugaces tellurismes existentiels, reptations d'une lave interne dont l'effusion se réalise à l'insu de ceux, celles qui en sont les étonnants réceptacles.

La littérature en tant que métaphore.

"Chercher le motif"

Jean-Claude JOLET

Frac Réunion

*

 

L'extrait - (Un lecteur admiratif commente "Les Fruits d'Or").

   "Et soudain, c'est comme un effluve, un rayonnement, une lumière… je distingue mal sa source restée dans l'ombre… Cela afflue vers moi, se répand… Quelque chose me parcourt… c'est comme une vibration, une modulation, un rythme… c'est comme une ligne fragile et ferme qui se déploie, tracée avec une insistante douceur… c'est une arabesque naïve et savante… cela scintille faiblement… cela a l'air de se détacher sur un vide sombre… Et puis la ligne scintillante s'amenuise, s'estompe comme résorbée et tout s'éteint…

   Ce qui passe là des Fruits d'Or à moi, cette ondulation, cette modulation… un tintement léger… qui d'eux à moi et de moi à eux comme à travers une même substance se propage, rien ne peut arrêter cela. les gens peuvent dire ce que bon leur semble. Personne n'a le pouvoir d'interrompre entre nous cette osmose. Aucune parole venue du dehors ne peut détruire une si naturelle et parfaite fusion."

   Le mystérieux lecteur des "Fruits d'Or", parle de ce non moins mystérieux phénomène qui fait exister la littérature par une manière d'osmose, de lien invisible, non préhensible - seulement par la grâce d'une intuition -, s'établissant entre ce lecteur et l'écriture, lien que toute réception de l'œuvre d'art devra restituer afin que celle-ci, l'œuvre, soit fécondée et comprise en son intime. A défaut de cette quintessence faisant se rejoindre, dans un même creuset, littérature, sens et adéquate perception de ce qui est en jeu dans l'acte de création, rien ne s'illustrera d'essentiel et le sujet du livre tombera dans l'anecdote et les contingences de tous ordres.

   C'est de l'intérieur même du tropisme que les choses sont à comprendre, donc au contact de cette "chair du milieu" des mots, de cette substance pulpeuse, soyeuse, de cette nacre du langage qui fait ses efflorescences à qui sait les voir. Acte dyadique qui entraîne la fusion en une même arche signifiante de l'Amant, de l'Aimée, de l'Amour. Comprenons, 'de l'Auteur, de la Littérature, de cet innommable qui les relie au sein d'une unique expérience langagière'. Car la littérature est, avant toute chose, tropisme infini de ce langage dont l'homme est tissé jusqu'en ses fibres les plus secrètes, dont la mise en œuvre est rien de moins que l'art dans son déploiement manifeste.

   L'art comme vérité du dire, comme effusion du poème sur la courbure du monde. Comment d'ailleurs, pourrait-il en être autrement. Par un simple effet de l'imaginaire, ôtons à l'homme ce langage qui le fait tenir debout et nous n'obtenons plus qu'une aporie, une désolation, une 'in-signifiance' de tout ce qui paraît et se dresse à l'horizon de l'exister. Privé de langage, l'homme est aussitôt reconduit à cette "pauvreté en monde" de l'animal ou de la pierre. Car, alors, comment penser, ressentir, traduire ses émotions ? Car, alors, comment donner lieu au poème, comment faire surgir le fait littéraire ? Le silence n'est envisageable que comme lieu de réserve, condition de possibilité d'une parole, jamais comme sa négation.

 "L'homme n'est que la moitié de lui-même. L'autre moitié, c'est le langage "                                                                            Emerson

       (Cité par Dominique Bertrand dans Verbe Verbe - Anthropoésie)

   L'assertion d'Emerson, il est nécessaire de la reconduire à plus de radicalité, d'essentialité, reconnaissant que l'homme est entièrement langage. Et ceci n'est pas 'abus du langage' en question. Il suffit d'avoir rencontré ces personnes aphasiques, foudroyées, au sens figuré de 'terrassée', 'interdite', 'confondue', lequel sens n'est guère éloigné de sa valeur propre de 'foudre', 'd'éclair' s'abattant sur l'être et le réduisant à néant. Comment 'être' sans langage, alors que "Le langage est la maison de l'être", précise "La lettre sur l'humanisme" heideggérienne ?

   Et, à partir d'ici, si l'on veut avancer dans la compréhension des thèses de Nathalie Sarraute, il faut bien s'imprégner de l'idée que toute littérature est métaphore, donc langage, que les tropismes - ces effleurements de l'âme en direction du monde - ne sont en définitive que l'effervescence des mots au contact du réel. "L'effervescent contact de l'esprit avec la réalité" pour paraphraser la belle expression de Pierre Reverdy. "Les Fruits d'Or", de bout en bout, ne sont que pure rhétorique, jeu de langage, travail sur la matière intime des mots, torsion des phrases, recherche esthétique des signifiants, incandescence des signifiés. Qui n'a nullement franchi le Rubicon, qui n'a nullement abordé aux rives où les mots sont des braises vives dans la nuit ne peut prétendre se trouver en terre de littérature. Seulement en un lieu d'exil visité par de pures apparences, identiquement aux prisonniers de la Caverne platonicienne qui ne perçoivent de la réalité que des artefacts projetés sur l'aire pariétale par les feux tremblants des porteurs de torches. Une simple fantasmagorie. L'éclat solaire est loin qui fait briller sa vérité !

   Bien évidemment, au cours de l'histoire, la littérature s'est déclinée selon de multiples facettes. Ce qu'a apporté de décisif le XX° siècle et les recherches formalistes liées à l'émergence du Nouveau Roman, c'est la mise en perspective du langage lui-même, l'écriture se reflétant en abyme dans sa propre essence. Jamais l'on n'était allé aussi loin dans l'expérience langagière, jamais l'on n'avait approché de si près la flamme vive de cette essence qui nous détermine de fond en comble. Si nous sommes langage, alors notre demeurer sur terre n'est que la mise en acte des infinis tropismes que nous sommes nous-mêmes : nos actes, nos réflexions, nos pensées, nos sentiments, nos états d'âme. Cependant, ici, il ne faut pas commettre de contresens. Les tropismes de Nathalie Sarraute, qu'on a trop souvent confondus avec une 'stimmung', à savoir avec une tonalité émotionnelle, une vibration des affects, les tropismes donc, ne le sont que secondairement, comme moyen s'orientant vers une fin, une seule, rendre le langage visible en tant que tel en même temps que la littérature qui en est la réalisation, la face visible comme poème, dire essentiel.

   Se livrer à une quelconque exégèse psychanalytique de l'œuvre ne peut conduire qu'à une perception inexacte des intentions qui constituent les fondements de cette écriture exigeante, purement tendue vers la quête de son objet. Car, prendre ce parti d'une 'sous-conversation' se réglant sur un prétendu pathos, c'est tout simplement prendre l'événementiel pour l'essentiel. C'est accorder, à ce qui n'est que de surcroît, valeur d'absolu. Nathalie Sarraute n'écrit pas une 'histoire', elle ne campe pas une dramaturgie dans laquelle des personnages socialement situés prendraient place, elle ne destine jamais sa prose à faire voir une galerie de portraits telle qu'elle est visible, par exemple, dans les différentes œuvres de 'La Comédie Humaine' de Balzac. Pas plus qu'elle ne convoque une pure réminiscence proustienne sommée de faire surgir quelque Petite Madeleine commise à dire le tout d'une société, d'une conscience en prenant acte, d'une plume en restituant avec subtilité les infinies nuances.

   Non, chez Sarraute, le motif est bien plus circonscrit, resserré autour de son objet, singulièrement focalisé sur la gemme du langage dont il faut extraire toute la densité, grain à grain, comme on prélèverait de la grenade ses pépins gorgés de sucre. Être au plus près des mots, être dans leur intime, devenir texte soi-même afin de le vivre de l'intérieur et non plus l'observer comme simple objet expérimental. C'est pour cela qu'il faut fusion, osmose, dyade. Le sujet se confondant avec l'objet de sa connaissance. Alors il n'y a plus de différence, alors est réalisée l'utopie de tout écrivain, disparaître à même l'œuvre d'art.

   Mais reprenons :

   "Quelque chose me parcourt… c'est comme une vibration, une modulation, un rythme… c'est comme une ligne fragile et ferme qui se déploie, tracée avec une insistante douceur… c'est une arabesque naïve et savante… cela scintille faiblement… cela a l'air de se détacher sur un vide sombre…"

   Mais ce "quelque chose" n'est autre que le langage qui fait ses vibrations, ses oscillations, ses rythmes alternés. La "ligne fragile et ferme", c'est simplement la ligne écrite, l'alternance de signes noirs que rythment les espacements blancs chargés de leur donner sens. Car, à bien pénétrer le projet sarrautien, il convient ne pas demeurer extérieur à celui-ci. Pure immersion nous est demandée, pur saisissement des mots à partir de leurs propres fondements. Il faut modifier notre régime de pensée, se disposer à se colleter avec le texte, le prendre 'au pied de la lettre', au sens strict s'entend. Entrer dans une radicalité langagière qui ne laisse la place à aucune approximation, à aucune fuite. Prendre les mots 'au lacet' tel le lapin parmi les touffes d'herbe de la garrigue. Toucher de tout son corps le sol du langage, celui par lequel nous sommes parmi l'existant les seuls à pouvoir nous engager dans une compréhension avec lui, le langage précisément.

   L'expérience de la lecture, il est nécessaire de la ramener à une manière de concrétude, d'extraire les signes de leur gangue, au forceps si nécessaire. Un peu comme un enfant apprenant à déchiffrer se collette avec l'objet de sa quête. 'Pied à pied', sans laisser vacant un seul pouce d'espace langagier. Lisant en voix silencieuse, que faisons-nous d'autre sinon découvrir le fourmillement de milliers de signes, minuscules insectes pullulant sur la page blanche ? Lisant à haute voix, que faisons-nous, sinon prendre acte de milliers de sons qui se combinent afin de signifier. ? Notre pupille, aussi bien que le limaçon de notre cochlée se disposent à recevoir cette infinité de sèmes qui vont transiter jusqu'aux aires corticales de la compréhension. Ce que nous percevons, de prime abord, ce sont des 'particules élémentaires', lesquelles s'assemblant vont concourir à nous livrer une information sur le monde. Le percept pur, l'unité minimale de la langue, ce sont ces phénomènes bruts qui déclenchent notre interprétation de ce qui se livre comme possibilité pour l'entendement. Des cristaux de langage qui s'agglomèrent afin de parvenir à une entente globale du message dont nous sommes les destinataires. Des fragments à la totalité, il n'y a pas de rupture possible. Le fragment est le début du signifié, la totalité sa forme achevée, son accomplissement. Du langage au langage sans médiation, sans intermédiaire.

   La forme pure linguistique est celle qui est allouée à tous les lecteurs comme matrice première. Les images, les scénarios, les anecdotes, les mises en scène, les dramaturgies ne sont que secondaires et singulières car reliées aux histoires personnelles, aux événements qui tissent une vie. Lisant un texte de Nathalie Sarraute ou bien d'un autre écrivain, quel qu'il soit, c'est toujours à du langage que nous sommes confrontés, frontalement, inévitablement. La fable ne surgit qu'après coup, lorsque les métabolismes liés à nos existences auront animé les premiers schèmes, auront monté le grand praticable sur lequel se jouent les pantomimes de tous ordres.

   Sans doute cette digression sur le percept langagier pur paraîtra-t-elle accessoire et pourtant, malgré la difficulté de conceptualisation qui lui est inhérente, c'est là que se situe le nœud gordien qu'il convient de démêler avant de faire quelque thèse que ce soit sur l'acte de parler, de lire, d'écrire. Toute énonciation est d'abord phénomène vibratoire - appelons-le "tropisme", car c'est de même nature -, avant d'être le support d'un possible événement. 'Tout est langage', depuis le bruit du vent jusqu'au chant grégorien en passant par cette "arabesque naïve et savante" dont Nathalie Sarraute a su se faire l'interprète avec la belle rigueur qu'on lui connaît. Cela qui "a l'air de se détacher sur un vide sombre", c'est cette métaphore par laquelle la littérature est littérature, une suite de mots quintessenciés.

   "Je ne sais pas pourquoi Les Fruits d'Or me font penser à Watteau… Je leur trouve la même grâce fragile, la même tendre mélancolie… Et cette fin… alors, là, étonnante… quand tout sombre dans la confusion… Nous débouchons en plein désarroi… oui, les Fruits d'Or, pour moi, c'est le plus beau roman métaphysique… Croyez-moi, il a fallu une rude maîtrise, un extraordinaire dépouillement pour mener à bout sans flancher un tel projet…"

   Certes, un magnifique "dépouillement". Rares ont été les écrivains à pratiquer une telle ascèse, s'effaçant derrière leur œuvre afin que cette dernière, l'œuvre, puisse briller de tous les feux du langage. Non des feux de son auteur. Ceci est tout à fait admirable. Nathalie Sarraute est toujours à lire ou à relire avec cette idée d'une ferveur au service de la langue. Il n'y a rien à dire au-delà !

   Petite incise finale

   Le tropisme selon Nathalie Sarraute doit être appréhendé, d'une manière plus globale, comme ce passage d'un mot à une autre, comme cette transitivité d'une phrase à l'autre, comme ce mouvement d'un texte à l'autre, d'une œuvre à la suivante. C'est dans cette permanente mobilité, dans cette dialogique des livres successifs que peut se saisir la cohérence totale de l'œuvre.

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25 juillet 2026 6 25 /07 /juillet /2026 07:01

 

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens.

 

 lpvds

 

 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme :
Carly Waito
.

 

 

                                                                         Cet article est dédié à mon Ami JPL.

 

 

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

 Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

  Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ?

  Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.  

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante. 

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

  Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

 

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24 juillet 2026 5 24 /07 /juillet /2026 06:34
Les Hautes Terres

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

     

                                                                                             Ma chère Sol,

 

                                       

                         Depuis le pays des ‘Hautes Terres’

 

 

   On m’avait dit : « Allez donc voir les ‘Hautes Terres’, vous qui aimez les grands espaces, vous n’en reviendrez pas ! » Je m’amusais de ces énonciations en forme de lieu commun : « Vous n’en reviendrez pas ». Ce que je ne savais nullement alors, c’était qu’une telle formulation pouvait être, à la lettre, ‘performative’, à savoir qu’elle accomplissait ce qu’elle disait. En effet j’étais arrivé au Pays de Najac et j’y étais resté. Parfois son propre destin est-il tracé à l’aune de quelque propos badin : une seule phrase somme toute banale et voici qu’un nouveau cheminement se dessine à l’horizon de votre parcours. Cependant j’avais conservé mon appartement parisien, ‘Quai aux fleurs’, pour des raisons de commodité mais séjournais, la plupart du temps, dans ce nouveau ‘havre de paix’ (puisqu’il faut bien consentir à l’usage de ces clichés dont on a vu précédemment qu’ils pouvaient être rien moins qu’étonnants), j’y trouvais à la fois le calme, la vastitude du paysage, le motif d’un repos, le prétexte aux rêveries et mon métier de traducteur des Romantiques allemands pouvait s’exercer ici aussi bien qu’ailleurs. Du reste le paysage était de type arcadien, supposant qu’une idylle romantique eût pu y trouver sa place sans délai.

   Sans doute, Solveig, t’étonneras-tu de ces précisions biographiques, toi qui connais parfaitement les méandres de mon existence. Mais, vois-tu, c’est un travers récent, j’imagine toujours un vaste public de lecteurs auxquels j’adresse ma missive. Peut-être ne s’agit-il là que de fouetter ma motivation, d’inventer mille paire d’yeux qui vont parcourir avec intérêt les infinies sinuosités de ma prose. Mais, plutôt que de me perdre plus avant dans mille détails inopportuns, que je te décrive le lieu qui abrite ma vie, fouette ma curiosité, donne parfois des ailes à mon écriture. Tu sais, il est toujours difficile de parler d’un paysage, une simple photographie y suppléerait bien mieux, mais lorsque, comme moi, l’écriture est pareille à un souffle, comment pourrais-je faire l’économie des mots ? Mais, bien plutôt que de me livrer à une simple description, laisse-moi le loisir de t’emmener avec moi dans une longue promenade qui se fera au présent.

   Promenade sur les Hautes Terres - Le jour est une simple buée à l’horizon. L’air est bleu, légèrement poudré de blanc. Un reste d’humidité de la nuit flotte en d’étranges dentelles, s’accroche aux ramures des arbres, aux buissons des haies, ricoche jusqu’à la dalle claire du ciel. Nous nous sommes vêtus de chaudes laines en cet automne si lumineux mais si frais lors des premières heures du jour. Oui, je reconnais bien là ta belle spontanéité. Tu t’étonnes de tout, de la fuite soudaine d’un roitelet huppé dans sa parure élégante, sa crête jaune pareille à une tache de pollen, le noir profond de sa pupille, l’irisation cendrée de ses rémiges ; tu t’étonnes de ces baies rouges piquées telles des étincelles dans le fourré encore pris de teintes nocturnes ; tu t’étonnes du fin brouillard, là-bas au loin, vers la nappe d’eau de la mer, son archipel d’îles noires aux confins de la sombre et énigmatique Espagne.

   Nous progressons lentement sur le sentier qui conduit à la Croix de Seilhan, cette immense carrière ouverte sur le ciel, ce refuge pour rapaces libres de leur vol, ce belvédère pour rêveurs des lointains, cette halte pour amants, ils disent en secret la promesse d’éternité de leur amour. Souvent nous nous retournons pour voir le chemin parcouru. Tout en bas du sentier de pierres grises, les premières maisons du hameau. Elles sont bâties de gros moellons semblables à du granit, leurs murs sont épais, leurs fenêtres étroites ; il faut se protéger des ardeurs du soleil en été, des morsures du froid en hiver. Sur la plaine de ta peau j’ai deviné un long frisson : inquiétude, contentement, émotion ? Les signes, fussent-ils visibles, sont parfois si difficiles à interpréter. Ils me font infailliblement penser aux complexités de la traduction. Quel mot choisir pour communiquer un état d’âme, c’est si fragile l’âme, à peine un cristal qu’un rien peut briser ? Quelle différence établir entre un sentiment de bonheur, la plénitude d’une joie ? Y est-il question de degré uniquement, ou bien s’agit-il plutôt du sens intime de chaque sensation dont chacun est affecté à sa manière, laquelle, par principe, est indéfinissable ? 

   Dans la vallée, où s’agitent les feuilles jaune-argenté des peupliers sous la poussée d’un premier vent, la vie commence à se manifester. Nous percevons, entre chaque respiration de l’air, la voix rauque des bergers. Eux aussi, en quelque manière, sont de terre et de pierre, immergés profondément dans les plis de leur terroir. Etrange conjonction des présences, étrange mimétisme des êtres qui confluent, se rassemblent dans le même creuset. Les hommes sont semblables au sol, le sol est identique au teint des hommes, au hale qui couvre leurs visages, les rend comparables à d’anciens tubercules.

   Tu me confies ta certitude d’être ici dans la vérité même des choses. J’acquiesce à ton sentiment pour la simple raison que je n’ai choisi ce lieu qu’à des fins d’authenticité. Comment aurais-je pu traduire dans l’exactitude si j’avais élu domicile dans une de ces villes de carton-pâte où déambulent des milliers de touristes ? Ceci, tu le sais, Sol, il faut arrimer ses convictions à quelque chose qui te ressemble. Toi, la Scandinave, toi qui aimes les belles lettres, toi qui rends un hommage quotidien aux grands auteurs français, tu vis près du Lac Roxen, dans le frissonnement blanc des bouleaux, la palpitation de l’eau claire, le pépiement des oiseaux des latitudes boréales. Indispensable harmonie entre ce que l’on est, ce que l’on fait et cette nature généreuse et simple qui est ressourcement, unité, miroir de sa propre climatique.

   Maintenant nous avons pris de la hauteur, maintenant le paysage se livre en son entièreté. Il vient à nous tout comme nous venons à lui. Entre ce cirque de larges collines et nous, pas la moindre distance, pas la moindre incertitude. Une confiance réciproque, une entente, un chant commun. En cet instant de la rencontre nous ne sommes que cette nature qui vient à nous dans la confiance, dans la plus exacte donation qui soit. Oui, Sol, c’est bien une faveur qui nous est remise, c’est bien une grâce qui nous visite. Comment pourrions-nous éprouver cette soudaine complétude autrement qu’à la mesure de cette générosité, de cette prodigalité qui paraît sans limite ? Immense bonheur que de regarder et d’être aussitôt comblé au plus secret de sa chair. Chair du paysage, sa propre chair, c’est tissé des mêmes fibres, c’est traversé de la même joie, c’est habité d’identiques beautés.

   C’est bien parce que, en nous, nous avons reconnu la beauté, que nous pouvons la saisir, ici et maintenant, dans le luxe éblouissant de l’instant. Elle fait ses voltes multiples, elle nous invite à un pas de deux dont nous ne saurions nous soustraire qu’à ôter immédiatement la plénitude de sens dont nous venons de faire l’expérience, qui durera le temps que s’épanouira notre disposition ouverte à ce qui vient, nous accomplit bien au-delà des quotidiennes et parfois harassantes entrevues. C’est ceci le ‘sublime’ du paysage, nous fondre en lui, nous y reconnaître, le fonder telle la chose qui fouette notre désir, que, le plus souvent, nous ne savons nullement reconnaître.

   Au loin, dans un horizon semé de rose et de parme, la belle silhouette du massif des Corbières. Il sert de toile de fond sur laquelle s’enlève le moutonnement des douces collines à l’infini, genre de vertige pastoral dont jamais l’on ne peut revenir. Toujours un fragment de l’âme s’y attache tout comme un amoureux à sa belle. Oui, chère Solveig, c’est bien d’un acte d’amour dont il s’agit, d’une sourde passion qui agit à bas bruit, fait son murmure en quelque partie de la conscience. Les collines sont le plus souvent dénudées avec une allure de steppe mongole ou de haut plateau andin. L’herbe y est rase, couleur de paille et de terre. Parfois rehaussée en des touches appuyées, parfois estompée comme sur les tableaux des peintres impressionnistes. C’est cette variété qui est belle, cette souple liaison des éléments, comme si une parcelle appelait sa complémentarité, genre de gémellité, de fraternité siamoise. Tout se joue dans l’unité. Rien qui disperserait, s’isolerait et romprait l’équilibre de l’ensemble. C’est sans doute le motif de tout pastoralisme que de se donner dans cette continuité, de solliciter la vision dans l’apaisement, le bien-être, c’est pareil à un baume, à une onction.

   Des massifs de bosquets à la teinte vert amande rythment les pâturages. Les robes blanches et fauves des vaches, les fourrures neigeuses des moutons y dessinent une étonnante fraîcheur, y tracent des parcours immobiles qui paraissent immémoriaux. On penserait le temps arrêté pour toujours. On croirait le cadran solaire sans ombre, seulement planté dans les vagues figées de lumière. Tout est si alangui et l’on pourrait croire à une sorte de paysage biblique venu du plus originel du temps. Là est le domaine sans partage des animaux sauvages et libres, des plantes hirsutes, des coussins de tiges grasses des orpins, des tapis de feuilles cotonneuses des cistes, des bulbes mauves des églantiers, des tiges folles des graminées qui craquent sous la semelle des chaussures.

   L’on pourrait passer des journées, ici, à regarder, humer les fragrances du jour, à sentir la course alanguie des secondes butiner sa peau, à éprouver la souple densité du cours de l’existence, à méditer sur tout et sur rien, à faire du brin d’herbe sa philosophie, de l’oiseau qui passe son rêve de voyage, du silence, le lit sur lequel se reposer. Oui, Sol, je te vois si pleinement existante, si reliée à ce beau poème de la vie. J’en sens les harmoniques dans tes yeux couleur noisette. Non, ils ne rivalisent nullement avec la palette d’ici, ils en sont les efflorescences, les subtiles correspondances. Sur la colline de tes joues, je vois luire la même lueur que celle qui anime la robe des troupeaux, qui accompagne leur lente transhumance sur les pâtures qui se confondent avec la marée discrète du ciel. Parfois de longs filaments de nuages y impriment leur course lente, ils viennent de loin, ils vont loin mais ils sont l’esprit de ce lieu en partance pour lui-même. Ne souhaiterais-tu, Sol, que ce calme infini puisse venir apaiser les douleurs du monde, panser ses plaies, cautériser ses déchirures, il y a tant de souffrances partout répandues ?

   Nous sortons tout juste d’un long tunnel végétal, chemin pierreux traversant les haies de noisetiers. La lumière est plus vive, elle vibre au plus haut du ciel mais dans un étrange voile diaphane, si bien que le soleil est cette boule blanche semblable à la lune gibbeuse. C’est un peu comme si nous avancions dans un songe. Et, du reste, Solveig, sommes-nous si assurés du réel que nous puissions en faire notre unique préoccupation, l’amer sur lequel fixer notre regard afin de progresser dans notre destin ? Je crois que nous sommes tout autant, sinon plus, des êtres de rêve, des passants de l’imaginaire. Parvenu au bout de sa lancée, le sentier amorce un brusque virage. Nous entamons l’ascension d’une autre face, celle qui regarde la chaîne des Corbières. Le hameau est si loin, il ressemble à un jouet d’enfant et les bergers, les troupeaux, n’ont guère plus de présence que les Rois Mages dans la scène de la Nativité, un recueil au plus loin du temps, à l’infini de l’espace.

   Nous marchons sur une crête étroite semée de gros cailloux. Je te sens attentive à ne pas trébucher, mais aussi à ne pas perdre une miette du spectacle qui nous est offert. La croix de fer rouillé de Seilhan est maintenant face à nous, perchée tout en haut de son monticule de terre et de pierres. Ses grands bras christiques embrassent l’air comme s’ils voulaient saisir la totalité de l’univers, dire l’impossibilité qu’il y a à tout étreindre, à tout posséder. Toujours un manque, une maille qui échappe et le tissage ne parvient jamais à sa fin et Pénélope est condamnée à toujours recommencer son geste sans quelque assurance de parvenir à clore sa tâche, à lui donner un sens ultime.

   D’ici, la vue porte loin, rien ne la limite. C’est pareil à une immense clairière ouverte parmi la touffeur et le tumulte des arbres. L’air s’est soudain distendu, la nébulosité a laissé la place à une sensation de pureté, de limpidité. C’est comme si nos yeux tachés de cataracte s’étaient soudain débarrassés de leur dure membrane et, que de cette brusque incision, se produise un jaillissement de clarté. Nous sommes obligés de porter nos mains en visière au-dessus de nos fronts afin de n’être nullement éblouis. Ici, au plus haut de nos espérances, au plus plein de nos certitudes, nous vivons à l’unisson. Nos cœurs battent un rythme semblable, nos respirations se coordonnent, nos passions confluent et se perdent dans un unique estuaire, celui d’un bonheur à portée de la main. Tout en bas, parmi le semis des boqueteaux, les écorchures de la terre qui jouent toute la gamme des rouges depuis la clarté du nacarat jusqu’à l’ombre de l’amarante en passant par la teinte moyenne du cardinal. Ce sont les oxydes de fer qui impriment cette touche sanguine aux strates qui émergent du sous-sol. Ici et là, la tache argentée de lacs où viennent s’abreuver les bêtes.

   Quelques bruits presque éteints parviennent jusqu’à nous, que nous ne savons guère identifier : signes humains, oiseaux de haut vol lançant leur cri, chant dissimulé de la nature ? Eprouves-tu à ta manière, Sol, cette joie immédiate dont je suis saisi à être ici dans la liberté la plus grande, la vision la plus épanouie des choses ? C’est tout de même une expérience si troublante de, tout à coup, ne vivre qu’au rythme des choses éternelles, d’en sentir l’exception, de découvrir en soi de pleines effusions, de vêtir ses bras de rémiges et de planer longuement, tel Icare au plus haut de son extase ? Oui, je sais, les mots sont bien malhabiles à ‘traduire’ les émotions. Vois-tu, encore le problème de la ‘traduction’, une manière de cercle herméneutique au sein duquel nous ne pourrions nous mouvoir qu’à ignorer la nature de ce qui gire à notre périphérie. Nous interrogerions en permanence le sens de notre exister sur terre et ne nous parviendraient que de minces lueurs, autrement dit nous demeurerions dans ce genre de clair-obscur qui, tout à la fois, serait notre félicité en même temps que notre perte. Clair, une espérance ; obscur, le doute d’exister et la crainte de la finitude.

    Nous nous sommes assis sur la plate-forme de ciment sur laquelle est arrimée la croix. Ici est le lieu du vent. Venu de la terre, il porte avec lui toutes les odeurs lourdes du sol, celles entêtantes du suint des moutons, les premières fragrances des feuilles mortes, les senteurs des herbes de la garrigue. Venu de la mer, il est le messager des hauts fonds, il se dote des touches iodées du varech, du poudroiement cristallin du sel, il amène avec lui une fine pluie d’embrun, quelques lambeaux de nuage, le bruit de fond du ressac. Nous n’avons de cesse d’emplir notre vision de tout ce prodige. Immense vision panoptique qui nous donne l’illusion d’être des conquérants de l’invisible, des sortes de messagers de l’absolu.

   Oui, Solveig, c’est ceci que je devine en toi, dans la prunelle même de tes yeux noisette, de rapides pailles mordorées s’y allument qui sont les signes de la joie. Ceci, cette plénitude, au moins une fois il faut l’avoir éprouvée dans le cours de sa vie. Plus jamais elle ne s’effacera, tapie en quelque recoin de la mémoire du corps. Plus tard, ce sera un long frisson, un soupir d’aise, une impression de multiple donation des choses. On n’en saura l’origine. Mais l’origine, elle, se saura comme celle qu’elle aura été l’espace d’un instant fécondé de la pure merveille d’être, ici, sur cette terre donatrice d’allégresse, de ravissement. Mais lorsqu’on est parvenu à l’acmé de soi, il faut en conserver la trace subtile et consentir à redescendre dans l’espace ordinaire de la quotidienneté. Sans nostalgie cependant, seulement avec l’assurance d’avoir atteint un point et de pouvoir en connaître à nouveau le rare et la fabuleuse saveur.

   Le soleil est au zénith, magique lampe d’Aladin suspendue au plus haut du ciel. C’est l’heure du repos des hommes qui reviennent des pâtures avec la tête semée d’étoiles et les corps roidis de fatigue. Ils regagnent leurs modestes logis, quelques pierres noires assemblées autour de l’âtre. Ils se sustentent de quelque provende rustique. Ils boivent de longs traits d’eau. Une sueur lente perle leurs fronts. Un genre de vertige se saisit de leurs membres. Ils savent le lourd tribut à payer au travail et l’assument cependant avec naturel. Tout au long du jour ils sont récompensés au titre d’un paysage généreux, d’une sévère beauté. Nul ne pourrait la gagner à l’aune de sa simple présence. Il faut œuvrer longuement, faire entrer en soi une exigence. Pour nous, Sol, voyageurs de passage, il nous aura fallu marcher de longues heures avant de cueillir cette fleur d’unique splendeur. A chacun selon ses possibilités et son mérite. Nous sommes revenus au hameau. Au hameau des hommes et des bêtes. Au hameau de solitude et de grande beauté. Que pourrions-nous ajouter d’autre qui pourrait nous grandir davantage ? Non, maintenant nous ferons silence. C’est en lui, le silence, que s’éploiera le manifeste et le toujours renouvelé.

   Voilà, à toi la Boréale, je dédicace ces quelques mots. Ensemble nous avons connu l’espace d’une rapide ivresse. A cette dernière il nous faut laisser un long temps d’incubation. Une boisson ne devient liqueur qu’à laisser passer beaucoup de temps. Que le temps, le tien, le mien, fasse ses multiples efflorescences. Pourrions-nous l’en empêcher ?

 

                                            Ton faiseur de ‘Hautes Terres’

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 juillet 2026 4 23 /07 /juillet /2026 07:58
Plongée dans le Grand Bain

Georges Braque : « Grand nu »

 Hiver 1907-juin 1908

 

***

 

En guise d’introduction, cette présentation de l’œuvre par le Centre Pompidou :

 

   « Par son rapport direct aux “Grandes Baigneuses”, de Cézanne, et sa composition massive et géométrisée, cette figure sculpturale est un jalon essentiel du premier cubisme. Avec son visage-masque et ses déformations, elle s’inscrit dans l’histoire du croisement entre cézannisme et primitivisme inauguré par le trio formé par Derain, Braque et Picasso. »

 

Et maintenant un article tiré de

« L’aventure de l’art au XX° siècle »,

intitulé « La grande rupture de Georges Braque »

 

   « Les six toiles que Georges Braque (…) a envoyées cette année au Salon d’automne ont été refusées en bloc. (…) Il faut reconnaître que Braque a surpris. Les toiles qu’il a envoyées (…) n’ont, en effet, pas la moindre ressemblance avec le fauvisme auquel il était affilié jusqu’ici. Elles se rapprocheraient plutôt de Cézanne avec ses cubes, ses cônes et ses cylindres étroitement assemblés. »

   Cependant Kahnweiler n’a pas hésité à exposer les toiles de Braque dans sa nouvelle galerie.   Voici ce qui en est relaté :

   « Kahnweiler a confié la préface du catalogue à Guillaume Apollinaire qui s’est fait connaître pour l’appui talentueux qu’il apporte à la peinture d’avant-garde. Et il ne tarit pas d’éloges : ‘’Voici Georges Braque. Il mène une vie admirable. Il s’efforce avec passion vers la beauté et il l’atteint, on dirait, sans effort.’’ Ou encore ‘’Son esprit a provoqué volontairement le crépuscule de la réalité et voici que s’élabore plastiquement en lui-même et hors de lui-même une renaissance universelle.’’

   Et, plus loin : « Matisse à qui le critique Louis Vauxcelles demandait à quoi ressemblent les œuvres refusées par le jury du Salon d’automne aurait répondu : ‘’Braque a envoyé un tableau fait de petits cubes. (…) La remarque semble ne pas être tombée dans l’oreille d’un sourd. Rendant compte dans Gil Blas de l’exposition de la galerie Kahnweiler, Vauxcelles écrit notamment : ‘’Monsieur Braque est un jeune homme fort audacieux. L’exemple de Picasso et de Derain l’a enhardi. Il réduit tout, sites, figures et maisons à des schémas géométriques, à des cubes…’’

 

Un souci du référentiel : Braque et Matisse

Plongée dans le Grand Bain

      Bien que la tradition envisage le « Grand nu » de Braque à la lumière des « Baigneuses » de Cézanne, il nous paraît plus juste de mettre cette toile, sur le plan formel, en relation avec le « Nu bleu » de Matisse peint en 1907. Il existe une concordance morphologique des deux œuvres :

 

même Personnage seul qui occupe l’entièreté de la toile,

même massivité des corps que l’on pourrait dire « flexueux »,

même audace de la couleur : Terre de Sienne chez Braque,

Céleste et Saphir chez Matisse.

 

   Mais nous ne pousserons guère plus loin les concordances, lesquelles ne font que nous servir de points de repère prédictifs d’une volonté identique, chez les deux Artistes, de dépasser les codes de la peinture en usage en ce début de XX° siècle.

  

   La tentation est toujours grande, en effet, d’établir comparaisons et similitudes en vue de déterminer la place d’une œuvre par rapport à une autre, de la situer précisément dans le flux multiforme d’un mouvement pictural. Mais cette démarche, à l’évidence, ne prend appui que sur une manière toute relative de considérer une œuvre en vue de la qualifier de telle ou de telle manière. Å une telle approche, il faut substituer plus de résolution, plus de volonté de s’approcher d’un genre d’absolu inscrit en la peinture telle son essence plénière.

  

   Ce qui nous intéresse au plus haut point dans la tentative novatrice de Braque, c’est ce que « L’aventure de l’art au XX° » siècle a qualifié, plus haut, de « Grande rupture ». Si l’on peut considérer, sans doute à juste titre, que, par définition, toute œuvre nouvelle installe une rupture par rapport aux précédentes, il s’en faut de beaucoup que cette soi-disant « rupture » ne soit signifiante, indicatrice de nouveaux sentiers à ouvrir. Une rapide investigation historique nous permettra de mettre en perspective, au motif d’enchâssements successifs, la chronologie de ces écarts, césures et percées nouvelles.

 

   Ainsi la douce irisation de « Soleil levant » de Monet (Impressionnisme) est-il rupture par rapport au concret terrien, sombre et crépusculaire du « Semeur » de Millet (Réalisme)

   Ainsi la violence des touches et leur fragmentation dans « Bateaux dans le port de Collioure »  (Fauvisme) de Derain est-elle rupture par rapport à l’unité de « Soleil levant » (Impressionnisme)

   Ainsi l’hyperbole chromatique d’un « Début de printemps » chez Schmidt-Rottluf (Expressionnisme) est-elle rupture par rapport au lumineux et diaphane paysage du « Collioure » de Derain (Fauvisme)

   Ainsi les teintes harmonisées, la composition géométrique de la toile « Viaduc à l’Estaque » (Cubisme) est-elle rupture par rapport au désordre formel et coloré de « Début de printemps » (Expressionnisme).

  

   Les exemples précédents ont montré ces inévitables et heureuses modifications, ces amples métamorphoses inscrites dans la genèse de l’expression du génie humain, manière d’amphithéâtre aux gradins successifs, dont la gradation et l’accès à chacun d’entre eux constitue les strates d’une intelligence du Monde en acte, depuis son foncier Réalisme jusqu’à son productif et radical Cubisme, en passant par l’auroral de L’Impressionnisme, la flamboyance du Fauvisme, le tranchant de l’Expressionnisme, Ceci est tout à fait admirable et nul n’aura ignoré l’accroissement qualitatif de la sémantique picturale, en même temps que son éloignement de plus en plus décisif du corps de la Nature pour s’intéresser, quasi exclusivement, aux manifestations les plus vives de l’Esprit, aux pouvoirs illimités de la Conscience. Le Concret a subi sa mutation en direction de l’Abstrait qui, dans cette optique, se donne en tant que la forme la plus accomplie, la plus effective du dire artistique.

  

   En réalité chaque mouvement contient, en abyme, le mouvement qui le précède, prenant appui sur lui afin que, de cette assise, un nouvel essor puisse se produire. C’est de cette manière qu’évolue le paradigme esthétique au cours des périodes successives de l’Art. Cependant, ce que voudrait montrer la suite de cet article, c’est le fait d’une autonomie, certes plus ou moins relative de chaque mouvement par rapport à tel autre,

 

autonomie qui est le gage

 d’une vérité en peinture.

 

   La simple mimèsis serait condamnation à une confondante marche sur place, autrement dit le reflet d’une commodité créatrice, sinon la mise en œuvre de quelque supercherie échouant à vouloir signifier plus avant.

 

Rupture, vous avez-dit « rupture » ?

 

   Mais il nous faut placer sous l’aiguillon de notre regard la toile de Braque et la disséquer, comme le ferait un Entomologiste explorant l’anatomie de ses précieux insectes. Cette forme si singulière vient à nous sur le mode de la surprise, sur le mode de la nouveauté. Virginité de l’Art inscrite en elle comme son signe distinctif le plus évident. Un peu comme l’on découvrirait une belle Étrangère tout droit venue d’un mystérieux continent. « Grand nu » coïncide avec son propre soi dans une manière de si parfaite évidence qu’on le penserait, « Grand nu », simple reflet en un miroir, à l’exclusion de toute autre présence qui risquerait d’en dérober l’identité. Sise au centre du tableau, elle est le « motif » (au sens de « mouvoir ») qui anime la totalité de la représentation.

 

Sa teinte est la sienne (Terre de Sienne).

Sa forme généreuse est la sienne dont nul académise

ne pourrait rencontrer l’intime donation-profusion.

Son visage est le sien dont même la magie

d’un masque africain ne pourrait

imiter la sourde étrangeté.

Sa posture est la sienne

ne rejoignant nul athlétisme,

nulle proposition sculpturale

quelles qu’elles soient.

Son esthétique est la sienne

que ne pourrait postuler

nul modernisme.

 

   Si « Grand nu » attise tellement notre curiosité, si « Grand nu » nous hèle si fort du côté d’une profonde méditation c’est au prix de sa profonde originalité : un territoire inexploré s’offre à nous avec l’impatience fébrile attachée à toute entreprise de défrichement.

 

Nulle gémellité possible.

Nulle mimèsis envisageable.

   

   Ce qu’à partir d’ici il nous faut concevoir avec le plus grand sérieux se résume dans le concept  « d’autopoïèse », seul prédicat pouvant  s’annoncer face à ce tableau anticipateur de bien des avant-gardes. Et il nous faut prendre au pied de la lettre la définition même de ce terme tel que précisé dans Wikipédia :

     

   « Le terme autopoïèse ( du grec αὐτo- (auto) « soi-même » et ποίησις ( poiesis ) « création, production » ), l'une des théories actuelles de la vie, désigne un système capable de se produire et de se maintenir en créant ses propres composants. »

  

   Reprenant à notre compte cette vision autocréatrice des choses, la transposant en l’œuvre, l’immédiate conséquence s’énoncera ainsi :

 

l’œuvre accomplie en sa totalité

gagne son entière autonomie,

elle constitue le Point-Source

émettant le rayonnement infini de son être,

si bien que toutes les déclinaisons,

interprétations, prises de position

qui lui seraient extérieures

(les Voyeurs de sa forme par exemple)

ne consisteraient qu’en de pures conséquences

de l’originarité inscrite en elle, l’œuvre,

au gré de l’impulsion du geste artistique premier,

certes fécondant, mais se retirant définitivement

de la scène créative proprement dite.

 

Dès lors nous considèrerons

la venue à l’être de « Grand nu »

en tant qu’activité fabricatrice,

motion (« action de mouvoir, de mettre en mouvement »).

en sa plus réelle effectivité,

production d’une réalité quintessenciée,

expression d’une pure Transcendance

situant le geste artistique à la cimaise

la plus haute des réalisations humaines.

Cette autopoièse n’est nullement une vue de l’esprit,

si l’on accepte de mettre en retrait

la composante anthropologique

de l’Artiste agissant puis s’effaçant

au profit de cette création qui,

pour être libre,

doit connaître la mesure

de son entière autonomie.

  

   Dès l’instant où l’Artiste a déposé en l’œuvre les ferments issus de sa conscience intentionelle, l’œuvre en question est comme dotée d’une performativité, ses signes s’accomplissent se disant et se formant dans l’espace virginal du subjectile. L’Artiste s’absentant, il demeure en elle, l’œuvre, cette sublime fécondation qui ne fait que croître et embellir, activée qu’elle est par les consciences opérantes des Regardeurs, eux-les-Gardiens qui ont en charge de la surveiller, l’œuvre, d’entretenir le feu qui couve en elle afin de la porter à cette incandescence dont elle doit être le centre, le rayonnement, la pure expansion. Bien évidemment, plus d’un Sceptique criera à la pétition de principe, au sophisme en sa plus exacte manifestation. Et certes leurs remarques seront judicieuses. Seulement ce qui est à considérer, le fait suivant :

 

postuler l’autonomie de l’œuvre,

c’est le seul moyen de la rendre libre,

de la remettre dans la lumière

de sa propre authenticité.

 

   Ici, la nudité dit la vérité car ce qui est nu ne se dissimule nullement derrière des artifices. « Nue » n’est nullement justifiée par le paysage (cette draperie qui se dévelope autour d’elle), comme si elle résultait de lui, mais au contraire, c’est bien la propre force, l’énergie de « Nue » qui rayonnent sur ses entours et lui donnent sens. Ainsi, placée au centre d’une constellation de multiples significations esthétiques, c’est elle, l’œuvre, qui constituera l’alfa et l’oméga de toute survenue picturale dans le cadre de l’espace-temps.  

  

   Ce regard spécifique porté sur les œuvres, impliquera de partir de « Grand nu » et de se diriger vers ses corrélats esthétiques, faisant paraître aussi bien

 

« La maja desnuda » de Goya,

« Olympia » de Manet,

« Tub » de Degas,

« Les baigneuses » de Cézanne,

« Nu féminin » de Schiele

 

   comme de lointains satellites du « Grand nu » de Braque, lequel agirait à la façon d’un puissant Archétype dont toute autre réalité picturale découlerait. Il résulte logiquement de tout ceci, qu’à leur tour, de manière réciproque totalement autonome, « La maja », « Olympia » et autres Nus seront identiquement les autopoïèses dont « Grand nu » et toute autre forme similaire dépendront.

Une autopoïèse se reflétant

en l’autre et la requérant

à titre de mutualité signifiante.

 

    Que cette pensée d’une autopoïèse fabricatrice d’une œuvre, lui attribuant force et possibilité d’intervenir sur son environnement soit au plus haut point déconcertante, nous le reconnaissons volontiers. Cependant, ce qui est à préciser de nouveau, c’est bien qu’à l’origine elle n’est nullement pure autodonation, que son existence découle d’une empreinte humaine et que cette trace hautement transcendante ne peut nullement être effacée par quiconque le voudrait.

 

Instillé en elle comme

son essence la plus pure,

le prédicat de son être survit

au geste de son Créateur,

survit aux contingences spatio-temporelles,

survit aux attaques sournoises de l’entropie.

 

Une fois mise à jour,

portée au plus haut de son mérite,

l’oeure en tant qu’œuvre

se dote d’un destin d’éternité.

 

   La totalité du Monde pourrait disparaître, à l’exception de qui-elle-est, que la justesse de son éclat, la portée de son prestige, sa puissance d’irradiation, tout ceci demeurerait en soi, tout comme « le ciel étoilé au-dessus » des têtes, témoigne de son absolue permanence. Position entièrement idéaliste, direz-vous à raison, oui

 

car seule l’Idée est réelle

qui autorise,

à partir de son Ciel

la venue des Terrestres

en leur mortelle finitude.

 

   Mais, de ces profondes et étranges méditations il nous faut redescendre et donner à nos remarques une touche, sinon totalement légère, du moins humoristique. Dès ici nous allons nous livrer au jeu gratuit d’une « herméneutique sauvage », poussant le trait de l’interprétation bien au-delà des conventions en cette matière. Considérons l’expression « Grand nu » et, d’emblée, jugeons-la insuffisante à traduire ce qu’est cette peinture en son fond d’entière rupture. Rupture avec le passé, mais aussi bien avec le futur, seules quelques tentatives contemporaines de qui-elle-est, dans le cadre du mouvement Cubiste, pourront faire sens.

 

« Grand nu » est trop bavard pour pouvoir accéder à sa nature.

Conservons la nudité radicale de « Nu » et,

par un simple jeu paronymique,

rapprochons cette forme

de l’acronyme « N.U »,

acronyme auquel nous attribuerons

la valeur de Nouvel Univers.

 

Bien entendu cette métamorphose parodique

n’a de valeur qu’à mettre en relief

la Rupture en tant qu’ouverture

 d’un « Nouvel Univers ».

Exactement et définitivement « Grand Nu »

en son autarcie radicale

ne sera jamais la volupté lascive

du « Bain turc » d’Ingres,

pas plus que la forme hiératique

de « Femme allongée de Séleucie »,

pas plus que « Nu couché » de Modigliani,

pas plus que « Vénus » du Titien,

pas plus « qu’Olympia » de Manet.

 

Toutes ces belles et singulières

déclinaisons du corps féminin

ouvrent, pour toujours,

l’espace effectif d’un « Nouvel Univers »,

chaque « Univers absolu », comme Monade,

faisant signe cependant

en direction de tous

ces autres « Univers absolus »

que sont les œuvres lorsqu’elles

se nomment « chefs-d’œuvres ».

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22 juillet 2026 3 22 /07 /juillet /2026 06:45
La Grande Bleue

   Source : Circuit en Grèce

 

***

 

 Mais qui donc avait parlé de ‘réchauffement climatique’ ? N’était-ce pas une légende ? En verrait-on un jour la réalité ? Telles étaient les questions que se posaient les sceptiques. Les voici au pied du mur. Le réel, parfois, vous revient dans la figure à la manière d’un boomerang et rien ne sert de se baisser pour en éviter le choc, le mal est déjà fait ! Donc la chaleur est là quelle qu’en soit la cause. Une chaleur lourde, envahissante dont on ne peut se soustraire. Elle est partout, sur le toit éclaboussé de lumière, dans le sombre recoin des pièces, tapie comme un animal sournois qui ne veillerait que votre assoupissement pour vous attaquer. On tire les volets, on ne laisse qu’une fente de clarté, on voile la surface libre d’un rideau, mais rien n’y fait. La chaleur est piégée, elle ne ressortira plus que sous les premières poussées du vent d’automne.

   Sur mon Causse natal, tout en haut de ma colline de pierres, là où d’habitude se laisse rencontrer une douce brise, rien ne paraît qu’un genre de brasier qui semblerait sortir des fentes mêmes de la terre, comme si une lave profonde se hissait méticuleusement vers la surface afin de tout araser, de tout réduire à néant. Pour peu que l’on soit de nature mélancolique, on pourrait croire à une fin du monde imminente. L’on n’est bien nulle part, son propre corps est une entrave, un embarras. On l’entoure de bandelettes de gaze humide, on ressemble à une momie et le gain de fraîcheur est relatif. Bientôt la gaze est tiède et réchaufferait plutôt qu’elle ne créerait un sentiment de confort. De la première à la dernière heure de la journée, de grandes lueurs blanches incendient le ciel, entourent les arbres de leurs flammèches, s’insinuent dans les lézardes des pierres, les font éclater. On entend leur bruit sourd qui se propage parmi les candélabres des chênes, les massifs de buis ravagés par les insectes, les épines sèches des genévriers. Même les cigales sont clouées de silence. Elles qui, à l’ordinaire, cymbalisent à l’envi, les voici réduites à la mutité, leurs élytres soudées par une étrange stupeur. C’est cette pure immanence des choses qui est la plus impressionnante, cette réalité strictement circonscrite à son propre contour. Les choses n’ont même plus d’ombre. Elles végètent à l’aplomb de leur déréliction, elles vivent dans l’aura de leur hébétude. Ici, sans doute, se rejoignent en une identique signification, les effets de la grande chaleur, du grand froid : tout est ramené à la vie muette de la chrysalide, tout est soudé à soi, telle une gemme sourde logée au centre de la terre.

   La nuit n’est guère plus supportable que le jour. Le crépuscule est un immense rougeoiement, un feu de la Saint-Jean que nul ne peut côtoyer qu’au risque de la brûlure. Dans les villes, les terrasses de café sont vides, parcourues d’un ardent Simoun qui tournoie à la façon d’un milan, effectuant des cercles de plus en plus rapprochés. Malheur à celui, celle qui se trouvent dans l’œil du cyclone, sans doute n’en pourront-ils réchapper ! Les longs plateaux couchés sous le ciel de mercure sont déserts. Les rues, les rives des rivières, les places sont également désertes. Mais qui donc oserait s’aventurer dans ce Sahara incendié ? Un scorpion, queue arquée comme pour attaquer, une vipère des sables se dissimulant sous la dalle brûlante ?

   Chacun, ici, dans sa longue solitude, ne peut éviter de penser au feu de l’Enfer, au paysage tracé par Dante, avec ses cercles concentriques où s’écrivent, en lettres rubescentes, les vices des hommes, luxure, gourmandise, avarice, le prix à payer pour leur itinéraire de pêcheurs. S’agirait-il d’une malédiction divine, sans doute les âmes faibles et torturées en font-elles l’hypothèse, y compris les têtes les moins pieuses, les moins inclinées à la liturgie, à la piété, à l’amour du prochain. La canicule a tout ramené à une unique vision qui est celle, omniprésente, de la peur de mourir, croyants ou athées étant logés à la même enseigne. Mais rien ne sert de pousser plus avant ce type de considérations et le lecteur pourrait vite se lasser de toute cette lourde métaphysique. Aussi pesante que la chaleur du ciel !

   Ce matin je me suis levé de bonne heure. Tête embrumée, corps roide, semé de courbatures. Nuit éprouvante que l’ombre n’a pas rafraîchie. Sommeil par intermittences, traversé de lueurs fauves. Des rêves, bien sûr. Des cauchemars parfois, sans doute, avec des réveils en sursaut. C’est toujours une rude épreuve que de ne pas trouver le sommeil ou bien de n’en connaître que de rapides séquences que l’état de veille vient incessamment interrompre. Souvent l’on s’éveille, ne sachant plus si le jour est déjà là, survenu sans que l’on n’en ait conscience, si la nuit est infinie qui, jamais, ne rencontrera la lisière de l’aube. Je prends mon petit-déjeuner en tête à tête avec moi-même dans une sorte d’étant somnambulique. Des images traversent ma matière grise, enrubannée des vagues réminiscences de la nuit encore proche, il en demeure des lambeaux de suie qui brouillent ma vue, altèrent les perceptions de ma conscience.

   Etrange cette présence à mes côtés, moi le solitaire invétéré perché tout en haut de son météore. Parfois une voix pareille à l’incantation d’une Sirène. Parfois un genre de mélodie océanique venue du plus profond des abysses. Je vois, comme sur un écran de cinéma de l’époque du muet, trembler une vacillante esquisse, une mystérieuse silhouette. Une manière d’ondoyante Ophélie au corps polyphonique entouré de voiles légers, une écume en souligne la vaporeuse beauté, la fuite liquide comme si son appel était en même temps une perte à jamais pour quelque pays inconnu, peut-être une forêt maritime parcourue de courants alizés, de flagelles pareils aux efflorescences des anémones de mer.

   « Viens donc à moi, solitaire Présence, à deux nous referons le monde, nous y imprimerons la marque indéfectible de notre Amour. »

   Le mot ‘amour’, je le vois en lettres capitales, en souples cursives, en caractères gothiques, ainsi AMOUR, formes chantournées dont je sens l’ineffable ballet, dont je savoure la ‘multiple splendeur’, dont je sens la somptueuse volupté, la docile carnation, la pulpe soyeuse, dont j’éprouve la fragrance comme si elle venait d’une conque secrète battue par la rumeur iodée des vagues.

   « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   Quel bonheur d’entendre cette voix qui semble venir à moi au travers des plis légers d’une écume, magnifiée par l’épreuve du labyrinthe, exaltée par la distance infinie qu’elle a parcourue pour venir jusqu’à moi ! Je ne sais si je ne suis victime de mes inclinations passionnées en direction de la mythologie. Mais qui donc me parle depuis cet illisible espace, depuis ce temps à la consistance de brume ? Ne serais-je la victime hallucinée de ces étranges Néréides qui peuplent le fond des Océans, reposent sur leur trône d’or, passent leurs journées à filer, à jouer avec les étonnants hippocampes, à jongler avec la chevelure des méduses, à traverser du regard la robe translucide des diatomées ? Qui donc me convoque à de bien improbables noces, Amphitrite, l’épouse de Poséidon ; Galatée, l’amante d’Acis ? Thétis, la mère d’Achille ?  Ou bien s’agirait-il d’une créature fabriquée par mon propre esprit au cours des nuits alambiquées de ce mois d’Août sans commune mesure ?

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   Je dois bien avouer que je suis intimement troublé par cette supplique, laquelle pour être peut-être imaginaire, emplit mon cœur d’espoir et de doute, tout à la fois. Terminant à peine de prendre mon petit-déjeuner, alors que je m’apprête à ranger ma tasse et ma théière, voici qu’un lot d’images brillantes se superpose aux propos de ma Néréide. Ce que je vois, ceci : une vaste bâtisse blanche portant sur son fronton l’inscription ‘Laboratoire Arago’, une promenade semée de hauts palmiers, de terrasses de café ; des voiliers blancs amarrés dans un port, une plage de galets gris, des rangées de platanes, un ruban de bitume bordé de maisons blanches qui escalade une manière de viaduc de pierres grises. Ça y est, ça s’éclaire, ça commence à parler.  Ce que j’observe, dans le chapiteau fatigué de ma tête, avec son carrousel d’images enchantées, c’est la charmante petite ville de Banyuls-sur-Mer blottie tout contre la Mer Méditerranée. J’y suis allé plusieurs fois pour y faire des reportages sur les succulents vins de la région qui macèrent au soleil dans d’énormes foudres.

   Souvent, à la fin de mes journées, je gagnais la petite Plage des Elmes, la longeais sur toute sa longueur, franchissais un verrou de rochers et me retrouvais dans une minuscule crique prolongée par une grotte marine. A part quelque touriste égaré rebroussant chemin, je n’y rencontrais habituellement que les chapeaux chinois des patelles, les coques violettes des oursins, les robes noires et luisantes des moules. A la tombée du jour, je rejoignais l’une des terrasses en bord de mer, y dégustais longuement ce merveilleux vin solaire qui semblait être Dionysos en personne mis en bouteille. La plupart du temps, de belles et grandes jeunes filles du Nord (Norvégiennes, Suédoises, Finnoises ?), déambulaient le long de la Promenade. Elles faisaient plaisir à voir, tant elles paraissaient naturelles, à l’aise dans leur existence, douées du charme irrésistible de vivre dans l’immédiat et pur bonheur. Ne les apercevant que de loin, je les imaginais athlétiques, plus grandes qu’elles n’étaient en réalité, possédant de grands yeux bleus pareils à des glaciers sous la caresse de la lumière boréale. M’eût-on demandé de choisir seulement deux prédicats pour les définir, que je n’aurais nullement hésité à proposer « Grandes » ; « Bleues », comme ceci, intuitivement, au plus vif de la sensation.

 

    Mercredi 12 Août - Huit heures du matin.

 

   La chaleur fait déjà de grandes flaques qui tapissent les versants du Causse. Je dois chausser mes yeux de lunettes noires afin de ne pas être ébloui. Je n’ai emporté qu’un mince bagage, histoire d’aller faire un tour du côté de Banyuls. Mes rêves à répétition, ce récurrent appel de ma ‘Muse’, m’ont troublé au plus haut point. Je ne m’inquiète nullement quant à l’état de mon psychisme. Certes, comme tout un chacun, ma santé a été mise à rude épreuve tellement le mercure frise des degrés de folie en cet été 2020. Mais je ne m’inquiète guère. Quelques jours au bord de l’eau et ce sera une manière de ‘re-naissance’. Je ne supporte guère la canicule à répétition et mon Causse bien-aimé n’est guère le lieu le plus favorable pour trouver quelque fraîcheur. Ce que le calcaire a consciencieusement emmagasiné le jour, il le restitue au centuple la nuit et les ombres deviennent phosphorescentes, saturées qu’elles sont de l’essaim innombrable des calories. L’air est encore respirable. J’ai décapoté la toile de mon antique 2 CV. J’aime cette vieille guimbarde qui me le rend bien. Entre elle et moi, c’est comme qui dirait une histoire d’amour. J’espère que ‘La Grande Bleue’ ne m’en tiendra pas rigueur et que je pourrai trouver dans son cœur la place qu’elle semble vouloir m’y réserver. Je contourne Toulouse par la rocade. La circulation est chargée mais non problématique. Un long moment je longe le Canal, sa double rangée de platanes, cet arceau qui protège les ‘marins d’eau douce’ des rigueurs du ciel. Sur les côteaux, de lentes et immenses éoliennes brassent l’air avec application. De joyeux groupes de jeunes gens me dépassent en klaxonnant, sans doute ma 2 CV les met-elles en joie ! Elles sont si rares, si touchantes avec leurs roues étroites, leur museau froissé, leurs vitres qui sont comme deux ailes relevées de chaque côté des portières ! Une pièce de musée en quelque sorte, mais si agréable à conduire avec le bruit du moteur qui fait penser au trajet laborieux d’un gros bourdon parmi le pollen des fleurs.

   Maintenant je descends la rampe de pierre qui conduit au port, puis au centre-ville. J’ai loué un petit studio au-dessus de Banyuls, Résidence Castell-Béar. Ce soir, je dîne en ville, sur la Promenade du bord de mer. Comme toujours, les allées et venues des touristes. Un léger vent marin s’est levé qui poisse les cheveux mais apporte une sensation de bien-être. Des enfants font tourner leurs moulins multicolores en criant. On boit aux terrasses, on mange des glaces. On respire l’air iodé qui vient du large. Une odeur entêtante de sardines grillées flotte sur le port, elle fait couleur locale dans cette Méditerranées aux senteurs épicées, fortes comme les pierres de la garrigue. Des échos de musique viennent des appartements grand ouverts sur le large. J’ai bien fait de venir ici afin de me ressourcer, de retrouver quelque souvenir ancien, une balade sur le sentier littoral, une dégustation d’huîtres, la robe dorée du Banyuls faisant sa floraison dans la cage du verre. Et toujours ces éternelles présences, ces finno-suédo-norvégiennes, toujours aussi grandes, aux yeux toujours aussi prétendument aigue-marine ou turquoise, allez donc savoir quand nous ne les avez pas vues de près, imaginées seulement dans l’alambic de votre esprit. Quelqu’un d’autre que moi, du fond de son imaginaire, les verrait peut-être petites, aux yeux noisette. C’est tout de même un monde étonnant que celui de la subjectivité !

    

   Jeudi 13 Août  

 

   Cette nuit, j’ai laissé ouverte la grande baie vitrée de mon studio. Une brise délicate le visitait sans le rafraîchir pour autant de manière visible. Juste une sorte de pause, de halte avant de retrouver les grandes nappes de chaleur. J’ai passé la matinée à relire des articles en cours, à classer des fiches, à noter des idées pour de prochains travaux. La Résidence était plutôt calme. Parfois des rumeurs montaient de la ville proche. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à sommeiller sur le canapé, vaguement présent à la situation, émergeant souvent de songes que j’aurais volontiers qualifiés de ‘creux’ selon la terminologie habituelle. Certes, ‘creux’ pour un esprit épris de raison et de juste mesure. Pleins cependant pour une psychologie fantasque comme la mienne, absorbée par la première distraction venue, attirée par les chatoiements de la poésie, les moirures de l’imaginaire. Oui, cette nuit la ‘folle du logis’ ne m’a laissé nul repos. Entre deux visions de verres ballons où scintillaient les gouttes de la divine ambroisie, de déambulations nordiques sur la Promenade, d’aquariums où nageaient de gros poisson-lune, toujours la même antienne qui agitait le limaçon de ma cochlée :

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   La seule forme qui ne bougeait pas, qui demeurait identique à l’origine, la formule pareille à un rituel, eh bien, elle se présentait à la manière d’un refrain et je savais, dès lors que je ne pourrais en échapper qu’à résoudre le mystère qui y était attaché.

  

   Fin d’après-midi

 

   J’ai attendu que le disque rouge du soleil tutoie la mer de son œil pléthorique. Je me suis vêtu d’un simple short de bain et d’un T-shirt, claquettes au pied. Ma fidèle 2 CV a démarré au quart de tour. J’ai longé la Promenade, ai gravi la côte qui surplombe le viaduc. Bientôt, à ma droite, l’anse de la mer, la Plage des Elmes. Sur le sable, il y a encore beaucoup de monde. Des corps violentés de chaleur. Des teintes de pain grillé. D’autres bisque de homard. Des morsures de photons. Des chairs blanches zébrées de lacis rouges. Des éclaboussures, des étincelles, des échardes qui entaillent la peau, on dirait d’antiques maroquins oubliés dans les entrepôts d’une tannerie. J’ai enjambé quelques silhouettes. Mon passage se projette sur elles à la façon d’ombres chinoises. Je prie secrètement que ma crique soit déserte. J’y rejoins mon ‘Amante’ et nous n’avons nul besoin de témoins. J’escalade la barre de rochers que les battements de l’eau recouvrent au rythme du ressac. Ça y est, j’ai franchi le Rubicon. Me voici en lieu sûr. De majestueux goélands aux becs orange décrivent de grands cercles dans le ciel en criant. De temps en temps ils jettent un chapelet de fiente blanche qui s’abat sur les rochers noirs, y dessine un curieux graphisme. Personne à part moi, un joyeux peuple de bois flottés, quelques colonies de moules s’agrippant à leurs radeaux noirs, quelques flottilles de goémon qui montent et descendent comme si elles confiaient leur sort à des Montagnes Russes.

   Maintenant, à l’horizon, les couleurs basculent, virent au mauve puis, insensiblement au bleu-marine. Il y a un étonnant liseré blanc qui flotte entre ciel et mer. Quelques bruits au loin, mais filtrés par la distance, couverts par les clapotis. J’ai ôté le peu de vêtements, suis entièrement nu. Je me suis assis en tailleur tout à fait à l’entrée de la grotte marine, visage face à l’eau qui devient rutilante sous les premiers rayons de la Lune.  Je regarde le beau spectacle de l’eau, j’en sens le rythme plénier dans les liquides mêmes de mon corps.  Ils vibrent à l’unisson. Ils font partie du grand concert de l’univers. Ils enregistrent la musique des Sphères.

   Soudain, une voix, la voix nocturne qui a tissé mes songes depuis des nuits et des nuits.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue. »

   L’incantation se renouvelle, se multiplie, habite les parois de la grotte, lisses humides, semblables à une fosse amniotique, à un creuset germinatif.  La voix gagne le fond, rebondit sur le goulet terminal, éclaire la roche, lui donne des reflets d’étain.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue », le motif se répète à l’infini, glisse sur la plage de galets, lustre mon corps au passage, monte jusqu’à la Roche des Goélands, fait ses arabesques claires dans la nuit qui vient.

   « Viens donc, viens donc je suis la Grande Bleue, je suis La Grande Bleue, celle qui t’attend depuis la nuit des temps, celle qui t’a donné la Vie, qui te donnera aussi la Mort, puisque les deux sont liées, tout comme la patelle est soudée à son rocher, Viens ! »

  

   Méditations ‘inactuelles’

 

   J’ai plongé dans la grotte qui m’appelle et cherche à m’accomplir bien au-delà de qui je suis. La Grotte est ma Compagne, ma Finno-Suédo-Norvégienne, mon Fantasme, ma bulle imaginaire, mon désir porté là, au creux attentif de ma main, dans l’onde oubliée de mon sexe. Oui, j’ai rejoint ‘La Grande Bleue’, ma Sœur, ma Mère, mon double et nous célébrons, à l’abri des regards, et des jugements bien trop étroits de l’humaine condition, d’incestueuses et opalescentes noces. Nous sommes à nous, intimement reliés, comme le ciel se confond avec la terre dans le pli sombre et méticuleux de la nuit. Oui, nous sommes désormais des êtres de l’ombre, des êtres sans corps, des créatures des abysses qui ne connaissent ni leurs limites, ni les lois des hommes qui, toujours, enchaînent notre liberté.

   Nous sommes des Uniques qui vivons de nos propres flux, de rythme nous ne connaissons que le nôtre, celui immémorial qui fait se conjoindre, en un même creuset, le fini et l’infini. Nous avons rejoint l’éternité. Pour au moins le temps d’une immersion. Mais qui, une fois, a connu la plénitude, toujours la possède tel le bien le plus précieux. M’immergeant dans ‘La Grande Bleue’, je ne fais que me plonger en moi afin que, me connaissant mieux, je puisse arriver à la pointe extrême de mon être et faire retour vers qui je suis dans la plus pure confiance. Toujours nous sommes des êtres scindés, des êtres du partage. Deux principes adverses, antinomiques mais complémentaires qui tracent en nous ce raphé médian, cette couture qui traverse notre anatomie et écrit notre nature ambivalente, incomplète.

   Toujours, inconsciemment, nous sommes en quête de cette androgynie primitive qui nous a constitués et dont l’origine nous échappe, vers laquelle cependant nous voulons remonter comme le saumon se bat avec les flots impétueux pour retrouver le lieu de la fraie, le lieu de la naissance. C’est ceci et uniquement ceci que signifie l’injonction : « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   ‘La Grande Bleue’ est notre irisation sous le ciel du monde. Elle est le miroir où vient mourir notre infinie solitude. Elle est cet écho que, jamais nous ne savons situer, car les directions cardinales de l’espace sont inaptes à en tresser les nervures de soie. Seul le temps le pourrait mais il est fluide et en fuite de lui-même comme nous sommes en fuite de nous. C’est bien là la fonction matricielle de la Grande Mer (entendez aussi bien ‘La Grande Mère’) que de nous héler depuis son immense mémoire, infiniment liquidienne, infiniment renouvelée.

   Nous ne sommes que la résultante d’un battement, battement sexuel qui, remontant de loin en loin, situe le lieu réel de notre origine, bien au-delà d’un espace déterminé, d’un temps assignable, bien au-delà des bonds prodigieux de l’imaginaire, bien au-delà du prestigieux big-bang qui n’est jamais que phénomène parmi les phénomènes, événement parmi les événements du destin universel. En réalité il n’y a nul commencement, seulement un infini battement, un genre d’oscillation pareille au rythme nycthéméral qui convoque, chacune à son tour, ombre et lumière, pareille à celui, cardiaque diastole-systole, qui régule notre activité physiologique, pareille au rythme sexuel qui mélange et fusionne les genres afin qu’une possible éternité puisse s’élever d’un continuel ressourcement de l’espèce.

   Il n’y a guère d’autre façon de juger l’éternité que d’en être traversé depuis l’infini de l’espace-temps, de l’actualiser en soi dans la brièveté d’une existence, d’en éprouver le futur dans ce qui s’ouvre et bourgeonne à l’horizon de l’être, cette ressource inépuisable, cette corne d’abondance qui trouve en soi les motifs de reconduction de sa propre genèse. ‘La Grande Bleue’ serait-il un autre nom pour l’Infini ?

 

   Retour à soi dans la quotidienne nervure

 

   J’ai quitté ‘La Grande Bleue’ après que mon bain lustral a été accompli. Rite de passage de l’âge adulte en direction du grand âge qui, avant tout, est préparation à la Mort. Non, ceci n’est tragique que pour ceux qui jamais ne se questionnent et ne vivent qu’une immanence après l’autre, sans chercher à se redresser, à porter leurs yeux au-dessus des herbes de la savane, là où s’inscrivent en lettres d’or les merveilles de la signification. Je l’ai quittée sans la quitter puisqu’elle m’habite tout comme je l’habite. Nulle césure entre nous, seulement un unique et ininterrompu fil d’Ariane qui est la sublime liaison qui relie entre eux les hommes du Monde. Parfois ils ne le savent pas ou feignent de l’oublier. On nomme ceci ‘heures sombres de l’Histoire’. Dans un identique état d’esprit le Poète Paul Valéry (ce visionnaire !) énonçait la phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

   Nous savons aussi que, nous les Hommes, sommes mortels, mais que nous nous inscrivons dans une lignée sans hiatus et que cette compréhension nous institue en tant qu’éternels. L’éternité n’a nul besoin de Dieu, les Hommes suffisent !

  

   Quelques jours plus tard

 

   Je quitte Banyuls, non sans avoir fait une halte au-dessus du Rocher des Goélands. Il surplombe la grotte de ‘La Grande Bleue’. Les grands oiseaux font toujours leurs élans blancs sous le dôme du ciel. Leurs vols incessants sont le message qu’ils destinent aux Hommes : Il y a de la pureté, de la vision lointaine, l’horizon est courbe qui appelle d’autres horizons courbes. Les forteresses de plumes volent haut, toujours de plus en plus haut. Parfois l’on ne voit plus que la pointe orangée de leur bec forant le bleu glacier de l’air. Parfois on les perd de vue, tellement l’altitude qu’ils atteignent est vertigineuse, aux confins de l’immense, à la limite du vide. Nous ne les voyons plus mais nous savons qu’ils existent, qu’ils voient d’autre oiseaux à la voilure blanche qui décrivent de brillantes ellipses, longues, infinies, toujours renouvelées comme si leur chorégraphie voulait nous adresser un message secret : nous ne sommes pas seulement ici et maintenant au lieu ponctuel de notre être. Nous sommes partout. Nous sommes ailleurs. Nous sommes ceci et cela qui vibre au loin sur le point de l’illisible horizon, nous sommes hier, aujourd’hui et demain nous fait signe depuis le battement infini de son œil. Oui, le temps est un battement de paupières, une vibration de cils. Infinis comme toutes choses du monde.

   J’ai effectué à rebours mon voyage initiatique. J’ai reconnu les platanes ombrant le Canal, les lourdes portes des écluses, leurs battants de mousse verte. J’ai reconnu la lente giration des modernes moulins qui brassent des tonnes d’air. J’ai reconnu les premiers escarpements blancs du Causse. J’ai reconnu ma maison, cette vigie familière qui participe au destin du Monde. Oui, j’ai reconnu tout ceci. Vivre tout ceci était, en toute et pleine conscience, une touche que l’Infini adressait à ma singulière finitude. Les grands oiseaux blancs fendent-ils toujours l’air des Elmes alors que je ne les vois plus ? Fendent-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 juillet 2026 2 21 /07 /juillet /2026 06:44
La chute lente du jour.

Cette Nouvelle a été publiée :

 

* Sous le titre "Voyage immobile" dans

 

"Les Après-midis de Saint-Florentin" (Yonne) en 2009.

 

* Sous le titre "La chute lente du jour" dans le cadre

 

du Café Littéraire, Philosophique et Sociologique (Calipso)

 

Fontanil Cornillon (Isère) en 2010.

 

* Sur le Site d'Exigence-Littérature en 2011.

 

                             

                                              LA CHUTE LENTE DU JOUR

 

  

   Son premier repos, Elle l’a trouvé au creux du jour, dans le dépliement blanc de la  lumière.

Nul bruit dans la grande pièce claire. Nul mouvement.

Seul rythme du souffle, lent, tendu, semblable au passage du vent sur la cime des pins.

Souffle long venu d’ailleurs, encore traversé de pensées nocturnes, souffle à la recherche de lui-même, continûment, comme une obsession.

Confusément, Elle perçoit, par delà les lames blanches des stores la houle de l’Océan, le cri des mouettes, comme de longues incisions dans la toile grise du ciel. Des rumeurs seulement, très lentes, très calmes, pareilles à un baume qui apaise les meurtrissures du corps, régénère le souffle.

Murmure de l’Océan, longues effusions dans les aiguilles de pin, glissement des grains de sable sur la courbure des dunes. Tout se mêle, se confond, écho profond de son rythme à Elle, de sa respiration, du trajet du sang dans ses veines.

  Lui, son apparition dans la grande pièce aux murs couleur de sable, Elle ne l’a pas perçue. Plutôt sentie. Sorte de présence éphémère, fugitive, "entre chien et loup".

Quelque chose d’imperceptible, de ténu s’est infiltré en Elle. Un léger décalage de l’air, une vibration particulière de la lumière. D’infimes tropismes affleurant à sa conscience.

Tout à coup Elle a su qu’Il était là, près d’Elle, immobile, dans l’attente d’un signe, d’un mouvement, peut-être d’une parole. Entre eux il n’y a eu aucun mot proféré, aucun geste esquissé.

  Elle, retirée depuis longtemps dans le silence de ses yeux, ne possédait plus qu’une image floue de Lui, des souvenirs lointains : le grain serré de sa peau, la finesse de ses mains, la grâce des articulations.

Lui, dans la lumière neuve du jour, perçoit le corps fluet, les cheveux couleur de cendre, les cernes d’ombre autour des yeux vides. La clarté de l’aube dessine comme un étrange halo enserrant le corps très mince, forme énigmatique émergeant à peine de la blancheur du drap.

Il a approché l’unique chaise du lit, ménageant entre eux un espace. Ce territoire où ils déposeraient les mots, était comme la grâce d’un recueil, le point d’incision d’une parole ultime. Chacun en avait le pressentiment, en ressentait le trouble, et grâce à cette inquiétude, à cette tension, y puiserait les forces de l’échange.

  Elle parle la première. Elle dit la douleur des nuits éveillées, la solitude des murs couleur de sable, l’attente de la marée, l’écoute attentive du flux et du reflux, le grondement de l’Océan lors des hautes eaux, la douceur des ciels de pleine lune.

Il écoute la voix très mince, parfois à peine perceptible, le souffle haletant, comme un filet d’eau claire filtrant d’une paroi. Il lui dit son souci, son appréhension des crises qu’Elle doit affronter continuellement, le lien profond du souffle et de la vie, du mouvement des corps, des déplacements, des traversées, des passages. Il lui dit son regret d’être toujours éloigné, son travail d’enquêtes à l’étranger, son goût immodéré des voyages.

  Elle l’écoute. Elle anticipe ce qu’Il dit. Elle le connaît au creux de l’intime.

Une quinte de toux subite. Le souffle comme au fond d’un puits. L’angoisse de la lente ascension vers la clarté, vers le jour.

Il remonte son oreiller. Il lui fait boire quelques gorgées d’eau. Elle dit que ça va mieux, que ça va passer. Le plus sûr pour qu’Elle s’apaise : qu’Il fume comme autrefois une cigarette américaine, longue, fine, à filtre couleur de brique. Elle aime tellement l’odeur de ses cigarettes (des Bridge, croît-Elle), Elle aime tellement sa façon de fumer, de rejeter les volutes, longuement, songeusement, tête légèrement penchée vers l’arrière, dans la lumière qui décline.

  Elle lui disait autrefois sa certitude à Elle du rapport étroit  entre la fumée et la vie. Une métaphore  existentielle en somme. De l’ordre d’une parenthèse, d’un début et d’une fin, d’une consumation, d’un point d’incandescence à un point d’extinction, d’un non-retour.

  Il se souvient de ces échanges. Il lui dit se rappeler ses idées à Elle, ses  idées un peu étranges mais qui résonnent encore en Lui, qui brillent comme des braises. Il hésite un peu mais Il sait l’importance de la cigarette pour Elle, sa valeur de retour, de réminiscence. Il extrait une  Bridge  de son étui rouge. Il sourit en voyant  l’inscription obscène : FUMER TUEIl sait que, pour Elle, fumer est l’empreinte du souvenir, du désir, de la vie.              Il allume une  BridgeIl souffle de longues volutes vers le plafond. Elle entend le bruit, le passage de la fumée entre les lèvres. Elle l’imagine, comme autrefois, la nuque à la renverse, les pieds croisés sur une chaise, l’air détendu. Elle revoit cette sève qui sort de lui, à jets réguliers, empreinte de mystère, auréolée de projets. Autrefois, Elle pensait que cette fumée Lui ressemblait. Légère, insouciante, projetée vers le ciel comme un idéal.                         

Il n’a pas bougé de sa chaise, très attentif  à ne pas interrompre  le voyage. Il allume une seconde  Bridge. Ne pas briser le mouvement, le chemin sur lequel Elle s’est engagée. Nouvelles volutes de fumée. Plus fortes, plus persistantes que les  premières. Eviter qu’Elle ne sombre dans l’amnésie. Poursuivre le voyage jusqu’à la fin du jour s’il le faut, dans la demeure dernière où l'ombre se tapit. Elle parle maintenant. Indistinctement. Comme un murmure. Il se rapproche d’Elle pour saisir des bribes, des éclats, des fragments qu’ll reconstitue.

   Elle lui dit le séjour à La Salina, les roches noires gonflées de soleil, la colline couverte de chênes-lièges et d’oliviers, les terrasses de schiste en surplomb, la blancheur du village en contrebas, la mer avec ses criques vertes, bleues, grises parfois, si variables selon l’incidence de la lumière, le degré d’avancement du jour. Elle Lui dit l’essaim des îles volcaniques, couleur d’obsidienne, jouant avec la blancheur du port, l’outremer des bateaux de pêche, le quadrillage insensé des filets de corde enserrant les plages de galets noirs. Elle Lui dit l’odeur des embruns, surtout le soir, la chute parfumée des capsules  d’eucalyptus, les lumières ourlant les criques dès la tombée du jour.

  Les volutes de fumée emplissent la pièce, font comme un tissu onirique accroché aux fenêtres. Il y a des flottements, des fluides légers pareils aux  soirs d’automne à La Salina quand le vent se retire au fond des grottes marines. Continuer à fumer surtout, jusqu’à l’étourdissement. Ne pas déchirer le voile du songe, du souvenir, de la douleur peut-être. Qu’importe. La  seule certitude : cette ligne invisible, ce fil d’Ariane tendu d’un lieu d’absence à un lieu de mémoire.

  Ce soir, à La Salina, la lumière est tremblante, un peu surréelle. Elle est heureuse de cette lumière, de la blancheur de la terrasse, du mouvement des passants, du glissement des voitures devant le port. Elle dit maintenant l’urgence à profiter de la vie, comme si demain était le dernier jour. Elle sait que ce moment est unique. Elle lui dit la chute lente du jour, cette signifiance de l'instant voilé, de l'heure crépusculaire où les choses se confondent, se mêlent dans une espèce de douce harmonie, d'affinité originelle. Elle lui dit ce bonheur du temps impalpable, oublieux de lui-même qui, peut être,  jamais ne reparaîtra, enseveli sous les cendres du passé. Il  acquiesce avec un  certain détachement, avec la certitude dont l’investit sa première cigarette, symbole superficiel mais tangible de son entrée parmi les  hommes. Elle Lui sourit. Elle le trouve changé.Elle s’applique à le regarder à la dérobée, à faire son inventaire. Réel travail d’archéologue, pareil à la recherche de l’origine, de la source de cette évidente métamorphose. Elle n’avait pas remarqué, dans la perspective fuyante du front, cette ride légère mais non moins évidente,  comme une blessure à la surface de la terre. D’autres sillons étoilés et naissants s’allument et s’éteignent avec la course du regard, pareils à  de rapides comètes. Elle a fixé, au plus profond d’elle-même, ces images fugitives, ces marques insignes du temps comme des empreintes toujours prêtes à resurgir.

 Il se souvient de ce jour précis, de « ce moment unique » comme Elle l’avait nommé, de cette lumière si pure, si longue à se mouvoir, si lente à renoncer à son emprise, accrochée aux cubes des maisons blanches, aux balcons, aux lampadaires, à la lisière de la mer.

Ce jour est ancré en Lui : un moment de pur surgissement, une fenêtre ouverte sur l’horizon. Il se souvient de sa première cigarette, de son plaisir intense à suivre par la pensée le trajet de la fumée. Minces filets bleuâtres se diluant dans la lumière du couchant. De nouveau des quintes de toux, une respiration à la peine. Elle bouge un peu sur le lit, oriente son visage vers la fenêtre, vers le jour qui baisse.

Elle continue à raconter leur vie à La Salina, ses battements, ses outrances parfois, cet automne traversé d’une dernière tentation de la lumière, les reflets sur les feuilles argentées des oliviers, la douceur iodée de l’air marin.

Il écoute les paroles qu’Elle profère avec ferveur, recueillement. C’est comme une incantation, un appel qui résonne le long des murs couleur de sable. La braise rougeoie au bout de la dernière cigarette. Prolonger cet instant, ne pas interrompre le voyage. Maintenant le filtre couleur de brique se consume dans une drôle de fumée âcre; grésillement de l’infime bout de cigarette jusqu’à son point de chute.   Soudain Il sait qu’Il doit quitter cette pièce, qu’Il doit faire provision de  cigarettes, qu’Il doit s’immiscer entre deux urgences, celle du départ, celle du retour.  Il le fait. Il descend l’escalier. Il est dans la rue, dans le bureau de tabac. Il achète un paquet de  Bridge. De nouveau dans la rue, l’air pur, transparent comme à La Salina. C’est une ivresse qui s’empare de LuiIl marche vite, traverse le porche, cherche fébrilement le briquet, allume une cigarette, s’engage dans l’escalier. Par une croisée ouverte parvient la rumeur de l’Océan, de la Mer. Il ne sait plus très bien. Cris aigus des mouettes ou peut-être des sternes, comme une longue déchirure surgissant de la toile du ciel. ll pousse la porte de la grande pièce. La lumière a baissé. Les murs couleur de cendre ne renvoient plus qu’une clarté sourde. Il porte la cigarette à ses lèvres, aspire une grande bouffée qu’Il rejette dans la lumière grise. Il s’assoit sur l’unique chaise, penche la nuque vers l’arrière comme Il aimait le faire autrefois à La Salina. De fines colonnes de fumée tissent dans l’air une trame légère.          Il lui parle. Il lui demande de raconter encore l’instant magique de La Salina, la lumière sur le village blanc, la sagesse des vieux hommes vêtus de noir, leurs palabres sous le vieil olivier, les joueurs  de cartes de l’Amistad derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le port, sur la mer, sur l’horizon infini.

  Il écoute de tout son corps, de toutes les fibres de sa peau la parole qui n’advient pas. Il sait maintenant qu’Elle a repris possession de son langage, que ses paroles sont scellées dans sa chair, qu’Il n’entendra plus les mots magiques résonner dans les ruelles de La Salina. L’ombre avance dans la pièce. Il écrase la braise, le filtre couleur de brique. Quelques volutes de fumée planent encore entre les murs gris, pareilles à des poussières, à d’infimes corpuscules. Il se tourne vers le centre de la pièce. Il n’y a plus de souffle maintenant, plus de douleur, seulement quelque chose qui ressemble à une absence. Retrait des veinules bleues dans les mains marmoréennes, silence des lèvres  closes, blancheur des draps couleur de neige.

  Il se lève. Il ouvre la porte. La lumière est pure, belle, semblable à un mirage. La lumière l’appelle, elle s’ouvre et trace les rives du chemin vers La Salina. Il sait  qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre issue que celle d’une fuite éternelle. Dans la pièce couleur de nuit, dans le déclin du jour, au pli secret de l'ombre, Elle a trouvé son dernier repos, son voyage immobile.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

                                                                  

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

                                                    

                                                                                                                                                                                              

                                                                                                                                                

                                                                                                                            

      

 

 

 

 

                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                

 

 

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20 juillet 2026 1 20 /07 /juillet /2026 07:26
Dans le retrait de soi.

"Melancholia"

Photographie : Katia Chausheva

***

De votre beauté, nul n'aurait pu douter. Votre visage si régulier, votre peau de soie, l'arrondi de vos épaules, la plénitude de votre gorge, les fines attaches, la taille souple, l'exacte cambrure des reins, le repos de vos hanches, le golfe de votre bassin, vos jambes si longues. Ceci que doublait une vive intelligence, une intuition de tous les instants. Vous étiez sensuellement attachée aux choses, disponible à la moindre de leurs manifestations. Vos affinités avec la "raison sensible" n'était pas moindre et chaque événement rencontré vous portait dans l'aire des réflexions, dans la vibration des sentiments. Peut-être trop. Vous étiez si sensible aux troubles du monde, aux frémissements de l'eau, au glissement du vent sur les plaines d'herbe. Vous étiez pareille à une fragile fleur des marais que le moindre courant d'eau aurait emportée vers d'illisibles rives. C'était étonnant la façon que vous aviez de vous recueillir en vous, de plonger dans les troublants remous de l'introspection, de disparaître aux yeux des autres. Il suffisait de l'évocation d'un poème, d'une séquence de cinéma, d'une pièce de théâtre sous les feux de la rampe. Mais je crois que les feux, les seuls qui vous atteignaient, étaient ceux, intérieurs, qui parcouraient votre globe de chair. A l'évidence, en vous, couvait toujours la flamme de la passion que le moindre souffle d'air ranimait. Cela se voyait dans le sombre de vos yeux, le creusement des pupilles, le retrait que manifestait votre visage. Non le paysage d'une austérité, plutôt le calme d'une eau de lagune et l'énigme toujours posée par cela qui vit mais demeure immobile. Comme une question posée ne trouvant d'épilogue.

Le bruit courait que vous teniez un journal intime, dans le genre de celui d'Henri-Frédéric Amiel, consignant par écrit ce qui, pour moins sensible que vous, eût été simple caprice ou bien objet d'un vide à combler. Comment pouvait-on passer ses journées à écrire alors que, dehors, la vie s'écoulait avec ses joies à portée de la main ? Pensant à cette volontaire exclusion d'une existence ouverte, à ce retrait en vous qui est, à l'évidence, votre empreinte, j'ai relu attentivement quelques passages de ce prodigieux travail du professeur genevois. J'y ai trouvé ce fragment que je crois pouvoir faire vôtre tellement les similitudes me paraissent frappantes :

"Le jour vient; il est 6 3/4 heures. Entre la lumière froide du jour qui traverse la vapeur des carreaux et la lumière chaude de la lampe qui reluit sur mon papier, il n'y a qu'un rideau léger et transparent. Lutte curieuse et symbolique : c'est le cœur tranquille dans la solitude et le recueillement, que vient assaillir le monde extérieur, pour l'arracher à sa paix, lui imposer devoirs, ennuis, dispersion tout au moins. On vivait tout en soi, il faut vivre au-dehors … Voici le jour, il faut mentir, disait Delphine dans sa belle poésie de la Nuit …"

Henri-Frédéric Amiel - Mercredi 17 novembre 52 - 5 1/2 heures du matin.

Lisant ceci, vous imaginant quelque part dans un pli d'ombre en partance pour le jour, je ne peux que vous rejoindre dans cette manière d'insularité. Vous êtes si bien, en arrière de la clarté, alors qu'en vous se fait, avec douceur, le flux de l'intime. Là, il n'y a nulle place pour ce qui pourrait entailler et ouvrir une possible immersion. De votre territoire, s'entend. Tout demeurant sur le seuil, comme l'aube, en attente de cela qui va advenir. C'est si beau cette irrésolution du temps, cette manière de pas de deux, cette sublime hésitation. Vous et le monde en suspens. Cette inclination des choses à demeurer dans leur enceinte, vous en ressentez le libre mouvement jusqu'en votre ombilic. Une mousse, une écume, une onctuosité trouvant dans leur repos le site même de leur présence. Vous résistez à l'encontre de la lumière qui vibre au carreau, cette froideur qui, bientôt, fera sauter l'opercule. Votre plaine de papier, sur laquelle courent les signes de l'exister, sera bientôt envahie de cette réalité qui en effacera la fragile empreinte. C'est si vulnérable, l'écriture, lorsqu'elle doit se confronter aux éclats de verre, aux angles vifs, aux mouvements désordonnés de la foule. Cela a besoin de la source assourdie de la lampe, du silence de la chambre, de l'immobilité du lac, de la longue patience des pensées. Vous le savez jusqu'à l'excès, vous qui noircissez les pages de votre chair, de votre sang, de vos humeurs. Car c'est de cette nature, l'écriture. Elle est crucifixion ou bien elle n'est pas. Oui, bien sûr, tout ceci paraît énoncé dans l'emphase, le lyrisme. Et, pourtant, qui n'a jamais fait l'expérience de la perte toujours possible des mots, ne peut guère en concevoir la dimension possessive. On appartient au langage plus qu'il ne nous appartient.

Vous observant à la dérobée, ce que je vois d'abord, sous l'avancée des cheveux, c'est cette vérité de la nuit qui vous visite sur l'étang de vos pages blanches. Illumination de l'intérieur, lent cheminement des idées, dépôt de la gemme noire sur le vierge du parchemin. La nuit, on ne peut la tromper. Il n'y a nulle distance de soi à soi. Pas même l'intervalle du doute. Tout coule de source et se présente dans la pure raison d'être. Vos plus belles pages sont nocturnes, j'en suis sûr. Avec un léger infléchissement que l'aube entraîne dans son sillage. Vous le savez, bientôt, alors que l'ombre décroit sous la poussée de la lumière, le mystère des mots s'effacera. Dehors, les bruits sortiront des failles de la terre, le ciel basculera vers des teintes de gris, puis les flocons de clarté, denses, qui allumeront dans les yeux des vivants les braises du désir, de l'envie, de la meute serrée des passions. Il sera alors temps de mentir avec Delphine, d'inventer avec l'inconnu de la rencontre, de dissimuler son visage alors que les hommes feront leurs trajets de fourmis pressées. Vous aurez tout loisir, sur la pente du jour, de demeurer dans votre méditation, mais alors vous serez inaccessible. Ou bien vous accepterez de vous laisser happer par l'action et c'est à vous-même que vous barrerez l'accès. Comme si la trop vive lumière dissolvait tout dans une même démesure.

Mais je dois vous laisser, là, sur le bord de votre propre territoire, une partie de vous immergée dans le songe, une partie dans la vacance de l'instant. Le temps décidera de tout et l'abîme sera grand qui vous séparera de la nuit, votre vrai domaine. C'est dans le retrait de vous que vous êtes la plus lisible. Comme ce journal que vous écrivez jusqu'à l'éreintement afin de mieux vous connaître. Les mots, sans doute, vous en éprouverez la chair pulpeuse, la longue dérive, les enroulements infinis. Mais, de vous, n'apparaîtra que cette couleur de verre éteint qui annonce la parution des heures claires. Jamais la tonalité ultime qui vous porterait au-devant de vous. Il est temps de baisser la lampe. Le rideau bat sous la neige des heures. Proche est la "melancholia" qui, le jour durant, fera votre siège afin que l'ombre venue, vous puissiez entrer en vous, le seul domaine dont vous assurer sereinement. Au moins le temps d'une parenthèse. Demain, à nouveau, sera le jour, puis la nuit et le jour encore. Ainsi passent les fleuves étincelants. Ils arrivent à l'estuaire et nous ne rêvons que de la source. Nous sommes une eau qui, toujours, se cherche. Et, peut-être, jamais ne se trouve. Je confie cette modeste pensée à votre journal. Prenez-en soin. Les pensées sont si fragiles !

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19 juillet 2026 7 19 /07 /juillet /2026 06:45

 

Au plus près de la mer.

 

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Port d'Agde.  

Source : cabotages.fr.

 

 

   La mer. C'était cela qui comptait dans sa vie. La mer ouverte sur le large horizon et la liberté qui pointait son nez juste devant la proue de la barque bleue et blanche. Le grand espace des vagues, le vent, le vol espiègle des mouettes qui venaient demander leur pitance. Et le soleil qui fécondait le tout de son grand œil vermeil. Comment rêver d'un plus grand bonheur que de se retrouver seul, au milieu du bleu, face à une manière d'absolu dont la mer a toujours été la sublime métaphore, comment dire la joie simple lorsqu'on a été marin sa vie durant ?

  Maintenant, il est tard et l'existence n'a guère plus de secrets pour "Jo" Joseph -, ce marin reconverti aux joies d'une pêche confidentielle. Juste pour la consommation du couple, le reste sera vendu au marché. La retraite depuis de longues années. La vie se déclinant selon deux modes : le farniente sur les Allées bordées de platanes où se trouve le Bar familial, la pêche pour l'occupation, pour communier aussi avec l'élément liquide qui a été le compagnon de toujours.

  "Jo" - on ne l'appelait plus que par ce diminutif -, je le vois toujours, comme s'il était encore présent. Assis à côté de la table ronde en faux marbre, casquette usée, larges lunettes d'ébonite dont une branche est réparée avec du sparadrap, yeux couleur châtaigne, rieurs, parfois un brin larmoyants - sans doute une fragilité oculaire : avait-il trop regardé la plaque étincelante de l'eau ? -, ample pull-over, pantalons de velours. Devant le "Bar des Allées", les journées durant, il faisait presque figure de cariatide, tellement sa présence se fondait dans le paysage, se noyait dans  le mur de façade. Sirotant volontiers son petit "Casa" qu'il buvait avec juste un trait d'eau, histoire d'en troubler l'anis, un jaune étincelant habitait les flancs du verre pareil à un soleil. Toujours du tabac à rouler dans une feuille de "Job", une éternelle cigarette habitant sa lippe.

  Il se satisfaisait de cette vie simple qui consistait à laisser venir à lui ce qui voulait bien se présenter : allées et venues des passants, spectacle haut en couleurs des joueurs de boules, touristes déambulant dans les rues de la vieille ville. Les Allées, alors, n'étaient pas le parking qu'elles sont devenues aujourd'hui et, sur le coup de midi, rares n'étaient pas les grillades au feu de bois, lesquelles répandaient sur le chemin de poussière une entêtante mais sympathique odeur de sardines. Ces sardines que "Jo" nous avait appris à manger, mes parents et moi, en deux coups d'incisives, seule l'arête survivant à la manducation. Voilà pour le plus clair des journées, comme une parenthèse qu'encadrait, matin et soir, la sortie en mer. On n'est vraiment marin qu'à confier son épiderme à l'eau et au vent, le reste n'est que pure distraction. Le soir, quand le soleil commençait à décliner, "Jo" se préparait à partir en mer afin d'y poser les filets qu'il irait relever le lendemain dès les premiers feux de l'aurore.

  Mais, maintenant, c'est de cela dont il me faut parler, ces sorties en mer aussi inoubliables que fondatrices d'une expérience pour l'à peine adolescent que j'étais. C'est un matin du mois d'août. Fin de la nuit avec le calme sur Les Allées. Pas un seul bruit sauf, bientôt, venant de la chambre contiguë, le grincement d'un volet poussé sur le ciel couleur d'encre. Geste immémorial de ce vieux Marin pressentant, à seulement humer la qualité de l'air, ce que sera le temps, peut-être la valeur de la pêche. C'est si riche l'intuition lorsqu'elle s'est alimentée à des pratiques mille fois vécues, métabolisées jusqu'au tréfonds de la conscience ! De la petite chambre que j'occupe, j'attends le cœur battant. C'est une telle excitation que de s'ouvrir au grand large. Entendez au maritime, aussi bien qu'à l'existentiel.

  Avec "Jo", en tête à tête, nous déjeunons d'un frugal repas; les agapes seront pour plus tard ! Nous descendons la rue vers le port alors que les maisons de lave noire émergent à peine de la nuit, seule la cimaise des toits se détourant d'une ligne aussi hésitante que fragile. A notre droite, une niche creusée dans la roche, avec une assise ménagée pour faire halte. Une inscription la surmonte : "Banc pour s'asseoir". Je me demande à quoi peut bien servir un banc sinon à cela. Peut-être à graver dans la mémoire un si modeste événement. Bientôt le port, son alignement de barques de dimensions modestes que les pêcheurs amateurs utilisent pour aller faire un tour en mer. "Jo" soulève la trappe qui donne accès au moteur. Un bruit sourd, régulier, pareil à celui d'un lent battement de cœur envahit le quai, réverbéré par les falaises des maisons situées sur l'autre rive. Nous nous éloignons lentement de la flottille restée à l'amarre. Bientôt  l'Hérault s'élargit, nappe d'eau lisse que vient effleurer la première clarté. C'est alors un sentiment de pure découverte, d'ouverture à une poésie de l'aube qui, sans doute, depuis lors, est venue conforter une disposition à accueillir ce qui peut ressembler à une origine. Il y a tellement de silence, tellement de recueillement alors que toute existence semble encore attachée aux rives de la nuit proche.

  Nous ne parlons pas, sans doute dans une identique inclination de l'âme à accueillir ce qui s'annonce."Jo" doit forcément revivre, même atténués, les nombreux départs sur la Grande Bleue, alors que le sentiment auquel j'assiste est celui d'un voyage initiatique. A l'évidence, davantage dans l'ordre du poème que dans celui de l'aventure. A l'arrière de la barque, les sillons d'eau tracent un chemin lumineux dont les ondes meurent dans l'agitation des roselières. Tout est si calme, comme un chant qui se perdrait dans la simple rumeur du ciel. Les oiseaux n'ont pas encore commencé à sillonner l'air de leurs vols rapides. La nappe d'eau s'élargit sans cesse dans son chemin vers l'aval, l'estuaire que, bientôt, nous rejoindrons. Mais, avant de quitter la rivière, il est temps de lancer quelques lignes que nous tendons sur de longues cannes de bambou pareilles aux balanciers des funambules. "Jo" jette régulièrement des petites boules d'appât qui se dispersent en une nuée de grains de sable. Bientôt des maquereaux luisants, ventres d'argent, dos bleus rayés de noir s'annoncent au bout des crins de nylon. Nous décrivons de larges cercles sur l'eau afin de circonscrire le banc. Au fond de la barque, s'éclairent dans l'ombre encore dense, les écailles aux reflets métalliques. Dans mon âme encore teintée de naïveté, ces prises miraculeuses surgiront dans plus d'un de mes rêves. "Jo" s'étonne de mon propre étonnement et sa joie simple se lit aux commissures des yeux, à la clarté du regard. C'est comme un rite de passage, une entrée au-delà des années vers les ravissements de l'âge adulte. On ne mesure jamais assez combien ces émotions façonnent une future esthétique, ouvrent à une compréhension juste du monde. Dans l'instant de l'apparition, c'est seulement un débordement de soi, une déliaison de ce qui contraignait, circonscrivait à une aire étroite, c'est le progrès d'une amplitude interne. L'appel de la liberté ne s'instaure guère autrement que de cette manière d'abord métaphorique des choses, d'entrée dans leur chair souple, inventive. Toute "aventure" de cet ordre se relie à la découverte de l'essence propre d'un lieu et lorsque le soleil émergeant au-dessus de l'horizon courbe fait son apparition, c'est comme une naissance à soi dont l'éblouissement, jamais ne retombe.

  Maintenant la lumière est levée et son ascension diagonale éclaire le paysage marin d'une belle traînée pareille à la cendre. Nous franchissons la limite de l'estuaire et de la mer. Bientôt les feux de signalisation deviennent de simples sémaphores plantés à l'entrée d'un goulet conduisant à la ville, aux hommes qui, ici, sont si rares qu'on croirait à leur désertion. Au loin, le Fort de Brescou fait sa découpe noire, surmontée de son feu blanc et rouge.  Il n'y a aucune houle et l'eau est un immense plateau de mercure gonflant devant l'étrave bleue. Au loin, les bouées orange, les triangles carmins  qui signalent les filets posés la veille.  A la proue, jambes battant au-dessus de l'écume, des gerbes scintillantes, des ruissellements de gouttes, je suis si près de cette merveille que plus rien ne compte. L'espace s'est réduit à la taille d'une barque; le temps a fondu dans l'instant qui vacille. Entre "Jo" et moi, plus que des paroles, ce sont plutôt des manières d'assentiments, de remous intérieurs, de battements à l'unisson. Comme deux vagues déferlant de concert sur un sable commun. Il y a  peu besoin de mots lorsque le silence est si dense, plein d'un sens se révélant dans une sereine évidence. Les filets dansent au gré des flots et des remous imprimés par la coque de bois. "Jo" arrête le ronronnement du moteur et c'est alors que nous parviennent les rumeurs de l'eau, ses clapotis, son agitation incessante, pareille aux oscillations d'un grand animal marin. Îliens au milieu de l'étendue liquide, rien n'émerge que cette solitude partagée à deux, cette complicité, les filets où s'allument les prises dont "Jo" énumère les noms au fur et à mesure que la récolte dévoile ses secrets. La pêche a été suffisamment bonne pour une activité considérée comme un loisir, plus qu'à l'aune d'une source de revenus. Le temps est venu, maintenant de faire une pause.

  La mer est une plaque parcourue de mille mouvements, mille vibrations. Infiniment vivante alors que, depuis le rivage, on la croît assoupie pour une éternité. Une brise légère s'est levée qui apporte une bienfaisante fraîcheur. Le soleil est haut dans le ciel, roulant son disque blanc. Sous le ponton de planches est un panier d'osier dont "Jo" se saisit, ouvrant le couvercle. Ses yeux rieurs disent le contentement de la halte, ici, sur l'étendue immense seulement parcourue du vol des mouettes. Bientôt les reliefs d'un repas régénérateur : fromage, saucisson, pommes, pain à la croûte dorée, bouteille de rosé sur laquelle scintillent des gouttes  pareilles à une ondée. Nous sommes tout simplement heureux de communier autour de ce modeste repas. Nous buvons le verre de l'amitié et je comprends là ce qu'une chaude fraternité entre les hommes veut dire, son caractère précieux. Tout dans l'humilité, la connivence, le retour à une humanité native sachant se satisfaire de peu. Longtemps, en moi, ces images graviteront, pareilles à de précieuses pépites. Marques indélébiles de la rencontre, symbolisme exact de la pêche destinée à nourrir les hommes, à les divertir du quotidien. Nous parlons de tout et de rien, mais surtout de cette révélation d'être, entre ciel et mer, pareils à des Robinson découvrant les merveilles de leur île.

 

  Nous prenons le chemin du retour au bruit scandé du moteur, au rythme de ses syncopes tellement semblables au temps  qui passe. Des gens déambulent sur les jetées. Des cris, des paroles viennent jusqu'à nous, hachées par les coupures du vent. Nous remontons la Rivière et lançons quelques dernières lignes. Juste histoire de saisir un ou deux loups. Sur le quai de pierre noire nous apercevons la silhouette de Gervaise, la femme de "Jo" qui a confié la garde de son Bar à ses habitués, le temps d'aller vendre le surplus de poissons au marché. "Jo" met de côté les prises qui serviront à alimenter la grillade. Nous remontons la rue en pente, dépassons le bâtiment de la mairie. De la cathédrale nous parviennent les sons de cloche annonçant l'angélus de midi. Déjà, sur Les Allées, les sarments de vigne sont disposés qui, tout à l'heure piqueront les yeux alors que les hommes se disposeront à passer à table. Demain, peut-être, ou bien plus tard, une autre sortie en mer prendra place que la mémoire archivera comme une pierre au bord du chemin dresse son mince symbole aux yeux du promeneur ébloui. Il n'y a guère d'autre mystère que celui-ci ! 

  

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18 juillet 2026 6 18 /07 /juillet /2026 06:59
Fais ce qui te plaît

 « Jolies pluies de mai »

Photographie : André Maynet

 

 

***

 

                                                                                Le 29 Mai 2018

 

 

 

              A toi Fleur du Nord

 

 

   Après un hiver bien maussade, voici venus les orages. Il ne se passe nul jour qui ne voie son cortège de nuages gris, ses grondements célestes, ses furies méridiennes et, le soir arrivé, l’horizon criblé d’éclairs, des roulements de galets à l’infini, des crépitements sur les feuilles pareils à des percussions de tambour. Quelle joie alors de se réfugier sous le toit protecteur, de regarder, au travers des vitres, les ruisseaux de gouttes faire leurs étonnantes symphonies. Connais-tu un sentiment plus profond, plus ancré en l’âme que celui de l’abri faisant face au péril ? Sans doute une résurgence archaïque des chasseurs-cueilleurs  qui trouvaient dans la grotte une parade contre la peur. Oui, nous venons de là, de ces primitives concrétions de pierre et de chair qui ne savaient du monde, le plus souvent, que son faciès hermétique et ses fulgurantes vengeances, ses assauts vipérins. Encore en nous la persistance de ces soudains raz-de-marée qui ne connaissent d’accalmie qu’à gagner un lieu de repos. Ils sont la forme symbolique d’un intérieur que toujours nous sentons menacé. Le nôtre, bien évidemment, dont le dénuement est l’aspect le plus habituel qu’il revêt. Il est condition de notre bonheur, lequel ne fait jamais fond que sur un marigot de stupeur primitive.

   Mais que je te dise la beauté simple de ce modeste habitant de nos talus et de nos champs, ce coquelicot qui ne s’épanouit dans sa robe de pourpre que le temps qui convient à son effeuillement, car, vois-tu, cette mince distraction ne vit qu’à l’aune de l’instant. A peine cueilli ses pétales s’inclinent vers la terre et tirent bientôt leur révérence. Comme pour dire « l’ardeur fragile », nom qui lui revient dans le langage des fleurs. Je ne sais si, à tes hautes latitudes, ce modeste vient illuminer le tapis vert des blés. Mais peu importe, c’est sa charge de sens qui m’intéresse, le message dont, à son corps défendant, il est porteur. A moins qu’il ne dissimule sa volonté sous un air de farouche timidité : toujours le rouge lui monte aux joues. Peut-être simplement la confusion lorsque, croisant le chemin d’une Belle, il parvient à grand peine à cacher son trouble.

   Voici que, me promenant il y a peu, dans le frais d’une combe entourée de deux plateaux calcaires, j’aperçois une Belle - le rouge a-t-il cerné mon front de la braise de la surprise ? -, plutôt dévêtue que vêtue d’une simple robe de toile si légère qu’un souffle d’air eût pu aisément s’en emparer. Une Belle donc en cette surprenante livrée, entourée du vert tendre des épis, cernée du rouge des coquelicots entre alizarine et amarante, cœurs du plus beau noir incendiant de deuil la graine de leur ombilic. S’agissait-il d’une étrange  apparition? D’une hallucination ? De la pointe de mon désir trouvant la juste mesure de sa satisfaction ? Ne t’étonne point de mon carrousel de questions, il était simplement à la hauteur de mon désarroi. Désarroi, certes, car ce dernier s’alimente indifféremment au bourgeonnement d’un effroi ou à son contraire, à l’effusion d’une rapide euphorie.

   Sans doute cette Jeune Apparition se croyait-elle seule en cet endroit désolé, nul œil ne pouvant être le témoin de sa nudité prochaine car, en cet instant, je ne pouvais nullement douter de son intention de se retrouver bientôt métamorphosée en Eve au milieu du Paradis. Tu connais ma discrétion aussi bien que ma pudeur. Que pouvais-je faire d’autre que poursuivre mon chemin, peut-être émettre un léger bruit afin que l’Inconnue, avertie, pût sans dommage réajuster sa vêture, prendre une contenance et cueillir en toute innocence quelques unes de ces fleurs si immobiles qu’on les eût crues posées là comme pour un décor de cinéma. Eh bien, après avoir feint de tousser plusieurs fois d’une manière sans équivoque, avoir poussé du pied quelques pierres s’ébruitant doucement, Celle-qui-était-là, nullement troublée par ma présence, entreprit de poursuivre son manège qui, loin de me réconforter, m’intriguait au plus haut point. Manifestement la gêne était plus de mon côté que du sien. « Quel mal y a-t-il à se mettre à l’aise ?», telle était vraisemblablement, pour elle,  la signification attachée à son entreprise résolue.

   Elle semblait de fragile constitution, fines attaches, corps menu, une pluie de cheveux noirs chutant sur ses épaules. Elle ne paraissait ni farouche, ni osée, simplement naturelle. Tout vêtement n’était que de surcroît puisque, tous, tant que nous étions, avions affirmé notre nudité en venant au monde. C’est vrai, peut-être des strates de morale bourgeoise, des empilements de faits culturels avaient-ils à ce point perverti notre jugement que nous assimilions au mal une attitude somme toute bien spontanée. Cependant je ne souhaitais persister dans mon statut de Voyeur et, par glissements successifs, je commençais à m’éclipser, semblable en ceci à un enfant pris la main dans le bocal de friandises.

   Le sentier, maintenant, montait au milieu des bouquets de noisetiers. De joyeux ocelles jonchaient le sol de leurs facétieux clair-obscur. Par les trouées se laissait apercevoir la Divine Surprise dont la nudité se détachait sur la marée verte des herbes. La corolle de la robe, largement déployée, recevait l’averse des pétales rouges que l’Inconnue y épandait. De l’endroit où je me trouvais, à bonne distance, sa nudité était si inoffensive que même un adolescent en quête d’amour ne s’en fût point alarmé. Ce qui se donnait à voir était un genre de pastorale innocente, de gentille bluette où une Officiante au cœur sensible aurait voué à Dame Nature quelque rituel panthéiste. Peut-être cueillait-elle ces simples à des fins médicinales, à moins qu’elle ne recherchât la vertu narcotique de ses capsules, la parenté avec le soporifique pavot étant patente. A moins qu’esthète, elle ne fût commise à rapporter à Monet lui-même sa brassée de pétales dont le Maître ferait un des délices de l’impressionnisme.

   Après tout, quelle différence y avait-il entre ce qui m’apparaissait là, à quelque distance, et le tableau du Peintre de Giverny ? Cette femme à l’ombrelle, vêtue de noir, qu’accompagne une petite fille, cette irisation rouge des coquelicots, cet horizon d’arbres foncés, ce ciel bleu parcouru du glacis blanc des nuages, n’était-ce, en définitive, une vision du réel semblable à toute autre vision ? Une « impression » seulement, identique à celle qui, venant frapper mon œil, m’éveillait au poème du monde ? Et puis, l’acte de voir était-il si exact qu’il semblait paraître ? Toute prise en compte des choses était-elle pure attestation de ceci qui faisait phénomène ? Etions-nous tellement assurés d’une objectivité que, jamais, nous ne pussions mettre en doute la vérité des apparences ? « Impression soleil levant », tel était le titre de la célèbre toile qui avait donné son impulsion à l’un des mouvements artistiques les plus féconds de l’histoire de la peinture.

   Alors, Sol, il faut en venir aux sources du langage, donner acte à la force primitive des mots, laisser agir leur sens au niveau physique, organique, en sentir l’étrange pouvoir de fascination. « Impression » : « action d'un corps sur un autre ». Quel corps sur quel autre corps ? Le corps de cette Etrangère sur le mien qui réclame son dû car tout corps exige son correspondant, son alter ego par lequel il se révèle et trouve les harmoniques qui l’amènent à son être. Car tout corps est redevable d’une altérité. Notre corps surgit d’un autre corps, cette fontaine de jouvence maternelle que toujours nous cherchons comme la justification du nôtre, son histoire primitive tout comme son histoire future.

   Nous ne sommes qu’un point dans la lignée des corps, pareils à ce coquelicot noyé dans la foule de ses congénères. Le coquelicot n’existe et ne prend sens que par sa contiguïté avec ses semblables. Corps à corps de la chose avec l’autre chose qui lui est miroir, parole, fable annonciatrice d’un destin. Aucun corps n’est plus recevable qu’un autre. Le monde est corporel, infiniment corporel. Cascade de relations ustensilaires : la branche appelle le tronc qui appelle le derme du bois, qui appelle la racine, qui appelle l’étrange mangrove des rhizomes se diffusant dans l’immense caverne des réalités terrestres, telluriques, dans le fourmillement de la glaise, l’éparpillement du peuple de l’humus.

   Avoir des « impressions », c’est être relié à cette Ténébreuse aux mystérieuses volontés qui se dénude, cherche le corps à corps avec le sensible, la matière nerveuse de l’univers. Offerte à soi elle est immédiatement offerte aux autres, à mon égarement parmi la multitude, offerte à la sensibilité impressionniste, offerte à toi, Sol qui es ma Confidente et celle donc qui reçois toutes les impulsions qui me traversent. Vois-tu, tout ce qui est ici, sous le ciel, sur la terre, constitue une vivante toile d’araignée. Nul n’est jamais seul qui se croît abandonné.

   Une Jeune Fille cueille une fleur dans un champ à l’abri de tout regard, un Voyant occasionnel en surprend la tremblante esquisse et voici que, simultanément, se met en branle lr réseau infini des communications. Et peu importe que cette Etrange existe en réalité, qu’elle soit la confluence de purs fantasmes, la résultante d’une activité imaginaire ou bien le produit d’une invention du langage. Elle est parce qu’elle est et s’inscrit dans le monde à la seule prétention de son mode d’être. Pense une chose : l’envol d’une feuille, une écriture à poser sur du papier, une esquisse à dessiner, une eau de fontaine surgissant du rocher et toute chose s’élève de ton esprit et devient substance qui, peut-être un jour s’actualisera ou bien l’inverse. C’est indifférent. « Penser est un agir en un sens élevé » disait le Philosophe.

 

              Je pense à toi Solveig selon ce simple et efficace cogito : « Je pense, tu existes ».

 

Oui, tu existes si fort que, parfois, au milieu de mes rêves tu es cette Belle Inconnue se dévêtant afin que du monde quelque chose soit dit. Demeure en toi aussi longtemps que le jour est clair. Aussi longtemps que le coquelicot est fragile. Tu vibres dans le pourpre ! Nul ne t’ôtera cette infinie liberté ! Tu es la plus belle fleur qu’il m’ait été donné de voir. Ceci ne saurait s’oublier.

 

 

  

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 08:18
Erich Heckel : la peinture à l’os

« Fillette debout »

1910

Erich Heckel

 

***

 

   Au seuil de notre méditation, nous prendrons pour canevas l’excellente analyse conduite sur le mouvement « Die Brücke » (auquel appartenait Erich Heckel) par Pierre Cabane dans son ouvrage « L’art du XX° siècle » :

 

   « Au moment où le fauvisme explose à Paris, quatre étudiants en architecture de l’École supérieure technique de Dresde, créent Die Brücke (Le Pont) : Fritz Bleyl, Kirchner, Erich Heckel, Schmidt-Rottluf. Le but du groupe est ‘’d’attirer…tous les facteurs de révolution et de fermentation’’, et de rassembler ceux ‘’qui restituaient de manière directe et authentique l’impulsion qui les contraignait à créer’’. Ces peintres sont, comme les fauves, attachés à la sensation et à sa traduction instantanée, à la puissance du choc de la couleur ; comme eux ils ont, à différents degrés, reçu les leçons de Cézanne et de Gauguin, mais également de Van Gogh et de Munch. Contrairement aux Français qui expriment leur accord sensuel avec la nature, ils voient dans l’intensité de la couleur l’éruption du trop-plein de l’âme ; ils torturent les lignes et se complaisent aux déformations, aux distorsions de la forme, traduction de leur inquiétude, de leurs hantises, du malaise de la civilisation. Pour eux la vérité n’est pas dans les choses mais derrière les choses. »

 

   En quelque sorte notre progression, dans l’œuvre « Fillette debout », sera l’illustration des propos de l’Historien et Critique d’art. Ce qu’il nous faut dire, en introduction, c’est que l’entreprise de Heckel ne peut nullement s’envisager sous l’angle d’une esthétique. Si nous prenons, au pied de la lettre, la définition de cette discipline telle que proposée par le dictionnaire sous sa forme adjectivale : « qui est motivé par la perception et la sensation du beau », nous serons aussitôt informés que le dessein du Peintre paraît se situer aux antipodes d’un « beau » qui en constituerait le moteur essentiel. Nous pouvons même affirmer qu’il s’agirait bien plutôt d’un projet « in-esthétique », ce qui veut signifier qu’il prendrait le contrepied de la beauté afin de chercher, sous elle, quelque racine plus profonde qui en ébranlerait l’immédiate satisfaction. Si, le plus souvent, l’esthétique peut se résumer à l’exploration de nouveaux territoires formels, le paradigme selon lequel fonctionne la peinture que nous examinons ici se situe, à l’évidence, sur un plan ontologique de manifestation de l’Être, lequel est bien éloigné des exercices plastiques picturaux traditionnels. L’on pourrait même oser la formule : « l’in-forme, en lieu et place de la forme ».

 

L’antonyme de l’esthétique : confrontation à « Nu couché » de Modigliani

 

   Les quelques Lecteurs et Lectrices habitués à nous lire auront tôt fait de s’apercevoir que la référence au célèbre tableau de Modigliani est constante au cours de nos articles, sous le signe esthétique de la Volupté. Nul n’a jamais fait mieux, ni avant, ni après. Mettons donc les deux œuvres en vis-à-vis. Que pouvons-nous retirer de ceci ?

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Bien évidemment, le contraste est saisissant et c’est un peu comme si deux territoires irréconciliables se faisaient face, deux épiphanies de l’art hautement contradictoires, deux violentes oppositions. Comme quoi la rhétorique artistique, loin d’être monolithique, se décline sous des formes infinies, ce qui en fait l’intérêt aussi bien que la puissance expressive.

 

   Maintenant nous allons résolument nous engager dans une lecture singulière de l’œuvre de l’Artiste allemand sous la forme suivante : nous abaisserons les hauts prédicats de « Nu couché » de Modigliani afin d’aboutir, par retraits successifs, à la minceur de « Fillette debout », manière de démarche inspirée d’un travail de pure négativité, sinon de néantisation au moins partielle de ce qui fait face et nous place en un état de sidération.

  

   Aux formes amples et généreuses de Modigliani ;

   Heckel substitue les formes étroites et parcimonieuses dont nul ne peut espérer quelque extension que ce soit dans le domaine spatial ou dans celui des sentiments.

  

   Å la somptuosité charnelle des teintes chaudes, à la pigmentation soutenue de Carotte, au rayonnement interne de Tangerine, à la présence irradiante de Mandarine,

   Heckel oppose, dans une forme de violente dissonance, la brutalité de la teinte primaire : Magenta tirant vers le Rose, lequel joue, dialectiquement, avec ce Vert de Hooker, sorte de lumière étouffée, recouverte d’un glacis plus sombre. Noir pur, Blanc pur viennent renforcer cette impression d’un originaire archaïque dont ces teintes dépouillées paraissent être le motif retenu en arrière de soi vers quelque mystère irrévélé.

  Å la composition tout en douceur de Modigliani, aux lignes souples et flexueuses, aux conventions picturales d’un nu exposé à la délicate inquisition d’un regard complice,

   Heckel juxtapose le paysage désertique, nu, de trois plans colorés se percutant sur lesquels se détache la silhouette anguleuse d’un personnage énigmatique, sans réel relief.

  

   Å la féminité évidente donatrice de plaisir, possiblement donatrice de vie en sa fonction génitrice,

   Heckel répond par un Personnage anonyme, une sorte de pré-féminité, une figure prépubère encore plongée dans la glaciation de la période de latence, psycho-affectivité gelée ne trouvant encore le chemin de sa fixation narcissique. Autrement dit, de façon plus synthétique, jouissance libre confrontée à une étroite ascèse.

  

    Å l’impression d’un paysage accueillant, au motif d’une généreuse Arcadie,

   s’érige en un contrepoint douloureux, pathétique, ce cadre fortement contraint, d’allure désertique, monacale, d’une présence encore nullement effective, sous la forme d’une esquisse embryonnaire (l’on pense à quelque insecte inclus dans son bloc de résine), parution à la limite de sa propre annulation.

  

   Å l’épiphanie joyeuse et communicative de « Nu couché », l’on ne peut, en tant que Voyeurs, qu’être contrits et désemparés de découvrir

   ce visage tellement semblable à ces étranges masques africains réduits aux trous des yeux et de la bouche, à l’arête du nez, bizarres intercesseurs du monde des esprits, officiants d’un rite de passage dont le sens profond, toujours, nous échappe et, en définitive, nous inquiète.

  

   Les principales antinomies relevées, il nous reste la tâche de nous diriger plus avant dans la compréhension de « Fillette debout », cible de notre étude. Ce qui revient à dire que nous approcherons cette œuvre depuis son périmètre intérieur, la rapportant cependant au motif du portrait réalisé par le natif de Livourne, ensuite en relation avec les méditations de Pierre Cabane.

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

La description de l’œuvre nous aidera à repérer quelques points essentiels.

 

Si « Nu couché » prétendait s’en remettre au principe

de la mimèsis en sa fidélité à la nature,

celle-ci fût-elle quintessenciée,

« Fillette debout », quant à elle,

ne se donnera guère au regard que

dans l’étroite mesure

d’une pure abstraction.

 

   Loin que les formes soient une simple fidélité au réel, la traduction d’une sensation épidermique, les traits qui définissent « Fillette » sont durs, sans concession, dépouillés à l’extrême, si bien que l’on peut dire qu’ils résultent d’une profonde ascèse intellectuelle menée à la lisière d’un réel Désert.  Du réel incarné il ne s’agit que de retenir les faits les plus saillants, lesquels ne peuvent mobiliser qu’un lexique minimal.

  

   Et, ici, il n’est nullement gratuit qu’Heckel ait choisi une représentation au travers de la technique de la gravure.

 

Si toute peinture consiste

en ajouts successifs de matière

offrant une pure positivité

de ce qui est à montrer,

le sens d’une vie en son éploiement,

a contrario la gravure consiste, au départ,

en un travail par retraits successifs de la matière,

incisions et creusements du métal

en tant que pure négativité de ce qui,

jamais ne se montre,

à savoir le visage de l’Être.

 

Car cette Figure qui nous est imposée

plutôt que proposée s’annonce

se retirant de notre évaluation sensible,

elle ne paraît que sous le signe

d’un étrange insaisissable.

Elle est un acte de déréalisation,

peut-être l’esquisse d’une activité fantasmatique,

le reflet de quelque hallucination,

l’image fugace qui vacille dans le passage

du rêve à la consistance du jour,

au seuil de l’éclosion du quotidien.

  

   « Nue », « Dépouillée » en sa blancheur native prend l’allure d’un curieux ectoplasme, rigidité muette de farfadet, spectre irréel venant troubler la possible ataraxie d’une conscience au repos, la nôtre, qui souffre de cette image en miroir, possible identification à cette chimère dont on se demande si ce n’est notre esprit qui la crée dans une période de confrontation à un irréductible absurde. Le titre parle de « Peinture à l’os », comme si, toute vie se retenant de vouloir paraître au bénéfice de quelque joie, avait soudain rétrocédé dans l’étroit motif d’une « structure dure et cassante présente chez les seiches », aragonite réduite à ses cristaux étiques, sépion inerte en lequel nulle vie ne pourrait faire effraction. Bien évidemment, à cette rudesse, à cette aridité s’oppose le somptueux pulpeux de « Nu couché », cette invite à l’Amour sans délai. Illustration de ce style décharné ci-dessous, à gauche « Couple au bord de la mer », à droite « Personnage étendu ».

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, dès ici, l’on se place sur le thème de l’identité,

 chacun comprendra le genre de séparation

du Sujet de qui-il-est en son fond,

comme si le fait, pour « Fillette »,

 d’être debout, ne signifiait nullement

une position existentielle

mais la surrection du désarroi,

de l’inquiétude,

de l’absurde

au sein même de cette lactescence invalidante,

privative de quelque excès que ce soit

(vivre est toujours excès :

par rapport au néant, à la finitude,

à la lame perfide du désamour,

à la brisure de la non-vérité),

« absence », « défaut », « abstinence »

seul lexique dépréciatif signant

l’impossibilité de coïncider

avec son propre Être.

L’équivalant pictural de ce cruel nihilisme

condamnant tout Vivant au trépas

se donne de façon symétrique

dans le « Cri » de Munch,

Erich Heckel : la peinture à l’os

   Identique violence des couleurs, état de sidération des Sujets, irréalité du paysage, réduction des événements du Monde à une abstraction à la limite d’une incompréhension.

 

Le cri figé dans la gorge

du Personnage de Munch (ce non-langage)

trouve sa correspondance

dans ce cri interne improféré

au titre de cette rigidité ossuaire,

antichambre de la Mort,

chez « Fillette debout ».

 

Une rapide herméneutique iconographique

permettra de saisir combien cette oeuvre

est purement léthale pour qui y confie son regard

et y destine les tourments de son âme.

  

Si le ciel du tableau vibre

dans un rouge braise qui pourrait,

à la rigueur, symboliser la turgescence

de quelque passion,

si sa partie médiane comblée

d’un vert Chlorophyllien pourrait

donner à penser la Nature

en tant que donatrice de sens,

voici que le bas de la composition

plonge dans d’irrémédiables ténèbres

dont la compacité, l’opacité indiquent

avec certitude que la Mort

rôde en ces parages

avec de bien funestes desseins.

 

Ce que le Rouge du ciel haussait à quelque hauteur,

ce que le Vert disposait à une entente avec l’immédiat environnement,

voici que le nadir du subjectile leur ôte toute prétention à exister :

chute irrémédiable de « Charybde en Scylla »

dont « Fillette », non seulement

ne parviendra à se relever, mais désigne

le lugubre tocsin qui résonne

sur son corps de neige,

comme si sa peau était la membrane

d’un tambourin ne vibrant

et ne recevant de réponse

que du Vide et

d’un écho à lui-même

sa propre perte.

 

Commentaires sur le point de vue de Pierre Cabane

 

« l’impulsion qui les contraignait à créer’’,

 

   certes, car toute création, dès l’instant où elle veut s’énoncer en vérité, devient contrainte, devient irrémissible pulsion, vif tourment, tous motifs internes qu’il faut sans délai porter au crédit d’une vision externe, celle des Voyeurs, lesquels partageront cette brisure de l’âme, ne le feraient-ils qu’ils demeureraient en leur citadelle, extérieurs au message de l’art.

  

« trop-plein de l’âme », « inquiétude », « hantises »,

 

ne font que traduire ce « malaise de la civilisation » qui,

pour les Artistes de « Die Brücke », ne peut s’exprimer

qu’avec violence chromatique,

fureur sémantique,

paroxysme lexical,

 

   seules mesures au gré desquelles peindre le réel en son abyssale absurdité. Car, pour eux, rien ne sert d’édulcorer le paysage mondain en lui donnant un air aimable, évident, en le traduisant en touches impressionnistes qui fragmentent la vision du réel mais ne le remettent nullement en cause.

 

Il faut l’outrance colorée du fauvisme,

il faut l’exubérance monstrative de l’expressionnisme,

 

   afin qu’ouvrant le problème de l’exister jusqu’en ses plus profondes perspectives, rien ne fasse défaut quant au fait de dire la cruauté de ce qu’annonce et accomplit la Civilisation en ses attaques les plus manifestes. Il faut extirper, de la vie intérieure émotionnelle, ses plus vives scories en faire des bombes ignées, des jets de solfatare, des geysers de soufre, des projections de lapillis.  

 

Interprétation synthétique de l’œuvre

 

 

   Alors, que dire du choix de « Die Brücke » pour désigner l’allure même de ce mouvement. « Die Brücke », « Le Pont » en traduction française. Et se poser la question de l’essence du « Pont ». Il permet, spatialement, de passer d’une rive à l’autre du fleuve. Mais aussi et surtout, symboliquement, d’une manière inconsciente,

 

il fait signe en direction

d’un changement ontologique radical,

d’une métamorphose du paradigme

définissant notre propre vision du monde.

 

Il réalise un déplacement du motif de la Vérité,

tel qu’indiqué par Pierre Cabane

à l’initiale de cet article :

 

« Pour eux la vérité

n’est pas dans les choses

mais derrière les choses. »

 

Les Choses en tant que

« monnaie trébuchante et sonnante »

de la Physique,

le « derrière des choses » en tant que

la Métaphysique,

laquelle se donne, au minimum,

comme leur ombre portée,

au maximum comme l’originaire

qui anime les Choses et nous

les rend visibles-préhensibles.

  

   Nul doute que, dans la figuration picturale volontairement abstraite, détachée du réel, comme en sustentation du sensible, Heckel n’ait cherché qu’à représenter

 

cet arrière-plan des choses,

cette vibration mystérieuse,

cette aura qui les entoure,

ce bruissement qui en annonce l’Être.

 

   En ceci, il ne fait que faire écho avec la célèbre formule de Paul Klee :

 

« l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

 

Et que rend-il « visible »

si ce n’est ce « méta »

en sa valeur de préfixe :

« après, au-delà de ».

Ici s’annonce la fameuse

différence ontologique pointée

par Martin Heidegger,

celle entre l’Être et l’étant.

 

En une formule ramassée,

nous pourrions dire que

la fonction essentielle de l’Art

est de s’appuyer sur l’étant

(telle ou telle chose visible),

de le sublimer afin que nous puissions

nous inquiéter de son « Être »

(ce qui, nullement visible,

en est cependant,

la condition de possibilité).

 

Jamais de l’étant

sans l’Être.

Jamais de l’Être

sans l’étant.

 

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Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, maintenant, nous replaçons « Fille debout »

 

dans cette perspective bipolaire de l’Être et de l’étant,

 

les choses s’éclaireront avec plus de précision.

Notre vision, douée d’une plus grande profondeur,

traversera la vitre des apparences

 

pour se retrouver « derrière les choses »,

dans l’éclat d’une Vérité

ayant ôté le voile qui en

obscurcissait le visage.

 

Si donc cette gravure,

par un simple effet de morsure,

d’effacement progressif de la matière,

évince la Physique

au profit de la Métaphysique,

la qualité de notre regard sera invitée

à accomplir une « révolution copernicienne ».

 

Partir de l’Être, c’est-à-dire

du fond, de la source, de l’origine,

et remonter, par paliers successifs,

par strates signifiantes,

de l’irréel au réel,

de l’imaginaire au concret

en sa plus effective présence

pour déboucher sur cet étant

qui nous questionne

et ne nous fournit nulle réponse

tout le temps où nous demeurons

sur ce plan ontique muet.

  

Alors, présentement, dirons-nous :

 

« Fillette debout » est-elle à ce point

disqualifiée de vivre

en sa mondaine effectivité,

que, d’emblée, elle se retrouverait

au-revers de qui-elle-est,

nullement en sa positivité physique,

mais en sa pure négativité métaphysique,

ne cueillant, ici et là,

que de faibles lambeaux de sens ?

 

Serait-elle prise

à rebours de qui-elle-est,

hissée debout avant toute

spatialisation-temporalisation,

simple possibilité d’être

nullement encore venue

au seuil de son éclosion ?

 

Autrement dit, Virtuelle

en attente de réalisation,

elle ne montrerait guère

plus d’existence

qu’un mince zéphyr

perdu parmi les aquilons

et turbulence des vents impétueux

et autres Noroits.

  

Si nous pouvons nous permettre

ce jeu de mots facile,

« Fillette » ne serait que

l’exposition d’une « grave gravure »,

ne retenant du mot « graver »

que sa forme étymologique :

« tracer sur une matière dure en l'entaillant »,

« tracer » la « matière dure » de l’exister

afin que, du geste de « l’entaille »,

puisse surgir autre chose que

le régime des évidences.

 

La gravure d’Erich Heckel

se donne, selon nous,

sur le mode entièrement « métaphysique »,

chaque motif de la représentation s’effaçant

au profit de la transparence qu’elle autorise.

 

Le Noir du cadre,

le Noir de l’arbre,

le Noir de la chevelure,

le Noir du bas de l’image

sont le signe tangible

d’un deuil du réel

à réaliser sans délai.

 

Le Rouge du ciel

énonce tout simplement

sa foncière impossibilité

de s’actualiser.

 

Le Vert de la partie médiane

n’est qu’un facsimilé de Nature,

une imitation sans grande consistance,

en quelque manière une Anti-Nature.

 

Le Blanc des lisières

n’agit qu’en tant que prétexte

à isoler les zones graphiques,

nullement à les révéler

en tant que telles.

 

Quant à l’étendue conséquente de Blanc

en quoi consiste le corps de « Fillette »,

il n’est visiblement corps

qu’à se néantiser

sous l’aveuglante

lumière du Rien,

sous le signe du nul et non avenu,

sous la bannière de l’Absence,

sous la lame glacée du Silence.

 

Les motifs épiphaniques

de l’anatomie,

le masque noir du visage,

la lunule noire de l’aisselle,

le triangle noir de l’ombilic,

la diagonale noire de l’aine

ne se donnent nullement

en tant qu’écriture justifiant

quelques parcelles du corps,

mais comme ce qui reste visible

au terme du processus

d’effacement continu

dont la gravure

a été l’initiatrice.

 

Immense opération de réduction

de ce qui, habituellement signifie,

points géodésiques de la chair,

lesquels ne sont plus que de

vagues réminiscences

de ce qui, un jour, peut-être, a été :

 

de l’étant

en voie

de disparition.

 

« Fillette debout » :

 

Écriture du Néant.

 

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