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22 janvier 2026 4 22 /01 /janvier /2026 08:16
 De ton regard l’invisible trace.

 Margarita

Katia Chausheva Photography.

 

 

***

 

Mais d’où venais-tu donc

Toi l’Etrangère

Qui saisis mon âme

Ligaturas mon corps

Instilla en mon esprit

Ce Noroît

Ce souffle long

Venu de je ne sais

Quelle contrée

Sans doute

Un illisible pays

Aux marges du rêve

 

***

 

Mes jours

Une si vive lumière

Que  mes yeux en sont atteints

Que visite le cristal des larmes

Un infini poudroiement

Du visible

Une infinie diaspora

Des choses

Une fuite à jamais

Des événements

 

 

***

 

Mes nuits

Une oscillation

Entre Charybde et Scylla

Une marche au bord d’un gouffre

Et des bruits sont là qui cernent

Ma chair

Parfois la mutilent

Au lever l’empreinte de tes dents

Cette résille blanche

Où meurt le luxe de tes mots

 

***

 

Mais parles-tu un autre langage

Que celui du retrait

Du silence habité d’ennui

D’autres mots te visitent-ils

Que

Solitude

Enigme

Abandon de soi

Dans le vaste écueil du monde

 

***

 

Vois-tu voici que je TE désigne

A la seconde personne

Alors même que mon existence

Ne fait nullement tache

Sur l’étrave de ta conscience

Tu fus aperçue un jour

De crépuscule

Silhouette émergeant

De la lagune

Pareille à ces oiseaux migrateurs

Sans demeure aucune

Sans repos autre

Qu’une perpétuelle errance

 

***

 

Me voici à mon tour venu

Dans l’irrésolution de l’heure

Dans l’instant tremblant

Du fond de sa vacuité

Passent les secondes

Et rien ne demeure

Que l’envol du temps

La feuillure inavouée

De quelques sentiments

Ces à peine vibrations

Qui laissent

Sur le bord du chemin

Et plus rien ne fait signe

Que la ligne d’horizon

Loin au plus loin de ce qui est

Et parait s’effacer à même

Son tremblant emblème

 

***

 

Comment dépasser

Son tumulte de chair

Longer le sillon de l’humaine destinée

Quand les arbres sont dépouillés

De leurs feuilles

Que les nervures sont les seuls restes

D’une réalité qui ne s’annonce plus

Que sous les traits

D’une encre décolorée

Dont plus aucune lettre

Ne sera reconnaissable

Sinon ces ratures

Se superposant

A d’autres

Ratures

 

***

 

Parfois l’aube me retrouve

Hors de mon être

En limite d’une parution

Est-ce la folie promise

Est-ce la navigation hauturière

Privée d’amers

Et l’incohésion des flux

Le rapt des reflux

La trame ouverte

Par laquelle s’absenter

Se retirer

Vivre au plus profond

De sa geôle

Etroite

Unique

Soudée

À son exacte

Étrangeté

 

***

Ai-je d’autre choix

Que de te décrire

D’inventorier

Tes faits et gestes

L’espace d’une heure

Solaire

Que la nuit a bien vite abolie

Dans ses voiles de suie

Oui tu ressembles à la nuit

Tu en as l’étrangeté

La douce opacité

L’invisible transparence

Oui tes yeux sont

Des astres morts

De simples présences

Réfugiées en ton intime

Deux lunules

Dans le sombre d’une mare

Et quelle résille te dissimule-t-elle

Aux yeux des Curieux

Et des Nombreux

Ce voile de Mariée

Ou bien

De Veuve Noire

Aux ténébreux desseins

 

***

 

Une fois capturée

Songes-tu au moins

A libérer ta proie

Ou ta joie est-elle pure perversité

Bonheur de dominer

De contraindre aux fourches caudines

Ceux qui par hasard

Ont croisé ton regard

Cette noire volonté

Qui fascine et tient

En son pouvoir

 

***

 

Tu es un être du crépuscule

Prémisse du nocturne

Où tu dissimules ton venin

Voie royale au gré de laquelle

Nul ne t’échappe dont tu as surpris

L’esprit fragile

L’inclination à la soumission

L’aptitude à vivre

Sous l’emprise d’un rituel

Il te faut cette trace impériale

Cette filière d’argent

Qui signe le chemin

De ton inextinguible

Désir de possession

Il te faut être toi

Jusqu’en l’extrême

D’une ivresse

Ceci ou bien rien

Autant dire ta fascination

Pour les facettes

Éblouissantes

De

l’Absolu

 

***

 

Non tu ne dévores nullement

Ceux qui sont tombés dans ton piège

Leur inféodation suffit

A faire briller le dard de ton esprit

A allumer cette flamme

De la Passion 

 Cette étonnante rubescence

Qui s’alimente à son propre feu

Qui jamais ne s’éteint

 

***

 

Pourtant ta chair est

Si douce

Ta peau si nacrée

On croirait l’innocence

D’un Chérubin

Et tes deux mains en berceau

Qui ceignent ton cou

Quelle candeur

Quelle disposition

A regarder le monde

Avec une naturelle fraîcheur

Avec une ouverture à tout Destin

 

***

 

Les stigmates sont visibles

Par lesquels ton péché d’orgueil

Se donne à voir

Comme ton originelle nature

Pourtant tes Amants

De passage

Ne t’en tiennent nullement rigueur

Leur passion à eux

S’enchaîne à la tienne

En la remerciant

En l’idolâtrant parfois

Demeure en ton effective présence

Garde en toi ce feu qui altère

Et détruit tous ceux

Qui ont un jour croisé ton chemin

Parfois le Mal

Est-il plus supportable

Que le Bien

Que serais-je

Sans cette subtile aliénation

Sans cette dague

Qui creuse mon intérieur

Et me dit l’unique beauté

De ma condition

Que serai-je hormis

Cette feuille d’automne

Sans autre but

Que de chuter au sol

Que serais-je

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 09:28
D’un continent l’autre

 

Roadtrip Iberico…

Al Sùr del Sùr…

El Estrecho de Gibraltar

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   On a beaucoup roulé, on a sillonné de longs chemins de bitume, on a franchi des cols, longé de blanches cascades, on a aperçu des chapelles romanes, leurs toits de pierre ; on a glissé le long de rivages bleu Outremer, de longues voiles faseyaient au large ; on a dormi dans d’antiques hôtels blanchis à la chaux, d’immobiles moulins à vent montaient le long de sombres collines ; on s’est faufilés parmi les troncs fibreux des palmiers ; on a traversé les gorges des villes que dominait la silhouette ocre de l’Alcazaba ; on a vu les plages d’Aguadulce couvertes de tapis de chiendent ; puis on a plongé vers le Sud, aussi loin que l’on pouvait aller car c’est de notre identité d’Hommes finis dont il s’agissait, de la possibilité d’un futur immédiat, car on était appelés à être en Soi, à  expérimenter les seuils, les passages, les transitions, autrement dit mettre à l’épreuve nos propres limites.

   

   Tels des poulpes resserrés au fond de leurs grottes marines, il fallait lancer les lianes de nos tentacules en direction de ce qui n’était nullement nous et nous appelait urgemment à la hauteur de cet inconnu qui nous fascinait et nous mettait au défi d’en connaître la troublante énigme. Il fallait grapiller, hors de Soi, tout ce qui nous questionnait, cueillir la myrtille sauvage, cueillir l’acide prunelle, cueillir toutes ces baies à portée du regard, en faire des nutriments à portée de la main, s’accroître de leur dimension, se dilater à la mesure de ces fragrances qui n’étaient jamais que nos propres fragments disséminés dans le vaste Monde avec lesquels notre Destin, existentiellement, devait nous mettre en présence.

   Un jour de grise certitude, on a su, irrémédiablement, que l’on était arrivé au terme du chemin. Tout là-haut, le ciel tenait son immuable toile noire, identique à un étendard qui disait à la Terre le lieu inimitable de sa lointaine venue. Des nuances de gris descendaient vers la terre, comme si le ciel, adoucissant sa nuance, avait voulu poser sur le sol sa légendaire légèreté. Un fin liseré de nuages doucement pommelés s’étirait au-dessus de la ligne d’horizon. Et cette ligne d’horizon était lointaine, étrangère en quelque sorte, venue d’une illisible contrée, pareille à ces songes duveteux qui talquent nos rêves des plus délicieuses rêveries qui soient. L’horizon était une montagne, des plissements de rochers, des failles, peut-être des gorges à la noire profondeur, l’horizon étai tel qu’en lui-même une pure évidence mais, pour nous, les Étrangers, les Nomades sans but, il n’était que singulières ténèbres, charade dont nous n’avions nullement la réponse, fable dont nous ne pouvions ni percevoir le début, ni imaginer la fin, genre d’histoire sans paroles qui ne pouvait que rencontrer notre propre mutité. Un silence contre un autre silence.

  

   Nous étions sur le point le plus éloigné, sur cet étrange finisterre, comme si, sur le bord de nous-mêmes, nous étions parvenus à notre plus grande ouverture, mais aussi la plus inquiète, la plus fragile. Du promontoire qui nous offrait son sol étroit, nous découvrions, en avant de nous, tel notre probable futur, la large bande blanche de la Mer, cette manière d’étalement uniforme qui scindait le monde en deux : en deçà, un territoire connu bien que non entièrement décrypté ; au-delà, un territoire qui, pour être totalement visible, n’en recelait pas moins sa part obscure, sa part de mystère. Sous nos pieds, en quelque sorte, la lame précise de notre conscience (ce site infini d’éclairement), devant nos yeux, l’étrangeté de notre inconscient (ce lieu nocturne et de songes lourds), et cet inconscient montrait ses plis et ses replis, ses entailles hermétiques, ses vastes couleuvrines dont on devinait les bizarres desseins à défaut d’en percevoir le troublant message. Sur la dalle claire de la Mer, simple glissement de suie sur la blancheur, un simple trait noir, une anonyme embarcation avec, sans doute, dans ses soutes, des objets innommés, des provisions illisibles et, peut-être, d’obscurs Passagers occupés à des tâches sans nom.

  

   Alors, comment demeurer sur la lisière de sa conscience, n’être nullement happé par ce violent désir de connaître, sinon de posséder, tout ce qui, à l’horizon, résiste, parfois se cabre, refuse de nous appartenir ? Mais, vers cet au-delà il faut oser aller, comme l’on s’aventure en sa propre profondeur pour en sonder les rêveries, les fuyants linéaments, tâcher d’en percevoir le sens, fût-il éphémère, intangible, sur le point de s’évanouir. D’un continent l’autre. De Soi, hors de Soi. De la parole doucement proférée en son intérieur, vers cette parole inaudible, extérieure, qui nous requiert et se donne comme notre nécessaire prolongement. Bander l’arc de ses sensations, en faire des tremplins, qui, nous exilant de nous, ne font que procéder à cet accomplissement dont, toujours, nous rêvons, comme de galets dont il nous faudrait saisir la grise texture avant même que l’écume n’en efface l’image subtile à nos yeux.

   

   Partir de ce continent-ci, découvrir ce continent-là, voici notre trajet existentiel le plus vraisemblable, celui auquel, lui accordant quelque crédit, notre vie se fardera des mille signes qui la rendent singulière, incomparable.

  

   VOIR les ruelles bleues et blanches des kasbahs, la lumière y ruisselle, pareille à celle qui

   court au fond des gorges.

   VOIR le quartier des Tanneurs avec ses cuves rondes tachées de rouge Brique, de marron   

   Châtaigne, de Tangerine ou d’Abricot.

   VOIR la ville sainte de Moulay-Idriss, ses collines plantées d’oliviers et d’aloès.

  

   ENTENDRE le vent glisser parmi les feuilles vives des palmiers, une mince chanson, douce      

   aux oreilles des Nomades et des Ermites qui hantent de leur belle présence l’immensité du   

   Désert.

   ENTENDRE les coups alternés des marteaux des Dinandiers qui dressent le cuivrent, y

   dessinent des signes d’un alphabet abstrait plein de ressources secrètes, ésotériques.

   ENTENDRE l’outre de peau qui percute l’œil aveugle de l’eau au fond de la bouche étroite

   d’un puits.

  

   GOÛTER la saveur complexe du curry avec la touche légèrement anisée de la coriandre, la    

   note fortement épicée du gingembre, la puissance aromatique, citronnée, de la cardamome.      

   GOUTER la texture moelleuse de la datte Deglet Nour, son délicat goût de miel.

   GOÛTER le thé royal, subtil mélange de cannelle, de cumin, d’anis étoilé, de menthe, un   

   univers entier dans un de ces verres d’argent finement ciselés.

  

   TOUCHER le sable lisse des dunes, le laisser s’infiltrer dans la résille souple des doigts.     

   TOUCHER la peau usée des dromadaires, ce cuir des barkhanes,

   TOUCHER les boucles laineuses des moutons, on dirait de fins nuages cardant leur belle

   complexité.

   TOUCHER les murs de crépi jaune des forteresses de glaise du Haut Atlas.

  

   SENTIR les odeurs fortes, mêlées des Souks, celle d’essence et d’huile des cuirs,

   SENTIR la texture serrée des tissus,

   SENTIR les nuages âcres des forges.

   SENTIR l’air iodé, salé, l’odeur du grand large fouettant les murs des fortifications

   d’Essaouira.

   SENTIR la lourde fragrance des bouquets de menthe brûlés par le soleil.

  

   Voir, Entendre, Goûter, Toucher, Sentir, au-delà du promontoire de notre habituelle appartenance, tous ces signes qui ne franchissent le Détroit qu’à nous enseigner une autre manière de vivre, à nous transmettre les codes d’une culture différente de la nôtre (nous en perdons habituellement la valeur insigne), à nous arracher à nos immémoriales polarités afin que, touchés par une sorte de grâce étonnante, nous puissions devenir autres que nous sommes sans, pour autant, renier en quoi que ce soit la condition qui nous a été remise à l’orée de notre existence.

 

   Franchir le Détroit veut dire : s’accroître d’un degré qui, jusqu’alors, nous était inconnu.   

   Franchir le Détroit veut dire : sortir hors de Soi, butiner tout ce qui passe à porter puis regagner

   sa propre enceinte riche de nouvelles visions, habité de nouvelles saveurs.

   Franchir le Détroit veut dire : jeter son propre Soi parmi le tissage serré de l’altérité, en

   ramener un long fil de soie au terme duquel nous serons des Hommes en partage, des Hommes

   fécondés par cette invisible ligne immatérielle qui se nomme Connaissance, Amitié, Amour.   

   Franchir le Détroit veut dire : abattre les apories contemporaines (guerres, famines, génocides,

   violence, domination, aliénations) et leur substituer un profond savoir de l’Humain en son

   essence au gré duquel nous serons, selon la belle expression de Francis Cabrel, dans sa

   chanson éponyme :

 

« Des hommes pareils

Plus ou moins nus sous le soleil »

 

   Ce qui, ici, est à retenir, certes « des hommes pareils », certes, « sous le soleil », mais ce qui nous paraît décisif, c’est bien « nus », cette nudité qui préside à notre naissance, à notre venue parmi les Mortels dans le plus grand dénuement qui soit.

 

NU : nulle différence.

NU : adoubé au Simple et à lui seul.

NU : jamais la Vérité n’a été aussi près.

 

   Ce à quoi nous invite le Chanteur-Humaniste se retrouve dans le propos du Photographe, ce dépouillement, cette évidence inscrite au cœur même du Soi.

 

D’un continent l’autre,

il nous faut trouver le juste milieu,

l’équilibre,

la voie sublime

 de la Raison.

Hors de ces choix,

hors de ces décisions,

erratiques parcours seulement,

figures de la tragédie,

catapultes du Non-sens

qui nous réduisent à Néant !

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 09:18
La Prise de Soi en Soi

 

Geste de la saisie

 

***

 

« Puis, quand vous aurez tout PRIS sur Terre,

prenez-Vous VOUS-MÊME :

enfermez-Vous dans une seule

grande chambre grise et froide,

aux murs NUS.

Et là, tournez-VOUS

vers VOUS-MÊME

et VISITEZ-VOUS,

VISITEZ-VOUS

tout le Temps. »

 

« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Comme souvent, nous partirons des définitions du dictionnaire, afin de donner à notre méditation les bases stables sans lesquelles, comme privée de gouvernail, elle risquerait de flotter indéfiniment parmi les multiples flots d’une signification nécessairement sans limite.

 

   « PRENDRE » :  Mettre avec soi. Saisir quelque chose (ou quelqu'un), généralement avec une partie du corps ou avec un instrument, à des fins diverses. Anton. lâcher.

    Au fig. « Vouloir prendre la lune avec les dents. »

 

   « PRIS - PRISE » : dont nous retiendrons les valeurs particulières suivantes :

   − Pris à qqc. Accroché à quelque chose - Durci, coagulé. »

 

   Ces choix, loin de n’être pas justifiés, nous paraissent correspondre avec assez d’exactitude aux motifs développés plus haut par l’Écrivain. Avant de bâtir quelque hypothèse que ce soit, il est nécessaire de bien avoir en tête la valeur sémantique du titre : « L’extase matérielle ». Et, tout d’abord, de se focaliser sur ce prédicat de « matérielle » qui, d’une façon entièrement oxymorique, joue l’en-devers de « l’extase ». Bien évidemment, l’antinomie est voulue, frappée au coin d’une conscience qui nous demande, à nous Lecteurs, à vous Lectrices, de mettre « le doigt là où ça fait mal », au plein de cette glaise existentielle dont jamais l’on ne sort, au motif que c’est elle-la-glaise-qui-nous-saisit, et non l’inverse, alors que notre naturelle et lourde immodestie nous inclinerait à nous croire Maîtres, sauf que nous sommes Esclaves et suffisamment inconscients pour ne pas nous rendre compte de notre aliénation originaire. Alors, Nous-les-Hommes, Vous-les-Femmes, tout ce Petit Peuple Innocent va de l’avant, pareils à ces puissances aveugles qui percutent la première falaise venue au gré de leur erratique déambulation. Donc, si nous replaçons le « vous aurez tout PRIS » dans ce contexte compréhensif, nous ne tarderons guère à nous apercevoir que la supposée « extase » ne se résout qu’en « enstase », ce mouvement de descente en soi-même qui nous immerge au lieu-même où nous sommes, murés dans notre citadelle de chair avec un plaisir et un empressement qui ne sont coupables que de n’avoir point aperçu les us et coutumes de l’Humaine Condition. Cette dernière n’est que giration-en-soi, dans cette étique et occluse Monade dont nous ne voyons ni les parois, ni la privation de portes et de fenêtres, car la chair est forcément aveugle et, comme Chacun, Chacune le sait, seul l’Esprit voit et tire du réel des conclusions qui sont convenables, donc lumineuses.

  

   « Prendre », sans doute ce motif de la préhension est-il inscrit en nos gènes depuis, non seulement notre enfance, mais depuis celle de l’Humanité puisque, aussi bien, les premières manifestations de l’Humain au sein de la Nature se donnent  sous la forme primaire du « Chasseur-Cueilleur », geste de la saisie de l’extérieur (le fruit, la racine, l’animal) pour le porter en direction de cet intérieur (la chair) en lequel le processus du métabolisme métamorphosera ces matières amorphes en des essence vitales, en des énergies fondatrices du Destin Humain. Or, si ce geste de préhension élémentaire est, dans un premier souci, uniquement « naturel », de l’ordre du mouvement purement instinctif, l’évolution anthropologique en changera profondément la signification, si bien que la « prise » bien plutôt que d’être « naturelle » voit sa mutation, au cours des âges en son motif strictement « culturel » mettant à l’arrière-plan la visée de nourrissage du corps pour lui substituer de plus fins, mais aussi de plus impérieux desseins :

 

combler le Manque et donner

donc au Désir la taille illimitée

d’une Toute-Puissance.

 

  Si le jadis de la Préhistoire s’emparait du fruit à des fins de consommation et, partant de survie, le Post-Moderne que nous croisons chaque jour, non seulement puise dans le réel les nutriments indispensables à sa physiologie, mais surtout, mais prioritairement, cette mousse, cette écume, cette brillance des choses, autrement dit, en lieu et place du nécessaire, ce superflu dont nos sociétés consuméristes prodiguent à l’envi les milliers de ressources inépuisables, motif de fascination, en même temps que vecteur d’une aliénation infinie :

 

l’épuisement du Désir

appelant le Manque

qui se nourrit du Désir,

 

   ceci en une manière de carrousel infini qui devient l’Alfa et l’Omega des « Prédateurs », sans doute ce terme aussi péjoratif que vigoureux convient-il à déterminer ce qui ressemble au pullulement d’une insatisfaction constitutionnelle ne connaissant jamais le luxe de sa propre satiété. Toujours un Vide qui demande un Comblement. Et plus ce processus est rapide, plus il entraîne, en une manière d’ivresse semblable à quelque pandémonium, les Foules entières dans les travées de ces « Moutons Enragés » qui, jamais, n’ont suffisamment de laine sur le dos pour les abriter du péril de vivre.

 

« Puis, quand vous aurez tout PRIS sur Terre,

prenez-Vous VOUS-MÊME :

enfermez-Vous dans une seule

grande chambre grise et froide,

aux murs NUS.

Et là, tournez-VOUS

vers VOUS-MÊME

et VISITEZ-VOUS,

VISITEZ-VOUS

tout le Temps. »

 

   Sans doute le moment est-il venu de donner plus d’amplitude aux mots de l’Auteur. « quand vous aurez tout PRIS sur Terre », car, oui, les Prédateurs que nous sommes ne se satisfont nullement de ce qui est à portée de leur main, ce fruit à manger, cette pierre pour construire la maison, ce chemin pour connaître l’environnement proche. Non, le Prédateur est atteint d’une constitutionnelle mégalomanie, d’une itérative paranoïa qui le situent au Centre Absolu du Monde, là où son Désir rougeoie, pareil à la puissance de mille Soleils présents et à venir. Si bien que le vif éclairement, l’intense embrasement dont il est le foyer, le situent, lui et LUI-SEUL, au point géométrique même où TOUT fusionne, performative effusion de l’omnipotence solaire confondue avec l’Humaine Suprématie. Si bien que le « TOUT PRIS SUR TERRE », devient le motif Majuscule au gré duquel tout ce qui n’est nullement Lui, Le-Prédateur, est violemment exclu de son champ de vision, aussi bien la Terre elle-même, la Nature en sa profusion, mais aussi Tout Autre Humain qui viendrait en contrarier la sublime Royauté.

  

   Un genre de Poulpe aux longs tentacules, tapi tout au fond de son antre, abrité derrière une lumière verte d’aquarium, prêt à bondir à tout instant sur quelque proie se présentant à lui, fût-ce le plus discret des animalcules, se réjouissant par avance d’en démembrer la chair à des fins de sustentation aussi vitale que jouissive. Bien évidemment, Lecteurs et Lectrices (s’ils se peut qu’un jour ils existent !), prendront acte de la naturelle dilatation, de l’inévitable amplitude de la métaphore tentaculaire ci-devant énoncée. Manifestement ils n’auront pas tort, si ce n’est que leur capacité imaginative, fût-elle douée de la plus grande efficacité, sera toujours inférieure à l’étrange pouvoir de nuisance de l’Anthropos-Déchaîné dont, tout un chacun, nous constituons l’un des fragments, fragment doué de cet étrange pouvoir de phagocyter le réel extérieur afin de le métamorphoser en notre perverse délectation intime, au gré de laquelle nous nous disons Hommes-en-tant-qu’Hommes, Hommes-à-part-entière, que nulle autre image ne saurait définir plus fidèlement que celle de cette irrépressive dévoration creusant, au sein même de notre chair, cet abîme de non-sens que nous pensons combler par le recours à un ultime sens, celui de l’AVOIR absolu au regard duquel le pouvoir d’ÊTRE simplement, fait l’effet d’une simple et amusante plaisanterie.

  

   Alors l’Écrivain, soudain, nous lance cette nécessaire exhortation, cette inéluctable supplique :

 

« prenez-Vous VOUS-MÊME »,

 

   manière de geste désespéré à l’aune duquel, renonçant aux fascinations du-dehors, à la façon d’un violent retournement en chiasme, se réalise une inversion des valeurs au sein même de-qui-nous-sommes,

 

précipitation en-Soi,

chute en-Soi,

refuge en-Soi,

 

    nullement de manière négative.  Bien au contraire, seul geste existentiel nous permettant d’échapper à nos constantes apories, de nous affirmer en Hommes-de-Bien, nullement soucieux de-qui-ils-sont, mais prenant distance par rapport à toutes choses, les jugeant selon leur propre vérité. Nullement une vérité qui serait déposée dans les choses depuis l’éternité, seulement une vérité que notre conscience pourrait décréter en pure objectivité, au motif que l’effacement de notre foncière subjectivité, le renoncement à notre propre satisfaction immédiate, laisseraient le champ libre à une juste vision desdites choses, et aussi bien des Autres Êtres. Aussi, par rapport à cette nécessité d’y voir plus clair, hors-de-soi, en-Soi, le conseil suivant est-il nécessaire :

 

« enfermez-Vous dans une seule

grande chambre grise et froide »

 

« Enfermer » veut dire la nécessité d’un retour-en-Soi,

à l’abri des tentations du Monde.

« Chambre » veut signifier

un lieu de profonde méditation

et de retrait par rapport à ce qui,

habituellement, nous distrait de nous.

« Grise » fait signe en direction de cette

nuance médiatrice, de cette teinte,

à mi-distance

d’une Blanche Vérité,

d’une Noire non-vérité.

« Froide » implique le sérieux,

la centration sur l’Essentiel

par opposition au sens habituel

du tiède et du chaud,

ces refuges de l’âme

en d’émollientes

 futiles et superflues

occupations mondaines.

 

Enfin, l’ultime sommation

La définitive injonction 

 

« VISITEZ-VOUS,

VISITEZ-VOUS

tout le Temps. »

 

 

   « Visiter » : Toucher, traverser l'âme, l'esprit de quelqu'un – « La fidélité de l'artiste à son art, à ces instants où il a été visité par l'inspiration. » (Béguin, Âme romant., 1939, p. 307).

   « Visiter » : Procéder à une introspection – « En vérité, je retourne aux lieux déserts de mes amours. Sous prétexte d'analyse, je me visite. » (Cocteau, Diff. d'être, 1947, p. 146).

 

   D’emblée nous faut-il contextualiser ce sens du « visiter » et c’est bien sa définition lexicale multiple qui nous y aidera. D’abord visiter « l’âme », « l’esprit », ces deux entités si mystérieuses qu’elles pourraient feindre de ne nullement exister. Et pourtant, c’est au prix même de leur coefficient d’absence qu’elles se donnent pour ce qu’il y a de plus essentiel. Pourrait-on envisager, tel Homme dépourvu d’âme, telle Femme dépourvue d’esprit ? Nous voyons bien ici que l’interrogation, non seulement n’a nul sens mais qu’elle est tissée des fils urticants d’une consternante aporie. Inversement, ce qu’il faut penser,

 

c’est que tel Homme,

telle Femme n’ont de réalité effective

qu’à être, prioritairement, Âme,

prioritairement Esprit.

Ce sont l’Âme, l’Esprit qui sont constitutifs de leurs Êtres respectifs. Âme, Esprit, Être s’annonçant sous l’index de noms Majuscules au regard de ces présences minuscules que sont les vies précaires, archaïques qui en sont dépourvues, ou bien pourvues sur le mode mineur, infinitésimal. Et, si nous suivons les indications d’Albert Béguin, cet expert en Romantisme, donc expert en inclinations éminemment spirituelles, nous ne tarderons guère à distinguer, parmi les ombres de l’inconnaissance, quelque fanal nous disant l’indéfectible lien unissant Âme, Esprit, Inspiration. Oui, bien sûr, car ces substances totalement éthérées sont de nature volatile, pareilles au souffle du zéphyr, identiques à l’inspir/expir de tout être doué de sentiment, doué d’intellect. Dans le « Visitez-vous », nous pensons que c’est cette dimension « d’extase » à laquelle nous invite l’Auteur du fameux « Procès-verbal ».  

  

   Et ce mouvement d’inspir en entraîne un autre à sa suite sous l’espèce d’une « introspection » telle qu’évoquée par Cocteau, laquelle « introspection » suppose, de manière évidente, la plongée dans une « analyse » dont nous pensons que, plutôt que d’être conduite sous la férule de l’Analyste, elle ne peut consister qu’en une Auto-Analyse, autrement dit un surgissement du Soi à même sa propre et insondable ipséité. Quant au « tout le temps » qui prédique le « visitez-vous », il est clair que sa mention indique la pure nécessité d’une attention de tous les instants, ce qui signifie qu’à la tentation, parfois, de s’échapper de Soi,

 

il est nécessaire de substituer un point fixe,

un foyer de pure résolution en lequel

nous pourrons proférer,

sinon la plus haute des Vérités,

du moins une sincérité pour-nous,

 

   nous y tenant au motif qu’en exciper ne ferait que nous précipiter en nos plus intimes contradictions. Ce faisant, nous avons bien conscience de poser, là, devant nous, dans la lumière crue du présent, une manière de « narcissisme primaire » dont la plupart des Observateurs penseront qu’il ne s’agit que d’une façon d’auto-complaisance, de caresse de Soi, d’auto-congratulation. Ce faisant, ils se seront précipités, tête la première, dans l’a priori d’une contingence nue au terme de laquelle le Soi devient non seulement un terme suspect, mais un Individu à révoquer sur-le-champ. Mais il va « de Soi » que le Soi que nous évoquons n’est nullement ce Soi se mirant dans l’onde à des fins de réassurance, cette espèce de regard amoureux d’un ego s’observant au centre même de son propre bastion. C’est même du contraire dont il est question, à savoir

 

d’un Soi purement et hautement conscientiel,

d’un Soi s’interrogeant en vérité sur qui-il-est,

mais aussi sur qui-sont-les-Autres,

mais aussi sur ce qu’est-le-Monde.

 

Vision non plus strictement égoïque,

mais cosmologique

où il est question du Tout

avant même toute évocation

de quelque singularité que ce soit.

 

      Et maintenant, il nous faut broder quelques motifs tout autour de ce « vous aurez tout PRIS sur Terre » qui est le signe premier d’une longue suite d’aveuglements, d’extravagances, d’errements  de toutes sortes en lesquels l’Humanité paraît se complaire comme si le fait de courir à sa perte était pure distraction, jeu puéril, morsure du bouton, nullement afin de provoquer la purge d’un pus existentiel, mais de le porter au jour à la manière d’un ultime trophée sans savoir qu’il sera le Bourreau qui la réduira à néant, cette Humanité pliant sous le fardeau de son propre et inextinguible désir.

 

Les apories fondamentales du Contemporain

en lesquelles les Hommes et les Femmes se laissent PRENDRE

 

* Le singulier fondu dans l’universel de la Mondialisation

 

   S’il ne s’agit, ici, de ne faire l’éloge, ni de l’antan, ni du jadis, cependant convient-il de mettre en perspective les us et coutumes de deux époques, l’Ancienne et la Contemporaine (voyez la fameuse « Querelle des Anciens et des Modernes » qui a agité le monde littéraire et artistique de la fin du XVIIe siècle »), cette polémique ou, mieux, ce vivre selon une époque nous met en position, sinon de Juges, du moins d’Observateurs critiques quant à l’évolution des conduites humaines. Si, autrefois, la singularité s’affirmait comme la constante la plus visible des populations, il s’en faut de beaucoup, aujourd’hui, qu’un identique schéma puisse être plaqué sur « le Monde comme il va ». En réalité le Monde va comme il veut, ce qui veut dire que ses propres composantes, à commencer par l’Humaine sont bien plus modelées par L’Histoire, qu’ils ne modèlent eux-mêmes cette Histoire, lesdits Humains. Leur petite histoire s’inscrit dans la Grande avec une manière de naïveté déconcertante qui nous exonère de les juger trop hâtivement responsables de leurs comportements.

   Cependant cette constatation d’une naturelle transcendance du Monde par rapport à l’immanence Humaine ne supprime nullement pour autant, toute intervention du libre-arbitre au regard des événements qui affectent quotidiennement l’anthropos, sans pour autant le réduire à un simple fétu de paille dont le vaste Océan userait à sa guise, le battant sans cesse parmi la furie des flots et l’énergie indomptable des tempêtes. Du reste, cette métaphore océanique semble assez parfaitement refléter la condition actuelle de l’Homme que des flots mystérieux et dissimulés ballottent de-ci, de-là, sans que quelque volonté ne paraisse en mesure d’en atténuer les vibrants et souvent mortifères excès. Mais, ici, nous postulerons nécessairement la souveraine Liberté Humaine en tant que son essence, faute de ceci, le Sujet serait réduit à « la portion congrue », sinon à la promesse de son immédiate disparition et de son peu de contenu éthique.

  

   Donc, en matière de concrétude : le « Singulier », celui que l’étymologie de ce mot définit en tant que « unique, seul, isolé », autrement dit un Individu, donc « une unité de caractères formant un tout reconnaissable », autrement dit encore une absolue différence par rapport à une altérité, qu’elle soit humaine, naturelle ou de quelque autre espèce.  Eh bien, cette notion d’antinomie posant d’un côté un Être, d’un autre côté une Entité clairement différenciée, cette nuance des différentes strates du réel s’amenuise en nos jours présents,

 

si bien que Chacun ressemble à Chacun

en une manière d’étrange confusion

 

   dont la plupart de nos Commensaux (sans doute à commencer par qui-nous-sommes en propre), s’arrangent du mieux possible, la souhaitant parfois, cette confusion, au titre d’une conduite moutonnière ne voulant guère s’écarter d’une conduite homologue. Bien évidemment, Chacun, Chacune aura reconnu ici la très vive empreinte de la Mondialisation sur des consciences purement indistinctes, qui sont pareilles à ces grappes de berniques suçant en cœur le granit sourd et aveugle des rochers avec lesquels du reste, elles se confondent, au point de s’y abîmer corps et bien.

  

   S’il y avait autrefois des distinctions de langue, de culture, de tradition, si chaque pays s’affirmait comme l’unité indivisible, non reproductible qu’il était, nous assistons aujourd’hui à une attristante confusion des genres au gré de laquelle seule l’homologie se donne comme principe souverain :

 

Pierre = Paul = Jacques,

en une manière de halo indistinct

où plus rien ou presque ne fait signe

en direction d’une spécificité,

d’une particularité,

d’une singularité.

 

   Si bien que les diverses épiphanies du fait humain sont uniquement de simples mimèsis se reflétant l’une en l’autre, d’uniques gémellités où nul ne se reconnaît en tant que tel, genre d’informe pelote semblable à ces boules de varech semées de sable que le vent pousse sur la plaine lisse et infiniment monotone de rivages sans nom.

  

   Le « JE », le « MOI », toutes ces marques insignes d’une précieuse eccéité, ont laissé la place à la tyrannie du « ON » et, sur l’ensemble de la terre   ON se vêt, ON parle, ON conduit, ON aime aussi, sans doute, de manière identique,

 

une seule ligne plate

parmi le peuple des autres lignes plates,

un seul murmure parmi

la triste mélopée des autres murmures,

un seul et unique désir parmi

l’unique et blême coloration des désirs homologues.

 

La Polyphonie est devenue Monophonie.

La Polychromie est devenue Monochromie.

  

   Seule différence au tableau, la Monogamie est devenue Polygamie, mais ceci est un trompe-l’œil au motif que ce « Poly », étant conforme à la marée des autres « Poly », il n’est qu’une aveugle répétition à l’identique de ce-qui-n’est-nullement-Soi à l’intérieur-de-Soi, une pure convention au milieu du torrent des autres conventions.

  

   Décidemment le paysage universel actuel se donne à la manière d’une représentation, d’une scène sur laquelle ne jouent que de muets et vaporeux Mimes grimés de blanc, sortes de Pierrots lunaires parmi la foule de Colombines identiquement lunaires. Tous, Toutes, comme sidérés par une Lune gibbeuse qui les confond en un brouillard de lagune dont ils n’émergent jamais qu’à être des Figures d’un Néant à l’œuvre, ne faisant fond que sur l’unicité d’une identique semblance, ne faisant que s’annuler les Uns, les Autres, si bien qu’exister, en ces temps d’indécision, d’indétermination radicale, veut dire exister par défaut et même ne nullement exister, tellement les pelotes de laine moutonnière deviennent invisibles aux Autres, et, partant, à elles-mêmes, en un trouble de myopie-astigmate du regard qui est pure annulation de Soi. Or, de ce Soi que reste-t-il, genre de silhouette de carton-pâte, sorte d’alignement anarchique de Grenadiers existentiels parmi la troupe des autres Grenadiers existentiels, ne possédant plus ni « habit bleu à revers rouges », ni « veste de bazin blanc », ni « culotte à boucles d'argent et guêtres blanches », ni « bonnet à poil orné d'un plumet rouge et d'une plaque en laiton, décorée d'un aigle impérial et d'une grenade »,

 

juste l’alignement d’un alignement,

des échos de silhouettes anciennes,

une aura tremblante peinant

à entretenir sa vibration,

la flamme d’un lumignon

sur le point de s’éteindre.

 

   Foule anonyme nous faisant penser à cette fameuse « Foule solitaire », célèbre essai de David Riesman, Sociologue, qui montre, chez l’Individu, l’illusion d’appartenance au groupe, au clan, laquelle illusion se dissout dans un isolement qui devint tragique. Les rapports sociaux définis comme « faussement transparents », les « faux-semblants de proximité » (qui pourrait penser le contraire à l’époque des rapports « aseptisés » des Adeptes des Réseaux dits « Sociaux », alors qu’ils ne sont, sans doute, ces Adeptes [ceci fait penser à une Secte] que des exhalaisons, des chimères, certes avec des corps de chair, mais totalement invisibles, virtuels en quelque sorte) ?, donc, lesdits « rapports sociaux » poncés jusqu’à l’os par les dents de la Mondialisation, nous offrent, en lieu et place d’échanges tangibles et clairement déterminés, une manière de Jeu d’Échec sur les damiers desquels se sont absentés aussi bien le Roi, la Dame, la Tour, le Cavalier, le  Pion. Il ne demeure que le Fou, portant en lui, en son inapparence, la Foule des autres Fous, absences bien plutôt que présences, Anonymes plutôt que Manifestes, dernières lueurs d’un feu qui ne fait que brasiller, jeter au ciel ses dernières étincelles avant de s’éteindre.  

 

Le Rideau se referme.

Le Brigadier frappe les trois coups

terminaux de la pièce.

Les Fauteuils sont vides.

Ou, plutôt, ils sont pleins d’un Néant

qui les boulotte de l’intérieur :

 

Piège invisible de la Mondialisation

 

Comment être Soi au milieu de ce vertigineux vortex ?

Le « VISITEZ-VOUS » leclézien est une invite

à regrouper en Soi, au plus intime,

cette part de lucidité,

cette once impartageable de singularité

au gré de laquelle le JE devient entièrement

ce JE conscient de ses propres possibilités,

regagnant la liberté nécessaire à l’exercice

d’une vie pleine et entière.

 

Certes, la tâche est vaste,

ambitieuse mais il n’y a jamais

de vraie Joie que sur fond d’Inquiétude.

 

* Le techno-virtuel comme mode du « Gestell »

 

   Å l’évidence, nous sommes entrés dans l’aire du Retrait du Sujet et de son Asservissement total à l’Ère de la toute-puissante Technique, motif que Martin Heidegger a désigné en tant que « Gestell » ou « Dispositif » dont nul ne saurait échapper, au motif qu’il est la figure dominante de l’Être en nos contrées mondiales entièrement cybernétisées. Mais écoutons Michel Haar :

 

    « Nous sommes entrés dans le nivellement de « l’homme planétaire », homme qui n'est déjà plus tout à fait un sujet. »

 

   De cette subtile mais terrifiante remarque, il convient de déduire que de l’Homme-Sujet il ne demeure à peu près rien, que l’Homme-Objet s’y est totalement substitué, manière de réification qui le métamorphose en simple stalactite soumise aux caprices du temps et aux étranges modalités selon lesquelles le minéral advient comme entière passivité face à l’imperium de la « Phusis » originaire. Cette dimension, au sens large, d’une Nature qui, par destination, arase la Culture, et conséquemment l’Homme, jusqu’à le rendre opaque, invisible à toute conscience en quête de sens.

 

   Et encore cette synthèse que nous offre Konan Oscar Kouadio dans son essai « Du Gestell Technologique, quel Salut pour l’Humanité ? » :

  

   « Pour Martin Heidegger, il faut regarder de près la technique et la questionner afin de s’ouvrir à son essence comme Gestell ou « Arraisonnement ». Lequel Arraisonnement correspond au retrait le plus total de l’être au profit de l’étant et, subséquemment, à une dévastation écologique, anthropologique et ontologique, signes d’un assombrissement du monde. »

   L’Être devenu simple étant, ceci rejoint la méditation précédente qui développait la vision d’une Humanité livrée au statut d’un minéral privé de liberté. Certes, à l’encontre de cette dernière assertion, d’Aucuns prétendront être libres, mais c’est simplement oublier le travail de sape souterrain du « Gestell », lequel s’invagine en l’homme et le PREND de l’intérieur, le plus souvent, sinon toujours, à son insu. En notre contemporaine époque les outils du « Gestell » se  sont sophistiqués à tel point qu’ils envahissent notre quotidien, façonnent nos conduites sans que nous n’y prenions garde. Le Dispositif est en Chacun, Chacune de nous, trait invisible d’un fait de Civilisation qui nous dépasse et nous réduit à subir ses assauts sans, qu’en quelque manière, nous ne puissions en endiguer les néfastes effets. L’autre Nom du « Gestell-Dispositif » est celui de « Toile », cette mondialisation médiatique galopante qui corsète la Planète à la façon d’une résille l’emprisonnant dans les mors d’une Terrible Volonté. Et afin de donner une force métaphorique à ce mot, dans le contexte du « Gestell », qu’il nous soit permis de citer l’une de ses valeurs étymologiques : « pièces de toile avec lesquelles on fait une enceinte en forme de parc pour prendre les sangliers ». Vous aurez reconnu, sous les espèces du sanglier possiblement prisonnier, les traits certes accentués de l’Homme face au péril que constitue pour lui cette « enceinte » dont il n’est nullement en pouvoir d’abattre les murs, seulement d’en subir le violent forceps.

  

   Le problème intimement lié à l’existence de « la Toile » se tient tout entier en sa force exponentielle de pullulement des signes, tout singulièrement de la prolifération des images dont l’étrange pouvoir de fascination plonge les Existants que nous sommes dans l’épaisseur d’une glu qui, au gré du temps qui passe, non seulement modifie notre essence humaine, mais en tient lieu. Nous ne sommes que des banlieues d’images mouvantes, nous ne sommes peut-être, même plus, que de simples Images nous animant sur la Toile Blanche Néantisante d’un curieux théâtre d’ombres chinoises, mouvances décidées par « l’autre-que-nous », l’Entité-Cryptée qui se donne en lieu et place de notre libre-arbitre. Et voici que le processus du « Dispositif » s’emballant, confrontés à l’invasive marée d’un constant éparpillement des êtres et des choses, un réflexe nous saisit, lequel nous impose de nous recentrer, de nous focaliser sans délai à l’intérieur même de notre monade, là, bien à l’abri des sollicitations de toutes sortes qui ne font que nous dépouiller de notre propre identité.

  

   Alors, par une curieuse inversion du mouvement mondial épileptique, nous n’avons de cesse de nous réfugier dans la nasse rassurante d’un narcissisme hyperbolique dont témoigne à l’envi l’usage itératif, compulsif de ce qu’il est convenu de nommer « Selfies », seulement, en eux, l’Homme ne fait que s’aliéner dans un geste d’automanifestation, d’autocongratulation qui vire au ridicule, Narcisse succombant au charme réverbéré de son épiphanie dans le tain du miroir, qu’il se nomme « Iphone » ou « Smartphone » ne change rien à l’affaire. Sans doute, dans l’inconscient (à moins que ce ne soit dans le conscient !) des Manipulateurs de la Mondialisation, existe-t-il quelque manigance perverse à nous délivrer, sous des noms enchanteurs, aussi bien des « Androïd » que des « Blackberries », les bien nommés Systèmes d’Exploitation (Exploitation de l’Homme par l’Homme), bras armés du « Gestell », destiné à nous endormir, à nous rendre totalement disponibles à l’accueil des faveurs qui vont concourir à notre dépendance, partant à notre manie auto-destructrice de consumérisme à tout va.

  

   Quant aux appellations  gentiment « cosmotechniques » du genre « Galaxy », « Fusion », « Pixel », « Ultra », « Magic », elles ne sont là qu’à distribuer du rêve (du reste fort dispendieux), à nous conditionner à des existences d’Extraterrestres consentant à n’être plus que des genres de boutons sur lesquels appuient, en toute perversité, ces Géants-de-l’Ombre que sont les Forbans de la Technosphère dont, peut-être, la parenté est-elle évidente avec les Sbires du Darknet, Darknet, ces mystérieux abysses qui nous ouvrent leurs tentacules de poulpe afin de mieux nous digérer. Et ceci est si atterrant que nous pourrions broder à l’infini des remarques acides qui, du reste, ne changeraient rien au problème. Un genre de litanie vide dépourvue de quelque performativité que ce soit !

  

   Mais, ici, bien évidemment, nous ne pouvons faire l’impasse de cette très fameuse « Intelligence Artificielle » (« AI » pour les Adeptes), dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps, sorte de douce mithridatisation, de poison lentement inoculé en nos veines et surtout dans nos têtes (ou ce qu’il en reste !), ultime conditionnement, ultime décérébration dont les Manipulateurs espèrent bien tirer la vassalité de nos consciences enfin acquises au régime mondial du Progrès sans limite.

 

« Intelligence » : étymologiquement « faculté de comprendre » « être spirituel »

 

   « ce qui est artificiel » : « Ou bien encore l'artificiel, c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art. Lemaitre, Les Contemporains,1885, pp. 331-332.

 

   Si nous mettons en perspective ces deux définitions, de « l’intelligence », de « l’artificiel », l’instant ne sera guère éloigné qui mettra en lumière une réelle antinomie de la raison, soit un conflit de la raison avec elle-même, au motif que « l’être spirituel » qui comporte comme l’une de ses facultés essentielles de pouvoir créer de l’art, se voit totalement contrarié par l’artifice des automates en tant que « ce qu'il y a de plus opposé à l'art ». Les subtilités technologiques, quelles qu’elles soient, Internet, Téléphonie, Génération d’images, ne sont guère que des « emplâtres posés sur une jambe de bois ». de simples imitations de l’Intelligence Réelle, la seule qui soit vraiment. Nous n’en voulons pour preuve le fait que cette fameuse « IA » ne doit son éphémère gloire, son subit rayonnement, qu’à la mesure du génie humain.

 

Car c’est bien ce génie humain

qui est la cause de ce

simple effet qu’est « L’IA ».

 

   Car ce sont bien des régiments entiers d’Hommes et de Femmes qui, au prix d’un labeur épuisant et d’un salaire de misère, entrent dans les Machines des milliers d’informations afin d’abreuver l’appétit sans limite des systèmes informatiques, genres de robots sourds et aveugles aux problèmes des Hommes, longues suites désincarnées de 1 et de 0, summum d’une abstraction qui non seulement ne veut plus rien dire mais se donne comme l’emblème majeur d’une déshumanisation en acte. Le « Gestell-Dispositif » devenu fou dont d’Aucuns nous disent qu’il pourrait « penser » à notre place, ce qui, au minimum, est une gentille plaisanterie, au maximum le drame en lequel l’Humain se précipite comme Empédocle dans la gueule rougeoyante de l’Etna.

  

   En réalité, ce à quoi aboutit l’IA : à la planification mondiale des attitudes, à la tromperie universelle distillée par fausses informations récurrentes (pardon, les « fake news », anglomania oblige, une autre figure du conditionnement opérant), ce à quoi elle conduit, au lavage intégral des cerveaux dont on est légitimement en droit de se demander s’il n’en restera plus que quelques lambeaux en proie au démon de la Folie Galopante, laquelle est la face grimaçante d’une Société ruinée de l’intérieur par l’effondrement de ses propres valeurs. Certains, Certaines nous opposeront le fait qu’il existe encore des Esprits brillants, des réalisations sublimes, des Humanistes, des Diplomates, des Lettrés. Certes mais leur nombre est inversement proportionnel à la vaste vague mondiale atteinte par les déferlements « toxiques » (le mot est à la mode) de la Marée Cybernétique à laquelle rien ne paraît pouvoir s’opposer, alimentée qu’elle est par des ressources financières pléthoriques, manière d’éclaireur de pointe d’une invincible puissance qui profite aux Nantis, qui « ruine les Pauvres », pour employer cette cruelle redondance.  Dire plus au regard de cette aporie définitive ne servirait à rien et c’est bien du sein de chaque conscience que le travail doit être accompli d’une redécouverte d’un sens perdu.

 

* Le phénomène de la mode en tant qu’aliénant

  

   Nous terminerons cet affligeant tour d’horizon par quelques remarques sur le phénomène de la mode, point de vue nullement laudateur, vous vous en doutez. Si au terme de toutes ces tribulations qui ont pour expressions imagées

 

« surfer sur la Toile »,

« naviguer sur les Réseaux Sociaux »,

« se scotcher à son Iphone »,

 

   si donc au sortir de toutes ces nasses tueuses de liberté, il demeure encore une once de conscience, il y a fort à parier qu’elle se dissoudra au motif d’un saut dans le Grand Bain de la Mode. La Mode, cette « géniale » invention pour le Tyran qui ne rêve que de mettre à sa botte la foule des « Modernes » et des « Post-Modernes », les conduire à l’endroit exact où il veut les conduire, pervertir leur jugement, orienter leur pensée, faire de leurs attitudes des manières de pâtes molles, d’argiles ductiles en lesquelles imprimer la Volonté sans faille, la Toute-Puissance de Ceux qui, depuis les coulisses, tirent les ficelles selon leurs caprices, font se mouvoir les corps selon l’esthétique dont ils ont décidé de la forme, placent, dans les bouches de leurs « Victimes » (la plupart du temps « consentantes ») les mots dont ils veulent entendre les échos à l’exclusion de tous les autres qui ne serviraient nullement leur cause.

  

   Les exemples de ce modelage des consciences à grande échelle sont légion, il nous suffira, en guise de démonstration, de nous fixer sur l’étonnante boulimie de Voyages qui s’est emparée de nos Contemporains, de la même manière que la Covid a fondu sur eux, sans prévenir. Actuellement il existe une véritable pandémie de la bougeotte et du déplacement qui confine aux symptômes d’une véritable hystérie que d’aucuns diront « virale » pour succomber au démon de la mode langagière, lui-même dévastateur de têtes, fussent-elles « bien faites ou bien pleines » pour citer le leitmotiv de l’humanisme. Car, oui, dans cet acte de renoncement à Soi en lequel consiste cette obsession de ne jamais être au bon endroit, dans cette peur panique d’avoir parcouru moins de kilomètres que son Voisin de bureau, dans cette incessante course à l’échalote où le rêve d’arriver le Premier au Pôle, à l’Équateur, à Tchernobyl, à Hiroshima, que sais-je ( l’imagination des Voyagistes est sans limite, égale à leur solide réputation de nettoyeurs de bourses), donc cette angoisse constitutive de l’Être-Moderne dissimule en ses plis et replis, une immense lassitude de vivre, en même temps qu’un mode d’emploi de l’exister possédant plus de vides que de pleins (pourtant les recettes de bonheur [ces pures stupidités !], à portée de la main pullulent ici et là dans le paysage médiatique).  

  

   Cette manière de dysharmonie vitale est le signe d’une évidente perte de sens pointant l’index en direction d’une non-coïncidence à Soi de Ceux et Celles qui, éternels Nomades ne font que se fuir eux-mêmes, s’illusionnant de trouver en un hypothétique ailleurs ce qu’ils sont incapables de trouver en eux-mêmes. Cette quête incessante de son propre ego nous indique clairement qu’à l’impératif catégorique kantien (« Que dois-je faire ? ») s’est substituée la litanie itérative d'Anna Karina dans "Pierrot le fou" de Godard :

 

"Qu'est-ce que je peux faire ?

Je sais pas quoi faire ",

 

   seul demeurant cet « Impératif Égoïque » qui se donne pour le Mal de Vivre individuel que reflète le Mal de vivre Social, tel un tragique emboîtement de poupées gigognes. Si bien que le motif existentiel se résume, pour beaucoup, à l’argument suivant

 

« Vivre, c’est Vivre Hors-de-Soi ».

 

   Ici ne s’impose nul commentaire autre que l’évidence d’une raison qui vacille et ne connaît plus le lieu de son être.

  

   Et puisque notre pensée critique a choisi pour thème le désir infini du Voyage chez la plupart de nos Commensaux, nous allons donc viser ce motif d’un double point de vue. D’abord du Voyage en tant que pure activité contingente, laquelle ne nécessite ni l’usage d’une « loi morale », ni le recours aux ressources d’une esthétique mais qui ne vit que de soi, de son immédiat hédonisme, du comblement de son désir purement matériel, autrement dit « charnel ». Ici, nous serons au centre même du réel en sa puissance la plus captatrice du Soi humain, laquelle, bien entendu, ne peut qu’indiquer l’espace restreint et contraint d’une toujours possible aliénation. Ensuite, comme son envers ontologique, nous décrirons un Voyage témoignant d’un esprit totalement opposé, supposant un effort de volonté, une fin non seulement en tant que plénitude d’un désir, mais une fin approchée à l’aune de bien plus efficientes valeurs dans l’ordre de l’intellect et du concept.

 

Donc le voyage contingent,

de nature superficielle se référera à la « Prise de Soi »

en une manière de nasse refermée sur le Sujet-désirant.

 

Le Voyage-actif, pour sa part,

appellera cette Liberté sans quoi

tout motif de recherche échoue

à dévoiler l’essence de son être.

 

***

 

Le Voyage Exotique

 

(Extrait de « Tahiti et ses îles » - Les lagons de Polynésie)

 

Jour 5  Maupiti – Raiatea – Taha’a

 

Transfert à l’aéroport. Vol pour Raiatea. Transfert à l’hôtel en bateau.

 

3 nuits en hôtel de charme et en demi-pension.

 

   « Sentez, goûtez du bout de la langue. Qu’est-ce donc ? La vanille, sans aucun doute. Taha’a, c’est presque une île-vanilleraie. Ses nombreux motu (îlots), parmi les plus beaux de Polynésie Française, explosent sous la végétation luxuriante. Ils abritent encore l’âme des peuples originels, lisibles au cœur des sites archéologiques de Vaimai et de Mao. Une escale à Taha’a c’est aussi se passionner pour la perliculture. »

 

   Ce Voyage-Exotique, vous l’aurez compris, constitue, pour nous, le parangon de l’Anti-Voyage, la perversion de son essence. Voyage en technicolor, comme s’il était projeté devant les Prisonniers de la Caverne Platonicienne, conscience encore archaïque, ne se nourrissant que d’illusions, de purs artifices, niveau des simples conjectures et des opinions ne reposant sur rien d’autre que sur leur propre ignorance de plus hautes valeurs.

   

   Diamétralement opposé le Voyage que nous nommerons Voyage-Boréal afin de créer un effet de saisissement au rapprochement de deux plans nettement inconciliables. Ce dernier, Voyage en tant que Voyage en sa plus haute signification que nous aborderons plus bas.

  

Mais, pour l’instant, quelques commentaires sur le Voyage-Exotique

 

  Vous aurez d’emblée saisi combien l’intitulé du dépaysement « Maupiti – Raiatea – Taha’a », est apte à induire chez ses Admirateurs, ce sentiment totalement « tropical » au terme duquel, bercés par les rythmes syncopés et lancinants du to’ere, du tari parau, du fa’atete, du pahu tupai, les Admirateurs ne seront guère éloignés d’atteindre un état de transe, lequel, sans nul doute, est recherché par les Organisateurs afin que le Peuple des Visiteurs soit « taillable et corvéable à merci ». Il y a de substantiels profits à tirer de Ceux et Celles qui, hallucinés, vivent quelque peu en dehors du réel. Manœuvre médiumnique d’endormissement dont l’invisibilité manifeste est plus que redoutable quant aux effets produits sur les Voyeurs des lagons et autres perles rares.

  

   Alors, comment ne pas rêver, comment ne pas être emporté hors-de-Soi par le luxe étrange, infini, intraduisible, de ces « île-vanilleraie » dont la douce fragrance est bien plus qu’un philtre d’Amour, l’Amour lui-même, certes frelaté, mais on a l’amour-qu’on-peut ! Quant à la « végétation luxuriante », chacun comprendra qu’elle ne puisse trouver son site d’expansion en de simples et modestes « Îlots » mais bien dans ces « motus » étranges qui sont un peu des entités hors-sol, de pures broderies d’un songe factice. Puis, au milieu de tous ces amusants colifichets, de cette clinquante bimbeloterie, il faut bien saupoudrer un peu d’exigence culturelle, promettre de profondes méditations « archéologiques » sur les sites de Vaimai et de Mao. Évidemment, le point d’orgue, à la manière d’une cerise posée sur la mousse d’un gâteau, cette « perle » pour laquelle il conviendra de « se passionner », passion qui doit se rétribuer en « monnaie de singe » pour un si mince enthousiasme.

  

   Pour ce qui est de « l’âme des peuples originels », elle n’apparaît en transparence que bradée en un amusant folklore que nombre de Badauds « prennent pour argent comptant ». Vous l’aurez amplement compris, ce Tourisme consumériste à bord de luxueux paquebots de croisière déversant du haut de leurs cheminées de longues théories de fumées noires, ceci ne ferait que fleurer la gaudriole, si tant d’enjeux humains, culturels, civilisationnels n’étaient nullement en jeu. On atteint ici les limites d’une absurdité qui trouve en soi les motifs de sa propre satisfaction.

 

   Et maintenant, une grande respiration grâce au Voyage-Boréal tel que proposé par Sylvain Tesson, Géographe-Écrivain à la profonde et lucide culture : une exigence morale qui constitue une véritable éthique appliquée à la Nature, au Paysage, à la Vie en ce qu’ils ont de plus précieux, de plus profond, une Existence tissée de Sens. Ci-dessous un extrait du beau livre « Dans les forêts de Sibérie », une anthologie pensante de haute volée. Puisse-t-elle inspirer quelques Voyageurs-Exotiques, les tirer du rêve en lequel ils dorment debout, afin de sonder l’essence des choses en sa plus évidente et plus belle profondeur.

 

« Un pas de côté »

 

   « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.

   Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d’accès, parfois, une visite. L’hiver, des températures de – 30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis.

   J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste — l’espace, le silence et la solitude — était déjà là.

   Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples. J’ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt. J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes et bu de la vodka, à la fenêtre. La cabane était un poste d’observation idéal pour capter les tressaillements de la nature.

   J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix.

   Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations.

   Tous les jours j’ai consigné mes pensées dans un cahier.   Ce journal d’ermitage, vous le tenez dans les mains. »          (C’est moi qui souligne)

 

   Ce texte de l’Écrivain-Voyageur-Immobile (nouveau et fécond concept d’une manière originale de voyager) est d’une richesse inouïe. Nombre de nos textes sont traversés par des thèmes identiques. Aussi un commentaire s’impose-t-il de droit, manière d’écriture « à 4 mains » (exercice également tenté par notre écriture), d’écriture « enfonçant le clou » si nous pouvons nous permettre la facilité de ce cliché. Assurément ce commentaire ne se limite nullement à être un exercice de style littéraire. Bien plus que ceci il est reconnaissance de notre ego par un autre ego qui le confirme dans ses choix. Convergence des affinités, convergence des mots et des pensées.

 

   « vivre en ermite au fond des bois », cette tentation d’un érémitisme en acte fulgure-t-il en la plupart des esprits contemporains à la manière d’un vœu pieux. Il faut beaucoup de force pour être un « Simon du Désert » ou un « Père Foucault » s'installant à Béni-Abbés, au sud de l’Oranie pour en faire un lieu de recueillement, c’est-à-dire pour pratiquer une ascèse radicale dont bien peu étaient capables hier, et encore moins aujourd’hui. Il y a, souterrain, mais terriblement vivant, dans le geste de Sylvain Tesson une tournure religieuse ou, à tout le moins une exigence spirituelle. Combien de renoncements à la vie facile parisienne, au milieu d’une élite intellectuelle nécessairement « bourgeoise », s’en défendît-elle avec une belle ardeur. Le « fond des bois », voici le seul endroit, le seul refuge qui mérite d’être connu à des fins d’intime connaissance de Soi.

 

   « la pointe du cap des Cèdres du Nord », cette formule est remarquable en ceci qu’elle est une efficace reprise anaphorique d’une identique valeur : « la pointe », « le cap », le nord » indiquent, de manière essentielle, cette sorte de transcendance en laquelle, s’exilant des Terres Exotiques, ce sont seulement les Boréales, celles de l’extrémité, de l’essentiel, du Septentrion des sentiments, des sensations, des ressentis les plus vifs qui se puissent concevoir , ces Terres donc du lointain qui sont convoquées, à des fins de sincérité. Å sa propre complétude, à son réel accomplissement, il faut cette latitude portée au plus haut, tout comme le Soi fécondé de sens s’ouvre à son singulier destin en tant que promesse d’exaucement, d’obtention d’une générosité qui excède de beaucoup le terne des gratifications quotidiennes, somme toute réduites à « leur portion congrue ». Ce denier cliché en témoigne à l’envi !

 

   « l’espace, le silence et la solitude », ceci se donne en tant que l’indispensable triptyque d’une réalisation de Soi hors du commun. Sublime tentation que de nommer ces Qualités Majuscules « Espace », « Silence », « Solitude » à la manière de ces Universaux planant toujours au-dessus de la tête des Existants, à savoir « le Beau », « le Bien », « le Vrai », comme si une réelle nécessité pouvait les assembler par paires :

 

« Espace-Beau »,

« Silence-Bien »,

« Solitude-Vrai »

 

Nullement au gré de quelque fantaisie

mais par une manière de logique axiologique.

 

Dans le retirement de Soi des affaires du Monde,

l’Espace est nécessairement affecté de pure Beauté,

le Silence se faisant écho du Bien,

la Solitude s’éprouvant en tant qu’ultime Vérité.

 

   « Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle »,

 

   l’aridité du Désert, l’horizon limité, le retrait des jouissances terrestres, tout ceci crée les conditions de l’inventivité, sollicitation de l’imaginaire qui, peut-être, est le seul dont la capacité de dépassement du réel soit configuratrice de cette « vie sobre et belle », dont tout un Chacun est en quête, à défaut d’en pouvoir cueillir les fruits.

 

   « autour de gestes simples » … « J’ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes » … « bu de la vodka ».

 

   Le Simple, le Retiré, le Modeste, autant de choses infinitésimales dont mes textes sont brodés lorsque la vie au contact de la Nature est en question.

 

Alors le Simple éloigne le Sophistiqué,

alors le Retiré se tient à distance du Rassemblé,

alors le Modeste repousse l’Arrogant,

 

   toutes conditions voulues par l’exercice d’une vie droite refusant le luxe du superficiel et de l’immédiatement accessible. Lire-Marcher, comme si chaque action était l’écho de l’autre, comme si la Marche métabolisa it la Lecture, comme si la Lecture s’imprimait au rythme souple de la Marche. Fusion unitaire qui est le souhait discret des Idéalistes et des Chercheurs d’Étoiles dans un Monde livré à un obscurantisme sans fin, sans doute consubstantiel à l’Humain en son visage le plus grimaçant. Quant au plaisant « bu de la vodka », il constitue le fond de facticité sur lequel se détache, à la manière d’un feu follet sur une toile ténébreuse, le plaisir des sens qui le cède momentanément aux conquêtes de l’esprit.

 

   « Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé »,

 

  ici, voici l’évident contretype des jouissances exotiques. Å l’augmentation-élévation de Soi, il faut le recul du « fond », il faut la rigueur « de la taïga », toutes conditions impliquées par la métamorphose subséquente. « Métamorphose », le terme est aussi fort qu’inattendu.   « Changement de forme, de nature ou de structure si importante que l'être ou la chose qui en est l'objet n'est plus reconnaissable », nous précise le dictionnaire. Oui, sans doute le travail sur Soi, l’abnégation, le retrait des obligations et choses du Monde opèrent-ils ce prodige de nous porter en des lieux dont nous ne supputions nullement qu’ils pussent exister. Cette brusque transmutation-transfiguration de l’Être dont bien de nos Contemporains pensent pouvoir trouver le prodige dans l’usage des drogues et autres artefacts, résulte ici, dans la façon la plus naturelle qui soit, de ce retirement septentrional, seul moyen « légitime » de rentrer en Soi, de se découvrir comme ce que l’on a toujours été, mais qui, toujours, est en progrès si l’on s’y emploie avec assiduité. Toujours une possibilité continue de transformation, une sorte de continent extensible à l’infini, une matière souple ne pouvant jamais connaître le degré ultime de sa forme, tellement est dilatée l’intime possibilité d’être, pour l’Homme, certes, mais d’être-toujours-plus, ce qui est la voie d’une esthétique-éthique parvenue au plus haut de son site. 

 

   « L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. »

 

   Le constat est aussi vertical qu’amer. Cette infinie mobilité, cet aiguillon de l’éternelle agitation, de ce constant branle-bas typiquement dionysiaque, reflue en une manière de station permanente, de sédentarité radicale. Comme à l’intérieur d’une cellule monastique où retrouver son corps et conséquemment son esprit et son âme, ces principes essentiels s’actualisant à l’aire d’un substantiel repos. « Ce que le voyage ne me procurait plus », ceci affirme, en l’être même éparpillé selon la tyrannie de mille désirs polyphoniques, le surgissement d’une conscience recentrée sur elle-même, le retour à une manière de foyer originaire auprès duquel trouver plaisir et dimension d’une ataraxie dépouillée de tout artifice.

 

   « Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps »,

 

   l’expression est aussi belle que douée du sens le plus profond. L’Être est tissé de cette irremplaçable temporalité, qu’il lui faut, en effet, constamment « apprivoiser » de manière à ce que l’instant, en constante fuite, ne se précipite trop tôt dans les mors de la finitude. Or, éprouver le temps ne se peut qu’à l’aune d’une égale appropriation de l’espace. Nul temps ne se montre de soi. Tout temps ne se rend visible qu’à occuper un espace. Ainsi « le génie du lieu » est-il convoqué à des fins de rencontre avec le « génie humain », lequel, en sa capacite de création continue constitue, pour lui, l’Homme retiré au fond de sa solitude, le seul moyen de relier un site à un instant qui l’accomplit dans une manière de réversibilité des actions. Le site accomplit le temps qui, à son tour, donne sens au Site, le localise comme ce Site particulier, singulier, arrimé à tel degré du temps et nullement à tel autre. Faute de cette localisation spatio-temporelle, nulle présence ne serait effective, car nullement orientée, nullement définie, nullement reconnue, pure abstraction faisant naître l’idée d’un insupportable Néant.

  

   C’est au motif même de la confiance témoignée envers le site d’accueil, la « cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal », que l’Écrivain-Voyageur, muni d’un orient parmi la vastitude insaisissable du Monde, a pu reconnaitre ce temps-balisé comme le sien, nullement celui de Quiconque d’extérieur livré à l’exposition d’une autre aire, d’une autre géographie. N’oublions pas que Sylvain Tesson est Géographe de formation et que ceci a pour conséquence qu’il lui faut d’abord s’enquérir d’un lieu (la géographie) avant même d’en éprouver le temps (l’histoire), sorte de principe hiérarchique dont, au bout du compte, il ne persiste que l’unité du Temps-Espace car la dissociation des deux serait pure absurdité ontologique. C’est simplement le mode d’appropriation qui est privilégié, nullement sa finalité. Éprouver le « génie du lieu », nul ne peut en ressentir la nécessaire profondeur qu’au terme d’une entrée en Soi, d’une exploration de son propre continent, cet espace « Boréal » dont la rigueur même exprime en termes climatiques ce qui, en la Personne résonne en termes psycho-spirituels, seule et unique dimension d’une communication d’être-à-être, celui de la Nature en lien avec celui du Sujet.

 

   Enfin, la finale « j’ai consigné mes pensées dans un cahier » est une indication précieuse du mouvement de consignation des intimes sensations sur cette page blanche dont nul ne pourra contester la blancheur de neige, cette manière de fond imperceptible de la conscience en laquelle vient s’écrire, en mots dilatés de sens, la singularité d’une expérience à nulle autre pareille :

 

la coïncidence de Soi-à-Soi

 

thème récurrent de nos méditations

pour la simple raison que ce fondement

est le seul à même d’apporter

une étincelle de lumière

dans le destin bien opaque des choses !

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:26
Joy et l’Hydre

Source : Pinterest

***

   Ceci, cette pliure du temps et de l’espace, ceci, ce chamboulement de l’univers en son entier, bien des Mages l’avaient prédit, bien des Cassandre en avaient tracé la possible figuration. Bien évidemment sur Terre, peu nombreux ceux qui croyaient aux prédictions de ces oiseaux de mauvais augure. On était humains, totalement humains, ce qui veut dire que l’on n’en faisait qu’à sa tête. Constamment, l’on vivait dans le paradoxe, constamment l’on se manifestait dans le genre d’un comportement contradictoire. Nous disait-on de rouler moins vite, de moins consommer et, évidemment, chacun se piquait de battre des records et d’acheter sur des étals pléthoriques, tout ce qui passait à portée des yeux. Contre les vertus de la sédentarité, l’on jouait les Filles de l’air et l’on sillonnait la Planète selon tous ses méridiens et équateurs. L’on se chauffait plus que de mesure, se targuant de recréer une manière de serre chaude dans le cocon de son appartement. Des navires de croisière, hauts comme les tours aux innombrables étages, sillonnaient les océans dans un double sillage d’eau blanche et de fumée noire. L’on conseillait de ne se nourrir que d’aliments dont on connaissait l’innocuité et l’on se précipitait sur d’innocentes créatures, pangolins ou chauve-souris, au prétexte de leurs pouvoirs aphrodisiaques, tant la possession d’une libido luxuriante présentait aux yeux de certains un précieux patrimoine.

   Des laboratoires, prétendus de haute sécurité, jouaient les apprentis sorciers, réalisant des cocktails de virus dont ils prétendaient faire la pharmacopée du futur. Nul ne savait d’où étaient venus la peste et le choléra réunis, mais peu importait l’origine du Mal, L’hydre avait envahi tout l’espace de ses lacets mercuriaux, de ses écailles coupantes, telle la lame du yatagan. Toute la journée, des escadres fournies de ‘Gardiens de la Vie’, sillonnaient villes et campagnes, hurlant dans des porte-voix nasillards, l’injonction suivante : « RESTEZ CHEZ VOUS. CONFINEZ-VOUS ». Le message était si récurrent qu’on en avait les oreilles qui bourdonnaient telle une ruche sous les feux déjà vifs du printemps. Nul ne se hasardait plus à sortir dans les champs ou à faire une promenade au hasard des rues. Des escouades de ‘Nourrisseurs du Peuple’, livraient les provendes à domicile de manière à ce que la condition humaine puisse voir encore quelques aubes lumineuses, quelques crépuscules dorés du soleil généreux de la finitude.

*

HISTOIRE DE JOY

 

   Maintenant, je vais vous conter l’Histoire de Joy, Joy jeune femme prise au hasard parmi le fourmillement de la multitude. Joy est dans la force de l’âge, la quarantaine éclatante, une santé solaire, une intelligence vive, une beauté altière. Grande, brune, les cheveux coupés à la garçonne, poitrine menue mais ferme, portée haut, longues jambes, vêtue le plus souvent de tailleurs près du corps, chaussée d’escarpins qui lui font le mollet fin et l’allure distinguée. Elle est célibataire mais non exempte d’aventures amoureuses pour la simple raison qu’elle est humaine et évidemment désirante. Seulement elle ne veut nulle accoutumance, nulle habitude qui empièteraient sur sa liberté. Elle est, au sens moderne du terme, ‘indépendante’, sans pour autant négliger ses amis des deux sexes.

    Le métier de Joy ? Une passion. Elle est Hôtesse de l’air. Constamment dans des avions ou des aéroports, d’Hanoï à New-York ; de Sidney à Oslo et, lors des escales, une halte en France, à Paris où elle habite, près du Canal Saint-Martin. Depuis une année entière, Joy n’a pu réaliser que quelques vols, son activité limitée par les agissements de l’Hydre, toujours aussi vigoureuse malgré les précautions de l’Académie de Médecine et divers traitements dont semble bien se moquer celle qui devrait en souffrir, sinon succomber. Mais voilà, l’Hydre paraît aussi entêtée que le genre humain, ce qui laisse augurer de joyeuses perspectives à l’horizon du vivre. Et si personne ne s’aventure plus à franchir le seuil de sa porte, Joy est logée à la même enseigne, consignée qu’elle est dans son appartement de cent mètres carrés. Heureusement pour elle, habitant au troisième étage d’un immeuble dit ‘bourgeois’ (façade de briques couleur saumon, linteaux des fenêtres en pierre), sa vue, depuis sa verrière en encorbellement, plonge directement sur les arbres qui bordent le Canal et, sur l’autre rive, c’est le Jardin Villemin qui se laisse apercevoir avec ses pelouses vertes, son kiosque à musique, ses allées gravillonnées, ses bancs peints en vert cru.

   Joy se plaît dans ce quartier habituellement calme, sauf les fins de semaine où des badauds, des touristes, des groupes de jeunes envahissent les quais dans un genre de joyeux tumulte. Parfois, des amoureux, le soir venu, restent de longs moments plongés dans le clair-obscur des eaux miroitantes, ne se décidant à partir qu’aux premières lueurs de l’aube. Souvent Joy se poste derrière sa verrière, observant avec attention les mouvements qui pourraient survenir. Depuis que le confinement a été décrété, le Quai de Jemmapes ressemble à ces lieux interlopes des proches banlieues, ces espaces qui font penser à des terrains vagues, que seuls connaissent quelques marginaux et des vendeurs de drogue. Le plus souvent des silhouettes de chats qui glissent au milieu des feuilles. Les chalands se font rares, cependant certains Subversifs bravent l’interdit, viennent à des heures dont ils pensent qu’elles les protègent des contrôles. De temps en temps des Vigiles en maraude les interpellent, les font monter dans leurs fourgons grillagés. Joy s’étonne de ces comportements qui font la part belle à l’Hydre qui n’attend que quelques corps accueillants pour y déposer sa semence mortifère et ainsi, continuer à rayonner, à faire fructifier les germes de la Mort.

    ‘De la Mort’, car l’Hydre ne connaît que les couleurs du sépulcre, ne fréquente que les allées dantesques de l’Enfer, là où la condition humaine pourrait chuter, la civilisation connaître ses ultimes soubresauts. Jamais, dans l’Histoire, ne s’est révélée une période plus tragique, marquée au coin d’une si vive aporie. La pandémie est galopante sur tous les continents et rien ne semble l’arrêter. Les traitements sont inopérants, les vaccins s’essoufflent à courir après la Faiseuse de Néant. Elle a toujours un coup d’avance et invente un nouveau variant à chaque tentative de l’homme de l’endiguer. Joy écoute les nouvelles à la radio. En cette période de folie, l’irrationnel prend souvent le pas sur la conscience éclairée. Très loin est le ‘Siècle des Lumières’ avec sa belle profession de foi en l’efficacité de la Raison, sa puissance à juguler les idées reçues, à couper à la racine les superstitions, à abattre les dogmes religieux qui, parfois, ne sèment que le vent de risibles et enfantines certitudes. Oui, l’Homme est en fâcheuse posture. Beaucoup croient aux informations diffusées par les Complotistes dont la règle souveraine est de détruire la société en instillant en son ‘grand corps malade’ le venin qui lui donnera son coup de grâce. Dans les médias, sur les redoutables Réseaux Sociaux, tournent en boucle les mensonges les plus grossiers : l’Hydre, ce sont les Tyrans qui possèdent le Pouvoir qui l’ont inventée et lâchée sur le peuple afin de prendre le contrôle des états, du monde, de l’univers. L’Hydre, c’est tout simplement la figure du Capitalisme Mondial qui se nourrit grassement de la vente des masques, des gels, des protections et autres adjuvants dont on ne vante les miracles qu’à s’engraisser soi-même de la crédulité populaire.

    Et contre ceci, contre cette confondante tendance à accorder plus de crédit aux ragots, aux rumeurs infondées qu’aux déclarations de la Faculté, il semble que toute logique doive capituler pour ne laisser la place qu’au triste privilège d’une naïveté coupable de renoncer à ce libre arbitre qui fait la beauté de toute conscience. C’est ceci à quoi pense Joy lorsqu’elle écoute les nouvelles, plus affligeantes les unes que les autres. Un malheur ne suffit pas, il faut encore l’amplifier de la désolation d’esprits aussi faibles que malfaisants. Mais faire l’inventaire des aberrations et extravagances qui parcourent la planète serait une tâche aussi encyclopédique qu’exténuante à laquelle notre Hôtesse ne saurait se résoudre. A la constatation des faiblesses du monde, elle préfère le chemin lumineux du projet, le sien qui pointe à l’horizon sous la figure de la JOIE.

 

Chemin de la joie

 

   Ici, chacun aura reconnue en ‘Joy’, l’équivalant anglais de ‘Joie’. Car Joy serait le porte-étendard de cette vertu aussi bien de ce côté-ci de la Manche que sur les rivages de la blanche ‘Albion’ et, identiquement, sur le reste de la Terre, tant la félicité assumée en sa plus haute faveur est universelle. Nous la suivrons donc dans sa ‘retraite’, sur tous les sentiers qu’elle explore à la manière dont on défriche une brousse pour y tracer le cercle d’une rayonnante clairière. Ici, la métaphore, comme toujours, pose devant nous sa propre évidence : le feu d’une clarté s’ouvrant dans la densité et l’ombre d’une forêt maléfique où se dissimule le Malin. Sans doute cette vision présente-t-elle l’inconvénient de faire surgir un abrupt manichéisme, mais au moins a-t-elle la valeur de ce qui est net et tranché : d’un côté le souverain Bien, de l’autre le harassant Mal. D’un côté l’Ange, de l’autre la Bête.

  

   La quête de soi

 

   Jusqu’ici, le cheminement de Joy, semblable à la plupart des trajets humains, s’était effectué dans une manière d’étrange confusion. Son Moi, en quelque sorte, se dissolvait au contact des autres. Elle était un genre de rameau pris dans l’emmêlement végétal. Rien ne la différenciait guère de ses semblables avec lesquels elle échangeait la sève qui la nourrissait, l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait. Souffrait-elle de ce partage, de cette communauté ? Certes non car son esprit en avait posé l’indispensable accomplissement. Si bien que son propre corps flottait au rythme des autres, que ses pas s’inscrivaient dans les pas de ceux qui la précédaient, que ses mouvements étaient la réplique des allées et venues des Existants au hasard des rues. Y avait-il bonheur à vivre de cette manière ? Habitude plutôt que contentement. Comme le fragment d’étambot se laisse entraîner sur le courant marin parmi ses congénères, ne se connaît nullement en tant que différent.

   Ce qui affleure ici, c’est la notion de singularité opposée à celle d’altérité. Si, de façon sûre, sa propre identité ne peut s’assurer de soi qu’à se confronter à une différence, il est indispensable que ce Soi ait été suffisamment consolidé avant même de migrer en direction de qui n’est nullement lui. Ce prérequis existentiel, Joy en avait ressenti l’urgente manifestation tout au long de ses voyages au cours desquels, si elle appréciait la présence de la communauté des passagers, leur convivialité, cependant elle ne pouvait guère trouver à se ressourcer que, seule, dans sa chambre lors de l’escale, isolée de la foule, des bruits et des mouvements dont, toute la journée, elle était assaillie. Au début, lors de ses premiers vols, elle s’était grisée de la présence de l’Autre, elle en palpait la douceur de velours, elle en éprouvait la source directe comme si un mince ruisseau ininterrompu la reliait à ce qui n’était nullement elle : les Voyageurs, les membres d’équipage mais, aussi bien, ce cocon suspendu en plein air de la carlingue qui était son logis devenu habituel. Cintrée dans son tailleur bleu (il dessinait la forme de ses hanches, gonflait sa poitrine, soulignait le fuseau de ses jambes), elle se savait hautement désirable, manière d’icône flottant dans le vaisseau des airs. Il n’était pas rare que la gent féminine qui était à bord n’entretienne quelque jalousie à son endroit, que les hommes ne projettent en elle les fantasmes qu’elle faisait naître, sans doute inconsciemment et, parfois, elle devait le reconnaître, d’une façon consciente car il y avait volupté à se sentir exister au centre d’une passion, fût-elle passagère et hautement mortelle comme tout ce qui, sur cette Terre, ne dure que l’instant de l’éclair.

   Cependant elle ne faisait montre d’aucune perversité, lovée qu’elle était en elle-même, au creux le plus intime de sa nature. Elle était telle la feuille emportée par le vent, suivant ses caprices, ne les contrariant jamais. Bien évidemment cette inclination à ses penchants originels l’avait entraînée, son corps consentant, à de bien étranges aventures dont elle jouait bien plus qu’elle n’en tirait quelque intérêt. Dans ses jeunes années, chaque escale à Honolulu ou à Pékin se soldait, le plus souvent, par des nuits fiévreuses en compagnie d’un Amant de passage, dans ces hôtels intercontinentaux sis près des aéroports dont elle aimait le luxe aussi bien que la discrétion. Puis, les années passant, elle avait fini par se lasser de ce qui devenait un rituel, lequel finissait plus par se donner comme contrainte et non comme liberté.

   Joy pensait que les humains s’éparpillaient trop, que leur existence n’était tissée que de l’étoffe diaprée d’un syncrétisme, une idée saisie ici, une attitude là, une mode, une influence, une recette du jour, un amour, un voyage plus loin, si bien que l’unité dont tout un chacun devait être en quête pour parvenir à la forme accomplie de son être, jamais ne pouvait être réunie, les conditions d’essence jamais rassemblées. Les gens vivaient dans le genre d’un tableau pointilliste, chaque point de la toile jouant pour soi le thème de la division. Aussi le genre humain affichait-il, le plus souvent, une lourde tristesse. Il n’en fallait nullement chercher ailleurs la cause que dans cette fragmentation tueuse d’une possible synthèse.

   Depuis que le confinement s’était imposé en tant que seule forme possible de paraître, Joy avait constaté en elle de nombreuses métamorphoses ou peut-être plutôt des révélations car ce qui se montrait maintenant, cet attrait de la solitude, elle le portait en elle de toute éternité. Rien n’apparaît jamais de soi et la fleur au milieu du désert ne doit son fleurissement après la pluie qu’à sa présence celée au plein de ce sable qui la supporte et la laisse éclore lorsque son heure est venue. Donc elle ne faisait que mettre à jour, tel un patient archéologue, les tessons de poterie qui la constituaient. Parfois elle pensait à la similitude qui existait entre la jarre antique et la condition humaine. Nous n’étions, les uns et les autres, que des images d’Epinal reconstituées, des puzzles dont, parfois, quelques pièces manquaient, des textes avec leurs ruches de mots qui bourdonnaient, venus du plus loin du temps. Sa propre présence, ici et maintenant, dans ce temps qui s’éternisait au motif qu’il était devenu la lenteur même dont chacun édifiait ses heures et ses jours n’était que la suite logique d’une aventure déjà ancienne.  

   Joy était-elle affligée de cette demeure à domicile, de cette durée qui, jamais, ne semblait pouvoir parvenir à son terme ? Non, étrangement Joy se tenait en elle-même avec le sentiment d’une plénitude dont, jusqu’à présent, elle n’avait aperçu que de brèves lueurs alors que son séjour actuel se déroulait sous les auspices d’un immédiat bonheur. Soi face à soi dans un dialogue généreux, prolixe. Elle n’avait plus à ruser, à se déguiser, à se réfugier dans des compromis, à jouer la comédie afin de coïncider avec ce que les autres attendaient d’elle. Elle se souvenait toujours de la remarque sartrienne qui postulait l’édification de notre propre trame existentielle à l’aune du regard de l’Autre. En effet, combien notre conduite était modelée par les attentes sociales, les conventions, la tyrannie de la mode, les manières contemporaines d’être ! Elle pensait encore, toujours dans l’optique de l’inventeur de l’existentialisme, au jeu auquel se livrait le Garçon de Café qui, dans ‘L’Être et le Néant’, se confond avec son rôle à tel point que nous n’apercevons plus que son emploi et non sa nature même, sa profondeur, son authenticité. Le Garçon de Café ment et se ment tout à la fois. Il est le support de cette fameuse ‘mauvaise foi’ qui met des masques sur les visages des hommes et les réduit à ne connaître que les rets d’une constante aliénation. Elle, Joy, à sa manière, placée dans son uniforme d’Hôtesse n’avait été que le jouet d’elle-même, mais aussi du regard des autres, ces étranges rayons qui pouvaient aussi bien l’éclairer que la laisser dans l’ombre et, en quelque sorte, la nier.

   Oui, elle devait se l’avouer, la relation à l’autre était toujours un problème. Ou bien elle pêchait par excès et l’on devenait sa banlieue, et l’on dépendait d’une autre conscience, ou bien par défaut et l’on s’enfonçait dans un solipsisme sans réelle possibilité d’en sortir. En réalité tout était question d’équilibre et le métier de funambule était toujours risqué car, trouver la juste mesure, n’était nullement question de logique mais de continuelles et parfois oiseuses transactions. Être un être social exigeait de grandes vertus. Faisant avancer sa réflexion sur le statut de la solitude, Joy pensa soudain à la visite qu’elle avait faite, lors d’une escale à New York, au Metropolitan Museum’. Elle était allée y voir une exposition sur des estampes de la période de ‘L’ukiyo-e’ ou « image du monde flottant ».

 

***

 

  

 

Joy et l’Hydre

‘La Grande Vague de Kanagawa’

Hokusai

Source : Wikipédia

 

   Elle était arrivée dès l’ouverture du Musée afin de profiter de l’exposition dans les meilleures conditions. Elle était entrée dans une vaste salle où se détachaient, sur un beau fond gris, les œuvres des artistes Japonais. Une estampe de petit format avait retenu son attention, ‘La Grande Vague de Kanagawa’. Elle en admirait la belle facture hyperréaliste qui figeait la Nature en sa plus exacte saisie. Joy avait l’impression d’être là, au milieu de ces vagues océaniques arrêtées en plein ciel, là sur ces lames d’eau qui imitaient les montagnes, avec la neige éblouissante de leur écume, leurs revers d’un intense bleu-nuit, les nervures qui délimitaient les tresses d’eau, les gouttes en suspension qui semblaient immobilisées pour l’éternité. Joy était atteinte en plein cœur par cette sublime vision du monde. Elle n’était plus en son corps de chair, mais dans cette manière de substance aérienne, immensément éthérée, subtile, qui se mêlait au Mont Fuji à l’arrière-plan, qui se confondait avec le ciel couleur de thé ambré. En suspension, ôtée à elle-même, à ses soucis du quotidien, reportée au lieu même de ses rêves les plus merveilleux. Etrange sensation de se sentir planer au-dessus de son corps, de se fondre avec ceci même qui est représenté, ce don de l’Art que rien ne saurait dépasser. Intime jouissance qui ne supporte nul partage, nulle dissonance, nul écart.

   Le réel est loin, bien au-delà des murs, les contingences abolies en quelque endroit secret de la Terre. Puis, c’est l’éclat soudain, la brusque irruption, le tonnerre qui gronde, les nuées qui se déchirent et versent des flots de pluie glacée. Les Visiteurs sont arrivés en masse, genre de hordes jacassant et sillonnant la salle sans même regarder ces estampes qui sont la beauté même. Chute, chute infinie de Joy à l’intérieur d’elle-même, à l’intérieur du monde, à l’intérieur des choses. Plus aucune place pour l’idée, la pensée, plus de place pour l’esprit qui s’abîme douloureusement dans la matière sourde, muette, dense, dépourvue de quelque transparence que ce soit. Univers abyssal où nagent les poissons aux yeux éteints, où les Hydres laissent flotter leurs lianes tentaculaires. C’était l’arche immense de la liberté, c’est la nuit des geôles pareilles à ces ‘Prisons imaginaires’ de Piranèse avec leurs architectures démentes suspendues dans le vide.

    Partout l’on marche. Partout résonnent les cliquetis des escarpins. On bariole le réel, on macule les murs de paroles inopportunes, on jette des gestes désordonnés dans l’espace, on regarde peu, bouge beaucoup. Des vols de freux noirs s’exhalent des bouches, des griffes lacèrent l’air, les rhizomes des cheveux voilent ce qui est à voir, les grilles des mains dissimulent le Mont Fuji, la chorégraphie des coudes aigus drosse les vagues hors de leurs cadres. Plus rien n’existe qu’un chaos avec son inextinguible bruit de fond. On est pris dans les mailles révulsives du non-sens, on se débat dans les marécages sans fin de l’absurde. On baisse la tête afin d’éviter les shurikens étoilés, les dagues effilées qui sifflent, le tranchant des sagaies, les pointes affutées des javelines, les projectiles de l’altérité qui fusent et, sur leur passage, entaillent et biffent la vie de ceux et celles qui, en silence, veulent connaître un peu de félicité, éprouver la douce consistance d’une onction balsamique. 

   Joy est sortie du ‘Metropolitan’, avec un genre de nausée (encore Sartre), avec l’étrange impression d’avoir été soustraite à cet éther onirique qui l’avait habitée avant que ne déferle la vague des Distraits, des Egolâtres, des Attila qui moissonnent tout sur leur chemin, pratiquent la politique de la terre brûlée. Depuis ce jour de mémorable aventure, Joy a regardé ses commensaux avec un œil différent. Certes, elle ne voulait nullement les condamner à la suite de ces comportements davantage motivés par une sorte d’inconscience que par une volonté délibérée de semer le mal. Sans doute elle-même, parfois, s’était-elle conduite avec humeur, superficialité, peut-être même paranoïa, les faits et gestes des humains sont si variables, complexes, imprévus, plus brodés parfois d’instinct que de rationalité. Cependant Joy depuis lors, se tient davantage sur ses gardes, inspecte longuement les êtres avant de leur accorder cet indispensable blanc-seing qui est la marque d’une estime réciproque. Il arrive même que notre Réfugiée se considère comme sa propre altérité. C’est de ceci, le différent en soi dont il faut partir pour connaître adéquatement la communauté des hommes. Rien n’est jamais semblable à soi, tout est toujours en évolution, en réaménagement, en lutte métamorphique. Nous sommes construits sur de la lave, agités de tellurismes, scindés par des séismes.

   Il n’était nullement rare qu’en des moments de vague à l’âme (douée d’une joie naturelle, pour autant elle n’était nullement exempte de chutes), elle se mît à méditer quelque phrase bien pensée du Professeur Henri-Frédéric Amiel, telle celle-ci tirée de son ‘Journal intime’ en date du 6 octobre 1877 :

   « Ne serait-ce point l'instinct de conservation et de préservation qui nous rend si insociables, si difficiles à contenter et à associer ? Il nous faut toujours remettre de l'air entre nous et les autres, fussent-ils nos collègues, nos parents, nos amis ; nous ne pouvons les supporter à la continue, parce qu'ils ne satisfont quelque chose en nous qu'au détriment d'autre chose, c'est-à-dire parce qu'ils ne favorisent pas l'essor de tout notre être. Réciproquement, nous les fatiguons et les ennuyons assez vite. »

    Combien ces paroles étaient vraies. Combien celui qui les proférait passait sans doute pour un ennemi du genre humain. De telles assertions pouvaient trouver le lieu de leur évocation uniquement dans des carnets secrets dont seul leur Auteur était le destinataire. Ce qui revient à dire que toute vérité n’est pas bonne à énoncer. « Il faut de l’air », oui, il faut de la distance entre les Vivants et Joy s’en rendait compte depuis le lieu de son recueillement. Jamais elle n’avait mieux éprouvé la réelle valeur de la solitude. Le confinement avait été l’événement d’une rencontre avec elle-même, son propre fond, ses intimes ressentis. Elle se demandait jusqu’où pouvait aller cette expérience. Intelligente, elle se doutait des limites de l’exercice. Elle savait, en profondeur, que Robinson ne pouvait vivre qu’à proximité de Vendredi. Tous les Vendredis du monde brasillaient au loin tels des astres sur le point de s’éteindre, de disparaître dans l’étrange nuit cosmique. S’en réjouissait-elle ? Certes oui, il serait toujours temps de rejoindre la foule sur quelque agora du vaste monde !

 

Rêve de Joy

 

   Derrière la vitre de la verrière, la nuit décline lentement, se décolore, vire au gris que, bientôt, un bleu pâle remplacera de son à peine insistance. Joy s’éveille dans ce flux si peu perceptible. Elle s’étire doucement, laisse pénétrer en elle les effluves légers du jour. C’est toujours un grand bonheur que de se sentir exister en marge de soi, appelé par cette vie qui bat alentour et demande à être fêtée. Joy fait une rapide toilette puis s’installe près de la fenêtre, croque une pomme. Depuis des jours déjà, c’est son poste d’observation. Elle est à distance du monde qui ne la requiert qu’à la marge, dans cette zone d’indistinction où le regard s’éveille lentement à ce qui n’est pas lui. Le temps est clair, lumineux, parfois traversé par les nuages, le vent, animé des giboulées de Mars. Tout est conforme à ce qui doit advenir dans une exacte logique. Rien ne semble différer de soi. Les arbres sont les arbres, le canal est le canal, l’existence cette longue parenthèse entre la naissance et la mort. Tout est si naturel et l’on se sent si proche des choses, sa propre peau tout contre le tissu de l’exister. Il suffit de se laisser aller, de ne nullement résister aux phénomènes, de les endosser avec sérénité. Joy est Joy jusqu’à la pointe extrême de son être.

    En elle, la plénitude, l’excès de sens, la complétude pareilles à une ruche bourdonnant d’un clair pollen. La Jeune Femme est-elle étonnée de ceci ? Non, pour la raison que ce qui est en elle est son entière possession, que rien ne l’exile hors de soi, que nul écart ne peut l’atteindre qui la ferait douter de qui elle est dans ce présent dont elle assume la totalité du réel avec confiance. Un genre de douce fatalité empreinte cependant de la liberté d’une conscience ouverte à l’infinie variété des choses. Joy flotte longuement en soi, elle médite des pensées belles et entières que ne vient tronquer ni la lame d’un souci, ni l’ombre d’une peur. Joy est dans cette manière de cocon douillet, placée à la juste place lumineuse d’une conscience affermie en soi, autarcique, indivisible, indissoluble. C’est la première fois depuis bien longtemps que ce sentiment extatique s’empare d’elle et la porte au seuil d’un possible Eden.

   Joy allume une cigarette, aspire la fumée, la rejette en deux longs fuseaux qui coulent de ses narines. Un nuage envahit la plaine de la verrière, y dessine des moirures, des zones aquatiques, y trace de brefs arcs-en-ciel. En bas, sur le quai, elle perçoit des formes étranges, des formes humaines-inhumaines. Etiques effigies dressées contre le ciel d’étain et de plomb. Immobiles, comme Eternelles. Ce sont des momies, d’anciens Subversifs qui ont bravé les interdits pour gagner un peu d’éternité sur terre, happer quelques miettes de bonheur, saisir d’ultimes provendes que leurs corps réclamaient, que leurs esprits appelaient comme s’il s’agissait du dernier sursis avant le Grand Saut Définitif. ‘Les Gardiens de la Vie’ avaient eu beau s’égosiller, hurler dans leurs porte-voix de tôle leur itérative injonction : « RESTEZ CHEZ VOUS », les Désirants n’avaient eu de cesse de sortir de leurs casemates de ciment, de gagner les corridors des rues, de se ruer sur les rives du Canal qu’ils identifiaient en tant que leur libre possibilité d’être. Et voilà que l’Hydre avait lancé ses assauts. Le pire, chez elle, c’est qu’elle constituait un ennemi invisible. On l’attendait ici et elle surgissait là, fulguration d’une écaille de mercure parmi les nuages, jet de flamme confondu avec l’éther, griffes acérées lacérant l’air, le réduisant en minces bandelettes. De l’extrémité du Quai de Jemmapes, comme s’ils avaient été hélés par leurs compagnons d’infortune, ce sont d’autres grappes de Subversifs, des pelotes de Complotistes et quelques Etourdis pris dans la tourmente qui arpentent le ciment des quais avec méthode, résolument, pareils à une Armée qui gagnerait héroïquement, fièrement, le champ de bataille, autrement dit le champ d’honneur.

   Venus du plus loin du ciel, des éclairs fusent, des meutes de tonnerre grondent, des catapultes de glace se précipitent vers le sol avec une furie inextinguible. Tous les Vivants, sans exception sont immédiatement réduits à n’être plus que de minérales concrétions, des genres de dolmens cloués au peuple aérien, des stalagmites aux orbites vides. Non, ils ne sont nullement déconcertants, terribles à voir, ils sont devenus des pierres suspendues, des jets de fronde ne connaissant nullement leur cible, des pièces de monnaie frappées de l’invisible poinçon qui les fixe à demeure. Joy jouit du spectacle sans arrière-pensée, tout comme, d’une loge de théâtre, on observe au bout de sa lunette le jeu sublime des acteurs. C’est identique à une partie d’échecs avec ses Rois, ses Reines, ses Fous, ses Cavaliers, ses Tours, si ce n’est que le jeu est suspendu, rivé à son Echec et Mat. Immuable. Fixe parmi les Fixes qui, au ciel, font luire leur lumignon d’absolu.

   Mais quelle est donc cette lueur inhabituelle, cette bande de phosphore qui teinte de chromatiques boréales les eaux du Canal ? Ne serait-ce la substance même des ossements des Anciens Vivants qui migrerait longuement, continu et inévitable écoulement héraclitéen en direction du Tartare, là où le Feu les digèrera, les assimilera à sa propre nature ? Tout est si beau dans cette figure de l’extrême dénuement ! Joy lève lentement les yeux, balaie la ligne d’horizon de la Grande Ville. Vision fantastique, entièrement chiriquienne, si près de ce que pourrait être la Forme Idéale si elle pouvait trouver sur Terre, dans la texture du sensible, matière à sa propre projection. Il n’y a plus ni rues, ni places, ni immeubles haussmanniens bordant de larges et élégantes avenues. Il y a seulement le réel réduit à sa portion congrue, le plus petit dénominateur commun dont la traditionnelle fierté humaine pourrait s’enorgueillir. Quelques bâtiments blancs comme du talc dressent leurs façades tout contre la dalle vert-bouteille du ciel. S’y découpent des arcades régulières, décroissantes, dont la ligne de fuite se glisse dans la fente de l’horizon. De hautes cheminées d’usine dressent leurs fûts sombres et inutiles dans un air avaricieux, troué de lianes bleu-marines. D’anciens Existants, figés dans leur bloc de résine. D’autres Spectrales Figures dessinant des sculptures en pied, hiératiques, illuminées de l’intérieur d’une lumière glauque, abyssale. Avant-goût de la Fin du Monde, mais rien de bien inquiétant et Joy se réjouit à l’avance de ce désert si vide et si plein en même temps.

    Un avion, chargé de ses essaims humains traverse le ciel avec lenteur, suivi de ses deux colonnes de vapeur. Cela fait sourire l’Observatrice. A quoi bon ce suprême voyage puisque tout, bientôt, sera réduit en cendres et que nul Phénix ne pourra revivre de sa poussière ? Tout sera au Néant. La radio demeure définitivement muette. Plus de Subversifs, plus de Vigiles. Les Gardiens de la Vie se sont tus. Les Nourrisseurs du Peuple ne nourrissent plus personne, eux-mêmes non plus. C’est la Grande Dévastation Universelle, le Cataclysme Final par lequel l’Humanité connaît ses dernières heures, si ce ne sont ses ultimes secondes. Joy fume longuement. La fumée se dissipe au contact de l’air. Puis, plus rien !

 

    Interprétation du rêve et du réel de Joy

 

   Sans doute la vision survenue au cours du rêve paraîtra-t-elle surréaliste, fantastique, mais c’est bien là l’essence de l’activité onirique que de se détacher des habituelles factualités qui tressent notre ordinaire. De les sublimer, d’offrir ce que jamais l’existence ne nous offre, à savoir le large et lumineux horizon d’une entière liberté. Il ne vous aura nullement échappé, Observateurs du rêve de Joy, que ce dernier, pour violent qu’il apparaît, sous les auspices d’une destruction totale de la condition humaine, non seulement ne contient nulle haine vis-à-vis de celle-ci mais, qu’à l’opposé, elle doit s’envisager à la manière d’une chance inouïe offerte au monde des Existants. Oui, disparition qui suppose, en une sorte d’Eternel Retour, la possibilité d’une précieuse palingénésie au terme de laquelle l’Espèce Humaine, dans son ensemble, après avoir connu les cendres du Phénix, se verra dotée d’une renaissante Vie Nouvelle qui, ayant effacé les traces du Passé, découvrira les conditions mêmes d’une vie heureuse ouverte aux perspectives les plus inespérées. Car, si vous avez été attentifs à l’histoire de Joy, aux événements qui ont émaillé sa vie, vous n’aurez pas été dupes du fait que cette belle personne poursuit avec assiduité un vœu qui lui est cher, de nature idéale-édénique, laquelle se traduit par la refonte du système de l’humain, fonctionnement auquel se substituera un Principe de Perfection Absolue, le Bien ayant définitivement terrassé le Mal. Mais n’allez nullement croire que cette pensée est entachée d’erreur, que l’Homme est définitivement rivé à ses vices, que son destin ne peut être qu’aporétique.

   Certes la foi en l’humain a besoin de se renouveler profondément, ce qui suppose le passage par une manière de cataclysme, dont Joy est en quête, tout simplement pour éradiquer le Mal jusqu’à la racine. Ce qui signifie, qu’une fois la palingénésie opérée, les Nouveaux Existants n’auront nul souvenir de leur vie antérieure, que la beauté de quelque réminiscence de faits anciens, de quelque nature qu’ils soient, heureux ou malheureux, leur sera ôtée. Le Peuple Nouveau vivra uniquement dans le temps présent, à l’intersection de l’instant le plus punctiforme qui se puisse imaginer, genre d’étincelle qui brasille et illumine ceux qui en sont les témoins. Oui ceci est possible et il faut abonder dans le sens des idées de Joy, cette pure JOIE qui s’allume à seulement évoquer son nom. Le projet que nous adresse l’Hôtesse de l’Air (un autre nom pour l’Idéal), n’est rien moins que la redite, à la virgule près, d’une des grandes pensées qui ont émaillé le parcours singulier des Civilisations.

   Rejoignons Dante et sa belle et irremplaçable ‘Divine Comédie’. Mais laissons-nous guider par le poème. Nous traversons les flammes de l’Enfer, nous y voyons les Damnés subir les tourments les plus terribles, leurs corps châtiés à la hauteur de leurs vices. Puis nous empruntons un souterrain qui débouche sur une haute montagne qu’entourent de larges eaux, et c’est le Purgatoire qui nous accueille avec un peu plus de douceur que l’Enfer n’en avait manifesté à notre endroit. Nous montons lentement jusqu’à atteindre un point lumineux dont nous savons qu’il s’agit du Paradis Terrestre, du Jardin d’Eden dont, au plus profond de nous-mêmes, nous portons l’image pareille à un glacier étincelant, situé bien au-dessus de la Terre, bien au-dessus du souci des Hommes. La vision s’illumine soudain d’une pure beauté : Béatrice-Joy (deux êtres réunis en un seul, prodige de l’étonnante fusion des altérités), se tient au seuil de cet Eden qui n’est autre que ce Nouveau Monde qui, de tous temps, était annoncé comme le bien le plus précieux de la conscience humaine. Mais les humains trop distraits, trop occupés d’eux-mêmes, n’en avaient nullement perçu le chant de source. Voici que tout s’éclaire, voici que Dante-Virgile, ces émissaires des dieux, ces porteurs du Verbe essentiel, celui du Soleil en tant que Souverain Bien, ce rayonnement sans fin, cette inaltérable source de vie, cette pure essence qui irradie jusqu’au plus profond, ces Poètes donc nous font l’offrande du présent le plus précieux, cette Vérité qui fait nos corps transparents et nos yeux traversés du chant des étoiles.

   Voici, notre interprétation n’ira au-delà de cette fable, de ce mythe si vous voulez. Mais détrompez-vous, le mythe n’est pas assimilable au mensonge, il en est l’envers, il est plus vrai que le réel soumis au hasard et aux aléas de toutes sortes qui en sont les chutes les plus mortifères. Le mythe a grande valeur au simple motif que c’est notre conscience qui y imprime la marque de sa volonté. Mais une volonté douce, positive, seulement préoccupée de chasser les ombres, de faire surgir la lumière, sa plénitude, son efflorescence sans pareille. Autrement dit notre imaginaire nous a déposés au point le plus haut qui pouvait nous être remis, à savoir créer les conditions de notre propre liberté. Car le Monde qui apparaît devant nous, les arbres qui s’y sont levés, les rivières qui y coulent, les montagnes qui s’y projettent en direction du ciel, c’est bien nous qui les avons tous portés sur les fonts baptismaux de l’exister. Autrement dit, ce sont nos affinités les plus vives qui ont dressé leurs concrétions dans l’air teinté de bleu. Nullement une minéralisation, une réification comme celle qui affectait les Hommes atteints par le Mal radical de l’Hydre. Mais à elle il nous faut revenir et connaître son destin.

 

   Réalité de Joy

 

   De l’Hydre nous parlions comme de ce fléau qui paraissait éternel. Mais voici que l’Hydre a été vaincue. Les Hommes les plus valides, les plus ingénieux, ceux qui restent, dont l’intelligence n’a été atteinte par les flèches de curare déversées par le Monstre sur l’Humanité entière, donc les Existants ont assemblé leurs forces et leur génie afin de laver la Terre de l’affront, des continuels assauts qu’elle a subis. Ils ont convoqué toutes les ressources de l’Intelligence Artificielle, ont fabriqué une ingénieuse Catapulte qui lance ses rayons mortels sur la moindre lueur d’écaille, le plus minuscule mouvement de l’air, l’infime rayonnement suspect s’imprimant au revers des nuages. De grands lambeaux de peau sont tombés du ciel, des monceaux d’écailles argentées ont semé les trottoirs des villes, des langues anciennement de feu se sont éteintes, inutiles lianes parsemant les sillons de terre au fin fond des campagnes, sur la plaine lisse des plages, sur les boulevards dépeuplés des villes.

   Alors, après que le cataclysme a eu lieu, le Peuple des Valides s’est relevé, celui des Blessés s’est régénéré, celui des Morts a ressuscité. La Planète s’est couverte de forêts pluviales profondes où des oiseaux polychromes poussent leurs trilles enchantés. Les mers se sont couvertes d’une belle écume blanche posée sur des reflets d’émeraude. Le ciel s’est vêtu d’une transparence du cristal. Les hauts immeubles des villes ont astiqué leurs falaises de marbre. Les Femmes ont revêtu leurs plus beaux atours, les corolles de leurs robes flottant gaiement autour d’elles à la manière d’un essaim de brillants insectes. Les Hommes ont arboré des costumes clairs, un œillet à leur boutonnière disant leur joie intime, leur contentement d’être ici, parmi les éclats du jour, la permanence de l’heure, le temps long qui semble éternel.

    Depuis son cocon en plein ciel, Joy a repris ses voyages intercontinentaux. Souvent elle se surprend à admirer le tableau étincelant de la Terre, tout en bas où vivent les myriades de Vivants. Souvent ses yeux parcourent le ventre épanoui des nuages, le lisse de l’éther, l’infinie variété du monde et cette vision se nomme ‘Joie’, se nomme ‘Joy’ au plus haut de sa présence. Aujourd’hui Joy est arrivée à New York. Aujourd’hui Joy visite le ‘Metropolitan Museum’. De sa dernière venue en ce lieu elle ne conserve nulle empreinte puisque ce Monde est Nouveau, entièrement Nouveau, que la mémoire n’existe pas, que les souvenirs ne font partie que du Monde Ancien évanoui à tout jamais.  Sur les murs du Musée des estampes de la période ‘ukiyo-e’ dont elle se surprend à aimer les images d’une manière totalement passionnée.

   L’exposition dans son ensemble est consacrée au ‘Tôkaidô de Hiroshige’, Elle observe avec une grande attention le parcours mythique de cette « route de la mer de l’Est » qui relie Edo (anciennement Tokyo) à Kyôto, la capitale impériale. Elle est seule dans la grande pièce baignée d’une douce lumière. Tout à sa joie d’admirer ces œuvres si étonnantes qui témoignent du génie particulier des Japonais, de leur culture si singulière. Quelques mouvements derrière elle, les premiers Visiteurs. Leur venue est si discrète, c’est à peine si Joy s’est aperçue de leur présence.

 

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Joy et l’Hydre

‘Sanjō Ōhashi’

‘Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō’

Hiroshige

Source : Wikipédia

 

   Elle s’arrête longuement devant la ‘55° Station’ qui est la dernière du long périple des Voyageurs. L’estampe porte le titre ‘Le grand pont de la troisième avenue’, ‘Sanjô ô Hashi’ en japonais. Ce que l’illustration représente : un grand pont de bois en dos d’âne enjambe la rivière Kamo dont les eaux sont de teinte bleu-clair, déclinant jusqu’à une touche d’ivoire fine. Des bancs de sable en traversent le cours tranquille. Des piliers de bois soutiennent l’arche dans une architecture régulière qui en illustre le cours comme s’il s’agissait de rendre le temps concret, de lui donner des assises terrestres. Sur la rive opposée, les maisons de la Capitale avec leurs toits bleus et rouges. On distingue un habitat urbain recelant de multiples trésors, riches palais, jardins raffinés, sanctuaires et temples. Plus haut, les reliefs du mont Hiei avec, à sa base, le vert soutenu de ses arbres puis, vers le haut, les taches claires d’une végétation plus clairsemée. Au-dessus, jusqu’à l’horizon qui s’éclaire de lueurs vernissés, solaires, la montagne Higashiyama. Tout est pris dans une atmosphère si éclatante en même temps que simple et dénuée de tout artifice, une climatique heureuse dont Joy pense qu’il pourrait s’agir d’une contrée utopique, peut-être d’un Paradis sur Terre pour des ‘hommes de bonne volonté’. Tout est si calme, si plein dans le jour qui luit de son propre bonheur.

   Les Visiteurs se sont rapprochés. Eux aussi regardent, fascinés, l’estampe au gré de laquelle ils semblent accomplir un voyage intérieur qui les élève au plus haut d’eux-mêmes. Leurs visages d’étain sont éclairés du dedans. Leurs fronts sont des falaises où glisse la palme d’une lente clarté. Sous leurs vêtures légères, presque diaphanes, Joy devine des corps de métal, cuivre et platine mêlés, souples malgré tout, disposés à toutes les métamorphoses qui pourraient leur dire le mot de la joie. Joy est étonnée et ravie à la fois.

    (Le Lecteur aura fait le parallèle avec la première visite de Joy au ‘Metropolitan’, au cours de laquelle les spectateurs, plus touristes qu’esthètes, avaient perturbé sa vision des choses, la laissant sur le bord d’un doute au sujet de la condition humaine.  Elle pensait que nul progrès, demain, ne pourrait plus avoir lieu, seulement des parcours hasardeux, erratiques, soudés au ventre de la Terre sans qu’aucun Ciel ne vînt en tempérer la lourde rusticité. Cependant un genre de miracle a eu lieu qui a transformé le plomb en or. Les Distraits d’hier sont devenus les Attentifs d’aujourd’hui, les Bavards des Discrets, les Agités des Calmes, les Agressifs des Pacifiques, les Barbares des Civilisés. Oui, c’est assez incroyable. Il a fallu la tragédie de l’Hydre pour que l’homme réalise qu’il faisait fausse route, qu’il s’égarait en dehors de son essence, qu’il préférait les atteintes du Mal aux faveurs du Bien. L’Hydre a été l’électrochoc qui les a rendus lucides, les a amenés à recouvrer un libre arbitre, ils en avaient perdu la trace. Maintenant ils commençaient à sorti de cette tyrannique ‘Cour des Miracles’ avec ses chapelets de gueux qui ne pensaient qu’à détrousser d’autres gueux, leurs frères en misère, en désarroi. Enfin le Peuple des Existants redressait la tête. Enfin ils renonçaient aux instincts primitifs qui les faisaient, parfois, plus proches de la Bête que de l’Homme. Enfin ils renonçaient à leur système limbique-reptilien pour se doter d’un brillant néocortex. Enfin ils portaient sur l’Art les ‘yeux de Chimène’ et troquaient la cognée contre la brosse du Peintre).

   Aux Nouveaux Attentifs, aux Nouveaux Esthètes, Joy s’est mêlée. Eux et elles ne font plus qu’une seule et même ligne continue qui monte en direction du ‘Sanjô ô Hashi’, ce ‘grand pont de la troisième avenue’ qui se donne pour l’allégorie d’une félicité surgissant à l’aube des consciences lorsque celles-ci, sortant de l’ornière et de l’inconnaissance, découvrent la pure lumière d’une Idéalité. Oui, il faut sortir de soi, s’extraire de son étroite tunique, connaître son exuvie, tel le reptile qui change de peau au printemps et inaugure une Nouvelle Vie. Il faut faire table rase du passé, désigner l’instant présent en tant que lieu de la manifestation du ‘carpe diem’, mais cette jouissance à soi n’est nullement gratuite, logée en quelque facilité. Elle suppose l’exercice d’une lucidité quotidienne, la reconnaissance de l’Autre, le respect des choses et du monde.

   Dans le flux zénithal de l’immémoriale lumière, Joy et ses Co-existants se sentent pareils à des bourgeons en train d’éclore. Ils sont identiques à des feuilles tendres s’ouvrant au délicieux caprice du jour. Sur les larges travées du pont de bois, ils avancent en direction de leur futur, au plein d’une sensation qui les fait pures totalités à même l’étincelle temporelle qui les accueille en son sein sans aucune réserve. Ils sont condensation du temps, goutte suspendue de la clepsydre, grain de silice dans la gorge du sablier. Ils se fondent dans le flot continu des Pèlerins qu’ils découvrent à la manière d’un miroir, à la façon d’un écho de qui ils sont. Et ils ne sont nullement étonnés de cette onde qui court d’eux aux autres avec naturel, des autres à eux, avec facilité.

   A proprement parler, ils n’ont plus de frontières, plus de limites. Ils se sentent exister dans le genre d’une substance unitive nullement séparée du monde ou de leurs Coreligionnaires mais bien plutôt imbriquée dans leur présence, comme une forme gigogne s’emboîte en son autre sans différence, une fusion seulement. Les Discrets, les Calmes, les Civilisés, tantôt se découvrent vêtus de kimonos teintés de bleu pastel, arborant de larges ceintures obi fleuries de motifs polychromes, leurs pieds chaussés de sandales de chaume zöri qui chuintent doucement en glissant sur les lames polies du bois de sycomore, abritant leurs yeux sous des ombrelles en parchemin ou des chapeaux d’herbe sugegasa. En réalité, ils sont eux et les autres, ils sont eux et le monde. Sans césure. Sans partage. C’est une manière de symphonie qui prend tout en son ensemble afin que, de ce rassemblement, puisse naître la valeur d’une harmonie. Et le processus joue en sens inverse, si bien que les Pélerins, par exemple une Akemi peut devenir une Estelle, un Akinori un Lucien, une Emiko une Joy. C’est ceci la grande fraternité du Peuple Nouveau. Maintenant que l’Hydre maléfique a été éliminée, il semble qu’elle ait emporté avec elle les éruptives tentacules du Mal qui se nomment indifféremment Lucifer, Méphistophélès, Satan, Belzébuth mais, aussi bien, Indifférence, Egoïsme, Orgueil et bien d’autres subtilités dont le genre humain est prodigue à l’envi.

   Maintenant, Joy a suffisamment empli ses yeux de cette beauté. Elle sort du Musée, à la rencontre d’autres beautés encore. Le Mal vaincu, il ne demeure que de larges agoras où glisse le vent de la félicité. Un alizé si léger, on le dirait de mousse et d’écume. Partout le Peuple Nouveau sillonne les avenues avec confiance. Les Existants sont libres d’aller où bon leur semble sans contrainte. Il y a dans les volutes d’air comme des souffles embaumés. Oui, car la Nature s’est régénérée, oui car la Nature veut vivre au rythme des Hommes, partager leur gaieté, la susciter là même où c’est possible. Les grands glaciers, au loin, brillent de mille feux. L’eau des Océans est gonflée, dilatée, comme pour dire le merveilleux langage qui s’abrite en leur sein. Les sillons de terre luisent au soleil. Les trilles des oiseaux poinçonnent le jour de leur insouciance. Tout est placé sous le signe du renouveau, tout se ressource à sa propre essence. Ce qui est le plus manifeste, une prospérité partout répandue, un ravissement qui emplit les yeux des Femmes, flamboie telle une braise dans les yeux des Enfants. Chacun comprend les mille et un langages de Babel sans qu’il soit utile d’en effectuer une traduction. C’est ainsi, un Univers d’infinie rencontre des choses, cela se donne avec générosité, cela répand ses spores à qui veut bien en saisir le rare, cela exulte et diffuse à l’entour ce qui, de soi, ne saurait se retenir en une seule et unique conscience. Les consciences sont inclusions mutuelles, échanges subtils, alchimie sécrétant au grand jour les secrets de la pierre philosophale. Vivre ? Se laisser aller tout simplement à ce qui vient dans la sérénité. Vivre sur le mode de l’Ukiyo-e, tel que suggéré par Asai Ryōi dans ‘Les Contes du monde flottant’ :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... »

 

    C’est ceci dont Joy était en quête, que ce Monde Nouveau lui offrait. C’est ceci, identiquement, qu’attendaient tous les Existants, mais ils ne le savaient pas ou n’osaient se l’avouer. Avaient-ils peur que, cherchant le bonheur, sollicitant la joie, les Autres eussent pu tourner en ridicule leur ingénuité, leur naïveté ? Sans doute y avait-il de cela.  Le Monde d’Avant était si empêtré dans ses multiples contradictions que tout ce qui déviait de la règle commune était voué aux gémonies. Le Siècle avait répudié la Poésie, elle était trop ingénue, témoin d’esprits de doux rêveurs ne vivant que dans d’illisibles marges. Le Siècle avait renié toute approche sensible, sentimentale, des choses, leur préférant l’exactitude des chiffres, la rutilance des gains, la richesse éblouissante au bout du chemin. Le Siècle avait condamné les Lettres et les Arts pour ne retenir, de l’aventure humaine, que les certitudes matérielles dont ils pensaient qu’elles les sauveraient du désastre. Ce faisant, leur esprit s’était racorni, leurs âmes étrécies à un espace si étroit, elles n’avaient plus que la taille du ciron. La Métaphysique, ils l’avaient raillée car ils n’accordaient de crédit qu’à ce qu’ils voyaient, ils ne retenaient et n’entendaient du monde que ses espèces trébuchantes et sonnantes. En définitive et d’une manière totalement paradoxale, c’était une figure du Mal, l’Hydre redoutable en l’occurrence, qui leur avait ouvert les yeux, leur offrant par son sacrifice final, l’une des vertus les plus estimables, ce Bien qui les avait rendus à eux-mêmes dans la plus exacte perspective de leur humanité. Un avenir lumineux se montrait qui effaçait tous les miasmes anciens, abolissait toutes les erreurs passées, gommait tous les comportements inadéquats.

 

   EPILOGUE

 

   L’avion dans lequel Joy effectuait ses voyages, s’il traversait parfois encore des ciels agités et si, sur la Terre, des exhalaisons non totalement résolues faisaient, ici et là, leurs taches ombreuses, il n’en demeurait pas moins que les Terriens, après avoir été légers et inconscients, avaient grandement progressé, renonçant peu à peu à leur égocentrisme, ne se considérant plus comme le nombril du Monde, prenant soin de la Planète et des Autres. Bien évidemment, Lecteur, la connotation morale ne t’aura nullement échappé. Mais sans règle éthique, l’existence n’est qu’un désert où ne poussent que des plantes amères, desséchées, où le peuple des Hommes ne peut trouver de site accueillant sa longue marche. Les Nomades se guident grâce à l’observation du ciel étoilé, au sein de cette généreuse Nature, notre Mère à tous. Ils se servent de ‘L’Etoile du Berger’ pour orienter leur destin. Première étoile apparaissant le soir, dernière étoile s’éteignant le matin. Comme une allégorie infiniment lumineuse encadrant la nuit de l’inconscience et, sans doute, l’éclairant de loin. N’est-ce pas une Vérité que ceci, deux éclats du Bien de part et d’autre d’une ombre maléfique ? Les Bergers, de tous temps, ont été hommes d’une grande sagesse. Puissent-ils nous inspirer quant au chemin à suivre, nous les Distraits qui avançons sans le savoir vers notre être, n’en percevant ni les limites, ni l’immense effusion qui en brode l’essence ! Toujours il y a plus à voir que ce que nous voyons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:25
Aurais-je tout saisi de toi ?

 « Histoire brève »

   Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

« Et les enfants couraient, pour saisir des flocons d'écume que le vent emportait.»

 

Flaubert - « Un cœur simple »

 

*

 

   Sais-tu combien l’on ne voit des Autres qu’un fragment ? Tu croises un Quidam dans la rue. Tu es inquiète. Tu es curieuse. Cet Inconnu te plaît, d’emblée, sans même que tu te sois posé la question d’en connaître la raison. Mais pourquoi donc ton cœur a-t-il battu la chamade à seulement en voir la mince silhouette ? Un genre de tourneboulis qui confine au vertige. L’impression délicieuse de n’être plus qu’un flocon emporté par le vent. Un abîme qui se creuse mais empli du doux sentiment d’une présence qui chante, du recueil dans l’intime d’une source vive qui, jamais, ne s’éteindra. Rien, désormais, ne te fera grâce d’un oubli. Comme ces ritournelles qui vissent leur cantilène au milieu de ton front, qui ne te laisseront nul répit.

   Tu es rentrée dans ta chambre sous les combles. Le ciel de Paris est gris. Entre perle et argent. Cet indéfinissable qui scelle ton destin et donne la mesure à ton être fantasque. Jamais tu n’as eu de lieu réel où t’amarrer. Une éternelle ramure du jour à l’insatiable ressourcement. Jamais de halte ou presque. Les heures telles des chutes de pluie dans la gorge d’un aven. Seulement des gouttes résonnent dans le vide dont tu ne saisis que l’infime clapotis. Maintenant te voici livrée au doute d’un regard si furtif. A-t-il au moins existé ce Passager anonyme sur le trottoir de ciment blanc ? N’a-t-il été pure hallucination, produit de ton imaginaire ? Je te crois si prompte à élaborer un conte, à y dresser des personnages de papier, à projeter sur la scène de ta solitude les êtres qui pourraient en abréger la peine.

   Depuis ma mansarde, située plus haut que la tienne, je t’aperçois posée sur un carré de toile bleue. Sans doute ton lit. A moins que ce ne soit un sol revêtu d’un tapis. Tout ceci, ce flou, cette approximation du regard dont tu figures le foyer, m’inondent de plaisir simple en même temps que je demeure seul face à mes approximations, à mes doutes. Je te connais si peu. Une médiation de mansarde à mansarde. Parfois je t’aperçois scrutant le ciel mais je ne peux savoir si ma propre image s’imprime sur l’écran de ta conscience, si je ne suis, simplement, une poussière perdue dans le cosmos ouvert de ta rêverie.

   Sais-tu combien il est douloureusement joyeux d’en demeurer à cette proximité dans le lointain ? Tu m’appartiens à seulement tracer ton esquisse. Je prends mon pinceau fantasmatique. J’en trempe l’extrémité dans un rouge amarante dont je trace le double sillon de tes cuisses, l’arrondi de tes genoux, la chute de tes jambes. Oui, tu es infiniment là, dans ta demi-nudité, plus offerte qu’à te présenter à moi dans le luxe d’un sofa qui résulterait d’un rendez-vous, d’un dessein, fût-il amoureux. Maintenant, ma brosse est enduite de ce jaune soufre qui dissimule ton sexe, abrite la plaine de ton ventre, fait de la baie de ton ombilic cet illisible point à la recherche de lui-même. Certes je suis réduit aux conjectures. Et quand bien même elles seraient fausses, je n’en tirerais nul plaisir plus vif qu’à faire de toi le motif d’un tableau. Nul ne m’ôtera cet amer dont mon être reçoit le don à seulement jeter mon regard au rectangle qui délimite ta forme. J’y devine une Jeune Femme aussi fragile qu’exigeante. Une manière de déesse qui ne se donne à voir que dans l’immédiat retrait. Est-ce là le feu de ta volupté ? Est-ce là l’unique possession que tu concèdes aux autres, qui constitue ta part accessible alors que l’essentiel se distrait des regards ordinaires ?

   Réduit au soupçon, je n’en subis nulle contrariété. Sans doute sais-tu, comme moi, qu’on ne possède jamais une chose qu’à mieux en accroître la distance, à la dissimuler derrière une haie de suppositions, à la cacher aux yeux à l’aide d’une résille qui n’en laisse paraître qu’une géographie éparse. Une colline, ici, avec ses boqueteaux, une rivière bordée d’aulnes, un rivage brodé de calcaire où flottent les galets. C’est ceci que nous sommes, des lieux successifs, des lumières dans le cercle des clairières, des ombres glissant dans le clair-obscur des vallons. Est-on si assurés du paysage qui vient à nous que nous le donnerions pour argent comptant ?

   Parfois aurait-on la tentation, avec Flaubert, de sentir ces « flocons d'écume » dont notre existence trace la continuelle entaille.  Ils neigent devant nos yeux dérobés, ils désertent les creux de nos paumes, ils effacent au sol les traces de nos pas. Vois-tu, en définitive, que reste-t-il du bel Inconnu qui a traversé le sable de ton désert ? Que subsiste-t-il de toi dans cette posture existentielle à la si courte rhétorique ? Et de moi, quelque chose prendra-t-il racine dans ta fibre de chair qui n’ait la consistance du vide ? Nous sommes des êtres du peu. Des « Voyageurs de l’impériale » qui ne connaissent du monde que son empreinte de poussière, du ciel que ces nuages après lesquels les enfants courent sans bien savoir qu’il s’agit de nuages. Peut-être de simples cerfs-volants dont la longue traîne, jamais n’a de fin ? Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:23
L’été au coeur de l’hiver

Santo Stefano di Sessanio

Source : Italy This Way

 

***

 

                                                              Le 9 Décembre, depuis les hauteurs de mon Causse

 

            

                               Ma Chère Etoile du Nord

 

 

   Tu sais, il y a peu, j’ai vu un reportage sur ton beau pays de Suède. Laisse-moi te dire combien j’en conserve un souvenir franchement hivernal. Tout jute si, encore, je n’en ressens les frissons parcourir la plaine de mon dos. J’ai vu Stockholm, ses ruelles anciennes pavées, j’ai vu ses larges places où étaient installées des sculptures de rennes rythmées par les points brillants de milliers d’ampoules. J’ai vu, pour la Sainte Lucie, de toutes jeunes femmes arborant, tout en haut de leurs têtes, une couronne de métal surmontée de bougies allumées. Combien je comprends ce rituel de la lumière, il est une fête au milieu de la nuit, un appel de la joie, une torche bienveillante venant trouer la toile grise de la nostalgie. Dès trois heures de l’après-midi survient un crépuscule aux eaux stagnantes, un genre de lourde taie posée sur les choses, un éteignoir, en quelque sorte, qui annonce la nuit proche. En effet, à quinze heures trente la nuit est déjà installée, amarrée aux quatre coins du pays avec une obstination qui paraît sans borne. Ma chère Sol, tu as bien du mérite de vivre à de si septentrionales latitudes, pour ma part, tu t’en souviens, je n’en ai éprouvé que la traversée d’un rapide été, trop rapide sans doute pour toi et tes congénères.

   Et maintenant, voici le temps venu de faire surgir un peu de soleil dans toute cette grisaille. Aussi vais-je te raconter mon séjour automnal dans cette belle chaîne des Apennins, cette étonnante dorsale qui parcourt presque l’entièreté de la « botte italienne ». Comme à l’accoutumée, je m’étais rendu au-delà des Alpes à des fins de reportage. Je ne connaissais guère la région des Abruzzes et nombre de lecteurs de « Méridien », la revue pour laquelle je travaille actuellement, avaient formulé le souhait d’en apprendre un peu plus sur cette contrée qui, somme toute, n’est guère éloignée de la France. Mais je vais parler au présent, ceci rendra mon récit plus vivant, en même temps qu’il me permettra à nouveau, d’en parcourir les étapes essentielles.

   Octobre. Le ciel est haut, lumineux, étendu d’un horizon à l’autre sans quelque rupture que ce soit, un genre de lac immobile sous la douce insistance des yeux. L’air est si léger, à peine une buée et déjà il s’envole loin au-delà du paysage lissé de beauté. Le « Campo Imperatore » est un vaste haut plateau tel que je les aime, il me fait invariablement penser à l’Altiplano andain, aux vastes steppes de Mongolie. Il me faut cette étendue sans contrainte, cet espace illimité comme si mon inspiration était à ce prix. En ce moment, je poursuis de front plusieurs projets, dont un me tient particulièrement à cœur, un genre de roman-essai au foyer duquel se montrera l’un de mes thèmes de prédilection, la poésie des Romantiques lorsqu’elle se donne comme idéal de vie.

   Au cœur du village de pierres blanches de Santo Stefano di Sessanio (son nom est déjà prétexte au rêve), j’ai loué, pour une semaine, une petite maison à étage qui me fait penser à l’allure générale d’un pigeonnier de chez nous. La pièce dans laquelle je vis est pourvue d’une étroite porte-fenêtre qui donne sur un balcon en fer forgé. De là, s’ouvre une perspective (tu connais mon goût du simple et de l’authentique), qui vaut tous les sites touristiques dont la valeur, à mes yeux, est d’être de simples cartes postales, si ce n’est l’unique poudre d’une illusion. Ici, c’est une succession ininterrompue de collines apaisées au ton de miel et de feuilles mortes (ah, quelle saison luxuriante que l’automne, quel enchantement du ciel libre, quelle plénitude du regard au contact maternel de la terre, quelle effusion de la généreuse Nature qui vaut bien une Majuscule à l’initiale !), ici, c’est comme la condensation pastorale en sa plus exacte vérité.

   Tout en bas du village, dans une légère dépression que l’on croirait être une doline, un lac de modeste dimension, ses eaux bleues reflètent les motifs alentours, si bien qu’il se pare des couleurs de la noisette, de la consistance des glands, de l’adouci de la glaise qui l’entoure de toutes parts. Des collines plus hautes sont tapissées, sur la presque totalité de leurs flancs, d’une épaisse toison végétale, on dirait la laine des moutons revisitée par quelque Artiste au pinceau semant, ici et là, de discrètes fleurs équinoxiales. Plus haut encore, plus loin encore, la ligne parme de montagnes propose aux yeux une belle transition avec la batiste transparente du ciel. Sais-tu Solveig, toi l’habitante des forêts boréales, combien cette humilité, cette modicité du paysage sont un réconfort pour le cœur ? Il semblerait, qu’en ces contrées d’essence biblique, rien ne pourrait s’annoncer que sous la bannière d’une joie imminente. Tu connais mon attrait pour la Nature en ses plus belles présentations. Ici, mes yeux sont comblés de ce qui, depuis toujours, était en attente. Il n’est pas rare que, depuis mon refuge caussenard, je ne me laisse aller au songe, tissant sur la bannière de mon front mille lieux étoilés qui n’existent que pour moi, mais avec quelle amplitude, avec quel enthousiasme interne, un livre ne suffirait à lui seul à en rendre compte !

   Pas plus tard que ce matin, avec ma voiture de location (une antique Fiat qui peine dès la première côte !), j’ai parcouru le vaste plateau semé de courtes herbes jaunes. Un vent léger en couchait le tapis et tout ceci ressemblait à un lac presque immobile étendu sous la vitre aérienne du ciel. Il y avait là, dans ce sentiment d’immense solitude, comme une manière d’être pleinement à soi, de s’appartenir jusqu’au bout de son être. Sans doute connais-tu de telles émotions intimes lors de tes promenades dans la forêt boréale ? Après avoir parcouru quelques kilomètres, j’ai dû céder le passage à un long troupeau de moutons. Pour moi, l’occasion était rêvée de faire connaissance avec le Berger, de cheminer avec lui dans ce beau paysage tout empreint de la beauté simple d’une Arcadie. Dans le reportage sur la Suède, j’avais eu l’occasion de découvrir les moutons de chez toi, les moutons du Gotland avec leur robe anthracite et leur tête aussi noire que la suie. Les troupeaux des Abruzzes en sont presque l’exact contraire. Leur laine est si mousseuse, si tendrement onirique, qu’ils se confondent avec le sol dont ils sont issus. Une parfaite unité reliant les hommes, les bêtes, la terre sur laquelle ils vivent. C’est une étrange en même temps que rassurante sensation de voir, juste devant soi, un genre d’harmonie subtile réalisée dans ses moindres détails.

   Devisant avec le Berger, Alessandro D’Angelo (ces noms italiens sonnent d’une bien belle résonnance méditerranéenne !), cependant, je ne perdais pas un instant, photographiant à la volée tout ce qui voulait faire sens, le fleuve ininterrompu des moutons, les crètes parcourues d’une maigre végétation, le ciel décoloré à la limite des yeux, les chiens qu’on appelle ici Bergers de Maremme et des Abruzzes. Ils ressemblent étrangement au Patou des Pyrénées. Leur fourrure est épaisse, d’un blanc virginal, sur laquelle ressortent avec vivacité les yeux, la truffe, les babines noires. Ils ont un caractère bien trempé mais, pour autant, n’affirment leur autonomie que lorsqu’elle n’entrave pas leur fidélité à leur maître. Alessandro m’a raconté par le menu (je parle assez couramment l’italien, ce qui, bien évidemment, a facilité nos échanges), toutes les qualités de ces chiens, qui sont innombrables. Le troupeau n’est pas sans le Berger. Le Berger n’est pas sans ses chiens. Ils sont de généreux compagnons. Ils protègent les moutons des attaques des loups. Une meute vit sur les hauteurs, une cinquantaine d’individus en maraude que les Bergers des Abruzzes repoussent à la mesure de leur force de dissuasion. Ces gardiens portent en eux, depuis la nuit des temps, un instinct infaillible qui en fait de redoutables défenseurs. Alors que deux ou trois chiens se fondent au milieu du troupeau pour assurer leur protection, deux autres gagnent les hauteurs, l’œil constamment aux aguets, prêts à foncer sur le premier prédateur venu. Les loups, prévenus de l’audace des chiens, préfèrent se tenir sur leurs gardes et se rabattent, par dépit, sur quelque animal sauvage faible ou malade dont ils font leur ordinaire.

   Le soir, après avoir pris un repas frugal, je m’assois à califourchon sur une chaise, sur le balcon, laissant mon esprit aller là où il veut, une sorte de douce rêverie à la Rousseau qui m’isole du monde environnant et ne me place plus que face à ma conscience, sans doute aux problèmes qu’elle n’a nullement résolus, aux souhaits qui n’ont pas été exaucés, aux projets qui n’ont pas abouti. C’est un peu l’attitude du Marin qui vient de regagner son port, qui refait, par la pensée, sa journée en mer, ses joies et ses peines, ses dangers et sa certitude d’y avoir échappé encore une fois. Ma station face au paysage, face aux rues du village qui descendent doucement en pente vers le lac, ne trouve sa justification au seul motif du songe, de la contemplation. Figure-toi, qu’en ces contrées sauvages que parcourent les meutes de loups, vient s’ajouter, pour le plus grand plaisir des autochtones, la présence maintenant devenue familière d’une femelle ours accompagnée de ses quatre oursons. C’est eux que j’essaie d’apercevoir lors de leurs excursions crépusculaires dans les rues de Santo Stefano.

   Maintenant, ce que je vais te raconter là, ce sont les vieux hommes des Abruzzes qui m’en ont fait part, eux qui sommeillent sur quelque banc du village, leur attention cependant aux aguets afin d’espérer réactualiser un spectacle quasi quotidien dont ils sont friands. Lorsque la lumière faiblit, qu’une vague lueur habite encore les sommets environnants, que les rues commencent leur voyage en direction des ombres nocturnes, venant toujours du même endroit, la famille ours fait son apparition, sans peur apparente de rencontrer des hommes, seulement préoccupés d’assurer leur sustentation. La plupart du temps, les oursons curieux se dressent sur leurs pattes de derrière, titubant à la manière de risibles culbutos, bientôt invités par leur mère à poursuivre le but de leur quête. Habituellement ils escaladent les clôtures grillagées des parcelles de terre des Villageois, lesquels espéraient naïvement qu’elles les protègeraient des incursions des ursidés. Ceux-ci, attirés par l’odeur des cerises, n’ont de cesse de parcourir le jardin et de chiper des grappes dont ils font leur repas. Les agapes terminées, il ne demeure sur place que quelques branches lacérées, des troncs griffés, des clôtures affaissées que leurs propriétaires, pestant, devront réhabiliter jusqu’à la prochaine visite. Muni de bonnes jumelles, je n’ai pu, tout au plus, saisir que quelques ombres fantomatiques s’extrayant du tissu déjà serré de la nuit. Mon imaginaire, au seuil du sommeil, prendra la relève.

   Tu connais mon improvisation en ce qui concerne l’organisation (j’aurais plutôt dû dire « l’inorganisation »), de mon travail. Me levant le matin, j’ai déjà assez de difficultés à assembler mon propre divers, à tâcher de parvenir à un semblant d’unité, aussi la perspective d’un reportage structuré dans l’espace et le temps ne se propose-t-il à moi que sur le mode d’une hypothèse floue qui, le plus souvent, échoue à me rejoindre. C’est bien l’intuition, sinon l’attente pure et simple de ce qui pourrait survenir, qui me mettent en marche, pareil au somnambule qui cherche avec hésitation son équilibre, sans jamais le trouver vraiment. C’est en feuilletant une revue d’ici, que j’ai extraite d’un antique tiroir de ma maison de location, que j’ai découvert, au hasard des pages jaunies, essaimées de chiures de mouches et de traces de doigts, ce document faisant état d’un séisme déjà ancien, aux environs des années quatre-vingt du siècle précédent (les années refluent si vite en direction du passé !), livrant à mes yeux étonnés l’ancien village de Rovina abandonné aux morsures de la disparition. Je me suis mis en marche en direction de ce lieu hallucinant, de cette marée de pierres arrêtée en plein ciel, livrée à la violence du vent, aux criailleries lancinantes des meutes de corneilles. Tu comprendras, qu’approchant de ce village-fantôme, des images fortes aient surgi en moi, extraites du plus profond de ma mémoire. Alternativement se donnaient devant moi des scènes du film d’Hitchcock « Les Oiseaux », avec ses théories de volatiles dessinant d’inquiétantes portées musicales sur les fils télégraphiques, avec ses hordes de noirs corbeaux buvant toute la lumière du soleil. Et, parmi ces vols inquiétants et désordonnés, c’étaient « Les Prisons imaginaires » de Piranèse qui dressaient dans l’air gris leurs étiques volées d’escaliers, leurs lourdes passerelles de bois, leurs arcs de pierre en plein cintre, les lianes des cordes venant d’on ne sait où, leurs balcons suspendus sur le néant.

   Et cet étonnant mystère du lieu, cet improbable abri pour populations inapparentes se renforçaient de la position de Rovina perchée tout en haut d’une colline de pierres et de terre, visible de loin, émergeant tel un Radeau de la Méduse, au-dessus d’une plaine habitée d’infini, parcourue de quelques sillons poudreux se confondant avec l’air ambiant. A ma place, Solveig, qu’aurais-tu fait, sinon marcher au hasard des rues jonchées de débris, sinon progresser dans le lacis labyrinthique d’une immédiate et saisissante pauvreté, sinon t’étonner de ce « no man’s land » et imprimer dans les circuits de ton appareil photographique quelques témoignages d’un désastre déjà ancien ? C’est bien ceci que j’ai fait : rôder des heures durant, tel « Simon du désert » en quête de sa propre conscience. Oh, je n’ai nullement été dérangé par quelque importun. Plus personne ne s’intéresse à ce tas de vieilles pierres, à ces portes éventrées, à ces pièces fossilisées au-dessus du vide, à ces témoignages archéologiques d’un autre temps.

   Plus personne, aujourd’hui, n’attache d’importance à l’histoire qui se dissimule au cœur même de ces ruines, aux vies qui s’y sont déroulées, aux drames et aux courts bonheurs qui ont émaillé le cours, sans doute chaotique, de l’aventure du village. A présent, ce que cherchent les voyageurs pressés, ce sont de vivants tableaux hauts en couleurs, ce que cherchent les curieux, des terrasses bondées où il fait bon s’assembler pareils à des abeilles dans la ruche, ce que cherchent les impatients, de rapides clichés qui leur disent la félicité immédiate de vivre, en ce lieu, en ce temps, et la hâte d’oublier ce qui n’est pas le présent, d’ensevelir le passé dans des linceuls de pourpre aux plis immobiles. Oui, Sol, je ne sais si cela tient à ma progression dans l’âge, au grisonnement de mes tempes, à ma mémoire déjà ancienne des choses mais, souvent, l’existence ne paraît me rejoindre qu’au travers d’un étonnant labyrinthe de verre aux parois déformantes. Mais rien ne sert de rebâtir le présent à l’aune du passé, le temps en son essence est si fugitif, qu’à peine avons-nous posé une pensée, qu’une autre survient dont la nouveauté gomme la précédente.

   Que te dire de plus sur mon périple italien, sinon que les intervalles ménagés entre mes visites aux Abruzzes, aux moutons, aux villages, était empli d’un travail de classement de mes notes manuscrites, du visionnage des photographies, parfois à l’écriture, sur des feuilles de papier maculées d’encre, de quelques méditations sur le roman-essai dont je t’ai déjà parlé. Rien que de bien quotidien. Rien que de bien familier mais la vie est tissée de ces mille riens qui nous traversent à bas bruit, auxquels nous ne prêtons guère attention. Pourtant, ce sont eux, bien plus que les grands événements qui nous structurent et nous portent en avant. Je te sais attentive à ces fins tropismes que ne perçoivent que les attentifs, les inquiets, les éternels poseurs d’interrogations.

   Mais il est grand temps maintenant de revenir à mon Causse qui est comme un écho de ma propre nature, de revenir à ta Suède logée au cœur même de l’hiver en son blanc silence. De la pièce où j’écris ma missive, je vois les têtes des chênes immobiles dans l’air qui fraîchit et alors je pense à tes forêts boréales, à la beauté des grands bouleaux clairs figés dans la nuit polaire. Oui, je pense à tout ceci et un long frisson glisse le long de ma peau.

 

                                                     Amitiés amoureuses du Sud

 

                                                        Ton prolixe diariste  

 

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 09:08
Ça marche, vers quoi ? Vers où ?

Coucher de soleil sur le Causse

 

***

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio

 

***

 

   « L’extase matérielle », quel beau titre pour un livre somme toute amplement autobiographique ! Quel beau titre pour la tonalité d’une existence laquelle, parfois, connaît le positif excès de l’extase, mais se meut, le plus souvent à bas bruit dans les ténébreux corridors de l’enstase. « L’enstase », ce mot rare dont la définition est oscillante, peu assurée de soi, un genre de lexique qui se jette à l’eau sans trop savoir nager.

   « Enstase » : « un mouvement de descente en soi-même, une rencontre entre la conscience de soi et de la transcendance. »

 

   De cette définition, ce qu’il faut à mon sens retenir, la « descente » bien plutôt que la « conscience » ou la « transcendance ». Une manière de flottement incapable de se prononcer sur son propre chiffre. Mais explorons cette inclination jubilatoire dont nous parle l’Auteur.

   Les définitions du dictionnaire : « Jubiler : Éprouver une grande joie, une satisfaction profonde que l'on laisse ou non s'extérioriser. Jubiler intérieurement, silencieusement, de gratitude. »

   Et complétons cette définition par l’emploi métaphorique de ce mot tel qu’employé par Céline dans « Mort à crédit » :« Il envoie tout dans le plafond... ça pleut les papelards, les dossiers (...). Une fois... deux fois... il recommence ! Toujours poussant des hurlements ! des joyeux !... Il est jubileur ! »

  

   La mise en relation de ces deux définitions de « jubiler » nous place dans la lumière crue de l’humaine condition. Si « jubiler » se veut synonyme « d’une grande joie », ce sentiment peut également consoner avec son contraire, ce qu’exprime avec une vigueur certaine la prose violente d’un Céline qui parle de « hurlements ». Et l’Auteur du « Voyage au bout de la nuit » a beau rajouter « des joyeux », rien ne sera atténué de ce cri (tel celui, célèbre d’Edvard Munch), purement tragique car, avec Céline, bien plutôt que de déboucher en plein ciel, « le voyage » se plaît et se complaît à demeurer dans son dénuement nocturne, à en épuiser les ressources jusqu’au paroxysme d’une jubilation en forme d’aporie. La formule placée en épigraphe de son œuvre-phare traduit avec beaucoup d’intensité ce signe de désespérance posé au front de l’Humanité comme son signe de mort :

 

« Notre vie est un voyage

Dans l'Hiver et dans la Nuit

Nous cherchons notre passage

Dans le Ciel où rien ne luit »

 

   Certes, l’annonce de Le Clézio ne se fait nullement sous des signes si désespérés, mais pour qui cherche à lire avec attention la suite du récit, la suite de cette marche somme toute hallucinée dans les rues de la ville, un geste de rebours de la lecture s’accomplit qui obscurcit le ciel jubilatoire énoncé quelques phrases plus haut. Témoins ces quelques mots qui peignent de suie la réalité du quotidien :

 

   « Les vapeurs d’essence, les gaz des voitures, les odeurs pourries des égouts qui coulent sur les plages, et la sueur humaine nourrissent mon sang. »

 

  Si, tout autour de l’humain, se construit un rayonnement lumineux qui diffuse sa joie, son ouverte « jubilation », en contrepoint ce rayonnement s’obscurcit d’odeurs délétères, de remugles de sueur. Le Principe de Réalité rattrape toujours le Principe de Plaisir, lui fait courber l’échine en un signe d’implacable soumission.  

   

   Reprenant les mots de l’Écrivain, les faisant miens, je vais tâcher de bâtir un possible cadre de vie, c’est-à-dire une fiction, puisque les phrases que je vais produire ne seront que verbalement performatives, sans effet sur le réel, si ce n’est celui de l’écriture. Je vais donc festonner quelques humeurs focalisées sur ce « JUBILE », avec sa face d’ombre, avec sa face de lumière, n’oubliant nullement la possible joie d’une marche « vers six heures, six heures trente du soir », cette randonnée crépusculaire signant aussi bien la fin d’un parcours humain et, à tout le moins faisant paraître le déclin attaché à une telle déambulation.  « L’ouest » en sa qualité hespérique faisant signe en direction de l’épuisement de toutes choses après que le Levant a été abandonné, qui brille encore d’un feu assoupi sur les rives floues du passé, qui s’épuise à être et pourrait bien sombrer, tirant derrière lui le Grand Rideau de la Scène Mondaine, jeu dont, conséquemment, nous pourrions être soustraits avec la violence soudaine de l’éclair.

  

   Et que veut bien signifier cette expression « et je suis pris moi aussi », si ce n’est l’épilogue d’un trajet qui se réduit au tragique de quelque geôle à nous promise depuis l’aube des temps. Sans doute ma propre flânerie sera-telle moins tragique (et encore !), davantage teintée de mélancolie à l’approche de cette nuit qui, si elle peut ressembler en bien des points à une matrice accueillante, n’en est pas moins la métaphore des choses s’abîmant dans des abysses sans fond.

 

*

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

(…) je marche (…), face à l’ouest… »

 

*

    

   NUIT

 

    La nuit a été longue, zébrée d’éclaircies, puis parsemée de grandes zones d’incertitude, de grandes banlieues vides cernées de remous d’ombre que trouent, parfois, de soudaines illuminations. La plaine du lit est lisse, monotone, semée de lourdes congères où le corps meurtri essaie de trouver un peu de repos. Les articulations craquent, prises qu’elles sont dans de complexes nœuds d’irrésolution. Oui, « irrésolution » car le corps pense à sa manière en de multiples et efficientes somatisations.

   

   Un frisson et c’est la passée d’un rapide bonheur s’invaginant au plus profond.

    Une tension et c’est une appréhension qui naît et se poursuivra tout le temps de l’arc-bouté des muscles et des tendons.

   Le rayonnement d’une chaleur et c’est la promesse d’un bonheur, là, à portée de la main.

  

   La nuit a été longue comme si, jamais, elle ne devait trouver son terme, déboucher en ce-qui-n’est-nullement-elle mais l’accomplit en son entier comme la-nuit-qu’elle-est : ce Mystère ! Longue la nuit, tout comme l’itération qui papillonne autour d’elle, hésitant à la nommer, à la définir, elle toujours en fuite de-qui-l’on-est. C’est au moment où on croit la saisir, à la décrue d’un rêve, qu’elle fuit loin, au-devant de-qui-elle-est, s’assurant de sa naturelle légitimité à n’être que l’Inconnue aux « sandales de vent », tel le divin Hermès chaussé de ces magiques talaria qui le transportent de lieu en lieu, lesté des messages dont il est l’unique détenteur.

  

   Oui, la Nuit est la Messagère du Vide et du Rien auquel s’entrelacent les lianes invasives du Néant. Au sortir de la Nuit que retient-on d’elle : sa noirceur, sa densité, son illisibilité ? Tous, termes de négation qui sonnent comme le glas de toute positivité, comme l’effacement de toute signifiance. Rôle unique et, paradoxalement bienfaisant de la Nuit : installer une césure entre les Jours, briser le cycle éternel, infini de la Conscience, y introduire le coin métaphysique de l’Inconscient sans lequel le Conscient ne serait qu’une coquille vide, une conque où ne résonnerait nulle altérité, une paroi sans écho, du Rien sur du Rien. Nécessaire dialectique du rythme nycthéméral où le cliquetis de l’Ombre et de la Lumière découpe dans le réel des lanières de signification temporelle. Faute de ceci : nul Temps, nul Être, rien que de l’Absurde succédant à l’Absurde.

  

   Qu’en est-il de notre perception intime du temps (clin d’œil à Husserl), elle n’est que le reflet de-qui-nous-sommes en notre réification la plus radicale :

   Temps du cardia en son effectuation diastolique-systolique.

   Temps de notre circulation sanguine : sang rouge artériel que notre réseau veineux peint en bleu : chromatisme de la temporalité.

   Temps de notre respiration : l’inspir dit la Vie, que l’expir reprend en sa réserve.

   Temps de notre sexualité : mouvement de donation-retrait qui est le Temps même de l’exister, sa scansion interne, son ultime sens.

  

Notre perception intime du temps :

 

qu’en est-il de la longueur du Jour au regard de celle de la Nuit ?

Le jour est-il la pure grâce d’une possible éternité

dont la nuit serait dépossédée ?

Y a-t-il des Jours longs et des Nuits courtes ?

Long jour d’ennui, courte nuit de la pure jouissance.

 

  Mais l’on comprend, d’emblée, que la réponse à toutes ces questions ne peut qu’être en référence aux motifs qui sillonnent le Jour, aux fulgurations du songe qui brasillent tout au long de la Nuit.

  

   Donc la nuit a été longue. Un pied dans le réel, si peu ! Un pied dans l’irréel, tellement ! Une position d’Équilibriste, un ressenti de Funambule. Venant du plus profond des ténèbres, des percussions d’images, des emboîtements de signes, une manière de joyeux, aussi bien qu’emmêlé caravansérail dont rien ne sort qu’une énigme à elle-même sa propre stupeur. Des architectures parfois, des architectures de vent et de matière, chacune empruntant à l’autre sa consistance ou bien sa pure évanescence.

  

   Mais que sont donc ces spectres qui me visitent, qui tapissent les murs de ma chambre de tremblantes irisations, qui impriment en ma tête de curieux hiéroglyphes que mon inconscient peine à déchiffrer ?

 

Que sont ces bribes de Réel-Irréel

en leur singulière étrangeté ?

   

   Parfois, arc-bouté sur la toile de ma couche, mains crochetées aux bords, tendu à la façon d’un arc, j’essaie, en vain, de saisir une bribe de sens, de la rapprocher d’une autre bribe de sens afin de faire se lever une architectonique vraisemblable qui donne à mon rêve des points d’appui, qui me confirme en cet Orient dont je cherche désespérément à capter la lumière levante, la destinant à l’outre de ma peau afin que, dilatée, elle puisse se reconnaitre en tant que ma peau et nullement en ce pitoyable drapeau de prière flottant aux quatre vents de quelque mystérieux Karakorum, ce Pic de Spiritualité dont chaque Homme cherche en lui la fabuleuse saillance, alors que la plupart du temps, ce n’est que le souffle d’un vent mauvais qui est rencontré.

  

   Donc la nuit a été longue, infiniment longue, sans doute dépourvue de limites, comme si elle cherchait à déborder sur le clair, à le balafrer de coulures de noir, à faire en sorte que l’Inconnu s’impose au Connu, que l’obscurité grandisse au point que ne serait plus perceptible que de l’imperceptible, autrement dit du Néant compact dont ne se lèverait nulle sémantique. Alors, tâchant d’y voir plus clair, m’exténuant dans la difficile œuvre de créer un possible cercle herméneutique sur fond d’Absence, devant mes yeux dilatés ne se montre plus que la plaine livide d’une page blanche, certes obscurcie par endroits, mais ses rares et violentes fulgurations de blancheur effacent de mes pupilles toute chose qui pourrait s’y imprimer et il ne demeure qu’une vaste incompréhension en guise de teneur existentielle. Mais qu’en est-il de la substance du rêve lorsque des visages humains en surimpression se mêlent dans un curieux maelstrom. Je crois reconnaître quelque figure connue alors qu’une autre figure vient la recouvrir du dais de sa confondante étrangeté. Qu’en est-il du songe alors que je marche sur la ligne de crête de la montagne, pieds solidement amarrés aux rochers, à la poussière, à la tectonique des plaques et, soudain, me voici en plein ciel, perdu à la Terre, perdu en-qui-je-suis, livré aux affres de la dévastation étoilée, mince luciole bue par l’intense et sidérante Musique des Sphères ?

  

   La Nuit, le Rêve, le Phantasme, le Vertige Imaginaire ont-ils encore quelque valeur ? Sont-ils totalement irréels, ce qui voudrait dire que ma conscience les animant, cette dernière serait aussi irréelle que ses vaines créations ? Comme si un Malin Génie, prenant lieu et place de-qui-je-suis, me réduisait à la portion congrue d’un Personnage totalement halluciné, une manière d’ectoplasme, de spectre hantant l’esprit de quelque Artaud sous l’emprise du peyotl, sous la camisole de force, sous l’orage opiacé du laudanum de Sydenham, corps écartelé, membres disjoints, esprit éparpillé selon des milliers de miettes dont on désespère de pouvoir, un jour, faire la synthèse.  

  

   Là au centre du tourbillon fou où plus rien ne dit rien de rien, ou le Rien est la mesure ultime de toutes choses, plongé dans l’œil du cyclone nocturne, je me prends à balbutier d’incompréhensibles mots pour qui n’est nullement familier des états psychotiques induits par la prise répétée des drogues. Là, au centre de ce qui n’est plus centre que par défaut, bien plutôt une décentration du Soi au cours duquel ce Soi ne coïncide plus avec qui il est, là au milieu des flammes banches du nocturne, je balbutie quelques phrases de la lettre écrite, le 12 octobre 1923 par Antonin Artaud à Génica Athanasiou, l’Actrice et Amie de cœur du génial Écrivain :        

 

   « … je me mets à marcher, je me couche, je me lève, je suis excité, je ne suis plus excité, je veille, je dors, je crains le repos, je crains la fatigue, je crains le bruit, je crains le silence, mes membres s’en vont, mes membres reviennent, je demeure ainsi dans une instabilité effroyable, dépouillé de moi-même, dépouillé de la vie, désespérant d’en sortir, et je continue à me soigner. »

    

   Oui, je sais, et vous aurez raison, j’exagère, je me place facilement dans la peau d’Artaud à ne pas être Artaud, je suis un Pompier qui n’éteint nul feu, un Sauveteur qui ne sauve personne, sauf lui-même, un Acteur qui endosse le rôle d’Hamlet sans être Hamlet le moins du monde : un jeu de faire-semblant. Et ce que je dis ici, Chacun, Chacune pourrait le reprendre à son compte. Savez-vous ce qu’est une foule humaine ? Un ramassis d’Inconscients qui pensent que la somme totale de leurs êtres tient lieu de Conscience, que Chacun s’absout d’être en présence de l’Autre, que l’irresponsabilité individuelle se métamorphose en responsabilité par simple phénomène de fusion, d’inclusion, de porosité. Ainsi mille postures timorées se résoudraient en pure audace, en généreux courage au motif de se fondre dans l’anonymat de la masse.

  

   Certes il est facile de dissimuler ce terrible « JE » dans l’inconsistance rassurante du « ON », dans le tiède et balsamique cocon du « NOUS », cette dispersion du Soi, cette dilution à même ce-qui-n’est-nullement-Soi. Mais ceci dit, le jeu de la socialité, la force des identifications est bien de nous faire sortir de-qui-nous-sommes, au moins théoriquement, laissant sauf, pour un instant, le motif de notre libre-arbitre, la charge qui nous incombe de le placer face au réel en sa Vérité la plus crue. Si nous sommes tels que nous sommes, il ne nous déplaît nullement parfois d’endosser l'idéal chevaleresque du chevalier errant Don Quichotte, avec la mission de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les Opprimés. Certes à ceci il faut une part d’inconscience, une dose de rêve, une pincée de magie, tout ceci laissant dans l’ombre ce que le « chevaleresque » exige de courage, de dénuement, de générosité vraie.

Pensant, par exemple, aux Grandes Figures des Temps modernes, il nous convient davantage de revêtir les habits de gloire de ceux qui nous fascinent, donc devenir de purs Génies par la grâce de notre puissance imageante, nous plaçant dans la lumière rayonnante des Hölderlin, des Nietzsche, des Lautréamont, habits de lumière en lieu et place des vêtures d’ombre qui en constituent le revers.

  

   Nous voudrions être Hölderlin lui-même, le brillant Auteur « d’Hypérion », de « La Mort d'Empédocle », sans pour autant endosser la folie du Poète des Poètes, devenant le Pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen, au bord du Neckar, génie girant en lui à la manière d’un toton fou, faisant le pitre pour distraire les enfants de son Hôte.  

   Nous voudrions être Nietzsche lui-même, le lumineux Auteur « d’Ainsi parlait Zarathoustra », évitant cependant de suivre ce Génial Personnage jusqu’à l’épilogue de sa vie lorsque, la folie s’emparant de lui, le livre aux postures les plus abracadabrantes, ce 3 janvier 1889, jour funeste où il s’effondre à la vue d’un cocher fouettant son cheval, éclatant en sanglots devant la sombre détresse de l’animal.

   Nous voudrions être Lautréamont lui-même, trempant sa plume révolutionnaire-surréaliste dans l’encrier au bout duquel surgiront « Les chants de Maldoror », cette scintillante comète traversant le ciel de la littérature, refusant cependant de suivre son tragique destin ce 24 novembre 1870 qui signe, tout à la fois et dans une mesure totalement symbolique, aussi bien l’effondrement du Second Empire que celui du Poète dont André Gide disait :

  

   « J'estime que le plus beau titre de gloire du groupe qu'ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d'avoir reconnu et proclamé l'importance littéraire et ultra-littéraire de l'admirable Lautréamont. »

  

   Cette longue et apparente digression, loin de nous égarer quant à notre propos sur l’essence de la nuit, nous place au centre même de-qui-elle-est. En elle s’abritent ces Génies tutélaires, ces divins archétypes sous l’autorité desquels nous nous plaçons, visant en leurs magnifiques œuvres la manifestation claire et entière du Principe de Plaisir que l’obscur de leur destin accule au plus funeste d’un inévitable Principe de Réalité. Des fins d’exister qui sonnent à la façon d’un dramatique hallali, humains aux abois, remis comme tout un chacun, y compris parmi les plus Modestes, à l’irrépressible loi de la finitude. Jusqu’ici une lumière brillait trouant la pénombre, maintenant c’est lui, l’assombrissement, qui envahit la totalité de l’horizon, le rend invisible. 

  

   Donc ma nuit a été longue à errer parmi ces Hautes Figures du temps jadis, emmêlé à même leur aura, conduit, à mon corps consentant, à une mimétique à la limite d’une fusion, faisant de mon anatomie, sur la plaine livide du lit, un genre de donation à la pure beauté, au scintillement de ces Génies pareil au crépitement des étoiles dans l’encre nocturne, une manière de geste sacrificiel devant tant de splendeur en un même point réunie. Ceci a duré un temps dont je ne pouvais nullement estimer la durée. Une éternité si l’on veut dont, bientôt, cependant je devais être expulsé au prix du tarissement de mes songes, au prix du reflux d’un généreux imaginaire, lequel exposait au plein jour l’Habit de Lumière dont j’hallucinais les précieuses pierreries, repoussant dans l’ombre son revers, cette ombre purement taurine l’exécutant d’un coup décisif à l’aune de la double faucille des cornes, ce dur trait d’ivoire qui remet les choses brusquement à leur place : la violence sauvage l’emporte sur l’esthétique du geste, sur la légèreté chorégraphique des ballerines, sur l’illusoire puissance d’une muleta que l’incarnat ne protège nullement du malheur de disparaître.

 

   AUBE

 

Ce que fut mon réveil, rituel mille et mille fois renouvelé,

je ne saurais le dire. Sauf à user de quelque métaphore :

 

la déchirure d’un drap avec son bruissement caractéristique,

une manière de longue plainte issue du centre même du corps,

une schize ouverte au milieu du raphé médian,

un écartèlement, si vous préférez,

la perte d’une unité douloureusement acquise

en de multiples confluences, au sein-de-Soi,

de tout ce qui pourrait concourir à

en assembler les fragments épars.

La brisure d’un blanc biscuit

qu’un Potier distrait aurait

négligemment posé tout au bord

d’une étagère en forme de vide et de néant.

Le crépitement des éclairs dans un ciel d’orage

avant-courrier de bien mortelles crues.

 

   Voyez-vous, sortir de son lit, dès le petit matin, au moment où la reprise du sommeil vous entoure d’un généreux et tiède cocon de soie, voici l’une des épreuves les plus redoutables qui soit : comme de perdre l’Amante promise sur la lame tendue du désir, là, juste au bord de la pulpe des doigts, là tout juste à la lisière de la pure jouissance et savoir, en un éclair de lucidité, que plus jamais elle ne fera présence, déjà évanouie dans les brumes d’un lointain passé dont la plus habile des réminiscences ne parviendrait nullement à l’extraire au motif de quelque possible retour.

 

Le dénuement

en lieu et place

de la plénitude.

 

 

   C’est presque une peine que de parler de cette heure frappée d’Orient de manière si négative. Mais pourrait-il en être autrement alors, qu’encore, venues de la profonde nuit, des guirlandes de miasmes, des myriades d’exhalaisons mélancoliques viennent m’enserrer dans l’étau d’une angoisse dont je pense ne jamais m’exonérer qu’à la mesure d’une infinitude aussi redoutée que souhaitée. Oui, vous savez, ce mythe d’une absoluité enfin atteinte après que la dernière lumière vous a visitée, que les dernières paroles vous ont été adressées, que les dernières caresses ont effleuré votre épiderme avec un avant-goût d’outre-vie dont, parfois, en rêve, vous apercevez les rivages que vous pensez être ceux d’une admirable et joyeuse Arcadie. Mais vous vous doutez que votre imaginaire vous abuse et, à peine levé, à peine sorti de la tiédeur des draps, il s’en faudrait de peu que vous n’y retourniez sans délai avec le souhait de vous évanouir dans leurs vagues blanches, écumeuses, pareilles à ces ailes d’ange qui illustraient les feuilles jaunies de votre catéchisme en ce temps lointain où, encore, votre croyance en cet énigmatique Paradis teintait de rose printanier chaque instant de votre marche vers demain. Ne vous étonnez point cependant de cette évocation de lieux paradigmatiques d’un possible bonheur : « Arcadie », « Paradis », ils ne font que surgir par contraste, ils s’enlèvent du fond nocturne dont vous aurez compris qu’il avait l’allure, sinon d’une tragédie, du moins d’une longue épreuve, une manière de sentiment de claustration en une geôle badigeonnée de bitume, comme si le jour prochain n’était qu’une brève hallucination de l’esprit, la dentelle d’un fantasme se détricotant, maille après maille, pour mourir sur la rive d’une mer asséchée, simple langue de sel burinée par les ardeurs solaires.

  

   Énonçant ceci, les pieds toutefois ancrés dans le réel, n’allez nullement penser que le Causse qui m’entoure ait disparu. Nullement. Il est même présent-plus-que-présent au motif que, perdu en cette dernière énigmatique nuit, il ne fait réapparition qu’avec cette « multiple splendeur » dont l’Écrivain Émile Verhaeren fit le titre de l’un de ses beaux livres de poésies. Alors, comment ce Causse qui est mon double, vient-il à moi ? Le ciel est bleu, un bleu léger, intermédiaire entre Turquoise et Aigue Marine, une manière de dragée douce au palais, de plume aérienne fine à l’œil, de flocon céleste, d’onction balsamique pour la peau. Une symphonie si éthérée, si arachnéenne, qu’on la penserait être à elle-même son centre et sa périphérie, une harmonie sans débord, un geste de Soi à Soi. Par-dessus, à la façon d’un susurrement, un glacis de nuages à la teinte un peu plus soutenue, un Horizon, un Barbeau qui paraissent glisser dans un tel silence, une telle immobilité qu’on les croirait purement naissant de-qui-ils-sont, là, dans la facilité d’un suspens céleste.

  

   Å l’horizon, ce pli d’habitude soucieux se partageant entre l’inquiétude nocturne, l’éveil auroral, le voici totalement présent comme en une évidence première. Fin liseré de Corail au ras des nuages avec, pour fondement, la lourdeur sombre de la terre, son puissant coefficient d’énigme. Puis la boule Vermeil du Soleil. Ou, bien plutôt, la demi-sphère, une partie encore immergée dans le flux nuiteux, une partie hautement visible mais encore discrète, pareille à un Marcheur qui, depuis le site où il se trouve, découvrirait la lumière de l’astre sécrétée à la façon d’un lent bourgeonnement. Le végétal est là, en attente de sa prochaine éclosion. Bourdonnement ténébreux de taillis dont on ne pourrait encore dire le nom, une simple évocation à l’orée du jour. Un arbre est planté, là, dans sa solitaire phosphorescence, sans doute étonné d’être, frappé des premiers rayons de clarté. Puis, en avant de tout ceci, de lents plis de terrain, de grises lèvres de calcaire sur lesquelles ondulent en silence les herbes jaunes de la savane. Oui, la « savane » du Causse, ce luxueux motif d’herbe qui capte la lumière, la métabolise puis la redistribue généreusement à l’ensemble du paysage. Gris poudreux du calcaire, beige atténué des pelouses végétales : essence du Causse en sa plus belle monstration. Un genre de luxe qui se retient, une façon d’être sur-le-bord-des-choses comme l’on est sur le bord de l’Amour, touché par ses fragrances irisées, vol de papillon aux ailes de soie dans le jour   qui vient.

 

   JOUR

 

   « Jour » et plus même « Jour-qui-vient » prononcé ainsi, en un seul souffle du cœur. Oui, c’est bien d’une « cordialité » dont il s’agit, à savoir d’un mouvement du cœur en ce qui le déborde et le comble, lui donne des motifs de battements encore affirmés, le « jamais plus » refluant en des distances d’inconcevables pensées. Le « Jour-en-Soi-pour-Soi », ainsi, sans faille, sans rupture, une seule ligne continue depuis la naissance et, en lieu et place de l’affreuse mort, une autre naissance, une « re-naissance » portant en soi toutes les promesses les plus folles ayant germé, la vie durant, dans le massif ombreux de la tête. Le jour avance avec une manière d’obstination, j’avance dans le jour sans savoir si nos rythmes temporels sont concomitants, sans doute un décalage de mon temps singulier au regard du temps universel. Le temps qui est mien est microcosme, le Temps qui est le Temps en son essence est inaccessible macrocosme. Peut-être toutes les « misères » humaines, le sentiment de ne nullement coïncider avec-ce-qui-est, viennent certainement de ce décalage, de ce hiatus, de ce coin nerveux enfoncé telle une écharde dans le derme humain. Nous sentons la douleur, mais diffuse, au point que nous ne savons où en est la source, quelle raison secrète en motive la manifestation. Alors nous avançons, hagards, perdus, dans l’exister, illisible motif ne pouvant s’assurer de son être qu’à la hauteur de vagues illusions, dans la perspective d’une nébulosité dont nous occupons le centre, bien incapables que nous sommes d’en tracer les limites, d’en décrire le champ toujours distrait de nos yeux affectés de lourdes intumescences.  Notre vision, le plus souvent, meurt dès le premier battement palpébral. Mais à quoi donc servent toutes ces jérémiades, ces lamentations et doléances creuses, si ce n’est à gratter perversement le bouton afin d’avoir une raison de s’auto-flageller, donc de pleurer sur ce Soi dont nous trouvons, à chaque instant, qu’il n’est jamais rétribué à la hauteur de son propre mérite ?  

  

   Comme par miracle, la main généreuse du jour efface bien des effluves, bien des exhalaisons nocturnes. Cependant dans les intervalles entre les doigts, plus d’une fragrance nuiteuse trace son ténébreux chemin jusqu’au bord du jour, là où je me tiens, silencieux dans la vision du surgissement des formes aurorales. Dans l’infinie mare du ciel, quelques nuages se dispersent, laissant traîner, derrière eux, quelques filaments, quelques fibres effilochées qui se donnent en lieu et place des inquiétudes d’avant-le-réveil, témoins symboliques, s’il en est, de toute cette agitation crépusculaire dont, encore, quelques aspérités viennent jusqu’à moi sur le mode de la possible déchirure. L’horizon s’est éclairci sur lequel se détache le dessin torturé d’un de ces chênes du Causse qui en est l’âme, cette contrariété du végétal poussant laborieusement sa croissance parmi les tas de « cayroux », parmi les éboulis calcaires, parmi cette belle et lourde minéralité sans qui le paysage ne serait que cette nullité infinie, un étique poudroiement des choses se perdant à même la vastitude partout présente.

  

   Les taillis, eux aussi, émergent de ce flux de suie qui, maintenant s’est converti en ce gris médiateur qui assemble, tout autour de lui, les choses éparses de la terre. Quant à elle, la savane d’herbes jaunes est devenue lumineuse, éclairée de l’intérieur, intensité si rare qu’elle connaît soudain cette blancheur, cette touche virginale qui sont le signe des lieux touchés de pure grâce. La regarder avec attention, cela veut dire utiliser sa pure nitescence à des fins d’usure, d’effacement de ces nuées tristes qui, il y a peu, ont cerné ma nuit d’ombres maléfiques. Alors, sachant ceci du fond même du puits de ma conscience un instant mise en sommeil, léthargique en quelque sorte, je perçois, dans le vague mais le réel tout de même, ces étranges persistances d’une angoisse constitutive de l’Existant-que-je-suis, lequel s’essaie à se tromper, à se berner, juste quelques secondes mais le trouble persiste, le trouble paraît de nouveau car il est la colonne vertébrale autour de laquelle la chair de ma vie s’est construite, laquelle vie, jamais, n’en pourra oublier l’obsédante teneur.

  

   Ce matin, dans l’intimité de mon cabinet de toilette, lorsque la lumière collait aux carreaux, genre de brouillard diffus annonçant la perdurance du jour, ma propre face, face à celle du miroir, en une fusion de quasi intimité, savonnant ma barbe au blaireau, m’inondant de cette mousse écumeuse, tout comme on le ferait au seuil d’un bain initiatique, d’un rituel régénérateur, agitant donc en tous sens ce qui me paraissait être un « bain de jouvence », assuré d’être celui-que-je-suis sans partage, traçant à la lame des chemins sinueux et clairs, les estimant doués de bonnes intentions au point de me distraire de moi, pure absolution des mauvaises pensées m’ayant nuitamment affecté, sur le point de me croire, tel Moïse « sauvé des eaux », voici, qu’en sourdine, quelques frissons agitent mon dos, cette partie subalterne de moi-même, cette sorte de « terra incognita » dont je ne percevrai l’irréalité qu’à l’aune de son reflet dans la psyché, voici donc que mon dos semblait s’orner d’étranges arabesques dont je supputais la présence à défaut d’en pouvoir surprendre l’évidente concrétude, cependant ces énigmatiques volutes, ces flexueuses sinuosités, ces broderies épidermiques, je les sentais s’animer dans une situation identique à celle vécue par l’Infortuné Gregor Samsa se réveillant en un « monstrueux insecte », sorte de cancrelat totalement antonyme du Genre Humain, rebut à mettre au compte des « profits et pertes », bien entendu dans la colonne ferme et définitive des « pertes », violent souhait de clore un chapitre à ne jamais réouvrir. Vous vous rendrez compte, lisant ceci, cette chute dans l’étique reptation du cancrelat, combien, chez moi, le tragique de vivre est puissamment installé, tressant, fibre à fibre, la tunique de mon friable corps. Mais, en réalité, vous êtes-vous suffisamment posé la question gracieusement métaphysique de savoir, d’abord, si vous existez, et, dans l’affirmative, si votre marche en avant, n’est celle d’un Funambule qu’un précipice menace de reprendre en son sein au premier moindre faux pas ? Et si vous êtes persuadés que cette interrogation ne s’est jamais posée d’une façon « claire et distincte », n’avez-vous jamais éprouvé cette manière de fourmillement sourd de votre peau, laquelle n’est nulle affection dermatologique, seulement cet inévitable « prurit existentiel » qui est la marque, en l’humain, du sombre couperet de la finitude ?

  

   Dans ce jour qui vient, dans cette heure qui grandit, dans l’accroissement pur de Soi, l’on s’arc-boute aux dernières saillances négatives nocturnes, l’on colle la plante de ses pieds sur chaque boule de la corde à nœuds, espérant de chaque station nodale qu’une sorte de miracle intervînt, qu’une soudaine allégie se présentât, nous exonérant à jamais des troubles et des marécages de l’heure de Minuit et des suivantes. Sur le nœud des 9 heures l’on se prend à espérer. Sur le nœud des 10 heures, un doute nous envahit. Sur le nœud des 11 heures commence à fleurir le bouton d’une angoisse. Sur le nœud sommital du Grand Midi, dont nous pensions naïvement qu’il allait nous sauver des terreurs antécédentes, nous projeter en plein ciel avec ses nuages de liberté, ses vents de soie, voici que le nocturne en son retournement, en son chiasme sournois surgit au mitan de notre tête avec des vrombissements assourdissants de rhombe. Les pieds sur le dernier nœud, à proprement parler « cloués », comme ceux du Christ sur la croix, nous connaissons à notre tour les affres de-qui-ne-se-connaît-plus qu’en tant qu’allusive présence totalement désincarnée, à tel point que rien ne nous étonnerait qu’un vol hauturier s’emparant de nous, nous ne devinssions, devant l’Infini, ce point infinitésimal, cet animalcule sans importance, comme cet anonyme individu cité à l’épilogue de « La nausée » par Sartre. Alors que, situés dans la distance du massif ténébreux de notre dernière nuit, nous pensions n’avoir nulle dette envers elle, voici que par un simple effet de contraste, nos peurs redoublent, nos faibles croyances s’effilochent, nos espoirs deviennent pareils à ces nuées de sable rouge que le vent Harmattan disperse parmi les croissants des barkhanes sur l’immense plaine du désert. Nous désespérions de la Nuit, nous supputions une délivrance du Jour, il ne nous reste plus qu’à teinter les lueurs crépusculaires de bien plus enviables perspectives. En attente du Crépuscule veut dire en attente d’un hypothétique bonheur et, faute de ceci, d’un substantiel repos.

 

   CRÉPUSCULE

 

   L’après-midi, la suite du Grand Midi, … et je pense avec un pur respect teinté d’appréhension, aux mots de Nietzsche :

 

"Et ce sera le grand midi,

quand l’homme sera au milieu de sa route

entre la bête et le Surhomme,

quand il fêtera,

comme sa plus haute espérance,

son chemin qui mène à un nouveau matin."

 

   Et, en toute bonne logique, situé à mi-distance de l’Aube, à mi-distance du Crépuscule,  l’Aube est-il ce « nouveau matin » prophétique que nous promet l’Auteur du « Gai savoir », cet accès à l’étonnante dimension de cette mystérieuse « Surhumanité » ? -, à mi-distance donc, ma compréhension des choses qui m’entourent ne peut qu’être paradoxale, contradictoire, frôlant l’absurde-en-personne. Et qu’en est-il de ce Surhumain, de cet « Übermensch », de cette Figure Idéale dont la « nature égale au divin » ?  Celui par qui l’existence sera transfigurée, par qui s’effectuera la « transvaluation » de toutes les valeurs, cette sublime exaltation de la Vie sans laquelle être présent ne l’est qu’en termes de pure négativité. Et, par simple nécessité logique, ce Crépuscule est-il celui de la Bête, le retour à l’animalité, la plongée, tête la première, dans cet archaïsme qui nous ferait bien plus végétal, minéral, qu’humain, genre dont nous aurions perdu le chiffre sans doute au motif d’une incurable bêtise, d’une massive inconscience ?  

  

   Et, ici, je reprends le fil interrompu de mon récit …, l’après-midi n’a été qu’une longue et éprouvante léthargie, située en entier dans la crainte du retour des angoisses nocturnes, mais aussi, dans l’espoir que le Midi en effacerait les reliefs les plus saillants, les adoucirait, poncerait ces aspérités pareilles aux piquants des oursins qui enflamment la peau dès qu’ils sont touchés. Donc un genre de flottement, de sentiment d’ubiquité, un pied dans la mare nocturne, un pied dans l’océan du jour. Alors que me restait-il à espérer, sinon que le passage du temps, à la façon d’un généreux onguent, ne vienne apaiser en moi ces urticants frissons, imprimant à mon épiderme enfin disponible, la douce effluence de ce-qui-vient-à-Soi dans le naturel, la grâce d’une régénération, la surprise d’une nouveauté pleine de faveurs jusqu’ici inaperçues ?

   

   L’Aube bleue s’est effacée, les tornades blanches de Midi ont regagné leur antre mystérieux, le Jour a baissé, la Lumière a rétrocédé ne laissant plus apercevoir d’elle que cette mince floculation d’étain au ras du sol. Corrélativement, devant cette longue patience du sol, mes habituelles angoisses ont cédé la place à une salutaire accalmie. Le paysage du Causse, si familier, ces larges étendues sauvages ébouriffées des touffes des genévriers, toutes aiguilles rentrées, le paysage donc semble avoir retrouvé une sagesse que les ardeurs du jour avaient usée jusqu’à son étiage. De bleu qu’il était, le ciel est devenu cuivré. Les nuages se sont dissipés, il n’en demeure que quelques vagues effilochures ici et là, simples témoins de leur passé. Le soleil n’est plus qu’une vague effervescence rouge soulignant la ligne de l’horizon.  Les taillis ont viré à l’Améthyste foncé, à la limite de Minéral, genre de préambule coloré, signe avant-coureur des ombres à venir. Le grand chêne s’est immobilisé, si bien que ses feuilles ont l’aspect d’un métal sombre. Seules les herbes de la savane luisent encore d’une dernière fulgurance, d’un halo interne, toutes qualités qui disent la précieuse essence des choses en sa simplicité même.

  

   Je suis posté tout au fond de mon être, ma conscience n’émergeant que dans l’invisibilité de la meurtrière de mes yeux. En cette heure poudrée d’heureux présages, en cette heure de pur repos, il y a homologie entre la lumière de mon regard et celle, extérieure (mais l’est-elle vraiment ?), qui glisse sur le vaste plateau du Causse, pareille à l’ondoiement des eaux dans les mares des lagunes avant qu’elles ne rejoignent la mer. Maintenant, dans la présence-du-présent, le temps s’est assagi, anticipant son proche sommeil, la clarté a baissé, tout comme on baisse l’intensité de sa lampe sur le vierge du papier où s’écrivent les mots de la méditation-contemplation. Oui, cette heure-ci, la Crépusculaire, est peut-être la plus belle qui soit, longuement mûrie, parvenue à la grande sagesse de l’âge, retirée en elle comme l’animal marin en sa conque, comme les tentacules repliés de l’anémone, sourde aux incantations du jour. Le pli-en-Soi-plus-que-Soi, l’intime pour ce qu’il est, ce sans-distance de l’être-à-qui-il-est, cet ultime rayon faisant pure ellipse sur-lui-même, cette existence indivise qui vit de sa propre respiration, qui ne parle qu’en silence, qui ne voit que sa propre efflorescence. Là, sur la pente déclive de l’heure, au seuil de la nuit, j’IMAGINE, peut-être la plus belle faculté de l’Homme. J’imagine la Huppe faciée dans son nid de plumes et d’herbes mêlées, assoupie, rêvant peut-être, poussant ses minuscules « Tou…Tou…Tout », cet infime pupulement qui énonce la vie en sa manifestation la plus discrète, la plus humble. J’imagine la lilliputienne coccinelle, sa tunique rouge en laquelle se fondent ses sept points, amorce de la nuit sur fin de crépitement solaire. J’imagine la Brebis du Quercy avec sa drôle de tête allongée, le double cercle noir de ses lunettes, ce noir tapissant sa vue d’une plus insistante façon à l’heure du repos nocturne.

 

   J’imagine la douceur cendrée des Cazelles, ces cabanes de pierres à l’usage des Bergers, elles doivent resserrer l’intervalle entre leurs moellons sous la fraîcheur qui monte des combes avec leur charge de brouillard.  

   J’imagine le regroupement des murs de pierre sèche sous l’aimable insistance de la Lune.  

   J’imagine les grappes roses et blanches des orchidées agglutinées tout autour de leur tige pour une communion au large du regard des Hommes.

   J’imagine la ronde des chênes pubescents en quelque clairière baignée de lactescence, la mesure étroite de leurs glands au vert si tendre, leur écorce rugueuse bientôt lissée de nuit.

   J’imagine les trois lobes rouges des feuilles des érables, leur peuple minuscule doucement agité sous la première haleine nocturne.

   J’imagine tout ceci, dans le recueil, tout comme je m’imagine, Spectateur muet, ébloui de toute cette lente métamorphose du réel, me questionnant sur-qui-je-suis, peut-être un simple prolongement de la pierre, du végétal, peut-être une simple instance d’un retour en direction de l’élémental originaire et je prête l’oreille, une nouvelle fois, aux mots si juste de l’Écrivain car, oui, vivre à certaines heures au-plein-de-qui-l’on-est est PURE JUBILATION :

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

et je rajouterai :

 

« Pris moi aussi »

Au Jeu du Monde

Qui est Jeu du Temps.

Suivons la sentence d’Héraclite

« Le temps est un enfant qui joue »

Qui joue à disposer ses pions

Sur le Grand Echiquier de la Vie,

se perdant ici dans le ténébreux Chaos,

se retrouvant, là, dans le lumineux Cosmos

une fois Désespéré,

une fois Jubilant,

c’est le Jubilatoire

qu’il nous faut voir

n’annulant cependant

le dépressif

sur lequel

il a prospéré.

 

Pas de Jour

Sans Nuit

Pas de Lumière

Sans Ombre

Pas de Présence

Sans Absence.

 

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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 18:22
Signe seulement

                                                         "Tête", fil de fer peint, Bieuzy 2019

                                                               Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

[Ce texte sur l’une des dernières œuvres de Marcel Dupertuis part d’un présupposé, à savoir qu’il s’agit dans son art (mais ceci est le lot de toute modernité), d’un affrontement du mot et du signe. Le mot serait l’équivalent linguistique du corps. Le signe serait, en quelque sorte, l’effacement ou le silence, la toujours possible disparition. En réalité, l’art, au cours des âges, serait passé d’une rhétorique du mot à celle du signe. Ainsi la Renaissance témoignait-elle, par sa peinture généreuse, ses personnages idéalisés, le plein de ses figurations, de la richesse du mot, de son rayonnement, de cette manière de chose indivisible, entière, non sécable, si ce n’est à l’aune de l’imaginaire. Pourrait-on jamais croire à l’existence d’un mot dont on pourrait atteindre l’intégrité depuis l’extérieur ? Le mot, ce genre de monade fermée sur elle-même, enclose en sa citadelle, comment sa liberté pourrait-elle être atteinte ? Nous, les hommes, qui utilisons les mots avec l’aisance qui sied aux choses bien acquises, naturelles en un certain sens, jamais nous ne voudrions croire à leur possible érosion, à leur hypothétique disparition. Et, pourtant, parfois, les événements historiques tragiques fracturent les mots, les scindent et introduisent en leur sein une irréparable césure.

   Parlant de césure, nous voulons signifier celle, bouleversante entre toutes, qui a pour nom « Auschwitz », l’innommable précisément, qui initie toute idée de modernité et son nécessaire dépassement dont seule une éthique exigeante est à même de réaliser l’avènement. Ce qui, symboliquement, paraît avoir atteint en son fond le Mot de l’Histoire, c’est une faille qui s’est ouverte, libérant des signes que nul n’avait aperçus, qui ne sont que les fragments des mots, qui les attaquent, les dissolvent de l’intérieur. Ce qu’aurait pour mission l’art contemporain, lui qui survit après les Camps de la Mort, ce serait de travailler sur ces cendres fumantes de l’Histoire, d’en exhumer les possibilités artistiques.

   Ainsi un art du signe succèderait-il à un art du mot, tout comme le moderne succède au renaissant. La mission de l’art serait donc de travailler de l’intérieur du signe afin de reconstituer le Mot scindé de l’Histoire. Or, cet art du signe serait celui de la fragmentation, de l’obsolescence, de la perte, de la dégradation, souvenir fiché au cœur de la conscience du plus grand drame qu’ait eu connaître la condition humaine. Ainsi émergent des créations telles celle de Marcel Dupertuis dont le travail sur la matière du corps le déconstruit peu à peu pour aboutir à cette résille, à cette fragilité qui n’est plus que la mémoire de son ancienne présence, lorsque le corps était corps de beauté et de jouissance. Qu’en demeure-t-il aujourd’hui ?  

    Il se montre seulement tel cet espace vacant, cette solitude, cet intervalle blanc, ce silence qui n’attendent que de retrouver la totalité dont il était pourvu autrefois, qui le maintenait debout. L’Homme-menhir, devenu Homme-dolmen cherche à se reconstruire patiemment. L’artiste agissant en démiurge le prend par la main et lui dit en une manière de parabole christique : « Lève-toi et marche ». Une telle injonction puisse-t-elle être suivie d’effet ! Sans doute la voie de l’art en ce III° millénaire, perclus de doute et naviguant à l’estime !]

 

***

 

   « Tête », le titre de cette œuvre. « Tête », comme l’on dirait « chut », du bout des lèvres, dans la retenue de soi. « Tête », ce mot si simple qui ne s’ouvre que pour se refermer. Articulez donc ce mot devant un miroir et vous comprendrez, instantanément, cette désocclusion-occlusion qui ne saurait simplement être une fonction physiologique, mais l’aube d’un SENS à déchiffrer. Car tout signifie dans l’univers, depuis le lointain grésillement de l’étoile jusqu’au souffle inaperçu des choses, ce ver luisant dans l’herbe, cette « tête » d’épingle qui brille au soleil, ce baiser que quelqu’un vous adresse, que vous recevez tel le don qu’il est. Le plus souvent, occupés que nous sommes aux tâches harassantes du quotidien, frotter un parquet, conduire la voiture au garage, laver ses vitres, le temps glisse au-dessus de nos têtes sans que nous n’ayons jamais le loisir d’en extraire le rare et d’en saisir la sémantique. L’heure est déjà loin de vous que la métaphore habituelle de « l’eau qui court » traduit bien mieux que ne le ferait un habile concept. L’heure est déjà effacée que le passé a reprise, dont il ne restera rien qu’une vague impression, qu’un sentiment diffus.

   « Tête » donc, nomination de la chose si économique, si ramassée, que ses deux syllabes s’effacent à mesure de leur émission. Mais, bien évidemment, voulant donner lieu au site du visage, comment nommer autrement que par ce simple vocable qui en cerne le contour et en définit l’assise ? Mais, ici, il ne s’agit nullement de linguistique, il s’agit d’art en son expression. Aussi convient-il de prendre un peu de recul et d’analyser ce qui s’énonce comme une vérité puisque nous savons bien que toute œuvre est vérité, précisément, sinon chute dans l’aporie d’une chose qui serait innommée, donc vouée au néant. Mais, de façon à ne demeurer dans l’abstraction, il nous faut donner quelque réalité à cette tête et la placer dans une perspective qui en éclairera les infinies facettes.

 

Signe seulement

« Trois enfants avec une voiture tirée par un bouc ».

Franz Hals (vers 1620)

Source : La Quotidienne.fr

  

   Regardons cette belle œuvre de la peinture renaissante « Trois enfants » de Franz Hals. Combien les têtes de ces bambins sont généreuses, ouvertes, comblées d’épanouissement, portées par une étonnante plénitude. Ici la beauté se dit dans une manière d’extase, de saut en avant de soi, de profusion à même le monde. Les têtes sont comme dilatées de l’intérieur, projetées en direction du regard de l’autre, c’est la couleur même d’une joie de vivre communicative qui vient jusqu’à nous et nous rassure, comme s’il s’agissait de notre propre portrait.

 

Peinture de l’excédent.

Peinture de l’extériorité.

Peinture du surgissement.

 

   Tout est tourné vers le dehors et il s’en faudrait de peu que ces visages ne se donnent sous la forme d’une sculpture, tellement la poussée du dedans se manifeste en tant que dépliement et gain de l’espace. Tout ceci se lit comme la réaction et l’antinomie des sombres et ascétiques visages médiévaux, anges, figures christiques et autres saints dont la représentation se dissolvait à même les ors et les sépias d’une lumière mystique.  Le visage n’avait nullement à s’affirmer, il n’était accordé qu’à la divine clarté dont il était un reflet à tout jamais, autrement dit une manière d’absence, d’effacement face au mystérieux Transcendant.

   Ce rapide détour par le paradigme expansif de la peinture renaissante a seulement pour but, dans une visée dialectique, de faire se montrer les différences, sinon les verticales oppositions entre une figuration de l’excès et une figuration du retrait. On aura bien compris, en une première visée, combien cette œuvre de Marcel Dupertuis s’inscrit aux antipodes du concept  initié par les maîtres de la Renaissance, dont on peut voir une résurgence au beau milieu de l’impressionnisme, dans « Portrait d’enfant », par exemple, d’un Renoir. Identique effusion de la chair, luxe lumineux de la couleur, exaltation de la forme qui se propose aux yeux des spectateurs telle la manifestation d’un irrépressible bonheur.

 

La vie est bourgeonnement.

La vie est fulguration dionysiaque.

La vie est effervescence.

  

   L’on se rendra aisément compte du saut immense accompli par ce que, faute de mieux, il convient de nommer « représentation ». Si les œuvres antiques, notamment la statuaire grecque, les figurations de l’art romain, se nourrissaient de la notion de mimêsis, à savoir le souci de la ressemblance de l’œuvre avec son modèle - le beau corps, le beau visage -, ce qui se traduisait par une imitation ; avec l’œuvre ici considérée, nous assistons à un renversement copernicien dont l’art contemporain use comme de l’un de ses motifs majeurs. Du réalisme à l’abstraction, de la figuration fidèle à l’interprétation « outrancière » du corps, l’écart est plutôt cet abîme qui creuse jusqu’à la folie, parfois. Voyez les œuvres hallucinées de Francis Bacon, l’effigie humaine ramenée à une essentielle monstruosité, comme si, en l’homme, les ressources chtoniennes résonnaient avec bien plus de force que les fragiles dentelles ouraniennes, abîme donc qui n’est que le statut du Da-sein penché au-dessus de sa propre déréliction. La chute est inévitable qui grimace à l’horizon et enjoint les Existants à se recourber sur leur destin en forme de finitude.

   S’il fallait donner, à l’art actuel, un mot par lequel en définir l’essence, alors l’un des premiers vocables se présentant à l’esprit serait bien celui d’« absurde » que redouble la notion de nihilisme.  La fuite irrémissible du SENS est confirmée chaque jour qui passe, dans la tragédie humaine dont Auschwitz ne constitue nullement l’épilogue mais se présente comme l’une des flétrissures les plus insupportables qui se puisse concevoir, l’Histoire reproduisant à l’identique, au fur et à mesure de l’égrènement de ses civilisations, les mêmes funestes erreurs. On se plaint constamment des misères qui frappent le cours des choses mais aucune véritable éthique ne vient en endiguer l’inquiétante parution. Le constat est atterrant et les pratiques invisibles qui viendraient en  atténuer les plus néfastes accomplissements. Chaque seconde est le théâtre d’un drame que l’homme regarde médusé sans qu’il n’intervienne en quoi que ce soit pour que la texture du monde soit sauve. Si le concept de « modernité » peut trouver un répondant à la mesure de ses attentes, c’est bien dans les productions de l’art, tout d’abord, qu’il cherchera le lieu de sa possible effectuation.

 

Or que veut dire « Tête »

en son étrange dépouillement ?

En  cette architecture de lignes monochromes ?

En cet entrelacs dressé contre le silence du monde ?

En la muette supplication de sa résille questionnante ?

 

   Mais il faudrait être atteint de cécité pour ne nullement voir que cette sculpture de fil de fer est UN CRI. Oui, UN CRI, une exhortation à s’éveiller du songe creux dans lequel l’humanité se complet, ne levant cependant le moindre petit doigt pour enrayer le désastre. Et ceci n’est nullement l’injonction de quelque penseur tragique qui aurait décrété la mort de l’homme. L’homme était mortel bien avant que cette œuvre n’ait vu le jour. Et c’est non seulement l’homme qui est mort mais Dieu lui-même, depuis que le décret nietzschéen en a promulgué l’obscure vérité.

 

Ce que la TÊTE dit,

dans le vrillement de son être,

dans la douleur patente qui la traverse,

dans ces lignes révulsées

qui attendent le couperet de leur propre destin,

ce qu’elles disent, ces lignes,

le désespoir auquel se confronte

tout cheminement terrestre,

toute avancée qui ne procède jamais

qu’à sa propre extinction.

  

   L’art a à être ceci : un trépan qui fore jusqu’à l’âme et la requiert comme ce diamant qui incise le réel, le désopercule, le saigne à blanc puisque, aussi bien, nulle chair ne parle mieux que depuis le lieu de sa scarification : là s’ouvre le SENS - unique mission de la belle et irremplaçable phénoménologie, tremplin de la sublime herméneutique -, là seulement la Parole peut se lever qui dira à l’homme le lieu unique de son être, cette Poésie qui appelle la Pensée, qui appelle la Conscience. Alors l’art nous fera entonner ceci face à la splendeur de la Lumière, ceci comme dans le poème « Mnémosyne » de Hölderlin.

 

« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul »

 

   Oui, un « signe ». Oui « de sens nul ». Ce qui veut dire que nous tutoyons constamment le néant, que nous l’appelons à la manière de cette voix vide qui est l’écho même de l’infinitude. Toujours nous avançons dans notre connaissance du monde et, toujours, le monde recule, nous reléguant dans cet infiniment petit, cette taille du ciron perdu dans l’indéchiffrable univers. Et c’est bien pour cette essentielle raison d’une présence microscopique, effacée, qu’il nous est intimé l’ordre, depuis l’écrin de notre conscience, de débusquer la moindre faille où pourrait s’inscrire un SENS :

 

Dans cette rencontre fortuite de l’Autre,

dans ce minuscule incident du paysage,

dans ce grain de sable qui s’allume

sur la crête de la dune,

dans ce mêlement d’une chose

 infiniment simple,

en apparence du moins,

qu’est cette œuvre disant

une réalité qui nous interroge.

 

   Car, à l’observer, à la prendre en compte, à l’inclure en notre expérience tout devient possible, sauf à la laisser dans son coefficient de mutité originelle. Car les choses nous parlent. Et pas seulement un langage réifié, métallique, abstrus dont nous ne pourrions rien faire. Les choses nous parlent, certes en langage crypté, non immédiat, non évident, mais c’est bien cette surdi-mutité qui vient à nous, que nous avons l’obligation, l’urgence, de déchiffrer. Faute de ceci, tout n’apparaîtrait qu’à l’aune d’une abstraction, d’une confusion native qui ne ferait qu’accroître la nôtre et nous désespérer davantage.

 

Cette sculpture  en son efficience la plus réelle est :

 

Art de l’apparition-disparition,

art du voilement-dévoilement,

de l’affrontement de l’être et du non-être,

clignotement d’une présence-absence,

lieu de polémique du vide et du plein,

art de la trace, de l’empreinte, du signe

et non seulement du mot clairement énoncé.

 

   Ce qui, sans doute, est le plus patent en elle, qui la porte au-devant de nous en sa singularité, c’est son rôle de signe dont la face inversée serait celle du mot dans son naturel rayonnement, dans sa signification immédiate. Si je dis « tête », tout le monde comprend instantanément ce que je dis, chacun imagine sans peine telle ou telle tête à l’horizon de son propre être. Si je dis la même chose, mais en langage plastique, mais en une vrille verte posée là-devant en son apparaître, il ne s’agit plus d’un mot ordinaire, il s’agit d’un signe qui, précisément, « fait signe » depuis l’ambivalence, l’ambiguïté de son statut. Quiconque observe « Tête » de Marcel Dupertuis, demeure sur son quant-à-soi,  se questionne du-dedans, cherche une issue au gré de laquelle quelque chose pourrait s’éclairer, « faire SENS ».

   Mais, du signe, il faut parler plus avant, entrer de plain-pied dans ce qu’il a à nous dire, puis le confronter au mot, à sa configuration plénière, à l’emblème qu’il nous tend, chaque fois que nous émettons une parole signifiante. Abordé de façon étymologique (le vrai est toujours la source, non l’estuaire grossi de mille ruissellements inconnus), « signe » se donne tel un « miracle ». Etonnant, tout de même. Et puisque l’interprétation se déroule toujours sous la figure d’un cercle infiniment réitéré, venons-en à « miracle », dont la valeur native est la suivante : « fait ne s'expliquant pas par des causes naturelles et qu'on attribue à une intervention divine ». Donc si nous ramassons, en une formule succincte, la valeur de « signe », voici que nous apercevons la main divine, donc « l’invisibilité manifeste » si nous osons ce subversif oxymore. Le signe, en soi, serait le lieu d’une invisibilité. Mais comment donc tout ceci est-il possible ?

   Prenons le mot « tête ». Il s’agit bien d’un mot, avec sa propre morphologie, sa naturelle polysémie. Il s’agit d’un corps. L’on dit bien « le corps des mots ». Il s’agit d’une matière totale, indivisible, insécable. Insécable ? En principe, oui. En fait, non. Une totalité peut toujours être divisée en ses éléments constitutifs. Ainsi notre mot pourra-t-il se décomposer en signes typographiques que sépareront les blancs. Eh bien, nous y voici, le mot recèle en lui du visible, ses lettres, de l’invisible, ses espacements. Or, afin que ce démontage du mot en ses signes ne soit pure gratuité,  il nous est demandé d’en reporter les conclusions à cette œuvre-ci, « Tête » donc, qui est en attente de son propre savoir.

 

Signe seulement

   Posons l’image telle l’énigme dont, par essence, elle s’investit, pour la simple raison que ses significations s’abreuvent à deux sources différentes : l’une qui délivre son apparence, donc son immédiate signification, alors que d’autres sèmes circulent ici et là, à bas bruit, sans que rien de distinct, de visible, ne nous alerte. La structure métallique de « Tête », ses enroulements de fil de fer constituent la typographie au gré de laquelle l’œuvre (le mot) se rend observable. A rebours de ceci, de cette manifesteté objective, le vide qui se creuse en son sein, l’espace vacant entre ses mailles, la libre circulation de ses énergies, toute cette activité présentielle muette se donne tels les signes mystérieux, à proprement parler « divins », telles que le suggèrent les valeurs étymologiques repérées plus haut. Donc la totalité du sens de « Tête » est assurée par une morphologie réelle que sous-tendent des tensions invisibles mais non moins actives, des espacements, des distances, des remous d’un invisible qui, tous ensemble, concourent à l’édification de l’œuvre, à sa tenue, à l’espérance qu’elle nourrit d’être comprise en ses fondements mêmes.

   Alors, maintenant, s’il s’agit de rapporter ces notions de « mot » et de « signe » aux exemples convoqués récemment, « Trois enfants » de Franz Hals, « Portrait d’enfant » de Renoir, nous pouvons soutenir la thèse suivante :

   « Trois enfants », « Portrait », fonctionnent uniquement tels des mots et, pourrait-on dire, comme des mots pleins et entiers qui occultent l’espace surgissant entre leurs signes. Une manière de plénitude sans faille, un gonflement de leur être n’autorisant quelque regard indiscret qui s’immiscerait dans leur propre intériorité.

   « Tête », bien au contraire, même si cette œuvre peut bien évidemment s’affirmer comme mot, « Tête » donc, s’efface presque totalement pour ne laisser paraître que les filigranes de ses signes, qu’effacent presque en son entièreté, la présence  rayonnante des blancs, diffusive, dispersive ; le silence oblitérant, biffant autant que se peut  la matière pour ne laisser vacante que la fulguration inaudible de l’être. Ici, l’on assiste à une étonnante et moderne (au sens de « modernité ») avancée d’une néantisation en acte qui ne serait jamais que la survenue de l’essence des choses en leur incomparable multitude. L’art qui pointe en ce minimalisme apparitionnel, nous pourrions le nommer :

 

Art de la touche et du retrait

Art du stigmate et de l’effleurement

Art du cri et de la douce persuasion

Art de la fugue et de l’omission

Art de la ligne et du pointillé

Art de la cible et de la flèche

Art du diapason et de la vibration

Art de l’anche et du souffle

Art de l’inspir-expir

Art du Tout et Rien

Art de la Présence et de la Finitude

 

   Car c’est bien de ceci dont il est question. De passage. De dialogue. Mais d’un dialogue feutré, inaudible, tapi à même la touffeur du signe. Art diastolique-systolique qui dit une fois la vie en son expansion, une fois en sa récession, qui dit le flamboiement de l’Amour, le froid baiser de la Mort. Ici, comme à Auschwitz, comme partout sur la Terre où sévit la tragédie humaine, il ne s’agit vraiment que de cela , de Vivre ou de Mourir et d’en signifier l’absoluité en entaillant l’écorce des arbres, en déposant sa propre trace sur les chemins de poussière, en faisant l’amour, en rencontrant l’autre au creux même de son désarroi, ces mots troués de signes qui parfois palpitent, qui parfois s’éteignent sous les feux des jours, sous les coups de la sourde contingence. Ce que l’art nous dit, c’est que nous ne sommes nés du hasard qu’à apprendre à en déchiffrer les sinueux dessins.

 

L’œuvre de Marcel Dupertuis est :

une œuvre du corps et de l’âme.

Corps comme mot.

Âme comme signe.

 

   Pour cette raison, ses propositions plastiques sont constamment traversées de zones d’ombre et de lumière. Si, dans le parcours de cet artiste situé au plein d’une vérité, le corps est toujours le lieu d’effectuation d’une peinture, d’une sculpture, apparaît la nécessité, de plus en plus affirmée, d’un dépouillement, au fur et à mesure de l’inscription des toiles et des matières dans le temps. 

 

Le corps, ce mot qui se délite peu à peu

au gré de sa destinale corruption, apparaissait :

 

évincé en son centre dans « Figura Javelot » ;

plié sur un sol de bronze consécutivement

aux ébats de l’amour dans « Amor à tardé » ;

branches de fer ossuaires ayant rejoint

le sol de leur propre perdition

dans « Olocausto ».

 

(Pourrait-on mieux évoquer

les sinistres figurations d’Auschwitz ?).

 

   Donc une conscience torturée par l’Histoire et la production de ses monstres, donc une  conscience affligée d’amours évanouies, une conscience lucide d’une impossibilité ontologique de séquences à venir, cependant la vacuité, l’exténuation de la présence humaine ne s’y sont jamais faites autant sentir que dans « Tête » qui semble signer, à la fois, les limites de la matière à signifier l’esprit, les limites de l’art à dire ce qui, par nature, est humainement inconcevable, énoncer l’indicible, dire le mot à l’inaltérable essence, appeler le signe depuis son invisible horizon à témoigner pour l’homme d’une possible éternité. Ainsi se disent les choses essentielles :

 

« Ce sont les mots les plus silencieux

qui amènent la tempête.

Des pensées qui viennent

sur des pattes de colombes

mènent le monde ».

 

Nietzsche - « Ainsi parlait Zarathoustra ».

 

   Nietzcshe, le grand prophète du nihilisme, donc du non-sens, nous dit que l’essentiel est toujours cerné de silence, tel le signe qui ne fait guère plus de bruit que le blé qui pousse au creux de son sillon. Tel le mot unique qui abrite le signe et en connaît les subtils arcanes.

  

« Tête », viens donc

« sur des pattes de colombe »,

le monde n’attend que toi.

Mais, peut-être ne le sait-il pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 décembre 2025 2 23 /12 /décembre /2025 08:58
Être Soi en tant que Soi

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

France Culture

 

***

 

   « Ne peut-on me laisser être moi-même, ne peut-on me laisser souffrir, vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse ? Je ne veux pas de cette paix. Je ne veux pas de cette accalmie. J’ai trop mal après, quand je me rattache à la réalité. »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio 

 

*

   « être moi-même », la grande obsession de Le Clézio en laquelle, nous les Humains, Tous les Humains nous confondons car le souci de vivre, avant toutes choses, consiste à se connaître d’abord, ensuite à coïncider avec qui-nous-sommes en notre essence, ce fragment singulier, impartageable, cette ipséité absolue dont, sans doute, nous pourrions retrouver les traces dans l’horizon inchoatif de notre prime enfance si, au titre d’une infaillible mémoire, les premiers instants de notre vie, nous pouvions en dessiner les formes, au calame et à l’encre de Chine, sur un document vierge qui serait l’attestation de notre Être-même. Vieux rêve de l’Humanité poursuivi depuis l’aube des temps, lequel songe ne connaîtra jamais son terme au prétexte que ce territoire intime que nous brûlons de sonder demeure celé à notre curiosité, se repliant, au fur et à mesure que nous tentons de l’investiguer en des plis qui, pour nous, sont ceux de « l’in-connaissance », ce dernier mot scindé de manière à faire apparaître, en relief, le « in »privatif, spoliation ferme et définitive d’un savoir qui, en réalité, ne nous est nullement accessible. Et c’est bien cette perspective de fermeture, d’insolubilité qui fouette notre conscience au vif, la rend impatiente et frustrée, manière de vibrato incessant qui s’agite en nous comme si nous étions placés sous la férule d’un diapason qui nous imposerait une unique valeur tonale, la sienne, à l’exclusion de la nôtre.

  

   Si, ici, nous reprenons les attentes plus que légitimes de l’Écrivain, « vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse », nous ne serons guère longtemps privés de nous apercevoir que ces revendications, si elles peuvent paraître « primaires » dans l’optique des besoins élémentaires humains, n’en sont pas moins d’évidentes fondations de nos êtres, lesquels sont d’abord, des corps, des fonctions, des sensations. Choses vivantes, inscrites au plus profond de notre soma, de notre psyché, intimes remuements dont nous sentons bien les sourdes reptations à défaut de pouvoir les porter à la lumière du jour et, partant, de la raison.

  

   Et ce sentiment de ce que nous pourrions nommer « ipséité ombilicale », comme si notre ombilic était le centre même d’irradiation de notre être, nombre d’autres Écrivains et Poètes en ont manifesté l’existence de chair au point que cette préoccupation en éclipserait bien d’autres. Philippe Sollers, dans « Désir », ne traduit-il cette impatience d’être-en-Soi sans partage, sans que rien n’en vienne troubler l’impérieuse manifestation :

  

   « Je me suis senti de tout temps un si grand penchant pour la voie intime et secrète que la voie extérieure ne m’a pas autrement séduit, même dans ma plus grande jeunesse. Mon œuvre tourne tout entier du côté de l’interne. »

 

   Et, encore, de ce brillant sondeur d’âmes, à commencer par la sienne, qu’était Sollers, ces quelques notes sur le « Ton fondamental » dans « Un vrai roman – Mémoires », sous le thème "Façon inconsciente de corporer" :

  

   « C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusqu’en vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. […] Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite [les autres] au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

  

   L’itération de la forme verbale « corporer », « celluler », « sanguer », en lieu et place de la substantive (corps, cellule, sang), indique, s’il en était besoin, cette fondation intimement dynamique qui vous détermine, Vous qui me lisez, moi qui écris, cette forme originaire donc qui nous « crée », nous « enfante », (les termes sont forts, gravés à même la profondeur de notre derme), cette forme donc nous marque au fer rouge, en quelque façon, éliminant d’emblée les sottes prétentions d’un libre-arbitre, bien plus théorique que réel, nous sommes des libertés en geôle, geôle dont nous n’avons décidé ni de la forme, ni du moment où elle ouvrira ses portes, si jamais elle les ouvre. Ces mots de Sollers sont précieux en ceci même, qu’en eux, est enclose la nature même du destin humain.

 

   Et, maintenant, sondons plus avant cette « intériorité », ce champ continuellement parcouru, jamais totalement déchiffré, jamais complètement défriché, cette intériorité revendiquée qui paraît constituer un des moteurs essentiels en lequel la motivation de l’écriture trouve son fondement le plus évident. Toute écriture, en son fond est « Journal Intime », « autobiographie », et cette exigence d’une réelle et inévitable introversion n’est nullement exclusive du motif de l’écriture, elle en déborde de toutes parts le sublime halo, l’étendant aux limites extrêmes de la tâche de vivre.  C’est dire l’intériorité en tant que socle indispensable sur lequel reposer, à défaut de quoi l’exister ne serait qu’un cheminement amorphe dépourvu de sens.   

  

   « Ne peut-on me laisser être moi-même ? », la formulation est forte, manière de geste désespéré, de message d’imploration envoyé en direction de toute Altérité nécessairement captatrice de ce Soi que Chacun, Chacune veut abriter des actes de Ceux et Celles qui, en leur conscience, veulent le plus Grand Bien de leurs Commensaux, les réduisant cependant à « la portion congrue », tellement la socialité est réductrice de la liberté de l’Être. Liberté du « souffrir », de « l’angoisse » nous dit l’Auteur de « Désert ». Désert, oui, la solitude y est immense, ne pouvant faire surgir, chez l’Ermite réfugié en ses sables, que l’extrême du pathos humain dont « souffrance » et « angoisse » constituent les deux pôles à la limite, en lesquels se réverbère, à la manière d’une onction salvatrice, la pure joie d’Être en un lieu d’intégrale Vérité. Car, ici, au milieu de « nulle part », l’on n’a rien ni Personne derrière qui se dissimuler en un jeu de faire-semblant qui atténuerait en quelque façon, soit sa propre ascension au zénith, soit sa chute en quelque nadir de totale obscurité. La vraie solitude est à ce point exigeante qu’elle n’admet guère, autour d’elle, quelque jeu que ce soit qui en atténuerait la nécessaire rigueur. On l’aura évidemment compris,

 

« l’être-Soi-même » est corrélatif

de « l’être-en-sa-solitude »

  

   Plongé au milieu de la foule, assistant en chœur au Grand Spectacle du Monde, l’on ne saurait « être-Soi-même » que sur le mode mineur, à savoir n’être que cet infime rouage d’une immense commedia dell’arte, manière d’Acteur vibrant à l’unisson des Autres Présences, sorte de risible copeau d’une pièce de bois bien près de se réduire, bientôt, en simple nuage de sciure. Et ceci n’est nulle affirmation gratuite. Si nous nous constituons de façon certaine au contact de l’Autre - ce non-être que nous ne sommes pas -, si donc notre possibilité d’être est liée à autre-que-Soi, de manière symétrique cet Autre peut réduire la prétention du Soi à exister, peur le laminer, le biffer du visage du Monde. Témoins : les luttes fratricides, les polémiques sans fin, les guerres, les exterminations diverses en lesquelles l’Homme est expert, si bien que l’on pourrait penser que, chez lui, les forces du Mal sont de puissance bien supérieure à celles du Bien.

  

   Å partir d’ici, nous essaierons de trouver les traces irréfutables de « l’être-Soi-même » coïncidant avec  « l’être-en-sa-solitude » dans quelques fragments « de l’âge d’or de la poésie classique chinoise », discipline s’il en est d’un infini sondage de l’âme humaine au travers du Taoïsme qui « chante la communion totale avec la nature et les êtres », du Confucianisme qui « exprime le destin douloureux de l’homme, mais aussi sa grandeur », mais aussi des méditations spirituelles du Bouddhisme, voies telles que décrites par François Cheng dans « Entre source et nuage ».

 

Buvant seul sous la lune

 

« Pichet de vin au milieu des fleurs.

Seul à boire, sans un compagnon.

Levant ma coupe, je salue la lune :

Avec mon ombre, nous sommes trois. »

 

   Pourrait-on mieux dire l’extrême solitude intérieure de l’Être qu’au travers de cette libation adressée à la lune, cette pure abstraction cosmologique flottant sans attache en un éther sans limite, si flou à « en-visager », que l’on échouerait à lui attribuer quelque épiphanie vraisemblable, si loin, hors de portée des yeux et du cœur ?  

  

Extrême dérision de ce « nous sommes trois »,

comme si ce « trois »

désignait en réalité trois absences :

 

une Lune inaccessible,

une Ombre intouchable,

un Moi sans contours précis.

 

La nature humaine face

à la Grande Nature,

l’innommable,

elle est trop plurielle,

elle est trop foisonnante,

elle est trop irréelle.

 

***

 

Chiang et Han

 

« Sur le Chiang et la Han, le voyageur rêve du retour

  • Lettré démuni errant entre ciel et terre.
  • Minces nuages : toujours plus loin, dans l’espace.
  • Longue nuit : plus solitaire avec la lune. »

 

   Comme un écho du poème précédent.  « Le voyageur », n’est-il, simplement, « Conquérant de l’inutile » ?  Le « retour », n’est-il la simple réitération d’un retour en soi, seul territoire habitable, seul accueil, seul refuge face à l’immensité du Monde, face à cette longue « errance entre ciel et terre » que prononce ce « démuni du Lettré » ?  Ce chercheur d’abîme, celui qui ne vit que de mots, d’images, de métaphores, de rythmes, de pensées solitaires, ces « minces nuages » sans consistance, ces nuées de l’espace tissées de rien. Et la « Longue nuit » que ne ponctue, pour le « Solitaire », que l’énigme d’un paysage sans lumière, une manière d’invisible Néant, ce « comble » de la solitude portée à même la dimension de son exténuation.

 

***

Mon refuge au pied

Du mont Chung-nan

 

« Au milieu de l’âge, épris de la Voie.

Sous le Chung-nan, j’ai choisi mon logis.

Quand le désir me prend, seul je m’y rends :

Seul aussi à jouir d’ineffables vues… »

 

   Combien ici, la voix est mélancolique, comme si elle résonnait dans le vide dont aucune falaise présente ne renverrait l’écho à son Émetteur. La voix qui rime avec cette « Voie » du Tao, cette marche solitaire en direction de l’invisible. Isolement choisi, exil volontaire au simple motif que Celui du « milieu de l’âge », celui qui a beaucoup vu et expérimenté sait que ne s’offrent à ses yeux « d’ineffables vues » qu’à la hauteur de ce Soi réfugié au plus haut, au plus profond de-qui-il-est.   

 

***

 

Improvisé durant mon séjour

En montagne

 

« Calme solitude derrière la porte de bois close.

Face aux lueurs du couchant dans l’immense paysage.

Sur les hauts pins partout nichent les grues ;

Rares sont ceux qui fréquentent les logis rustiques. »

 

   Ce poème est, sémantiquement, d’une richesse infinie. Extrême solitude renforcée par « la porte de bois close », indice s’il en est d’un enfermement volontaire du Lettré à des fins de connaissance intime. Ce Lettré qui, dans la culture chinoise, investit de manière essentielle le « Jardin-Paysage », lui conférant la valeur d’un monde idéal au gré duquel asseoir sa quête de spiritualité sur une matérialité transcendée, aérienne, symbole, bien plus que réalité terrestre. Cette idée d’élévation, de pure transcendance se retrouve dans « les hauts pins » où « nichent les grues », ces grues indiquant l’ascension de l’esprit en direction des espaces célestes délestés de toute pesanteur. Quant aux « Rares » investissant « les logis rustiques », comment ne pas y voir la projection du Lettré-même en cette rusticité, équivalent du dénuement, de la pauvreté, du silence, de la noble intériorité, tous ingrédients indispensables à tracer le chemin en direction de la Voie, cette « mère du monde », celle qui est au fondement de tout ce qui fait présence, énergie sans pareille qui coule tout le long de la plurielle beauté de l’Univers.

 

   Si, jusqu’ici, les extraits des poèmes précédents se sont focalisés sur la Solitude, sur celui qui suit, nous porterons notre attention sur cet inévitable caractère d’ipséité qui se lève immanquablement de la recherche d’intériorité.

 

Envoi à Wang Wei

Lors de ma randonnée au Wang-ch’uan

 

« Jamais lassé de la marche dans la montagne

Ainsi j’avance au gré de mes seuls plaisirs,

M’égarant volontiers dans de verts sentiers,

Ma pensée tendue vers la cime auréolée.

Une cigogne me guide pour traverser l’eau ;

Un singe m’appelle du fond du bois.

Je lave mon habit dans la source limpide

Et chaque pas m’apporte une nouvelle fraîcheur.

Noble ami, où est-il en cet instant ?

Hors des nuages, coqs et chiens se font entendre.

M’arrêtant, je cueille une tige de chanvre ;

La lune veillera à notre rencontre !

 

    Ce que nous souhaiterions faire apparaître ici, le jeu radical, insubstituable, d’une mienneté à l’œuvre chez l’Émetteur du Poème, d’une mienneté entière qui n’admettrait nulle aura, nul nimbe, nulle diffraction en direction de quelque Altérité que ce soit, à la lumière de la seule exigence suivante :

 

c’est le Soi-en-tant-que-Soi

et nulle instance qui lui serait extérieure

qui est en voie vers une intime

possession de ce Soi,

 

   condition de possibilité de toute atteinte d’une spiritualité pleine et entière. Toute effraction hors-de-Soi serait synonyme de renoncement du motif immanent de sa quête. Car c’est bien à l’intérieur de ses propres limites que le Chercheur d’Absolu prétend pouvoir en trouver la trace, nullement dans un extérieur problématique qui ne ferait que l’éloigner du foyer de sa quête.

 

Tout comme l’Ermite se cloître en sa grotte,

l’Écrivain en sa citadelle de mots,

le Peintre en son subjectile de toile.

 

   Le texte que nous examinons est truffé de ces notations qui, non seulement annoncent le Soi, mais le portent à une sorte d’état d’incandescence où une fusion du Soi avec Soi devient possible, où une pure coïncidence

 

de Celui-qui-pense et

de Celui-qui-est,

 

   crée les conditions même d’une Uni-Totalité absolument impartageable. Les quelques commentaires suivants tâcheront de mettre en lumière

 

ce concept d’un rayonnent du Soi

comme fondation de la réception

sans reste du Poète en tant,

à la fois, que centre de la signification de ses mots,

centre de la signification de qui-il-est :

 

   « j’avance » : en direction de cette intime faveur où scintillent « mes seuls plaisirs », lesquels ne peuvent qu’être miens « une façon de corporer, de chrosomer », selon la belle expression de Sollers.

    « M’égarant volontiers » : seul je peux décider de mon propre égarement, de ma propre fantaisie de suivre tels « verts sentiers », plutôt que tels autres.

   « Ma pensée tendue » : visant cette « cime auréolée », à la manière d’une gloire, c’est MA pensée et nulle autre qui pourrait décider de la sublimité de l’instant qui ME touche et ME métamorphose en Moi-plus-que-Moi : mienneté augmentée, dilatée aux confins mêmes de l’Univers.

   Dans la traversée de l’eau en tant que MON épreuve, « une cigogne ME guide », car c’est MOI et uniquement MOI qui suis en question dans cette « traversée » et nous pensons, inévitablement à cette « Traversée des apparences » de Virginia Woolf, laquelle est uniquement pour Chacun et nullement pour Quiconque dont la propre « traversée » est nécessairement séparée, différente.

   « Du fond du bois », c’est à -dire depuis la confusion mondaine, du chaos dont je suis un survivant, « Un singe m’appelle », me désigne en tant que Celui situé comme Seul face à l’indéterminé, afin qu’une détermination naisse de Ma propre nécessité.

   Quant à la « nouvelle fraîcheur », c’est MON pas qui me l’apportera car personne ne marchera à MA place sur le chemin de la vie.

   Pour ce qui est du geste du cueillir, ce rassemblement de l’épars et du divers, seules MES mains en feront l’expérience, MA cueillette n’étant nullement celle d’un Autre.

 

Question de ressentis uniques,

d’affinités électives,

d’inclinations particulières.

 

C’est le JE qui s’arrête

et lui seul

car cueillir est être responsable

du rassemblement

du multiple en l’unique.

  

   La dimension de l’altérité n’est convoquée que deux fois, sur un mode que l’on pourrait dire minimal, sinon ascétique. Le « noble ami », comme si le « noble » tenait l’ami à distance. Quant à la « rencontre » elle n’a lieu que sous le sceau d’une lune bien distante, bien distraite.

 

   En tant qu’épilogue de ces quelques réflexions, il nous faut reprendre à nouveaux frais la question posée par France-Culture :

 

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

Commençons par citer un extrait d’article intitulé

« Dialogue du moi et de l'inconscient »,

tiré de « L’Universalis » :

 

   « D'une façon très générale, la persona est le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société. La persona donne à tout sujet social une triple possibilité de jeu : « apparaître sous tel ou tel jour », « se cacher derrière tel ou tel masque », « se construire un visage et un comportement pour s'en faire un rempart. » 

 

   Pourquoi le masque, symbolique bien plutôt que réel, est-il indispensable pour la personne ?  Mais, bien évidemment, pour la protéger des atteintes de l’extérieur, pour lui offrir, en son intime monade, les lois selon lesquelles son existence sera déterminée de l’intérieur même de-qui-elle-est, nullement par un sombre décret venu de cet extérieur toujours menaçant qui pourrait l’envahir, réduire son identité à néant. L’expression « masque en main, visage absent » est, à sa façon, une sorte de formule obligée, au motif que le masque, en toute hypothèse, suppose toujours la dissimulation du visage, il est son paravent, son abri, son refuge. Nul masque ne saurait être ôté, sauf à mettre l’intériorité à nu, ce qui serait une mesure contre-nature, nature Humaine s’entend.

   

   L’une des métaphores dont j’use parfois afin de mettre en perspective intériorité et extériorité, est celle du poulpe dont on retourne la calotte, seulement on ne la retourne nullement pour lui donner vie, uniquement pour la lui ôter à des fins de dégustation. Ce qui revient à dire que retourner son intériorité, mettre ses viscères à nu, vider son encre consiste à le néantiser purement et simplement. Et ce qui est vrai du poulpe l’est autant de la personne humaine. Retournerait-on notre calotte (symboliquement s’entend) que nous serions, nous aussi, soumis au rythme fou de la dévastation.

  

Å l’exister, comme à Janus,

il faut deux faces,

l’intérieure,

l’extérieure,

comme à la montagne

il faut le lumineux adret,

le sombre ubac.

  

   Ces deux réalités ne sont nullement miscibles. Selon chaque tempérament, ce fameux « Ton fondamental » magistralement décrit par Sollers, selon chaque affinité avec le dedans ou le dehors, ainsi se divisent les comportements du site anthropologique en deux paysages bien distincts,

 

posant d’un côté les Introvertis,

de l’autre les Extravertis.

 

   Cependant personne ne pourrait vivre totalement en introversion, ignorant l’extraversion et inversement.  Nous sommes foncièrement, nous les Hommes, des Êtres bifides, des Réalités paradoxales qui oscillons constamment autour d’un axe ivre, lequel, le plus souvent, nous désaxe, nous déporte de nous, nous fait douter de la qualité de nos choix et, partant, de nos existences mêmes. Avançant sur le chemin de la vie avec une marche peu assurée d’elle-même, « dubitative » pourrions-nous dire, si tant est que notre locomotion ait les moyens de douter.

 

De l’Intérieur selon nos Cœurs,

à l’extérieur selon notre Raison,

la distance est grande mais

nullement infranchissable.

 

   Certes, ce qui paraît tel un « Grand Écart », semble nous situer dans une position schizophrénique indépassable. Certes, nous vivons sur le tranchant de l’exister, et si, par le plus grand des hasards, tel que l’annonce Hölderlin,

 

« l'homme habite naturellement la terre en poète »,

 

alors il nous faut entendre la parole de

Pierre Reverdy dans « Le Gant de crin » :

 

« Le poète est, dans une position difficile

et souvent périlleuse,

à l’intersection de deux plans

au tranchant cruellement acéré,

celui du rêve et

celui de la réalité. »

 

Si l’on a bien suivi notre cheminement pensif,

l’on ne s’étonnera guère de l’affirmation suivante :

 

l’Introverti est celui qui, par nature,

est penché sur ce monde intérieur du rêve,

dans la dimension du Cœur ;

alors que l’Extraverti est celui qui, par nature,

est en prise directe avec la réalité,

dans la dimension de la Raison.

 

    Le mixte des deux est, bien évidemment, la situation la plus courante. Ces intimes ou bien ouvertes déterminations ne sont nullement du ressort de notre volonté, sans doute même nous précèdent-elles au titre d’une provenance originaire entièrement teintée de passivité, totalement immergée dans cet inconscient sur lequel nous flottons tels de risibles coques de noix parmi les chaotiques et impétueux flots de destins ne nous confiant jamais la gouverne qu’à titre provisoire.

 

Intériorité du cœur,

extériorité de la raison.

 

Mais qui donc pourrait

nous dire notre position exacte ?

 

« Le cœur a ses raisons

que la raison ne connaît point »,

 

nous ne pouvons guère que nous en remettre

à ce bel aphorisme de Blaise Pascal,

lequel en son mystère, maintient

pour nous la question ouverte.

 

La question de l’exister.

 

La question de-qui-nous-sommes.

 

 

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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 08:46
Aux confins du désêtre

« Archive »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Archive » nous dit le titre. Le dictionnaire, guère disert en la matière, ne nous est pratiquement d’aucun secours :

 

« Recueillir, déposer, classer dans une collection d'archives ».

 

   Cependant, si l’on ramène à Soi, à sa propre genèse, cette définition, voici qu’elle s’éclaire d’une singulière lumière, laquelle mettant en exergue « le recueillir », « le déposer », « le classer », commence à projeter, en notre esprit, les ombres du Passé. Oui, du « Passé » car l’archive a ceci de particulier que son actuelle vision, que la recherche de quelque document, sentent le vieux papier, la feuille parcheminée ensevelie parmi les feuillets sans mémoire d’un livre qui, aussi bien, pourrait n’être constitué que de l’éclat sourd de pages vierges. Le Blanc en tant que Blanc selon une formule récurrente tout au long de mes écrits. L’archive est sans mémoire et c’est à nous de lui en attribuer une, de donner sens à chaque strate qui se dévoile à mesure que nous avançons dans la collecte d’informations. Le registre de notre exister est si vaste, le fourmillement factuel si dense, que nous ne percevons, la plupart du temps, qu’un confus galimatias qui, en première approximation, nous laisse sur notre faim.

  

   De manière à combler notre curiosité, à satisfaire notre vital besoin de satiété, il n’est nullement rare que nous ne bouchions les lacunes de l’information en ayant recours à la fonction balsamique de la fiction. Autrement dit

 

le Présent nous désespère

dont le Passé ne comble

quelque lacune que ce soit,

dont le Futur n’annonce rien en son

éternelle forme d’énigme.

 

   Nous voyons bien ici, qu’au centre de notre méditation sur l’archive, c’est bien le problème central de toute position d’existence qui se pose, à savoir celui de cette temporalité qui nous enlace, tel le chèvrefeuille la branche du coudrier dans le lai du même nom, où ni Tristan, ni Iseult ne peuvent vivre l’un sans l’autre, sauf à chuter dans l’abîme sans fond du non-sens.

  

   Et si nous nous disons Tristan, ne découvrant rien en l’archive qui évoque Iseult, sans motif donc sur lequel faire fond, sans écho, sans retour, notre propre parole s’épuisera vite, tel le mince filet d’eau bu par le sable du Désert. Cette allégorie veut dire

 

la nécessité d’installer

entre deux Signifiants :

Nous et notre Passé,

une immédiate et

significative passerelle,

le Signifié,

 

faute de quoi notre capacité existentielle

se réduira à son ombre.

L’archive n’aura « accouché que d’une souris ».

 

 

   Mais ces considérations très générales, nous allons les appliquer à Celle qu’en l’occurrence, nous nommerons « Iseult », une Iseult provisoirement dépeuplée au motif que Tristan, sans voix, ni corps, ni présence, se donne telle la vision d’un indescriptible Néant. Sur cette condition d’une Iseult sans repères, il faudrait inventer le néologisme de « néantitude », celui-ci indiquant une irremplaçable nécessité d’essence de Celle-qui-désertée-d’Amour, ne peut que végéter dans des marais d’illisible irrésolution.

  

   Si nous fixons, suffisamment de temps, notre regard sur cette œuvre ancienne de Barbara Kroll, un sens se fait vite jour : « Iseult », dans sa pose énigmatiquement dubitative, nous questionne au plus profond, sur la lisière métaphysique de notre être, et du sien, bien évidemment. Nous pourrions, condensant la pensée que nous avons d’elle, affirmer

 

« qu’elle est sans

être réellement. »

 

   Mais que veut donc signifier cette existence biffée à même sa représentation ? Il n’y a guère que son inventaire qui nous livrera les motifs selon lesquels nous procéderons à l’annulation de-qui-elle-est, la décrétant, en quelque façon, « nulle et non avenue ». Oui, c’est bien ce retrait, cet effacement, cette claustration à l’angle de l’image qui paraissent le mieux faire signe en direction de ce conflit, de ce combat qui se livrent en elle. Si le titre annonçait « aux confins du désêtre », cet étrange « désêtre », il nous faut le cerner de plus près. Ce sont les caractères formels de cette œuvre, son esthétique « contrariée » qui l’installèrent, Elle, Iseult, en cette possible présence qui, en réalité, n’est qu’une non-présence, un évident absentement à Soi. Il faut commencer par Elle dans notre tâche de recensement d’une ontologie se dessinant, mais ne perdurant guère au-delà de ces quelques coups de pinceau : des griffures, des assombrissements, des giclures de sanguine dont nous parlerons bientôt.

   

   La forêt des cheveux est un inquiétant emmêlement de nocturnes futaies. Dans l’intervalle de ces dernières, du clair apparaît que remet aussitôt en question la tonalité tragique de la peinture.

   Le visage en son entier, quant à lui, est un plâtre blanc, une impénétrable façade de Blanc d’Espagne, d’Albâtre, de Lunaire, de Céruse, de Saturne, toutes ces variations infinies d’un unique Néant qui semble n’avoir pour dessein que de boulotter Celle-qui-prétend-à-l’exister sans guère avoir les moyens d’y parvenir. En réalité, une tentative pathétique d’épiphanie que vient constamment contrarier la neige d’une palette éteinte, morne, excluant toute possibilité de recours à la richesse des couleurs, cette effusion de la vie en son bel éploiement.

   Les yeux, cet éclat de la conscience au plein du jour, les yeux, ce fondement de la mydriase-lucidité, les voici condamnés à être vitreux, à ne nullement permettre à la lumière d’éclairer le continent intérieur, de le déterminer en ce qu’il a de plus précieux, lui, au contact de-ce-qui-n’est-nullement-lui.

   Le double bourrelet des lèvres est fermé, en signe d’éternel silence.

   Le menton repose lourdement sur la fourche des mains. Nullement des mains qui caresseraient, rassureraient, mais des mains inaptes à sculpter la chair du Monde, à commencer par celle d’Iseult.

  

   La partie gauche de l’image, parcourue dans la douleur, dans le possible deuil affectant Iseult en sa solitude essentielle, ne le cède à la partie droite, qu’en un fond d’identique nature, un vide s’y lève que vient obturer, mais dans une souffrance supplémentaire, un noir profond, quelques empreintes de sanguine. Ce noir de Suie enserre le visage, lui affectant la place étroite d’une geôle, donc d’une privation de liberté. Visage acculé à n’être que la figure d’une absence à toute altérité, qu’il s’agisse du Monde, de l’Autre et, par un simple effet de retournement, de réflexivité, fugue de Soi comme si avait été proférée, à l’origine de cet être, l’imprécation d’un destin défavorable ne trouvant nulle possibilité d’accueil, de diffusion en cet espace de rémission, de pure perte. Sur le fond gris de congère, comme la projection nocturne d’un cruel déficit, l’ombre spoliatrice d’une possibilité minimale d’être-à-Soi, rien-que-pour-Soi. Et ce n’est nullement la suite de notre exploration de ce paysage figuratif qui nous rassurera. Les graffitis de sanguine, bien plutôt que de constituer un art mural doué de quelque positivité, se donnent comme une lèpre, un ensauvagement du représenté, le conduisant hors-visage, c’est-à-dire hors-signification-humaine.

  

   Sans doute notre parcours sur le chemin du drame, se fera de plus en plus subjectif, privilégiant la noirceur à la clarté, lorsque nous désignerons les quatre lignes du motif rouge en tant qu’illustration des jambes du Modèle, des jambes inversées comme chez les Personnages peints par Georg Baselitz, cet Artiste néo-expressionniste souhaitant, par ce subterfuge, créer un sentiment de malaise et d’angoisse chez les Spectateurs. Or, dans le cadre de notre méditation totalement ténébreuse-métaphysique, cette inversion du type Humain signifierait rien de moins que la fonte du motif anthropologique et, à terme, la nullité complète, l’impossibilité de faire présence, d’agiter ses bras, inutile et pathétique sémaphore à l’illisible, incompréhensible gesticulation privée de quelque arrière-plan que ce soit.  

  

   Iseult, privée du regard d’une conscience lucide, libre de ses mouvements, ne parvient jamais à coïncider avec l’Être-Soi dont elle diffère toujours, comme le soleil diffère de l’ombre qu’il projette sur la terre. Son Être-Soi ne possède nul fondement stable.

 

Son Passé lui échappe au titre

d’une mémoire trouée,

insuffisante à réorganiser les événements

qui ont eu lieu jadis,

dont il ne demeure guère de trace signifiante.

Son Présent en lequel elle eût voulu

inscrire sa propre présence se limite

à un point extrêmement étroit,

sans amarre possible ni dans l’Hier évanoui,

ni dans le Demain pas encore né.

Le Futur ne saurait prendre profil satisfaisant,

ne pouvant prendre appui

sur un Passé amorphe, pâteux,

ni sur un Présent qui se dérobe

constamment sous ses pieds.

 

   Iseult n’est Iseult que par défaut, eu égard à ce cruel absentement de Tristan, sa ligne de mire, laquelle n’est plus qu’illusion, un genre de brasillement se perdant dans la rumeur solaire, comme si son Amant n’avait été

 

qu’un simple jouet,

la fumée d’une hallucination,

le brouillard d’un songe.

 

Iseult telle qu’en elle-même

nul temps ne la portera

à-qui-elle-est.

Ou plutôt à-qui-elle-n’est-pas

car, pour être,

il faut au Signifiant-Iseult,

l’autre Signifiant-Tristan,

la relation des deux créant

la seule chose possible, espérée,

ce précieux Signifié sans quoi

le zénith lumineux rejoint

le nadir ténébreux.

 

Alors Être = Désêtre.

 

   

 

 

 

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