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17 août 2026 1 17 /08 /août /2026 07:48
Les Ombres et le Néant

Steppe Mongole

Source : daily geek show

 

***

 

« On ne l’entend jamais parler de son pays. (…)

Elle craint une réponse du néant,

le baiser d’une bouche muette. »

 

« Le livre ouvert »

Paul Éluard

 

*

 

   Je m’appelle Marousya (Маруся en Mongol), j’ai 16 ans, « l’âge de tous les dangers », comme le dit Grand-Père Nast qui s’y connaît en chevaux et aussi en hommes. Il dit que des jolies filles comme moi attirent de jeunes garçons qui sont forts comme nos ancêtres Bouriates et qui volent de jeunes filles, d’abord pour en faire leurs maîtresses, ensuite pour en faire leurs femmes. Mais, maintenant, je suis hors de danger car je suis loin de la Mongolie. Je vis en France, en Aubrac, dans la région de la Cham des Bodons, chez mon Oncle Maksim et sa femme Béatrice. Mon « petit frère » se nomme Mangal (Мангал dans notre langue), il a 12 ans, comme moi, il a le teint clair, les pommettes hautes, les yeux un peu bridés et il fait penser à un enfant plus jeune, c’est pour ça que je l’appelle « petit frère ». Des fois ça l’énerve et il piaffe comme un jeune cheval mongol, celui qui est le compagnon fidèle des Nomades. Oncle Maksim a des photos de ces chevaux qui ressemblent à des poneys, il ne se lasse pas de répéter des mots qui sont mystérieux pour moi. Il parle de leurs robes, il dit à Béatrice, devant le feu de cheminée, les noms magiques : « bai », « alezan », « gris », « isabelle », « noir ».

   Il dit cela avec gourmandise, comme s’il était du vent courant sur les steppes d’herbes jaunes, un peu de poussière se lèverait à son passage. Béatrice me dit que je suis une jolie fille, qu’ici, sur le Plateau, je n’aurais pas de mal à trouver un amoureux, mais je ne m’inquiète pas de ça, mon amour véritable, c’est la Mongolie avec ses grands champs d’herbe qui montent jusqu’au ciel, avec son vent frais, celui qui fait voler le sable du Gobi, celui qui court le long des ruisseaux, il y a des rochers tout autour, celui qui glisse dans la fourrure épaisse des yacks, fait bouger leurs longues queues blanches, frotte leur peau sous le manteau noir, celui qui vole la fumée sortie du toit des yourtes et l’emporte loin au-dessus des nuages fins comme des cheveux.

   Mangal, lui, n’est pas à l’âge d’amour, il est à l’âge du jeu. Des fois, il joue avec des pierres du Causse, il en fait des tas puis les fait tomber en jetant des blocs dessus. Ici, cela s’appelle « jeu de massacre », je ne sais pas bien ce que ça veut dire mais je crois que c’est un jeu guerrier comme chez nous dans la fête du Naadam, quand les guerriers luttent, tirent à l’arc et font des courses de chevaux. Je crois que ces hommes ne sont pas méchants, qu’ils ont besoin de montrer leur force, de montrer leurs muscles, de montrer qu’ils n’ont peur de rien. Un Nomade Bouriate n’a peur de rien. Il n’a pas peur des hémiones, ces ânes sauvages, pas peur des mazaalais, ces ours du Gobi, pas peur de la panthère des neiges, pas peur des antilopes saïga ni des chevaux de Przewalski, ni des chameaux sauvages de Bactriane. Les Nomades portent en eux, un peu de panthère, d’hémione, de saïga, c’est pour ça qu’ils sont si forts, qu’ils résistent au vent, à la neige, à la chaleur qui brûle le Gobi à la saison sèche. Si, un jour, plus tard, je dois me marier, c’est avec un Bouriate que je ferai ma vie, un Vrai Bouriate, ça veut dire qu’il sera près de la Nature, qu’il fuira les villes, qu’il portera le deel traditionnel, chapeau de feutre gris, haut et robe couleur brique, manches longues, rabat sur la poitrine, bandeau de coton épais autour de la taille, ceinture en cuir avec des ornements, bottes de cuir souple qui font comme des vagues sur les chevilles. Mais un costume simple, celui de tous les jours, non un habit de luxe pour parader devant les Touristes, pour faire le clown et vendre son âme.

   C’est grâce à Oncle Maksim que Mangal et moi nous sommes venus habiter en France. Depuis toujours, Maksim est camionneur, il transporte des marchandises depuis Oulan-Bator jusqu’à Paris. Sur sa cheminée il a une grande carte des routes avec plein de noms marqués par une épingle rouge. Avec Mangal, nous nous amusons à dire le nom des villes, c’est si beau, le nom des villes, surtout quand on quitte la ville pour entrer dans la campagne. Avec mon frère on dit un nom chacun, lui : Oulan-bator ; moi Ob ; lui : Novossibirsk ; moi : Omsk ; lui : Tcheliabinsk ; moi : Kazan ; lui : Moscou ; moi : Minsk ; lui : Varsovie ; moi : Berlin ; lui : Cologne ; moi : Cambrai ; lui : Paris. Ça fait comme une longue guirlande de mots, une petite musique. C’est Maksim qui nous a appris à prononcer ces noms difficiles. Des fois on les déforme un peu et ça nous fait rire. Pour faire la route notre Oncle met deux semaines et, bien sûr deux semaines pour rentrer. C’est un vrai nomade, mais un nomade de la route et ça lui plaît bien de rouler dans son gros camion qui ressemble à une caravane à lui tout seul. Quand on est partis de Mongolie, Mangal sautait comme un cabri. Lui aussi, il voudrait être camionneur. Pendant la route, des fois, Maksim l’a pris sur ses genoux et Mangal était fier de tenir le grand volant entre ses mains, de faire marcher le klaxon quand on traversait la campagne.

   Le jour, on mangeait dans le camion ou dans des auberges que Maksim connaissait. La nuit on dormait dans le camion, notre Oncle dans sa couchette, Mangal et moi sur les sièges, pliés dans des couvertures épaisses. Des fois, le matin, il fallait gratter le pare-brise qui était plein de givre et ça faisait de jolis dessins. On ne s’est pas ennuyés pendant notre voyage et souvent Maksim branchait la radio et on écoutait de la musique. Les chansons, on comprenait pas les paroles, mais c’était l’air qui nous plaisait et ces langues étrangères étaient comme des devinettes. C’est une fois dans un voyage à Paris que Maksim a rencontré Béatrice, elle travaillait dans un hôtel où dormait notre oncle. Dès qu’ils se sont vus, ils sont tombés amoureux et Maksim a décidé de quitter la Mongolie et Béatrice de quitter son hôtel. Elle avait eu, par ses parents, un buron en Aubrac avec beaucoup de terre tout autour. Une terre pour chèvres et pour moutons. Maintenant ça fait dix ans que Maksim et Béatrice vivent sur le Causse, élèvent leurs troupeaux, vendent le lait et le fromage. Maksim ne rêve plus de la route et Béatrice ne pense plus à l’hôtel. Maksim a appris à parler français, mais il a encore un petit accent mongol. Nous, Mangal et moi, ça fait deux ans que nous vivons à la Cham des Bodons et ça nous plaît bien parce que les paysages, des fois, ressemblent à la Mongolie, avec ses grosses pierres, ses herbes jaunes, ses hautes collines (ici on les appelle des « puechs »), et le ciel qui est grand avec quelques nuages qui courent d’un côté à l’autre sans jamais s’arrêter.

   Mais maintenant, il me faut dire pourquoi on est venus en France, pourquoi on a laissé au pays notre Père Odon, notre Mère Anya, Grand-Père Nast. Depuis longtemps déjà la Mongolie a changé et Nast dit même qu’il a du mal à la reconnaître. Odon aussi le dit. Anya est plus ouverte au monde moderne mais elle ne voit pas très bien où vont les Hommes. Les enfants des Nomades, ceux qui ont aujourd’hui entre seize et vingt ans partent tous en ville. Ils sont attirés par Oulan-Bator, je crois qu’on dit qu’ils sont « fascinés. Je ne comprends pas bien ce mot mais je pense que ça veut dire qu’ils sont en danger, comme les jeunes filles quand elles rencontrent, dans les fêtes, des Hommes quand ils ont bu l’arkhi et qui ne se contrôlent plus, qui parlent de travers, ont des mauvais gestes. Quelques jeunes trouvent du travail. Ils vendent des bricoles aux Touristes, ils aident à la cuisine dans des restaurants, ils font la vaisselle. Beaucoup ne trouvent pas de travail et ils sont obligés de mendier, ils habitent dans des baraques de tôles rouillées, dans les terrains vagues près d’Oulan-Bator. De là, ils voient les tours modernes qui brillent et ils voudraient y vivre, habillés avec des costumes et des cravates en donnant des ordres à d’autres hommes.

   En ville, les Filles portent des vêtements très courts et elles se maquillent avec des lèvres très rouges et des longs cils qui encadrent leurs yeux bridés. « On dirait des mannequins » dit des fois Grand-Père Nast en se moquant un peu d’elles. Tous, dans la Grande Ville marchent vite, ils ont des casques sur les oreilles et, au bout des doigts, des « boîtes magiques » (je les appelle comme ça). Mangal, qui s’intéresse à la technique, dit que c’est des téléphones qui font un peu tout, qu’on peut lire et envoyer des messages, faire des jeux, avoir des rendez-vous avec qui on veut à Oulan-Bator et même au bout du Monde. Je crois que Mangal aimerait avoir une de ces boîtes car il est joueur et a envie de beaucoup de choses. Mais je crois que pour lui, que pour nous, c’est mieux de ne rien avoir et ici, dans ce paysage qui, des fois, ressemble au Désert de Gobi, il n’y a que les chèvres, les moutons et Maksim et Béatrice ne veulent pas de ces boîtes, ils disent que c’est « des inventions du Diable ». Et au pays, Grand-Père Nast dit que les Mongols « vendent leur âme au Diable », qu’ils font les pitres pour plaire aux Étrangers (il les appelle « Les Ombres », et aussi tout ce qui vient détruire l’âme des Mongols).

   Il y a eu une réunion de famille, un jour, et Odon, Anya, Nast parlaient doucement avec l’air de personnes qui sont embêtées. Puis on a su ce qu’ils avaient dit. Ils avaient dit qu’il fallait que Mangal et moi, on parte en France, chez Oncle Maksim et Tante Béatrice, qu’on vive dans ce pays de vent, au milieu des pierres, mélangés aux chèvres et aux moutons, que c’était la seule façon d’être de Vrais Mongols, à l’abri des Ombres et de leurs gestes un peu fous. On n’avait pas très bien compris, mais maintenant, après deux ans de vie dans le buron, de courses sur les sentiers, de fabrication du fromage, d’air pur, on a enfin compris ce que Nast voulait dire en parlant de Vrais Mongols. C’est bizarre, quand même, les Vrais Mongols sont loin de leur terre, ici en Aubrac et les Faux Mongols vivent dans la Grande Ville, sans même savoir qu’ils sont Mongols. Maksim dit que c’est « un peu le Monde à l’envers » et je crois qu’il a raison. Des fois les Gens ne savent plus qui ils sont, où ils vont, ce qu’ils font et pourquoi ils le font.

   Grand-Père Nast, qui est le chef de la famille, nous a dit, avant de partir pour notre long voyage vers la France :

   « Marusya, Mangal, vous quittez votre pays, mais en vrai vous y serez toujours. Rester ici, ça voudrait dire, pout toi, Marusya, aller faire les lits dans un hôtel d’Oulan Bator, un hôtel pour les Riches et les Curieux. Pour toi, Mangal, ça voudrait dire faire la plonge dans les restaurants, servir les Riches et les Curieux, goûter à la drogue et te saouler de sexe. Une mauvaise vie qui ne ressemble pas à celle de nos Ancêtres. Quand vous serez sur le plateau d’Aubrac, avec Maksim et Béatrice, vous serez à l’abri de tous ces dangers et, dans le silence de la Nature, vous entendrez chanter la voix des Anciens Mongols et vous serez de Vrais Mongols, fiers comme les chevaux, purs comme l’air qui court sur la steppe. Vous aurez une nouvelle famille. Votre Oncle et votre Tante sont des gens simples et droits, ils vous apprendront à vivre dans le respect des choses et, bien sûr, dans votre propre respect. Vous serez loin, mais vous serez près par le cœur et par la pensée. Que votre avenir, sûr comme une flèche, soit aussi l’avenir de notre chère Mongolie ! »

   En disant cela, chez Grand-Père Nast, il y avait de la fierté mais aussi une vraie tristesse et un grand espoir. En vivant ici, en terre d’Aubrac, nous avons à suivre les paroles de notre Grand-Père : « être de Vrais Mongols », comme il le dit souvent. Je crois que nous y arriverons. Nous préférons être libre ici, qu’esclaves là-bas.

 

D’une parole qui se voudrait réalité-vérité des Ombres

et de leur nécessaire éclaircissement

 

 

« J’ai croisé ces hommes d’un monde égaré… »

 

« Quatre suites »

Pierre Jean Jouve

 

*

 

   Au début, dans le lointain du temps ç’avait été presque rien, une manière de fin grésil poudrant les choses, un genre de nuée grise, haute, discrète, qui ne faisait, sur la Terre, que sa fumée vite dissipée. Si bien que nul ne s’en apercevait et les Nomades vaquaient à leur immémoriale tâche sous la lente migration des grues et des oies sauvages sans s’en inquiéter plus qu’on ne s’alarme de l’averse de pluie en Automne, de la floraison blanche au Printemps. Tout, ainsi, aurait pu durer des décades sans que rien de fâcheux ne s’immisçât dans le destin lumineux de ce Peuple Élu. Amis de la Nature et des Bêtes, amis des Troupeaux et des Sources Vives, amis de la Steppe herbeuse, de la Taïga, au nord, amis des Pins et des somptueux Mélèzes, amis du Sable orangé qui court de dune en dune au milieu de l’immense Désert de Gobi. Mais parier sur le futur d’une telle sérénité revenait à fermer ses yeux sur la Condition Humaine, son inclination à vouloir toujours plus combler ses désirs, emplir jusqu’à ras bord la coupe de son irrémissible insatiabilité, de sa faim sans limite, de sa boulimie du connu comme de ce qui ne l’est pas encore, dont on souhaite faire son bien le plus immédiat.

   Puis il y avait eu, dans le vaste tissu de l’humanité, de rapides bonds en avant, des découvertes, des progrès dont on avait fait des dieux, des inventions auxquelles on s’était enchaînés sans bien se rendre compte que l’on perdait sa liberté, que l’on devenait le simple éclaireur de pointe d’une vaste machination qui débordait de toutes parts et dissimulait sa grimaçante figure sous des atours plaisants. Oui, on était charmés, fascinés par les yeux métalliques du cobra dont, jamais, on n’eût pu supputer qu’il était prêt à porter son coup fatal à l’insu de Soi, lovés qu’on était au sein d’une douce conque anesthésiante. On venait en Mongolie en longues caravanes, on venait en Mongolie à pied, à cheval, en voiture, au titre d’une mode dont l’idée même d’une possible privation eût été mortifère, inenvisageable, la Mongolie était devenue l’étalon universel auquel il fallait se référer afin d’être, Homme parmi les Hommes, Les Éclairés, Les Méritants, les Pionniers d’une nouvelle terre à conquérir.

   On était des manières de Gengis Khan, Hommes dominant les immenses steppes que rien ne semblait devoir arrêter. On portait la Mongolie sur Soi comme on arbore les insignes de Commandeur de quelque ordre vénérable. On voulait être Mongol plus que Mongol, on voulait être éleveurs de moutons, de vaches, de chèvres, devenir d’habiles cavaliers, on voulait devenir experts en maniement de l’uurga, cette perche au bout de laquelle le lasso capture les bêtes, les aliène sous le joug inflexible de la loi humaine. On se voyait vaillamment combattre les redoutables meutes de loups. On voulait connaître la « mongolitude » au point de se confondre avec le cercle parfait, la blancheur immaculée de la yourte, ne faire qu’un avec sa toile de peau ; on voulait déchirer de ses dents primitives, identiques à des canifs, la viande de la marmotte, ne s’alimenter que de crèmes, de yaourts, d’alcool de lait, de fromages. On voulait devenir familiers du süütei tsai, ce lait salé qui heurte le palais, brûle la gorge. Mais c’était égal, on voulait être Mongol plus que Mongol.

   Mais le problème, car il y avait problème, c’est que cette pleine essence dont le Mongol est le signe extérieur, nul ne pouvait l’atteindre en sa dimension de vérité, seulement dans la superficie, la supercherie, le jeu de faire-semblant, la mystification, la duperie de l’Autre qui n’est jamais que duperie de Soi, la chute d’une conscience qui n’apparaît plus que sous la figure du décor de carton-pâte, du khôl qui farde les yeux et se prend pour les yeux mêmes. Être Mongol dans l’imitation, l’approximation, voulait dire remplacer la plénitude par une sorte de vide sidéral, substituer à la profondeur, un butinage sans réelle assise, commuer l’essence des choses en leur étique vacuité, déguiser la signification interne de ce qui se présente à Soi en un simple spectacle, une aimable représentation, une spécieuse commedia dell’arte pour Polichinelles et autres Brighellas. Enfin, ceci était si décharné, si famélique que quiconque muni de suffisamment d’esprit critique se fût posé la question de savoir comment l’Humain pouvait sombrer dans de telles duperies, frôler l’absurde sans en reconnaître le redoutable visage, se fût condamné à errer et girer sans cesse autour de la question à défaut de découvrir la clé qui en résoudrait l’énigme.

    L’on comprendra aisément ici, que les Ombres, tout ce qui pervertit la vérité, projetaient sur la vastitude des espaces libres et ouverts de ce Grand Pays, des simulacres, des pénombres, des brumes dont l’effet immédiat et spoliateur était d’en offrir une image dégradée, affaiblie, ourlée de fantaisies multiples, bien plutôt que d’en délivrer la belle exactitude, d’en donner une vision dont, en raison, on eût souhaité qu’elle fût placée au centre même d’un jugement ferme, nullement déporté de son objet réel. Ce qu’il aurait fallu, dans l’urgence la plus extrême, retrouver le sens des frontières, délimiter le site de l’Homme, de la Culture, de la Tradition et s’abstenir d’entremêler, dans un étrange syncrétisme, des objets qui étaient non miscibles, qui ne pouvaient se déterminer qu’à l’intérieur d’eux-mêmes, dans l’orbe d’une pure immanence, ne jamais s’exposer à une extériorité, à une vision ambiguë qui en déformait le socle le plus essentiel. Ce qui eût été exact, substituer à la croûte superficielle des choses, leur secret métabolisme interne, capter les racines qui font tenir l’arbre debout. L’arbre vu sous tous les horizons n’est nullement arbre simple, chêne, bouleau, frêne, il est aussi, singulièrement dans la culture septentrionale, Yggdrasill, cet axe vertical de la terre qui symbolise et donne lieu à l’univers. Par son faîte, il touche le Ciel et, entre ses larges frondaisons, il enclot le Monde.  En tant que médiateur du Ciel et de la Terre, il fait écho au « toono », cet anneau de bois qui, au plus haut de la yourte, reçoit la lumière du Ciel et, ainsi, réalise l’union du sacré et du profane.

 

Mais écoutons plutôt les paroles recueillies auprès des « Sentiers d’Hermès » :

  

   « L’arbre cosmique est essentiel au chaman. De son bois il façonne son tambour, en escaladant le bouleau rituel, il monte effectivement au sommet de l’Arbre Cosmique, devant sa yourte et à l’intérieur de celle-ci se trouvent des répliques de cet Arbre et il le dessine aussi sur son tambour. »

  

   Mais comment les caravanes d’Ombres pressées, qui n’ont de cesse de figer le réel en quelques images vite réalisées, pourraient-elles s’immiscer, ne serait-ce que de manière infinitésimale, dans cette riche cosmogonie qui structure l’âme d’un peuple en sa totalité ? Comment les Visiteurs descendus d’un antique van, quelques soixante-huitards attardés sans doute, cheveux hirsutes occultant leur vue, pourraient-ils saisir autre chose que l’écume d’une Culture, quelques nervures presque inapparentes d’un ancestrale Tradition ? Comment ces Dormeurs debout, ne voyant dans la yourte qu’un habitat alternatif rapidement mis en œuvre, vite démonté, une tente, si l’on veut aller droit au but, comment percevraient-ils d’autre fonction que celle d’un moderne nomadisme dicté par la mode et l’engouement de quelque Citadin en mal d’air pur et de réveils matinaux ornés d’une nostalgie factice, rêves d’enfants encore mal digérés, magie de pacotille, semblable aux verroteries colorées se prenant pour du cristal lui-même ?

   Et les itératifs et stupides selfies, Ombres enlaçant la pure ingénuité de l’enfant Mongol, Ombres embrassant la vêture chargée de symboles du Chaman, comment pourraient-ils se donner pour autre chose que ce qu’ils sont, à savoir des caricatures, des pastiches, de vulgaires parodies de ce qui se nomme « vérité » qui, ici, connaît son envers, sa fausseté, son artifice, son envers le plus opaque ? Certes la critique est verticale, aride et plus d’un pourrait s’en offusquer. Mais comment ne pas être saisi d’un mouvement de révolte, être légitimement indigné lorsque l’origine des choses, la pureté ancestrale de gestes fondateurs ne sont plus vus qu’au travers d’un prisme déformant qui obère la totalité de son sens primitif ?  Il devient nécessaire, dans ce Monde « postmoderne », d’aiguiser sa vision, d’éclairer son jugement, de substituer à une fausse intuition la maturation de principes fondés en raison. Le toton fou qu’est devenu le Monde, partout des guerres et des crimes, partout des viols et des génocides, partout les fosses ténébreuses de l’absurde, le toton fou doit en revenir à de plus sages et exactes girations, une sérénité de Derviche en quelque sorte, il y va du destin de la Conscience Humaine. En toute bonne logique, les comportements « ombreux », les attitudes « nocturnes », les conduites « ténébreuses » fondent le lit sur lequel prospèrent des actes incohérents, des décisions le plus souvent funestes.

   Ces Esprits du butinage, de la fuite, ces Grands Amateurs de ce qui est superflu, ces Ombres inconscientes d’elles-mêmes, comment auraient-elles pu percer la peau du mystère du chamanisme ? Face au Chaman lui-même, quelle cueillette productrice de sens se fût présentée à ces Routards pressés d’archiver en leur « oublieuse mémoire » rien de moins que des fragrances vite dissipées, des couleurs usées jusqu’à la trame, des émotions résolues avant même d’avoir pu prospérer ? Comment, en effet, pénétrer jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle dans cette permanente distraction ? Tout, au départ de leur vision, était occulté, si bien que ces Étourdis par nature ne pouvaient s’enquérir de la dimension d’Intercesseur du Chaman, lien établi entre les esprits et les Humains. Pas plus qu’ils n’auraient perçu la valeur des divers rituels et que, pour eux, la guérison par les plantes ne serait demeurée que folklorique, sinon magique, mais une magie frelatée en quelque sorte. Et, ici, ce qui est amusant, c’est qu’ils auraient projeté leur propre contradiction, leur intime légèreté sur ces Gardiens de la Tradition qui étaient, eux, foncièrement convaincus de faire œuvre utile, de constituer l’un des pivots indispensables à la survivance d’une culture ancestrale. Tout, en réalité, leur serait demeuré étranger, aussi bien le niveau de perception extra-sensorielle des Chamans, que leur fonction télépathique, que la profondeur psychopompe de leur relation avec le monde des morts.

  

   [Incise – Plus d’un Lecteur, d’une Lectrice se poseront inévitablement la question de savoir la raison d’une exigence si élevée concernant les loisirs de simples Touristes, bien plus désireux d’installer dans leur exister une parenthèse ludique, genre de tremplin thérapeutique chargé d’effacer ou de relativiser les problèmes du quotidien. Certes, ces Visiteurs ne sont ni de savants Doctorants, ni d’éminents Archéologues, pas plus que d’assidus Anthropologues chargés de dresser avec exactitude et de manière scientifique l’arbre généalogique de l’Humanité en explorant les ressources qui lui sont coalescentes. Mais alors, si ces Touristes ne visaient que loisirs et délassement, que ne choisissaient-ils, en priorité, de découvrir les eaux translucides des lagons Polynésiens, les plages blondes d’Antigua ou encore les bassins d’eau émeraude de la Jamaïque ? Aller en Mongolie n’a pas exactement le même sens que de se rendre sur les rivages de la Mer des Caraïbes. Visiter la Mongolie doit se faire dans le souci d’une rencontre authentique des populations autochtones, nullement sous la pulsion d’un désir autocentré, lequel est plus union avec Soi-même, que direction vers cette Altérité qui ne demande qu’à être reconnue en ses mérites les plus essentiels. Mais ceci est un point de vue subjectif qui peut, à tout instant, s’exposer à son exact contraire. Avant tout, une question de ressenti. Refermons la parenthèse.]

   

   En divers endroits de la Mongolie, près de chutes d’eau remarquables, sur les magnifiques plateaux herbeux de la steppe, face à des points de vue uniques, des essaims de yourtes blanches étaient nés que jouxtait le peuple mécanique des chevaux vapeur en lieu et place des chevaux réels, ces prolongements immédiats de la Nature, que jouxtait encore d’énormes engins automobiles dont les puissants pneus imprimaient, dans le sol gras, les empreintes d’une nouvelle conquête. Rien, décidemment, n’arrêterait la race des Nouveaux Conquistadors. L’Or rutilant, fascinant était au bout du chemin. Partout où un site d’exception se montrait, où une tradition bourgeonnait, où une culture se manifestait, ce n’était qu’un long convoi continu de machines pétaradantes lâchant leurs précieux effluves sous la voûte azurée, immaculée des cieux. Alors que veut donc signifier, pour une Civilisation ancestrale cette substitution du naturel par l’artificiel ? Que veut dire l’attitude du Chaman sacrifiant ses rites anciens, les troquant pour un pur spectacle, une simple exhibition ? Que retirer comme leçon de ces Nomades enrubannés paradant devant les objectifs photographiques, dans leurs habits de cérémonie, afin de faire croire au luxe d’une existence en réalité bien terne, bien ordinaire, poinçonnée au coin du dénuement ? Grave et lourde concession consentie en direction de cette « Société du spectacle » (cette citation est fréquente dans mes textes), qui métamorphose le geste transcendant en une pure parodie immanente, sans consistance aucune. Le constat est si affligeant de ces Peuples qui choisissent l’enfer pour survivre alors que tout, dans leur Culture, les destinait au nomadisme sur les larges plateaux des steppes avec leurs chiens, leurs chèvres, leurs yacks et leur vue panoptique libérant un horizon sans fin. Mais quelle vie donc pour ces jeunes fugueurs du nomadisme qui se retrouvent dans la pullulation sans avenir des bidonvilles polychromes d’Oulan-Bator, lézardés, sans eau ni électricité, au milieu d’une pollution galopante et des divers assauts de la misère humaine ?  Mais rien ne servirait d’épiloguer plus avant, la simple représentation mentale de ces errances est totalement désolante.  Ici donc prendra fin le long commentaire intitulé « D’une parole qui se voudrait réalité-vérité des Ombres et de leur nécessaire éclaircissement », afin de laisser place à la fiction placée à l’incipit de cet article et donner à nouveau place au récit de Marusya.  

 

La parole de Marusya

 

   Huit années ont passé. J’ai maintenant 24 ans et mon « Petit Frère » Mangal vient tout juste d’avoir 20 ans. Mon Frère et moi sommes proches, tout en demeurant fort éloignés l’un de l’autre. Neuf mille kilomètres nous séparent et vous comprendrez aisément que mon lieu de vie est toujours en terre d’Aubrac, à la Cham des Bondons, alors que celui « choisi » par mon Frère se situe à Oulan-Bator. Il y a deux ans de cela, nous avons fait le voyage de Paris à la Mongolie à bord du camion d’Oncle Maksim. Nous avons déroulé le cordon à l’envers en quelque manière, Paris d’abord puis Cambrai, Cologne, Berlin, Varsovie, Minsk, Moscou, Kazan, Tcheliabinsk, Omsk, Novossibirsk, Ob, Oulan-Bator et, enfin le campement nomade de notre Père Odon et de notre Mère Anya. Nous les avons trouvés un peu vieillis mais ils sont encore en bonne forme et vaquent à leurs travaux d’éleveurs avec une énergie suffisante. Grand-Père Nast, lui, qui était un peu notre conscience, notre guide spirituel, est mort et nous sommes allés nous recueillir sur le cairn de pierres qu’il avait élevé dans la steppe, face à la rivière qu’il aimait tant, face au vent, face à la liberté. Nous n’avons pas pleuré car nous savons qu’il a rejoint le lieu sans lieu, là où errent les âmes des défunts, peut-être le moutonnement de la dune, là-bas du côté du Gobi, peut-être sous la robe noire du yack ou la crinière folle du cheval flottant dans les lames bleues de l’air glacé.

   Pendant ces huit années de formation, Mangal et moi avons suivi des chemins qui, au fur et à mesure du temps, ont différé, sont devenus de plus en plus divergents. Mangal a perfectionné son français à l’école primaire puis, après, au Collège. Je crois que c’est là, au Collège, que son destin a obliqué et je pense que ceci était inévitable. En réalité Mangal était peu attiré par les Rituels, la Tradition, la Culture de notre Peuple. Bien plutôt il était captivé par la technique moderne et il a fini par se laisser séduire par ses sirènes. Je le soupçonne d’avoir passé des heures, avec ses copains, sur ces « écrans magiques » où le Monde se donnait à lui en miniature, mais une miniature qui le fascinait.

   En ce qui me concerne, j’ai étudié beaucoup de choses pendant ces huit années : la littérature, la philosophie, la poésie, l’art. Mes études, je les ai faites par correspondance de façon à demeurer Auprès de Maksim et de Béatrice, à pratiquer le pastoralisme, à me perfectionner dans la façon d’élever les bêtes, de fabriquer le fromage. J’ai lu beaucoup de livres sur la Civilisation mongol.  C’est ma manière de conserver mes racines, de croire encore que l’âme mongole ne sera pas totalement livrée aux démons du monde moderne. Cependant je reste lucide et je sais que ce terrible phénomène de la mondialisation conduira beaucoup de rites, de coutumes, d’ancestrales façons de vivre au tombeau. Toutes les Grandes Civilisations ont disparu et s’il existe une logique de la marche en avant de l’Histoire, nul doute que la Mongole, tout comme la Maya, la Perse, La Grecque, connaîtra un jour son extinction. Mais c’est un devoir de conscience que de ralentir cet épilogue, de faire perdurer de ces essences originelles ce qui, encore, peut survivre et briller, certes d’un éclat assourdi, mais d’un éclat tout de même. J’ai lu les ouvrages de littérature mongole et je connais encore par cœur certains poèmes, tel celui de Borjgin Dashdorjiin Natsagdorj dont je cite le texte ici même

 

Ma Terre natale

 

« Eaux cristallines des rivières sacrées de Kerluren, Ono et Tuul,

ruisseaux, courants et sources irriguant de santé mon peuple,

bleus lacs Khovsgol, Ubs et Buir -si larges et si profonds -

fleuves et lacs où hommes et bétail viennent étancher leur soif,

ceci, tout ceci est ma terre natale,

mon adorable patrie, ma Mongolie

 

Pays de prairies pures ondulant dans la brise,

pays des steppes ouvertes nimbées de mirages fantastiques,

de roches fermes, d'inacessibles hauteurs où les hommes de bien

avaient usage de se rencontrer,

des antiques ovoos -menhirs aux dieux et aux ancêtres -

ceci, tout ceci est ma terre natale,

mon adorable patrie, ma Mongolie

 

Pays où en hiver tout est couronné de neige et de glace,

avec les herbes scintillantes comme verre ou cristal,

Pays où en l'été la terre n'est qu'immense tapis de fleurs

de chants d'oiseaux des terres distantes jusqu'au Sud

ceci, tout ceci est ma terre natale

mon adorable patrie, ma Mongolie »

   Et que nul n’aille s’imaginer que cette poésie est naïve, seulement empreinte d’une vague nostalgie et en ceci, anachronique. Non, la Beauté est réelle, toujours visible, ce sont les Hommes aux yeux aveugles qui n’en savent pas voir tout l’éclat, tout le rayonnement. Peut-être, plus que les rituels, plus que les diverses incantations, plus que les gestes chamaniques, une vérité transparaît, tel l’éclat d’un pur cristal, dans la langue des Hommes que toute poésie exacte sublime. Dans le poème vrai et juste, nulle place pour la supercherie, nul affleurement du folklore, nulle concession à un autre ordre que celui de la langue et de son incroyable profondeur. Je sais, ici mon discours pourra paraître moralisateur, peut-être même empreint d’un certain dogmatisme, animé d’une sorte de vérité révélée. Mais peu m’importe, c’est de mon intérieur le plus intime que monte cette conviction que seule la pratique exacte d’un pur langage nous sauvera du naufrage. Ce que la possession de bien matériels ne nous apportera jamais, les mots taillés à la façon de silex, leurs arêtes précises, leur transparence, leur naturelle effusion nous livreront au centuple cette joie manifeste que seuls le dénuement, l’exactitude, la netteté du propos portent à leur sublime dimension : que l’être-des-choses rutile du sein même de sa belle et unique singularité.

    Il n’y a pas à chercher ailleurs les motifs d’un bonheur. Les fondements du langage sont si anciens, leurs racines si profondes que nul n’en saurait atteindre le principe vital. On peut tuer des bêtes, massacrer des Hommes, on ne peut pas conduire le langage en Place de Grève et le condamner au gibet, il a trop de ressources, il a trop de plénitude, il a trop d’infini et d’absolu en lui. Certes la parole, l’écrit, sont malmenés aujourd’hui, en notre siècle qui a oublié la lenteur. Mais je crois que ce ne sont que des épiphénomènes, de l’écume de surface, que la profondeur par définition abyssale des langues demeure qui, elle, est en son essence, à savoir témoigner de l’Homme universellement et lui donner les assises de sa nature la plus profonde, la plus établie en raison.

   Il faut être distrait pour n’apercevoir ceci, il faut s’être laissé abuser par les miroitements fallacieux des « boîtes magiques » et autres écrans qui ne sont, en toute vérité, que machines à aliéner dans lesquelles se précipitent avec fougue ceux qui confondent technique et félicité. Il n’y a pas d’intelligence artificielle, ceci est au moins un abus de langage, si ce n’est une tromperie voulue, l’intelligence est naturelle, strictement et entièrement naturelle. Dire différemment est consentir à voir en l’Homme, cet Homme-Machine, autrement dit ce robot totalement privé de liberté qui n’agit et ne « pense » qu’en fonction des injonctions des « Géants » dont l’ombre portée sur la planère est source d’obscurantisme, de divagation, de perte du sens.

   Au pays, Mangal vit de petits boulots. Il a loué, à Oulan-Bator, ce qu’on nomme, ici, « chambre de bonne », quelques mètres carrés sous les toits avec vue sur un océan d’autres toits, avec, en hiver, une température qui doit avoisiner celle présente au sommet d’un ovoo, ce talus de pierres de l'aïmag d'Övörhangay, battu par la violence des vents. En été, c’est plutôt l’aridité et la chaleur du Désert de Gobi. Mangal est-il heureux de cette vie ingrate ? N’a-t-il pu choisir qu’entre deux dénuements : celui de la vie nomade sur les hautes steppes, celui de citadin pauvre dans une capitale dont il ne perçoit guère que l’anonymat, que quelques façades de verres des hautes tours dans lesquelles, jamais il ne trouvera sa place. Pour cela, il faut avoir fait de hautes études, s’être occidentalisé, connaître les codes, us et coutumes de la mondialisation, autrement dit être un Homme de partout et de nulle part, avoir définitivement renoncé à ses racines.

   La vie de Mangal : donner quelques cours de langue française aux débutants des collèges, accompagner des groupes de Touristes venus de Paris, de Lyon, de Marseille et leur débiter ce qu’ils attendent : des légendes de cartes postales, de gentilles comptines d’Épinal, des feuilletons épiques avec des cavaliers Mongols luttant contre la race des loups, la furie des ours, l’agressivité de la panthère des neiges. Ce que distribue Mangal à ces Voyageurs, une image conforme à leurs désirs, un généreux bouquet d’armoise, les étoiles blanches des edelweiss, des dryades à huit pétales, des odeurs anisées de gentiane. En réalité un entre-Soi où nul dérangement ne viendrait perturber le « cercle de famille ». Sans doute, parmi eux, parfois, une brebis égarée recherchant de plus hautes provendes, mais ces Chercheurs de Vérité, le plus souvent voyagent seuls, en contact avec la Nature, le Ciel, la Terre et le Vent, toutes choses essentielles dont ils font le tissu de leurs méditations, rejoignant en ce geste humble la belle génécologie du Peuple Mongol. Parfois, pour boucler ses fins de mois, mon « Petit Frère » va faire la plonge dans les sombres arrières cuisines de restaurants à la mode. Il lui arrive, une ou deux fois par an, de monter dans un de ces antiques bus qui le conduit près du campement d’Odon et Anya, les derniers kilomètres il les parcourt à pied, vêtu de son éternel pantalon en jeans, de son sweat à capuche sur lequel se découpe fièrement le logo universel arboré par des millions de poitrines de la ruche mondiale. Mangal s’ennuie très vite au milieu de la steppe semée d’herbe sauvage, parcourue de la toison sombre des yacks, ponctuée, de loin en loin, des étoiles blanches des yourtes. Aussi emporte-t-il avec lui, son « double », cette fameuse « boîte magique » qui le soustrait à ses attaches mongoles et le projette dans le trouble anonymat d’un univers dont il ne connaît les facettes qu’à la mesure des éclairs virtuels éteints avant même d’avoir pu briller d’un éclat particulier. Que penser de ceci alors que les paysages immaculés de Mongolie, la vastitude partout présente, les libres cascades blanches, les liserés de fins nuages, l’azur limpide dessinent la carte d’une réelle présence sur Terre, d’un recueillement devant tant de pure beauté ?

   Loin de moi l’idée de juger Mangal, seulement une longue réflexion derrière laquelle se profile, telle une fugue, la sincérité des choses, leur transparence de source si on accorde son regard à leur étonnante et précieuse présence, au miracle d’un sol encore préservé des atteintes mortelles du négoce mondial qui veut mettre la totalité du réel en coupe réglée, une manière de tyrannie qui susurre son identité en sourdine à qui veut bien l’entendre. Malheureusement la majorité choisit de se boucher les oreilles de cire et de ne cueillir que l’immédiateté d’un plaisir rapidement acquis, laissant dans la pénombre, les fâcheuses conséquences qui, déjà, se manifestent à l’envi et ne pourront que s’amplifier à l’avenir. Å croire que le Monde retombe en enfance, si cependant, il n’en est jamais sorti ! La jeunesse de Mangal ne constitue ni une excuse, ni ne constitue le début d’une explication.

   Une sorte de raz-de-marée irrépressible conduit les Civilisations à s’incliner de telle ou de telle manière, à privilégier la vitesse aux dépends de la lenteur, à choisir l’immédiat plutôt que le différé, à faire passer le plaisir avant toute raison. Alors, chaque destin individuel semble aimanté, par rapport à la balance de l’Histoire, d’un côté ou de l’autre du fléau, celui qui vit de mémoire, cultive la réminiscence, se porte vers l’origine des choses ; puis celui qui existe à uniquement se projeter dans le futur, le plus vite qu’il est possible, de ne viser que les horizons ouverts de la mode, de se laisser porter par le long fleuve des tendances, de n’être qu’une ligne, un trait, une figure parmi la complexe géométrie humaine.

   Mais j’ai tressé suffisamment de mots autour de Mangal et c’est ma propre existence que, maintenant, je vais essayer de décrire avec le plus de justesse, car c’est en vérité que je crois exister, ce qui, bien sûr, ne me dispense de pratiquer une autocritique, pas plus que je ne puis m’exonérer de l’idée que, peut-être, je fais fausse route, que mes décisions ne relèvent que de ma subjectivité, que rien ne vient m’assurer de l’exactitude de mes choix. Mais a-ton vraiment la possibilité d’être autre que Soi, le geste de pure liberté se donne-t-il comme le chiffre imprescriptible de notre présence ?  Je n’en crois rien et c’est pourquoi j’ai choisi, un jour, de construire ma propre authenticité, de tracer les frontières de mon autonomie, de déborder mon esquisse de départ afin qu’une image fixe de qui je suis puisse, en quelque façon me créer, telle une œuvre aboutie, sûre de ses assises. Mais je vous vois sourciller, vous étonner de mon langage, de mon vocabulaire si précis. Mais ici, rien de miraculeux. Depuis huit années et presque sans interruption, j’ai lu des dizaines de livres, écouté à la radio la parole des Intellectuels et, dans l’intervalle, j’ai médité de longues heures sur le riche contenu de ces œuvres, de ces émissions, si bien qu’une trace indélébile, s’est faite en moi qui explique mon présent à l’aune de ma pensée. Pourquoi donc me priverais-je de faire chanter cette si belle langue française, si nuancée, si expressive, si « raisonnable » en tant qu’héritière des Lumières. Et ces sublimes Lumières, n’est-on, aujourd’hui, en train d’en saper les bases, d’en détruire les merveilleux acquis ? Mais oublions ceci.

   En dehors de mon activité pastorale quotidienne, des tâches domestiques que j’accomplis en échange de l’hospitalité de Maksim et de Béatrice, ce qui a du sens pour moi, m’être constituée à la façon d’un centre de rayonnement de la Culture mongole. Quelques Immigrés Mongols sont partis de notre beau pays afin de témoigner, comme moi, un intérêt pour d’autres valeurs que consuméristes calquées sur des modes passagères et futiles. La plupart sont devenus des Parisiens, quelques autres ont trouvé du travail dans les grandes métropoles : Lyon, Marseille. Je crois que j’ai été bien inspirée le jour où j’ai pris la décision de mettre sur pied une Communauté mongole destinée à entretenir et répandre notre culture, notre langue, notre façon de vivre simplement au contact de la Nature dont nous sommes les Filles et les Fils « naturels », ceci va de soi.  Å dates régulières j’organise des rencontres que je pourrais qualifier de « mémorielles ». En effet, il s’agit avant tout, pour nous, les Communautaires, d’exhumer de la torpeur ambiante la sève qui court à bas bruit et, en raison de ceci, n’est plus guère perceptible que par des consciences vives, attentives à la marche exacte du Monde. Notre buron de pierres est assez grand pour accueillir de petits groupes de personnes motivées par ces minces événements. Mais, malgré leur finalité modeste, ils entretiennent en nous ces braises sans lesquelles, nos traditions s’éteignant, c’est nous-mêmes qui serions condamnés à disparaître dans les mailles d’un exil bien trop étroit.

   Nos activités sont infiniment modestes mais non moins chaleureuses. Nous chantons des «khoomiis », anciens refrains mongols traditionnels accompagnés du son de la guimbarde. C’est un chant de gorge profond, diphonique, qui imite le ruissellement de l’eau, la fuite du vent dans la steppe, l’écho venant des parois des montagnes, le pépiement des oiseaux, le roulement du tonnerre dans le ciel d’orage. Ces chants sont incarnés, infiniment vivants, qui reproduisent le miracle du processus discret de la Nature. Les Mongols sont des Hommes et des Femmes « naturels », c’est pourquoi les contraindre à une mode universelle revient à les dépouiller de leurs sentiments internes, à les métamorphoser en simples automates, en marionnettes à fils dont d’invisibles Manipulateurs usent et abusent à des fins de profit, simple matérialité poussée au bout de sa propre logique.

   Ce que nous aimons aussi, réciter à haute voix, mais dans la retenue, des poèmes mongols, surtout ceux de Gombojav Mend-Ooyo (Г. Мэнд-Ооёо), celui que l’on surnommé « Le poète de la steppe mongole ». Écoutez cette parole vraie tirée de "La mélodie des pierres", elle dit le respect de la Nature, le juste ordonnancement des choses, le recueillement face à ce qui, depuis toujours, a été déterminé comme ceci et non comme cela :

 

« Les dunes, telles des urnes votives brunies sous le soleil,

Baignent leurs pieds dans les tourbillons d’un petit ruisseau.

Au fond de ce ruisseau, nous découvrîmes des lingots de pierre

Sertis dans le sable fin, comme par la Providence déposés.

 

Est-ce parce que les pierres sont rares dans ces vastes et vierges dunes ?

Ce jour-là, mes amis et moi nous mîmes à jouer avec

Avant de les ramener chez nous en montures de fortune.

Le soir venu, le fouet de Père s’abattit comme foudre et tonnerre :

 

« Avez-vous dérobé les pierres du cours d’eau ?

Implorez le Ciel et repentez-vous !

Approchez vos oreilles de la terre, entendez le ruisseau !

Évoquez-le et priez pour que sa mélodie revienne. »

 

   Nous dessinons aussi, nous peignons sur de modestes papiers les cérémonies du Tsagaan, fête mongole du nouvel an, nous imprimons sur de vastes feuilles la non moins vaste taïga, ses forêts de mélèzes et de pins. Nous reproduisons la simplicité du deel, ce vêtement qui est comme notre double. Nous faisons surgir du néant du papier le cheval de Przewalski, nous traçons les deux bosses irrégulières des chameaux de Bactriane, nous faisons frissonner à l’aquarelle les eaux limpides du Lac Baïkal, nous immobilisons dans le silence de la steppe les yourtes grises montées sur leurs chariots, nous pétrissons, sur la toile, les buuz, ces raviolis à la viande de mouton que, parfois, nous consommons ici, sur les hauteurs du Causse. Nous faisons s’élever les massifs piquants des genévriers, s’épanouir les pavots bleus, se teinter de nuit la jusquiane noire, s’étoiler les pétales écumeux des edelweiss.

   Notre « Communauté » n’a nullement la forme d’une diaspora dont le moteur interne serait constitué de revendications de territoires, de langues, de droits sociaux. Nous sommes seulement un point d’émergence de la conscience mongole qui veut simplement exister face à cette nouvelle conscience mondiale qui aplanit tout dans une manière d’illisible maelstrom. Nous pensons d’un seul et même envol de l’esprit que le phénomène de la mondialisation, bien loin de pouvoir prétendre à l’universel, constitue son exact contraire, un amalgame de peuples marchant d’un même pas, parlant une même langue, pratiquant une même culture. Et c’est bien ce « même » constamment proféré qui est condition de possibilité d’une réduction des Hommes à leur plus petit dénominateur commun. Nul ne contestera l’importance de l’altérité en qui s’accomplit, en grande partie, la conscience de Soi, elle est un fondement de l’Humain. Ce qui, par contre, est à mettre à son débit, l’arasement des individualités en une sorte de meute moutonnière aveugle, chacun emboîtant les pas qui précèdent son avancée, chacun répétant les gestes stéréotypés d’un ordre immuable, chacun « pensant » selon le mode d’une pensée unique pauvre en initiatives, dénuée de quelque singularité qui la désignerait de façon originale.

   Connaître l’universel ou, du moins s’en approcher, suppose d’être libre vis-à-vis de toute altérité, de réfléchir par Soi, de poursuivre des buts clairement identifiés selon une irréfragable individualité, de porter sur le Monde un regard réfracté par le prisme d’une juste et exacte subjectivité fondée en raison, nullement dictée par quelque Cause ou Instance extérieure. Mes Amis et moi sommes persuadés que le cheminement de l’Homme est solitaire, que nous avons à être des Insulaires, certes entourés d’altérité, mais nécessairement seuls face à nos décisions, nos choix, nos engagements. Personne ne peut se substituer à qui nous sommes lorsque nous sommes affectés de douleur, lorsque nous sommes acculés aux derniers motifs de notre existence, que le sourire édenté de la Mort grimace à l’horizon, pas plus que quiconque ne pourrait tracer, dans l’espace d’une feuille éthique, les injonctions préalables à notre accomplissement amoureux. Nous avons à être des Individus Libres et à en assumer les lourdes tâches jusqu’au soir d’un dernier crépuscule.

   Nous, ici, Mongols au milieu d’autres Mongols ; Eux, là-bas, Peuples de Lituanie, de Bolivie, d’Angola et du vaste arc-en-ciel, de la dispersion, de l’émiettement humains, nous avons, avant tout, à être selon notre essence, entièrement déterminés par le travail de notre propre conscience, assidus à nous reconnaître comme poursuivant avec patience notre cheminement en vérité. Nous avons à être des facsimilés, des échos de notre unique et impartageable singularité. Ce que nous voulons : dessiner pour nous, une ontologie du possible, tracer la voie d’une ouverture existentielle qui soit ouverture à Soi, d’abord ; ouverture à l’Autre, ensuite, chacun à sa place d’Homme, chacun Libre de Soi. Tout comme être Mongol consiste à coïncider avec sa propre origine, être Homme c’est être Homme selon l’Homme, nullement selon sa caricature, son artifice, son faux-semblant. Le jour où les Hommes auront compris ceci ; l’Humanité en sa profondeur essentielle sera Libre plus que Libre. Qu’espérer de mieux ?

 

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16 août 2026 7 16 /08 /août /2026 06:43
ART : se déprendre de tout

« Printemps »

 

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

« Retranche tout »,

« Supprime toute chose »

 

Plotin

 

*

 

    S’agit-il d’une fantaisie d’Artiste, d’une simple réflexion iconoclaste, d’une invite à se rebeller contre le réel ? Ici je veux parler du titre que Barbara Kroll a donné à son dessin « Printemps ». L’intention est-elle de suggérer, par antiphrase, de ne lire cette image qu’à l’aune de son contraire ? Jamais image ne se laisse apprivoiser avec facilité comme si, la regardant, on en prenait possession selon la totalité des sèmes qui en parcourent les traits. Comme si une manière d’évidence exsudait de son architecture. Comme si la vérité de l’œuvre était logée en nous, bien plutôt que dans sa réalisation graphique. Mais cette vérité dont toujours, souvent, nous sommes en quête, elle n’est ni la propriété de la Chose, ni la propriété du Sujet. Elle ne peut se trouver que dans le trajet, la relation de l’une (la Chose) à l’autre (le Sujet). Car toute vérité est à double face, telle la pièce de monnaie qui n’est vraiment ce qu’elle est qu’à exhiber son avers et son revers. Ce que cette Vérité est pour moi, sera la fausseté, l’approximation de tel Autre. Dans cette immense profusion du réel, dans cette complexité que nos yeux rencontrent au cours de leur exploration, dans le multiple et le toujours renouvelé qui vient à nous, toute perception est relative qui modèle notre ressenti de telle ou de telle manière. Ainsi, le « Printemps » de ce Quidam, sera-t-il mon « Hiver » ou bien « L’automne » ou bien « l’Été » de Ceux qui en recevront l’empreinte telle une certitude ou selon l’immédiateté d’une intuition.

   Quant à ma saisie première, j’y vois essentiellement la touche blanche de l’Hiver, son nécessaire dépouillement, sa rigueur essentielle, le travail de la Blancheur qui fait d’un possible Infini, l’image étroite d’une Finitude.

 

Ce que j’aime imaginer,

eu égard à la loi des contrastes

et des oppositions de l’exister,

 

une Foule dense qui se presse

dans le tube d’acier du Métropolitain,

puis le Carrefour d’une ville d’Asie

où les Passants pressés

me font penser à une fourmilière

 aux mille mouvements,

puis une Plage de sable

blanc de Polynésie

où les corps humains

font leurs taches brunes,

le sable en devient invisible,

déflagration de la

Marée Humaine

à même la générosité et

le retrait de la Nature

en son originel silence.

 

   Écrivant ceci « originel silence », ces mots proférés ne le sont nullement gratuitement. Déjà en leur teneur simple, ils font signe en direction d’autre chose que ces grouillements urbains, que ces symphonies estivales. Car la plus grossière erreur que commettent les Hommes et les Femmes, le plus souvent sans qu’ils en soient conscients, prendre la surface pour la profondeur, l’écume pour la lourdeur des abysses. Toujours la signification des choses, tout comme la Nature d’Héraclite « aime à se cacher ». C’est un constant jeu de dissimulation, un éternel manège de dupes, une amusante frivolité du « faire-semblant », que de ne porter son attention qu’à ce qui brille et éblouit à défaut de se montrer à nu, d’exhiber son « âme », si vous préférez.    

   J’ai déjà beaucoup écrit sur les œuvres de l’Artiste Allemande, j’ai déjà dit, à maintes reprises, combien son art est spontané, sans concession, un jet d’acrylique, un rapide crayonné, quelques ébauches rapides et le sujet est posé, ici devant et il ne cessera de nous interroger que nous ne lui ayons attribué une explication vraisemblable, au moins une destination plausible dans le lieu de notre « Musée imaginaire ». Certes, parfois l’esquisse trouvera-t-elle la dimension de l’œuvre arrivée à son terme sous la forme d’une esthétique plus aboutie, au lexique plus précis. L’œuvre y gagne-t-elle quelque chose ? Certes les points de vue seront, sur ce point, infiniment divergents. Je crois cependant que cette configuration minimale, ce jaillissement, cette projection des pulsions de l'Artiste sur le papier ou la toile présentent un évident intérêt. Cette manière de tout jeter sur le subjectile, sans qu’aucun filtre n’en atténue la puissance, le rayonnement, contribue à laisser apercevoir cette non-dissimulation qui est l’autre nom de la Vérité évoquée ci-dessus.

   Plus le geste est prompt, impétueux, plus l’objet est donné près de sa source, plus il possède l’éclat d’une donation soudaine, sans ajout ni retrait. Dès l’instant où le premier geste est contrarié, modifié, il perd son initiale valeur de témoignage d’un profond ressenti, il gomme ses traits les plus saillants, il se voile de pellicules, de strates qui lui ôtent toute prétention à nous montrer le soudain, le vif, l’inattendu, le fulgurant. Parfois faut-il, à l’œuvre, cette marge immense de liberté qui la singularise à l’extrême au simple motif que tout geste soudain issu de son roc biologique n’est jamais reproductible, il est unique et cette unicité est ce qui concourt à la rendre exquise, insolite, étrange, cette œuvre, et c’est en ceci qu’elle nous ravit comme si elle nous faisait assister sans délai à la naissance d’un nouvel être dont, jamais, nous n’aurions pu esquisser le moindre projet, tracer la courbe de son avenir, imaginer le phénomène à nul autre pareil de son destin.

   Picasso ne disait-il pas : « Tout acte de création est d'abord un acte de destruction », or y aurait-il « destruction » plus magistrale que celle qui consiste à ne poser sur la toile que les premières traces d’un geste qui, plutôt que de trop affirmer, laisse en suspens, en rétention ; la synthèse se donnant aux Voyeurs de l’œuvre telle la tâche singulière qui leur incombe ? Il y a une grande beauté en même temps qu’une grande générosité de l’Artiste à se retirer du mouvement de sa genèse, à le confier à d’autres qui en assureront, en leur for intérieur, une des possibles complétudes. Tout Contemplatif, face à l’inachevé, se met en chemin, au moins imaginativement, de façon à donner une suite aux points de suspension, à investir l’espace de la parenthèse libre, d’un sens qui les détermine et en légitiment l’être, seulement cette imposition du Soi à l’œuvre la rendant compréhensible, vraisemblable. Nul paradigme d’une possible connaissance ne saurait demeurer dans cette zone d’invisibilité qui est zone inconsciente, investie symboliquement, sinon d’un danger, du moins de « l’inquiétante étrangeté » des choses insues.

    Parvenus au seuil de cette réserve, de cette annonce tronquée, de cette parole qui s’ourle de silence, il devient nécessaire de tracer à grands traits l’esquisse d’un dénuement de manière à faire apparaître l’étonnante injonction plotinienne, aussi elliptique qu’impérative.

 

« Retranche tout »,

« Supprime toute chose »

 

   Certes l’injonction est éthique mais, ici, je vais tâcher de l’appliquer à une esthétique. Il n’y a de divergence, entre ces deux notions, qu’apparente pour la simple raison qu’une œuvre digne de ce nom ne saurait affirmer son être qu’au double prix d’un essai d’y affirmer quelque beauté et une beauté authentique, ceci va de soi. Si nous faisons face à « Printemps » (qui, pour nous est l’Hiver), d’une façon aussi immédiate que sa forme le suggère, nous nous apercevrons vite que sa qualité, bien plutôt que de nous offrir du famélique, du nu, du vide, de l’émacié, emplit notre esprit d’une infinie provende qui sera celle du sans-limite. Car, partant de ce Sublime Rien, tout pourra se donner dans l’ampleur, tout pourra revêtir la figure de la plénitude. Il en est de certaines réalités comme des arbres, l’essence n’en est atteinte qu’à la chute de leurs feuilles. Là, et là seulement, ils sont disponibles, nous livrant sans arrière-pensée, la blancheur de leurs racines, la netteté de leur écorce et, pour qui sait voir, ce fragile aubier qui, sans doute, constitue leur nature la plus foncière mais aussi la plus secrète.

   Nous nous approchons de « Printemps » et, sitôt effleuré, nous nous trouvons envahis d’une onde bienfaisante, nous en ressentons la subtile pluie de gouttes sur le lisse de notre peau, nous en vivons la félicité dans le mystère même de notre derme. Alors nous méditons longuement le mot de Plotin « Retranche tout », « Supprime toute chose » et notre étonnement est à la hauteur du phénomène qui envahit notre âme, en décuple la puissance. La neige, les bancs, les arbres dans leur plus sobre apparition, se donnent non seulement dans le rare dont ils sont porteurs (ce qui serait déjà une grande chose en soi), mais ils sont atteints d’une grâce qui les multiplie, les ouvre à l’universelle présence de lointains archétypes dont ils portent la trace, dont ils révèlent la sombre grandeur.

 

Chaque élément de la scène,

Neige, Bancs, Arbres

fait signe vers une sorte

de genèse triadique,

Solitude, Conscience, Lucidité

dont chacun est porteur en soi,

dont la synthèse explique

la dimension hors-sol

de notre ravissement.

 

  Depuis cet espace essentiel, c’est un genre de ruissellement qui se produit, lequel féconde notre vision. Et c’est bien parce que Neige, Bancs, Arbres sont affectés d’une pure Présence, que rien n’en divertit la nécessité interne, qu’ils viennent à nous sur le mode de la condensation, de la focalisation, de la cristallisation. Ils sont, ces Essentiels, de la nature des gemmes, de la texture de l’éclat, de la substance d’une pure épiphanie. Ils sont des êtres de pur paraître. Ils sont des phénomènes de pure irradiation. Ils nous fascinent et nous assemblent en un lieu unique de notre Être, cette imprescriptible étincelle qui est le site même de notre savoir de nous le plus accompli.

   Vous n’aurez nullement été sans remarquer l’accentuation récurrente du prédicat « pur », ce qui, bien évidemment, loin d’être une fantaisie « purement » graphique est l’essence selon laquelle les choses de l’Art se disent dès l’instant où elles nous touchent au plus intime, au plus dissimulé, au plus ténébreux, une lumière y scintille soudain dont le futur sera atteint pour un temps immémorial. Seules les choses matérielles, physiques, organiques meurent un jour de leur propre logique. Seules les productions de l’esprit connaissent le domaine du surréel, son illimitation car rien ne s’éteint qui a été porté au jour de la conscience.

   Å l’initiale de cet article, nous parlions de la pullulation du divers, de son immense polyphonie, nous parlions de la Foule entassée dans le Métropolitain, nous parlions des Carrefours surchargés des villes tentaculaires d’Asie, nous parlions des Plages de Polynésie essaimées des corps de la multitude Humaine. Nous parlions de l’existence, de son vertige permanent, de sa lecture, le plus souvent illisible. Et maintenant, si nous revenons au dessin de l’Artiste, c’est bien d’une totale antinomie par rapport à cette multiplicité dont il s’agit. La pure esquisse d’une essentialité. L’économie des moyens employés, quelques traits, du blanc, du gris, du noir, quelques présences, bien plus évoquées que marquées, ce travail à « fleuret moucheté » correspond en tous points à la méthode phénoménologique de la « réduction » qui, par retraits et effacements successifs, séparant le « bon grain de l’ivraie », sacrifiant le superflu au profit du fondamental, de l’éminent, du central, ignore la périphérie pour se situer au foyer, là où la Signification fait son point fixe, là où rien ne saurait être retranché qu’à s’immerger dans le Néant.

   Ainsi, si nous voulions appliquer cette grille de lecture minimaliste qu’utilise souvent Barbara Kroll au travers de ses esquisses, le Monde, bien plutôt que d’être cette confusion, ce hourvari, ce chamboulement, ce tohu-bohu, serait porté à l’extrême même de son dénuement, tout ou presque y aurait été « retranché », tout ou presque y aurait été « supprimé » :

 

un Homme Seul dans le Métropolitain,

une Femme Seule traversant le carrefour,

un Corps, un Seul sur le blanc d’une plage.

 

Encore ici, un mot se détache

 de la confusion ambiante « Seul »,

l’explication étant simple.

 

C’est à partir de la Solitude

et à partir d’elle seule que l’œuvre

se donne en tant que ce

qu’elle est en son fond :

Solitude de la création,

Solitude de la vision.

 

   Là est son habitat le plus propre. Au-delà, spectacle, jeu de dupes, agitation de commedia dell’arte, masques et bergamasques comme au Carnaval de Venise. Cependant rien n’empêche la fête, rien ne la condamne à disparaître.

 

Il existe un temps pour la Fête

qui est celui de la Multitude ;

il existe un temps pour l’Art

qui est celui de la Solitude.

 

 

 

 

 

 

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15 août 2026 6 15 /08 /août /2026 06:31
Là, dans l’invisible et silencieuse  présence des choses

Esquisse

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Quiconque prendrait le temps de regarder et d’interroger cette image en son fond ne manquerait d’être étonné. En notre siècle de vitesse, en notre siècle de déflagration continue des icônes virtuelles, en notre siècle où l’immédiat se donne en lieu et place du différé, de l’attente, du lent mûrissement des choses et des êtres, il y va de notre disposition même à comprendre le monde qui nous entoure et d’en saisir les subtiles nuances, en même temps que l’insondable profondeur. Car la hâte, en quelque domaine que ce soit, n’a jamais été synonyme d’une juste vision de ce qui vient à nous, bien plutôt cette confondante impatience est simple empressement en direction de l’abîme du non-sens. En effet, il y a quelque absurdité à se précipiter sur le premier spectacle venu, le premier voyage, la première vitrine où brillent les multiples artefacts qui métamorphosent les Existants en Polichinelles seulement occupés à admirer leurs  vêtures bariolées, ne percevant nullement leur propre difformité, ces deux bosses, l’une ventrale, l’autre dorsale qui, métaphoriquement interprétées, ne sont jamais que les creux, les lacunes, les trous qu’ils portent en eux, qui ont retourné leurs calottes.  L’art de vivre mérite bien mieux que ces sauts sur place, ces continuels saltos, ces figures chorégraphiques agitées d’un mouvement continu qui n’offrent guère d’autre signification qu’un vertige en tant que vertige, qu’une agitation en tant qu’agitation.

    Nous parlions, il y a peu, d’étonnement quant à la vision de cette esquisse. Or cette surprise se lève simplement à l’aune de cette immobilité, de cette insoutenable latence en lesquelles le Modèle semble devoir se figer pour l’éternité, manière de momie égyptienne dormant dans le sombre anonymat de ses bandelettes de tissu. Pour nombre de nos Contemporains ceci est la figure de l’affliction même, du renoncement à vivre, de la perte de Soi en d’innommables et dissimulées oubliettes. Une manière de geôle en quelque sorte, de refuge monacal, d’ascétique posture semblable à celle du Mystique retiré en sa grotte perdue en plein Désert. Mais bien évidemment une telle perception ne s’auréole de nulle vérité, elle n’est que le point focal d’une subjectivité portée parfois à quelque excès, une facile représentation derrière laquelle on abrite et justifie tous les actes liés à une irrépressible fièvre de vivre. Mais porter un jugement critique au-delà de ces quelques observations liminaires ne se donnerait que sous le sceau d’une pure perte.

 

Face à ce négatif,

il convient de dresser

du positif, du libre,

du déploiement.

  

   Alors, beaucoup se demanderont comment tirer du positif d’une telle attitude de retrait. Mais seulement en percevant, sous la surface des choses, une profondeur qui s’y inscrit en filigrane. « Abandonnée-à-Soi » est libre, infiniment libre.

 

Et paradoxalement libre

à l’aune du Silence,

de l’Immobile,

du Retrait.

 

   Toutes ces positions de Repos, loin de les envisager tels des renoncements à être, en sont les moteurs les plus effectifs.  Toutes ces attitudes d’hypothétique Absentement sont originaires et c’est cette belle dimension de Source, de Fondement, de Sol initial qui leur confère la puissance ontologique qui s’ouvre sur l’exister et les déclinaisons infinies qui en tissent l’irremplaçable essence. Silence, Immobile, Retrait sont les conditions de possibilité de ce qui, paraissant sous la forme de l’antagonisme, Parole, Mouvement, Présence ne sont en réalité que leur face cachée, leur revers, nullement une polémique infinie qui annulerait leur accomplissement.

   En l’exister ne reposent nullement des choses qui, par le simple fait d’être co-présentes, et en raison d’une nature radicalement polémique, se détruiraient mutuellement, s’aboliraient, se supprimeraient. Ceci n’est qu’une vue de l’esprit, qu’une facile doxa qui, « raisonnant » selon une fausse logique,

 

décréteraient l’effacement de la Lumière

sous les coups de boutoir de l’Ombre,

la disparition du Langage

sous le gommage du Silence ;

la dissolution de la Présence

au motif d’une Absence

qui en saperait les assises.

 

   Cet étrange point de vue relèverait, tout au plus, d’un manichéisme sans réel fondement, comme si chaque événement surgissant au monde portait en lui sa propre négation (certes cette conception est hégélienne, mais hégélienne au sens d’une posture théorique, nullement d’une réalité ontologique), comme si le Mal s’opposait toujours au Bien, comme si, en l’essence même de l’Arbre, couvait un Feu acharné à le détruire. Bien des Arbres sont vivants, aux larges ramures, aux puissantes racines, à l’écorce protectrice que nul Feu ne viendra réduire en cendres. Ce manichéisme ne résulte que d’une généralisation abusive de l’expérience humaine, un incendie détruit-il quelques futaies et l’on en déduit que le sort de toute futaie est de connaître son propre autodafé. Nous concevons, ici, combien cette posture croyant à la coexistence de deux principes opposés ne complotant que leur perte réciproque est de nature instinctuelle, sans lien réel avec quelque concept fondé en raison.

   Bien plutôt que de postuler une primitive division des choses en leur existence foncière, attribuons-leur la possibilité insigne de figurer chacune selon son mode d’être et faisons l’hypothèse d’une belle liaison, d’une belle unité, d’une harmonie présidant à ce qui, devenu Cosmos au long du temps ne porte plu en soi que de lointaines traces de ce Chaos qui fut un jour puis, selon un décret mystérieux, trouva le chiffre de son ordre propre.

 

Nul antagonisme

entre Nuit et Jour.

Pas plus qu’entre Proche et Lointain,

qu’entre Joie et Tristesse,

qu’entre Dispensation et Retrait,

 tous ces visages à la Janus

ne possèdent ni césure,

ni ne peuvent se regarder

à l’aune de la division,

de la séparation.

  

 

Le Jour naît de la Nuit.

La Lumière est une simple effusion,

un éclaircissement de l’Ombre.

Le Lointain n’est qu’un Proche

qui a pris de la distance.

La Tristesse est un moindre

rayonnement d’une Joie.

La Dispensation, l’ouverture

du calice de la fleur n’est que

 sortie du Retrait, dépliement

du bouton germinal,

nullement son opposé.

 

   Il y a une naturelle « conversion » des éléments entre eux, une alchimie des substances, un naturel métabolisme des êtres qui se donnent de telle ou de telle manière selon leur position dans l’espace et le temps. Certes il paraît troublant que la Métaphysique ait éprouvé le besoin de créer deux mondes distincts,

 

le Monde Sensible et

 le Monde Intelligible.

 

   Mais comme chacun le sait, il y a participation du Sensible à l’Intelligible et ainsi, la filiation, l’affinité, le point de rencontre des deux réalités fusionnent en une seule et même Unité.  La Division, si division il y a, est dans les esprits, bien plus que dans le réel. Afin de trouver les outils nécessaires à son élaboration, le Concept, nécessairement divise, réduit en fragments élémentaires, en briques séparées ce que le travail de synthétisation final assemble en une réalité cohérente, accessible à tout esprit en quête d’un savoir.

 

Avant tout, nous sommes Unité.

 

   Cette assertion choquerait-elle ? Et en quoi choquerait-elle ?  Vaudrait-il mieux décréter que nous ne sommes que des objets partagés par une irréparable schize, que notre réalité flotte « decà, delà … au vent mauvais », tel le sanglot verlainien perdu au milieu des bourrasques d’automne ? Mais il ne s’agit nullement de transformer la Poésie en ce que, jamais, elle ne sera, une configuration géométrique soumise à la rigueur d’une science exacte. Cependant, là non plus, il n’existe de coupure entre Poésie et Mathématiques, les travaux des Pythagoriciens sur les œuvres d’Homère et d’Hésiode (ces immenses Poèmes fondateurs de notre culture) attestent le sens d’un rapprochement étroit entre Poésie et Philosophie, entre rectitude du Nombre et liberté de la Lettre.

   Et nous voici parvenus au pied d’Esquisse. L’avons-nous mieux comprise à l’aune d’une approche théorique ? Son Esseulement, signifie-t-il au moins le reflet d’une Plénitude intérieure ? Son Retrait, sa Dissimulation sont-ils la source secrète d’une ineffable Joie ? C’est ce Don cette Grâce que nous souhaiterions trouver en elle à même cette blanche signature de la vêture, à même ces lianes rouges des bras (cette fragilité !), à même cette sanguine à peine posée des jambes sur le sol qui l’accueille. Nous avons pris soin d’orthographier quelques mots avec une majuscule à l’initiale :

 

Esseulement

Plénitude

Retrait

Dissimulation

Joie

Don

Grâce

 

   Ceci signifie, que loin d’être de simples marqueurs d’une réalité ordinaire, ils recèlent en eux

 

le Précieux,

l’Essentialité,

la Pure Dimension

 

   de ce qui toujours nous effleure, se donne sous d’allusives présences, ces manières de linéaments qui traversent notre corps, ces flagelles longs et mobiles, ces effluves discrets, ces subtils attouchements, ces légères opalescences, ces filaments de lumière, ces impalpables fils d’Ariane, ces chatoiements d’étoiles, ces perles de pluie, ces minces herbes qui ondulent à l’entour de notre chair, lui donnent onctuosité, éclat, pur rayonnement d’Être. Car, toujours il s’agit de cet Être au nom pareil à une Ode, à une Poésie, à un Sens, cet Être dont nous sentons les fils tisser qui-nous-sommes, cette mesure à peine affirmée, la touche d’un clair-obscur, la fluidité d’une lisière, le voilement d’une voix.

   Pour cette raison d’une marche de Gerridae sur le miroir de l’eau, d’une empreinte à peine visible, telle Esquisse nous ne pouvons lui donner visage qu’à partir de notre propre Absentement. Trop de présence et tout s’effacerait dans l’entier mystère des ténèbres et tout disparaîtrait, simple nuage de cendre s’effaçant à même

 

le gris d’une Ardoise Magique.

 

 

 

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14 août 2026 5 14 /08 /août /2026 07:08
RECOURS à L’IA

   [Le recours à l’IA – Depuis que Google Chrome publie, pour chaque article, son information IA, j’ai constamment recours à cette dernière en raison de sa rapidité, de sa puissance d’analyse et de synthèse, de son mode interactif irremplaçable pour qui souhaite approfondir un sujet. En conséquence je cite souvent des billets IA qui me permettent, en une forme ramassée et précise, de formuler un concept, de souligner une connaissance, de retrouver une source historique, psychologique, philosophique. Mon intention, lors de ces publications, est uniquement informationnelle, manière de jalon planté au centre de l’article, l’éclairant de façon satisfaisante. Ceci présente l’avantage de formuler, avec un souci d’authenticité, de grands axes de ma réflexion sans qu’il me soit demandé de formuler laborieusement des idées parfaitement explicitées et superbement synthétisées par ailleurs. Mon recours à l’IA, vous l’aurez compris, est identique à une recherche encyclopédique avec citation d’une référence exacte, toujours énoncée de manière claire, sans ambiguïté aucune. Mon écriture, il va sans dire, est strictement mienne et je ne demanderai jamais à l’IA de se substituer à mon processus d’élaboration de textes. De toute manière « le style IA » est clairement repérable pour qui y prête attention, alors tant pis pour les Faussaires, Amateurs de contrefaçons et autres Plagiaires. Ce qu’ils veulent dissimuler devient évident, identiquement à ces points de beauté cachés sous le fard, qui ne se révèlent que mieux aux yeux des Voyeurs. Voici pour le recours à l’IA. Si ce dernier est « intelligent », alors ce qui en résultera en portera la sublime empreinte. Dans le cas contraire, le recours à l’IA, artificiel et sans intérêt, ne fera que placer en exergue l’inintelligence d’un acte dénué de sens. On ne trompe jamais que soi-même !]

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14 août 2026 5 14 /08 /août /2026 06:28
L’Ermite et le Monde

***

 

      Mettre en perspective l’ermite et le monde paraît, à première vue, constituer une gageure puisque, aussi bien, l’ermite fuit le monde peut-être pour ne jamais le retrouver. Ainsi se donne la compréhension commune de l’érémitisme telle que répandue dans l’imagerie populaire. Dans cet article j’essaierai de montrer que, bien au contraire, l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Théoriquement éloigné de sa figure, il ne la rejoint que mieux. Je tâcherai d’en tracer les possibles voies. Mais, en un premier temps, je donnerai les définitions canoniques du terme ‘ermite’, puis proposerai une approche de l’érémitisme au travers du beau livre de Sylvain Tesson : ‘Dans les forêts de Sibérie ‘.

   *** Dictionnaire : ‘Religieux retiré, pour un temps limité ou jusqu'à sa mort, dans un lieu désert, pour y mener une vie de piété et de mortification.’

   Citation - ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte : il n'a pas fui la réalité pour qu'elle ne le trouble plus, mais s'y est enfoncé davantage.’ - Henri Massis -‘Jugements’

   Dans cette belle réflexion, Massis nous donne d’emblée une partie des clés qui nous permettront de résoudre l’énigme de l’ermite.

 *** Quatrième de couverture ‘Dans les forêts de Sibérie’ :

   "Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché d'être heureux. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu."

  *** De nombreuses occurrences du mot ‘ermite’ traversent le récit de l’Ecrivain. Quelques réflexions méritent d’être relevées :

   « La sobriété de l’ermite est de ne pas s’encombrer d’objets ni de semblables. De se déshabituer de ses anciens besoins ».

   « L’ermite est seul face à la nature. Il demeure l’unique contemplateur du réel, porte le fardeau de la représentation du monde, de sa révélation au regard humain. »

   « Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a pêché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants. »

   « L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. »

   « L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »

   « …une phrase pour blason d’ermite : ‘Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens. »

  *** J’ai pris soin d’accentuer (en gras dans le texte) quelques mots ou expressions que je considère cardinales. Elles serviront de canevas au texte qui va suivre. Si accentuer est aller à l’essentiel, alors allons-y. Tel est le motif qui guide le cheminement de l’ermite.

   Mortification - Ici, souffrances morales et corporelles sont sollicitées. Un ascétisme est requis pour parvenir à la pointe la plus extrême de soi. Les sociétés modernes font trop appel à la notion de plaisir immédiat pour que puisse se développer, en l’âme de chacun, le ferment nécessaire à un accomplissement personnel. Accéder à ses envies sans délai ne fait que retarder le processus de maturation interne. On s’expose à la trop vive lumière de la passion ordinaire, on progresse dans les sentiers de la contingence, on ne s’élève nullement dans l’ordre des idées, on ne connaît que de brèves et illusoires beautés. Des demi-beautés, si l’on veut, qui perdent leur essence à n’être que des fragments.

   Ce que l’on veut, avec la plus vive espérance, le plus vif désir, c’est le feu d’une jouissance dont on pense qu’elle sera éternelle, qu’elle trouvera, dans chaque nouvel objet acquis par la conscience, l’amplitude de quelque luxueuse félicité. Seulement entretenir cette dernière, à supposer qu’elle ne soit jamais atteinte, suppose plus qu’une attente passive, un véritable pouvoir de la volonté, une pratique quotidienne exigeante d’exercices spirituels, seuls gages d’un affermissement de l’âme, d’une possibilité d’envol pour plus loin que soi. Ce qui, toujours, fait reculer, qui retient en-deçà du saut, c’est l’idée de douleur coalescente à la notion d’entraînement, d’application, un genre de geôle, pensons-nous, dans laquelle il faut consentir à vivre avant même que ne soit atteint le niveau suivant qui effacera et accomplira l’antécédent. Nous sommes tellement obsédés par l’idée d’un bon et effectif usage de la temporalité à des fins de satisfaction personnelle que nous différons le moment du passage à l’acte. Nous estimons alors que le retrait vaut mieux que l’abondance. Sans doute prendre sur soi est la seule façon d’acquérir un savoir neuf, d’accroître le champ de sa contemplation, d’ouvrir sa vue sur un regard renouvelé du monde.

   Solitude, espace, silence - S’il existe trois éléments face auxquels le Sujet moderne est démuni, c’est bien ce qu’évoquent ces trois mots. De nos jours la solitude est éprouvée comme une perte, non comme un gain. A tel point que la simple idée de demeurer seul est ressentie en tant que phénomène possiblement pathogène. Quant à l’espace comme lieu de ressourcement, de développement de l’imaginaire, de rencontre avec le sublime, sa nature s’est réduite comme peau de chagrin. En réalité l’espace on ne le connaît plus que fragmenté, prédiqué en tant que lieux de loisirs, d’habitation, de rencontres. Mais l’espace comme espace, c'est-à-dire ce à partir de quoi tout peut s’ouvrir, aussi bien l’art, le poème, le séjour des dieux, tout ceci a été gommé par des siècles de consumérisme qui ne supportent guère que l’objectalité du monde, sa réification, non son amplitude sous les espèces de l’univers, du cosmos, de l’infini. Il y a un singulier danger à désessentialiser le monde, à le réduire à l’état de substance inerte, car le monde sans esprit est une idée contre nature et l’inscrire dans les catégories de l’ustensilité, de la fabricabilité est le condamner à n’être qu’une fumée dont le feu s’est éteint.

   Sobriété - L’apprentissage du monde en sa figure dépouillée, voici ce dont l’Ermite fait la quotidienne expérience. Le recueil en la solitude ne saurait laisser place à une quelconque distraction. Viser l’unique, le simple, pratiquer la tempérance, la frugalité, telles sont les voies aux termes desquelles se connaître tel l’Enfant Prodigue qui revient au foyer les mains vides mais le cœur empli d’une joie sûre de sa source. La joie de revenir au foyer et d’y trouver l’essentiel, cet amour qu’il avait tenu éloigné mais qui tressait en lui les motifs prodigieux de la reconnaissance. Vivre dans l’intempérance et le multiple, lot de ceux qui veulent épuiser en un seul et même geste les plaisirs de la vie, ne mobilise que l’envie, la convoitise, le caprice et pour tout dire une dévotion mais qui n’est jamais qu’adoration de soi, non réel sentiment incarné. Le Fils Prodigue qui a dilapidé toute sa richesse pour n’en garder que l’amer souvenir, connaît la beauté de ce dénuement qui habite tout sentiment ressenti en sa puissance sourde, interne. C’est à l’épreuve de l’abstinence que l’âme s’éprouve telle l’inestimable ressource qui doit être sa nature la plus exacte. C’est parce que l’Ermite exige peu qu’il peut recevoir beaucoup. De lui-même, du paysage qui vient à sa rencontre, de l’animal qui traverse d’un trait rapide le champ de sa vision.

   Contemplateur, révélation - Contemplateur pour la simple raison que l’érémitisme est tout d’abord question de regard. De qualité de la perception. La vision commune est un perpétuel fourmillement, un habituel égarement parmi les allées infinies du multiple phénoménal. L’esprit s’égare à suivre au cours des jours et des heures ce foisonnement du réel qui fascine en même temps qu’il aliène. Regarder adéquatement, c’est choisir et après avoir choisi, observer l’objet élu, en parcourir inlassablement les différentes esquisses jusqu’à en épuiser son sens relatif et le conduire aux limites d’un possible absolu. Être présent à soi est aussi être présent au monde, isoler ses figures, les placer en vis-à-vis avec sa conscience dans une relation de confiance.

   Il n’est que de se reporter à la définition étymologique du mot ‘contempler’ pour en saisir le précieux, le rare : « regarder en s'absorbant dans la vue de l'objet ». Or ‘s’absorber’ veut dire ‘s’abîmer’ dans l’objet, y creuser sa propre niche existentielle, le posséder de l’intérieur, mêler sa propre chair à celle de la substance qui attend et se dispose. Ici, grâce à la qualité du regard, se trouve résolue d’emblée l’antique opposition du Sujet et de l’Objet. Le Sujet se fond dans l’Objet, l’Objet reçoit le Sujet comme sa ‘part manquante’. Plénitude du Sens acquise au mérite d’une déliaison métamorphosée en liaison. La source et la terre qui l’accueille : le Même ! Y aurait-il plus grand bonheur que d’énoncer ceci ? L’Ermite en fait l’expérience quasiment extatique lorsque son âme emportée par la giration de son propre tourbillon rejoint le Grand Tout cosmique, cet Univers dont il participe au titre de l’un de ses fragments, cet Univers qui demande sa pleine adhésion afin que ce qui est soit totale complétude. Dans cet horizon ontologique qu’est-ce donc que la révélation ? L’aboutissement de la contemplation.

   La profondeur - Ce prédicat concerne la qualité de l’expérience de l’Ermite. Par conséquent, ceci veut signifier qu’il lui intimé de renoncer à la surface. A la surface de quoi ? Mais, bien évidemment, des choses. Car c’est dans la profondeur que gît l’essentialité d’une compréhension du monde. Jamais le monde n’est donné gratuitement comme s’il était une feuille tombée de l’arbre, dont nous prendrions acte comme d’une simple évidence. Nécessité de creuser le réel pour tâcher d’en connaître l’envers, d’en interpréter les coutures, d’en sonder le derme, d’en pénétrer jusqu’à la dernière cellule. Travail assidu, patient, d’archéologue, toujours recommencé, jamais fini, le chemin constituant sa propre justification. Comment l’Ermite pourrait-il s’approprier quoi que ce soit de ce qui l’entoure et l’habite intérieurement, s’il ne cherchait à en faire le continuel inventaire, à en explorer la moindre faille, le plus mince territoire ? Et ceci n’est nullement le privilège de l’anachorète religieux qui rechercherait la présence de son Dieu. Non, ceci est la quête de tout Existant qui a en vue d’aller plus loin que la ligne d’horizon commune qui lui est assignée par le destin. Il faut dépasser la mesure du simple hasard, en faire une nécessité, une exigence de manière à se libérer des contraintes du quotidien, ouvrir les perspectives autant qu’il nous est possible de le faire. Si l’Ecrivain-voyageur Sylvain Tesson a choisi comme lieu de sa recherche d’érémitisme le profond de la forêt sibérienne, ceci ne résulte pas seulement d’un accident quelconque. Ce qu’il faut lire dans cette retraite c’est une manière d’allégorie qui pourrait s’énoncer : ‘Tu ne connaîtras ta propre profondeur qu’à la confronter à une autre profondeur.’ Ainsi se réalise l’osmose unissant une conscience aux objets qu’elle vise.

   Une vérité - C’est là le lieu de la finalité que l’Ermite se pose consciemment et à laquelle il n’a de cesse de consacrer son énergie, son temps disponible. La grande force des puissances septentrionales, le fluide secret des lumières boréales, la vastitude de la taïga, tout ceci converge en un point de si intense évidence, en même temps que de si grande exigence, qu’au terme de cette ‘haute solitude’ ne peut se dévoiler que le sublime paysage d’une vérité. Voyez le Célèbre tableau de Carl David Friedrich, ‘Voyageur contemplant une mer de nuages’, cette icône du romantisme (qui apparaît souvent dans mon écriture), non seulement elle dit la beauté, mais aussi l’Idée en sa plus haute donation, mais aussi cet effroi qui surgit au cœur de l’homme, qui est réalité-vérité se révélant sans apprêt, sans fioriture, vertige de l’Absolu et plus rien au-delà qui signifierait. Ce paysage de hautes montagnes, tout comme la forêt de résineux sibérienne, exerce une si totale fascination que plus aucune place n’est laissée pour l’approximation, l’affèterie, le faire-semblant. Tout est vertical. Tout est vrai jusqu’à la démesure. C’est sans doute une expérience identique que fait Sylvain Tesson lors de ses expéditions hors du gîte rassurant de sa cabane qu’il donne pour ce doux bain amniotique maternel (voir la résurgence multiple de cet Eden primitif dans nombre de mes textes), totalement envoûté au gré des paysages majestueux qui lui sont offerts :

   5 Juin - « Je rame vers le nord, en cette fin d’après-midi, deux cannes à pêche accrochées aux plats-bords. Les baies étalent des plages de galets roses. La transparence de l’eau laisse entrevoir les rochers où le soleil plaque des clartés de lagon. Passe un radeau de glace où huit mouettes prennent le soleil. Du large, je découvre la montagne, transformée. La ligne vert tendre des mélèzes soutient la bande vert-de-bronze des cèdres coiffés par la frise vert wagon des pins nains. Des névés survivants les ponctuent de virgules. Les montagnes jouent à front renversé. Les reflets sont plus beaux que la réalité. L’eau féconde l’image de sa profondeur, de son mystère. La vibration à la surface situe la vision aux lisières du rêve. »

   Ici, c’est l’eau qui symbolise la profondeur dont les nuages sont les correspondants dans le tableau de Friedrich. Eau, nuages, un même nom pour dire l’essence de la Vérité. L’eau ne triche pas. Les nuages ne trichent pas. Ils sont immédiatement au monde sans que quelque artefact fâcheux puisse venir ternir leur pure beauté. Ils se donnent dans la confiance, ils apparaissent dans la rectitude. Nul ne pourrait les changer pour autre chose que ce qu’ils sont en leur fond sans en altérer gravement le principe quasiment immuable. C’est de la même fixité pleine de grâce dont l’Ermite est l’image lorsque, transcendé par ce qui vient à lui, il est au cœur même des choses, dans leur foyer vibrant, dans leur chair vive. Il n’y a plus dès lors d’espace dans la représentation des choses qui les produirait de telle ou de telle manière. Liaison directe de l’esprit du Voyeur (ou bien du Voyant) avec l’intensité phénoménale, au gré d’une intensification intuitive qui est le tissu même des essences là présentes, que la conscience fixe dans le luxe de l’instant révélé. Sans doute pas de plus grande joie ! Le Sujet est à lui-même, aux choses, au monde en un seul et même geste de sa courbure existentielle, il y figure au zénith, là où seulement se découvre l’Unique en sa prodigieuse beauté.

   Ici, il faut reprendre la belle formule d’Henri Massis pour la poser comme synthèse de ce qui a été dit :

   ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte.’

   La thèse que cet article proposait est la suivante : l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Ce qui, pour moi est une évidence, j’espère en avoir montré quelques résurgences au cours des commentaires qui précèdent. Dans son espace de silence, l’Ermite expérimente l’aridité de sa solitude. Temps de sobriété qu’accentuent les mortifications successives. Le regard aiguisé contemple toutes choses dans la profondeur, faisant surgir du réel la vérité dont il est atteint en son fond mais qui, presque toujours, demeure voilée. Extraire la Vérité de la gangue qui la retient, telle est la mission la plus urgente, la plus belle dont l’Ermite est porteur.

   A cette aune, d’une effective et haute Présence, l’Ermite est auprès du monde, dans le monde, inclus dans le monde, comme nul ne peut l’être qui vaque à ses occupations avec l’habituelle distraction qui caractérise le parcours erratique des hommes. C’est parce que l’Ermite a renoncé à presque tout qu’il découvre tout en son essentielle saveur. Nous serions bien en peine, nous les Vivants ordinaires, de nous porter à cette hauteur. Aussi nous faut-il consentir à regarder le monde avec une vue basse, à peine située au-dessus de l’horizon et des tribulations de l’existence. Parfois le fardeau est-il lourd à porter. Oui, LOURD !

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13 août 2026 4 13 /08 /août /2026 07:01

 

F1 

 

Aux sources du Fleuve Alphée

 

  Ce matin-là était un matin de printemps semblable à bien d’autres. Des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes, la sève courait sous les écorces, les bourgeons s’apprêtaient à éclore. Le ciel était rosé du côté du Levant, avec encore quelques teintes grises et des écharpes de brume tapissaient les rives de la Leyre. Odin mit le sac de toile sur son dos après y avoir rangé La Géographie par l’Image et la Carte, livre qui ne s’éloignait jamais de lui à plus de deux coudées. Odin se passionnait aussi bien pour les atolls des îles Touamotou que pour les fjords de Norvège ou les polders des Pays-Bas, mais ce qui l’attirait le plus c’était la grande carte Vidal-Lablache qui trônait dans la salle de classe, tout près du pupitre de Monsieur Chaliès.

  Elle était magique cette carte de France avec ses montagnes qui faisaient des taches semblables à du pain brûlé, ses plaines d’herbe couleur de menthe, ses océans si clairs qu’on aurait pu y deviner les piquants des oursins et les filaments des étoiles de mer. Mais ce qui le fascinait le plus, c’était la carte avec les fleuves, les rivières. Ça le faisait penser à un grand corps d’argile qu’auraient parcouru des faisceaux de veines, d’artères, de capillaires et il ne doutait point que cette carte fût douée de vie et qu’au profond de la nuit elle rejoignît les réseaux souterrains, les lacs, les océans à la courbure immense et ainsi jusqu’à la voûte des étoiles.

  Lorsqu’il entra en classe il eut la prémonition que cette journée serait marquée d’une pierre blanche, la Vidal-Lablache éclaboussait le mur de ses teintes pastel et le tableau maculé de craie portait en son milieu, calligraphié à la manière d’un savant et appliqué calame :          

 

Leçon du jour : Fleuves et Rivières de France.

 

  Chacun gagna sa place et Charles Chaliès, de sa belle voix grave qui faisait rouler les cailloux du gave :

 

« Mes enfants, aujourd’hui nous allons naviguer, tels des radeaux, sur nos belles rivières ; alors ouvrez grand vos oreilles et vos yeux que je vois encore bien pris de sommeil. »

 

  Ce brave Chaliès ne craignait ni l’emphase ni la solennité de sa mission et tous savaient alors qu’un voyage allait commencer qui, longtemps encore, habiterait leurs mémoires. Chacun embarqua donc sur son radeau et commença la longue dérive qui le conduirait, de canaux en écluses, d’écluses en affluents jusqu’à la royauté du grand peuple des eaux. Odin, quant à lui, émerveillé par cette ode fluviale, se laissait aller à la symphonie des mots que Charles Chaliès égrenait avec ferveur, comme si de précieuses gemmes se fussent échappées de ses académiques lèvres.

  Odin savait qu’il lui fallait cueillir ces offrandes comme la lumière du jour et les mots le traversaient à la façon d’une brise subtile, et les lieux magiques habitaient sa peau, résonnaient dans les conques de ses oreilles, le parcouraient du dedans en de longues vibrations semblables à de l’écume. Il y avait en lui La Seine, le vent chargé de calcaire du Plateau de Langres, Paris, l’Ile de la Cité, l’Ile Saint-Louis, le Marché aux fleurs, l’estuaire à Honfleur large comme une mer ; il y avait le long cheminement de La Loire, la brise du Mont Gerbier des Joncs, la ligne grise et blanche du Forez, les Cévennes bleues aux entailles profondes, les îles de sable et de saules à Orléans, les châteaux majestueux des Rois, l’Océan aux flots immenses ; il y avait Le Fleuve Garonne, les roches sauvages du Val d’Aran, la chute dans le mystérieux Trou du Toro, le Port de la Bonaigua où couraient les chevaux, les briques rouges de Toulouse, les quais de pierre de Bordeaux, l’estuaire de La Gironde pareil à un lac de boue, l’Ile Verte, l’Ile Margaux, le grand peuple des oiseaux, les hérons, les aigrettes, les mouettes rieuses, les cabanes à carrelets, leurs hauts piquets plantés dans la vase, puis l’Océan, le grand large, l’obélisque blanc du phare de Cordouan, sa lanterne traversée d’air et de soleil ; il y avait Le Rhône surgi des glaces bleues du Saint-Gothard, le miroir du Léman pareil à une grande faucille couchée sous le ciel, Lyon et La Croix-Rousse, Le Mont-Blanc et son cône de neige, puis la coulée rapide vers le sud, la steppe de la Crau semée de galets usés, hérissée d’asphodèles et de bouquets de thym, la Camargue, ses galops de crinières blanches sous le vent, les robes luisantes des taureaux, la grande montagne de sel de Giraud, Port Saint-Louis et ses vols de flamants roses comme un  nuage à l’horizon. Il y avait en lui tous ces trajets lents ou rapides, ces chutes brusques, ces méandres, ces clapotis, ces îlots de sable aux flancs paresseux, ces barres rocheuses, ces hauts plateaux cernés de vent, les rideaux des peupliers, les larmes des saules, le coassement des grenouilles, la fuite argentée des truites, la procession oblique des écrevisses, les pertes d’eau dans les failles, les résurgences, les rives de mousse et de lichen, les parois de sable hautes comme des dunes, les vasières, les sols de tourbe, les calices blancs des nénuphars, la lame aiguë des flèches d’eau, les plumets roses des renouées, les quenouilles brunes des massettes avec leur doigt dirigé vers le ciel, il y avait les mosaïques de lumière des marais salants, les petits promontoires de sel, leur couleur de neige, leur crépitement sous le soleil entre les griffes de râteaux des paludiers ; il y avait tout cela et Odin savait depuis toujours qu’il devait garder comme un secret ces images, ces bruits, ces sensations. Un jour il les raconterait à ses enfants, à ses petits-enfants comme le faisait Monsieur Chaliès aux élèves émerveillés de la classe etOdin pensait que ses camarades, eux aussi, sans en laisser rien paraître, dissimulaient dans quelque cachette minuscule, ces trésors aussi indispensables que la vue, le toucher et l’émerveillement qui habite si bien le monde des rêves.

  Et ce qui rassurait Odin plus que tout, c’est qu’il savait que ces fleuves étaient éternels, et qu’ils couleraient encore bien après que les hommes auraient déserté la Terre. La leçon de géographie terminée, on dessina sur de grandes feuilles blanches, la carte de France, les taches brunes des reliefs, les lacs verts des plaines, les eaux à peine bleutées des océans et d’un trait d’outre-mer foncé, les sinueux parcours des fleuves qui irriguaient la terre comme la pluie féconde les semailles.

  On rangea les feuilles sous les abattants de bois, on sortit en récréation, on joua à pousser des calots et des agates sur des chemins de poussière, on lut quelques vers de Sully Prud’homme, on rentra à la maison, on fit ses devoirs et on s’assit sur des bancs pour profiter des caresses douces du printemps. On fit tout cela, sauf Odin qui prit un panier d’osier, y mit quelques provisions et après en avoir averti sa Mère, se dirigea vers le bas du village où coulait la Leyre, petite rivière sans ambition qui faisait avancer son destin, goutte à goutte, entre champs et falaises sans que nul y prêtât attention.

  Cependant la Leyre cachait en de subtils contours quelques vrais coins de paradis que Grand-père William avait fait découvrir à son petit-fils, les jours de pêche, alors que l’aube coloriait à peine la cime des aulnes et que les villageois sommeillaient dans leurs couettes de plume. La Grève de Talbert était un de ces lieux remarquables quoique serti de silence et de modeste apparence. Dans un coude de la rivière se trouvait une plage de gravier que le courant venait lécher de ses bulles claires et irisées comme des ballons de fête. Près de la berge opposée, un grand trou qui abritait gardons, ablettes et autres goujons. Odin en avait ferré plus d’un de sa gaule de bambou mais aujourd’hui il s’était seulement muni de son panier, ayant l’intention de réserver la grève à une collation et à quelques rêveries aquatiques.    

  Car Odin, s’il était bon élève et appliqué à la tâche, n’en était pas moins un éternel rêveur que le vol d’une libellule pouvait entraîner à des lieues, jusqu’au faîte des nuages et parfois au-delà.Odin fit basculer le couvercle d’osier, prit une pomme qu’il croqua à belles dents - le suc cascadait dans sa gorge-, grignota quelques galettes de sarrasin et se coucha à même les galets encore chauds du soleil qui les avait abreuvés. La Leyre chantait tout doucement et cela faisait un bruit de vent comme les flûtes indiennes au sommet des Andes.  L’air était si doux, la nature si encline à l’imagination, qu’Odin s’endormit alors que le jour commençait à sombrer, éclairant d’un dernier feu les chatons des noisetiers. L’air battait alentour de ses palmes légères, disposant le corps de l’enfant au repos. Bientôt un croissant de lune apparut à l’orient alors que la rivière murmurait à l’oreille d’Odin 

 

« Viens donc me rejoindre, Odin et faisons tous les deux le merveilleux voyage aux sources de l’Alphée. »

 

  La Leyre n’avait pas fini de murmurer qu’Odin abandonna son lit de gravier pour la douceur des eaux. Il les sentit entourer ses jambes comme des lianes qui, sans tarder, s’insinuèrent en lui et son corps devint alors diaphane et aérien, à la manière des cirrus qui habillent les ciels légers de Bretagne. Il se sentit investi de mille gouttes pressées  qui cascadaient vers l’aval, de tourbillons, de nuées, de longs filaments mêlés à l’humus, aux racines noires pareilles à des anguilles, aux tapis gorgés d’eau des mousses, aux balais aquatiques qui le faisaient songer à la caresse de doux éventails de plumes.

  Il passa sous des ponts, tourna sur des roues d’eau, longea des moulins, franchit des écluses, glissa le long de barques à l’étrave de goudron, puis son corps se divisa en de longues ramures, laissant la place à des îlots que peuplaient de grands oiseaux gris et blancs, des sternes au vol rapide, des aigrettes aux becs jaunes, leurs longues pattes semblables à des tiges de bois. Longtemps il rôda parmi les roselières, se frayant un passage au milieu des joncs, frôlant les feuilles vertes des guimauves, leurs pétales blancs comme du talc ; il entendit les busards fendre l’air de leur voilure blanche et fauve ; il entendit le mugissement du butor étoilé ; il entendit les lames aiguës des faucheurs  claquer dans les chaumes ; il sentit les plumets neiger sur sa peau humide, flotter au gré des courants que lui, Odin, dirigeait maintenant avec la science et la sagesse immémoriale des fleuves au long cours.

  Rien ne lui paraissait plus naturel que sa condition aquatique, au milieu des balais des roseaux, entouré des cris et des vols planés des oiseaux, leurs ailes gonflées pareilles aux voiles des goélettes. Depuis toujours Odin savait cela, cette grande sagesse des eaux, cette sorte de vérité liquide qui parcourait le monde des étangs, des lacs et des océans jusqu’au socle profond de la Terre. C’était comme si les milliers de petites vagues, les milliers d’écailles brillantes qui hérissaient la face des mers avaient voulu dire aux hommes quelque chose de mystérieux et de profond mais il n’y avait pas de mot, pas de phrase qui pût seulement approcher d’un souffle toute la richesse qui vivait, à leur insu, sous le miroir des eaux.

  Il y avait l’infini savoir des carpes des étangs aux ventres gonflés d’œufs ; il y avait toute la beauté des étoiles réfugiée dans les yeux aveugles des poissons-lanternes, les chants de la terre résonnant dans les conques marines. Il y avait la nage rapide des ragondins qui poussaient l’eau de leurs pattes palmées et cela voulait dire l’impatience de la vie ; il y avait le long glissement des loutres dans les eaux vertes, tout à l’intérieur d’Odin, et cette fuite voulait parler du temps qui passe ; il y avait le sautillement des araignées d’eau sur la glace polie des étangs et l’on savait alors la fragilité des choses, leur texture si fine, semblable aux dômes des baudruches.

  Puis Odin sentit qu’il quittait le delta et ses marais gorgés d’eau et de vie, que son propre courant l’entraînait, malgré lui, vers l’amont. Il fut une large rivière verte et bleue que les barques des pêcheurs sillonnaient en tous sens ; il franchit des filets piquetés de poissons d’argent ; il frotta ses flancs à des quais de lave brune que des promeneurs longeaient en riant ; il passa sous un pont aux arches en ogive, des enfants y pêchaient éperlans et civettes au bout de tiges de sureau ; il franchit une écluse, devint un canal paresseux sous l’ombrage des platanes aux troncs vert-de-gris, à l’écorce ophidienne ; il prêta son dos à l’étrave des péniches, regarda sur le chemin de halage les allées et venues des robes estivales ; vit des peintres du dimanche avec leurs minces chevalets, des familles en chemise qui pique-niquaient ; il croisa des croisières, des rires, des éclats de voix ; il traversa une écluse de billots de bois, haute comme une tour qui cachait une eau basse entre des galets, une nature sauvage, bientôt des rives escarpées puis des torrents aux larges tourbillons que remontaient des saumons aux minces ocelles.

  Dans un méandre de la rivière il lui sembla reconnaître Monsieur Chaliès lui-même, un carnet de croquis à la main, occupé à faire des esquisses, à noircir des pages au fusain, à y dessiner sans doute les grands arbres qu’il aimait tant : peupliers, aulnes aux troncs blancs, saules cendrés, bouleaux aux écorces luisantes, coudriers aux tiges droites parsemées de chatons. MaisOdin ne pouvait s’attarder et il crut entendre la voix où couraient des galets, lui dire :

 

 « Dépêche-toi Odin, ton voyage n’est pas encore arrivé à son terme. La patience d’Alphée est grande et sa demeure toujours ouverte à ceux qui veulent, comme toi, percer ses secrets, mais il n’est jamais de bon augure de faire attendre les dieux, leur bonté fût-elle immense comme la voûte des cieux ! »

 

  Alors de son corps d’eau qui maintenant s’amenuisait, se contractait, Odin fit sortir une caravane d’ondes pressées qui se mirent à franchir d’étranges gorges, des roches escarpées, des verrous de pierre qui se dressaient contre le ciel. Le chemin s’inclinait brusquement à la verticale, sorte de  gradin de basalte qui se lançait à l’assaut des nuages. Odin cambra ses reins dans un ultime effort pour franchir les degrés de la roche. L’eau jaillissait en écume d’une bouche d’ombre et il sut alors que cette épreuve serait la dernière, comme s’il se fût confronté à sa propre énigme.

  Il fut soudain au milieu d’une immense conque qui secrétait une lumière verdâtre, phosphorescente, se réverbérant sur des parois blanches de calcite. An centre d’un vaste amphithéâtre se dressait une fontaine. Une blonde Néréide répondant au doux nom d’Aréthuse, drapée dans des voiles bleus, s’y tenait dans une pose hiératique qu’on eût dite éternelle. De ses cheveux blonds tombait une pluie fine. A ses pieds de minces ruisselets parcouraient le sol en de longs fils cendrés. Odin ne pouvait détacher ses yeux des Filles de la Néréide qui s’égaillaient sur le basalte nu.

  Alors, du plus profond de la pierre, se fit entendre une voix qui emplit la caverne :

 

 « Odin ; mon fils, je suis Alphée, le dieu des Fleuves et des Rivières. N’as-tu donc point reconnu tes Sœurs, La Seine aux pieds légers ; La Loire aux hanches sinueuses ; La Garonne et sa taille menue, Rhône et sa danse rapide ? Odin, mon Fils, danse donc toi aussi et rejoins ensuite les tiens qui dorment les yeux ouverts au bord de la Rivière. Enseigne leur les secrets de l’eau et, eux aussi, viendront un jour puiser aux sources de la sagesse ! ».

 

Puis la voix regagna le silence lourd du basalte. Le soleil au travers des saules jouait sur les cailloux de la grève. Un rayon se posa sur la joue d’Odin, illumina ses cheveux. Il frotta ses yeux, s’étira. Il lui semblait revenir d’un long voyage, d’un très long voyage que sa mémoire avait oublié. Les maisons du village s’éclairaient sur la falaise. Il pensa qu’il était grand temps de rentrer. Avant d’aller en classe il ferait un dessin pour Monsieur Chaliès. Il y aurait des prés et des collines, des saules et des aulnes, de grandes plaines d’eau, de verts marécages, de blondesNéréidesle Fleuve Alphée aux doigts multiples, et au milieu, Grand-Père William et son panier de pêche, Odin et ses rêves comme des nuages tout autour de la tête. Oui, assurément, le dessin plairait à son Maître. De cela il était sûr, comme du ciel si bleu, si pur qui courait d’un bout à l’autre de l’horizon à la manière d’un grand arc-en-ciel traversé de pluie.

 

 

 

 

                          

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12 août 2026 3 12 /08 /août /2026 06:55
Rien ne se peut que dans l’orbe de soi

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ici, « pouvoir » veut dire se situer au plein de son effectivité, au centre même du réel où nous place la lumière de notre conscience. Or ceci n’est étrange en aucune manière, or ceci est ce qui inscrit sur nos fronts la marque insigne de notre singularité. Nous ne sommes redevables ni d’une chair antécédente, ni d’une suivante au simple motif que nous sommes des êtres libres et que rien ni personne ne pourrait nous inféoder à un régime autre que celui que l’exister nous a remis en propre. Toute autre posture manque sa cible et triche avec ce qui constitue la profondeur de la condition humaine, pose les valeurs qui sont les nôtres, lesquelles ne sont ni échangeables, ni monnayables. Soulever une quelconque hypothèse en dehors de celle-ci serait pure affabulation, proposition de Sophiste.

   Sans doute, au regard d’une morale ascétique ou du dogme étroit d’une religion, y a-t-il effronterie à énoncer cette pure factualité qui nous fait être en l’unique de notre propre contour, logé au sein même du germe qu’est notre existence, que nous poussons en avant de nous afin qu’un futur s’en dégageant, quelque chose comme un Destin puisse nous être remis dont nous ferons l’usage qu’il nous plaira ou que la Nature nous attribuera comme notre lot particulier. Nous regardons les choses autour et nous constatons leur distance et nous sommes conscients de leur caractère insolite. Nous pouvons, par exemple, flâner sur un chemin de terre et nous poser mille questions opportunes ou bien inopportunes. Mais conservons les secondes et voyons en quoi nous n’en saurions faire l’économie.

   Cet arbuste sur le bord du talus, que ne suis-je lui ? Ce pivert qui frappe son tronc, ne pourrais-je prendre sa place ? Ce ruisseau qui scintille sous de frais ombrages, pourquoi ne m’appelle-t-il à lui afin que, par une subtile substitution, je puisse connaître de l’intérieur cette inimitable essence de l’eau ? En un mot, que ne puis-je être le monde en la myriade de ses fragments ? Qui ne s’interroge sur de telles présences, non seulement ignore la pluralité des altérités, mais ne sonde nullement qui il est, homme parmi le divers, homme justifié par cette archipélagique manifestation dont il figure cette île singulière parmi un essaim d’autres îles. Car si exister est, en première instance, en-soi et pour-soi, ceci n’obère nullement le fait de déborder ses propres limites et de considérer les territoires connexes qui gravitent à l’entour.

   Bien évidemment, cette dernière considération prendra encore davantage d’ampleur lorsqu’elle sera rapportée à l’Autre, nous voulons dire à la figure humaine qui nous fait face, qui nous détermine au gré de son simple exister. Si nous sommes uniques, nous sommes aussi des êtres sociaux qui avons à nous accomplir sous le regard de l’Autre, dans un devoir évident de pure réciprocité. Mais notre grégarité, notre appartenance à une meute, ne signifient nullement qu’hors du groupe point de salut. Non seulement la foule ne nous rassure pas sur notre propre condition mais, en une manière véridique, elle nous aliène et nous fait ressentir l’irréductible poids de notre solitude. On n’est jamais seul par rapport à soi, mais en relation avec l’environnement qui est le nôtre, chacun de nos vis-à-vis nous rappelant que, citadelle parmi les citadelles, nous sommes enclos dans nos murs, que nous nous réfugions derrière nos barbacanes, que nous levons le pont-levis dès que le crépuscule paraît.

   Y aurait-il quelque chose de plus symbolique, au plan de notre exil, que la métaphore nocturne nous reconduisant, chacun, à la nuit existentielle qui est la nôtre ? Nous sommes alors pareils à ces gisants de marbre qui dorment du lourd sommeil des pierres dans le froid lunaire de quelque crypte. Dans le plus grand dénuement qui soit qui a aussi pour noms, « désert », « cloître », « thébaïde » perchée sur le plus haut météore qui se puisse imaginer. Et nos rêves, fussent-ils festifs, dionysiaques, vêtus des habits d’Arlequin, n’y changeront rien au seul fondement qu’ils nous appartiennent en propre, ils sont la couleur de notre inconscient comme la teinte de nos yeux est notre signature.

   Cependant, voyant l’Autre, voyant l’arbre au sommet de la colline, le troupeau dans son enclos, la touffe de tamaris au bord de la mer, nous nous rassurons et pensons que nous ne sommes nullement seuls. Certes, toute chose est un amer sur lequel notre doute, notre incertitude quant au fait d’être prennent appui afin que de cet essor une vie soit possible qui, autant que faire se peut, écarte le drame du non-être. Nous nous rassurons à bon compte mais nous savons au fond de nous que l’arbre, un jour, chutera, que le troupeau cèdera sa place à un autre, que le tamaris flétrira sous les assauts de la brume. Lors de notre vie quotidienne, dans l’affairement ordinaire qui se déroule selon le rythme immémorial du boire, manger, dormir, aimer, voyager, jouer, rien ne paraît que d’ordinaire, de doux, la reconduction à l’identique des mille et un actes minuscules dont notre parcours est tissé, auquel nous finissons par ne plus attacher aucune importance, ainsi est la vie qui va et glisse à l’infini dans une imperceptible rumeur.

   Jamais notre solitude n’est mieux perceptible que dans les instants où nos sentiments exacerbés par une joie ou une peine nous rendent sensibles à la fragilité des choses. Une peine, nous redoutons qu’elle ne s’accroisse, une joie, nous pensons qu’elle pourrait s’absenter de nous. Or, dans le grand et diapré mouvement de la geste humaine, jamais la totalité des présences n’est saisie d’un sentiment unique qui ferait basculer dans la tristesse ou bien l’euphorie et réduirait la foule des Nombreux à la perception intolérable d’une immédiate finitude. Toujours, dans le grand troupeau, des sujets redressent la tête alors que d’autres peinent à marcher sous le poids des fourches caudines. Seul un cataclysme universel, l’ouverture d’un abîme pourraient entraîner la multitude dans les rets étroits d’un gouffre sans fin. Le concept moderne de « résilience » pourrait s’appliquer à la figure mouvante de l’humanité. Toujours l’un de ses membres se relève pendant qu’un autre chute ou disparaît de la scène.

   Mais regardons cette fleur, l’ouverture étoilée de ses cinq pétales, la pulpe douce de sa chair blanche, virginale, éclatante, son cœur vibrant autour duquel dansent les étamines, la pureté qui la fait être, là devant nous, dans le prodige de la rencontre. La fleur est seule, nous sommes seuls. Deux solitudes jouant en chœur la parole d’êtres séparée qui, en cet instant de la vision, ont éprouvé une commune expérience. Chaque être s’accroissant de la venue de l’autre, chaque être ne se donnant alors que dans un regard dialogique qui aura une nécessaire fin. Fermons les yeux et s’efface de notre champ de vision Celle qui, dans sa simplicité, est venue nous dire le réel en son irremplaçable ferveur. Ne demeurera que le souvenir d’une image dont, peut-être un jour, nous douterons même qu’elle ait eu quelque consistance. Cependant notre solitude sera peuplée de mille événements singuliers que nous aurons vécus. A eux tous ils créeront un monde. Sans doute la plus belle chose qui puisse nous être offerte avant que la nuit n’arrive avec son manteau de silence ! Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ceci nous le savons et le taisons. Par pudeur, par crainte, par simple superstition parfois. OUI, rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Parfois la vérité s’énonce-t-elle de cette façon elliptique. Un genre de source inapparente dont nous sentons les ondes au profond de notre chair. Oui, au profond !

 

 

   

  

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11 août 2026 2 11 /08 /août /2026 08:22
Un lieu où être à soi

La Chambre à coucher (première version)

Vincent Van Gogh - Octobre 1888

Source : Wikipédia

 

***

 

      Parfois il est des livres dont on a totalement oublié l’existence. Sans doute doivent-ils se tapir en quelque lieu de la mémoire auquel nous n’avons plus accès. Quelle joie alors d’en redécouvrir la présence au fond de quelque tiroir poussiéreux parmi des piles d’autres ouvrages, d’anciens manuels scolaires, de feuillets portant des traces manuscrites d’un temps qui s’efface au loin, dans l’illisible songe du passé. C’est donc en faisant du rangement dans ma bibliothèque que j’ai retrouvé ce modeste manuel sur l’œuvre de Vincent Van Gogh, livre au format de poche, plutôt fascicule d’ailleurs que volume digne de ce nom. Sa modestie, aujourd’hui, je la trouve émouvante, une si mince forme destinée à une si grande œuvre ! Je me souviens, dans mes premières années d’adolescence, avoir découvert les tableaux des Impressionnistes et autres Fauves avec un réel bonheur ourlé d’une neuve passion. J’avais acheté, avec mon argent de poche, quelques uns de ces ‘Classiques’ que je feuilletais avec curiosité. Il y avait tant de choses à découvrir sur ces illustrations en couleurs, tellement de rêves à laisser venir au contact de l’art !

   Ce qui me fascinait dans l’œuvre du Hollandais, c’était cette énergie inépuisable dont ses œuvres étaient la mise en scène, la haute affirmation des couleurs, la composition fortement structurée, ces ‘hautes pâtes’ qui s’élevaient de la toile comme si elles avaient voulu affirmer leur viscéral attachement au réel. Tout ce que je découvrais de l’œuvre du Peintre, me plaisait, tellement sa manière de traduire sa vision du monde coïncidait avec la mienne, juste à l’orée de ma propre histoire. J’aimais, au sens fort du terme, tout comme on peut être amoureux d’une jeune fille, ces toiles empreintes d’une forte personnalité. J’aimais ses ‘Mangeurs de pommes de terre’, cette image en subtils clairs-obscurs dont la lumière de résine accentuait la rudesse de la vie du peuple des paysans. J’aimais les ‘Moissons en Provence’, la pluie solaire qui inondait le paysage, le bleu délavé du ciel, les empilements de gerbes, les hautes tiges des chaumes, la solitude du cultivateur dans l’aride plaine de l’été harassée de chaleur. J’aimais ‘L’Autoportrait de 1889’, sa dominante bleue qui faisait ressortir la barbe rousse de Vincent, son regard perdu au loin de lui, la fixité de son être, ce fond cosmique entre ‘Fumée’ et ‘Givre’ qui faisait penser à ses ciels étoilés. J’aimais la singularité de son travail, de son labeur obstiné à creuser son propre sillon, à labourer en profondeur le sol de l’art, à lui faire rendre raison, en quelque sorte, fût-ce au prix de la folie. Et ce fut à ce prix-là qu’il solda sa dette vis-à-vis d’une société qui ne le comprit pas. L’exigence d’absolu qui l’habitait était trop haute, trop forte. Les nécessités de l’Art, il les assuma jusqu’à la dernière extrémité humainement possible. A ses toiles il donna toute sa vie, jeta toutes ses forces jusqu’au ‘sublime désespoir’. Oui, cette expression en forme d’oxymore d’une tragédie qui possède en elle sa propre forme de beauté, bien plus qu’une coquetterie de style, voudrait dire ici la confondante proximité de la Tragédie et du Beau, lorsque l’une verse en l’autre, lorsque celui-ci naît de celle-là.

   C’est bien là l’essence de la vie de ce Peintre génial. Si la notion de génie est souvent controversée dans l’histoire de l’Art, il semble bien que pour Van Gogh on n’en puisse faire l’économie qu’à le priver de ce qu’il a été en propre, à savoir le crépitement d’une lumière de phosphore dans la nuit du monde. C’est ceci le génie : une vive combustion, la pointe de la conscience à l’extrême proue de l’être, un regard visionnaire, une avance sur son temps, une lave intérieure qui ne peut que surgir et, parfois le fait-elle au risque de la maladie, de l’isolement, de la mort. Voyez les destins frappés par la foudre de Hölderlin, de Nietzsche, d’Artaud. Admirables présences dont le commun des mortels n’aperçoit nullement le trajet de comète, la haute exception parmi la communauté des hommes. Ils sont des êtres seuls, de brillants archipels perdus dans l’immensité océanique du vivant, ils sont des sémaphores faisant brûler leur clarté dans la brume opaque de l’incompréhension. Ils n’en sont que plus précieux. Vies de saints, d’anachorètes perchés au plus haut de leurs météores. Souvent ils ne sont reconnus que morts, leur gloire posthume servant d’alibi à ceux qui n’ont pas su ou voulu voir la fulgurance de leur éclair, qui ont choisi de vivre dans l’immanente proximité des choses bien plus que tenter d’apercevoir le rayon d’une beauté, l’effervescence d’une pensée.

   Non, cette digression n’était nullement inutile. On ne peut faire sienne une œuvre telle celle de l’Auteur des ‘Tournesols’, sans précisément se tourner vers le soleil, vers l’irradiation, la combustion qui animent en leur fond toutes les toiles, les portent à nous dans la dimension du pur mystère, du secret un moment dévoilé qui nous précipite au cœur des choses. Ainsi se nomme la vérité pour Vincent : ’Autoportrait au chapeau de feutre’, ‘Route avec un cyprès et une étoile’, ‘Le café de nuit’, ‘La chambre à coucher’. C’est cette dernière, ‘La chambre à coucher’ qui était, en mon âge adolescent, le centre de mon intérêt. Je ne savais encore trop dire pourquoi. C’est la raison pour laquelle, maintenant, il me reste à trouver les justifications de cette séduction qui me poursuivait jusque tard dans la nuit. Rien n’est plus éprouvant pour soi que de ressentir une aimantation dont nulle source ne peut être mise à jour. Mais c’est bien là le lot de notre finitude, jamais nous ne pouvons saisir une chose en totalité, seul l’infini le pourrait dont nous ne sommes même pas sûr qu’il ne s’agisse que d’une buée de l’imaginaire.

    Ainsi cette chambre m’interrogeait. J’y voyais, en creux, la présence de l’Artiste, j’y lisais sa cruelle passion, j’y percevais le drame sous-jacent à cette flamme intérieure qui le dévorait, ne lui laissait nul répit. Alors comment décrire cette chambre en tant que centre d’irradiation de l’oeuvre totale, comment porter mon regard en direction des lignes de force qui en soutenaient la belle et exacte parution ? Certes, lors de mes 15 ans, je ne pouvais mettre entre parenthèses le ressenti que j’avais vis-à-vis de ma propre chambre, des rêves qui l’habitaient, des lectures fiévreuses que j’y faisais. J’essayais de tracer quelque parallèle, d’inscrire mon émotion dans celle de Vincent, de forer, en quelque sorte, le labyrinthe d’une personnalité complexe. Bien entendu mes efforts ne pouvaient se solder que par une interrogation faisant suite à une autre interrogation. Au point où j’en suis arrivé maintenant, toujours se fait jour la question, toujours la fascination s’exerce que je ne pourrai jamais exorciser qu’au prix d’un travail de mon imaginaire. Plutôt que de me livrer à la fastidieuse énumération de ce qui se donne à voir dans la chambre, je vais laisser parler Vincent lui-même, dans une lettre supposément adressée à son frère Théo. Souhaitant seulement que s’y devine un accent de sincérité.

                                                     

                                                                       

                                                                                       Arles, Octobre 1888

 

           Mon cher Théo,

 

   Te voici sans nouvelles de ma part depuis quelques jours. Je dois dire que mon installation dans la ‘Maison jaune’ et les tracas qui y ont été associés expliquent mon silence. Sais-tu, Théo, combien je suis heureux d’avoir trouvé un logement qui me convient. J’y ai mon atelier et cette proximité me décharge de bien des tracas. Tu sais combien ma vie est à ce point liée à l’exercice de mon art. aussi, relier mon lieu de vie et mon lieu de travail constitue pour mon âme inquiète bien plus qu’une satisfaction, un réel bonheur ! Je te remercie de tout cœur pour les 100 francs que tu m’as envoyés. Combien j’apprécie ton geste généreux, il s’inscrit dans celui de l’art. C’est un peu comme si mes tableaux étaient une réalisation commune. Chaque touche de couleur que je couche sur la toile possède l’inestimable qualité d’un amour fraternel dont notre actuelle société est bien loin d’être prodigue ! J’ai mis à profit cette somme pour effectuer un voyage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, j’y ai peint des barques, ainsi que l’église fortifiée. Tu ne seras nullement étonné si je te dis que la lumière provençale est une vraie bénédiction pour le peintre que je suis. Elle est si loin des clartés nébuleuses de notre chère Hollande ! Comme tu peux t’en douter je marche beaucoup dans toute la région, peignant ici une scène de moisson, traçant là le portrait d’un inconnu ou bien trempant ma brosse dans un jaune lumineux pour faire apparaître ces fabuleux tournesols, je crois qu’ils sont l’âme de ce pays généreux.

    Mais que je te dise, maintenant, l’un de mes derniers tableaux. Oh, il est bien modeste. J’ai fait le ‘portrait’ de ma chambre à coucher. Je suis impatient de savoir ce qu’en pensera l’ami Gauguin qui ne tardera guère à me rejoindre. Nous parlerons peinture, nous comparerons nos inspirations respectives. Tu sais que je songe, depuis longtemps, à créer ici une communauté d’artistes, mais je te tiendrai au courant de mon projet dès qu’il sera plus avancé. Donc je te présente ma chambre. Imagine un cadre des plus modestes, comment pourrait-il en être autrement ? Aux seuls motifs de ma vie sobre, de mon caractère aussi. Je n’aime pas le luxe, il sonne faux ! Imagine donc ceci : la pièce est petite qu’éclaire une seule fenêtre. Mais cette faible clarté me suffit, c’est sans doute d’elle que j’attends qu’elle visite suffisamment mes toiles et les rende faciles à connaître. La peinture doit être accessible à tous sinon elle n’est qu’une pantomime !

    Les murs sont badigeonnés d’un bleu pâle, pareil à ces ciels lorsque, ici, ils sont balayés par le Mistral, poncés par une lumière basse qui semble envahir les âmes des gens d’ici, les rendre fuyants, eux d’habitude si chaleureux ! Tu sais, j’aime cette couleur, elle est si reposante, un véritable baume lorsque, harassé, je rentre de mes tournées sur les terres chauffées par un soleil ardent. Mon lit est étroit, à une seule place. Mais qui donc accepterait de partager la couche d’un peintre sans le sou, peignant, qui plus est, des scènes si déroutantes pour un esprit tranquille ? Oui, je le confesse, il faudrait qu’une femme consente à partager ma vie, à partager mon œuvre, mais ceci est un rêve de songe-creux.

   Mon lit est étroit, bâti de bois grossier, sans doute l’œuvre d’un ouvrier local. Mais précisément j’aime sa rudesse, son assise paysanne sur les lames disjointes du parquet. Combien ce meuble va-t-il supporter de rêves, de longues méditations sur l’art, sur la vie aussi, elle fuit si vite au-devant de nous ? Souvent tu m’as dit apprécier ce jaune qui va de l’Orpiment au Bouton d’or en passant par le Jaune de Cobalt. Oui cette couleur est belle, éclatante, lumineuse. Ici elle habille les champs de tournesols, les blés en été, les terrasses des cafés illuminées la nuit. Mon cher Théo, il faut être habité de l’intérieur par ce soleil, faute de quoi c’est la mort avant-courrière qui habite nos corps et, déjà, nous ne sommes plus que de noires silhouettes à l’horizon du monde !

   Deux chaises de paille, comme on les fabrique ici, basses, robustes, elles témoignent encore du geste de la main qui les a tressées. Ne penses-tu, comme moi, que la peinture doit porter témoignage des lieux, des gens, de leur dur labeur ? Les mineurs dont autrefois j’ai tracé le portrait, trouvaient là, dans la rudesse de leur existence, leur plus belle justification. Une petite table de bois brun, face au mur, porte le broc et la cuvette pour la toilette. Souvent l’eau y est si fraîche, je la croirais sortie à l’instant d’un puits. Mais je ne saurais me plaindre d’un quelconque inconfort. Je suis d’une nature rude. Et puis un peintre doit être suffisamment amarré au réel pour pouvoir en traduire le vrai caractère qui est toujours brut. La Nature ne vit pas d’artifices, elle nous fait face seulement, à nous de nous y conformer.

   J’allais omettre ce que je consens à nommer ma ‘décoration’ bien que ce terme me paraisse péjoratif, il me fait penser à ces magasins de brocante, il y en a beaucoup ici, qui vendent des vieux outils pour en décorer les murs. Ne crois-tu pas qu’ils seraient logés à meilleure enseigne entre les mains rugueuses des paysans provençaux ? Toutes les modes sont stupides et le conformisme des gens est parfois stupéfiant. Pour ma part je préfère le coutre d’une ancienne charrue au bibelot qui brille de mille feux sur un buffet de cuisine. Les chaudrons anciens ont perdu leur âme, on les récure, on les expose comme des tableaux. Donc j’ai accroché au mur quelques unes de mes toiles, un portrait d’Eugène Boch, un autre de Paul-Eugène Milliet. Ce seront les témoins de mes rêves. Tu vois, Théo, je suis bien entouré. Je me sens bien dans cette chambre. Cela faisait longtemps que je n’avais pas éprouvé un tel sentiment. C’est important une chambre, sais-tu ? C’est elle qui nous a vu naître, c’est elle qui nous verra mourir. Mais Théo, je ne veux nullement assombrir ta journée. Je t’embrasse affectueusement. Vincent.

   PS - Si je pouvais je t’enverrais ma chambre par la poste, ainsi tu la verrais mieux, ainsi tu pourrais te rendre compte de ce lieu de vie qui est aussi, enfin je l’espère, lieu de l’Art !

 

   Voici, je reprends la main après l’avoir laissée à ce Vincent imaginaire, à son frère Théo évanoui dans les lointaines contrées de ce qui fut jadis. Si j’ai fait de ce tableau le lieu géométrique de l’œuvre du Hollandais, si ma conscience a été attirée en ce point particulier, il doit bien y avoir quelque raison à ceci. Et je crois en deviner les affleurements dans les méandres de ma propre sensibilité. J’ai toujours été très réceptif au motif de la chambre sans doute en raison de son symbolisme qui rayonne tout autour d’elle, un genre de magnétisme qui vient jusqu’à aujourd’hui tresser les linéaments de son être irremplaçable. Et, bien sûr, ce ressenti me particularise, mais il contient en lui tout un réseau de connotations universelles. Car la chambre se donne en tant que valeur archétypique. Autrement dit en tant que posture existentielle débordant le cadre du Sujet pour gagner la totalité d’une communauté humaine. Dire que la chambre est abri, lieu de confidence, centre des débats amoureux, tremplin des rêves aussi bien nocturnes que diurnes, ceci sonne à la manière d’un truisme. Qui n’en a éprouvé en soi la dimension de ressourcement, l’amplitude passionnelle, le recueil du secret ? Tous nous sommes redevables à cette mystérieuse pièce de nos plus belles émotions, de nos plus grandes tristesses, de nos plus nobles inspirations.

   J’ai toujours préféré ce qu’il est convenu de nommer ‘roman de chambre’ aux grandes fresques où se croisent des protagonistes multiples, en des lieux également multiples, si bien que n’en résulte, pour moi au moins, qu’un éparpillement mental qui fait se dissoudre les qualités littéraires de l’œuvre. Ici, je dois faire référence à l’un des livres princeps de la littérature-philosophie du XX° siècle, à savoir ‘La Nausée’ de Jean-Paul Sartre. Son roman-essai, je le qualifierais volontiers de ‘roman de chambre’, là où le mot ‘chambre’ prend valeur foncièrement existentielle. Roman de l’enfermement en quelque sorte, roman où se dévoile l’absurde contingence contre laquelle l’auteur de ‘L’Être et le Néant’ élèvera l’oriflamme de la liberté choisie par l’homme pour échapper à son destin. Le héros de l’écriture, Roquentin, fait ses découvertes de l’absurde de la vie, la plupart du temps dans des espaces clos (ils font penser à la pièce de Sartre ‘Huis-clos’), sa chambre, le café, le musée, la bibliothèque et si le Jardin de Bouville, au centre duquel se révèle à lui l’abîme ontologique qui cerne tout parcours humain, ce Jardin, il faut le considérer, symboliquement, comme un lieu fermé, celui où ne se donne que l’ombre du nihilisme. Le thème de la chambre est riche de nombreuses occurrences sur le plan des œuvres, qu’elles soient littéraires ou picturales. Ce que je crois, de manière à établir un lien entre la chambre de Roquentin et celle de Van Gogh, c’est que leurs chambres respectives ont  dû recueillir leurs témoignages, tantôt joie, tantôt tristesse, confidences toujours, lieu unique où peuvent aussi bien s’épancher ‘les intermittences du cœur’ pour employer la belle formule proustienne, que les lumières de la félicité. Nul doute que le caractère tourmenté de Vincent l’ait plus souvent poussé à l’abattement qu’à l’expression d’un bonheur ouvert. L’exaltation du génie se paie souvent à l’aune du sacrifice de sa propre vie. Sans la passion totale, exigeante, l’ouvre du Hollandais n’aurait jamais pu voir le jour. Ses toiles en portent le profond témoignage. La chambre vangoghienne nous convoque à de plus essentielles profondeurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 août 2026 1 10 /08 /août /2026 07:30
Encre immobile

 

     Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Comment écrire le rien et ne risquer de tomber dans une illisible parole ? Peut-on décrire le vol du nuage au-dessus de la savane d’herbe ? Que peut-on évoquer du vol blanc de la mouette dans la brume d’eau ? Est-il possible de faire apparaître le mirage du désert dans la trame des mots ? Ceci qui me questionne, tu en conviendras, Sol, ressemble si fort à une obsession qu’il m’a semblé que je ne pouvais en communiquer la substance qu’à mon Egérie de toujours. Cela fait si longtemps que je confie à ta belle sagacité mes ruminations de songe-creux et, jamais, tu n’as manifesté la moindre impatience. Faut-il que tu sois généreuse, ou bien patiente, ou bien les deux ! Par-delà les territoires qui nous séparent, moi ici sur l’aire désolée du Causse, toi dans l’immense Forêt Boréale, ne serait-ce pas l’image d’une thérapie à distance dont il faudrait faire l’hypothèse ? Je me sens si bien après nos échanges. Parfois tu mets du temps à répondre à ma lettre, mais cet intervalle est habité d’une si ample anticipation de plaisir qu’il s’agit, en réalité, d’une manière d’éternité. A la première heure je guette la voiture de la poste et ne me sens libre que lorsque, lettre en mains (parfois un léger tremblement), à l’aide d’un canif, je déchire avec attention le dernier écran qui me sépare de ta belle écriture. Et ce papier bleu qui sent la nostalgie, déjà un voyage vers cette terre d’utopie qui m’accueille comme le premier de ses habitants.

   Voici, aujourd’hui, notre site de rencontre sera l’un de ces paysages enchanteurs comme il en existe si peu, raison pour laquelle, sans doute, nous en gardons au creux de l’âme comme l’empreinte définitive. Il ne te sera pas trop difficile de te rendre par la pensée au lieu où je t’attends. Ce que tu vois au large, cette mappemonde bleue, c’est la Méditerranée cette si belle mer, cet immense lac intérieur qui, depuis la nuit des temps, a baigné et inspiré les plus hautes civilisations. Pour cela il nous suffirait de penser aux Anciens Grecs, à leur sagesse, à leur capacité infinie de création. Aujourd’hui encore nous reposons sur leurs étonnantes découvertes.

   Mais demeurons dans le présent. Ce que tu aperçois encore, cette bande de sable jaune, c’est le cordon du littoral. Puis laisse glisser ton regard comme si tu voulais trouver refuge à l’intérieur des terres. Tu survoleras alors l’Etang de l’Ayrolle, ce miroir étincelant qui semble vouloir rivaliser avec l’étendue marine si proche. Puis, enclos à l’intérieur d’une mince digue, l’étang de la Sèche, puis, plus en retrait, l’étang de Bages et son village de maisons claires, genre de vigie qui scrute l’horizon à l’infini. Entends-tu, Sol, combien ce nom est beau, Bages, issu du latin BAÏA que l’on traduit volontiers par « lieu de plaisance ». Il n’y a pas de hasard, le nom reflète toujours ce qu’il tâche de montrer avec le plus d’exactitude possible. Et puis sa si douce phonétique. D’abord «BA», qui se ferme initialement sous la pression de l’occlusive, puis s’ouvre infiniment sous l’ampleur vocalique du « A », ce son tellement doué d’amplitude, de disposition à une ferveur disante de la joie. Puis « GE », cette projection d’amour en direction de ce qui fait face, cette propulsion des lèvres (ces pulpes sublimes) qui se donnent comme geste d’oblativité et il semblerait que la bouche demeurerait ouverte sur cette profération sans qu’il soit humainement possible de lui substituer autre chose de plus signifiant. Oui, Sol, j’en conviens, cette interprétation d’une réalité qui paraît si simple te semblera, sans doute, dépasser son objet. Mais arrête-t-on jamais la volupté dans son flux essentiel ? Tout langage est volupté, il suffit d’en écouter les subtils harmoniques, ils sont nos nervures, les véhicules au gré desquels nous nous signalons au monde en tant que doués de parole. C’est déjà une telle exception !

   Voici, tu as accompli l’essentiel du trajet. Oui, laisse encore ton corps planer, tel celui du flamant, et, sous la voilure de tes ailes, cette double ligne d’un chemin parmi les touffes d’herbe rase, l’envolée d’une digue au loin, des buttes de terre blanche (tout est si virginal, ici, si étonnamment initial !), des meutes d’ilots, dans la brume, tout au fond, de plus hautes terres qui ressemblent à un rideau de scène, la tenture bleue du ciel parsemée des flocons des nuages. Oui, je disais « l’essentiel », mais l’essentiel est toujours à venir : en nous, hors de nous, en l’autre, dans la sphère toujours disponible du vaste monde.

   Et maintenant, Sol, efface toutes les couleurs, abaisse toutes les lignes, ne conserve de la réalité (elle est virtuelle pour toi, je l’admets, mais n’en possède pas moins de valeur), que quelques traits, un alphabet si simple, alternance de noir et de blanc, qu’il te semblera le poème même réduit à sa figure fondatrice, dire le tout à partir du rien. Tu vois, ma question première s’éclaire. Le Tout ne fait sens qu’à se réduire (n’entends nullement une perte, un gain, bien au contraire !), à quelques points, à des fuites, à des illusions que nous captons dans la nasse de nos yeux afin de conférer à la chose vue en son essence le caractère de ceci seulement qui est à considérer. Tu le sais bien, Sol, toi la lucide, les détails ne sont que des trompe-l’œil qui dissimulent leur propre réalité sous des fards. La plupart du temps nous nous contentons de facéties, de mimes, de spectacles fallacieux.

    Voir c’est voir ce qui le mérite, autrement dit évacuer toute cette charge de superflu qui en obère l’exacte perception. Dans l’étrave de notre chiasma nous archivons bien trop d’informations contradictoires, de signaux qui se percutent, d’éléments infructueux qui, jamais, ne parviendront à l’éclosion. Seulement une prolifération d’objets dont la plupart n’ont d’apparente utilité qu’à masquer ce dont notre conscience devrait s’emparer après en avoir effectué un tri minutieux. Combien l’image que nous regardons tous les deux est rassurante, empreinte de douceur, dispensatrice d’une vérité. Ici, que pourrait-on remettre en question ? Tout se donne dans le nécessaire, nous pourrions dire dans le « primitif », tant une naissance paraît proche, peut-être le début d’un monde, avant que ne se déploient ses stériles artefacts.

   Oui, Sol, regardons de tous nos yeux ce qui vient à nous simplement à déplier notre propre entièreté. En effet, nous ne serons jamais plus complets qu’à recevoir en partage ce qui s’inscrit dans la beauté. Or, que trouver de plus immédiatement cerné de plénitude que le beau paysage, sa pure présence, son coefficient de compréhension des choses du monde ? La Nature est indépassable, ceci nous le savons en notre for intérieur (notre fort intérieur ?), nous en sentons l’intime remuement dans le bastion de notre corps, nous en apprécions la texture à même la complexité de notre esprit. Ainsi s’énonce l’évidence de ce qui est simple : la source, la goutte de pluie, le bouton de rose, la touche de pourpre sur la joue aimée. C’est comme un frisson qui fait lever sur la peau une résille de bonheur. Cela picote juste au-dessus du tissu du derme, cela rougeoie d’un désir contenu, cela fait son chant d’étoile dans la nuit qui vient.

   Je te sais aussi attentive que moi à ce bourgeonnement qui dit son nom dans la discrétion. Une horizontale, deux verticales, deux taches noires et tout est énoncé de ce qu’il y a à connaître. Ces signes sont si universels que quiconque sur Terre en peut saisir la signification. Une architecture claire de la donation. L’horizon n’est plus celui, laborieux, du projet, du destin, mais la simple apparition d’une paix dépliant sa corolle à qui veut bien la prendre. Les mâts (mais en perçoit-on encore l’utilité ?), ne deviennent lisibles qu’à inscrire leur immobile trajet dans la levée d’une esthétique. Les coques (mais elles ne sont plus des objets qui permettent de naviguer), ne sont là qu’à assurer le contrepoint de l’évanescence des lignes. Tout joue en écho. Tout réverbère tout dans la modestie. Tout communique dans l’arche ouverte du silence.

   L’essentiel est cela : il n’y a plus de frontière, plus de cadre autour qui limiterait, enfermerait le réel dans une topographie réductrice. De là vient ce sentiment d’infinie liberté. Le regard s’appliquant à viser est, d’emblée, spatialisé, porté hors des habituelles contingences, son potentiel s’accroît d’une étendue qui semblerait n’avoir nulle fin. Parvenir à ceci qui défait les liens habituels avec les choses ne s’obtient qu’à l’aune de l’effacement. Effacement des couleurs, abolitions des formes. Toujours le fourmillement distrait, n’est-ce pas Sol ? Souviens-toi de ton égarement, parfois, devant le fouillis végétal de la forêt boréale. Une incapacité de soi à s’arrimer à la texture du multiple, du polyphonique, me disais-tu et je percevais combien cette arythmie de la présence troublait ton âme éprise de clarté, d’humilité. Entends-tu encore, en toi, le chant singulier du dénuement ?  Y trouves-tu la consolation des âmes simples devant le spectacle inégalé de la Nature ? Dessines-tu toujours des esquisses qui ne sont que l’élagage des habituelles évidences avant qu’elles ne prennent tout leur sens, quelques traits synthétisant la sensation, la portant à sa pointe extrême, là où l’incandescence a lieu ?

   Considère bien ceci, Sol, nous venons d’évincer tout ce qui, il y a peu, retenait notre attention : le chemin, les bouquets d’arbustes, la plaque d’eau bleue, les ilots semés de taches beiges, la colline au loin, le pâté de maisons, les nuages glissant devant le ciel. Pour autant en éprouvons-nous quelque chagrin ? Non, tu en conviendras, c’est bien du contraire dont il s’agit : une ineffable joie naissant à même « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon les beaux mots de Pierre Reverdy. C’est cela le simple en sa plus belle efficience, graver en nous les stigmates d’une perception élémentaire qui seront, pour notre mémoire, un précieux fanal auquel s’arrimeront les points cardinaux de notre être. Comme si la rose des vents s’était dépouillée de ses fluides secondaires, Ponant, Libeccio, Sirocco, Mistral, Grec, pour n’en conserver que ses courants majeurs, Tramontane, Levant, Marin, figures essentielles sans lesquelles la Méditerranée aurait perdu son visage. Car toute chose possède sa nature profonde à laquelle nous nous référons selon les ressentis de notre intuition. Mais je ne t’apprends rien, toi l’héritière du Grand Nord qui en captes si bien l’étrange magnétisme !

   Nous voici parvenus, je crois, au terme de notre voyage sur cette belle confluence de terre et d’eau que constitue ce « lieu de plaisance ». Sans doute n’en verras-tu jamais le paysage réel. Mais qu’importe, tu l’auras rencontré à ta façon, laquelle sera unique. Tu te seras orientée vers ce Levant qui, chaque jour voit se lever le SOLeil (SOL, ici tu reconnaîtras ta belle empreinte), vers ce Marin qui vogue au sud, ne rêve que de nuits chaudes, d’étoiles criblant le ciel, d’étangs où flottent les rêves des hommes. Il me restera à éprouver la froidure de la Tramontane, elle se lève pour toi, se glisse parmi les blancs bouleaux, ils sont le simple que tu habites, où tu trouves ton repos. En est-il ainsi, Sol, ou bien est-ce mon naturel baroque qui en a décidé ainsi ? Je sais, tu ne m’en diras rien. Tu es si discrète dans l’heure qui point. Si discrète !

 

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9 août 2026 7 09 /08 /août /2026 07:43
Tout est confus qui vient à nous

***

 

   Voyez-vous, ce matin je me suis éveillé avec, en tête, le thème de la confusion. Pourquoi ce thème et nul autre ? Il me serait bien difficile d’apporter une réponse claire à cette interrogation. Connaît-on jamais la source de ses motivations, le lieu même où éclot une pensée ? Est-ce déjà trace de confusion que de ne pouvoir nullement nommer ce qui fait mon siège et ne trouvera nul repos qu’un début de réponse ne lui ait été apporté ? Comme à l’accoutumée j’ai pris un petit-déjeuner frugal, une pomme accompagnée de quelques noix, une tasse de thé. Me voici maintenant installé à ma table de travail. Le matin est gris en ce début Décembre. De gros nuages dérivent à l’ouest. Il pleuvra avant ce soir. Je suis bien dans ma tour emplie de livres, à l’abri des bourrasques de vent et de la visite des curieux. J’ai besoin de cet espace préservé afin que, reposé du monde et des autres, je puisse me livrer en toute quiétude à l’écriture de quelques mots sur le silence des feuilles. Tous mes manuscrits, je les écris à la main, certes d’une écriture nerveuse, pressée - nul autre que moi ne pourrait me relire -, ne voulant céder en rien aux sirènes de la mode. Je feuillette mon ‘Dictionnaire Encyclopédique’, m’arrête à l’entrée ‘confusion’. Je note avec soin la définition :

   « Fait d'identifier à dessein une chose à une autre jusqu'à les rendre indiscernables »,

puis je complète cette information brute par une citation de Paul Valéry extraite de sa ‘Correspondance’ avec Gide :

   « Demeurons, tous, dans la nuit verte où je vous convie, la main dans la main sans songer que nous sommes des autres, mais certains de notre unité, de notre parfaite confusion en une seule personne. »

    Je pense à la signification positive de ce mot alors qu’en mon for intérieur je la vêts des habits les plus sombres qui soient. « Rendre indiscernables … à dessein », « notre unité … notre parfaite confusion », voici que cette idée de confusion se pare des plus beaux attraits qui soient. Qui donc ne souhaiterait faire se confondre, en un identique creuset, le divers du monde pour en faire une harmonie, pour gommer les dissemblances, parvenir à l’extrême pointe d’une unité, là où plus rien ne diffère de l’autre, là où l’unique est enfin rassemblé en son être le plus intime ? Mais ceci n’est-il simple posture d’intellectuel davantage soumis aux lois de l’imaginaire que contraint par les règles du réel ? Cependant, ici, je n’ai abordé que la connotation littéraire de ce substantif. Il me faut donc en venir à sa valeur commune telle qu’elle ressort dans des expressions du genre : ‘confusion d’esprit’, ‘semer la confusion’ et aussi bien dans le titre du beau livre de Stefan Zweig ‘La confusion des sentiments’ qui met en scène les mouvements d’une âme tourmentée d’adolescent en bute à des problèmes d’identification. C’est en effet ce sens moderne du mot qui, aujourd’hui prévaut, que Maurice de Guérin traduit parfaitement dans sa ‘Correspondance’ :

    « Comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine. Ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux ? »

   Oui, c’est bien d’états d’âme dont il s’agit, qui induisent en nous le trouble, instillent en notre esprit le poison vénéneux du doute. Plus rien n’est stable dans la confusion, tout part à vau-l’eau sans qu’il nous soit possible, au gré de notre volonté, d’en faire cesser le cours. La confusion est identique au destin, elle s’impose à nous quoi que nous fassions, elle est coalescente à cette vie qui flotte de Charybde en Scylla, dont les termes initiaux et finaux se déclinent sous les mots cardinaux, inéluctables, de Naissance, de Mort. Alors comment pourrions-nous éviter cette terrible confusion qui nous place, tels des fétus de paille, sur des flots agités dont nous percevons les funestes desseins à défaut d’en pouvoir maîtriser la force ? Qui n’a pas éprouvé ce désordre, ce chaos, n’est nullement vivant, seulement une idée au rivage brisé de l’être.

   Alors que je pose les brindilles noires des mots sur le blanc de la page, le jour a progressé. Il s’est débarrassé de ses restes de nuit, en a conservé quelques haillons que le vent pousse devant lui en direction de l’est. Parfois, m’accordant une pause, je laisse errer mon regard sur les reliures fauves des maroquins de mes livres, sur les feuilles éparpillées qui sèment ma table de leurs taches claires, sur un panneau de bois sur lequel je cloue quelques pensées rapides, quelques intuitions dont, plus tard, peut-être, je tirerai un texte. Par exemple :

 

L’amour a-t-il un visage ?

Le bonheur est un clair-obscur

La Vie ? Une illusion

Pourquoi avoir inventé la Métaphysique ?

Le Temps ? Le plus grand meurtrier

L’imaginaire nous aide-t-il à vivre ?

Ecrivons-nous autre chose que notre vie ?

Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde

 

   Ce sont de brèves sentences dont parfois le clignotement devient si impérieux que je dois apporter quelque réponse, sinon interroger à nouveau et ceci, sans cesse, car beaucoup de justifications ne sont que de rapides faire-valoir qui décrivent les choses mais ne les résolvent pas. C’est donc cette formule ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’ qui m’occupe aujourd’hui, à laquelle je consacrerai un peu de mon temps. Cet instant si imprécis, si confus qui sépare deux moments du temps, dont nous ne pouvons rien saisir, sinon constater sa fuite. Et, ‘charité bien ordonnée’, je commencerai par le Soi en son énigme la plus abyssale. Comment être Soi sans se mêler à l’Autre, aux Autres ? Le Soi n’est pas pur. Le Soi n’est pas autonome. Il suppose le mélange, la participation. Il implique une liberté relative, non le régime d’un absolu. Nous voudrions-nous exempts de toute dette par rapport à ce qui n’est nullement nous que nous ne le pourrions.

   Par notre chair intime, nous sommes attachés à d’autres chairs intimes, celles qui nous ont donné la vie, nous ont ouvert les portes de l’existence. Alors ici, la confusion est positive puisqu’elle trace la voie d’un possible avenir. Ceci se prolonge dans notre immersion parmi la foule des autres Existants. Nous ne sommes nous qu’en étant aussi autres. L’Autre est celui qui fait droit à notre propre parution, il nous sculpte par son regard, il nous dépose sur les fonts baptismaux des jours en nous fécondant de sa parole, en nous offrant l’écrin de son amour. Certes c’est parfois la haine qui se manifeste au travers de nos échanges : confusion négative, perte de Soi en l’Autre, délitement de sa propre conscience au contact d’une guerre qui ne peut que la précipiter dans l’abîme du non-sens. Donc l’Autre a déjà été abordé par le recours au Soi car il ne saurait exister d’Unique faisant abstraction du Multiple.

   Il reste le Monde en sa plus étourdissante polyphonie. Comment ne pas le percevoir en tant que cette masse informe, constamment chaotique, traversée des mille feux de la beauté en même temps que des plaies les plus terribles infligées à la Nature en sa dimension paysagère ou bien humaine ? Nous sommes si emmêlés, si liés à la marche du Monde que nous ne pouvons nous libérer de son jeu, que nous faisons partie de la danse, de la grande gigue qui parcourt les travées des villes, essaime ses cotillons sur les collines, poudre les vallées de son constant tourbillon. La confusion est originaire, de nature cosmique, elle vient de loin, va loin, trouant notre chair, en dispersant les lambeaux aux mille orients de la rose des vents. En réalité, en notre foncière aventure, nous sommes des êtres de l’éparpillement, des fragments de poterie assemblés par un lent travail d’une démiurge-archéologue dont jamais nous ne pouvons entrevoir la plus mince silhouette. Ce qui est confus en nous, en première instance, c’est bien ce flou de notre provenance, cet astigmatisme du futur, cette temporalité qui est simple vibration énergétique, puissance immémoriale dont nous sentons la marée sourde, soudée au rocher géologique, aux strates de sédiments, à notre corps aussi qui en ressent les étranges convulsions, les assauts parfois, la douceur pareille à la caresse d’une mère sur la joue de son enfant.

   Notre expérience existentielle est un constant enracinement-déracinement. A peine prenons-nous pied dans le sol d’argile que déjà nos sommes loin, en un autre lieu, en un autre temps. Ceci se nomme, tout à la fois, ivresse de la vie, angoisse face à l’ombre, appel de la lumière, ressenti de la joie, abattement en sa plus mélancolique figure. Nous sommes ces êtres en partage, un pied dans la physique la plus concrète, la plus rassurante, un autre pied dans la Métaphysique, les arrière-mondes, l’écume du rêve, les festons de l’amour. Vacillement binaire qui nous dit une fois l’exception d’être ici et maintenant, dans notre carlingue de peau, à l’abri de toute surprise et, l’instant d’après, nous dit le flottement, l’indécision du temps, le gouffre de l’espace.

   Nous sommes des Ravaillac, des êtres écartelés que le destin tire à hue et à dia, spectateurs muets de notre propre affliction. Mais nous sommes simultanément des êtres possédés de joie, porteurs des plus belles espérances, des êtres aux mains ouvertes qui reçoivent les offrandes du ciel et les déposent dans les sillons de la terre. Nous sommes des plénitudes, des cornes d’abondance qui semons les spores de la félicité partout où existe une conque disposée à en recevoir l’effervescence. Nous sommes des créateurs que visite la main rassurante de la Muse puis nous sommes hémiplégiques, aphasiques, incapables de prononcer le moindre mot. Nous ne faisons rien de moins que reproduire le geste immémorial du Monde, cette manière de sinusoïde temporelle et spatiale, de mouvement vers le haut, vers le bas, cette belle et étonnante ligne flexueuse qui est identique au rythme des saisons, à celui du jour et de la nuit, à celui de l’amour en sa scansion la plus propre. Êtres du balbutiement et des discours vibrants sur les agoras où se presse la foule des Curieux.

   Tantôt adulés, tantôt honnis. Jeu permanent de saute-moutons. Indifféremment et selon les jours, nous sommes Celui-qui-saute, Celui-qui-courbe-l’échine pour laisser la place à l’Autre. Pourrait-on mieux définir l’essence de notre condition humaine qu’à la dire ambiguë, flottante, équivoque, parée des guirlandes de la chance que vient abattre aussitôt un furieux vent contraire. Girouettes en haut de l’épi de faîtage, tantôt nous orientons notre face vers le froid septentrion, tantôt nous recevons les rayons solaires du généreux zénith. Alors faut-il encore s’étonner de ces orages qui nous visitent, de ces aubes claires dont nous sentons la belle lumière lisser le dôme de notre front ? Allégresse a-t-elle plus de valeur que Tristesse ? Ou bien la question est-elle mal posée ? Ne serait-ce pas le chemin de l’une à l’autre qui déterminerait le sens de la vie en sa plus effective vérité ?

   La matinée a passé avec ses rais de lumière traversant la brume des nuages, avec ses brusqueries et ses atermoiements, avec ses failles et ses sommets habités de clair calcaire. Mes feuilles maculées de lettres et de signes jonchent mon bureau telles les fleurs le chemin emprunté par la Mariée. Un beau désordre préside à leur distribution. Un peu de confusion parmi l’instance ouverte du jour. Ce soir, devant le feu de ma cheminée, je relirai ces mots vite posés sur l’écorce des choses. Qu’y trouverai-je que j’y avais mis ce matin ? Mes idées seront-elles identiques ? Mes passions fouettées au vif ? Mes tristesses poinçonnées du sentiment délicieux de l’infini ? Pourquoi sommes-nous aussi frivoles, nous les hommes, si inconstants ?

Un jour nous voulons être ce Casanova, jeune, fringant, dans la fleur de l’âge, seulement occupé de jupons et de jolis minois, un autre jour dans la force de l’âge, écrivant sa vie dans la plus grande sincérité, usant de toute la puissance de sa rhétorique libertine pour mener à bien un réel travail d’écrivain, sérieux, reconnu, érudit ? Le Vertueux succédant au Séducteur. A bien y réfléchir et eu égard à ce que peut nous apprendre la vie, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion étrange : ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’. Confusion positive, confusion négative. L’une est le revers de l’autre. L’autre est le revers de l’une.

 

 

 

 

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