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8 septembre 2026 2 08 /09 /septembre /2026 07:00
Retour à l’essentiel

                                          « Le matin se lève aux salins de La Palme »

                                                      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   ETE - Le soleil est haut dans le ciel, immense goutte en fusion. Il crépite, lâche ses milliers d’étincelles. Il coule avec un bruit de crécelle. Sur Terre sont les hommes, caravanes de minuscules fourmis aux trajets incessants. Ils abritent leurs yeux derrière des vitres noires. En arrière de la paroi de verre leurs sclérotiques virent au sombre et leurs pupilles sont de minuscules et illisibles grains. Parfois leur vue scintille pareille aux névés inondés de lumière. Parfois ils titubent pris dans l’ivresse du jour, dans le tourbillon de clarté qui ponce la plaine de leur peau. Cependant ils sont heureux. Cependant ils reçoivent l’obole solaire avec la joie d’enfants découvrant quelque trésor dont ils avaient perdu la trace. Partout la vie s’éploie, étend ses ramures, libère son nectar. Pareille aux grappes mauves des glycines pendues aux grilles des pergolas, cascadant sur les bois des tonnelles. Tout est couleur jusqu’à la démesure. Le ciel est aigue-marine avec de longues franges blanches. La pellicule des lacs est gris-bleu, que décolorent par endroits les plaques de sel. Parfois l’eau est teintée de sanguine, de rose, de rouge-orangé.

   On veut la couleur. On veut la griserie. Au nord, vers La-Nouvelle, au sud vers Leucate sont les foules bariolées des plages. Les corps sont identiques à des terres cuites anciennes. Les maillots lancent leurs éclats, tels de bavardes verroteries. Aux terrasses coule la menthe dans des verres glacés poudrés de sucre, pétillent les bières dans leurs vêtures d’or, fusent les limonades dans leurs lueurs minérales. Partout est la forêt pluviale avec sa vie exubérante. Les jaguars et leurs ilots d’ocelles bruns. Le puma et ses yeux de verre. Le chevreuil à la robe claire. Partout la canopée et ses bruissements, ses vives tonalités. Les perroquets aux plumes corail, topaze, émeraude. Le toucan au bec orange. Le caméléon aux éclats verts Véronèse et jaune de chrome. Partout les arcs-en-ciel, les prismes où la lumière se diffracte. Partout les conciliabules, les colloques, les palabres. Il semblerait que jamais ceci ne puisse avoir un terme, que le mouvement serait perpétuel, les sons infinis ricochant à la face ouverte des choses. Les hommes regardent les femmes. Les femmes regardent les hommes. Leurs yeux sont des diamants qui disent tout la beauté présente, l’union possible, la fusion de chaque chose en son réceptacle, l’assurance d’une plénitude au long cours.

   AUTOMNE - Subitement le temps a fraîchi. Les terrasses des cafés sont vides que, parfois, balaie la Tramontane, rafales où nagent des nappes de feuilles. Les plages sont désertes qui portent encore l’empreinte de pas, de griffures, d’objets égarés que, bientôt, l’oubli recouvrira. Des voitures glissent au loin. Leurs pneus font un bruit humide quelque part sur une route sinueuse de la garrigue. C’est alors comme si un lampion de fête avait troqué son costume bariolé pour une simple tunique de papier, à peine quelques teintes se fondant dans l’humilité du jour. Le ciel est étendu au large dans un voile soutenu de gris que traverse, par endroits, la dérive plus claire d’un nuage, que visite un pâle soleil. On dirait un phare perdu dans l’immensité, venant dire aux navigateurs leur progression à vue parmi les obstacles et soubresauts du monde. Plus bas, vers le trait noir de l’horizon, une frange plus soutenue, une hésitation entre l’ardoise et le plomb. Déjà, en filigrane, l’hiver s’annonce. On devine les bourrasques, la chute lente du grésil, les herbes prises dans le givre, l’âtre où flambe un feu jetant ses braises contre la plaque de suie. Des salins on ne distingue plus les montagnes blanches, ces cônes qui éblouissaient dans l’insolente lumière estivale. Tout a regagné son abri. Tout s’est mis en réserve afin que la saison connaisse quelque répit, que les corps se reposent, les yeux s’éteignent, les mains se fassent poings où le temps condense son pli intime, cette mesure de l’instant en-deçà et au-delà de laquelle plus rien n’existe du passé, plus rien du futur. Seulement ce point inlisible qui se confond avec l’être des choses, en dit le prodigieux secret.

   SAISONS - Les hommes, les femmes, sont rentrés au foyer. Dans la période qui végète et attend l’heure de son ressourcement. Il faut cette coupure afin que les clameurs cessant, l’âme puisse retrouver une sérénité à défaut de laquelle elle ne serait que fétu de paille chahuté par les flots. Il faut la césure. Il faut l’arrêt. Il faut le recueillement. Que serait donc une vie si elle ne ménageait ces haltes ? Un jet continu ? Une exubérance sans fin ? Une opulence dépliant à l’infini ses frondaisons ? L’on sent combien ceci serait artificiel, entaché de fausseté. Tout désir appelle le calme. Tout plaisir le retrait. Tout bonheur l’approche d’un répit. Ayant compris cette nécessaire alternance, on se plaît à regarder le modeste, à découvrir le menu, à se réjouir de la vue de cette eau de lagune que traverse une barre de terre noire. On n’est plus immergé dans l’image, ce que l’été nous imposait avec sa puissance. On est au bord de l’événement imperceptible, toute attente, toute patience. C’est de cette façon que se révèle à nous ce qui prend figure d’essentiel : cette souple modulation de blancs, de noirs et de gris, ces nuages si fins - ils pourraient disparaître -, cet horizon si bas, cette eau immobile dont nous n’éprouverons le fluide qu’à l’aune de nos yeux. Les corps viendront plus tard, régénérés par un souverain repos, une accalmie réparatrice. Ainsi se déploie le mystère de la métamorphose dont les saisons sont les belles et inaltérables scansions. Tout est rythme dans l’existence. Nuit, jour. Eté, hiver. Abondance, disette. Comment pourrions-nous nous exonérer de ce flux-reflux qui est le tempo même de ceux, celles que nous sommes ? Que vienne l’hiver. Il porte, en sa doublure, la fontaine claire au printemps ; la colline où chantent les étoiles vertes et blanches des euphorbes en été ; la bogue où dort le marron automnal. Tout ceci que nous accueillons sans même nous en apercevoir. Nous-mêmes sommes cette oscillation. Guère autre chose. Le gain de cette vérité, outre qu’il nous place sur le droit chemin, nous met à l’abri de bien des déconvenues. Hors ce cycle, plus rien ne fait signe. Que l’oubli !

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7 septembre 2026 1 07 /09 /septembre /2026 21:11
Terre d’infini

                                                                    Ireland

                                                  Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

 

                        

                               Le 19 Mars 2018

 

 

 

                 A toi des terres du Nord.

 

 

   Que je te dise, ici, le temps si morne, si gris et cet hiver qui traîne en longueur. On croirait les autres saisons perdues en quelque coin du ciel, peut-être du côté de chez toi où le jour est si long à venir qui peine à s’extraire de l’ombre. Mais je ne vais longuement épiloguer sur la pluie, le gel, autant de manières d’être dont tu connais jusqu’à l’intime essence. Merci en tout cas de m’avoir soumis cette belle photographie que tu as saisie sur ton écran. A peu de choses près elle aurait pu être prise dans tes belles contrées, tellement tout ce qui est septentrional s’abreuve aux mêmes sources.

   Oui, l’Irlande, ce si beau pays que j’ai déjà longuement décliné dans plus d’un de mes écrits. Mais se lasse-t-on jamais de la beauté ? Il y a dans ces paysages géologiques une si profonde vérité que seul le silence pourrait l’exprimer. Mais nous sommes des êtres de langage et nous avons des mots pour témoigner. Alors il faut parler. Alors il faut écrire. Ou bien créer des images. Ou bien encore rêver, peut-être la meilleure façon de nous approprier le réel. 

   Le ciel est bas, parcouru de cet étrange gris-blanc qui paraît être la marque, l’emblème du lieu. Cette teinte est à la fois neige et vent, écume et vapeur comme si l’on se trouvait au bord d’un conte fantastique d’où pourraient surgir d’étonnantes présences telle celle des Alfes lumineux qu’on disait « plus beaux que le soleil ». Mais, Sol, comment pourrait-il donc y avoir quelque chose de plus beau que l’étoile blanche qui nous fait le don de ses rayons ? Bien évidemment, nombre d’énonciations ne sont que des métaphores, c'est-à-dire des figures sensées abuser nos sens et nous transporter dans un ailleurs dont, toujours, nous sommes en quête. Le nuage est si immobile, fixé à la roche noire qu’on le croirait distillé par celle-ci, simple émanation, peut-être érosion qui disperserait aux quatre vents l’esprit même du sable, l’éclat du mica, la fragmentation du quartz dont la lumière jouerait à la façon dont un enfant fait voler ses bulles de savon irisé à contre-jour du ciel. Ce qui est franchement envoûtant, c’est ce mélange des matières, cette indistinction de la roche et du brouillard d’eau. De ceci se dégage une grande unité en même temps que se déplie un sentiment de paix, se dévoile la richesse de ces espaces solitaires.

   Toujours il y a confluence du rare, du simple, de l’originaire, de l’insulaire. C’est comme s’il fallait aller au bout de soi, à la pointe extrême d’un ressenti pour pouvoir en apprécier la dimension donatrice de sens. Vois-tu, une expérience identique naît de la rencontre avec l’œuvre belle dans le cadre d’un musée. Il est nécessaire de s’abstraire de la foule des visiteurs, de ménager un face à face avec la toile, la sculpture, la photographie. Ainsi s’installe un dialogue à mi-voix dont rien ne se perd. Ma voix intérieure rencontre celle du sujet qui me fascine et me métamorphose, m’invite à aller au-delà de moi, à transcender la matière sourde et obtuse pour déboucher dans la clairière lumineuse d’une pureté, autrement dit d’une dimension qui accroît mon être à la mesure d’une joie immédiate. Mais je te sais sensible à ce genre d’expérience. Ce n’était qu’une remarque en passant.

   A mi-pente, sur un lit de gravier noir, l’éclat assourdi - seul l’oxymore peut en répondre -, de deux lacs dont on ne sait plus très bien s’ils naissent de la terre qui les accueille ou sont un simple ruissellement du ciel dont ils tirent leur provenance. Belle allégorie qui semblerait vouloir indiquer : « vanité des vanités, tout est vanité », selon la formule de L’Ecclésiaste, inanité humaine se confrontant en permanence à la souveraine loi de l’absurde. Nous sommes tellement insignifiants mesurés à la haute montagne, à l’aire du ciel, à la durée éternelle de cette Nature qui nous accueille en son sein, tel ce grain de poussière qui connaît sa propre mort à seulement toiser l’infini.

    Tout est sous le sceau de l’infinité dans ce pays austère : aussi bien la branche nue faisant son triste sémaphore dans l’air coupant, aussi bien les murs de granit qui courent le long de la lande ou les  grèves de galets, l’écume bouillonnante où vient rebondir la lumière. Et encore je ne parle pas des hommes, de leur visage de pierre, des rides qui labourent leurs fronts, de leurs accordéons plaintifs dans la fumée épaisse des pubs, de cet air, parfois, d’égarement, on les dirait déjà partis pour cet absolu dont ils ne rejoindront jamais que l’inconstante silhouette, dont ils ne happeront que quelques images opalescentes pareilles à de la cendre.

   Tu vois, toi qui connais bien mes complaintes, c’est toujours d’insaisissable dont il s’agit, de fuite, de dissolution des idées dans la vaste lagune des connaissances. On est déjà tellement en peine de savoir quelque chose au sujet de son être ! Le monde est là qui oscille en permanence, fonce à toute vitesse dans le vide cosmique, forant son chemin au milieu des trous noirs et des nuages des galaxies. Autant dire de mystères. Nous sommes des fourmis accrochées à une vaste sphère dont nous ne ferons jamais l’inventaire qu’à en apercevoir quelques lignes emmêlées, quelque pelote dont nous ne pourrons tirer nul fil nous disant les choses en leur juste mesure.

   Nous nous accommodons d’approximations, nous lançons en l’air des ballons captifs. Depuis notre nacelle d’osier nous regardons ici un calvaire dressé contre le ciel que fauche un grand oiseau gris, là des pierres tombales se reflétant dans le miroir d’un lac, là encore des maisons à l’enduit blanc contre lesquelles des moutons à la laine hirsute, chahutée par le vent, tâchent de trouver un abri. Et, là-dessus, la chape de plomb de l’air qui déploie sa sourde lueur, allume ses faibles reflets alors qu’à l’horizon rien ne bouge qu’une immense et pénétrante solitude. Les Irlandais sont hommes de lande et de pierre, d’alcools forts pour terrasser cet immarcescible ennui, ce pieu fiché dans les têtes, cette dague qui creuse profond son sillon de mélancolie. Des chevaux à la crinière folle frappent de leurs lourds sabots le tapis de pavés. Ce bruit résonne longtemps sous la voûte d’airain des nuages. Vite sera la nuit, telle cette toile de suie du bas de l’image dont nous ne pouvons nullement deviner l’endroit de sa destination, la nature de sa fuite hors de notre champ de vision.

   « Vanité des vanités », nous voudrions saisir dans un large empan de nos yeux bien plus qu’ils ne pourraient contenir. Sortis du cadre de l’œuvre en noir et blanc - mais quelles autres teintes employer pour dire Eire ? -, il ne nous reste plus qu’à divaguer au gré de nos humeurs, à débusquer des mottes de tourbe rectangulaires, à parcourir d’immenses dalles fracturées par le temps, interroger la douleur des ruines qui veillent au bord d’un loch aux eaux muettes. Ainsi se décline ce pays de mégalithes où se dressent dolmens et menhirs à la hauteur de leur secret. Notre attachement à cette terre provient, sans doute, de cette obscurité. Là il y a matière à méditer. A l’infini !

 

          Ciel gris sur le Causse. Je crois bien qu’il va neiger. Une manière comme une autre de te rejoindre.  A te retrouver bientôt.

 

  

 

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7 septembre 2026 1 07 /09 /septembre /2026 07:20
Cette assise bleue dans le ciel

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

Elle était si vacante

Dans la brûlure de l’été

La foule était bigarrée

Les mouvements multiples

La houle au loin

Faisait ses blancs embruns

Les mouettes au ras de l’eau

Tressaient le poème du rien

Les nuages étaient légers

On eut dit des flocons de papier

Des mots voguant

Au plus loin d’eux-mêmes

 

*

 

Il y avait longtemps

Au creux de juillet

Sur ce reposoir d’azur

Ta forme s’était posée

Pareille à la brume

Qui tapisse les eaux

Aux confins de l’aube

Tu lisais je crois

Quelques vers

De Rainer Maria Rilke

J’en ai encore à l’oreille

Le rythme inépuisé

 

En mon visage un univers pénètre

Peut-être inhabité comme l’est une étoile

 

Ceci intranquille

J’en avais surpris les signes d’encre

Au-dessus de ton épaule

Cette dune indolente

Cette douceur d’amphore

Cette invitation au péché

Mais pourquoi donc

Cet alanguissement

Au plein du jour

Pourquoi cette solitude

Alors que l’heure était à son acmé

Les enfants joyeux

Jouaient au cerf-volant

Leurs queues de soie

Fouettant l’azur

Les couples jouaient

Au jeu de l’amour

Dans les chambres muettes

Que la lumière brunissait

 

*

 

Auprès de toi

Ma présence était si discrète

A peine un soupir

Que le vent du large aurait chassé

Nous n’avons dit mot

Le concert de nos solitudes

S’abîmait au loin

Dans d’étranges vertiges

Dont nous étions exclus

Il fallait être dans l’unique

N’en point sortir

Au risque de sombrer

Dans la mondaine vanité

 

*

 

Nous étions des êtres du silence

Des clavecins désaccordés

De métalliques destins

Que ne frappait plus

De marteau en quête

De quelque son

Le vide était notre lieu

Le peu nous sustentait

L’infime déposait en nous

La trace inapparente du temps

 

*

 

Qu’aurions-nous pu proférer

Qui n’eût altéré ce bonheur insu

Quel geste aurions-nous accompli

Qui nous eût remis au monde

Dans l’ennui sans issue

Dont sa matière est tissée

Mieux valait être soi

Dans l’enfermement du paraître

Mieux valait cette insularité

Qu’un inutile bavardage

Mieux valait ce mutisme

Il était garant de notre vérité

 

*

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

J’en reprends possession à l’instant

Bien des années après

Sais-tu ton empreinte

Y est presque visible

Ton odeur iodée présente

La grâce de ton cou

Aussi réelle que la touffe de varech

Sur la nuée de roches noires

 

*

 

Es-tu seulement une décision

De ma mémoire

L’image inachevée

Trouvant aujourd’hui

Le lieu de sa fenaison

Parfois il faut un long temps

Avant que les choses ne s’ouvrent

Et parlent avec clarté

Le sublime est ceci

Qui se retient toujours

Dans la nervure du secret

 

*

 

Mais comment se fait-il

Ces feuillets que tu lisais

Les voici sur ce banc

Où s’éploie

La lointaine rumeur

De la mer

Ils viennent de si loin

Cependant ils sont si près

En aperçois-tu

Où que tu sois

Ce message hauturier

On dirait le ventre d’une goélette

Que borde la verte écume

On dirait le pieu du phare

Planté en plein ciel

Cette exclamation à jamais

Qui ne trouvera nulle réponse

 

Comme un qui voyagea sur des mers inconnues

J’erre parmi les sédentaires éternels

 

Oui le poète des poètes est là

Qui nous sauve du risque de périr

Sans même avoir entendu la beauté

Or ceci seulement est le glaive

De notre accomplissement

Ensuite nous pourrons mourir

Outre cet éternel voyage d’exil

Que demeure-t-il

Qui vaudrait la peine d’être vécu

Je te le demande muette présence

Cette assise bleue dans le ciel

Vide de toute dette à quoi que ce soit

Sera le mot ultime

Qui sera proféré

Le temps déjà  n’est plus

Qui s’enfuit à l’horizon

Loin l’horizon qui s’écarte

Des êtres de chair

Et nous ne connaissons même plus

Les frontières qui nous bordent

Tout est si flou

Qui plonge les yeux

Dans l’ombre

Une assise

Avons-nous une assise

 Au moins

 

*

 

 

 

 

 

 

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6 septembre 2026 7 06 /09 /septembre /2026 06:47
Sous l'œil solitaire de la lune.

Photographie : Arslan Ahmedov

***

   C'est Bergerel qui m'avait donné l'adresse de cet hôtel dans lequel je descendais depuis quatre ans. Je logeais au septième étage, sous une marquise de zinc, la taie grise de Paris au-dessus de la tête, les zébrures d'un passage piétons au carrefour, tout en bas, près des restaurants chinois. Je me satisfaisais de cette géométrie rassurante, de la ligne verte des arbres qui descendaient vers la Seine, de la perspective de la Place d'Italie, des cubes de ciment érigés sur la dalle Baudricourt. Curieusement les bruits de la ville me parvenaient comme au travers d'une nappe de coton et je dérivais, là, en plein ciel, loin des hommes et de leurs agitations désordonnées. C'était une      manière de havre de paix, un lieu de solitude, l'aire d'un aigle que rien ne pouvait atteindre hormis la course du vent et le glissement des nuages. Je passais de longues heures à rêver, planant au-dessus du bitume de la rue, regardant dans l'étroite ornière noyée d'eau le ballet intemporel des corolles de parapluies.

   C'est dans cette dérive songeuse et hauturière que, la première fois, je vous ai devinée plus que je ne vous avais vue, tout en haut de l'immeuble en face, émergeant de la brume des ardoises à la lumière bleutée. Vous logiez dans une étroite mansarde à la proue d'un immeuble de pierres et j'avais l'impression qu'en tendant le bras j'aurais pu vous saisir comme l'on cueille la délicate fleur. C'était si peu ordinaire ce genre de castelet que vous offriez à ma curiosité, marionnette de chiffon ne laissant voir de sa figure que son image d'envers, la chute du dos noyée dans l'ombre, la rivière d'une chevelure rousse maintenue par la cage des mains, une anatomie tronquée qui en disait peut-être plus que sa forme entière, accomplie. Les fleurs fanées du papier peint montaient vers une lune opalescente pareille à une grosse boule de papier japonais. C'était difficile de dire ce qui se laissait apercevoir là, réalité pure ou bien image teintée d''onirisme. Je supputais l'astre de la nuit réverbéré par le miroir d'une vitre ou bien simplement descendu par l'ouverture d'une lucarne dont je percevais le cadre dépassant du toit. Mais que signifiait donc cette longue posture dans l'attitude d'une méditation, dos face à la ville, comme pour en dire la vacuité, le peu d'attention à lui accorder ? Ceci ressemblait tellement à une retraite, à un refuge à l'intérieur de soi, à une possible perdition que vos bras rassemblés derrière votre nuque tachaient de contenir. Mais il était si facile de se perdre dans le labyrinthe de faciles conjectures et, parfois, dans une manière de lassitude interprétative, je laissais ma vue couler le long de l'avenue, en quête d'un événement qui m'aurait distrait de mes songeries. Mais rien ne paraissait que quelque passants attardés, la fermeture d'un café, le glissement des feuilles sur le trottoir de ciment.

   Chaque année, à cette période de la rentrée, alors qu'octobre charriait son cortège de brumes, je vous retrouvais, aussi fidèle qu'une cariatide soutenant quelque frise de pierre d'un antique chapiteau. Toujours sous l'œil de la lune, de sa sclérotique ronde parcourue des canaux courant parmi le lacis des cratères. Toujours dans cette pose tendue vers un improbable avenir. Un soir, alors que j'avais ramené un ouvrage de la Bibliothèque Nationale, feuilletant les pages des peintres romantiques d'Outre-Rhin, je tombais sur une reproduction dont je pensais, immédiatement, qu'elle me donnerait la clé de votre énigme. Un doux paysage y était posé dans des teintes d'un glacis rose, lumineux, presque féerique, simplement atténué par l'austérité du thème, par la symbolique à la troublante évidence. Ceci que j'apercevais était dans le genre d'une allégorie disant la désertion des choses privée de présence humaine. C'est vous qui aviez disparu de la toile de Caspar David Friedrich. La lune y était toujours présente mais avec plus de parcimonie. Juste une apparition à la manière d'un fin brouillard. Les arbres étaient la réplique des fleurs de votre intérieur. Le sombre portail, au premier plan, signait-il cette fermeture du monde qui semblait vous être destinée ? Mieux, même, cette barrière existentielle, n'était-ce pas vous, votre refuge dans le lieu hautain de la mansarde ? Cette barrière n'était-elle pas le redoublement de la cage de vos doigts enserrant un douloureux secret, peut-être un mystère, une incomplétude à jamais ouverte qui, à l'évidence, ne trouverait d'accomplissement ? C'était si troublant de vérité et les liaisons, dans ma tête, se faisaient avec le naturel qui sied au flux et au reflux que dirige la lune depuis son livide empyrée.

Sous l'œil solitaire de la lune.

Caspar David Friedrich

Tableau à la mémoire

de Johan Emanuel Bremer

***

   Souvent, après cette vision du tableau, j'ai pensé à vous, à cette mansarde que l'air visitait avec l'assiduité qu'a un songe à faire votre siège. En quelque manière, vous étiez une fille de l'air, Sylphide s'effaçant à mesure qu'elle paraissait, génie se confondant dans les fleurs du papier, se coulant dans l'eau pâle de la lumière lunaire. Vous étiez si difficile à dessiner, sauf avec la délicatesse et l'évanescence des ardoises magiques qui effacent les images qu'on leur confie, dans une cendre innommée. Je suis resté plusieurs années sans venir à l'hôtel, toujours parti pour de longs voyages. Pour autant votre image demeurait présente, juste au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Venant à Paris, bien des années après ma première découverte, j'ai pu vous retrouver, mais au prix d'une perte. La nacelle d'ardoise, la vôtre, voguait toujours sous la meute blanche des nuages, avec sa fenêtre ouverte sur l'horizon. Un rideau battait à la fenêtre, sur une pièce claire qu'illuminaient le feu et l'or d'une composition contemporaine. Souvent, les notes d'une musique gaie, entraînante, s'échappaient par la croisée. Il me fallait en convenir, ma muse lunaire avait disparu, remplacée par le simple éclat d'une étoile que je devinais sans l'apercevoir. J'étais certes dépité mais non meurtri avec, dans la bouche l'arrière-goût d'une amertume. J'aurais tant aimé vous connaître, vous inviter dans un de ces petits restaurants chinois, vous offrir une soirée de répit sous la lumière coiffée de papier calligraphié. Un voyage sans retour, sans doute, mais l'instant aurait importé bien plus que quelque projection sur la comète. Parfois l'événement dépasse en charme sa possible réitération.

   Le jour avant mon départ, celui qui devait être le dernier - je n'ai jamais remis les pieds dans cet hôtel à contre-jour du ciel -, je suis allé flâner du côté de la dalle Baudricourt. Au milieu de la déambulation joyeuse des étudiants, des rires des voyageurs asiatiques, une exposition de peinture avait lieu. Je regardais distraitement les toiles exposées, de facture plutôt moderne, lorsque dans l'éclat d'un rayon de soleil, je vous ai reconnue. Certes, cette lumière zénithale vous changeait de la faible clarté lunaire. Mais vous étiez bien la même, tête retenue dans le croisement de vos mains, cheveux de rouille, fleurs à l'assaut du ciel, lune infiniment ronde dont le regard semblait vous fasciner. L'artiste, jeune, à l'allure de fille irlandaise épanouie a emballé la toile dans une feuille de papier de soie. Je suis revenu à l'hôtel. Les marches jusqu'au septième étage ne m'avaient jamais paru aussi légères. A l'aide d'un ruban adhésif, j'ai accroché l'œuvre, la vôtre, puisque vous en étiez le sujet, sur le mur qui faisait face à votre mansarde. Je l'ai longuement regardée, à la façon d'une amie que j'aurais quittée pour toujours. J'ai fermé la porte à double tour , donné la clé à la réception. Un taxi m'accompagnait à la gare. Tout le long du trajet vous étiez présente en moi, comme une accompagnatrice pour un voyage sans retour. Par les vitres du train je regardais l'automne faire sa belle avancée. Au-dessus de la hampe blanche des bouleaux, les feuilles prenaient la teinte d'un cuivre qu'un dernier feu aurait éclairées. Un instant, dans cette rapide lueur, j'ai cru apercevoir les reflets de votre chevelure. Bientôt j'arriverais dans ce pays que j'avais adopté, semé de pierres blanches. Ici on disait qu'elles avaient la belle pâleur de la lune. Le songe aussi qui, longtemps, me poursuivrait !

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5 septembre 2026 6 05 /09 /septembre /2026 06:44
D’eau et de terre.

" Et nous restons plantés là ... "

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Et nous restons plantés là

comme Aldo sur le rivage des Syrtes

à attendre je ne sais quoi. »

 

« Très tôt le matin, plage des Hemmes

près de Calais, près de chez moi

en plein brouillard matinal... »

 

 On s’appelle Ayal.

   De ceci, cette « irréelle réalité », on ne peut se rendre compte qu’à l’aborder un matin tôt, dans la lenteur des premières heures. On s’appelle Ayal. Seulement Ayal et rien d’autre. D’où vient ce nom, où va-t-il, comment joue-t-il avec le monde ? On n’en sait rien. On ne s’en soucie guère. Marchant depuis la lisière de la ville où sont les hommes occupés à dormir, on flotte entre deux eaux, on chante doucement, on fait son bruit de claire fontaine. On n’est pas plus apparent que le vent dans la nasse étroite des roseaux. On ne sait pourquoi, on susurre son nom, comme ceci : « Ayal…Ayaaal..Ayalll… », en faisant de sa bouche un tube d’où s’écoulent les sons en un mince clapotis. Cela gonfle tout contre le massif de la langue, cela fuit dans le goulet des lèvres, cela murmure sous le dais du ciel teinté de brouillard. « Ayyaaall » : on est soi-même brume, flocon d’eau, goutte de rosée, gemme de cristal transparent que nul ne pourrait apercevoir si ce n’est le goéland aux yeux perçants, la mouette rapide avec son rire éraillé qui entaille le temps. On est immensément liquide. On est déjà bien au-delà de ces pieux plantés dans la vase qui délimitent les choses, les enserrent dans des ornières terrestres. On est fils de l’air, cousin du peuple liquide.

 

   On est plein. On est bulle.

 

   La barrière, là, qui croyait nous retenir, on l’a franchie à la manière du poisson : quelques coups de nageoire, un frétillement de la queue et on est dans un autre univers, on est onde, on est écume, on est abysse. Quelle liberté alors ! Quelle ivresse de sentir son corps aussi fluide que l’heure belle, aussi souple que le frôlement de l’amour, aussi généreux que l’ami qui accueille sur le seuil de son logis avec les bras qui s’ouvrent, baie pour abriter la goélette. On est plein. On est bulle. On est sphère avec une musique venue de quelque Ondine, son qui s’enroule autour de soi avec l’inoubliable fluence de l’algue, l’affinité de l’anémone de mer. On est toutes les étendues d’eau du monde. Sans limite, sans séparation.

 

   Infiniment libre.

 

   On est les eaux grises qui écument le long de la côte d’Irlande. Les eaux de la blanche Albion et ses touffes de galets. Celles du Baïkal où glissent les glaces bleues. Celles du Querococha qui étincellent sous les coups de boutoir du soleil péruvien. Celles du Saimaa que lustre la lame translucide du ciel de Finlande. On est tout ceci et aussi les chemins clairs des grands fleuves qui traversent la Terre de leurs sinueux parcours, les rivières sous les frais ombrages, les cascades franchissant les digues de moraines dans le silence des grottes. Alors on est libre, infiniment libre et on le sent jusqu’au centre de ses grappes d’eau, dans la texture même de ses molécules, dans le jeu subtil de ses atomes. Dans les mailles imperceptibles du brouillard. On n’est peut-être que ceci, d’infimes gouttelettes pareilles à du mercure avec son étonnante mobilité, son idée de plénitude, sa dilatation heureuse. Soudain l’on comprend son nom, Ayal. Une ouverture, puis le glissement d’une liquide, puis une ouverture à nouveau, enfin une finale liquide comme si cette succession d’ondulations, cette ligne flexueuse disaient une façon d’éternel recommencement, une liberté se ressourçant à sa propre origine. Alors on comprend l’incompréhensible : à savoir l’essence de la liberté. Ce prodige !

 

   Rodéric ou bien Pierrick.

 

   L’on aurait pu, aussi bien, se nommer Rodéric ou bien Pierrick ou bien encore Gregor mais on se serait situé d’emblée en-deçà des brise-lames, du côté de la terre avec ses tas de cailloux aigus et les moignons de ses cairns, avec ses môles de granit, ses affleurements de schistes et ses tubercules de grès. Certes on n’avait rien contre le pays intérieur et l’on aimait aussi bien ses landes sauvages couvertes de bruyère que ses massifs usés d’où l’on pouvait apercevoir le moutonnement des vagues. Mais demeurer en retrait de cette belle eau c’était comme confier son existence à quelque piège, s’enclore entre les murailles d’une geôle qui obturait le regard, rendait sourd à tous les bruits du large. Oui, du large, de l’espace qui courait loin là-bas sur l’immense steppe d’eau.

 

   Être un simple nom.

 

   Il y avait tant de bonheur à être un simple nom, un genre de poème glissant tout en haut des gerbes vertes et bleues de la Manche ou bien de l’Océan ou encore de la Mer, fût-elle Tyrrhénienne à la si forte densité qu’elle ne semblait être qu’une ombre ; Baltique avec ses remous de bulles claires ; d’Iroise avec ses paquets d’écume blanche, les hampes de ses phares plantés dans la brume solaire. Vent de liberté que de pouvoir proférer entre les lames d’eau son simple nom Ayal, Ayaaal, comme une antique mélopée, une sourde modulation venue du fond des âges, peut-être d’un brick échoué sur les hauts-fonds avec encore entre ses flancs décharnés les refrains des marins en partance pour quelque aventure.

 

   Leur haute solitude.

 

   " Et nous restons plantés là ... ", semblent dire les pieux de bois, méditant sur leur sort de sédentaires à vie, promis à la tâche destructrice d’une infinie érosion. Usure du bois, abolition du temps. Trame d’un destin que dessinent les heures emmêlées à leur haute solitude. Navette immémoriale des secondes qui s’écoulent, invisibles, laborieuses, entêtées à poursuivre leur œuvre maléfique. Pourtant le spectacle est si beau de cette brume diaphane, à peine la couleur légère d’une aurore ou bien la délicatesse d’une rose-thé dans le luxe d’un clair-obscur. Inclination infiniment poétique que cette belle alternance, dans le flou de la perspective, de ce peuple aussi calme que mystérieux, tout occupé à défendre la Terre des assauts de la mer. Comme si tout pouvait soudainement s’inverser : la liberté maritime devenant le danger alors que l’anse de terre est la protectrice des furies venues du plus profond mystère. La grande mesa liquide prise de folie, déchaînée, emportant avec elle des milliers d’oiseaux blancs sacrifiés qui joncheront les plages de leur effroi roidi. Supplications muettes disant au rocher, à la vague, aux coquillages, au sable mutique le danger de l’inconnu où sifflent les aquilons de la mort. Oui, ce qui était si rassurant s’est métamorphosé en un monde aveugle, sans pitié, semant la terreur et allumant dans les cœurs les flammes vives de la peur. Alors on se prend à regarder les Sentinelles de Bois avec infiniment de tendresse, avec reconnaissance. Leur sombre régularité nous rassure, leur haie à claire-voie nous protège, leur présence est celle d’une mère bienveillante qui prend en garde nos existences hasardeuses.

 

   Rodéric-de-la-Terre.

 

   On s’appelle Ayal-de-l’eau et l’on devient, comme par miracle, Rodéric-de-la-Terre. On ramasse à la hâte quelques guirlandes de goémon, des bouts de branche, quelques cailloux épars qui, déjà, relient au sol qui attend, au seuil qui appelle, au feu qui fait son bruit de forge dans le foyer cerné de vives lueurs. On entend la respiration des hommes. On devine la lumière dans les yeux des femmes, on perçoit le grincement des jouets de bois dans les mains des enfants. On vient du bout du monde, de l’univers flottant qui n’était peut être qu’un mirage. On est traversé de rapides images. De hautes tours de bois montent la garde. Etranges silhouettes que démultiplie le brouillard, qu’avive le miroir des songes. On ne sait plus très bien qui l’on est. Ayal-l’enfant-libre, Rodéric-de-la-Terre et ses cabanes de bruyère d’où l’on voit le grand dôme d’azur partir vers l’horizon illimité. Ou bien encore ces pieux de bois n’étaient-ils que les survivants d’une ville fantôme qui avait existé autrefois, telle la ville d’Ys, la « ville sous la mer » telle que nous la restitue le mythe ? Ou bien s’est-on échappé, comme par magie, du livre d’un poète ? Peut-être de celui de Jules Supervielle qui nous parle de cet étonnant « Enfant de la haute mer ». Mais écoutez, tendez l’oreille. C’est une voix très lointaine qui court entre ces vestiges d’un temps passé, c’est une parole faite d’eau et de pierre, de bois et de légende :

   « Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? »

   N’est-ce pas ceci, cette ville fantomatique que notre imaginaire a bâtie à la seule vision de ces rythmes de bois ? N’est-ce pas ceci ?

 

 

 

 

 

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4 septembre 2026 5 04 /09 /septembre /2026 06:59
De la pierre à l’eau

                                                        Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un homme qui errait

Immensément

Au bord de soi

Dans l’immédiate distraction

De tout ce qui venait à lui

 

Ici sur le dur rocher

Là dans cette faille d’eau

Ici dans la fermeté de l’être

Là dans la dissolution des formes

 

Traçait sa voie

 Hors des sentiers battus

Chantait le matin

Face au vent

Se couchait la nuit

Sous le frisson

Des étoiles

 

Qu’avait-il à dire

À la face du monde

Qui soit autre

Qu’une plainte

De l’âme

 

Car l’âme est toujours

En dette de soi

Car l’âme cherche

Son propre contour

Et jamais ne le trouve

 

Chemineau il était

Qui longeait

La douce mélancolie

Des marcheurs

De-ci de-là

Les êtres les autres

Il en devinait la présence

Mais assourdie

Mais lointaine

 

Des voix qui se perdaient

Dans l’ombre des collines

Et des frais vallons

Tout en haut

De la canopée

Du ciel

 

Parfois mettant ses mains

En cornet

Il poussait un long cri

Silencieux

Le cri ricochait

Sur la pierre

Le cri chutait

Dans l’eau

 

Chemineau Chemineau

Répétait l’écho

De sa voix de roche

De son friselis de pluie

Et rien ne venait

Et solitude frappait

La peau de ses tympans

Enclume marteau disant

La désespérance du son

Dont nulle paroi

Ne relevait

Le dire

 

Un jour de grand vent

Un jour de grand froid

Dans l’heure neigeuse

Chemineau s’est allongé

Tout contre l’eau

Tout contre la pierre

Qu’il essayait de réchauffer

Du souffle de son corps

 

La pierre a tressailli

S’est levée tel le menhir

L’eau s’est dilatée tel le lac

S’est agrandie

De milliers de gouttes

Tous la pierre l’eau

Plus vivants que la ruche

 

Chemineau s’est étréci

À la taille de la modestie

Qui le vêtait de son étole

Depuis si longtemps

Qu’elle était

Une seconde peau

 

Nul n’a été alerté

De cette vie

En sa mortelle blessure

Nul ne connaissait

Chemineau

Seule la Mort s’est invitée

Au festin

Ici sur le bord

De la pierre

Là près du reflet

De l’eau

 

Chemineau

Chemineau

Répétait l’écho

Nul autre que l’écho

N’en percevait

L’ultime cantilène

 

Seule Dame à la Faux

Moissonna la tête de l’absent

Qui arrivé sur la pointe des pieds

Repartait sans laisser de trace aucune

Sauf dans l’escarcelle de la Mort

L’escarcelle

De la

Mort

 

En bas dans la vallée

Au sein des villes

Les hommes dormaient

Serrant leurs poings

Sur des rêves tout chauds

Rêvaient aux pierres

Rêvaient à l’eu

Nullement à Chemineau

Comment l’auraient-ils pu

Puisqu’il n’existait plus

 

 

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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 07:23
Fascination de la touche pointilliste

« Les îles d’or » (1891-1892)

 

 

***

 

Sur Henri-Edmond Cross :

 

 

   « Installé dans le Midi dès 1891(…) fasciné par le flamboiement des couleurs solaires, Cross a été l’un des précurseurs du fauvisme, en liaison avec Matisse. Celui-ci était venu travailler en sa compagnie, dans le Var, pendant l’été 1904, et composera, l’hiver suivant, ‘’Luxe, calme et volupté’’, l’un de ses rares tableaux pointillistes.

   L’élégance, la fraîcheur et l’exquise liberté des toiles de Cross ont assuré le succès d’un peintre finement intuitif. Ses œuvres reflètent une analyse lyrique de la lumière, une euphorie qu’il a exprimée notamment en évoquant des sujets mythologiques païens, comme s’il avait voulu marquer de panthéisme sa relation avec la nature. Vers la fin de sa vie sa peinture fait même preuve d’une exaltation libérée par l’envie de s’y fondre. »

 

(L’Aventure de l’Art au XX° siècle)

 

*

 

Synthèse IA :

 

Évolution Artistique et Style

  •  

   « Les débuts réalistes : À ses débuts, il adopte un style plutôt académique et naturaliste aux tons sombres. Pour éviter toute confusion avec le célèbre peintre Eugène Delacroix, il choisit en 1881 de traduire son nom en anglais et signe désormais « Cross ».

    Le tournant néo-impressionniste : Co-fondateur de la Société des artistes indépendants en 1884, il se lie d'amitié avec Georges Seurat et Paul Signac. Il adopte pleinement la technique du pointillisme (ou divisionnisme) au début des années 1890.

   La libération de la couleur : Établi dans le Var (au Lavandou) pour des raisons de santé, la lumière de la Méditerranée transforme radicalement sa palette. Cross abandonne progressivement les points minuscules de Seurat pour de larges touches rectangulaires, semblables à des mosaïques. Ce style mosaïque, caractérisé par des couleurs pures et vibrantes, influencera profondément le fauvisme naissant après une visite de Matisse à son atelier en 1904. »

*

 

   Afin de pénétrer l’essence même de l’œuvre de Cross en ses variations les plus subtiles, nous procèderons à partir de trois de ses œuvres en les lisant de manière antéchronologique,

  

d’abord la toile de 1902-1905, « Ponte San Trovaso »,

puis nous nous arrêterons sur l’œuvre de 1899 « Un canal à Venise »,

et terminerons notre tour d’horizon avec  « Les îles d’or » de1891-1892

  

Notre interprétation de ces œuvres présentant la caractéristique visuelle suivante :

Fascination de la touche pointilliste

Cette manière de représentation synthétique ne sera pas sans rappeler la technique du « fondu-enchaîné » ce « montage visuel ou sonore où une première image (ou un son) s'estompe progressivement tandis qu'une seconde apparaît à sa place. » (IA) Ceci veut symboliser l’idée d’une continuité créatrice à l’œuvre tout au long d’une carrière artistique. Si nous reprenons ici l’analyse citée plus haut, nous pourrions dire que :

 

« Ponte San Trovaso » correspond à la manière Réaliste,

« Un canal à Venise » illustrerait la touche Néo-Impressionniste

Alors que « Les îles d’or » seraient l’acmé de la Libération de la Couleur

 

   Et nous faisons l’hypothèse que ces subtiles nuances, loin d’être de simples marquages grapho-picturaux, sont bien davantage le chemin d’un progrès quant à la qualité même du regard que nous qualifierons de « philosophico-phénoménologique »,

 

le réel perdant progressivement de sa substance, de sa matérialité,

pour se diriger vers une touche médiane mêlée d’irréalité,

pour se conclure en cette vision quasiment imaginaire

empreinte d’un vibrant onirisme.

 

   Disant ceci, nous mettons en exergue de notre méditation, l’effectivité d’un art porté à l’extrême pointe de son mérite (« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), selon la célèbre assertion de Paul Klee), considération pleinement paradoxale en apparence, puisque

 

c’est bien l’effacement de la touche, son irisation,

sa qualité éphémère-évanescente,

sa presque annulation qui révèlent l’Art

en sa manifestation certes voilée

mais saisie de manière finement intuitive,

aussi bien par la vision crossienne des « Îles d’or »,

qu’à la mesure de la vision des Voyeurs

qui doit se faire quasi rimbaldienne,

affirmant que  « Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».

  

   Le Poète-Artiste ou l’Artiste-Poète, ceci est hautement réversible, ménageant au creux même de sa vision des choses cette singularité optique qui fait l’économie des sens usuels, pour lui substituer ce que nous pourrions nommer

 

un « sixième sens »,

cette manière de sens surnuméraire

forant la dure carapace du réel

afin de lui substituer une sorte « d’illumination »

(toujours l’esprit de Rimbaud à l’entour

de la magie opératoire métamorphosant

l’ordinaire en « extra-ordinaire »).

 

Dès lors c’est l’ordre logique du Monde

qui se trouve qualitativement modifié :

 

le simple et brut Percept devient Affect,

le simple Affect encore poudré de primitivité

devient Concept, considéré en tant que

plus haute effectivité d’une conscience attelée

à la rude tâche de saisir le monde

en son épaisseur-profondeur la plus exacte,

la plus révélatrice de signification.

 

Lors de ce processus au long cours,

la Matière se défait de sa bogue urticante

pour se vêtir de la diaphanéité chatoyante de l’Esprit ;

la sublime Idée se propose en lieu et place du têtu Factuel ;

la Pesanteur le cède à l’Allégie ;

l’Opaque se résout en pure Transparence.

 

   Lors de ce bref périple, nos Lecteurs et Lectrices habituels (ils sont rares et d’autant plus précieux !) auront saisi notre naturel tropisme quant à notre constante volonté de barrer l’Immanence afin de libérer la Transcendance, d’appeler l’Idéel et l’Idéal comme seuls moyens d’échapper au registre sinistre des apories et autres non-sens qui accablent la Planète et la réduisent au statut peu enviable du presque néant. Toujours, à des fins de simple prophylaxie mentale, convient-il que nous tentions de nous soustraire aux dures lois des évidences ordinaires pour nous en remettre à des perspectives de bien plus haute valeur.   Que Certains, Certaines définissent cette conduite sous les termes fâcheux de pur solipsisme, de paranoïa intellectuelle, ceci nous importe peu au simple motif que nous ne pouvons agir que sous l’emprise d’un geste qui nous est strictement naturel, « congénital » si nous osons ce lexique singulier.  Exciperions-nous de cet ordre que nous risquerions le naufrage permanent et que nous préférons le cabotage le long de nos propres côtes, loin des prétendues navigations hauturières dont nous ne percevons l’intérêt qu’a minima. (Refermons la parenthèse).

 

   Dès ici, et dans l’esprit de ce « pèlerinage aux sources », pour parodier le titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, nous décrirons successivement chaque toile à la lettre, et, ce faisant, nous nous rapprocherons progressivement de cette forme d’Art que nous jugeons de la plus haute intensité, laquelle se définit en tant que « Libération de la Couleur », qu’à notre tour nous avons affectée des termes, laudatifs s’il en est, de « Fascination de la touche pointilliste », souhaitant indiquer par le vocable de « Fascination », ces états qui, pour être « seconds », n’en sont pas moins de haute tenue, nous convoquons « l’Attirance qui subjugue », « l’Enchantement » selon les définitions du dictionnaire.

 

*

 

« Ponte San Trovaso »

 

   Certes, nombreux, nombreuses ceux et celles qui relèveront le flou évident qui monte de cette toile soi-disant « Réaliste ». Bien évidemment tout est relatif et cette toile, envisagée dans sa confrontation aux deux autres, se dote d’une représentation conforme aux exigences du réel. Chaque chose est à sa place de chose. Le rapport entre elles, les choses,  est bien le rapport conventionnel qu’établit toute vision claire de ce qui nous fait face. Que le trait de peinture se donne selon des formes tremblantes, frémissantes, n’enlève rien au caractère affirmé de chaque élément du tableau. Tout y est aisément reconnaissable, aussi bien les motifs paysagers que les humains. Å preuve, quiconque pourrait facilement bâtir une narration à leur sujet, décrire la scène comme étant celle de la vie quotidienne avec ses minces événements, ses rencontre fortuites, ses ambiances exactement mondaines.

Fascination de la touche pointilliste

Observant cette œuvre, nul doute ne se fait jour dans notre esprit quant au contenu manifeste de la représentation. Ramené à la dimension de l’élémental, nous pourrions dire que ce parti-pris artistique est strictement de nature terrestre, chtonienne, avec la précision de son architecture, le souci de ses détails, la qualité des enchaînements logiques qui attachent, les uns aux autres, les différents secteurs de l’image. Tout s’assemble selon les règles d’un mérite mondain, du souci habituellement manifesté au regard de notre environnement le plus familier.

 

*

 

 

« Un canal à Venise »

Fascination de la touche pointilliste

   « Un canal à Venise » s’inspire de règles de composition formelles bien différentes de ce qu’elles étaient dans « Ponte San Trovaso ». Le lexique pictural diffère en tous points. D’une façon évidente l’assurance réaliste s’estompe pour gagner ce qui a été qualifié, plus haut, de « Néo-Impressionnisme ». En effet, le pinceau est devenu plus léger, plus fluide, abandonnant l’élément terrestre pour gagner l’aquatique, l’uligineux, l’instable, le mobile. Maisons, eau, gondoles sont suggérées bien plutôt qu’affirmées. L’irisation optique n’est pas sans nous faire penser à l’image-titre de l’Impressionnisme « Impression soleil levant » de Monet.  Tout y devient le peu assuré de soi, tout se dissimule derrière un genre de floculation, tout participe à la confusion, à l’emmêlement des présences qui, à la limite, ne sont que les bords de l’absence.

   D’aliénée qu’elle était, la brosse se découvre infiniment mobile, pourvue d’une liberté nouvelle qui la fait danser au rythme improvisé de la main de l’Artiste, la facture de l’œuvre important moins que l’effet qu’elle produit sur le plan des affects des Regardeurs, sur leur sensibilité, sur la semence qui se répand à leur insu dans le germe de leur vie intérieure. Comme s’il existait une manière de « Fil de la Vierge » reliant l’âme du Visiteur à celle du tableau et, par voie de conséquence, à celle du Producteur de sens qui pose sur la toile le lexique d’une passion contenue mais bourgeonnante, mais captivante, mais subjuguante. Regardant, c’est un peu, sans doute beaucoup même, de notre conscience qui s’invagine dans cette sorte de « marine » songeuse dont on penserait que, peut-être, c’est notre propre esprit qui en a conçu la naissance puis sa perdurance, tout au moins le temps de l’observation.

 

*

 

« Les îles d’or »

 

Fascination de la touche pointilliste

   Là, nous sentons bien que nous sommes parvenus au terme d’un processus (bien évidemment ceci ne saurait s’envisager qu’à l’aune de la lecture, encore une fois, antéchronologique, que nous faisons du travail de Cross).

 

Si « Ponte San Trovaso » manifestait ouvertement ses assises terrestres,

si « Un canal à Venise » témoignait de son nimbe aquatique,

la certitude se fait dans notre esprit que « Les îles d’or »

sont totalement nuées d’aérien,

sortes de foisonnement léger de « choses »

qui ne le sont plus, « choses », mais plutôt

genre d’êtres diaphanes,

émanations de rien,

dentelles du vide,

buées du néant,

 

comme si le tout du Monde

avait subi une métamorphose

le reconduisant à une sorte

de confusion, de chaos originaires.

 

Mais nullement de façon péjorative,

bien au contraire,

 

dans un élan de soi du natif, de l’initial, de l’inchoatif

ne songeant que de se dire sur le mode

du retrait, de l’indicible, du silence,

 

laissant aux Regardeurs le champ totalement libre

de leurs mouvementations intimes, comme si, naissant à l’œuvre,

 

les Regardeurs en question naissaient à Eux,

s’ouvraient au Monde dans l’harmonie

la plus subtile qui se puisse imaginer.

 

   Vieux rêve idéaliste que cette fascination autoriserait, fusion du Sujet en l’Objet placé, non plus en vis-à-vis, mais partie prenante de qui-il-est, lui le Défricheur-Déchiffreur du hiéroglyphe humain, ce mystère qui n’existe qu’à être entretenu. Or cette vision des « Îles d’or » nous entretient en ce mystère au prix de ces touches en fin camaïeu qui ne sont autres que le symbole de nos états d’âme flottant au large de qui-nous-sommes, y revenant toujours à la manière d’un refrain existentiel, il serait notre seule certitude.

  

   Ce qui paraît caractériser en premier le style des « Îles d’or » (au rebours des représentations antécédentes), c’est que le sujet principal de l’œuvre, loin de s’imposer à nous, vient occuper la cimaise de la toile en une manière d’éphémère, de fugitif, d’insaisissable, de presque disparition au regard des Voyeurs. Tout est en touches légères, aériennes (il nous faut y revenir), en un délicat pointillé disant la présence des choses en un souci d’effacement, comme si le réel, frappé de stupeur, rétrocédait afin de faire la place, nullement à un empire de l’évidente et trop encombrante manifestation, car ce toucher à la pointe du pinceau ressemble bien plus à la scintillation illocale d’un imaginaire qui, par définition, ne vit qu’à faire se succéder une kyrielle d’images sans jamais s’arrêter sur aucune en particulier. Évoquant cette infinie mobilité, nous dressons, par la même occasion, le portrait d’une Liberté à l’œuvre, laquelle renonce à s’attacher à la factualité des objets, lui substituant

 

ce choix illimité,

cet horizon sans bornes,

cette perspective se renouvelant

à même sa propre source.

  

   « Pointillisme » a-t-il été dit de cette manière picturale. Chaque point paraît doué d’autonomie alors que, paradoxe extrême, il semble se fondre dans le point contigu et, ainsi de suite, la couleur adoubant une identique forme d’exister dans la transition, le passage effleuré, la nuance presque imprononcée. Le Bleu-Givre du bas de la toile se métamorphose, insensiblement, en un Denim plus soutenu, mais dans la continuité chromatique, lequel Bleu le cède à un Bleu-Charrette dont les Îles se parent (Or-Bleu n’existant qu’à hauteur d’imaginaire), le haut du ciel reprenant en son sein le Bleu-Givre initial. Ainsi se boucle le cercle chromatique-herméneutique en une osmose, en une affinité, une alliance qui donnent à cette peinture, non seulement sa gloire immédiate mais l’installent au centre heureusement médusé de notre fascination. Le signe d’une Grande Œuvre est bien ceci : la regardant, nous demeurons captifs pour longtemps, immergés que nous sommes en cet océan doucement polychrome qui sonne à la manière d’un doux et pénétrant adagio.

 

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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 06:47
Alba couleur pastel

       « Pour te faire rire »

       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce n’est pas qu’Alba détestait les couleurs. Non, en réalité elle ne détestait rien, sauf  l’incurie des hommes qui, parfois, dépassaient la mesure. Sa vie durant, Alba avait été en souci de la pureté, de la blancheur qui en était le symbole, du silence qui en ornait le bel épanouissement. Toujours elle avait trouvé refuge dans quelque lieu monacal où son corps d’androgyne s’ajustait à la juste dimension  des choses. Alors, lovée en elles, disponible au moindre signal qui allumait les signes de la joie, elle flottait infiniment entre deux eaux, pareille à une feuille d’algue que lissait la souple ramure des gouttes. Elle était comme en sustentation et rien ne trahissait la vie sauf le lent et appliqué mouvement de sa respiration. Sur les murs du songe elle déposait des feuilles vierges que de fugitives  images venaient caresser de leur empreinte légère. On pouvait y voir des photographies cernées de flous hamiltoniens, jeunes filles en fleur, blondes, dans un ruissellement de linge blanc ; des paysages chinois de facture Shanshui avec des poudroiements d’arbres, une jonque aux voiles abattues, un pêcheur immobile à sa proue ; une reproduction de « Galatée » de Gustave Moreau, cette nymphe à la peau nacrée, soyeuse, reposant sur un fauteuil fleuri, mythologie païenne ourdie d’une esthétique de l’effleurement.

   Oui, « effleurement » était son mot, le sésame au gré duquel le monde lui apparaissait à la façon d’une corne d’abondance, tout en plénitude heureuse, en douceur infiniment, telle celle teintée de vermeil qu’Hadès tient de son bras gauche où lait, miel et fruits diffusent une lumière délicate, irréelle. Elle était une fille des falaises immaculées - d’où son nom -, des hauts glaciers de cristal, des nuages aux ventres gris, des herbes fouettées par le vent, des plages de galets, la clarté y rebondissait en mille étourdissements.  Mais nul vertige à ceci. Une impression de haut ciel où glissent les vents alizés, où planent les grands oiseaux aux rémiges solaires, où se perdent les rêves des hommes dans un idéal qu’on ne pourrait même pas nommer. L’effleurement comme une éthique. Ne nullement violer l’intimité du réel. Être en osmose avec lui. Le laisser proférer à bas bruit l’éternelle complainte de l’univers.

   Ce avec quoi Alba, sans être en délicatesse cependant, avait du mal à trouver des correspondances, tout ce qui appelait à l’exagération, à l’amplitude incontrôlée, à l’opulence sans fin. Ainsi les plumes vives, rouges et bleues des aras ; les ocres sanguines du Minas Gerais ; les muletas tachées de tragédie écarlate, les eaux lourdes et sombres des abysses ; le ciel d’encre avant que n’éclate la tempête ; le tumulte coloré du Carnaval ; la luxuriance chromatique des caméléons ; les barres bariolées des néons de fêtes foraines ; les vêtements chamarrés des camelots et des saltimbanques. Toutefois Alba n’était ni dépressive, ni mélancolique. Son humeur était plutôt joyeuse bien qu’en touches subtiles. Son bonheur tout intérieur qui, parfois, exsudait d’elle à la façon dont une résine s’écoule de l’arbre à bas bruit sans que nul ne s’en préoccupe.

   Ce matin d’automne le ciel est uniment gris pâle, couleur de perle, à peine une parole s’élevant du silence alentour. Rien ne fait signe en direction d’une humeur plénière et cependant Alba étincelle d’allégresse contenue. Une eau de fontaine prête à jaillir qu’elle retient à la façon d’une révélation sur le point de se dire. Dans les plis de son corps elle sent que tout se dilate et veut se manifester avant que la bise d’hiver ne sème sa désolation. Cela bourgeonne, cela stridule au plein du bouton du nombril, cela fait ses joyeux brandons sur la pointe des aréoles, cela s’allume dans le golfe des reins, cela rougit dans l’amande serrée du sexe. Soudain, sur la toile de fond où paraît Alba, en lettres de craie, à peine visibles, nous devinons le mot « CIRCUS », mais il semble si léger dans l’air qui crépite pareil à une soie. Sur sa peau d’albâtre naissent, tels des losanges dessinés par un enfant appliqué, des motifs qui évoquent l’habit d’Arlequin. Mais des motifs pastel dont on penserait qu’à tout instant ils pourraient s’évanouir et regagner le lieu de leur origine. La chair « d’Arlequine » ? Une scène de la commedia dell'arte ? Le bout du pinceau cubiste du génial Picasso ?

   Nous sommes tellement déroutés par cette furtive apparition. Serait-ce nous qui aurions rêvé, projetant la pudique Alba sur l’écran de nos fantasmes ? Déjà la couleur l’érotise, la place sous la lampe de notre désir. Elle nous semble plus incarnée, plus saisissable, presque une amante venant à nous sur la pointe des pieds. Ce bustier roulé autour des reins ne nous dit-il la venue d’un futur plaisir ? Et ces mains érigées en chandelier - pose caractéristique de son Modèle -, ne sont-elles les signes avant-coureurs d’une fête de la chair ? La pulpe est là qui se cabre et exulte. Les cheveux sont de cuivre fouettés par le feu des idées. Nul retrait qui nous interdirait de nous approcher de cette vitrine luxueuse, d’y deviner nos songes de grands enfants, d’y projeter nos souhaits les plus secrets.

   Mais voici que l’heure tourne, que la lumière vacille. Là-bas, sur la lagune, les masques du Carnaval ont été rangés. Arlequin a ôté sa rutilante vêture. L’acteur enlève son masque de noir de fumée. Il est en justaucorps blanc maintenant. Ses traits sont tirés. Ses yeux cernés. A présent seulement il est redevenu l’homme vrai, celui qui ne joue plus, celui que, bientôt, le quotidien reprendra dans ses mailles abrasives. Combien il est éprouvant de donner le change, d’offrir aux spectateurs curieux cette image brillante, gaie, colorée dont ils voudraient qu’elle soit leur constante effigie. L’homme est insatiable qui ne pense qu’à l’apparence qu’il destine aux autres, qu’il veut irréprochable, brodée d’or et enluminée de lettres chamarrées, complexes, telles des caractères gothiques. Autrement dit une pratique de l’excès.

   D’Arlequin l’on nous dit qu’il possède des origines diaboliques, qu’il ne s’attache qu’à satisfaire ses besoins primitifs : boire, manger, faire l’amour et dormir. Et c’est bien ceci que le Voyeur, s’identifiant à l’Acteur, cherche à rencontrer. Dans l’obscur et l’anonymat de la salle, il peut tour à tour endosser tous ces rôles, être un bouffon, briller par son peu d’intelligence, se donner comme crédule et paresseux, se livrer à mille facéties, en un mot être libre d’endosser bêtises et absurdités sans qu’une fâcheuse conséquence ne vienne ternir ce moment d’insouciance juvénile. Nul n’a-t-il un jour forgé, dans l’enclume oblong de sa tête, le souhait de n’en faire qu’à son caprice, être émir ou bien vizir, porte-faix, balayeur, tenancier de maison close, apothicaire, magicien, de se vautrer dans la soue tel le porc, de faire la roue comme l’orgueilleux paon ? Un genre de Cour des Miracles où devenir tantôt Jean Valjean, tantôt les Thénardier, tantôt Esméralda aux yeux de braise ? Condition si proche du caméléon aux facettes multiples qu’elle nous ôte nos chaînes et nous conduit sur les rives de la folie, celle peinte par Erasme dont l’éloge consiste à la métamorphoser, cette folie, en art de vivre, d’en faire un violon d’Ingres. En quelque manière se livrer à la critique de la toute puissante Raison dont les jugements souvent erronés conduisent à l’état d’inquiétude et aux approximations qui faussent toute vérité.

   « Pour te faire rire », déclare Alba, afin qu’avertis de son projet, nous ne nous méprenions sur la nature qui l’anime en profondeur. Peut-être, tel un jour radieux d’automne, dans l’espace heureux d’un dernier soleil, avant que les brumes hivernales ne posent sur nos yeux une taie contraignante, souhaite-t-elle nous inviter à la gaieté ?  Alba est-elle réellement sortie de son habituel quant-à-soi, se donnant à voir à la façon d’un personnage de cirque ? Mais, à l’évidence, d’un cirque métaphysique poinçonné à l’aune du tourment. Si elle adopte la posture d’Arlequin ce n’est qu’à titre provisoire avec, en arrière-plan, quelques questions fondamentales sur l’exister qui la ramènent à ses propres fondements. Alba n’est ni Cosette, ni Fantine, ni Eponine, ni qui que ce soit, pas plus qu’elle ne saurait endosser l’habit d’Arlecchino, ni de l’un des autres personnages de la commedia dell’arte. Alba est bien trop dans une posture de sincérité pour se livrer à une quelconque compromission au terme de laquelle son essence aurait à souffrir. Telle qu’en elle-même le temps la façonne pour nous la livrer nue. Oui, NUE. C'est-à-dire VRAIE. La voir autrement qu’en cette cariatide qui soutient l’Absolu serait la priver de son âme, substituer à la profondeur un bien pathétique flux de surface.

   Contrairement à Arlequin dont les empiècements sont vifs, clinquants, cousus d’hypocrisie et reprisés à la diable, la vêture symbolique d’Alba se pare des douceurs et langueurs d’une arrière-saison du corps, d’une climatique d’un esprit infiniment présent à lui-même. Des camaïeux d’alezan et d’ocre ; des bleus-dragée, horizon ; que jouxtent dans la paix des gris-étain, argile claire, dos de souris. Avec ceci l’on ne crée nullement une rhétorique dispendieuse qui éblouit et ressemble aux propos suffisants des sophistes. Il n’y a nulle fuite de soi, nulle attente d’un salut situé sur une scène, fût-elle adoubée par un large public. SOI EN SOI et les amers sont posés qui permettent la justesse de la navigation. Avec ceci, qui se dit dans la pudeur et la réserve, l’on brode l’exact lexique qui colle à soi et unifie dans les épreuves dont l’être a à souffrir, qui sont ses propres quadratures. Oui, Alba nous t’aimons telle qu’en ta simplicité. Demeure en toi. Ne t’égare pas dans la semblance. Les miroirs aux alouettes sont partout qui crépitent et rendent fous ! Mais d’une folie dont on ne revient pas.

 

 

 

 

 

 

 

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2 septembre 2026 3 02 /09 /septembre /2026 06:52
De pierre et de chair

   « Gradiva »

 André Masson

  Source : Wiki Home

 

***

 

 

Ô toi que j’ai cherchée

Parmi la pierre des musées

As-tu au moins deviné

L’étrange mélopée

Qui depuis mon obscurité

M’a longuement habité

 

*

 

Guère de jour

Sans que ton ombre

Ne rôde autour de moi

Comme ces nuées de mouches

Qui le soir

Dans l’or du couchant

Vibrionnent au plein

De leur funèbre chant

 

*

 

Tu es si belle

Toi que la pourpre envahit

Meute de sang qui fait ton siège

Tu sauras bien y résister

Ton sourire si altier

Y posera le sceau

De sa royauté

*

 

Sais-tu que tu hantes

Ma mémoire

Que mes heures

Sont longues à mourir

Que de toi je ne puis faire

Le deuil

Comment renoncer à te saisir

Sans trahir

Mon orgueil

Sans faire de mon corps

Un sombre tombeau

Sans faire de ma peau

Un livide linceul

 

*

 

Seul oui je suis seul

Et le demeurerai

Tant que mon tumulte de chair

N’aura rejoint le seuil

De ton antique cité

J’ai pensant à toi

 Âge de pierre

J’ai pensant à toi

Fatigue de Mathusalem

Croulant sous le poids

De vils anathèmes

 

 

*

 

Puisses-tu un jour

Sortir de ton sépulcre de pierre

Donner à mon incestueux amour

Les armes de la guerre

Toi que Mars désigne

Comme son double insigne

Tu es tout à la fois

Ma Mère

Ma Fille

Celle par qui j’erre

Au hasard des chemins

Celle qui guide les pas

De mon amer destin

 

*

 

Quel mystère portes-tu

En toi Gradiva

Quel est donc ton secret

Cette marche en avant

Qui n’aurait de durée

Que le temps

D’une question

Sans doute

Du plus faible intérêt

Je ne suis qu’un affligé

Archéologue

Qu’un illuminé privé

De sa drogue

 

*

 

Tu n’auras pas le cœur

Moi qui viens à Pompéi

Au péril de ma vie

De m’abandonner

À cette fureur

De ne point te connaître

Seulement ton sosie

Qui au hasard des rues

Ouvre la fenêtre

D’une possible ardeur

Mais déjà entachée

D’oubli

 

*

 

N’auras-tu été

L’espace d’une visite

Que cette blancheur

De calcite

Que ce bas-relief

Inscrit au fronton

De ma sombre nef

Que ce bourdon

Sonnant à la cimaise

De mon front

Il est de braise

Comme un affront

Qui jamais ne sera lavé

 

*

 

Parle au moins parle Gradiva

Que le son de ta voix

Soit le suaire

Qui fera de moi

Ton scapulaire

Car à ton cou

Il ne saurait y avoir

D’autre camée

Que ce souci

Antiquaire

Que cette affliction

Reliquaire

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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1 septembre 2026 2 01 /09 /septembre /2026 06:36
 Être jusqu’au bout du temps

***

 

 

   Ceci, tu le savais depuis au moins le jour de ta naissance, cette absence totale de liberté qui caractérise la marche en avant de l’humanité. Tout était écrit d’avance, tout était tracé sur l’illisible parchemin de l’exister. Souvent tu t’étais posé des questions sur toi, les autres, le monde, trouvant toujours mille explications, mille justifications plus erronées les unes que les autres. Il te fallait cette marge d’erreur, tu en soupçonnais le trajet caché, il te fallait cette illusion au large de ton regard, elle te tirait vers l’aval du temps avec souplesse, délicatesse t’évitant une trop hâtive chute. Tu le sais bien que les hommes sont aveugles, sourds, uniquement obstinés à vivre selon leur ‘volonté’, leurs ‘désirs’ qui brûlent telles des braises. Ils pensent leurs décisions autonomes alors qu’ils ne sont que les esclaves d’une force qui les domine, d’une puissance qui les contraint et oriente chacun de leurs actes, dicte jusqu’au moindre de leurs sentiments.

   Les pas que tu fais aujourd’hui, dans ce genre de paysage minéral hors du temps (tu ne sais en réalité où tu es), étaient déjà gravés dans le marbre gris du Destin. Aujourd’hui, te pensant libre après avoir effectué un choix qui ne dépendait que de toi, chaque pas que tu imprimes sur le sol de poussière n’est que la résultante de la décision de TON Destin. Tu remarqueras, TON, je l’ai orthographié avec des Majuscules, de manière à ce que tu en fasses ta singulière propriété. Ce Destin t’appartient, il te détermine, il oriente ta marche, il dessine la couleur de tes yeux, il creuse les rides de ton front, il pose en toi les plumes légères de l’amour, il te fait toi plus que tu ne le pourrais toi-même.

   Tu marches donc sur un sentier dont tu n’aperçois que le relief. Ce que tes yeux ignorent, ce que ta conscience ne perçoit nullement, c’est que ce jour de lumière qui brille au loin, tel une promesse, est ton dernier jour, celui qui clôt un jeu commencé depuis bien longtemps. Tu en as épuisé tous les tours, tu en as sondé jusqu’au moindre recoin, si bien qu’il ne demeure plus aucune place pour miser sur une couleur, agiter quelque brelan favorable, espérer être sauvé par une quinte royale. Il ne te reste plus que le tapis pour recueillir tes infructueux essais, donner un ultime site à tes manigances. Echec et mat en termes de fous et de rois, si tu préfères. Ne crois nullement que je dis ceci pour te discréditer, pour faire de toi un exemple parmi la vaste marée humaine. Tous les autres, tes semblables, sont logés à la même enseigne. Mais comme toi, ils font une confiance illimitée à leur ‘bonne étoile’ dont ils pensent qu’elle leur sera favorable. Ce que je peux te préciser, c’est que ta fin proche, si tu n’en sens pas distinctement le souffle acide, du moins tu en as une manière d’intuition. Un peu comme si elle était l’ombre qui te suit fidèlement dont tu ne percevrais, parfois, qu’un glissement furtif dont ton dos prendrait acte, dont ta face tournée en direction de l’avenir ne serait guère alertée. Cependant ta relative inconscience ne te dédouanera de rien, le Grand Saut te guette qui sera ton dernier mot.

   Donc tu ne sais où tu es, mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tu sois ! Le paysage est conforme à celui que tracent les dessins de tes rêves, y compris ceux qui te visitent à l’état de veille. Le ciel est bleu pâle, d’une grande pureté, il s’étend à l’infini, pareil à un voile léger. Tu en sens le doux appui sur ton visage, tes yeux s’emplissent de ce baume, ta peau rutile à seulement en percevoir le luxe inouï. As-tu déjà vu un ciel si présent, si immergé en toi ? Vois-tu, il ressort dans le lac de tes yeux, il les teinte d’heureuse attente, il les rend disponibles à l’immense prestige de la vision. Tu as toujours été un voyeur, sinon un voyant, un visionnaire ouvert à l’immense présence des choses. Tu regardes une colline à l’horizon et ce sont toutes les collines du monde qui font leur joyeuse sarabande dans le feston de ta tête.

   Voir est une exception, penses-tu, et combien je te donne raison. Tu vois ton Amante et ce n’est pas seulement elle que tu vois, en chair et en os, mais c’est l’Amour lui-même que tu vois, la sublime Beauté qui te fait face. Lorsque ta vision ramène en toi toutes les sensations qui ont été les tiennes, tu es augmenté de ces vibrations, tu sens en toi comme un subtil gonflement, un genre de calme agitation. Dans l’unique berceau de ton regard, se meuvent à l’envi, telle feuille jaune d’automne, tel labour et sa glaise brillante, tel sourire à toi adressé par une Inconnue croisée au hasard des rues. De simplement regarder, tu te sens plein, investi de la pluralité des choses qui s’essaiment dans le vaste monde.

   C’est étrange, pour ton dernier jour, combien ta marche est facile, presque ailée, elle convoque les sandales de Mercure, le dieu qui traverse l’espace à la vitesse des comètes. Tu aimes ce qui est proche de toi, ce canyon tapissé de roches, semé d’une rare végétation. Une fragrance discrète s’élève de ces minces végétaux chauffés par le soleil. Elle s’enroule autour de toi avec ses effleurements de miel et de nectar. En réalité, nulle séparation entre l’odeur et qui tu es, si bien que tu ne sais plus si c’est ton corps qui est odorant, qui féconde le paysage ou bien si ce sont les effluves des plantes qui viennent à toi et t’emplissent de leur flux. Tu avances dans ton dernier jour avec la même innocence que met un enfant à faire voler son cerf-volant de papier dans l’air taché de lumière. Tu es tout attente du monde, tout attente de ton être. As-tu perçu la netteté des sons de cet environnement si semblable à un désert ? As-tu enregistré quelque part, dans la densité de ton anatomie, le craquement des pierres gonflées de chaleur, leur bruit de grains chutant dans la gorge étroite d’un sablier ?

   Si je te pose la question, c’est que je connais la réponse. Moi, TON Destin, depuis le lieu d’immémoriale présence qui est le mien, je te sais habité de toutes ces richesses qui parsèment l’univers des choses. D’elles tu n’es nullement séparé, elles entrent en toi par les fenêtres de tes yeux, par la porte de ta bouche, par les meurtrières de tes oreilles, par les minuscules trous de tes pores. Tu es en état d’osmose avec le monde et ceci est un grand bonheur, une ivresse, une ambroisie que tu boiras jusqu’à la lie. Tu n’as guère d’autre choix que d’être vivant plus que vivant jusqu’au seuil de ta mort. L’espoir qui fait vivre, c’est ceci, se croire atteint d’un état d’immortalité dont seul Thanatos pourra rompre le charme. Est-ce parce que tu te sens au bord de l’abîme que les événements s’impriment en toi avec une telle félicité ? Est-ce parce que tu es mortel que la vie se donne avec autant de générosité ?

   Ce mince ruban d’eau qui serpente tout en bas de la vallée de pierres, non seulement il reproduit le réseau de ton flux sanguin, il est le fluide qui te traverse de part en part, le liquide dont tu sens le subtil battement à l’intérieur même de ton cœur, dans les canaux serrés de tes artères, de tes veines. N’est-ce pas tout de même extraordinaire cette fusion, au creux de toi, de ce qui, d’ordinaire, t’est étranger, extérieur ? Pour user d’une métaphore, je dirais que c’est un peu comme si tu avais abaissé ton pont-levis, ouvert tes barbacanes, disposé ton donjon à accueillir tout ce qui veut bien s’y assembler, tout ce qui est porteur d’un sens dont tu attends la venue depuis toujours, l’indispensable complément de ta foncière solitude. Car tu le sais bien, tout homme, toute femme sur Terre, ne sont que d’immenses solitudes que calme parfois une rencontre, qu’apaise un amour, mais toujours le sentiment de déshérence revient qui signe l’inévitable condition de notre essence. Et, du reste, y aurait-il lieu de se désoler de cette évidence ? Non. Se révolte-t-on contre le nuage qui passe, la pluie qui tombe, la cime de la montagne que nous cache la nuée ?

   Tes pas suivent tes pas. Ils décomptent ton temps. Les gouttes se succèdent dans la clepsydre jusqu’à l’épuisement qui ne saurait tarder. Maintenant tu es sorti du canyon, un horizon s’élargit qui pousse ton esquisse jusqu’à n’être plus qu’un détail du paysage. Peut-être cette herbe rase, cette mousse au bord de l’eau, ce lichen accroché à un bois éolien blanchi par les ans. Quelques nuages se sont levés. Ils sont les ponctuations de ton être, tes lointains interlocuteurs. Ils font une mousse blanche tout autour de tes pensées. Plus même, ils sont tes pensées, qui flottent au plus haut de l’azur. Couchées sous le ciel, des montagnes bistres, parcourues en maints endroits de balafres, de failles sombres, elles sont l’écho de tes souffrances anciennes, peut-être de ta douleur présente.

   Oui, je parle de douleur pour la simple raison que cette dernière est l’envers de la joie qui t’habite. Il n’y a de pure joie que dans les âmes détachées du corps, dans les esprits libérés de leurs habituelles attaches, dans l’imaginaire habile à tresser toutes les séductions possibles. Il faut bien qu’il y ait un malheur inscrit quelque part en ta chair puisque celle-ci est hautement mortelle qui, chaque jour qui passe, connaît davantage sa rémission, éprouve sa chute future. Et c’est ceci qui est paradoxal : plus la joie brille, plus la tristesse qui lui correspond est attentive à étendre les voiles du Néant qui s’approche à pas de velours.

   Tu es ce fragment du monde en attente de toi, tu es cette vibration inaccomplie qui se désespère de ne jamais parvenir à sa totalité. Tu ouvres ton corps à la manière d’une vaste coquille où résonneront toutes les voix, où s’abriteront tous les bruits, où pulluleront tous les silences. Ce fleuve, là-bas, qui dessine son cours parsemé d’ilots, cette vaste plaine de graviers et de cailloux, ces lumières au ras du sol, ces attouchements de l’air, ces mouvements du rien et de l’inapparent, tu veux t’en saisir comme de tes derniers biens. Certes ils sont à toi comme tu es en eux en une identique parution des choses sur la scène multiple, chatoyante du vivant en ses plus belles manifestations.

   Ton heure dernière sera celle qui clôturera le sens de ton existence. En attendant, tu fais moisson de tout et, pour l’observateur anonyme que je suis, cette hâte que tu mets à faire provision de ce qui vient à toi, eh bien c’est l’image même du Tragique. Le Tragique est toujours ceci que manigance le Destin, lequel ourdit dans ton dos, à ton insu, la toile qui enveloppera ton corps de momie quand tu remettras aux dieux de l’Olympe l’âme dont ils t’avaient fait le don, espérant que tu en ferais bon usage. Médite bien quant à la valeur de tes derniers pas. Te mèneront-ils en Enfer ? Te conduiront-ils au Paradis ? Ou bien seras-tu en pénitence au Purgatoire ? Toi seul le sais qui as vécu de telle ou de telle manière. Il est encore temps, tant que tu n’as pas franchi le Rubicon, de te distinguer par la grâce d’une belle œuvre, d’un geste singulier, d’une haute pensée. Tu as toute la vie devant toi ! Elle brille encore d’un lumineux éclat. Regarde ce qui t’attend au-delà du vaste horizon courbe : l’immense liberté des Morts. Oui, l’immense !

  

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