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19 septembre 2026 6 19 /09 /septembre /2026 07:25
Fille à la pipistrelle.

                                                                     Œuvre : André Maynet.

 

   Le regard voulait connaître. Le regard voulait forer. Alors il a aiguisé ses diamants, percuté la Terre et érodé tout ce qui venait, les arbres, les routes, les ponts, les viaducs de fer qui enjambaient les vallées où vivaient les hommes. Le regard voulait savoir jusqu’à l’infime. Il y a tant de mystère assemblé dans le grain de poussière, dans la corne érectile du lucane, dans le nuage qui se plie sous la morsure du vent. C’est si terrible d’être en dehors des choses et de n’en posséder que la brillante pellicule, le simple reflet, la fuyante lunaison et les nervures déjà rongées de finitude. Au début, cela avait été comme cela. Il y avait eu les ruisseaux étincelants, les crêtes mauves des montagnes, le sable jaune du désert, le balancement des palmiers dans le vent, la gorge palpitante de l’iguane, les yeux des femmes pareils à des perles de topaze. Tout cela vous dévisageait avec une belle insolence et il n’y avait vraiment rien à faire contre cette beauté-là. Rien n’était saisissable, sauf l’eau du ruisseau et les mains en ressortaient humides et désolées. Sauf le rire de l’amante et il n’y avait plus sur le mur de la chambre que les stigmates de la passion et les vergetures incisant les aires de ciment. Tout fuyait, tout s’écoulait vers l’aval du temps avec sa faible cantilène et l’espace étrécissait à la mesure de son propre désarroi. Et les hommes erraient le long des villes, au bord des terrains vagues avec les yeux emplis d’une sève blanche comme si leur propre substance intérieure s’était éparpillée parmi les confluences de l’air. Et les femmes aux mains diaphanes embrassaient le vide et leurs pieds en ventouse n’aspiraient que le limon et la vase de l’ennui. En ce temps-là d’irrésolution, c’était un réel problème que d’exister et de faire avancer son destin au milieu de ce monde sans repères.

Le regard voulait connaître. Voici, par exemple, ce que l’on apercevait dans un de ces villages sans nom. Un vieux magasin à la peinture défraîchie portant l’enseigne L’Atelier de l’Ange, ses teintes compassées, d’une autre époque, peut-être celle ou encore être homme, être femme avec de la lumière dans les yeux et des projets d’avenir constituait une vraie ligne de vie, une possible éthique. Les lianes croulaient contre la vitrine semée de poussière et de vieux cadres bringuebalaient sous la poussée d’antiques courants d’air. Il y avait, aussi, un mur lépreux dans lequel se découpait ce qui, autrefois, avait été une pizzéria, un bouquet de fleurs artificielles pendant d’un auvent de tôle, des volets peints en rouge, des canisses tenant lieu de parement, une porte vitrée, des affiches multicolores et les carreaux brisés disaient la perte du sens, l’abandon du four aux pierres arrondies, l’inutilité de la large pelle de bois, la fin de la levée de la pâte qui nourrissait les Visiteurs avec ses olives noires et les lames brunes de ses anchois. C’était si déroutant de voir cette manière de débâcle dont on ne percevait ni l’origine ni la fin. Enfin, dans ce bourg de négociants qui n’était plus qu’une cour des miracles vides de ses miracles, un panneau de carton pendait de guingois derrière le cadre d’une fenêtre à la couleur de mélancolie, avec la photo d’une marmotte et l’inscription, à la main, Fermé pour hibernation. A bientôt. Et le problème, c’est que le bientôt paraissait sans avenir. Comme une bouteille jetée à la mer, dépourvue de message, qu’un passant pousserait du bout du pied afin qu’elle pût connaître d’autres rivages, d’autres aventures dont l’épilogue était celé par avance.

Mais, cependant, tout espoir n’était pas perdu et, si le regard voulait connaître, il lui était encore donné de le faire, ici, au centre de cette tabula rasa, sur le seuil de cette boutique aux cadres ouvragés à l’ancienne, aux vitres emplies de bulles et d’irisations, en haut d’une escalier aux marches descellées (ceci, les yeux ne le voyaient pas vraiment, sauf ceux de l’imaginaire), marches sur lesquelles, dans une posture pour le moins étrange, se tenait une Jeune Figure dont, apparemment, l’âge nubile venait tout juste d’être atteint, dans la posture touchante d’un corps gracile, fluet, semblable à un archet de violon. Ses cheveux bruns, disposés de chaque côté de son visage sans qu’un soin particulier eût présidé à leur disposition (on aurait dit qu’elle sortait de sous la douche), doux visage oblong à l’allure de Colombine, membres aussi fragiles que ceux d’une mante, vêtue d’une mince culotte qui laissait deviner sa troublante féminité, un seul bas voilant sa jambe droite, paire de baskets liées aux pieds, cette Forme donc était si abstraite qu’on l’eût facilement confondue avec le dénuement des pierres alentour comme si elle en avait été la simple émanation. Peut-être l’était-elle ? Ou alors une cariatide qui se serait évadée de son chapiteau de marbre. La première vue autorisait cette fantaisiste supposition. A hauteur de sa poitrine dont on devinait qu’elle devait être aussi discrète que celle de l’androgyne, se situait un ouvrage de forte dimension, pareil à ces imposants incunables que les copistes médiévaux posaient sur leurs lutrins. Dans le bloc des pages de droite était découpé un profond quadrilatère muni, en son fond, d’une grille comme on les trouvait dans les anciennes geôles. Figurait-elle une claustration, une impossible sortie en direction de l’avenir ?

Et, le plus étrange dans cette scène si figée, si hiératique qu’on l’eût facilement prise pour la résurgence d’un théâtre antique sur le proscenium duquel se déroulait une incompréhensible tragédie, surgie des pages mêmes de l’ouvrage, une pipistrelle déployait sa ramure noirâtre, naseaux étroits, oreilles lancéolées, minuscule langue rose entre les sabres des dents blanches. Et ceci constituait un tableau si étonnant, si puissamment esthétique que nul n’aurait songé qu’il s’agissait d’une Figurine de chair et de sang et d’une chauve-souris habitant une caverne avec la kyrielle de ses congénères pendues têtes en bas. Et, devant cette scène quasiment fantastique, l’on eût pu s’interroger le restant de sa vie que ceci n’aurait nullement suffi à résoudre l’énigme. Ici, dans ce village déserté de ses habitants, parfois, les soirs de pleine lune, de caverneuses voix issues des vieux murs racontaient la légende dont elle était le centre. En réalité, la Fille à la pipistrelle n’était plus de ce monde-ci. Elle n’était qu’un reflet d’un outre-monde, un écho imprimant son infime parole dans la marche des jours. Elle revivifiait cet ancien symbole d’un être pourvu de longévité, vivant dans le fond des cavernes, ce passage vers le domaine des Immortels. Immortelle elle-même, son royaume était l’éternité, son lieu l’espace de tous les espaces. Le regard voulait connaître. Il avait enfin connu ce qui, jamais, ne pouvait l’être : l’invisible fuite du temps !

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18 septembre 2026 5 18 /09 /septembre /2026 07:24
Rouge écriture.

Lettre rouge

Œuvre : Dongni Hou

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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17 septembre 2026 4 17 /09 /septembre /2026 07:13
Esquisse d’une peine

Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

Toi l’Esseulée

Comment pouvait-on te rejoindre

Tu semblais si enclose en toi

Plongée dans une méditation

Qui sans doute te dépassait

Où étais-tu donc

Qui ne pouvait se dire

Dans quel lieu d’étrangeté

Dans quel temps tissé de rien

Et ce cruel silence autour

Et cette meute de bruits dedans

Qui devait forer

En ton corps

L’incision d’un deuil

 

*

 

Vois-tu te regardant

Je me reculais insensiblement

De manière à te saisir

En ton entièreté

Mais était-ce au moins

Possible

Aperçoit-on jamais quelqu’un

Avec son passé

Son présent

Son futur

Le temps est cette idée

 En fuite d’elle-même

On cherche l’instant

Et l’on ne trouve

Qu’un peu de poussière

Le gris d’une fumée

Se perdant

Dans le corridor

Des nuages

 

*

 

Te sais-tu au moins

Nommée

Par mes soins

Entourée

 Des plus exactes attentions

Placée dans l’écrin

Qui s’essaie

Au verbe du monde

Il est si étrange

De ne rencontrer

Que la fugue des choses

Un massif de cheveux

Dans le noir

Des épaules d’albâtre

Leur chute dans le jour rare

L’angle des bras

Tel une tristesse

Les mains crochetées

Aux genoux

Suppliantes

Révulsées

Atteintes d’hébétude

Le fût des jambes planté

Dans l’indifférence du sol

Comment aborder tout ceci

Hors les mots de la déréliction

 

*

 

Autour de toi je vois ceci

Qui je suppose te rend

Invisible

A toi-même

Aux autres

Le ciel en coulée sombre

Est-ce un bronze

Un vert-de-gris

Sa nuance est si austère

Son air si dense

Jaune l’horizon

Où ne se découpent

Que des étrangetés

Un temple est posé là-devant

Avec son fronton si régulier

Une horloge y a suspendu

Son heure

Sans doute destinale

Sans doute d’effroi

Puis le noir des arcades

Mystère gonflé d’ombre

Une galerie teintée de cendre

Aux colonnes démesurées

Hautaines

Sidérées

Engluées

Dans leur propre matière

Ombres longues décidées

À entailler

À dépecer

À tuer

Le sang est déjà présent

Le long des coursives de pierre

 

*

 

Deux hommes en discussion

Mais s’agit-il de figures humaines

Leur rigidité est telle

On dirait les Marionnettes

De la Mort

Ne disent rien d’autre

Que leur absence

Des causeries des gens ordinaires

Leur funeste préoccupation

T’attendent-ils

Toi L’Insurgée

Pour te conduire à trépas

Ton immobilité est si grande

La démesure d’un marbre

La fermeture de la statue

A autre chose que son secret

Un triangle

Un rectangle d’ombre

La découpe blanche

 D’une fontaine

Une eau noire y brille

D’un inquiétant éclat

Autour la terre est un tapis

De haute laine

Qui ne laisse passer

Nul son qui viendrait

De l’abîme

En réalité il est

En toi

Vacant

Librement ouvert à ta venue

Il est l’écart qui te sépare

De ta propre présence

Es-tu autre qu’une esquisse

Sur une toile

Nous n’attendons qu’un signe

Pour venir t’y rejoindre

Sais-tu le peu de réel

Qui nous habite

Nous aussi sommes

Des songes

Des scansions que le temps

Aurait dispersées

Au hasard des routes

Longuement

Nous errons

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 septembre 2026 3 16 /09 /septembre /2026 07:15
J’ai écrit ton nom

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

J’ai écrit ton nom

sur de hautes falaises,

là où le ciel n’avait

 plus d’appui.

J’ai écrit ton nom

aux cimaises du jour,

à l’heure levante

où dorment les hommes.

J’ai écrit ton nom

dans le sable des dunes,

sur les sentiers semés d’herbe,

au creux des blanches dolines.

 

J’ai écrit ton nom

aux margelles des fontaines,

là où l’ombre devient blanche,

où parle le silence.

Ton nom je l’ai gravé

 dans le marbre doux de la glaise,

sur les clartés étoilées du bronze,

dans les coulures d’encre.

Ton nom je l’ai chanté

parmi le conciliabule

des mouches,

au plein

des fêtes dionysiaques,

 au revers des feuilles.

Ton nom j’en ai fait

de subtiles vrilles

pareilles à ces lianes

qui épousent les rameaux.

 

Ton nom, oui,

 l’Imprononçable,

celui toujours en fuite de soi,

 je l’ai murmuré au sein

 des conques marines,

dans la pulpe verte des oasis,

sur les hauts plateaux

où glisse la lumière.

 

Toi à qui je destinais

mes gestes,

ma voix,

 le lac gris de mes yeux,

 pouvais-tu, au moins,

en saisir la fugue,

en goûter la singulière fragrance ?

Ton nom je l’ai vu surgir

 au bout de mon stylet,

creuser la feuille de cuivre,

mordre le métal,

 puis fondre au loin

dans une brume légère.

 

Toi, l’Impalpable,

 sais-tu au moins

qu’à chaque instant

qui passe,

des milliers de lèvres

prononcent

les contours de ton être,

que des milliers de gorges

se serrent à seulement

évoquer qui tu es,

que des milliers de larmes

sont chaque jour versées

pour insuffisamment

 t’amener à la présence ?

 

 Ton nom de vent,

nul ne peut s’en dire

possesseur.

Ton nom de feu,

bien des quidams

 s’y sont brûlés.

Ton nom de glace

se consume telle l’étoile

 au fond de la galaxie.

Ton nom de rien,

pourtant,

 emplit le vide

qui devient

 pure offrande de soi.

Ton nom,

chaque heure qui passe,

trouve son écho

tout en haut d’un parchemin,

connaît son rayonnement

dans l’espace

entre deux âmes,

brûle dans le rougeoiement

du désir.

 

Qui n’a jamais prononcé

ton nom

vit un enfer sur Terre.

Qui n’a jamais entendu

ton nom

est comme le paralytique

soudé à son immobile lieu.

Qui n’a jamais rêvé

ton nom

est pareil au mendiant

aux mains nues.

 

J’ai écrit ton nom

sur les pages de mes livres,

sur mes cahiers d’enfant,

je l’ai inscrit

sur mes plumiers d’écolier.

Encore il résonne

dans le vestibule

de ma mémoire,

 il fait ses belles

confluences,

il fait bourgeonner

ses somptueuses

réminiscences.

 

J’ai écrit ton nom

au fronton des musées,

 sur le marbre luisant

des péristyles,

sur le tranchant

des silex,

dans l’hélice de gemme

des fossiles,

sur les cailloux bleus

des moraines,

sur les bâtons percés

de nos ancêtres.

Je l’ai écrit sur le seuil

des jardins,

sur la pierre

des portiques,

j’en ai fait

de brefs aphorismes,

des formules lapidaires

 presqu’effacées

sur quelque évanouissante Babel.

 

Je l’ai fait résonner

dans les boyaux des grottes,

sur les draperies de calcite,

sur les colonnes de cristal

où repose le vaste pied du monde.

Vois-tu, Toi qui fuis

à l’horizon des choses,

as-tu bien conscience de ta valeur,

connais-tu l’amplitude

de ta puissance,

as-tu seulement

l’idée du royaume

dont tu es le héraut ?

 

Ou bien es-tu si Illisible

que tu ne parviens nullement

 à ton propre déchiffrement,

hiéroglyphe flottant

dans l’immense nacelle

 de l’univers ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les hommes s’essaient

à écrire ton nom,

leur main tremble-t-elle ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les femmes

t’inscrivent dans leur voix,

se lève un bruit

pareil à un sanglot ?

 Pourquoi, lorsqu’un enfant

 balbutie ton nom,

ce dernier devient

 si évanescent,

 tout juste un ris de vent

à la face d’un lac ?

 

Aujourd’hui, vois-tu,

 au seuil de l’année nouvelle,

 j’ai décidé de t’écrire

 un court poème,

un genre de rituel,

peut-être de vœu intime

qui m’accompagnera

et, je l’espère,

me comblera.

 

Au seuil de l’An Neuf

Magique Présence

Oseras-tu encore m’ignorer ?

Un seul geste de toi, pourtant,

Rimerait avec bonheur.

 

Oui, avec BONHEUR

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15 septembre 2026 2 15 /09 /septembre /2026 07:16
Les nuits de pleine lune.

« La plénitude »

Œuvre : Sandrine Blaisot - 2012

***

La lumière commençait à décliner sur Calentia, teintant de rouille les cubes des maisons. Les lampes n’étaient pas encore allumées dans le village et les passants déambulaient dans la fraîcheur naissante. Les cafés commençaient à bruire dans le genre des élytres et des garçons vêtus de noir disposaient, sur les tables, des napperons de papier qu’ils assujettissaient avec des galets. Quelques bougies, auréolées de blancheur, faisaient couler leur suif en d’étranges larmes sur la pente verte des bouteilles. Dans le port, les bateaux couchés sur le flanc, semblaient dormir pour l’éternité, alors que quelques goélands, criaillant, décrivaient de larges cercles au-dessus de l’eau qui s’habillait de mauve. Sous les arbres aux larges palmes quelques vieux, dans leurs habits de choucas, palabraient sans fin, refaisant le monde à coups de langue et d’assertions définitives. A cette heure du jour, c’était comme si le dôme du ciel, cette immense vitre courbe, avait commencé sa reptation vers la terre en un bien étonnant accouplement. Le langage, piégé, ricochait en syllabes rondes qui terminaient leur course, quelque part, au loin, entre les meutes noires des îlots. Aux terrasses, des amoureux échangeaient des baisers et cela faisait comme un doux clapotis qui n’en finissait de retomber, pareil au grésil dans l’aube d’hiver. C’était l’heure immobile, le temps cotonneux qui s’effilochait longuement en attente de la nuit. Partout, aux terrasses envahies de grappes de bougainvillées, autour des ferrures torsadées des balcons, sur les plaques de schiste des rues, sur les cimaises des fronts des existants, le crépuscule faisait sa petite musique et l’on aurait cru au souffle d’une flûte andine sous l’image du ciel.

Joselito - il venait juste d’avoir huit ans -, aimait cette heure entre toutes, ces secondes suspendues dans l’espace à la façon de grains de raisin pleins de sucs odorants et de jus sucré. Il suffisait d’appuyer sur la peau et un nectar s’en dégageait qui faisait frémir les papilles, s’ouvrir les yeux sur les beautés du monde. Il suffisait d’ouvrir les mains et la lumière couchante se déposait là, au creux des mains, à la manière d’une offrande multiple. Car il n’y avait rien de mieux que la lumière, rien qui rassurait plus, rien qui comblait autant le corps, le faisait se gonfler sous la pression de l’ombre qui, partout, étendait ses ramures, glissait ses pieds pareils à des infinités de radicelles sous la voûte des pieds. Rien sauf les arbres. Les arbres aux troncs comme des peaux d’immenses reptiles, aux racines blanches qui avançaient dans la terre et l’éclairaient en des tunnels mystérieux, en des pertes semblables aux eaux qui disparaissaient dans une faille du sol. Puis ressortaient, métamorphosées, encore chargées des phosphorescences des roches, quelque part sous le frais des ombrages.

Les nuits de pleine lune - c’est elles que Joselito préférait -, lorsque l’astre était gonflé, empli d’une brillante laitance jusqu’à son bord ultime, le jeune garçon quittait le seuil de sa maison, emportant seulement une natte de paille, un sac de toile, quelques pommes et des noix. Il avait hâte de dépasser les touffes sombres des dernières habitations, leurs pans d’ombre où, parfois, s’égouttait comme une résine bleue qui, en réalité, n’était que le clair-obscur des murs enduits de chaux. Il aimait cette clarté pareille à un effleurement, à une souple tension, au rythme d’une berceuse. Sauf les fuyantes silhouettes de chats étiques dans les gorges des ruelles, le hululement d’un chat-huant quelque part sur la colline, le raclement d’un sabot attardé sur le sol de pierre, rien ne paraissait que l’enchantement lunaire, son glacis sur la plaque lisse de la mer, ses moirures, au loin, là où basculait la ligne d’horizon. Joselito se laissait porter par les douces vagues de lumière et ses pieds nus escaladaient le sol de poussière comme s’il s’était agi du moutonnement des nuages. Il distinguait les minuscules enclos où poussaient les ceps noueux des vignes, les fûts qui servaient à recueillir l’eau, les cabanes de planches où les hommes remisaient leurs outils et quelques provisions. Dans l’espèce de demi-jour qui flottait à ras du sol, il apercevait les feuilles duveteuses des amandiers, leurs coques comme des yeux clos sur un rêve infini. S’il n’avait eu le désir de se rendre à la clairière, il aurait pu se lover là, contre le murmure vert-de-gris d’un amandier et mâcher ses noix en regardant le voile du ciel faire son lent écoulement.

Joselito, maintenant, a dépassé les dernières traces des activités des hommes. Il arrive là où la garrigue s’éclaircit, semée de quelques touffes de genêts et des affleurements blancs du calcaire. La clairière est muette, pareille à un grand cercle de famille qui aurait posé son campement pour la nuit. On est si loin, ici, des préoccupations, des haines, des envies, des tracasseries du monde. La lune baigne tout dans une écume grise et les choses paraissent liées dans une harmonie, un souci de recevoir le bonheur et de n’en point sortir. La couronne des arbres est une à peine présence, un genre d’effeuillement faisant ses chutes lentes dans un rêve suspendu, un imaginaire serein.

Les nuits de pleine lune.

Au milieu du cercle, inondé de clarté, est l’arbre plusieurs fois séculaire, l’arbre tutélaire, le géant qui tend ses infinités de bras dans les multiples dimensions de l’espace. C’est comme une explosion, un étoilement, une dispersion de spores fécondant la terre. Elevé sur un monticule, il règne, libre, puissant. Non dans la domination, dans l’assurance de soi qui oblige et contraint, dans la puissance qui aliène. Seulement dans l’évidence d’être et de demeurer, là, dans cette « multiple splendeur » qui fait les yeux brillants des hommes, leur regard de soie, leur disposition à tout ce qui croît et porte l’espoir au sein des vivants. Joselito, sous le pétillement des étoiles, s’emplit de ce spectacle dont il ne se lasse pas. Cela gonfle en lui, cela fait ses étalements lacustres, cela déplie les sentiments jusqu’à satiété, cela s’irise sur l’arc de ses pupilles. Le suc de la pomme cascade gaiement vers l’aval de sa gorge, filet d’eau imperceptible qui navigue de concert avec cela qui se révèle et porte au-delà de soi, aux frontières du perceptible. Le jeune garçon est entièrement lui, d’abord, cette jeune vie en train de s’éployer partout où une place est disponible. Mais il est aussi l’arbre, la foule des arbres qui sont plantés dans le ciel, au-dessus des collines, dans les vallées où coule l’eau noire avec les reflets des feuilles. Cet arbre contient tous les autres. Il est, à la fois, châtaignier à l’imposante ossature, aux ramifications complexes qui colonisent les lames d’air. Il est palmier, l’arbre-roi faisant balancer ses lances aiguës dans le silence des oasis. Il est chêne-liège avec son tronc semé de taches de sang, de longues coulures de rouille, ses desquamations comme la peau d’un animal antédiluvien. Il est baobab avec son énorme fût, ses étranges cheveux ébouriffés dans la touffeur des heures. Il est olivier tortueux comme les sentiers de chèvres, avec ses boursouflures, ses racines qui courent en zigzag au ras du sol. Il est cet arbre multiple et il est, avant tout, cette profusion dans l’espace, cette manière de projection de la vie dans tous les azimuts qui se présentent aux horizons de la terre. Il est, surtout, plénitude, sentiment dont Joselito est porteur avec simplicité, naturel, tout comme la mouette vole dans l’eau claire du ciel sans même s’apercevoir qu’elle vole. Alors, lorsque les étoiles s’éteignent les unes après les autres, que la lune ferme son œil, qu’une clarté pointe à l’horizon, Joselito prend sa natte, son sac de toile et redescend vers le logis des hommes. Sur la mer, au milieu d’une traîne de corail, les premières barques de pêche qui rentrent au port, leurs voiles tendues sous le vent. C’est l’heure majestueuse du retour des choses dans leur orbe de présence. Tout repose dans tout avec facilité. Bientôt les hommes se lèveront avec des rêves accrochés à leurs jambes gourdes. Pour l’hôte de la clairière, l’heure sera venue de regagner la maison encore abritée dans l’ombre. De gagner le lit et d’y poser ces doigts de géants qui fécondent les songes à seulement les faire venir dans la conque de sa tête. Il y a beaucoup à voir, alors. Beaucoup à espérer.

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14 septembre 2026 1 14 /09 /septembre /2026 08:07
« Sous ma peau. »

« Under my skin ».

« Et s’il y avait, sous nos plus épaisses carapaces,

la sensibilité qui fait de nous, de nous tous, des êtres… »

Photographie : Alain Beauvois.

L’en-dehors - L’écorce.

« Sous ma peau. »

Façade de l'Hôtel Altenloh.

Futur musée Magritte- Bruxelles.

Source : IPSEAA - Montpellier.

Afin de jouer en écho avec cette belle photographie d’Alain Beauvois (dont il nous précise la fonction symbolique, l’écorce tenant le rôle de la peau humaine, alors que l’aubier en serait la chair, là où s’inscrit l’être en sa vérité), il nous faut faire référence à la bâche en trompe l’œil qui s’étale sur la façade du futur Musée Magritte à Bruxelles. Donc aller voir du côté du surréalisme de manière à faire apparaître ce réalisme que nous pensons tenir sous l’autorité de notre regard alors que, toujours en fuite, il se réaménage constamment sans que nous puissions en fixer l’esquisse comme on le ferait d’un objet sur la plaque aux sels d’argent. On y voit une façade aux multiples fenêtres, deux pans de rideaux virtuels s’ouvrant sur une œuvre emblématique du peintre belge, « L'Empire des lumières ». Une rapide saisie herméneutique nous permettra de comprendre la rhétorique allusive de cette toile qui nous invite à écarter le voile qui recouvre le réel de façon à pénétrer dans cet « Empire des lumières » dont on aura compris qu’il est un autre nom pour la vérité de ce qui est. Merveille du symbole qui, en une seule appréhension du regard, une unique saisie de l’esprit nous conduit au plein des choses, là où le sens brille avec la belle impertinence d’un cristal. Et notre compréhension est d’autant plus aidée en ceci que la référence au rideau de théâtre nous montre combien il faut dépasser la croûte des apparences, percer la vitre de l’illusion et surgir au sein de la scène même, là où bat le cœur de la tragédie dont l’acteur est la figure allégorique. Seul l’aubier, cette chair tendre et fragile, infiniment dissimulée, nous offre le luxe d’un contenu inaltéré sur lequel peuvent venir se greffer les prédicats de l’exister dont la chose s’accommodera pour se présenter à nous selon tel ou tel phénomène.

L’en-dehors, toujours soumis aux aléas des actions extérieures, aux bruits, aux mouvements, aux métamorphoses successives sera soumis à un remodelage constant qui altérera sa pureté originelle. Perpétuelle dialectique de l’être et de l’exister dont la peau humaine, elle aussi, est l’étonnante historiographie. Tel homme au visage buriné, aux rides profondes traversant son front tels des sillons, aux cernes bistres sous les yeux, aux vergetures mangeant les joues, aux cicatrices à peine dissimulées sous le chaume d’une barbe chenue, tous ces signes patents d’une existence, que nous disent-ils sous cette esthétique sûrement belle qui aille au-delà de ce constat, de cette évidence architecturale, de cette présence figurative, de cette exposition d’une forme à laquelle nous nous attachons comme si elle était le dernier terme du lexique humain ? Car il y a mieux à voir que cette beauté somme toute relative. Il y a mieux à découvrir si notre vision, se décalant de ce réel aussi dense que têtu, parvient à se libérer du joug des perceptions et sensations immédiates. C’est toujours ainsi, le coquillage ne livre jamais son corail qu’à insérer entre ses valves la lame de la lucidité, l’intelligence d’un regard en quête d’autre chose que de cette surface lisse et trompeuse sur laquelle, toujours, nous échouons à comprendre. Tant que nous n’avons pas percé l’opercule, nous demeurons prisonniers d’images qui nous aveuglent et nous présentent leurs propres reflets comme la dernière page d’un livre portant le mot « Fin », l’épilogue accomplissant la fable en son ultime demeure.

L’en-dedans - L’aubier.

Mais reprenons l’image de ce visage humain, peu importe lequel, qu’il nous soit connu, que nous l’ayons aperçu dans la rue ou bien sur les pages glacées d’une revue. Combien sa présence nous étonne. Combien son aspect nous émeut. Certes la beauté est toujours une épreuve qui nous met en demeure de décrypter son sens, de faire un effort pour la soutenir du regard, l’installer au centre de la conscience et en faire le lieu d’une connaissance. Car, s’il y a de la beauté, elle existe moins en soi que parce que nous l’avons reconnue comme telle, que nous l’avons posée devant nous comme une marque insigne de l’humain en sa présence et de l’inaltérable rayonnement dont il est le tremplin. La beauté est la condition même par laquelle échapper aux apories dont la vie est prodigue, depuis la souffrance, la maladie jusqu’à la « maladie de la mort » dont, jamais aucune thérapeutique ne nous sauvera. La finitude est l’espace d’une telle incompréhension qu’il nous faut jouer avec elle, lui tendre des pièges constants, procéder par esquives, s’occuper, créer, aimer, vivre enfin pour que, mise à l’écart, elle se tienne à distance et suspende le souffle glacial du néant. Vivre est un vertige qui ne saurait s’accommoder du premier mirage, de bulles crevant à la surface des étangs, du poudroiement de l’heure, de la résille de glace ou du frimas semant les boqueteaux, du grésillement de la lumière dans l’aube neuve, du vol suspendu du colibri dans l’air tendu comme une soie. Il faut la déchirure, il faut l’entaille, le scalpel qui glisse sous la vergeture, la lame qui avance sous la cicatrice, en cherche la racine, le trépan qui creuse sous les orbites les poches des cernes, y trouve les stigmates premiers, les tellurismes, les peurs pliées en boule, mais aussi les joies immédiates, la cascade des pleurs, le gonflement de la sève lacrymale au contact de la démesure du monde, de son incroyable splendeur que côtoie la fermeture, que clôt le doute rongeant de son acide la plus discrète des certitudes. Nous sommes des funambules aux pieds poudrés de blanc qui avancent au rythme de leur balancier, une oscillation suivant l’autre, une progression attendant la suivante, toujours dans cette marge d’incertitude, dans cet écartèlement entre l’aubier de notre chair intime, la carapace de notre écorce dont nous faisons le portrait que nous tendons aux autres, au monde mais dont nous savons qu’il est fragile, soumis à l’estompe, manière de lavis, d’aquarelle légère flottant dans le battement de l’instant.

Le long de cette brève méditation, nous n’avons pas seulement ouvert la dimension d’une esthétique (toute apparition, par nature est de cet ordre, aussi bien l’œuvre aboutie, le fruit gonflé d’une belle ambroisie que le marais putride du siècle décadent), mais nous avons aussi marché sur la corde raide d’une éthique puisqu’un questionnement a eu lieu qui, par signes interposés (rides, vergetures, cicatrices) a fait surgir cette indispensable ouverture d’esprit au travers de laquelle se dessine la réflexion humaine qui interroge les fondements et nous porte au-devant de nous, dans cette belle aventure de l’exister. Nous avons seulement entr’ouvert une mince partie de ce rideau de scène qui symbolise si bien la marche du monde. Un instant nous aurons été les spectateurs d’une pièce qui ne se déroule pas seulement en-dehors de nous, mais aussi, mais surtout en-dedans, dans ce creuset de la conscience qui jamais ne s’éteint, l’ombre nous envahît-elle de ses funestes ailes. Toujours un aubier sous l’écorce. Toujours une sensibilité sous la raison. Toujours une sensation, un pathos pareils à une source dont nos yeux distraits ne voient que la résurgence au soleil. Le sachant ou bien à notre insu, nous sommes des explorateurs de la nuit, tout comme le poète qui y trouve le germe même de sa puissance. Or nous aimons la poésie, cette étoile au sein du cosmos !

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13 septembre 2026 7 13 /09 /septembre /2026 12:17
La robe verte et le pari de l’interprétation

*

Concept d’Objet dans la pensée de Gleizes et Metzinger :

« Les objets se forment dans l’esprit »

 

(L’aventure de l’art au XX° siècle)

*

      « Les objets se forment dans l’esprit », nous disent les Auteurs. Et, loin d’être gratuite, cette assertion nous oblige à penser plus avant la façon dont le Monde se présentant à nous, l’Œuvre en l’occurrence, nous les saisissons, le Monde, l’Œuvre afin que, leur étrangeté se dissipant, nous puissions les faire nôtres, du moins en l’estime d’une première approche. Outre la véritable essence des « objets », dont la question est posée, sont-ils réels ? sont-ils imaginaires ?, c’est bien notre intime relation aux choses qui est questionnée en sa plus effective singularité. Donc, faisant l’hypothèse de la formation desdits objets en l’esprit (nous abondons dans le sens de cette thèse), sans doute convient-il de dresser le mince scénario selon lequel nous nous approprions leur nature, la confiant à la nôtre (nature), à des fins de connaissance.

  

   Nous ferons des mots « esprit », « âme », « intellect » des notions quasi synonymes, arguant du fait que toutes ces essences tissées d’imaginaire, s’abreuvent à une source identique. Ce qui est à préciser avec conviction, c’est que la conscience prise à un instant « T » de son histoire, n’est, en aucune manière, une feuille vierge sur laquelle aucun signe n’aurait été apposé. Bien au contraire son être est le point de convergence, le lieu de fusion d’une kyrielle de perceptions-sensations, d’une foule de souvenirs, d’une multitude d’évènements qui, jusqu’ici, en ont constitué la trame. Et ceci n’est nullement anodin quant à notre prise en compte de ce qui, présentement vient à nous, cette Œuvre sur laquelle nous allons essayer de méditer. Ce que nous amenons, à pas feutrés, n’est rien d’autre que le phénomène de l’interprétation d’une réalité auquel chacun, chacune est soumis à hauteur de qui il est, mais cette mince meurtrière temporelle du présent ne saurait suffire, c’est aussi le « qui-nous-avons-été » qui est mis en jeu au travers des sédiments de notre mémoire et autres réminiscences, au travers de nos singulières affinités, au travers de tout ce qui a contribué à façonner notre fragile argile humaine.

  

   Abordant le thème interprétatif à l’aune de notre propre historialité, nous nous apercevons combien le ressenti éprouvé à la rencontre d’une Œuvre diverge du tout au tout selon qu’il s’agit

 

du Soi, du Soi de l’Autre, du Soi de tous les Autres,

 

   lesquels Autres éprouvent selon eux, nullement selon qui-nous-sommes. Ce sentiment d’une évidente connotation perceptive, originale, propre, n’ayant nulle part son équivalent du point de vue du sens, nous isole nécessairement, nous fait

 

êtres uniques quant à l’élucidation du mystère

 

   dont une sculpture, une toile, un dessin sont les dépositaires, eux aussi, éminemment singuliers. Deux étrangetés se font face, chacune tirant de sa relation à l’autre, sa mesure de Vérité.

  

L’œuvre qui fait face n’est réellement

affectée de tel ou de tel prédicat

qu’au motif qu’elle est mienne.

L’œuvre qui fait face n’est réellement

 affectée de tel ou de tel prédicat

qu’au motif qu’elle est tienne.

 

   C’est dans le vivant et nécessaire écart du Mien au Tien que réside la belle et unique polyphonie des voix plurielles. Polysémie faite d’un assemblage de milliers de monosémies. Aucune d’elle ne l’emporte en qualité-vérité sur aucune autre, chacune tirant de Soi-rien-que-de-Soi la substance même de tout ce qui posé-là-devant,

 

ceci n'attendant que la confirmation

d’un regard, d’une conscience,

d’un esprit, d’une âme, d’une intellection

 

qui ne seront jamais ce qu’elles sont qu’à être

de pures entités impartageables.

Uniques, absolument uniques !

 

*

 

Å partir d’ici, nous procèderons à l’évocation

de deux types d’interprétation

nécessairement opposés en leur nature.

 

 

1° interprétation : selon le Principe de Réalité

   

   Nous sommes ici, sans partage et immédiatement, placés face au district des simples évidences. La description de la toile se fera donc pas à pas, dans le strict respect de ce qui est : coller autant que faire se peut à l’image, devenir son zélé Serviteur. C’est le profil du Personnage et ses atours immédiats que nous interrogerons exclusivement.

   La tête est droite, à la manière de ces visages énigmatiques des Mannequins de De Chirico.   

   Le cou est légèrement incliné.

   La gorge révèle un seul de ses attributs, l’autre se déduisant par un simple phénomène d’écho.   

   Les bras sont quasi mécaniques sinon robotiques, manière de rigidité architectonique proche du phénomène de la catalepsie.

   Les jambes sont partiellement dissimulées, l’une portant en son extrémité le clavier régulier de quatre orteils.

   La vêture, bien plus que d’être d’étoffe souple et de soie enveloppante est constituée d’une succession de pans coupés qui font penser à ces feuilles de papier selon les lois de l’origami traditionnel japonais, pliage sur pliage.

   Si nous prenons l’ensemble de la représentation dans son effectivité la plus réelle, nous nous apercevons que nous avons affaire

 

à un Sujet dépouillé du principe qui le rendrait vivant, mobile,

Existant parmi le peuple des autres existants,

non seulement à la façon d’une anonyme pièce d’échec,

un Fou, une Reine, une Tour,

mais, au contraire, une germination,

une effervescence, un déploiement

de ce qui meut toute vie biologique,

un énergique métabolisme révélant

la nature d’un secret bien caché, intime, précieux

parce que lié à ce qui est essentiel,

à savoir une psyché qui en anime la perdurance.

 

*

2° interprétation : selon le Principe de Plaisir

  

   Passer du Principe de Réalité au Principe de Plaisir suppose une inversion totale du paradigme de saisie de ceci même qui fait question. Si le constant et éternel Principe de Réalité en sa carrure même, genre de pierre angulaire nous intimant l’ordre de demeurer rivés aux objets que nous considérons,

 

si donc ce Principe nous aliène

et nous remet à une simple mesure terrestre,

le Principe de Plaisir, lui,

déplie la corolle du réel,

l’ouvre à de plus aériennes altitudes.

Tout ce qui était mesuré,

donné selon des coordonnées orthogonales,

tout ce qui était enclos en un

genre de croquis immuable,

tout donc se dilate,

tout devient irréel,

tout devient imagination libre de soi.

Au logico-rationnel de la Réalité

se substitue le pur intuitif,

au géométrique s’oppose le passionnel,

à l’exactitude déterminante s’adosse

le pathico-émotionnel

se libérant de rivages trop étroits.

 

   Nous évoquerons d’abord la Robe, le motif du Sujet s’enchâssant en elle, en sera la belle et sublime résultante.

 

Å la Robe-origami pliée selon

les lois de la Raison,

donnons la réplique à la hauteur

d’une Robe qui en serait

le naturel contrepoint,

à savoir la Robe-mystico-rituelle

telle que figurée dans l’Ordre

des Derviches-Tourneurs,

 

   cette belle et étonnante « tennure » marquée du sceau de la spiritualité, son symbolisme évoque le « détachement du monde matériel et le voyage de l'âme vers le divin » (IA). Nous substituerons au lexique trop connoté de « divin » celui « d’ineffable » ou de « féerique » afin d’ôter tout contenu religieux de l’espace de notre méditation qui se veut universelle, destinée à tous, nullement orientée vers quelque dogme ou foi que ce soit.

  

Envisagée selon cette perspective,

 

la Robe devient le double de la vie intérieure du Sujet,

 

la Robe devient, en quelque sorte,

de la nature de l’âme, de l’esprit ou de l’intellect

pour rester fidèle à l’horizon de pensée

que nous avons évoqué plus haut.

Robe symbolique s’il en est,

laquelle essaime son essence

en direction du Sujet qui l’habite.

 

Alors la couleur Verte ne se limiterait plus

à être une simple déclinaison d’une mode passagère,

ne se résoudrait plus à témoigner de la Nature,

des forêts et des prairies,

elle aurait gagné la valeur essentielle

qu’elle possède dans l’islam,

genre de talisman auquel sont attachés,

aussi bien la notion de Sacré que celle de Sagesse

dont ce Sacré suppose l’existence.

Le grand saut qui a été accompli,

le brusque et soudain passage

du Réel à l’Imaginaire

trouve ses points d’ancrage,

non seulement dans les moirures de la Robe,

mais aussi dans l’étrange clignotement blanc virginal

de quelques objets disséminés ici ou là,

qui tracent la voie d’une merveilleuse cosmopoétique,

constellation infinie,

nullement spatiale, limitée au cadre de la toile,

mais bien pléiade lumineuse

de ce qui anime l’esprit lorsque ce dernier

est confronté à ce qui le dépasse,

mais l’excède selon une Transcendance

dont il est toujours en quête, le sachant ou non.

Identique à des pluies d’étoiles,

ce qui se donne à voir et à méditer

nécessitera le recours à une herméneutique

symbolique classique dont nous

n’aurons nul mérite à énoncer le contenu :

  

   La coupe sur la cheminée et celle sur le guéridon.  Comment n’y pas voir l’image du réceptacle intérieur qu’est toute psyché attentive à s’ouvrir à la plurielle sémantique du Monde ? Comment n’y nullement reconnaître la disponibilité toute féminine-intuitive, cette naturelle disposition à accueillir ce qui est autre que Soi, à en faire le motif d’une connaissance, un germe pour l’esprit ?

  

   La lettre sur le guéridon : n’évoque-t-elle la tenue d’un « Journal intime », ce lieu absolument indéfectible, ce lieu confidentiel, source de tant de mystères, ombre éternellement projetée sur le clair-obscur étrange qui tapisse notre propre caverne, cette mesure largement ténébreuse qu’André Breton traduisait avec tant de génie dans « Nadja », ce qu’il nommait « l’infracassable noyau de nuit ». Écoutons-le : 

  

   « [...] ce mot de "folie" [...] pour l'homme qui n'est pas encore tout à fait la proie des hommes, il n'est pas au pouvoir de la médecine de faire que le rêve de l'esprit ne l'emporte de beaucoup sur l'exercice de la vie. Pour celui-là, j’en sais quelque chose, l'infracassable noyau de nuit qui subsiste au fond de toute condition humaine et que rien ne saurait entamer, recèle un trésor de clartés virtuelles. »

  

    Le livre de Poésie sur le guéridon.  Il est, tout à la fois, du moins en faisons-nous la vraisemblable hypothèse, aussi bien la projection symbolique du Corps du Poète (ce lieu de pur passage, ce lieu de médiation entre ce réel qui résiste, cet imaginaire qui brode et sème ses gemmes au hasard des pages), que celle  du Corps de la Femme (ce lieu de parturition où se sécrète le destin du Monde, création des Hommes en leur plus essentiel mérite), ces Corps qui se peuvent résumer dans le Corps de la Poésie. Écoutons Pierre Reverdy dans « Le gant de crin » (le « gant de crin » n’est-il le travail assidu d’une conscience lucide affairée à la désocculusion de ce réel qui se cabre et se révolte ?) :

  

   « Ce qui est, ce n'est pas ce corps obscur, timide et méprisé que vous heurtez distraitement sur le trottoir – celui-là passera comme tout le reste –, mais ces poèmes, en dehors de la forme du livre, ces cristaux déposés après l'effervescent contact de l'esprit avec la réalité. »

 

   Le chat. Il se donne tel le double du Modèle. Il recèle en lui, comme lui, cette part double de clarté aurorale, de suie crépusculaire, comme si, pour Reverdy, il manifestait d’une façon quasi mystérieuse, ce tremblé, ce frémissement, cette étrange scintillation. Ce sont les  stigmates s’il en est de cette troublante confluence de l’esprit toujours insaisissable en son constant nomadisme, de cette réalité lourdement sédentaire dont il semble, à première vue, que l’on ne puisse rien tirer d’autre que cette immense léthargie, ce large somnambulisme dont, tous, toutes, nous sommes les victimes propitiatoires. Nous  espérons secrètement tirer, de cette éprouvante et permanente confrontation, de ce sacrifice essentiel, quelque raison d’espérer autre que celle d’une chute sans fin en de confondants abysses.

 

En réalité, c’est une rédemption que nous attendons,

situés que nous sommes

aux confins de la Nuit-aveugle,

du Jour-voyant,

souhaitant extirper au domaine des Ombres,

notre part de Clarté.

 

   Ici, encore, faut-il rebondir sur l’insoupçonnable profondeur des vertus interprétatives, lesquelles sont, par définition, illimitées, plurielles à la mesure de toute psyché s’y confrontant, cherchant en soi, dans le plus tumultueux des labyrinthes cet étonnant Fil d’Ariane au gré duquel affirmer sa propre liberté.  Alors que, face à l’énigme de la toile, l’aliénation seule, l’errance seule, nous paraissaient promises comme l’unique don qui nous fût remis, l’unique et étroite obole acceptant de nous rencontrer et de répondre à notre fièvreuse recherche dans l’ombre d’une angoisse immaîtrisée. Écoutons à nouveau le doublet Albert Gleizes/Jean Metzinger das « Du cubisme » :

   

   « De ce que, l’objet étant véritablement transsubstantié, l’œil le plus averti éprouve quelque peine à le découvrir, il résulte un grand charme. Le tableau ne se livrant que lentement semble toujours attendre qu’on l’interroge, comme s’il réservait une infinité de réponses à une infinité de questions. »

  

   C’est bien ceci qui est passionnant au-delà de toute entente de l’œuvre en sa seule dimension canonique invariable, pensée de l’unique promise à tous, dans l’étroitesse d’un regard canalisé, orienté, par avance, vers une fin à laquelle il ne saurait échapper. Quelques mots sémantiquement soulignés constitueront les révélateurs d’une liberté à l’œuvre pour tout Regardant excédant de beaucoup le motif halluciné par une culture trop convenue.

 

   « transsubstantié », est-il dit de l’objet situé au foyer de notre regard. Transmutation d’une chose en une autre qui ne saurait avoir d’équivalent, métamorphose du réel se dépassant lui-même en direction d’un horizon multiple doué des virtualités les plus puissantes qui se puissent imaginer.  Ce que souligne, à l’évidence, « l’infinité de réponses », autrement dit l’infinité de perspectives s’ouvrant à la mesure de cette autonomie pensante qui place l’Art à l’acmé, au zénith de la conscience humaine. Toujours faut-il dégager la visée esthétique du carcan des entendements convenus, ils stérilisent notre esprit, le rendent quasi minéral alors que l’éther est son seul domaine, son unique raison d’être.

  

   Dans un de nos précédents écrits sur le Cubisme, nous avions alloué à ce dernier l’ineffable prestige d’habiter l’intellect, de faire une large place au concept, et, bien évidemment, nous ne renions nullement cette hypothèse. Si, aujourd’hui, notre jugement pointe l’index en direction de la valeur pathique-affective-émotionnelle de l’œuvre telle que développée dans « La robe verte », c’est tout simplement au gré d’un glissement du regard et de l’interprétation qui lui est coalescente, vers un domaine qui, jusqu’ici, paraissait vouloir se dissimuler sous l’architecture abstraite-rationnelle telle que révélée par la précision des travaux du Cubisme Analytique. Ici, l’Analytique est dépassé afin de donner droit au Synthétique,

 

le simple s’ouvre au complexe,

l’unitaire se déploie selon le multiple.

 

Ce qui, précédemment était isolé,

tel motif, puis tel autre motif,

en une visée somme toute conventionnelle,

voici que ceci se diffracte à l’infini,

que la vue connaît des myriades

d’étoilements insoupçonnables

avant même cette « conversion du regard ».

  

 

    Ci-dessous nous extrairons d’une Synthèse IA, les événements majeurs qui nous paraissent les plus opportuns à saisir quant à la sémantique profonde de « La robe verte » :

    

    « Le chat introduit une notion de douceur et de quotidienneté »

   « La présence d'une lettre sur la table évoque l'intimité, l'attente amoureuse ou la mélancolie. »

   « une atmosphère psychologique subtile. »

   « une attitude pensive, une intériorité presque mélancolique et chaste. »

  

   Les motifs psycho-affectifs sont assez clairs pour qu’il soit inutile d’y insister.

  

   Malgré une visée de premier abord qui place en exergue, de façon évidente, le caractère géométrique de la composition, son exposition en des plans clairement structurés,

 

lentement, dans l’élaboration

d’un regard méditatif-contemplatif

dirigé sur la profondeur de l’œuvre,

bien plutôt que sur sa surface,

émergent, progressivement et de manière captivante,

ces suggestions émotionnelles sans lesquelles l’œuvre,

non seulement échouerait à se dire en sa totalité,

mais renoncerait, d’emblée à être « comprise ».

« Comprise » au sens étymologique

de « prendre, saisir » littéralement

« saisir ensemble, embrasser

quelque chose, entourer quelque chose »,

ce qui veut dire s’approprier, faire de la chose,

par essence distante, spatialement, émotivement,

donc en faire son bien propre,

la porter en soi en tant que familière,

la loger au creux de ses affinités,

là où le sens exulte et rebondit en

une sorte d’humeur joyeuse.

Alors, de la Toile à qui-nous-sommes,

il n’y a plus guère de différence

que la texture matérielle de la « chose »,

alors que son caractère intime

nous fait face en une sorte

de dialogue singulier,

confluence subtile

de l’Autre et du Même.

Nous sommes la Toile,

comme la Toile est Nous

et ceci se nomme

« osmose »,

« association »,

« synergie »,

la « chose » devient

strictement « humaine »,

tout comme Nous-les-regardeurs

devenons fragments

de l’Art à part entière.

 

*

 

De « La robe verte à « La robe bleue »

 

La robe verte et le pari de l’interprétation

Metzinger déclarait de manière un brin solennelle :

 

« Je rêvais de peindre [...] des nus définitivement chastes. Je voulais un art qui se posât d'abord comme une représentation de l'impossible. »

   Or, ce que nous retiendrons de cette formule, moins la « chasteté » que « l’impossible » qui signe, selon nous, la pure intériorité qui, toujours, nous demeure inaccessible au motif que nous pouvons en parler, l’évoquer, en tracer les vagues contours, mais jamais en devenir « maitres et possesseurs ». Immense paradoxe : cette intériorité qu’à bon droit nous revendiquons comme nôtre, cette intériorité s’éloigne de nous à mesure que nous cherchons à en deviner la subtile texture.

 

« L’impossible », voici le génial prédicat

qui définit, aussi bien le mystère de notre psyché,

de notre profondeur, et aussi bien

la consistance de l’Art en son

éternel évanouissement.

 

   Comme si, nous penchant sur une œuvre, quelle qu’en soit la forme et le motif, nous nous mettions en quête de qui-nous-sommes en nos assises les plus réelles. Ce que dessinent en creux, « La robe verte », « La robe bleue », ce sont les arcanes en lesquels notre esprit se perd dès l’instant où, abandonnant le régime des certitudes du réel, il s’aventure dans les terrains indéfrichés de l’imagination, de la chimère, du songe. Toute œuvre, sans exception, est tissée de cette essence-là, elle est dévoilement instantané, immédiatement recouvert du voile qui en protège la fragile nature.

 

L’Art est arachnéen,

diaphane,

opalescent

ou bien n’est pas.

  

    Le Vert ou le Bleu des robes ne sont que des motifs d’appels, le recours à des attributs usuels dont, à l’analyse, l’on perçoit vite qu’ils se doublent d’une quantité indéchiffrable de significations connexes dont nul esprit, fût-il exercé et aguerri, ne parviendrait à faire l’inventaire. Si la couleur se donne comme « surnuméraire », il en est de même avec les vêtures dont il importe peu qu’elles soient robes, blouses, jupes avec volants ou dentelles.  La Robe est le nom en lequel s’enchâsse, en abyme, le secret de l’Être, le subliminal, l’inconscient, le dissimulé, le clandestin scellés sur l’insondable de leur propre abîme. Et si nous nous aventurons à décrypter ce qui se dit (ou ce qui ne se dit pas) de « La robe verte », nous serons vite alertés que, s’en tenir au purement formel, nous fait manquer la cible de ce qui est en question :

 

l’INTIME, à savoir ce qui se « dérobe »

(nous devions orthographier « dé-robe ») :

ce qui, de la Robe est invisible et nous invite

à la fête de l’âme, de l’esprit, de l’intellect

pour reprendre la trilogie lexicale

que nous avons donnée, plus haut,

en tant qu’essentielle, en tant que

réserve d’un sens inépuisable.

 

Bien considérée, la Robe

n’est qu’apparence,

ce qui EST vraiment,

la Nudité sous-jacente,

autrement dit l’INTIME

est l’autre nom de

la Vérité de l’Exister.

 

   C’esr pourquoi notre regard se doit d’être la fine pointe du diamant forant l’infinie dureté de la matière, comme si, au terme du motif de la vision, quelque chose comme une lave rubescente nous était révélée, inépuisable énergie trouvant en son sein les ressorts de sa mouvance à jamais, le tremplin de son effectivité infinie.

 

L’Art est ceci qui pointe l’index

sur les ressorts, le tremplin et ceci même

qui en anime l’étonnant déploiement :

cette sourde dimension existentielle qui,

dans le motif de la rencontre,

se vêt de masques et bergamasques,

ces fondements ironiques

d’une commedia dell'arte

toujours à l’œuvre dans les travées mondaines

sillonnées par les Acteurs que sont les Hommes,

par les Actrices que sont les Femmes.

  

   Reprenant « La robe verte », nous essaierons de montrer en quoi, c’est bien le motif de l’INTIME qui en constitue le foyer et en quoi ce foyer est l’ultime question que nous devons nous poser à partir de l’œuvre en direction de tous les secteurs de l’exister. Ontologie fondamentale qui se résume à l’interrogation :

« Qu’est-ce que l’être »,

ou « Pourquoi y a-t-il de l’étant et non pas plutôt rien ? »

   Si nous en demeurions à l’observation strictement « Physique » de l’œuvre, nous ne pourrions que noter, à titre d’inventaire visuel, le Sujet central, les Maisons, la Robe, la Cafetière et la Tasse, nous satisfaisant de cette simple énumération formelle sans chercher à en connaître les fondements. Si, alertés de l’insuffisance de notre exploration, nous décidons d’introduire du Méta dans la pure Physique, voici que s’éclaireront des coulisses qui, jusqu’ici, étaient demeurées dans l’ombre, que l’avant-scène sur laquelle nous figurerons s’illuminera de mille scintillements dont notre esprit se mettra en quête afin que tout ce qui était occlus commence à proférer, au moins à demi mots, en attente de plus explicites révélations.

Donc « La robe verte » et sa relation à l’Intime.

   Tout en haut de la toile, les Maisons sont, bien avant d’être de simples constructions de matière, le lieu d’élection d’Hestia, la déesse grecque du feu sacré, de l'âtre et du foyer : mesure de l’Intime s’il en est !

   La Cafetière, la tasse ne font qu’évoquer un genre de divine libation en laquelle Hestia (le Sujet de la Robe verte), communie, dans un genre d’offrande particulière, avec tous les objets du Monde, avec tous les Sujets du Monde : Libation en tant que geste de l’Intime.

 

Le Sujet lui-même

   Le Regard. Il n’est nullement dirigé vers le Monde en sa confondante pluralité. Ce Regard est entièrement méditatif-contemplatif, tourné vers ce Soi qui constitue le sublime accusé de réception de l’Univers en sa donation infinie. En réalité, sur le plan strictement formel, ce Regard est à la croisée d’une vue de profil du visage, d’une vue de face de ce même visage, comme pour dire mieux le retour sur Soi de la vision au foyer même de la Pure Intériorité, cette gemme en laquelle se reflète le complexe, emmêlé et infini diagramme du spectacle du Monde.

  

   Les Mains sont quasiment des motifs sculpturaux enchâssés l’un en l’autre, geste s’il en est, à la fois de protection, de réserve et, surtout, d’abri de ce Monde Intérieur en lequel brille, d’un feu assourdi, mais d’un feu intentionnellement ardent, la force de vivre et de répandre alentour cette lumière de la Conscience attentive à déchiffrer les hiéroglyphes de la pluralité mondaine. Et est-ce vraiment un hasard si, le lieu que nous attribuons symboliquement à l’Intime-Intériorité, que nous nommerons, à défaut de mieux « Plexus Solaire », se trouve à l’eaxct croisement des lignes de la composition, corsage/poitrine, le définissant ainsi en tant que lieu manifeste du scintillement de l’Être ? Est-ce un hasard ? et mainteant nous demanderons à l’IA de nous donner la riche symbolique de ce « Plexus Solaire » :

  

   « Sur le plan symbolique, le plexus solaire est intimement lié à l'identité personnelle, au pouvoir intérieur et à la gestion des émotions. Siège du Soleil Intérieur, Feu sacré -  Rayonnement : On l'associe à la couleur jaune vive. Il symbolise la lumière intérieure, la clarté d'esprit et la joie de vivre. »

  

   Car on ne saurait mieux dire pour décrire la nature d’une Essence dont, sans doute le siège est partout et la réalité nulle part, afin que, nous égarant davantage, nous consentions enfin à nous interroger sur les questions essentielles. Certes, pour chacun, pour chacune, elles diffèrent certainement du tout au tout, seule la notion d’Intime en réalise l’heureuse synthèse.

 

Questionnons alors,

selon « La robe verte »,

selon « La robe bleue »,

selon le sexe des anges,

brassons du vent autant

qu’il nous plaira,

entreprenons de vider l’océan

avec une petite cuillière,

mais osons Questionner,

sans doute la seule

ressource qui demeure

lorsque nous avons exploré

toutes les voies possibles.

Questionnons sans faiblir.

Interprêtons sans frémir.

Il ne saurait guère y avoir

d’autre porte

en direction du salut !

 

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13 septembre 2026 7 13 /09 /septembre /2026 07:35
Yasais, fragments de Nature.

野菜

 

   野菜 Yasai est la traduction japonaise de végétal. Et, ici, c’est bien de végétal dont il s’agit, donc d’un fragment de nature envisagé selon l’esprit japonais. Ce peuple a toujours entretenu avec la nature un rapport privilégié dont les bonsais ou l’ikebana sont les déclinaisons les plus connues. Figuration esthétique, beauté des paysages, simplicité des fleurs dont on mettra en valeur le bouton parfait, la pureté de la tige, l’élégance d’une feuille et leur union dans une forme immédiatement saisissable aussi bien pour l’esprit que pour l’émotion.

Les Yasais voudraient s’inspirer de ce même élan en direction des choses simples, le tube d’un bambou, une inflorescence d’ail, la volute d’une mince liane, un pétale de magnolia, l’écorce d’un marron, la modestie d’un bois flotté, le lien d’une fibre de dracaena liant le tout dans une même unité. Il suffit de peu et peu est toujours beaucoup quand il est question d’aller à l’essence des choses, de montrer leur vraie nature. Car ici, il est aussi question de vérité. Le végétal ne triche pas, il se dit en un lexique simple, en une syntaxe limpide, comme si chaque chose à sa place n’en pouvait recevoir d’autre. L’art selon la perspective nipponne est un art de l’exactitude, donc de la juste mesure. Rien ne peut en être enlevé, rien ne saurait s’y rajouter. Simplicité des choses qui les remet au regard dans une sorte d’évidence, de spontanéité, la même que celle qui a présidé à leur confection. Beauté élémentaire du simple et du discret qui constitue son harmonie même. Les sensuels y trouveront une projection directe de leur perception du monde. Les puristes y discerneront les relations complexes existant entre les différentes parties végétales de manière à ce qu’un sens en émerge qui y était latent.

Bien évidemment ces créations sont inutiles, comme toute création en soi. Simplement question de regard et d’imaginaire. Ces modesties sont des microcosmes, de petites parutions de l’être qui font signe vers les grandes, ce macrocosme qui nous interroge parce qu’il nous dépasse. Dans l’anneau de bambou, la forêt des mats d’Orient. Dans le lien de fibre, toutes les textures de l’arbre et l’image du Ciel. Dans le bois flotté toute la complexité des racines et la densité de la Terre. Le shinto ne dit pas autre chose qui place l’homme dans l’univers en tant qu’élément du grand tout. Comment mieux terminer que par cette réflexion de Joan Miró disant en langage ce qu’essaient de dire ces modestes créations en termes végétaux :

"Avec le temps que je mets à travailler une toile, je commence à l'aimer, un amour né d'une lente compréhension. Joie d'arriver à comprendre dans un paysage un petit brin d'herbe - Pourquoi le mépriser? - un brin d'herbe est aussi gracieux qu'un arbre ou une montagne.

A part les primitifs et les japonais, presque tout le monde néglige ces choses divines."

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12 septembre 2026 6 12 /09 /septembre /2026 07:10
Abstinence & continence.

« Abstinence. »

avec Sonyna Heroine.

Œuvre : André Maynet.

« …16 L'Eternel Dieu donna cet ordre à l'homme:

Tu pourras manger de tous les arbres du jardin;

17mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal,

car le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Genèse 2.

Comment ne pas débuter ce texte sur l’œuvre d’André Maynet, nommée « Abstinence », par l’évocation de Genèse 2 relative au péché qui installa l’humanité sur la planche savonneuse de la déréliction ? C’est à partir de la Chute que les choses se compliquèrent pour les Existants. La tentation de croquer la pomme devait se présenter à la manière d’un boulet attaché aux basques de l’humanité. Autrement dit Sisyphe greffait sa mythologie sur les Evangiles, si ce n’est en déplaçant la pierre maudite des épaules au pied, ce qui, symboliquement considéré, constituait une manière de redoublement de la nature tragique peccamineuse. On était dans de beaux draps et il s’ensuivait que la privation devenait la condition de possibilité d’un rachat. On n’enfreint pas la règle divine avec autant de désinvolture même si l’insoutenable légèreté de l’être peut en expliquer le tortueux cheminement. A tout bien considérer, il faut dire qu’Adam et Eve avaient manqué du plus élémentaire des discernements. Leur faute, car il s’agissait bien de cela aux yeux de Yahvé, avait été le siège d’un quadruple manquement. D’abord de se nourrir, car il eût été préférable de jeuner, cette attitude exemplaire de tout bon croyant, de tout mystique digne de ce nom, enfin de celui qui veut cheminer vers une spiritualité. Ensuite d’offenser l’arbre, cette haute représentation d’une transcendance et, par voie de conséquence du Transcendant. Puis d’avoir cru que la connaissance était à leur portée alors que ce geste est d’essence divine : on n’écarte jamais les ombres du néant qu’à la mesure d’une puissance extra humaine. Enfin on avait accédé aux rives de la métaphysique et de la morale, ce qui, en soi, était un acte contre nature tant l’homme est inapte à juger ce qui s’élève vers le Bien, ou ce qui incline vers le Mal. De cette coupable inconscience devait résulter l’obligation d’un sacrifice, à savoir de se tenir dans l’abstinence et de ne faire qu’un usage modéré des nourritures terrestres, aussi bien des sexuelles qui devaient recevoir le nom de continence. Voilà donc que les premiers humains tombaient de haut. D’un Paradis qui leur ouvrait les portes pour le moins jubilatoires d’une bonne chère infiniment renouvelée ainsi que les délices d’un libertinage à tout crin, voici que leur liberté étrécissait comme peau de chagrin pour se réduire à la seule issue possible, celle d’un repentir éternel. A partir de là il y avait donc fort à faire, gagner son pain à la sueur de son front, faire face aux maladies, s’élever dans l’ordre du spirituel, se préparer à la mort afin qu’une attitude exemplaire permît aux pécheurs et pécheresses de renaître à la Vie Eternelle.

Mais le propos est si sérieux, si contraint entre les rives étroites d’une morale, donc d’une éthique strictement religieuse, qu’il convient d’aérer le débat et de le porter sur des fonts baptismaux qui lui procurent une jouissance esthétique à laquelle chacun, chacune aspire, parfois à son insu. Mais voyons d’abord ce que nous dit l’image. Abstinence est dans la déshérence d’elle-même, regard dolent perdu vers une manière de désolation terrestre dont il semblerait qu’il y ait peu à espérer. Oui, combien il est difficile de renoncer à toutes les tentations à portée de la main, aussi bien la chair de la succulente pomme, aussi bien la chair de l’autre, cette promesse d’indicible bonheur. Car le corps est ici présent, le corps de l’amant en l’occurrence, celui d’Adam dont la pomme suspendue à un fil dit la fragilité en même temps que le danger de s’en emparer avec la fougue toujours liée au désir. Désir de l’autre. Comblement de son propre désir aussi, comme si l’on était une jarre à moitié vide dont l’altérité serait commise à assurer la complétude, à accomplir l’être jusqu’en son essence plénière. Foncièrement nous sommes des êtres du manque, des Errants et Errantes en chemin vers cette partie absente que nous voulons annexer de toute la force de notre âme. C’est un tel sentiment de dépossession de serrer ses bras sur le vide ou bien de les ramener autour de sa propre bastide de chair (ce que fait Abstinence), sans que le Visiteur au loin, l’Etranger, le Passant ne soient conviés à la fête, à l’intérieur même de l’enceinte de peau, là où, toujours, se trouve la place de l’accueil, le tremplin de l’efflorescence que l’on nomme amitié ou bien amour et qui brille en son intime comme la braise dans le foyer d’Hestia, cette divinité du feu sacré, cette abstinente-continente qui refuse les assiduités d’Apollon et de Poséidon. Et qui restera vierge immuable en échange du privilège d’être honorée dans chaque demeure humaine, dans chaque temple, comme la gardienne du sanctuaire privé dont elle est l’image inviolable.

La mythologie serait-elle une simple répétition d’une lointaine Tradition qui dirait, en réalité, l’impossibilité de la rencontre, l’évidente vérité tranchante comme la lame d’une immense et indivisible solitude humaine ? Toutes les apories s’abreuveraient à cette source, sans possibilité aucune de procéder à son tarissement. Certes, l’image nous conduit à ce constat d’une perte de soi dans les inextricables mailles d’une incompréhension originelle. Tout, chez Abstinence, incline à la perte, au retrait, à l’isolement dans une autarcie dont la verticalité, en même temps, révèle le sublime. Car il y a grandeur, dépassement de soi à rester dans le cercle étroit de sa demeure comme à l’intérieur d’une monade dépourvue de portes et de fenêtres et de ne pas succomber à ce qui sape ses fondations comme l’eau de la lagune ronge les palais patriciens et les détruit chaque jour qui passe avec son rythme d’inépuisable clepsydre. Oui, la condition du magnanime, du superbe, du héros ne se dit pas autrement qu’à éliminer du réel toutes les contingences qui en font une dépouille, une guenille désertée des valeurs du geste gratuit, du don de soi, de la soumission de sa propre personne à une cause qui transcende les choses et les porte bien au-delà des horizons habituels, des perspectives parfois limitées, sombrement anthropologiques pourrait-on dire sans crainte de faire subir une torsion à cela qui se produit, quotidiennement, sur la Terre, sous le Ciel, aux quatre orients de la planète. Abstinence, renonçant aux rhizomes d’une joie immédiate, se métamorphose en un étrange tubercule, en une racine aussi dépouillée qu’exigeante dont la seule volonté est de trouver en elle-même les ressources de l’être. Le ruissellement libre des cheveux en est le témoignage visuel, aussi bien que le cercle des bras refermés sur une poitrine indigente, alors que les mains empêchent toute effraction vers une saisie qui serait condamnable en dehors de sa propre effigie et le bas du corps, là où rougeoie la flamme de toutes les tentations, s’efface dans une douce lumière de cendre sur le bord d’une possible disparition.

A cette investigation de l’image se réjouiront les apolliniens, les amateurs de pensée rigoureuse et verticale, les professeurs d’ascétisme, les chercheurs d’une esthétique rigoriste, les quêteurs d’absolu. A cette vision d’une flagellation de soi s’opposeront les dionysiens, ceux qui ne vivent qu’à enduire leurs corps du sang de la vigne, à danser, à chanter, à faire se déplier les corolles de chair, à investiguer les anémones vibratiles dont leur sexe est en quête pareillement à l’ambroisie dont les dieux sont friands afin de sombrer dans l’ivresse. Oui, toute beauté, toute morale, toute esthétique sont toujours oscillation, battement entre ce que d’aucuns nomment le Bien, le Mal et la volonté de l’homme, de la femme. Etrange condition humaine qui n’est qu’un constant pas de deux, tantôt avec l’un, Le Bien ; tantôt avec l’autre, le Mal, tellement il est bon de se vautrer dans le péché puis de se retirer dans le recueillement et la contemplation de cette chair, fût-elle pomme ou bien sexe de l’amant, de l’amante. Nous ne vivons que de cela puisque, aussi bien, nous sommes le fruit d’une pratique peccamineuse immémoriale. Nous ne vivons que pour cela, aimer, être aimés et en exister libres de toutes contraintes aussi bien que de toute contrition. C’est cela assumer en son fond sa nature : tantôt la lumière, tantôt l’ombre. Nous souhaitons clignoter éternellement, pareils aux lointaines étoiles. Ceci, rien ne pourra nous en distraire. Ceci est apodicticité !

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11 septembre 2026 5 11 /09 /septembre /2026 07:06
Où le lieu d’une vérité ?

 

       Songe, mensonge (détail).

         Œuvre : Dongni Hou.

 

 

[Libre délibération sur une œuvre de Dongni Hou]

 

 

  

   Se dissimuler.

  

   Ambiguë n’aimait rien tant que se dissimuler. Sa prime enfance la trouvait déjà cachée derrière une touffe de bruyère, le tronc moussu d’un arbre, le galbe d’une commode, un vestiaire au milieu duquel elle disparaissait pour son plus grand bonheur. La découvrir se manifestait par de vives exclamations, des cris de joie, un rire jusqu’aux larmes parfois. C’était, à l’évidence, un jeu et plus qu’un jeu, une manière de défi à la présence, de tentative d’expérimenter l’absence. Rien ne lui était plus doux que de paraître ici, puis de n’être plus, là-bas, qu’un genre de fumée se dissolvant dans les volutes d’air. Les années avaient passé, la petite fille était devenue une adolescente farouche puis une jeune femme en quête de solitude mais aussi, mais surtout, de mystère. Tout lui était précieux qui la nimbait d’un voile. Tout lui souriait qui la considérait telle une énigme à résoudre.

 

   Ce frêle rameau.

 

   Ce qu’elle était, ici et maintenant, ce frêle rameau qui lançait vers le ciel son éternel questionnement. Car, avant d’être une esquisse de chair qui se mouvait dans le monde, Ambiguë se sentait d’abord langage, mots tressés à l’infini, poème le plus possible mais jamais bavardage, cet essaim de guêpes qui emportait avec lui le prosaïque des considérations mondaines. Ce qu’elle était, un buisson de cheveux couleur de demi-deuil, quelques mèches jouaient en solo une inapparente fugue, un front pâle comme le marbre, un nez grec, des joues doucement poncées par la lumière rose du jour, des lèvres relevées de parme avec le dessin subtil de l’arc de Cupidon, un menton discret qui fuyait et terminait ce beau portrait dans une estompe dont le cou prolongeait la docile apparition.

 

   Un décor imaginaire.

 

   Ce qu’elle était, cette invisible manifestation qui se donnait à voir en même temps qu’elle ôtait aux Voyeurs la possibilité de dire son être autrement qu’à la mesure de l’inapparent. Quel bonheur, alors, de deviner dans l’âme de ses coreligionnaires le doute forant de sa lame la falaise des habituelles certitudes, de voir sur la physionomie des Autres cet air d’étonnement qui saisit lorsqu’un spectacle inattendu ouvre le rideau de scène sur un décor imaginaire, surréaliste, parfois mystique. L’on voit effectivement, mais l’on ne saisit rien que des approximations, de vagues hypothèses, des trompe-l’œil, des ossatures de carton qui semblent plutôt montrer leur envers que nous signifier les traits singuliers de leur nature. Ces formes qui naissent et s’ourlent de finitude, sont-elles des personnages réels, fictifs, des apparences métamorphiques mêlant la nature et l’homme, les éléments et les diaprures fuyantes des rêves ? Une question préparant le terrain d’une autre question, si bien qu’au terme de la méditation il ne demeure qu’une vague inconsistance, un vertige, l’impression d’avoir tutoyé les limbes et de s’en être échappé grâce à un acte aussi magique que fuyant.

 

   Cette part d’ombre.

 

   Du bandeau et de la rose qui voilaient son visage elle était l’ordonnatrice quotidienne comme si, se dérobant à l’attention ordinaire, à l’expérience courante, elle eût voulu se soustraire à tout ce qui aliène et conduit au non-sens, elle eût voulu percer ce qui jamais ne peut se donner dans l’immédiate manifestation, cet être dont on parle toujours, que jamais on n’enferme dans les rets étroits de la Raison. Cet être qui n’existe qu’à assurer son voilement. Toujours les choses précieuses, les idées fulgurantes, les œuvres géniales assument cette part d’ombre qui les protège des assauts de l’incompréhension et des incisions de la curiosité. Être au monde sur le mode de l’authenticité s’auréole de cette nécessaire discrétion. Le reste, l’exhibition au plein jour, n’est jamais que bouffonnerie et attraction de bateleur.

 

   La rose.

 

   Donc le bandeau et la rose. Quel message crypté se dissimule en réalité derrière ce qui, en première analyse, semblerait ne  relever que du caprice, de la provocation, sinon de la pure mascarade ? Il faut tenter une interprétation, fût-elle hasardeuse. On ne sort jamais d’une impasse à y demeurer immobile.

   La rose est cette fleur sublime qui, à elle seule, pourrait figurer telle l’icône contenant en elle toutes les autres fleurs. Luxe et beauté s’y dessinent en même temps que simplicité et exactitude. La rose en bouton est l’image même de la perfection. Son éclosion, son déploiement, le processus par lequel l’exister livre le chiffre cinétique de son mystère. Turgescence dans l’espace, feuillaison de la temporalité, fluence des instants qui se succèdent pour donner le début de quelque insaisissable éternité. Apercevoir le subtil dépliement c’est, d’emblée, en une manière d’immédiate cognition, s’emparer de l’invisible et se le donner pour visible même si le cœur de la donation demeure sans explication, sans langage.

   Oblativité de la rose en sa pureté. Elle est toujours sans reste. Elle est totalité, monde clos se suffisant en sa sublime autarcie. Mais, bientôt, la manifestation, d’idéelle qu’elle était, se double d’un inévitable coefficient d’existence, lequel fait apparaître, sous l’apparente beauté, quelques entraves à sa réalisation. Sous le lustre et la douceur des pétales, voici que surgissent les épines comme pour nous rappeler à notre mortelle condition. Jamais de lumière qui s’annoncerait pure, exempte d’une ombre qui lui serait entrelacée. Dire le clair c’est nécessairement convoquer le sombre, ouvrir les coulisses secrètes de la nuit où prolifèrent les pièges, où s’ouvrent les couleuvrines par lesquelles nos destins seront soumis aux surprises et aux attaques de toute sorte.

 

   Le bandeau.  

 

   Et le bandeau, qu’en est-il qui le relie à la fleur, sinon cette nécessité d’un voilement dont Ambiguë signe son retrait comme si elle voulait demeurer indéchiffrable. Inatteignable voile d’Isis, voile de la Nature dont le Poète précise qu’on ne peut en connaître le visage, en raison d’une apparence qui serait terrifiante ou bien, au contraire, eu égard à son insoutenable beauté, belle et brillante plus que le soleil, l’on ne peut la voir que dans le reflet d’un miroir.

 

   Zone d’invisibilité.

 

   Rose, voile disent le même : l’impossibilité de connaître aussi bien l’être de la Nature que celui de la Personne. Toujours une zone d’invisibilité par laquelle les choses qui existent manifestent, étrangement, leur partielle apparition. Partie émergée de l’iceberg, partie visible du conscient alors que, dans les profondeurs abyssales emplies de nuit, s’ourdissent les complots de l’inconscient, se dessinent les linéaments qui, peut-être, jamais ne parviendront à s’illustrer sur cette face visible dont nous attendons tous qu’elle nous délivre de nos angoisses, réponde à nos plus urgentes interrogations.

 

  Œuvre-miroir.

 

  Rose, voile, disent la même chose que l’art en sa monstration : atteint-on jamais les marges d’indécision d’une toile de Rothko ? Se délivre-t-on des obsessions que fait naître en nous le noir proprement lancinant d’une œuvre de Soulages ? Traverse-t-on le regard sombre des autoportraits de Picasso ? Dépasse-t-on jamais l’épreuve d’une vision métaphysique du Goya des « Peintures Noires » ? Peut-on lire dans les clairs-obscurs de Rembrandt autre chose que notre propre reflet renvoyé par la toile ? Comme un voile qui s’interposerait entre notre propre réalité, celle du sujet de l’œuvre surgissant à la façon d’un miroir.  Et, du reste, c’est bien ce qui fait l’intérêt de ces toiles : poser une question à laquelle nous tâchons de répondre. Faute de ceci l’art ne serait qu’une coquille vide dont nous possèderions l’entière signification avant même que son message ne nous atteigne dans une posture formelle. Tout serait dit d’emblée et il ne nous resterait plus qu’à vaquer à nos occupations, à demeurer dans notre propre monde, une activité vide et sans but.

 

   Du songe et du mensonge.

 

   Est-ce simplement la paronymie qui a fait associer ces deux mots par l’Artiste ou bien y a-t-il coalescence de sens et rapport inévitable de l’un à l’autre ? Comme si tout songe était mensonge et tout mensonge le lieu d’apparition d’un songe ?

   Ce que nous en dit l’étymologie :

   Songe : « fiction, illusion, rêve, chimère, extravagance ».  

   Mensonge : «affirmation contraire à la vérité, illusion, ce qui est trompeur».

Un thème commun semble bien en effet se dégager de ces deux mots sous la signification commune de l’illusion.

Et illusion fait signe en direction de : « fausse apparence, représentation trompeuse, mirage ».  

 

   C’est ainsi, tout système de renvois dont les mots sont porteurs initie une ronde sans fin d’où ne peut surgir que l’ivresse comme si se confier au vocabulaire revenait à n’en saisir que la ligne continuellement fuyante, le glissement permanent du sens, la dissimulation derrière un voile, le système occlusion/désocclusion, l’éternel clignotement. Oui, les mots sont toujours en mouvement, tout comme l’œuvre d’art qui est aussi langage, nuances, irisations, reflets, emboîtement à l’infini de myriades d’images, d’une multiplicité de formes qui, toujours, se réaménagent. Sous l’autorité du temps qui en modifie la perception, sous celle de l’espace qui accroît les points de vue, sous l’imperium de la subjectivité qui en déplie les moirures et les arabesques. Car rien n’est stable dans l’exister qui serait acquis une fois pour toutes. Tout s’écoule et passe selon la perspective d’Héraclite, rien ne demeure identique à soi, tout s’éteint et renaît à chaque moment.

 

  Caprice des hommes.

 

  Alors, de cette incessante relativité, de cette constante réorientation comment ne pas ramener chaque chose du monde au chatoiement d’un songe, au mirage du mensonge ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », proclamait Pascal dans Les Pensées, pointant  « le caprice des hommes » comme ce tremplin des actions qui, le plus souvent, pervertit tout. Alors comment ne pas douter de tout ? Comment ne pas remettre en question tel acte, telle parole, tel comportement, telle conduite, telle œuvre d’art qui, sous le prétexte de nous paraître « vraie », ne s’habille, parfois, que de la vêture de l’illusion, du masque du simulacre, des « bottes de sept lieues », ces bottes magiques, irréelles, fantasmées  qui disent ici la valeur du pas, là-bas la valeur de tel autre pas qui n’est pas encore venu à nous ?

 

   Les souliers de paysan.

 

   Mais ici il faut mettre en regard la belle remarque heideggérienne qui énonce que « L’œuvre d’art est la mise en œuvre de la vérité ». Certes ceci est fondé dès l’instant où cette création est issue en son fond d’une âme droite qui veut faire correspondre à son essence la chose représentée. Ainsi « Les souliers de paysan » peints par Van Gogh dont l’Auteur d’Être et Temps déploie devant nous la belle et incontournable réalité. C’est au plus juste que l’étant en question est visé, c’est au plus près que sa nature nous est restituée, c’est avec le souci d’une conformité à ce qu’elle est que nous est offerte cette « ode terrienne » qui vient à notre rencontre avec sa simplicité, sans doute le prédicat le plus précieux pour entrer dans une compréhension véritative de ce qui se montre.

   Ce faisant le couple Van Gogh-Heidegger nous fait sortir de l’illusion, de l’éphémère, de l’instable et des mouvements des contrariétés diverses qui traversent le réel pour nous installer dans ce caractère immuable, éternel, universel dont l’œuvre devient l’incontournable foyer. Dès lors cette dernière pose les fondements des polarités essentielles de la chose peinte, laquelle déplie dans la clarté l’être unique de ce qu’elle est, à savoir ce qu’elle exhibe comme autant de brillantes esquisses phénoménologiques approfondies en leur propre, aucun des prédicats concourant à sa présence ne lui faisant défaut.

   Une exactitude se lève à même l’œuvre dont les traits, les nervures, les isthmes saillants disent, par exemple, pour faire référence à Van Gogh, le génie de la « paysannité » ou de la « territude » si l’on ose ces affreux barbarismes dont la verticalité cependant en dit bien plus que de savantes approches. Ces souliers deviennent « plus vrais » que ceux dont ils sont censés représenter l’image pour la seule raison que l’art transcende tous ces accidents de la quotidienneté qui se donnent pour vrais mais qui ne sont que des artefacts, des duplications de ce qu’est l’être imprescriptible en sa singularité.

  

   Pure spontanéité.

  

   Peut-être est-ce ceci que Dongni Hou nous donne à lire au travers de cette belle œuvre à la pure spontanéité : la confrontation de l’innocence, de la beauté, de la pureté à tout ce qui en contrecarre la pleine réalisation, à savoir songes et mensonges qui en sont les formes altérées sinon contradictoires. « Ambiguë », ce nom de baptême n’est que le prétexte à bâtir une fiction (domaine de l’illusion) qui, par contraste, fasse surgir clarté et netteté, deux figures essentielles de la mise au jour de la vérité. Peut-être convient-il, à l’épilogue de cet article, de donner deux rapides aphorismes qui ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils sont censés dévoiler par rapport à une rapide réflexion sur l’art et le réel :

 

Le songe est le mensonge de la réalité.

 

Le mensonge est le songe de la vérité.

 

 

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