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22 juillet 2026 3 22 /07 /juillet /2026 06:45
La Grande Bleue

   Source : Circuit en Grèce

 

***

 

 Mais qui donc avait parlé de ‘réchauffement climatique’ ? N’était-ce pas une légende ? En verrait-on un jour la réalité ? Telles étaient les questions que se posaient les sceptiques. Les voici au pied du mur. Le réel, parfois, vous revient dans la figure à la manière d’un boomerang et rien ne sert de se baisser pour en éviter le choc, le mal est déjà fait ! Donc la chaleur est là quelle qu’en soit la cause. Une chaleur lourde, envahissante dont on ne peut se soustraire. Elle est partout, sur le toit éclaboussé de lumière, dans le sombre recoin des pièces, tapie comme un animal sournois qui ne veillerait que votre assoupissement pour vous attaquer. On tire les volets, on ne laisse qu’une fente de clarté, on voile la surface libre d’un rideau, mais rien n’y fait. La chaleur est piégée, elle ne ressortira plus que sous les premières poussées du vent d’automne.

   Sur mon Causse natal, tout en haut de ma colline de pierres, là où d’habitude se laisse rencontrer une douce brise, rien ne paraît qu’un genre de brasier qui semblerait sortir des fentes mêmes de la terre, comme si une lave profonde se hissait méticuleusement vers la surface afin de tout araser, de tout réduire à néant. Pour peu que l’on soit de nature mélancolique, on pourrait croire à une fin du monde imminente. L’on n’est bien nulle part, son propre corps est une entrave, un embarras. On l’entoure de bandelettes de gaze humide, on ressemble à une momie et le gain de fraîcheur est relatif. Bientôt la gaze est tiède et réchaufferait plutôt qu’elle ne créerait un sentiment de confort. De la première à la dernière heure de la journée, de grandes lueurs blanches incendient le ciel, entourent les arbres de leurs flammèches, s’insinuent dans les lézardes des pierres, les font éclater. On entend leur bruit sourd qui se propage parmi les candélabres des chênes, les massifs de buis ravagés par les insectes, les épines sèches des genévriers. Même les cigales sont clouées de silence. Elles qui, à l’ordinaire, cymbalisent à l’envi, les voici réduites à la mutité, leurs élytres soudées par une étrange stupeur. C’est cette pure immanence des choses qui est la plus impressionnante, cette réalité strictement circonscrite à son propre contour. Les choses n’ont même plus d’ombre. Elles végètent à l’aplomb de leur déréliction, elles vivent dans l’aura de leur hébétude. Ici, sans doute, se rejoignent en une identique signification, les effets de la grande chaleur, du grand froid : tout est ramené à la vie muette de la chrysalide, tout est soudé à soi, telle une gemme sourde logée au centre de la terre.

   La nuit n’est guère plus supportable que le jour. Le crépuscule est un immense rougeoiement, un feu de la Saint-Jean que nul ne peut côtoyer qu’au risque de la brûlure. Dans les villes, les terrasses de café sont vides, parcourues d’un ardent Simoun qui tournoie à la façon d’un milan, effectuant des cercles de plus en plus rapprochés. Malheur à celui, celle qui se trouvent dans l’œil du cyclone, sans doute n’en pourront-ils réchapper ! Les longs plateaux couchés sous le ciel de mercure sont déserts. Les rues, les rives des rivières, les places sont également désertes. Mais qui donc oserait s’aventurer dans ce Sahara incendié ? Un scorpion, queue arquée comme pour attaquer, une vipère des sables se dissimulant sous la dalle brûlante ?

   Chacun, ici, dans sa longue solitude, ne peut éviter de penser au feu de l’Enfer, au paysage tracé par Dante, avec ses cercles concentriques où s’écrivent, en lettres rubescentes, les vices des hommes, luxure, gourmandise, avarice, le prix à payer pour leur itinéraire de pêcheurs. S’agirait-il d’une malédiction divine, sans doute les âmes faibles et torturées en font-elles l’hypothèse, y compris les têtes les moins pieuses, les moins inclinées à la liturgie, à la piété, à l’amour du prochain. La canicule a tout ramené à une unique vision qui est celle, omniprésente, de la peur de mourir, croyants ou athées étant logés à la même enseigne. Mais rien ne sert de pousser plus avant ce type de considérations et le lecteur pourrait vite se lasser de toute cette lourde métaphysique. Aussi pesante que la chaleur du ciel !

   Ce matin je me suis levé de bonne heure. Tête embrumée, corps roide, semé de courbatures. Nuit éprouvante que l’ombre n’a pas rafraîchie. Sommeil par intermittences, traversé de lueurs fauves. Des rêves, bien sûr. Des cauchemars parfois, sans doute, avec des réveils en sursaut. C’est toujours une rude épreuve que de ne pas trouver le sommeil ou bien de n’en connaître que de rapides séquences que l’état de veille vient incessamment interrompre. Souvent l’on s’éveille, ne sachant plus si le jour est déjà là, survenu sans que l’on n’en ait conscience, si la nuit est infinie qui, jamais, ne rencontrera la lisière de l’aube. Je prends mon petit-déjeuner en tête à tête avec moi-même dans une sorte d’étant somnambulique. Des images traversent ma matière grise, enrubannée des vagues réminiscences de la nuit encore proche, il en demeure des lambeaux de suie qui brouillent ma vue, altèrent les perceptions de ma conscience.

   Etrange cette présence à mes côtés, moi le solitaire invétéré perché tout en haut de son météore. Parfois une voix pareille à l’incantation d’une Sirène. Parfois un genre de mélodie océanique venue du plus profond des abysses. Je vois, comme sur un écran de cinéma de l’époque du muet, trembler une vacillante esquisse, une mystérieuse silhouette. Une manière d’ondoyante Ophélie au corps polyphonique entouré de voiles légers, une écume en souligne la vaporeuse beauté, la fuite liquide comme si son appel était en même temps une perte à jamais pour quelque pays inconnu, peut-être une forêt maritime parcourue de courants alizés, de flagelles pareils aux efflorescences des anémones de mer.

   « Viens donc à moi, solitaire Présence, à deux nous referons le monde, nous y imprimerons la marque indéfectible de notre Amour. »

   Le mot ‘amour’, je le vois en lettres capitales, en souples cursives, en caractères gothiques, ainsi AMOUR, formes chantournées dont je sens l’ineffable ballet, dont je savoure la ‘multiple splendeur’, dont je sens la somptueuse volupté, la docile carnation, la pulpe soyeuse, dont j’éprouve la fragrance comme si elle venait d’une conque secrète battue par la rumeur iodée des vagues.

   « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   Quel bonheur d’entendre cette voix qui semble venir à moi au travers des plis légers d’une écume, magnifiée par l’épreuve du labyrinthe, exaltée par la distance infinie qu’elle a parcourue pour venir jusqu’à moi ! Je ne sais si je ne suis victime de mes inclinations passionnées en direction de la mythologie. Mais qui donc me parle depuis cet illisible espace, depuis ce temps à la consistance de brume ? Ne serais-je la victime hallucinée de ces étranges Néréides qui peuplent le fond des Océans, reposent sur leur trône d’or, passent leurs journées à filer, à jouer avec les étonnants hippocampes, à jongler avec la chevelure des méduses, à traverser du regard la robe translucide des diatomées ? Qui donc me convoque à de bien improbables noces, Amphitrite, l’épouse de Poséidon ; Galatée, l’amante d’Acis ? Thétis, la mère d’Achille ?  Ou bien s’agirait-il d’une créature fabriquée par mon propre esprit au cours des nuits alambiquées de ce mois d’Août sans commune mesure ?

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   Je dois bien avouer que je suis intimement troublé par cette supplique, laquelle pour être peut-être imaginaire, emplit mon cœur d’espoir et de doute, tout à la fois. Terminant à peine de prendre mon petit-déjeuner, alors que je m’apprête à ranger ma tasse et ma théière, voici qu’un lot d’images brillantes se superpose aux propos de ma Néréide. Ce que je vois, ceci : une vaste bâtisse blanche portant sur son fronton l’inscription ‘Laboratoire Arago’, une promenade semée de hauts palmiers, de terrasses de café ; des voiliers blancs amarrés dans un port, une plage de galets gris, des rangées de platanes, un ruban de bitume bordé de maisons blanches qui escalade une manière de viaduc de pierres grises. Ça y est, ça s’éclaire, ça commence à parler.  Ce que j’observe, dans le chapiteau fatigué de ma tête, avec son carrousel d’images enchantées, c’est la charmante petite ville de Banyuls-sur-Mer blottie tout contre la Mer Méditerranée. J’y suis allé plusieurs fois pour y faire des reportages sur les succulents vins de la région qui macèrent au soleil dans d’énormes foudres.

   Souvent, à la fin de mes journées, je gagnais la petite Plage des Elmes, la longeais sur toute sa longueur, franchissais un verrou de rochers et me retrouvais dans une minuscule crique prolongée par une grotte marine. A part quelque touriste égaré rebroussant chemin, je n’y rencontrais habituellement que les chapeaux chinois des patelles, les coques violettes des oursins, les robes noires et luisantes des moules. A la tombée du jour, je rejoignais l’une des terrasses en bord de mer, y dégustais longuement ce merveilleux vin solaire qui semblait être Dionysos en personne mis en bouteille. La plupart du temps, de belles et grandes jeunes filles du Nord (Norvégiennes, Suédoises, Finnoises ?), déambulaient le long de la Promenade. Elles faisaient plaisir à voir, tant elles paraissaient naturelles, à l’aise dans leur existence, douées du charme irrésistible de vivre dans l’immédiat et pur bonheur. Ne les apercevant que de loin, je les imaginais athlétiques, plus grandes qu’elles n’étaient en réalité, possédant de grands yeux bleus pareils à des glaciers sous la caresse de la lumière boréale. M’eût-on demandé de choisir seulement deux prédicats pour les définir, que je n’aurais nullement hésité à proposer « Grandes » ; « Bleues », comme ceci, intuitivement, au plus vif de la sensation.

 

    Mercredi 12 Août - Huit heures du matin.

 

   La chaleur fait déjà de grandes flaques qui tapissent les versants du Causse. Je dois chausser mes yeux de lunettes noires afin de ne pas être ébloui. Je n’ai emporté qu’un mince bagage, histoire d’aller faire un tour du côté de Banyuls. Mes rêves à répétition, ce récurrent appel de ma ‘Muse’, m’ont troublé au plus haut point. Je ne m’inquiète nullement quant à l’état de mon psychisme. Certes, comme tout un chacun, ma santé a été mise à rude épreuve tellement le mercure frise des degrés de folie en cet été 2020. Mais je ne m’inquiète guère. Quelques jours au bord de l’eau et ce sera une manière de ‘re-naissance’. Je ne supporte guère la canicule à répétition et mon Causse bien-aimé n’est guère le lieu le plus favorable pour trouver quelque fraîcheur. Ce que le calcaire a consciencieusement emmagasiné le jour, il le restitue au centuple la nuit et les ombres deviennent phosphorescentes, saturées qu’elles sont de l’essaim innombrable des calories. L’air est encore respirable. J’ai décapoté la toile de mon antique 2 CV. J’aime cette vieille guimbarde qui me le rend bien. Entre elle et moi, c’est comme qui dirait une histoire d’amour. J’espère que ‘La Grande Bleue’ ne m’en tiendra pas rigueur et que je pourrai trouver dans son cœur la place qu’elle semble vouloir m’y réserver. Je contourne Toulouse par la rocade. La circulation est chargée mais non problématique. Un long moment je longe le Canal, sa double rangée de platanes, cet arceau qui protège les ‘marins d’eau douce’ des rigueurs du ciel. Sur les côteaux, de lentes et immenses éoliennes brassent l’air avec application. De joyeux groupes de jeunes gens me dépassent en klaxonnant, sans doute ma 2 CV les met-elles en joie ! Elles sont si rares, si touchantes avec leurs roues étroites, leur museau froissé, leurs vitres qui sont comme deux ailes relevées de chaque côté des portières ! Une pièce de musée en quelque sorte, mais si agréable à conduire avec le bruit du moteur qui fait penser au trajet laborieux d’un gros bourdon parmi le pollen des fleurs.

   Maintenant je descends la rampe de pierre qui conduit au port, puis au centre-ville. J’ai loué un petit studio au-dessus de Banyuls, Résidence Castell-Béar. Ce soir, je dîne en ville, sur la Promenade du bord de mer. Comme toujours, les allées et venues des touristes. Un léger vent marin s’est levé qui poisse les cheveux mais apporte une sensation de bien-être. Des enfants font tourner leurs moulins multicolores en criant. On boit aux terrasses, on mange des glaces. On respire l’air iodé qui vient du large. Une odeur entêtante de sardines grillées flotte sur le port, elle fait couleur locale dans cette Méditerranées aux senteurs épicées, fortes comme les pierres de la garrigue. Des échos de musique viennent des appartements grand ouverts sur le large. J’ai bien fait de venir ici afin de me ressourcer, de retrouver quelque souvenir ancien, une balade sur le sentier littoral, une dégustation d’huîtres, la robe dorée du Banyuls faisant sa floraison dans la cage du verre. Et toujours ces éternelles présences, ces finno-suédo-norvégiennes, toujours aussi grandes, aux yeux toujours aussi prétendument aigue-marine ou turquoise, allez donc savoir quand nous ne les avez pas vues de près, imaginées seulement dans l’alambic de votre esprit. Quelqu’un d’autre que moi, du fond de son imaginaire, les verrait peut-être petites, aux yeux noisette. C’est tout de même un monde étonnant que celui de la subjectivité !

    

   Jeudi 13 Août  

 

   Cette nuit, j’ai laissé ouverte la grande baie vitrée de mon studio. Une brise délicate le visitait sans le rafraîchir pour autant de manière visible. Juste une sorte de pause, de halte avant de retrouver les grandes nappes de chaleur. J’ai passé la matinée à relire des articles en cours, à classer des fiches, à noter des idées pour de prochains travaux. La Résidence était plutôt calme. Parfois des rumeurs montaient de la ville proche. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à sommeiller sur le canapé, vaguement présent à la situation, émergeant souvent de songes que j’aurais volontiers qualifiés de ‘creux’ selon la terminologie habituelle. Certes, ‘creux’ pour un esprit épris de raison et de juste mesure. Pleins cependant pour une psychologie fantasque comme la mienne, absorbée par la première distraction venue, attirée par les chatoiements de la poésie, les moirures de l’imaginaire. Oui, cette nuit la ‘folle du logis’ ne m’a laissé nul repos. Entre deux visions de verres ballons où scintillaient les gouttes de la divine ambroisie, de déambulations nordiques sur la Promenade, d’aquariums où nageaient de gros poisson-lune, toujours la même antienne qui agitait le limaçon de ma cochlée :

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   La seule forme qui ne bougeait pas, qui demeurait identique à l’origine, la formule pareille à un rituel, eh bien, elle se présentait à la manière d’un refrain et je savais, dès lors que je ne pourrais en échapper qu’à résoudre le mystère qui y était attaché.

  

   Fin d’après-midi

 

   J’ai attendu que le disque rouge du soleil tutoie la mer de son œil pléthorique. Je me suis vêtu d’un simple short de bain et d’un T-shirt, claquettes au pied. Ma fidèle 2 CV a démarré au quart de tour. J’ai longé la Promenade, ai gravi la côte qui surplombe le viaduc. Bientôt, à ma droite, l’anse de la mer, la Plage des Elmes. Sur le sable, il y a encore beaucoup de monde. Des corps violentés de chaleur. Des teintes de pain grillé. D’autres bisque de homard. Des morsures de photons. Des chairs blanches zébrées de lacis rouges. Des éclaboussures, des étincelles, des échardes qui entaillent la peau, on dirait d’antiques maroquins oubliés dans les entrepôts d’une tannerie. J’ai enjambé quelques silhouettes. Mon passage se projette sur elles à la façon d’ombres chinoises. Je prie secrètement que ma crique soit déserte. J’y rejoins mon ‘Amante’ et nous n’avons nul besoin de témoins. J’escalade la barre de rochers que les battements de l’eau recouvrent au rythme du ressac. Ça y est, j’ai franchi le Rubicon. Me voici en lieu sûr. De majestueux goélands aux becs orange décrivent de grands cercles dans le ciel en criant. De temps en temps ils jettent un chapelet de fiente blanche qui s’abat sur les rochers noirs, y dessine un curieux graphisme. Personne à part moi, un joyeux peuple de bois flottés, quelques colonies de moules s’agrippant à leurs radeaux noirs, quelques flottilles de goémon qui montent et descendent comme si elles confiaient leur sort à des Montagnes Russes.

   Maintenant, à l’horizon, les couleurs basculent, virent au mauve puis, insensiblement au bleu-marine. Il y a un étonnant liseré blanc qui flotte entre ciel et mer. Quelques bruits au loin, mais filtrés par la distance, couverts par les clapotis. J’ai ôté le peu de vêtements, suis entièrement nu. Je me suis assis en tailleur tout à fait à l’entrée de la grotte marine, visage face à l’eau qui devient rutilante sous les premiers rayons de la Lune.  Je regarde le beau spectacle de l’eau, j’en sens le rythme plénier dans les liquides mêmes de mon corps.  Ils vibrent à l’unisson. Ils font partie du grand concert de l’univers. Ils enregistrent la musique des Sphères.

   Soudain, une voix, la voix nocturne qui a tissé mes songes depuis des nuits et des nuits.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue. »

   L’incantation se renouvelle, se multiplie, habite les parois de la grotte, lisses humides, semblables à une fosse amniotique, à un creuset germinatif.  La voix gagne le fond, rebondit sur le goulet terminal, éclaire la roche, lui donne des reflets d’étain.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue », le motif se répète à l’infini, glisse sur la plage de galets, lustre mon corps au passage, monte jusqu’à la Roche des Goélands, fait ses arabesques claires dans la nuit qui vient.

   « Viens donc, viens donc je suis la Grande Bleue, je suis La Grande Bleue, celle qui t’attend depuis la nuit des temps, celle qui t’a donné la Vie, qui te donnera aussi la Mort, puisque les deux sont liées, tout comme la patelle est soudée à son rocher, Viens ! »

  

   Méditations ‘inactuelles’

 

   J’ai plongé dans la grotte qui m’appelle et cherche à m’accomplir bien au-delà de qui je suis. La Grotte est ma Compagne, ma Finno-Suédo-Norvégienne, mon Fantasme, ma bulle imaginaire, mon désir porté là, au creux attentif de ma main, dans l’onde oubliée de mon sexe. Oui, j’ai rejoint ‘La Grande Bleue’, ma Sœur, ma Mère, mon double et nous célébrons, à l’abri des regards, et des jugements bien trop étroits de l’humaine condition, d’incestueuses et opalescentes noces. Nous sommes à nous, intimement reliés, comme le ciel se confond avec la terre dans le pli sombre et méticuleux de la nuit. Oui, nous sommes désormais des êtres de l’ombre, des êtres sans corps, des créatures des abysses qui ne connaissent ni leurs limites, ni les lois des hommes qui, toujours, enchaînent notre liberté.

   Nous sommes des Uniques qui vivons de nos propres flux, de rythme nous ne connaissons que le nôtre, celui immémorial qui fait se conjoindre, en un même creuset, le fini et l’infini. Nous avons rejoint l’éternité. Pour au moins le temps d’une immersion. Mais qui, une fois, a connu la plénitude, toujours la possède tel le bien le plus précieux. M’immergeant dans ‘La Grande Bleue’, je ne fais que me plonger en moi afin que, me connaissant mieux, je puisse arriver à la pointe extrême de mon être et faire retour vers qui je suis dans la plus pure confiance. Toujours nous sommes des êtres scindés, des êtres du partage. Deux principes adverses, antinomiques mais complémentaires qui tracent en nous ce raphé médian, cette couture qui traverse notre anatomie et écrit notre nature ambivalente, incomplète.

   Toujours, inconsciemment, nous sommes en quête de cette androgynie primitive qui nous a constitués et dont l’origine nous échappe, vers laquelle cependant nous voulons remonter comme le saumon se bat avec les flots impétueux pour retrouver le lieu de la fraie, le lieu de la naissance. C’est ceci et uniquement ceci que signifie l’injonction : « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   ‘La Grande Bleue’ est notre irisation sous le ciel du monde. Elle est le miroir où vient mourir notre infinie solitude. Elle est cet écho que, jamais nous ne savons situer, car les directions cardinales de l’espace sont inaptes à en tresser les nervures de soie. Seul le temps le pourrait mais il est fluide et en fuite de lui-même comme nous sommes en fuite de nous. C’est bien là la fonction matricielle de la Grande Mer (entendez aussi bien ‘La Grande Mère’) que de nous héler depuis son immense mémoire, infiniment liquidienne, infiniment renouvelée.

   Nous ne sommes que la résultante d’un battement, battement sexuel qui, remontant de loin en loin, situe le lieu réel de notre origine, bien au-delà d’un espace déterminé, d’un temps assignable, bien au-delà des bonds prodigieux de l’imaginaire, bien au-delà du prestigieux big-bang qui n’est jamais que phénomène parmi les phénomènes, événement parmi les événements du destin universel. En réalité il n’y a nul commencement, seulement un infini battement, un genre d’oscillation pareille au rythme nycthéméral qui convoque, chacune à son tour, ombre et lumière, pareille à celui, cardiaque diastole-systole, qui régule notre activité physiologique, pareille au rythme sexuel qui mélange et fusionne les genres afin qu’une possible éternité puisse s’élever d’un continuel ressourcement de l’espèce.

   Il n’y a guère d’autre façon de juger l’éternité que d’en être traversé depuis l’infini de l’espace-temps, de l’actualiser en soi dans la brièveté d’une existence, d’en éprouver le futur dans ce qui s’ouvre et bourgeonne à l’horizon de l’être, cette ressource inépuisable, cette corne d’abondance qui trouve en soi les motifs de reconduction de sa propre genèse. ‘La Grande Bleue’ serait-il un autre nom pour l’Infini ?

 

   Retour à soi dans la quotidienne nervure

 

   J’ai quitté ‘La Grande Bleue’ après que mon bain lustral a été accompli. Rite de passage de l’âge adulte en direction du grand âge qui, avant tout, est préparation à la Mort. Non, ceci n’est tragique que pour ceux qui jamais ne se questionnent et ne vivent qu’une immanence après l’autre, sans chercher à se redresser, à porter leurs yeux au-dessus des herbes de la savane, là où s’inscrivent en lettres d’or les merveilles de la signification. Je l’ai quittée sans la quitter puisqu’elle m’habite tout comme je l’habite. Nulle césure entre nous, seulement un unique et ininterrompu fil d’Ariane qui est la sublime liaison qui relie entre eux les hommes du Monde. Parfois ils ne le savent pas ou feignent de l’oublier. On nomme ceci ‘heures sombres de l’Histoire’. Dans un identique état d’esprit le Poète Paul Valéry (ce visionnaire !) énonçait la phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

   Nous savons aussi que, nous les Hommes, sommes mortels, mais que nous nous inscrivons dans une lignée sans hiatus et que cette compréhension nous institue en tant qu’éternels. L’éternité n’a nul besoin de Dieu, les Hommes suffisent !

  

   Quelques jours plus tard

 

   Je quitte Banyuls, non sans avoir fait une halte au-dessus du Rocher des Goélands. Il surplombe la grotte de ‘La Grande Bleue’. Les grands oiseaux font toujours leurs élans blancs sous le dôme du ciel. Leurs vols incessants sont le message qu’ils destinent aux Hommes : Il y a de la pureté, de la vision lointaine, l’horizon est courbe qui appelle d’autres horizons courbes. Les forteresses de plumes volent haut, toujours de plus en plus haut. Parfois l’on ne voit plus que la pointe orangée de leur bec forant le bleu glacier de l’air. Parfois on les perd de vue, tellement l’altitude qu’ils atteignent est vertigineuse, aux confins de l’immense, à la limite du vide. Nous ne les voyons plus mais nous savons qu’ils existent, qu’ils voient d’autre oiseaux à la voilure blanche qui décrivent de brillantes ellipses, longues, infinies, toujours renouvelées comme si leur chorégraphie voulait nous adresser un message secret : nous ne sommes pas seulement ici et maintenant au lieu ponctuel de notre être. Nous sommes partout. Nous sommes ailleurs. Nous sommes ceci et cela qui vibre au loin sur le point de l’illisible horizon, nous sommes hier, aujourd’hui et demain nous fait signe depuis le battement infini de son œil. Oui, le temps est un battement de paupières, une vibration de cils. Infinis comme toutes choses du monde.

   J’ai effectué à rebours mon voyage initiatique. J’ai reconnu les platanes ombrant le Canal, les lourdes portes des écluses, leurs battants de mousse verte. J’ai reconnu la lente giration des modernes moulins qui brassent des tonnes d’air. J’ai reconnu les premiers escarpements blancs du Causse. J’ai reconnu ma maison, cette vigie familière qui participe au destin du Monde. Oui, j’ai reconnu tout ceci. Vivre tout ceci était, en toute et pleine conscience, une touche que l’Infini adressait à ma singulière finitude. Les grands oiseaux blancs fendent-ils toujours l’air des Elmes alors que je ne les vois plus ? Fendent-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 juillet 2026 2 21 /07 /juillet /2026 06:44
La chute lente du jour.

Cette Nouvelle a été publiée :

 

* Sous le titre "Voyage immobile" dans

 

"Les Après-midis de Saint-Florentin" (Yonne) en 2009.

 

* Sous le titre "La chute lente du jour" dans le cadre

 

du Café Littéraire, Philosophique et Sociologique (Calipso)

 

Fontanil Cornillon (Isère) en 2010.

 

* Sur le Site d'Exigence-Littérature en 2011.

 

                             

                                              LA CHUTE LENTE DU JOUR

 

  

   Son premier repos, Elle l’a trouvé au creux du jour, dans le dépliement blanc de la  lumière.

Nul bruit dans la grande pièce claire. Nul mouvement.

Seul rythme du souffle, lent, tendu, semblable au passage du vent sur la cime des pins.

Souffle long venu d’ailleurs, encore traversé de pensées nocturnes, souffle à la recherche de lui-même, continûment, comme une obsession.

Confusément, Elle perçoit, par delà les lames blanches des stores la houle de l’Océan, le cri des mouettes, comme de longues incisions dans la toile grise du ciel. Des rumeurs seulement, très lentes, très calmes, pareilles à un baume qui apaise les meurtrissures du corps, régénère le souffle.

Murmure de l’Océan, longues effusions dans les aiguilles de pin, glissement des grains de sable sur la courbure des dunes. Tout se mêle, se confond, écho profond de son rythme à Elle, de sa respiration, du trajet du sang dans ses veines.

  Lui, son apparition dans la grande pièce aux murs couleur de sable, Elle ne l’a pas perçue. Plutôt sentie. Sorte de présence éphémère, fugitive, "entre chien et loup".

Quelque chose d’imperceptible, de ténu s’est infiltré en Elle. Un léger décalage de l’air, une vibration particulière de la lumière. D’infimes tropismes affleurant à sa conscience.

Tout à coup Elle a su qu’Il était là, près d’Elle, immobile, dans l’attente d’un signe, d’un mouvement, peut-être d’une parole. Entre eux il n’y a eu aucun mot proféré, aucun geste esquissé.

  Elle, retirée depuis longtemps dans le silence de ses yeux, ne possédait plus qu’une image floue de Lui, des souvenirs lointains : le grain serré de sa peau, la finesse de ses mains, la grâce des articulations.

Lui, dans la lumière neuve du jour, perçoit le corps fluet, les cheveux couleur de cendre, les cernes d’ombre autour des yeux vides. La clarté de l’aube dessine comme un étrange halo enserrant le corps très mince, forme énigmatique émergeant à peine de la blancheur du drap.

Il a approché l’unique chaise du lit, ménageant entre eux un espace. Ce territoire où ils déposeraient les mots, était comme la grâce d’un recueil, le point d’incision d’une parole ultime. Chacun en avait le pressentiment, en ressentait le trouble, et grâce à cette inquiétude, à cette tension, y puiserait les forces de l’échange.

  Elle parle la première. Elle dit la douleur des nuits éveillées, la solitude des murs couleur de sable, l’attente de la marée, l’écoute attentive du flux et du reflux, le grondement de l’Océan lors des hautes eaux, la douceur des ciels de pleine lune.

Il écoute la voix très mince, parfois à peine perceptible, le souffle haletant, comme un filet d’eau claire filtrant d’une paroi. Il lui dit son souci, son appréhension des crises qu’Elle doit affronter continuellement, le lien profond du souffle et de la vie, du mouvement des corps, des déplacements, des traversées, des passages. Il lui dit son regret d’être toujours éloigné, son travail d’enquêtes à l’étranger, son goût immodéré des voyages.

  Elle l’écoute. Elle anticipe ce qu’Il dit. Elle le connaît au creux de l’intime.

Une quinte de toux subite. Le souffle comme au fond d’un puits. L’angoisse de la lente ascension vers la clarté, vers le jour.

Il remonte son oreiller. Il lui fait boire quelques gorgées d’eau. Elle dit que ça va mieux, que ça va passer. Le plus sûr pour qu’Elle s’apaise : qu’Il fume comme autrefois une cigarette américaine, longue, fine, à filtre couleur de brique. Elle aime tellement l’odeur de ses cigarettes (des Bridge, croît-Elle), Elle aime tellement sa façon de fumer, de rejeter les volutes, longuement, songeusement, tête légèrement penchée vers l’arrière, dans la lumière qui décline.

  Elle lui disait autrefois sa certitude à Elle du rapport étroit  entre la fumée et la vie. Une métaphore  existentielle en somme. De l’ordre d’une parenthèse, d’un début et d’une fin, d’une consumation, d’un point d’incandescence à un point d’extinction, d’un non-retour.

  Il se souvient de ces échanges. Il lui dit se rappeler ses idées à Elle, ses  idées un peu étranges mais qui résonnent encore en Lui, qui brillent comme des braises. Il hésite un peu mais Il sait l’importance de la cigarette pour Elle, sa valeur de retour, de réminiscence. Il extrait une  Bridge  de son étui rouge. Il sourit en voyant  l’inscription obscène : FUMER TUEIl sait que, pour Elle, fumer est l’empreinte du souvenir, du désir, de la vie.              Il allume une  BridgeIl souffle de longues volutes vers le plafond. Elle entend le bruit, le passage de la fumée entre les lèvres. Elle l’imagine, comme autrefois, la nuque à la renverse, les pieds croisés sur une chaise, l’air détendu. Elle revoit cette sève qui sort de lui, à jets réguliers, empreinte de mystère, auréolée de projets. Autrefois, Elle pensait que cette fumée Lui ressemblait. Légère, insouciante, projetée vers le ciel comme un idéal.                         

Il n’a pas bougé de sa chaise, très attentif  à ne pas interrompre  le voyage. Il allume une seconde  Bridge. Ne pas briser le mouvement, le chemin sur lequel Elle s’est engagée. Nouvelles volutes de fumée. Plus fortes, plus persistantes que les  premières. Eviter qu’Elle ne sombre dans l’amnésie. Poursuivre le voyage jusqu’à la fin du jour s’il le faut, dans la demeure dernière où l'ombre se tapit. Elle parle maintenant. Indistinctement. Comme un murmure. Il se rapproche d’Elle pour saisir des bribes, des éclats, des fragments qu’ll reconstitue.

   Elle lui dit le séjour à La Salina, les roches noires gonflées de soleil, la colline couverte de chênes-lièges et d’oliviers, les terrasses de schiste en surplomb, la blancheur du village en contrebas, la mer avec ses criques vertes, bleues, grises parfois, si variables selon l’incidence de la lumière, le degré d’avancement du jour. Elle Lui dit l’essaim des îles volcaniques, couleur d’obsidienne, jouant avec la blancheur du port, l’outremer des bateaux de pêche, le quadrillage insensé des filets de corde enserrant les plages de galets noirs. Elle Lui dit l’odeur des embruns, surtout le soir, la chute parfumée des capsules  d’eucalyptus, les lumières ourlant les criques dès la tombée du jour.

  Les volutes de fumée emplissent la pièce, font comme un tissu onirique accroché aux fenêtres. Il y a des flottements, des fluides légers pareils aux  soirs d’automne à La Salina quand le vent se retire au fond des grottes marines. Continuer à fumer surtout, jusqu’à l’étourdissement. Ne pas déchirer le voile du songe, du souvenir, de la douleur peut-être. Qu’importe. La  seule certitude : cette ligne invisible, ce fil d’Ariane tendu d’un lieu d’absence à un lieu de mémoire.

  Ce soir, à La Salina, la lumière est tremblante, un peu surréelle. Elle est heureuse de cette lumière, de la blancheur de la terrasse, du mouvement des passants, du glissement des voitures devant le port. Elle dit maintenant l’urgence à profiter de la vie, comme si demain était le dernier jour. Elle sait que ce moment est unique. Elle lui dit la chute lente du jour, cette signifiance de l'instant voilé, de l'heure crépusculaire où les choses se confondent, se mêlent dans une espèce de douce harmonie, d'affinité originelle. Elle lui dit ce bonheur du temps impalpable, oublieux de lui-même qui, peut être,  jamais ne reparaîtra, enseveli sous les cendres du passé. Il  acquiesce avec un  certain détachement, avec la certitude dont l’investit sa première cigarette, symbole superficiel mais tangible de son entrée parmi les  hommes. Elle Lui sourit. Elle le trouve changé.Elle s’applique à le regarder à la dérobée, à faire son inventaire. Réel travail d’archéologue, pareil à la recherche de l’origine, de la source de cette évidente métamorphose. Elle n’avait pas remarqué, dans la perspective fuyante du front, cette ride légère mais non moins évidente,  comme une blessure à la surface de la terre. D’autres sillons étoilés et naissants s’allument et s’éteignent avec la course du regard, pareils à  de rapides comètes. Elle a fixé, au plus profond d’elle-même, ces images fugitives, ces marques insignes du temps comme des empreintes toujours prêtes à resurgir.

 Il se souvient de ce jour précis, de « ce moment unique » comme Elle l’avait nommé, de cette lumière si pure, si longue à se mouvoir, si lente à renoncer à son emprise, accrochée aux cubes des maisons blanches, aux balcons, aux lampadaires, à la lisière de la mer.

Ce jour est ancré en Lui : un moment de pur surgissement, une fenêtre ouverte sur l’horizon. Il se souvient de sa première cigarette, de son plaisir intense à suivre par la pensée le trajet de la fumée. Minces filets bleuâtres se diluant dans la lumière du couchant. De nouveau des quintes de toux, une respiration à la peine. Elle bouge un peu sur le lit, oriente son visage vers la fenêtre, vers le jour qui baisse.

Elle continue à raconter leur vie à La Salina, ses battements, ses outrances parfois, cet automne traversé d’une dernière tentation de la lumière, les reflets sur les feuilles argentées des oliviers, la douceur iodée de l’air marin.

Il écoute les paroles qu’Elle profère avec ferveur, recueillement. C’est comme une incantation, un appel qui résonne le long des murs couleur de sable. La braise rougeoie au bout de la dernière cigarette. Prolonger cet instant, ne pas interrompre le voyage. Maintenant le filtre couleur de brique se consume dans une drôle de fumée âcre; grésillement de l’infime bout de cigarette jusqu’à son point de chute.   Soudain Il sait qu’Il doit quitter cette pièce, qu’Il doit faire provision de  cigarettes, qu’Il doit s’immiscer entre deux urgences, celle du départ, celle du retour.  Il le fait. Il descend l’escalier. Il est dans la rue, dans le bureau de tabac. Il achète un paquet de  Bridge. De nouveau dans la rue, l’air pur, transparent comme à La Salina. C’est une ivresse qui s’empare de LuiIl marche vite, traverse le porche, cherche fébrilement le briquet, allume une cigarette, s’engage dans l’escalier. Par une croisée ouverte parvient la rumeur de l’Océan, de la Mer. Il ne sait plus très bien. Cris aigus des mouettes ou peut-être des sternes, comme une longue déchirure surgissant de la toile du ciel. ll pousse la porte de la grande pièce. La lumière a baissé. Les murs couleur de cendre ne renvoient plus qu’une clarté sourde. Il porte la cigarette à ses lèvres, aspire une grande bouffée qu’Il rejette dans la lumière grise. Il s’assoit sur l’unique chaise, penche la nuque vers l’arrière comme Il aimait le faire autrefois à La Salina. De fines colonnes de fumée tissent dans l’air une trame légère.          Il lui parle. Il lui demande de raconter encore l’instant magique de La Salina, la lumière sur le village blanc, la sagesse des vieux hommes vêtus de noir, leurs palabres sous le vieil olivier, les joueurs  de cartes de l’Amistad derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le port, sur la mer, sur l’horizon infini.

  Il écoute de tout son corps, de toutes les fibres de sa peau la parole qui n’advient pas. Il sait maintenant qu’Elle a repris possession de son langage, que ses paroles sont scellées dans sa chair, qu’Il n’entendra plus les mots magiques résonner dans les ruelles de La Salina. L’ombre avance dans la pièce. Il écrase la braise, le filtre couleur de brique. Quelques volutes de fumée planent encore entre les murs gris, pareilles à des poussières, à d’infimes corpuscules. Il se tourne vers le centre de la pièce. Il n’y a plus de souffle maintenant, plus de douleur, seulement quelque chose qui ressemble à une absence. Retrait des veinules bleues dans les mains marmoréennes, silence des lèvres  closes, blancheur des draps couleur de neige.

  Il se lève. Il ouvre la porte. La lumière est pure, belle, semblable à un mirage. La lumière l’appelle, elle s’ouvre et trace les rives du chemin vers La Salina. Il sait  qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre issue que celle d’une fuite éternelle. Dans la pièce couleur de nuit, dans le déclin du jour, au pli secret de l'ombre, Elle a trouvé son dernier repos, son voyage immobile.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

                                                                  

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

                                                    

                                                                                                                                                                                              

                                                                                                                                                

                                                                                                                            

      

 

 

 

 

                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                

 

 

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20 juillet 2026 1 20 /07 /juillet /2026 07:26
Dans le retrait de soi.

"Melancholia"

Photographie : Katia Chausheva

***

De votre beauté, nul n'aurait pu douter. Votre visage si régulier, votre peau de soie, l'arrondi de vos épaules, la plénitude de votre gorge, les fines attaches, la taille souple, l'exacte cambrure des reins, le repos de vos hanches, le golfe de votre bassin, vos jambes si longues. Ceci que doublait une vive intelligence, une intuition de tous les instants. Vous étiez sensuellement attachée aux choses, disponible à la moindre de leurs manifestations. Vos affinités avec la "raison sensible" n'était pas moindre et chaque événement rencontré vous portait dans l'aire des réflexions, dans la vibration des sentiments. Peut-être trop. Vous étiez si sensible aux troubles du monde, aux frémissements de l'eau, au glissement du vent sur les plaines d'herbe. Vous étiez pareille à une fragile fleur des marais que le moindre courant d'eau aurait emportée vers d'illisibles rives. C'était étonnant la façon que vous aviez de vous recueillir en vous, de plonger dans les troublants remous de l'introspection, de disparaître aux yeux des autres. Il suffisait de l'évocation d'un poème, d'une séquence de cinéma, d'une pièce de théâtre sous les feux de la rampe. Mais je crois que les feux, les seuls qui vous atteignaient, étaient ceux, intérieurs, qui parcouraient votre globe de chair. A l'évidence, en vous, couvait toujours la flamme de la passion que le moindre souffle d'air ranimait. Cela se voyait dans le sombre de vos yeux, le creusement des pupilles, le retrait que manifestait votre visage. Non le paysage d'une austérité, plutôt le calme d'une eau de lagune et l'énigme toujours posée par cela qui vit mais demeure immobile. Comme une question posée ne trouvant d'épilogue.

Le bruit courait que vous teniez un journal intime, dans le genre de celui d'Henri-Frédéric Amiel, consignant par écrit ce qui, pour moins sensible que vous, eût été simple caprice ou bien objet d'un vide à combler. Comment pouvait-on passer ses journées à écrire alors que, dehors, la vie s'écoulait avec ses joies à portée de la main ? Pensant à cette volontaire exclusion d'une existence ouverte, à ce retrait en vous qui est, à l'évidence, votre empreinte, j'ai relu attentivement quelques passages de ce prodigieux travail du professeur genevois. J'y ai trouvé ce fragment que je crois pouvoir faire vôtre tellement les similitudes me paraissent frappantes :

"Le jour vient; il est 6 3/4 heures. Entre la lumière froide du jour qui traverse la vapeur des carreaux et la lumière chaude de la lampe qui reluit sur mon papier, il n'y a qu'un rideau léger et transparent. Lutte curieuse et symbolique : c'est le cœur tranquille dans la solitude et le recueillement, que vient assaillir le monde extérieur, pour l'arracher à sa paix, lui imposer devoirs, ennuis, dispersion tout au moins. On vivait tout en soi, il faut vivre au-dehors … Voici le jour, il faut mentir, disait Delphine dans sa belle poésie de la Nuit …"

Henri-Frédéric Amiel - Mercredi 17 novembre 52 - 5 1/2 heures du matin.

Lisant ceci, vous imaginant quelque part dans un pli d'ombre en partance pour le jour, je ne peux que vous rejoindre dans cette manière d'insularité. Vous êtes si bien, en arrière de la clarté, alors qu'en vous se fait, avec douceur, le flux de l'intime. Là, il n'y a nulle place pour ce qui pourrait entailler et ouvrir une possible immersion. De votre territoire, s'entend. Tout demeurant sur le seuil, comme l'aube, en attente de cela qui va advenir. C'est si beau cette irrésolution du temps, cette manière de pas de deux, cette sublime hésitation. Vous et le monde en suspens. Cette inclination des choses à demeurer dans leur enceinte, vous en ressentez le libre mouvement jusqu'en votre ombilic. Une mousse, une écume, une onctuosité trouvant dans leur repos le site même de leur présence. Vous résistez à l'encontre de la lumière qui vibre au carreau, cette froideur qui, bientôt, fera sauter l'opercule. Votre plaine de papier, sur laquelle courent les signes de l'exister, sera bientôt envahie de cette réalité qui en effacera la fragile empreinte. C'est si vulnérable, l'écriture, lorsqu'elle doit se confronter aux éclats de verre, aux angles vifs, aux mouvements désordonnés de la foule. Cela a besoin de la source assourdie de la lampe, du silence de la chambre, de l'immobilité du lac, de la longue patience des pensées. Vous le savez jusqu'à l'excès, vous qui noircissez les pages de votre chair, de votre sang, de vos humeurs. Car c'est de cette nature, l'écriture. Elle est crucifixion ou bien elle n'est pas. Oui, bien sûr, tout ceci paraît énoncé dans l'emphase, le lyrisme. Et, pourtant, qui n'a jamais fait l'expérience de la perte toujours possible des mots, ne peut guère en concevoir la dimension possessive. On appartient au langage plus qu'il ne nous appartient.

Vous observant à la dérobée, ce que je vois d'abord, sous l'avancée des cheveux, c'est cette vérité de la nuit qui vous visite sur l'étang de vos pages blanches. Illumination de l'intérieur, lent cheminement des idées, dépôt de la gemme noire sur le vierge du parchemin. La nuit, on ne peut la tromper. Il n'y a nulle distance de soi à soi. Pas même l'intervalle du doute. Tout coule de source et se présente dans la pure raison d'être. Vos plus belles pages sont nocturnes, j'en suis sûr. Avec un léger infléchissement que l'aube entraîne dans son sillage. Vous le savez, bientôt, alors que l'ombre décroit sous la poussée de la lumière, le mystère des mots s'effacera. Dehors, les bruits sortiront des failles de la terre, le ciel basculera vers des teintes de gris, puis les flocons de clarté, denses, qui allumeront dans les yeux des vivants les braises du désir, de l'envie, de la meute serrée des passions. Il sera alors temps de mentir avec Delphine, d'inventer avec l'inconnu de la rencontre, de dissimuler son visage alors que les hommes feront leurs trajets de fourmis pressées. Vous aurez tout loisir, sur la pente du jour, de demeurer dans votre méditation, mais alors vous serez inaccessible. Ou bien vous accepterez de vous laisser happer par l'action et c'est à vous-même que vous barrerez l'accès. Comme si la trop vive lumière dissolvait tout dans une même démesure.

Mais je dois vous laisser, là, sur le bord de votre propre territoire, une partie de vous immergée dans le songe, une partie dans la vacance de l'instant. Le temps décidera de tout et l'abîme sera grand qui vous séparera de la nuit, votre vrai domaine. C'est dans le retrait de vous que vous êtes la plus lisible. Comme ce journal que vous écrivez jusqu'à l'éreintement afin de mieux vous connaître. Les mots, sans doute, vous en éprouverez la chair pulpeuse, la longue dérive, les enroulements infinis. Mais, de vous, n'apparaîtra que cette couleur de verre éteint qui annonce la parution des heures claires. Jamais la tonalité ultime qui vous porterait au-devant de vous. Il est temps de baisser la lampe. Le rideau bat sous la neige des heures. Proche est la "melancholia" qui, le jour durant, fera votre siège afin que l'ombre venue, vous puissiez entrer en vous, le seul domaine dont vous assurer sereinement. Au moins le temps d'une parenthèse. Demain, à nouveau, sera le jour, puis la nuit et le jour encore. Ainsi passent les fleuves étincelants. Ils arrivent à l'estuaire et nous ne rêvons que de la source. Nous sommes une eau qui, toujours, se cherche. Et, peut-être, jamais ne se trouve. Je confie cette modeste pensée à votre journal. Prenez-en soin. Les pensées sont si fragiles !

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19 juillet 2026 7 19 /07 /juillet /2026 06:45

 

Au plus près de la mer.

 

appdlm.JPG 

Port d'Agde.  

Source : cabotages.fr.

 

 

   La mer. C'était cela qui comptait dans sa vie. La mer ouverte sur le large horizon et la liberté qui pointait son nez juste devant la proue de la barque bleue et blanche. Le grand espace des vagues, le vent, le vol espiègle des mouettes qui venaient demander leur pitance. Et le soleil qui fécondait le tout de son grand œil vermeil. Comment rêver d'un plus grand bonheur que de se retrouver seul, au milieu du bleu, face à une manière d'absolu dont la mer a toujours été la sublime métaphore, comment dire la joie simple lorsqu'on a été marin sa vie durant ?

  Maintenant, il est tard et l'existence n'a guère plus de secrets pour "Jo" Joseph -, ce marin reconverti aux joies d'une pêche confidentielle. Juste pour la consommation du couple, le reste sera vendu au marché. La retraite depuis de longues années. La vie se déclinant selon deux modes : le farniente sur les Allées bordées de platanes où se trouve le Bar familial, la pêche pour l'occupation, pour communier aussi avec l'élément liquide qui a été le compagnon de toujours.

  "Jo" - on ne l'appelait plus que par ce diminutif -, je le vois toujours, comme s'il était encore présent. Assis à côté de la table ronde en faux marbre, casquette usée, larges lunettes d'ébonite dont une branche est réparée avec du sparadrap, yeux couleur châtaigne, rieurs, parfois un brin larmoyants - sans doute une fragilité oculaire : avait-il trop regardé la plaque étincelante de l'eau ? -, ample pull-over, pantalons de velours. Devant le "Bar des Allées", les journées durant, il faisait presque figure de cariatide, tellement sa présence se fondait dans le paysage, se noyait dans  le mur de façade. Sirotant volontiers son petit "Casa" qu'il buvait avec juste un trait d'eau, histoire d'en troubler l'anis, un jaune étincelant habitait les flancs du verre pareil à un soleil. Toujours du tabac à rouler dans une feuille de "Job", une éternelle cigarette habitant sa lippe.

  Il se satisfaisait de cette vie simple qui consistait à laisser venir à lui ce qui voulait bien se présenter : allées et venues des passants, spectacle haut en couleurs des joueurs de boules, touristes déambulant dans les rues de la vieille ville. Les Allées, alors, n'étaient pas le parking qu'elles sont devenues aujourd'hui et, sur le coup de midi, rares n'étaient pas les grillades au feu de bois, lesquelles répandaient sur le chemin de poussière une entêtante mais sympathique odeur de sardines. Ces sardines que "Jo" nous avait appris à manger, mes parents et moi, en deux coups d'incisives, seule l'arête survivant à la manducation. Voilà pour le plus clair des journées, comme une parenthèse qu'encadrait, matin et soir, la sortie en mer. On n'est vraiment marin qu'à confier son épiderme à l'eau et au vent, le reste n'est que pure distraction. Le soir, quand le soleil commençait à décliner, "Jo" se préparait à partir en mer afin d'y poser les filets qu'il irait relever le lendemain dès les premiers feux de l'aurore.

  Mais, maintenant, c'est de cela dont il me faut parler, ces sorties en mer aussi inoubliables que fondatrices d'une expérience pour l'à peine adolescent que j'étais. C'est un matin du mois d'août. Fin de la nuit avec le calme sur Les Allées. Pas un seul bruit sauf, bientôt, venant de la chambre contiguë, le grincement d'un volet poussé sur le ciel couleur d'encre. Geste immémorial de ce vieux Marin pressentant, à seulement humer la qualité de l'air, ce que sera le temps, peut-être la valeur de la pêche. C'est si riche l'intuition lorsqu'elle s'est alimentée à des pratiques mille fois vécues, métabolisées jusqu'au tréfonds de la conscience ! De la petite chambre que j'occupe, j'attends le cœur battant. C'est une telle excitation que de s'ouvrir au grand large. Entendez au maritime, aussi bien qu'à l'existentiel.

  Avec "Jo", en tête à tête, nous déjeunons d'un frugal repas; les agapes seront pour plus tard ! Nous descendons la rue vers le port alors que les maisons de lave noire émergent à peine de la nuit, seule la cimaise des toits se détourant d'une ligne aussi hésitante que fragile. A notre droite, une niche creusée dans la roche, avec une assise ménagée pour faire halte. Une inscription la surmonte : "Banc pour s'asseoir". Je me demande à quoi peut bien servir un banc sinon à cela. Peut-être à graver dans la mémoire un si modeste événement. Bientôt le port, son alignement de barques de dimensions modestes que les pêcheurs amateurs utilisent pour aller faire un tour en mer. "Jo" soulève la trappe qui donne accès au moteur. Un bruit sourd, régulier, pareil à celui d'un lent battement de cœur envahit le quai, réverbéré par les falaises des maisons situées sur l'autre rive. Nous nous éloignons lentement de la flottille restée à l'amarre. Bientôt  l'Hérault s'élargit, nappe d'eau lisse que vient effleurer la première clarté. C'est alors un sentiment de pure découverte, d'ouverture à une poésie de l'aube qui, sans doute, depuis lors, est venue conforter une disposition à accueillir ce qui peut ressembler à une origine. Il y a tellement de silence, tellement de recueillement alors que toute existence semble encore attachée aux rives de la nuit proche.

  Nous ne parlons pas, sans doute dans une identique inclination de l'âme à accueillir ce qui s'annonce."Jo" doit forcément revivre, même atténués, les nombreux départs sur la Grande Bleue, alors que le sentiment auquel j'assiste est celui d'un voyage initiatique. A l'évidence, davantage dans l'ordre du poème que dans celui de l'aventure. A l'arrière de la barque, les sillons d'eau tracent un chemin lumineux dont les ondes meurent dans l'agitation des roselières. Tout est si calme, comme un chant qui se perdrait dans la simple rumeur du ciel. Les oiseaux n'ont pas encore commencé à sillonner l'air de leurs vols rapides. La nappe d'eau s'élargit sans cesse dans son chemin vers l'aval, l'estuaire que, bientôt, nous rejoindrons. Mais, avant de quitter la rivière, il est temps de lancer quelques lignes que nous tendons sur de longues cannes de bambou pareilles aux balanciers des funambules. "Jo" jette régulièrement des petites boules d'appât qui se dispersent en une nuée de grains de sable. Bientôt des maquereaux luisants, ventres d'argent, dos bleus rayés de noir s'annoncent au bout des crins de nylon. Nous décrivons de larges cercles sur l'eau afin de circonscrire le banc. Au fond de la barque, s'éclairent dans l'ombre encore dense, les écailles aux reflets métalliques. Dans mon âme encore teintée de naïveté, ces prises miraculeuses surgiront dans plus d'un de mes rêves. "Jo" s'étonne de mon propre étonnement et sa joie simple se lit aux commissures des yeux, à la clarté du regard. C'est comme un rite de passage, une entrée au-delà des années vers les ravissements de l'âge adulte. On ne mesure jamais assez combien ces émotions façonnent une future esthétique, ouvrent à une compréhension juste du monde. Dans l'instant de l'apparition, c'est seulement un débordement de soi, une déliaison de ce qui contraignait, circonscrivait à une aire étroite, c'est le progrès d'une amplitude interne. L'appel de la liberté ne s'instaure guère autrement que de cette manière d'abord métaphorique des choses, d'entrée dans leur chair souple, inventive. Toute "aventure" de cet ordre se relie à la découverte de l'essence propre d'un lieu et lorsque le soleil émergeant au-dessus de l'horizon courbe fait son apparition, c'est comme une naissance à soi dont l'éblouissement, jamais ne retombe.

  Maintenant la lumière est levée et son ascension diagonale éclaire le paysage marin d'une belle traînée pareille à la cendre. Nous franchissons la limite de l'estuaire et de la mer. Bientôt les feux de signalisation deviennent de simples sémaphores plantés à l'entrée d'un goulet conduisant à la ville, aux hommes qui, ici, sont si rares qu'on croirait à leur désertion. Au loin, le Fort de Brescou fait sa découpe noire, surmontée de son feu blanc et rouge.  Il n'y a aucune houle et l'eau est un immense plateau de mercure gonflant devant l'étrave bleue. Au loin, les bouées orange, les triangles carmins  qui signalent les filets posés la veille.  A la proue, jambes battant au-dessus de l'écume, des gerbes scintillantes, des ruissellements de gouttes, je suis si près de cette merveille que plus rien ne compte. L'espace s'est réduit à la taille d'une barque; le temps a fondu dans l'instant qui vacille. Entre "Jo" et moi, plus que des paroles, ce sont plutôt des manières d'assentiments, de remous intérieurs, de battements à l'unisson. Comme deux vagues déferlant de concert sur un sable commun. Il y a  peu besoin de mots lorsque le silence est si dense, plein d'un sens se révélant dans une sereine évidence. Les filets dansent au gré des flots et des remous imprimés par la coque de bois. "Jo" arrête le ronronnement du moteur et c'est alors que nous parviennent les rumeurs de l'eau, ses clapotis, son agitation incessante, pareille aux oscillations d'un grand animal marin. Îliens au milieu de l'étendue liquide, rien n'émerge que cette solitude partagée à deux, cette complicité, les filets où s'allument les prises dont "Jo" énumère les noms au fur et à mesure que la récolte dévoile ses secrets. La pêche a été suffisamment bonne pour une activité considérée comme un loisir, plus qu'à l'aune d'une source de revenus. Le temps est venu, maintenant de faire une pause.

  La mer est une plaque parcourue de mille mouvements, mille vibrations. Infiniment vivante alors que, depuis le rivage, on la croît assoupie pour une éternité. Une brise légère s'est levée qui apporte une bienfaisante fraîcheur. Le soleil est haut dans le ciel, roulant son disque blanc. Sous le ponton de planches est un panier d'osier dont "Jo" se saisit, ouvrant le couvercle. Ses yeux rieurs disent le contentement de la halte, ici, sur l'étendue immense seulement parcourue du vol des mouettes. Bientôt les reliefs d'un repas régénérateur : fromage, saucisson, pommes, pain à la croûte dorée, bouteille de rosé sur laquelle scintillent des gouttes  pareilles à une ondée. Nous sommes tout simplement heureux de communier autour de ce modeste repas. Nous buvons le verre de l'amitié et je comprends là ce qu'une chaude fraternité entre les hommes veut dire, son caractère précieux. Tout dans l'humilité, la connivence, le retour à une humanité native sachant se satisfaire de peu. Longtemps, en moi, ces images graviteront, pareilles à de précieuses pépites. Marques indélébiles de la rencontre, symbolisme exact de la pêche destinée à nourrir les hommes, à les divertir du quotidien. Nous parlons de tout et de rien, mais surtout de cette révélation d'être, entre ciel et mer, pareils à des Robinson découvrant les merveilles de leur île.

 

  Nous prenons le chemin du retour au bruit scandé du moteur, au rythme de ses syncopes tellement semblables au temps  qui passe. Des gens déambulent sur les jetées. Des cris, des paroles viennent jusqu'à nous, hachées par les coupures du vent. Nous remontons la Rivière et lançons quelques dernières lignes. Juste histoire de saisir un ou deux loups. Sur le quai de pierre noire nous apercevons la silhouette de Gervaise, la femme de "Jo" qui a confié la garde de son Bar à ses habitués, le temps d'aller vendre le surplus de poissons au marché. "Jo" met de côté les prises qui serviront à alimenter la grillade. Nous remontons la rue en pente, dépassons le bâtiment de la mairie. De la cathédrale nous parviennent les sons de cloche annonçant l'angélus de midi. Déjà, sur Les Allées, les sarments de vigne sont disposés qui, tout à l'heure piqueront les yeux alors que les hommes se disposeront à passer à table. Demain, peut-être, ou bien plus tard, une autre sortie en mer prendra place que la mémoire archivera comme une pierre au bord du chemin dresse son mince symbole aux yeux du promeneur ébloui. Il n'y a guère d'autre mystère que celui-ci ! 

  

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18 juillet 2026 6 18 /07 /juillet /2026 06:59
Fais ce qui te plaît

 « Jolies pluies de mai »

Photographie : André Maynet

 

 

***

 

                                                                                Le 29 Mai 2018

 

 

 

              A toi Fleur du Nord

 

 

   Après un hiver bien maussade, voici venus les orages. Il ne se passe nul jour qui ne voie son cortège de nuages gris, ses grondements célestes, ses furies méridiennes et, le soir arrivé, l’horizon criblé d’éclairs, des roulements de galets à l’infini, des crépitements sur les feuilles pareils à des percussions de tambour. Quelle joie alors de se réfugier sous le toit protecteur, de regarder, au travers des vitres, les ruisseaux de gouttes faire leurs étonnantes symphonies. Connais-tu un sentiment plus profond, plus ancré en l’âme que celui de l’abri faisant face au péril ? Sans doute une résurgence archaïque des chasseurs-cueilleurs  qui trouvaient dans la grotte une parade contre la peur. Oui, nous venons de là, de ces primitives concrétions de pierre et de chair qui ne savaient du monde, le plus souvent, que son faciès hermétique et ses fulgurantes vengeances, ses assauts vipérins. Encore en nous la persistance de ces soudains raz-de-marée qui ne connaissent d’accalmie qu’à gagner un lieu de repos. Ils sont la forme symbolique d’un intérieur que toujours nous sentons menacé. Le nôtre, bien évidemment, dont le dénuement est l’aspect le plus habituel qu’il revêt. Il est condition de notre bonheur, lequel ne fait jamais fond que sur un marigot de stupeur primitive.

   Mais que je te dise la beauté simple de ce modeste habitant de nos talus et de nos champs, ce coquelicot qui ne s’épanouit dans sa robe de pourpre que le temps qui convient à son effeuillement, car, vois-tu, cette mince distraction ne vit qu’à l’aune de l’instant. A peine cueilli ses pétales s’inclinent vers la terre et tirent bientôt leur révérence. Comme pour dire « l’ardeur fragile », nom qui lui revient dans le langage des fleurs. Je ne sais si, à tes hautes latitudes, ce modeste vient illuminer le tapis vert des blés. Mais peu importe, c’est sa charge de sens qui m’intéresse, le message dont, à son corps défendant, il est porteur. A moins qu’il ne dissimule sa volonté sous un air de farouche timidité : toujours le rouge lui monte aux joues. Peut-être simplement la confusion lorsque, croisant le chemin d’une Belle, il parvient à grand peine à cacher son trouble.

   Voici que, me promenant il y a peu, dans le frais d’une combe entourée de deux plateaux calcaires, j’aperçois une Belle - le rouge a-t-il cerné mon front de la braise de la surprise ? -, plutôt dévêtue que vêtue d’une simple robe de toile si légère qu’un souffle d’air eût pu aisément s’en emparer. Une Belle donc en cette surprenante livrée, entourée du vert tendre des épis, cernée du rouge des coquelicots entre alizarine et amarante, cœurs du plus beau noir incendiant de deuil la graine de leur ombilic. S’agissait-il d’une étrange  apparition? D’une hallucination ? De la pointe de mon désir trouvant la juste mesure de sa satisfaction ? Ne t’étonne point de mon carrousel de questions, il était simplement à la hauteur de mon désarroi. Désarroi, certes, car ce dernier s’alimente indifféremment au bourgeonnement d’un effroi ou à son contraire, à l’effusion d’une rapide euphorie.

   Sans doute cette Jeune Apparition se croyait-elle seule en cet endroit désolé, nul œil ne pouvant être le témoin de sa nudité prochaine car, en cet instant, je ne pouvais nullement douter de son intention de se retrouver bientôt métamorphosée en Eve au milieu du Paradis. Tu connais ma discrétion aussi bien que ma pudeur. Que pouvais-je faire d’autre que poursuivre mon chemin, peut-être émettre un léger bruit afin que l’Inconnue, avertie, pût sans dommage réajuster sa vêture, prendre une contenance et cueillir en toute innocence quelques unes de ces fleurs si immobiles qu’on les eût crues posées là comme pour un décor de cinéma. Eh bien, après avoir feint de tousser plusieurs fois d’une manière sans équivoque, avoir poussé du pied quelques pierres s’ébruitant doucement, Celle-qui-était-là, nullement troublée par ma présence, entreprit de poursuivre son manège qui, loin de me réconforter, m’intriguait au plus haut point. Manifestement la gêne était plus de mon côté que du sien. « Quel mal y a-t-il à se mettre à l’aise ?», telle était vraisemblablement, pour elle,  la signification attachée à son entreprise résolue.

   Elle semblait de fragile constitution, fines attaches, corps menu, une pluie de cheveux noirs chutant sur ses épaules. Elle ne paraissait ni farouche, ni osée, simplement naturelle. Tout vêtement n’était que de surcroît puisque, tous, tant que nous étions, avions affirmé notre nudité en venant au monde. C’est vrai, peut-être des strates de morale bourgeoise, des empilements de faits culturels avaient-ils à ce point perverti notre jugement que nous assimilions au mal une attitude somme toute bien spontanée. Cependant je ne souhaitais persister dans mon statut de Voyeur et, par glissements successifs, je commençais à m’éclipser, semblable en ceci à un enfant pris la main dans le bocal de friandises.

   Le sentier, maintenant, montait au milieu des bouquets de noisetiers. De joyeux ocelles jonchaient le sol de leurs facétieux clair-obscur. Par les trouées se laissait apercevoir la Divine Surprise dont la nudité se détachait sur la marée verte des herbes. La corolle de la robe, largement déployée, recevait l’averse des pétales rouges que l’Inconnue y épandait. De l’endroit où je me trouvais, à bonne distance, sa nudité était si inoffensive que même un adolescent en quête d’amour ne s’en fût point alarmé. Ce qui se donnait à voir était un genre de pastorale innocente, de gentille bluette où une Officiante au cœur sensible aurait voué à Dame Nature quelque rituel panthéiste. Peut-être cueillait-elle ces simples à des fins médicinales, à moins qu’elle ne recherchât la vertu narcotique de ses capsules, la parenté avec le soporifique pavot étant patente. A moins qu’esthète, elle ne fût commise à rapporter à Monet lui-même sa brassée de pétales dont le Maître ferait un des délices de l’impressionnisme.

   Après tout, quelle différence y avait-il entre ce qui m’apparaissait là, à quelque distance, et le tableau du Peintre de Giverny ? Cette femme à l’ombrelle, vêtue de noir, qu’accompagne une petite fille, cette irisation rouge des coquelicots, cet horizon d’arbres foncés, ce ciel bleu parcouru du glacis blanc des nuages, n’était-ce, en définitive, une vision du réel semblable à toute autre vision ? Une « impression » seulement, identique à celle qui, venant frapper mon œil, m’éveillait au poème du monde ? Et puis, l’acte de voir était-il si exact qu’il semblait paraître ? Toute prise en compte des choses était-elle pure attestation de ceci qui faisait phénomène ? Etions-nous tellement assurés d’une objectivité que, jamais, nous ne pussions mettre en doute la vérité des apparences ? « Impression soleil levant », tel était le titre de la célèbre toile qui avait donné son impulsion à l’un des mouvements artistiques les plus féconds de l’histoire de la peinture.

   Alors, Sol, il faut en venir aux sources du langage, donner acte à la force primitive des mots, laisser agir leur sens au niveau physique, organique, en sentir l’étrange pouvoir de fascination. « Impression » : « action d'un corps sur un autre ». Quel corps sur quel autre corps ? Le corps de cette Etrangère sur le mien qui réclame son dû car tout corps exige son correspondant, son alter ego par lequel il se révèle et trouve les harmoniques qui l’amènent à son être. Car tout corps est redevable d’une altérité. Notre corps surgit d’un autre corps, cette fontaine de jouvence maternelle que toujours nous cherchons comme la justification du nôtre, son histoire primitive tout comme son histoire future.

   Nous ne sommes qu’un point dans la lignée des corps, pareils à ce coquelicot noyé dans la foule de ses congénères. Le coquelicot n’existe et ne prend sens que par sa contiguïté avec ses semblables. Corps à corps de la chose avec l’autre chose qui lui est miroir, parole, fable annonciatrice d’un destin. Aucun corps n’est plus recevable qu’un autre. Le monde est corporel, infiniment corporel. Cascade de relations ustensilaires : la branche appelle le tronc qui appelle le derme du bois, qui appelle la racine, qui appelle l’étrange mangrove des rhizomes se diffusant dans l’immense caverne des réalités terrestres, telluriques, dans le fourmillement de la glaise, l’éparpillement du peuple de l’humus.

   Avoir des « impressions », c’est être relié à cette Ténébreuse aux mystérieuses volontés qui se dénude, cherche le corps à corps avec le sensible, la matière nerveuse de l’univers. Offerte à soi elle est immédiatement offerte aux autres, à mon égarement parmi la multitude, offerte à la sensibilité impressionniste, offerte à toi, Sol qui es ma Confidente et celle donc qui reçois toutes les impulsions qui me traversent. Vois-tu, tout ce qui est ici, sous le ciel, sur la terre, constitue une vivante toile d’araignée. Nul n’est jamais seul qui se croît abandonné.

   Une Jeune Fille cueille une fleur dans un champ à l’abri de tout regard, un Voyant occasionnel en surprend la tremblante esquisse et voici que, simultanément, se met en branle lr réseau infini des communications. Et peu importe que cette Etrange existe en réalité, qu’elle soit la confluence de purs fantasmes, la résultante d’une activité imaginaire ou bien le produit d’une invention du langage. Elle est parce qu’elle est et s’inscrit dans le monde à la seule prétention de son mode d’être. Pense une chose : l’envol d’une feuille, une écriture à poser sur du papier, une esquisse à dessiner, une eau de fontaine surgissant du rocher et toute chose s’élève de ton esprit et devient substance qui, peut-être un jour s’actualisera ou bien l’inverse. C’est indifférent. « Penser est un agir en un sens élevé » disait le Philosophe.

 

              Je pense à toi Solveig selon ce simple et efficace cogito : « Je pense, tu existes ».

 

Oui, tu existes si fort que, parfois, au milieu de mes rêves tu es cette Belle Inconnue se dévêtant afin que du monde quelque chose soit dit. Demeure en toi aussi longtemps que le jour est clair. Aussi longtemps que le coquelicot est fragile. Tu vibres dans le pourpre ! Nul ne t’ôtera cette infinie liberté ! Tu es la plus belle fleur qu’il m’ait été donné de voir. Ceci ne saurait s’oublier.

 

 

  

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 08:18
Erich Heckel : la peinture à l’os

« Fillette debout »

1910

Erich Heckel

 

***

 

   Au seuil de notre méditation, nous prendrons pour canevas l’excellente analyse conduite sur le mouvement « Die Brücke » (auquel appartenait Erich Heckel) par Pierre Cabane dans son ouvrage « L’art du XX° siècle » :

 

   « Au moment où le fauvisme explose à Paris, quatre étudiants en architecture de l’École supérieure technique de Dresde, créent Die Brücke (Le Pont) : Fritz Bleyl, Kirchner, Erich Heckel, Schmidt-Rottluf. Le but du groupe est ‘’d’attirer…tous les facteurs de révolution et de fermentation’’, et de rassembler ceux ‘’qui restituaient de manière directe et authentique l’impulsion qui les contraignait à créer’’. Ces peintres sont, comme les fauves, attachés à la sensation et à sa traduction instantanée, à la puissance du choc de la couleur ; comme eux ils ont, à différents degrés, reçu les leçons de Cézanne et de Gauguin, mais également de Van Gogh et de Munch. Contrairement aux Français qui expriment leur accord sensuel avec la nature, ils voient dans l’intensité de la couleur l’éruption du trop-plein de l’âme ; ils torturent les lignes et se complaisent aux déformations, aux distorsions de la forme, traduction de leur inquiétude, de leurs hantises, du malaise de la civilisation. Pour eux la vérité n’est pas dans les choses mais derrière les choses. »

 

   En quelque sorte notre progression, dans l’œuvre « Fillette debout », sera l’illustration des propos de l’Historien et Critique d’art. Ce qu’il nous faut dire, en introduction, c’est que l’entreprise de Heckel ne peut nullement s’envisager sous l’angle d’une esthétique. Si nous prenons, au pied de la lettre, la définition de cette discipline telle que proposée par le dictionnaire sous sa forme adjectivale : « qui est motivé par la perception et la sensation du beau », nous serons aussitôt informés que le dessein du Peintre paraît se situer aux antipodes d’un « beau » qui en constituerait le moteur essentiel. Nous pouvons même affirmer qu’il s’agirait bien plutôt d’un projet « in-esthétique », ce qui veut signifier qu’il prendrait le contrepied de la beauté afin de chercher, sous elle, quelque racine plus profonde qui en ébranlerait l’immédiate satisfaction. Si, le plus souvent, l’esthétique peut se résumer à l’exploration de nouveaux territoires formels, le paradigme selon lequel fonctionne la peinture que nous examinons ici se situe, à l’évidence, sur un plan ontologique de manifestation de l’Être, lequel est bien éloigné des exercices plastiques picturaux traditionnels. L’on pourrait même oser la formule : « l’in-forme, en lieu et place de la forme ».

 

L’antonyme de l’esthétique : confrontation à « Nu couché » de Modigliani

 

   Les quelques Lecteurs et Lectrices habitués à nous lire auront tôt fait de s’apercevoir que la référence au célèbre tableau de Modigliani est constante au cours de nos articles, sous le signe esthétique de la Volupté. Nul n’a jamais fait mieux, ni avant, ni après. Mettons donc les deux œuvres en vis-à-vis. Que pouvons-nous retirer de ceci ?

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Bien évidemment, le contraste est saisissant et c’est un peu comme si deux territoires irréconciliables se faisaient face, deux épiphanies de l’art hautement contradictoires, deux violentes oppositions. Comme quoi la rhétorique artistique, loin d’être monolithique, se décline sous des formes infinies, ce qui en fait l’intérêt aussi bien que la puissance expressive.

 

   Maintenant nous allons résolument nous engager dans une lecture singulière de l’œuvre de l’Artiste allemand sous la forme suivante : nous abaisserons les hauts prédicats de « Nu couché » de Modigliani afin d’aboutir, par retraits successifs, à la minceur de « Fillette debout », manière de démarche inspirée d’un travail de pure négativité, sinon de néantisation au moins partielle de ce qui fait face et nous place en un état de sidération.

  

   Aux formes amples et généreuses de Modigliani ;

   Heckel substitue les formes étroites et parcimonieuses dont nul ne peut espérer quelque extension que ce soit dans le domaine spatial ou dans celui des sentiments.

  

   Å la somptuosité charnelle des teintes chaudes, à la pigmentation soutenue de Carotte, au rayonnement interne de Tangerine, à la présence irradiante de Mandarine,

   Heckel oppose, dans une forme de violente dissonance, la brutalité de la teinte primaire : Magenta tirant vers le Rose, lequel joue, dialectiquement, avec ce Vert de Hooker, sorte de lumière étouffée, recouverte d’un glacis plus sombre. Noir pur, Blanc pur viennent renforcer cette impression d’un originaire archaïque dont ces teintes dépouillées paraissent être le motif retenu en arrière de soi vers quelque mystère irrévélé.

  Å la composition tout en douceur de Modigliani, aux lignes souples et flexueuses, aux conventions picturales d’un nu exposé à la délicate inquisition d’un regard complice,

   Heckel juxtapose le paysage désertique, nu, de trois plans colorés se percutant sur lesquels se détache la silhouette anguleuse d’un personnage énigmatique, sans réel relief.

  

   Å la féminité évidente donatrice de plaisir, possiblement donatrice de vie en sa fonction génitrice,

   Heckel répond par un Personnage anonyme, une sorte de pré-féminité, une figure prépubère encore plongée dans la glaciation de la période de latence, psycho-affectivité gelée ne trouvant encore le chemin de sa fixation narcissique. Autrement dit, de façon plus synthétique, jouissance libre confrontée à une étroite ascèse.

  

    Å l’impression d’un paysage accueillant, au motif d’une généreuse Arcadie,

   s’érige en un contrepoint douloureux, pathétique, ce cadre fortement contraint, d’allure désertique, monacale, d’une présence encore nullement effective, sous la forme d’une esquisse embryonnaire (l’on pense à quelque insecte inclus dans son bloc de résine), parution à la limite de sa propre annulation.

  

   Å l’épiphanie joyeuse et communicative de « Nu couché », l’on ne peut, en tant que Voyeurs, qu’être contrits et désemparés de découvrir

   ce visage tellement semblable à ces étranges masques africains réduits aux trous des yeux et de la bouche, à l’arête du nez, bizarres intercesseurs du monde des esprits, officiants d’un rite de passage dont le sens profond, toujours, nous échappe et, en définitive, nous inquiète.

  

   Les principales antinomies relevées, il nous reste la tâche de nous diriger plus avant dans la compréhension de « Fillette debout », cible de notre étude. Ce qui revient à dire que nous approcherons cette œuvre depuis son périmètre intérieur, la rapportant cependant au motif du portrait réalisé par le natif de Livourne, ensuite en relation avec les méditations de Pierre Cabane.

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

La description de l’œuvre nous aidera à repérer quelques points essentiels.

 

Si « Nu couché » prétendait s’en remettre au principe

de la mimèsis en sa fidélité à la nature,

celle-ci fût-elle quintessenciée,

« Fillette debout », quant à elle,

ne se donnera guère au regard que

dans l’étroite mesure

d’une pure abstraction.

 

   Loin que les formes soient une simple fidélité au réel, la traduction d’une sensation épidermique, les traits qui définissent « Fillette » sont durs, sans concession, dépouillés à l’extrême, si bien que l’on peut dire qu’ils résultent d’une profonde ascèse intellectuelle menée à la lisière d’un réel Désert.  Du réel incarné il ne s’agit que de retenir les faits les plus saillants, lesquels ne peuvent mobiliser qu’un lexique minimal.

  

   Et, ici, il n’est nullement gratuit qu’Heckel ait choisi une représentation au travers de la technique de la gravure.

 

Si toute peinture consiste

en ajouts successifs de matière

offrant une pure positivité

de ce qui est à montrer,

le sens d’une vie en son éploiement,

a contrario la gravure consiste, au départ,

en un travail par retraits successifs de la matière,

incisions et creusements du métal

en tant que pure négativité de ce qui,

jamais ne se montre,

à savoir le visage de l’Être.

 

Car cette Figure qui nous est imposée

plutôt que proposée s’annonce

se retirant de notre évaluation sensible,

elle ne paraît que sous le signe

d’un étrange insaisissable.

Elle est un acte de déréalisation,

peut-être l’esquisse d’une activité fantasmatique,

le reflet de quelque hallucination,

l’image fugace qui vacille dans le passage

du rêve à la consistance du jour,

au seuil de l’éclosion du quotidien.

  

   « Nue », « Dépouillée » en sa blancheur native prend l’allure d’un curieux ectoplasme, rigidité muette de farfadet, spectre irréel venant troubler la possible ataraxie d’une conscience au repos, la nôtre, qui souffre de cette image en miroir, possible identification à cette chimère dont on se demande si ce n’est notre esprit qui la crée dans une période de confrontation à un irréductible absurde. Le titre parle de « Peinture à l’os », comme si, toute vie se retenant de vouloir paraître au bénéfice de quelque joie, avait soudain rétrocédé dans l’étroit motif d’une « structure dure et cassante présente chez les seiches », aragonite réduite à ses cristaux étiques, sépion inerte en lequel nulle vie ne pourrait faire effraction. Bien évidemment, à cette rudesse, à cette aridité s’oppose le somptueux pulpeux de « Nu couché », cette invite à l’Amour sans délai. Illustration de ce style décharné ci-dessous, à gauche « Couple au bord de la mer », à droite « Personnage étendu ».

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, dès ici, l’on se place sur le thème de l’identité,

 chacun comprendra le genre de séparation

du Sujet de qui-il-est en son fond,

comme si le fait, pour « Fillette »,

 d’être debout, ne signifiait nullement

une position existentielle

mais la surrection du désarroi,

de l’inquiétude,

de l’absurde

au sein même de cette lactescence invalidante,

privative de quelque excès que ce soit

(vivre est toujours excès :

par rapport au néant, à la finitude,

à la lame perfide du désamour,

à la brisure de la non-vérité),

« absence », « défaut », « abstinence »

seul lexique dépréciatif signant

l’impossibilité de coïncider

avec son propre Être.

L’équivalant pictural de ce cruel nihilisme

condamnant tout Vivant au trépas

se donne de façon symétrique

dans le « Cri » de Munch,

Erich Heckel : la peinture à l’os

   Identique violence des couleurs, état de sidération des Sujets, irréalité du paysage, réduction des événements du Monde à une abstraction à la limite d’une incompréhension.

 

Le cri figé dans la gorge

du Personnage de Munch (ce non-langage)

trouve sa correspondance

dans ce cri interne improféré

au titre de cette rigidité ossuaire,

antichambre de la Mort,

chez « Fillette debout ».

 

Une rapide herméneutique iconographique

permettra de saisir combien cette oeuvre

est purement léthale pour qui y confie son regard

et y destine les tourments de son âme.

  

Si le ciel du tableau vibre

dans un rouge braise qui pourrait,

à la rigueur, symboliser la turgescence

de quelque passion,

si sa partie médiane comblée

d’un vert Chlorophyllien pourrait

donner à penser la Nature

en tant que donatrice de sens,

voici que le bas de la composition

plonge dans d’irrémédiables ténèbres

dont la compacité, l’opacité indiquent

avec certitude que la Mort

rôde en ces parages

avec de bien funestes desseins.

 

Ce que le Rouge du ciel haussait à quelque hauteur,

ce que le Vert disposait à une entente avec l’immédiat environnement,

voici que le nadir du subjectile leur ôte toute prétention à exister :

chute irrémédiable de « Charybde en Scylla »

dont « Fillette », non seulement

ne parviendra à se relever, mais désigne

le lugubre tocsin qui résonne

sur son corps de neige,

comme si sa peau était la membrane

d’un tambourin ne vibrant

et ne recevant de réponse

que du Vide et

d’un écho à lui-même

sa propre perte.

 

Commentaires sur le point de vue de Pierre Cabane

 

« l’impulsion qui les contraignait à créer’’,

 

   certes, car toute création, dès l’instant où elle veut s’énoncer en vérité, devient contrainte, devient irrémissible pulsion, vif tourment, tous motifs internes qu’il faut sans délai porter au crédit d’une vision externe, celle des Voyeurs, lesquels partageront cette brisure de l’âme, ne le feraient-ils qu’ils demeureraient en leur citadelle, extérieurs au message de l’art.

  

« trop-plein de l’âme », « inquiétude », « hantises »,

 

ne font que traduire ce « malaise de la civilisation » qui,

pour les Artistes de « Die Brücke », ne peut s’exprimer

qu’avec violence chromatique,

fureur sémantique,

paroxysme lexical,

 

   seules mesures au gré desquelles peindre le réel en son abyssale absurdité. Car, pour eux, rien ne sert d’édulcorer le paysage mondain en lui donnant un air aimable, évident, en le traduisant en touches impressionnistes qui fragmentent la vision du réel mais ne le remettent nullement en cause.

 

Il faut l’outrance colorée du fauvisme,

il faut l’exubérance monstrative de l’expressionnisme,

 

   afin qu’ouvrant le problème de l’exister jusqu’en ses plus profondes perspectives, rien ne fasse défaut quant au fait de dire la cruauté de ce qu’annonce et accomplit la Civilisation en ses attaques les plus manifestes. Il faut extirper, de la vie intérieure émotionnelle, ses plus vives scories en faire des bombes ignées, des jets de solfatare, des geysers de soufre, des projections de lapillis.  

 

Interprétation synthétique de l’œuvre

 

 

   Alors, que dire du choix de « Die Brücke » pour désigner l’allure même de ce mouvement. « Die Brücke », « Le Pont » en traduction française. Et se poser la question de l’essence du « Pont ». Il permet, spatialement, de passer d’une rive à l’autre du fleuve. Mais aussi et surtout, symboliquement, d’une manière inconsciente,

 

il fait signe en direction

d’un changement ontologique radical,

d’une métamorphose du paradigme

définissant notre propre vision du monde.

 

Il réalise un déplacement du motif de la Vérité,

tel qu’indiqué par Pierre Cabane

à l’initiale de cet article :

 

« Pour eux la vérité

n’est pas dans les choses

mais derrière les choses. »

 

Les Choses en tant que

« monnaie trébuchante et sonnante »

de la Physique,

le « derrière des choses » en tant que

la Métaphysique,

laquelle se donne, au minimum,

comme leur ombre portée,

au maximum comme l’originaire

qui anime les Choses et nous

les rend visibles-préhensibles.

  

   Nul doute que, dans la figuration picturale volontairement abstraite, détachée du réel, comme en sustentation du sensible, Heckel n’ait cherché qu’à représenter

 

cet arrière-plan des choses,

cette vibration mystérieuse,

cette aura qui les entoure,

ce bruissement qui en annonce l’Être.

 

   En ceci, il ne fait que faire écho avec la célèbre formule de Paul Klee :

 

« l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

 

Et que rend-il « visible »

si ce n’est ce « méta »

en sa valeur de préfixe :

« après, au-delà de ».

Ici s’annonce la fameuse

différence ontologique pointée

par Martin Heidegger,

celle entre l’Être et l’étant.

 

En une formule ramassée,

nous pourrions dire que

la fonction essentielle de l’Art

est de s’appuyer sur l’étant

(telle ou telle chose visible),

de le sublimer afin que nous puissions

nous inquiéter de son « Être »

(ce qui, nullement visible,

en est cependant,

la condition de possibilité).

 

Jamais de l’étant

sans l’Être.

Jamais de l’Être

sans l’étant.

 

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>>

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Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, maintenant, nous replaçons « Fille debout »

 

dans cette perspective bipolaire de l’Être et de l’étant,

 

les choses s’éclaireront avec plus de précision.

Notre vision, douée d’une plus grande profondeur,

traversera la vitre des apparences

 

pour se retrouver « derrière les choses »,

dans l’éclat d’une Vérité

ayant ôté le voile qui en

obscurcissait le visage.

 

Si donc cette gravure,

par un simple effet de morsure,

d’effacement progressif de la matière,

évince la Physique

au profit de la Métaphysique,

la qualité de notre regard sera invitée

à accomplir une « révolution copernicienne ».

 

Partir de l’Être, c’est-à-dire

du fond, de la source, de l’origine,

et remonter, par paliers successifs,

par strates signifiantes,

de l’irréel au réel,

de l’imaginaire au concret

en sa plus effective présence

pour déboucher sur cet étant

qui nous questionne

et ne nous fournit nulle réponse

tout le temps où nous demeurons

sur ce plan ontique muet.

  

Alors, présentement, dirons-nous :

 

« Fillette debout » est-elle à ce point

disqualifiée de vivre

en sa mondaine effectivité,

que, d’emblée, elle se retrouverait

au-revers de qui-elle-est,

nullement en sa positivité physique,

mais en sa pure négativité métaphysique,

ne cueillant, ici et là,

que de faibles lambeaux de sens ?

 

Serait-elle prise

à rebours de qui-elle-est,

hissée debout avant toute

spatialisation-temporalisation,

simple possibilité d’être

nullement encore venue

au seuil de son éclosion ?

 

Autrement dit, Virtuelle

en attente de réalisation,

elle ne montrerait guère

plus d’existence

qu’un mince zéphyr

perdu parmi les aquilons

et turbulence des vents impétueux

et autres Noroits.

  

Si nous pouvons nous permettre

ce jeu de mots facile,

« Fillette » ne serait que

l’exposition d’une « grave gravure »,

ne retenant du mot « graver »

que sa forme étymologique :

« tracer sur une matière dure en l'entaillant »,

« tracer » la « matière dure » de l’exister

afin que, du geste de « l’entaille »,

puisse surgir autre chose que

le régime des évidences.

 

La gravure d’Erich Heckel

se donne, selon nous,

sur le mode entièrement « métaphysique »,

chaque motif de la représentation s’effaçant

au profit de la transparence qu’elle autorise.

 

Le Noir du cadre,

le Noir de l’arbre,

le Noir de la chevelure,

le Noir du bas de l’image

sont le signe tangible

d’un deuil du réel

à réaliser sans délai.

 

Le Rouge du ciel

énonce tout simplement

sa foncière impossibilité

de s’actualiser.

 

Le Vert de la partie médiane

n’est qu’un facsimilé de Nature,

une imitation sans grande consistance,

en quelque manière une Anti-Nature.

 

Le Blanc des lisières

n’agit qu’en tant que prétexte

à isoler les zones graphiques,

nullement à les révéler

en tant que telles.

 

Quant à l’étendue conséquente de Blanc

en quoi consiste le corps de « Fillette »,

il n’est visiblement corps

qu’à se néantiser

sous l’aveuglante

lumière du Rien,

sous le signe du nul et non avenu,

sous la bannière de l’Absence,

sous la lame glacée du Silence.

 

Les motifs épiphaniques

de l’anatomie,

le masque noir du visage,

la lunule noire de l’aisselle,

le triangle noir de l’ombilic,

la diagonale noire de l’aine

ne se donnent nullement

en tant qu’écriture justifiant

quelques parcelles du corps,

mais comme ce qui reste visible

au terme du processus

d’effacement continu

dont la gravure

a été l’initiatrice.

 

Immense opération de réduction

de ce qui, habituellement signifie,

points géodésiques de la chair,

lesquels ne sont plus que de

vagues réminiscences

de ce qui, un jour, peut-être, a été :

 

de l’étant

en voie

de disparition.

 

« Fillette debout » :

 

Écriture du Néant.

 

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 06:32
Jamais loin de l'être-du-poème.

Photographie : Blanc-Seing

***

"La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. "

(Angelus Silesius, Livre I, 289)

*

[ Essai d'entente du poème

à partir d'un texte de Nathalie Bardou. ]

"jamais loin"

 

 "Nous ne sommes jamais loin du bruit de ferraille qui alourdit les élans de nos terres.

 Jamais loin du vertige, de la haute falaise dont le flanc est martelé par les vents.

 Il nous faut donc l’attention de l’arrière-regard, de l’œil doré.

 L’attention à la parole du souffle, charriée chaque nuit en pleine clarté.

 L’arrière-regard fouilleur, cet arrière-regard sachant au sein d’un linge humide que tout sens potentiel d’une heure tient au plus juste dans ce qui pourrait trembler d’insignifiance.

 L’œil doré que jamais nous ne voyons mais que nous entendons, telle pulsation mangeuse de soleil qui s’en vient tirer de la forge un sceau invisible.

 Et le souffle, ce bleu de souffle criant depuis le remous des siècles portés aux chevilles.

 Le souffle qui Nous attend.

Il Nous faut l’attention .

Cette attention soutenue par les épaules, les os, la charpente, le sous-cheveux, la couleur sortie des tubes, les mines noires et le sépia d’un corps.

Indissociable mot-vie cherchant à ne jamais s’oublier, ne jamais se noyer, l’appel comme loup seul sous la lune mangeuse de noir.

L’attention

Rempart à l’ombre-corps, la silhouette troublée, aperçue au détour des rêves, chemins, routes et sillons rouges.

Nous ne sommes jamais loin non plus de l’oubli impérieux, du détachement salutaire, de la corolle d’une fleur de papier, d’une étamine aux pollens orange, d’un couloir aux fenêtres déguisées, d’une lettre ou d’un mot , d’une phrase ou d’un manuscrit, d’un coffret de carton ou d’un coffre de béton.

Jamais loin de ce moment

De celui qui bruisse de douceur, qui gémit dans l’étonnement du velours, qui anoblit la vie dans son creuset d’amour.

Mais

Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées du froid qui crochetait les quatre coins d’une chambre, du temps, dont la chute dans un océan sans répit, a porté aussi entre ses bras la sombre musique de l’attente , après qu’il a connu la majesté du silence accueilli ?

En quelle glaise se sont-elles posées ?

Pouvons-nous les dérober à leurs moules, les poser sur un chevet étoilé, les ériger neuves encore, encore plus vierges qu’au premier frisson partagé ?

Que nous feront-elles vivre lorsque nous marcherons encore vers la minute…

La rose dans son soliflore a laissé échapper à l’instant deux pétales…

Son cœur est plein et rond….

Peut être est ce dans la chute silencieuse de ces deux pétales qu’est la réponse…"

*

Nathalie BARDOU

Juillet 2014

***

 Ce texte, il faut le lire comme on boirait un alcool rare, on humerait une fragrance subtile, on caresserait l'onctueux d'une peau. Et, surtout, ne jamais se laisser aller à l'ultime erreur qui consisterait à en connaître les ingrédients, la règle d'assemblage, l'architectonique en structurant le corps. Car il ne s'agit nullement d'un corps ordinaire dont on pourrait s'emparer, fût-ce pour la plus somptueuse des noces. Car, ici, il s'agit d'un corps subtil, d'une pure évanescence, d'une essence ne pouvant, ni ne voulant dire son nom. Jamais le poème n'a à dire son nom, à proférer le mystère par lequel il apparaît. Il ne peut que demeurer dans cette frange incompressible qui le fait s'élever dans un soi jouissif et y demeurer. Le poème est un déploiement de corolle inconscient de son surgissement au plein jour. Sa parution au monde étant fondement en même temps que finalité. Le poème décline son harmonie, pétale après pétale, dans la rosée de l'aube, y compris en l'absence de l'homme. Ce qui veut dire hors de toute conscience qui pourrait le viser et en déduire le mécanisme de son exister, en assembler les fragments constitutifs, en dresser les conditions d'apparition. Le poème vit de lui-même, comme le chant de la source, le pépiement de l'oiseau, les lames de vent dans l'aire libre du ciel. Le nuage, on l'explique, par quantité de métamorphoses physiques, la convection, l'évaporation, la condensation, la sustentation dans une masse gazeuse attendant de se donner en pluie, en brume. (En songe si l'on est poète). Mais, ce même nuage, sa beauté, son inclination à nous faire rêver, son invite à produire de l'imaginaire, ceci qui, toujours, demeure insaisissable, ne s'affilie jamais à une démonstration. Le nuage, dans sa pure vibrance esthétique, est simplement nuage, enclos en lui-même, se confondant avec l'autarcie qui le porte au-devant de nos yeux étonnés. Nuage incliné vers le miroir de son propre narcissisme. Le nuage ne se déduit pas d'autre chose qui lui serait extérieur, ou bien plus haut dans la hiérarchie des valeurs, ce qui aurait pour conséquence de le faire apparaître comme simple hypostase d'un ordre supérieur. Tout comme la rose d'Angelus Silesius, le nuage, le poème sont, avant tout, nuage, poème et c'est à nous, regardeurs du monde, de nous en saisir avec le regard opportun. Car, ici, rien ne sert de disserter, de tirer des plans sur la comète, d'élaborer de brillantes thèses, de se livrer à une exégèse savante de ce qui pourrait s'y dissimuler dans les profondeurs d'une pensée. Non une pensée, non de possibles prémices à une connaissance, non une théorie littéraire se traduisant par la production d'habiles ruses intellectuelles. Dans le poème, bien plutôt que de se confier à cette hérétique "raison raisonnante" (laissons ceci aux sciences exactes), apprêtons-nous, dans la plus évidente des sérénités qui soit à vibrer au rythme des mots, à éprouver la pulpe de leur chair, à jouir du vent du langage qui est parce qu'il est. Sans doute faut-il dépasser, d'emblée, le risque de prendre la formule "qui est parce qu'il est" pour une fantaisie, une simple tautologie avouant son échec à en dire plus. Mais, devant la pure beauté, par exemple "La Joconde" (peinte ou bien femme de chair), y a-t-il place pour la raison et ses infinies ratiocinations ? Y a-t-il prétexte à questionner, à déduire, à inférer, à s'en remettre à la rigueur d'une logique ? Non, nous sentons bien qu'à demeurer dans cette posture formelle, nous tombons hors du poème, dans sa métrique, dans ce qu'il ne saurait être, à savoir une variable numérique, le point de jonction de coordonnées spatiales ou temporelles. Abordant le poème, c'est de nous-mêmes, d'abord dont il s'agit, de notre liberté afin que de cette aire ouverte le poème puisse s'élancer et frémir. Comme la feuille dans la brise, l'oiseau dans la pliure du vent, l'amant dans l'amour de l'aimée. L'essence du poème est la passion, jamais la raison. Car, alors, comment pourrions-nous faire nôtre et demeurer en joie, lisant le merveilleux sonnet des voyelles de Rimbaud, si n'intervenait cette sublime alchimie personnelle entrant en résonance avec l'auteur des "Illuminations" ? Bien sûr, on peut toujours gloser à l'infini sur le chromatisme des voyelles, le symbolisme qui leur est associé, la relation des lettres avec l'alphabet grec, sur les associations lexicales, les rapprochements phonétiques, sur les allitérations, les diérèses, les rimes léonines et que sais-je encore, l'on n'aura, ce faisant, qu'approché le poème sur sa face externe, l'on ne se sera livré qu'à une lecture exotérique, à une étonnante danse de Saint Guy, telles ces mouches "Qui bombinent autour des puanteurs cruelles" à défaut d'en percevoir "l'attirante répulsion". Bien évidemment, ici, l'oxymore est volontaire, voulant indiquer la vive tension, la dialectique aride, lesquelles se présentent toujours dès l'instant où une poésie dresse à notre encontre la figure de l'hermétisme. Aimantation à deux pôles, attrait et répulsion mêlés, alors que, tentant de percer l'opercule, l'opacité règne toujours qui nous fait désespérer de nous saisir de l'ambiguë ambroisie que le poète porte à nos yeux et dont, en définitive, il ne nous dit rien, nous laissant sur le rivage d'une cruelle incompréhension.

 Mais là est bien le problème, cherchant à saisir conceptuellement cela qui s'annonce, nous demeurons à la périphérie, nous évoluons sur ce cercle centrifuge qui nous éloigne du centre géométrique à partir duquel entrer dans la vision alchimique. L'on aura compris qu'une visée géométrisante du poème, sa mise en équation, loin de nous l'offrir, ne parvient qu'à le dépouiller de son limbe, ne laissant dans sa feuille que de bien étiques nervures. Ne lisons pas Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire comme on le ferait de textes sacrés inféodés à une lecture de la lettre, à une saisie au plus près de cela qui serait supposé s'y révéler en tant que seule vérité. Il y a autant de poèmes que de lecteurs d'un même poème. Lisant "Voyelles" et c'est de notre propre subjectivité dont il est question. Lecture plurielle parce qu'ésotérique, "illuminée", féconde. Pour pénétrer ce poème, il faut devenir derviche tourneur et danser infiniment, faire de ses sensations cette infinie corolle blanche nous portant au seuil d'un vertige. Là seulement les choses s'ouvrent, consentent à nous parler du cœur même de leur intimité. L'être-de-la- poésie est cette vibration que ne perçoivent ceux qui se "font voyants".

 "Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences."

Lettre de Rimbaud à Paul Demeny - 15 mai 1871

 Seul le génie de Rimbaud pouvait énoncer cette voyance par laquelle le poète s'annonce, par laquelle le lecteur s'inscrit dans ce rythme immémorial du langage, bien antérieur à tout positionnement de l'homme. Le poème, en tant que dire essentiel, résonne au ciel du monde avec la force de la pure lumière. Or, jamais on ne l'accueille, la lumière, sans que l'œil cligne, que l'âme vacille, que le corps ne se dissolve dans une manière de confondante transe. Les derviches sont proches qui virevoltent sur leur arc incandescent ! Avec le poème il faut l'osmose, la fusion, le couple infiniment soudé d'une dyade. Lisant "Voyelles", nécessairement, il nous faut devenir voyelles, passer du noir au bleu et visiter le rouge; il nous faut être mouche et "golfes d'ombre", "frissons d'ombelles", "vibrements divins", "strideurs étranges", il nous faut être nous-mêmes dans la vérité du poème, c'est-à-dire assumer de vivre sans séparation, sans différence, dans la "pâte des choses" pour utiliser la rhétorique sartrienne. Pâte contre pâte, tout comme, dans l'acte d'amour, chair contre chair dans cette union sacrée qui nous emporte au-delà de nous-mêmes. Seul cet emportement, cet arrachement à notre propre socle témoigne de la vérité avec laquelle nous avons confié notre destin à cela même qui nous dépasse et, nous dépassant, se nomme altérité. Notre propre unité est à ce prix, de l'association de ce que nous sommes dans l'événement d'exister avec l'évènement qui vient nous combler et nous porte à notre plénitude. L'amour, le poème disent le même, l'atteinte d'un possible absolu le temps d'une immersion, le temps d'une brève finitude. Toujours nous sommes en attente de cela !

"jamais loin"

 Encore, il nous faut revenir à ce texte, le prendre entre nos dents, comme nous le ferions d'une grenade et faire juter entre nos lèvres sont goût acide en même temps que sucré. Alors cela descend dans le tube de la gorge, alors cela fait ses minces irisations dans le corridor des poumons, cela dilate le cœur, parle à notre sexe la langue du désir, alors cela infuse dans le pilier de nos jambes cette sève qui fait son bruissement d'insecte, cela recroqueville nos orteils comme la corne du rhinocéros, cela fait sa petite musique de nuit, celle qui coule tout au long de nos rêves. Alors nous sommes oiseaux dans la courbure du vent, poissons dans le flux de la vague, taupes noires glissant dans leurs tubes de glaise, colibris au vol stationnaire et vibrations de lumière, lézards au goitre de bronze, caméléons au chant polyphonique, alors nous sommes ceux, celles qui attendent le poème, veulent boire sa douce ambroisie. Les mots du poème sont un vent qui glisse sur la falaise de nos fronts, une vague inondant nos visages, une fontaine faisant couler son eau que nos lèvres cueillent dans la fraîcheur du jour. Le Poète dit "ce qui pourrait trembler d'insignifiance" et c'est nous qui tremblons dans la signifiance de ce qui nous est amené dans la clarté. Le poète dit "l'œil doré" et la pupille s'éclaire et la mydriase a lieu qui fait ses flammes blanches dans l'aire dévastée de la conscience. Mais dévastée dans l'expérience de la joie. Mais joyeuse dans la découverte de soi. Car c'est bien le point focal de ce que nous sommes, l'être, qui s'ouvre et conquiert son propre déploiement. L'être n'est que ceci, pure disposition à s'accroître vers la transcendance et à y demeurer. Sans souci des collines couchées sous la pluie d’herbes, sans inquiétude du cliquetis des songes, sans angoisse qui tirerait vers les ornières du monde. L'être est pur poème de soi dans les contrées infinies de l'espace. L'être est reconduction vers l'absolu des extases temporelles et éternité trouvant son site. Le Poète dit " Il Nous faut l’attention" et nous sommes dans l'attention de cela qui va survenir, va se produire et nous reconduire à notre propre genèse. Renaissance de soi, de celui, celle qui, dissimulés sous la cendre des nécessités avancent dans le chemin du jour avec le dos courbé et l'âme étroite. Il y aurait danger à continuer, à poursuivre dans cet égarement, à demeurer sourds aux paroles de l'origine. Ces paroles fondamentales nous disant la beauté et la totalité de toutes choses. La phusis ou l'être en sa première apparition, cette Nature des anciens Grecs, ce rayonnement de l'arbre, de la source, de la montagne au sein même de ce qui se présente à nous. L'alètheia ou premier surgissement de la vérité en tant que dévoilement de tout ce qui s'occulte. "La nature aime à se cacher", disait Héraclite. Mais aussi la Moïra conduisant notre destin, forgeant notre histoire. Le logos, cette sublime raison portant l’homme à la cimaise du monde, mais aussi le logos en tant que parole, chant premier, ouverture du poème en son incroyable dispensation. " Il Nous faut l’attention" à ceci qui nous illumine et nous porte au-delà de nous car, sans le jaillissement de l’eau, sans la vérité qui en est la condition de possibilité dans la transparence, sans le destin qui l’inscrit dans notre histoire en même temps que dans l’Histoire des hommes, sans le langage qui porte la source au fleuve, le fleuve à l’estuaire, l’estuaire à la mer, sans cette sublime attention à tout ce qui entre en présence, se révèle à notre conscience, alors la terre serait dévastée, notre propre argile se fissurerait et nous ne serions même plus assurés de notre être, de son accomplissement parmi la multitude.

" Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ? " 

si notre être est dispersé aux quatre vents de la déraison, si le présent s’effiloche, si le futur n’est que cette tache incolore sur notre cristallin, si le passé n’a plus d’attache, de racine à enfouir dans le limon ténébreux qui, un jour, nous anima ? Que fournir à la mémoire si les nutriments qui la font exister - la rencontre, l’événement, l’amour, le dialogue, la belle âme, la belle œuvre, le beau corps, le bien, les belles images, les sublimes métaphores -, si les sucs nourriciers la désertent. Rien ne se construit à partir du néant, sinon le néant lui-même, cette manière d’absolu. Tout se construit à partir du silence, cette parole blanche, cette neige immaculée. Dites un mot, un seul, par exemple "chambre" et vous avez troué le silence, vous avez jeté dans l’eau du langage ce caillou qui va faire ses ondes concentriques à l’infini. Dites " chambre " et, en même temps, vous aurez la maison, le paysage qui l’accueille, la colline qui se dresse à l’horizon, les arbres qui l’habitent, le ciel infini, la courbe du soleil, le temps qui passe. Dites " chambre "et vous aurez Van Gogh à Arles, Xavier de Maistre "sous le quarante-cinquième degré de latitude", Tommaso Campanella dans la geôle napolitaine du Castel Nuovo, Casanova à Venise, Roquentin à Bouville, etc … Disant un seul mot que vous aurez enlevé au silence et se sera animé ce qu’il faut simplement nommer "monde ". C’est cela la magie. Il n’y a rien, puis il y a quelque chose, puis il y a la totalité de l’étant qui apparaît et se décline en mille tours de Babel. Dites :

"Que vont nous dire

ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées

du froid qui crochetait

les quatre coins d’une chambre,

du temps,

dont la chute dans un océan sans répit,

a porté aussi entre ses bras

la sombre musique de l’attente,

après qu’il a connu

la majesté

du silence accueilli ?"

et vous aurez créé un poème. Et comment peut-on en être assuré ? Mais simplement parce qu’il y a vérité. Parce que le temps de la poésie, pour le poète, en un instant et un lieu singuliers, incommunicables, non-reproductibles, avait reçu telle empreinte du langage et non telle autre. Parce qu’il y avait urgence à dire, dans cette forme-ci et non dans une autre qui eût paru étrange, cette réalité-langage voulant éprouver l’événement en train de surgir. Toute la difficulté pour le lecteur, la lectrice, s’emparant de la poésie, consiste à la lire du-dedans d’elle-même, à savoir dans l’esquisse particulière qui l’anima et la remit au poète avec l’évidence d’une forme à commettre. Ici se détermine, avec ampleur, cette dimension du langage à laquelle le poète s’affilie à défaut d’en être l’origine. Si tout poète regarde les choses avec des yeux de cristal et nous en délivre la pure lumière, il ne le fait qu’en accord avec le langage, sous son autorité. Le langage est la précellence qui habite le monde, le poète son serviteur, le lecteur celui qui reçoit le don et l’accompagne jusqu’à l’éclosion du sens. Comme la fleur ouvre sa corolle et disperse, aux yeux sincères, la plénitude qui l’habite comme une ultime faveur. Il ne saurait y avoir de plus grande beauté. Lisant un poème, lisant ce poème, c’est ceci qu’il faut y déceler : la beauté qui rayonne et qui, rayonnant, ramène tout à elle dans le même mouvement qui la porte à sa propre parution. Nous ne pouvons lire qu’à être immergés dans ce flux dont le poète est le corps consentant - car c’est le corps en son entier qui écrit, comme l’on danse, comme l’on mime, comme l’on aime - donc lire à disparaître dans la vague qui déferle et déplie son écume dans une sorte d’ivresse. Lire le poème c’est le " poser sur un chevet étoilé ", là, au milieu du firmament avec la seule nuit qui en assure la garde, elle qui prête son sein à l’ombre grosse, à la dilatation du songe, à l’arcature de l’imaginaire, à la puissance vacante de l’inconscient, à toute cette démesure qui habite le poète jusqu’à la douleur et trouve sa résolution dans l’incroyable parturition, l’immense délivrance par laquelle les mots s’installent dans l’évidence d’être. Heureuse. Autant de temps nous n’aurons pas compris cette souffrance qui précède la mise en mots, autant de temps nous demeurerons hermétiques aux battements de la poésie, à la nécessaire turgescence qui l’anime, forant la paroi du réel de son dard incandescent. Jamais poème ne saurait être compris au sens ordinaire de le prendre en soi avec la signification dont il est porteur. Un poème n’a pas de sens et, pourtant, il les possède tous. Pour la simple raison que, chaque lecteur qui le féconde à l’aune de son intuition et de son imaginaire, agrandit l’orbe de son déploiement. C’est à cette infinie polysémie qu’il faut se disposer avec la poésie de façon à ce qu’elle ne s’immole pas dans les ornières des énoncés mondains. Il y a encore beaucoup à faire pour parvenir à ce "frisson partagé " que sont les mots portés à leur plénitude. Ne frissonnent que ceux, celles qui, en leur intime, ont accepté de n’être "Jamais loin du vertige ". Tout poète est un funambule. Tout lecteur véritable aussi. Tendons le fil au-dessus de l’abîme et marchons. Il n’y a pas de plus beau péril !

Le dernier mot à Rimbaud :

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides

Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -"

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16 juillet 2026 4 16 /07 /juillet /2026 07:08

 

La terre est vivante.

 

creacosm 

La création du cosmos.

 Source : hypermedia.univ-paris8

 

 

 ... Or, Jules, tu voudras bien admettre avec moi que, sauf à l'offenser, la terre est vivante, parcourue du mouvement des micro-organismes, des révolutions atomiques contenues dans les minéraux, d'une activité biochimique et donc d'une "conscience"élémentaire, certes minérale, certes "pauvre en monde" - pour reprendre la célèbre formule heideggerienne -, dépourvue de langage, de connaissance mais cette infime "conscience", si elle a quelque élément de réalité, ne peut être connue que d'elle-même, de l'intérieur, "objectivement", pourrions-nous dire et le Sujet qui l'observe ne peut que l'observer, se la "re-présenter", incapable de l'intuitionner en lieu et place de la seule chose qui puisse s'intuitionner en tant que chose, à savoir la chose elle-même. Donc, si la chose s'intuitionne, ce dont je ferai ici l'hypothèse, rejoignant en cela les concepts vitalistes, elle se perçoit aussi bien entière que scindée en deux parties égales et elle peut, à partir de cette "perception", aussi primaire et élémentaire fût-elle, commencer à construire la notion d'identité et de différence, ses deux parties ne jouant pas seulement comme image spéculaire, réciproque, d'une partie par rapport à l'autre, mais comme entité entière, autonome, pourvue de frontières, de formes, de consistance. A partir de cette esquisse somme toute sommairement "existentielle", peut se dessiner et se mettre en forme la ligne de partage de l'autonome par rapport à l'hétéronome et donc se constituer le profil d'une "identité"propre, même si celle-ci, dans sa connexion étroite avec les processus naturels ne s'illustre que sous les auspices du tremblement géologique, du linéament sédimentaire, de l'assise matérielle.

 

 

La transposition matière\homme.

 

... Or, si nous considérons ce qu'il est convenu d'appeler le phénomène de la "transposition", le schéma élémentaire qui parcourt la matière vivante peut s'appliquer au processus biologique humain dont la nature propre consiste en une amplification, un déploiement, un exhaussement dudit phénomène via la transcendance propre à la conscience.

 

 La perception de l'altérité à travers le Soi.

 

... Ce que Robinson reproduit, par son retour à la "Terre-Mère", se confondant lui-même avec la boule d'argile n'est que son propre processus vital, sa propre mitose, sa division cellulaire, sa reproduction à l'identique, son dédoublement qui lui apportera sa première perception de l'altérité; ce qui revient à dire qu'à partir de son propre lui-même, il sera devenu différent, qu'à partir de son propre noyau identitaire, il aura créé le "tout autre", le complémentaire, le pôle auquel se référer comme à son semblable  et à celui qui, cependant, est radicalement "ailleurs", mais jouera, tout au long de sa vie, le rôle d'un miroir à double face. Et cette première perception de l'altérité se confondra avec celle de sa propre généalogie, reflétant d'un côté le Père, céleste, ouranien; de l'autre côté la Mère, terrestre, chtonienne. Il aura été lui, Robinson, le médiateur, le lieu de passage de cette hiérogamie et il en portera le sceau, à son insu ou le sachant, jusque dans la plus intime de ses particules élémentaires. Le passage réel dans la grotte est surtout prétexte à créer un lieu hautement symbolique par lequel s'opère le clivage, la scission qui apporte le Soi à la dimension de l'altérité, comme si un jumeau était venu au jour par la seule réverbération d'un miroir identitaire.

 

  Alors qu'Aristote avait déployé, en de larges arguments, ses conceptions de l'identité et de la différence, les Membres du Club s'étaient rapprochés dans la lumière maintenant oblique qui projetait l'ombre des bancs jumeaux sur les nervures jaunes de la boîte à lettres et, bientôt, ils firent cercle autour de notre singulier colloque. Les colombins avaient suivi le mouvement et constituaient un second cercle qui entourait le premier, si bien qu'Aristote et moi étions immergés dans uns double conque étonnamment silencieuse qui, replacée dans son contexte, ne faisait qu'évoquer et renforcer l'analogie évidente de notre situation avec celle de Robinson, circonscrit, en premier, par le périmètre de l'île, en second par les parois de la grotte.

  Et, de cette bizarre géométrie, nos consciences aiguisées et attentives, tiraient des conclusions, aussi hâtives que pertinentes, du moins le souhaitions-nous, persuadés de nous vivre nous-mêmes en tant que nous-mêmes et qu'autres à la fois, et nous finissions, dans cet état auquel incline toute fin de journée, par ne plus trop savoir où se situaient nos frontières réelles, lequel était Aristote, lequel était Jules, et cette situation débordait notre intimité et ricochait, si l'on peut dire, sur les parois existentielles du "Club des 7", lesquelles se répercutaient en écho sur les orbes que les colombins avaient éployées à notre périphérie, sans même que nous en fussions vraiment conscients. Pour bizarre qu'elle était, cette situation ne nous offusquait point et la disposition doublement circulaire de nos congénères ailés et bipèdes semblait même nous apporter une réassurance narcissique dont Aristote profita pour rebondir sur ses propos qui étaient à peine retombés sur les bancs peints en vert.

  Ce qui nous étonnait le plus, sans doute, dans cette sorte de métaphore de "l'œuf primordial" dans laquelle nous inscrivait la Place, les copains, les colombins, c'était moins l'insistance sémantique du double encerclement - sorte d'hermétisme dont nous aurions pu avoir à souffrir - que la densité du silence qui nous entourait de ses ailes cotonneuses, comme au cours de la plus mystérieuse des métamorphoses où la chrysalide concentre en son sein le recueillement qui, seul, convient à la promesse de son propre déploiement.

  En d'autres termes, Bellonte, Sarias, Garcin fermaient leurs grandes gueules - ça nous changeait pour une fois -, ce qu'imitait la pléthorique confrérie colombine dont les becs jointifs et scellés ne cherchaient même plus à picorer les miettes confites de piété que Calestrel leur avait apportées. La chute du jour était propice aux confidences métaphysiques. Nous n'allions pas bouder notre plaisir, Aristote et moi, tout pris qu'on était par le grand tournis philosophique qui semblait s'emparer des platanes eux-mêmes dont la chevelure était traversée de rayons de lumière semblables à un miel conceptuel. Oh, non, nous ne bouderions certainement pas notre plaisir, la nuit dût-elle nous accompagner dans la dérive songeuse que notre imaginaire brodait autour de nos têtes, comme si des gouttes de rosée y étaient suspendues, attendant l'humilité de l'ombre pour nous livrer le contenu de leurs pensées moléculaires.

  Nelly fermait ses rideaux couleur lilas; le Bijoutier tirait le sien de rideau, métallique et bruyant; le Comptoir rangeait ses caddies à roulettes; la Pharmacie éteignait son clignotement vert; la Maison de la presse rentrait ses présentoirs avec l'Huma dessus; le Crédit distribuait ses derniers billets; la Mairie repliait son drapeau tricolore; le Cimetière invitait ses morts à dormir.

 

 

 

 

 

 

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15 juillet 2026 3 15 /07 /juillet /2026 07:00

 

 

   "Je suis au milieu des événements, quasiment invisible."

 

  Cette phrase, bien que récurrente, Youri ne la formulait jamais. Jamais, en tout cas, de manière claire ou selon une pensée rigoureuse qui lui eût permis d'élaborer les prémices d'un sens existentiel, le seul qui, du reste, valût pour bien des hommes. En réalité, cette question, venue de nulle part, se posait elle-même, d'une manière autonome, manière de Ruban de Moebius entrelacé à son propre trajet, énonciation tellement proche d'un absolu qu'elle semblait résulter d'une méditation à haute voix de l'être lui-même.

  (Par "être", nous voulons simplement dire de l'exister en sa préoccupation, en sa sempiternelle énigme.)

  Cette question de "l'événement", de l'énigme de la confondante visibilité de l'humain au sein de celui-ci, l'événement, ne pouvait uniquement se poser à l'individu Nevidimyj embarqué parmi les rotations multiples de la Ligne 27 mais, à tous ceux qui, étranges voyageurs de la destinée humaine figuraient à titre de Passagers sur tous les méridiens et horizons de la Terre.

  Seulement, parmi les agitations, tumultes, circonvolutions et mouvements diaprés de la foule, la plupart des Vivants  se résignaient à être au mieux des numéros anonymes, au pire des invisibilités qui n'attendaient que la  formulation en forme de couperet de la finitude. Ainsi était tout destin en voie d'achèvement. Cependant que l'on n'aille pas s'imaginer que de telles interrogations se fussent en quelque moment installées dans les cerneaux gris des Embarqués de la Ligne 27. Non qu'aucun signe n'en émergeât point. Mais il s'agissait seulement de petites hypostases physiques que ne remarquait guère qu'un œil averti : ride zébrant le front, paupière flasque, pincement des lèvres, affaissement des bajoues, début de double menton et autres bizarreries qui, pour ne pas affecter ceux qui les portaient étaient la signature patente d'un début de délabrement. D'autres failles et lézardes plus sournoises, plus ambiguës, végétaient à bas bruit au détour de quelque vergeture, de quelque plissement dermique dans le silence relatif des massifs carnés et des réseaux sanguins souterrains. Ils attendaient seulement le moment propice où ils pourraient lancer leurs assauts.

  Pour autant ceci n'empêchait en rien le 27 de faire ses boucles et ses angles droits, ses pas de deux et ses entrechats parmi l'immense labyrinthe de la Ville, sorte de praticable livide encombré de machineries diverses, poulies et cintres dont il était bien difficile de tirer une signification a priori. Ceci n'empêchait en rien ses Hôtes de vaquer à leurs occupations quotidiennes avec la régularité d'un métronome et la béatitude de ceux qui, aveuglés par l'inconséquence du jour, avancent en tricotant leur vie, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, se contentant de cette vue de chiot nouveau-né, ce qui leur évitait bien des désagréments. Ils allaient par le monde, empruntant le premier chemin vers Compostelle venu, descendaient et remontaient dans  la carlingue d'acier en toute bonne conscience, ne s'apercevant même pas que leur trajet était la sombre métaphore d'une existence déjà commise au rebut, avec ses stations bonnes ou mauvaises, hospitalières ou rejetantes, avec son perpétuel chemin de croix. Les autres Passagers, rencontres hautement hasardeuses, ne les intéressaient pas, ne les concernaient pas et ils feignaient de ne pas les voir ou bien ne les voyaient pas.

 

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14 juillet 2026 2 14 /07 /juillet /2026 06:45

 

Car écrire c'est aimer.

 

 

 ERATO-MUSE-DE-LA-POSIE-LYRIQUE

ERATO.

Muse de la Poésie.

Sir-Edward-John-Poynter.

 

 

*******

 

"Si je le pouvais j’écrirais
Sur les amants les amis
Les méchants les gentils
Au stylo à la craie
J’écrirais
Même sur les serrures et leur clef
Ou les chéries les putains
Oui j’écrirais sur vos jolis vagins
Loin l’idée de mal et de bien
J’écrirais
Sur les murs des écoles
Les étoiles et le sol
Sur l’amour et la haine
Ou les joies et les peines
J’écrirais même sur
Les vers et les mots
Rimbaud et son bateau
Jusqu’à l’épuisement de l’âme et de l’encre
J’écrirais
Pour me rappeler ce que c’est
Qu’être poète et aimé."

 

                                                   Poésie de Guillaume TOUMI.

 

  Pour consoner avec Guillaume :

 

 

  "Si je le pouvais, j'écrirais"; les mots je les graverais sur l'écorce des arbres, là, tout près du cœur battant de la lymphe; sur les feuilles brillantes des oliviers, dans l'entrelacs de leurs branches noires, sur les falaises blanches des maisons, le lisse du galet.

  "Si je le pouvais, j'écrirais", sur la courbure du ciel, le fin liseré de l'aube, la mince carnèle entre jour et nuit, les glissures du temps, les nervures de l'être.

   "Si je le pouvais, j'écrirais", à deux mains, à corps perdu, à giclure de sang, à éclaboussure de larmes, à pliure de l'âme. Si je le pouvais.

    "Si je le pouvais, j'écrirais" nombril du monde, face d'ombre,  adret de ton corps, lèvres d'envie, luxure, arc tendu du désir. Si je le pouvais.

   "Si je le pouvais, j'écrirais" avec du sperme et du sang, violence d'exister, envie détruire, charniers, ghettos. Révolte, l'écrirais avec yatagan planté dans gorge et ferait drôles échos dans creux consciences, dans conques étroites certitudes, effroi serait cette gemme qui coulerait des hommes, des femmes et les enfants y tremperaient leurs doigts indociles et connaîtraient la grande douleur, l'unique souffrance d'être.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" sur l'épaule douce des dunes, ferais des ellipses de sable, toucherais éternité juste bout des doigts et saurais immortalité. Si je le pouvais. Si pouvais, ferais ronds dans eau, voudrait dire innocence à jamais. Comme une origine retrouvée, une vérité à saisir avant qu'elle ne se dissolve dans les conciliabules étroits, corridors de la terre.

  Pouvais, vivrais dressé sur pieu de mon sexe, phallus gonflé de sève et butinerais toutes femelles du monde, abeilles, hespéries obscures, lucines, silènes, et aussi bien femmes et aussi bien juste nubiles et aussi bien tachées de son ou bien au teint de lune. Aussi bien geishas, aussi bien putains libres d'elles-mêmes. Aussi bien. Dans tous bordels du monde, sur toutes "Madame Claude" de la terre afin de leur faire rendre leur dernier suc, de les soustraire à la tyrannie qui leur fusille l'entre-jambes, leur écartèle l'âme, leur hache menu le germe attaché au creux des cuisses, dans l'impuissance à jouir, à s'immoler dans un amour. Pur. Un seul. Mais plutôt hystérie polychrome, sofas couleur grenat, boudoirs philosophiques compassés, sexe puissamment tendu des hommes de bonne volonté les taraudant, les vrillant, les glaivant à jamais dans l'inconnaissance d'elles-mêmes.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" sur les ocelles bleues des lézards : les vanités du monde. Sur la gorge palpitante du caméléon : la sublime métamorphose, la fille-fleur et la mûre-épanouie; l'indienne braise tilak au plein du front; l'esquimaude et ses yeux lame de rasoir, la Peul et son cou de gazelle, longue effusion de ses jambes, la source brune de son sexe, ses hanches en amphore, son glougloutement lorsqu'elle jouit, son feulement quand elle pleure, son hululement quand arrive la mort avec ses dents muriatiques.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" dérive lente des jours, clameur noire des plantations, fureur du soleil, cannes à sucre, phalliques, plantées comme des dards dans conscience des esclaves, dans sexe éclaté, grenade carmin perdant ses graines. Giclures, souille, perditions.

   Pouvais, écrirais sueur fronts dans mines argent sous rictus stériles Pachamama, faciès grande pute folle. Folle à lier consciences des Perdus, joues gonflées de cola, giclures jaunes, dents de guingois, bouteille de mezcal plantée dans profond du gosier, attendant juste la lame en forme d'os croisés, tueuse d'âmes.  Si pouvais, ferais étendard intestins obséquieux des riches, écrirais vautours au bec crochu, lâcherais en escadrilles vrombissantes, écrirais remise de l'homme à sa place digne, non à son instinct barbare.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" pleins de vers, des myriades de vers  libres d'être selon leur humeur, de voler sous la taie du ciel, sur les ailes des goélands, dans les abysses d'eau lourde, là où vivent et baudroient les yeux maléfiques, là où les immenses pieuvres déploient leurs tentacules, si près des forces primordiales et il y aurait peut-être des savoirs qui s'étoileraient que nous ne connaissions pas.

   "Si je le pouvais, j'écrirais" densité, lettres, murmure palimpsestes, sur parchemins cachés dans sombres cryptes, j'écrirais chant polyphonique poème. Si le pouvais. Avec doigts, ongles, griffes, peau, glotte, graverais dans l'azur la trace des non-dits, inciserai les pierres de silence, stuprerais les gorges lisses des huppées-fardées, fustigerais collines  mafflues des fesse-mathieu, enfoncerais dans le garrot des injustes le pieu de la haine, si je le pouvais. Si pouvais.

  "Si je le pouvais, j'écrirais", dans craie falaises, dans stries pierres noires, parmi roche fossile enroulement nautiles, hérissement crénelé ammonite, dentelles araucaria, étoiles astériacites, éventails fougères, comme long devisement de roche, langage antédiluvien, entendrions sourd crépitement de lave. Si pouvais.

  Pouvais, écrirais, écrirais, écrirais, milliers signes, pattes fourmis, taches encre, boules bousier, scarabée tunique phosphorescente, yeux amande, colline joues, incunables, lettres, lettres, lettres, infini crépitement pareil doigts pluie toits de tôle, course grêle feuilles maïs, cliquetis machine écrire, rafales vent pierres Ecosse, craquement édifices cairns air gris, grésillement  tourbières, souffle, souffle, souffle, halètements, points … suspension, points … interrogation, parenthèses, si pouvais.

  Pouvais, écrirais plein … puis … et … encore, comme,  au hasard, fièvre, vertige, ruissellements grotte, larmes, lames, beauté, peau, encore, folie, chants, race humaine, chambre, étincelle, lettres et encore lettres raclement varlope

 

… m … a … l … d … o … r … o … r …

 

gale, acarus sarcopte, tourmentent insomnies, adieu, hermaphrodite, pliures longues syllabes, chuintements, sifflantes, voyelles

 

…  A … E … I … O … U …

 

noir corset, ombelles, mers virides, écrirais … strideurs étranges, oméga Yeux, Si pouvais.

  Pouvais, écrirais symphonie langage percevoir comprendre s'enchanter orbe puits margelles savoir, roman, empreinte sentiments, bleuissements auroraux, brume vapeur dirait stridulations cigales, fuir, là-bas fuir pays mots libres jardins mer, nuit, nuit, nuit triplement proférée, ô feu du Poète, ô immense, immense espace du-dedans agrandi, frontières abolies, et la lampe, la tache blanche, l'écume, le cercle des Poètes fous, le papier se vide, papier et mots fuient, envolent, ô, attends-moi, Steamer et trempe ta mâture dans chair vive mots, ennui, ennui, ennui triplement proféré nuit unique, immobile, nuit encre mot orages magnétiques, quel naufrage, Radeau, Méduse, mer, bouteille à la mer, mer d'encre, vent penche, naufrages, perdition, l'âme du Poète, le pli dans l'onde, le 

 

… C … H … A … N … T …

 

pourtant … matelots, rayons violets, Yeux agrandis, mensonges et vide … vide … vide …

 

…E … R … A … T … O …

 

 … R … A … T … O …

 

… A … T …O …

 

… T …O …

 

…O …

 

.. O ..

 

. O .

 

O

 

o

 

o

 

.

 

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o

 

o

 

 

O

 

 

. O .

 

 

.. O ..

 

 

…O …

 

 

… T …O …

 

 

… A … T …O …

 

 

… R … A … T … O …

 

 

…E … R … A … T … O …

 

 

 

"TOUT EST LANGAGE".

 

                           Françoise DOLTO.

 

 

 

Guise commentaire.

 

  Le poème du Jeune Poète, délicieux, circulaire, rimé en justes balancements se déguste à la manière d'une bêtise de Cambrai. Au creux du palais, parmi le doux bruit du suçotement. Au creux du langage, là où "les chéries les putains" allongent leur anatomie luxurieuse afin que nous les butinions. Oui, car c'est bien "sur vos jolis vagins", belles prêtresses que nous voudrions communier afin que, du monde, quelques chose s'ouvre, vienne nous visiter. Vagins-origine-du-monde donc langage à partir duquel va avoir lieu l'incroyable floraison humaine avec ses milliers de mots, ses milliers de vocables, de rythmes, d'intonations. Car le langage a ceci de particulier qu'il nous saisit de l'intérieur et agite constamment cette "chair du milieu" qui veut dire l'amour, le sens, l'orbe-connaissante, le dépliement de toutes choses.

  Belle petite révolte rimbaldienne, venue nous dire, en de menues incantations la nécessité du Poème à nous habiter. Car l'homme est ce Poème-levé qui travaille le corps du monde, s'immolant dans ce geste fondamental du dire, de la parole dans son essentialité. Triple essence se confondant en une seule et même arche du déploiement : de l'hommedu langagedu poème. Sphéricité où tout signifie, joue en écho, se réverbère sur l'arc tendu des consciences.

 

"J’écrirais
Pour me rappeler ce que c’est
Qu’être poète et aimé."

 

    Bel épilogue qui, en trois vers simples nous dit la complexité de l'âme du Poète, sa recherche fiévreuse d'une absinthe le portant à l'incandescence afin qu'il puisse, enfin, "ETRE AIME". Mais par qui ? Les femmes d'aventure croisées au hasard des chemins vers le Harar; Jeanne Duval, la haïtienne (?) l'Inspiratrice des nuits d'écriture; Mathilde voulant sauver le versificateur du naufrage ?

  Mais par la Muse, par ERATO elle-même, fille de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, elle-même Fille d'Ouranos-le-Ciel et de Gaïa-la-Terre. Car toute poésie résulte de cette tension-là, entre le dense, le compact, le refermé et l'aérien, le souple, l'infiniment ouvert sur l'éther fécondant. C'est dans l'intervalle situé entre les deux, le Ciella Terre que s'inscrit le Langage, s'extrayant de la glèbe immanente pour surgir au milieu du zénith transcendant.

C'est du Langage dont le Poète est amoureux, c'est du Langage qu'il veut être aimé. Sa seule destinée. Sentant parfois que ceci qui les nourrit, les fait respirer, leur échappe, les Poètes mauditsBaudelaire,VerlaineRimbaud livrent au monde ébloui leurs plus beaux poèmes.

La Muse est, en même temps ce troisième élément qui joue en mode alterné avec les deux autres, le Ciella Terre et, bien évidemment, il s'agit de l'Eau, de la Mer, de la Mère, par le jeu d'une simple métonymie.

  Osmose Ciel-Terre-Eau et voilà que surgit le verbe poétique dans son unicité, merveilleuse gemme dans laquelle le Poète cherche son inspiration alors que s'écrivent les mots doués de magie, adoubés au rêve, gonflés du souffle puissant de l'imaginaire. Le Poète est ce "bateau ivre", ce "Steamer balançant sa mâture", voguant sur les flots du langage, là où seulement s'entend "le chant des matelots!"

 

"Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;"

       

                                                                           Le bateau ivre - Arthur Rimbaud.

 

Toute poésie, toute écriture est une alchimie destinée à faire surgir cette "pierre philosophale" sans laquelle les Poètes seraient muets et nous, Lecteurs, orphelins.

Au terme de cette digression dans l'espace de la création, qu'il nous soit simplement permis de conclure par deux des plus belles poésies de la langue française :

 

 

"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !"

 

                                                               Brise marine - Stéphane Mallarmé.

 

 

 

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"

 

                                                              Voyelles -Arthur Rimbaud.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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