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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 08:18
Erich Heckel : la peinture à l’os

« Fillette debout »

1910

Erich Heckel

 

***

 

   Au seuil de notre méditation, nous prendrons pour canevas l’excellente analyse conduite sur le mouvement « Die Brücke » (auquel appartenait Erich Heckel) par Pierre Cabane dans son ouvrage « L’art du XX° siècle » :

 

   « Au moment où le fauvisme explose à Paris, quatre étudiants en architecture de l’École supérieure technique de Dresde, créent Die Brücke (Le Pont) : Fritz Bleyl, Kirchner, Erich Heckel, Schmidt-Rottluf. Le but du groupe est ‘’d’attirer…tous les facteurs de révolution et de fermentation’’, et de rassembler ceux ‘’qui restituaient de manière directe et authentique l’impulsion qui les contraignait à créer’’. Ces peintres sont, comme les fauves, attachés à la sensation et à sa traduction instantanée, à la puissance du choc de la couleur ; comme eux ils ont, à différents degrés, reçu les leçons de Cézanne et de Gauguin, mais également de Van Gogh et de Munch. Contrairement aux Français qui expriment leur accord sensuel avec la nature, ils voient dans l’intensité de la couleur l’éruption du trop-plein de l’âme ; ils torturent les lignes et se complaisent aux déformations, aux distorsions de la forme, traduction de leur inquiétude, de leurs hantises, du malaise de la civilisation. Pour eux la vérité n’est pas dans les choses mais derrière les choses. »

 

   En quelque sorte notre progression, dans l’œuvre « Fillette debout », sera l’illustration des propos de l’Historien et Critique d’art. Ce qu’il nous faut dire, en introduction, c’est que l’entreprise de Heckel ne peut nullement s’envisager sous l’angle d’une esthétique. Si nous prenons, au pied de la lettre, la définition de cette discipline telle que proposée par le dictionnaire sous sa forme adjectivale : « qui est motivé par la perception et la sensation du beau », nous serons aussitôt informés que le dessein du Peintre paraît se situer aux antipodes d’un « beau » qui en constituerait le moteur essentiel. Nous pouvons même affirmer qu’il s’agirait bien plutôt d’un projet « in-esthétique », ce qui veut signifier qu’il prendrait le contrepied de la beauté afin de chercher, sous elle, quelque racine plus profonde qui en ébranlerait l’immédiate satisfaction. Si, le plus souvent, l’esthétique peut se résumer à l’exploration de nouveaux territoires formels, le paradigme selon lequel fonctionne la peinture que nous examinons ici se situe, à l’évidence, sur un plan ontologique de manifestation de l’Être, lequel est bien éloigné des exercices plastiques picturaux traditionnels. L’on pourrait même oser la formule : « l’in-forme, en lieu et place de la forme ».

 

L’antonyme de l’esthétique : confrontation à « Nu couché » de Modigliani

 

   Les quelques Lecteurs et Lectrices habitués à nous lire auront tôt fait de s’apercevoir que la référence au célèbre tableau de Modigliani est constante au cours de nos articles, sous le signe esthétique de la Volupté. Nul n’a jamais fait mieux, ni avant, ni après. Mettons donc les deux œuvres en vis-à-vis. Que pouvons-nous retirer de ceci ?

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Bien évidemment, le contraste est saisissant et c’est un peu comme si deux territoires irréconciliables se faisaient face, deux épiphanies de l’art hautement contradictoires, deux violentes oppositions. Comme quoi la rhétorique artistique, loin d’être monolithique, se décline sous des formes infinies, ce qui en fait l’intérêt aussi bien que la puissance expressive.

 

   Maintenant nous allons résolument nous engager dans une lecture singulière de l’œuvre de l’Artiste allemand sous la forme suivante : nous abaisserons les hauts prédicats de « Nu couché » de Modigliani afin d’aboutir, par retraits successifs, à la minceur de « Fillette debout », manière de démarche inspirée d’un travail de pure négativité, sinon de néantisation au moins partielle de ce qui fait face et nous place en un état de sidération.

  

   Aux formes amples et généreuses de Modigliani ;

   Heckel substitue les formes étroites et parcimonieuses dont nul ne peut espérer quelque extension que ce soit dans le domaine spatial ou dans celui des sentiments.

  

   Å la somptuosité charnelle des teintes chaudes, à la pigmentation soutenue de Carotte, au rayonnement interne de Tangerine, à la présence irradiante de Mandarine,

   Heckel oppose, dans une forme de violente dissonance, la brutalité de la teinte primaire : Magenta tirant vers le Rose, lequel joue, dialectiquement, avec ce Vert de Hooker, sorte de lumière étouffée, recouverte d’un glacis plus sombre. Noir pur, Blanc pur viennent renforcer cette impression d’un originaire archaïque dont ces teintes dépouillées paraissent être le motif retenu en arrière de soi vers quelque mystère irrévélé.

  Å la composition tout en douceur de Modigliani, aux lignes souples et flexueuses, aux conventions picturales d’un nu exposé à la délicate inquisition d’un regard complice,

   Heckel juxtapose le paysage désertique, nu, de trois plans colorés se percutant sur lesquels se détache la silhouette anguleuse d’un personnage énigmatique, sans réel relief.

  

   Å la féminité évidente donatrice de plaisir, possiblement donatrice de vie en sa fonction génitrice,

   Heckel répond par un Personnage anonyme, une sorte de pré-féminité, une figure prépubère encore plongée dans la glaciation de la période de latence, psycho-affectivité gelée ne trouvant encore le chemin de sa fixation narcissique. Autrement dit, de façon plus synthétique, jouissance libre confrontée à une étroite ascèse.

  

    Å l’impression d’un paysage accueillant, au motif d’une généreuse Arcadie,

   s’érige en un contrepoint douloureux, pathétique, ce cadre fortement contraint, d’allure désertique, monacale, d’une présence encore nullement effective, sous la forme d’une esquisse embryonnaire (l’on pense à quelque insecte inclus dans son bloc de résine), parution à la limite de sa propre annulation.

  

   Å l’épiphanie joyeuse et communicative de « Nu couché », l’on ne peut, en tant que Voyeurs, qu’être contrits et désemparés de découvrir

   ce visage tellement semblable à ces étranges masques africains réduits aux trous des yeux et de la bouche, à l’arête du nez, bizarres intercesseurs du monde des esprits, officiants d’un rite de passage dont le sens profond, toujours, nous échappe et, en définitive, nous inquiète.

  

   Les principales antinomies relevées, il nous reste la tâche de nous diriger plus avant dans la compréhension de « Fillette debout », cible de notre étude. Ce qui revient à dire que nous approcherons cette œuvre depuis son périmètre intérieur, la rapportant cependant au motif du portrait réalisé par le natif de Livourne, ensuite en relation avec les méditations de Pierre Cabane.

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

La description de l’œuvre nous aidera à repérer quelques points essentiels.

 

Si « Nu couché » prétendait s’en remettre au principe

de la mimèsis en sa fidélité à la nature,

celle-ci fût-elle quintessenciée,

« Fillette debout », quant à elle,

ne se donnera guère au regard que

dans l’étroite mesure

d’une pure abstraction.

 

   Loin que les formes soient une simple fidélité au réel, la traduction d’une sensation épidermique, les traits qui définissent « Fillette » sont durs, sans concession, dépouillés à l’extrême, si bien que l’on peut dire qu’ils résultent d’une profonde ascèse intellectuelle menée à la lisière d’un réel Désert.  Du réel incarné il ne s’agit que de retenir les faits les plus saillants, lesquels ne peuvent mobiliser qu’un lexique minimal.

  

   Et, ici, il n’est nullement gratuit qu’Heckel ait choisi une représentation au travers de la technique de la gravure.

 

Si toute peinture consiste

en ajouts successifs de matière

offrant une pure positivité

de ce qui est à montrer,

le sens d’une vie en son éploiement,

a contrario la gravure consiste, au départ,

en un travail par retraits successifs de la matière,

incisions et creusements du métal

en tant que pure négativité de ce qui,

jamais ne se montre,

à savoir le visage de l’Être.

 

Car cette Figure qui nous est imposée

plutôt que proposée s’annonce

se retirant de notre évaluation sensible,

elle ne paraît que sous le signe

d’un étrange insaisissable.

Elle est un acte de déréalisation,

peut-être l’esquisse d’une activité fantasmatique,

le reflet de quelque hallucination,

l’image fugace qui vacille dans le passage

du rêve à la consistance du jour,

au seuil de l’éclosion du quotidien.

  

   « Nue », « Dépouillée » en sa blancheur native prend l’allure d’un curieux ectoplasme, rigidité muette de farfadet, spectre irréel venant troubler la possible ataraxie d’une conscience au repos, la nôtre, qui souffre de cette image en miroir, possible identification à cette chimère dont on se demande si ce n’est notre esprit qui la crée dans une période de confrontation à un irréductible absurde. Le titre parle de « Peinture à l’os », comme si, toute vie se retenant de vouloir paraître au bénéfice de quelque joie, avait soudain rétrocédé dans l’étroit motif d’une « structure dure et cassante présente chez les seiches », aragonite réduite à ses cristaux étiques, sépion inerte en lequel nulle vie ne pourrait faire effraction. Bien évidemment, à cette rudesse, à cette aridité s’oppose le somptueux pulpeux de « Nu couché », cette invite à l’Amour sans délai. Illustration de ce style décharné ci-dessous, à gauche « Couple au bord de la mer », à droite « Personnage étendu ».

 

Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, dès ici, l’on se place sur le thème de l’identité,

 chacun comprendra le genre de séparation

du Sujet de qui-il-est en son fond,

comme si le fait, pour « Fillette »,

 d’être debout, ne signifiait nullement

une position existentielle

mais la surrection du désarroi,

de l’inquiétude,

de l’absurde

au sein même de cette lactescence invalidante,

privative de quelque excès que ce soit

(vivre est toujours excès :

par rapport au néant, à la finitude,

à la lame perfide du désamour,

à la brisure de la non-vérité),

« absence », « défaut », « abstinence »

seul lexique dépréciatif signant

l’impossibilité de coïncider

avec son propre Être.

L’équivalant pictural de ce cruel nihilisme

condamnant tout Vivant au trépas

se donne de façon symétrique

dans le « Cri » de Munch,

Erich Heckel : la peinture à l’os

   Identique violence des couleurs, état de sidération des Sujets, irréalité du paysage, réduction des événements du Monde à une abstraction à la limite d’une incompréhension.

 

Le cri figé dans la gorge

du Personnage de Munch (ce non-langage)

trouve sa correspondance

dans ce cri interne improféré

au titre de cette rigidité ossuaire,

antichambre de la Mort,

chez « Fillette debout ».

 

Une rapide herméneutique iconographique

permettra de saisir combien cette oeuvre

est purement léthale pour qui y confie son regard

et y destine les tourments de son âme.

  

Si le ciel du tableau vibre

dans un rouge braise qui pourrait,

à la rigueur, symboliser la turgescence

de quelque passion,

si sa partie médiane comblée

d’un vert Chlorophyllien pourrait

donner à penser la Nature

en tant que donatrice de sens,

voici que le bas de la composition

plonge dans d’irrémédiables ténèbres

dont la compacité, l’opacité indiquent

avec certitude que la Mort

rôde en ces parages

avec de bien funestes desseins.

 

Ce que le Rouge du ciel haussait à quelque hauteur,

ce que le Vert disposait à une entente avec l’immédiat environnement,

voici que le nadir du subjectile leur ôte toute prétention à exister :

chute irrémédiable de « Charybde en Scylla »

dont « Fillette », non seulement

ne parviendra à se relever, mais désigne

le lugubre tocsin qui résonne

sur son corps de neige,

comme si sa peau était la membrane

d’un tambourin ne vibrant

et ne recevant de réponse

que du Vide et

d’un écho à lui-même

sa propre perte.

 

Commentaires sur le point de vue de Pierre Cabane

 

« l’impulsion qui les contraignait à créer’’,

 

   certes, car toute création, dès l’instant où elle veut s’énoncer en vérité, devient contrainte, devient irrémissible pulsion, vif tourment, tous motifs internes qu’il faut sans délai porter au crédit d’une vision externe, celle des Voyeurs, lesquels partageront cette brisure de l’âme, ne le feraient-ils qu’ils demeureraient en leur citadelle, extérieurs au message de l’art.

  

« trop-plein de l’âme », « inquiétude », « hantises »,

 

ne font que traduire ce « malaise de la civilisation » qui,

pour les Artistes de « Die Brücke », ne peut s’exprimer

qu’avec violence chromatique,

fureur sémantique,

paroxysme lexical,

 

   seules mesures au gré desquelles peindre le réel en son abyssale absurdité. Car, pour eux, rien ne sert d’édulcorer le paysage mondain en lui donnant un air aimable, évident, en le traduisant en touches impressionnistes qui fragmentent la vision du réel mais ne le remettent nullement en cause.

 

Il faut l’outrance colorée du fauvisme,

il faut l’exubérance monstrative de l’expressionnisme,

 

   afin qu’ouvrant le problème de l’exister jusqu’en ses plus profondes perspectives, rien ne fasse défaut quant au fait de dire la cruauté de ce qu’annonce et accomplit la Civilisation en ses attaques les plus manifestes. Il faut extirper, de la vie intérieure émotionnelle, ses plus vives scories en faire des bombes ignées, des jets de solfatare, des geysers de soufre, des projections de lapillis.  

 

Interprétation synthétique de l’œuvre

 

 

   Alors, que dire du choix de « Die Brücke » pour désigner l’allure même de ce mouvement. « Die Brücke », « Le Pont » en traduction française. Et se poser la question de l’essence du « Pont ». Il permet, spatialement, de passer d’une rive à l’autre du fleuve. Mais aussi et surtout, symboliquement, d’une manière inconsciente,

 

il fait signe en direction

d’un changement ontologique radical,

d’une métamorphose du paradigme

définissant notre propre vision du monde.

 

Il réalise un déplacement du motif de la Vérité,

tel qu’indiqué par Pierre Cabane

à l’initiale de cet article :

 

« Pour eux la vérité

n’est pas dans les choses

mais derrière les choses. »

 

Les Choses en tant que

« monnaie trébuchante et sonnante »

de la Physique,

le « derrière des choses » en tant que

la Métaphysique,

laquelle se donne, au minimum,

comme leur ombre portée,

au maximum comme l’originaire

qui anime les Choses et nous

les rend visibles-préhensibles.

  

   Nul doute que, dans la figuration picturale volontairement abstraite, détachée du réel, comme en sustentation du sensible, Heckel n’ait cherché qu’à représenter

 

cet arrière-plan des choses,

cette vibration mystérieuse,

cette aura qui les entoure,

ce bruissement qui en annonce l’Être.

 

   En ceci, il ne fait que faire écho avec la célèbre formule de Paul Klee :

 

« l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

 

Et que rend-il « visible »

si ce n’est ce « méta »

en sa valeur de préfixe :

« après, au-delà de ».

Ici s’annonce la fameuse

différence ontologique pointée

par Martin Heidegger,

celle entre l’Être et l’étant.

 

En une formule ramassée,

nous pourrions dire que

la fonction essentielle de l’Art

est de s’appuyer sur l’étant

(telle ou telle chose visible),

de le sublimer afin que nous puissions

nous inquiéter de son « Être »

(ce qui, nullement visible,

en est cependant,

la condition de possibilité).

 

Jamais de l’étant

sans l’Être.

Jamais de l’Être

sans l’étant.

 

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Erich Heckel : la peinture à l’os

Si, maintenant, nous replaçons « Fille debout »

 

dans cette perspective bipolaire de l’Être et de l’étant,

 

les choses s’éclaireront avec plus de précision.

Notre vision, douée d’une plus grande profondeur,

traversera la vitre des apparences

 

pour se retrouver « derrière les choses »,

dans l’éclat d’une Vérité

ayant ôté le voile qui en

obscurcissait le visage.

 

Si donc cette gravure,

par un simple effet de morsure,

d’effacement progressif de la matière,

évince la Physique

au profit de la Métaphysique,

la qualité de notre regard sera invitée

à accomplir une « révolution copernicienne ».

 

Partir de l’Être, c’est-à-dire

du fond, de la source, de l’origine,

et remonter, par paliers successifs,

par strates signifiantes,

de l’irréel au réel,

de l’imaginaire au concret

en sa plus effective présence

pour déboucher sur cet étant

qui nous questionne

et ne nous fournit nulle réponse

tout le temps où nous demeurons

sur ce plan ontique muet.

  

Alors, présentement, dirons-nous :

 

« Fillette debout » est-elle à ce point

disqualifiée de vivre

en sa mondaine effectivité,

que, d’emblée, elle se retrouverait

au-revers de qui-elle-est,

nullement en sa positivité physique,

mais en sa pure négativité métaphysique,

ne cueillant, ici et là,

que de faibles lambeaux de sens ?

 

Serait-elle prise

à rebours de qui-elle-est,

hissée debout avant toute

spatialisation-temporalisation,

simple possibilité d’être

nullement encore venue

au seuil de son éclosion ?

 

Autrement dit, Virtuelle

en attente de réalisation,

elle ne montrerait guère

plus d’existence

qu’un mince zéphyr

perdu parmi les aquilons

et turbulence des vents impétueux

et autres Noroits.

  

Si nous pouvons nous permettre

ce jeu de mots facile,

« Fillette » ne serait que

l’exposition d’une « grave gravure »,

ne retenant du mot « graver »

que sa forme étymologique :

« tracer sur une matière dure en l'entaillant »,

« tracer » la « matière dure » de l’exister

afin que, du geste de « l’entaille »,

puisse surgir autre chose que

le régime des évidences.

 

La gravure d’Erich Heckel

se donne, selon nous,

sur le mode entièrement « métaphysique »,

chaque motif de la représentation s’effaçant

au profit de la transparence qu’elle autorise.

 

Le Noir du cadre,

le Noir de l’arbre,

le Noir de la chevelure,

le Noir du bas de l’image

sont le signe tangible

d’un deuil du réel

à réaliser sans délai.

 

Le Rouge du ciel

énonce tout simplement

sa foncière impossibilité

de s’actualiser.

 

Le Vert de la partie médiane

n’est qu’un facsimilé de Nature,

une imitation sans grande consistance,

en quelque manière une Anti-Nature.

 

Le Blanc des lisières

n’agit qu’en tant que prétexte

à isoler les zones graphiques,

nullement à les révéler

en tant que telles.

 

Quant à l’étendue conséquente de Blanc

en quoi consiste le corps de « Fillette »,

il n’est visiblement corps

qu’à se néantiser

sous l’aveuglante

lumière du Rien,

sous le signe du nul et non avenu,

sous la bannière de l’Absence,

sous la lame glacée du Silence.

 

Les motifs épiphaniques

de l’anatomie,

le masque noir du visage,

la lunule noire de l’aisselle,

le triangle noir de l’ombilic,

la diagonale noire de l’aine

ne se donnent nullement

en tant qu’écriture justifiant

quelques parcelles du corps,

mais comme ce qui reste visible

au terme du processus

d’effacement continu

dont la gravure

a été l’initiatrice.

 

Immense opération de réduction

de ce qui, habituellement signifie,

points géodésiques de la chair,

lesquels ne sont plus que de

vagues réminiscences

de ce qui, un jour, peut-être, a été :

 

de l’étant

en voie

de disparition.

 

« Fillette debout » :

 

Écriture du Néant.

 

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 06:32
Jamais loin de l'être-du-poème.

Photographie : Blanc-Seing

***

"La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. "

(Angelus Silesius, Livre I, 289)

*

[ Essai d'entente du poème

à partir d'un texte de Nathalie Bardou. ]

"jamais loin"

 

 "Nous ne sommes jamais loin du bruit de ferraille qui alourdit les élans de nos terres.

 Jamais loin du vertige, de la haute falaise dont le flanc est martelé par les vents.

 Il nous faut donc l’attention de l’arrière-regard, de l’œil doré.

 L’attention à la parole du souffle, charriée chaque nuit en pleine clarté.

 L’arrière-regard fouilleur, cet arrière-regard sachant au sein d’un linge humide que tout sens potentiel d’une heure tient au plus juste dans ce qui pourrait trembler d’insignifiance.

 L’œil doré que jamais nous ne voyons mais que nous entendons, telle pulsation mangeuse de soleil qui s’en vient tirer de la forge un sceau invisible.

 Et le souffle, ce bleu de souffle criant depuis le remous des siècles portés aux chevilles.

 Le souffle qui Nous attend.

Il Nous faut l’attention .

Cette attention soutenue par les épaules, les os, la charpente, le sous-cheveux, la couleur sortie des tubes, les mines noires et le sépia d’un corps.

Indissociable mot-vie cherchant à ne jamais s’oublier, ne jamais se noyer, l’appel comme loup seul sous la lune mangeuse de noir.

L’attention

Rempart à l’ombre-corps, la silhouette troublée, aperçue au détour des rêves, chemins, routes et sillons rouges.

Nous ne sommes jamais loin non plus de l’oubli impérieux, du détachement salutaire, de la corolle d’une fleur de papier, d’une étamine aux pollens orange, d’un couloir aux fenêtres déguisées, d’une lettre ou d’un mot , d’une phrase ou d’un manuscrit, d’un coffret de carton ou d’un coffre de béton.

Jamais loin de ce moment

De celui qui bruisse de douceur, qui gémit dans l’étonnement du velours, qui anoblit la vie dans son creuset d’amour.

Mais

Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées du froid qui crochetait les quatre coins d’une chambre, du temps, dont la chute dans un océan sans répit, a porté aussi entre ses bras la sombre musique de l’attente , après qu’il a connu la majesté du silence accueilli ?

En quelle glaise se sont-elles posées ?

Pouvons-nous les dérober à leurs moules, les poser sur un chevet étoilé, les ériger neuves encore, encore plus vierges qu’au premier frisson partagé ?

Que nous feront-elles vivre lorsque nous marcherons encore vers la minute…

La rose dans son soliflore a laissé échapper à l’instant deux pétales…

Son cœur est plein et rond….

Peut être est ce dans la chute silencieuse de ces deux pétales qu’est la réponse…"

*

Nathalie BARDOU

Juillet 2014

***

 Ce texte, il faut le lire comme on boirait un alcool rare, on humerait une fragrance subtile, on caresserait l'onctueux d'une peau. Et, surtout, ne jamais se laisser aller à l'ultime erreur qui consisterait à en connaître les ingrédients, la règle d'assemblage, l'architectonique en structurant le corps. Car il ne s'agit nullement d'un corps ordinaire dont on pourrait s'emparer, fût-ce pour la plus somptueuse des noces. Car, ici, il s'agit d'un corps subtil, d'une pure évanescence, d'une essence ne pouvant, ni ne voulant dire son nom. Jamais le poème n'a à dire son nom, à proférer le mystère par lequel il apparaît. Il ne peut que demeurer dans cette frange incompressible qui le fait s'élever dans un soi jouissif et y demeurer. Le poème est un déploiement de corolle inconscient de son surgissement au plein jour. Sa parution au monde étant fondement en même temps que finalité. Le poème décline son harmonie, pétale après pétale, dans la rosée de l'aube, y compris en l'absence de l'homme. Ce qui veut dire hors de toute conscience qui pourrait le viser et en déduire le mécanisme de son exister, en assembler les fragments constitutifs, en dresser les conditions d'apparition. Le poème vit de lui-même, comme le chant de la source, le pépiement de l'oiseau, les lames de vent dans l'aire libre du ciel. Le nuage, on l'explique, par quantité de métamorphoses physiques, la convection, l'évaporation, la condensation, la sustentation dans une masse gazeuse attendant de se donner en pluie, en brume. (En songe si l'on est poète). Mais, ce même nuage, sa beauté, son inclination à nous faire rêver, son invite à produire de l'imaginaire, ceci qui, toujours, demeure insaisissable, ne s'affilie jamais à une démonstration. Le nuage, dans sa pure vibrance esthétique, est simplement nuage, enclos en lui-même, se confondant avec l'autarcie qui le porte au-devant de nos yeux étonnés. Nuage incliné vers le miroir de son propre narcissisme. Le nuage ne se déduit pas d'autre chose qui lui serait extérieur, ou bien plus haut dans la hiérarchie des valeurs, ce qui aurait pour conséquence de le faire apparaître comme simple hypostase d'un ordre supérieur. Tout comme la rose d'Angelus Silesius, le nuage, le poème sont, avant tout, nuage, poème et c'est à nous, regardeurs du monde, de nous en saisir avec le regard opportun. Car, ici, rien ne sert de disserter, de tirer des plans sur la comète, d'élaborer de brillantes thèses, de se livrer à une exégèse savante de ce qui pourrait s'y dissimuler dans les profondeurs d'une pensée. Non une pensée, non de possibles prémices à une connaissance, non une théorie littéraire se traduisant par la production d'habiles ruses intellectuelles. Dans le poème, bien plutôt que de se confier à cette hérétique "raison raisonnante" (laissons ceci aux sciences exactes), apprêtons-nous, dans la plus évidente des sérénités qui soit à vibrer au rythme des mots, à éprouver la pulpe de leur chair, à jouir du vent du langage qui est parce qu'il est. Sans doute faut-il dépasser, d'emblée, le risque de prendre la formule "qui est parce qu'il est" pour une fantaisie, une simple tautologie avouant son échec à en dire plus. Mais, devant la pure beauté, par exemple "La Joconde" (peinte ou bien femme de chair), y a-t-il place pour la raison et ses infinies ratiocinations ? Y a-t-il prétexte à questionner, à déduire, à inférer, à s'en remettre à la rigueur d'une logique ? Non, nous sentons bien qu'à demeurer dans cette posture formelle, nous tombons hors du poème, dans sa métrique, dans ce qu'il ne saurait être, à savoir une variable numérique, le point de jonction de coordonnées spatiales ou temporelles. Abordant le poème, c'est de nous-mêmes, d'abord dont il s'agit, de notre liberté afin que de cette aire ouverte le poème puisse s'élancer et frémir. Comme la feuille dans la brise, l'oiseau dans la pliure du vent, l'amant dans l'amour de l'aimée. L'essence du poème est la passion, jamais la raison. Car, alors, comment pourrions-nous faire nôtre et demeurer en joie, lisant le merveilleux sonnet des voyelles de Rimbaud, si n'intervenait cette sublime alchimie personnelle entrant en résonance avec l'auteur des "Illuminations" ? Bien sûr, on peut toujours gloser à l'infini sur le chromatisme des voyelles, le symbolisme qui leur est associé, la relation des lettres avec l'alphabet grec, sur les associations lexicales, les rapprochements phonétiques, sur les allitérations, les diérèses, les rimes léonines et que sais-je encore, l'on n'aura, ce faisant, qu'approché le poème sur sa face externe, l'on ne se sera livré qu'à une lecture exotérique, à une étonnante danse de Saint Guy, telles ces mouches "Qui bombinent autour des puanteurs cruelles" à défaut d'en percevoir "l'attirante répulsion". Bien évidemment, ici, l'oxymore est volontaire, voulant indiquer la vive tension, la dialectique aride, lesquelles se présentent toujours dès l'instant où une poésie dresse à notre encontre la figure de l'hermétisme. Aimantation à deux pôles, attrait et répulsion mêlés, alors que, tentant de percer l'opercule, l'opacité règne toujours qui nous fait désespérer de nous saisir de l'ambiguë ambroisie que le poète porte à nos yeux et dont, en définitive, il ne nous dit rien, nous laissant sur le rivage d'une cruelle incompréhension.

 Mais là est bien le problème, cherchant à saisir conceptuellement cela qui s'annonce, nous demeurons à la périphérie, nous évoluons sur ce cercle centrifuge qui nous éloigne du centre géométrique à partir duquel entrer dans la vision alchimique. L'on aura compris qu'une visée géométrisante du poème, sa mise en équation, loin de nous l'offrir, ne parvient qu'à le dépouiller de son limbe, ne laissant dans sa feuille que de bien étiques nervures. Ne lisons pas Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire comme on le ferait de textes sacrés inféodés à une lecture de la lettre, à une saisie au plus près de cela qui serait supposé s'y révéler en tant que seule vérité. Il y a autant de poèmes que de lecteurs d'un même poème. Lisant "Voyelles" et c'est de notre propre subjectivité dont il est question. Lecture plurielle parce qu'ésotérique, "illuminée", féconde. Pour pénétrer ce poème, il faut devenir derviche tourneur et danser infiniment, faire de ses sensations cette infinie corolle blanche nous portant au seuil d'un vertige. Là seulement les choses s'ouvrent, consentent à nous parler du cœur même de leur intimité. L'être-de-la- poésie est cette vibration que ne perçoivent ceux qui se "font voyants".

 "Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences."

Lettre de Rimbaud à Paul Demeny - 15 mai 1871

 Seul le génie de Rimbaud pouvait énoncer cette voyance par laquelle le poète s'annonce, par laquelle le lecteur s'inscrit dans ce rythme immémorial du langage, bien antérieur à tout positionnement de l'homme. Le poème, en tant que dire essentiel, résonne au ciel du monde avec la force de la pure lumière. Or, jamais on ne l'accueille, la lumière, sans que l'œil cligne, que l'âme vacille, que le corps ne se dissolve dans une manière de confondante transe. Les derviches sont proches qui virevoltent sur leur arc incandescent ! Avec le poème il faut l'osmose, la fusion, le couple infiniment soudé d'une dyade. Lisant "Voyelles", nécessairement, il nous faut devenir voyelles, passer du noir au bleu et visiter le rouge; il nous faut être mouche et "golfes d'ombre", "frissons d'ombelles", "vibrements divins", "strideurs étranges", il nous faut être nous-mêmes dans la vérité du poème, c'est-à-dire assumer de vivre sans séparation, sans différence, dans la "pâte des choses" pour utiliser la rhétorique sartrienne. Pâte contre pâte, tout comme, dans l'acte d'amour, chair contre chair dans cette union sacrée qui nous emporte au-delà de nous-mêmes. Seul cet emportement, cet arrachement à notre propre socle témoigne de la vérité avec laquelle nous avons confié notre destin à cela même qui nous dépasse et, nous dépassant, se nomme altérité. Notre propre unité est à ce prix, de l'association de ce que nous sommes dans l'événement d'exister avec l'évènement qui vient nous combler et nous porte à notre plénitude. L'amour, le poème disent le même, l'atteinte d'un possible absolu le temps d'une immersion, le temps d'une brève finitude. Toujours nous sommes en attente de cela !

"jamais loin"

 Encore, il nous faut revenir à ce texte, le prendre entre nos dents, comme nous le ferions d'une grenade et faire juter entre nos lèvres sont goût acide en même temps que sucré. Alors cela descend dans le tube de la gorge, alors cela fait ses minces irisations dans le corridor des poumons, cela dilate le cœur, parle à notre sexe la langue du désir, alors cela infuse dans le pilier de nos jambes cette sève qui fait son bruissement d'insecte, cela recroqueville nos orteils comme la corne du rhinocéros, cela fait sa petite musique de nuit, celle qui coule tout au long de nos rêves. Alors nous sommes oiseaux dans la courbure du vent, poissons dans le flux de la vague, taupes noires glissant dans leurs tubes de glaise, colibris au vol stationnaire et vibrations de lumière, lézards au goitre de bronze, caméléons au chant polyphonique, alors nous sommes ceux, celles qui attendent le poème, veulent boire sa douce ambroisie. Les mots du poème sont un vent qui glisse sur la falaise de nos fronts, une vague inondant nos visages, une fontaine faisant couler son eau que nos lèvres cueillent dans la fraîcheur du jour. Le Poète dit "ce qui pourrait trembler d'insignifiance" et c'est nous qui tremblons dans la signifiance de ce qui nous est amené dans la clarté. Le poète dit "l'œil doré" et la pupille s'éclaire et la mydriase a lieu qui fait ses flammes blanches dans l'aire dévastée de la conscience. Mais dévastée dans l'expérience de la joie. Mais joyeuse dans la découverte de soi. Car c'est bien le point focal de ce que nous sommes, l'être, qui s'ouvre et conquiert son propre déploiement. L'être n'est que ceci, pure disposition à s'accroître vers la transcendance et à y demeurer. Sans souci des collines couchées sous la pluie d’herbes, sans inquiétude du cliquetis des songes, sans angoisse qui tirerait vers les ornières du monde. L'être est pur poème de soi dans les contrées infinies de l'espace. L'être est reconduction vers l'absolu des extases temporelles et éternité trouvant son site. Le Poète dit " Il Nous faut l’attention" et nous sommes dans l'attention de cela qui va survenir, va se produire et nous reconduire à notre propre genèse. Renaissance de soi, de celui, celle qui, dissimulés sous la cendre des nécessités avancent dans le chemin du jour avec le dos courbé et l'âme étroite. Il y aurait danger à continuer, à poursuivre dans cet égarement, à demeurer sourds aux paroles de l'origine. Ces paroles fondamentales nous disant la beauté et la totalité de toutes choses. La phusis ou l'être en sa première apparition, cette Nature des anciens Grecs, ce rayonnement de l'arbre, de la source, de la montagne au sein même de ce qui se présente à nous. L'alètheia ou premier surgissement de la vérité en tant que dévoilement de tout ce qui s'occulte. "La nature aime à se cacher", disait Héraclite. Mais aussi la Moïra conduisant notre destin, forgeant notre histoire. Le logos, cette sublime raison portant l’homme à la cimaise du monde, mais aussi le logos en tant que parole, chant premier, ouverture du poème en son incroyable dispensation. " Il Nous faut l’attention" à ceci qui nous illumine et nous porte au-delà de nous car, sans le jaillissement de l’eau, sans la vérité qui en est la condition de possibilité dans la transparence, sans le destin qui l’inscrit dans notre histoire en même temps que dans l’Histoire des hommes, sans le langage qui porte la source au fleuve, le fleuve à l’estuaire, l’estuaire à la mer, sans cette sublime attention à tout ce qui entre en présence, se révèle à notre conscience, alors la terre serait dévastée, notre propre argile se fissurerait et nous ne serions même plus assurés de notre être, de son accomplissement parmi la multitude.

" Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ? " 

si notre être est dispersé aux quatre vents de la déraison, si le présent s’effiloche, si le futur n’est que cette tache incolore sur notre cristallin, si le passé n’a plus d’attache, de racine à enfouir dans le limon ténébreux qui, un jour, nous anima ? Que fournir à la mémoire si les nutriments qui la font exister - la rencontre, l’événement, l’amour, le dialogue, la belle âme, la belle œuvre, le beau corps, le bien, les belles images, les sublimes métaphores -, si les sucs nourriciers la désertent. Rien ne se construit à partir du néant, sinon le néant lui-même, cette manière d’absolu. Tout se construit à partir du silence, cette parole blanche, cette neige immaculée. Dites un mot, un seul, par exemple "chambre" et vous avez troué le silence, vous avez jeté dans l’eau du langage ce caillou qui va faire ses ondes concentriques à l’infini. Dites " chambre " et, en même temps, vous aurez la maison, le paysage qui l’accueille, la colline qui se dresse à l’horizon, les arbres qui l’habitent, le ciel infini, la courbe du soleil, le temps qui passe. Dites " chambre "et vous aurez Van Gogh à Arles, Xavier de Maistre "sous le quarante-cinquième degré de latitude", Tommaso Campanella dans la geôle napolitaine du Castel Nuovo, Casanova à Venise, Roquentin à Bouville, etc … Disant un seul mot que vous aurez enlevé au silence et se sera animé ce qu’il faut simplement nommer "monde ". C’est cela la magie. Il n’y a rien, puis il y a quelque chose, puis il y a la totalité de l’étant qui apparaît et se décline en mille tours de Babel. Dites :

"Que vont nous dire

ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées

du froid qui crochetait

les quatre coins d’une chambre,

du temps,

dont la chute dans un océan sans répit,

a porté aussi entre ses bras

la sombre musique de l’attente,

après qu’il a connu

la majesté

du silence accueilli ?"

et vous aurez créé un poème. Et comment peut-on en être assuré ? Mais simplement parce qu’il y a vérité. Parce que le temps de la poésie, pour le poète, en un instant et un lieu singuliers, incommunicables, non-reproductibles, avait reçu telle empreinte du langage et non telle autre. Parce qu’il y avait urgence à dire, dans cette forme-ci et non dans une autre qui eût paru étrange, cette réalité-langage voulant éprouver l’événement en train de surgir. Toute la difficulté pour le lecteur, la lectrice, s’emparant de la poésie, consiste à la lire du-dedans d’elle-même, à savoir dans l’esquisse particulière qui l’anima et la remit au poète avec l’évidence d’une forme à commettre. Ici se détermine, avec ampleur, cette dimension du langage à laquelle le poète s’affilie à défaut d’en être l’origine. Si tout poète regarde les choses avec des yeux de cristal et nous en délivre la pure lumière, il ne le fait qu’en accord avec le langage, sous son autorité. Le langage est la précellence qui habite le monde, le poète son serviteur, le lecteur celui qui reçoit le don et l’accompagne jusqu’à l’éclosion du sens. Comme la fleur ouvre sa corolle et disperse, aux yeux sincères, la plénitude qui l’habite comme une ultime faveur. Il ne saurait y avoir de plus grande beauté. Lisant un poème, lisant ce poème, c’est ceci qu’il faut y déceler : la beauté qui rayonne et qui, rayonnant, ramène tout à elle dans le même mouvement qui la porte à sa propre parution. Nous ne pouvons lire qu’à être immergés dans ce flux dont le poète est le corps consentant - car c’est le corps en son entier qui écrit, comme l’on danse, comme l’on mime, comme l’on aime - donc lire à disparaître dans la vague qui déferle et déplie son écume dans une sorte d’ivresse. Lire le poème c’est le " poser sur un chevet étoilé ", là, au milieu du firmament avec la seule nuit qui en assure la garde, elle qui prête son sein à l’ombre grosse, à la dilatation du songe, à l’arcature de l’imaginaire, à la puissance vacante de l’inconscient, à toute cette démesure qui habite le poète jusqu’à la douleur et trouve sa résolution dans l’incroyable parturition, l’immense délivrance par laquelle les mots s’installent dans l’évidence d’être. Heureuse. Autant de temps nous n’aurons pas compris cette souffrance qui précède la mise en mots, autant de temps nous demeurerons hermétiques aux battements de la poésie, à la nécessaire turgescence qui l’anime, forant la paroi du réel de son dard incandescent. Jamais poème ne saurait être compris au sens ordinaire de le prendre en soi avec la signification dont il est porteur. Un poème n’a pas de sens et, pourtant, il les possède tous. Pour la simple raison que, chaque lecteur qui le féconde à l’aune de son intuition et de son imaginaire, agrandit l’orbe de son déploiement. C’est à cette infinie polysémie qu’il faut se disposer avec la poésie de façon à ce qu’elle ne s’immole pas dans les ornières des énoncés mondains. Il y a encore beaucoup à faire pour parvenir à ce "frisson partagé " que sont les mots portés à leur plénitude. Ne frissonnent que ceux, celles qui, en leur intime, ont accepté de n’être "Jamais loin du vertige ". Tout poète est un funambule. Tout lecteur véritable aussi. Tendons le fil au-dessus de l’abîme et marchons. Il n’y a pas de plus beau péril !

Le dernier mot à Rimbaud :

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides

Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -"

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16 juillet 2026 4 16 /07 /juillet /2026 07:08

 

La terre est vivante.

 

creacosm 

La création du cosmos.

 Source : hypermedia.univ-paris8

 

 

 ... Or, Jules, tu voudras bien admettre avec moi que, sauf à l'offenser, la terre est vivante, parcourue du mouvement des micro-organismes, des révolutions atomiques contenues dans les minéraux, d'une activité biochimique et donc d'une "conscience"élémentaire, certes minérale, certes "pauvre en monde" - pour reprendre la célèbre formule heideggerienne -, dépourvue de langage, de connaissance mais cette infime "conscience", si elle a quelque élément de réalité, ne peut être connue que d'elle-même, de l'intérieur, "objectivement", pourrions-nous dire et le Sujet qui l'observe ne peut que l'observer, se la "re-présenter", incapable de l'intuitionner en lieu et place de la seule chose qui puisse s'intuitionner en tant que chose, à savoir la chose elle-même. Donc, si la chose s'intuitionne, ce dont je ferai ici l'hypothèse, rejoignant en cela les concepts vitalistes, elle se perçoit aussi bien entière que scindée en deux parties égales et elle peut, à partir de cette "perception", aussi primaire et élémentaire fût-elle, commencer à construire la notion d'identité et de différence, ses deux parties ne jouant pas seulement comme image spéculaire, réciproque, d'une partie par rapport à l'autre, mais comme entité entière, autonome, pourvue de frontières, de formes, de consistance. A partir de cette esquisse somme toute sommairement "existentielle", peut se dessiner et se mettre en forme la ligne de partage de l'autonome par rapport à l'hétéronome et donc se constituer le profil d'une "identité"propre, même si celle-ci, dans sa connexion étroite avec les processus naturels ne s'illustre que sous les auspices du tremblement géologique, du linéament sédimentaire, de l'assise matérielle.

 

 

La transposition matière\homme.

 

... Or, si nous considérons ce qu'il est convenu d'appeler le phénomène de la "transposition", le schéma élémentaire qui parcourt la matière vivante peut s'appliquer au processus biologique humain dont la nature propre consiste en une amplification, un déploiement, un exhaussement dudit phénomène via la transcendance propre à la conscience.

 

 La perception de l'altérité à travers le Soi.

 

... Ce que Robinson reproduit, par son retour à la "Terre-Mère", se confondant lui-même avec la boule d'argile n'est que son propre processus vital, sa propre mitose, sa division cellulaire, sa reproduction à l'identique, son dédoublement qui lui apportera sa première perception de l'altérité; ce qui revient à dire qu'à partir de son propre lui-même, il sera devenu différent, qu'à partir de son propre noyau identitaire, il aura créé le "tout autre", le complémentaire, le pôle auquel se référer comme à son semblable  et à celui qui, cependant, est radicalement "ailleurs", mais jouera, tout au long de sa vie, le rôle d'un miroir à double face. Et cette première perception de l'altérité se confondra avec celle de sa propre généalogie, reflétant d'un côté le Père, céleste, ouranien; de l'autre côté la Mère, terrestre, chtonienne. Il aura été lui, Robinson, le médiateur, le lieu de passage de cette hiérogamie et il en portera le sceau, à son insu ou le sachant, jusque dans la plus intime de ses particules élémentaires. Le passage réel dans la grotte est surtout prétexte à créer un lieu hautement symbolique par lequel s'opère le clivage, la scission qui apporte le Soi à la dimension de l'altérité, comme si un jumeau était venu au jour par la seule réverbération d'un miroir identitaire.

 

  Alors qu'Aristote avait déployé, en de larges arguments, ses conceptions de l'identité et de la différence, les Membres du Club s'étaient rapprochés dans la lumière maintenant oblique qui projetait l'ombre des bancs jumeaux sur les nervures jaunes de la boîte à lettres et, bientôt, ils firent cercle autour de notre singulier colloque. Les colombins avaient suivi le mouvement et constituaient un second cercle qui entourait le premier, si bien qu'Aristote et moi étions immergés dans uns double conque étonnamment silencieuse qui, replacée dans son contexte, ne faisait qu'évoquer et renforcer l'analogie évidente de notre situation avec celle de Robinson, circonscrit, en premier, par le périmètre de l'île, en second par les parois de la grotte.

  Et, de cette bizarre géométrie, nos consciences aiguisées et attentives, tiraient des conclusions, aussi hâtives que pertinentes, du moins le souhaitions-nous, persuadés de nous vivre nous-mêmes en tant que nous-mêmes et qu'autres à la fois, et nous finissions, dans cet état auquel incline toute fin de journée, par ne plus trop savoir où se situaient nos frontières réelles, lequel était Aristote, lequel était Jules, et cette situation débordait notre intimité et ricochait, si l'on peut dire, sur les parois existentielles du "Club des 7", lesquelles se répercutaient en écho sur les orbes que les colombins avaient éployées à notre périphérie, sans même que nous en fussions vraiment conscients. Pour bizarre qu'elle était, cette situation ne nous offusquait point et la disposition doublement circulaire de nos congénères ailés et bipèdes semblait même nous apporter une réassurance narcissique dont Aristote profita pour rebondir sur ses propos qui étaient à peine retombés sur les bancs peints en vert.

  Ce qui nous étonnait le plus, sans doute, dans cette sorte de métaphore de "l'œuf primordial" dans laquelle nous inscrivait la Place, les copains, les colombins, c'était moins l'insistance sémantique du double encerclement - sorte d'hermétisme dont nous aurions pu avoir à souffrir - que la densité du silence qui nous entourait de ses ailes cotonneuses, comme au cours de la plus mystérieuse des métamorphoses où la chrysalide concentre en son sein le recueillement qui, seul, convient à la promesse de son propre déploiement.

  En d'autres termes, Bellonte, Sarias, Garcin fermaient leurs grandes gueules - ça nous changeait pour une fois -, ce qu'imitait la pléthorique confrérie colombine dont les becs jointifs et scellés ne cherchaient même plus à picorer les miettes confites de piété que Calestrel leur avait apportées. La chute du jour était propice aux confidences métaphysiques. Nous n'allions pas bouder notre plaisir, Aristote et moi, tout pris qu'on était par le grand tournis philosophique qui semblait s'emparer des platanes eux-mêmes dont la chevelure était traversée de rayons de lumière semblables à un miel conceptuel. Oh, non, nous ne bouderions certainement pas notre plaisir, la nuit dût-elle nous accompagner dans la dérive songeuse que notre imaginaire brodait autour de nos têtes, comme si des gouttes de rosée y étaient suspendues, attendant l'humilité de l'ombre pour nous livrer le contenu de leurs pensées moléculaires.

  Nelly fermait ses rideaux couleur lilas; le Bijoutier tirait le sien de rideau, métallique et bruyant; le Comptoir rangeait ses caddies à roulettes; la Pharmacie éteignait son clignotement vert; la Maison de la presse rentrait ses présentoirs avec l'Huma dessus; le Crédit distribuait ses derniers billets; la Mairie repliait son drapeau tricolore; le Cimetière invitait ses morts à dormir.

 

 

 

 

 

 

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15 juillet 2026 3 15 /07 /juillet /2026 07:00

 

 

   "Je suis au milieu des événements, quasiment invisible."

 

  Cette phrase, bien que récurrente, Youri ne la formulait jamais. Jamais, en tout cas, de manière claire ou selon une pensée rigoureuse qui lui eût permis d'élaborer les prémices d'un sens existentiel, le seul qui, du reste, valût pour bien des hommes. En réalité, cette question, venue de nulle part, se posait elle-même, d'une manière autonome, manière de Ruban de Moebius entrelacé à son propre trajet, énonciation tellement proche d'un absolu qu'elle semblait résulter d'une méditation à haute voix de l'être lui-même.

  (Par "être", nous voulons simplement dire de l'exister en sa préoccupation, en sa sempiternelle énigme.)

  Cette question de "l'événement", de l'énigme de la confondante visibilité de l'humain au sein de celui-ci, l'événement, ne pouvait uniquement se poser à l'individu Nevidimyj embarqué parmi les rotations multiples de la Ligne 27 mais, à tous ceux qui, étranges voyageurs de la destinée humaine figuraient à titre de Passagers sur tous les méridiens et horizons de la Terre.

  Seulement, parmi les agitations, tumultes, circonvolutions et mouvements diaprés de la foule, la plupart des Vivants  se résignaient à être au mieux des numéros anonymes, au pire des invisibilités qui n'attendaient que la  formulation en forme de couperet de la finitude. Ainsi était tout destin en voie d'achèvement. Cependant que l'on n'aille pas s'imaginer que de telles interrogations se fussent en quelque moment installées dans les cerneaux gris des Embarqués de la Ligne 27. Non qu'aucun signe n'en émergeât point. Mais il s'agissait seulement de petites hypostases physiques que ne remarquait guère qu'un œil averti : ride zébrant le front, paupière flasque, pincement des lèvres, affaissement des bajoues, début de double menton et autres bizarreries qui, pour ne pas affecter ceux qui les portaient étaient la signature patente d'un début de délabrement. D'autres failles et lézardes plus sournoises, plus ambiguës, végétaient à bas bruit au détour de quelque vergeture, de quelque plissement dermique dans le silence relatif des massifs carnés et des réseaux sanguins souterrains. Ils attendaient seulement le moment propice où ils pourraient lancer leurs assauts.

  Pour autant ceci n'empêchait en rien le 27 de faire ses boucles et ses angles droits, ses pas de deux et ses entrechats parmi l'immense labyrinthe de la Ville, sorte de praticable livide encombré de machineries diverses, poulies et cintres dont il était bien difficile de tirer une signification a priori. Ceci n'empêchait en rien ses Hôtes de vaquer à leurs occupations quotidiennes avec la régularité d'un métronome et la béatitude de ceux qui, aveuglés par l'inconséquence du jour, avancent en tricotant leur vie, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, se contentant de cette vue de chiot nouveau-né, ce qui leur évitait bien des désagréments. Ils allaient par le monde, empruntant le premier chemin vers Compostelle venu, descendaient et remontaient dans  la carlingue d'acier en toute bonne conscience, ne s'apercevant même pas que leur trajet était la sombre métaphore d'une existence déjà commise au rebut, avec ses stations bonnes ou mauvaises, hospitalières ou rejetantes, avec son perpétuel chemin de croix. Les autres Passagers, rencontres hautement hasardeuses, ne les intéressaient pas, ne les concernaient pas et ils feignaient de ne pas les voir ou bien ne les voyaient pas.

 

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14 juillet 2026 2 14 /07 /juillet /2026 06:45

 

Car écrire c'est aimer.

 

 

 ERATO-MUSE-DE-LA-POSIE-LYRIQUE

ERATO.

Muse de la Poésie.

Sir-Edward-John-Poynter.

 

 

*******

 

"Si je le pouvais j’écrirais
Sur les amants les amis
Les méchants les gentils
Au stylo à la craie
J’écrirais
Même sur les serrures et leur clef
Ou les chéries les putains
Oui j’écrirais sur vos jolis vagins
Loin l’idée de mal et de bien
J’écrirais
Sur les murs des écoles
Les étoiles et le sol
Sur l’amour et la haine
Ou les joies et les peines
J’écrirais même sur
Les vers et les mots
Rimbaud et son bateau
Jusqu’à l’épuisement de l’âme et de l’encre
J’écrirais
Pour me rappeler ce que c’est
Qu’être poète et aimé."

 

                                                   Poésie de Guillaume TOUMI.

 

  Pour consoner avec Guillaume :

 

 

  "Si je le pouvais, j'écrirais"; les mots je les graverais sur l'écorce des arbres, là, tout près du cœur battant de la lymphe; sur les feuilles brillantes des oliviers, dans l'entrelacs de leurs branches noires, sur les falaises blanches des maisons, le lisse du galet.

  "Si je le pouvais, j'écrirais", sur la courbure du ciel, le fin liseré de l'aube, la mince carnèle entre jour et nuit, les glissures du temps, les nervures de l'être.

   "Si je le pouvais, j'écrirais", à deux mains, à corps perdu, à giclure de sang, à éclaboussure de larmes, à pliure de l'âme. Si je le pouvais.

    "Si je le pouvais, j'écrirais" nombril du monde, face d'ombre,  adret de ton corps, lèvres d'envie, luxure, arc tendu du désir. Si je le pouvais.

   "Si je le pouvais, j'écrirais" avec du sperme et du sang, violence d'exister, envie détruire, charniers, ghettos. Révolte, l'écrirais avec yatagan planté dans gorge et ferait drôles échos dans creux consciences, dans conques étroites certitudes, effroi serait cette gemme qui coulerait des hommes, des femmes et les enfants y tremperaient leurs doigts indociles et connaîtraient la grande douleur, l'unique souffrance d'être.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" sur l'épaule douce des dunes, ferais des ellipses de sable, toucherais éternité juste bout des doigts et saurais immortalité. Si je le pouvais. Si pouvais, ferais ronds dans eau, voudrait dire innocence à jamais. Comme une origine retrouvée, une vérité à saisir avant qu'elle ne se dissolve dans les conciliabules étroits, corridors de la terre.

  Pouvais, vivrais dressé sur pieu de mon sexe, phallus gonflé de sève et butinerais toutes femelles du monde, abeilles, hespéries obscures, lucines, silènes, et aussi bien femmes et aussi bien juste nubiles et aussi bien tachées de son ou bien au teint de lune. Aussi bien geishas, aussi bien putains libres d'elles-mêmes. Aussi bien. Dans tous bordels du monde, sur toutes "Madame Claude" de la terre afin de leur faire rendre leur dernier suc, de les soustraire à la tyrannie qui leur fusille l'entre-jambes, leur écartèle l'âme, leur hache menu le germe attaché au creux des cuisses, dans l'impuissance à jouir, à s'immoler dans un amour. Pur. Un seul. Mais plutôt hystérie polychrome, sofas couleur grenat, boudoirs philosophiques compassés, sexe puissamment tendu des hommes de bonne volonté les taraudant, les vrillant, les glaivant à jamais dans l'inconnaissance d'elles-mêmes.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" sur les ocelles bleues des lézards : les vanités du monde. Sur la gorge palpitante du caméléon : la sublime métamorphose, la fille-fleur et la mûre-épanouie; l'indienne braise tilak au plein du front; l'esquimaude et ses yeux lame de rasoir, la Peul et son cou de gazelle, longue effusion de ses jambes, la source brune de son sexe, ses hanches en amphore, son glougloutement lorsqu'elle jouit, son feulement quand elle pleure, son hululement quand arrive la mort avec ses dents muriatiques.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" dérive lente des jours, clameur noire des plantations, fureur du soleil, cannes à sucre, phalliques, plantées comme des dards dans conscience des esclaves, dans sexe éclaté, grenade carmin perdant ses graines. Giclures, souille, perditions.

   Pouvais, écrirais sueur fronts dans mines argent sous rictus stériles Pachamama, faciès grande pute folle. Folle à lier consciences des Perdus, joues gonflées de cola, giclures jaunes, dents de guingois, bouteille de mezcal plantée dans profond du gosier, attendant juste la lame en forme d'os croisés, tueuse d'âmes.  Si pouvais, ferais étendard intestins obséquieux des riches, écrirais vautours au bec crochu, lâcherais en escadrilles vrombissantes, écrirais remise de l'homme à sa place digne, non à son instinct barbare.

  "Si je le pouvais, j'écrirais" pleins de vers, des myriades de vers  libres d'être selon leur humeur, de voler sous la taie du ciel, sur les ailes des goélands, dans les abysses d'eau lourde, là où vivent et baudroient les yeux maléfiques, là où les immenses pieuvres déploient leurs tentacules, si près des forces primordiales et il y aurait peut-être des savoirs qui s'étoileraient que nous ne connaissions pas.

   "Si je le pouvais, j'écrirais" densité, lettres, murmure palimpsestes, sur parchemins cachés dans sombres cryptes, j'écrirais chant polyphonique poème. Si le pouvais. Avec doigts, ongles, griffes, peau, glotte, graverais dans l'azur la trace des non-dits, inciserai les pierres de silence, stuprerais les gorges lisses des huppées-fardées, fustigerais collines  mafflues des fesse-mathieu, enfoncerais dans le garrot des injustes le pieu de la haine, si je le pouvais. Si pouvais.

  "Si je le pouvais, j'écrirais", dans craie falaises, dans stries pierres noires, parmi roche fossile enroulement nautiles, hérissement crénelé ammonite, dentelles araucaria, étoiles astériacites, éventails fougères, comme long devisement de roche, langage antédiluvien, entendrions sourd crépitement de lave. Si pouvais.

  Pouvais, écrirais, écrirais, écrirais, milliers signes, pattes fourmis, taches encre, boules bousier, scarabée tunique phosphorescente, yeux amande, colline joues, incunables, lettres, lettres, lettres, infini crépitement pareil doigts pluie toits de tôle, course grêle feuilles maïs, cliquetis machine écrire, rafales vent pierres Ecosse, craquement édifices cairns air gris, grésillement  tourbières, souffle, souffle, souffle, halètements, points … suspension, points … interrogation, parenthèses, si pouvais.

  Pouvais, écrirais plein … puis … et … encore, comme,  au hasard, fièvre, vertige, ruissellements grotte, larmes, lames, beauté, peau, encore, folie, chants, race humaine, chambre, étincelle, lettres et encore lettres raclement varlope

 

… m … a … l … d … o … r … o … r …

 

gale, acarus sarcopte, tourmentent insomnies, adieu, hermaphrodite, pliures longues syllabes, chuintements, sifflantes, voyelles

 

…  A … E … I … O … U …

 

noir corset, ombelles, mers virides, écrirais … strideurs étranges, oméga Yeux, Si pouvais.

  Pouvais, écrirais symphonie langage percevoir comprendre s'enchanter orbe puits margelles savoir, roman, empreinte sentiments, bleuissements auroraux, brume vapeur dirait stridulations cigales, fuir, là-bas fuir pays mots libres jardins mer, nuit, nuit, nuit triplement proférée, ô feu du Poète, ô immense, immense espace du-dedans agrandi, frontières abolies, et la lampe, la tache blanche, l'écume, le cercle des Poètes fous, le papier se vide, papier et mots fuient, envolent, ô, attends-moi, Steamer et trempe ta mâture dans chair vive mots, ennui, ennui, ennui triplement proféré nuit unique, immobile, nuit encre mot orages magnétiques, quel naufrage, Radeau, Méduse, mer, bouteille à la mer, mer d'encre, vent penche, naufrages, perdition, l'âme du Poète, le pli dans l'onde, le 

 

… C … H … A … N … T …

 

pourtant … matelots, rayons violets, Yeux agrandis, mensonges et vide … vide … vide …

 

…E … R … A … T … O …

 

 … R … A … T … O …

 

… A … T …O …

 

… T …O …

 

…O …

 

.. O ..

 

. O .

 

O

 

o

 

o

 

.

 

.

 

o

 

o

 

 

O

 

 

. O .

 

 

.. O ..

 

 

…O …

 

 

… T …O …

 

 

… A … T …O …

 

 

… R … A … T … O …

 

 

…E … R … A … T … O …

 

 

 

"TOUT EST LANGAGE".

 

                           Françoise DOLTO.

 

 

 

Guise commentaire.

 

  Le poème du Jeune Poète, délicieux, circulaire, rimé en justes balancements se déguste à la manière d'une bêtise de Cambrai. Au creux du palais, parmi le doux bruit du suçotement. Au creux du langage, là où "les chéries les putains" allongent leur anatomie luxurieuse afin que nous les butinions. Oui, car c'est bien "sur vos jolis vagins", belles prêtresses que nous voudrions communier afin que, du monde, quelques chose s'ouvre, vienne nous visiter. Vagins-origine-du-monde donc langage à partir duquel va avoir lieu l'incroyable floraison humaine avec ses milliers de mots, ses milliers de vocables, de rythmes, d'intonations. Car le langage a ceci de particulier qu'il nous saisit de l'intérieur et agite constamment cette "chair du milieu" qui veut dire l'amour, le sens, l'orbe-connaissante, le dépliement de toutes choses.

  Belle petite révolte rimbaldienne, venue nous dire, en de menues incantations la nécessité du Poème à nous habiter. Car l'homme est ce Poème-levé qui travaille le corps du monde, s'immolant dans ce geste fondamental du dire, de la parole dans son essentialité. Triple essence se confondant en une seule et même arche du déploiement : de l'hommedu langagedu poème. Sphéricité où tout signifie, joue en écho, se réverbère sur l'arc tendu des consciences.

 

"J’écrirais
Pour me rappeler ce que c’est
Qu’être poète et aimé."

 

    Bel épilogue qui, en trois vers simples nous dit la complexité de l'âme du Poète, sa recherche fiévreuse d'une absinthe le portant à l'incandescence afin qu'il puisse, enfin, "ETRE AIME". Mais par qui ? Les femmes d'aventure croisées au hasard des chemins vers le Harar; Jeanne Duval, la haïtienne (?) l'Inspiratrice des nuits d'écriture; Mathilde voulant sauver le versificateur du naufrage ?

  Mais par la Muse, par ERATO elle-même, fille de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, elle-même Fille d'Ouranos-le-Ciel et de Gaïa-la-Terre. Car toute poésie résulte de cette tension-là, entre le dense, le compact, le refermé et l'aérien, le souple, l'infiniment ouvert sur l'éther fécondant. C'est dans l'intervalle situé entre les deux, le Ciella Terre que s'inscrit le Langage, s'extrayant de la glèbe immanente pour surgir au milieu du zénith transcendant.

C'est du Langage dont le Poète est amoureux, c'est du Langage qu'il veut être aimé. Sa seule destinée. Sentant parfois que ceci qui les nourrit, les fait respirer, leur échappe, les Poètes mauditsBaudelaire,VerlaineRimbaud livrent au monde ébloui leurs plus beaux poèmes.

La Muse est, en même temps ce troisième élément qui joue en mode alterné avec les deux autres, le Ciella Terre et, bien évidemment, il s'agit de l'Eau, de la Mer, de la Mère, par le jeu d'une simple métonymie.

  Osmose Ciel-Terre-Eau et voilà que surgit le verbe poétique dans son unicité, merveilleuse gemme dans laquelle le Poète cherche son inspiration alors que s'écrivent les mots doués de magie, adoubés au rêve, gonflés du souffle puissant de l'imaginaire. Le Poète est ce "bateau ivre", ce "Steamer balançant sa mâture", voguant sur les flots du langage, là où seulement s'entend "le chant des matelots!"

 

"Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;"

       

                                                                           Le bateau ivre - Arthur Rimbaud.

 

Toute poésie, toute écriture est une alchimie destinée à faire surgir cette "pierre philosophale" sans laquelle les Poètes seraient muets et nous, Lecteurs, orphelins.

Au terme de cette digression dans l'espace de la création, qu'il nous soit simplement permis de conclure par deux des plus belles poésies de la langue française :

 

 

"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !"

 

                                                               Brise marine - Stéphane Mallarmé.

 

 

 

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"

 

                                                              Voyelles -Arthur Rimbaud.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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13 juillet 2026 1 13 /07 /juillet /2026 07:49

 

[DEFI – Ma maison préférée – Ni genre, ni contrainte particulière. Décrire.]

 

*

 

   C’est curieux, tout de même, cette impression de fuite des choses à l’amont du temps. Pourtant l’on est sûr de son propre imaginaire, pourtant les paysages, les gens, les détails sont nets, avec leurs beaux contours de réalité. On se dit ‘je n’ai pas rêvé, il y avait bien ici ce modeste hameau avec ses quatre ou cinq maisons, blotties les unes contre les autres, tout en haut de la colline, après il n’y avait plus que les champs, les chemins de cailloux, l’horizon qui montait vers la ligne des pechs, ces plateaux élancés en plein ciel, ils avaient l’empreinte d’une belle liberté, on les croyait dressés pour un avenir sans fin.’ Oui, on dit ceci et l’on sent encore dans les plis de sa chair, cette haie semée de passereaux, cette sente d’herbe qui montait sans se soucier de rien vers les habitats des hommes, ce vieux four pour faire sécher les pruneaux avec sa gueule noire, ses tuyaux de fonte grise qui surmontaient le bâti, on aurait cru à une antique locomotive perdue au milieu des terres.

   On essaie encore de sentir leur densité, de humer l’odeur caramélisée des pruneaux cuits, leur peau granuleuse, ridée, gonflée par cette pulpe généreuse qui, pour un peu, sortirait à l’air libre, il suffirait d’appuyer légèrement du gras du pouce et alors quelle fête, quel suc s’échappant du passé, venant jusqu’à nous, dans sa parure mauve tirant sur le noir ! Oui, je sais, toute évocation d’un passé qui nous fut cher, outre qu’elle pourrait nous tirer des larmes, installe en nous cette manière d’incurable nostalgie, si ce n’est d’infini regret, ce sentiment d’un vide soudain et nos mains n’ont plus rien pour se raccrocher à quelque présence. Tout est toujours en fuite de soi, et cette antienne fait son bruit entêtant, cette assertion pointant, sans doute, en direction d’une légèreté humaine, d’un genre d’inconscience dont les hommes  seraient coupables au seul motif du progrès et du changement, sinon du bouleversement qu’ils impliquent. Les cartes sont constamment rebattues et ne demeurent guère, dans l’éventail de nos mains, que quelques figures éteintes, quelques chiffres qui n’ont plus cours, quelques sculptures usées dont nous ne reconnaissons plus le visage. Une vague forme y dessine sa fuite.

   Ce hameau des ‘Ardrieux’ a bien existé, oui et avec un rare bonheur. Mon Grand-Père maternel y habitait, dans une modeste maison grise accotée à un ancien Monastère, sévère bâtisse de pierres usées que découpaient des fenêtres à meneaux sans vitres, des pigeons en traversaient les croisées en faisant leur bizarre bruit de gorge. Ici, l’on était un peu en dehors du temps, en raison de l’éloignement du village, de la rareté des hommes. On percevait tout juste leurs silhouettes fuyantes plaquées sur le ciel de plomb. Bien évidemment, pour mon jeune âge - je devais avoir dans les dix ans -, le haut Monastère, son côté austère, son esseulement, son air déserté, renforçaient son aspect énigmatique, fantastique. On aurait dit une face de géant aux yeux vides et la petite maison de mon aïeul, plutôt que d’y trouver quelque protection, paraissait toujours menacée de possible disparition, quelques moellons de pierre se détachaient régulièrement des murs, éclataient en mille fragments, se répandaient sur le toit de tuiles brunes de l’auvent qui abritait l’entrée de la maison.

   La composition du logis était plus que sommaire. Une entrée en vieux carrelages à la teinte indécise, la plupart fragmentés, dessinaient des étoiles ou bien tissaient de fuyantes toiles d’araignée. Une chambre sur la gauche, avec son lit de campagne, un sommier posé sur un cadre métallique et le dos constitué de ferrures noires où se laissaient deviner des bobèches en cuivre qui n’avaient vu le chiffon depuis bien des années. Il faut dire, mon Grand-Père, séparé de ma Grand-Mère, vivait seul et le ménage ne le concernait nullement, son travail de commis agricole occupant le plus clair de ses journées. A droite, une cuisine que le qualificatif de ‘rustique’ ne désignerait qu’à l’aide d’un sympathique euphémisme. Au plafond pendait une ampoule surmontée d’une fantaisie en verre ondulé, sa clarté ne faisait qu’éclairer le centre de la pièce, les coins demeurant plongés dans la pénombre. Une table grossière, deux ou trois chaises au cas où des amis passeraient et l’indispensable cheminée dont l’âtre, la plupart du temps, ne montrait qu’un amoncellement de cendres froides et de brandons partiellement brûlés.

   Sur l’arrière, une pièce servait de débarras, le terme ‘embarras’ eût été plus indiqué. Ma Mère, souvent, confectionnait des plats pour son Père, plats que j’apportais plusieurs fois par semaine, empruntant un sentier aujourd’hui disparu. Montant la côte, j’étais toujours escorté par le chant joyeux des oiseaux et l’odeur un peu âcre des baies. Parfois je mâchais des prunelles vertes qui, à leur seule évocation aujourd’hui, diffusent sur mon palais ce nuage sauvage et rude que ma jeunesse se plaisait à goûter comme l’une des premières sensations brutes de l’existence.

   Le lieu qui me plaisait le plus, dans cette espèce de vide sidéral, était la terrasse recouverte d’un toit de tuiles, bordée d’un mur à mi-hauteur, qui courait tout le long de la façade orientée à l’est. C’était un genre de pièce à vivre, à la fois intérieure et extérieure, donnant sur un paysage largement ouvert. On voyait, au-delà de la rivière, le Château Des Tirieux, ses hautes tours, son grand corps blanc, ses dépendances, les ramures vertes de ses cèdres. Puis, plus loin, les carrés réguliers des vergers et, à la limite de la vision, la ferme de mes Grands-Parents paternels où je passais le plus clair de mes jours de congés scolaires, autrefois le jeudi.

   L’auvent était une sorte de bric-à-brac où venaient échouer, au hasard des activités domestiques, des paniers avec des légumes, des sabots de caoutchouc crottés de boue, des outils agricoles, quelques objets sans destination précise. J’aimais m’installer sur une chaise, face au jour qui venait de l’est, feuilletant à l’envi de vieux journaux poussiéreux, des numéros de ‘Sélection du Reader's digest’, mon Grand-Père, curieux d’esprit, y trouvait toutes sortes d’informations, un genre de condensé qui lui permettait de disposer, à domicile, du bruit de fond du monde. Il collectionnait aussi, pêle-mêle, ‘Les Cahiers du Communisme’, des livres sur Marx et Engels dont, sans doute, il ne faisait qu’effleurer les textes, piochant une phrase ici, une formule là, tant leur contenu était obscur pour un journalier agricole. Bien évidemment, à cette époque, je ne pouvais rien comprendre à leurs propos, mais de tourner seulement les pages, d’en lire quelques mots au hasard était un réel bonheur, comme d’entrer dans un domaine mystérieux sur la pointe des pieds et d’y surprendre quelque étrange formulation qui, bien plus tard, devait devenir familière. Mon Aïeul devait s’y retrouver bien mieux que moi malgré un bagage scolaire des plus réduits, ayant quitté l’école à l’âge de neuf ans. Cependant il écrivait de longues lettres à ma Mère lorsqu’il partait travailler loin. Etonnamment elles ne contenaient pratiquement jamais de fautes d’orthographe. Plutôt que d’être un communiste militant, il l’était plutôt de tempérament, un communisme ‘épidermique’ si l’on veut, toujours prêt à défendre la cause des pauvres dont, à l’évidence, il faisait partie, son sort cependant adouci par les prévenances de mes Parents.

   Pendant cette période de l’école primaire j’avais, parmi mes camarades, un garçon prénommé Antoine, fils d’immigrés italiens, qui habitait l’une des maisons du hameau. Notre joyeux binôme, non content d’explorer les haies et les champs, se rendait souvent dans le mystère du vieux Monastère dont il tâchait d’explorer le moindre recoin. Nous entrions par une porte de dimension modeste, dans une envolée de plumes et une bordée de roucoulements. A l’évidence nous dérangions le peuple colombin qui se dispersait dans une manière de nuage cendré, rehaussé de touches cuivrées. C’était un peu comme un jeu, peut-être même l’expérimentation de notre juvénile puissance, nous étions plus forts que ces volatiles que nous mettions en émoi. Antoine avait la fougue de son jeune âge à laquelle se mêlait une naturelle audace attachée à l’exercice d’une vie rude. A l’époque, être fils d’immigrés voulait dire être la proie des quolibets de ses petits camarades et être considéré, en quelque sorte, comme un marginal si ce n’est un fils du vent sans foi ni loi, un sauvageon livré à ses propres pulsions.

   Avec Antoine nous nous entendions bien. Je ne partageais nullement le vice rédhibitoire qu’il cultivait pour le goût du tabac. Il n’était pas rare qu’il se fît punir volontairement par le Maître d’Ecole pour une raison simple. Ce dernier jetait régulièrement, dans la cour, de longues cigarettes à peine fumées qu’il récupérait le temps que l’Instituteur mettait à fermer les volets. De la maison où j’habitais, parfois je m’amusais à l’observer. Il montait la côte qui conduisait aux ‘Ardrieux’, laissant s’échapper derrière lui de fins nuages de fumée. Toujours, sur lui, il portait un briquet de façon à ne pas être pris au dépourvu. Nous étions donc des Robinson Crusoé explorant leur île. Certes nos découvertes étaient plus que modestes, conformes qu’elles étaient à ce que livrent habituellement toutes les masures : vieilles bouteilles culottées de crasse, vieux journaux jaunis, cartons ondulés, planches, bûches de bois. Un jour parmi ces jours de modeste cueillette, à l’étage, dans un recoin de la pièce, un vieux pistolet à barillet, sans balles, heureusement pour nous. Le mécanisme fonctionnait et du fait de la trouvaille commune nous en avions un usage alterné. Je ne sais aujourd’hui ce que cette arme est devenue. Sans doute a-t-elle sombré dans un antique coffre, seule la mémoire en conserve l’inaltérable empreinte.

   De la pièce du haut, nous dominions un vaste horizon, guetteurs au sommet de leur nid-de-pie, vigies heureuses auxquelles nul ne pouvait soustraire le vaste paysage apparaissant au-delà des croisées à meneaux. Ces souvenirs d’enfance sont précieux parce que inentamables, ils brillent tel un sémaphore dans la nuit. Aujourd’hui, à défaut de retrouver le passé, j’ai voulu revoir les ‘Ardrieux’ ou bien ce qu’il en demeure.

   Eh bien, de cette colline plantée de quelques maisons rustiques surmontées de la bâtisse du Monastère, plus rien ne subsiste qu’un entassement de villas toutes semblables, affligées de ce vilain mimétisme qui caractérise si bien notre société actuelle, laquelle normalise les goûts, uniformise les conduites, fond tout dans un identique creuset d’où rien ne sort qu’une impression de confondante confusion. Comment s’y retrouver dans ce naïf ‘Legoland’ ? Tout est équivalent à tout, à tel point que je me suis demandé si les autochtones n’étaient des copies conformes les uns des autres, des facsimilés en écho, des Dupond et Dupont à la Hergé, interchangeables à l’infini, manières d’images se reflétant en abyme, un portrait en appelant un autre, puis un autre, ainsi sans qu’aucune différence, jamais, ne pût se donner comme signifiante. Telle cette ancienne publicité pour la peinture Ripolin que j’aimais regarder dans un agenda où mes Parents notaient tout, aussi bien leurs rendez-vous, que des recettes de cuisine ou des astuces de bonne femme. C’était en quelque sorte un genre de duplication de l’Almanach Vermot.

   Sauf que le réel que j’ai rencontré n’était nullement une illustration du célèbre Almanach. Une impression de déréalisation, de dépersonnalisation, un arasement des choses qui les laisse muettes, immobiles, serties dans des vêtures qui ressemblent fort aux corsets d’autrefois, les corps y étaient comprimés, dressés, violentés si l’on veut, afin que leur géographie se conformât aux préceptes de la dernière mode qui, le plus souvent, n’est que la duplication d’une autre qui a été oubliée et qu’il convient de ressortir des archives pour en faire une nouveauté. Le processus de la mondialisation à marche forcée est consternant. Maintenant, il faut que nous soyons tous conformes à une norme, passés au moule d’une mode dont d’autres ont décidé pour nous qu’elle devait être de telle ou de telle manière. Et ceci concerne nos anatomies, aussi bien que la façon de nous comporter, de nous vêtir, de nous nourrir, sans doute au final, d’aimer aussi puisque la subversion du réel peut aller jusqu’à aliéner  notre propre façon d’être, jusqu’en son plus intime.

   Les ‘Ardrieux’ façon moderne, c’est l’antonyme exact de la réminiscence proustienne, cette façon si subtile de retrouver le passé, d’en extraire le suc singulier, de le reporter au présent qui le décuple et le magnifie. Certains philosophes prétendent que la sensation vécue autrefois est plus vive, donc plus signifiante que le travail de mémoire qui s’y exerce, genre d’euphémisation de la rencontre première. Combien ils se trompent, combien ils réduisent l’expérience à une simple rationalisation, laquelle dilate l’événement princeps au détriment de ce merveilleux sentiment du ressouvenir qui exalte une nouvelle fois le passé pour le féconder de tout l’intervalle temporel qui en a accru la charge de bonheur. Autrement dit le souvenir de l’amour est peut-être plus fort que l’amour lui-même. Oui, cette assertion ne paraîtra étrange qu’aux yeux de ceux qui font de la rencontre un lieu ponctuel dépourvu d’avenir. C’est être volontairement amnésique et accorder à cette perte la vertu d’un talisman que croire à l’instant passé en sa foncière et définitive valeur. Pour la simple raison que la temporalité est un flux dont, jamais l’on ne peut dissocier les phases. Tout est lié qui vient de loin, qui va loin.

   Ce que j’ai vécu hier sur le mode de l’intensité ne s’est nullement arrêté à cet hier, aujourd’hui disparu ; hier a continué, se projetant dans le présent d’aujourd’hui, y déposant, telle une offrande, ce qui a eu lieu et trouve son naturel prolongement. Si l’événement originaire était le seul possible, cela voudrait dire, d’une manière strictement logique, que le temps n’existe pas, que l’instant est la seule vérité, que l’immuable et l’immobile sont les seules conditions de possibilité d’un vécu. Mais, bien évidemment, en un seul empan de signification, nous sommes, sans césure aucune, passé-présent-futur à la fois car il ne saurait y avoir le moindre hiatus se logeant au sein de nos esquisses, passées, actuelles, en projet. Pensez à la figuration en abyme du peintre de Ripolin - car il s’agit d’une seule et unique personne -, ces représentations sont de simples trajets faisant phénomène à des endroits différents du destin du peintre. Autrement énoncé : leur singulière temporalité.

   La mémoire est toujours accroissement, jamais réduction, jamais aboutissement de notre propre histoire à la réduction d’une peau de chagrin. Aussi, le jugement le plus souvent hâtivement porté sur l’attitude nostalgique, en faisant une faiblesse, un gentil radotage, la mise en musique mièvre d’un passéisme - le fameux ‘c’était mieux autrefois’ -, se trompe totalement de cible. Ce sont eux, les soi-disant ‘modernes’, les censeurs du passé, qui sont dans la plus verticale erreur. Enonçant ceci, cette assertion creuse, ils ne font que saper leurs propres fondements. Un homme, une femme, parvenus à l’âge de la maturité, peuvent-ils sans risques se couper de leurs propres racines, décréter en quelque sorte leur naissance oubliée, reléguer leur finitude aux calendes grecques, encenser l’instant qui bourgeonne et le définir comme celui qui est, dans une manière d’éternité ? Non, bien évidemment. Proférant la vérité de l’instant, ils sont déjà dans l’erreur puisque leur futur leur a ôté leur précieux instant à seulement prolonger son être au-delà de cet ici-maintenant qui, certes, a beaucoup de consistance, mais n’en a aucune au regard de la fuite éternelle des choses.

   Nous regardons dans le dictionnaire et voici la définition de la ‘nostalgie’ : ‘État de tristesse causé par l'éloignement du pays natal.’ Est-ce donc ce fameux ‘état de tristesse’ qui inquiète les défenseurs de l’instant ? Mais n’ont-ils jamais eu d’enfance, éprouvé plein de petites joies lors de rencontres anciennes, connu des Maîtres inoubliables, reçu des Autres qui furent, quantité d’offrandes qui, aujourd’hui, résonnent encore en eux à la façon d’une chanson, d’un refrain qu’ils ne peuvent oublier ? N’ont-ils nulle souvenance du sol natal, cette terre essentielle où plongent leurs racines, dussent-ils affirmer leur autonomie, leur liberté qui, cependant, ne saurait les exonérer de poser leurs pieds sur une assise qui les assure de leur marche ?

   Certes le temps ancien ne possède nullement toutes les qualités, loin s’en faut. Mais l’actuel ‘village mondial’, cette varlope qui nivelle tous les comportements à défaut de les rendre égaux en droit, cet outil donc ramène les consciences à un tel état d’indistinction que plus rien ne fait signe en direction d’une marque saillante faisant apparaître Pierre différent de Paul, une ville différente d’une autre, une banlieue d’une autre, une voiture d’une autre. Les automobiles actuelles se fondent toutes dans un unique moule indistinct, si bien que nous n’établissons entre elles nul contraste, le mimétisme étant la règle absolue de la consommation planifiée à l’échelle mondiale.

   Cet amalgame continu des genres, pour innocent qu’il paraît, n’en détermine pas moins une uniformité qui devient inquiétante au motif que notre propre liberté en est atteinte au plus profond. L’Histoire a-t-elle une logique, le cours des Civilisations un trajet depuis longtemps tracé ? Non seulement nul retour en arrière n’est possible mais le cycle des mutations successives risque bien de se renforcer au point que nulle culture, nulle tradition, nulle conduite ne se reconnaîtront plus dans ce qui adviendra comme existence aux humains que nous sommes. Humains, encore pour combien de temps ? Menacés par la tyrannie constante de la cybernétique, amoindris par les soi-disant succès de ‘l’intelligence artificielle’. Cette dernière dit bien le mode ‘artificiel’ au gré duquel elle croît, le mépris de la Nature qu’elle suppose, le règne sans partage de la toute puissante Technique. Oui, nous les générations d’antan nous sentons loin du compte, non que nous soyons incapables de maîtriser ces techniques, mais parce que nous comprenons du fond de notre expérience que le destin de l’humanité ne tient plus qu’à des séries de chiffres, que tout devient calculable, que bientôt, tracés, poinçonnés comme de simples cobayes, nous serons réduits à n’être que des objets manipulés par les puissances aveugles qui mènent le monde.

   Digression, certes, mais comment l’éviter ? Dans la glace miroitante de mon rétroviseur, alors que je redescends la colline, après un crochet par ce qui fut les ‘Ardrieux’, qui n’en conserve de souvenir que ce monticule de terre où s’amasse le groupe compact des pavillons, je n’ai plus d’illusion aucune sur la capacité de l’homme d’effacer ce qui constitue son bien le plus précieux, à savoir sa mémoire, son histoire, les mille allées au cheminement desquelles un destin se trace en tant que singularité inoubliable, ineffaçable. Bien sûr les murs ne sont que des réifications de nos sentiments, de simples concrétions élevées par certaines consciences, pour d’autres consciences. Les murs de Ninive, de Jéricho, les hautes Tours de Babel ont disparu ou bien il n’en reste que de simples témoignages ruinés, partant pathétiques. Quelques Touristes bavards et distraits en prennent acte, photographiant ici et là, tel fragment de pierre, tel témoin usé de ce qui fut et dort maintenant d’un sommeil profond déserté de songes. Comment pourrait-on encore rêver à quoi que ce soit quand vos fondations qui, en même temps, sont vos fondements ont été mis à bas, ne suscitant même plus un étonnement dont on eût pu tirer quelque leçon, donner le site à quelque interrogation ? Au rêve il faut l’espoir, au rêve il faut la liberté.

    Je n’ai pas revu Antoine depuis des décennies. Je ne sais ce qu’il est devenu. Verrait-il la métamorphose - non, je veux dire la démolition pièce à pièce - des ‘Ardrieux’, aurait-il au moins un pincement au cœur ? Songerait-il au vieux Monastère dont nous avions fait notre ‘Speranza’ pour rejoindre la mythologie de Robinson ? Ferait-il au moins tourner le barillet du révolver avec autant d’habileté qu’autrefois ? Introduirait-il, dans chacun de ses logements, cette myriade de beaux souvenirs qui tissèrent à notre enfance une toile qui fut de soie, qui n’est plus que de coton, des ajours s’y voient pareils à la fuite des jours ? Ce barillet qui tourne ne pourrait-il constituer l’allégorie du temps qui passe et caracole avec sa belle circularité, un éternel recommencement dont, jamais, nous ne souhaiterions interrompre le cours ? Je pense à ceci, à cette idée qui n’en est une, plutôt une manière de lubie. Maintenant je ferme les yeux, me livrant tout entier au carrousel des images d’autrefois. Se détache avec netteté la silhouette des ‘Ardrieux’ dont personne, jamais, ne me dépossèdera. Peut-être le seul avoir réel qui soit !

 

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12 juillet 2026 7 12 /07 /juillet /2026 06:40
Debout dans la lumière

« Seul le silence survivra »

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Seul le silence survivra 

 

Partout où le regard jetait ses flammes

Etait le Désert

La Grande Désolation

La Terre ravinée

En ses plus grands chagrins

Le Ciel entaillé

De profonds sillons

Les Etoiles en leur robe diurne

Mais endeuillées

Mais tristes d’être seules

Mais usées de croître

Dans

Le

Vide

 

***

 

Plus rien n’avait lieu

Que le tournoiement

Des choses

Dans l’Azur éreinté

Loin étaient les hommes

Dans leurs parures chamarrées

Loin les femmes dans la discrétion

De leur apparaître

Les ombres se traînaient

Sur des dais de poussière

L’obscur glaçait les caniveaux

Les renards

En robes de feu

Glissaient au plein de leurs terriers

 

***

 

C’était la grande transe du Monde

La dimension invisible

De son retrait

Le tintement étrange

De son renoncement à être

 

***

 

Interrogeait-on encore

La Maison de Céphée

L’éclair de Cassiopée

Le Point brillant de Véga

Questionnait-on

Le destin racinaire des arbres

Le foisonnement des eaux

La lueur d’étain des lagunes

La façade rose

Du Fontana Rezzonico

Se demandait-on quoi que ce fût

Du lacet mercurial

Du cobra

Du tintement des gouttes de pluie

Sur les grotesques

Des Jardins de Bomarzo

De la Porte de l’Ogre

Entrée béante des Enfers

De la Maison penchée

Son air de Tour de Pise

 

***

 

S’inquiétait-on

De tout ce qui croissait

Dans les rumeurs améthystes

Du frais vallon

De tout ce qui lançait sa voix d’airain

Parmi les colonnes doriques

Les chapiteaux des Temples

Les scènes de Théâtre

Où se déroulait l’antique tragédie

Des Déambulants parmi les méandres

De la mangrove mondaine

Etait-on encore à soi

Dans la juste cause des Hommes

Dans l’inquiétude de leurs Compagnes

A en longer le souci diagonal

Cette ligne si près

De la Chute

De la Fin

 

***

 

Il y avait beaucoup de désarroi

De tristesse qui suintait

Sueur blême

Qui glaçait les visages

Les rendait de marbre

Gisants de pierre

Dans la douleur ossuaire

Des cryptes à la clarté grise

Mêlées de ténèbres

Confinées au district de la Mort

L’hébétude se répandait

Pareille à la peste

Noire

Dense

Edentée

Abrasive

Révulsive

Impudique

 

 

***

 

La Grâce

La Beauté

On les avait sacrifiées

A son urgence de vivre

A son désir opalescent

De devenir

Seigneurs et Maîtres

D’un Univers pris de folie

A sa volonté de tout soumettre

A sa PUISSANCE

Cette décision mortifère

De se mesurer aux dieux

D’en ravir les majestueuses forces

Les pouvoirs surnaturels

Les faveurs olympiennes

 

***

 

Seul le silence survivra 

 

 

Au loin

Dans une chambre secrète

Dans la demeurée certitude

De se vouloir humble

Seulement cette douce opalescence

Cette levée du Blanc

Dans le Gris méditant

Cette confiance en l’attitude

Du dénuement

Cette eau de source

Ce limpide événement

De l’Être venu à soi

Cette présence que réverbérait

L’image siamoise

Fondue en la paroi

Le signe du même

En sa simple émergence

Cette venue comme muette

Comme murmure en son enclin

Ce face à face du Rien

Et du Si Peu

Qui donnait consistance

A toute chose émise par une parole

A tout rêve dans ses contours de soie

A toute pensée en quête d’elle-même

 

***

 

La Forme était de neige

Droite

Unique

Hissée tout au bout

De son Destin

Regardait la chaise

Regardait l’ombre

Se regardait regarder

Ce qui était le plus précieux

ELLE dans son présent singulier

ELLE l’Effigie intimement disponible

Au souci de Soi

Pensait à l’orée de sa vision

Cette chose étrange

Aux yeux des incrédules

Seul le silence survivra 

Et le silence survivait

Et la Terre médusée

S’arrêtait de tourner

Il en est ainsi de toute

VERITE

Toujours se donne

Aux Êtres de solitude

Aux danseuses tristes

Qu’un tutu virginal vêt

De son tulle translucide

C’est un elfe de Degas

Qui esquisse un pas de deux

Un tourbillon d’écume

De Derviche Tourneur

Qui

Ici

A trouvé son

Repos

Car rien ne vient à la parole

Que le sans mouvement

L’immobile en sa façon d’Eternité

 

Seul le silence survivra 

 

 Aux turbulences des Hommes

Aux désirs des Femmes

Aux pluies de comètes

Aux étoiles filantes

Aux météores

Aux rires

Aux ors

 

***

 

Seul le silence

Il sera

L’aube

D’un

Nouveau

Jour

Silence

Il est tout près

Il est là

Debout

Dans la

Lumière

 

 

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11 juillet 2026 6 11 /07 /juillet /2026 06:44
Terre, eau, air : chemin de la poésie.

« Petit homme devant un soleil rouge II – 1950. »

Joan Miró

Source : Ladilettantelle

***

Quitter le pays des Grandes Eaux

« Ovipare est la nuit

Je l'habite au cristal de ton front.

Qu'importe la boue dans l'oeil

Et ces ailes de sel

J'attends-je crois

Comme l'oiseau

Qui lit demain

Que tu sautes à mots-silence

Sur le vieux plancher du coeur.

Nous sommes

De si lointains enfants

Allant toujours

Plus loin que les mots.

Que vienne ton ombre

Accrochée aux bras des lumières,

Celle de tes lèvres sans paroles

Dont le ciel fait bouquet

Et ainsi

Je sais

Je quitterai

Le Pays des Grandes Eaux. »

Nathalie BARDOU.

29 juillet 2015

***

 A-t-on jamais fait un commentaire de la poésie qui parte de son centre pour y demeurer ? Et, du reste, est-il seulement possible de parler au sujet du poème sans en atteindre l’essence, sans en altérer l’intime signification ? Poser la question est déjà inquiétude, déjà renoncement à se frayer une voie satisfaisante dans l’orbe de l’écriture. Le poète lui-même serait bien incapable de proférer sur ses propres mots, d’en circonscrire la substance, de porter au jour ce qui s’abrite au sein de la nuit, lieu originel de la création. Le créé excède toujours le créateur. Le langage transcende toujours l’objet sur lequel il exerce sa puissance, déploie sa souveraineté. Il y aurait orgueil à ne pas vouloir regarder ceci comme une pure évidence. Alors, parler du poème, certes, mais à condition de passer du logos en tant que raison discursive au logos en tant que parole du fondement, parole annonciatrice de ce qui va surgir et s’annonce sous les traits d’une transcendance. Le poème jouant sa partition dialectique par rapport à la prose mondaine, le poème comme essence de soi, la prose comme manifeste de l’exister dans sa contingence. Qui n’a pas compris cette distinction essentielle ne peut entrer dans le domaine de la poésie, mais en fréquenter seulement les marges, en percevoir les harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental.

 Bien évidemment, c’est une constante de l’esprit humain que de vouloir creuser le sol immédiatement disponible afin d’assurer une suffisante quadrature à la pensée. Ainsi naissent les brillantes exégèses, les subtiles herméneutiques, lesquelles mettent la poésie à nu, creusant jusqu’à l’os, négligeant sa chair, sa vibration. Le résultat : des variations langagières qui, pour brillantes qu’elles sont, n’en évacuent pas moins le contenu qu’elles se chargent d’explorer. Le sonnet des « Voyelles » de Rimbaud a vu quantité d’exercices de haut vol, chaque essai prétendant à la seule validité interprétative qui soit. Mais que tirer de ces intellections si ce n’est un trouble, une insatisfaction ? Impression d’être placés en orbite autour du poème sans en avoir perçu la source vive, les « illuminations ». Oui, le terme rimbaldien dit en subtile métaphore ce que de longs discours échoueraient à démontrer : le poème est lumière, pur jaillissement, coulée de phosphènes, épanchement de lave. Or, comment décrire le déploiement, sinon en cherchant à se déployer soi-même ? Comment décrire la profusion, l’éclatement, la dispersion des spores de fougère dans la brume mystérieuse du devenir ? Comment comprendre le poème sans être poème soi-même ? C’est du cœur même de l’intuition, de la turgescence de l’émotion, de l’épreuve de la sensation que le phénomène apparaît avec le plus de clarté, le maximum de pertinence. Se laisser être au poème : le seul chemin. Se confier aux mots : la seule voie.

 Certes le poème dit toujours en mode crypté, une douleur, une souffrance, un amour blessé, une désillusion. Tout poème est parturition, perte des eaux, sang et, pour finir, délivrance. Jamais un être ne vient au jour par la grâce d’une vertu céleste, il y a toujours déchirure, abandon d’un lieu initial dont l’accueil était joie. Alors, en possession de ceci, combien la pente serait facile qui se livrerait au jeu des supputations : relier la création à son créateur. Décrypter les motifs de sa souffrance ou de son désarroi. Dire, par exemple, « le pays des Grandes Eaux » comme vallée des larmes, dire « la boue de l’œil » en tant que cécité dont un événement particulier pourrait constituer le tremplin, parler de « ces ailes de sel » à la manière d’une symbolique voulant approcher l’impossibilité de voler, d’échapper à son destin. Mais se livrer à cet inventaire serait pure entreprise interprétative, investigation psychologique, essai de lecture d’une parole relativement à sa valeur cathartique. Et, ici, nous serions tombés en dehors du langage, à l’extérieur de la poésie. C’est du-dedans du langage en direction du langage dont notre quête doit être saisie. Jamais on ne s’assurera du contenu d’une œuvre en la jugeant à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir une péripétie existentielle. Si le poème est abouti, et en l’espèce il l’est, c’est en raison même de sa dimension ontologique : il révèle l’essence du langage, la nature profonde de son être, s’éloignant, toujours, de ses possibles hypostases existentielles.

 Parfois on se laisse prendre au jeu facile des associations libres. On procède par ajustements proximaux, on étalonne l’œuvre du poète en fonction de son vécu, on tire de sa biographie les facteurs explicatifs de sa création. Ainsi les fameux poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. Que dire, par exemple, du rapport de la poésie à ce dernier poète, Mallarmé, qui ne soit anecdote ou pure fantaisie ? Du reste, ce grand initiateur d’une nouvelle écriture accordait à la voix poétique un statut d’impersonnalité, lequel excluait le recours à une quelconque biographie. Ne disait-il pas, dans « Crise de vers » : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots. » C’est dire combien le poète s’efface derrière l’œuvre. Car, si la poésie est bien entreprise singulière, elle doit néanmoins puiser dans le grand réservoir des significations universelles afin de prétendre au statut de littérature, d’accéder à la prééminence de forme d’art. Pour le cas d’autres poètes célèbres, combien nous indiffère que Verlaine ait consommé de l’absinthe, Michaux de la mescaline, Artaud du peyotl. Comme si l’usage de drogues pouvait être à même d’expliquer le processus par lequel une écriture vient à elle et se manifeste comme la seule possible. La mescaline, le peyotl n’étaient pas des fins en soi, seulement des moyens d’approcher ces « illuminations », de provoquer ces incandescences, de libérer ces gerbes d’étincelles par lesquelles se laissait apercevoir la prodigieuse alchimie du langage. Et comment mieux dire la magie de la création qu’en citant le génial Antonin Artaud dans « Le Pèse-nerfs » : « Certainement l’inspiration existe. Et il y a un point phosphoreux où toute réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? -, un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. » Comme s’il s’agissait de provoquer ces étonnantes « données immédiates de la conscience » (en termes bergsoniens) afin que le foyer s’allume et que la métamorphose commence. Procédé éminemment alchimique au terme duquel s’annonce la pierre philosophale comme dernière étape d’une matière vile parvenue à sa quintessence. Les mots du poème ne sont pas autre chose que cet or, cette gemme, ce saphir brillant de son pur éclat dans les plis obscurs de la terre. Gemme poétique s’opposant à la gangue lourde de la prose, à l’indigence du langage ordinaire, véhiculaire, considéré comme outil.

 Et maintenant, il faut évoquer le corps du poète comme corps de l’écriture. Tout part en effet du corps, tout y revient, comme réalité la plus directement saisissable. Les mots partent du corps, les mots sont des corpuscules de matière, des vibrations sonores qui font leurs vagues, disséminent leurs percussions dans l’espace. Puis s’effacent de la perception mais pour autant ne disparaissent pas. Une essence ne se dissout pas, elle perdure et fait ses scintillements inaperçus, elle devient une méta-réalité seulement accessible par le biais d’une intellection. Le poème est éternel. Ainsi pourrait-on commettre un crime d’autodafé contre le livre que « l’Albatros » ou bien « Le Dormeur du val » continueraient à être poèmes pour l’éternité. Il y aurait toujours quelque conscience pour les porter à leur dignité de poème, à leur essentialité de langue humaine. Corps-terre du poète dans la glaise duquel s’inscrivent les stigmates de la douleur. Corps-chaos dont il extrait les pierres brutes, polissant ses faces, les taillant au stylet de l’art afin que la gemme sculptée par l’esprit devienne éclat, devienne diamant. Non celui de la richesse qui aliène et pervertit, mais celui de l’intelligence qui est lumière, réflexion de l’esprit, transport de l’âme en direction de l’empyrée dont elle provient et où elle retourne afin de connaître dans l’exactitude de la joie. « Exactitude de la joie », vérité en forme d’oxymore pour dire la tension interne de toute vérité qui ne procède à son dévoilement qu’après qu’elle a été voilée. Absence de voilement, absence de vérité. Celle-ci est recherche, effort et enfin découverte. Corps-humus d’où se lève l’efflorescence du dire avant que n’apparaisse le corps-cosmos, celui qui reflète toute la beauté ouverte de l’univers. Ce que fait le poète : il se saisit de notre corps, le soumet au feu de ses mots et notre corps devient principe subtil, pure évanescence, simple brise pareille au vol de l’oiseau, à sa trace d’écume dans la transparence du ciel. Le voyage que nous accomplissons en compagnie de la poésie est bien celui qui mène de la matière-terre au principe-ciel, que parfois l’eau médiatise comme pluie nous reliant aux deux sphères du réel. Ainsi s’accomplit en une seule et même extase spatio-temporelle l’œuvre en tant qu’elle nous métamorphose en autre chose que ce que nous étions, des êtres à la recherche d’eux-mêmes, que seul le langage pouvait porter à leur accomplissement. Comment, en effet, pourrions-nous éprouver quoi que ce soit de l’exister, de l’être-sur-Terre si nous étions privés de parole ? Ceci se produirait-il et nous serions simple pierre aux yeux vides que le ciel ne regarderait même pas. Et nous serions avant même que le mot ne s’énonce, c'est-à-dire vacuité perpétuelle, nullité sans périphérie ni centre.

 Pour être dans le poème, pour entendre sa langue sans pareille, il faut consentir à renoncer au sol sur lequel nous progressons et, bien plus, il faut faire le deuil de son corps et en remettre la dépouille temporaire (tant que dure la fascination du poème) aux complexités terriennes, à leur entêtement labyrinthique, à leur cécité native. Car être sur Terre et uniquement ici, n’apprend rien, sinon à fouir le sol de son museau de phacochère et en extirper les racines en vue de la besogneuse nourriture. Pour être dans le poème il faut procéder à un bond, celui qui sépare le bonheur de la joie. Le bonheur est soumis à l’impératif matériel d’un cadeau, d’une gratification, de la remise d’un don en échange de quoi nos lèvres désirantes remercieront le généreux donateur. Lien étroit du recevant et du prescripteur qui oblige et, par avance, se délecte de cette dette. Car recevoir est toujours dépendre d’une altérité et en accepter, par avance, l’obligation d’aliénation. De la joie, il n’est jamais question ici et là au milieu des avenues incessantes des hommes. De gratifications, oui. De contentements, oui. La joie est d’une autre nature que celle d’un rapport entre deux êtres avec, en fond, la nécessité d’une reconnaissance, d’un retour, d’un cadeau à prodiguer à l’autre afin qu’il y ait lien réciproque et pansement de plaies affectant aussi bien l’actant que celui qui est acté.

 Mais il faut cesser de raisonner en termes de logique des échanges, de morale bien-pensante, de conventions sociales. Se confier au poème est d’une autre nature qu’avoir rapport avec son semblable, la Nature, une chose de la vie quotidienne. Se confier au poème est réaliser la fusion, l’osmose entre deux êtres de langage, à savoir celui que je suis en tant qu’essence humaine capable de la langue et celui que constitue le poème en sa dignité de poème. D’essence à essence. De parole à parole. Comme si notre geste de lire un poème restituait la charge de sens originelle liant indéfectiblement l’homme que je suis avec la nervure qui en constitue le fondement, ce langage sans lequel je serai animal ou bien végétal à l’ombre de l’oubli. Parlant, proférant, écrivant, déclamant, je recrée sans cesse les conditions d’apparition du sens, je tisse de mots l’espace ouvert, le temps disponible. Parlant ou lisant le poème à haute voix, je mets en situation l’émergence de la première signifiance humaine, je crie comme mon lointain ancêtre de la Préhistoire, je grave dans la pierre de la destinée les premiers signes pariétaux de la présence anthropologique, j’assois la royauté du dire, je consacre la fable, j’initie l’aventure du conte. Je porte à son acmé ce dont parler est affecté en son sein, ouvrir un monde où habiter et faire rayonner l’être-homme dans sa dimension la plus éminente. Or, quand le poème atteint les sommets du sublime, non seulement il s’y maintient pour le temps à venir, mais il nous entraîne avec lui dans son ascension, il nous assure de notre propre liberté, il nous remet à ce que nous avons de plus cher, l’écoute du monde et notre propre écoute en retour. De l’ego ordinaire, préoccupé, en souci de lui et de ses propres nébuleuses, le poème nous fait passer à l’ouverture du Soi, cette haute perspective dont les rives ne s’atteignent qu’à fréquenter l’art, à en éprouver l’extraordinaire tremplin ontologique, la capacité de fécondation, le ressourcement pareil à un perpétuel mouvement métamorphique. Si le poème nous transforme et ceci est une évidence pour ceux qui l’ont rencontré, c’est tout simplement parce qu’il possède la vertu de nous porter là où toujours nous avons rêvé d’être, dans le pli intime de soi et l’ouverture au monde, d’un seul et même mouvement, ce qui en termes elliptiques s’annonce sous le mot « d’unité ». Réalisation de la fusion des opposés, réactualisation du mythe de l’androgyne, puissance des sexes réconciliés dans un seul et même corps, résolution des conflits, reconduction de la dialectique à une seule et même énonciation harmonisée qui n’éprouve plus le besoin du logos discursif. Voilà où, selon nous, nous dépose le poème dans sa vertu de dire essentiel.

 Mais, au terme de cet échange, avons-nous au moins parlé du poème de Nathalie Bardou cité en exergue ? Eh bien, oui, nous n’avons fait que cela, les quelques considérations suivantes tâchant d’en proposer une rapide démonstration.

 « Ovipare est la nuit », c’est dire combien la création est logée dans les lointains de l’origine, là où la lumière n’est pas encore apparue, ou si faiblement, lueur tremblante de la grotte où l’homo sapiens découvre qu’il a un langage. Le bison tracé sur les parois, les pointes de flèche, les Vénus, les vulves épousant le tracé de la roche sont les esquisses originelles qui le détachent progressivement de la lourde et encombrante matérialité. Bientôt seront les cris gutturaux, les onomatopées, les premiers mots balbutiés. Bientôt le langage. Bientôt la poésie.

 « Je l’habite au cristal de  front. » - « Que tu sautes à mots-silence. » - « Que vienne ton ombre. » - « Celle de tes lèvres sans paroles. » : mais de qui nous parle donc la poétesse, quel est cet étrange personnage se dissimulant sous le tutoiement itératif, qui donc sinon le langage lui-même, sinon le poème en son incomparable pouvoir d’attraction, d’aimantation ?

 Pour le poète, « l’habiter » est ceci qui illumine le front comme un cristal, cette source vive, cette lumière des mots qui retire « la boue dans l’œil » et défroisse « ces ailes de sel », cette ambroisie des dieux, ce pouvoir céleste de divination, cette disposition à devenir aruspice tel « l’oiseau qui lit demain » et fait que son « silence » glisse « sur le vieux plancher du cœur », pareil à un baume régénérateur qui répare les maux dont l’écriture a parfois à souffrir. Alors, aux enfants-poètes « allant toujours plus loin que les mots », « dont le ciel fait bouquet » en les assemblant dans une harmonie retrouvée, s’offre le ravissement, s’accomplit le retour au Pays de la Langue. Alors, poète, l’on sait la vérité et la joie de ceci « Je sais – Je quitterai le pays des Grandes Eaux », celui d’où s’absente le langage, d’où disparaît le poème et la possibilité de dire. Ainsi naissent les résurgences !

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
10 juillet 2026 5 10 /07 /juillet /2026 06:20
Intérieure beauté.

Walvis Bay - Vol de Pélicans Roses.

Photographie : Martine Fabresse.

 

« Je désire presser dans mes bras la beauté qui n a pas encore paru au monde ». Joyce - Dedalus.

 

Presser dans ses bras cette insaisissable beauté, comme nous le suggère Joyce, qui donc n’en a éprouvé l’irrésistible frisson ? En être parcouru n’est jamais qu’accomplir, par la pensée, ce trajet en direction du Beau transcendant dont nous participons, ce « rejeton du Bien », selon Plotin, qui inscrit en nous la braise de sa nécessité.  Car nous ne pouvons nous passer ni du Beau, ni du Bien, sauf à nous exonérer de notre essence humaine. Mais ceci est propos de métaphysicien et nous voulons demeurer dans l’orbe de la réalité. Ce réel qui toujours nous questionne, imaginons-le, dressons-en la métaphore, dessinons-en l’esthétique.

   C’est un matin, encore dans l’indistinction de l’heure, dans ce pli natif qui sépare d’un invisible trait la densité nocturne de la légèreté diurne. Loin, quelque part en Namibie, sur l’étendue de Walwis Bay, « baie des baleines », étrange territoire qu’habitent hypothétiquement ces animaux mythiques dont la beauté n’égale que  leur inconcevable taille. Le lieu, sa pureté, sa presque invisibilité semblent tracer l’impalpable quadrature de la grâce, de l’éphémère, de l’à-peine perçu, de l’ineffable dont s’entoure toujours la chose qui parle à notre âme le langage du rare, du poétique, du sublime. Être là ne peut s’accomplir que dans une manière de dénuement, de simplicité, de retrait en soi qui est l’empreinte que dépose en nous la majesté du paysage. Il faut regarder avec la pointe de l’âme, l’étincelle de l’esprit, l’effervescence de l’émotion qui fore l’ombilic de son dard inquiet. Oui, « inquiet » car toute Forme Majuscule, toute parution traçant l’esquisse d’une ontologie, d’une présence évidente, énigmatique de l’être, ne peut émerger qu’à l’aune de cette surprise par laquelle l’Existant fait soudain halte, ménageant dans ce suspens spatio-temporel, une place pour le recueil, une source pour la méditation, un sémaphore pour la contemplation. Alors le regard s’ouvre, les yeux se dilatent, la conscience se déploie jusqu’à l’incandescence des archétypes qui tracent en nous les nervures du sens. C’est toujours lorsqu’une chose se donne à voir comme l’exception qu’elle est que provient, jusqu’à nous, l’arche ouverte, brillante des significations. Et c’est en raison du fait qu’elles nous assaillent que nous faisons silence, que nous demeurons immobiles, en attente de l’événement qui, se révélant en sa nature fondatrice, nous portera en un lieu de félicité, celui de notre vie intérieure, cellule intime, creuset de la subjectivité par lequel donner libre cours aux fluences de nos affinités. Ce sont elles, nos affinités, qui nous mettent en rapport avec le monde et tressent en nous les cordes qui nous font tenir debout, assurent notre verticalité, autre nom pour la transcendance humaine se sauvant, au moins provisoirement, de ses chutes, excipant de ses apories.

   L’eau, l’horizon, le ciel sont une unique rhétorique, une sémantique à peine appuyée qui nous disent l’ineffable qualité de l’instant, ce trait modeste, cette mince déflagration de la seconde dont la suivante, harmonique discret, surgit à la façon d’un éternel retour du même, temporalité figée pareille à ces boules de verre dans lesquelles la neige suspendue feint de tomber sur une miniature de Noël avec la lenteur d’un sentiment en train de naître, de découvrir son sensualisme discret, son effleurement de duvet. Ou bien de plume, telles ces rémiges de pélicans, manières d’éventails noirs, denses, disant la présence, le témoignage de la vie, ici, si loin des hommes qui ne les voient pas, progressent en regardant le sol, occupés qu’ils sont de terrestres multitudes. Ces oiseaux jetés en plein ciel, qu’une conscience, une volonté arrêtent, images figées d’une éternité en train de s’actualiser, voici que ceci nous atteint avec l’exactitude d’une vérité.

   Ces pélicans sont là, dans la plus pure réalité qui soit, si près d’une Idée platonicienne, formes immuables s’alimentant à leur propre profération, modèles éternels dont le plus grand des artistes ne pourrait tirer que quelques images approchantes, icônes dans le meilleur des cas, idoles dans un  mimétisme seulement convoqué, effleuré, à défaut d’être jamais atteint. Cette impression de Réel est si forte que, de ces oiseaux, nous ne saurions guère tracer d’esquisse plus juste. Immobilisés dans le geste qui fixe, ce fameux « kairos » des Anciens Grecs, cet « instant décisif » qui, s’il porte bien son nom, et augurons qu’il en soit ainsi, extrait du divers, du multiforme, du polychrome, du toujours fuyant, cette indépassable représentation, comme si rien, désormais, ne pourrait s’approcher d’une proposition intellective de ces habitants des lacs et des marais qui semblent la pure émanation, peut-être la cristallisation des éléments, eau, air, dont ils tirent leur esquisse essentielle.

   Nous ne gagnerions rien à nous distraire de notre immobilité, sauf à interrompre la magie. Car de telles visions en portent l’indélébile trace. Tout comme le visage de l’Aimée trahit la tension qui l’habite et la dépose là où toujours elle a été, au centre d’elle-même, dans ce foyer qui rayonne et appelle. Car cette image nous entraîne où nous habitons avec le vœu d’y toujours demeurer car la beauté est ainsi faite qu’elle nous possède au foyer même de notre citadelle, s’y dissimule et n’attend que de surgir à même le phénomène que nous attendions sans trop y croire. Et le voici dans cette tension qui le fait être et le dépose devant nos yeux comblés. C’est bien l’exact opposé d’une illusion, c’est un rêve arrêté en plein vol, c’est un imaginaire qui, de toutes parts, outrepasse sa capacité à créer et nous plonge dans l’aire ouverte d’une immédiate compréhension. Du monde qui fait face. De nous qui l’interrogeons depuis la crypte secrète de notre désir.

   Les lieux d’évidente beauté, lagunes aux eaux cendrées, altiplano laissant flotter ses aériennes savanes, lacs de sel aux arêtes éblouissantes, colonnes bleues des glaciers, souple mouvance des dunes, tous ces lieux sont inévitablement situés aux limites, sur les lisières, aux confins dont notre regard s’informe comme parvenu à l’extrémité de sa pointe interrogative. La beauté est hors toute question, tout langage, toute sensation. Elle est de l’ordre d’une simple relation, d’un passage, d’une transitivité dont il faut se saisir comme on le ferait d’une feuille d’automne emportée par le vent avant qu’elle ne s’absente pour toujours. Ceci, cette indicible perception, cette épiphanie au bord d’un abîme, il ne dépend que de nous de l’amener au paraître. C’est NOUS qui lui donnons essor, seulement nous avec le tremplin déployé de notre conscience. Il n’y a pas de beauté en soi. C’est NOUS qui esthétisons le monde, lequel en retour, décèle en nous la beauté disponible, seul avoir que nous ayons jamais possédé. Beautés se reflétant en miroir, l’une nourrissant l’autre, s’abreuvant à leur inépuisable source commune. Tout sentiment esthétique est nécessairement spéculaire car la visée de l’objet de notre contemplation nous  renvoie le rayon de notre regard afin que, métamorphosé par la chose belle, il puisse à son tour nous féconder et nous assurer de sa lumineuse présence. Alors nous regardons et regardons jusqu’à l’épuisement du charme, jusqu’à la perte de ces oiseaux dans les mailles solubles du ciel.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 juillet 2026 4 09 /07 /juillet /2026 06:46
Effusion de soi sur la toile du monde.

"Sans titre", acrylique sur papier

Bieuzy 2015

Œuvre : Marcel Dupertuis

***

 Lire une forme

   C’est toujours être confronté à une énigme que de vouloir traverser la membrane d’une forme, de se déployer à même la complexité de ses significations. Car, ou bien nous n’y devinons que notre propre silhouette ou bien celle de l’Autre puisque l’humain est toujours ce qu’il y a de plus prégnant pour un autre humain. Alors on dira ce corps noir, donc cette négritude affleurant à même le projet graphique. On se livrera à une manière d’exégèse, inventoriant tout ce qui mérite de l’être. On dira l’ovale de la tête que surmonte l’élévation d’un chignon. On dira l’amplitude de la poitrine comme promesse de destin maternel. On dira la courbe d’un bras, la chute de l’autre en direction de la hanche. On devinera les deux collines des fesses, la vaste plaine du bassin, une jambe remontée qui délivre la toison du sexe, la faille où sombrer sans retour possible. Car jamais l’on ne peut se hisser de cela même d’où l’on provient, qui appelle, qui entonne le chant d’un espace magique. On proférera l’impossibilité d’être au monde autrement qu’à l’aune de quelque fantasme. On décrira avec un bonheur teinté d’envie l’onde claire qui ceint le corps à la manière dont la mandorle détoure la tête du Saint Homme. Alors on sera si près de l’arche du sacré que les yeux se napperont de larmes, que le cœur se dilatera à la mesure du mystère, que l’âme entamera son éternel voyage en direction des étoiles.

Peintre en son atelier

  Le jour est à peine une traînée blanche sur les lèvres du monde. Un murmure, le bruit léger d’une fontaine fuyant dans l’interstice des pavés. Une marche sur la pointe des pieds. Une progression à bas bruit qui s’habille de la vêture de l’inaperçu. Mais cette silhouette à contre-jour du désir qui fait ses étonnantes confluences, quelle est-elle ? Est-elle pure émanation de la toile blanche qui s’impatiente d’être maculée, c'est-à-dire de naître au monde ? Est-elle autre chose qu’une souple volonté attendant l’heure de sa propre révélation ? Est-elle au moins une réalité saisissable autrement que par un procès de la raison ? Est-elle pur concept, abstraction dans le filigrane du jour ? Idée haute que nous ne pourrions percevoir qu’à la mesure d’une longue contemplation ?

Kairos ou le moment décisif

 Soudain le spalter. Soudain sa brosse de poils souples. Soudain la déflagration d’une pensée toute artisanale. Le geste comme fin en soi. Le geste modulateur de formes. Le geste comme syntaxe du monde. Le geste en tant que projection, turgescence, acte sexuel qui éclabousse la toile à la lumière de sa puissance. Une forme noire jaillit. Ecumeuse, pareille aux naseaux fumants du taureau dans l’arène inondée de clarté. Image-minotaure d’un Picasso se ruant sur celle qui sera possédée par une pure décision esthétique. Mais écoutons Jean Cocteau esquisser Picasso :

  Jeudi 25 Septembre 1958 : Picasso, aspergeant la toile avec un sperme de couleurs. Il en va de même s'il sculpte. Chacune de ses œuvres dénonce une sorte de masturbation furieuse ou tendre. Il est rare qu'il se livre à cette débauche en public, car il n'est pas exhibitionniste.

  Et cette masturbation n’était pas seulement conceptuelle, théorique, mais le Maître éprouvait souvent le besoin d’en réaliser une mise en scène physiquement éjaculatoire, sans doute signature génétique renforçant la symbolique. Effusion du soi-spermatique comme condition de possibilité d’une paternité artistique. Ou la collision de la volonté et de l’émulsion corporelle. Génie débordant telle la lave du volcan dont la métaphore concernant l’Inventeur du Cubisme est sans doute la plus performative qui soit, en même temps que l’expression de l’ego-picassien : « J’expulse ma lave donc je crée ! ».

Effusion de soi sur la toile du monde.

Minotaure caressant du mufle

la main d'une dormeuse, Pablo Picasso (1933)

Source : Côtes-du-Rhone News

***

   Celle qui est possédée : l’œuvre en son accomplissement artistique. Etrange alchimie par laquelle se confondent le corps de l’Artiste et le corps du dessin, de la peinture, de la forme portés à leur révélation. Transsubstantiation du corps du Créateur (du démiurge si l’on veut) en ce pur esprit dont naissent les images que les Voyeurs regarderont en tant que témoins étonnés. L’anatomie de l’Artiste se liquéfie, se métamorphose en sang, en encre, en coulures noires ou grises qui sont les traces tangibles d’une vie sacrificielle. L’Artiste fait don de lui-même, se mutile, se fragmente, se dépose sur la toile, s’incorpore au papier dans un geste rageur de toute-puissance. Rien ne lui échappera désormais du processus qui amènera la peinture, le dessin à être ce qu’ils sont en eux-mêmes : une révolte en acte.

  Créer : happer sa chair

  Créer n’est que cela, happer sa chair et la porter au paraître afin que se dise un monde intérieur qui n’est jamais que le reflet, l’écho de ce monde extérieur qui nous façonne en notre fond. Il n’existe nulle séparation. Projeter sur le subjectile la tache, disséminer une ombre, faire apparaître une lunule de clarté, initier un retrait ou bien pousser une ligne vers son destin, c’est rien moins que s’actualiser soi-même et surgir au monde comme il sourd au sein de notre présence. Etonnante dialectique qui mêle en une seule compréhension le même et le différent. Assénant ses coups, dardant sa chevelure hirsute, la brosse n’est que le bras armé d’un Proférateur de sens, exutoire de ce qui bouillonne, faseye au grand vent de l’inspiration et meurt de ne pouvoir voir le jour, de n’être reçu en tant que ce don manifeste, cette oblativité qui rougeoie et mourrait de ne pouvoir faire efflorescence.

   Tout comme le désir dresse sa hampe en direction de la jarre qui se dispose à l’accueillir afin que la quintessence ait lieu qui, de deux solitudes, tirera une dimension unique, pareille à l’oriflamme dans la dalle obscure de la nuit. Une braise est là qui jaillit, illumine, fait girer son phare jusqu’au rivage où s’amassent les Curieux et les Chercheurs d’amphores emplies de messages secrets. Créer est forer la densité du réel, y faire apparaître cette ouverture, cette lumière au gré desquelles quelque chose comme une espérance se fera jour, un tremplin se dépliera apportant dans la croûte têtue de l’existence le ferment matriciel qui essaimera les spores de la beauté. Si le geste originel est éjaculatoire (et gageons qu’il l’est), il lui faut l’espace d’un recueil, d’une fécondation utérine, d’une disposition à recevoir la semence existentielle à la faire prospérer, à la révéler telle l’exception qu’elle est. Comme une vérité qui se dirait à la seule force du désir. Comme la fougère déploie sa crosse pour fertiliser et se porter en avant, au seuil de l’être.

  La forme en son fond ?

  La forme n’a pas d’existence autarcique. Elle ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le signe de la main invisible de Dieu qui l’aurait portée à sa manifestation. La forme vient toujours du geste qui l’a « informée ». La forme est artisane. C’est pour cette unique raison que nous n’avons de cesse d’y trouver un fragment de réalité. Ici une silhouette humaine, là une esquisse animale, là encore la trace d’un végétal ou d’un minéral. Mais sa rutilante présence ne nous éblouirait-elle pas ? Ne sommes-nous uniquement assignés à admirer ses courbes, ses pleins et ses déliés, ses arabesques ? En un mot sa plastique ? Si c’était ainsi, alors nous demeurerions sur le seuil du temple à défaut d’y trouver le dieu qui se dissimule dans le pli d’ombre. C’est souvent ainsi, nos yeux glissent, dérapent sur le pavage lisse du réel se satisfaisant de la première vision venue. Pourtant nous sommes alertés. Quelque chose nous dit la rivière souterraine sous la couche d’argile. Quelque chose nous dit la lumière qui traverse la nappe d’eau. Nous dit le rare, l’appréciable, l’essentiel qui, toujours, apparaît tel un simulacre dont il faut lever le voile.

  Toute forme, support d’un humanisme.

  Doit-on se contenter de lire la forme en sa forme (une tautologie ?) ou bien doit-on la considérer en son fond, c'est-à-dire la laisser paraître en ce qu’elle est, qui constitue son essence : porter au monde le message de l’homme ? La tâche artistique, tout comme l’existentialisme, est un humanisme. Elle est une esthétique que double une éthique car il ne saurait y avoir d’art sans morale. Ici il devient nécessaire de reprendre l’un des leitmotive de la conférence de Sartre : « L'homme est condamné à être libre ». Cette belle assertion bâtie sur un subtil oxymore fait de la liberté de l’homme une condamnation. Une obligation : nous sommes responsables devant notre conscience, devant l’Histoire de notre façon de nous assumer en tant que condition humaine. Nous avons à correspondre à notre essence, laquelle, pour l’Auteur de La Nausée vient après l’existence. Peu importe l’ordre des termes, peu importe que l’être suive ou précède le sentiment d’être au monde. Nulle priorité sauf celle de sa propre intuition. La forme précède-t-elle le fond ? Le fond est-il fondateur de la forme ? Admirant une œuvre belle, notre conscience s’ouvre à tous les possibles en une sublime synthèse unifiante, forme et fond s’engendrant mutuellement dans une indescriptible joie. Oui, c’est à cet être de plénitude que nous voulons souscrire. En toute bonne foi.

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