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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 09:30
La chair veut sa part

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

[L’on donnera sens et espace aux réflexions

concernant cette peinture de Barbara Kroll

en faisant l’hypothèse que cette œuvre

met en opposition les contraires suivants :

Physique/Métaphysique – Chair/Esprit.]

 

*

 

   Barbara Kroll nous a habitués, de longue date, à multiplier esquisses et œuvres terminées à un rythme qui force l’admiration. Ces œuvres ont fait l’objet, de notre part, de très nombreuses publications. Depuis toujours, nous leur avons accolé le prédicat de « métaphysiques », ces peintures concernant, à notre avis, bien plus l’invisible que le visible.  Ces décisives projections sur la toile, le plus souvent, fortement expressionnistes, nous exposant à la question existentielle en sa plus grande profondeur. Nous sommes littéralement secoués, extraits de notre naturelle torpeur, cherchant, sous les strates successives de couleur, quelque sujet philosophique (problème de la Liberté, de la Vérité) dont nous pourrions faire la cible de notre méditation. Et il semble bien, qu’en ce domaine des ressources pour la pensée, les motifs soient quasiment inépuisables. Ce que nous souhaiterions mettre en lumière, aujourd’hui, le surgissement, sous la pellicule Métaphysique,

 

de la densité Physique,

visiblement

et voluptueusement

charnelle,

 

   rugissement de la matière corporelle en quelque sorte, revendication à paraître sous la lourde chape spéculative qui, d’habitude, en constitue le sens essentiel. Comme le plus souvent, nous nous bornerons à une pure description phénoménologique, laquelle, en son fond, ne pourra que déboucher sur des concepts dont nous pensons qu’ils sont inclus en l’œuvre à titre de fondements, mais de fondements cryptés. En faire l’économie reviendrait, simplement, à biffer le contenu du projet artistique, le réduire à une simple gestuelle gratuite, laquelle, serait, dans ce cas, dénuée de tout intérêt.

  

   Une préalable indication de lecture consistera à montrer, en l’œuvre, deux faces opposées, lesquelles se déclineront de la manière suivante (que nous argumenterons chemin faisant),

 

Visage totalement inclus en sa

puissance « physique », matérielle ;

tout le reste de l’image (chevelure, vêture, main)

ressortissant d’une saisie purement « métaphysique ».

 

   La chevelure, premier pli métaphysique, son long écoulement de suie, dessine selon une façon tragique, le territoire des ombres, celui où grouillent tout un peuple racinaire, tout un fouillis de fins rhizomes, toute une horde de radicelles sibyllines, toute une meute brumeuse, indéterminable, nous faisant penser à l’exotique faune des mangroves (métaphore récurrente dans nos écrits), étranges crabes à barbe pinces haut levées, mollusques et crustacés se différenciant à peine les uns des autres, curieux périophtalmes, poissons hissés tout au bout de leurs nageoires en une épileptique progression parmi la vase et autres entremêlements ligneux. Bien évidemment, comment ne pas penser, ici, au bizarre bestiaire traversant les coursives de l’inconscient humain ? Cette zone interlope que nous n’atteignons jamais réellement, mais qui pour autant n’est nullement muette, nous en percevons le constant bruit de fond, la ritournelle, si l’on veut, jamais le contenu précis des paroles.

  

La chair veut sa part

   La vêture, second pli métaphysique, non seulement ne prête à nos corps (par phénomène de simple mimétisme) quelque artifice pour le recouvrir, mais, bien au contraire, le dévêt, le met à nu, le cloue au pilori car sa projection en nous, est projection d’une abstraction dont nous ne pourrons rien tirer, si ce n’est la longue désespérance de qui attend de l’exister quelque signe positif, des armatures selon lesquelles conduire son chemin, des esquisses, des amers, des orients sur qui faire fond de manière à ce qu’un sens pût s’inscrire en nous, nous devançant en quelque sorte, allumant une lumière au bout du tunnel en lequel nous sommes engagés.

 

Le Blanc ne dit rien, si ce n’est

l’ample mesure du vide.

Le Jaune ne dit rien, si ce n’est

décrire la teinte blafarde d’une Lune gibbeuse.

Le Noir ne dit rien, si ce n’est

ouvrir la dimension d’un vertigineux gouffre.

 

Donc la vêture est bien plus

dépouillement

que développement, accroissement, décuplement.

Découvrement en lieu et place du recouvrement.

  

La chair veut sa part

   La main, troisième pli métaphysique. La main, cette naturelle disposition à saisir, flatter, caresser, la main en son artisanale mesure, la main habile virevoltant en tous lieux de l’espace, la voici reconduite à la portion congrue, genre de sculpture marmoréenne rigide, froideur minérale, dimension étique sépulcrale faisant davantage signe en direction d’une décisive finitude plutôt que d’ouvrir un horizon, d’y inscrire une perspective polychrome, multi-sémantique, plurielle activité commise à être l’éclaireur de pointe du génie humain.

  

   Donc, considérées de façon synthétique, chevelure, vêture, main, non seulement ne se donnent nullement, mais se retirent en une manière de zone originaire où ne peuvent régner que la confusion massive, l’emmêlement primitif, la lourde passivité dont nul effort humain ne pourrait arriver à bout, le chaos étant son ordre, le mutisme sa parole, l’immobile sa loi. Assurément, ici, nous sommes bien dans l’étrange domaine du « métaphysique », du « méta » excédant toute venue à l’être en sa dimension « physique ». Et si l’on pouvait oser, afin de décrire la situation de ces trois absences, le mot de « réalité », nous pourrions dire que cette dernière est raclée jusqu’à l’os, que plus aucune adhérence du genre de l’anatomie ne s’y laisse dévoiler, que la blancheur ne peut qu’être éclatante en termes de signification, ce qui veut dire que l’on atteint ce mystérieux « après », ce non moins énigmatique « au-delà », domaine des objets totalement abstraits situés hors de toute expérience.  

   Et nous pensons, de façon spontanée

 

à l’Être, à l’Essence,

à la Substance, à l’Âme,

à Dieu-l’inévitable

 

   et nous pensons à plein de « choses » dont la nature même est d’être angélique, chaste, idéaliste, immatérielle, platonique spirituelle, surnaturelle, tous les synonymes que l’on veut dont nous retiendrons essentiellement le prédicat de « désincarnée », puisque l’objet de notre méditation tourne, avant tout, autour de la chair.

 

De la chair en sa négation : la Métaphysique.

De la chair en sa présence : la Physique.

 

    Et maintenant, après cette digression nécessaire de façon à faire apparaître les deux régions irréconciliables de l’exister tout juste citées, nous pourrons affirmer que la peinture de l’Artiste allemande est d’inclination « métaphysique », nous donnant « à ne pas voir » (comment pourrait-il en être autrement ? donc « à ne pas voir » cet invisible qui nous taraude, à ne pas repérer cette absence qui nous déstabilise, à ne pas toucher cet insaisissable qui nous déconcerte. Certes, tout se conjugue sur le mode du « ne pas », mais avec une forte intention dialectique, laquelle nous offre, en lieu et place du non-être, l’infinie plénitude de qui-se-sent-exister depuis la racine de ses nerfs jusqu’à la plaine immense de sa peau, cet écho de la lumière, ce diapason des sons, ce réceptacle de la caresse et de l’effleurement amoureux.

  

   Or, nous prétendons qu’ici et là, parfois à la façon d’un éclair dans le sombre du ciel, à la manière d’une exclamation se levant de la foule, dans le genre d’un frisson soudain picotant la surface de la peau, une pincée matérielle vient s’immiscer dans la trame du tissu immatériel, ouvrant un horizon insoupçonné dont la moelle intime n’est rien moins que charnelle, voluptueuse, promise au luxe de la jouissance, à l’élégance d’un épiderme touché de la marée heureuse d’un pur désir. Ici, dans l’œuvre envisagée, c’est la surprenante et totalement  

La chair veut sa part

surgissante épiphanie du visage qui vient s’incruster au plein d’un désert métaphysique dont nous désespérions, un jour, de ne pouvoir trouer la têtue compacité. Oui, ce visage surgit, se révèle à la façon d’un coup de fouet, s’impose au plein de la vie avec une belle assurance qui est, de prime abord, sa revendication singulière à foncièrement exister et, en seconde instance, renforce et accomplit notre propre venue au Monde, au motif précieux, pour la connaissance intime de notre destin,

 

que ce qui, pour l’Autre,

Celle-de-l’image,

se donne comme possible

nous affecte en propre

de manière identique.

 

Prodige ontologique de la Rencontre :

Je m’accomplis en Moi

grâce à Toi qui me donnes acte

et raison d’espérer.

 

 Et, bien évidemment, la réciproque serait également vraie si, au lieu d’être image, Celle-qui-est-là, s’incarnait comme mon naturel Vis-à-vis, présence gémellaire si l’on préfère.

 

Chair contre chair

 

   Cette peinture conceptuelle, qui fait la part belle à l’esprit, alors que la chair meurt de n’avoir que sa part congrue, force lui est imposée de devenir, par endroits, sous la forme du clignotement sémantique, ce subtil sémaphore dont les bras mobiles ne s’agitent que pour Ceux et Celles qui,

 

sous l’activité de la chair,

perçoivent, à l’œuvre,

la vitale et infinie pulsation de l’Être.

  

   Sous la lourde armature de la noire chevelure, sous son poids « métaphysique », lequel nous désoriente, comme il dérange, interloque, déboussole Celle-sur-qui-nous-dissertons, donc sous la pesante chape nocturne, à la jonction aliénante du col de la vêture identique à une camisole de cuir blanc, Celle-que-nous-visons cherche à s’extraire des mors métaphoriques de cet irréel qui toujours dérape, toujours échappe,

 

se disposant à accueillir une liberté

strictement matérielle,

 

   concrète, facilement identifiable, que n’annulerait nulle ombre fomentant de ténébreux desseins, puissance intentionnelle du Sujet s’affirmant sous les traits infiniment visibles, infiniment présents, infiniment pigmentés, d’une unique et performatrice couleur : le Rose.

 

Ce rose à peine insistant,

pareil au rose éclatant et licencieux

des joues de la Courtisane,

ce rose-signe-de-Vie,

signe-de-Bonheur,

signe-d’Amour.

 

Ce rose aux subtiles gradations qui,

du rose-Dragée léger,

se mue en rose-Saumon plus soutenu,

se métamorphose en rose-Pompadour

plus affirmé, plus épicé,

se diapre de ce rose-Incarnat,

qui, son nom l’indique,

est l’inimitable teinte de Ceux et Celles

qui s’adonnent, sans arrière-pensée,

à l’existence immédiate

aux jouissances multiples,

manière d’arc-en-ciel irisé

diffusant la pure Joie,

la Félicité d’être présents ici,

en ce temps, sur ce coin de Terre.

 

Surgissante présence à Soi

qui constitue l’exact contretype

des ruminations, ressassements

et retranchements métaphysiques.

 

Cette dernière partie de notre exposé fait la part belle

 

au Physique sublimement incarné,

 

   comme si la Chair avait précellence, dans toutes les situations, sur cet invisible « Méta », cet « Après », cet « Au-delà » qui font le champ mystérieux et plein d’attraits de la métaphysique. Cependant, déduire cette supposée précellence, serait aller trop vite en besogne. Si, dans l’œuvre de Barbara Kroll quelque chose vient à nous sous les auspices d’une Vérité, c’est bien au motif du saisissement, de la tension interne de l’œuvre que l’on pourrait dire « écartelée », mais dans un sens positif, entre ses deux pôles opposés. Tout comme l’existence qui est la nôtre ne prend sens qu’à être reliée à l’Infini de notre origine, à la Finitude de notre crépuscule.

 

C’est ainsi, tout sens ne se donne

pour ce qu’il est

 

qu’à mettre en vive opposition les contraires

que sont Joie et Peine,

Heur et Malheur,

Retrait et Ouverture.

 

   Nous souhaiterions conclure cet article en publiant une autre image de cette Artiste allant dans un sens identique, à savoir d’une revendication de l’exister face au non-exister qui est toujours son risque, sa possibilité d’annulation.

 

La chair veut sa part

   Les attendus sont les mêmes, certes sous des traits différents, du moins en apparence. La « Métaphysique » s’y illustre dans cette zone nocturne partout répandue qui nous plonge en pleine énigme. Le « Physique » quant à lui est revendiqué par ce visage certes blafard, laiteux, anonyme en quelque sorte, lunaire, aspect que vient « sauver », en dernier ressort, cette balafre sanguine du bourrelet des lèvres.

 

Si la Chair, indéniablement, est signe de vie,

le Sang en son invisible trajet physiologique

en constitue l’évident fondement.

 

Chair-Sang faisant fond

sur du pur Nocturne,

 

voici ce qu’il fallait que la brosse

s’enquît de saisir au plus vif

de ses applications.

Et, à l’évidence, ceci est saisi

avec la plus inflexible autorité.

On ne pourrait guère être plus affirmatif

dans le geste esthétique,

sauf à aller

« après »,

« au-delà » !

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 08:26
Elle, face à Soi, face au Rien

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Certes, nous pouvons prendre le parti de décrire cette image selon la pente d’une évidence qui en serait le naturel fondement. Tout en haut, la découpe claire, un bleu délavé, de deux panneaux vitrés anonymes qui ne nous renseignent guère sur le lieu de leur manifestation. Panneaux que prolonge dans une teinte Ivoire, un pan de mur de faible intérêt. Faisant saillie sur ce fond neutre, une Femme est assise sur une chaise aux montants noirs. On n’y prête guère attention pour la simple raison que son attitude, strictement banale, monotonement quotidienne, n’énonce rien en nous qui pourrait faire florès. Ample vêture blanche. Visage posé sur la fourche des doigts en une inclinaison songeuse. Devant elle, une table recouverte d’une nappe rouge Sang, ses rabats pliés en direction d’un invisible sol. Nous avons pris soin de décrire au plus près de l’image, de n’y introduire nul motif subjectif qui aurait pu en pervertir le sens. Pour autant, sommes-nous satisfaits de ce qui se montre sous la terne épiphanie d’un fragment mondain sans relief ni couture, un simple constant de ce-qui-vient-à-l’encontre ? Et, si nous avons pris soin de relier les derniers mots à l’aune de tirets, loin d’être pure gratuité, ce geste graphique veut indiquer la compacité de ce réel, sa face obstinée, sa volonté de tenir en réserve, sans doute, quelque signification cachée.

   Car, de ce fameux réel il en est comme de l’iceberg : le visible est de peu d’intérêt, c’est dans l’invisible, sous le miroir de l’eau, que sommeille ce qui a à être vu et, étant vu, mobilise, de facto, la nécessité d’une interprétation. Que cette dernière soit toute personnelle, subjective, fondée en irraison, voici la perspective qu’il faut lui destiner à la manière d’une nécessité interne, une nécessité d’essence.  Le but : faire coïncider sa propre essence, avec celle, somme toute hypothétique (mais peu importe) de l’apparition qui-vient-à-nous avec toute la puissance de son crypté tellurisme. Oui, c’est bien une secousse qu’il faut imprimer à la représentation muette, afin que, de cette succussion, de cet ébranlement, quelque chose de vraisemblable, au moins pour nous-qui-regardons, puisse se dire, ensemencer notre esprit de la levure au gré de laquelle l’amorphe se métamorphosera en énergique, l’inactuel en actuel, l’irréel en réel.

   Ce qui importe, en cette mince herméneutique de l’image, mettre en exergue l’excès qui, toujours, s’y dissimule, faire paraître ce débordement auquel elle aspire, favoriser ce rayonnement de ce qui croît en silence et mérite d’être dévoilé, tout comme la Vérité surgissant, soudain, de ses voiles d’ombre. Donc, présentement, nous est-il demandé de nous focaliser sur certaines zones de la représentation, visage, table, d’en extraire quelque suc possible, d’émettre des hypothèses qui, à l’évidence, ne seront reconnues et validées que par nous qui écrivons et, écrivant, prenons le « parti des choses » de telle manière qu’un Autre porterait au jour, sous des couleurs inévitablement différentes, peut-être totalement opposées. Il est au pouvoir de notre conscience, en son horizon de pure constitution d’un monde-pour-nous, de décréter un nombre infini d’esquisses qui, en toute objectivité, n’auraient de valeur que leur singulière désocclusion de ce-qui-fait-face et nous intime l’ordre d’en forer, autant que faire se peut, le derme compact, incompréhensible au premier abord. Il en est toujours ainsi, de toute nouvelle vérité se montrant en sa pure ingénuité, qu’elle ne nous propose qu’un visage de naturelle innocence, parfois même de simple puérilité avec lequel, cependant, il nous faut composer, tâchant de trouver du sens là où, pour nous, il s’atteste en cette façon dont nous ne saurions contrarier la venue.

    Dès l’instant de l’agrandissement de l’image, cette belle et inattendue surrection du visage, nous prenons conscience d’une dimension qui nous avait échappé. C’est bien l’énigme du visage qui nous interpelle et nous met en demeure d’en happer, comme au vol, quelque bribe nous informant, aussi bien sur l’étrangeté de toute Altérité et, partant de la nôtre. De la nôtre puisque, de façon corrélative, toujours sommes-nous un Autre pour Celui, Celle qui nous rencontrent, dans l’étonnement, bien évidemment au motif que

 

toute jonction de deux Êtres,

ne saurait être que déflagration,

onde se propageant à l’infini

avec ses intimes modulations,

ses inouïes réverbérations,

ses phénomènes d’échos

purement imprévisibles.

 

Être, entre autre considération,

c’est rencontrer :

rencontrer l’Autre ;

se rencontrer Soi

 

   puisque, si nous sommes attentifs aux fins tropismes de notre exister, parfois, sinon toujours, sommes-nous un Autre-pour-nous,

 

tellement de zones dissimulées en nous,

tellement de districts inconnus en nous,

tellement de projets en nous,

disparus de notre horizon.

 

Nous sommes, indéniablement

des Explorateurs de l’Infini !

 

Elle, face à Soi, face au Rien

Mais il devient urgent, pour nous, que nous donnions sens à ce visage dont, il y a encore un instant, nous ignorions la trace, simple possibilité d’être au large de qui-nous-sommes, simple ris de vent parmi les incessants et complexes tourbillons du Noroit et autres Tramontanes. Un détail, somme toute, qui ne nous aurait nullement inquiétés, fixés que nous sommes sur notre intime trajet existentiel.

 

Ce visage, c’est la loi de tout visage,

me saisit au plus vif,

me surprend,

me place en porte-à-faux,

 

lui qui n’est réductible à rien de connu,

lui qui est toute-puissance de l’altérité,

son signe le plus évident, le plus marquant.

 

   Le visage, en lui sinue une empreinte de l’Infini, donc instille en nous cette sublime déchirure dont les bords ne seront jamais suturés. L’Autre ne peut être que l’Autre en son essence, motif pour lequel, toujours il nous échappe, excès d’un sens qui nous devient purement illisible.

 

Nous devrions dire,

si nous n’avions peur de

la force de toute négation : non-sens,

nous devrions dire : néant,

nous devrions dire : sans-fond.

 

L’on voit bien ici combien ce qui,

par rapport à nous est non-Être,

nous installe dans la plus tragique

des incertitudes puisque,

en un évident motif de retournement

de la question, pour tout Autre,

sommes-nous, nous-mêmes, un Néant.

  

   « Elle », que nous avons volontairement nommée dans le vague d’un pur pronom, dans l’anonymat le plus complet, comment tracer une esquisse de qui-elle-est sans dessiner une esthétique du vide qui ne profère plus rien de compréhensible ? Il faut tâcher, car se refuser à nommer, reviendrait à créer une manière d’ontologie négative dont, nous-mêmes, nous ne pourrions nous relever. Sur fond blanc Livide, sur fond blanc Ivoire, se précise, mais dans l’indistinction, mais dans le tremblement, une forme possiblement humaine, possiblement féminine. Nous pourrions facilement l’énoncer sous les pointillés d’un morse, sous les étrangetés de quelque hiéroglyphe, sous les signes baroques de langues très anciennes, dont ne viendraient plus jusqu’à nous que quelques bizarres résonances, quelques échos affaiblis, quelque mutique parole au destin contrarié.

 

Les cheveux, mais s’agit-il vraiment de cheveux,

cette boule laineuse noire à l’approximative venue ?

Le front, les joues, le nez, mais s’agit-il de ceci,

en cet aspect de pâte plâtreuse,

on dirait une terre ancienne patinée

par la longue patience du temps ?

Les yeux, mais est-ce des yeux,

ces deux franges noires pareilles

à des abdomens d’insectes ?

La main, est-ce une main

cette griffe recourbée sur laquelle,

comme pour un ultime sacrifice,

le visage est posé en attente de succomber ?

 

    Certes un détail a été mis de côté, confié au sourd bitume de la chevelure, est-ce une fleur, mais alors une fleur de sang qui ne parviendrait à nulle éclosion ? Voyez-vous, ici, tout sombre dans les fosses du drame sans possibilité aucune de retour à un réel supportable.

  

Elle, face à Soi, face au Rien

Et puisque le sentiment qui nous étreint au terme de ce parcours labyrinthique n’est rien moins qu’attristé ; puisque, par simple association d’idées, la possible fleur rouge se donne en direction de cet autre rouge sombre de la nappe, n’y aurait-il possibilité d’oser une interprétation, certes n’allant nullement de soi,

 

une simple vision symbolique

de cette nappe en tant

que figure du destin d’Elle ?

 

   Un destin visiblement contrarié, un destin ne charriant que des « nappes » de sang, un sang obscur ayant parcouru la totalité du territoire « d’Elle » sans y trouver quelque repos, terrible stagnation, devant qui-elle-est, ou plutôt qui-elle-n’est-pas. Comme si ce rouge touché de nuit, ce rouge Falun, ce Bordeaux, ces teintes virant à Grenat, si ces rouges donc signaient la pure perte « d’Elle », lui ôtant jusqu’à son étique Prénom-Pronom. Ne pourrait-on lire ceci dans cet événement sur le point de se conclure ? Ou bien est-ce nous que le non-sens affecte au prix de notre possible disparition ? Tout semble sur un tel point de bascule, comme au bord d’un vertigineux précipice.

 

Interprétant ainsi,

avec cette visible inclination

au tragique,

ne sommes-nous pas,

nous-mêmes,

sur la dernière lèvre

avant l’abîme ?

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 09:28
Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Rochelongue

« La plage aux coquillages »

 

Photographie et suivantes : Hervé Baïs

 

***

 

   Nous commencerons sur le mode ludique, lequel, nous l’espérons, ne manquera d’être, aussi, méditatif. « Effeuiller la marguerite » sera notre point de départ sous la visée d’une légère modification de sa ritournelle. Parlant de l’Aimée, comme nous parlerions d’une œuvre d’art, de littérature, de philosophie, d’une image photographique, nous fredonnerons l’air bien connu :

 

« je l'aime, un peu, beaucoup,

passionnément, à la folie,

plus que tout, pas du tout »,

 

   chaque pétale de la marguerite correspondant à une stance de la vérité nécessairement relative au motif que cette vérité ne se donne qu’en tant qu’infiniment variable selon la saison, la lumière du jour, le temps qu’il fait et qui passe, l’inclination de notre âme, l’humeur de l’instant et le hasard des rencontres. On aura compris le généreux empan d’indécision manifeste que constitue le jugement quant à une œuvre visée nécessairement subjectivement, laquelle oeuvre, en l’aura diffuse qu’elle émet, se montre sous quantité d’esquisses fluctuantes, déployant tantôt telle faible lueur, tantôt ce vif éclat s’enfonçant au plus vif de nos yeux, partant, de nos intimes sentiments.

 

       Si, dès ici, nous mettons en relation ces deux belles photographies en noir et blanc aujourd’hui proposées par Hervé Baïs, nul ne manquera de saisir, en arrière-fond de son regard, et surtout au travers du motif de son audition, cette petite musique murmurant, en une manière de facétie, les grains de cette litanie lexicale passant, par degrés successifs, du « peu » à la « folie », s’abandonnant un instant au feu de « la passion ».

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

 

L’image de gauche est sous-titrée « Rochelongue - La plage aux coquillages » ;

celle de droite « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

   En réalité, des « coquillages » à « Fleur de sel », toute la gamme des émotions esthétiques, toute la complexité de la saisie du réel lorsqu’il se manifeste avec une si évidente générosité. L’itinéraire interprétatif que nous proposons ici, dont tout le monde s’attend qu’il soit entièrement esthétique (une position par rapport à la beauté), nous l’infléchirons davantage dans le sens d’une présence à Soi de ces deux paysages qui, à notre sens, présentent des valeurs différentes quant à leur essence. Présence à soi du paysage en lequel s’enchâsse, d’une manière intimement co-existentielle, notre Soi, cette pure nécessité d’être face aux choses du monde en leurs plurielles manifestations. Le titre de l’article « Du dispersé à l’Uniment rassemblé » laisse déjà nettement transparaître l’intention fondatrice de ce texte qui mettra

 

en une sorte d’opposition formelle,

le Multiple

et l’Unique.

 

    Quiconque aura suivi nos méditations sur les photographies d’Hervé Baïs ne sera nullement étonné, ce thème est redondant avec une belle insistance tout au long de nos commentaires.

  

   Mais il faut voir en quoi Multiple et Unité nous rencontrent selon des manières divergentes, lesquelles, à l’évidence, ne peuvent que s’imprimer avec de notables distinctions en ce qui concerne notre propre ressenti, notre vécu intérieur, notre singulière sensibilité.

 

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Commençons par l’évocation de « Rochelongue - La plage aux coquillages »

 

   Au premier plan, le sol est complexe, constitué de possibles graviers noirs et blancs sur lesquels s’enlève le bel éventail d’une coquille Saint-Jacques (mise en scène du Photographe ou bien simple résultat d’un flux joueur ?), de graviers donc mêlés aux brisures multiples des pectens et autres bivalves. Impression simplement chaotique comme si, encore, la Nature cherchait le chiffre de son organisation. Puis, dans le prolongement de cette originelle confusion, le vaste tapis blanc écumeux d’une eau pareille à la consistance de légers cumulus. Cette plaine neigeuse est parsemée d’une jonchée de tufs gris, pierres ponces volcaniques tout droit venues du Mont Saint-Loup tout proche. Ce rythme noir joue avec les gris atténués, le blanc cendré, à peine la touche d’une fugue sur la ligne incertaine du jour.

   Puis, vers l’horizon, une lanière de lumière blanche, peut-être l’effet de quelque natif rayon de soleil ? Au-dessus, le ciel est une zone anthracite indistincte où se perdent, on l’imagine, les fines voilures blanches des goélands et des mouettes. Ce paysage est saisissant, fascinant comme le serait un paysage lunaire, nullement en sa face visible, mais plutôt sur son revers, cette face que nul ne peut apercevoir depuis notre lointaine Terre. Pour terminer, il nous viendrait la tentation de dissocier le beau nom de « Rochelongue », de le scinder en deux parties « Roches », « Longues » afin de demeurer fidèle à l’esprit protéiforme qui émerge du constat photographique : un réel morcelé, fragmenté en voie d’accomplissement, infini si l’on peut dire.

  

Et maintenant, « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

    Quiconque aura lu jusqu’ici s’apercevra immédiatement que cette image est de l’ordre du pur contraste par rapport à la précédente, laquelle était touchée d’éparpillement et de nuit, alors que celle que nous observons ici en est la forme antonyme : pur luxe d’un jour uni parvenu à l’acmé, au zénith de son être. Ce qui, d’abord vient à nous, cette manière de doux renflement gris que constitue le rivage. Puis, d’une façon évidente, à la manière d’une soie tissée par un habile Artisan, le dépliement sans heurt d’un drapé qui paraît touché de l’intérieur par la grâce de quelque baume producteur d’une intime joie.

   Certes, il y a, dans le développement de l’onde, des glissements d’une zone à une autre, mais d’infimes variations,

 

lumière d’aube,

puis lumière aurorale,

puis lumière native,

 

   à peine levées, on dirait l’émergence à la vie d’une insouciance d’enfant, pur émerveillement face à ce-qui-paraît sur le mode assemblé de ce qui est sûr de soi, de ce qui ouvre son chemin dans l’heureuse certitude que la voie est bonne, que la voie est la seule qui, du Soi révélé conduise à cet autre Soi, le Soi-du-Monde, deux Soi en partage ou, plutôt en alliance, en affinité, en intime liaison.  

   

   Que l’on soit Photographe ou bien simple Observateur de l’image, en Soi cela diffuse, cela rayonne, cela se donne à la façon du chant des étoiles sur la lisière attentive du jour qui bourgeonne et rêve de s’éployer dans la douceur et le silence. Nous n’avons encore rien dit du Ciel et, pourtant, nous avons tout dit au motif que l’unitif est sa parole essentielle comme l’est celle de l’onde, cette efflorescence qui est plus « essence » que « fleur » en sa corolle  entièrement et définitivement déterminée. Ce qui est beau, ceci : ce signe avant-coureur des Choses qui est leur liberté même. Tout, ici, est encore possible : le retour à la matière méditative du rêve, le flottement infini dans le médium souple de l’imaginaire, l’à-peine venue sur la lèvre ourlée, disponible du Monde.  

   Et ce qui se place au foyer de l’image, lui donne sens et direction, cette sorte de cétacé libre de lui, on pense irrésistiblement aux bonds joyeux, facétieux d’un dauphin se confondant avec l’élément même dont il est issu, sa « Haute Note Grise » (pour paraphraser l’obsession unique de Van Gogh avec sa « Haute Note Jaune »), cette façon de ne plus faire qu’un avec ce qui accueille, d’effacer la division, de gommer les différences, de faire de l’Objet et du Sujet, (ces farouches et traditionnelles

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

   oppositions), cette subtile alliance, cette passion commune, cette jonction insécable, toutes conditions réunies afin que l’Idée deviennent forme accomplie, ici, au milieu de l’onde propice, sous ce ciel infiniment généreux, sous l’horizon aimable d’un bord à l’autre de la Terre, d’un bord à l’autre de l’âme en son effusive félicité.

  

   Si, dans le motif précédent, « Plage aux coquillages », nous proposions de ramener le titre aux deux mots séparés de « Roches », et de « Longues », marquant en ceci l’action séparatrice du divers, cette infinie distance entre les choses, nous sentons bien ici, sous  la diffusion unitaire de la clarté, sous son empreinte diaphane, que le mot « Rochelongue », non seulement ne saurait être dissocié, mais qu’il est nécessaire de l’envisager s’enlevant de la face des choses avec un seul et même geste, une manière de chorégraphie sans heurts, un genre de giration de Derviche Tourneur dans l’éblouissement blanc de sa vaste et lumineuse corolle. Par opposition à l’infini de « Roches », « Longues », « Rochelongue » connaîtrait les limites exactes de son être, cette sublime centration de ce-qui-est en son point le plus exact, le plus décisif. 

  

   Avons-nous seulement fait le tour de la question, interrogé « Rochelongue » selon les mille façons qu’il conviendrait de mettre en œuvre dans le but d’épuiser l’infinie perspective de sa nature ? Bien évidemment, non, le réel est un abîme en lequel nous ne percevons guère que la croûte de surface, la totalité de son histoire est sédimentée dans les strates d’une fiction qui ne peut que remonter à l’origine des temps. Et maintenant, Ceux, Celles qui parcourent mes méditations, n’auront guère à hésiter sur la couleur du choix qui aura été le mien quant à ces deux images, plaçant en une manière de mesure hauturière « Rochelongue-Fleur-de-Sel », attendu que cette dernière porte en soi, à la manière d’une sublime donation,

 

ce sentiment unitaire beau entre tous :

en lui de l’Intelligible,

en lui du Transcendant.

 

   Certes leur intuition n’aura commis nulle erreur. Cependant, leur point de vue, tout comme le mien, points de vue assurément fondés en raison, suffisent-ils à cerner la notion toujours diffuse de « beauté », à délimiter l’entente singulière que nous entretenons avec telle ou telle œuvre, peinture, sculpture, photographie ?  Nous pensons qu’ici, le temps est venu d’apporter quelque modération aux évidences trop facilement surgies d’une connaissance du réel et des attitudes que nous entretenons à son égard. La question est la suivante : ici, une image est-elle « supérieure » à l’autre, ici, une image s’enlève-t-elle du fond contingent qui serait attribué à « Rochelongue - plage aux coquillages », pour s’exhausser en gloire à la hauteur sublime de « Rochelongue - Fleur de sel » ? Penserions-nous ainsi et nous opposerions d’une façon somme toute gratuite, une sorte d’absolu face à un relatif.

 

Absolu de « Fleur de sel » ;

relatif de « Coquillages ».

 

   Ce point de vue boîte, n’avance que de guingois, touché qu’il est d’une vérité subjective, comme toujours, sujette à caution. La Beauté, l’Un l’attribuera à telle image selon son inclination, que l’Autre destinera à l’image opposée. Une fois encore Pascal vient à notre secours

 

« Plaisante justice qu’une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

 

   Et cette « rivière », entendue sous sa forme métaphorique, c’est bien le jugement que notre propre nature porte sur les choses. Or, chaque nature humaine étant différente en soi, truisme si facile à énoncer, comment ne pas percevoir l’immense marge d’erreur qui obère nos singulières prises de position, prédications et autres discernements ? Ces derniers que nous tenons pour fermes et assurés, cartésiens que nous sommes, répétant après le Philosophe à propos des opinions qui sont les nôtres « comme très vraies et très certaines », alors que, la plupart du temps, elles ne reposent que sur du sable mouvant.

  

   Finalement tout est question de regard, de situation à partir de laquelle nous affirmons telle ou telle chose. Choisir entre deux beautés est la projection sur le divers du sensible d’un évident non-sens. Viendrait-il à l’esprit de quelqu’un

 

de préférer le Ciel à la Terre,

un Cézanne à un Monet,

une cantate de Bach à

 une sonate de Mozart ?

 

   Nous voyons bien que ramenées à l’essentiel, nos intimes projections conceptuelles s’épuiseraient à fournir des justifications vraisemblables, seulement quelque chancelante certitude visant l’objet aimé. « Aimé », oui, car, toujours, il s’agit d’Amour

 

dans le regard visant l’Amante,

visant l’œuvre,

visant la Beauté.

 

   « Viser juste », voici le point névralgique. Et « viser juste » n’est-il pas « viser selon Soi » ? Voyez-vous, le mouvement de la pensée est toujours circulaire, lorsqu’on le juge éloigné, le plus souvent, il n’est que retour à son point de départ. Il y a peu, nous souhaitions une vision universelle portée aux Choses, qu’une subite inversion du regard semble vouloir attribuer, maintenant, au seul Ego en sa solipsiste tournure.

 

Qui, le Juge Suprême :

 

le Soi,

 

le Non-Soi ?

   

   En tant qu’épilogue nous dirons que de « Rochelongue - plage aux coquillages » à « Rochelongue - Fleur de sel », il n’y a nul intervalle. Que s’il y a intervalle, c’est nous-mêmes qui sommes la mesure intervallaire, les émetteurs de la césure, les producteurs du hiatus. Il y a nécessairement égalité d’une image à l’autre, d’une « image l’autre » devrions-nous dire afin d’ôter cette préposition qui crée de l’écart, de la différence. Le réel, lui, qu’il soit Paysage, qu’il soit Photographie n’installe nulle coupure, nulle déchirure en qui-il-est. En-qui-il-est, il est totalisation, il est unité, tout comme nous-les-Hommes, qui en sommes les vivants miroirs. C’est bien notre naturelle complexion narcissique qui nous fait voir, en l’onde qui nous fait face, cette apparence, ce mirage, cette illusion, alors que réellement incarnés nous ne pouvons douter du fait que nous existons, il est vrai, au risque de l’erreur.  « Rochelongue », ramené à son ultime point de chute : une géologie à la mémoire diluvienne dont le sens se confond et se perd à même son énonciation. De même, lorsque nous sommes-nous-mêmes nommés selon tel ou tel prénom qui nous détermine pour la vie, nous en percevons la nécessité alors que l’origine en demeure mystérieuse.

 

Et la Beauté est ce Mystère.

 

Et la Beauté est cet Inaccessible.

 

 

 

 

 

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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 08:53
ONIRIA

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Oniria », parfois un genre d’étonnement naît d’un titre, d’un mot qui semblent contenir en eux la vibration d’une énigme. Nul dictionnaire ne comportera une entrée vous conduisant à ce nom inventé de toutes pièces. Par simple souci de paronymie, vous trouverez « onirisme » en tant « qu’activité mentale automatique faite de visions et de scènes animées » ; « onirologie » ou étude des rêves ; « oniromancie » ou art divinatoire. Quant à la proxémie de cette forme, vous surprendrez ses affinités avec des notions telles que « fable », « invention », « mensonge », « mythe », « imagination », et pour élargir notre recherche, concluons par cette citation de Bachelard extraite de « Poétique de l’espace » :

  

   « Baudelaire, cette fois tout entier à l'onirisme de la musique, connaît, dit-il, « une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil (...) »     (C’est nous qui soulignons)

  

   De l’assertion bachelardienne nous retiendrons les trois mots suivants « imaginatif », « rêve », « sommeil » dont nous souhaiterions, comme par magie, ou en raison d’une stricte nécessité, qu’ils puissent s’accorder avec l’essence même d’un regard porté sur une œuvre d’art. Il résulte de tout ceci que, par simple hypothèse,

 

l’art serait identique

aux manifestations de l’imaginaire,

aux productions du rêve,

aux glissements éthérés

et inconscients du sommeil

 

   Donc, celle que nous nommons « ONIRIA», ce superbe autoportrait inversé de Léa Ciari, situé dans une manière de brume native, serait la douce et progressive effervescence

 

d’une phantasia,

la dentelle ouvragée d’un songe,

la lente léthargie montant d’une

hibernation nocturne au long cours

 

   « ONIRIA» n’aurait donc de possible équivalence que dans des morphologies distendues du réel, des genres d’anamorphoses dont l’art constituerait la synthèse. Et ceci selon deux modifications essentielles du-Monde-pour-nous,

 

se donnant alors

 

sous le mode du supra-réel (hyperbole du réel)

ou de l’infra-réel (façon de litote qui en dirait peu

 afin d’en apercevoir beaucoup).

 

   L’Artiste Léa Ciari a, de longue date, choisi (est-ce un choix, est-ce une détermination qui outrepasseraient les limites de la volonté ?), de donner lieu et temps à cette dimension de l’infra-réel visible tout au long de son œuvre. Cet infra-réel, en tant que mode de description de ce-qui-se-présente, suppose qu’une hyperesthésie soit abandonnée au profit d’une hypoesthésie, laquelle chercherait les motifs de son inspiration sous la ligne du visible, de l’immédiatement préhensible.

  

   De cette inclination qui est entièrement contenue dans la singularité d’un mouvement pathique, d’un « tropisme » de l’âme (voir Nathalie Sarraute), de cette vision médiatrice du réel émerge, comme à la surface nébuleuse d’un étang,  

 

ce sentiment

d’incertitude,

de flottement,

d’oscillation,

de vacillation,

 

  toutes manifestations  égales à ces ambiances d’automne participant, tout à la fois, d’un été finissant (le passé), d’un hiver naissant (le futur) dont un point fixe (le présent) serait l’évanescente figure car jamais lui, le présent, ne fait halte, lui dont l’être est toujours repris par son intime métamorphose. Nous pourrions simplement condenser le geste artistique de Léa sous

 

la formule synthétique

de « vertige »,

 

    comme si ses Personnages, à commencer par qui-Elle-est, se situaient dans l’œil d’un cyclone cependant bienveillant, dont l’essentiel procès consisterait à placer le réel à distance, ce qui aurait pour naturel effet de le recentrer, de le ressentir ce réel, en Soi, à la manière d’une source fondatrice de ces « impressions heureuses » dont parle Bachelard à propos de Baudelaire.

  

ONIRIA

    Nous ne voulons pour preuve que cette image de la Personne de l’Artiste démultipliée en de multiples sosies chorégraphiques, comme si ce genre de dissociation, de fragmentation, d’éparpillement, devaient participer à cette impression de tournis, d’enivrement en lesquels nous pourrions facilement projeter la figure des Derviches Tourneurs. Eux qui, au sein de la giration de leurs corolles blanches, jettent au loin de qui-ils-sont, toute mesure exotérique du Monde en tant qu’étranger,

 

fondant ésotériquement ce monde intérieur

 

   comme objet du culte soufi. « Samā‘ », mystique danse rituelle, tournoiement de toupie, mouvement de déréalisation de la matière, transfiguration en une spiritualité se confondant avec l’ellipse même de la danse, cette manifestation négative de ce qui tombe sous le sens, de ce qui, de leur point de vue, n’est que le Théâtre infini des Illusions. Il y a une grande beauté à énoncer ceci, ce trouble intérieur, cette irisation spéculaire sous la forme toujours recommencée du cercle qui n’est nullement sans nous faire penser au cercle herméneutique des Linguistes et autres Philosophes qui, sans cesse, girent autour de l’objet de leur quête, une signification appelant une autre signification, appelant une autre signification… L’Illimité en tant qu’Illimité, l’Illimité en son essence la plus pure.

 

   Poursuivons notre investigation « vertigineuse » sur une autre œuvre de ténébreuse facture.

ONIRIA

   Ici, le réel, encagé, grillagé, est ramené à la figure spectrale d’un Être quasi « inexistentiel », d’un Être ayant franchi les limites de notre compréhension, ombre, simulacre, farfadet faisant ses étranges circonvolutions au large de qui-nous-sommes, tout comme les œuvres d’art, parfois nous surprennent, nous arrachent à notre Être pour nous jeter dans des manières d’hallucinations dont, toujours, il est bien difficile de revenir. Le « Sujet », de vague appellation, paraît à la façon d’une Repentante, d’une Pénitente placée derrière le quadrillage d’un confessionnal, soumettant son âme à une étonnante radiographie d’un Directeur de conscience invisible et, de ce fait, craint, redouté. Ici, nous vient, par une étrange association d’idées, le titre « Vertigo » :

 

« mouvement de rotation,

tournoiement ;

vertige,

étourdissement »

 

   Nous n'en saurons pas plus, ni du Sujet lui-même pris dans les mailles complexes d’une inextricable situation, ni du Vis-à-vis à l’origine de son trouble. En quelque façon, Léa Ciari, tel Hitchcock dans « Sueurs froides » (traduction de « Vertigo »), est passée maître dans l’art d’installer une énigme labyrinthique que nul ne pourrait rencontrer qu’au risque de se perdre.

 

Prolongements et échos picturaux de la manière Léa Ciari

 

   Turner - « Lever de soleil avec monstres marins »

 

   Ce qu’il est d’ordinaire convenu de nommer « Marine » en peinture, reçoit ici un traitement radical, si bien que, ni le Soleil ne paraît, ni les Monstres ne nous présentent leur hideuse anatomie. Le sujet de cette peinture, bien plutôt que d’être une simple et fidèle annotation du réel en est une pure défiguration. Le sujet, à proprement parler, c’est l’écho, c’est la

 

ONIRIA

Lever de soleil avec monstres marins

 

réverbération, c’est le poudroiement de la lumière sous les coups de boutoir desquelles le médium artistique s’efface, ne laissant place à nulle abstraction (ce serait une erreur de le croire), seulement à cette étonnante vision infra-réelle dont nous sommes les inconditionnels Chercheurs.

 

    Claude Monet - « Les Nymphéas » - 1903

ONIRIA

   Identique souci chez Monet de substituer à l’exactitude de la vue, ce fourmillement des choses si près d’un reniement du concret. N’oublions pas que Monet, à cette période, est affecté d’une cataracte invalidante, son œil droit étant devenu quasiment aveugle. Aussi pouvons-nous dire de ces « Nymphéas » qu’ils sont une projection, sur la toile, d’une dimension aveuglante du réel.  L’eau n’est eau qu’à être hallucinée tel cet élément vibratile toujours en avant ou en arrière de qui-il-est, cette infinie mouvementation dont l’onde est la figuration la plus instable qui soit. Quant au végétal, quant aux célèbres nymphéas (leur beau nom est déjà énigme, est déjà invite à la souplesse imaginative), les nymphéas donc ne se disent nullement sous la forme d’un énoncé clair et limpide, ils font plutôt parution sur le mode du ruissellement, de l’égouttement, de la brume native présidant au surgissement de tous les matins du Monde, ces manières de floculations encore chargées des fragrances nocturnes. Tout, ici, concourt savamment à égarer les dispositions optiques des Regardeurs, et le paysage aquatique, loin d’être la reproduction exacte et photographique des choses n’en est qu’une vague pastellisation, une suite de touches aquarellées (évidemment !), un lavis (évidence derechef), une source à elle-même sa propre profération, comme si les Hommes étaient portés au plus loin de ceci même qui, ici, fait figure, seule condition d’une auto-donation des fleurs en leur être même. Cette peinture est tout de même suffisamment admirable pour qu’elle n’ait nul besoin d’un plus long commentaire.

 

   Marc Rothko - « Number 12 »

 

   « Number 12 », titre évoquant la présence presqu’inaperçue dans la liste d’une infinie numération, d’une œuvre pouvant, en toute tranquillité se fondre dans l’ensemble de ses co-figurations, sans faire tache, sans émettre de bruit, un réel amené dans la plus grande des humilités qui se puisse imaginer.

 

ONIRIA

 

Number 12

 

 

  C’est peut-être avec l’œuvre de Marc Rothko « Number 12 », que l’infra-réel atteint sa plus grande dimension expressive. Comme dans le pur événement spectral de l’Image-titre de Léa, comme dans la circularité estompée de sa Chorégraphie, comme dans l’épiphanie biffée de la « Pénitente », tout ici se fond et se confond dans un genre de camaïeu diapré, iridescent, opalin, cette diaprure installant une perception si floue, que nul sémantème ne semble pouvoir y être identifié. Régime confusionnel où ne se donne plus nul objet, seulement surgissement du pathos humain universel, lequel ne peut faire face, en dernier ressort,

 

qu’à ce frisson,

à ce tournis,

à cet enivrement

qui sont consubstantiels

à la « dette » de vivre

 

   Progressivement, au cours de sa carrière de Peintre, Rothko est passé maître dans l’art de l’évocation, qu’aussi bien nous pourrions nommer de la « dissimulation ». Chaque couleur, selon la technique du glacis, recouvre la couleur précédente, ne l’annulant nullement cependant, laissant tout juste paraître le flou calculé d’une nuance, travail méticuleux d’Archéologue laissant percevoir, au travers des strates successives de son travail, la genèse à l’œuvre dans chaque geste, une extrême minutie, une radicale attention à déconstruire ce qui aurait pu l’être, ce réel en sa trop visible incarnation dont il faut à tout prix réduire la prétention à paraître. Juste un effleurement, juste une caresse afin que le subjectile lissé telle la peau de l’Amante se revête des frissons sans lesquels, ni l’Amour, ni l’Art ne peuvent avoir lieu.

 

Prolongements et écho poétique de la manière Léa Ciari

 

   Si le motif de la peinture en ses esquisses les plus remarquables, Turner, Monet, Rothko, semble être un passage obligé, rien ne serait totalement réalisé qui ferait l’économie du geste poétique, geste lui aussi infra-réel, notamment dans l’œuvre poétique d’André du Bouchet. Nous citons ci-dessous un extrait tiré de l’ouvrage de Michel Collot, « André du Bouchet : une écriture en marche » :

 

   « L’une des modalités de cette adhésion toute physique au dehors est une certaine façon de regarder le monde. Il ne s’agit pas d’une distinction claire et distincte ; mais de se ‘’servir des yeux des choses’’, afin de voir ‘’hors de l’homme’’. La vision poétique rejoint le niveau élémentaire de la sensation, qui ne livre du monde qu’une présence indifférenciée (« un grand objet où je sors ») ; vision « myope », qui s’apparente au toucher, à la limite de l’aveuglement : ‘’paume aveugle, je copie la terre, la sensation’’. »

                                                                                    

                                                                                                (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaire - Ce superbe écrit pourrait se donner en tant que synthèse des travaux des Grands Peintres cités plus haut, s’appliquer aussi à la tâche de représentation singulière poursuivie par Léa Ciari. Le « clair et distinct » cartésien est délaissé au profit de cette vision « myope », si proche d’un aveuglement du corps, si près d’une illumination de l’esprit, d’une phosphorescence de l’âme. Car voir le réel et tâcher de le peindre (le réel est toujours en question, y compris dans les toiles les plus abstraites au motif qu’il est adhérent à l’Humaine Condition comme son signe le plus élémentaire), le peindre donc, ce réel, ne veut nullement dire s’en remettre à une simple tâche mimétique dont la ressemblance avec le modèle serait le parangon à convoquer en toute circonstance.

   Bien loin de ceci, plus la distance est grande vis-à-vis de cette adhérence au motif matériel, plus artistique se définit l’œuvre qui n’en définit les contours qu’au titre d’une « infidélité » manifeste. Car dire la terre de l’œuvre, c’est dans la pure manifestation de la sensation, cet antéprédicatif qui précède toute venue à la visibilité, qui anticipe toute hypothèse noétique, toute aventure de la pensée, c’est dans cet antéprédicatif nécessairement infra-réel que réside l’attitude la plus performatrice de ce qui est à montrer, destin apophantique de tout ce qui fait figure et vient à nous dans la belle grâce d’être.

  

Paradoxe de l’art

dont la monstration s’affilie

à la condition étrange

 

de l’aveuglement,

du trouble de la vision,

du tremblement ontologique,

de l’irisation métaphysique.

 

   C’est dans ce genre de vertige d’astigmate que se construisent les plus grandes et les plus belles œuvres, les exemples cités plus haut en témoignent avec éloquence.  

 

    Alors, comment ne pas donner le dernier mot au Poète dont le destin est d’être Visionnaire, songeons aux mots pleins de lumière (« Les Illuminations »), dans la Lettre de Rimbaud à Paul Demeny :

 

« Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné

dérèglement de tous les sens. […]

Il épuise en lui tous les poisons

pour n’en garder que les quintessences. »

 

(C’est nous qui soulignons)

 

Donc voyons André du Bouchet dans « Dehors »

 

 

« Trop de simplicité fait peur. Quand les mots collent

                                  de trop près à la réalité, ils font peur.

 

Je voudrais que les mots fassent peur

                         qu’ils deviennent un

                                             gouffre. »

 

 

  C’est cet ultime mot « gouffre » qui signera l’épilogue de cet article. « Gouffre » cet autre mot pour l’infra-réel, l’antéprédicatif au-delà de toute tentative d’annexion, il est trop loin, il est trop flou, il se perd dans les brumes du temps. « Gouffre » nous convoque immédiatement auprès d’Henri Michaux dans « Connaissance par les gouffres » dont la quatrième de couverture nous dit :

  

   « Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets mêmes, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice. »

 

  Lisant ceci, nous nous abîmons (au sens propre de se « jeter dans l’abîme ») dans cet étrange réel privé de sa « masse », de sa « raideur », nous en touchons le fond, tutoyons cet infra-réel qui serait comme son premier mot, espérant de ceci,

 

l’action de la mescaline,

la clarté de l’œuvre,

la fulgurance du Poème,

 

   atteindre ce supra-réel, cette « quintessence » dont nous parle l’Auteur du « Bateau ivre », cette « mobilité transformatrice », tout juste citée, comme si, de l’ivresse des grands fonds, une possibilité nous était ouverte de connaître l’exhaussement d’une transcendance, ce « hors-de-nous » que nous voudrions « en-nous », s’en défendît-on avec une rare énergie.

  

Notre existence nécessairement agitée,

sollicitée de Charybde en Scylla, n’a de cesse

 

d’ouvrir et de combler des gouffres,

de créer du sens sur du non-sens.

 

Passivité, léthargie,

amorphe du non-sens,

illisibilité de l’infra-verbal

 

que vient effacer, parfois,

 

l’amorce d’un sens,

activité, création,

 peinture, poème,

lisibilité d’un supra-réel

dont nous sentons la présence,

dont nous espérons

qu’il métamorphosera

notre ténébreuse Nuit

 en un Jour radieux.

 

Mais qui donc pourrait s’inscrire

en faux contre ceci ?

 

Un grand merci à Léa Ciari

de placer tout au bout de ses brosses

de si insistantes et passionnantes

questions !

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2025 3 19 /11 /novembre /2025 08:44
« Lady-Night »

« Lady-Night »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Lady-Night » que nous traduirons par « Mademoiselle-Nuit », combien ce titre est généreux, combien il est inspiré. Citant « Mademoiselle », il la pose dans une manière de virginité originaire : elle vient à Soi dans la plus grande des simplicités, elle-en-tant-qu’elle-est en son essence la plus subtile, une éclaircie, une embrasure. Mais en son essence, elle est aussi « Nuit », elle est ombre, nocturne effacement des choses, retrait de Soi en cette marge d’inconnaissance dont elle voudrait percer le secret, percer dans sa stricte monade, une fenêtre, une porte ouvertes sur le Monde, à commencer par le sien propre.

 

Elle est Nocturne en quête de Visibilité.

Elle est Nocturne à ne faire paraître que le Soi.

Elle est Nocturne dans le souhait

qu’une clairière fasse irruption,

dessine en elle les ellipses multiples du sens,

se donne en tant que lisière à partir de laquelle

imprimer les premiers mots

de son étrange et singulière fiction.

  

   Elle nous surprend au sens propre, au sens étymologique de « prendre, saisir, s'emparer de », c’est-à-dire qu’elle enroule, tout autour de notre Être, les lianes invisibles en lesquelles notre aliénation se donnera sous la figure de la  réserve patiente mais obligée, de l’étrange vassalité à qui-n’est-nullement-Soi, cette Forme Étrangère captatrice de notre conscience, la remettant en cette zone confuse de l’inconscient où, longtemps, elle végétera, n’attendant qu’une improbable libération : notre Soi, quoiqu’en nous, est aussi le résultat de ce regard adverse qui le fascine et le tient sous l’empire du tout autre, du différent, du surgissant, si ce n’est du « différend », du polémos, du combat  à toujours livrer afin de demeurer une coudée au-dessus de la ligne de flottaison de l’exister.

   Mais c’est d’abord sur elle « Lady-Night » que nous méditons, peut-être au prix de notre égarement, de notre folie. Ce qui fait immédiatement évidence, qui saute aux yeux avec la radicalité d’une vérité, ce visage scindé en deux parties, cette épiphanie tirée au trait inflexible d’une schize, comme si une parution annulait l’autre, comme si une négation venait abraser une affirmation. Étrange hémi-visibilité qui nous place, tout à la fois, dans une manière de sidération face à l’Énigme, tout à la fois nous renvoie à notre propre image inversée munie de l’étrange pouvoir de nous faire rétrocéder en des temps et des lieux de consistance floue, genre de fondement racinaire dont nous aurions fait notre oubli en des sépulcres de fuligineuse tournure. On aura beau justifier cette demi-épiphanie au motif de la représentation de la chevelure s’écoulant le long du visage, rien ne fera sens que ce qui, inconsciemment contenu dans la représentation, possède de plus profondes et inquiétantes sources.

« Lady-Night »

   Afin d’aller plus avant, il faut risquer quelque interprétation symbolique dont la nouveauté, nous l’affirmons, pourra surprendre. Le côté droit du visage, (« à droite », pour nous les Voyeurs), présente l’aspect de ces masques rituels africains qui sont tout sauf anodins. De leur fonction liturgique essentielle nous retiendrons leur puissance d’hallucination, leur statut d’actualisation du Mythe de la Création, leur évocation de la figure des Ancêtres, du thème du Sacré, leur convocation des Esprits de Ceux et Celles qui ont rejoint le sombre territoire de l’Invisible. Énumérant « Mythe », « Ancêtres », « Sacré »« Esprits », « Invisible », nous traçons le domaine de ce qui, indicible, ressort du registre singulier des Archétypes de l’Inconscient, de ce qui, ne s’annonçant que sous les traits de l’allégorie, de l’obscurité, de l’irrévélé, des arcanes, des ténèbres, de l’ésotérisme, ne peut que renvoyer de facto l’exotérique aux oubliettes, la connaissance à la pure inconnaissance, le savoir au non-savoir fondamental. C’est bien ceci, cette incisive coupure ontologique, que nous repérons dans cette œuvre encore une fois « métaphysique » au plus haut point car la pensée directrice s’y organise autour de cette confrontation

 

de l’Ombre et de la Lumière,

de l’Inconscient et du Conscient,

de la Physique et, précisément, de son « Méta »,

 

    comme si le tout de l’exister se résumait à cette haute et verticale dialectique dont, du reste, nul n’échappe, ni les Forts, ni les Faibles, loi universelle ne faisant nullement le tri, ne séparant nullement « le bon grain de l’ivraie ».

 

Ce qui, dans cet impénétrable, indéchiffrable,

 indéfinissable portrait (toute la liste des « in » privatifs

pourrait lui convenir) nous saisit au plus vif de notre Être,

cette visualisation de l’apparition-disparition,

cette grammaire de l’acquiescement  et de l’objection,

ce spectacle de la scène et des coulisses,

cette ambiguë métaphore d’une amphore antique

(cet ovale du visage)

dont une moitié délivrerait ses secrets,

que l’autre moitié reprendrait en son sein,

ce sourd hiatus des choses reconduisant

le Tout en sa Partie la plus infinitésimale,

 

   tout ceci émet cet étrangement clignotement d’une Présence/Absence nous reconduisant dans les étroites fosses carolines de notre Condition. Dès ici, nous faut-il avoir recours à la mise en lumière d’une « topophanie », un ou des lieux rendus visibles, dans le but de nous introduire là où boîte l’articulation de sites opposés par essence, le Manifeste, le Caché, là où, aussi bien le portrait de « Lady-Night » que le nôtre, quelque chose gauchit, quelque chose connaît l’intime déchirure, le pli, le dépli, le repli selon lesquels  les tensions existentielles résistent, nous mettant en demeure d’en saisir, sinon l’entièreté, tout au moins le début d’une explication.

 

Chercher à comprendre n’est jamais

qu’assembler les deux bords

de la déchirure,

 

   travail minutieux de Scribe accolant, dans le clair-obscur de sa cellule, les fragments épars d’un ancien palimpseste contenant, en ses lignes flexueuses, la Totalité d’un Savoir dispersé par l’insouciance des Hommes.

 

Notre cheminement interprétatif suivra l’inflexion suivante :

 

saisir la partie droite du visage,

la partie éclairée, tel son Orient.

Saisir (« in-saisir » devrait-on dire)

la partie gauche,

la partie sombre,

tel son versant Hespérique,

Occidental.

 

« Lady-Night »

Donc, à droite est l’Orient en sa lumière levante, commise à éclairer la conscience des Hommes, à leur éviter de se fourvoyer en des zones de toujours possible erreur, à les guider sur un lumineux chemin bordé des lueurs constitutives d’un Être droit, fulgurance d’une éthique, phosphorescence d’une esthétique, rayon clair d’un regard porté sur la justesse des choses.

   Donc, à gauche est l’Occident, le versant hespérique, lequel signe l’entrée des Hommes dans la vaste mare nocturne où leurs rêves les plus étranges, les plus fous, les livrent, pieds et poings liés, aux actes les plus délictueux qui soient.  L’Inconscient est une bête sauvage dès l’instant où, débarrassé de son licol, il ne trouve plus rien qui s’oppose à sa puissance, à sa force exploratrice des catacombes, des oubliettes, des sombres fosses du Mal, fomentant en secret de si funestes desseins que quiconque en serait conscient mettrait sa vie gravement en péril.

   Écrivant ici le fatidique paysage du nuitamment advenu, est-ce notre vision personnelle des choses qui s’obombre de suie, est-ce la description, au tragique, de « Lady-Night », cette manière de Spectre, qui hante les sombres rainures de nos instincts les plus vils ? Car toujours nous sommes en danger de différer d’une existence exacte lorsque, sous la violence de nos pulsions primaires, plus rien ne s’oppose aux attraits de l’irraison, aux fascinations du débordement, de la fougue dionysiaque, au libre cours du fleuve de boue qui coule en nous, dont toujours, il nous faut endiguer le flux impétueux.

  

   Et maintenant, si nous focalisons notre regard sur cette image janusienne à deux faces, que pouvons-nous en conclure synthétiquement si ce n’est que deux grands principes s’y opposent que nous pourrions ramener à ce paradigme de l’exister traversé par deux courants contraires, deux pôles aimantés qui se repoussent violemment et, pourtant, ne peuvent nullement être dissociés,

 

à savoir le Manque et le Désir

 

   Dialectique essentielle dont tout un chacun ressent la tension interne sans toujours pouvoir en expliquer la trouble origine.

 

Résumons selon l’axiome suivant :

 

Ne pas connaître est Manque

Connaître est Désir

 

   Or, si nous ramenons cette vérité-pour-nous à l’image de « Lady-Night », un Manque nous saisit qui est l’Inconnaissance de-qui-elle-est. Et, corrélativement, un Désir s’empare de nous dans la stricte et impérieuse volonté de la Connaître, de la faire nôtre en quelque sorte. Car ce réel exotérique qui nous fait face, nous le voulons soumis, d’une façon entièrement ésotérique, à notre mouvement interne, à notre géographie singulière, nous le voulons seulement éclairé par le lumignon de notre conscience, certes en veilleuse, mais qui ne tardera guère à s’éployer au motif d’une possession d’un territoire étranger devenu soudain familier. Il était muet, ce territoire, et voici qu’il se met à parler, insufflant au plein de notre être une nouvelle félicité compréhensive, la dimension exaltée d’un sens neuf, originel dont la guise en nous n’est rien moins que fabuleuse. Oui, c’est une fable que notre imaginaire pourra féconder à loisir selon les mille esquisses qu’il lui plaira d’attribuer à ces formes toujours en voie de réaménagement pour-nous, oui, rien-que-pour-nous.   

  

   Dissertant à loisir sur la belle et émouvante mouvementation du Manque et du Désir, nous sentons d’une manière absolument intuitive que nous ne faisons que longer une lisière, cheminer sur une ligne de crête, certes les deux versants de la montagne sont visibles, mais si nous nous focalisons sur la face de lumière de l’Adret (cette métaphore de la Raison), nous ignorons, de facto, la face d’ombre de l’Ubac (cette métaphore de l’Irraison). Or, constitutivement, nous ne pouvons choisir une face au détriment de l’autre, de la même manière que nous ne pouvons ignorer le Jour afin de ne connaître que la Nuit.

 

Nous sommes des êtres bifides,

des êtres en partage à l’inquiétant

et pourtant naturel strabisme :

tout à la fois nous visons le lumineux Désir,

tout à la fois nous visons le ténébreux Manque.

 

Et, comme toujours,

la vérité est ce genre à mi-distance

de l’un, le Désir,

de l’autre, ce Manque.

 

   Comme un brasillement en clair-obscur, une zone médiatrice entre Manque inexaucé et Désir accompli. C’est bien pourquoi il est toujours difficile de se décider pour l’exacte beauté d’une chose, pour la justesse d’une idée, pour la pertinence d’un jugement, tellement nous sommes tirés à hue et à dia

 

en raison même

de cette ligne-frontière

qui divise nos corps,

écartèle notre esprit,

distend notre imaginaire.

 

   Å peine sommes-nous arrimés en pleine mer, à cet écueil flottant dont nous espérons qu’il nous sauvera, que la puissance de flots adverses vient compromettre nos espoirs et nous priver d’une liberté que nous pensions nôtre, alors qu’elle est élémentale, vigoureusement et foncièrement océanique, c’est-à-dire captatrice de qui-nous-sommes, destructrice. Ceci dit notre fragilité originaire.

   Et maintenant, si nous observons la physionomie entière de « Lady-Night », son « portrait en pied », nous prenons conscience du fait que toutes ces propositions théoriques, ces méditations touchées d’une trop évidente allégie aux yeux de Certains, reçoit malgré tout, ici, sa confirmation. Tout ici s’installe dans un régime confusionnel qui toujours hésite à se situer ici plutôt que là.

 

Flottement ambigu du Manque et du Désir,

difficile miscibilité de l’un, le Manque,

en l’autre, le Désir.

 

   Le fond de l’image est rouge sombre, rouge nocturne, à la manière d’un Désir qui rougeoierait en silence, comburé à même sa fureur interne. Un Désir qui serait, en même temps, un Manque, une simple possibilité d’inactualisation, c’est-à-dire un genre de lourde aporie. Annulation de soi du Désir, retour au néant de la jouissance. Et ce demi-visage, cette forme nécessairement

« Lady-Night »

innommée, nullement formulée à l’aune d’un possible sens, pourtant sa luisance de soufre jaune dit sa persistance à voir naître et se confirmer un Désir certes latent, mais Désir tout de même qui couve sous la cendre.  Ce demi-visage alloué à espérer quelque Désir, ne se voit-il biffé par le flux charbonneux de la chevelure, cette violente négation qui se dit Manque, privation, absentement de toute joie. Et l’on pourrait penser ici révolu le procès de la signification dans cette épiphanie définitivement barrée. Mais non, la cape jaune solaire, rutilante, vient ranimer un Désir que l’on croyait éteint pareil à une lave refroidie, eh bien le voici, ce Désir-Phénix renaissant de ses cendres, prêt à prendre son envol, donc à enrayer, négativer, réduire à néant tout ce qui a été péniblement proféré par le signe en croix qui condamnait la Figure Humaine de « Lady-Night », à n’être qu’une hallucination de notre esprit, un genre de rêve éveillé arasé par la violence du jour.

  

   Que reste-t-il à dire maintenant que tout semble avoir été dit ? Peut-être nous reste-t-il le recours à quelque métaphore supposée tracer le visage de l’Être en son éternel clignotement, en cette figure étrange mais si fascinante des formes mobiles, incertaines, flexueuses à la Léonard de Vinci. Évoquer « Lady-Night », son étrange posture campée entre son clair Orient et son sombre Occident, ceci pourrait trouver écho à simplement faire venir à nous l’image de la Forêt pluviale dite « Forêt des nuages ».

« Lady-Night »

Tel le dipterocarpe, l’arbre émergent dont le fût s’exhausse de la canopée, sa touffe sommitale largement étalée serait sa clarté, en quelque sorte sa Vérité, alors que son pied immergé dans les complexités de la mangrove serait sa Non-vérité, son approximation existentielle. Toute réalité abordée en son sens le plus étroit la situerait elle, « Lady-Night », en sa phase obscure, ténébreuse tentant de rejoindre sa phase de clarté où son patronyme inversé se donnerait sous la belle appellation de « Lady-Day », « Lady-Jour », cette ouverture sans compromission à la vacante beauté du Monde. Mais vous l’aurez compris, il y a une impossibilité d’essence pour Celle-sur-qui-nous-méditons, à se situer en son entièreté de « Lady-Night », pas plus qu’en son entièreté de « Lady-Day » au motif qu’il n’y a nulle Vérité totalement accomplie selon l’ordre nocturne ou bien diurne. Comme il a déjà été évoqué plus haut,

 

la Vérité se satisfait de n’être point un absolu,

le réel le plus ordinaire,

le plus visible nous situant,

nous les Hommes,

en ces demi-vérités

 

   qui constituent notre ordinaire, la source à demi révélée à laquelle nous nous abreuvons journellement, faisant semblant de croire à sa plénière essence, alors qu’elle n’est qu’existence contingente, pure immanence en notre clair-obscur destin.

  

   Et puisqu’il y a simple évidence à reconnaître ce qui vient à nous tel du relatif, accordons à « Lady-Night-Lady-Day »,

 

cette présence dans une zone intermédiaire

entre brillant adret

et obscur ubac,

 

attribuons-lui cette avancée

en l’exister sous la forme

d’un éternel serpentement,

 

d’une progression sur la lisière

qui fait la part de l’ombreux sous-bois,

de la lumineuse clairière ;

 

sur le rivage

qui fait la part

de la mutique terre,

de l’envolée océanique ;

 

sur le seuil de la maison

qui fait la part de la sourde intimité intérieure,

de la claire exposition extérieure ;

 

sur ces Passages urbains

qui font la part de leur pénétrant éclairage zénithal,

de l’effacement de leurs pavés,

nadir où plus rien de visible ne se donne.

  

Cheminant en compagnie de ce personnage double,

ici sous le reflet atténué, la sourde lueur de « Lady-Night »,

là sous l’embellie lumineuse de « Lady-Day »,

 

 

   nous n’avons fait que dévoiler du non-sens, tâchant de le rendre simple sens à portée de notre vision, laquelle, le plus souvent, échoue à nous restituer la Réalité-Vérité, nous la proposant sous les visages tronqués du strabisme, de la myopie, de l’astigmatisme. Notre visée des choses se vêt d’une parure « ophtalmologique » dont il nous faut apprendre à maîtriser les signes de façon à ce qu’une vision claire touchant notre regard nous puissions donner aux ondulations, ondoiements, irisations de l’exister, sinon une teinte définitive, du moins une esquisse, une ébauche, une touche aquarellée, un lavis, toutes formes approchantes d’une ontologie qui se voudrait au plus près d’une révélation de ce-qui-est, dans la touffeur, la complexité des formes, leur étonnante chorégraphie.

 

De « Lady-Night » à « Lady-Day »,

le naturel écart entre Non-Vérité et Vérité,

l’intervalle ouvert entre les dimensions

de l’Espace et du Temps,

l’abîme qui creuse en nous

ses étonnants vortex,

alors qu’interrogeant le Monde, cette vastitude,

nous ne faisons que nous questionner

sur Nous-mêmes, cette exiguïté

en laquelle nous nous débattons,

en recherche de clarté ;

la nuit, la large nuit, illimitée,

parfois est si oppressante,

en attendant que le jour

ne déchire son voile.

 

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15 novembre 2025 6 15 /11 /novembre /2025 10:20
Éphéméride

Ivo Gomes

 

***

 

   [Avant-propos - Cet article de pure spéculation, ces assertions théoriques, donc « contemplatives » au sens strict, ne sont nullement émises au titre d’une volonté de mystification. Affirmer l’Être comme Mouvementation, s’en remettre, en guise de conclusion de ces méditations, à la tautologie posant l’Être comme Être, pourrait relever de la pure « provocation », ou de la fantaisie, si un long travail préalable au travers de très nombreux textes n’en avait annoncé l’émergence. C’est bien là le danger d’une lecture fragmentaire de ne livrer que d’abruptes conclusions faisant l’économie des fondements qui ont présidé à son surgissement. Le plus souvent, une maturation, une incubation au long cours sont nécessaires en tant que propédeutique indispensable à la saisie des concepts. Le « résumé », la rapide « synthèse », ne sont, en matière de compréhension, que des genres de pis-aller laissant leurs Lecteurs et Lectrices dans l’embarras, l’inconfort, au motif que, se situant dans l’évidence de l’estuaire, ils ne peuvent apercevoir, ni les nombreuses confluences des courants conceptuels antérieurs, pas plus que la source qui en est l’origine.  

   Il va de soi que les Réseaux Sociaux, en vogue en notre contemporaine société, stimulent les rapides et itératifs picorages en lieu et place de plus substantielles nourritures qui supposent, elles, une manducation et une digestion de plus consistante tenue. Qui lira comprendra de telle ou de telle autre manière. Comprendra, en vérité, selon soi, ce qui sera l’essentiel. Observer la Voie Lactée ne suppose nullement la saisie, en un seul empan du regard, de la totalité de la lactescence des étoiles. La simple nitescence d’un ou deux points lumineux peut être racine de pure joie. Mais là, il s’agirait de définir la joie : inévitable cercle herméneutique de toute prétention à connaître. Merci si vous avez lu jusqu’ici !]

 

    Avant d’entrer dans cet article, convient-il de démystifier son titre : « Éphéméride ». Nous nous en tiendrons à la définition étymologique telle qu’indiquée par les dictionnaires classiques :

   

   « journal racontant jour après jour les événements de la vie d'un personnage » ; « calendrier à effeuiller » ; « journal ou registre quotidien »

  

   Autrement dit, la vie comme un journal, dont nous serions les diaristes affairés à consigner, jour après jour, les menus détails de l’exister, mais aussi les événements plus marquants, les joies et les peines, les attentes et les déceptions, les espoirs, les vides et les pleins, en une manière d’éternel clignotement confinant à quelque vertige. Donc une sorte d’ontologie du mouvement où chaque acte, chaque pensée, chaque réalisation s’inscriraient dans une genèse du vivant dont nous aurions du mal à saisir la forme à la simple hauteur qu’étant inclus en eux, ces mouvements, nous n’aurions nullement le recul nécessaire pour les apercevoir, bâtir des hypothèses à leur sujet, avoir pouvoir sur eux.

 

   C’est ici la belle image-titre en noir et blanc qui sera l’assise selon laquelle éclairer quelque peu les travées en clair-obscur de nos destins humains. Le lumineux est au centre de la photographie qui nous dit la clarté des jours, une façon de fanal heureux à hisser devant nous, telle l’arche diffuse d’une joie toujours à venir car, de l’actuelle, toujours nous doutons, exigeants que nous sommes de découvrir, dans l’inactuel, des promesses que notre contingente réalité ne distillerait que sur le mode mineur. La joie est-elle pleine et entière, allant de soi, « naturelle » si l’on peut dire, toujours promise aux Existants comme lui sont délivrés la respiration, la vision, l’audition ? Ou bien, cette joie demande-t-elle plus d’égards, plus de considération mais aussi plus d’efforts mobilisés pour l’atteindre ? Une joie qui ne serait nullement consubstantielle à nos Errantes Silhouettes, une joie qui ne se pourrait conquérir que de haute lutte, manière d’Everest à gravir au prix des gelures, des plaies du corps et de l’âme, puis, enfin,

 

l’infini rayonnement solaire

qui nous dirait l’atteinte du Sommet,

acmé, apogée de notre Être flottant

au plus haut de sa flamboyante bannière.

  

   Si, dès ici, nous insistons sur ce sentiment ineffable, si nous lui donnons site privilégié, c’est au motif de son rayonnement, à la fois dans la composition photographique ici abordée, à la fois dans l’espérance que toujours nous portons au-devant de nous comme nous destinerions une précieuse offrande à quelque idole de notre citadelle intérieure. Mais qui donc, y compris en imaginaire, pourrait faire l’économie de ce sentiment de plénitude qui est l’heureuse mécanique invisible qui nous fait progresser, avec toute la légèreté requise, sur le sentier qui nous est singulièrement destiné ?

 

La joie n’est joie qu’à être entretenue,

à être postulée du fond même de son Être.

  

   Cette hypothèse de félicité aperçue, élargissant notre regard, le portant sur le cadre de l’image, bien vite nous nous rendons compte que les contours de l’exister sont plus sombres, que les pans de murs regorgent de suie, que les pavés sont quadrillés de noir, que la lumière baisse au fur et à mesure que l’on s’approche de l’avant-scène, que ce qui souriait se talque de bien dommageables soucis. Alors que dire de ces deux Présences Humaines, dont l’une est hautement visible, l’autre située dans une longue perspective qui la réduit aux dimensions de l’inaperçu ? Journée de pluie et de tristesse, comme si l’être météorologique diffusait sa mélancolie aux Êtres des Passantes, instillait en leur âme une souveraine blessure dont, peut-être, jamais elles ne pourraient se relever.

 

Deux plans qui se heurtent violemment :

 

la claire perspective de la rue recevant,

telle sa négation,

ce contour infiniment sombre,

infiniment aliénant.

 

Bien évidemment, pour tout regard attentif, c’est cette Silhouette au premier plan que nous nommerons « Passagère Clandestine » qui occupera l’entièreté de notre méditation, elle qui surgit en tant que motif hautement symbolique.

  

   Elle, dont le parcours est simple glissement flou, translation rapide d’un pan de l’espace à un autre, est-elle plus que cette trace évanescente, cette fuite en avant, ce saut dans un inconnu qui semble vouloir la happer, la phagocyter ? Fragile empreinte semblant n’avoir de conscience d’elle-même qu’à l’aune de cette haute fugue, cette dérobade de Soi, cet impérieux exode que nulle finalité ne semble pouvoir porter à son accomplissement, sauf à chuter dans l’abîme du non-être.

   Alors, en quête de qui-elle-est, comment pouvons-nous apercevoir le profil de son essence ? User d’une infaillible méthode, celle de la réduction phénoménologique, laquelle, éliminant progressivement le superflu, l’inutile, le surcroît, nous mettra en contact avec l’essentiel, l’infinitésimal de l’Être au-delà duquel plus rien ne paraîtra que de l’innommable, de l’indicible, de l’intouchable.

 

Réduisons donc ces hautes et austères façades,

réduisons les pierres de parement des habitations,

réduisons portes et fenêtre qui survivraient

à notre tâche d’effacement,

réduisons les pavés et leur luisance,

réduisons la plaque métallique circulaire,

réduisons la flaque de clarté centrale.

 

    Que reste-t-il, sinon ce Soi pur, nullement l’être de chair et de sang, nullement l’être de joies et de soucis (ce serait trop encore que de conserver ces compromettantes inclinations de l’âme, cette lourde « Stimmung » opératoire pareille à la chaîne et au boulet entravant la progression du Bagnard sur une terre balafrée de non-sens).  

   Ce Soi-pur ne diffère en rien en son essence de l’essence du mouvement, l’Être est mouvement, devrions-nous dire d’une façon encore plus signifiante, l’Être est mouvementation et rien d’autre qui lui serait extérieur, étranger, sorte d’altérité adhérente en tant que motif d’aliénation de « Passante Clandestine » en sa fugue éternelle.

 

Fuite du Monde.

Fuite des Autres.

Fuite de Soi en une manière

d’éreintant et inutile effort.

 

Peut-on se défaire de Soi ? Vraiment se défaire, tant que la Vie distille à nos oreilles, son entêtant murmure ? Une brève remarque s’impose quant au choix de « mouvementation » par rapport au simple mot de « mouvement ». Voici ce que précise le dictionnaire à propos du suffixe « tion » :

 

« Suff. issu du lat. -tionem, entrant dans la constr. de nombreux subst. fém. qui expriment une action ou le résultat de cette action. »  (c’est nous qui soulignons)

 

   Donc « mouvement » serait simplement situé dans un genre d’inertie, de point fixe, alors que « mouvementation » s’installerait dans une dynamique effectivement gestuelle, un processus animé de l’intérieur, une sorte de vacillation, de chorégraphie ininterrompues, toutes choses par ailleurs étant égales à la physiologie de la Vie, laquelle n’a nul repos. Le repos surviendrait-il en elle, il ne ferait que signer l’épilogue de la manifestation, autrement dit la rigidité de la mort pour l’exprimer de façon plus incisive. Il y a donc une stricte égalité à établir sous l’axiome suivant :

 

Être = Mouvementation

Non-être = Non-mouvementation

  

   Or énoncer l’Être comme mouvementation ou mouvement sonne à la manière d’une claire évidence. Mais, précisément, ce sont les évidences qui sont les plus têtues dans la mesure où, étant immergées en elles, nous n’en percevons plus ni le langage énoncé à haute voix, ni les murmures, ni les signes.  Telle l’étonnante agitation des bras d’un sémaphore dont nous pensons qu’il s’agit d’une simple pantomime, nullement d’une signification essentielle, celle adressée à notre présence ici et maintenant. Et cette radicalité sémantique du mouvement est bien mise en exergue dans le bel essai de Renaud Barbaras « L’appartenance - Vers une cosmologie phénoménologique ».

 

   Lisons :

  

   « Le mouvement est une forme de culmination de l’événement : celle en laquelle c’est un monde qui a lieu, en laquelle un lieu advient comme monde. Mais cet événement n’est autre, à chaque fois, que celui d’un apparaître. En ce sens, il y a autant d’événements qu’il y a d’étants, ou de modes de l’étant (qui sont toujours des modes d’appartenance) mais tous renvoient à un seul événement qui est celui de l’apparaître même : l’événement est toujours synonyme d’un avénement. »

  

   Commentaire - Si « le mouvement est une forme de culmination de l’événement », ceci veut bien signifier que, l’événement majeur étant l’Être et lui seul, le mouvement est donc la forme apparitionnelle de l’Être, ce que l’on peut exprimer de nouveau, à la façon d’un mantra conceptuel, sous la forme synthétique :

 

Être = Mouvement.

Mouvement = Être

 

   Or, munis de ce viatique, retournant auprès de la photographie, nous comprenons sans délai ce que veut dire « instantané photographique » : celui, dans le geste vif d’un « kairos » (ce moment décisif des Anciens Grecs), ce « sublime instant », de fixer sur les grains d’argent de la pellicule,

 

l’essence même de l’invisible,

ce visible fugitif qui,

en un éclair, déchire la toile du réel

pour laisser transparaitre

le Mouvement en tant qu’Être,

l’Être en tant que Mouvement.

 

   Tout énoncé selon la Vérité se réduit, le plus souvent, à la forme itérative, en écho, retour sur soi d’une chose en tant que chose, tautologie qui se cristallise en une reprise ponctuelle, focale, de tous les mouvements épars, dispersés, en une manière d’optique microscopique, laquelle se réduirait, au titre d’une condensation du sens, à l’unique énoncé de la logique formelle,

 

Sujet et prédicats confondus

en un seul et unique concept :

 

Être = Être

 

Et si nous poussions plus avant le procédé de réduction,

 

nous serions face à ÊTRE,

donc face à l’Énigme

 

car toute position théorique, toute hypothèse au sujet de ce qui, par nature est pure transcendance, différence radicale, échouent sur les lisières muettes de l’Indicible.

Ce qui ne peut être dit doit être tu.

 

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire »,

pour reprendre la célèbre assertion de Ludwig Wittgenstein.

 

Silence ou les limites du langage.

Faisons silence !

 

« Éphéméride »

tel le glissement silencieux

de l’Être.

 

 

 

 

 

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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 08:29
Écrire le peu de la langue

***

 

   [Il s’agit ici d’un long texte, réponse aux remarques de Joël Moutel. On notera l’aspect formel de ce texte qui présente l’allure générale du poème avec ses vers courts, ses retours à la ligne. En réalité, la formulation n’est nullement poétique, bien plutôt « sémantique », elle qui a pour souci, au motif du détachement, de la mise en lumière de certaines de ses parties, de faire paraître de façon clairement visible le procès de la pensée, les étagements conceptuels, les enchaînements logiques, les oppositions binaires, enfin tout artefact contribuant à l’exhaussement de ce qu’il y a à comprendre et risquerait la dilution dans une présentation graphique canonique, longue suite de signifiants dont le flux étouffe, parfois, le cours de la réflexion, manière de plaine monotone d’où nul relief ne s’élève. Il s’agit donc de topographie intellectuelle et de rien d’autre dont la langue dissimulerait la parution.]

 

Les remarques de Joël Moutel (fragment, suite) :

 

   « tu voudrais écrire avec beaucoup d'espace autour de peu de mots tu hais l'excès de mots tu voudrais n'écrire qu'avec des mots rares insérés dans un grand silence tu ne veux pas de mots qui déchirent le silence le vide autour d'eux mais des mots qui fassent parler ces vides et ces silences car c'est en  eux que git le sens les mots doivent accentuer le silence  le vide ou plutôt un espace inspiré pourquoi tant de mots il en faut si peu pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie se contenter de tracer juste quelques mots sur un grand fond de silence mais trouver ces mots ces mots capables de représenter ce silence d'animer ce blanc en fait il s'agit de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit un non-dit plus gros de sens que tous les mots que l'on peut tisser ensemble. »  (C’est nous qui accentuons)

 

Mon commentaire :

 

   Tout au long de ces « conciliabules avec lui-même » (on est toujours seul dans la tâche de l’écriture), Joël Moutel nous a habitués à faire alterner les mots du commun le plus prosaïque avec des mots de réflexion sur des sujets bien plus profonds que ceux abordés par le langage mondain. Aujourd’hui, placés sous la bannière du Silence et du Vide, ces mots nous nous proposons de leur donner un écho, de les amplifier à l’aune d’une singularité évidemment totalement subjective. Du texte de Joël, nous prélèverons quelques extraits qui nous paraissent les plus signifiants, les ouvrant en quelque sorte à un avenir dont il se pourrait qu’ils puissent tracer un hypothétique chemin de pensée. Ces éclairages particuliers, les voici résumés au travers de quelques assertions bien senties qu’il serait dommageable de laisser en repos :

 

des mots rares insérés dans un grand silence

des mots qui fassent parler ces vides et ces silences

les mots doivent accentuer le silence le vide

ces mots capables de représenter ce silence d’animer ce blanc

un non-dit plus gros de sens que tous les mots que l’on peut tisser ensemble

 

   Et, à l’intérieur même de ces réflexions, tâchons de tirer l’essentiel qui, pour nous, se résume en ces mots-phares, en ces mots-orient d’un sens à immédiatement proférer :

 

« Parler, accentuer, animer

Donner sens

A ces Vides

A ces Silences »

 

*

 

   Le silence, le silence existe-t-il vraiment ou bien est-il un simple dessin, un trou que notre imaginaire ménagerait au sein de la marée invasive du langage afin d’instaurer une pause, de faire halte, de nous ressourcer en quelque manière, en tant qu’Existant, à l’aune de cette parenthèse productrice de calme et de joie ? Autrement dit, le silence n’est-il une simple invention que l’Homme aurait trouvée afin de reprendre haleine au milieu de cette course éprouvante nommée « Vie » ? Si nous prêtons l’oreille à ce qui nous est extérieur, nous faisons l’amer constat que tout est plein, que nul hiatus ne s’introduit parmi les mailles enchevêtrées du réel, que le compact domine, que le pluriel foisonne, que le temps se précipite, que l’espace ne présente nulle faille mais un irréel continuum au centre duquel, comme en un vortex, nous tournoyons à l’infini de qui-nous-sommes, sans même pouvoir prendre quelque distance que ce soit par rapport à l’étroite mesure de notre corps, par rapport à la coursive en forme de meurtrière de notre esprit. Il y aurait comme une camisole de force en laquelle notre soi-disant liberté se métamorphoserait en définitive aliénation.

  

   Å l’évidence, c’est d’un bruit de fond permanent dont nous devons, à nos corps défendants, établir le constat.

   Bruit de fond de l’Univers, glissement rapide des étoiles dans le lointain cosmos, assourdissante musique des sphères, expansion continue de la matière qui se dilate, se déchire, feule à la manière d’un animal sauvage.

   Bruit de fond du Monde, mugissement de la gueule rubescente des volcans, craquement des failles telluriques et, surtout, bruit des paroles des colloques pluriels qui émaillent les couloirs de la Terre en tous sens. La Condition Humaine est terriblement bavarde, faisant, souvent, le plus mauvais usage de cette essence des mots qui la détermine cette Condition, la désigne en tant que l’évidence première parmi le grouillement animal, la luxuriance végétale.

   Bruit de fond de l’Homme qui s’enlève sur celui du Monde, sur celui de l’Univers. Comme si une étrange spirale venait de la nuit des temps, de l’abîme de l’espace, portant en ses basques la totalité de ces sons assemblés dont l’étrange dessein serait de nous enserrer, nous-les-Humains en cette sorte de toile abrasive dont le constant travail ne pourrait se solder que par une présence réduite à la portion congrue. Ce qu’il faut entendre, en cette métaphore strictement mécanique, que tout est partout à l’œuvre pour nous tromper, nous abuser, nous conduire à la déshérence. Il nous faut donc

 

desserrer les mors du réel,

nous exonérer du Plein

à la force du Vide,

nous dispenser des Bruits

à la mesure du Silence.

  

    Il nous faut dilater ce qui peut l’être, ouvrir ce qui est occlus, éclairer ce qui est ombreux. Il nous faut sortir de ce pessimisme ambiant, trouver du sens, y compris dans les vertus microscopiques de ce qui-vient-à-nous sur le mode du presque absentement, de la nullité productrice d’une active et bien dommageable mélancolie.

 

Ce dont il nous faire le postulat :

 

que l’ordre naturel des choses

peut être inversé par la nature

de notre conscience intentionnelle,

 

que nous pouvons, à tout instant,

prendre en considération

le Blanc en lieu et place du Noir,

décréter le Jour afin de repousser la Nuit,

substituer le Poème à la Prose,

tirer le Chant du pur Silence.

 

Ces vives oppositions,

 

ces contrariétés naturelles,

 

Blanc/Noir,

Jour/Nuit,

Poème/Prose,

Chant/Silence

 

   ne sont nullement des exigences logiques mais des nécessités d’essence ontologique, ce-qui-est, comme Janus, est nécessairement à deux faces et, en tant qu’Hommes vigilants, il nous est demandé d’en inventorier les esquisses plurielles.

  

   Ainsi, si nous reprenons les propositions de Joël Moutel, à savoir « ces Vides », « ces Silences », si nous prenons le soin de les faire « Parler », de les « Accentuer », de les « Animer », de leur « donner Sens », nous aurons tout simplement ouvert la voie au plus vif de cette dialectique existentielle dont nous sommes, parfois, les heureux Médiateurs. Pôles de médiation mais aussi Forces de résilience d’où le-tout-des-choses peut venir à la forme, s’épanouir, s’éployer au large de qui-l’on-est,

se donner pour ces signes qui,

se faisant, nous font

au plein de notre Être.

 

Au constat de ce Plein qui sature nos existences,

nous opposerons sans cesse ce Vide,

cette lumière en tant que jeu entre les choses,

au Bruit nous substituerons le Silence.

 

   Vide, Silence, nous tâcherons de les mettre en exergue au travers de quelques simples modalités que nous trouverons aussi bien

 

dans la mise en perspective des Paysages,

mais aussi dans le concept des « souffles vitaux »

tels qu’évoqués par François Cheng,

dans le geste poétique d’André du Bouchet,

dans la méditation philosophique d’Henri Maldiney

sur la signification de la « Montagne Sainte-Victoire »

telle que vue par la peinture de Cézanne.

 

   Perspective des Paysages

 

   Tous, nous connaissons ces paysages saturés de présences multiples telles que produites par le fourmillement de la jungle, l’enchevêtrement des mangroves, la profusion matérielle des chaos rocheux et autres sites volcaniques, tous se donnant pour des formes originaires de la Nature en ses premiers et effectifs essais de parution mondaine. Encore convulsive, encore habitée des soubresauts primitifs de la matière en fusion.

 

 

Écrire le peu de la langue

La Jungle avec le lion d'Henri Rousseau

 

*

 

   Prenons pour thème de méditation « La jungle avec le lion », d’Henri Rousseau, en tant que forme-archétype qui, tout aussi bien, pourrait servir de modèle à l’abord et à la compréhension des mangroves et autres sites volcaniques qui nous posent problème à la seule vision de leur illisibilité. Imaginons le Lion sous une forme Humaine, présence évidente au centre du tableau. Partout règne le plein, la luxuriance végétale qui colonisent l’espace, ne laissent nulle échappatoire au gré de laquelle recouvrer une liberté perdue. Donc, l’Homme-Lion est entièrement cerné de ces larges feuilles d’herbe, de ces palmes semblables aux éventails des fougères, des hautes et invasives ramures des arbres qui colonisent l’espace et ne laissent nul intervalle par où s’exonérer du poids d’un incontournable réel. Il y a comme une action conjuguée des choses qui fomentent, dans l’ombre, de bien étranges projets, sans doute réduire l’Homme à néant, le phagocyter en quelque sorte, le réduire à la seule et unique valeur d’un Plein muet, atone, aussi bien insondable qu’indépassable.

   Certes, les Observateurs attentifs pointeront la sourde nitescence de la Lune, la lactescence du ciel, trouveront en leur évocation la possibilité de créer une ouverture, d’instaurer un sentiment de possible liberté. Ceci n’est nullement faux, mais ceci s’inscrivant hors la conscience Humaine, demeure un argument périphérique, de surcroît, dont le sens ne peut que chuter sitôt abordé, au motif qu’il ne possède nulle raison d’être. Les choses de la Nature sont nécessairement amorphes dès l’instant où elles sont délaissées par le rayon d’un regard qui les féconde intérieurement, les porte à l’évidence d’une manifestation lucide, pensante, judicieuse.

 

Installer un Vide,

faire naître un Silence,

ceci avec toute la charge de sens

qui leur est nécessairement associée,

seule une Conscience vigilante le peut.

 

   Si, de la touffeur ambiante, quelques mots peuvent se lever de façon à désobstruer l’horizon, ce seront bien des énonciations strictement humaines (léonines en l’occurrence) qui en constitueront les fondements. Des mots, mais également des postures imaginaires, des météores oniriques, des méditations poétiques.

    Si l’Homme-Lion se situe au point focal de l’image, cela suppose qu’il s’agit là d’un foyer, d’un point d’irradiation autour de qui tout s’ordonnera sous le signe éminent d’une signification. Tous les oculi percés dans le derme de l’exister ne le sont qu’à la mesure d’une intention qui en anime la sourde substance. Attendre de la Matière, attendre de la Nature, attendre de la feuille et du tronc l’émission d’un signifié actif, « performatif » pourrait-on dire, est attitude naïve, la même que celle qui se manifeste chez le tout jeune Enfant projetant sur son environnement le surgissement toujours possible d’une magie, d’une surréalité à portée de la main. C’est bien l’activité conceptuelle, la disposition noétique de l’Homme qui clament sa puissance, identique à la force léonine, si calme, si posée dans le tableau, mais tellement pleine de promesses, d’incisions dans le tissu ténu du vivant :

 

Être Soi, malgré

ce qui enserre et contrait,

cette jungle symbolique

qui ne demande qu’à éclore,

à devenir simple clairière

sous la poussée bienfaisante

et productrice

du regard humain.

 

   Jusqu’ici, Vide et Silence n’ont trouvé que leurs natives prérogatives, à la manière d’une lente buée émergeant de la pellicule d’eau d’un étang. Lui donner une ampleur nouvelle sera l’objet des réflexions qui suivent.

 

« Souffles vitaux », selon François Cheng

 

On prendra soin de noter ici cette remarque essentielle :

 

Vide, Silence, Souffle,

sont à interpréter

en tant qu’Intervalles,

espace de sens inséré

entre deux signifiants :

 

intervalle

entre deux mots,

entre deux sons musicaux,

entre deux traits de pinceaux,

entre deux respirations,

 

   tous ces signes renvoyant le microcosme Humain à la dimension macroscopique hyper-spatiale de la Nature. Mais écoutons les propos de François Cheng dans « Vide et plein, le langage pictural chinois » :

  

   « Wang Wei : ‘’Au moyen du menu pinceau, recréer le corps immense du Vide.

   ’’ Tsung Ping : ‘’Le contact spirituel une fois établi, les formes essentielles seront réalisées ; de même sera capté l’Esprit de l’univers. (…) D’où la primauté accordée à la notion de souffle. Si l’univers procède du Souffle primordial et ne se meut que grâce aux souffles vitaux, il faut que ces mêmes souffles animent la peinture. » 

  

      Et, encore :

  

   « Dans la peinture comme dans l’univers, sans le Vide, les souffles ne circuleraient pas, le Yin-Yang n’opérerait pas. Sans lui, le Trait, qui implique volume et lumière, rythme et couleur, ne saurait manifester toutes ses virtualités. Ainsi, dans les réalisations d’un tableau, le Vide intervient à tous les niveaux, depuis les traits de base jusqu’à la composition d’ensemble. Il est signe parmi les signes, assurant au système pictural son efficace et son unité. »

  

   « Cascade sur le mont Lu » de Shih-T’ao nous donnera le prétexte de repérer, dans la figuration, ces souffles de l’Homme, aussi bien de la Nature qui valent au titre de leur écart, de leur différence.  

 

C’est ceci qu’il nous faut garder en vue :

 

ce sens n’émergeant que

des distances entre les choses,

ne se levant que des interstices

qui creusent la permanence visible du réel,

du battement constant des formes,

 

   lesquelles sont la respiration interne de la scène qui s’offre à nous, le plus souvent inaperçus ces frissons, ces invisibles et lentes exhalaisons, tous phénomènes passés sous silence du fond de leur évidente modestie.

 

Souffle à valeur éminemment allégorique existentielle :

inspir dit la positivité de l’être,

expir dit sa négativité.

 

La tension, la divergence, le raidissement

entre les deux manifestant

la vie en son balancement,

en sa pulsation, en son intermittence,

lesquels sont l’emblème même

de sa signification cryptée.

 

   Rien ne vit que sous l’empire de la polémique, rien ne paraît qu’à l’aune de cet étrange clignotement du Soi, du Hors-de-Soi, lexique du devenir des choses qui ne sont que cet affrontement dont chacun vit les effets à défaut d’en comprendre l’origine.

  

   Identique à la position de l’Homme-Lion de la toile du Douanier Rousseau, les deux Hommes minuscules situés au bas de la représentation sont les principes fondateurs du régime entier de l’œuvre. C’est par eux, ces microcosmes, que le Tout du paysage signifie et se révèle à nous selon l’interrogation inquiète d’une lente et profonde métaphysique.

 

Quelle est donc la place de l’Homme dans le Monde ?

Est-il simple matière se découpant sur une autre matière ?

Est-il pur Esprit à peine incarné,

si bien qu’il semble flotter à mi-distance

entre qui-il-est-en-son-essence

et qui-il-pourrait-devenir ?

Est-il un simple détail de l’histoire ?

Est-ce sa conscience qui gouverne

et donne possibilité à l’univers

ou bien n’en est-il que cette minuscule diatomée

se perdant à même sa transparence ?

  

   Et, si nous serrons de plus près les motifs de la représentation de Shih-T’ao, quelles formes d’intuition se présenteront à nous ? Cette peinture aquarellée est frappée, saisie d’une pure beauté. Tout y est lié en une manière d’osmose si bien que le motif de la dyade pourrait se fondre dans le chiffre d’une indivisible et absolue unité. Chaque coup de pinceau, dans le genre d’un lavis, se donne pour geste de suppression des scissions, pour réalisation d’une harmonie au sein de laquelle nulle séparation, nul hiatus ne pourraient venir troubler l’ordre parfait. Tout ici coïncide avec force, tout ici fait figure de camaïeu, de douce argile en laquelle nulle fissure ne pourrait produire son négatif effet.

  

Pourtant diront les Sceptiques,

il y a du Plein cependant visible,

il y a du Vide cependant visible.

 

   Certes mais le métier du Maître japonais a rassemblé ce qui menaçait de se séparer, de se fragmenter en mille morceaux dont personne n’eût pu souder les fragments afin d’en donner une image vraisemblable. Ici, dans la plus belle des esthétiques possibles, les Souffles Vitaux s’accordent : celui de la vaste et insaisissable Nature, ceux des Lettrés qui contemplent le beau spectacle qui leur est offert sans qu’ils aient quelque effort à fournir.  Tout coule de source et poursuit le chemin de son destin sous l’étoile la plus favorable qui soit. Tous les éléments du tableau concordent, rien ne sonne faux, rien ne distrait qui pourrait inquiéter, mettre en danger.

 

Tout repose en soi au motif

de l’indissociable lien

qui unit Plein et Vide

dans une dimension qui

n’a même pas l’épaisseur d’un fil.

  

   Bien que le concept de « sfumato » ne soit nullement japonais mais plutôt Léonardien, il semble bien, ici, que nous puissions le donner en tant que médiateur des formes supposées se différencier au titre de leur nature.

 

Sfumato du genre du clair-obscur

qui illumine le sombre,

qui atténue le trop lumineux.

 

   Si l’on peut « Donner sens à ces Vides à ces Silences », c’est bien au motif que, se fondant avec les Pleins, non seulement ils ne posent plus le problème de la signification, donc de l’écart, mais que la Signification est à elle-même son propre objet, qu’une manière d’Absolu de la représentation a été atteint. Loin que la signification ne soit extérieure à son objet, qu’elle soit hors-champ, voici qu’elle a migré en soi, à l’intérieur même de son être, auto-manifestation de sa présence plénière, titre on ne peut plus exact de la Vérité interne qui l’anime et la définit comme telle. Tout ce qui, en nous, scinde notre regard, nous place en position schizoïde, comme si un invisible raphé mental divisait note anatomie, et ceci tient à notre position de Mortels traversés du motif de la finitude, une fois un pied dans l’Être, une fois le pied dans le Non-Être. Nous sommes des Ravaillac démembrés par la nature même de notre condition existentielle. Mais refermons la parenthèse du « sentiment tragique de la vie », selon le beau titre du livre de Miguel de Unanumo.

   

   Si dans un esprit analytique l’on décompose l’image selon ses plans apparents, voici ce qui se manifeste :

Écrire le peu de la langue

   Les Pleins : le rocher, tout en bas avec la présence des arbres, la présence des Lettrés. Plus haut, une ligne de végétation. Å droite des rochers, l’amorce d’une forêt. Tout en haut, deux sortes de tabulas minérales qui sont comme le point d’aboutissement matériel de la composition.   

   Les Vides : les espaces lisses, vaporeux qui entourent, telle une île, les rochers où sont les Hommes. La forme nuageuse-écumeuse crée par la nébulosité, l’irisation des milliers de gouttes d’eau provenant de la cascade. La cascade elle-même. L’amont de la cascade, comme s’il s’agissait d’une nappe de neige dont elle proviendrait. Enfin le ciel diffus qui ne semble avoir nulle limite.

  

Ce qui est tout à fait remarquable, ceci a été noté plus haut de façon théorique,

 

cette fusion intime des opposés

qui unifie en une unique proposition

toute la teneur du couple Homme-Paysage,

du couple Plein-Vide,

du couple naturellement distinct des Souffles Vitaux.

 

   Tout ici conflue, tout fait sens au « sens » fort du terme, sens à lui-même sa propre profération. Ultime manifestation de ce-qui-est, qui fait image sous la clarté de sa propre évidence. Si les oppositions, les contradictions sont utiles et inévitables, elles ne se justifient qu’à l’aune de notre regard divergent, « bifide », simplement lié aux contingences de tous ordres,

 

alors que la vraie Réalité-Vérité

est d’un autre ordre,

de l’ordre des Essences

qui ne se peuvent aborder

que sous l’angle d’une vision

purement eidétique.

 

   Ceci s’apprend, ceci se cultive, ceci demande un long et laborieux apprentissage, lequel ne peut qu’être récompensé au centuple dès l’instant où l’ombre se désobstruant, c’est la vive et scintillante Lumière qui apparaît comme le seul motif d’intérêt dont nous sommes, tout à la fois,

 

le Centre et la Périphérie,

les Ordonnateurs et les Receveurs.

 

   Dans cette œuvre de Shih-T’ao qui n’énonce rien moins que le Sublime, Vide et Silence ont été les convertisseurs discrets, anonymes, non seulement de l’œuvre peinte, ce qui serait déjà en soi une prouesse, mais plus encore, convertisseurs de-qui-nous-sommes, nous Les Voyeurs qui ne nous attachons guère qu’aux évidences du Plein, aux certitudes du bavardage et du bruissement.

 

André du Bouchet - Les marques typographiques du Vide

 

   Continuer à disserter sur les couples Plein/Vide, Silence/Mot, ne saurait faire l’économie des admirables et conceptuels poèmes d’André du Bouchet, lesquels sont assortis de subtils commentaires, dans l’article « Marcher entre les mots : Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux. Nous commenterons à notre tour ces commentaires dans le souci de les placer en écho des remarques précédentes au sujet du tableau de Shih-T’ao.

 

   « Autrement dit, c’est dans les espaces blancs, les ponctuations elliptiques de toutes sortes que passent les pas des deux poètes marcheurs, (André du Bouchet et Kenneth White) c’est-à-dire par les vides, par ce qui excède le langage ou ne se dit que par l’intervalle et l’espacement entre les mots. »    

  

Et encore :

 

   « Voilà ce qui fait l’allure (dans le double sens de la temporalité et de la forme) d’un poème de André du Bouchet : la présence massive des blancs, l’agencement aéré des espaces que l’on regarde comme autant d’éclats, de fragments, de blocs qui se réduisent à un simple groupe nominal. Ces séquences verbales semblent flotter, perdues, déliées d’elle-même. »

 

                                                                                             (C’est nous qui soulignons)

 

   Si, dans notre abord de la signification de « Cascade sur le mont Lu », nous avons surtout insisté sur l’essentielle liaison des éléments de la peinture, sur l’unité qui se dégage de l’ensemble, ici, chez du Bouchet, c’est l’ordre inverse qui se trouve mis en valeur,

 

à savoir les vives oppositions

creusant leurs abîmes

au travers des « espaces »,

de « l’intervalle », « des blancs »,

« des éclats », des « fragments », des « blocs »,

ainsi que dans la mise en scène typographique

 

   dont la spatialisation spécifique accentue le motif divisé, fracturé, dissocié de la langue dont on peut légitimement penser qu’elle n’est que le reflet allégorique d’une existence toujours déchirée, toujours à recommencer.

 

Et les Auteurs de l’article d’ajouter :

 

   « L’origine n’est-elle pas cette dimension perdue, cet autre versant des choses qui se réfléchit dans la masse du poème, et que spatialise et temporalise la composition des espaces et ponctuations » :

 

  

 

                                   « Cette contradiction chatoyante,

                                   Cette clef

 

                                               dans l’espace blanc                                             

 

 

 

                                               entrer, sortir

 

                                   — c’est le même pas »

 

 

(Une lampe dans la lumière aride,

 Carnets 1949–1956,

Le bruit du Temps, 2011, 222)

 

 

   La remarque : « L’origine n’est-elle pas cette dimension perdue », n’est nullement fortuite. Ce qui, ici, est à retrouver, ce sentiment de l’originaire, obsession canonique de tous les Poètes, Philosophes, Savants de tous les temps, de tous les pays. Comme la recherche d’une étoile perdue au sein du fourmillant et énigmatique Cosmos.

 

Si cette Étoile, le poète Shih-T’ao la perçoit

dans  la chute neigeuse de la cascade,

dans l’écumeuse présence qui entoure

les rochers où sont les Hommes,

la perçoit comme une promesse,

un possible avoir,

 

c’est bien la version diamétralement opposée

qui affecte les remarques de du Bouchet

sous la forme de la « contradiction »,

fût-elle « chatoyante »,

de la « clef » dont on ne sait

si elle sert à « entrer »

ou bien à « sortir »

(de la vie ?),

« c’est le même pas »,

c’est la même chose,

c’est un régime

strictement confusionnel.

  

L’Unité chez Shih-T’ao,

devient coupure, dissociation, schisme

chez du Bouchet.

 

   Mais ce chiasme infiniment visible dont l’on penserait volontiers qu’il crée deux régimes irréconciliables, n’est que la face bifide de l’exister, « le même pas » qui anime les deux Marcheurs sur l’unique et irréfragable ligne de leur propre destin.

 

Ce qui, en définitive, veut dire

qu’entre Plein et Vide,

entre Silence et Parole,

 

la ligne de crête est une détermination simplement humaine,

une ligne de partage des eaux selon des ruissellements opposés

dont, cependant, l’origine est identique, la provenance gémellaire.

 

C’est la disposition quasi rationnelle de l’Homme

qui lui fait configurer le réel selon

des catégories, des classes, des genres

 

alors que le vrai est dans

la pure coalescence de

toutes ces dispersions,

de toutes ces disséminations.

 

  

Henri Maldiney - Cézanne et la Montagne Sainte Victoire

 

Écrire le peu de la langue

La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves

 

  

   Abordant l’œuvre de Cézanne, nous partirons de l’une de ses figures essentielles entièrement contenue dans l’expression « peindre sur le motif ». Si cet impératif délivre, au premier degré, l’obligation d’avoir en vue directe le sujet à peindre, portant sur lui ce regard mondain uniquement contingent, il faut ouvrir l’interprétation à la signification étymologique de « motif ». Voici la version simplifiée qu’en donne le dictionnaire :

  

   « tiré de l'anc. adj. motif « qui donne le mouvement, moteur » (…) empr. au b. lat. motivus « relatif au mouvement, mobile » (...), dér. du supin motum de movere « mouvoir. »

  

   Donc « peindre sur le motif », c’est peindre le mouvement, peindre ce qui, dans le tableau, se meut. Et ce « mouvoir », quel est-il ? C’est celui qui résulte de la mise en tension des valeurs antinomiques de la figuration,

 

incessantes et fascinantes

variations

du Sombre au Clair,

du Vide au Plein,

du Silence à la Parole.

 

Sombre des habitations,

Clair des prairies.

Vide-Silence des blancs,

Plein-Parole des noirs profonds,

des mauves-glycine,

des gris-bleus célestes.

 

   Pour qui y prête attention, pour qui substitue au regard mondain la vision intuitive des essences, « Wesenschau », le « se mouvoir » se donne en tant que se mouvoir de l’Être en sa plus grande abstraction, mais aussi de l’être-Montagne de la Montagne dans l’apparitionnel le plus émouvant. L’on objectera avec raison que l’Être n’est nullement visible, que seul le phénomène, le paraître, le « Schein » se donnent à voir, que tout voir au-delà du visible est pure mystique, simple plan sur la comète, onirisme sans fond. Certes, mais il nous faut dépasser le cadre des évidences ordinaires. Il nous faut donner acte à la célèbre formulation de Paul Klee, ce visionnaire :

 

« L'art ne reproduit pas le visible,

il rend visible. »

 

Cette assertion reportée au traitement cézanien de la « Sainte-Victoire »,

 

ce qu’est le « visible » :

le cône de la Montagne,

le paysage en ses multiples esquisses,

ces couleurs en leur subtil rayonnement.

 

Le « rendu visible » :

l’être intime de la Nature mis à nu

par le mode opératoire des Blancs,

ces générateurs inépuisables de sens

pour qui s’inquiète de dévoiler

la lumière dissimulée sous le pan d’ombre.

 

Ce que fait ce Blanc-Silence :

substituer à l’aspect monadique

« sans portes ni fenêtres » de l’œuvre,

l’ouverture de la clairière,

le surgissement lumineux de la « Lichtung »,

le halo de l’Être transparaissant

dans les esquisses têtues

de la représentation.

 

Ici l’on n’est plus dans la rude

et sourde présence ontique,

on a accompli le pas, on a procédé au saut

qui laisse place à la clarté ontologique,

on a biffé l’apparence

afin de lui commuer

la quasi visibilité

de l’invisible.

 

   Bien évidemment, ici, le langage devient éthéré, diaphane, si léger qu’il pourrait soudain éclater à la façon d’une bulle de savon. C’est bien là le prodige du regard eidétique-phénoménologique que de nous faire transiter du domaine spectral des manifestations immédiates à celui, bien plus assuré, de Vérité de ce qui, toujours, nous interroge et nous place  face à notre esquisse foncièrement humaine : déchirer le voile des choses, telle est notre mission la plus impérative si l’on veut donner droit à cette franchise, à cette droiture, à cette netteté qui s’obombrent, dans les travées multiples du contemporain, de Noir de Fumée, de Noir de Mars, du Noir de Carbone, du Noir de Jais, donc de Noir synonyme de non-sens. Ayant évoqué, en titre, le Philosophe Henri Maldiney, nous ne saurions faire l’économie de ce regard phénoménologique incandescent qu’il a porté sur les choses, singulièrement sur ce motif de la « Sainte Victoire » avec une acuité que peu ont atteint. Les deux longues citations qui suivent sont tirées de l’ouvrage « L’art, l’Éclair de l’Être » :

  

Parlant de la Sainte-Victoire :

  

   « Elle ouvre l’espace du regard en ouvrant le sien propre. Suspendu à elle, dans sa proximité absolue, le regard se meut de foyer en foyer ou d’éclat en éclat. Notre vision est mise en mouvement par une sorte d’appel et de réponse qu’elle nous fait d’accueillir ce que nous n’attendons pas. »          (C’est nous qui soulignons)

  

   Commentaire -  Comme une itération absolue, une manière de dette obsessionnelle à ce qui mérite d’être vu, le « regard » ou la « vision » sont cités trois fois dans une manière de jet prédicatif de ce qui, en l’Homme, doit se manifester au contact de l’art. Il en est de même pour le geste « d’ouverture » convoqué par deux fois, allusion à cette clairière de l’Être sans le rayon lumineux duquel rien ne se donnerait pour présent, pour visible. Persistance insistante aussi du « se meut », du « mouvement » dont l’appel se situe au plein même de la Montagne , dont la réponse est le regard du Voyeur, cette plongée dans l’essence faute de laquelle ne se donnerait le sujet qu’en tant qu’artefact, nullement en son essentielle valeur. « Ce que nous n’attendons pas », c’est le « rendu visible » de Paul Klee, à savoir ce bourgeonnement de l’Être qu’il nous appartient de dévoiler et de partager en une sorte de communion avec nos Commensaux.

 

Et, forant plus loin encore le sens des Blancs, des Vides :

 

   « Peindre un tableau, écrit Huang Pin-hung, c’est comme jouer au jeu de Go. On s’efforce de disposer sur l’échiquier des « points disponibles ». Plus il y en a, plus on est sûr de gagner. Dans un tableau ces points disponibles ce sont les vides. »

  

   « Chaque blanc est un point-source que seule la genèse de l’espace, mis en demeure, dans ce vide, ou de s’anéantir ou de s’ouvrir à lui-même à travers les déchirures de sa trame, relie à tous les autres vides. (…) Dans un tableau de Cézanne le regard se meut, sans préméditation ni hasard, d’amer en amer. Un amer dressé dans sa solitude au péril de l’espace. »

                                                                                                  (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaires -  Le « blanc » tel « un point-source », dit le site originaire du Rien, du Néant d’où tout provient, où tout retourne. Tel le regard du Voyeur qui, délaissant l’œuvre, la reconduit à ses limbes fondateurs. Ne serait-ce ceci le « péril de l’espace », que de n’être habité que de Vides, de Blancs qui ne formulent rien en dehors du regard du Dasein, lequel lui octoie forme et existence, sens aussi et surtout,  selon ces « amers », ces orients que sont les « points disponibles ».  Nous sommes  mis en demeure de les ouvrir, de les faire se déployer. Ne le ferait-on que nous disparaîtrions nous-mêmes à l’aune de leur effacement.

 

On en arrive à l’étonnant paradoxe

de la façon picturale cézanienne,

laquelle postule

 

l’émergence d’une ontologie positive,

cette imposante masse minérale,

ces silhouettes d’habitations,

ces champs, ces boqueteaux

qui viennent à nous à l’aune

 

d’une ontologie négative,

ce Néant, ce Rien, ce Vide,

ce Blanc, ce Silence

qui espacient les formes,

les portent étrangement

à leur accomplissement comme

par une opération magique.

 

Autrement dit

du non-être surgit

purement l’Être,

de l’Informulé, le Formulé,

de l’Indicible le Dicible,

du Non-pictural, le Pictural.

En un mot, du Non-sens, le Sens.

 

 

Pour en revenir aux belles remarques de Joël Moutel

 

Il y a bien plus de Vide hors-babélien,

de l’Innommé, du Secret, du Retenu

que de Plein babélien et jamais

le fourmillement des langues

n’égalera toutes les paroles inarticulées,

toutes les voix tissées de pur imaginaire.

 

Le visible est cerné de toutes parts

de limites, de barrières, d’interdits.

L’invisible, le silencieux, le dissimulé

présentent la liberté et l’infinie mouvementation

de ce qui, n’ayant encore reçu nul prédicat,

les peut tous rencontrer ou au moins

les tenir à disposition pour

de futures actualisations.

 

Écrire le peu de la langue

K2

 

 

La langue, par essence

est une universalité qui puise

ses ressources à l’infini.

 

Sous le « peu » de la langue

en transparence,

se laisse deviner

le « beaucoup » de la langue.

 

Si nous disons « pierre », nous disons « montagne »,

si nous disons « montagne », nous disons Himalaya

et disant ceci nous disons « Everest »

qui se dit aussi Sagarmatha ou Chomolangma,

selon que l’on est en Chine ou au Népal,

nous disons aussi K2 ou Mont Godwin-Austen

ou Chogori ou Dapsang,

disant K2, nous disons aussi Karakoram,

nous disons aussi Thomas George Montgomerie, qui nomma le K2,

puis aussi, en une manière de queue de cerf-volant

qui déploierait ses ellipses fascinantes, ses arcs-en-ciel,

nous dirions aussi le prince italien Louis-Amédée de Savoie,

atteignant le col qui porte son nom à 6666 mètres,

nous dirions l’altitude, le sommet élevé,

nous dirions ce constant Idéal dont les Hommes

 sont silencieusement en quête (leurs vides filigranés),

dont le K2 est la vibrante et fascinante allégorie,

nous dirions en réalité ce Tout de l’Être en lequel,

Chacun, Chacune inscrit ses pas,

cette ontologie fondamentale

dont nous ne saisissons jamais

que des bribes existentielles,

notre vision est trop au nadir,

 il la faudrait au zénith !

 

    Énumérant tout ceci à la façon d’une litanie sémantico-lexicale, nous entamons le long cercle herméneutique qui, tel le fameux Ruban de Moebius, ne semble avoir ni début ni fin, nous touchons à l’origine en même temps qu’à l’infini du temps qui se perd, loin, bien au-delà des Hommes.

 

Autrement dit le « peu »

n’est rien sans le « beaucoup »,

le « beaucoup »

n'est rien sans le « peu ».

 

Il n’y a nul réel silence,

sauf à le considérer tel un harmonique du Bruit.

Il n’y a nul réel Vide,

sauf à l’estimer en tant qu’hypostase du Plein.

 

Toutes choses sont étroitement liées

et c’est pour ceci, bien qu’étant Hommes-Errants,

nous pouvons poursuivre notre marche,

guidés par ces orients silencieux,

ces amers vides,

 

   ce sont des Alphas auxquels, par-delà l’espace et le temps, répondent d’invisibles Omégas.  Les liens, nous ne pouvons les voir, aveuglés que nous sommes par nos regards strictement mondains. Encore une fois, il nous faut nous déshabituer de cette vision étique, de cette myose pupillaire,

 

élargir le cadre,

ouvrir ce qui peut l’être,

se confier à cette mydriase,

autre nom du regard eidétique

qui intuitionne le réel,

le perçoit jusqu’en ses plus profonds abîmes.

Là seulement sont nos assises les plus sûres.

 

En conclusion convient-il de dire

que toute formulation quant

aux « Vides », aux « Silences »,

porte ontologiquement en son revers,

comme l’ombre portée souligne

la présence de la lumière,

ce « Parler », cet « Accentuer », cet « Animer »

dont Joël Moutel a proféré l’existence,

se doutant, cependant, que seule

une partie du réel se donnait,

que l’entière Vérité de cette pensée

ne pouvait appeler, comme en écho,

que sa partie manquante mettant un terme

à l’ensemble du procès de signification.

Et, ne sommes-nous,

nous-les-Hommes atteints de finitude,

cette « partie manquante » que nous cherchons

à débusquer dans l’art, la musique,

le paysage, la relation amoureuse ?

 

Ne sommes-nous… ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 novembre 2025 1 03 /11 /novembre /2025 09:51
Léthé en son essentielle dissimulation-révélation

« Autoportrait »

Acrylique sur toile

Léa Ciari

 

***

 

   Comprendre une œuvre, sauf à en découvrir d’une façon immédiate le sens, c’est parfois avoir recours à la métaphore afin que, de cette analogie, puisse découler quelque chose qui nous mette en chemin vers son obscur destin. Oui, car l’exister d’une œuvre est le plus souvent crypté, dissimulé au motif que son Créateur, sa Créatrice s’abritent sous l’opacité de la pâte, comme s’ils étaient de pures entités pelliculaires entre subjectile et plaine des couleurs, des inapparences en quelque sorte.

   Donc la métaphore : le ciel est de pure clarté, autant dire de claire venue. Nulle nuée à l’horizon qui en détruirait la belle harmonie. La Montagne se découpe sur le virginal azur, d’une manière tranchée qui ne laisse nul doute sur les limites de son être. Les Cols, sont des coupes strictement définies, des géométries exactes qui ressemblent à l’enchaînement logique des créneaux et des merlons des forteresses médiévales, une Raison à l’œuvre si l’on veut. L’adret est lumineux en lequel se laissent lire les nettes arêtes de ses pentes déclives, les avers et revers de la roche sont clairement exprimés, les courbes de niveau sinuent avec exactitude si bien qu’elles ne se confondent nullement, chacune selon son intime et singulier trajet. Chaque chose est à la place qui lui revient de droit, avec la forme essentielle qui lui échoit selon les lois de la Nature : bel arrondi du Cirque, précision horlogère du Pic, ligne continue de la Moraine, arêtes franches et biseautées des Glaciers. Les boqueteaux, d’un vert Bouteille sont hautement différenciés, ne se confondant nullement avec les taches plus claires, vert Amande des pâturages. Chaque étage végétal occupe une place selon son mérite, de haut en bas, comme sur les lignes d’une portée musicale, les Pelouses alpines, les Pins cembros, les Mélèzes, les Pins à crochets, enfin les Pins sylvestres. Les Cascades font leurs chutes exactes, rythmes clairs qui sont la chevelure précise de la matière.

   La physionomie du paysage est une succession de plats et de creux, de combes, de failles et de dolines, de douces éminences au caractère cependant bien affirmé. Si nous avons pris la précaution de doter quelques mots d’une Majuscule à l’initiale, c’est afin de mettre en relief la belle Réalité-Vérité de leurs nervures essentielles. Avec le souci du détail qui eût pu nous conduire, en un excès imaginatif, à percevoir, par transparence, au travers des flancs de la Montagne, jusqu’au trajet souterrain des blanches racines, la légère fluence des fins rhizomes. Bien évidemment, cette description au scalpel, cette infinie précaution à dire l’Être-des-choses et lui seul ne peut se justifier qu’à l’aune

 

d’un Idéal en quête de l’Essence de ce-qui-est.

 

   Volontairement les détails ont été biffés, les confusions évitées si bien que n’apparaissent que des notions « claires et distinctes », ce que, du moins nous souhaitons, pour employer le beau lexique cartésien. Ce faisant, nous n’avons nullement abandonné l’œuvre de Léa Ciari en rase campagne, nous n’avons fait que tracer, tout autour, quelques ellipses sémantiques dont nous espérons, tel l’adret, que son versant esthétique soit illuminé.

   Si l’on voulait qualifier la nature même du regard appliqué à la lecture de la Montagne, il faudrait parler, dans la plus grande précision, de ce « regard eidétique », lequel, à l’opposé du regard mondain de surface, s’enquiert des profondeurs de ce-qui-est, de façon à surgir au plus intime de leur être, là où plus rien d’ultime ne s’offre à nous que cette manière de dénuement, de simplicité, fondement de toute certitude venant éclore au jour de la conscience. Plus loin, nous verrons en quoi cette vision « eidétique » est essentielle à notre saisie la plus juste des peintures illustrant notre article.

   Alors qu’en est-il de cet « Autoportrait » de Léa Ciari, au regard de la métaphore ci-avant convoquée ? Si la Montagne disait son exactitude selon netteté et précision de ses Cirques, Glaciers et Boqueteaux, autrement dit proférait d’une manière très visible les prédicats idéaux de son Essence, la perception de la toile de l’Artiste semblerait, à l’aune d’un premier regard (un regard strictement mondain), en constituer une manière de contre-exemple, d’opposition franche. Autrement dit, rien « d’essentiel » (en sa valeur originaire d’Essence) ne se donne au regard, « Léthé », nom du Modèle, demeurant, tel un secret hiéroglyphe, celée en son plus énigmatique silence. Si bien que, l’observant, non seulement nous demeurions dans une espèce de mutité à son endroit, mais nous aurions le désir de la répudier sans délai au titre de sa non-manifestation. Alors, ce qu’il faut ici préciser : que le regard strictement mondain, seulement attaché au fleurissement des apparences, à la pure magie des reflets, au pluriel carrousel des éblouissements, longe une possible Vérité, en tutoyant la forme, à défaut d’en pouvoir lire le riche symbole. Aussi, allusion doit-elle être faite au Voile d’Isis, ce Voile allégorique se donnant pour l’entière dissimulation de la Nature, laquelle ne livre que partiellement les magnifiques lois de son Essence. Pour qui est en quête de cette haute et redoutable Réalité-Vérité, redoutable parce qu’infinie dans l’œuvre de son découvrement, loi lui est imposée de soulever le Manteau de la Déesse afin de vivre de la belle et infinie lumière de son éclat. Derrière le Voile, plus de manifestation tronquée de ce qui est important, vital, sublime, plus de trompeuses apparences, plus d’hallucinations, d’aveuglants mirages, plus de commedia dell’arte,

 

juste l’exactitude

de l’Être-des-Choses.

 

   Or tout examen de la « Léthé » doit se rapporter au sein même de la mythologie grecquepersonnification de l’Oubli, lequel Oubli ne peut s’effacer et dévoiler sa charge de Vérité qu’à la suite d’un travail de mémoire, de mise au jour d’un présent lumineux, inversion des pans d’ombre qui en dissimulaient la force vive. Faire éclore la Vérité, se dit, en ancien grec « alètheia », le « a privatif » indiquant la suppression de la « Léthé » oublieuse des formes du réel. Donc, c’est sous cet éclairage aléthéiologique qu’il faut nous emparer de cet « Autoportrait », nous immiscer sous sa surface, glisser en son revers, vêtir sa propre vision de cette dimension eidétique (d’Essence), afin de découvrir le dissimulé, le percevoir en tant que mouvement essentiel de ce qui s’y abrite. Nous emprunterons la figure de la recherche géologique, le Volcanologue trouant la croûte noire et refroidie de la lave du bout de sa pioche, découvrant ce rubescent magma en fusion qui est la Vérité, non seulement du Volcan, non seulement de la Terre, mais de la Physis, cette dimension à nulle autre pareille, mystérieuse puissance, moteur interne des choses et des êtres. Sans doute, Tous, Toutes, sommes-nous des Fils et des Filles de cette déflagration ontologique se perdant dans la nuit des temps. Cependant nous n’en portons plus que d’infinitésimales traces se perdant, elles, dans la nuit de nos corps.

   Le regard que nous dirigeons sur « Léthé », est, en conséquence, ce regard strictement existentiel (donc le strict opposé du regard eidétique habité de la présence immanente des Essences), ce regard distrait des Existants qui rebondit constamment, jamais ne s’arrête ni ne se remet en question, vision papillonnante du réel en son extraordinaire fourmillement. Ce que la technique picturale fait paraître, cet éclairage flou de l’Artiste, cette manière d’écorce superficielle dont le motif se trouve altéré par l’interposition d’une vitre ruisselant de buée, laquelle n’est sans rappeler la fragilité, l’estompe des Personnages dont les ombres portées se découpent sur le papier huilé des cloisons des Maisons de Thé. Seulement des Estompes, des Esquisses dont on se demande si elles sont bien réelles, si ce n’est la mobilité de notre imaginaire qui en a tracé les essentiels phantasmes, images d’un autre Monde, peut-être d’un outre-Monde.

   Dans notre activité logique de saisie du réel, notre conscience se heurte à une indécision manifeste : où doit-elle faire porter la pointe de son interprétation ? :

 

sur cet en-deçà de l’image

qui ne se nourrit que

 de tremblants farfadets,

d’illusions d’optique,

d’irisés simulacres,

 

ou bien, franchissant le pas,

traversant l’écran qui nous en sépare,

 

nous emparer de l’au-delà de ce réel,

nous situer au cœur même,

au foyer de l’Être de l’Artiste,

 

   là où, sous la vitre givrée des apparences, gît l’essentiel du Soi, cette foncière aptitude à assigner le réel de la façon la plus serrée, la plus singulière qui soit afin que, le Soi puisse se donner en tant que ce pouvoir de constitution dont l’œuvre d’art est la résultante. Si ces conditions idéales sont réunies,

 

à savoir faire coïncider l’en-deçà de l’image

en laquelle nous stationnons,

Nous-Voyeurs de cette forme

et le Soi-créateur-de-l’Artiste,

 

   alors nous retrouverons un orient un instant perdu et quelque chose se manifestera de l’ordre d’un sens toujours en attente d’être découvert, inventorié, métabolisé. Nous nous révélerons  dans l’optique de vivre au plus près de cet « Autoportrait » lequel, Humain en son essence,

 

décide de  notre « Portrait » même,

de notre condition d’Existants

placés sous la vision de l’Autre,

l’Artiste passeur de formes,

mais aussi de l’Autre en tant que cette Œuvre qui,

avant de demeurer en sa stricte autonomie,

nous appartient un peu à la hauteur

de la détermination que nous lui adressons

comme sa possible signification

et, par simple motif de réciprocité,

la nôtre, édification des balises en lesquelles

nous tracerons le chemin qui nous est destiné.

  

   Å plonger plus avant dans la sémantique de l’image, nous découvrirons en elle, sans délai, cette mesure essentielle d’un livre derrière lequel « Léthé » semble trouver refuge. Plus qu’une forme symbolique, cette présence des signes écrits constitue un signal à nous adressé dont il convient de ne nullement euphémiser l’insigne portée. Plus d’Un, plus d’Une verront, dans cette représentation, une manière de miroir en lequel « Léthé » se fondra, tel Narcisse se mirant dans la surface de l’onde. Pluralité de signes trompeurs, fiction gratuite à partir de laquelle s’aliéner en son pur et inutile mensonge. Nous imaginons aussitôt l’indistincte pullulation de Personnages de comédie dissimulant leur propre épiphanie sous la pellicule d’une dramaturgie inventée de toutes pièces. Autrement dit une fluence de mots inutiles, tronqués, comme le sont ceux des rencontres mondaines où leur substance même croule sous le poids fatidique de son inanité, de sa frivolité.

   C’est bien dès ici qu’il nous faut prendre les choses à revers, troquer notre vision quotidienne, singulièrement domestique, contre la Vision intuitive des Essences, laquelle ne peut résulter que de cette belle « conversion du regard » revendiquée par tout geste de nature phénoménologique. Imaginons un instant l’émission de quelque langue vernaculaire tenue au hasard des rencontres :

 

« C’est bientôt la fin du printemps.

Bon week-end !

On est lundi ou mardi ?

Je ne reste pas longtemps.

Un instant, s’il vous plaît.

C’était mieux avant.

Je ferai ça demain.

Il dort encore ?

Je ne bois jamais de café 

Il fait beau aujourd’hui

On va au ciné »

 

   Ce ne sont que conversations météorologiques, allusions temporelles creuses, formules automatiques du quotidien qui ne disent plus rien. Å force d’être répétées, personne n’en perçoit plus le contenu réel, seulement un genre de sourde mélopée sans but apparent.

 

« Printemps » ne dit rien

« Week-end » ne profère rien

« Ciné » n’énonce rien

 

   Sans parler des affligeants : « Grave », « C’est énorme », « Génial », « En fait », « Carrément », « Pas de souci ».

 

   Mais, ici, volontairement, nous sommes allés aux extrêmes, là où la langue, cette Sublime Essence, se meurt d’être si prosaïquement employée. Notre siècle se complaît, à foison, à allumer des autodafés dans lesquels disparaissent les incunables du passé, il n’en demeure guère que des cendres, et encore !

 

   Et puisque nous proposions de « prendre les choses à revers », le choc va être rude, la collision radicale. L’exigence des Essences est telle que rien ne sert de tergiverser, d’employer des moyens termes, il convient de faire place nette, de faire surgir ces mots à l’infinie puissance qui, telle la surabondance de l’Un dans la philosophie plotinienne, communiquent aux hypostases qui en dépendent, une inépuisable énergie, un subtil rayonnement.

 

Appeler donc des mots

qui tracent dans le nocturne du Monde

leur brillant sillage de comètes.

 

   Encore une fois nous est-il demandé de pointer l’index en direction de ce lexique philosophico-poétique des Anciens Grecs, aube de la Pensée et de la Philosophie, mots originaires qui sont comme les formes architectoniques, archétypales qui traversent le chaos mondain, lui insufflent un ordre selon la Raison. Elle seule, cette Profération Initiale, viendra à bout de toutes les errances, de tous les non-sens qui, partout fleurissent, si bien que n’en résulte qu’un vaste pandémonium privé d’aurore, remplacé par un funeste crépuscule prédictif de l’endormissement des consciences. Et puisque nous avons décidé de nous porter au-devant de

 

ces Mots magiques,

chargés de lourdes

et belles significations,

 

voyons en quoi ils peuvent s’appliquer

et rayonner à partir de « Léthé »

ou de sa représentation.

Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

 

Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

 

Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

 

Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

 

Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

 

   Nous reprendrons donc, point par point, ces allégoriques et ésotériques assertions afin de leur attribuer un contenu relatif à la quête entreprise en direction de « Léthé ». Afin que notre propos ne demeure dans l’abstraction seule, il nous faut à nouveau poser devant nous la belle Œuvre de Léa, la commenter selon l’esprit même de ces Termes Originaires.

Léthé en son essentielle dissimulation-révélation

Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

 

   Ce que l’on aperçoit ici, tel le surgissement originaire de la Phusis, cette Figure identique à une forme antique, peut-être celle d’une Déesse. D’une Déesse se donnant sous l’espèce d’une poterie destinée à quelque mystérieux rituel. Tout un camaïeu de beiges, toute une unité d’Argile et de Glaise, éléments fondateurs, s’il en est, d’une possible généalogie Humaine. L’Être paraît, mais sous la réserve prudente, mais sous la retenue pareille à une respiration, à un souffle d’avant la parole.

 

   Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

 

   Et bien que cette image de « Léthé » soit fugitive, prononcée sur le mode pastellisé des choses délicates et fragiles qui viennent au Monde, un étrange sentiment de pure Présence se manifeste en nous, au plus vivant de qui-nous-sommes. Cette Présence, est-ce vraiment la sienne, la présence que la peinture porte en propre comme sa propriété ?  Ou bien est-ce nous qui la constituons cette présence, au motif que si, d’aventure, elle nous échappait soudain, nous serions décontenancés, perdus à nous-mêmes en quelque manière, absents à nos Silhouettes de carton, simiesques faces jouant sur une scène sans consistance aucune ?

 

    Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

 

    Nous, Voyeurs de l’œuvre, qu’observons-nous, si ce n’est ce simple résidu de la Dispensation de la Moïra Tisseuse de Destins, cette parution de « Léthé », esthétique en sa forme achevée ? En quelque façon, depuis même notre avant-naissance, nous étions, tout comme Celle de l’image,  initialement destinés par les étonnants desseins du Ciel et de la Terre, à figurer en ce lieu, en ce temps, au même titre que les affluents viennent nécessairement du Fleuve-Père, destinés donc à nous actualiser selon une invisible Volonté, à en prendre acte, à nous incliner avec respect devant ce-qui-vient-à-nous, ce qui, par son mérite, confirme  notre situation terrestre, cette hésitation, ce frémissement, cette irisation fleurissant au carrefour des multiples hasards de l’exister. Ici, « Léthé » se donne pour Fille de la Moïra, comme nous, en un unique geste du devenir humain.

 

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

 

   Tous ces mouvements antécédents de donation de l’Être : Phusis surgissante ; Khréon émergeant au centre de l’actuel ; Moïra assemblant les fils du Destin, tout donc converge en un point unique qui se décline sous la puissance focale du Logos, Recueil des signes épars du Monde en ce qui l’affirme comme réel-plus-que-réel, ces Mots sans lesquels le Tout se réduirait, comme peau de chagrin, à la dimension dispersante-évanouissante  du Rien.

 

   Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

 

   De toute cette infinie mouvementation des apparitions-disparitions, de tous ces remuements originaires qui oscillent du Chaos au Cosmos, de toute cette agitation qui nous ferait douter de notre propre existence, voici que, par extraordinaire, visant encore et toujours « Léthé », une évidence se fait jour, une intuition initiatrice d’exactitude se lève en nous à la façon dont l’œil du cyclone colonise le Ciel et lui impose sa loi :

 

« Léthé », celle que nous pensions

en tant que dimension obscure,

esquive du réel,

fausseté en quelque façon,

 

voici qu’elle se proclame

 

avec la vive clarté d’une flamme,

qu’elle se profère comme « A-Léthé »,

 

comme pure Alèthéia,

 

naissance de la Vérité.

 

    Y a-t-il mystère à ceci ? Tour de Prestidigitateur ? Est-ce une colombe irréelle qui sort du chapeau du Magicien afin de nous abuser ? Non, toutes ces hypothèses sont pure fantaisie, gentilles d’hallucinations concoctées par un fertile imaginaire. Mais comment expliquer

 

cette subite translation

d’une supposée Non-Vérité

à une Vérité ?

 

La résolution de l’énigme tient en peu de mots :

 

c’est par une simple conversion

de son propre regard que « Léthé »

s’est métamorphosée en « A-Léthé »,

   claire affirmation de qui-elle-est, simple dissimulation en puissance de toutes les donations possibles d’êtres à la surface de la Terre. Et par simple effet de vases communicants,

 

la Vérité qu’elle porte en elle

ruisselle en nous,

 

   nous désobstrue en quelque sorte, nous ôte notre propre « Léthé », nous ouvre l’éclaircie au motif de laquelle les choses qui paraissaient infiniment cryptées, ne feront que scintiller, brasiller, faire leurs gerbes d’étincelles, ici, là-bas, encore plus loin sur la ligne d’horizon, et bien au-delà, au plein de la nuit cosmique

 

tel un sourire

qui s’allume sur le

visage d’un Enfant.

 

*

 

Variation iconique :

Léthé en son essentielle dissimulation-révélation
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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 09:55
Elle qui ployait sous le faix d’Ombre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Proférer à propos de l’ombre est toujours tâche difficile car l’on court le risque permanent de chuter dans le prosaïque, le sens commun ou, à l’inverse, de n’évoquer que de vagues fantômes dissimulés en leur linceul de ténèbres. Et, puisque nous parlons de « linceul », autant laisser à Anatole France le soin de préciser ce qu’il entend, au titre de la mythologie gréco-romaine, sous cet énigmatique vocable :

  

   « ... je souhaitais ardemment de converser avec l'ombre de Virgile. Ayant dit, je (...) m'élançai sans peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où tournoient les ombres comme des feuilles mortes (...). Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon poids, et j'abordai la rive des morts... »    (C’est moi qui accentue)

 

   L’on aperçoit, d’emblée, dans le désir de l’Écrivain, pointer cette image dont nous eussions fait volontiers l’économie puisqu’il s’agit d’extraire du lourd voile des ténèbres ce halo sans forme, ni voix, ni présence, cette image fanée des Défunts tels qu’ils habitent le corridor de notre psyché, ce flou, cette indécision, ce voile qui faseyent au vent du Néant avec la guise d’une moirure, d’une irisation d’essence purement fantomatique.  Mais, en réalité, il convient de se demander si l’intention de l’Auteur de « L'Île des Pingouins », ne cherche à se mettre en quête que de la seule nature de ces Défunts ou bien si, à l’aune de quelque antiphrase, ce n’est pas plutôt la Lumière des Vivants et des Vivants « extra-ordinaires » qu’il cherche à faire briller du fond de son Verbe. Verbe qui, par destination, extirpe précisément des noirceurs natives du chaos existentiel, ces fragments lumineux - les mots - qui désobscurcissent une frondaison de nuit initiale, laquelle dissimule à nos yeux d’Existants la juste mesure d’un Sens au gré duquel être Homme avec la clarté requise.

  

   Il n’est nullement indifférent qu’Anatole France ait désigné, tout au bout de l’ombre, le visage haut et altier d’un Virgile que l’on affublait du génial sobriquet de « Cygne de Mantoue ». Or, aussi bien le Cygne dans sa blancheur virginale, que la fière cité lacustre de Mantoue, brillante figure de proue de la Lombardie, font signe, à l’évidence, en direction d’une lumière qui semblerait ne jamais pouvoir s’éteindre. De plus, on n’écrit pas « L’Énéide », « Les Bucoliques », « Les Géorgiques », quintessence de la langue et de la littérature latine pour faire venir un sombre crépuscule mais bien plutôt pour initier une aube nouvelle au gré de laquelle s’avancer sur la voie d’un diaphane sentier. C’est du moins cette interprétation inversée de l’Ombre, cet éloignement inconséquent du prodigieux Soleil, que nous essaierons de faire paraître au cours de ce texte, lequel, comme bien d’autres, se place sous la haute présence de l’Astre-Vérité. Une triste vision infernale cédant la place à sa valeur antagoniste, cette céleste ambroisie dont les dieux de l’Olympe nous font le sublime don depuis le rayonnement de leur Empyrée.

  

   Mais, puisque notre point de départ consiste à décrypter, en l’œuvre de Barbara Kroll, les indices d’un sens, il convient que nous nous recentrions sur cette peinture, que nous tâchions d’y rencontrer ses obscurs corridors, mais aussi bien ses plateaux de Haute Lumière en lesquels abandonner toute tendance mélancolique, gagner, de haute lutte, ces sommets qui brillent de toute la puissance de leur éclat, devenir, en Soi, manière de fragment d’Éternité.

  

   Elle, que nous ne connaissons pas, Elle-qui-nous-échappe par définition, au motif que toute image en soi est fugitive, infiniment sujette aux variations de notre imaginaire, Elle donc, nommons-là « Skiá », envisageons-là en sa graphie grecque « Σκιά », afin de lui conférer une profondeur énigmatique, « Σκιά » signifiant « Ombreuse », autrement dit « Née de l’Ombre », autrement dit, par souci de simple paronymie : « Ombrageuse », elle qui, à peine venue dans le cirque de notre vision, ne peut qu’en obscurcir le champ, tout comme la sourde et grise nuée tache de ciel, l’obombre selon des teintes quasi métaphysiques. C’est un peu comme si son curieux patronyme l’annonçait sous les auspices d’une signification dissimulée sous l’habituelle ligne de flottaison de la conscience. Mais reprenons la version canonique de cet avant-nom « Skiá », de cette nomination prédictive de bien des tracas humains.

 

[Skiá], phonologiquement approchée :

 

[SSS], la sifflante en sa longue émission,

semble se retenir sur le bord d’un dire

[K], explosion de l’occlusive sourde, laquelle,

tel un vigoureux coup de gong, annonce

 une rude et contraignante réalité, une fermeture

[IA], l’association vocalique,

en son important degré d’aperture,

paraît venir contredire la note fermée

qui précédait son émission

 

   Certes, l’on sera en droit de se demander si cette interprétation n’est nullement gratuite, simple jeu fantaisiste sur un matériau qui, non seulement n’a rien à dire, mais qui, s’il disait, pourrait le faire de mille et une autres façons. Å l’évidence il y a jeu et même érotisation de la simple composante phonologique. Cependant, nous croyons que toute nomination, quelle qu’elle soit, porte en elle, à nos corps défendants, de nombreux sèmes dont le contenu nous demeure inaccessible parce qu’inconscient. Donc si l’on nous accorde quelque crédit, nous maintiendrons, qu’en son appellation, « Σκιά » porte, tel un vibrant oxymore, une contradiction majeure : elle est, tout à la fois, annonce d’une venue, promesse d’ouverture et donc de lumière et, en même temps, une fermeture donc la projection, sur son destin, d’une pénombre la reconduisant en permanence à de sombres et délétères ruminations, sorte d’annulation de Soi, retour dans de mystérieux et inaccessibles limbes.

  

   Ce fond de la peinture, ce fond qui semble reculer à mesure que l’on cherche à s’en emparer, serait-il l’image symbolique des limbes tout juste cités ? Ces nervures bleues seraient-elles la trace d’âmes pouvant encore prétendre à quelque existence alors que les intervalles blancs, sans aucune consistance - ce silence, cette vacuité -, seraient ces âmes dissoutes ayant entrepris leur vaste carrousel céleste à la recherche d’un corps pouvant les accueillir ? Et cette tache noire qui occulte une partie de la surface, ne serait-ce l’Ombre portée de la Camarde, cette hideuse figure allégorique de la Mort qui chercherait à étendre son royaume jusqu’au domaine des Vivants ? « Moissonner les Vivants », tel serait sa plus effective devise. Alors, que dire du visage de « Σκιά », « d’Ombreuse » en son « Ombrageuse » essence ? Elle semble n’être, en toute hypothèse, qu’une émanation de cette inquiétante Camarde, ce que l’absence de son nez (« camard ») paraît confirmer à l’excès.

  

   En vérité nous sommes déroutés, autrement dit nous perdons notre chemin en direction des choses du Monde, à commencer par le singulier sentier qui nous conduit en nous, au centre d’irradiation de notre exister. Inévitable phénomène d’écho par lequel, Tout Autre nous phagocyte, nous porte en lui, avant même que nous ne fassions retour en nous, lestés de ces pensées d’altérité qui nous exilent de qui-nous-sommes. Nous sommes nous en propre, mais nullement à part entière, nous sommes des satellites tournant dans le vide sidéral des consciences à la recherche de leur intime substance, elle, cette substance que de mystérieux fils attachent à-qui-elle-n’est-nullement. Comme si le Soi n’était que par défaut, colonisé par d’invisibles entités, manières de marionnettes à fil au bout duquel le Manipulateur dissimulerait un visage porteur des stigmates du Mal. C’est ainsi, l’image du Mal est toujours reliée à ce qui est inconnu, à ce qui est dissimulé, à ce qui se retranche   de notre vision pour la mettre en porte- à-faux, de guingois, genre de strabisme qui ne nous livrerait des choses que de fausses et stupéfiantes esquisses. Visage maculé de « Σκιά », laquelle maculation demande en nous, au plus profond, son effacement, sa dispersion, la mise au jour d’un regard droit, d’un sourire lumineux, d’une mimique ourlée de quelque félicité. Progressant en terre inconnue, ne sachant nullement quel type de sol foulent nos pieds, quelles formes évanescentes cherchent à saisir nos mains aveugles, nous nous débattons intérieurement, nous poussons les murs de notre geôle,

 

nous voulons de l’espace,

nous voulons un horizon,

nous voulons de la clarté.

 

   Geste éminemment humain que de chercher à s’extraire du pandémonium ambiant, tirant autant que possible sur ses coutures afin qu’un écart s’y produisît, qu’une parenthèse s’y ouvrît, qu’une meurtrière en fendît l’armure. Il y a urgence à ne nullement laisser « Σκιά » au plein de sa fuligineuse cellule, de la porter là ou seule une étincelle de beauté la révélera à elle-même, éclaircissant la nuit de son visage, dilatant le puits de ses pupilles, teintant d’un frais rubis la douce saillance de ses pommettes. Nous voulons l’extirper de cet ascétisme mortifère, la faire danser sur la vaste scène bariolée du Monde, faire naître dans sa gorge un chant heureux, des mots de miel et de nectar, la porter là où toujours elle aurait dû être, dans une présence à Soi non seulement indubitable mais porteuse des félicités les plus réelles qui se puissent concevoir.  

Nous venons tout juste de parler de « pandémonium », combien ce vocable nous transporte en ces Dionysies antiques, en ces orgies débridées où le vin est célébré à la manière d’un dieu, où l’ivresse est la règle ultime, où débauche sexuelle et violence rythment, de leur sabbat infernal, les rencontres les plus improbables, mais aussi les plus tissées d’une archaïque joie, une explosion de tout le corps en laquelle l’esprit se dissout dans une sorte d’acide extatique. Certes, l’image ici abordée ne fait paraître des hypothétiques Dionysies, que la forme de leur exténuation extrême, après que le vin, la danse, l’amour, morts de leur propre épuisement, ne laissent plus percevoir que cette noirceur, indice funeste s’il en est des fosses en lesquelles les Vivants, parfois, se commettent selon des actes sans qualité qui signent les limites mêmes de leur propre finitude. Alors, convaincus de la vacuité de la fête, persuadés que tout ce déchaînement de passion ne vaut que par son inutilité radicale, nous nous mettons à rêver à de belles Figures Apolliniennes qui pourraient sourdre en silence derrière l’écran de l’image, peut-être au travers de cette résille bleue que nous avons traduite précédemment à l’aune des barreaux d’une geôle,

 

présence supra-lumineuse,

rayon de pure beauté,

effusion sublime du Dieu

du Soleil et de la Lumière,

centre d’irradiation d’un chant quasi magique

porté par une aérienne musique,

flèche brillante distillant en son céleste trajet

une poésie de la plus haute tenue.

  

   Volontairement et afin de nous extraire de toute cette poix invasive qui ceinturait notre être, tout comme elle inclinait « Σκιά » à n’être qu’une Ombre-d’Elle-même, nous avons initié un soudain revirement du champ de notre vision, métamorphosant cette Jeune Présence, l’invitant depuis son centre d’accroissement et de déploiement à agir sur son Destin, à le faire s’extirper d’une conscience promise aux affres du non-être, à le porter au-devant de-qui-elle-est en son projet le plus diaphane, le plus radieux qui soit :

 

Vivre sans délai,

vivre sans contrainte,

vivre au plein d’une joie trouvée,

sinon retrouvée.

 

   Ceci n’est nullement opération d’une mystérieuse puissance qui ne dirait son nom, ceci fonctionne selon la loi purement humaine énonçant qu’au revers de toute situation négative, toujours peut s’illustrer et croître une positivité en puissance sur le point d’éclore. C’est bien là le travail de toute conscience que de porter sur Soi un regard réflexif, d’annuler toute contrariété, de prendre appui sur sa propre liberté, condition de tout essor de Soi en direction d’un temps d’éclosion et de fécondation dont l’on ressent les flux internes sans toujours pouvoir en identifier la source possiblement productrice d’épanouissement, de prospérité.

  

   Alors, maintenant, comment tout cet échafaudage théorique peut-il trouver les signes de sa manifestation parmi le lacis confus des éléments picturaux de cette toile ? C’est tout simplement le jeu des couleurs entre elles, leur étonnante et subtile dialectique qui viennent à notre secours, de manière à nous tirer de l’ornière où, depuis le début de notre enquête, nous nous débattions sans grand espoir de n’en jamais sortir. Et si l’on veut bâtir deux zones d’affrontement coloré, il nous suffira de parcourir la surface de la peinture du haut vers le bas afin d’y découvrir les opportunités sémantiques qui, dans un premier geste du regard, ne pouvaient que nous échapper. Car il y a bien un tour de force de cette plastique aussi heurtée que violente qui dissimule en son fond les motifs grâce auxquels échapper au pur désespoir humain. Si le haut de l’image s’ourle de funestes ombres dionysiennes ; le bas, lui, par opposition, se donne dans une clarté apollinienne dont, pour notre part, nous ferons un pur tremplin de satisfaction intérieure. Nous exilant de notre tristesse, laquelle était destinée à « Σκιά », projetant sur elle le rayon d’une vision régénérée, nous lui offrons, à la force de notre conscience constituante de la réalité, cette voie d’ouverture et de sublimation dont tout être est humainement en attente, fût-ce à titre inconscient. Voyons comment ceci peut s’actualiser sous les mérites d’une description au plus près de ceci même qui fait sens pour nous. Ce sera donc ce tropisme singulier qui fera le fond de notre recherche, ce tropisme selon lequel, de manière métaphorique,

 

la nue cache la vastitude éclairée du ciel,

le sous-bois n’existe qu’à être illuminé par les hautes frondaisons,

la lourdeur de la terre à s’alléger de la luisance de la glaise.

 

   Si, munis de ce viatique interprétatif, doués d’un regard panoramique de l’œuvre, nous parcourons l’ensemble de la toile, la révélation surgira bien vite qu’au travers d’un sombre désespoir se laisse deviner le rayon d’une joie. Tout en bas, en effet, au nadir de la toile, se manifeste, dans le genre d’une étrange beauté, une manière d’ensoleillement, de rayonnement lumineux, de diffraction de signes purement révélateurs d’un motif heureux se levant de la relation que nous entretenons avec la géographie picturale. Alors que le zénith du travail, habituellement réservé à l’expansion, à la radiation de l’Astre Solaire, se donnait selon une touche d’hivernale noirceur, son opposé, le dernier horizon du tableau en revendique la belle et irrésistible possession. Tout ce qui oppressait, contraignait, exposait les corps, aussi bien celui de « Σκιά » que le nôtre, à ne connaître que la contention, le silence et l’immobilité, voici que le chaud faisceau d’une flamme s’installe en nous, voici qu’une soudaine nitescence que nous n’attendions plus, vient vernisser notre conscience de bien heureuses manifestations. Alors il y a comme un étrange phénomène de rebond, une manière de fructueuse oscillation qui part de nos sensations pour animer, en quelque manière, la représentation de « Σκιά », lui donner vie, insuffler en l’outre vide qu’elle était il y a peu, de nouvelles possibilités d’espérer et de croître.

  

   Car ici, ce qu’il faut supposer, c’est l’installation d’un échange entre deux réalités, fussent-elle d’un ordre totalement adverse, l’Humaine, l’objectale, réunies, l’espace d’un regard dans un monde identique de sens :

 

je regarde la toile en laquelle « Σκιά » est inscrite

et, de facto, « Σκιά » me rejoint comme si,

ayant traversé son essence strictement matérielle,

elle m’apparaissait comme mon double,

comme si, depuis ma nature strictement humaine

j’avais accompli quelque mystérieux bond

me projetant certes en une sorte de réification,

mais augmentée, transcendée par

la vertu même de mon esprit scrutateur de sens.

 

   Oui, c’est toujours d’un SENS L’AUTRE dont il s’agit dès l’instant où l’on se met en quête de décrypter la nature d’une œuvre d’art. Ce qui vaut pour l’objet d’art, « Σκιά » en sa picturale présence, cet exhaussement du Soi, ne saurait valoir pout tout autre objet fonctionnel à usage mondain. Mais ceci va de soi.

   Si, pour nous, face à cette œuvre de Barbara Kroll, une évidence nous saisit de l’ordre de la manifestation d’un sujet quasi métaphysique traité avec la profondeur qu’il mérite,

 

trouver dans le derme même de la pâte picturale,

quelque trace symbolique de la chair humaine,

 

   ceci impliquant la réciproque, ce ne peut être qu’au motif d’une tâche singulière d’interprétation. Ce qui, pour nous, relève de la simple constatation d’une clarté manifeste, sonnera pour Quiconque, à la manière d’un pur caprice intellectuel, voire d’une claire intention de « brouiller les pistes ». Certes, toute investigation en quelque œuvre que ce soit est synonyme de prise de risque. Quelles intentions ont présidé au geste pictural de l’Artiste ?  Ladite Artiste, sans doute, serait bien en peine d’en exposer les motifs rationnels. Et quand bien même serait-elle au clair avec sa création, elle ne pourrait nullement empêcher tel ou tel Regardeur de porter avec lui, dans son regard, le pluriel foisonnement de toiles vues, lesquelles jamais ne s’effacent, traçant à l’insu des Voyeurs, des lignes interprétatives dont ils n’ont même pas conscience.

 

De cette façon s’écrit la Liberté :

celle de Celle-qui-crée,

celle de Celui ou Celle qui regardent.

 

Toute « vérité » est frappée

à l’aune de la subjectivité.

 

   Ceci, mille fois l’avons-nous affirmé, notre intuition se renforçant à chaque nouvelle énonciation. Il nous faut accomplir notre acte de vision lestés de ce poids qui n’est réelle charge que pour Ceux et Celles qui n’en perçoivent nullement les cheminements antécédents. Nulle vision n’est neuve, oblitérée qu’elle est par le fourmillement de nos expériences perceptives, et c’est tant mieux ! Ceux, Celles qui attendent de magiques « clés » de compréhension, se fourvoient selon des conceptions naïves.

 

Nul Serrurier, aussi habite fût-il,

ne viendra jamais à notre secours, ni au leur.

 

Liberté est hymne identitaire

pure ipséité

don de Soi en l’orbe

des Choses et du SENS

 

Ou bien n’est Rien.

 

Voilà ce qu’avait à nous dire,

aujourd’hui,

Barbara Kroll,

Par la modeste médiation

Dont, un instant,

Nous avons été le simple véhicule

Porteur d’une incertaine et

Relative Vérité

 

« Elle qui ployait

sous le faix d’Ombre »,

Voici que d’Elle,

au plus secret

de-qui-elle-est,

une Lumière s’est levée,

nullement religieuse,

nullement mystique,

une Lumière que nous dirons

traversée d’une Raison Esthétique

mais ceci demanderait

encore plus de clarté

encore plus d’Essence

disponible afin que

notre propre Illumination

devînt possible.

 

Toujours être en Chemin,

voici La Voie

voici le Tao

Elle qui ployait sous le faix d’Ombre
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22 octobre 2025 3 22 /10 /octobre /2025 08:12
De l’Art immédiat du Simple

Portugal 2011

tirage argentique - virage sépia

 

Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   Quiconque viserait cette image dans la distraction serait immédiatement pris d’un doute à double racine : s’agit-il là, d’une œuvre d’art et, s’il en est bien ainsi, comment ce motif aussi simple peut-il en constituer le fondement ? Disserter à propos de l’Art est toujours chose difficile pour la simple raison que la détermination de son domaine, à savoir là où il commence, où il finit, constitue la ressource la plus subjective qui se puisse concevoir. Et, en l’Art, affirmer ceci comme étant beau, relève de la gageure, tant le Beau est variable selon les climatiques où il s’illustre, selon les états d’âme et les goûts de Ceux, de Celles qui essaient d’en prononcer l’essence. L’on voit bien, d’emblée, qu’à défaut d’être un jeu gratuit, toute assertion vis-à-vis de l’art présente le risque, pour Celui qui l’émet, de procéder à quelque dogme assorti d’une évidente mauvaise foi. Le problème paraît donc insoluble, du moins pris sous ce point de vue partiel, sinon partial. Ce qu’il faut faire, afin de sortir de cette nasse conceptuelle, à notre avis, créer deux parenthèses en lesquelles

 

placer l’œuvre, d’une part,

et, d’autre part, le Voyeur de l’œuvre.

 

   En quelque sorte deux autonomies se faisant face car, ni l’œuvre, ni le Soi ne peuvent être envisagés à l’aune d’une hétéronomie.

 

L’œuvre en soi en tant que telle.

Le Soi en tant que tel,

 

soit la confrontation de deux Essences

dont chacune ne peut qu’être souveraine.

  

    C’est au gré de cette seule autonomie que le décret de l’œuvre d’Art pourra être énoncé. Une manière d’attitude performative du Regardeur qui pose en acte, cette puissance, cette virtualité qui sommeillaient au sein même du futur devenir des œuvres.

 

Je dis que cette Œuvre est de l’art

et mon acte de nomination suffit

à son effectuation en tant que telle.

 

   C’est ce qu’a accompli Marcel Duchamp énonçant « L’urinoir » en « Fontaine », « La Roue de bicyclette » en archétype du geste qui sculpte, « Le Porte-bouteilles » en la Forme polysémique dont tout art abouti est capable selon sa nature :

 

métamorphoser un objet immanent

en objet transcendant.

 

   De plus, notre geste autonome de Liseur de l’Art présente l’immense avantage de supprimer les clivages entre les oeuvres, d’abolir, entre elles, toute idée de hiérarchie. Il y aurait une grande naïveté à poser la question de savoir, de la « Montagne Sainte Victoire », d’un glacis de Rothko, d’un « Outrenoir » de Soulages, laquelle de ces propositions picturales se donne, en premier, en second, et ainsi de suite, façon radicale de se voir attribuer un mérite dont tout geste adverse ne serait qu’une euphémisation, un genre de métonymie. Sortir de toutes ces apories reviendra à poser les équivalences suivantes :

  

L’œuvre est en voie d’elle-même et

de nulle autre qui lui serait extérieure.

L’Oeuvre est capable d’elle-même

sans que quelque vérité externe

n’en vienne confirmer la réalité.

L’Œuvre est œuvre parce qu’elle est Œuvre

ou l’entière, insécable tautologie à l’œuvre.

 

   Certes, plus d’un Sceptique pensera que de telles affirmations ne reposent que sur une sorte d’autocomplaisance, que cette manière de raisonner appliquée à l’ensemble du réel n’est rien moins qu’une Pétition de Principe, une façon somme toute commode de se rendre « Maître et Possesseur » de ce qui vient à l’encontre, la liberté de l’Émetteur conditionnant l’aliénation de ceci à qui cette assertion s’applique. Libre à eux, libre à nous de poser aussi bien l’Art que l’œuvre selon nos propres déterminations au prétexte que ce qui, en ma conscience, s’inscrit en tant qu’Art, tel Autre n’en recevra nulle confirmation, au point même d’affirmer une position en totale opposition avec la nôtre. Mais nous n’argumenterons plus avant sur l’insoluble problème de la Vérité dont l’avisé Pascal énonçait cette indépassable sagesse :

 

« Plaisante justice qu'une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

   

   Ici, reprenant l’énoncé à mon compte, je dis cette œuvre de Thierry Cardon en tant qu’œuvre d’art et mon mérite sera modeste quant à la confirmation de ce qui vient d’être annoncé. Sans doute le prétexte est-il mince, de modeste dimension. Que voit-on sur la plaine du subjectile ?          

   D’abord les ascétiques silhouettes de quelques graminées dont on se demande quel peut-être leur étrange destin. Que voit-on ensuite ? Une surface de Blanc d’Ivoire parcourue de quelques déchirures et boursouflures.   Alors que dire de cette étrange relation ? Que dire du mot végétal s’enlevant sur le fond abstrait de ce qui pourrait ressembler à une croûte terrestre sillonnée de crevasses ? Ce dénuement, cette radicale économie, il nous faut leur attribuer une vêture à leur dimension, de manière à ne les laisser dans une manière de mutité qui ne ferait que nous égarer. Nous nous appliquerons donc à faire émerger une thèse herméneutique

 

posant les Graminées en tant que

symbole Humain-plus-qu’Humain,

faisant face à une Terre virginale, originaire,

argile de teinte et de constitution aurorale

ouvrant la possibilité même de l’existence des choses.

 

Des choses premières, s’entend,

des choses sortant tout juste

de leur mystérieuse essence.

   

   Donc les Graminées, Humaines-plus-qu’Humaines au seul prix de leur constitutif désarroi. Donc la Terre, à la seule valeur de sa mesure donatrice de vie, à la guise de son fondement matriciel. Ce que nous sommes en train d’énoncer : que cette œuvre, selon nous, doit se lire à la façon d’une allégorie mettant en confrontation dramatique

 

Destin Humain

et Néant de sa provenance initiale,

 

    ce Néant, ce Rien symbolisés par la césure, la fente, la faille lézardant le sol nourricier. Il nous faut d’abord parler du risque humain plus haut évoqué. Toute marche vers l’avant d’un Sujet anthropologique peut se comparer au cheminement hésitant d’un Passant sur une ligne de crête,

 

entre l’adret d’un bonheur,

l’ubac d’un sombre désespoir.

 

   Et la chute n’est nullement rare qui précipite le Marcheur en direction de l’ombre, de Charybde en Scylla d’où, peut-être, jamais il ne remontera.

  

   Sombres et illisibles desseins de la destinée Humaine. Donc les déchirures qui, dans un tel contexte, ne pourront que figurer le vertige abyssal en lequel tout parcours Humain peut s’abîmer lors du moindre de ses faux pas. L’étendue matricielle configuratrice de vie, la Terre en sa donation initiale, reprend en elle le motif qu’elle avait amené au plein du jour, sous la pluie bienfaisante des hautes lumières. On a ici tous les ingrédients de la tragédie classique :

 

un Destin de Héros croît et embellit

parmi les plurielles images du Monde,

mais suite à quelque erreur de jugement,

à un défaut de lucidité,

les Moires tisseuses de liberté,

mais aussi d’aliénation,

le condamnent à errer,

cet Œdipe aveugle,

au sein d’une Colone dévastée,

mourant sous les traits

des infernales Érynies.

  

   Certes le trait est noirci, certes l’interprétation est verticale, laquelle semble drosser un infranchissable mur face au peuple des Humains. Oui, mais à l’évidence, notre propre Finitude clôt notre destin à la manière d’un brusque scalpel déchirant, à notre corps défendant, cette chair existentielle qui est le seul bien dont nous disposions sur Terre. Et nous irons même plus loin dans notre lecture ténébreuse de cette œuvre. Nous la penserions silencieuse pour la simple raison d’une double mutité :

 

celle des Graminées,

celle de la Terre.

 

   Mais il faut persévérer dans notre quête de sens, inciser la peau de l’œuvre, nous immiscer, nous-mêmes, en tant que Graminées, poussées germinatives qu’un décret extérieur condamne à trépas, nous précipiter donc dans cette fascinante mais définitive échancrure, devenir, nous-mêmes fêlure au gré de laquelle biffer définitivement

 

l’être-que-nous-avons-été,

l’espace d’un instant,

pour devenir ce-que-nous-ne-serons-plus,

ayant rejoint la fente originaire

qui nous avait mis au Monde.

  

   Or, ici, parmi la dalle silencieuse du Temps, se laisse percevoir un Cri tout pareil à celui poussé par la peinture violentée d’Edvard Munch, Cri face à la Mort qui équivaut au Cri du Nouveau-né surgissant sur la margelle de l’exister.

 

D’un Cri l’autre :

l’écriture tragique du Destin.

 

    Destin écrit à l’encre sympathique, toute visibilité ôtée au sens de l’écriture : témoigner de l’Homme. Ce parchemin lacéré que l’Artiste place devant nous à la façon d’une troublante énigme, n’est-il, au moins symboliquement, cet antique palimpseste où les signes superposés du Temps Humain s’effacent à même leur confusion ?

 

Immense et déroutante fragilité Humaine

dont ces Graminées témoignent à l’envi,

 

   comme si leur modestie, leur faible empreinte, leur naturelle discrétion voulaient nous ménager, nous faire croire en ce possible dont toute croissance est comme l’emblème, l’assurance d’une progression vers demain qui ne soit en pure perte.

  

 

   Et c’est bien au motif d’une esthétique à « fleurets mouchetés » que cette œuvre nous pénètre jusqu’en notre tréfonds le plus mystérieux. Beau et efficace geste esthétique tout tressé des lianes presque inapparentes d’une plastique ascétique. Parfois dire peu, sur la lisière d’une retenue, c’est énoncer grandement ce qui, du reste, ne peut qu’être chuchoté : le tarissement de la source qu’un jour nous ne serons plus qu’à titre de réminiscence, nullement la nôtre, bien évidemment, celle d’autres consciences dont nous aurons croisé le chemin, alors que ce croisement n’aura plus de motifs d’actualisation. Cette légèreté aérienne, n’est pas sans nous faire penser aux paroles de Nietzsche dans « Le gai savoir » :

  

“Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et les pensées

qui mènent le monde viennent

sur des pattes de colombe.”

   

      Il nous paraît opportun de citer, en épilogue de ce texte, cette remarque au sujet du « Gai savoir » tirée d’un article de Wikipédia :

  

   « Il relève ainsi l'ambivalence même de sa conception de l'existence, saisie entre la recherche de la vérité intrinsèquement mortelle, et l'illusion intrinsèquement vitale. »

  

   Å sa manière bien à lui, Thierry Cardon, jouant de ces manières de discrets clairs-obscurs, ne fait peut-être que faire dialoguer, dans une poésie légère « vérité mortelle » et « illusion vitale ». Le véritable métier d’un Artiste est celui même de la jonglerie entre des tendances contradictoires, vives dialectiques qui sont le tissu de l’exister, en réalité œuvre de Magicien qui, sous la face riante des choses, dévoile prudemment, quelque vérité qui pourrait bien nous atteindre, si, d’aventure, nous prenions le temps de soulever ce voile de la māyā que plusieurs philosophies orientales veulent percer de manière à porter à la clarté cette vérité transcendante se dissimulant sous la chape de plomb de la réalité matérielle.

   Mais disant ceci, nous ne faisons que mettre en exergue le vif intérêt que porte l’Artiste à la belle Civilisation Indienne, terre de magie et de spiritualité s’il en est. Ce fin et passionné Observateur des « lignes flexueuses » de la Loire, photographiant ici

 

le Blanc de Seiche d’une souche séculaire,

là le réseau serré des herbes sauvages sur fond d’eau,

là encore un semis de graviers noirs

d’où émerge la sculpture noueuse d’une racine,

 

ce Passionné infatigable trace,

pour nous Observateurs,

pour lui Acteur,

le praticable de cette vaste scène mondaine

sur laquelle nous figurons à titre

d’Énigmatiques Sujets.

 

L' Énigme est notre demeure !

 

 

 

 

 

 

 

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