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13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 07:12
En attente de Soi

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

    La salle du Musée est grande, blanche, silencieuse. « Grand », « blanc », « silence », les trois prédicats, les trois unités au gré desquels rencontrer l’œuvre, s’y confier dans le souci, peut-être, d’en percer l’énigme. Rien n’est encore décidé de ce qui va advenir. Le matin est tout juste levé, les voitures font leur glissement d’ouate sur le pavé lisse des rues. Le Musée ? Une grande bâtisse. Une porte encadrée de hautes colonnes. De larges baies par où entre la lumière, mais une lumière filtrée, tamisée. Des ouïes zénithales, des oculi à la cimaise des murs. L’Art en sa pure clarté car il faut que la lumière porte les œuvres à leur accomplissement, les nimbe d’un genre d’aube originaire. C’est comme une naissance à Soi, du jour, des choses, du monde, de tout ce qui vit alentour et doit faire sens. Nullement différé. Immédiat. Les œuvres ne sauraient souffrir quelque vacuité qui annulerait leur présence.

   Pour cette raison la peinture belle est à elle-même son rayonnement, sa puissance d’irradiation, son aura et nul ne pourra se soustraire à cette aimantation qui porte en soi quelque souci esthétique, nécessite un lieu où accueillir, un espace où contempler. Il faut cette zone préalable où la conscience du Visiteur, portée en son repos, guidée par un sûr instinct de l’événement qui va surgir, devienne attentive à sa germination. Des grains sont semés dans l’humus du corps, ils vivent à l’ombre de la chair, un trajet déjà se lève qui les portera à l’évidence du jour, et alors, il y aura éclosion, il y aura ouverture et ceci n’aura nul repos qu’une œuvre n’ait été rencontrée, fertile, plurielle selon ses significations latentes, qu’une œuvre n’ait été portée au plein de Soi, là où cela tremble, là où cela résonne, là où cela fourmille.

   Jeune Visiteuse est là, debout dans l’aire blanche de la salle. Face à face de l’Oeuvre, de la Conscience de Visiteuse. Rien n’existe au Monde que ceci, cette uni-dualité qui assemble et pose,  en un seul lieu, la peinture, la présence humaine, l’inclination à être au plus près, au foyer de ce qui a sens. Afin que quelque chose se dise, de l’ordre de l’essentiel, il faut ceci, cette intime liaison qui ne pourrait souffrir quelque approximation, quelque distraction. Jeune Visiteuse regarde l’œuvre, l’œuvre qui, en retour, la regarde. Regards croisés, soudés dans l’entrelacs, abouchés l’un à l’autre dans le régime convergent du chiasme, dans la rencontre de deux points-source qui ne vivent que d’un unique flux, comme si un étrange rayon en déterminait la coalescence. Dans l’instant qui vient, dans l’orbe de silence, dans la résille étroite du jour, mais combien exacte, Deux Entités n’en font qu’Une, Deux Réalités fusionnent et ceci dit la beauté du geste artistique et ceci dit la beauté de Celle-qui-regarde et parvient à Soi dans la vérité la plus juste qui se puisse imaginer.

   C’est par l’œuvre d’art que l’on parvient à Soi dans le site le plus précieux de son être. Jeune Visiteuse le sait depuis la certitude de son jeune corps, depuis l’assurance de ses yeux, depuis la plante de ses pieds qui touche le sol avec la plus grande légèreté. Car, étonnamment, tout est devenu léger, aérien, dans l’instant même de la vision. Tout est allégie de Soi et se dévoilent le domaine des pensées heureuses, le promontoire des joies simples, le seuil des faveurs infiniment renouvelables. Il suffit de dilater ses pupilles, d’ouvrir leur puits jusqu’à la mydriase et alors l’âme (nullement la métaphorique, l’éthérée, l’hypothétique), l’âme vraie, celle qui ressent, aime, se désespère, s’incline puis se relève, l’âme est touchée jusqu’en son tréfonds. Si bien qu’hors d’elle rien n’existe, sauf des poussières de contingences, des fragments de hasard qui flottent infiniment, peut-être au-delà des frontières de l’univers.

   Jeune Visiteuse a accompli l’heureux périple qui l’a soustraite aux tracasseries de l’heure, l’a exilée des divergences, l’a extraite des mors vénéneux de l’angoisse. Elle est totalement à Soi (sans doute l’acmé de la joie, on n’en peut tracer le dessin, seulement en ressentir la profondeur, en éprouver l’heureux vertige), elle est identique à qui-elle-est, sans partage, sans ligne de césure, elle est Soi-plus-que-Soi : le Temps, c’est Elle ; l’Espace, c’est Elle ; la Forme en sa vérité, c’est Elle. Le ruissellement blond des cheveux de Visiteuse, c’est le reflet des cheveux de Celle-de-la-toile. Le sage corsage blanc de Visiteuse trouve sa confirmation dans la porcelaine des jambes de Celle-qui-est-assise. Le noir de la jupe et des collants, c’est le sac à mains posé sur les genoux. L’attitude attentive de Visiteuse trouve son écho dans le geste de repos qui émane de la toile. Seule la flamme rouge du corsage du Modèle diffère et se donne en tant que foyer autour duquel l’œuvre rayonne et se donne à penser. Mais ceci n’affecte en rien l’unité de ce qui a lieu. Cette « différence » n’est présente qu’à souligner les affinités, à illustrer la fusion, le colloque secret qui s’est tissé d’une présence à l’autre. Parfois faut-il une déchirure dans le tissu du monde pour percevoir son harmonie, le flux apaisé qui en détermine le caractère.

   Pour autant, n’existe-t-il que de la félicité, rien ne vient-il troubler l’ordonnancement idyllique qui semble réunir les deux existences dans une assurance sans faille ? Å l’évidence, Celle-qui-est-assise paraît affectée d’une sorte de lassitude dont témoigne son bras droit soutenant sa tête. Fatigue passagère, moment d’abattement, quelque chagrin éprouvé ? Nous ne savons, mais ceci n’est nullement essentiel. C’est moins le thème et la nature de son traitement sur la toile qui importent que la fascination qu’exerce l’œuvre sur l’esprit de Jeune Visiteuse. Bientôt, dans les salles du Musée, seront les mouvements, les chuchotements, les allées et venues des Existants, le théâtre de la vie selon l’un de ses actes singuliers. Peut-être Visiteuse aura-t-elle quitté le Musée, peut-être se sera-t-elle mêlée à la foule anonyme des rues. Certes, le sentiment unitaire issu de sa rencontre avec la Toile commencera-t-il à se diluer, à s’atténuer et même à se dissoudre totalement, au milieu de l’agitation et du bruit de la ville. Mais ceci n’est rien moins que naturel, banal.

   Pour autant tout aura-t-il été perdu, à la manière d’un objet qu’on égare, que l’on ne retrouve plus ? Bien évidemment non, l’objet-Art est d’une autre nature, il ne se dissout nullement parmi la factualité existentielle. Son pouvoir d’émergence, de diffusion, de nitescence est prodigieux, fabuleux. Rien n’est oublié de qui il aura été l’espace d’un instant dans cette salle « grande, blanche, silencieuse », au contact de Celle-qui-est-assise, avec laquelle un événement singulier se sera manifesté. Un bavardage mondain est vite oublié, relégué dans les corridors ténébreux de la mémoire. Une œuvre d’art, si elle est vraie, ne l’est jamais, elle demeure à la manière du pinceau du phare qui balaie la nuit, en dissipe les ombres, en écarte les sourdes menaces. Désormais, entre Femme-au-sac-à-main et Jeune Visiteuse, un lien indéfectible existera pour la suite des temps. Peut-être se réactualisera-t-il au gré d’un souvenir, d’une esquisse tracée sur le blanc d’une feuille, de la découverte d’un sac à main que l’on croyait perdu. Peut-être !

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12 mai 2026 2 12 /05 /mai /2026 07:02
Diaphane et au-delà

« Avec Esther »

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Il faut partir du réel le plus concret, le tutoyer longuement, s’y frotter, peut-être même y abîmer la pulpe de ses doigts, le griffer de ses ongles, en éprouver la texture têtue, obstinée, la résistance existentielle, celle au gré de laquelle pouvoir se nommer « Vivant », cette bien étrange aventure, ce flottement éternel, cette inextinguible joute, ce pugilat de tous les instants, la remise de notre chair aux assauts infinis de la corruption. Certes reconnaître le réel pour tel qu’il est, en accepter le Principe, ce Destin pareil à une chape de plomb est une épreuve redoutable, la source d’une angoisse, le motif, parfois, d’une urticante mélancolie. Mais avons-nous le choix d’être différents de qui-nous-sommes, de nous exonérer de la part qui est la nôtre, de rêver longuement puis de dire de ce songe :

 

« Ceci est ma Vie, le sillon

dans lequel je veux inscrire

le moindre de mes actes,

la règle qui dictera

chacun de mes pas ».

 

   Non, l’on sent bien l’obsolescence en même temps que la vanité de cette pensée, le fait qu’elle tourne à vide dans le lieu désert d’une utopie.

    Certes, ceci nous l’éprouvons, mais malgré la mesure indépassable de cette vérité, nous glissons une écharde, nous introduisons un coin d’acier dans le tissu de l’exister, cultivant en secret le souhait d’en métamorphoser, à notre avantage, la pente déclive originelle. Encore, enfouie au plus profond, notre âme resurgit par instants, se révolte, se cabre et tente d’inverser le cours des choses. Qui n’a jamais tenté ceci est humain à l’économie, se réconfortant d’une illucidité qui le protège, pense-t-il, des avanies de toutes sortes. Combien cette attitude est approximative qui prend la crue invasive pour un simple chapelet de gouttes d’eau !

   Mais nous mettrons un terme à cette courte métaphore. Ne le ferions-nous et la menace de retomber en enfance ne ferait que rougeoyer tout au bout de notre nez. Il est des évidences qu’il faut savoir accepter. Cependant, rien ne nous empêche, du plein même de notre imaginaire, de dresser les tréteaux sur lesquels nous jouerons une scène à notre convenance. Ceci se nomme essor en direction d’un Idéal. Mais qui donc et au nom de quoi pourrait mettre à mal une telle inclination de notre âme ? Et, du reste, le vrai dialogue, le plus efficient, le plus vrai, n’est-il celui de notre âme avec elle-même dans la perspective d’une éthique bien comprise ? Mais refermons ici une parenthèse qui, bientôt, apparaîtrait à la manière d’un précepte moral. Nous ne sommes plus au temps antique des Stoïciens !

   Comme à l’accoutumée, notre pensée part d’une image dont elle se nourrit, souhaitant trouver en sa forme les provendes essentielles dont tirer quelque enseignement ou, d’une manière bien plus ordinaire, tâcher de percevoir une perspective esthétique. C’est toujours à un acte descriptif qu’il nous faut nous livrer, cherchant, au travers de ce balisage du réel, du positionnement de ses limites, des structures qui en déterminent le phénomène, à percevoir, sous la surface, quelque humus qui en assure la croissance. Car ce qui est essentiel dans ce geste de connaître, c’est bien de traverser ce réel, de rencontrer le pur diaphane, de saisir la transparence, de faire effraction au plein de l’opalescence, là où l’Être, diffusant sa sublime Essence, se livre en l’entièreté de sa Forme. Bien évidemment, ici, l’emploi des lettres Majuscules pour Être, Essence, Forme n’est nullement le résultat de quelque caprice, simplement un essai de dévoilement de ce qui, essentiel chez une Personne, une Chose, dit la totalité de sa Présence, ici et maintenant, sur cette Terre qui lui sert provisoirement d’écrin. L’on passe trop souvent près d’objets de méditation sans même remarquer la nécessité qu’il y a à faire halte, à regarder avec précision, à interroger, à faire de son propre Soi le point lumineux à partir duquel désobstruer ce qui vient à notre encontre sous le signe du ténébreux, de l’incompréhensible. Toujours il s’agit d’être en chemin, en avant de Soi, vers cet horizon qui nous met en demeure de le percevoir, d’en pénétrer les sibyllins arcanes.

   L’Endormie est troublante en raison même de ce mystère dont elle est porteuse, consciente ou à son insu. Nous opterons volontiers pour la seconde hypothèse car le sommeil ne prémédite nullement le contenu de ses positions, bien plutôt il les dispose à une libre venue de ce qui pourrait se produire ici et là, au hasard des configurations étoilées, des rencontres adventices, des brusques condensations qui mêlent, en un tout indistinct, la pluralité des êtres, des superpositions spatiales, des empiètements temporels. Donc l’Endormie est livrée à Soi, rien qu’à Soi, dans le plus grand danger de ne nullement coïncider avec qui elle est, de se dissoudre dans les inextricables mailles de l’altérité : celles du monde, des choses, des Existants entrés par effraction dans la cellule du songe. Cependant, son calme, sa supposée sérénité, font signe vers l’atteinte d’une quiétude intérieure dont, nous les Voyeurs, serions bien en peine d’atteindre les rives, de bourgeonner au seuil, peut-être, d’une révélation. Car, de toute évidence, Celle que nous observons connaît quelque lieu de sublime polarité : la rencontre d’une œuvre d’art, l’admiration d’un paysage sublime, la grâce d’un amour venu du fond des âges avec sa pure fragrance d’origine ?

   De l’image même, de sa lumière doucement inactinique, telle celle des anciens laboratoires où, dans un bain révélateur, se dévoilaient les grains d’argent du cliché, le visage émerge comme d’une brume légère posée au-dessus de quelque colline automnale. La chute des cheveux est un mince ruissellement, le front est lisse comme sous l’action d’un baume, les yeux clos sur une lumière intérieure, le gonflement des joues adouci de la brise du souffle, lèvres refermées sur les plis d’un long secret. Un bras est relevé qui soutient la tête, alors que l’autre bras échappe à notre curiosité, la fuite du cou puis l’invisible gorge que dissimule une vêture à minces bretelles. Nous sommes dans le partage de qui-nous-sommes, certes dans l’inquiétude légère, mais tout de même une question s’agite derrière le massif de notre front : cette étrange clarté couleur de miel et de safran, ce poudroiement de nectar, ce voile qui, posé sur l’Endormie, nous sépare d’elle tout autant qu’il nous convoque à son chevet, qui est-il pour instiller en notre âme, fascination et retrait, intérêt et détachement, enfin un sentiment aussi complexe que difficile à définir ? En tout cas il ne saurait nous laisser au repos. Quelque chose d’intérieur, à la manière d’une nécessité, nous intime l’ordre d’entrer dans la cité étrangère par quelque faille laissée vacante, par une étroite meurtrière, comme le ferait notre propre daimôn, cette voix indéfinissable, ce conseiller intime perçu comme « empêchement mystérieux », guide prudent d’un Destin toujours en avant de notre esquisse, de nos résolutions, de nos désirs les plus dissimulés.

   Et c’est bien ce daimôn qui a attiré notre attention sur ce fin nuage couleur de soufre, sur cette sorte de vitre qui nous sépare de Celle dont nous voudrions connaître le sort, percer jusqu’au moindre de ses souhaits. Alors, depuis le lieu qui se dit comme séparation, que nous reste-t-il, sinon le flou des hypothèses, leur fondation sur la fragilité d’un sable mouvant ? Mais plutôt nous projeter en quelque pays d’Utopie, ne nullement demeurer dans la mutité, dans l’incapacité d’articuler quelque discours intérieur, cette eau de fontaine qui s’écoule en nous pareil à un infini chapelet de gouttes. Ce que nous avons à dire, ceci : Endormie, jusqu’alors, se situait au-delà de cet écran de verre dépoli, face uniquement tournée vers ses satisfactions immédiates, vers l’accomplissement de ses désirs, vers ses hâtes existentielles, vers ses pulsions de vie, vers ses résolutions passionnelles, vers ses irrépressibles volontés, vers ses fulgurations réalisées à l’instant même de leur émission. Par rapport à Soi, elle était sans distance, mêlée au feu de ses désirs, immolée à l’urgence plénière de ses sensations. Elle vivait à l’intérieur même de sa gangue, soumise à la sombre vivacité de ses déterminations, tout comme la phalène collée à la cheminée de verre de la lampe ne vit qu’au rythme de la flamme qui la fascine et la soumet à la tyrannie de sa combustion. La mort de la flamme est l’équivalent de la mort de la phalène.

    Mais ici, il ne s’agit nullement de poursuivre cette métaphore mortifère, plutôt tirer du positif de ce qui se donne, au premier regard, comme du négatif. Endormie donc, si sa position actuelle ne semble en faire qu’une Soumise, une Abandonnée à la curiosité des regards, il faut l’envisager, bien au contraire, sous la forme de l’Éveillée la plus parfaite, d’une conscience portée au plus haut de ses possibilités. Et ceci pour la simple raison que cette léthargie n’est que de façade, en réalité reflet d’une atteinte de l’acmé de Soi. Un peu comme ces Sages hindous immobiles, drapés dans leur linge à plis, ces Sādhus libérés de la māyā, de l’illusion permanente du réel, parvenus au sommet de leur libération, fusion avec l’infini cosmique. Oui, l’évocation de cette Sagesse orientale convoque, le plus souvent, le sourire des Occidentaux que nous sommes, soi-disant imprégnés de Raison et saisis d’un esprit cartésien mettant en doute tout ce qui, hors de sa sphère d’intérêt, apparaît comme pure affabulation, sinon étrange fantaisie.

   Mais laissons sourire les Naïfs et portons notre regard en direction de ce qui est essentiel à comprendre. C’est à l’aune d’une conversion de sa vision qu’Endormie s’est révélée en sa singulière métamorphose. Lassée des voyages au long cours, des agapes multiples, des spectacles vides telle une coquille, fatiguée des discours des Sophistes, usée des canons de la mode et des miracles de la technologie, devenue rétive aux écrans de toutes sortes, devenue hostile aux argumentaires des Camelots et autres Bonimenteurs, irritée par les mouvements de moutons de Panurge de la foule, peu à peu elle était devenue Presqu’île, puis Insulaire, Robinson en son île, loin des bruits et des agitations du Monde.

   Petit à petit un long silence propice au recueil, à la méditation des Choses Simples s’était installé au centre de qui elle était, et cela faisait comme une sorte de sphère lumineuse en elle, de mince Soleil diffusant ses rayons bienfaisants dans sa chair, ses rapides météores et ce Nouveau Monde illuminait la moindre de ses secondes, la plus petite parcelle de son expérience intime. Ainsi était-elle parvenue, au fil du temps, à cette jouissance intérieure, à cette impassibilité, à cette équanimité de l’âme que les Philosophes nomment « ataraxie », que beaucoup cherchent, que peu atteignent. Ce détachement des Choses était devenu son bien le plus précieux et elle flottait en elle-même comme le futur petit Enfant dans l’océan amniotique maternel. Les seules paroles qui lui parvenaient, au travers de cette membrane originelle, une sorte de chant des étoiles, une manière de grande comptine universelle au sein de laquelle, immergée en la plus pure des félicités, elle arrivait à être qui-elle-était jusqu’au sentiment prodigieux d’une UNITÉ insécable. Et pendant ce temps, la Terre, imperturbable, continuait à girer avec, accrochées à ses basques, ses cohortes de Joyeux Officiant d’une Religion Mondialisée, laquelle portait, au plus profond de sa chair, le germe de sa propre destruction.

   Alors, combien cette image de calme et de repos infinis nous atteint en plein cœur. Heureusement, encore, en d’invisibles et inatteignables lieux, quelques motifs d’espérer. Leur rareté en fait le don le plus précieux. Saurons-nous le porter en nous comme cet événement à entretenir au-delà de qui nous sommes ?

 

Soufflons sur les braises avant

que le feu ne s’éteigne !

 

 

 

 

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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 08:14
Elle, Rêveuse en son retrait

 

Peinture : François Dupuis

 

***

   [Avant-texte

 

Quelle forme d’expression destiner à la Peinture ?

 

   Regarder une peinture n’est pas simple affaire de vision, de perception, comme si l’on observait une chose puis on l’abandonnait à son être de chose sans plus s’en soucier. Regarder une Peinture, en une certaine façon, c’est accepter de s’y immerger, de s’y immoler, de faire que notre être rejoigne son être. Car, identiquement à nous les Hommes, nous les Femmes, les choses ont un être dont jamais elles n’abdiquent qu’à l’aune d’un regard inadéquat les visant et les laissant tels de vulgaires objets. Le problème d’un langage dédié à l’Art est toujours celui de son adéquation à l’objet dont il traite. Ou bien l’on s’engage dans une prose dite « savante » et l’on bâtit des hypothèses sur l’œuvre, créant, en quelque sorte, une œuvre au second degré dont la pertinence, parfois, laisse à désirer. Ou bien l’on se contente d’énoncés prosaïques, quotidiens, si l’on veut, mais alors on risque de sombrer dans la première immanence venue. Ou bien encore, et c’est le parti-pris du texte ci-dessous, l’on s’essaie à « poétiser » et l’on risque, tout simplement, de se situer à côté de l’œuvre, d’en réaliser une copie qui ne soit nullement conforme à son essence. On voit combien ici, se pose une difficulté dont les termes sont de nature métaphysique. « Métaphysique » au sens d’un « au-delà », d’un « en-dehors » de ce qui est à considérer, telle Toile, qui ne pourra plus reconnaître son portrait dans les traits qui seront censés en représenter la réalité.

   La « réalité », voici où le bât blesse, car comment pourrions-nous parler de « réel » pour une œuvre qui, précisément, tâche de s’éloigner d’une simple mimèsis, d’une reproduction du visible pour témoigner de l’invisible. Oui, de l’invisible car si cette Peinture se donne à nous au terme d’un procès de visibilité, (il faut bien que la « chose » fasse phénomène afin que nous en apercevions le motif), elle ne peut pour autant prétendre demeurer dans ce statut qui la ramènerait à la condition d’une existentialité, par exemple à la fonction d’un outil et de sa mesure utilitaire. « L’Art est inutile », disait Ben en son temps, et c’est bien cette « inutilité » qui désigne sa grandeur et l’exception qu’elle est pour un œil qui sait voir.

   Mais revenons au langage et à sa forme. Un texte d’allure « poétique » convient-il pour rendre compte d’une forme plastique ? N’y a-t-il décalage, usurpation d’identité ? La soi-disant « poésie » se donnant en lieu et place de la Peinture dont elle est censée faire apparaître la nature ? Certes, sans doute la voie « poétique » paraît n’être pas la voie la plus indiquée. Mais, en vrai, nul commentaire d’une œuvre ne nous assure de sa parfaite cohérence. Et même un langage intérieur, né d’une contemplation de l’œuvre, est déjà interprétation, est déjà cette manière d’irisation, de tremblement, d’écho qui miment la Chose de l’Art sans en bien respecter la sincérité, la vérité.

Penser est déjà déformer

Ecrire est déjà métamorphoser

 

   Tout ceci pose le problème des « correspondances », si bien évoqué par Baudelaire. Les Choses se répondent-elles vraiment ou bien est-ce seulement une vue de l'esprit ?

 

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

 

   Je ne sais si « Rêveuse » répond et à quoi elle répond, comment elle répond. En tout cas, pour moi, en ce matin estival, « Rêveuse » se donnait sous le vague intitulé de « poétiser ». Je ne sais si les Lectrices et Lecteurs répondront à ceci qui est pure subjectivité, affinité avec ce qui se présente et qui, au cours des jours, selon les inclinations du moment, se décline de telle ou de telle manière. Merci en tout cas à François Dupuis de m’avoir confié sa belle Peinture. Puisse-t-elle trouver un écho quelque part.]

 

***

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Elle ne pourrait nous laisser indifférents

Il en est ainsi des êtres de mystère

Ils nous interrogent bien au-delà

De nos minces effigies

Elle Rêveuse en sa discrétion

Comment pourrions-nous rester en silence

Ne pas lui faire face 

Elle est Elle à seulement nous mettre

Dans l’embarras de qui nous sommes

Elle est Elle au gré de sa simple présence

De l’immobile en Elle advenu

Elle est Elle, qu’un aimable Destin

A placée sur notre chemin afin que

De la Beauté nous connaissions la venue

Nous admirions l’irrémissible don

Alors nous visiterait à jamais

Une image dont notre mémoire

Ne pourrait se distraire

Qui se placerait au foyer

De notre juste souci

Bien des événements se présentent à nous

Dont nous ignorons la subtile valeur

Le plus souvent nous cheminons

Å la pointe de nos êtres

Insoucieux de ce qui autour de nous

Porte le signe de l’ineffable.

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Hommes distraits nous le sommes

Depuis notre naissance

Nos perceptions ne sont qu’illusions

Dont la Mort seule biffera la trace

Méconnaître la Beauté reviendrait

Pour les Antiques à ignorer les dieux

Mais peut-on longtemps

Se détourner de l’Empyrée

Et poursuivre sa route

L’esprit serein, l’âme tranquille 

Nous voyons bien qu’à ignorer ce qui fait Sens

C’est nous-mêmes que nous condamnons

Å nous égarer dans l’erreur

Å nous détourner de la Vérité

La seule Lumière qui allume au fond de nos yeux

La lucidité, la nécessité de vivre en accord

Avec notre conscience, nullement de la renier

 

Alors, sûrs de ceci

De l’impérieuse loi du regard juste

Nous nous attardons longuement

Sur Celle que nous nommerons « Rêveuse »

Car il semble bien que ceci se donne

Comme sa possibilité immédiate d’être

De faire face au Monde, de tracer son sillon

Parmi les vagues toujours renouvelées de l’altérité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Nous nommions les Antiques il y a peu

Et ceci n’est nul hasard tellement Rêveuse

Paraît Trouver son écho dans ce portrait dit du « Fayoum »

Comme si Elle et son Antique Modèle illustraient

Ces « Demoiselles d’Antinoé », ces mythes féminins

Ces pures beautés dont on pense

Qu’elles sont issues du rêve

Que si nous voulions les approcher

Elles s’évanouiraient tels les fils d’un songe

C’est bien en ceci que la Beauté

Est rayonnante

C’est bien en ceci que la Femme

Est l’Inaccessible

Qui nous regarde depuis

Le plus loin de son énigme

Combien cette Toile est belle

Å l’allure d’encaustique

Cette matière si pleine, si chaude

Si rassurante, si maternelle

Elle a le lustre d’une patine ancienne

La lueur d’une résine, la douceur d’une argile

Elle vient à nous pareille au semis d’un pollen

Et l’air se tisse de soie et les mots improférés

Résonnent à nos oreilles

Å la manière d’une généreuse confidence

D’un secret à nous destiné

 

Oui, Rêveuse parle en Elle

Comment pourrait-il en être autrement 

Les êtres de pure intériorité

Ne peuvent entretenir qu’avec eux-mêmes

Ce colloque dont ils s’abreuvent

Comme l’abeille le nectar

Parler haut serait consentir

Å détruire ce trésor, cette richesse

Parfois les choses gagnent-elles

Å être dissimulées

Et les flammes mouchées

En disent bien plus

Que les impétueux brasiers

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Le lit de sa chevelure est une cendre légère

Å peine une ondée sur un chemin de poussière

Le front est haut, lisse, bombé

Lui qui recueille les chastes pensées

Certes nous pouvons y lire l’inquiètude d’exister

Mais loin d’être une retenue, une menace

C’est l’enclin métaphysique qui l’habite

Qui fait son murmure de source

Comme si son origine même était

Sur le point de sourdre, de se révéler

L’arc des sourcils est une parenthèse

En laquelle les yeux s’enchâssent

Deux billes d’obsidienne

Qui disent la nuit du regard

Ce pur domaine d’un onirisme

Il est une nervure qui prépare le jour

Attend la lumière, suppose l’intelligence

Nullement un coup de fouet

Le témoignage d’une profondeur

 

Le nez est droit qu’effleure

Une ligne de clarté

La bouche est discrète

Les lèvres à peine visibles

Elles disent le silence

Le précieux qu’il renferme

La douce poésie qu’il recèle

Une joue reflète un jour économe

L’autre s’allume d’un délicat clair-obscur

Ici les minces reflets nous disent

La joie qu’il y a à vivre dans le simple

Dans l’immédiatement éprouvé

Dans la sensation alanguie

 

Une perle orne l’oreille gauche

Presque inaperçue

Métaphore de Rêveuse

En sa native modestie

Le cou s’orne d’une dernière

Vague de douceur

Un fin chemisier entre Coquelicot

Et Nacarat clot le portrait

Coquelicot, cette fleur si discrète, si éphémère

Nacarat, une touche de velours, une empreinte de satin

Ces souples étoffes, en une certaine façon

Parlent le langage de Rêveuse

 

Une brise court sur l’eau sans la toucher

Pas de deux de gerridé, vol de libellule

Ce qui, léger paraît, a une inoubliabe saveur

Å peine le goût en effleure-t-il le palais

Il n’en demeure qu’une illisible trace

Une présence a été

Pareille à la nuée

D’une encre sympathique

Nul effacement n’en guidera le destin

Ce qui, une fois seulement

A prononcé le mot « Beauté »

Se teinte d’éternité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

 

***

Épilogue

Elle, Rêveuse en son retrait

                                      « Rêveuse »                        « Portrait du Fayoum »

                                  François Dupuis                        Source : Odysseum

  

 

   Ici, comme indiqué dans la chair vive du « poème », j’ai mis en relation « Rêveuse » de François Dupuis et « Portrait du Fayoum » tel qu’apparu au IIe siècle après J.-C dans les parages de la cité antique « d’Antinoé ». Je crois à une évidence des « correspondances » faisant se rejoindre, au-delà du temps, au-delà de l’espace, deux œuvres fécondées d’une identique empreinte. L’encaustique sur bois de cèdre et doré, de la représentation antique, vient confluer avec l’huile tout en douceur, tout en nuance que nous livre dans son somptueux écrin la délicatesse habituelle de François Dupuis. Même texture, même palette de tons chauds, terriens, lustrés, pareils à l’argile d’un vase millénaire, même douceur songeuse du regard, même interrogation qui traverse les Siècles, traverse les Toiles et nous bouleverse dans notre essence d’Hommes, de Femmes.

    Ici se dit, en quelques touches savantes, une part d’éternité. Si l’Art a bien une fonction, nous conduire à notre propre oubli, transcender l’espace et le temps, nous déposer ailleurs que là où nous sommes sur une Terre de pure Idéalité, alors voici son but atteint, nous en sentons la magnétique puissance au creux même de notre chair.

 

Y aurait-il plus belle lumière que celle-ci ?

Qui donc répondra en premier ?

Qui donc répondra en Vérité ?

 

   Nous sommes ici si près d’une Origine, nous percevons son bruit de source, nous nous abreuvons à sa claire évidence. C’est là qu’il nous faut demeurer, immobiles tels des Gisants, mais des Gisants atteints de Passion, sans doute la plus belle chose qui soit sous ce Ciel sans limites, sur cette Terre dont un jour nous avons émergé pour dire quelques paroles et retourner au silence.

 

Ce qui dit le plus : le Silence,

à condition qu’il soit habité.

Silence

 

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 07:56
Cette énigme sur la claire-voie du mur

« Courte histoire »

Crayon

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le Venir-à-Soi, toujours est une énigme. « Pourquoi donc y a-t-il l’étant », l’épilogue est connu « et non pas rien ? ». C’est bien le RIEN qui est en question, d’une façon plus manifeste que cet Étant dont, chaque jour qui passe, nous croisons la présence sans que ceci ne nous alerte outre mesure. En quelque sorte, aux yeux de nos consciences égarées, distraites, la plupart du temps inopérantes, c’est moins le quelque chose qui nous interroge que ce qui pourrait en être l’invisible écho, ce Néant de Chose réfugié on ne sait où, « existant » par-devers nous, se manifestant à bas bruit lorsque nous dormons, lors de nos « passages à vide », lorsqu’une sourde mélancolie nous atteignant, nous avons l’impression que tout bascule dans le vide, que nos mains ne saisissent que des éclisses de vent, que notre vision s’inverse laissant notre chiasma optique dans le noir absolu, lorsque, encore, démunis de ne voir nullement apparaître l’Amante, nous sommes livrés, « pieds et poings liés » à nos plus vives incertitudes et, nous questionnant, nulle voix ne vient à la rescousse afin de rassasier notre supposé désir de vivre.

  

   C’est ceci l’exténuation de ne faire présence qu’à défaut de soi, comme par inadvertance, comme si nous ne résultions que de l’exercice troué de quelque Démiurge pris de folie. Totalement perdus à qui nous sommes (ou plutôt à qui nous ne sommes pas), nous ne serions pas loin de penser que le Démiurge, c’est nous qui l’avons inventé afin que fasse encontre une mesure entièrement métaphysique à laquelle nous adosser afin de rendre notre essence vraisemblable, afin que le sol, sous nos pieds, ne devienne, instantanément, cette terre de nature étrange, identique à ces fumées et vapeurs montant des mystérieux et fascinants champs Phlégréens. Autrement dit, c’est notre-Rien-d’étant qui attise en nous ces vives braises, c’est lui-ce-Néant au souffle acide et continu qui anime en nous, au plus secret, ces fuligineuses flammes qui nous rongent de l’intérieur, nous boulottent constamment, si bien que « Colosses aux pieds d’argile » il s’en faudrait de peu, juste une pichenette d’un enfant espiègle, pour que notre fragile Cariatide ne s’écroule avec un bruit pareil à celui émis par un Muet, une vigoureuse supplique interne ne trouvant son possible qu’à se manifester contre soi, dans le pli improféré du pur inexister. Certes, nous vous l’accordons, ces méditations métaphysiques ne servent à RIEN, n’aboutissent à RIEN, si, comme nous l’avons évoqué plus haut, le RIEN est notre mesure la plus exacte, l’empreinte négative au gré de laquelle pouvoir un jour de pur faste, s’éprouver, nullement en tant que Vivant, ceci serait trop simple, mais seulement en tant que possibilité, éventuelle conjecture, osée supputation.

  

   Car, se définir comme Vivant, bien plus que d’être émission d’une évidente réalité, ceci est pure indécence, affirmation contre nature, injonction contradictoire ne pouvant guère résister à l’épreuve du factuel. Mais qui donc nous prouve que nous existons autrement qu’à l’aune de ces mots si peu assurés d’eux-mêmes, frêles et blêmes hésitations sur le Vélin virginal de la page ?

 

Qui nous assure de Quoi ?

Qui nous désigne dans le but de nous rendre présents ?

Qui effleure notre inconsistance afin de nous rendre un brin consistants ?

 

C’est bien le propre de toute aporie que de tourner en rond or, la seule évidence qui, ici, nous rencontre, c’est bien cette infinie giration tout autour du Vide, puissante énergie d’un vortex par où nos paroles aussi bien que nos hallucinations somatiques se trouvent aspirées sans espoir aucun, de retour.

  

   Que ce dessin rapidement griffonné de Barbara Kroll fasse naître en nous ce vertige, nul ne saurait s’en étonner. L’esquisse porte toujours, en elle, cette dimension d’inaccompli au gré de laquelle c’est notre propre venue à l’être qui souffre de quelque incomplétude native.

 

Esquisse vers quoi ?

Esquisse vers qui ?

Esquisse pour quoi ?

 

   Le cercle des questions est infini qui nous ramène incessamment au centre de ce que nous sommes supposés être : des substances en voie de constitution qui éprouvent bien plus la fatigue du chemin restant à parcourir que la certitude du chemin déjà tracé, lequel fuit loin, là-bas, vers ce qui, un jour, fut notre essentielle présence.

 

C’est le pas-encore-arrivé

qui nous fascine et nous cloue,

d’une certaine manière,

à cet instant actuel si impalpable

qu’il semble s’être constitué lui seul

d’un même mouvement

qu’il se retirait de nous.

 

   Le déjà-passé est un boulet attaché à nos chevilles, il entrave notre avancée vers demain et le poids des réminiscences, bien plutôt que d’être joie et allégie, est ce point noir qui macule notre fovéa mentale, la met au défi de trouver une raison, fût-elle microscopique, de justification d’une vie condamnée à trépas dès le premier souffle que nous avons émis dans la plus grande des naïvetés qui se puisse concevoir. Oui, vivre est un réel courage, une épreuve de tous les instants. Quant au fait d’exister, quelqu’un, ici, sur la Terre, en a-t-il déjà éprouvé le geste transcendant ? La possibilité que la réponse à cette question soit un néant de réponse, est bien l’hypothèse la plus vraisemblable. Nous nous exténuons tellement à vivre qu’il ne demeure, pour le fameux « exister », qu’une portion congrue, que quelques miettes se dispersant au vent mauvais.

  

   Et maintenant, après ces précautions oratoires, comment aborder cette œuvre en voie d’elle-même, autrement que dans la visée d’une teinte quasi métaphysique où tout, au lieu de se présenter, se dérobe, marche de travers identiquement à ces crabes aux pinces levés, simples hallucinations visuelles des mangroves tissées de clair-obscur, autrement dit de « métaphysique » ?

 

D’abord il n’y a RIEN

 

   Bien sûr, c’est difficile à penser pour nous qui pensons être des « quelque chose ».

  

   L’espace n’est pas encore l’espace, il n’y a nulle étendue, nulle assise pour une perspective, fût-elle la plus élémentaire.

  

   Le temps n’est pas encore le temps au motif que, dépourvu de tout ancrage à un espace, il ne peut faire sens sur rien, sauf à être un Vide lui-même.

  

   Il n’y a nul objet dont la silhouette ferait déjà penser à celle de quelque Anthropos, fût-il simplement archaïque.

 

En toute certitude,

il n’y a que du RIEN

se fondant sur du RIEN,

ou plutôt, fondant dans le RIEN,

se confondant avec lui.

  

 

   Mais remarquerez-vous avec justesse, il y a bien l’amorce d’une chaise, l’embryon d’une possible humanité. Certes, mais ce ne sont ni la chaise, ni l’humanité qui, ici, sont fondatrices d’une hypothétique compréhension. Ce qui importe le plus dans cette image venant à soi : « l’amorce », « l’embryon », et, soumettant ceci à votre attention, vous aurez facilement saisi la conséquence qu’il y a à tirer de cette creuse formulation. En lieu et place du positif qu’est toute vie en son essence,

 

c’est du pur négatif qui surgit,

 

   du négatif dont le travail naturel de réduction consiste à biffer tout ce qui vient à l’être ou tente de le faire. Réduction si totale, réduction de réduction, qu’au terme du processus négateur,

 

c’est le RIEN

et lui seul qui se donne en tant

que définitive possibilité.

 

Un jour se lève

qu’une nuit subite reconduit

dans l’antre des ténèbres.

 

Un soleil luit

qu’un nuage efface

de son aile grise.

 

Un château de sable s’édifie

qu’un flux réduit en

poussière infinitésimale.

  

  Alors, écarquillant les lourdes tentures de nos paupières, aiguisant le diamant noir de nos pupilles, forant au plus profond de notre mystérieuse nuit, ce corps opaque qui, jamais, ne nous dit la couleur de son chiffre, nous arc-boutant sur le résidu de lucidité qui luit, pareil à une braise en train de s’éteindre, nous tâchons de viser avec quelque acuité bordée d’intelligence, ces traits de graphite qui maculent la feuille. Sans doute le Néant s’est-il vêtu de certains oripeaux, peut-être du reste, afin de nous tromper, afin de créer, en nos esprits perturbés une fantasmagorie d’existence qui sera le seul viatique dont nous pourrons user dans le but de nous sentir quelque chose et non pas rien, se résout-il donc, ce Néant, à faire comme s’il était préhensible, audible-visible, au moins sur la résille hallucinée de notre imaginaire. Notre intuition explore le réel du parchemin avec une précaution qui serait hautement risible s’il n’y allait de l’essence même de notre présence sur cet écueil qui se nomme « Terre », mais une terre de faible consistance, une terre d’écroulement er de possible absence à elle-même.

  

   Un semblant d’espace bourgeonne, avec la percussion de ses lignes orthogonales, une mesure si pleinement géométrique qu’elle est bien plus pure essence que venue à l’être. Adossée à l’angle d’une cloison, ou ce qui en tient provisoirement lieu, le profil d’une chaise avec ses montants rapidement griffonnés, son assise ajourée de paille, ses pieds étrangement plantés dans un sol d’évidente précarité.  Nous sentons bien que cette chaise tronquée n’est qu’un prétexte, qu’une sorte de faire-valoir, qu’un tour de Mime et, bientôt, elle s’effacerait de notre horizon visuel que nous n’y prêterions guère attention.

   Et que proférer à propos de cette épiphanie inversée, un dos broussailleux de lignes emmêlées, comme si ne se donnait à nous que du confus, du nébuleux, de l’indistinct, de l’enténébré venant au paraître sur ce mode confusionnel qui nous égare et nous place, de facto, à nos propres contradictions, au tissu de mensonge qu’est notre corps, à la texture affabulatrice de notre esprit, à la complexion toute de mirage et d’imposture de cette âme que nous sommes censés avoir en tant qu’orient, cependant nous n’en ressentons nullement la présence, sauf à estimer ses desseins purement négatifs.

 

Négatif,

négation,

négateur,

 

voici le seul triptyque

qui s’offre à nous

en matière de

projet existentiel.

  

   Sur l’écran livide de cette supposée cloison, nous eussions voulu la représentation d’une Forme Humaine canonique, en tous points semblables à ce que notre Raison attend de la logique du Monde : par exemple l’harmonie de « L’Homme de Vitruve » tel que magistralement dessiné par le génie de Léonard de Vinci. C’est ceci, cette projection conceptuelle parfaite de l’Humaine Destinée qui nous eût rassérénés au motif de sa belle et inspirée exactitude : cette tête patricienne avec sa cascade de cheveux, ce regard franc et ouvert, ces bras musculeux, ce buste parfaitement galbé, cet ombilic placé au centre du jeu, l’évidence naturelle de ce sexe, la certitude des deux piliers des jambes et, à l’acmé de la représentation, cette étonnante et rassurante ubiquité somatique, laquelle place dans l’immobile même, l’essor de tout mouvement. Ceci est exemplaire. Ceci est Idéal. Ceci est l’absolu parangon de l’Anthropos accompli.

 

Cette énigme sur la claire-voie du mur

    Mais, loin de Vitruve, dans un genre de retournement du cosmos en ce chaos primordial qui couve sous toute réalité, ce contretype de l’harmonie, ce contresens de la cohérence, cette antinomie de l’eurythmie, autrement dit la venue à nous d’un désastre annoncé :

 

nous ne serons jamais Hommes

 

qu’à discipliner en nous toutes ces sourdes bacchanales,

qu’à biffer tous ces vertigineux hiatus,

qu’à annuler tous ces vibrants tumultes,

qu’à supprimer tous ces furieux charivaris,

qu’à inverser toutes ces vastes pulsions confusionnelles.

 

Tous signes d’une native incapacité, en nous,

d’instaurer un ordre,

d’instituer une règle,

de faire se dresser une Loi

capable d’endiguer l’amorphe,

de transcender l’opaque,

d’éclaircir l’ondoyant,

de dénouer les liens étroits

de l’inextricable.

  

   Bien évidemment, nous ne pouvons savoir si l’Artiste Allemande, en sa rapide esquisse, a voulu proférer le labyrinthique, l’indémêlable, le dédaléen du tortueux et sinueux parcours humain. Il n’y a pas forcément adéquation de l’intention créatrice et de la réception interprétative. Et c’est bien là la marge de liberté, aussi bien de la Créatrice, que du Receveur, que de pouvoir disposer d’un espace autonome en lequel placer les vues propres de sa singulière conscience.

 

Quoi qu’il en soit des attendus

respectifs des présences,

de l’Artiste attelée à sa tâche,

du Voyeur installé à son poste

de décryptage du sens,

ce qui seul en définitive importe,

que la question se pose,

qu’une possibilité lui soit ouverte,

au moins à titre d’hypothèse.

Et cette possibilité est belle en soi.

Elle est clairière dans la nuit

compacte et mystérieuse

qui brode ses secrets à l’orée

du sommeil des Hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 07:06
Temps du regard

  « Prendre le temps de regarder »

 

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

      Hommes distraits, la plupart du temps, nous longeons notre ombre sans même nous apercevoir de sa présence. Mais, après tout, il ne s’agit que de notre ombre qui ne fait que nous suivre et mimer tous nos mouvements. Hommes distraits nous cherchons au loin ce qui, de nous, pourrait nous divertir : la haute montagne couronnée de neige, le temple immense hissé sur ses colonnes, la pyramide constellée de l’aura des siècles. A ceci nous attribuons la valeur du sublime en raison même de notre finitude au regard de ces puissances infinies. Comment, en effet, ne pas douter de soi face à ces géants de pierre qui disent la majesté de la Nature, la dimension du Sacré, la profondeur abyssale de l’Histoire ? Toutes présences Majuscules auxquelles nous nous confrontons, fût-ce à notre insu. Toujours nous sommes fascinés par plus grand, plus haut, plus lumineux que nous. A vrai dire nous croulons sous la masse luxuriante des superlatifs, nous disparaissons derrière les qualités prodigieuses des événements du monde dont nous pensons qu’ils rayonneront à leur manière sur notre attente, nos désirs et qu’ils les combleront de façon à ce qu’une complétude puisse être atteinte. Constamment nous sommes en reste de ces figures que nous envisageons à la manière de briques dont notre citadelle donnerait l’image dégradée, attaques du temps qui saperaient nos pieds d’argile. Toujours nous regardons le lointain. Nous le croyons doué de pouvoirs régénérateurs. Toujours le proche nous échappe car il est trop familier que nous pensons connaître jusqu’en sa moindre ride, dans sa plus infime trace.

   La teinte a la douceur de l’aube et l’infinie finesse du céladon. Un vermeil avant même sa naissance, une surprise dissimulée dans des flottements de voile. L’heure est encore à venir qui ne dit son nom que du bout des lèvres, sur le mode du chuchotement. On ne sait plus très bien si son propre corps a seulement une texture, des contours, si sa peau est une limite, si les mains peuvent saisir, les oreilles entendre, le globe des yeux regarder. On est si près des choses et rien ne se montre que dans l’effleurement, la présence discrète, la sobriété d’une persuasion. Les choses de la nature n’ont pas d’effort à faire pour paraître à nos yeux. Tout naît de soi et coule de source dans le sillon neuf du jour. L’étonnement vient de ceci : la facilité des phénomènes à dissiper leur empreinte à même les fibres de notre chair sans qu’il y ait volonté, effort, levée d’une rigoureuse logique. Cet instant qui, là, juste contre soi, fait sa faveur est cet illisible qui nous atteint dans le genre d’une intuition, d’un sentiment amoureux, d’une fugue musicale à peine dicible au-dessus des nappes d’air. Ces ombelles sont nées de la rencontre du jour avec notre regard. Le temps du regard humain n’est nullement celui du regard du monde. Le monde a ouverture à l’immensité, à l’illimité, au cercle diffus du cosmos où se perdent les bouquets d’étoiles. Nous girons dans l’enceinte de notre corps et, parfois, les meurtrières demeurent occluses.

   Nos bouquets, à nous, humains, sont de plus modeste déploiement. Il suffit d’une infime brindille, de la tunique mordorée de l’insecte, d’ocelles bruns sur l’aile d’un Paon du jour pour que notre vue soit comblée, que s’ensuive l’infini carrousel de l’imaginaire qui, sans doute, est la vérité la plus approchante dont l’offrande nous est faite depuis la nuit des temps. Ces ombelles, donc, en cette heure de notre existence, pourraient se résumer à cette rencontre. Car il fallait que cela fût. Oui, le Destin existe. Il n’est nullement ce « fatum » tragique des Latins qui répandait son ombre funeste sur le parcours des hommes, en affectait chaque pas, imprimait sur leur front les stigmates d’une prochaine perdition. Le Destin en son essence est pure rencontre entre deux événements. Celui de la fleur dans son dépouillement, le mien qu’une déambulation fantaisiste a conduit ici, dans cette fissure du vivant où éclate la beauté. Dimension affinitaire du temps dont l’instant est le point d’incandescence. S’il n’y avait ce temps spécifique du regard humain, ni la fleur ne donnerait son être, ni l’Impétrant à une vision ne pourrait saisir quoi que ce soit des phénomènes. Il n’y aurait que le vide et ses éternelles turbulences.  

   Ombelles qui sont à peine une ombre. Leur radical est le même. Est-ce un hasard ? Certes non, le langage est tout, sauf gratuité. Toujours le sens est inclus dans le moindre fragment, la syllabe, le phonème, la prosodie. Ombelles, ombre, ombilical jouant la belle partition d’une naissance dissimulée aux yeux des Distraits et des Pressés. Ombelles qui sont tissées d’ombre, qui naissent du fond lointain, de l’inconcevable inaperçu. D’autres ombelles y sont en voie de venue à soi, en marche vers le proche qui en désoperculera le mystère.

   Du lointain au proche, du proche au lointain, espace dialectique qui se lit telle la distance entre deux mots, ce vide, ce silence, cette blancheur sans lesquels il n’y aurait que chaos et confusion. Sans doute faut-il répéter, telle une antienne, ce regard sans distance de l’Homme, ce regard distancié du Monde. Ils sont les orients à l’aune desquels inscrire nos destins. C’est parce que, ici, cette belle image en propose l’habile métaphore qu’elle nous atteint au plein de notre être. Effacez virtuellement l’ombelle du lointain, puis regardez. Puis faites un mouvement identique avec celle du proche, puis regardez.  Plus rien ne parlera que le silence. Le dialogue suppose toujours la dualité. « Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » Méditez ce superbe kōan et dormez sur vos DEUX oreilles. Elles ne seront de trop pour percer l’énigme de la manifestation !

 

 

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9 mai 2026 6 09 /05 /mai /2026 08:13
                             Le tout du monde depuis ma fenêtre

***

 

      Depuis plusieurs années déjà je vis au Danemark, dans sa partie septentrionale, celle qui jouxte la Mer du Nord et la Baltique, le Jutland. Je suis correspondant de ‘Meridiens’, mon Journal sis à Paris. C’est bien là mon choix de solitaire que d’avoir élu domicile dans le ‘Råbjerg Mile’, autrement dénommé ‘ Désert du Danemark’, étendue sablonneuse située entre Skagen et Frederikshavn. Et non seulement la destination est osée, mais elle est portée au centuple en raison même de l’habitat qui m’accueille : un ancien phare maritime dont l’optique a été déposée, ce qui vaut au lanterneau d’avoir été élu pièce d’observation, celle où je passe le plus clair de mes journées lorsque mes articles sont bouclés, mes livres lus et que mon imaginaire se dispose à connaître les plus folles aventures qui soient. J’ai installé, dans la cage de verre, une longue-vue puissante qui me permet de découvrir tout ce qui s’illustre ici, sous le ciel changeant de cette contrée nordique devenue, en quelque manière, mon double, la muse à laquelle je confie mes états d’âme. Ma fenêtre est donc cette lumineuse coupole qu’armorient de discrets losanges, bâtis métalliques dans lesquels sont enchâssés les panneaux des vitres. Tout autour le balcon de veille entouré d’un garde-fou pareil à une dentelle. Vous dire le prodige de la vision ? Le presque tout du monde à portée de la main, à portée du regard.

   Le phare qui, autrefois, était dressé en bord de mer, s’est trouvé reporté à l’intérieur des dunes en raison de la mobilité de ces dernières que le vent du Nord ne finit de drosser, de faire reculer, sorte de lutte de Titans dont les collines de sable sont les constantes victimes. Ici, rien ne résiste au vent. Il souffle en maître, décide de la position des éléments naturels, de la vie des hommes aussi qui tâchent de s’en protéger. Il faut vivre avec lui, plutôt que contre lui. Aujourd’hui est jour de relâche pour moi, aussi ai-je décidé de contempler ce qui m’est offert avec une belle générosité. La Nature est prodigue lorsqu’on sait en saisir les multiples donations, en apprécier les minces événements, ici la chute d’une feuille, là une montagne de sable qui poudre le ciel de légère semence. Le temps, comme souvent ici, est très variable. De lourds nuages couleur de neige et de cendre flottent là-bas, sur la plaine liquide de la Mer du Nord. Quelques cargos se découpent sur l’horizon, jouets d’enfant oubliés parmi la rumeur des vagues. La marée basse a découvert l’immense territoire de l’estran. Des bulles s’en échappent, des cortèges de bernard-l’hermite escaladent les monticules de boue, des vers font leurs délicats tortillons, des mollusques émergent à peine des vasières. Des barges à queue noire picorent inlassablement de leurs longs becs toute la surface qui brille comme un miroir. Le contre-jour discret en révèle la beauté simple, la marche syncopée, une sorte d’hésitation à poser son empreinte sur le sol du monde.

   Tant de délicatesse, tant de pure venue à soi que nul ne voit, les hommes sont trop loin, abrités dans la ruche étroite des villes. Je demeure un long moment à regarder le long poème maritime, à contempler la danse des cheveux des oyats, la fine résille de sable qui court le long des crêtes, un genre de fiançailles de la Terre et du Ciel. C’est si émouvant d’être le témoin de cette vie plurielle, de cette respiration des éléments, de cette pulsation presque inaperçue de la Nature. Des prodiges à chaque seconde, des rayonnements, des éclats pareils à un étain, des bruits semblables à des paroles d’amour, des clignotements, des surgissements d’étincelles, des lueurs solaires presqu’éteintes qui nous disent la fragilité de nos êtres en cet ici et maintenant qui nous envahit du flux continu de ses sensations. Souvent les événements sont partis et nous n’en avons même pas perçu le précieux, le non-reproductible, le don inestimable. C’est ainsi, nous sommes des êtres de la fuite et de l’impatience, des genres de feux-follets s’épuisant à la contingence de leurs propres flammes. La beauté s’en est allée et nous l’attendons comme si elle était un dû. Mais il faut aller la chercher la beauté, la convoquer, la poser au creux de ses pupilles, l’inviter à visiter notre peau, lui confier la conque de nos oreilles, le tumulte de notre chair, se faire recueil attentif dans la levée du jour.

   La lumière, la belle lumière escalade patiemment les marches du ciel. Elle fait ses dégradés, ses points brillants, ses faisceaux de rayons qui, parfois, traversent les nuages, le fécondent et c’est un subit gonflement depuis leurs ourlets qui claquent dans l’air gris, s’auréolent d’étranges présences. On dirait des elfes venus les taquiner, peut-être jouer à saute-moutons. En effet, ils sont identiques à leurs frères terrestres, ces beaux animaux laineux qui parsèment la lande de leur lenteur blanche. Ils sont le contrepoint de la mer agitée, violente, ils sont image de paix que rien ne semblerait pouvoir altérer. J’aime leur douceur, l’application qu’ils mettent à cueillir des bouquets d’herbe, à en mâchonner consciencieusement le suc sans doute savoureux. Ils sont de calmes esprits de ces lieux reculés, ils sont à eux seuls une pastorale, ils disent la vie au ras du sol, la longue patience, ils disent les bergers silencieux aux silhouettes fuyantes effacés par la brume venue de la mer, ils ressemblent à des spectres dressés par l’imaginaire des hommes.

   C’était l’heure de la mer, voici venue l’heure de la terre. Je fais pivoter ma lunette. Je parcours les cimes de la forêt primaire, j’y rencontre la rareté de leurs essences multiples, les grands hêtres aériens aux feuilles claires, les immenses ramures des chênes, le sombre, presque nocturne des conifères, les majestueux érables, leurs feuilles sont de cuivre et d’or dans la splendeur automnale. J’observe patiemment. Je dispose en mes yeux des formes connues. J’en anticipe avec plaisir et émotion la venue qui ne saurait tarder. C’est d’abord la flamme d’un renard au ras du sol, sa queue tachée de blanc, sa disparition dans un fourré. Bientôt c’est une harde de daims qui montre, dans le clair-obscur d’un sous-bois, les grandes palmures des mâles, ces solitaires qui ne rejoignent le groupe des femelles qu’à la période du rut. Les daims sont rassemblés. Ils ressemblent à des peluches pour enfants avec leurs pelages biscuités semés de points blancs, leurs écussons clairs sur les fessiers, les lignes noires qui les cernent, leurs queues en perpétuel mouvement, balanciers du temps animal.

   Plus loin, dans une clairière, une laie couchée sur le flanc allaite ses marcassins. Ceux-ci sont gloutons qui se précipitent avec une belle ardeur sur les mamelles de la mère. Combien son calme est étonnant chez cette race fougueuse, volontiers agressive. Voyez-vous, combien il est heureux de se plonger dans cette vie naturelle que rythme seulement la nécessité de s’alimenter, de se reposer ou de dormir. Les observer est déjà substantiel repos. Ici, je ne pense plus à rien. Ni aux soucis épileptiques du monde, ni aux discords des peuples et mes manuscrits peuvent dormir en paix sur ma table de travail, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. Ils vivent en dehors de moi, dans une zone d’ombre, ils sont aussi discrets que le vol du faucon parmi les flocons du vent. Plus tard, lorsque le crépuscule aura teinté de gris la toile du jour, ce seront les cerfs qui seront les maîtres du territoire, leurs bois claqueront contre les tiges des taillis, peut-être feront-ils entendre leur étonnant brame si la saison des amours est venue. Parfois, accoudé à mon balcon de veille, j’écoute cette sourde rumeur surgir des entrailles des bêtes. Je pense alors que leurs cris si puissants nous ramènent aux motifs archaïques qui habitèrent nos ancêtres de la préhistoire. Quelle devait être leur frayeur dans ces consciences qui n’étaient encore venues à elles-mêmes, de simples réflexes de fuite au profond des cavernes !

   Instinctivement j’ai fait pivoter la longue-vue. Je ne peux rester longtemps sans me replonger dans la sphère marine, sans en percevoir les effluves, sans en distinguer cette profusion de vie qui l’anime et la rend si fascinante. Sur la grève, une colonie de phoques s’ébroue lourdement. Les plus jeunes s’affrontent dans des luttes amicales. Ils sont touchants, gênés par leur naturelle maladresse, ils évoquent des culbutos qui auraient chuté et ne sauraient se relever. Sur un ilot, un groupe de cormorans bavards façonne un nid de branchages et d’algues. Les taches grises, floconneuses, des oies bernaches, têtes noires que traverse un golfe blanc, avancent à pas mesurés, suivies de leurs poussins, boules de plumes claires presqu’inapparentes dans l’air qui bleuit et se tache de parme par endroits. Maintenant c’est un vol éblouissant d’étourneaux qui balaie le ciel de sa somptueuse chorégraphie. Etonnant tout de même ce ballet si bien réglé ! Comme si une seule et même conscience reliait entre elles ces existences séparées, comme si un lien invisible commandait leurs mouvements, les synchronisait. Un grand moment j’admire leur spectacle, scrute leurs infinies draperies, essaie de deviner leur prochaine figure. Mais la troupe est si prompte à réagir qui gravit les degrés du ciel et les redescend à la vitesse d’un fouet lacérant l’air.

   Le vent fraîchit. La lumière baisse. Elle est un falot au ras du sol. Elle tache les bruyères d’une teinte indistincte, illisible. Je pousse le losange de verre de la fenêtre. J’entends la houle de la mer qui remonte et recouvre l’estran d’une écume lumineuse. J’entends le vent qui cogne aux vitres. J’entends le sable crépiter contre l’arrondi du lanterneau. La tête emplie d’images, le cœur léger, je descends les degrés de l’escalier qui me conduisent à la pièce unique, circulaire, qui me sert tout à la fois de lieu de vie, de cuisine, de bureau. Mes documents, mes livres veillent sur ma table dans la douceur de la pénombre. Je vais dîner de peu, lire quelques pages d’un livre en cours. Lorsque je serai couché dans mon lit étroit, je sais que je verrai le cercle blanc de la Lune s’encadrer dans le rectangle de mon étroite fenêtre. Je sais le bonheur qui sera le mien de regarder, depuis mon balcon circulaire, le vol d’une aigrette, d’entendre le roulis de la mer, d’écouter la chanson de la forêt, là-bas, dans son événement de feuilles toujours nouvelles, toujours ressourcées à leur prodigieux pouvoir. Je sais que le sommeil viendra « sur des pattes de colombe » comme disait le Philosophe. La nuit sera féconde, une ombre traversée de lumière.

  

 

 

 

 

 

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8 mai 2026 5 08 /05 /mai /2026 07:03
De quelle vision Aurore ?

"Aurore cet après-midi..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

 sa propre empreinte ?

 

Son nom est natif.

Son nom est de pure virginité.

Son nom d’Aurore lui va si bien.

Puisque Aurore est qui elle est,

elle se lève dès avant le soleil.

Son premier geste est

d’amour pour la Nature.

Elle descend le frais

vallon empli de brumes,

elle confie son corps

aux fils de la Vierge,

elle le prête à l’eau

cendrée du lac.

L’eau fait, sur sa

mince anatomie,

une pellicule d’argent.

L’eau est son Amie

et lui veut du bien.

L’eau est la première

 lustration

 avant que le jour

ne déplie ses membranes,

ne prenne son essor,

ne vibre pour monter au zénith.

Toujours une déchirure, le jour,

toujours une douleur,

sortir de Soi et s’exposer

au fer du Monde.

Et aller au rythme

qui vous dépasse,

vous sépare de vous,

vous dispose à être

 cet Autre, cette Énigme

 dont vous ne pouvez

même pas connaître l’existence,

c’est si opaque un mystère,

si voilé qui, toujours, se retire

à la mesure de votre regard.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

son singulier horizon ?

 

Le rituel de l’ablution terminé,

Aurore regagne sa colline,

s’alimente d’une pomme,

de deux noix, d’un rien

et cette quête du peu

est à son image,

une douceur infinie,

une marche de ballerine,

le glissement d’un flocon

dans l’air printanier.

Aurore, jamais, ne peut

se confondre avec

une tâche ordinaire

 que la Nature aurait

déposée en elle,

au hasard de ses semaisons.

 Aurore est, tout à la fois,

une Jeune Femme bien réelle,

une Existante sur Terre

et, tout à la fois,

une manière d’Elfe

flottant au plus haut du ciel,

un oiseau ivre de sa liberté.

Ses occupations ?

Mais le terme est

si mal choisi,

tellement fardé de roture

et de sourde nécessité.

Aurore, tâchons de la dire

 en quelques mots légers.

Visage de blanche porcelaine

qu’entoure la dentelle

des cheveux,

Le nez est droit,

les lèvres légèrement

pulpeuses

que souligne un rose-thé,

une pure délicatesse.

Le cou est discrètement ombré,

 les clavicules minces,

les épaules si diaphanes,

elles se confondent avec la

trace neuve de la lumière.

La poitrine chuchote,

le nombril se noie

 dans une onde invisible,

 les bras s’effacent

 dans la modestie.

Le sexe se dissimule,

les jambes sont évoquées,

le bas du corps nous est ôté

car le sol lui-même,

n’aurait rien à nous dire

qui nous instruirait.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

est-elle atteinte ?

Que voit-elle qui,

nullement,

ne se signale ?

 

Car nous n’avons

pas parlé des yeux,

ces opales qui disent

 le tout d’Aurore,

le pli de sa conscience,

la faille ouverte de son être.

Ou, du moins, devraient le dire

mais échouent à y parvenir.

Ce-qui-la-regarde est trop vaste,

trop haut, trop loin d’une pensée

 qui prétendrait en atteindre

les rives escarpées.

Les yeux sont si clairs,

au risque de nous y perdre,

 de n’en jamais revenir.

Le regard est oblique,

 transparent,

perdu au fond de quelque

longue méditation.

Que voit Aurore que,

Voyeurs distraits,

nous n’approcherions

qu’à la mesure de

 notre propre vertige ?

« Aurore cet après-midi »,

 mais l’heure, le moment

ont-ils encore

 une importance ?

Aurore ne voit rien

qui pourrait se décliner

sous le nom d’une

chose du Monde.

Ce que voit Aurore ?

 Son écho, sa réverbération,

sa limpidité, le translucide

de qui-elle-est,

une fuite parmi

 le désordre de l’Univers,

 une fugue parmi

les folies de tous ordres,

une évasion, une sortie

de tout ce qui blesse

et porte le destin des Hommes

tout au bord de l’abîme.

Pour cette raison son

regard est insaisissable,

flou, en-elle-au-delà-d’elle

dans un cosmos qui toujours fuit

et ne dit nullement son nom.

En l’existence, se donnent

des distances infranchissables,

des abysses se creusent

emplies des eaux

bleu-marine du doute,

des ravines s’ouvrent

par où s’enfuit le sens,

par où notre peine est infinie

de trouver une voie

qui nous accomplirait en totalité.

Nous regardons dans le miroir

et c’est la fragmentation

qui nous revient

et c’est Aurore

au regard inquiet.

De quelle vision, Aurore ?

Qui donc pourrait le dire

 qui serait encore vivant ?

En quel endroit de la Terre ?

En quelle langue inouïe

qu’une étrange Babel

dissimulerait

dans la complexité

de son édifice ?

Quelle vision ?

 

 

 

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 07:44
Beauté en tant que voilement du Monde

Ce qui demeure…

Bon Van Duy Vinh…

Vietnam 🇻🇳

 à Thu Bồn River

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’on ne saurait entrer sans autre précaution dans cette œuvre de pure beauté. Toujours, autour des choses essentielles, faut-il tisser une manière de cocon afin que la chrysalide qui y sommeille vienne au jour dans le souci de paraître avec le plus de justesse possible. En réalité un genre de lente chorégraphie identique à ces belles et blanches girations des jupes des Derviches Tourneurs. Autour de quoi tournent-ils ? Vous l’aurez deviné : autour de la Beauté. Donc élargissons le cercle et situons-nous à la périphérie la plus lointaine du centre. Alors, deux mots surgissent sur la margelle de notre conscience, deux mots énoncés à la manière de deux gouttes cristallines suspendues dans la gorge d’un puits, attendant de leur chute quelque possible révélation. Ces deux mots, les voici :

 

JOLI

 

AGRÉABLE

 

   Et, de façon à ne nullement les laisser au foyer de leur dénuement, attribuons-leur les définitions qu’ils méritent :

 

JOLI : « Agréable pour sa gentillesse, son enjouement, sa prévenance »

 

AGRÉABLE : « Qui plaît au sens ou à l'esprit »

 

JOLI se donne sans prétention aucune comme ce qui est aimable, ce qui attire la tendresse

 

AGRÉABLE fait signe en direction de ce qui charme, de ce qui satisfait.

 

   Nous voyons bien ici que les sentiments convoqués par ces deux termes restent dans les limites de l’ordinaire et du convenu, que rien n’est transgressé qui pourrait réaliser une ouverture, déchirer la toile du réel et tirer, de cette incision, autre chose qu’une sensation coutumière.

 

   Combien alors le saut est grand qui s’accomplit dans l’ordre du BEAU. Le Joli, l’agréable, pour reprendre la métaphore du Derviche, se satisfaisaient des prémices de la giration, le BEAU, lui, est la giration même en son essence la plus déterminée, une sortie de soi pour une sorte d’enchantement sans limites.

 

BEAU : « Qui cause une vive impression

capable de susciter l'admiration

en raison de ses qualités supérieures

 dépassant la norme ou la moyenne »

 

   Nul besoin de savants commentaires, les mots accentués trouvant en eux la substance de leur valeur insigne. Chacun aura saisi, ici, qu’il s’agit de pure transcendance en son exception la plus manifeste. Mais le sémantico-lexical doit maintenant laisser la place à l’esthétique éminente, à la giration immobile et pour ainsi dire « éternelle » d’une image dont nous sentons bien qu’elle se situe hors du commun au titre de ses qualités intrinsèques.

 

   Dire à son sujet, s’annoncer par quelques mots à l’orée de l’image, c’est déjà la vivre de l’intérieur, c’est se mettre soi-même en jeu, c’est la rejoindre là où son essentialité se donne, à savoir ce rayon de Beauté qui vient à nous et nous fait, à notre plus vif ravissement, des Orphelins du Monde. Oui, des « Orphelins », car il est de la nature de toute Beauté de voiler tout ce qui n’est nullement elle, d’uniquement miroiter depuis son cœur vibrant, à la manière d’un cristal. Cette photographie vient de loin, de l’orient du Vietnam, autrement dit de la pure présence aurorale qui est l’Originaire en sa plus exacte manifestation. L’image nous rencontre et, d’un même mouvement que nous en prenons possession, nous assistons à sa naissance et confirmons la nôtre dans les parages non reproductibles de l’Art. L’image nous oblige depuis son impérieuse nécessité : être reconnue par nous à la hauteur de son mérite. Elle est là, immensément présente, muette cependant, immobile cependant, alors que notre esprit, nos sentiments, nos idées à son encontre deviennent quasi effervescents comme si un geyser depuis longtemps éteint se mettait à surgir de nouveau. Une pluie bienfaisante lave nos yeux, épure notre corps de miasmes qui en obéraient le juste déploiement.

  

   Derrière la subtile trame des palmes, la lumière se fait insistance douce, comme au travers de ces persiennes qui, dans les pays de la Méditerranée, protègent des ardeurs solaires. Comment aussi, ne pas se transporter derrière ces cloisons ajourées des moucharabiehs, où, sans doute, se déroulent de bien étranges prières, de bien surprenantes incantations, peut-être des songes amoureux de bien insolite confection ? Ainsi notre vue est-elle apaisée, reposant à l’arrière de ce fin tissu palpébral.

 

On dirait des traits de fusain sur une toile,

des zébrures de graphite sur du Vergé,

peut-être la texture maîtrisée d’une encre

à la faveur de quelque monotype discret.

  

   Ces ajours sont aussi, d’une manière analogique, des ajours de l’âme, manifestations intimes de ce qui, irrévélé, s’impatiente toujours de l’être, mais dans le retrait, la presque dissimulation, la frise à peine posée sur la lisière des choses. Ce ballet hiératique des ramures nous place, nous les Voyeurs, à l’avant-scène d’une représentation où des ombres chinoises (vietnamiennes) pourraient s’inscrire dans le genre d’un précieux palimpseste, genre d’antique papyrus sur lequel seraient inscrits les natifs hiéroglyphes du jour en leur hésitation première.

  

   Puis une légère éclaircie à mesure que se profile la ligne d’horizon, juste un mot susurré entre de minces lèvres, le début d’une poésie, l’entame rassurante d’une ode venue du plus loin de l’espace et du temps. Tout repose en soi avec noblesse. Tout fait sens dans l’immédiateté d’une vérité. Nul cri qui blesserait le silence des choses dans leur neuve présence. Tout se déplie d’un invisible ombilic, mystère de l’être venant à paraître dans la plus illisible avancée et cependant,

 

tout est là, dans la pure évidence

 

   et, jamais nous ne nous lassons de parcourir cette savane d’arbres, cette douce clarté naissant du fleuve, cette infinie phosphorescence de l’eau née de qui elle est, simple et admirable autarcie de ce qui sourd du rien et se donne en tant que le tout qui nous étonne, nous dépossède et nous enrichit paradoxalement.

  

   Puis, la lumière de notre esprit, s’adonnant à l’observation de ce qui est pur événement, cette zone en clair-obscur qui donne et retient en même temps son offrande, territoire calmement transitionnel identique à celui qui se lève d’une crypte secrète,

 

griffures de jour sur une suie nocturne,

simples cristallisations végétales tracées

à la pointe d’un fin calame,

rares et diffuses pierreries prodiguant

ce dont elles sont intimement parcourues,

cette sève phosphorescente qui est

le miel des choses et bien plus encore.

 

   Donc notre esprit, en sa pointe la plus avancée, se lie avec aisance à tout ce qui n’est nullement lui : cette efflorescence d’un sol fondateur de bien des joies, l’éclair d’un seul regard suffit à en parcourir l’entièreté. Son propre Soi fusionnel tout contre ce Soi du monde, ce discret microcosme qui accueille en son sein

 

la nacre souple des sentiments,

le safran lumineux des émotions,

le nectar à nul autre pareil de ce qui,

toujours recherché, ce mystère,

devient possible à qui veut en

surprendre la naissante éclosion.

 

   Au plus bas de l’image, à son nadir le plus extrême, là où le sens des choses ne se distingue plus de leur forme, de leur matière, de leur texture, une alchimie sibylline se déroule à l’abri des yeux inquisiteurs. En une certaine manière, convient-il d’être Alchimiste soi-même, sans doute un peu Archimage et un brin Hermétiste pour voir surgir du rien ce qui y reposait en creux, ce raffiné diagramme, cette blanche tumescence, exactement et heureusement palmée, cet éventail virginal, cette effusion opaline, cette ferveur foliaire, cet élan de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’injonction muette à en rejoindre la subtile et heureuse présence.

  

Oui, nous décrétons cette image Belle

et entièrement accomplie, avec enthousiasme,

sur le ton parfaitement lyrique qui, seul, lui convient.

Belle photographiquement-esthétiquement

au titre de ses valeurs de lumière habilement étagées,

au titre de la précision microscopique

faisant ressortir l’essence même des choses,

au titre de son étrangeté visionnaire

qui donne lieu et sens à l’invisible,

au titre de son invite méditative-contemplative

qui est l’empreinte des Chercheurs de trésors,

au titre enfin de qui elle est en

cette mesure rarement atteinte :

tirer avec force et douceur,

en une touche mystérieusement

oymorique,

du Néant l’Être,

de l’Être le Néant.

 

Car toute Création vraie

est de cette nature qu’elle réalise

l’impossible fusion des contraires :

 

Être

et

ne pas Être

 

Or seule l’esthétique parfaite

communique ce frisson à fleur de peau :

tout est possible qui,

d’un même élan,

pourrait être impossible !

  

Å l’épilogue de cette spéculation, se justifie le titre

 

« Beauté en tant que voilement du Monde ».

 

Présence dévoilée de la Beauté

et c’est Joie,

uniquement Joie.

 

Absence voilée de la Beauté

et c’est Affliction,

uniquement Affliction.

 

 

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 07:27
Du Rouge, du Noir, du Blanc

 

« Fille »

Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   « Du Rouge, du Noir, du Blanc », porte le titre en son étrange figure. Comme si Tous, Toutes, n’étions qu’un assemblage de couleurs, une palette de teintes qui diraient une fois notre Passion, une autre fois notre Tragique, une autre fois encore, le vertige d’une Pureté. Qui donc, au hasard de sa vie, n’a nommé telle femme, « La Rousse », telle autre, « La Brune », sans intention péjorative cependant, le prédicat coloré suffisant, à lui seul, à déterminer l’être en sa totalité. Certes ceci n’est que la traduction d’une facilité, sans doute notre paresse de voir, sous la surface, de plus amples profondeurs. Le plus souvent, qu’il s’agisse de paysages, de personnes rencontrées au hasard de nos pérégrinations, de fragments de ciels, d’étendues de terre, nous nous immergeons en leur donation première, nous satisfaisant de butiner ces corolles venues à nous dans leur plus grande simplicité. Mais ce premier regard, cette anticipation originaire, ne demandent qu’à être désoccultés car les choses, sous couvert de silence, veulent parler, veulent être reconnues à la hauteur de leur énigme. Nulle chose ne peut se contenter d’être là, étendue devant, pliée dans sa tulle de momie, mutique pour la suite des siècles à venir. Tout comme vous êtes vivant, une chose, un arbre, un rocher, la pellicule d’eau sont vivantes, peut-être plus que vous ne l’êtes vous-mêmes, calfeutrés dans le mystère que vous offrez au monde sans que quiconque ne se métamorphose en Champollion pour vous déchiffrer plus avant.

   Je ne suis ni Joueur par nature, ni Parieur par essence mais, le plus souvent, au cours de mes multiples errances, il ne me déplaît nullement, rencontrant une Inconnue, de l’halluciner en quelque manière, d’en faire un personnage de roman ou, plus vraisemblablement, une vague irisation onirique, variable au gré du temps qui passe, insaisissable à l’aune de mes humeurs changeantes. Vous que j’ai croisée dans le corridor en clair-obscur d’un hôtel modeste -le vent sifflait aux angles, le brouillard nappait plage et cabines de bain -, vous m’êtes apparue selon ces trois notes - Rouge, Noir, Blanc -, comme si l’entièreté de votre histoire pouvait se résumer à ce bref alphabet, à cette étique mesure dont il me plaisait

 

que votre Passé pût coïncider avec un Rouge Andrinople, foncé, mystérieux ;

votre Présent avec un impénétrable Noir d’Aniline ;

 votre Futur avec un illisible Blanc de Saturne.

 

   Oui, je reconnais, ceci est pour le moins fantaisiste et ce jeu totalement gratuit ressemble aux anticipations toujours erronées du Jeune Enfant qui, palpant fébrilement sa pochette-surprise, en déduit le contenu : la découverte est toujours déception et l’espoir reporté à la prochaine palpation.

   Néanmoins, assumant la fausseté de mes hypothèses à votre sujet, je n’en poursuis pas moins un rêve qui depuis longtemps m’habite, semblable à celui de l’Archéologue, reconstituer à partir de ces quelques fragments colorés l’Étrangère que vous êtes et demeurerez, mais prenant corps, si j’ose dire, dans le précieux de mon « cabinet de curiosités ». Que me reste-t-il donc auprès de l’ombre que vous avez essaimée dans cette coursive d’hôtel qu’à vous décrire, vous reconstituant ainsi au prix d’un travail de mémoire ?

   C’est bien la dominante Noire qui se donne en tant qu’essentielle. Curieusement ce Noir, non seulement ne vous endeuille nullement, mais vous rend cent fois plus désirable que vous ne l’eussiez été si, d’aventure, une palette haute en couleurs avait fait rutiler votre visage dans des rougeoiements de Feu et de Rouille. Votre chevelure est une longue chute d’eau, une ombre dense tapissant le côté gauche de votre visage, tellement pleine de cette pluie qu’on la penserait sans fin, pareille à ces ramures d’eau des lagunes qui n’en finissent jamais de rejoindre le lieu de leur dernier séjour. Et le côté gauche n’est pas en reste. Il joue, par rapport à l’autre, en un rythme alterné, simple harmonique, simple rappel mais combien complémentaire, mèches rebelles glissant le long de l’arête de votre nez, obturant totalement le globe de votre œil, prenant un appui discret sur l’ovale de votre joue, reparaissant sous l’angle de votre menton, contre la ligne grise de votre cou.

   Ces signes, dont la plupart des Quidams penseraient qu’ils attestent votre tragique (combien ils auraient tort, combien ils se tromperaient quant à votre nature !), ne vous voilent qu’à mieux vous livrer à la justesse d’un regard attentif. Noir qui vous porte à Vous- même et vous livre aux Autres, certes sur le mode d’une retenue, mais cette retenue n’est-elle vif désir d’être reconnue ? Sourcils Noirs. Œil, le seul qui soit visible, intensément Noir : une bille de charbon sur laquelle ricoche la lumière. Et cette trace noire sur votre joue, est-elle souvenir d’une griffure ancienne, d’une cicatrice, de l’âme, peut-être ? Et cette bouche Noire, ce double bourrelet nocturne en lequel s’abîme l’espace offusqué de vos mots, ne dit-il, en mode silencieux, votre volupté intérieure, bien mieux que ne le ferait le Rouge Grenadine, cette image d’Épinal appliquée à l’efflorescence de l’Amour. Telle que vous êtes en cette Effigie tutoyant le tragique, vous ne faites qu’affirmer la parenté de l’Amour et de la Mort. On ne frôle jamais de si près le domaine de la ruine définitive que dans l’acte d’amour qui n’est que dévoration mutuelle. Deux Mantes dressées l’une contre l’autre dans un combat à l’issue fatale. En ressortir ou non a même valeur, question de temps, question de sursis seulement. Question de Mort.

   Alors, sous la poussée invasive du Noir, sous sa marée qui semble ne connaître nulle fin, que reste-t-il aux autres couleurs pour témoigner de qui vous êtes en votre troublante singularité ? Le Blanc, symbole de pureté, de virginité par excellence, n’est lui-même que par défaut. Défaut d’un Futur qui peine à s’envisager sous la figure de la clarté, la spirale du rayonnement, la bogue ouverte de la joie. Le Blanc, cette effusion de bonheur, des traces de Noir y transparaissent dans une sorte de mélodie passée comme si le Rouge Andrinople que je vous destinais s’était usé au rythme des jours, il n’en paraîtrait-plus que des cendres éteintes. J’avais deviné juste en vous attribuant ce Présent de Suie, ce Présent Aile de Corbeau, funestes oiseaux rayant de leur affligeante faucille un ciel à la Van Gogh. La Folie rôde qui n’attend qu’un faux-pas, une distraction, l’entre-deux surgissant à la charnière de deux Amours. Certes de votre adolescence empourprée, persiste ce haut de votre robe, ce Rouge que je présume Amarante (quelques lettres biffées, l’avez-vous remarqué, métamorphosent « Amarante » en « Amante » ?). Ne serait-ce là, toute fantaisie mise à part, un signe évident du lent et invasif retrait d’une Passion qui vous animait au plus plein de qui vous étiez, dont ne témoigneraient plus, tels leur envers, que ces traits fuligineux, ténébreux, pareils aux nuits boréales désertées d’étoiles ?  Tels leurs opposés, ces neiges tachées, ces porcelaines meurtries, ces biscuits oubliés de n’avoir connu l’épreuve du feu ? N’êtes-vous pas, Être de déshérence, née de la sombre gorge d’un hôtel, dans la lumière hésitante de l’aube, cet étonnant Spectre cloué sur la dalle de ma mémoire, qui, jamais, n’en pourra sortir ? Les Couleurs sont si puissantes en leur cruel symbolisme, parfois !   

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 07:03

 

L'encritude.

encritude

                                                                        Jane March - "L'Amant" - Marguerite Duras.

 

Sur un texte d'Eléa Manell :

"Un morceau de papier, une encre et une idée".

Source : Ipagination.com.

 

  "J’aimerais porter un chapeau. Un chapeau d’homme. Un chapeau qui mettrait de l’ombre à ma lumière.

Je voudrais me tapir dans un coin et pleurer les remords. Les sanglots regrets qui brûlent le visage et savoir les raconter.

Puisque ma bouche reste scellée et que le vernis qu’elle porte n’est jamais rien qu’un porte-baiser, je voudrais que ma plume ne soit plus que ma voix.

Avoir quinze ans encore. Avoir quinze ans et croire que… Je n’ai plus quinze depuis mille ans. Plus de valse qui aurait mis le temps.

On danse avec des fantômes, des rêves en collants. On danse dans la raideur de son corps quand l’esprit divague. Quand on sent le vertige rien qu’en fermant les yeux.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Pouvoir écrire ce qui ne se voit pas… Pouvoir poser des mots sur l’indicible. Pouvoir remplir des pages d’un laps de temps aussi minime qu’une seconde.

Décrire une seconde pendant vingt ans.

Je ne veux pas apprendre, ne veux pas qu’on me dise comment je dois écrire. Je ne veux pas qu’on enferme mes mots dans une volière au milieu d’autres. Ils peuvent ne rien vouloir dire, je le leur autorise. Mais je ne veux pas de mots emprisonnés, de mots qu’on abîme ni qu’on méprise parce qu’ils sont inconvenants ou désobéissants.

Je voudrais avoir le regard sombre, moins fatigué et absent. J’aimerais avoir une vision du monde tel qu’il est vraiment. Mais le monde, c’est l’histoire écrite par les Hommes pour les Hommes alors à quoi bon ?

J’aimerais poser ma fatigue sur un bout de papier, tremper l’espoir dans un encrier et parler de ma plume à en crever.

Parler de tout ce que je ne sais pas, des livres que je n’ai pas lus, des philosophes que je n’ai pas côtoyés et me rendre compte au bout de cela que… que j’ai quinze ans et que je porte un chapeau d’homme… Parce que j’ai quinze ans et que la maturité de l’écriture est dans le mensonge qu’on refuse d’écrire, dans la vérité que nos émotions dirigent.

Retenir que l’écriture, même malhabile, même abstraite est toujours hors du temps et qu’elle ne dépend pas de la somme de nos connaissances.

L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée.

 L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée."

 

 

A la suite du texte :

 

 "La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres…"

                                    Mallarmé - Brise marine.

 

 

  On a quinze ans, peut-être plus, mais le moment vient où tous les livres ont été lus. Ils veillent, là, à nos côtés, mais ne peuvent plus rien pour nous. Sur les pages blanches, sur le lisse du papier, courent les petits signes noirs, pareils à une armée de fourmis. Les signes s'égarent, se croisent, se multiplient et nous ne savons plus les voir. Ils ne vivent plus que dans une manière de confusion. Dans la pièce emplie d'ombre, sous le cône de la lampe, se trouve ce qui, inévitablement, devait surgir après le livre, qui rôdait en silence : l'écriture. L'encrier est là, qui nous fixe de son œil trempé dans la densité de l'obsidienne. Tout est si noir dans la pose alanguie du jour, dans le clair-obscur de l'âme. Il n'y a plus de fuite possible. Il n'y a plus de livre. Il n'y a pas encore l'écriture.

  On a quinze ans, peut-être plus, on rêve, on divague, on est comme absente à soi, entre deux eaux : celle des mots qui se retirent, celle des mots qui, encore, ne sont pas. On est comme au bord d'un vertige. C'est si tentant cette page blanche, ces minces caractères à y inscrire, cette esquisse de soi qu'on voudrait immédiate, absolue et, pourtant, quelque chose nous retient. De l'ordre d'une faute que nous pourrions commettre. C'est si intime le langage, c'est si proche de la conscience, c'est si facilement inflammable : de grandes gerbes blanches qui brûlent tout et il ne reste que les cendres pour témoigner. Alors on diffère, alors on tremble, alors les mains deviennent moites, dans l'attente de cela qui ne tarderait à apparaître.

   Alors, comme la Jeune Fille dans la touffeur de la Saigon coloniale, on se met à halluciner ce réel qui enserre et contraint, on se met à créer celui par lequel l'écriture peut advenir : l'Amant. On sait la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité à établir cette relation avec le Chinois, avec cet homme qui pourrait être le père, dont tout nous sépare, aussi bien l'âge, aussi bien la culture. Mais précisément l'écriture n'est que cela, ce rapport absolu à l'Amant, cette remise totale de son propre destin à celui qui décidera de nous jusqu'à nous immoler dans une existence  qui sépare, écartèle, éviscère.

  On a quinze ans, mais déjà on sait le prix à payer. Comme Duras on connaît la certitude de l'amour total, la perte de la liberté, le sang versé à l'autobiographie qui demande son obole, qui exige le sacrifice. On écrit avec le milieu de sa chair, avec l'eau de ses larmes, avec le sexe oblitéré par la douleur. Il faut aller jusqu'au bout de soi, accepter les orbes de la folie. Il faut, devant la falaise de la page, brûler de passion, fumer beaucoup, boire toujours. Passer la nuit et se réveiller, au petit matin, dans un état proche de l'égarement. C'est comme de tutoyer les griffures hystériques de la mescaline, de ployer sous la tyrannie de l'absinthe.  C'est comme de mourir. Il n'y a pas d'écriture qui puisse s'absenter de la douleur. Le stylo est un scalpel qui taraude l'esprit, un acide qui ronge le corps, un couperet et la tête est sur le billot.

  On voudrait tout dire, tout écrire dans un même geste de la voix, dans le mouvement fou de la danse, dans la musique des mots. On ne veut écrire que pour soi, seulement guidée par la passion. On veut écrire ses propres mots, pas ceux, convenus de la société. C'est bien intime, secret, singulier, le rapport que l'on entretient avec l'Amant. Cela ne se négocie pas, on ne transige pas. C'est soi qu'on livre et les mots bourdonnent alentour avec leur bruissement d'orage  et le monde n'existe plus qu'à la mesure de ce feu, de cet éclair sans lequel on ne serait plus. On veut aller jusqu'au bout de sa propre vérité, on veut dépouiller le réel de sa peau pleine de vergetures, on veut aller jusqu'au tréfonds de sa propre logique, on veut faire apparaître les choses selon leur densité, jusqu'aux nervures, aux coutures, on veut l'essentiel. C'est pourquoi nous voulons le Chinois dans un complet embrasement des sens, dans la possession jusqu'à l'irrationnel, dans l'obsession majuscule.

  On a quinze ans, "un morceau de papier, une encre  et une idée" et l'on ira là où le monde s'ouvre depuis toujours : dans la contrée des amours impossibles, seul lieu de la révélation.

 

  C'est cela que nous dit Eléa Manell dans ce texte élégant, sobre et  passionné. Nul autre langage n'aurait mieux su servir la cause de L'Amant, cette si belle et accomplie métaphore de  l'écriture. 

 

"O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend…"

                      Mallarmé - Brise marine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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