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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 09:42
Ce bol en raku qui vient à moi

Bol en raku rouge et noir

*

Bref dialogue entre un Questionnant

et un Questionné

*

 

   MOI :  « Ce bol en raku, je le place devant moi de façon à ce qu’il emplisse entièrement l’horizon de ma vision. Le bol est seul face à moi et au terme d’un processus de ‘réduction’, tout le monde autour est volontairement mis entre parenthèses afin que s’instaure l’unique dialogue de lui à moi, de moi à lui. Comme si nous étions à égalité de traitement, si ce n’est qu’il est dépourvu de cette conscience qui me permet d’en prendre acte. Il y a donc nécessaire confrontation de l’objet-qu’il-est au Sujet-que-je suis. Et pas uniquement confrontation mais polémique, combat, levée d’un mouvement dialectique qui le pose en son être, le situant face au mien dans l’exercice du regard que je lui destine. Il y a comme une sorte de fascination et mon regard est totalement inclus en l’être de la céramique. Mon regard y creuse un cratère. Mon regard s’y abolirait presque en quelque sorte si je n’étais qu’un vivant amorphe, dépourvu de mouvement et d’énergie. »

   « Le motif de la réduction ne porte que sur l’émergence unique de tel objet à l’exclusion de tout autre, elle n’efface nullement les prédicats que je porte en moi concernant les phénomènes qui sont venus à ma rencontre en matière d’art ou d’artisanat. Si bien que, visant le bol en raku, je projette en son sein, de manière consciente ou non, quantité de sèmes qui tissent la toile même de mon vécu, exhaussent les valeurs particulières des affinités que je destine aux choses. Je veux dire que ce bol ne sera nullement en régime neutre mais que, d’emblée, en lui se tresseront des choix, naîtront des images, s’élaboreront des comparaisons, se dresseront des œuvres particulières. Elles seront en quelque manière mes références, mes amers en matière de reconnaissance esthétique. Tout un arrière-plan éducatif, culturel, émotionnel, civilisationnel qui constitue le tissu même du goût que je projette sur les choses. Car aucune vérité n’est abstraite qui surgirait de nulle part et imposerait son décret au même titre qu’une loi éternelle. Non, toute vérité s’abreuve à des racines, développe un tronc et une écorce, lance en l’air ses ramures et son peuple de feuilles. Ce qui se dit est le fondement de ce qui se définit comme une vérité qui m’appartient en propre, sinue au plus profond de moi et contribue à dresser les esquisses signifiantes de qui-je-suis en mon fond. »

   LUI : « Il y a un ‘défaut de la cuirasse’ pour, à mon tour, employer un lieu commun. Si la vérité t’est cette vérité si particulière, uniquement subjective, je crains fort qu’elle ne s’exonère de la dimension nécessairement universelle de la vérité ! »

   MOI : « Oui, je comprends ta réserve mais n’y adhère nullement car ton point de vue laisse dans l’ombre un aspect de la vérité que l’on doit prendre en compte si l’on veut être dans l’exactitude des choses dites et constatées. En tant qu’homme doué de conscience, je ne vis nullement clos dans le monde de ma chair ou de mon esprit. Je suis, de facto, si tu m’autorises cette bizarre métaphore, ‘défenestré’, c’est-à-dire porté hors de moi en direction du monde. Mon univers propre touche le Grand Univers. Or qu’est-ce donc que la mise en relation de deux univers, sinon dire le dialogue ‘universel’ qui les réunit ? Mais ne crois pas à une quelconque pirouette verbale. Je m’explique. Doué de conscience, je suis capable de me détacher de moi, de considérer avec mesure ce qui vient à ma rencontre. Doué de conscience, je possède ce « sentiment intérieur qui juge ce qui est bien et ce qui est mal », ceci étant la valeur étymologique première de ce mot, autrement dit sa valeur essentielle en tant qu’originaire. Toutes les autres déclinaisons de sens ne sont que dérivées. Si je suis capable de juger « ce qui est bien et ce qui est mal », par voie de simple analogie sur le plan des Universaux, je suis autant capable de discerner le Bon, le Beau, le Bien. »

   « Le Bien, le Bon, le Beau constituent les trois piliers du triptyque au gré duquel, en tant qu’humain, je suis auprès des autres, des choses, du monde en leur vérité respective. Et il n’en peut être qu’ainsi au motif que le Mal, le Mauvais, le Laid ne s’abreuvent qu’aux eaux de l’inconscient, cette partie invisible qui nous détermine à notre insu, dont nous ne pouvons nous rendre maîtres puisque notre liberté ne saurait y accéder.  Si, d’une manière claire, ouverte, nous pouvons énoncer les valeurs humanistes et morales du Bien, du Bon, du Beau, alors chaque fois, qu’en notre subjectivité, nous poserons une chose en tant que vraie, elle sera le reflet de ces Universaux sous l’autorité desquels elle se place. Il y a une relation implicite d’essence entre notre propre humanité consciente et la notion ‘charismatique’ de vérité. ‘Charismatique’ veut dire qui rayonne ‘d’une autorité irrésistible’. Or la vérité ne peut être que ceci, cette puissance de rayonnement dont les transcendantaux la vêtent, que notre vie intérieure reconnaît au titre de sa vertu fondatrice d’un sens radical. »

    « Ceci suppose, bien évidemment, lors de l’émission de quelque vérité concernant telle ou telle chose, que j’en aie fait l’expérience suffisamment accomplie, que cette chose je l’aie prise en considération avec toute l’authenticité dont je suis capable, à l’abri de tout dogme, de toute influence qui en dénatureraient la signification en son ultime fondement. C’est, en quelque manière, un rapport du Simple au Simple en son dénuement le plus extrême, ceci se nomme également ‘essence’. L’émission d’une vérité est toujours échange essentiel ou bien n’est qu’une palinodie, une pirouette pour se désengager du problème du choix. Puisqu’énoncer une vérité revient à annoncer le choix définitif que j’ai fait après avoir éliminé quantité de scories et d’approximations. Vérité est acte de liberté. »

 

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 08:34
Un ami est celui…

 

Michel de Montaigne

Source : Wikipédia

 

***

 

« Un ami est celui

qui vous laisse l’entière liberté

d’être vous-mêmes. »

 

Jim Morrison

 

*

 

   « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes ». Cette singulière assertion, on la lit d’abord avec des yeux dubitatifs, on y croît sans vraiment y croire. On fait semblant, on esquive, on fait quelques pas de deux, histoire de se rassurer, de ne plus douter, de se munir d’un double, ce supposé « Ami », ce précieux gardien de nos libertés avec lequel on jouera en écho. A deux l’on naviguera mieux, tâche-t-on de penser, à deux ce sera plus facile et puis, quand l’un des deux « larguera les amarres », l’autre sera là, qui tiendra la barre et « vogue la galère ! »

   Le propre des assertions, leur force, est toujours de se donner pour vraies, et c’est en ceci qu’elles nous fascinent, et c’est en ceci que nous nous y attachons, tel le croyant au dogme qui brille tout au bout de sa foi. Mais, parfois, nous doutons de leur efficacité et nous en réduisons la portée que nous ramenons à de vagues propos ne tenant leur valeur que du sein même de leur formulation. Cependant, il faut dire, certaines de ces gentilles « bluettes » nous rassurent et nous nous en emparons comme le ferait un naufragé du tronc qui flotte parmi l’écume et les blizzards, les bouteilles à la mer et les coffres au trésor dont il ne demeure que la légende vaguement boisée.

   Cette assertion, en particulier, nous en faisons un genre de « fond de sauce » dont nous assaisonnerons nos plats, surtout les jours de fadeur et de maximale insipidité. C’est si rassurant d’avoir un « Ami », un vrai qui, de surcroît, nous ménage une place tout en haut du mât de cocagne où sont suspendus les fruits pleins et entiers, rutilants et gorgés de suc de la vie en son immédiateté, en son évidence la plus intime. Mais, voilà, le problème se pose dès que nous nous distancions de la sonorité des mots, de leur belle substance pareille à la chair d’un fruit qui aurait poussé en terre paradisiaque.

   Alors, après avoir chanté, que fait-on, eh bien l’on déchante et commence à se poser quelques questions, autrement dit on se met en posture de philosopher, ou, à tout le moins, d’émettre quelque idée qui ne soit point trop biaisée. Alors l’on reprend la phrase de Morrison, on la scinde en plusieurs morceaux, on la dissèque et l’on essaie d’y voir plus clair. Et cela s’éclaire sans tarder. On s’aperçoit vite qu’il y a « anguille sous roche », que l’on essaie de nous casquer comme on le fait aux faucons destinés à la chasse et que, bientôt, pris par l’ivresse du vol, on planera sans même savoir que l’on plane.

   « Un ami », c’est si vite dit, à peine deux syllabes courtes, la dernière se mourant sur un dernier souffle inaudible. « Un ami », comme l’on dirait « un homme », pris au hasard dans la grande nasse mondiale, comme ceci, sans préméditation, exhibé, « monté en épingle » ; on pourrait du reste en clouer la risible effigie sur la planche de liège de l’entomologiste. « Un ami » qui veut dire, fondamentalement « un Autre », avec une Majuscule à l’initiale. Peut-être les Autres, ces fameux Autres, ne se présentent-ils jamais à nous qu’au travers du prisme réfracté de notre conscience ?

   L’Autre, a-t-il au moins une consistance qui lui soit propre, un contour qui le cerne, une parole par où le reconnaître et le porter au-devant de soi telle cette Singularité dont nous pouvons peupler notre horizon à des fins de certitude ? L’Autre existe-t-il seulement ? Le toucher, l’aimer, le reconnaître tel un frère, ceci ne suffit pas. Ne toucherions-nous seulement des brumes, ne rencontrerait-on uniquement des invisibles, des bouffons qui se donneraient à voir le temps d’une mince sottie, puis plus rien que du vent et la « poudre d’escampette » comme seul témoignage de leur présence ? Ne serait-ce pas ceci, la vérité ?

   A-t-on jamais énoncé le cogito suivant : « Je pense l’Autre, donc je suis », alors que nous ne parvenons même pas à nous penser nous-mêmes, à aller jusqu’au bout de notre être. Penser l’Autre comme la justification de Soi, n’est-ce pas un piège grossier dans lequel il s’agit de ne pas tomber ? En quoi ce mystérieux Autre pourrait-il contribuer à libérer ma propre effectivité, à cerner ma ressource la plus évidente ? Car, ce dont il s’agit, au premier chef, c’est bien de moi, de la propre existence de ma perception singulière avant même que l’Autre ne puisse faire phénomène et me nommer tel celui-que-je-suis, spatialement, temporellement, inséré dans cette mienne vie dont, d’abord, il faut que j’emplisse la présence.

   « (…) la liberté », quelle liberté ? Celle de rencontrer son destin sous les auspices de la maladie, de l’accident, de la mort ? Quand bien même … de l’Amour, fût-il orthographié « capitalement ». L’Amour a bien une fin, n’est-ce pas ? Alors, quelle liberté, puisque la finitude est le sombre vers lequel notre faible falot se précipite à même l’abîme dont nous ne percevons même pas les bords. Exister librement (quel oxymore !), voudrait dire pousser notre flamme, faire briller notre lumière bien au-delà des limites du bruyant et mystérieux cosmos, peut-être jusqu’au sublime territoire où vivent les dieux aux yeux de braise.

   « (…) d’être vous-mêmes ». Comment énoncer seulement ceci et en faire tenir la mince oriflamme avant même que l’être (où est-il, que fait-il ?), ne commence à s’éclipser dans les replis de ténèbres où, toujours, il se tient et laisse s’exhaler une brise si mince que l’on croirait la respiration d’un enfant nouveau-né encore soudé au ventre de sa mère, encore dans l’en-deçà de la vie, encore dans les limbes de ceci qui tremble et s’agite dans l’horizon des préoccupations terrestres. A-t-on jamais vu quelqu’un être « soi-même » ? « Être soi-même » ou bien est une affirmation liée à une forme de mégalo-paranoïa, ou bien n’est que « poudre aux yeux » lancée par quelque facétieux magicien. « Être vous-mêmes », voudrait signifier être parvenu à l’ultime pointe de son accomplissement, c'est-à-dire, en des mots plus crus, donc plus vrais : être arrivé au lieu de sa propre et unique et singulière mort. Car, « frères humains » qui, en même temps que moi vivez, nous sommes tous logés à la « même enseigne », notre identité pleine et entière ne le sera qu’au motif même de la perte de notre conscience.

   Oui, je le sais, c’est faire œuvre de violence, c’est proférer un genre de « fatwa » contre le genre humain (dire de celui-ci son essence mortelle), c’est pêcher par excès de présence (le contraire de l’omission), c’est « mettre au pied du mur » le-peuple-des-égarés-sur-terre et, donc, le condamner à mort. Eh bien oui, condamnés à vivre, nous sommes nécessairement condamnés à mourir et nul ne pourrait s’inscrire en faux contre cette factualité qui, en même temps, est inexpugnable vérité.

   Tous nous le savons mais nous nous jouons la comédie et feignons de nous croire éternels. Faute de ce nécessaire aveuglement (la croyance erronée en notre éternel destin), faute de ce vital crédo (nous creusons constamment d’immenses parenthèses dans nos vécus respectifs que nous emplissons du premier mensonge venu et nous allouons des mérites auxquels nous ne pouvons nullement prétendre), donc privés de ces nécessaires illusions, notre espérance de vie n’atteindrait même pas celle de l’éphémère dont le nom reflète à lui seul la tragédie de sa propre condition.

   Nous ne serons jamais que l’équivalant d’un vol de phalènes croisant dans le ciel de sa propre cécité. Mais ceci, « entre gens bien éduqués » (le contraire de l’acceptation de la lucidité), il convient de n’en tenir le discours qu’a minima, à bas bruit et, si possible, de n’en rien évoquer qui puisse froisser le genre humain. L’attitude ci-devant décrite, en termes aussi choisis qu’élégants, se donne en tant que cette subtile hypocrisie dont, tous, nous savons user à merveille sans qu’il y paraisse. C’est du reste la loi du genre.

   Pour revenir sur la totalité de l’énoncé qui donne comme possible l’affirmation suivante : « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes », nous la prétendons fausse ou, du moins, exagérément optimiste. Elle apparaît comme  pure position d’idéalité, posture théorique, ne résultant nullement d’une réalité empirique qui recevrait sa vérité de la vie ordinaire, mais bien plutôt d’une pure délibération de l’homme voulant, tout à la fois, se réaliser en son entier, demeurer libre alors que l’Autre, l’Ami, par la loi d’une simple réciprocité éthique, se verrait constamment  confirmé dans sa propre liberté.

   Or nous savons bien, par expérience, que nombre de libertés sont incompatibles, qu’elles ne sont nullement miscibles, que si ma fantaisie de l’instant consiste, en cette belle journée de début d’été à aller m’enfermer dans la salle silencieuse d’une bibliothèque en compagnie de mon Ami-de-toujours pour y méditer le magnifique « parce que c’était lui, parce que c’était moi » du couple Montaigne-La Boétie, il y a fort à parier que l’Ami, dépité de ne pouvoir aller conter fleurette à une « Amie » de hasard ne me gâche mon plaisir, tout comme il renoncera, provisoirement, au sien. Non seulement nous en serons marris tous les deux mais notre indéfectible amitié commencera à témoigner de belles lézardes étoilant l’édifice en ses plus natifs fondements.

   A l’évidence le concept de Jim Morrison résulte d’une triple « imposture » qui, aussi bien, est une impossibilité  d’existence de la sphère anthropologique : l’Ami tel que le conçoit la partie idéaliste de notre être est simple et définitive utopie ; l’entière liberté est, soit anténatale, soit contemporaine du domaine post-mortem, dans un seul et même lieu, celui de l’Absolu ; notre nous-mêmes, notre identité propre, n’est pas atteignable de notre vivant puisque sa réalisation implique notre finitude et celle-ci atteinte, comment disposer d’une conscience qui reconnaîtrait l’entièreté de son essence ?

   Ici et là, dans le déroulé de ce court texte, apparaissent de nombreuses expressions « pittoresques » tirées d’un usage courant, familier de la langue (« monté en épingle » ; « anguille sous roche » ; « mettre au pied du mur », etc...   Elles n’ont de raison d’être qu’à ramener à de plus juste considérations « prosaïques » des points de vue qui paraîtraient bien trop « philosophiques » (en apparence seulement !), donc éloignés de ce qu’est l’existence en sa nature interne : des rencontres multiples et variées, de soudains coups de foudre pour de « nouveaux amis », des retraits et des reniements, des déceptions et des emballements, des « retours de flammes », des pertes dans des fonds ombreux et parfois même abyssaux, suivis d’étonnantes résurgences, des ruisseaux que l’on croyait perdus qui se mettent à tinter tel un cristal ramenant à la mémoire des « petites madeleines » dont on avait oublié jusqu’au goût.

   Ainsi va la vie avec ses fragments polychromes, ainsi vont les connaissances, les amitiés qui « font 3 p’tits tours et puis s’en vont » aussi bien dans la vie « réelle » (que veut donc signifier cette étrange nomination ?), aussi bien dans celle, de plus en plus virtuelle, qui fait de nous des marionnettes derrière la vitre de leurs écrans, nous sentant bien à l’abri, bien au chaud, au creux de l’intime avec cet autre « Ami » qui est loin, que peut-être nous ne verrons jamais. Aura-t-il au moins existé, « l’Ami », en toute « liberté », ayant pris soin de ménager la nôtre ? Aura-t-il été ?

   Chez moi, les fins de textes (les « Fins de partie », aurait dit Beckett), se concluent, la plupart du temps, par ce procédé rhétorique de l’anaphore qui pourrait paraître telle la volonté de ne jamais en finir avec le texte, peut-être avec « l’Ami » qui lira et trouvera sa propre liberté jouant en écho avec la mienne ? Peut-être ! A bientôt l’Ami. Sans guillemets, j’espère ! Comment savoir ? La multitude est telle qui vibre telle une ruche. Oui, une RUCHE !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 07:55
Se distraire de soi ?

     Calebasse décorée : Nath B-S

 

***

 

   Nous sommes là, toujours présents, ou croyant l’être. Présents au monde cependant car nous n’avons guère d’autre issue afin que notre propre corps trouve un rassurant reposoir. Ici, nous regardons cette feuille, admirons l’architectonique de ses nervures, éprouvons le fragile de son tissu, nous persuadons de la mince éternité que constitue son destin de végétal. Là nous ressentons un frisson au passage de la Belle qui déploie sa grâce tel le Soleil ses rayons. Plus loin, notre vue est aimantée par cette terre cuite ancienne, ses teintes chatoyantes, son histoire qui est aussi la nôtre. Toutes les « choses » que nous regardons, feuille, femme, jarre, sont notre possession, font partie de nous comme nos yeux nous appartiennent en propre. Et serait imprudent ou bien sot qui prétendrait nous priver de notre jouissance à leur égard. Les choses, nous les incluons en notre conscience et ne voulons être dépouillés de leur essence.

   Les choses, toutes les choses sont précieuses dès l’instant où, visées par notre désir, elles se nichent en quelque creux inaperçu, en quelque niche où elles mèneront leur vie autonome à l’abri des regards qui, toujours, se donnent en tant qu’inquisiteurs. Et cette autonomie, nous serons les seuls à pouvoir en partager l’inaltérable agrément. Il y aura connivence entre elles, des choses de notre vécu, et nous en constituerons l’heureux récipiendaire. Un lien indéfectible se tissera auquel nous demeurerons attaché quand bien même nous voudrions en sectionner le long fil d’Ariane. Ainsi la feuille marquera un moment d’automne qui brillera sur l’arc de notre mémoire. Ainsi la femme étincellera au plus haut de notre pensée et nous rappellera la dette d’émotion que nous avons  contractée à son égard. Ainsi la jarre dont la singulière esthétique aura inscrit sa forme non reproductible à la cimaise d’un art qui, pour être personnel, n’en est pas moins précieux.  

   Les choses sont belles qui illuminent notre pensée, ruissellent dans le cortège de nos souvenirs, flamboient lorsque la nuit, étendant son royaume, nous nous croyons seul au monde. Toujours leur étoile bienveillante se posera sur la faveur de notre front et nos rêves ne seront que la mise en musique de leur belle venue dans ce poudroiement d’ombre qui nous étreint et nous maintient en quelque état de douce léthargie. Certes, parfois les choses autrefois rencontrées, nous pensons les avoir effacées, rangées dans une boîte de Pandore dont, jamais, elles ne pourront ressortir. Le feraient-elles, elles ne seraient que le véhicule du mal et l’antichambre du malheur. Si nous avons de telles intuitions c’est que notre Daïmon intérieur ne nous souffle que des contrevérités, tout au plus n’énonce que de creuses billevesées. Ceci nous le savons du plus profond de notre mérite de vivre. Aussi relevons-nous la tête et regardons-nous les choses avec les yeux de Chimène. Oui, car nous sommes amoureux d’elles et ne les renierons nullement quelle qu’en soit la raison. Sinon, ce serait comme nous amputer d’un membre, nous ôter l’usage de la vision ou de l’audition. Combien notre citadelle intérieure serait vide si nous étions contraints de ne pratiquer qu’un face à face avec nous-même ! Une manière d’absence qui ferait sa spirale d’ennui.

   Toujours nous sommes occupés à scruter ce qui se dessine dans l’horizon de notre contemplation. Sans nul doute, accomplissant ceci, croyons-nous nous distraire de nous et surgir dans un univers de manifeste objectivité. Mais c’est bien l’opposé qui est exact.  Nous sommes des subjectivités qui n’attendent de l’altérité qu’un renforcement de leurs propres assises. Non seulement jamais nous ne distrayons de nous mais apportons à ce « nous » les nutriments dont il tire son intime substance. « Toute conscience est conscience de quelque chose », disait le philosophe. Certes, comment appréhender ce qui serait « une conscience du rien » ? Seul le néant le pourrait à la mesure d’un dialogue vide dont nul écho ne pourrait surgir. Mais ceci n’est humainement pensable. Toujours en face de soi un vis-à-vis au gré duquel nous existons tout comme nous le faisons exister. Ceci est la vérité des êtres que nous sommes, lesquels attendent qu’à leur cri réponde un autre cri. Seul le silence serait mortel !

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 20:16
Faire silence

                     Source : Bernard Clavière

 

***

 

 

   « Pas un souffle de vent murmurant dans les créneaux ou entre les branches sèches des oliviers; pas un oiseau chantant ni un grillon criant dans le sillon sans herbe : un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

                                                                                 Lamartine - « Voyage en Orient »

 

*

 

« Un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

   Que pourrait donc souhaiter un poète hormis ce silence sur lequel se poseront les mots du poème comme la brume flotte sur les eaux du lac ? Car toute tentative de ce genre ne peut naître que d’un retrait, d’une blancheur, d’une divine abstraction. Imaginerait-on le versificateur composant ses odes dans « le bruit et la fureur », au milieu des allées et venues des hommes pressés, sur quelque vaste agora parcourue des paroles bavardes des hommes ? Non, il faut à la rêverie son propre espace qui, toujours, consiste en une évocation imaginaire. Cette dernière est une manière de vacillation au-dessus de la multitude humaine, le site d’un isolement, la faveur d’un lieu se ressourçant à sa qualité propre, à sa dimension unique. De quoi nous entretient donc Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade », sinon de cette recherche  d’un état de paix, de repos que seule une généreuse nature peut offrir ? :

   « …mais qu'il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ».

   Pour l’auteur de « L’Emile », cette perpétuelle âme inquiète, un paysage paisible est le seul écrin dont il soit en quête pour s’assurer vraiment de son être. Et peu importe si quelques oiseaux ou la chute des eaux d’un torrent en troublent la tranquillité. « L’état de nature » suppose qu’on soit en accord avec elle, la nature, dont il s’agit de différer le moins possible.

 

   Être silence 

 

   L’idée de nature est associée au silence.  Quand bien même le ressac des vagues, l’éboulis de pierres, le cri d’un animal ou la chute d’un arbre en troubleraient la subtile harmonie. Le bruit naturel n’offense pas le silence pour la simple raison qu’il est « naturel », qu’il va de soi, ne recourt à aucun acte de volonté, ne procède nullement d’une intention de nuire ou d’obtenir un quelconque résultat. « Naturel », étymologiquement : « produit par la nature seule, sans que l'homme s'en mêle ». Ici, la précision d’une action produite hors de l’homme n’est pas gratuite, elle témoigne du fait qu’aucune réelle présence n’en a décrété l’effectivité. Il y aurait donc une espèce d’innocence  originelle affectant la pierre, l’oiseau, le fleuve, le vent. La rumeur se produirait à leur insu, sur leurs marges et n’impliquerait leur être qu’à titre d’unité surnuméraire. Aussi pouvons-nous dire :

 

Montagne est silence

Mer est silence

Forêt est silence

 

   Car, pour qu’il y ait émission réelle d’une onde sonore et, de proche en proche, profération d’un langage, il faudrait qu’il y ait intention. Or il va de soi que la nature est muette sur ce plan, sauf à considérer cette dernière animée d’un panthéisme qui lui octroierait esprit et possibilité d’une conscience. Outre le fait que la matière ne saurait procéder à quelque assertion que ce soit, la vision par l’Homme des Grandes Œuvres de la Nature tend à le sidérer.

 

Nous demeurons muets face à la belle et régulière pyramide du Mont Cervin.

Nous sommes sans voix devant l’Océan s’étendant à perte de vue depuis la Pointe de Pen-Hir.

Nous sommes sans parole devant la marée de la Forêt des Landes vue depuis les dunes.

 

   Et lorsque le spectacle qui s’offre à nous s’espacie jusqu’à la limite de la vision, c’est par là que se montre le sublime qui n’a nul besoin de murmures ou de grondements pour nous livrer l’entièreté de sa puissance. Le regard paraît tout effacer jusqu’à dissoudre les autres sens, comme si, soudain, il n’y avait plus de place que pour un immense vertige visuel, l’audition ayant rétrocédé en quelque endroit secret.

 

   Faire silence

 

   Seul l’homme le peut puisque, en ce cas, c’est sa conscience qui en a décidé l’effectuation. Au sens propre, ceci veut dire que le sujet procède en personne à l’émergence du silence. Du silence en lui, bien évidemment, car il ne saurait se transformer en démiurge et forger, de ses mains, un monde à sa mesure. Ce qu’il peut faire, tout au plus, lui dont l’essence est de parler, c’est de faire cesser le flux du langage et d’y placer quelque chose qui, pour un instant, en tienne lieu. Or tenir lieu du langage est pur prodige qui ne peut s’actualiser que selon des événements et dans des domaines bien précis. Le quotidien est continuellement traversé de discours, de propos, de déclarations multiples et variées si bien que l’on ne trouvera refuge en ses aîtres. Bien au contraire, c’est seulement en s’éloignant de l’affairement habituel que pourront s’allumer quelques promontoires sur lesquels installer le silence. Il s’agira de l’y maintenir le temps de la lecture d’un poème, le temps de la méditation d’une pensée, le temps d’une incursion dans les parages du sacré.

   Nous avons nommé le silence comme manifestation et surrection de l’Art, de la Philosophie, de la Religion.

 

 Le silence dans l’art du poème         

 

André du Bouchet (« Ajournement ») :

 

« J’occupe seul cette demeure

blanche

où rien ne contrarie le vent

si nous sommes ce qui a crié

et le cri

qui ouvre ce ciel

de glace

ce plafond blanc

nous nous sommes aimés

sous ce plafond ».

  

   Poésie comme cri d’amour puisque « nous nous sommes aimés sous ce plafond ». Mais tout amour est déchirure et le cri, pour l’homme, témoigne de son immense solitude. Or, qu’y a-t-il d’autre dans la solitude que le silence ? Mais ce cri dont seul l’homme est en possibilité, ce cri qui déchire la toile du réel, comme chez Munch, il n’est qu’une exacerbation du silence, son vibrato porté à l’ultime de son être. « J’occupe », seul le JE est en question. « Cette demeure », là où, précisément « demeure » la blancheur. Et l’on pense au Mallarmé de « Brise marine » : « Sur le vide papier que la blancheur défend ». Blancheur, vide, silence l’immobile et indéfectible trinité par laquelle le poète se donne au monde, attendant la reconnaissance du mot.

 

   Le silence dans la philosophie

 

   Le silence est ce qui fonde la parole car, n’y aurait-il silence  que tout s’abîmerait dans la confusion, un bruit venant se heurter à un autre bruit. Cacophonie sans fin qui, sans doute, est la caractéristique des Sophistes, chaque interlocuteur s’enivrant du bruit de sa propre conversation. Mais pour ce qui es de causer, Socrate était un incorrigible et la philosophie, loin s’en faut, ne s’est pas toujours abreuvée à la source du silence. Le paradoxe d’une telle discipline est de s’être fondée sur l’amour du logos, raison et verbe sont donc ses deux mamelles nourricières. Descartes, pour sa part, initie sa démarche philosophique fondamentale dans « la solitude d’un quartier d’hiver », et en précise les conditions : « ne trouvant aucune conversation qui [le] divertît…[il demeurait] tout le jour enfermé seul dans son poêle », affirmant sa résolution : « Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous les sens… »

   Il semblerait donc que les « Méditations cartésiennes », aussi bien que les poétiques et les religieuses, pour prospérer, aient besoin de recourir à ce silence sans lequel les pensées ne pourraient trouver à se poser dans le traité, le poème ou bien le livre du croyant.

 

   Le silence dans la religion

 

« Il se tiendra solitaire et silencieux,

Parce que l'Éternel le lui impose »

 

Lamentations 3:28

 

   L’homme pieux ne peut connaître son Dieu qu’à se confier à la solitude et au silence. Solitude qui évite l’égarement parmi ses semblables. Silence parce que le Transcendant implique que l’on devienne muet face à sa surpuissance. Faire la rencontre de l’Autre, l’ami, le voisin, est toujours de l’ordre de la surprise, mais modérée puisque, ici, l’altérité est « à portée de main », connue et reconnue. Il s’agit, en quelque sorte, d’un territoire dont on a déjà fait la découverte, qu’on réactualise à l’occasion de quelque événement. Le surgissement de l’Eternel est d’une nature bien différente. C’est le concept d’altérité radicale qui s’installe ici, dont l’infinie verticalité éblouit et confine le regardant à éprouver « crainte et tremblement », ressentant jusque dans les abysses de son être les étranges ondes du numineux, lesquelles, toujours, sont synonymes d’effroi. Cet ailleurs du sacré, cet empan infiniment ouvert de la différence, ne peut qu’entraîner celui qui en confronte l’insondable  dimension vers, à la fois, et de façon paradoxale, une fascination qui se double d’une incoercible torpeur. Cette tension qui se crée entre la finitude de l’homme et l’infinitude de Dieu crée l’espace d’un abîme  où souffle le vent du néant, où toute parole se dissout, où tout langage perd son orient pour devenir une respiration à peine perceptible dans le vaste cosmos.

   « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », disait Pascal en une formule elliptique, laquelle synthétise la totalité de l’être pensant face à son propre trouble. Car, à partir d’ici, il pourrait bien ne plus rien avoir de lisible, d’audible. Seul le silence !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 10:44
Cette fuite dans le rose

                    Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Nous ne sommes jamais que des passagers, ici ou là, sur la terre, auprès des eaux, sur le chemin où poudroie le rose, contre le buisson fleuri d’églantines avec la braise de ses baies. Au loin sont les arbres, sans doute des conifères avec leur beau vert profond, puis cette trouée plus claire par où sinue le destin avec ses élans, ses atermoiements, ses sautes d’humeur, ses chagrins, ses joies subites tels des feux de Bengale. Posés ici sur le flou des choses, sur l’approximation du moment, déjà nous sommes lieu de mémoire. Bientôt notre silhouette aura disparu de la scène. N’en demeurera que la trace dans l’immémoriale attente du jour. Nul n’aura surpris l’être que nous sommes dans cette aurore si hésitante, on la croirait palme d’une songerie, fantaisie au creux du réveil, désir de paraître dans l’innommé et le ressourcement neuf de l’instant.

   Le temps, cette infime vibration qui nous traverse, irrigue nos tissus, tend nos muscles, courbe nos dos, blanchit nos cheveux.  Nous lui sommes alloués de telle intime manière qu’il se donne toujours dans le secret. Il nous faut sortir de ce sentier où miroite l’indicible, trouver une distance par rapport à soi, se décaler de sa propre image, la projeter sur l’écran infaillible du jugement. Il faut lire de vieilles photographies tirées d’un antique tiroir, y déceler dans les grains d’argent jaunissant, dans les pliures du papier, dans les pattes de mouches la décroissance des choses, le flétrissement, le tressaillement de l’exister lorsqu’il fait son crépitement de lanterne dans la ténébreuse salle aux souvenirs.

   C’est pareil à une poussière de craie sur un banc d’école, à une feuille d’automne dans le couchant, à la flamme d’une bougie dans le mystère d’une crypte. Cela demande une longue patience, cela exige un recueillement, cela n’octroie de sens qu’au terme d’un long badinage. C’est ceci les fiançailles avec le temps : à la fois une osmose, à la fois un intervalle qui ne peut être que déchirure. Le traître est le temps lui-même qui demande du temps pour être perçu. Plus qu’un paradoxe, il s’agit là d’une réelle tromperie. Le temps ne se donne que dans son propre retrait.

   Regardez donc votre image dans le miroir lorsque l’heure est bleue, la confusion des sentiments la seule mesure qui s’offre à votre lucidité. Faites ceci tous les jours qui vous sont donnés. Vous ne vous apercevrez de rien. Non seulement eu égard à votre naturel narcissisme, mais seulement  parce que chaque jour retranche au précédent la précieuse minute surnuméraire qui vous avait été accordée, dont vous auriez pu penser, à juste titre, qu’elle était soustraite du compte final. Vous êtes, nous sommes les sans-distance avec nos propres figures, si bien qu’elles paraissent immuables, coiffées de la grâce de l’éternité. C’est comme une maladie à bas bruit qui vous boulotte de l’intérieur et, lorsque vous vous en apercevez, il est bien trop tard pour tenter quoi que ce soit de raisonnable. De toute manière la chair de l’existence est tissée d’inconséquence, sinon de folie.

   Imaginez, je parle de folie. Prenez le visage du chérubin, cet enfant à peine venu à la vie qui babille et déglutit ses premiers mots comme des bulles de savon irisées, infiniment dociles. Ce chérubin qui vous émeut, plaquez-lui son masque de vieillesse d’une façon qui ne permette nul retour en arrière. Alors vous aurez soudain l’image de la pure folie, cette inadéquation entre un présent qui sourit et un futur qui grimace. La folie n’est que le décalage temporel ramené à l’étincelle de l’instant : toutes les apories s’y assemblent avec la précision plâtreuse et tragique d’un masque mortuaire.

   C’est quand les traits se figent, que le temps s’arrête qu’il devient perceptible, tangible, au point qu’il revêt la vêture effrayante de l’arrêt. Car, de toutes les esquisses qui symbolisent le temps, l’immobile est celle qui se donne comme la plus inconcevable. Bougez tant que vous le pouvez. Jamais  vous n’aurez été si vivants ! Le temps est votre implacable ennemi. Alors, tuez-le !

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 15:28
CADEAU

                                 Les Essais

                 Source : Superprof - Ressources

 

*

« La générosité incite à la jalousie.

Plus les cadeaux sont acceptés avec plaisir,

Plus on regrette de les avoir faits.

Ils vous éclipsent. »

 

« Malaisie » - Henri Fauconnier.

 

***

 

 

   Prenons un objet, un vase en céladon, un flacon de parfum, un livre. Ces objets s’évanouissent spontanément dans leur propre objectité. Ils demeurent enclos dans les frontières de leur être, ils n’en débordent nullement, ils vivent dans l’exacte autarcie que leur accorde leur monde : être des choses et simplement ceci. Ces objets du quotidien, nous en croisons constamment le chemin sans que notre attention à leur égard ne s’allume, en quelque manière, dans la meurtrière de notre conscience. Ils sont là, posés-devant, immobiles telles de lapidaires présences. On dirait de simples gemmes dont la clarté intérieure ne s’exilerait de ses propres contours. Sorte d’existence végétative dont nul ne pourrait les faire sortir puisque telle est leur nature : se manifester du-dedans et demeurer dans une opaque mutité.

   Une fête approche, un anniversaire se précise et l’on songe au cadeau que l’on fera à l’ami, à l’amie : tel vase à la belle patine verdâtre, tel parfum à la touche florale de jasmin, tel livre, « Les Essais » de Montaigne, par exemple. Et voici que ces objets, du simple statut de choses qui leur était conféré, se déplacent sensiblement pour se métamorphoser en des « objets-sujets », autrement dit, ils perdent leur sourd anonymat pour surgir dans l’aire ouverte des significations. Devenus signifiants, ils se dotent d’un étrange pouvoir qui n’est rien moins que totalement imprévisible. C’est, soudain, comme s’ils étaient animés d’une conscience qui leur octroierait une certaine marge de liberté. Si l’objet initial était indifférent, neutre, dépourvu de quelque volonté que ce soit, l’objet-cadeau se donne à voir en tant qu’entité douée d’une étrange puissance. Soit anticipatrice de bonheur, soit investie de pouvoirs maléfiques. Car, avec l’objet-cadeau, rarement se présentent les demi-mesures. Ou bien l’objet est encensé ou bien il est répudié sans espoir qu’il ne puisse jamais se réhabiliter. Pour la simple raison qu’il est tissé de ces sentiments humains complexes, multiformes, allant de la pourpre au blanc de givre, parfois au noir de suie où plus rien ne se voit que les coulisses d’ombre et les avenues désertes du néant.

   Certes, rarement nous analysons nos propres conduites, préférant nous réfugier dans une enfantine bouderie ou bien un dépit adolescent, si ce n’est l’humeur chagrine d’une confondante maturité. Toujours nous estimons que nous valons mieux que cet objet qui ne devait nullement se contenter de nous être remis mais dont nous souhaitions qu’il participât à notre royauté. Oui, « royauté », pour la simple raison que la texture intime de chaque ego est bordée de rangs d’hermine, armoriée de fleur de lys et qu’une couronne est promise à nos têtes afin qu’un jour, au moins, notre gloire fût assurée d’une brève éternité. Ceci, cet orgueil pulvérulent, nous en connaissons l’urgence, mais comme la vanité n’a guère bonne réputation, nous feignons d’en ignorer l’existence et faisons comme si notre dépit ne résultait nullement d’un paiement en « monnaie de singe » mais de l’humeur chagrine d’un temps maussade ou bien d’une maladie qui nous gagnerait à bas bruit. Mais, bien entendu, personne n’est dupe, à commencer par celui qui vient de vous offrir ce cadeau dont il espérait qu’il vous comblerait, au-delà de ses plus vives espérances.

   Qu’en est-il du présent qui rassure, pacifie, d’une évidente manière, aussi bien le donneur que le receveur ? Est-on quittes d’une identique joie ou bien quelques nuages obscurcissent-ils le ciel paisible qui se déplie au-dessus de la bannière de l’amitié ? Regardons l’assertion d’Henri Fauconnier qui postule l’existence d’une contrariété de celui-qui-donne par rapport à celui-qui-reçoit, lorsque le plaisir de ce dernier resplendit dans une manière d’évidence. On supputerait, pourtant, le déploiement d’une identique félicité. Mais ce serait sans tenir compte du terreau des conduites humaines dont la composition demeure, la plupart du temps, pur mystère et insondable confusion. Afin de mieux comprendre les enjeux secrets de tout acte d’oblativité, allons voir du côté de Simone de Beauvoir, dans « L’invitée », cette superbe et incisive réflexion : “Elle ne cherchait pas le plaisir d'autrui. Elle s'enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir.”

   Non seulement cette formule est habilement formulée,  dans le redoublement du « plaisir » qu’elle souligne, mais elle sonde les âmes en leur tréfonds, là où la vérité, enfin nommée, ne saurait se dérober. Ce « plaisir » qui résonne en écho avec le maître-mot « égoïstement » qui en renforce singulièrement la portée. En réalité, celui-qui-donne, lors de son geste d’offrande, se sert de celui-qui-reçoit à la façon d’un miroir dans lequel il ne veut voir briller que son propre reflet. « Ce qu’il donne d’une main, il le reprend de l’autre » afin que, comblé, puisse avoir lieu, en lui, ce processus d’emplissement dont il espère qu’il contribuera à réaliser sa propre complétude. C’est ceci être être-du-manque, demander la constance d’une obole qui effacera, au moins provisoirement,  la dette d’exister. Une « éclipse » a en effet bien lieu, laquelle est un visage à double face telle celle du mystérieux Janus : celui-qui-donne veut un éblouissement, celui-qui-reçoit veut la satiété d’une faim qu’il éprouve comme irrecevable. Je te donne pour recevoir en retour. Je reçois pour te donner en retour. Mais, outre que ceci est un jeu de dupes en raison de la dissymétrie des êtres en présence (il y a, comme dans les couples de jumeaux, dominant et dominé), jamais l’oblativité n’obture tous les pores du manque de celui-qui-reçoit, jamais elle ne lustre suffisamment les facettes de l’ego de celui-qui-donne, fragments du kaléidoscope qui s’unissent et se désunissent sans fin.

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 09:10
BONHEUR

                                                            Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Le bonheur est quelque chose de si vague

que nous sommes réduits à le rêver ».

 

« Pensées, Maximes, Réflexions »

Comte de Belvèze

 

***

 

   Nous regardons une horloge comtoise dans son beau bois d’acajou, nous écoutons le battement régulier de son mouvement, nous nous étonnons de son mécanisme si précis qu’il semblerait la métaphore même de la vérité. Nous éprouvons une évidente satisfaction.

   Nous regardons ce beau paysage du Pays Basque, nous voyons la crête de la colline qui fuit vers le ciel, la clairière largement ouverte et son bouquet d’arbres, son chemin qui traverse la diagonale du paysage. Nous sommes dans une sorte de ravissement.

   Nous regardons telle belle Fille, sommes fascinés par sa blondeur, la belle évidence de ses traits, l’arcade régulière de ses sourcils, le gonflement souple de ses lèvres, son regard qui flotte, au loin, tel le nuage poussé par le vent. Nous connaissons une vague euphorie qui creuse ses sillons dans le massif de notre chair.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille et cependant nous ne connaissons du bonheur que son passage furtif, son bondissement, soudain, hors du champ de notre horizon. C’est comme une inquiétude qui s’empare de nous, nous traverse et nous pensons à un filet d’eau qui s’écoule vers l’aval de son être sans se soucier de nous, qui sommes sur le rivage, et voyons l’eau claire faire ses surgissements, ses retraits sans que nous puissions en rien modifier son cours, le destin qui le guide en direction de son mystérieux avenir.

   De ceci nous déduisons que le bonheur - ce mot est si usé dans sa gangue prosaïque ! -, ou bien n’existe pas ou bien qu’il est humainement impossible à atteindre. Alors on s’interroge sur le socle même de sa condition, on laisse son imaginaire voguer, questionner l’expérience existentielle, chercher à débusquer qui, parmi notre entourage, peut se targuer d’en posséder l’immense sentiment de complétude au-delà duquel plus rien ne demeurerait que le vide et le silence absolus. Voyez-vous, c’est une rude tâche que d’explorer sa propre vie, d’essayer d’y déceler l’indécelable et de poursuivre son chemin avec la certitude de ne jamais connaître cet état de parfait équilibre qui nous comblerait jusqu’en nos moindres désirs. Car, avant tout, nous sommes des êtres de désirs, des genres de gamins gâtés qui ne regrettent rien tant que leur petite enfance. Nous étions  des rois, avions toute notre cour à nos pieds et chacun s’ingéniait à broder une hermine, à tresser une couronne afin qu’au moins une fois, sur terre, le miracle se fût accompli d’un éternel rayonnement.

   Cependant l’enfance, comme toute réalité humaine, connaît des limites et il nous faut donc consentir à grandir. Et que veut dire « grandir », si ce n’est se doter des moyens de réaliser sa propre autonomie, d’avancer autant que possible vers une hypothétique liberté, de s’assumer selon la loi des vertus morales ? Que serait donc le fait de vivre s’il s’arrogeait tous les droits et jetait aux orties les règles de la bienséance ? Encore ici, comme toujours, se donne à penser la nécessité de se référer à une éthique. Notre conscience en est informée même si notre intellect rechigne parfois à en accepter les contraintes. Le plus souvent ce sont ces contraintes, ces interdits, ces limitations de notre liberté qui mettent le bonheur sous le boisseau et nous inclinent à une vie que d’aucuns jugent monotone sinon vide de sens. Mais, à bien y regarder, est-ce un destin sans foi ni loi qui réaliserait les possibilités de notre assomption vers cette félicité que nous appelons de nos vœux ? Le croire serait faire preuve d’une belle naïveté ou bien porter au-devant de soi un ego jamais rassasié de lui-même, de son éclat, de sa croissance.

   Être dans le bonheur n’est pas nécessairement demander que rien, jamais, n’entrave notre chemin. Celui qui vit selon ses caprices n’étanche jamais sa soif d’en imposer d’autres à son entourage et de se réfugier dans la tour d’ivoire d’une domination permanente. Ceci constitue un cercle vicieux qui ne saurait avoir de frein. Combien il est plus rassurant de prendre une nécessaire distance par rapport au réel, de se détacher des biens matériels et de n’éprouver, vis-à-vis des choses en général, qu’un détachement positif, non une frustration qui assombrit l’âme et la convoque à des tâches subalternes qui ont pour nom « envie », « convoitise », « concupiscence ». Dompter ses propres représentations est la seule façon de lutter contre ses instincts primaires en les disciplinant, conditions mêmes d’un accès à l’ataraxie, cette belle équanimité d’esprit qui se satisfait de ce qui est ici présent et qui nous concerne comme le réel le plus accessible que nous puissions envisager.

   Certes, le stoïcisme n’a plus guère cours aujourd’hui dans une société occupée de profits, livrée aux démons de la consommation, fascinée et façonnée par le désir de paraître. Mais peut-être ceci constitue-t-il une chance à saisir en se conformant à des attitudes qui seraient des procédés inverses, des figures antinomiques. Opter pour le simple, réduire ses besoins, s’orienter vers la pratique d’une activité intérieure qui pourrait se rapprocher des exercices de méditation et de contemplation. Autrement dit, ce qui est hors de nous, que nous jugeons à l’aune d’une incomplétude, réalisons-le en notre propre for intérieur. Les richesses du-dedans sont bien supérieures à ces miroirs alouettes qui ne font que nous abuser et nous distraire de notre propre conscience.

   « Le bonheur est quelque chose de si vague que nous sommes réduits à le rêver », suggère, sans doute avec « bonheur » le Comte de Belvèze. Mais « le rêver » ne veut nullement dire nous réfugier dans le songe, échapper au réel afin que, devenu une utopie, un genre de paix puisse nous être octroyée. Le rêve dans son acception ordinaire est trop connoté telle une fuite, un refuge dans le seul imaginaire, l’activation du registre de l’inconscient. Au rêve freudien « pur et dur », substituons donc la pratique du rêve éveillé dont l’essence se rapproche de l’état de méditation auquel je faisais référence il y a peu. L’avantage décisif de ce type de rêve - que nous pourrions nommer plus adéquatement « conscientisation » -, c’est qu’il met en jeu notre propre volonté au gré de laquelle nous ordonnerons, à nouveaux frais, l’éventail faussé de nos perceptions, organiserons la hiérarchie de nos sensations. Une certaine façon d’opposer à nos « vices » les plus ordinaires, l’illumination de nouvelles vertus. Nécessairement, beaucoup, fascinés par les « félicités » immédiates de la jungle consumériste se gausseront de cette inclination présentant, par bien des aspects, le visage d’un rigoureux ascétisme. Certes, tâcher de capter une parcelle de bonheur engage la personne humaine dans la totalité de sa nature. Il ne saurait y avoir de bonheur gratuit, de pochette-surprise au fond de laquelle il nous attendrait comme les croyants le Messie. Le bonheur se mérite ou bien alors il n’est que piètre satisfaction, écorce d’un fruit dont on se débarrasserait après l’avoir mangé. Le bonheur, c’est identique à la joie du sportif à l’issue du marathon. Entre la fortune immédiate qui sourit et les souffrances qui en ont permis l’éclosion, il y a toujours une nécessaire tension, la valeur ne résulte que de ceci et serait bien fat celui qui escompterait l’octroi d’un délice qui n’aurait eu, dans ses fondements, la nécessité d’un effort à produire, parfois d’une douleur à éprouver dans sa chair ou bien son esprit.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille, nous les soumettons à un long temps de maturation, à une alchimie dont ils seront, chacun à leur manière, la « pierre philosophale » que nous attendions dans l’ombre avec le secret espoir que la lumière, un jour, les atteigne. Jamais clarté ne se donne d’emblée. Toujours le temps est le médiateur de nos avancées les plus franches, de nos progrès les plus décisifs.

 

 

 

 

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 14:26
Plaisir de TOI

                    Photographie : Blanc-Seing

 

*

 

« Si les hommes souffrent tout aux femmes,

n’est-ce pas uniquement

dans la vue du plaisir

qu’ils en attendent ? »

                                                                                     

« Eloge de la folie » - Erasme

 

***

 

 

   Dans ce printemps qui bourgeonne et essaime  partout la corolle des plaisirs, ne sens-tu combien nos sens sont requis pour en cueillir la sublime ambroisie ? Nous n’avons guère à faire, sinon nous laisser aller à ce flux léger qui parcourt le glacis de nos peaux et nous tient le langage léger de l’être en sa sublime venue. Toujours nous sommes disposés à nous ouvrir au monde, à rencontrer l’Autre, mais peut-être notre naturelle paresse nous tient-elle éloignés de ce bonheur simple du lien que les affinités déclinent selon quantité d’harmoniques. Nous pensons que l’alliance, la confluence des hommes et des femmes, découlent d’un principe naturel dont nous ne décèlerions la cause. Pour le simple fait qu’il s’adresse à nos cœurs en sourdine et ignore le tranchant de notre raison. Bien des choses, qui sont inapparentes, guident notre conduite sans que notre lucidité en soit informée.

   Mais tu comprendras aisément que parler en termes généraux ne suffit plus et que l’explication est trop courte, genre d’esquive qui se déleste d’un poids suffisamment lourd à porter. Les questions essentielles, tu me l’accorderas, nous les plaçons dans l’ombre méticuleuse dont nous vêtons nos propres dérobades. Comment, en effet, pourrais-je te dire le soyeux plaisir que ta vue m’inspire sans que tu penses, en ton for intérieur, que ce mouvement d’âme qui est le mien ne puisse résulter que de la mise en exergue de cet égoïsme foncier qui est l’empreinte définitive de l’homme sur le monde ? Certes, il en est bien ainsi. Mais, TOI, celle que je vise avec l’intensité flamboyante de mon désir, ne tires-tu, aussi, de ce regard d’envie, une flamme intérieure qui, un instant au moins, flatte ton propre ego, le place dans la clarté d’une pure jubilation, parfois même s’y laisse deviner la lumière d’une joie ?

   C’est bien ceci, nous sommes des êtres en partage mais nous destinons à nous-mêmes la part du Prince et laissons à l’autre celle du Valet. Constante dialectique du Maître et de l’Esclave dont Hegel, un jour de génie (il en eut beaucoup !), se fit l’admirable colporteur, pensée féconde et juste qui, encore de nos jours, nous permet de comprendre les grandes et incessantes oscillations de l’Histoire. La Grande qui se traduit en Civilisations, la petite aussi qui écrit, en minuscules,  nos destins individuels. Oui, nous ne rêvons que de cela, étendre notre prestige, notre domination sur les terres environnantes et gagner celles au-delà de l’horizon. Nous sommes des Conquistadors, non seulement en puissance, mais en acte. Que nous faut-il tant de biens alors que la possession d’un unique amour devrait amplement suffire  à étancher notre soif ? Mais nous sommes insatiables et notre faim nous persécute, raison pour laquelle nous sommes de continuels cueilleurs-chasseurs en quête de leurs proies.

   J’en conviens, cette perspective du prédateur et de la proie n’est nullement réjouissante, elle a cependant le mérite de dire le réel tel qu’il est. Car à quoi nous servirait-il d’ignorer des choses qui sont claires, sinon à nous laisser éblouir, précisément, par cette clarté ?  Nous avons cette part en nous d’irréductible volonté ou bien d’instinct de survie. Nos actes les plus infimes en portent témoignage. Nos sentiments en constituent nos emblèmes les plus évidents. Mais allons à la métaphore, elle nous aidera à comprendre ce qui, le plus souvent, demeure incompréhensible. Une mouche s’est posée sur le pétale d’une fleur. Elle lisse ses ailes d’un plaisir anticipé. Elle aiguise sa trompe afin que celle-ci cueille, dans le calice ouvert, ce nectar qui la ravit en même temps qu’il la nourrit. Sa conscience, fût-elle infinitésimale, est emplie de cet acte salvateur. Le pourrait-elle, que cet insecte ne viserait nullement à créer le délice de son hôte, seulement à s’assurer du SIEN propre. Considéré du point de vue strictement subjectif, l’Autre - fût-il orthographié avec une Majuscule -, n’est que de surcroît, que chambre d’écho dont nous attendons que le mot que nous lui avons envoyé nous revienne, augmenté de la jouissance qu’y a déposée son destinataire.

   Cette situation, si elle se donne, au premier regard, en tant que négative, n’est pour autant nullement tragique. Elle est simple fait humain avec son adret ensoleillé, son ubac d’ombre, sa ligne de crête sur laquelle, la plupart du temps, nous cheminons sans bien apercevoir les versants qui en constituent les inévitables et indispensables revers. Imaginerait-on une nuit éternelle sans qu’un rayon de jour ne vienne en révéler la ténébreuse face ? Erasme dit si bien cette profonde vérité : regarder une femme, la flatter, est identique à une manière de marché de dupes. Je ne TE considère qu’à semer dans MA conscience les spores d’une beauté, laquelle, dans son éclosion, ME comblera et ME portera tout au-devant de MON être.

   Mais je crois la proposition infiniment réversible. Toute femme attend d’un homme qu’il LA comble et lui dise l’exception qu’ELLE est parmi la foule dense des anonymes. Homme, Femme, ceci s’appelle incomplétude dont il faut saturer le manque. Survivre est à ce prix ! Cependant feindre de croire qu’un humain se suffit SEUL serait pure forfaiture. Toujours regarder l’Autre et conforter sa propre présence ne peut résulter que d’une éthique. Je n’existe que par l’Autre qui me vise en conscience, l’Autre que je redouble à seulement le prendre en considération à l’aune de ma vision qui ne peut être que reconnaissance et remerciement.  Nous ne sommes qu’images dont les figures appellent un miroir « réfléchissant » aux deux sens du terme : renvoyer un train d’ondes visuelles, susciter une spéculation. Certes nous avons fort à faire. L’envisager est déjà le début du processus. Printemps, en ton majestueux déploiement, dis-nous qu’un jour, nous disposerons, comme toi, de cette belle prodigalité. Nous ne saurions formuler souhait plus exact. Que vienne le temps de la floraison !

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:06
S’aliéner en la solitude ?

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Toutes les formes viennent à nous mais c’est l’humaine dont nous retenons l’image. Le ciel est haut, taché de gris, pareil à un voile qui dissimulerait à nos yeux l’autre côté du monde. Nous demeurons en-deçà et notre vue s’arrête à ces quelques effigies perdues en plein éther : un homme debout, le profil de trois arbres, un horizon subtil qu’une teinte de corail verse dans une facile nostalgie. Posture d’une cinématographie qui se voudrait existentielle en même temps qu’esthétique. Tenue au bord des choses comme s’il fallait les interroger, comme si elles, en retour, posaient le cadre d’une dramaturgie.

   Fascination, convergence de notre regard en direction de cette silhouette humaine trop humaine. Elle porte en elle la profonde ressource d’une énigme. C’est sa verticale solitude qui nous met en demeure de trouver une explication à cette présence. S’aliéner en la solitude ? C’est, ici, la prémisse qui se fait jour, laquelle semble découler du Principe de Raison. Postulat : solitude est un manque qui demande à être comblé. Mais le problème est-il si simple qu’il se clôturerait à même sa propre formulation ?

   L’homme ici debout semble pris de trouble face à la beauté partout présente : du ciel, de la couleur à peine apparue, de la douce vibration du lointain. Il ne peut nullement se déporter de lui-même, ni s’absenter  de cette vision qui le grandit et le comble. En toute hypothèse il ne peut y avoir que cette intime relation établie entre lui et ces choses qui le portent à son accomplissement. La contemplation de la beauté est le lieu d’un unique regard partant de soi, allant à l’objet beau, retournant à soi. Il ne saurait y avoir de trajet divergent, de présence annexe contribuant à l’énoncé d’une joie si entière qu’elle ne saurait admettre de chemin parallèle, de concert à plusieurs voix, de polyphonie diluant ce prodige de la relation de l’unique à l’unique. Le paysage beau est unique. Le Regardant est unique. Rien ne pourrait s’interposer qui porterait atteinte à cette union. Tout sentiment de plénitude découle d’une immédiateté de la sensation sans médiation. Ici toute altérité ferait figure d’une singulière étrangeté. Seulement dans le silence de la solitude parle le signe de la beauté. Nous regardons et nous sommes. Solitude est libération, non aliénation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 août 2018 2 21 /08 /août /2018 08:16
Serions-nous des dieux ?

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Serions-nous des dieux ? Poser la question est déjà amorce de la réponse. Oui, nous sommes des dieux et, le plus souvent, ne le savons pas. Et nulle paranoïa à annoncer ceci, simplement le constat de la nue réalité. Nous ne sommes pas le Ciel en sa surpuissance ou bien le Surhomme affirmant sa possession du monde à l’aune de sa Volonté. C’est parce que nous avons été crées et créons à notre tour que nous atteint cette étonnante faculté démiurgique. Le monde n’existe nullement comme donné d’emblée à ma conscience. Il faut un travail afin qu’il surgisse et témoigne de sa présence. C’est mon regard qui le crée, mon souffle qui l’entretient, mes mains qui le façonnent. Pour vous persuader de ceci, isolez-vous dans le cube entièrement blanc d’une pièce, fixez la paroi du mur jusqu’au vertige. Vous aurez procédé à l’évacuation du monde, seul le néant restera après cette opération alchimique de l’esprit.

   Dans le matin qui chante, parmi la lente dissipation des voiles d’air, je chemine tout au bord d’un paysage qui vient à moi dans l’évidente beauté. Mais comment est-il venu, si ce n’est à la force de ma vue, au miracle des milliers de bruits dont mon oreille a été l’hôte privilégié, aux myriades de fourmillements que mes talons auront connus à simplement effleurer le sol ? Chaque minute qui se déplie devant moi est le lieu d’un ravissement. J’en suis l’auteur. Ce qui me fait face ne se présente qu’en raison de la condition de possibilité que je lui ai accordée, tout comme ma présence a été voulue par ceux qui m’ont précédé et m’ont ouvert à l’infini spectacle des phénomènes. Jamais ils ne s’épuisent, dont seule ma mort signifiera la clôture.

   Mais il y a une différence essentielle entre ma naissance d’être-jeté-dans-le-monde, ce tremplin pour la déréliction, et le pouvoir existentiel qui en découle, qui affirme ma mienneté. Ma vie m’appartient en propre et ceci d’autant plus qu’elle devient, au fil des jours, matière à création. Cette clairière ne libère le pré que pour moi. Ce chemin qui suit une pente diagonale, je suis le seul à qui il est offert en cette heure arrêtée. Cette montagne dont la crête ourlée borne l’horizon est ma crête, celle qui, en cet instant même, limite mon destin. A tout moment, clairière, pré, crête, je peux les annuler, les ôter de ma perception et décider de créer un autre champ de vision qui m’appartiendra tout autant : l’océan au loin dans la brume marine, la ville qui scintille et montre le quadrillage indistinct de ses rues, le grillon sortant de son trou pour humer la fraîcheur de l’atmosphère

   Toutes ces visions, olfactions, tacts successifs n’auront été que des déterminations de mon être propre, à savoir de précieuses pépites s’écrivant selon les sept lettres d’un des plus beaux mots du monde : L I B E R T E. Oui, aménageant tout ceci, j’aurais été libre bien plus que quiconque ne pourra jamais l’imaginer. Mais cette liberté je ne l’aurai perçue qu’en raison d’une visée de ma conscience intentionnelle, cette douce volonté appliquée à saisir la chair du monde. Oui, combien tout ceci est admirable, combien ceci joue en mode dialectique avec l’aliénation que constitue, à l’évidence, notre venue au monde, cette spoliation d’une liberté qui aura besoin du long chemin de l’existence pour métamorphoser les paradoxes d’une servitude involontaire. Inverser les termes discordants de cette contrainte ne pourra avoir lieu qu’à créer et créer encore les modalités de notre affranchissement.

   Prenez un bout de papier, griffonnez-y ce que vous voudrez. Malaxez entre vos doigts une boule d’argile. Dessinez. Ecrivez des histoires. Courez au bord d’un lac. Faites l’amour. Toutes activités équivalentes avec pour point d’orgue LA LIBERTE. Alors vous serez heureux comme des dieux qui n’attendent rien d’autre que l’entière possession d’eux-mêmes. A ceci il faut se consacrer avec passion !

 

  

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