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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 14:01
Surgissement de soi

                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Ceci que nous voyons à l’horizon de notre être, cela existait-il au moins durant la parenthèse de notre sommeil ? Combien il est étrange de se réveiller, de s’extraire de la gangue sourde du songe, de s’arrimer au réel, d’en connaître la densité, d’en décrypter le message coloré, d’en mesurer la texture. C’est seulement parce que les choses résistent qu’elles se révèlent à nous avec leur coefficient de présence. Mais, pour autant, nous persuadent-elles de leur exister, de la nécessité de leur substance, du commerce dont, à notre égard, elles peuvent poser le fondement ?

   A parler vrai, elles ne s’inscrivent guère que dans le flou d’un passage, nous interpellant le temps d’un regard. « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». N’ont-elles de justification qu’à, en retour, faire se lever l’esquisse de notre être ? Serions-nous arrivés au bout de nous-mêmes si les choses s’absentaient du monde, si le monde tirait sa révérence et disparaissait du lieu auquel nous le rencontrons ? Jamais nous ne sommes assurés de cette colline de terre qui monte en plein ciel, de ces deux arbres aux troncs d’ombre qui encadrent la colline et semblent la soutenir dans son exercice de parution, d’arrachement du Rien.

   Tout ce que nous voyons s’extrait-il de soi, comme si une puissance génésique interne en animait la puissance ? Un genre d’irrépressible sève de nature essentielle donnant à l’âme du bois sa forme, à l’écorce la force de son expansion, aux racines leurs assises afin que tout rayonne dans le pur advenir sans qu’il soit besoin du subterfuge d’un lointain et abscons démiurge. En ce moment de l’écriture - ce geste si singulier qu’il est source et clôture -, il nous devient urgent de conférer aux choses leur infini gradient de croissance, leur absolu pouvoir de liberté. Ainsi notre ego - cette invasive marée -, connaît-il son reflux et nous pouvons assister à la naissance de ce qui n’est pas nous en toute sérénité. Notre subjectivité en repos, le monde peut exister selon soi, faire phénomène la nuit, au plein d’une forêt pluviale, loin des hommes, en conservant la juste mesure de sa prétention à figurer à l’abri des yeux humains.

   Alors, « surgissement de soi » serait l’expression adéquate à toute parution dans l’ordre du possible. Liberté de l’arbre, de la feuille, du vent qui la pousse vers son destin de feuille. Certes de corruption mais de corruption assumée en soi, sans qu’il soit besoin d’une décision extérieure pour en confirmer le sens. Feuille immanente à soi, à son unique procès, protégée des assauts d’une transcendance qui, par essence, l’aliène dans son être. Cheminant dans ce paysage primitif, si près d’une esthétique originelle, nous ressentons soudain le besoin de nous détacher de cet horizon qui emplit le cercle de notre conscience. Ainsi, après que nous aurons contemplé la butte d’argile et les cariatides des deux arbres qui en soutiennent la manifestation, nous pourrons regagner l’abri de notre logis, libres de toute attente. Ce faisant nous procèderons à un double affranchissement : de la nature en son singulier phénomène, de notre propre destinée qui pourra s’assujettir à des amers successifs sans pour autant en faire des conditions de possibilité de notre condition existentielle.

   Libres de toutes choses sont les choses envisagées sous l’angle de l’égard qui leur est dû. En théorie, il ne saurait y avoir de hiérarchie qui déterminerait un ordre des vertus à commencer par la nôtre, humaine, dont l’animalière, la végétale ne seraient que de simples hypostases. Tout est appelé à être avec la même urgence, une identique détermination. Alors il faut croire à un esprit des choses, à une sensibilité, à une disposition à embrasser le réel avec enthousiasme. Autrement dit à une participation avec quelque sacralité. Enoncer un principe d’égalité, c’est rendre chaque présence à son être.

   C’est toujours la projection anthropologique qui place au centre du débat la posture des Existants que nous sommes dont toute périphérie n’est que pur accident, vicissitude et détail d’une fable. Au regard de laquelle nous serions poème. Cependant la Nature est le premier poème dont nous ne sommes  que les occasionnels sourciers. Souvent nous puisons à d’antiques fontaines alors que nous nous prétendons découvreurs et inventeurs de tout ce qui est sous le Ciel, sur la Terre. Certes l’Odyssée ne saurait s’inscrire sans nous. Toutefois ni le vent, ni l’amphore, ni les mythologiques Sirènes ne pourraient être soustraites à l’épopée qu’à en ôter le sens. Le sien. Le nôtre. Car toutes choses sont indissolublement liées ! Le surgissement n’est pas uniquement de notre fait, nous n’en sommes pas les uniques prescripteurs. Il demeure mystère. Or ce dernier n’est nullement d’obédience humaine. Il est ce pavillon battant l’air de tous les continents de la présence, sillonnant les mers parcourues de courants inconnus et traversées d’abysses aux yeux soudés de silence. Surgissons déjà de nous. Nous n’avons guère d’autres tremplins pour hisser notre image des archives du Temps, des coursives de l’Espace !

 

 

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7 août 2018 2 07 /08 /août /2018 16:37
Avant que les hommes n’arrivent à eux

 

         Mouvements contraires

         Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

***

 

    [Ce regard sur le monde en forme de fiction suivi d’une critique ou bien d’une diatribe - c’est comme on voudra -, n’a d’autre intention que de pointer les « mouvements contraires » dont la belle image de Patrick Geffroy Yorffeg est l’illustration, autrement dit de faire émerger les incohérences, navigations à l’estime et autres avancées vers des rivages privés d’amers dont notre société contemporaine est prodigue, souvent à l’excès. Cependant nulle amertume dans ce constat. Seulement le renoncement à une foncière illucidité qui nous égare et nous fait prendre l’ombre pour l’arbre. Le sentier dont nous suivons la voie en tant qu’humains a besoin de clarté. On ne chemine jamais exactement lorsque la nuit pave de sourdes intentions et de desseins inavouées notre progression en direction de ce que nous croyons être notre lumineux destin. Toujours nous voulons écarter ces membranes de suie qui voilent nos yeux et obscurcissent le projet de vivre. Seulement le point brillant d’un sémaphore à l’horizon et nous sommes sauvés. Au moins provisoirement. En voyage !]

  

***

 

   C’était avant que les hommes n’arrivent à eux. L’univers était une boule encore incandescente par endroits, des fumeroles montaient du sol en longues cordes de soufre, des jets de lapillis incandescents rayaient l’air de leurs hordes vindicatives. Le jour, indécidé, se traînait à l’horizon, la nuit captatrice serrait tout dans ses bras aux lianes ténébreuses, convulsives. Les arbres n’étaient pas tout à fait des arbres, seulement des crinières échevelées se levant sous un dais de glauque clarté. Les animaux n’étaient que de grossières esquisses, des sortes de moignons pourvus d’étiques pattes. Ils progressaient par sauts saccadés, lourdes reptations. Les plus évolués d’entre eux avaient des ailes tronquées, des jabots tubéreux, des plumes en forme de flèches, des rémiges pareilles à des baleines de parapluie.

   Mais ce que les engeances arboricoles et animalières arboraient tels de fâcheux emblèmes, « l’humaine condition » l’exhibait au centuple dans l’ordre du confondant, du déconcertant, du vice rédhibitoire qui semblait en entraver la genèse. Il semblait qu’un ombrageux démiurge avait jeté son dévolu sur cette race de futurs bipèdes, prenant un malin plaisir à en contrarier la marche en avant. En réalité une sorte de piétinement qui les maintenait dans un état proche de celui d’une Nature native, empêtrée dans ses propres contradictions. Comme ils n’étaient nullement parvenus à leur complétude, leurs noms s’écrivaient ainsi, en graphies lapidaires, dans les antres sombres des cavernes :

HOMS

  

   Il faut dire, ces pré-hominidés ne se souciaient guère ni de l’élégance de leur langage, ni de la mesure esthétique de leur allure, ni des « bonnes manières » dont, bien plus tard, ils seraient les empressés serviteurs. Pour devenir des « honnêtes hommes », ils avaient du chemin à faire et Compostelle était loin qui faisait son clignotement de foi au terme d’un long et pénible pèlerinage. Ils n’étaient que les pèlerins d’eux-mêmes, autrement dit des genres de mendiants et de pauvres hères qui ne parvenaient nullement à faire le tour de leur propre bastion. Les décrire est presque tâche harassante, tellement les mots échouent à en décrire le réel.

   Leurs fronts, dont les coussinets sus-orbitaux dilatés auraient pu faire penser à quelque volumineuse intelligence, étaient seulement le siège de l’eau primordiale qui les avait déposés sur les fonts de l’exister. De l’eau, il y avait en eux, mais non lustrale, commise à quelque remise au sacré. Bien plutôt des liquides des abysses habités d’ombre, parcourus de courants opposés où dormaient des poissons aux yeux globuleux, aux desseins impénétrables. Leurs corps étaient massifs, semés de pierres et traversés d’écorces rugueuses, d’échardes de bois, tirés à hue et à dia par des mouvements contraires, ces irrésolutions fondatrices avec lesquelles leurs descendants n’auraient jamais fini de lutter, manières d’invasives marées suivies des eaux d’étiage, à peine un filet humide rampant parmi les mousses et les trous spiralés des vers.

   Ceci qui traçait déjà la dramaturgie de l’humain, ils en possédaient les prémisses, scindés qu’ils étaient entre les pulsions élémentaires de l’eau, de la terre, du feu, de l’air. Tels de futurs Ravaillac ils étaient écartelés, démembrés, ne sachant à quel sein nourricier confier les vertus indociles de leurs âmes. Certes, de ces dernières ils ne possédaient qu’une manière d’éclisse dont, parfois, ils entrevoyaient la lueur reflétée sur une pierre de silex ou le tranchant d’un outil. En ces temps de disette on ne pouvait espérer la profusion de l’esprit, l’irradiation de la conscience, la déflagration de l’amour en gerbes d’étincelles. On se contentait d’un lumignon tenant lieu de toutes ces effusions, on calfeutrait, dans la barbacane de son corps, le peu de clarté qui voulait bien s’y loger, on se pliait en boule sur l’impossession du monde. Ceci serait pour plus tard si, du moins, cet objectif pouvait échoir à ces formes en devenir.

   De la terre, il y avait en eux et leurs pieds bots s’élargissaient sur le sol telles de racinaires ventouses qu’un tapis de rhizome fixait à demeure afin que, stabilisés, ils n’aient à courir après leur fuyante esquisse des siècles durant. Leur premier souci avait consisté en une sédentarité qui les assurait, au moins temporairement, des aléas d’une errance sans fin. Le nomadisme viendrait plus tard. Le gibier était véloce dont il fallait suivre la trace.

   Du feu il y avait en eux, pareil au pieu rubescent planté dans l’œil du Cyclope. Des flammes qui brûlaient leur regard, les portait à la cécité. Ils ne voyaient guère que les vagues de crinières au-dessus des herbes de la savane où couraient les rapides fauves. Pour eux, dont la mort suivait de près la naissance, il y avait urgence à affûter le pieu de leur sexe - ce feu -,  à le planter dans la première forêt vulvaire qui passait à portée avec ses forts remugles, cette odeur puissante de la vie qui jetait ses spores à la volée. La mort, il fallait lui planter une dague au mitan des épaules, pourtant on n’en connaissait les funestes entreprises, on en percevait seulement l’ombre large du plein de son instinct.

   De l’air circulait dans les soufflets de leurs poumons avec un bruit de râle. De l’air traversait l’isthme de leur gorge, se changeait en cri de bête lors de la copulation, du meurtre de la bête, de la douleur s’invaginant dans la meute cavernicole du corps. Ils n’avaient pas de langage, seulement des glapissements, des éructations, des coups de glotte pareils aux dindons qui glougloutent en agitant leurs caroncules pourpres. Leur communication réduite à sa portion congrue était strictement tissée d’atomes, ce qui leur tenait lieu de paroles était ce jet compulsif de matière, cette nuée salivaire qu’ils jetaient au-devant d’eux comme le caméléon happe sa proie en dépliant la spirale de sa langue. Déjà, les premières vocalisations portaient en germe, l’affrontement, la polémique, la substance épineuse de la lutte, les premiers outils de la guerre.

   Ils n’étaient, dans le temps qui commençait à fourbir ses rouages, dans l’espace qui s’apprêtait à dilater ses ondes, que de simples arrangements de corpuscules bruts, des amas confus de fibres, des enlacements de textures diverses. Une manière d’étoupe dense, filandreuse, dont nul n’aurait pu déchiffrer la sourde énigme. Dépourvus de langage, ils n’avaient nul moyen de penser, d’émettre des hypothèses, de faire se lever l’architecture du concept. De ce que, bien plus tard, ils recevraient en tant que nomination singulière, d’animal raisonnable, selon la proposition d’Aristote, ils ne possédaient, en ces lueurs originelles, que le penchant animal, la raison serait reportée à plus tard, bien que sujette à caution.

   Il est souvent difficile de trier le bon grain de l’ivraie, de faire la part du fond simplement instinctuel, d’en différencier les phénomènes bruts, informes, de ceux dits « cartésiens ». Actes sensés et passions s’interpénètrent continuellement, décisions éclairées et actes compulsionnels jouent dans la même cour, dans ce que cette œuvre nommée « mouvements contraires » donne à penser, une permanente confusion prenant son essor à même la complexité de la condition humaine. Alors que la plupart de nos contemporains situent le foyer de leurs déterminations dans la clarté de la raison dont le néo-cortex serait la forme aboutie, il n’est pas rare que comportements, jugements, actes s’abreuvent à la source sauvage du cerveau archaïque, sauts dans le reptilien, catapultes dans le limbique.

   Sans doute l’histologie permet-elle de faire la part des choses, de disposer d’un côté les tissus alloués aux tâches les plus nobles de l’homme, de l’autre de repérer ceux entachés des stigmates de la sauvagerie la plus primitive. L’histoire de notre propre genèse nous rattrape toujours en ces temps de lecture approfondie du génome humain que les découvertes de l’intelligence artificielle viennent multiplier au centuple. Plus rien ne sera soustrait de l’architecture humaine aux curieux et explorateurs en tous genres. Tout sera cartographié jusqu’à la plus infime cellule et la diatomée encore inaperçue au fond de quelque ténébreux univers possèdera bientôt sa fiche, son pedigree sera établi, son identité archivée dans l’infinie mémoire cybernétique dont les Modernes ont fait leur alfa et leur oméga, si bien que, sans vergogne, elle s’approprie les qualités jusqu’ici d’essence anthropologique.  De la machine à l’homme le courant d’électrons est maintenant si continu que la frontière devient imperceptible. A tel point que la question se pose déjà de savoir qui de l’homme ou de l’outil devra prendre les décisions qui engageront le destin des peuples. Voici, ceci il fallait le dire.

   Depuis l’époque lointaine de la préhistoire en passant par l’antiquité, la renaissance, les époques contemporaines, certes l’homme a évolué. De brillantes civilisations ont vu le jour, d’autres se sont écroulés tels les murs de Jéricho. Grandeurs et décadences s’enchaînent  avec un tel rythme qu’une lecture cohérente du monde devient de plus en plus malaisée. Nous vivons l’ère confusionnelle par excellence où toutes les valeurs sont équivalentes, où la qualité des actes le cède à la quantité, où l’univers numérisé prend plus d’importance que celui médité, longuement et consciencieusement contemplé, poétiquement approché.  

   La philosophie est reconduite au statut d’objet archéologique, la littérature, le poème s’effondrent sous les coups de boutoir de l’économie mondialisée. L’art est le parent pauvre d’une soi-disant culture populaire dont l’affligeant paupérisme tient lieu de savoir universel. La morale est le gentil passe-temps de quelque vénérable savant enseveli sous les incunables poussiéreux de sa bibliothèque. La première sensation au saut du lit tient lieu d’apologie, de guide infaillible de la conduite à tenir. La sacralisation de l’événement relève de la seule obédience médiatique. L’écologie est victime de la bien-pensance petite bourgeoise ou de l’idéologie boboïsante des générations spontanées d’idées readymade, de postures conformistes qui, pourtant, se pensent novatrices. Les inventions duchaniennes de l’urinoir, du support à bouteilles avaient au moins valeur d’aiguillon d’un art qui avait tendance à s’assoupir. Outil subversif au gré duquel trouver un nouvel élan, initier une forme jusqu’à ce jour ignorée. Le superbe contre-exemple en est l’asservissement auquel la publicité contraint ses adorateurs. Ils ne sont que les épigones d’une réalité qui les dépasse et les égare, eux qui pensent diriger leurs destins, assumer leurs choix.

    L’Histoire n’apprend plus rien des tragédies qui en ont tissé le long cours. L’égoïsme, l’inflation galopante de la subjectivité réduisent le champ de vision à l’état d’une peau de chagrin. Le commerce a remplacé les belles lettres. La vitesse a tué tout romantisme. Le béton pousse partout où la nature demeurait intacte. Les villes sont tentaculaires. Le climat perd ses repères. L’humain renie ses facultés essentielles.

   Certes, nulle diatribe ne parviendra à bout de ces apories constitutives de la marche en avant des sociétés. Le progrès est à ce prix qu’il est tout d’une pièce avec ses peaux de pêche et  les jets mortels de ses couleuvrines. Au bout du compte il ne demeure que la conscience, la lucidité, le recours à l’éthique. C’est bien de nous dont il s’agit en tant que sujets libres et conscients auxquels revient la tâche de mener nos conduites à bien, d’en faire des prescriptions vertueuses, non des moralines fondées sur des pseudo-mérites, sur des bonheurs faciles et des épicurismes en vogue.

   La mode est le moyen au terme duquel tout s’aplanit, se nivelle et ne profère plus que de l’indicible, de l’indiscernable, de l’indigeste pour tout dire. Les robinets politico-médiatiques ne nous délivrent guère qu’une eau tiède, insipide, un brouet prémâché dont, paraît-il, nous devons tirer notre profit. Mais quelle perte de conscience individuelle, quel affadissement de la vérité, quelle aliénation de la liberté que cette nourriture mesquinement terrestre dont il nous est demandé qu’elle constitue notre ordinaire.

   On veut faire de nous de gentils Pantagruel qui méconnaissent la nature des victuailles qu’ils ingurgitent à longueur de journée. Mais c’est ignorer les intentions de l’humaniste Rabelais qui fait entreprendre à son disciple un grand voyage au terme duquel se profilera la dimension unique de l’absolu. Mais épiloguer au-delà de cette constatation en forme de pamphlet ou, à tout le moins, de pessimisme lucide, du moins le souhaite-t-on, serait hors du raisonnable. Toujours flotte-t-on entre deux eaux. Sombres du reptilien, lumineuses du néo-cortex. Toujours nous oscillons de l’Homo habilis à l’Homo rationalis. Nous sommes le lieu privilégié en même temps que dénué de tout pouvoir - du moins le prétend-on -, de ces mouvements contraires qui nous font continuellement perdre notre orient. Mais où donc est notre vérité ?

 

Il a fallu une éternité pour faire des HOMS

Il faudra une éternité pour arriver aux HOMMES

 

Comprendra qui voudra !

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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 07:58
Inachevée liberté

                        Paul Eluard - Fernand Léger

                              Source : Sotheby’s

 

 

***

 

 

 

   Mais où s’arrime donc la conscience de la liberté si ce n’est dans la ruche du corps, dans le massif ténébreux de la chair ? Une douleur, le passage d’une souffrance et le corps n’est plus libre et l’esprit chute dans la mare de sang et les bouillonnements de la lymphe. Une joie, l’étendard d’une jouissance et le corps exulte, se connaît sans limites, gagne les hautes zones où se déploie l’assurance d’être dans l’accomplissement de soi, la perspective aérienne d’une plénitude. Le corps est cette masse têtue qu’il faut sans cesse surveiller. Ou bien il dit sa pleine densité ou bien il dit le vide dont ses fibres sont tissées et erre ainsi à la recherche de son propre domaine.

   La liberté est d’une complexion si élevée, d’une essence si rare, d’un rayonnement si singulier qu’elle se donne à la manière d’une eau de source cristalline dont on ne décèle jamais la nature profonde, les racines souterraines. D’ailleurs est-on est bien sûrs de sa présence, de son effectivité ? Toujours sa saisie est pure subjectivité, affaire de conception sinon de dogme à poser afin qu’un cadre établi, enfin elle devienne perceptible. Combien est fuyante sa perception ! Combien fragile son apparition. A peine l’éprouve-t-on que quelque vent contraire vient en troubler le cours. Liberté semblable à l’éphémère qui ne vit que de l’instant, brûle ses ailes dans la transparence du jour. On la voyait, on était sur le point de la saisir et voici qu’elle n’est plus qu’un illisible point disparaissant à l’horizon.

    Voici. Je marche sur le rivage de la mer. L’aube est sereine qui s’offre à ma vue dans des nuances de bleu natif. Le paysage est ouvert, infiniment. L’air est léger. Les bruits sont réfugiés au loin dans le tapis mouvant des villes. Les soucis ne sont plus que de vagues souvenirs flottant quelque part dans une contrée inconnue, on dirait des drapeaux de prière déchirés par la morsure du vent. Le soleil est un baume corail qui fait briller la plaine de ma peau. Mes pas sont faciles dans la mesure exacte de la seconde qui fait tourner insensiblement ses rouages huilés. Tout de suite en arrière de l’ourlet de mon front c’est une impression de calme, d’évidence. Rien ne retient. Rien n’altère. Tout se prodigue dans l’immédiate faveur. Au stylet, je pourrais graver sur les cannelures de mon épiderme le mot ultime de LIBERTE dont nulle entrave ne viendrait compromettre le lumineux destin. Et pourtant…

   Et pourtant … je sens, dans mon enceinte existentielle, comme un curieux bourdonnement, une étonnante trémulation dressant en termes somatiques les feuillures de mon désarroi. Une intuition seulement, une vague impression mais qui ne cesseront nullement, porteront mon apparente sérénité sous la férule de fourches caudines dont chacun sait qu’elles sont actives toujours, y compris sous la ligne de flottaison de la conscience. Alors je joue à un jeu si étonnant qu’il semblerait provenir de quelque passion surréaliste ou bien sortir de la tête bousculée d’un égaré : je regarde mon propre regard.

   Ce que je vois, au-delà du prodige de la vision, c’est sa capacité terriblement limitée à embrasser la totalité de l’étant qui fait figure, ici, sous la vaste courbure du ciel. Ceci : liberté inachevée. Ce que mes yeux voudraient embrasser s’ils étaient libres : les étendues du monde terrestre, les vagues de sable des déserts, les canyons entaillant le sang des grès, les oasis où brille dans l’ombre l’eau donatrice de vie, les hauts plateaux où flotte la laine impalpable des vigognes, les damiers des rizières des pays d’orient, les forêts pluviales avec les robes vertes et écarlates des aras. Mais aussi le chant des étoiles, l’harmonie des sphères, le mercure et le cuivre des planètes.

   Puis je regarde mes mains, ces raquettes qui battent l’air et n’en gardent, le plus souvent, que la vague trace mémorielle, une manière d’haleine qui fuit tout le long des lignes de vie comme pour proférer la brièveté de la sensation, sa dégradation dans les fibres qui retournent à leur occupation première. Elles enregistrent le réel à mesure de sa rapide scansion puis recommencent ce geste éternel au prix du deuil permanent des choses qui se présentent et s’effacent dans un même mouvement de retrait.

   Ce que mes mains voudraient capturer au-delà de leur propre insuffisance - liberté inachevée -, c’est cette grenade aux graines pourpres, cette allégorie du désir en attente de son éruption et le plaisir est anticipé qui inonde le palais d’un suc généreux. Ce que mes mains voudraient happer, toutes ces femmes-fleurs, ces calices à emplir du nectar de la vie. Où sont-elles donc ces éphémères figures d’un temps mélodique, d’un temps enchanté, d’un temps pollinisateur que nous attendons depuis notre venue au monde ?  Où sont-elles ces mirifiques vanités qui ne se donnent qu’à se conquérir elles-mêmes ?

   Et pourquoi ne le feraient-elles pas, elles les incomplètes, les libres par défaut ? Tout comme moi que le vent traverse sur cette plage infinie du monde. Comment ne pas comprendre que le coupable à désigner est cet infini qui toujours nous met en demeure d’arriver à notre être alors même qu’il nous ôte les outils par lesquels nous pourrions construire notre frêle architecture ? Nous ne sommes que des substances sans temps réel. Qui donc parachèvera l’œuvre que nous avons entreprise en naissant, sinon la muriatique Mort ? LIBERTE nous écrivons ton nom à défaut de pouvoir jamais t’épouser. LIBERTE nous écrivons.

  

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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 08:14
De tous les temps, le plus insaisissable

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   On est quelque part sur une haute colline au gré de laquelle se laissent deviner la mer en son moutonnement, la terre aux pliures d’argile, les rivières qui suivent leur cours sans autrement questionner le monde. Tout semble aller de soi et l’on pourrait se contenter de dériver, là, au creux de son être, sans que le moindre doute ne s’instille dans la conscience. Juste une déambulation sur la courbure des choses et rien n’altèrerait la marche en avant, pure logique élémentaire, une maille appelant l’autre dans la facilité. Mais voici que, soudain, la vue se trouble, le jugement s’altère, le vertige s’annonce comme la seule réalité possible.

   Le vent s’est levé. A peine un souffle venu de la mer avec ses gouttes de brouillard en suspension. Sur le chemin qui bouge, au milieu des herbes folles, on s’essaie à progresser mais on ne sait plus le but de sa marche, s’il existe vraiment, si le fait même d’avancer a un sens, s’il procède de lui-même, si une volonté en dresse le progrès, si un sombre dessein en fomente la forme finie à jamais.

   Ces arbres qui tanguent dans l’espace ouvert, cette manière de collusion des choses avec une confusion originaire, cette ligne bleue à l’horizon qui profère le temps en sa perte constante, toutes ces entités si floues, est-ce moi qui en règle le seul ordonnancement ou bien est-ce ainsi depuis la nuit du monde ? Alors, on n’est plus que ce mode de donation infinitésimal qui ne sait plus rien de sa condition, de ses limites, de ses supposées prérogatives.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, sitôt perçue elle est en fuite d’elle-même, elle s’esquive à reculons dans le passé qui se referme, n’est plus que tremblement, illusion. Le jour d’hier, qui est-il que je puisse rejoindre ? Il n’a plus cours. Il n’a plus corps. Seulement la consistance d’une soie qui bat dans le vent et murmure du fond de ses fibres si lâches, elles n’existent que par procuration, tel un signe usé sur un palimpseste sans mémoire. Cette ligne faseye longuement sur l’écran buriné de la sclérotique, elle hésite entre le céleste et le givre, ne sachant plus le lieu de sa couleur. Elle dit le site de sa perte, ces jalons qui courent au loin et ne sont plus que signaux par défaut, étincelles qui se dérobent au regard.

   Et le jour de demain, s’annonce-t-il au moins dans cette subtile irisation ? Est-il le devin qui m’appelle et me projette dans ce futur que je souhaite et redoute tout à la fois ? Aruspice heureux de jours de lumière, cœur de gemme diffusant sa clarté lapidaire comme pour dire le luxe du temps à venir ? Mais ces arbres à la voûte abritante, ne retiennent-ils l’instant afin qu’il ne s’évanouisse et ne s’égare dans quelque néant ? Ou alors participent-ils à ce curieux sabbat de l’heure qui, jamais, ne confie le secret de sa venue, le mystère de son envol ?

   Le temps est une imposture. A peine s’annonce-t-il qu’il devient cet inconnu, cette bouche d’ombre où s’occulte tout ce que nous cherchons à connaître qui amorcerait le début d’une logique. Nous le sentons frémir au printemps lorsque pris de l’ivresse de vivre nous nous déployons telle la crosse de  fougère. Nous le sentons en été faire sa couronne solaire qui incendie le ciel, il est figure de durée. Nous le sentons lors des belles clartés d’automne, il palpite à la façon d’une feuille morte dans le clair-obscur du sous-bois. Nous le sentons encore, mais dans l’atténuation, quand les premiers frimas poudrent la bannière grise des jours. Il est prémonition de cette décroissance qui l’entraîne vers un éternel retour du même.

   Cette ligne bleue à l’horizon qui me dit le présent que je vis, c’est elle la plus confondante de toutes, c’est elle qui procède à mon deuil, cloue un crêpe noir sur la dalle de mes yeux, alors la nuit s’installe qui noie tout dans l’inintelligible. Le passé, aussi évanescent soit-il on peut le retrouver dans le rêve éveillé, la songerie, les traces d’une photographie. Le futur, on peut le faire venir à soi, détailler un projet, donner corps à une espérance, élever le poème que nous dédierons à une inconnue. Mais le présent, il est cette immarcescible attente, ce flux continuel qui dessine dans le sable les vergetures de son passage et les efface en un même geste d’élision. Se montrant par éclipses, scintillements et brusques scansions, il nous dépossède de son être et du nôtre et nous demeurons, paradoxe des paradoxes, dans cette éternité sans nom que nous appelons de nos vœux, dont toujours nous savons  qu’elle est pure utopie et pourtant nous en configurons les illisibles limites en dehors de nous, en dedans de nous. Toute présence est au prix de ce doute fécond. Demeurer est pur prodige.

 

 

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 09:58
Humaine, figure des figures

                         Dessin : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Le multiple vient à nous avec sa cohorte d’images, son infinité de signes. Toujours notre vue est bombardée de ces milliers de queues de comètes, de ces brillants lapillis qui fusent comme au sortir d’un volcan. C’est comme une nuée de soufre avec ses éclatants soleils. C’est comme une nuit vangoghienne semée de la terreur et de la magnificence des astres. Nous sommes égarés au milieu de la fête immense du paraître, nous sommes ballotés et étendons les bras au cas où quelque chose de secourable, une main, Vénus la belle étoile, s’allumeraient en tant que ces fanaux que nous attendons qui pourraient nous sauver de nous. De nous car c’est nous qui sommes en danger et ne savons plus reconnaître le lexique du monde, sinon ce bruyant tohu-bohu, ces lointaines déflagrations venues du plus loin de l’espace, peut-être d’un monde né il y a des millions d’années dont la parole ne nous parvient qu’à l’instant, nous disant l’immensité alors que, faibles cirons, nous avons peine à sortir de notre carapace de chair.

   La réalité c’est que nous ne faisons jamais que nous actualiser sous la figure fragmentaire de la chrysalide, ne parvenant nullement à ce vol hauturier du lumineux papillon, le Monarque par exemple, avec ses ailes corail cloisonnées de noir, ses lunules blanches, ses antennes doucement vibratiles coiffées de deux faines sombres. Combien nous aimerions lui ressembler ! Mais nous sommes, irrémédiablement, des Monarques déchus, des dignitaires sans hermine, nous en sentons le cruel dénuement dans le vestibule du corps où souffle le vent froid de l’incomplétude. Alors nous nous débattons, nous cherchons désespérément à nous extraire de cette nappe de fibres qui gèle nos mouvements, nous prive d’espace mais aussi bien de temps. Comment pourrions-nous nous emparer du délice de l’heure, nous si immobiles dont les grains du sablier sont en suspens ?

   Nous prenons des crayons de couleur, des feuilles de papier. Notre désarroi est grand dans la chaleur qui monte, fait ses hauts tourbillons, lance ses flammes de tungstène dans l’air tendu telle la corde de l’arc. Un premier coup de crayon. Un premier signe qui biffe le néant, y installe un début de parole. Le silence est si grand qui siffle dans le vortex des oreilles. L’atmosphère est si lourde qui pose sa chape de plomb sur l’ourlet des épaules. Du rouge foncé pareil à un sang que l’air aurait coagulé. Un bleu sourd, de fumée ou bien tiré de quelque mélancolie à l’indéfinissable teinte. Puis du noir de suie, du noir broyé comme pour une ultime libation avent le Grand Voyage. Puis un rouge plus vif, si proche du fragile coquelicot, de ses pétales qu’une simple brise emporte au loin et il ne demeure qu’un cœur endeuillé disant l’absence. Puis des lignes claires qui délimitent des formes. Une maison, ses fenêtres, un nuage crénelé, un soleil qui veille, des gouttes de pluie qui cinglent l’azur. Oui, tout ceci est si rassurant. Tout ceci dit un lieu pour l’homme.

   Trois hommes sont là en avant de l’image, et, sitôt, tout prend sens : la maison pour accueillir, le nuage avec sa réserve de pluie, le soleil et ses rayons de miel. Serait-ce ici pur hasard ou bien clin d’œil à des dessinateurs célèbres ? A Gaston Chaissac le Vendéen en sabots, le Picasso des champs qui, tout au long du jour, couche sur le papier ses immémoriales figures. Elles sont parées d’éternité, elles sont inusables dans le siècle qui s’écroule et va à sa chute. Combien de vie ouverte dans ces modestes mannequins du quotidien, combien de joie simple, de bonhommie heureuse mais aussi d’infinies tristesse, affres de la condition humaine. Clin d’œil à Jean Dubuffet le Magnifique, lui l’inventeur d’une nouvelle Comédie Humaine. Ses personnages dans Paris Circus, L’Hourloupe, Coucou Bazar, Un théâtre de la mémoire sont les figurines du temps présent où se laisse lire toute l’histoire du monde, peut-être sa préhistoire mais aussi son futur. Et surtout ne commettons pas l’erreur de croire que le Dernier Dubuffet a exilé l’homme de ses Mires ou de ses Non-Lieux. Certes non, il y est présent et son absence crie l’urgence de le reconnaître. Ses dernières œuvres sont munchiennes, elles crient et disent l’humain dans l’immense délaissement de son être.

   Figurer l’homme en peinture, littérature ou poésie, c’est pratiquer un jeu perpétuel de renvois entre des empreintes princeps. L’homme appelle l’homme qui réclame l’homme. Infini jeu de miroirs où le mystère d’être se déploie en totalité. Toujours, fût-ce à notre insu, nous nous livrons à l’inclusion de l’Autre dans la cimaise de notre musée imaginaire. Toujours se dévoile un phénomène d’écho. Un seul mot ne saurait suffire à créer un langage. Nécessité de deux mots, la profération de l’Autre, la mienne, afin que de cette relation naisse un double accomplissement, deux consciences prenant acte de leur commune destinée. Ainsi s’exhibe du silence originel ce qui y était depuis toujours assigné : parler de manière à porter à l’œuvre ce qui, sans cette attention ontologique, aurait péri dans la stupeur générale. Sans relâche nous sommes commis à faire se lever ce Théâtre de Marionnettes. Simple métaphore de notre présence au monde. Bientôt le brigadier frappera les trois coups. Nous serons en scène. Pas de plus beau praticable que l’exister. Le reste est pure supercherie !

 

 

 

 

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 09:52
Au premier grain de sable

      Sablier en bois

   Source : Wikipédia

 

 

***

 

 

 

   AUBE - On était né un matin à l’aube dans la fraîcheur inventive du temps. Ç’avait été facile de naître, de pousser la porte de chair, d’émettre son premier cri, puis de prendre le sein, d’éructer tout contre la douce colline maternelle, de humer sa gorge couleur de rose. Si facile de vivre, il suffisait de se laisser aller, le temps faisait le reste.

   On avait sauté dans les cours d’école, joué à chat, poussé ses calots sur des chemins de cendres, grimpé à la corde à nœuds, regardé les dessous des filles, lu Anatole France et Joseph Pesquidoux. On s’était abreuvé à la fontaine de jouvence. On avait collé ses premiers baisers sur des joues dociles, joué à la conquête du sexe qu’on n’avait pas, dont on se sentait dépossédé.  Victime à vrai dire. Toujours le manque est cruel. Ô braises natives du désir, ô mille têtes d’épingle plantées dans le vif du corps, ô bulles irisées éclatant quelque part du côté d’un innommable lieu ! Ô vertus juvéniles qui faisaient leur unique flamboiement dans la cage du cœur !

   ZENITH - On avait travaillé dur à faire se dresser tout contre le mur d’azur la maquette de son destin. Car il fallait ne point demeurer dans des ornières terrestres qui eussent contrecarré la flamme de notre farouche volonté de se soustraire aux basques du néant. On avait été Zarathoustra haranguant la foule des rebelles, on leur avait indiqué la voie à suivre pour sauver l’homme de son irrémédiable perte. Soi en premier, bien sûr. On s’était porté au zénith, dans la couronne éclatante du réel, on s’était désigné comme celui par qui la parole était enfin venue à son accomplissement. Les jours brillaient tels les galets poncés par la lumière. Les femmes s’inclinaient et ouvraient tels des fruits mûrs les objets de la luxure. Ô bienheureuse brûlure logée au cœur du turgescent tumulte ! Les humbles se dissimulaient derrière le premier rien venu. Les lucanes cerfs-volants lustraient leurs vêtures de cuir, les caméléons changeaient de couleur, les colibris vibraient à seulement tutoyer l’ombre portée de notre gloire. On était centurion dans son habit de métal et rien ne nous atteignait jamais qu’un étincelant halo de mérite. 

   NADIR - On avait beaucoup voyagé, cinglé des colonnes d’air, sillonné le plateau des mers, connu Les Mille Lieux à Visiter, traversé les dunes du Kalahari à dos de chameau, foncé en 4X4 sur les mers de sel de l’Altiplano, dormi dans des riads à Marrakech, fait l’amour sur la margelle des puits les nuits d’oasis. On avait usé ses yeux à la lecture de textes illisibles, entamé ses mains à d’inutiles travaux, tordu son corps en lui imposant des épreuves qui le dépassaient.

   On était revenu dans sa hutte de branches à Terra Amata, le site primitif, l’appel de l’archaïque, on s’était allongé sur des peaux de bêtes, en chien de fusil. Sur la peau fripée comme celle d’un vieux saurien plus rien ne paraissait que les vergetures de l’exister, puis, bientôt, les premiers stigmates de la peur. Les nuits sans sommeil étaient traversées des premiers attouchements de soie dans l’innocence de l’aube, des déflagrations blanches des écharpes zénithales où se levaient de pulpeuses épousées, des amantes aux yeux bleus de khôl, aux hanches en amphore, à l’ombilic semblable à une gemme précieuse dans la nuit qui gagnait.

   EPILOGUE - Sur sa couche devenue grabat, on s’était soulevé avec précaution. C’est si fragile les os, ça peut se réduire en poudre au moindre effort. La voix n’était qu’un filet, une source presque tarie, il fallait faire avec. On avait gonflé ses alvéoles du peu d’air qui pouvait s’y loger et on avait prononcé la formule dont on espérait qu’elle serait magique, qu’elle nous sauverait du désastre. On avait proféré, presque dans l’indistinction, les trois mots selon lesquels une involution du temps devait se produire : Nadir - Zénith - Aube. Puis, rien ne se produisant on avait recommencé : Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube. On espérait naïvement de la répétition qu’elle mettrait en marche les grains de sable, oui les précieux grains, si étiques maintenant, à peine un mince fil dans la gorge de verre.

   C’est alors qu’une voix étrange, caverneuse, sans doute venue du plus loin du temps, du profond de l’espace a prononcé la sentence définitive :

 

JAMAIS HOMME INGRAT

SABLIER NE RETOURNERA

 

   Alors on n’a rien dit. On s’est plié sur sa couche tel un ver dans sa spirale de terre. On a attendu le temps qui ne venait pas, le temps qui ne venait, le temps.

 

 

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18 juillet 2018 3 18 /07 /juillet /2018 07:26
Faire abstraction

« Dans un monde qui n'est pas si bleu

et qui ne tourne pas toujours rond »

 

Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Rien de plus concret qu’une roche, rien de plus concret qu’une couleur. Et pourtant, regardant ce plissement, sa teinte océanique et, déjà, nous nous évadons de ce monde-ci, déjà nous rejoignons le rêve, déjà nous quittons notre corps pour la sphère lisse des abstractions. Chimères, fictions, allégories revendiquent leurs droits et nous ne sommes plus réellement sur Terre mais dans l’espace infini des profondeurs célestes ou bien dans les fosses des abysses où vivent les poissons aux yeux de Lune.

   A peine nous échappons-nous du réel qu’il nous rattrape comme s’il y avait une fatalité nous disant le lieu de notre être. Nous visons la pierre et nous avons, sans délai, cette belle efflorescence, ces algues marines enchevêtrées ou bien le faisceau d’une main ou encore la couronne de Neptune et son trident. Fiction ou réalité ? Ou bien les deux ? Toujours nous oscillons de l’une à l’autre sans trop savoir quel est notre point d’équilibre. Nous y perdons notre orient, tout comme le monde se distrait de ses tâches essentielles avec l’insouciance d’un jeune amant que les attraits de sa maîtresse portent bien au-delà des habituelles conventions ou convenances, c’est selon.

    La folie est ceci qui s’empare de nous et nous jette de Charybde en Scylla, une fois dans la nasse du réel, une fois dans l’aéronef de l’imaginaire. C’est, à proprement parler, ce grand écart qui nous rend fous car nous ne savons plus quel site habiter. Nous nous efforçons de trouver au réel les charmes qui nous y attachent et ce sont de pures idéalités qui nous tirent de force de notre torpeur. Oui, car le plus grand danger que l’homme court est celui de l’habitude, de la même courtisane, de la même automobile, de la même vêture et, en dernier ressort, de soi-même girant autour de son axe tel un toton fou.

   Ce qui transparaît en filigrane dans le rapport concret/abstrait est rien de moins que la dialectique nature/culture. L’homme de nature a perdu ses racines au profit d’une culture hors-sol qui l’a projeté, l’homme, dans le monde des images. Déjà en son temps Guy Debord en faisait la critique dans La société du spectacle, livre emblématique et visionnaire s’il en est de la dérive dans laquelle les individus se précipitent à leurs corps défendant et, la plupart du temps, consentant. Nous sommes tous des victimes du régime iconique et pourtant le réclamons à grands cris. Les plus lucides, eux-mêmes, se laissent phagocyter par cette impitoyable machine à réduire l’humain en automate cybernétique où le langage se réduit à une option simplement binaire du type 0 - 1, c’est dire l’indigence du choix, c’est aussi dire l’aliénation de l’homme par l’homme mais nul n’a le pouvoir de refaire l’Histoire.

   Imaginez, vous êtes quelque part du côté de Banyuls, sur le sentier littoral de cette belle Côte Vermeille. Face à vous la Méditerranée. Si bleue. Si profonde avec son gonflement léger à l’horizon. A peine un peu de vent marin pour embrumer vos yeux. Votre assise, une dalle de schiste oscillant de persan à sarcelle en passant par maya, autrement dit toute la gamme des bleus-verts, palette infinie appartenant aux deux mondes reliés du ciel et de la mer.

   La mer, immensément matérielle, liquide, palpable, concrète, enveloppe si maternelle à laquelle, bientôt, vous confierez votre corps dans la plus belle des unions qui soit. Peut-être même, pris d’un heureux sentiment de plénitude, ferez-vous la planche, les yeux soudain emplis d’azur et de céleste, ces couleurs qui n’en sont pas, mais sont seulement des idées, des palmes de rêve, des effleurements fantasmatiques qui vous porteront au loin de vous, dans cette contrée des abstractions et des utopies dont vous sentez la douce pression quelque part en un lieu indéterminé de votre corps.

   Alors vous serez à mi-distance de ce réel qui fuit toujours, de ce songe qui lui emboîte le pas comme si rien n’existait que la maille souple et infiniment libre d’un conte pour enfants. Et lorsque vous aurez atteint cet état d’enfance, alors peu vous importera que le réel soit réel, que le rêve soit rêve, que l’abstraction le cède au concret ou bien l’inverse. Vous serez au-delà de vous dans le domaine sans nom du silence où s’éteignent même les  paroles de soie. Seul lieu où être assurément ! Seul lieu !

 

 

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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 08:11
Principe d’incomplétude.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Regarder cette œuvre en voie de construction est la même chose que chercher à apercevoir sa propre silhouette afin que, l’imaginant en tant que possible réalité, elle consente à nous livrer quelques traits inaperçus de notre présence au monde. Voir autour de soi et questionner ce qui y fait phénomène apparaît d’emblée comme une manière « logique » de faire face à ce qui, avec nous, coexiste. Mais c’est NOUS qui regardons et éclairons la contrée à laquelle nous avons affaire. Et puisque le NOUS s’invite à chaque fois afin que motifs et figures nous parlent en quelque manière, c’est bien en raison de cette centralité de SUJET que nous éprouvons à la fois ce qui nous est intime (notre propre intériorité) et ce qui l’excède, notre extériorité (l’altérité de notre semblable, celle des choses et du monde). Ceci paraît si évident que nous pourrions, sur-le-champ, cesser de nous interroger plus avant. Cependant, dans cette confrontation de celui-que-nous-sommes et de cela-que-nous-ne-sommes-pas, il y a plus qu’une simple nuance du semblable et du différent. Afin d’envisager adéquatement la question, il convient de poser la thèse suivante : qu’en est-il du monde ? Qu’en est-il de nous-mêmes ? Qu’en est-il de leur commune relation ?

Et nous commencerons par poser la question la plus pertinente, celle qui nous taraude à chaque instant de notre vie, à défaut, la plupart du temps, d’en énoncer la formulation à haute voix : comment les choses nous apparaissent-elles à l’aune de notre propre vision ? Comment ce qui est en dehors de notre citadelle devient partie intégrante de notre plus proche réalité ? Car, si nous constituons la nervure essentielle, le quasi-phénomène au travers duquel construire du sens et nous repérer parmi la multitude et la confusion de l’exister, c’est d’abord poser la question du SOI qui devient urgente. C’est eu égard au fondement du paradigme initial de la connaissance de SOI que le monde peut se configurer selon de multiples esquisses et tenir le langage que nous lui prêtons et que nous attendons de lui. Mais, poursuivre la réflexion dans cette direction ne saurait trouver d’ouverture qu’à accepter ce cheminement sous l’éclairage de la thèse suivante (que d’aucuns jugeront comme une pétition de principe, que, personnellement, nous inaugurons en tant qu’apodicticité, à savoir dans le sens d’une vérité aussi indémontrable que surgissant d’elle-même dans le champ de la conscience), thèse postulant ceci :

Tant que la mort ne nous a pas saisis, clôturant la signification de notre existence pour la remettre dans une totalité signifiante, nous ne sommes qu’une entité partielle cherchant, en dehors d’elle-même, les matériaux nécessaires à sa propre complétude, à son propre accomplissement. Envisagé sous cet angle, tout acte devient un essai de profération de l’être-révélé à lui-même, afin que la fable de l’exister, parvenue à son épilogue puisse, rétrospectivement, éclairer et donner sens et contenu à ce que nous aurons été entre deux parenthèses, naissance, mort. Comme si une réalité-vérité se posait enfin comme l’étalon infaillible sous lequel envisager notre destin et le comprendre de façon pleine et entière. Et, pour prendre un exemple concret, comment pourrions-nous envisager un problème tel que la liberté, avant même que notre finitude n’ait tiré définitivement le rideau sur notre existence ? Libres, en effet, nous aurions pu l’être notre vie durant (ou en avoir éprouvé les lignes de force), alors même que, dans les secondes précédant notre mort, nos pensées ne se seraient révélés qu’aliénées, ne reposant que sur des faux-semblants ou de piètres compromissions.

Mais il faut revenir, maintenant, à un discours centré sur l’œuvre de Barbara Kroll, laquelle a été le facteur déclenchant de cette brève échappée vers une possible attitude philosophique, soit la mise en paroles d’un étonnement, puisque philosopher revient à s’étonner. Donc, en quoi consiste le fait de s’étonner en regard de cette esquisse ? Mais précisément parce qu’elle est esquisse, exister en voie de constitution, vertige et tremblement, indécision et approximation des formes, lesquelles, aussi bien, pourraient évoluer vers des processus opposés. Soit s’affirmer dans des teintes vives et claires, un genre de « luxe, calme et volupté » à la Matisse, soit vers des tonalités fermées, sombres, inquiétantes, sans visage, telles que présentes, par exemple, dans les toiles métaphysiques d’un Giorgio de Chirico. Ici, se laisse apercevoir, combien le destin de la toile est lié au geste de son démiurge, à savoir l’artiste, tout comme notre propre destin est attaché au moindre de nos actes. Mettre en relation, dans un mode analogique, évolution de l’œuvre d’art et création de son propre exister revient à éclairer une transcendance par une autre. Œuvre et homme liés par un destin commun et une tâche identique : signifier à la mesure de sa propre genèse, ce qui ne sera possible et rendu visible qu’à la dernière touche sur la toile, au dernier souffle émis signant la finitude.

Ce que le titre a nommé sous l’étrange vocable de « Principe d’incomplétude », c’est la recherche ininterrompue, fiévreuse, inquiète, par laquelle l’homme se manifeste comme celui qui pose continûment la question de l’être, question toujours différée qu’accomplit la mort comme la fermeture sur soi du cercle que la naissance a initié. A la lumière de ce concept, tout ce qui vit, s’agite sous les tropiques ou bien sous les latitudes polaires est soumis à la même frénésie, à la même angoisse urticante qui nous fait avancer sur une ligne de crête dont le fil, souvent inapparent, apparaît comme souci de soi, mais aussi du monde avec lequel nous avons commerce et qui constitue notre horizon familier. Nous n’en apercevons ni le point de départ originaire, ni le point terminal. Seul ce flou de la vision peut nous permettre d’avancer, sans doute avec les mains tendues vers l’avant, dans l’attitude du somnambule (un excès de lucidité et ce serait la chute), mais d’avancer tout de même avec la certitude que chaque pas accompli nous rapproche de cette énigme qui nous fascine en même temps qu’elle nous effraie. Toutes nos percées de l’espace, tous nos voyages sur les mers du monde ne sont que des tentatives d’apercevoir, quelque part, un bout de terre, un amer qui nous dirait la topologie rassurante de notre être, ici et là, avec la certitude d’y être et d’en éprouver la rassurante fixité, l’immuabilité. Toutes nos recherches « du temps perdu » ou bien nos tentatives d’augurer de l’avenir vont dans le même sens : débusquer cet inconnu qui nous presse de toutes parts et nous dissémine dans la course des jours et la précipitation des heures. Le sablier, nous souhaiterions en arrêter la course, afin que les grains de mica en deviennent interprétables. Mais tout est en fuite qui nous dit l’impermanence des choses et le flux ininterrompu de devenir.

C’est cela que pose, pour nous, l’esquisse de l’artiste. Esquisse, elle est au milieu du gué, tout comme l’est le roman de l’écrivain parvenu au point de son irrésolution maximale, heure de midi, plénitude zénithale, point d’acmé, force de l’âge où tout, aussi bien, pourrait rétrocéder vers l’origine que s’enfuir vers la conclusion, le dénouement, le point final. Heure de midi, heure de la maturité, heure du plus grand danger, oscillant entre naissance et mort, prélude et postlude, dans une tension qui est celle même de l’exister, de ses polarités divergentes, de ses attraits et de ses répulsions, de son magnétisme qui fait venir à soi et expulse, de sa vive lumière et de ses ombres confuses, de l’explosion de la joie et du surgissement du tragique, des cantilènes de l’amour et des coups de gong de la haine, des promesses du jour et du retirement de la nuit.

L’incomplétude c’est cela, ce sentiment abyssal qui nous tient penchés au-dessus de l’abîme, le désirant comme la seule possibilité qui nous soit offerte de tutoyer le danger, en même temps que de s’en exonérer, le temps d’une respiration, d’un baiser, d’une œuvre, de la scansion de l’amour. Nous vivons en apnée dans la grande immersion mondaine. Ce n’est sans doute nullement un hasard si les penseurs de la philosophie indienne nommaient l’âme « Ātman », « souffle, principe de vie, âme, soi, essence » lequel souffle nous tient en suspens entre un inspir et un expir. C’est là notre plus saisissable réalité, être un souffle passager, une forme en voie d’accomplissement, une esquisse tremblante dans la main de l’artiste. Nous ne sommes pas encore une œuvre achevée. Nous commençons seulement !

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:49
Maïeutique de l'image.

Photographie : Blanc-Seing.

Certaines images ne nous parlent pas le langage du réel avec l’évidence qui semblerait être attachée à leur simple vision. Nous regardons, nous demeurons sur le bord d’un savoir que nous n’actualisons pas et il se produit une sorte de suspension du jugement. En fait, nous nous situons davantage sur le plan d’une contemplation alors que nous pensions nous confier à un regard conventionnel. Cette photographie existe sur le mode d’une sustentation. Elle flotte dans l’espace et le temps, elle s’abstrait des habituelles contingences. Mais d’où tient-elle cette puissance qui nous arrache aux catégories par lesquelles, d’ordinaire, nous traduisons ce qui nous apparaît en un langage directement compréhensible ? Ceci, cette singularité, elle la tient, essentiellement de sa forme, non des objets qui y font phénomène.

La forme, donc. Les teintes sont parées d’un genre d’aura - ce jaune-vert si semblable aux eaux glauques qui descendent vers les abysses, identique aux ambiances que nous pensons être « supraterrestres » -, ces autres verts si sombres qu’ils inclinent vers le mystère d’un « outre-noir », pour parodier Soulages ; ce ciel livide, lavé de toute trace, lequel pourrait être le domaine des dieux et de leurs étonnantes mythologies ; l’allure générale de la demeure et de la végétation, les deux se perdant dans le voile d’une irisation -, toute cette manière de fantasmagorie nous reconduit ailleurs que là où nous sommes vraiment, physiquement, s’entend. La photographie, grâce à son parti-pris visuel contribue à nous indiquer une autre direction quant au geste de la vision.

Ici, il convient d’évoquer la maïeutique, celle par laquelle l’habile Socrate faisait accoucher les esprits de ses interlocuteurs des connaissances logées dans la crypte d’un savoir non révélé. Ni Socrate, ni celui qui se confiait à lui n’avaient une représentation anticipatrice de cela qui allait se révéler au grand jour. Pas plus que la Maïa de la mythologie grecque qui assistait aux accouchements ne pouvait tracer une esquisse, fût-elle approximative, du visage qui serait celui du nouveau-né. Et c’est bien ce mystère de l’apparition qui est précieux puisqu’il convoque curiosité et étonnement. Et, si nous parlons de maïeutique, c’est pour la simple raison que, face à l’image, nous devons nous comporter en accoucheurs et, tout comme le philosophe, provoquer l’activité de réminiscence des sujets qui nous font face - les arbres, la maison, afin qu’ils consentent à nous délivrer quelque chose de ce qu’ils ont vu dans le domaine supraterrestre, là où les Formes sont investies de plénitude, de vérité, autrement dit d’une signification ultime. Ces Formes Majuscules dont nous n’apercevons plus que les formes minuscules, les reflets que dissimulent les ombres de la croyance et de l’opinion alors que nos yeux ne devraient se tourner qu’en direction de la pure lumière.

Alors, puisqu’il nous faut accepter de n’apercevoir que des simulacres, qu’il nous soit au moins permis de contempler ces deux formes constitutives de tout paysage aussi bien existentiel que mental ; l’arbre en tant que symbole de la croissance ; la maison en tant que recueil de l’habiter et lieu de ressourcement. Ici, nous dirons, dans une tentative d’ascension vers les pures Formes, comment nous apercevons, dans un genre d’idéalité accessible à notre imaginaire, l’Arbre Parfait, la Maison Parfaite. Nous regardons et nous vivons. Nous regardons et sommes vision, ce rayon capable de voyager « au-travers » et de se confondre avec ce qui est. Nous avançons jusqu’à l’arbre, non en tant que notre corps humain, seulement en tant que chaque chose de l’arbre, en tant que l’arbre lui-même. Nous sommes racines déployantes qui rampons dans les plis de la terre, dans l’obscur où naissent les germes de la vie. En nous, le trajet incessant de la sève. Nous le sentons courber notre chemin souple, se dresser dans l’arborescence d’un sang blanc. Pureté de ceci qui n’a nullement vu le jour, se nourrit de sa propre substance. Partout, autour de nous, sont les confluences, les mouvements qui font osciller la lourde demeure de bois. Nous sommes marches qui montons dans un dédale de ponts et de passerelles, nous sommes carrefours, rencontres d’aubier et de duramen, processions de canaux, tunnels qui volons au bout des tiges ; il y a des trous comme ceux des pics-verts et nous apercevons, tout en bas, sur Terre, la mare verte de l’herbe, le parasol d’un arbre-frère, la maison où vivent les fourmis humaines, la ligne étincelante d’une rivière, les frondaisons-amies qui abritent les libellules aux tuniques bleues. Nous sommes fuseaux noirs, flammes inventives dressées à l’assaut du ciel, tout contre les étincelles du soleil, nous sommes incendiés jusqu’au pli de notre âme et, parfois, éclatent les noix qui sont notre langage ; les mots par lesquels nous parlons aux existants et assurons notre généalogie. Sous notre écorce rouge dorment des milliers d’insectes qui chantent dans la rumeur du jour. La nuit, nous fouettons l’éther et dispersons les étoiles alors que la lune pose sur notre forêt de feuilles grises le glacis du poème.

Nous sommes la maison, oui, la maison, c’est-à-dire ceci qui donne abri aux hommes et les met en sécurité. Nous sommes la ruche polychrome, la joie interne, et le nectar illumine chacune de nos cellules et le pollen est la lumière qui scelle nos yeux sur des visions adéquates. Comme si la vision se retournait et le regard se sondait lui-même jusqu’en son tréfonds afin qu’au travers de la gemme de nos corps de nymphe s’allume l’unique vérité, celle qui nous métamorphose en exister sous la courbure insolente du ciel. Insolente, oui, puisque jamais nous n’en pourrons saisir la totale sphéricité, ce sentiment à nul autre pareil qui fait les choses belles, le cercle se refermant sur son unité de sens. Mais nous habitons et sommes habités de tout ce qui vit et passe. Nos chambres sont les boîtes photographiques où se révèlent les sels de l’amour. Du plafond ruissellent mille filaments qui tissent la matière de nos songes. Nos portes sont les passages pour de nouvelles découvertes. Chaque porte poussée ouvre en nous la dimension de la connaissance et nous n’avons de cesse d’inscrire sur la margelle de notre front les signes qui fécondent le réel, le portent sur le bord d’une révélation et parfois au-delà. Les pièces communiquent entre elles de la même manière que le cristal irradie la clarté jusqu’en son centre. Lianes volubiles, fils de soie, fils d’Ariane qui se perdent dans la rumeur labyrinthique, fils de verre qui sillonnent le moindre espace du bonheur de figurer, là, au milieu de la ruche avec, tout autour, les ailes diaphanes des théories d’abeilles. Confidence de certaines pièces, doux clair-obscur disant en ombres légères la rareté de nos pensées, le pli intime de notre intellect et le monde est une symphonie qui, jamais, ne se termine. Merveille de la lampe faisant son reflet d’écume sur la peau parcheminée de quelques vieux maroquins. Dedans dorment les milliers de signes qui travaillent l’esprit et le portent à l’incandescence alors que, tout autour, courent les bruits assourdissants que nous n’entendons pas. Beauté à nulle autre pareille de la bibliothèque lorsque, à l’aube, dans la levée du jour, les reliures émergent de la pénombre telles une promesse d’investir le lieu d’une pure félicité. Ecoutez donc les mots faire leur rumeur sur la plage lisse de la page. C’est tout juste un crissement. Nous le saisissons et alors la conque de notre esprit en répercute l’écho jusqu’à la limite de notre peau. Nous sommes dilatés de l’intérieur, tels des montgolfières en partance pour plus loin que ne peut saisir l’imaginaire. Dans la pièce où se fait le silence, nous logeons les textes dans les moindres recoins, nous devenons maison, lieu d’habitation où se déposent les merveilleux et inépuisables sèmes de la vie. Un fourmillement, une extase, un sentiment qui nous porte au bord de nous-mêmes en même temps qu’il nous enjoint de demeurer en notre for intérieur, tout près de l’ombilic fondateur, cette manière de cosmos autour duquel flotte, sans doute le chaos, mais que nous tenons à distance à la mesure de la tension de notre conscience. Et il faudrait encore parler du mystère poussiéreux de la cave, de ses échappées vers quelque cavité souterraine inaperçue, d’un monde de cloportes qui traîne sa vie le long de ses pattes de verre, une façon de dire la nécessité d’être relié au sol. Il faudrait dire le monde du grenier, le voyage auquel il nous invite, le coffre plein d’anciennes cartes postales jaunies par les ans, autrement dit une sédimentation du temps, le tremplin d’une fable. Voilà ce qu’il faudrait dire et encore nous n’aurions esquissé qu’une manière de prologue.

L’accouchement est terminé. Maïa peut rejoindre le ciel invisible de sa mythologie. Nous pouvons regagner les assises fermes du sol, nous pouvons regarder à nouveau la photographie. La tâche de parturition est arrivée à son terme. Mais, au fait, avons-nous suffisamment aperçu ? N’y avait-il rien d’autre à extraire qui eût ajouté à notre contentement, à notre désir d’en savoir plus que les seules lignes de force qui se laissent deviner, mais en cachent bien d’autres ? Heureusement, l’imaginaire, l’inconscient, le rêve prendront la relève. Nul repos pour connaître. Tout est toujours ouvert qui appelle.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 07:48
L’énigme de l’heure.

Giorgio de Chirico.

1911.

Source : Wikipédia.

L’énigme de l’heure. Oui, telle l’énigme du Sphinx demandant à Œdipe de reconnaître, au travers de sa formulation métaphorique, la figure de l’homme sous les apparences de l’animal. Oui, le monde est plein de mystères et de zones d’ombres que nous ne saurions déchiffrer. Nous n’en possédons pas la clef. Alors nous poursuivons notre chemin, à l’aveuglette, avec plein de questions irrésolues. L’une d’entre elles, majeure par l’abîme qu’elle ouvre, est celle du temps. Insaisissable par nature et nos doigts ne peuvent retenir ni les secondes, ni les jours qui passent et coulent vers l’aval. Le fleuve dans lequel s’inscrit notre destinée est ce confondant ruban dont nous ne sommes que quelques gouttes rassemblées, le temps d’un voyage. La source de notre naissance, non seulement nous ne l’avons nullement décidée, mais elle demeure inaccessible pour la simple raison qu’à peine surgissant sur la scène du monde nous n’en retenons pas l’ineffable phénomène. Notre innocence première en fait l’économie à même notre propre fusion dans les choses. Quant à l’estuaire, notre parcours terminal dans l’immense finitude océanique, nous ne le saisirons, théoriquement, qu’à la minute de notre mort, alors même que se clora notre histoire et que, pour le dire, notre langage fera alors défaut. Tout ceci, cette butée contre l’incompréhension se nomme aporie, prédicat fermant la question dans le geste de son ouverture. Nous sommes ballotés au sein de la parenthèse, pris en étau entre l’ouvrante et la fermante, comme si notre destin se résumait à cette navigation privée de boussole.

La boussole, elle, fait référence à l’espace, lequel, à la différence du temps, se laisse toujours appréhender sous la figure du lieu à habiter, de la montagne faisant écran à l’horizon, de la courbe du soleil qui dessine, en plein ciel, la projection de la durée dans le mouvement qu’il accomplit. Espace toujours à portée de la main. Saisissant la cruche mise en forme par le potier, c’est de l’espace dont nous prenons acte. Nous pouvons le décrire, en réaliser l’esquisse, en calculer le volume, percevoir entre ses flancs la belle image du clair-obscur. Mais le temps ! Existant, nous ne sommes que temporalité. Le temps qui passe : temporalité. Entre les deux, le vide et lui seul. Comment, en effet, immergés dans le temps, tissé d’heures, pourrions-nous percevoir ce qui nous constitue et nous porte au-devant de nous dans l’aire fixe de notre destin ? Comment ? La question résonne en notre enceinte de peau à la façon d’un gong métaphysique. Entre le temps et nous, il faudrait instaurer une zone de libre méditation à partir de laquelle établir des différences, introduire une dialectique, enfoncer le coin de la raison et, peut-être, mathématiser cette abstraction qui, toujours en fuite, ne se laisse jamais apercevoir. Ce qu’il faudrait encore, c’est installer juste devant notre vision, les empans relatifs des diverses temporalités : celle, infinie de l’univers qui s’impose comme mouvement cosmique ; la nôtre, mortelle, qui s’y loge en creux et s’y dissimule avec habileté comme si elle était l’œuvre de quelque démiurge pervers.

Le temps ! Ce fleuve héraclitéen qui, toujours s’écoule, jamais ne s’arrête, participe au devenir en un fluide continu, nous métamorphose en simples Ophélie se donnant aux flots sans même s’apercevoir de leur geste tragique. Faudrait-il alors se saisir de ce flux ininterrompu, le confier au convertisseur ontologique platonicien, en faire cette belle et unique Idée qui le porterait à flotter dans la mer des essences immatérielles, éternelles et immuables, le figeant dans un bloc de platine afin qu’il devienne réalité, c’est-à-dire, cette chose dont nous pourrions parler, que nous aurions le loisir de faire tourner entre nos mains à la façon d’une toupie.

« Le temps est un enfant qui joue au trictrac : la royauté est à un enfant », nous dit encore Héraclite, voulant signifier le chaos toujours possible en tant que jeu de hasard, la fragilité des parcours humains, la chute aléatoire des dés sur la scène du monde. Nous ne sommes que des enfants qui jouons avec le temps, ne s’apercevant pas cependant que nous jouons. Nous en apercevrions-nous que, déjà, nous ne serions plus que de pures âmes voguant dans les immensités célestes. Le temps ! Ah, le temps ! Enigme insoluble de l’heure. A peine est-elle apparue, qu’elle n’est plus. A peine est-elle apparue que nous sommes loin et se retourner ne servirait à rien. Sauf à convoquer ces « Petites madeleines » proustiennes qui ne vivent que d’une illusion : celle de pouvoir faire se présenter, à nouveau, un temps évanoui. Se présenterait-il, il ne serait plus le même. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », s’il fallait, encore, demander à l’Obscur de conclure.

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