Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 08:13
Nulle présence, toute présence.

Comment dire le tout du monde alors que notre vue est si étroite ? Comment percer l’être des choses, ce qui apparaît, est toujours en fuite si soudaine ? Comment attirer l’autre, lui dire l’essence de la relation ? Les oreilles sont si refermées dans leur étrange silence ! Un monde d’ouate et d’indistinction. Un monde plus qu’insaisissable : irreprésentable. Il faudrait, sans délai, que tout fasse halte, que nous puissions figer dans une totale contemplation le bourgeon en train d’éclore, le geste de la mante dans la manducation, le vol de la sterne sous le dôme du ciel. Mais le monde tourne, mais la Terre fait ses milliers de révolutions et rien ne fait halte afin, qu’à la fontaine, nous soyons en mesure d’étancher notre soif. De combler notre insatiable curiosité. C’est une telle souffrance que de porter son regard sur l’horizon et de n’y trouver aucune trace, aucune signification, aucun sémaphore nous invitant à dépasser nos cernes étroits.

Le jour est une simple instance dans le pli du temps. On marche sur le chemin, dans la stupeur d’être alors que rien n’est encore visible. Nul mouvement qui dirait la vie, ses infinies palpitations, ses éternels remous. La colline est devant dans une manière d’esquisse première, floraison en attente du jour. Une ligne est posée, tout en haut, qui révèle sa forme, sa crête à peine dentelée. Ligne de lumière comme pour séparer la nuit, le rêve des hommes, des entailles du jour, des hautes clartés qui forent le puits de la pupille, ouvrent la conscience jusqu’à la brûlure. Alors, on se réfugie dans l’antre de la peur et les mains se révulsent sur l’inconséquence du corps, cette chair qui tremble d’exister, d’avancer, jour après jour, dans le corridor des incertitudes.

Mais nous sommes seuls et rien ne nous parle qui ferait signe vers une quelconque espérance. Prenant conscience de notre taille de ciron, si minuscule sous le cosmos, nous devenons invisibles à nous-mêmes, nous disparaissons à même notre propre sensation. On se sent si léger, plume dans le vent, flocon dans l’air cloué de blancheur. Pas plus apparents que l’étoile du givre sur la courbe de la comète. Et pourtant, sommes-nous si inexistants que les apparences semblent vouloir le dire ? Sommes-nous simples paramécies inconscientes des limites mêmes de leur être ? Ici, dans le cirque immense de la nature c’est notre infinie solitude qui est notre bien le plus propre, le révélateur à nul autre semblable de ce que nous sommes en notre essence : des êtres en quête d’absolu dont, le plus souvent, nous ne savons rien. Percevoir son être, c’est percevoir cette dimension immensément ouverte et y jouer à titre de présence infinitésimale, mais présence tout de même. C'est-à-dire pensée, langage, multitude d’harmoniques jouant avec le monde. Et cela, cette prise de conscience d’un exister hors de toute dimension mondaine, nous ne le pouvons qu’a reconduire notre parole à sa vertu originelle de silence, à faire se dissoudre les vagues de la multitude dans l’unité dont elle provient, à ramener toute présence à son germe initial lequel disparaît à même sa propre profération.

C’est parce que nous sommes seuls face à l’immensité que nous sommes saisis du vertige indispensable à l’éclosion de l’être que nous sommes. Les bruits, les mouvements, les contorsions de la foule, les spectacles polychromes nous soustraient à nous-mêmes et nous inondent de visibilité. Or notre être est cet invisible qui nous habite dans la plus grande discrétion qui soit. Seuls en haut de la colline, nous sommes libres de voir le ciel, l’air, la terre, le vol du nuage, la zébrure de la pluie, la poussière grise du brouillard. Et ceci nous le pouvons parce que nous sommes directement reliés à tous ces éléments fondateurs. Être contre être. Une vivante agora, pleine de murmures se fût-elle installée au revers de la colline que nous eussions, aussitôt, distraits et égarés, perdu le chemin de l’être. Ce chemin vers nous-mêmes d’abord, ensuite vers tout ce qui est notre dehors. Percevoir la goutte parmi les turbulences du fleuve. Ainsi se définit la belle métaphore humaine. Nulle présence, toute présence. Ainsi paraît ce qui, toujours, devrait nous interroger. Mais nous sommes distraits et nos yeux s’emplissent de cataracte.

Partager cet article
Repost0
20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 08:33
Brume, passion des yeux.

« Etude 2015 ».

Photographie : Gilles Molinier.

***

  On est encore dans la nuit. Dans la nuit des yeux. La nuit du songe. L’ombre-femelle nous enlace et nous reconduit à un genre de condition primitive. Semblable à la graine, à la pépite que nulle étincelle ne visite, à la pierre de Lune sans Lune. On est dans le silence de la vision, dans la mutité de l’ouïe, dans le cèlement de la fleur, l’impossibilité de la rose à simplement figurer dans le dessin virginal de son bouton. Tout est infiniment replié dans le limaçon du non-savoir. Nul murmure sur Terre qui dirait l’ouverture de quelque langage. Nul vent qui disséminerait les spores de la culture. Nulle parution qui énoncerait la courbure du destin des hommes, leur longue marche sous le dais alangui du ciel.

  C’est bien avant l’éraflure du jour, bien avant l’entaille de la conscience et la longue douleur des hommes. C’est comme si rien ne devait jamais se produire et l’instant serait figé, là, dans une glu éternelle, inclinée à sa propre contemplation. Quelque part, loin, au-delà de toute pensée, pourtant quelque chose tremble et vacille dans l’incertitude de l’aube. Quelque chose va s’annoncer et nous faire naître à nous-mêmes, les hommes-dormants, les pliures de chair dans l’orbe étroit d’une lucidité de lampyre, d’une idée liminale. On le sent depuis la bille dense de l’ombilic. Cela fait ses petites révolutions internes, cela cherche à croître, cela s’ourle d’impatience : braise qu’alimente la curiosité d’être et de confier ce recueil au profond du massif de chair. C’est une comète qui s’essaie à tracer son sillage, à forer la cuirasse de peau, à sortir dans l’aire ouverte des significations. Ce n’est ni un texte, ni une phrase, ni un mot. Seulement leur signe avant-coureur, un souffle qui tient en tension les polarités de l’être. On est une outre de terre et nos flancs sont étroits et pourtant c’est le vide qui nous amène à paraître et bientôt les étoiles du jour brilleront dans notre intérieur, vaste firmament traversé de si belles intuitions.

  Mais voilà qui vient de loin. Mais voilà qui s’éclaire dans les interstices des ténèbres et entre dans nos yeux avec la force d’une source première. La nuit-féconde, la nuit-au-ventre-lourd a distillé toute son énergie. Elle a puisé aux sources de la terre, à l’eau souple des fontaines. Elle a emprunté au ciel l’once de nuage et à la pluie en fine suspension. Et voilà que le prodige s’accomplit. Nos yeux s’emplissent de cette belle humeur vitreuse, ce langage du monde qui nous porte au-devant des choses et nous fait être au regard de cela qui veut bien apparaître. Les larmes en attente comme pour dire la beauté partout présente, la beauté en partage, il suffit de tendre nos mains, de dilater nos pupilles, de distendre le couloir de notre cochlée. Mais ce sont les yeux, surtout. Un fin brouillard s’en échappe, parti du-dedans du corps. Il touche tout ce qu’il rencontre avec la certitude qu’il y a à voir, infiniment à voir.

  Le brouillard traverse l’espace avec lenteur et majesté. De ses doigts légers il métamorphose l’abeille et le rocher, la mousse et l’oiseau-lyre, l’enfant nouveau-né et la course arquée de l’arc-en-ciel. La brume, la si belle vitre diaphane sur laquelle l’arbre prend appui et déplie l’infinité de ses ramures, imprime le charbon de sa présence, étoile son chant polyphonique, la brume blanche ou bien grise et parfois bleue comme l’ardoise, la brume, c’est nos yeux, c’est nos larmes, c’est notre présence au monde qui se dit en mode rassemblé et écrit ce poème au bout duquel nous sommes et que, toujours, nous tremblons de perdre. Oui, de perdre. Voilà : il faut pleurer ! Et faire silence. Nous ne sommes que cette immense vacuité sous le regard de l’arbre, cette simple indécision sur le fil de la brume, ce vol surpris de lui-même. Et pourtant nous demeurons. Et pourtant nous aimons !

Partager cet article
Repost0
19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 08:50
« Sommeil bleu ».

« Sommeil bleu ».

Œuvre : Laure Carré.

La chambre est comme absente, livrée au demi-jour qui l’accueille. Rien ne trahit la nuit encore présente. Rien ne l’entaille. Tout repose et vit dans la douceur étrange de quelque ambiguïté. Le monde n’est plus. Les existants ne sont plus. La peur est réfugiée au creux des invisibles abysses. L’air est si léger qui flotte à la manière d’une rémige. Comme si un étrange oiseau était venu dire le bonheur de reposer, ici, au plein de la pièce et de n’en point sortir. Si beau le rêve qui habille le réel du luxe des étoiles. Si beau le rêve et les montagnes, dans le bleu, s’ourlent de givre et leurs crêtes brillent à la limite du ciel. Si belle la mer et des milliers d’étincelles s’allument à la pointe des vagues et font leur feu de Bengale dans le glacis de l’eau.

Elle-qui-dort - mais dort-elle ou bien feint-elle d’être livrée au sommeil ? -, flotte infiniment au creux d’un pays magique. Lieu de confluence des pures joies. La courbure du cou est une arabesque que caresse la lumière. Les yeux sont au repos, leur amande pliée sur le calme et le précieux du regard. Sublime vision intérieure qui déploie ses comètes jusqu’au centre du corps. Gerbes d’écumes, pluie et gouttes de cristal qui n’en finissent pas de tomber, lenteur d’une chorégraphie se perdant quelque part, peut-être au centre de l’ombilic, cette miraculeuse graine que cèle le secret. Elle-qui-dort, les lèvres jointes, au bord d’une possible supplication, d’une prière peut-être, celle que le « sommeil bleu » déplace lentement et dépose au rivage du jour avec l’attention qui éclot aux moments rares. Et la dune de l’épaule qui dit l’exhaussement hors de soi, la toujours possible effraction vers ce cosmos qui chante et aligne, sur le dôme du ciel, sa présence parfaite, immensément ordonnée. Et la chute du bras qui enveloppe et rassure, protège de l’œil mauvais, abrite des haines et des sombres projets que fomentent dans l’ombre la horde des invisibles, des nombreux toujours prêts à surgir et à guerroyer. Et la double éminence de la gorge, cette manière de colline donatrice de vie, cette louve assagie veillant à la protection et la destinée des hommes. Les amphithéâtres sont loin, les arènes absentes où les pouces dardés vers le bas disent la haine de l’homme. Et la main ouverte afin de saisir, du monde, la présence discrète. Tout est déjà si loin dans l’aube qui teinte de clarté le sommet décoloré des arbres. C’est à peine si une brume naissante effleure la crosse des fougères qui, bientôt, se dépliera comme la belle métaphore qu’elle est, celle de la croissance infinie des choses, du surgissement de la nature partout où une place est disponible.

« La Nature a horreur du vide », disait Aristote. Celle-qui-dort aussi. Elle se vit sur le bord de l’abîme, haut du corps immergé dans le rêve, le bas dérivant déjà dans la certitude de son propre destin. Elle-funambule qui se retient de franchir la ligne qui sépare les deux mondes et qui n’est jamais que la frontière entre rêve et réalité, entre monde bleu et monde polychrome où les hommes allument les feux de l’exister. Elle-qui-dort, nous la regardons et nous rêvons !

Partager cet article
Repost0
18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 08:08
Petites Effigies du Temps Retrouvé.

Œuvre : Marc Bourlier.

Les hommes. Oui, les hommes ! Mais regardez-les donc courir dans toutes les cannelures de la Terre, sur l’aire venteuse des agoras, dans le ventre des villes, le long des tuyaux où glissent d’étranges machines. Hommes en grappes. Hommes en gelée. Agglutinés comme les termites dans leur édifice de salive et de boue. Rouge comme le sang, comme le tumulte d’Eros.

Dans l’ombre, invisibles, les Petites Effigies.

Les hommes. Oui, les hommes ! Entendez-les mugir dans les fêtes polyphoniques où ils culbutent dans le vertige des abysses. Montagnes russes. Attrait du vide. Fascination pour le danger. La Grande Roue est pleine de bubons humains, de ventouses collées à ses basques. Garçons cheveux gominés. Filles en baskets. Bambins qui déjà portent aux pieds la marque du prestige, la folie de l’avoir, la démesure de l’existence-vampire.

Dans l’ombre, invisibles, les Petites Effigies.

Les hommes. Oui, les hommes ! Ils sont là, plébiscitant tout ce qui brille et aveugle. Ils sont happés par les vitrines de la possession et leurs yeux sont avides, en soucoupe, qui boivent le monde jusqu’à la lie. Dans les caves qu’illuminent des néons blafards, tournent les rotatives. Billets verts, billets jaunes avec des étoiles, avec la figure de l’Oncle Sam ou bien Picsou. C’est égal, seul compte le résultat. Automates bourrés jusqu’à la gueule. Files d’attente comme à la fin de la guerre. Tickets de rationnement. On se piétine, on se bouscule. On sort du ventre de la machine des liasses qui chantent la propre gloire de ce qu’on est sur Terre, à savoir de bienheureux possédants. On enfouit les images porteuses d’avoir au profond de ses poches et le regard brille tourné vers l’intérieur, dans les replis du contentement de soi. De l’égoïsme qui fait son glougloutement satisfait dans les tubulures de chair.

Dans l’ombre, invisibles, les Petites Effigies.

Les hommes. Oui, les hommes ! Ecoutez-les phagocyter le réel avec leurs canines de vampires. Touts leur est bon qui fait ventre. Aussi bien les pyramides de victuailles, aussi bien la femelle mafflue ou bien la montre aux éclats qu’envient les pauvres hères depuis leur boîte logée au creux du caniveau. Près de La Bourse sont les noires limousines. Hommes au long cigare. Téléphones sophistiqués. On appelle les « grands » de la Terre, on fait tourner les milliards de chiffres. Montagnes d’argent qui changent de mains, toujours les mêmes, et les peuples opprimés meurent la gueule ouverte, mains tendues vers le vide sidéral, leurs bouches farcies de mouches bleues.

Dans l’ombre, invisibles, les Petites Effigies.

Les hommes. Oui, les hommes ! Ils ne sont que des effigies de carton bouilli, des humanistes ne rêvant que d’étriper leurs amis, de violer leurs femmes, de faire se dilater l’outre de leurs envies, de faire se lever la turgescence de leurs désirs polychromes, de hisser en haut du mât l’oriflamme de leur pleutrerie pléthorique. Ces hommes, à défaut de connaître leur être, ne vivent qu’au rythme paraplégique de leur avoir. Ces hommes des Temps Modernes, écouteurs vissés sur la tête, ondes vissées dans le massif du crâne - mais qu’ont-ils comme véritable avoir, dedans ? , vêtures dans le vent, ne sont que les zombies d’une nouvelle ère en proie à ses propres démons. Par là où naît le non-sens s’approche le néant et son aporie constitutionnelle. Ces hommes dormeurs-debout ont perverti le temps. Ils l’ont amenuisé à la taille de l’instant vide qui se détruit lui-même au rythme exponentiel de sa propre vacuité. Misérable eschatologie, la mort est pour bientôt. Ainsi auraient prédit les antiques aruspices devant tant de perdition hauturière. Le temps n’est plus qui, par nature, porte l’homme au-devant de soi.

Dans l’ombre, invisibles, les Petites Effigies. Du fond de leur modestie, de leur inapparence, elles s’essaient à sauver ce qui encore peut l’être. Un arbre, une île flottant dans des eaux bleues, un nuage bordé d’ouate, des paroles d’amour, un brin de vérité, une écaille de bonté, une once de générosité, une feuille d’automne disant le bonheur du simple. Les Petites Effigies se sustentent d’une brume, d’une rosée, d’une pigne de pin qu’elles offrent en partage aux Petites Effigies contiguës. Les Petites effigies ne sont en cécité devant aucune esthétique flatteuse, fût-elle celle de précieuses gemmes. Les Petites Effigies tournent autour de l’axe central d’une éthique comme, autrefois, les petits chevaux de bois montaient et descendaient avec application, regardant le monde depuis leur belle silhouette de bois doré au son de l’orgue de Barbarie. Petites Effigies, vous seules êtes porteuses de vérité, ce Temps Retrouvé, ce temps essentiel qui fore loin, jusqu’aux fondements de l’être. Petites Effigies, enseignez-nous la vie. La vraie. Nous vous serons en dette, éternellement. Eternellement, puisque, avec le temps, il n’est question que de cela, d’éternité. Le reste n’est qu’une farce de potache ! De potache. Nul et non avenu !

Partager cet article
Repost0
17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 08:06
Avant que les choses ne s’ouvrent.

« Matin 2 ».

Œuvre : Patricia Weibel.

C’est l’heure sans heure, le temps sans temps, la conscience sans conscience. Tout est refermé et l’exister n’est qu’un leurre faisant sa petite musique d’outre-Terre. Comme si nous étions pure diversion aux confins du monde. Comme si nous étions avant même notre propre parution. Simple boule de terre qu’un facétieux démiurge façonnerait entre ses doigts avec le seul désir de faire durer le plaisir autant qu’il se peut. Ses doigts, nous les sentons sur notre tunique de glaise. Ses doigts éthérés qui nous façonnent de telle et de telle manière. Sous la caresse du Maître, nous sommes infiniment malléables. Forme sans forme. Puis forme comme ceci. Puis forme comme cela. Infiniment ductiles. Prédicats s’annulant à même leur propre énonciation. Nous étions mince et long comme le fil, puis l’instant d’après, pareil à la sphère parménidienne, puis semblable au rocher de Sisyphe. Sans arrêt nous passions de l’écoulement héraclitéen - le fil sans fin -, à la perfection de la boule, pour finir dans cet étrange nihilisme qui nous annulait à seulement créer une gestuelle sans fin. Cependant nous n’éprouvions aucune tristesse. Cependant nous n’étions pas sous domination. Nulle dialectique du Maître et de l’Esclave. Nous étions l’un par l’autre, l’un grâce à l’autre. Nous étions cause et conséquence, chacun notre tour, pure réversibilité. Boule malléable nous façonnions le Maître qui nous façonnait en retour. Nous étions le motif par lequel le démiurge apparaissait et produisait son artisanat.

Depuis la chambre qui nous tient lieu d’abri, nous regardons le monde. Il vient juste d’être créé et les mouvements sont encore maladroits. Les hommes-culbutos oscillent d’avant en arrière comme de drôles d’Ubu-rois. Les femmes-cuillères de Giacometti ne sont que concavités non encore conscientes de leur étrange pouvoir. Le bébé n’est pas tout à fait cet « ange qui pleure » d’Albrecht Dürer, si disgracieux, mais il n’est pas encore séparé de sa lourde matérialité, si bien qu’il figure une manière de nymphe en voie de métamorphose. Toute chose dans son statut larvaire s’énonce en tant que rejeton du chaos. Il est si difficile de sortir de la gangue de terre, de prendre figure humaine. Longue est la parturition de la Tellus Mater, terribles les convulsions par lesquelles nous sortons de l’ombre pour surgir en pleine lumière. Nous clignons des yeux, nos paupières ont des larmes, nos mains sont roides, notre corps tubéreux. Notre sort de racine nous tient encore lié à quelque puissance chtonienne, à quelque forge qui résonne en nous et loin, là-haut, les fureurs d’Ouranos nous tiennent le front bas, la nuque pliée, comme si nous allions ensemencer le sol dont nous sommes issus.

Mais voici que tout s’éclaire. Mais voici que la fenêtre parle la langue que nous attendions depuis Babel, la langue qui faisait ses longues avenues dans le dédale de nos corps. C’était elle que nous attendions sans bien le savoir alors que les mots, les sublimes mots commençaient à festonner le massif de notre langue. Enfin figure humaine s’impose à nous. Enfin l’essence dont nous n’étions que l’effigie de chair s’annonce avec la majesté d’un paysage dans un tableau de Caspar David Friedrich « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », par exemple, ce prodige du romantisme, figure de proue de la sensibilité dans l’humain. Enfin nous émergeons à nous-même. Enfin nous paraissons au monde. Tout brille et resplendit, tout va de soi. Tout reçoit nom et s’organise en cosmos. Enfin nous pouvons dire le rocher et la mer, la rose et le chèvrefeuille, le lynx et le chacal, l’homme et la femme, l’enfant qui en est la confluence.

Enfin nous sommes hommes parmi les hommes. Sur la fenêtre qu’éclaire le soleil matinal, flottent encore les voiles de la nuit. Les nuages paraissent pareils à de gros flocons lissés de lumière. Le ciel est encore taché de noir et le poème nocturne y résonne selon d’étranges mélodies. Oui, persiste un carreau noir, résurgence de la confusion primitive. Mais cela n’est rien qu’une aventure du temps. Partout ailleurs s’imprime le lexique du monde. Partout est en marche la grande rhétorique qui nous fait tenir debout, nous écartant définitivement de la terre, de la plante, de l’animal, du rocher qui menaçait de nous écraser. Nous levons les yeux au ciel et nous sommes libre. Libre d’aller à notre guise parmi les beautés qui, partout, dessinent l’immense tableau de la joie. Oui, la fenêtre s’ouvre et nous allons dehors, tout contre la mer, la dune, le sable, les espaces infinis. Oui, notre gangue de terre est un si lointain souvenir. Oui, nous sommes libre ! De refermer la fenêtre. Et de la rouvrir, bientôt. De la rouvrir immensément !

Partager cet article
Repost0
16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 07:49
Prodige du temps.

« Etude -2015 »

Œuvre : Gilles Molinier

***

  C’est un matin dans la profération première du monde. Juste une faible avancée de la lumière et le silence soudé à la terre. Les mouvements ne sont encore que de lourdes reptations, blanches racines prises dans la gangue d’argile. Sans doute n’y a-t-il pas d’homme sur terre et le jour est pareil à un enfant au seuil d’un songe. Comme une écume descendant du ciel, une nuée de cendres, la clarté est effleurement, chuchotement et rien ne pourra paraître qu’à la manière d’une déchirure et les yeux, alors, seront inondés de phosphènes jusqu’à la brûlure, à la douleur.

  Mais il y a encore cette sublime parenthèse avant que l’étoile blanche ne décolore les consciences, ne les fasse éclater à la façon d’une bogue trop pleine. Les déplacements seront hagards et les mains tendues vers l’avant, dans l’attente de la chute. Le plein du jour, c’est toujours cela, l’excès de parole, la surabondance du geste et la perdition dans la faille étroite du doute. Mais peut-on vraiment exister - c'est-à-dire s’extraire du néant -, dans ce tumulte qui ne laisse de soi qu’une silhouette incompréhensible ? Lumière contre lumière. Lumière de l’homme contre lumière du temps. Comment faire phénomène, alors que tout s’inscrit dans la démesure, que tout s’efface et se confond dans un cruel bavardage ? Comment être et persister à dresser contre le ciel son effigie de carton ?

  Je m’appelle Sylvestre. J’ai sept ans. L’âge de raison. A mi-chemin entre l’intuition, le surgissement des choses et le concept, la mathématisation de l’univers. Les choses je les vois, par exemple la rose qui déplie ses pétales ; les choses je les soumets au filtre de l’entendement. Autrement, comment se distinguer de l’animal « pauvre en monde », de la pierre « sans monde » ? La rose, d’abord, je la sens se déplier en moi, là, dans le feu de l’ombilic. Elle fait ses multiples avenues, ses lents dépliements, elle aimante mon regard et je me perds en elle, tout comme elle se perd en moi. Entre nous, précisément, il n’y a plus « d’entre », seulement une communauté de vie, une même profusion en direction du monde. Puis, quand l’éclosion a eu lieu, que le bouton est devenu fleur, je m’amuse au jeu des métaphores. Je dis : « La rose est mise en musique de la croissance ». « La rose est soleil pour l’âme ». « La rose, pareille au cosmos est une leçon pour l’homme. Il faut la cueillir dans la fleur de l’âge et ne point la laisser faner. » Mais je m’aperçois que je suis passé de la métaphore à l’allégorie, comme l’on passe de l’esthétique à l’éthique. On regarde une chose, simplement avec ses sentiments, avec sa perception immédiate puis, soudain, c’est l’esprit qui s’en empare et la façonne selon les infinies combinaisons de la connaissance, les singularités de l’art, les exigences de la conscience, la pureté d’une morale.

  Je m’appelle Sylvestre. J’ai sept ans. L’âge de raison. Certains disent : « l’âge de la folie ». Oui, ils ont raison et tout comme Erasme de Rotterdam, je fais « l’éloge de la folie » pour la simple raison que c’est elle qui nous pousse au crime de penser alors qu’il eût été si confortable de se laisser enclore dans la nacre des pétales et de dériver dans des rêves d’azur. Je m’appelle Sylvestre. J’ai sept ans. Je vis dans la folie du monde. Mais voici. Un jour je monte tout en haut de la colline, là où est le « prodige du temps ». C’est le nom que j’ai donné à ce grand arbre qui regarde le paysage depuis ses yeux millénaires. Je le vois et nous voguons à l’unissons comme si tout, soudain, devenait perceptible et s’éclairait jusqu’au tapis de rhizomes, loin, là-bas dans les profondeurs terrestres. Je suis la blanche racine, ce ruisseau temporel qui s’extrait du néant pour bientôt surgir dans le lieu des hommes. Les hommes, je les vois tapis dans leurs sombres terriers, à la courbure du fleuve, ce ruban d’argent sur lequel ils dérivent, les mains pleines d’effroi de n’en pouvoir saisir les nuées de gouttes. Et, cependant, ils vieillissent et leur casque brun, bientôt chenu, les pousse vers la tombe à leur corps défendant. Ecorce, je me hisse lentement vers le haut, pleine de fissures, de boursouflures, de plaies et d’excoriations, de bubons et de boules de gale. Les nombreux, en bas, je les entends rire de mes afflictions. Mais se rendent-ils au moins compte que les bubons qu’ils aperçoivent à même ma croissance, ils les ont attachés à leur âme et ne les voient même pas ? Rameaux je m’étends dans toutes les directions de l’espace et mes feuilles sont les yeux par lesquels j’aperçois les beautés du monde. Ma vue est omnisciente et, telle un kaléidoscope, je perçois aussi bien les vertus que les insuffisances. Ô combien les égarés souhaiteraient disposer de cette sublime faculté d’apercevoir tout d’un seul et même empan du regard. Il faut dire, leur vue de cyclope les circonscrit à leur propre colline de chair et l’horizon est celui de leur peau. Efflorescences terminales, je tutoie le ciel et c’est la merveilleuse pluie d’absolu qui couronne mon insatiable curiosité. Celle des erratiques ne procède que de proche en proche et la rumeur est sourde qui ricoche sur la citadelle de leur corps.

  Je m’appelle Sylvestre. J’ai sept ans. L’âge de raison. Certains disent : « l’âge de la folie ». Oui, cette belle folie de l’arbre, cette majesté en acte, cette image d’éternité et de sagesse, c’est celle-là dont je veux faire l’offrande aux obscurs afin que les visite la lumière.

  Je m’appelle Sylvestre. J’ai sept ans. Je suis cet arbre jeune qui attend de devenir. Ouvrez les mains, je vous apporte le chant du ciel et de la terre. Je vous apporte les noces éternelles.

Partager cet article
Repost0
13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 09:30
Chair disponible.

Nous sommes debout, là, sur la croûte de la terre et nos bras sont ballants le long du corps. Sans cesse nous errons et, comme Simon du Désert, nous écoutons le sable, nous écoutons le ciel au cas où quelque chose comme l’être voudrait se produire. Alors, parfois, du fond de notre désespoir, nous nous couchons sur le sol de poussière et regardons les étoiles. Oui, il y a parmi leurs yeux brillants comme la pointe du diamant, mille signes qui nous disent notre origine et nous invitent au beau voyage de la cosmologie. Il s’en faudrait de peu que nous nous métamorphosions en démiurge, quelque calame entre les doigts pour graver dans l’azur le chiffre du monde. Cela fourmille dans le creux de nos mains, cela s’agite dans les plis méticuleux de notre esprit, cela fait sa cohorte de bulles sur l’arc tendu de notre conscience et notre âme en deviendrait presque visible. Soudain nous étions montés si haut dans la matière ductile du songe. Soudain la source s’était ouverte qui fécondait nos yeux, ourlait nos oreilles de la symphonie de l’univers, déposait dans la capsule étroite de notre sexe les graines impatientes de la généalogie.

Mais, là, sur la courbure des choses, nous ne pouvions demeurer longtemps. Sauf au risque de nous perdre, de nous fondre dans les mailles d’un possible égarement. Les braises de l’espoir, le feu de la démesure sont toujours un risque de sombrer dans la folie et de n’en plus sortir. Ce serait si tentant d’exister dans l’orbe de cette folie d’en-haut jusqu’à oublier les autres, son propre corps et flotter en attente d’un événement qui survienne, une félicité comme notre propre mort. La biffure de l’être et son évanouissement aux yeux des incrédules et des médisants. Beauté que celle de la mort qui nous délivre des contingences terrestres et de celle dont nous sommes affectés depuis notre naissance, cette vie que nous traînons derrière nous à la manière d’un boulet. Car nous sommes à nous-mêmes notre propre geôle.

Alors, munis de ces idées qui brillent pareilles à des astres sur un fond nocturne, voici ce que nous faisons. Nous nous saisissons d’un silex tranchant ou bien de la pointe d’un clou rouillé et, sur la plaie vive de quelque arbre à la grande sagesse, nous gravons les beaux hiéroglyphes du langage. Alors cela crépite depuis l’intérieur, cela résonne à partir de l’âme du bois. Un peu de sève coule pareille aux larmes de sperme et s’accomplit la seule fécondation qui soit, celle qui entame le réel pour le porter dans l’ordre des significations. Là, sur la chair vive de l’arbre, l’arbre, cette belle métaphore semblant accomplir l’acte de transcendance depuis le nœud complexe de ses racines jusqu’aux ramures célestes qui déploient leur pollen dans l’éther, dans son essence même nous apposons le chiffre anthropologique, nous unissons dans un même empan d’un geste fondateur l’osmose des êtres. Être-de-l’arbre mêlant sa voix silencieuse à l’être-que-nous-sommes, dont la trace est le cri par lequel nous existons et que, toujours, nous gravons dans l’ordre des choses. Ainsi en est-il de notre destin qui est un unique signe porté à la dignité de paraître en attendant la biffure définitive. Oui, beaux sont les stigmates qui disent la douleur d’exister. La douleur d’être dans le non-savoir. Car la connaissance est au loin qui clignote pareille aux feux d’Algol dans la nuit. Oui au loin qui n’est jamais que notre proche mais nos mains sont vides et nous tremblons d’être !

Partager cet article
Repost0
11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 07:48
Mains négatives.

« Little touch ».

Œuvre : Eric Migom.

Ces mains. Ces ongles. Ces doigts. Je les savais à l’affût. Quelque part dans l’ombre étroite de l’inconnaissance. Parfois, lorsque je dormais, ma tête habitée de songes, j’en sentais le vénéneux effleurement. Pareil au baiser d’une Veuve Noire. Et le venin s’instillait dans le réseau étoilé de mon sang et des dendrites rouges parcouraient la meute arbustive de mon cerveau. Il y avait des gerbes d’étincelles et la nuit devenait feu de Bengale. Et la nuit devenait simple rutilance et tout s’allumait dans un genre de folie. C’était une telle joie que d’être saisi de cet embrasement. L’Inconnue muriatique voulait me donner la mort. En réalité elle ne faisait que bander mon corps jusqu’à la limite d’une sublime illumination et des gerbes de mots sillonnaient le palimpseste de ma peau. Cela, que la Veuve veuille me soustraire le langage, je l’avais perçu depuis les premiers coups de griffe, les initiales lacérations. Elle était tapie dans un coin de la chambre, ses yeux inutilement globuleux, yeux de myope dardés sur la hampe de mon sexe. Le lacérant, elle pensait arrêter le flot des mots, faire geler les phrases dans la glu, happer le texte vers une manière de bonde terminale. Vous savez, celle du Néant qui aspire goulûment les êtres et les reconduit à la faille immensément ouverte de l’absence.

Etrange aranéide invertébrée, lectrice sophistique, elle s’était métamorphosée en cet insecte aux pattes immenses et sa tache rouge sur l’abdomen était le témoin du crime à commettre. Veuve déguisée en main négative, cette main qui, plutôt que de se saisir du sens adéquat des choses, n’en percevait que les supposées et les indigentes boursouflures. Lorsque, dans la journée, j’écrivais, m’appliquant à tracer comme au calame quelques lignes sur le parchemin - ma peau en vérité, on n’écrit jamais que sur la face lisse de son propre épiderme -, écrivant donc, j’en sentais la ténébreuse présence au-dessus de mon épaule. Malheureusement pour elle, elle ne percevait que l’écume, jamais la profondeur, les abysses dans lesquelles nageaient les baudroies du sens. Je sentais ses coups de griffe agacés d’être derrière la porte, d’être soustraite au spectacle. Oh, parfois, quelque démangeaison, quelque irritation de la peau, mais rien au-delà. En fait, j’étais ennuyé pour elle. Elle pour qui j’écrivais - du moins le tenté-je -, une prose poétique cherchant à nous élever l’un comme l’autre, elle ma lectrice, aussi bien que moi, le graphorétique, à nous élever donc au-dessus du pavé où se traînent les cloportes en de bien amusantes contorsions. Mais, vous lecteurs, lectrices qui avez fait l’effort de me suivre dans mes laborieuses démonstrations, regardez donc cette main faire ses pitoyables pas de deux. Mais quelle inconséquence, tout de même et quelle vanité, cette même vanité dont elle gratifie mes écrits - on ne négative jamais mieux l’autre qu’à l’aune de ses propres insuffisances - mais quelle stupides manigances qui s’abolissent aussitôt proférées. Souvent, l’antre de sa bouche ne distille que de vulgaires assertions se perdant dans les rumeurs mondaines, vent glacial, blizzard encombré des congères d’une pensée en miettes. « L’écriture, ce vice à punir », l’entendais-je proférer, paraphrasant Valéry Larbaud, mais avec la haine de ses doigts serrant ma gorge. Et, Veuve Noire, Mains Négatives, quand bien même vous réussiriez votre forfait et que je me trouve pendu au bout du gibet comme dans la ballade de ce cher Villon, eh bien sachez que mes mots vous poursuivront jusqu’en votre étique demeure et, qu’à votre tour, vous rendrez l’âme. Enfin si vous en avez une ! Ce que je vous souhaite un jour. Si belle l’âme lorsqu’elle monte vers la beauté. Si belle !

Partager cet article
Repost0
10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 08:18
Regard oblique.

Nadège COSTA Photographe.

Tous droits réservés.

Le jour est à la peine, voilé de gris. Mais quelle est donc cette lumière qui glisse au carreau et laisse dans la perte de soi ? Comme si l’on atteignait ses propres limites et que l’on veuille s’y soustraire. Dehors, la herse du jour est levée et les existants, bientôt, s’y englueront. Figés, immobiles. Dans le doute d’être vraiment. Cette lumière grise ! Cette lumière de l’art ! Comment la saisir et demeurer dans l’enceinte de son corps ? Que faire de sa cuirasse de scarabée alors que la beauté fait son grésillement de flamme ? Ce serait une trop grande douleur de surgir au plein du réel et d’y clouer ses ailes. L’image nous donne tant de choses à voir. Tant de souplesse à imaginer. Tant de joie pleine à offrir à la braise de nos yeux.

Dans l’antre où naissent les photographies - ces illusions de l’être que nous sommes -, l’artiste a fait halte. Il y a comme une hésitation. Comme un suspens au bord de l’abîme. Comme un renoncement dans la rude tâche de vivre. Si exténuant de confier son destin au hasard et de tendre ses mains au ciel en espérant quelque offrande. C’est toujours du-dedans que surgit le don et la source est ouverte en direction de cette fleur, de cette femme, du corps de l’artiste qui sera mis en question et nous interrogera. Acculés à voir avec la justesse du regard qu’exige toute œuvre portée à sa parution dans une manière de message ultime. Il y est question de l’être et uniquement de ceci. Qu’en est-il de ce regard oblique ? Quel est l’objet de son application ? Que porte-t-il en soi en direction du monde ? Suivant le voyage du regard, nous apercevons ce qui, d’emblée, aurait dû nous alerter. Ce regard est saisi de pure intériorité dans sa boucle qui ramène au cadre, plus bas, comme dans une presque disparition de l’image. Regard de l’artiste entièrement reconduit à ses propres assises. Beau geste narcissique qui semble vouloir dire : « Que suis-je au regard de l’œuvre ? L’art naît-il de cette auto-donation afin que les autres, les voyeurs de l’image, s’interrogent sur l’essence même de leur être ? ». Alors le regard est oblique. Il quitte la pure verticalité rationnelle, en même temps qu’il déserte toute vision horizontale qui plierait sous le joug de l’émotion. C’est toujours dans une médiation, une forme de passage que l’art nous révèle sa nature. Alors nous aussi, nous sommes atteints du regard oblique. Et nous demeurons longtemps au ciel des intuitions, autrement dit des pensées immédiates. Nous ne sommes pas prêts de redescendre. Non, nous ne le sommes pas !

Partager cet article
Repost0
9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 07:51
La Ville m’en veut.

La Ville m’en veut. Cela je le sais de toute éternité. « Attrapez-le et tuez-le ! ». Les imprécations sortent de toutes parts. Des bouches des caniveaux, des lézardes entre les pavés, des fentes des trottoirs. Et ce lampadaire, là, avec sa tête de guingois et son air bonasse, mais quel traître, mais quel triste énergumène ! Attendez que je passe et il me cinglera le visage avec ses bras de tôle. Vindicatif comme un pou. Le rhinolophe, à côté, c’est un humaniste. Et Maldoror un employé du Mont-de-piété. Et ce mur, à droite, avec sa rangée de pierres bien sages. Que l’idée me prenne un instant de le longer : jets de lapillis et bombes volcaniques et ma tête sanguinolente sur le sol avec des graviers plein la dure-mère. Et le pignon si débonnaire avec sa blancheur de sanctuaire, un fieffé sournois, je vous l’assure. M’attend au coin du bois pour me rouer de coups. Ah, oui, je les entends tous ceux de la Ville, tous ceux qui s’acharnent à me poursuivre de leur haine blanche. Mais entendez-les donc hurler à la mort : « Qu’on le saisisse et le fasse brûler en Place de Grève ! »

Pourtant je n’ai rien fait d’autre qu’exister. « C’est trop », crient les thuriféraires. Ils remuent l’encensoir et les nuées gagnent le ciel en cortèges funèbres. « C’est trop », crient les naviculaires et ils secouent leur cassolette rougeoyante, leurs yeux emplis de braise. « C’est trop », crient les ventripotents et leurs langues vipérines sifflent comme mille essaims. « C’est trop », crient les bourgeois et les banquiers, les filles de joie et les numismates, les apothicaires et les notaires, les usuriers et les rentiers. Et leur bonté suinte le long de leur anatomie comme une armée de morpions.

« Oui, me dis-je, parfois, ils ont bien raison de vouloir me faire basculer cul par-dessus tête dans la fosse commune de l’oubli. Je ne suis rien qu’un personnage un peu falot, avec sa tête de clown, ses habits poncés jusqu’à l’âme, ses trous en guise de viatique, ses lieux de nulle part, ses bancs en guise de reposoir. »

La Ville m’en veut. Cela je le sais de toute éternité. « Attrapez-le et tuez-le ! »

Oui, je les sens tout proches avec leur haleine parfumée au Champagne, leurs habits glacés et leurs toques d’hermine. Oui, ils me tueront. Sauf ma liberté. Ils me tueront et je reviendrai hanter leurs rêves. Oui, leurs rêves petit-bourgeois et ce sera bien pire que la mort. Ils ne se possèderont plus eux-mêmes. Possession : la seule litanie qui les fasse tenir debout. Oui, la Ville m’en veut, mais c’est moi qui aurai le dernier mot : Liberté. Puisque la mort est cela et je ne regretterai rien. Rien !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher