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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 08:22
Automnales.

 

    "Morte saison".

  Œuvre : André Maynet.

 

***

 

 

« La teinte automnale des feuilles jaunies,

et ce vêtement de la nature déjà flétrie,

convient mieux à l'habitude des rêveries profondes

et des pensers amers ».

 

Senancour, Rêveries.

 

 

***

 

 

Souvent lorsque les feuilles tombaient

Longues et infinies chutes

Dans la décroissance du jour

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et demeurais en silence

Comme si

Après cette parole

Rien ne pouvait advenir

Que néant

Et perdition

Dans la faille

Immensément ouverte

Du Temps

 

Je te disais alors le luxe

A proprement parler inouï

Inentendu

A peine frôlé

Que ta méprise

Des choses muettes

Laissait dans l’ombre

De l’oubli

 

***

 

Ainsi, parfois nous passions de longues heures devant la lumière de l’âtre

Perdus dans nos pensées et rien ne s’annonçait que cet étrange ennui

Qui crépitait parmi le rougeoiement des braises

Dans l’entrecroisement des heures

Dans la scission qui s’immisçait

Entre nous

Comme si nos pensées

Soudain distraites

Subissaient l’outrage incompréhensible

D’une diaspora

Et nous errions, alors, illisibles

L’Un

À

L’autre

Dans cette impermanence des choses qui nous tirait

A hue

Et à dia

Intime déchirure dont nos âmes souffraient

À seulement entendre ce vent de déraison

Cette sombre pliure qui faisait de nos destins

Des feuilles mortes envolées par le vent

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et ici combien nous sentions la brusque dérive de nos vies

Nos avancées en forme de fétu de paille que de sombres flots auraient balloté

A l’unisson de vents et marées dans l’indécision à être qui nous faisait

Etrangement penser à l’hibernation de la chrysalide

Emmurée

Dans son cocon de soie

Jamais sûre de pouvoir un jour franchir les parois

De cette geôle de carton gravée des illisibles signes de l’absence.

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et je voyais la justesse de tes yeux plier dans le vague

Leur surface s’iriser de bien étranges lueurs

Ce que tu aimais

Sans doute une projection de ton tempérament fantasque

Jamais réconcilié avec lui-même

Ce que tu aimais

Te presque entièrement dénuder

Une buée blanche

Un léger frimas

La touche d’une aquarelle

Nimbant le précieux de ta chair

Le reflet d’un fruit sur le vernis d’une coupe

Te disais-je

A quoi tu répliquais

D’une Nature Morte

Ta voix s’infléchissait

Dans la texture libre du monde

Cette Majuscule double

Nature

Morte

Par laquelle te donner à voir dans

 

ce vêtement de la nature déjà flétrie

 

Tu te plaisais à citer cette phrase si juste de Senancour

L’un de tes auteurs préférés

 Cette prose qui semblait ne devoir jamais

Toucher terre

Tellement l’espace de la mélancolie est cet impalpable

Toujours

En suspens

Après lequel tu courais

Tel un enfant chassant l’invisible papillon

Qui toujours se dérobe

Relançant ainsi au centuple l’immarcescible flamme

Du

Désir

 

***

C’était bien cela tu te vêtais de ce rien à seulement attirer mon attention

A poser mon propre corps dans l’orbe inatteignable du tien

Cette fuite à jamais

Cette perte

Oui

Cette perte

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et, cependant en pensais-je le moindre mot

En éprouvais-je la sensation épicée

D’un épicurisme

Ou bien alors n’avais-je le choix que d’un refuge

Dans un vertical stoïcisme

Jouer les Héros, scintiller d’une dernière braise

Avant que ses escarbilles ne s’effacent dans la nuit 

 

***

 

Mais, maintenant, il me faut parler du haut de ton corps

 Cette si tentante effigie

Que tu dresses et tresses pareille à une vannerie dont jamais on ne viendrait à bout

Seulement en apercevoir la complexité abritée en quelque lieu secret

Alors que ton en-dehors se donne à saisir comme cette lumière ineffable

Dont tu sembles tissée à ton insu

 Sans doute

Ce subtil rayonnement

De toi

Cette exacte évanescence de la peau en sa sourde rumeur

Comment en lire le chiffre subtil

En décrypter le message

En deviner la source faisant couler en mille ruisselets

L’urgence à être parmi les oscillations mondaines

Certaines choses ne peuvent être dites

Non en raison d’une impossibilité foncière

Seulement parce que le langage échoue parfois à faire venir

Devant soi

Une si impalpable réalité qu’elle s’oublie

À même son essai

De vouloir se donner

Dans la présence

 

***

 

Mais voilà je m’égare dans un labyrinthe

Alors qu’il ne s’agit que

De toi

Du silence dont il faut tâcher de te faire surgir

Aube montant de la nuit

Douceur d’une apparition dans la soie d’un songe

Tes bras si frêles qu’ils ont la vibration d’un cristal

Ton cou ce rameau sur lequel ta tête repose

Pareille à ces rêveries profondes

Dont tu t’entoures

Comme pour te sauver de toi

Le seul danger qui te menace

A tout jamais

 

Tu me disais

Morte saison

 

Tu me disais

pensers amers

 

Et tu semblais te fondre dans cette toile armoriée des murs

Dont on aurait volontiers pensé qu’elle était

Une allégorie de l’Automne

Un appel hivernal

Déjà le souffle de la bise aux angles vifs des rues

Et ce miroir

Qui était-il

Oui

QUI

Car il ne pouvait être simple chose dans l’éparpillement du temps

Simple remuement inaperçu de l’espace

Simple retrait en lui d’une chose banale

Il fallait qu’il eût une histoire

Un destin

Il fallait qu’il te retînt au monde dans la parole ineffable qu’il semblait t’adresser

Mais quelle aventure donc avais-tu été avant même que je te connaisse

 

***

 

Par un simple et facile essor de l’imaginaire

Voici que je te dessine sur cette feuille d’ennui qui te ressemble tant

Vêtue d’une longue robe blanche

Sur une infinie dalle de pierre qui fuit vers l’horizon

Sans doute de ces granits assourdis qui sont l’âme

Des terres du Septentrion

Où souffle le vent du Nord

En longues rafales

Ton haut est couvert d’une sorte de cardigan noir à l’aspect bien sévère

Tu sembles regarder comme dans un rêve cette sombre lande qui s’étend

Ensauvagée

Insoumise

Rebelle

Seule

Une

Au loin sont des nuages gris et blancs qui font leur étrange gonflement

T’atteignent-ils au moins du rêve dont ils paraissent habités

Et cette terre qui court au loin semant ses haillons dans l’invisible

T’invite-t-elle à penser la densité des choses

Leur esseulement parfois

Quand le givre est venu qui recouvre tout de son immense linceul

Blanc

 

***

 

Blanc

Cette teinte qui n’en est une

Cette page qui tremble au loin en attente de ton écriture

De l’empreinte de ton signe

De la trace de tes lèvres

Oui de tes lèvres

Ces portes par où passent ces mots du langage

Qui te définissent bien mieux que ton corps ne saurait le faire

Tes yeux le signifier

Ta main en saisir

L’évanescente feuillaison

 

***

Tout est en dette de soi

Dès l’instant où

Absents au réel

On n’en est plus que l’indésignable nervure

La perte du sens

Dans la faille

 Irrémédiable

De la saison

Sa décision de reprendre en son sein l’aventureuse marche qui nous affecte

Et nous plie souvent sous les fourches caudines

De quelque chose qui nous dépasse

Infiniment

Que nous ne pouvons nommer

Mutisme que la vacuité du présent ouvre sous les pas que nous voulons porter

Au-devant de nous

Qui parfois nous clouent au pur immobilisme

Alors l’angoisse fait son bruit de méticuleux bourdon

Et nous demeurons

Ici

Dans la confondante irrésolution de cet être

Dont nous croyons pouvoir jouir

Alors que c’est

Lui

Et uniquement

Lui

Qui mène la danse

Et nous conduit au bal du Néant

 

***

 

Vois-tu combien est étrange cette métamorphose

Dans laquelle ma longue patience t’a déposée

Je t’ai vêtue de mots plus que de linges

Et voici que ces feuilles qui étaient tombées de ton âme

J’en ai fait un bouquet

Afin qu’automnales elles se dotent d’un bel envol printanier

Celui-là même dont je voudrais te vêtir

Pour qu’enfin reconnue en ton

Unique

Pût se lever en toi

La phrase du Poète

Telle une lumière au bout du chemin

J’aimerais tant

Oui tant

Changer ces

 pensers amers 

En

rêveries profondes

M’en accorderas-tu la faveur

Oui la faveur

 

***

 

Deux lumières brillent encore

Que je n’avais nullement évoquées

Celle de ton avoir-été

Celle de ton avoir-à-être

Alors que sera ton présent

Que cette lumineuse présence

Dans la courbure automnale

Que sera donc ton présent

Je l’attends

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 08:34
L’envers du monde.

                           Photographie : Ela Suzan.

 

 

***

 

Comment saisir le monde

En sa fuite rapide

Comment happer

La première parcelle

Et demeurer en soi

Intangible

Entier

Seul

Mais si accordé

Au tumulte inouï

Du monde

Si intimement lié

À sa vaste demeure

 

***

 

On est là au bord des choses

Dans le pli du temps

S’écoulant

On est là

En soi

Et déjà

Hors de soi

Et déjà au loin de toute mesure

Au large de tout horizon

A l’infini de l’être

 

***

 

C’est comme un tremblement

Une troublante irisation

La perte de la vue

Dans l’illisible

D’une eau

 

***

 

Ça bouge

Dans la citadelle de chair

Ça fait sa rivière pourpre

Dans les canaux du corps

Ça stridule et cymbalise

Dans le golfe des oreilles

Ça s’impatiente

Dans le chapiteau de la tête

Ça fourmille dans l’étrave des pieds

 

***

 

Nul ne sait d’où ça vient

Où cela se dirige

C’est une troublante magie

Qui fait ses flux et ses reflux

Ses ondoiements

Pareils à la combustion de l’âme

Dès l’approche de l’Aimée

A l’hésitation du sol

Dès le lever du soleil

Au crépitement des étoiles

Dès le gonflement de la Lune

Lactescence de la Nuit

Où se lève

La sombre voile du songe

 

***

 

Tout est précieux qui vient à nous

Dans la confiance

Le grésillement de l’abeille

Le vol du colibri

Son scintillement de lumière

La brume sur la lagune

Son insistance

De doux poème

Qui jamais ne retombe

Sauf dans la distraction

Des marches muettes

Des oublis de soi

Des reniements

Des perditions

Des chutes

 

***

 

Mais entendez donc

Ce clapotis

Mais voyez donc

Cette flaque de couleurs

Tout y est présent

Depuis les ors Renaissants

Les plis secrets des vêtures

La nacre souple de la peau

Le rose aux joues de la Courtisane

Les paysages aux falaises de marbre

La flèche verte du campanile

L’arabesque d’une gondole

Sous le pont qui enjambe

Et jamais ne se lasse

De compter le temps

De mesurer

La ténuité

De la seconde

Le vol

De l’instant

 

***

 

On ouvre les yeux

Sur l’immédiat

 Destin du monde

On titube

Au bord

Du peuple polychrome

On veut connaître

La pliure de chaque chose

Le plus intime reflet

Le moindre clapotis

On veut y voir

Sa propre image

L’esquisse ouverte

De Soi

Le dépliement qui nous dirait

Notre être

Et l’on demeure pris de doute

Dans le somptueux colloque

Du jour

 

***

 

C’est comme une hébétude

La révélation d’une incomplétude

On fore le réel

Qui toujours est en fuite

En avant de soi

En arrière de la présence

Au mitan d’une joie

Si éphémère

Qu’elle ondoie à même

L’éblouissement

De notre conscience

Tout ceci

Qui vient à nous

Annonce-t-il un sens

Que jamais nous n’atteindrions

Ou bien est-ce nous

Qui sommes absents

Au monde

Qui n’en percevons

Que l’envers

Le poudroiement

Puis tout s’éteint

Et ne demeure

Que cette trace

Ce remuement

Ce sillage

Puis plus

Rien

Rien

Rien

Rien

Rien

*

 

 

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11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 08:03
« Et ton pas rapide… »

Georges Braque.

Source : Panorama de l’art.

Un bref commentaire

Sur une poésie de

Nathalie Bardou.

   *

« Et ton pas rapide

Dans la foule,

Cette foule comme oiseaux à terre,

Ton pas

Et

Cette main de silence

Déchirant

Le langage.

Sur ce contre nous

La parole du ciel

Le mot sans contour

Lente glissade

Alors qu’alentour

Bruissaient les transparences.

Ce temps

Dévoilé

Ce temps-éclair

Dont je sais l’empreinte

Aux ravines d’un regard.

Ce temps qui dit

Qu’il n’est d’autre recours

Qu’un aller vers

Ce qui n’a pas de murs

Ni d’expression

Vers

Qui n’existe

Que dans ta voix

Posée sur mon visage. »

Nathalie BARDOU 29 avril 2015.

***

Voici une poésie infiniment précieuse. Entendez « à laquelle nous sommes attachés », non à une quelconque « préciosité » qui en affadirait le sens. Les métaphores y sont belles, empreintes d’une étonnante sensibilité. Nous lisons et, soudain, nous sommes ailleurs. Comme « oiseaux à terre » médusés d’y être, en même temps que ravis. Maîtriser ciel et terre. Même les dieux ne peuvent y prétendre qui vivent dans le seul empyrée. Et, à cette subtile maîtrise, la poétesse s’entend avec un rare bonheur. Bonheur du verbe qui porte en lui une pluralité de sèmes ouverts et nos yeux se décillent et nous voyons au loin. Nous sommes alors « aux ravines du regard », tout au bord de l’abîme, tout près du rien par lequel s’ouvre toute poésie. Car celle-ci ne saurait naître que du silence, cette « main de silence » qui nous modèle au rythme de la parole, de « la parole du ciel ». Y aurait-il plus belle image pour dire l’arche immensément déployées du langage, l’appel à la transcendance qu’est tout dire essentiel ?

Il faut reprendre : « Et cette main de silence déchirant le langage ». Combien l’expression est heureuse pour nous arracher à nous-mêmes, êtres de langage qui, habituellement, déchirons les mots à l’aune de perditions mondaines. Alors qu’ici, c’est de l’exact opposé dont il s’agit. Nous sommes conviés à ôter le voile, à le déchirer afin que la vérité de la poésie soit atteinte, le seul lieu où elle puisse résider. C’est lorsqu’il est débarrassé des compromissions et des faux-semblants, que le langage peut faire son bruissement et nous livrer ses « transparences », car le mot du poète ne peut être que cela, pur cristal qui vibre à l’unisson de l’âme. Faute de cette sublime oscillation, il tombe dans la prose et bientôt le bavardage. Et, alors même que le poème avance vers son royaume, ces gemmes qui illuminent l’esprit et le portent à l’incandescence, voici que se dévoile « ce temps-éclair » tout entier pénétré du feu de la révélation et le dire est l’égal de Zeus, le dieu du ciel. « L’œil de Zeus voit tout, connaît tout », disait Hésiode. Omniscience de Zeus, omniscience du langage par lequel l’homme connaît et assure son destin parmi les créatures terrestres. Il est le seul à posséder le langage. Il doit être celui qui chante le poème en direction du ciel.

Non, nous n’avons pas quitté le poème, ce poème, nous l’avons installé dans les seules assises dont il peut être doté, à savoir de magnifier les mots aussi bien que les idées afin de les amener à parution dans le dire exact qui dit l’être et seulement l’être. La poésie est le lieu de l’être, mais ce lieu est sans lieu, sinon il tomberait dans l’existence et ne serait que chose parmi les choses. C’est pour cette raison essentielle « qu’il n’est d’autre recours qu’un aller vers ce qui n’a pas de murs », à savoir ce « là qui n’existe que dans ta voix ». Cette voix n’est sûrement pas « humaine trop humaine » encore qu’un existant puisse porter la voix, cette marque insigne de l’homme, la faire briller à son acmé. Cependant, il nous plaît de penser que ce « là » est le lieu d’une infinie présence : celle de l’être qui nous porte au-devant de nous, nous disposant au-devant de lui. La Poésie avec une Majuscule est ceci même qui nous ôte à nous-mêmes et nous remet au monde dans la plus belle justesse qui soit. Cette poésie disant l’essentiel dans une langue quasiment originaire - silence, langage, parole, ciel, transparence, dévoilé, temps-éclair, regard, aller vers, ta voix, mon visage -, cette poésie, donc, porte en elle l’empreinte d’un vide, d’un souffle, d’un rythme qui la met au diapason de l’univers. A nous de boire l’ambroisie tant que nos langues peuvent s’y abreuver. Ainsi naît toute joie !

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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 08:18
Loin, à l’horizon du monde.

Œuvre : Isabelle Mignot.

« Sous les notes qui affluent

Sur le sable que j’effleure

Un seul désir affleure encore

… Toi.

Isabelle Mignot (2015)

*

   C’était comme d’être au fond d’un puits avec, tout en haut, le cercle de la margelle et la lumière de l’air. Ici, tout en bas, les notes étaient blanches et noires avec, parfois, la cendre pareille à un galet. Loin, en arrière, dans les vapeurs du temps, l’eau sourdait avec son glissement de feutre. C’était à peine un murmure, une parole qui n’osait dire son nom. Il y avait danger à ébruiter ce qui, jamais, ne devait se dire qu’à l’aune d’un secret. La mémoire était là, étale, eau d’un lac agitée de moirures illisibles. Comment pouvait-on demeurer en soi dans cet éternel présent qui, sans cesse, se décolorait, retournait à l’invisible néant ? Mais avait-on jamais existé ? Mais avait-on seulement connu quelque chose qui nous accomplît en nous-mêmes au point d’en porter, à jamais, la braise vive, pareille au feu de la passion ? Mais l’amour nous avait-il visité, posant en nous l’irrépressible envie de le connaître à nouveau, de l’installer au centre de notre être, invisible foyer irradiant de la puissance d’un indicible ? Mais étions-nous au moins au monde, racine puisant dans le sol intime les nutriments de son propre métabolisme ? N’étions-nous pas, seulement, une image flottant dans l’espace, la simple fantaisie d’un rêve d’enfant, la pliure amoureuse d’une mère nous révélant avant même de nous avoir conçu ?

   Oui, c’était une vive blessure que de se sentir dans une irrémédiable sustentation, ni en haut dans la fleur dilatée du sentiment, ni en bas dans l’abandon de soi à la gangue primitive. Vertige, flottement, dérive, tels étaient les prédicats qui nous rattachaient au monde avec la discrétion d’un fil d’Ariane. Là, dans la bouche du puits cernée d’ombres profondes était l’immense glaciation de l’âme, la dissolution de l’esprit. Les idées se mouvaient avec des lenteurs de luciole, les pensées se refermaient dans la densité d’une chrysalide à la consistance d’étoupe. C’était un tel effort que de se porter au-devant de soi afin que, vigie à son poste à la proue de la barque, quelque chose consentît à briller de l’ordre d’une présence, se mît à parler dans le cercle rassurant d’une possible raison. Il fallait demeurer et rester coi dans la démesure d’un temps immobile. Pareil à la momie ourlée de ses bandelettes aveugles.

   Mais, soudain, quoi ? Quelle clameur ? Quel feu d’artifice s’allume à la gueule immensément ouverte du puits ? Quelle longue profération nous hissant hors du périmètre d’effroi, nous installant dans l’arc incandescent de la lumière ? Voici ce que je vois, qui illumine ma conscience. Sur l’étrave de mon chiasma, dans l’antre où se croisent les images, voici que jaillit la pure révélation du monde, le poème invisible, l’art en ses manifestations transcendantes. Ô combien la joie est plus douloureuse que la peine. Ô combien la beauté serre la gorge, opprime la poitrine, cercle le bassin dans une ganse de métal ! Il est si douloureux d’apercevoir le rivage et de ressentir l’angoisse du naufragé ! Mais comment atteindre l’autre partie de soi, comment parvenir de l’autre côté du monde, sur l’horizon où brille la présence de l’illimité, l’arche ouverte de l’infini ? Comment ?

   Mais voici que je frotte mes yeux, mais voici que mes paupières se déplissent, mais voici que la vue s’éclaire et qu’apparaissent les images, les merveilles qui nous font tenir debout dans la pure verticalité de notre être. Il y a une plage longue, infiniment étalée sous la caresse du vent. Il y a des pins maritimes que le flux traverse. Il y a des monticules de sable plantés des touffes illisibles des oyats, ces présences si menues qu’elles donnent à la dune la consistance de cheveux flottant entre deux eaux. C’est si reposant, soudain, d’être accueilli, ici, dans l’ouverture du sens, dans la multiplication d’une parole libre. Tout se lève et signifie. Tout ondule jusqu’à la limite extrême de la vision, comme si un mirage habitait l’espace courbe, le fécondant de sa mystérieuse palme.

   Un chant est né du sable, des signes s’y inscrivent, des rumeurs le tissent de l’intérieur. Ce que je vois, ces taches pareilles à l’écoulement de la résine sur l’écaille des grumes, ces surfaces grises si semblables à la couleur de la mélancolie, ces formes si sensuelles qu’elles évoquent le col du cygne en direction de Léda, ces volutes s’échappant, tels des vols de sternes du massif gris des songes, ces baïnes où flottent les eaux du désir, ces graffitis détourant l’amplitude du bassin, enfin tout ce qui ici prend figure, c’est non seulement TOI, mais le visage infiniment ouvert de l’amour, l’épiphanie de ce que tu as à dire en tant qu’existante alors que j’arrive seulement à moi dans la démesure du jour. Demeure donc là, à la pointe du toucher, encore si peu réelle que tu es pareille au nuage que le ciel effleure, que la terre berce de son chant de glaise. Demeure, ainsi nous serons toi et moi jusqu’en notre extrême. Demeure ! Nous serons.

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22 janvier 2026 4 22 /01 /janvier /2026 08:16
 De ton regard l’invisible trace.

 Margarita

Katia Chausheva Photography.

 

 

***

 

Mais d’où venais-tu donc

Toi l’Etrangère

Qui saisis mon âme

Ligaturas mon corps

Instilla en mon esprit

Ce Noroît

Ce souffle long

Venu de je ne sais

Quelle contrée

Sans doute

Un illisible pays

Aux marges du rêve

 

***

 

Mes jours

Une si vive lumière

Que  mes yeux en sont atteints

Que visite le cristal des larmes

Un infini poudroiement

Du visible

Une infinie diaspora

Des choses

Une fuite à jamais

Des événements

 

 

***

 

Mes nuits

Une oscillation

Entre Charybde et Scylla

Une marche au bord d’un gouffre

Et des bruits sont là qui cernent

Ma chair

Parfois la mutilent

Au lever l’empreinte de tes dents

Cette résille blanche

Où meurt le luxe de tes mots

 

***

 

Mais parles-tu un autre langage

Que celui du retrait

Du silence habité d’ennui

D’autres mots te visitent-ils

Que

Solitude

Enigme

Abandon de soi

Dans le vaste écueil du monde

 

***

 

Vois-tu voici que je TE désigne

A la seconde personne

Alors même que mon existence

Ne fait nullement tache

Sur l’étrave de ta conscience

Tu fus aperçue un jour

De crépuscule

Silhouette émergeant

De la lagune

Pareille à ces oiseaux migrateurs

Sans demeure aucune

Sans repos autre

Qu’une perpétuelle errance

 

***

 

Me voici à mon tour venu

Dans l’irrésolution de l’heure

Dans l’instant tremblant

Du fond de sa vacuité

Passent les secondes

Et rien ne demeure

Que l’envol du temps

La feuillure inavouée

De quelques sentiments

Ces à peine vibrations

Qui laissent

Sur le bord du chemin

Et plus rien ne fait signe

Que la ligne d’horizon

Loin au plus loin de ce qui est

Et parait s’effacer à même

Son tremblant emblème

 

***

 

Comment dépasser

Son tumulte de chair

Longer le sillon de l’humaine destinée

Quand les arbres sont dépouillés

De leurs feuilles

Que les nervures sont les seuls restes

D’une réalité qui ne s’annonce plus

Que sous les traits

D’une encre décolorée

Dont plus aucune lettre

Ne sera reconnaissable

Sinon ces ratures

Se superposant

A d’autres

Ratures

 

***

 

Parfois l’aube me retrouve

Hors de mon être

En limite d’une parution

Est-ce la folie promise

Est-ce la navigation hauturière

Privée d’amers

Et l’incohésion des flux

Le rapt des reflux

La trame ouverte

Par laquelle s’absenter

Se retirer

Vivre au plus profond

De sa geôle

Etroite

Unique

Soudée

À son exacte

Étrangeté

 

***

Ai-je d’autre choix

Que de te décrire

D’inventorier

Tes faits et gestes

L’espace d’une heure

Solaire

Que la nuit a bien vite abolie

Dans ses voiles de suie

Oui tu ressembles à la nuit

Tu en as l’étrangeté

La douce opacité

L’invisible transparence

Oui tes yeux sont

Des astres morts

De simples présences

Réfugiées en ton intime

Deux lunules

Dans le sombre d’une mare

Et quelle résille te dissimule-t-elle

Aux yeux des Curieux

Et des Nombreux

Ce voile de Mariée

Ou bien

De Veuve Noire

Aux ténébreux desseins

 

***

 

Une fois capturée

Songes-tu au moins

A libérer ta proie

Ou ta joie est-elle pure perversité

Bonheur de dominer

De contraindre aux fourches caudines

Ceux qui par hasard

Ont croisé ton regard

Cette noire volonté

Qui fascine et tient

En son pouvoir

 

***

 

Tu es un être du crépuscule

Prémisse du nocturne

Où tu dissimules ton venin

Voie royale au gré de laquelle

Nul ne t’échappe dont tu as surpris

L’esprit fragile

L’inclination à la soumission

L’aptitude à vivre

Sous l’emprise d’un rituel

Il te faut cette trace impériale

Cette filière d’argent

Qui signe le chemin

De ton inextinguible

Désir de possession

Il te faut être toi

Jusqu’en l’extrême

D’une ivresse

Ceci ou bien rien

Autant dire ta fascination

Pour les facettes

Éblouissantes

De

l’Absolu

 

***

 

Non tu ne dévores nullement

Ceux qui sont tombés dans ton piège

Leur inféodation suffit

A faire briller le dard de ton esprit

A allumer cette flamme

De la Passion 

 Cette étonnante rubescence

Qui s’alimente à son propre feu

Qui jamais ne s’éteint

 

***

 

Pourtant ta chair est

Si douce

Ta peau si nacrée

On croirait l’innocence

D’un Chérubin

Et tes deux mains en berceau

Qui ceignent ton cou

Quelle candeur

Quelle disposition

A regarder le monde

Avec une naturelle fraîcheur

Avec une ouverture à tout Destin

 

***

 

Les stigmates sont visibles

Par lesquels ton péché d’orgueil

Se donne à voir

Comme ton originelle nature

Pourtant tes Amants

De passage

Ne t’en tiennent nullement rigueur

Leur passion à eux

S’enchaîne à la tienne

En la remerciant

En l’idolâtrant parfois

Demeure en ton effective présence

Garde en toi ce feu qui altère

Et détruit tous ceux

Qui ont un jour croisé ton chemin

Parfois le Mal

Est-il plus supportable

Que le Bien

Que serais-je

Sans cette subtile aliénation

Sans cette dague

Qui creuse mon intérieur

Et me dit l’unique beauté

De ma condition

Que serai-je hormis

Cette feuille d’automne

Sans autre but

Que de chuter au sol

Que serais-je

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:25
Aurais-je tout saisi de toi ?

 « Histoire brève »

   Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

« Et les enfants couraient, pour saisir des flocons d'écume que le vent emportait.»

 

Flaubert - « Un cœur simple »

 

*

 

   Sais-tu combien l’on ne voit des Autres qu’un fragment ? Tu croises un Quidam dans la rue. Tu es inquiète. Tu es curieuse. Cet Inconnu te plaît, d’emblée, sans même que tu te sois posé la question d’en connaître la raison. Mais pourquoi donc ton cœur a-t-il battu la chamade à seulement en voir la mince silhouette ? Un genre de tourneboulis qui confine au vertige. L’impression délicieuse de n’être plus qu’un flocon emporté par le vent. Un abîme qui se creuse mais empli du doux sentiment d’une présence qui chante, du recueil dans l’intime d’une source vive qui, jamais, ne s’éteindra. Rien, désormais, ne te fera grâce d’un oubli. Comme ces ritournelles qui vissent leur cantilène au milieu de ton front, qui ne te laisseront nul répit.

   Tu es rentrée dans ta chambre sous les combles. Le ciel de Paris est gris. Entre perle et argent. Cet indéfinissable qui scelle ton destin et donne la mesure à ton être fantasque. Jamais tu n’as eu de lieu réel où t’amarrer. Une éternelle ramure du jour à l’insatiable ressourcement. Jamais de halte ou presque. Les heures telles des chutes de pluie dans la gorge d’un aven. Seulement des gouttes résonnent dans le vide dont tu ne saisis que l’infime clapotis. Maintenant te voici livrée au doute d’un regard si furtif. A-t-il au moins existé ce Passager anonyme sur le trottoir de ciment blanc ? N’a-t-il été pure hallucination, produit de ton imaginaire ? Je te crois si prompte à élaborer un conte, à y dresser des personnages de papier, à projeter sur la scène de ta solitude les êtres qui pourraient en abréger la peine.

   Depuis ma mansarde, située plus haut que la tienne, je t’aperçois posée sur un carré de toile bleue. Sans doute ton lit. A moins que ce ne soit un sol revêtu d’un tapis. Tout ceci, ce flou, cette approximation du regard dont tu figures le foyer, m’inondent de plaisir simple en même temps que je demeure seul face à mes approximations, à mes doutes. Je te connais si peu. Une médiation de mansarde à mansarde. Parfois je t’aperçois scrutant le ciel mais je ne peux savoir si ma propre image s’imprime sur l’écran de ta conscience, si je ne suis, simplement, une poussière perdue dans le cosmos ouvert de ta rêverie.

   Sais-tu combien il est douloureusement joyeux d’en demeurer à cette proximité dans le lointain ? Tu m’appartiens à seulement tracer ton esquisse. Je prends mon pinceau fantasmatique. J’en trempe l’extrémité dans un rouge amarante dont je trace le double sillon de tes cuisses, l’arrondi de tes genoux, la chute de tes jambes. Oui, tu es infiniment là, dans ta demi-nudité, plus offerte qu’à te présenter à moi dans le luxe d’un sofa qui résulterait d’un rendez-vous, d’un dessein, fût-il amoureux. Maintenant, ma brosse est enduite de ce jaune soufre qui dissimule ton sexe, abrite la plaine de ton ventre, fait de la baie de ton ombilic cet illisible point à la recherche de lui-même. Certes je suis réduit aux conjectures. Et quand bien même elles seraient fausses, je n’en tirerais nul plaisir plus vif qu’à faire de toi le motif d’un tableau. Nul ne m’ôtera cet amer dont mon être reçoit le don à seulement jeter mon regard au rectangle qui délimite ta forme. J’y devine une Jeune Femme aussi fragile qu’exigeante. Une manière de déesse qui ne se donne à voir que dans l’immédiat retrait. Est-ce là le feu de ta volupté ? Est-ce là l’unique possession que tu concèdes aux autres, qui constitue ta part accessible alors que l’essentiel se distrait des regards ordinaires ?

   Réduit au soupçon, je n’en subis nulle contrariété. Sans doute sais-tu, comme moi, qu’on ne possède jamais une chose qu’à mieux en accroître la distance, à la dissimuler derrière une haie de suppositions, à la cacher aux yeux à l’aide d’une résille qui n’en laisse paraître qu’une géographie éparse. Une colline, ici, avec ses boqueteaux, une rivière bordée d’aulnes, un rivage brodé de calcaire où flottent les galets. C’est ceci que nous sommes, des lieux successifs, des lumières dans le cercle des clairières, des ombres glissant dans le clair-obscur des vallons. Est-on si assurés du paysage qui vient à nous que nous le donnerions pour argent comptant ?

   Parfois aurait-on la tentation, avec Flaubert, de sentir ces « flocons d'écume » dont notre existence trace la continuelle entaille.  Ils neigent devant nos yeux dérobés, ils désertent les creux de nos paumes, ils effacent au sol les traces de nos pas. Vois-tu, en définitive, que reste-t-il du bel Inconnu qui a traversé le sable de ton désert ? Que subsiste-t-il de toi dans cette posture existentielle à la si courte rhétorique ? Et de moi, quelque chose prendra-t-il racine dans ta fibre de chair qui n’ait la consistance du vide ? Nous sommes des êtres du peu. Des « Voyageurs de l’impériale » qui ne connaissent du monde que son empreinte de poussière, du ciel que ces nuages après lesquels les enfants courent sans bien savoir qu’il s’agit de nuages. Peut-être de simples cerfs-volants dont la longue traîne, jamais n’a de fin ? Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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24 juin 2025 2 24 /06 /juin /2025 19:19
La Passante.

Passante qui es-tu

 

Hiver est là avec sa froidure

Son blanc manteau

Son silence accordé

A la cendre du Ciel

Hiver est là

Et la Ville

Esseulée

Pleure dans le retrait

De soi

Dans la perte

Du jour

Dans l’ombre qui grandit

Et endeuille

Le cœur des Hommes

Hiver est là

Et nous tremblons déjà

De ne pouvoir saisir

A nouveau

Le calice ouvert

De la fleur

L’encre des étamines

La joie du pollen

Le soleil

Qui partout rayonne

Et illumine

 

Passante qui es-tu

 

Toi dont la chaise

Vide

Toise la neige

De ses pieds sidérés

Toi qui hantes

Les allées désolées

Où même les oiseaux

Ne chantent plus

Toi qui murmures

En silence

Toi dont le corps

N’est plus visible

Seulement

La trace

D’un Passage

Comme la palme

Du temps

Qui effleure

Et se distrait

De Nous

Dans l’instant qui fuit

Loin en quelque lieu

Dont jamais

Nous ne connaîtrons

La présence

Sauf

Les mots volatiles du

Rien

Sauf le balbutiement

Des choses

Dans le pli ouvert

De la Nuit

 

Passante qui es-tu

 

Es-tu

CETTE

Passante que chantait

Baudelaire

Le Poète

Baudelaire qui

Te FAIT FACE

TE FAIT FIGURE

T’épiphanise à la mesure

Des vers qu’il te dédie

TOI l’Innommable

TOI que cerne

Le Verbe

TOI qui fuies la rime

Transgresse la césure

Te situe aux frontières

De CE LANGAGE

Qui taraude l’âme

Cloue le Créateur

Au pilori

Le laissant

ESSEULE

Crispé

Ciel livide

Où germe l’ouragan

Douleur qui fascine

Et plaisir qui tue

OUI t’ayant aperçue

TOI La Passante

CE chantre de la Modernité

Tissant patiemment

Ardemment

Les liens

Entre

Mal

&

Beauté

Violence

&

Volupté

OUI

Baudelaire

De TOI

Se fût enthousiasmé

Car DIEU

(Fût-il païen

Fût-il athée)

A son corps défendant

L’habite

Comme tout Poète

Qui ne brille

Qu’à la lumière

Des MOTS

Un éclair... puis la nuit !

 - Fugitive beauté

 

 

 

 

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30 mars 2025 7 30 /03 /mars /2025 17:04
Nue et le voile.

Mai 2015 – Nadège Costa – Tous droits réservés.

« L’univers soudain

à portée de main

toujours par-delà

Lorsqu’on dit … « Viens ».

Eros émerveillé.

Anthologie de la poésie érotique française.

***

Nue et le voile

   Jamais Nue n’est sans le voile. Jamais le voile n’est sans Nue. Immémorial balancement du dissimulé et du manifeste. Regarderions-nous Nue sans voile et nous serions dépossédés de nous-mêmes, et nous serions exilés d’un territoire à saisir dans l’exactitude du regard.

   Image de Nue indissociable du voilement, de sa prodigieuse capacité à nous fasciner dans l’attente d’Elle, ce pur insaisissable dont la révélation même est le prix à payer afin que notre propre assomption soit possible. Surgissement dans la sphère onirique où, par essence, nous devenons, nous aussi, inatteignables. Conjonction des mondes, lieu d’une double révélation : celle de qui nous fait face dans son évidence, celle qui, soudain, se loge au creux de notre imaginaire avec la force des sublimes apparitions.

Nue et le voile

 Projetons, le seul instant d’une possible visitation, une soudaine métamorphose. Nue, dans sa volte-face, nous révèle la totalité de son épiphanie originelle. Plénitude de la gorge, souple douceur du mont de Vénus, triangle ombreux du pubis. Mais que se passe-t-il, alors, qui nous rend muets et aveugles, paralytiques et figés, pareils à des gisants de pierre ? Quelle étrangeté s’est introduite en nous dont nous ne sommes plus que la forme endeuillée allouée à sa propre perte ? Ce que nous espérions, à savoir découvrir un territoire vierge de tout regard, un site porté à la dignité de pure merveille, voici que tout se disperse et fuit dans l’effeuillement du jour. Tout est gris et plus rien ne paraît qu’un fin brouillard semblable à celui qui flotte au-dessus des lagunes. Si douloureux de vivre, perdu dans cette multitude illisible et la nervure de notre corps est un flottement sans fin. Et notre conscience erre longuement à la recherche d’un possible sémaphore nous disant, encore, la signifiance de l’heure, la pertinence de figurer, ici et maintenant, sur ce fragment de terre qui nous maintient en sustentation au-dessus du néant. Nous avons besoin d’un cosmos, d’une quadrature fixant les limites de notre être. Nous avons besoin d’un môle de pierre auquel attacher l’esquif de notre destin.

Nue et le voile

  Si indispensable, le voile, car aucune vérité, aussi apaisante fût-elle, ne se peut se révéler dans la fulgurance du dire, dans l’immédiateté du paraître. Il y faut l’espace entre les mots, le jeu subtil entre l’ombre et la lumière. Tout corps, dans son mystère, est cerné d’ombres. Tout regard, dans sa quête, est faisceau lumineux qui troue l’obscurité du monde et fait se révéler la brûlure de la connaissance. C’est seulement parce que le territoire de Nue est à dix mille lieues de notre préhension qu’il brille des feux du désir. C’est toujours le fruit hors de portée qui fait son scintillement sucré au creux de nos papilles. Comme une nature morte de Cézanne dont les pommes sont l’inaccessible que l’art tend devant nos yeux sans que, jamais, une saisie en soit possible, sauf idéelle. Notre existence passionnelle est entièrement sous le joug de la tension, de l’éloignement, de l’incommunicable. Eros ne se présente jamais à nous sous les traits de l’évidence, de la rencontre sensible, de la concrétude que nous pourrions loger au creux de notre anatomie et, ensuite, poursuivre notre cheminement avec la tête dans les étoiles.

  Nue est de l’ordre de la pensée primesautière qui s’efface aussitôt révélée. Elle est pareille au vol irisé du colibri, pure vibration dans l’air étonné. Elle est l’écho de ces mirages que le vent et le sable font se lever dans le silence et l’immensité du désert. Pour cette raison d’une impossibilité à accueillir Nue autrement qu’en sa disparition même, nous aurions pu la nommer, indifféremment : pliure du jour, herbe nocturne, rosée à la pointe de l’aube, rayon crépusculaire, nymphe en voie d’éclosion, « montagnes et eaux », comme dans la peinture monochrome des Song, en Chine, où se dévoile l’être du monde à même sa disparition. Oui, nous aurions pu, mais nous sommes restés en silence parce que, parfois, la parole ne surgit de son ombre qu’à y retourner. Nous posons le voile sur la courbure du jour et revenons à notre nuit, aux battements du songe, la seule diastole-systole dont notre cœur puisse encore témoigner face à l’indicible ! Oui, la seule !

Nue et le voile.
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27 mars 2025 4 27 /03 /mars /2025 17:42
Au lieu de notre désir ?

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

   Le problème, le seul, c’est que nous coïncidons rarement avec l’espace de notre désir. Il est toujours trop en avant de nous dans une indéchiffrable figure ou bien en arrière et nous le sentons palpiter, faire son vol stationnaire tel le colibri face aux étamines gorgées de pollen. Le problème, encore, c’est que dans la présence de son être, dans le rougeoiement dont il est affecté, dans la turgescence de son verbe, l’éclatement de sa forme, nous sommes constamment dépassé et avons la plus grande peine à lui donner un nom, l’affecter de prédicats qui en livreraient le mystère, en dévoileraient le secret. L’essence du désir est bien ceci : se donner à distance, surgir brusquement puis décliner dans le lointain à la manière d’une éclipse dont nous ne comprendrions que les contours. Si vagues. A peine une lueur dans la coursive éployée de l’heure.

   Tout désir n’est simplement une arborescence charnelle dont nous meublerions notre corps afin que, rassasié, il nous laisse en paix et que nous puissions vaquer le plus naturellement du monde à nos occupations. Il demande bien plus et ne saurait se satisfaire de ce plaisir qui rutile au bout de notre union avec l’amante. Il voit plus loin. Il affûte ses pupilles, lustre le globe de sa sclérotique et s’enfonce dans cette nuit heureuse qui est le seul domaine dont il puisse faire ses aîtres. Il est à la lisière de l’ombre, sur la corolle qui vibre avant que l’aube ne paraisse. Il fait signe mais dans la discrétion. On dirait la transparence des ailes de la libellule. On n’en perçoit que les lunules de lumière, la frise de cristal, le mince liseré qui pourrait s’effacer au moindre souffle de la brise.

   Désir n’est nullement enclos dans les limites de sa propre présence. Il déborde, scintille, luit et voudrait se dire mais ne le peut. Désir n’est ni l’archer, ni la cible, seulement le trajet qui les sépare et les enjoint à la sublime fête de la rencontre. Désir est tension, rien que ceci. Amorcé et déjà il n’existe plus qu’à être renouvelé, ressourcé, immergé dans les eaux lustrales car le rite de la purification est le seul qui convienne à son accomplissement. Il ne saurait conserver le souvenir d’un événement qui l’a précédé et l’a marqué du sceau de ce qui a eu lieu. Chaque exercice du désir est naissance de soi par laquelle se marque l’empreinte de son exception. Comment pourrait-il trouver à paraître s’il n’était que renouvellement, histoire recommencée sur le mode d’une utilité empruntant l’herbe usée du même sentier ? C’est, à chaque fois un saut dans l’inconnu et de ce saut il fait sa moisson d’enivrements. Il est pareil à une épice rare qui développe sa fragrance dans le luxe d’un cabinet de curiosités où sont exposées des « choses rares, nouvelles, singulières ».

   Oui, c’est bien la curiosité qu’il faut fouetter jusqu’à ce que le regard, porté au plein de sa fonction, décrypte enfin cet inconnu qui le fascine et l’atterre tout à la fois. Ne pas connaître est supplice. Connaître est sombre maléfice car alors il n’y a plus de porte à ouvrir dont nous tremblons de ne jamais pouvoir connaître l’envers. Désir est ambiguïté, semis de fleurs aux pétales vierges qui distillent leur beauté dans ce ciel infranchissable dont nous attendons qu’il nous apporte une réponse, non une éternelle fascination. Nous sommes toujours en attente et savons que cette dernière est celle qui précède l’éclosion du jour. Beauté mais aussi danger. Parfois les yeux ne demandent qu’à être assoiffés. Comblés, ils sont sertis d’une vérité dont ils rayonnent mais ne souhaitent rien tant que la recherche de cette vérité ! C’est pourquoi ils sondent l’abîme pensant y découvrir le cercle de la joie. Oui, de la joie.

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19 janvier 2025 7 19 /01 /janvier /2025 08:29
Du rare l’image nue

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

Du rare l’image nue

 

C’était chez toi comme

Une antienne

Cela se levait à la manière

D’une prière

Tutoyait une ferveur

Déployait une incantation

 

Ne supportais

Ni les fioritures

Ni les embarras

Des choses.

Seulement

Leur simplicité

Leur droiture

Dans l’air qui vibrait

Comme un cristal

 

Le moindre rameau givré de brume

Était cette inoubliable

Offrande

Dont tes yeux

Jamais

Ne se déprenaient

 

Cela faisait en toi

Des trajets de comètes

Des brillances de joie

 Des irisations claires

Parfois des pertes

Dans quelque mystérieux

Aven

Que nul n’eût osé

Interroger

 À l’aune d’un regard

Fût-il

D’accord

De reconnaissance

De partage

 

Impudeur il y aurait eu

À traverser la feuillée

De ton silence

À cerner ta peau légère

De questions

Qui n’auraient eu

De sens

Qu’impropre

De finalité

Qu’à enfreindre un territoire

Dont tu voulais préserver

La belle candeur

L’ingénuité

Pareille au frais ruisseau

Dans le cours fragile

De l’aube

 

Mais quel était donc

Ce besoin d’un immédiat

Surgissement

Du réel

Au plus près

D’une vérité

Qu’y avait-il donc

En Toi

Qui réclamait son dû

De beauté

De naïveté

D’innocence

 

Toujours il semblait

Que ton désir

Des choses

Essentielles

Ne pourrait jamais être

Etanché

Comblé

Satisfait

Hampe d’un idéal

Dressé dans la belle

Oriflamme du jour

Gemme couchée

Dans son écrin de soie

Lumière venant

D’on ne sait où

Fuyant en direction

De quelque inconnu

 

Etait-ce donc cela

Qui convenait

A la sombre pliure

De tes humeurs

Qui donnaient à tes yeux

Cette profondeur de cendre

Cette transparence

Cette fuite d’eau

A l’infini

Dans le méticuleux

Et illisible

Destin du Monde

 

***

 

Du rare l’image nue

 

 

Dans ton étrange

Posture

Tu figurais

Ce visage de pierres

Des contrées extrêmes

Où ne souffle

Que le vent acide

Des lointains

Où ne surgit

Que l’absence

En sa verticale

Nudité

Jours de mousse

Et de lichen

Heures de granit

Et minutes de basalte

Demeure du Temps

En son éternité

En sa grâce

Ultime

 

***

Comment t’imaginer

Autre

Que dans cette

Éphémère courbe

De l’espace

Dans cette étroitesse

D’une bouche

Close

Sur sa propre densité

Comment

 

Déchiffre-t-on jamais

Le mystérieux hiéroglyphe

Met-on à jour

La vie des Peuples Anciens

A seulement

Assembler quelques indices

L’éclisse blanche d’un os

Le scintillement d’une parure

Une épingle d’or

Qui retenait les plis

D’une vêture

 

Déchiffre-t-on

L’Autre

Ce continent invisible

Cette Terre d’exil

Cet isthme si étroit

Que les eaux pourraient

L’absenter de notre regard

Et il n’y aurait plus

Rien

Que

Le Vide

La bise désolée

Du Néant

La pierre obsidionale

Assiégeant les remous

De l’esprit

Attisant les nervures blanches

De l’âme

Sondant la chair

En ses minces cannelures

Cette mutité

Cette parole scellée

Qui retourneraient

En leur origine

A peine une étincelle

Dans la nuit du Temps

Une incision

Dans le derme

De l’Être

 

***

 

Du rare l’image nue

 

L’étrave de ton visage

Fendait les flots

Du sensible

Avec la grâce

D’une étoile

Aux confins du Ciel

 

Une simple allégeance

A ta propre advenue

Dans la demeure étroite

Du visible

Ta navigation

Parmi les flots

Si naturelle

Ne te livrait à l’existence

Que sur le mode du retrait

Que sur celui d’une présence

Tissée d’oubli

Teintée de la palme

Du songe

Ourdie de fils ténus

Si minces

Dans l’effacement

Oblique

De l’air

 

***

 

Du rare l’image nue

 

Vois-tu

En ton constant

Egarement

Je te vois à la façon

De cette Terre de rochers

Parsemée d’eau

Cette savane triste

Qui pleure dans le gris

Ce miroir étincelant

D’une eau infinie

Où se réverbère

L’exigence tendue

Du Ciel

Ce Rare où sont les dieux

Cette image nue

Que nous n’habillons

Que des voiles

De notre propre

Errance

 

O Toi qui as lieu

A l’extrême

De notre doute

Es-tu cette simple

Diversion

Qu’annonce le sablier

En sa chute toujours libre

Es-tu cette racine éolienne

Qui nous interroge

En notre fond

Le plus obscur

Ce Noir dont s’ensuit

Tout cheminement

Parmi la sourde complainte

D’une inintelligible

Durée

 

Ô toi qui as lieu

Délivre-nous de ce mutisme

Etroit de la Terre

Dans la Pureté

Oui

Dans

La

Pureté

Il n’y a

Que

Cela à

Voir

Paraître  

Cela

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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