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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 09:49
Seuls dans la porte du jour.

Photographie : Blanc-Seing.

Le jour était de soufre et de pollen et l’air bruissait de la chute des feuilles. C’était l’automne mais aussi l’été et l’hiver s’annonçant. C’était toutes les saisons en une. La chaleur sortait des fossés en fibrilles éblouissantes et le gel paraissait déjà à l’entour des buissons. Juste la couleur de rouille des arbres pour dire le dépouillement, la longue nostalgie faisant couler son miel dans la contrée étroite de l’âme. Oui, étroite car rien de bien lisible n’apparaissait.

Dans le créneau de lumière on avançait comme une ballerine sus ses pointes, posant le pied sur l’incertitude d’être comme sur le fil tendu du funambule. Une errance, une progression dans l’ébriété du monde, un vertige que rien n’attachait à quelque signification.

Tel chemin qu’on avait déjà parcouru des milliers de fois ne susurrait plus que dans les mailles serrées d’un anonymat. Ou bien d’un genre de hululement pareil à la chute du grésil sur le sol martelé de givre. Sur le sentier de pierres les arbres projetaient leurs herses que les talus bordaient d’une mousse vert de gris à la consistance de métal. Le chant des oiseaux était dissimulé dans leurs coques de plumes et le vent glissait le long des écorces avec une plainte de scie musicale.

En réalité on faisait du surplace avec des gestes de mimes, enroulement cyclique, talon-pointe, effleurement de la poussière dans un attouchement d’écume. Le corps oscillait, bassin en avant, bassin en arrière, singeant le tumulte de la copulation. Les rotules beuglaient et l’on aurait dit de vieilles cames désertées de l’amour des graisses. Les poignets grésillaient, braises vives prises en tenaille dans la morsure de l’heure. Les mains ouvertes serraient le vide avec des grimaces d’effroi. Il était si difficile de tracer sa voie, d’écarter le parchemin emmêlé des buissons, d’ouvrir la voûte des ramures qui, toujours, s’inclinait vers la terre avec des oscillations mortifères.

Oui, il y avait danger à être. Mais aucune possibilité de rétrocéder sur-le-champ dans un germe initial qui nous eût reconduits en arrière de notre propre effigie, dans la touffeur du non-dit, l’épaisseur lénifiante du non-vécu. On existait, malheureusement. On existait jusqu’à la douleur et chaque essai de se libérer, de l’arbre, de la ramure, du cri étouffé de l’oiseau, de la pliure jaune du ciel était pareil à une immolation, à une perte qu’il faudrait endurer à l’infini. Il n’existait plus de limite à l’inconvénient d’être né et d’en assumer la confondante charge.

Derrière sa silhouette de carton mâché on traînait le boulet hémiplégique de la question. De la question fondamentale : que faisions nous ici et maintenant, cloîtrés que nous étions dans notre cellule de peau avec l’impossibilité de faire effraction et de connaître l’envers des choses, à commencer par le sien propre ?

On était soudés à soi, dans l’épaisseur de sa chair, englué dans ses propres humeurs vitreuses et le monde était cette image vue au travers de la vitre glauque d’un aquarium. Parfois on tâchait de lâcher quelques bulles, de donner des coups de nageoires afin d’inverser l’ordre des choses, de sortir du bocal de verre.

Enfin, des parois de verre.

Des murs de verre.

Des plafonds de verre.

Des sols de verre.

Mon image répercutée dans les mobiles cloisons du labyrinthe.

Reflets. Reflets. Reflets.

Multipliés et rien où accrocher sa propre image. Rien où faire vibrer l’éclat de sa voix afin d’en entendre l’écho. Ou bien le silence forant ses trous jusqu’aux rivières de sang. Ou bien le vacarme s’invaginant dans la cochlée et sa déflagration dans les lointains.

TU es invisible à toi-même, aux autres. Bien sûr aux autres puisqu’ils ne sont que des hallucinations, des boules de mercure que bombardent les rayons cosmiques, il n’en reste même pas une lueur, pas même un mouvement dont aurait pu faire un début de fiction.

VOUS êtes si inapparents dans la contrée de l’esprit. Membranes qu’une continuelle magie fait paraître à même une immédiate dissolution. Ne demeurent ni phosphènes, ni traînée sidérale sur le ciel bombé de douleur.

MURS. MURS. MURS. Trois fois nommés dans la densité de l’enfermement où ils nous intiment d’être.

Les mains longent les murs, les murs de cristal et il n’y a que les mutilations du vide, le glissement des doigts sur l’empire du Rien. Empreintes que rien ne retient. Traces pariétales s’effaçant dès qu’appliquées.

Les pieds chuintent sur le sol de glace. Les pieds annulent le temps.

Le passé est là en tant que passé.

Le futur est déjà arrivé.

Le présent les réunit

et les divise dans un même geste de répudiation.

Jours s’écroulent. Murs de Jéricho.

Heures fondent. Fonte des glaciers.

Secondes se condensent. Se percutent. S’affolent.

Horloge universelle arrêtée en plein cours, grains de sable en suspension, eau gelée dans la clepsydre du non-savoir.

Où le temps ? Où l’être ? Coalescence brisée. Finitude de la finitude.

L’Inconnue, là devant, dans la gloire d’or du jour, ombre minuscule que l’espace reprend comme sa possession propre, qu’a-t-elle à nous dire ? Elle, au bout du tunnel d’arbres, elle sous la voûte des branches. A peine perceptible.

Dans l’espace étréci à la taille du ciron convergent tous les chemins.

Layons. Rayons. Sentes.

Géométrie de l’impossible.

Tout focalisé ici et je ne suis plus que cet infime point, cette minuscule luciole jetant dans l’air serré le faible lumignon de la présence. Mais qui donc me voit, sinon JE dans un geste d’auto-compréhension ? Dans l’unique saisie de soi comme sentiment d’être. C’est à peine si un mot, une lettre, une ponctuation peuvent témoigner, de MOI, de l’AUTRE parmi l’aventure mondaine.

Alors comment s’assurer d’une permanence, manifester au-delà de ce ruisseau de lymphe, de cette résurgence de larmes, des hoquets qui parcourent la peau de leur tellurisme pareil à une sommation d’exister, de surgir du Néant tant qu’il est temps, s’il est encore temps, étincelle perdue dans l’océan pluriel du monde ?

Comment ?

Comment ?

Comment ?

Mais répondez-donc hommes de paille, femmes de lin et de rayonne, enfants aux membres d’insectes.

On est né. On avance. On rencontre l’Aimée. On fait l’amour. On se reproduit. A peine la semence dans le ventre de l’Aimée et voici que notre destin de Mante ouvre sous notre ombilic vidé et nécessiteux la trappe de l’aporie. JE suis dévoré. TU me dévores, TOI qui, bientôt, sera manduquée par la Mort, cette Mante-Majuscule et il n’y aura de trace de notre aventure que dans l’ordre de l’absence.

Ô murs qui nous prennent dans les mâchoires du non-sens ! Qu’il est heureux qu’il en soit ainsi. La seule perspective d’une possible éternité est mille fois plus effrayante que le retrait de soi du monde.

Définitif. Liberté enfin trouvée dans le palais de cristal de l’Absolu. MOI, VOUS, TOI, les AUTRES, nous avançons tous, toutes, sur un chemin de lumière.

Non mystique.

Non religieux.

Non celui d’une secte.

Non : la voie royale de l’exister qui ne brille qu’à l’aune d’une totale obscurité dont nous venons, vers laquelle nous nous dirigeons avec le pas allègre de celui qui sait et vit de ses propres certitudes. Car la seule qui se signale comme un fanal au milieu des ténèbres, c’est LE RIEN dont nous sommes tissés aussi bien que notre sang se compose de cellules, le bout de nos doigts de phanères, notre sexe d’une douce ambroisie qui nous porte au-delà de nous vers ces autres mortels à qui nous avons insufflé la vie.

Notre joie la plus pure, la mienne, la tienne, la vôtre, c’est la joie de mourir un jour, d’abandonner la guenille de sa peau sur un chemin de hasard. Nous sommes pareils à des reptiles se débarrassant dans l’exuvie du fourreau qu’ils ont habité un instant.

Nous sommes en métamorphose.

Et nous savons vers quoi bien que nous feignions de l’oublier !

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 08:56
Chute.

L’homme qui tombe.

Œuvre : François Dupuis.

Ombre et lumière.

C’est la montagne. C’est la lumière. Sous le ciel pommelé de nuages il y a beaucoup de joie, beaucoup d’espérance à vivre. Comme un air de fête. Un air joyeux avec des guirlandes de papillons et des prairies semées de bleuets. L’air coule comme un cristal. L’eau chante sur la rivière de galets. Les grains de sable brillent pareils à de minuscules étoiles. Les arbres, les sapins aux aiguilles serrées descendent vers la vallée avec un bruissement de brindilles. Le hameau, là sur sa colline de terre, serre ses maisons miniatures tout contre le bonheur de vivre. C’est si beau la Terre avec son cortège de dunes, ses plages océanes, ses plaines où souffle le vent parmi la crinière des chevaux. Si beau de sentir sur son corps les lanières d’air faire leurs sarments légers. Si beau de sentir, en soi, dans les plis de sa peau, la rumeur de la clarté. Les prés sont en pente douce, semés d’herbe jaune et de quelques campanules. L’eau des lacs est alanguie comme lustrée par la vitre du ciel. Un bosquet de buissons retient entre ses doigts une brume si impalpable qu’on la croirait invisible. Tout ici est diaphane, préhensible dans la douceur, recevable dans une infinie confiance. Tout conflue et se recueille dans l’harmonie. Rien ne blesse ni n’entaille. Tout coule de source vers le delta avec l’application du pinceau à recouvrir la toile d’un glacis léger. Ici est l’adret qui dit le soleil, la liberté, les envies polychromes des humains, la coupe pleine dont le désir va faire son feu.

Ombre.

Ombre. Ombre. Ombre. Trois fois nommée sous la courbure du ciel. De l’Ubac, du froid, de la ténèbre est venue une langue d’effroi. Qui a franchi le sommet. S’étale pareille à un glacier aux arêtes vives. Qui lamine. Qui broie. Lance ses moraines à l’assaut des hommes. Le ciel est d’acier triste, de zinc alourdi, de plomb épais. Comme si son langage ourlé de perles claires était devenu, soudain, mutique. L’eau du torrent porte en ses flancs la douleur d’une coulure grise. Les sapins se sont teintés de vert-de-gris et le lichen les mange. C’est l’Ubac qui a passé la frontière, a franchi la ligne de partage. Dans les chaumières les ampoules ne sont plus que des falots emmaillotés de suie et de résine dense. Hommes hagards qui tiennent dans leurs mains serrées la tasse où se lit l’ennui de ne plus sortir de soi. De demeurer dans l’enceinte de sa peau. Il fait si noir dehors tout à coup. Il fait tellement vide et l’abîme est là qui veille. Chute le jour. Chutent les secondes. Chutent les feuilles dans l’hiver de la vie.

Ubac.

Ubac veut dire le renoncement à pouvoir être. L’imposition d’une volonté extérieure qui complote et étouffe. Il n’y a plus de liberté. Les Ombres sont partout qui se dissimulent derrière leurs masques. Derrière leurs cagoules où les yeux font deux taches claires. Exorbitées. Incompréhensibles. Les vêtures sont noires où sont les Ombres. On entend leur souffle rauque. On devine leurs gestes scrutateurs, leurs pensées diaboliques. Leur obsession à tout dominer. Tout broyer. Les Ombres ont des idées : machettes, yatagans, sabres et coutelas quelles agitent comme des spectres. Les Ombres n’admettent ni révolte ni agacerie qui résulterait d’être vu sous l’angle des serfs, des esclaves, des dominés. Langage des Ombres : les cliquetis de leurs douilles contre les crosses de la barbarie.

Ubac, Ombres : ceci veut dire le laminage des consciences, le refoulement de l’amour, la condamnation du sexuel. Seulement la passion de L’Invisible qui commande aux animaux, aux plantes, aux hommes et aux femmes. Détruire, disent-elles, les Ombres pour être en conformité avec la Parole. Alors les Hommes de l’Adret embrassent du regard cette si belle montagne qui est comme leur sol inaliénable, leur âme indestructible. Mais voilà que leur vue est dévastée, privée d’horizon, massicotée au ras du visage. Il n’y a plus rien à voir et les stèles du sens sont à terre. La Bâtisse de pierre où étaient entassés leurs modestes volumes, leurs manuscrits, leurs incunables comme ile aimaient à les nommer, a été rasée. Des livres sacrés sur lesquels reposait leur foi, leur savoir, leur entente de l’existence il ne reste plus qu’un tas de décombres fumant dans le crépuscule dont, maintenant, ils sont atteints. Les Dolmens, les Menhirs qui faisaient la fierté du paysage, fondaient leur assise sur ce sol, ici, tout près des nuages, voici qu’il n’en reste que fragments épars. Les Lettres, les Signes qu’ils avaient gravés dans les pierres comme trace de leurs passage, les Ombres les ont décrétés impies, apostats et les ont fait disparaître, les ponçant de leur inextinguible haine. Des Poteries qu’ils avaient façonnées de leurs mains, de leurs doigts consciencieux, il ne reste plus que des tessons disséminés dans l’herbe brûlée des prés. Ce que les hommes d’ici appelaient leur Temple, cette grange dont ils avaient fait le lieu de la rencontre, chacun y amenait un pot de vin, des châtaignes, une part de tourte, mais surtout une part de soi, le Temple, les Ombres l’ont incendié de leurs mais assassines et n’en demeure plus qu’un souvenir disparaissant dans une gangue de douleur. C’est ainsi, les Ombres ne supportent pas qu’on leur résiste, qu’on les plonge dans la contrariété, qu’on émette ce que l’on pense être une parcelle de vérité. Les Ombres n’admettent qu’elles-mêmes dans un genre d’auto-célébration. Les Ombres prétendent être les Ombres de L’Invisible-Dieu, Celui qui commande à l’Univers et aux Planètes. Ombres d’ombres que ne procédez-vous donc à votre propre extinction ? Rejoignez L’Invisible et rendez nous la visibilité. Il y a de si belles choses à voir !

Chute.

Chute.

La brève allégorie qui précède a simplement pour objet de mettre en scène l’œuvre de François Dupuis : L’homme qui tombe. Oui, L’homme tombe et nous entrons dans la période de l’ubac après avoir vécu celle de l’adret merveilleux et rayonnant. Oui, Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles pour reprendre la belle assertion de Paul Valéry. Le poète est nécessairement visionnaire. Il faut se faire voyant comme le suggérait Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny. Visionnaire, voyant. Oui car tout est question de regard. Si notre regard est juste, à savoir atteint d’une vérité conforme à la tâche d’exister, alors nos idées sont claires, nos pensées brillent comme la gemme, notre corps est solaire, notre destin se déroulant sous le versant éclairé de l’adret. Il faut se faire voyant, c'est-à-dire entrer dans le domaine de l’art et en assumer l’amplitude, la joie, et ressentir ce sentiment transcendant par lequel nous nous arrachons aux lourdeurs mondaines et aux aberrations qui ne sont que des causes d’égarement et d’éternelles errances parmi des apories sans fin. Oui regardons cette belle œuvre nous dire en termes plastiques ce à quoi notre conscience est ouverte, à savoir l’empan d’une authentique compréhension du monde. Cet Homme qui tombe, il le fallait de bronze, cette matière fermée, lourde, qui évoque si bien le règne d’une lassitude sans fin. Cet Homme il lui fallait ces teintes sourdes, inatteignables, à la limite d’être perçues de manière à ce qu’en émerge le repli sur soi des temps modernes, immense solitude de l’individu confronté au nihilisme dont on ne voit plus très bien quel en sera l’antidote ici et maintenant. Lui fallait cette tête inclinée aux contours flous qui n’est pas sans évoquer cette perte à soi dont Nietzsche s’est fait le héraut, désignant la mort de Dieu. Oui, la mort de Dieu dont certains se sont emparés pour dire l’angoisse fondamentale d’être, le sentiment d’incomplétude, l’insaisissable métaphysique. Mort de Dieu que d’autres ont voulu ressusciter sous la figure du tragique et de l’incompréhensible, lui substituant un Dieu tout puissant, doué de pouvoirs infinis, aussi bien celui de détruire l’homme sous prétexte d’être aimé de ce dernier. On comprend combien cette situation est une impasse totale. Et le plus terrible, au nom de ce Dieu, c’est que ce sont certains hommes qui en assument la Parole, en divulguent les Prophéties à l’aune d’un principe de déraison, du mépris de toutes les pensées ayant fondé le socle des valeurs universelles. Un anti-humanisme auquel, de toutes nos forces, nous nous devons d’opposer ce bel humanisme d’un Montaigne ou bien d’un Rabelais, hommes de culture, de savoir, de conscience. Il n’est que grand temps de sortir d’une vue de l’ubac cernée de cataracte et ornée d’intentions mortifères. L’adret est toujours là, dans l’éclat de l’art par exemple. Dans le beau langage. La belle musique. François Dupuis nous en indique le chemin à la lumière de ce bronze qui parle depuis l’espace de sa mutité. Sachons l’entendre. Sachons entendre les paroles qui fondent l’humain et le portent au-delà de lui dans l’invisible de la création, le seul invisible qui vaille !

En guise d’épilogue que la parole soit laissée à Auguste Rodin, lequel relie art, compréhension, monde dans une seule et même arche signifiante. Or penser et comprendre le monde ne peut avoir lieu que dans un acte de liberté non dans un arbitraire qui en préciserait les contours et les conditions de possibilité :

"L'art, c'est la plus sublime mission de l'homme, puisque c'est l'exercice
de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre
."

Tout est dit ici de l’homme, de la pensée, de la compréhension, du monde. Là est la quadrature suffisante pour accéder à notre propre essence. Nul besoin d’y ajouter cette « quinte essence » qui, venant d’un ubac empli de cécité soustrairait à notre regard le bel intelligible de l’adret.

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 07:47
Homme parmi les hommes.

Photographie : Alain Beauvois.

C’était si apaisant de regarder derrière soi, d’apercevoir l’humain faire ses œuvres plus belles les unes que les autres. On regardait et on voyait les temples antiques, les tablettes d’argile mésopotamiennes avec leurs signes cunéiformes, les barques de papyrus flottant sur les eaux du Nil. On regardait et on voyait Florence, la perspective renaissante, les machines complexes et inventives de Léonard de Vinci. On regardait et les Lumières faisaient leur éblouissement, déployaient l’orbe de la connaissance, étalaient devant nos yeux incrédules le foisonnement de l’Encyclopédie. On regardait et on avait conscience d’être hommes levés dans l’azur, le front ceint de cette transcendance sans laquelle il n’y a qu’incomplétude et insuffisance de soi à être. On regardait et on était comblés. Une plénitude, une réassurance, une feuille s’ouvrant dans la clarté du jour avec la certitude d’y participer, de briller et de confier l’innocence de ses yeux à la confiance du miroir. Là était l’écho de la conscience attentive au bruissement du monde.

En ce temps-là le désarroi était grand qui clouait les hommes à leur condition contingente. Le problème : être affecté d’une désertion des valeurs à son insu, comme si ceci avait été de l’ordre du détail, la perte d’un seul rayon dans la roue universelle du temps et de l’espace, la chute d’un pétale parmi la corolle dense du tournesol. En ce temps-là, on vissait sur sa tête le casque de l’autisme. On écoutait de la musique dans les carlingues éclairées du métro, sur les avenues où croissaient les voitures, dans l’enceinte des jardins publics, à table, au milieu des convives, au lit en lieu et place du rêve. Le bruit du monde s’était substitué au bruit de fond du corps. La question : demeurer dans sa propre enceinte, seulement visité par quelques ondes abstraites, quelques voix insurgées qui disaient la révolte d’être, le refus des codes, l’immersion dans une illusoire liberté. S’affranchissant de la société ou feignant de le croire on devenait le serf de son propre refus, on se précipitait dans la geôle étroite d’un ego sans repères. Partout étaient les écrans qui diffusaient leur drogue bleutée, partout les tablettes sur lesquelles on pianotait continûment le chiffre de sa propre angoisse, le lexique d’une aporie si gluante qu’elle passait presque inaperçue, collée qu’elle était à la moindre parcelle de peau. On s’entassait dans les automobiles au mufle étroit, on fonçait droit devant vers quelques sacrifices inaperçus, on faisait de longues colonnes et cet exode maculait le bitume de milliers de trajets inutiles, aussi vains que l’agitation des fourmis avec leur fagot de brindilles hissées en haut de leurs antennes. On était scarabées rivés dans l’anonymat d’une tunique d’acier, bousiers poussant devant soi avec obstination la boule excrémentielle de l’exister. On prenait le mouvement, l’agitation pour des vertus cardinales. On considérait la mode comme le seul viatique assurant sa propre gloire. Sa peau, on la confiait aux seringues et au gel qui dilatait les visages, les rendait identiques aux effigies de cire du Musée Grévin. On croyait vivre et l’on se condamnait à errer dans des culs-de-basse-fosse. Autrefois, dans le monde Renaissant, on avait sédimenté des comportements primaires, on avait policé ses mœurs, promu l’esthétique, amené l’éthique au rang d’une exacte considération de soi, de l’autre, du différent. Et voici que l’on retombait dans l’époque médiévale avec ses chevaliers bêtement caparaçonnés, avec ses châteaux-forts, ses barbacanes, sa poix fondue, ses forêts d’arbalètes et d’arquebuses. Et voici que se réveillait l’âme des seigneurs, que se soumettait celle des serfs. On avait chuté dans les douves de l’humain. Partout étaient les guerres intestines, les pogroms, les brimades, les spoliations. Partout étaient les dominations des religions et des croyances, la prolifération des sectes étrillant les cerveaux des laissés-pour-compte. Partout la « Noire Idole », les dérivés de l’opium et de la mescaline, les seringues mortifères, les aiguilles abortives, partout la douleur de vivre et l’essai d’en sortir à l’aune du poison, de la violence, de l’incompréhension, du mépris, de la haine. Dans tout cela, dans cette gelée urticante, dans ce souffle délétère, que restait-il de la conscience, de l’âme, de l’esprit, de l’intellection, de l’art, des belles lettres ? Que restait-il ?

L’automne avec sa douceur, son hésitation avant le grand basculement, l’automne avec des voiles d’été et, déjà, les griffures du frimas. Le jour est cette offrande bleue, cette amande pliée dans le luxe de sa noix. Un à peine dépliement des choses, une élévation semblable à la fleur de lotus lorsqu’elle émerge des eaux profondes du lac, une évidence de beauté dans le cerne du temps. On est arrivé sur la digue de pierre noire bien avant que les berniques ne se soient détachées des rochers avec leur claquement, leur bruit de succion. On a disposé ses jambes en tailleur, on s’est assis face à l’immensité de la grande mare liquide, à son mouvement si faiblement esquissé qu’on croirait avoir affaire à un matin originel, aux premiers mots d’une fable. On est en silence. On est en repos. Ici, sous la courbe infinie du ciel, sous l’esquisse blanchie des nuages, tout semble glisser sous l’aile du monde avec la facilité des évidences. Rien qui entaille, rien qui distrait de soi, du réel, là, si proche qu’on en éprouve les battements de palme, la lente effusion venue nous dire la grande beauté d’exister. Le monde est en nous comme nous sommes au monde. Nulle différence qui viendrait nous remettre à une condition d’exilé. Il suffit de regarder et de sentir en soi l’aire souple du cosmos, son subtil ordonnancement, l’orient que l’on est, d’abord à compte d’auteur, ensuite pour tout ce qui s’anime sur Terre, la feuille, l’écume, les yeux de l’aimée, le beau tableau, le chant de la poésie, le clair-obscur de la nature morte dans ses teintes où tout est dit de la vie, aussi de la mort qui accomplit la fin du cycle et nous dépose au bord de cette métaphysique dont nous parlons toujours du bout des lèvres, celle qui fera de son baiser notre première absence parmi les hommes. S’il s’agit toujours d’être homme parmi les hommes, soyons-le en toute lucidité. Les mimiques sociales, les manigances de la scène mondaine, les agitations et comédies de tous ordres ne sont que des trompe-l’œil et des faux-semblants. Être homme, cette responsabilité est de notre propre ressort. Nul ne saurait nous aider dans cette voie. Assurément nous sommes en dette de cela. Ô combien !

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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 07:47
Le côté de Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

" S'il devait pleuvoir..."

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ?
S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
prendrions nous le temps

de nous arrêter ?
S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

A.B.

Le ciel est plombé avec ses teintes d’outre-temps, ses violences bleues, son ventre gonflé à la limite d’une effusion, ses bourgeonnements blancs, ses courants que, bientôt, l’orage divisera, infinité de ruisselets venant dire aux hommes la toute puissance de la nature, ses décisions contre lesquelles il serait vain de lutter. Humilité des fourmis humaines devant ce qui s’annonce avec la force des certitudes, l’énergie du cosmos, la lutte immémoriale de la terre, de l’eau, du feu qui surgit du ciel et dévaste tout. Alors on renonce à son orgueil, alors on consent à éroder sa suffisante concrétion, on rampe et cherche l’abri salvateur, le repli du sol derrière lequel cacher sa peur, la grotte où dissimuler cette angoisse ancestrale qui fait ses nœuds et ses convulsions quelque part dans la géographie incertaine du corps. Alors on se met en boule, tout comme les chiots collés aux mamelles de leur mère et l’on demeure dans cette condition végétative le temps d’une réassurance, le temps que l’ego retrouve sa principauté et son assise. Le sable joue en écho avec le ciel dans des couleurs complémentaires qui créent l’affrontement, la division, comme si existait une mésalliance entre les éléments, comme si le conflit était patent qui ruinerait tous les projets des Existants sur Terre. On rôde sur la plaine de mica, on flaire les aspérités, les buttes, les replis. On cherche une explication avant que la lutte n’éclate, on cherche l’arche sur laquelle embarquer, tels Noé face au Déluge.

Oui, à l’horizon, dans l’échancrure des cabanes, il y a un phare avec sa colonne blanche, son dôme de verre vert. Oui mais il n’y a pas de lumière, pas de pinceau rassurant qui balaie le ciel de sa pulsation pareille à une respiration, aux battements du cœur qui disent le temps en mode scandé. Il n’est possible de se raccrocher à rien de stable et c’est alors que surgit la meute de cubes blancs inaperçus avec leurs pieds fichés dans le sable, leurs toits colorés semblables à des jouets peints. On n’en voit que le dos, la face la plus illisible, mais on sait l’autre côté, la porte avec ses gonds qui grincent, les bancs à claire voie, les chaises longues où se reposer, les parasols rayés à l’ombre desquels on confie son anatomie fatiguée. Soudain c’est l’envahissement d’une pure joie, la plénitude dont l’abeille est atteinte dans le soleil de ses rayons de cire, soudain c’est la roue solaire des « Tournesols » de Vincent et la fascination est grande qui éloigne le fâcheux et le contingent. Oui, la seule idée d’habiter et l’homme reprend possession de son essence qui est de se confier à la maison, à la demeure, à la tente, au trou dans le creux du rocher, toutes choses qui assureront son destin d’une quadrature suffisante parmi les convulsions terrestres.

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ? »

Oui, l’abri, tel une antienne, une complainte venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps, l’abri fondateur de l’être, la condition de possibilité de laisser son empreinte et de la porter au futur contre vents et marées. Par nature notre existence est fragile, soumise au premier aléa venu, à la moindre tempête, au caprice d’un vent impérieux. Instinct originaire de l’homme qui le conduit dans le refuge, l’asile protecteur, la chaumière sous laquelle croître et prospérer, assurer une perspective à ses progénitures. L’animal aussi, fût il « pauvre en monde » s’enquiert du nid, de la niche, du terrier. Il faut être à l’abri du prédateur et tâcher de donner un cadre à sa liberté. Essence de la vie, tout simplement, que de poursuivre son chemin, ouvrir sa clairière dans la densité obscure du végétal. Habiter ou bien renoncer à être.

« S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

Aimer, c’est habiter. S’habiter soi-même en pleine conscience, habiter l’autre auquel on a remis son destin comme le bien le plus précieux. Tout fonctionne en abyme, tout se déploie en enchâssements successifs à la façon des œufs gigognes. Je m’aime en toi qui aimes en ton habiter sur Terre. Touts est dit de ce qui vient à nous avec l’assurance d’une vérité. C’est d’abord parce que nous nous prenons en garde nous-mêmes que nous existons. Ensuite parce que nous confions à l’autre les clés de notre propre habitat que nous ouvrons l’espace du jeu de l’altérité. Enfin ce fonctionnement dans le cadre d’une dyade primitive nous le transposons à l’aune de la seule dimension qui nous autorise à être pleinement, à savoir de nous confier au site cosmologique dont nous sommes une des racines. Ainsi, de transcendance en transcendance peut briller le chemin dans lequel inscrire nos pas. Constamment nous habitons, le peuple libre des oiseaux, l’écume qui ourle la crête des vagues, la lymphe, le sang qui courent dans notre corps et nous tiennent debout, l’amour qui synthétise la moindre de nos émotions, tremplin d’une infinie reconnaissance du monde et de ce qui y figure comme ses nervures, sa subtile architectonique.

Alors on peut dire « Le côté de Calais », tout comme Marcel Proust disait le « Côté de chez Swann » ou bien « Le côté de Guermantes ». Dire « le côté » des choses c’est spatialiser l’être, lui remettre les clés dont il fera usage afin que quelque chose comme un sens apparaisse. La clé est la métaphore du sens. Du sens en tant que direction à emprunter, mais aussi du sens dont notre compréhension peut s’emparer afin de ne pas s’égarer dans les brumes du non-savoir, afin de disposer d’un orient sur lequel régler notre vue. Tout est question de regard. Dès l’instant où l’œil a détecté la boussole, repéré le nord magnétique, alors tout s’organise et le chaos se dispose en sublime cosmos. Avoir porté ceci devant son libre-arbitre c’est s’assumer homme parmi les aventures hauturières et les écueils de tous ordres. Nous sommes un navigateur, tel Amerigo Vespucci en quête d’une Terre Promise, espérée, fantasmée. Se donner l’assise d’une demeure c’est remettre entre ses propres mains le sextant dont l’usage sera celui-là même par lequel connaître le monde et sa position singulière dans ce dernier. « Le côté de Calais », dans l’imaginaire humain, demeurera le côté dont les migrants voudraient se doter afin que leur existence puisse s’enraciner dans un sol accueillant. Toujours un sol où enfoncer ses racines. Nous sommes le peuple de la glaise et de l’humus. Ceci il convient de l’inscrire dans nos mémoires et nos actes comme un devoir d’humanité. Seulement de cette manière nous rejoindrons notre essence !

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 08:38
Voyage au-delà des rêves.

L A P L A N D - N O R W A Y - Study
Oeuvre : Gilles Molinier.

D’une certaine manière le rêve se saisit du réel, le réinvente, le métamorphose mais ne s’en exclut nullement. Il métabolise le vécu, introduit de la fantaisie, inocule de l’étrange et propose du monde une image déformée, du temps une scansion particulière. Du réel il est simplement une étonnante distorsion. De-ci, de-là, au hasard des confluences et des dérives, apparaissent toujours, un visage connu, une forme rencontrée, un lieu familier, une expérience éprouvée jadis. Comme si le fac-similé de ce qui paraît avait subi une solarisation, n’en demeurant que quelques nervures, des taches d’ombre, quelques rayons de clarté. Dans le cours de l’instant onirique, nous sommes nous-mêmes et nous ne sommes pas, nous nous absentons de nous mais nous reconnaissons, nous croisons des destins parallèles au nôtre que nous pourrions identifier mais qui, toujours, nous échappent. Le rêve est donc cette pierre de gypse du réel que notre inconscient travaille à la manière d’un acide, si bien que nous n’en saisissons pas l’origine, que nous n’en décryptons pas la silhouette selon laquelle il se présente à notre conscience dans les corridors de la vie ordinaire. Autrement dit, le rêve est toujours un fragment du réel qui disparaît sous les atours d’une nouveauté, se dissimule en revêtant un masque, comme si la fuite permanente constituait son essence.

Mais regardons cette belle photographie et laissons-là parler d’elle-même comme si elle naissait à mesure de son propre propos, si elle figurait au monde du sein même de ce qu’elle est, à savoir un pur surgissement, une perspective inaperçue de l’être, un continent si étonnant qu’il ne pourrait affirmer sa présence qu’en se soustrayant continuellement aux yeux des Existants, en s’effaçant en quelque sorte. Un au-delà du réel et du rêve dont l’imaginaire tisse ses plus belles toiles. Il faudrait un langage autre que celui, habituel, dont nous épuisons quotidiennement les ressources. Il faudrait des métaphores qui ne soient pas de simples images mais des concrétions intellectives, des jaillissements intuitifs, des stèles contemplatives regardées par le Ciel lui-même. Et, à défaut de ceci qui relève de la pure utopie, contentons-nous de poser devant nous ce qui illumine et irradie à la manière d’un Paradis perdu ou bien d’une Terre hallucinée. Nous sommes bien au-delà des hommes et des villes, bien au-dessus du septentrion où flottent les lumières et les banquises boréales, si près d’une vérité que le resplendissement est celui d’une lampe à arc, celui d’une irréelle beauté émanant de toutes choses. Au-dessus de nos fronts soucieux nous disposons l’étrave de notre main en visière afin que l’aveuglement ne soustraie pas à notre vue le prodige. Oui, le prodige. Comment tout ceci, le sol, l’eau, la montagne, le nuage, comment donc ceci peut-il tenir assemblé sans qu’un vent soudain ne vienne en détruire l’harmonie ? Il en est des choses belles comme des fragiles vases de céladon dont nous craignons qu’ils ne volent en éclats sous la seule poussée de notre regard. Ainsi le mur en papier qui abrite la cérémonie du thé. Ainsi la grâce du bonsaï qui pourrait disparaître dans l’instant même de sa révélation qui est hésitation, végétal torturé, résultante du caprice de l’homme. Ainsi l’estampe de l’ukiyo-é dont la simple parution tient du miracle. Toute la délicatesse d’un orientalisme entouré de mystère et teinté d’une clarté si irréelle qu’il semblerait ne pas exister, simple résultante de nos désirs les plus impérieux.

Là, devant nous, sur le sol traversé de rapides lueurs, la vasque d’un lac fait sa courbe nécessaire. Nous ne pourrions en faire abstraction qu’à l’aune d’une coupable irrésolution de l’âme ou bien à la hauteur d’une trahison du sentiment esthétique. Venue du plus haut du ciel, pareille aux rayons d’une spiritualité en acte, brasillement d’une pure lumière, le jour coule avec sa densité de plomb et de mercure. Tout ruisselle que les rives reprennent dans l’exacte courbe qui les révèle. Alors notre fascination est grande, alors notre vision s’ouvre jusqu’aux limites de l’originaire. Oui, nous assistons à une double naissance : celle du paysage sublime, la nôtre en retour qui est le sceau apposé à ce que, depuis toujours nous attendions, que nous n’osions nommer. La lumière ricoche, étincelle, fait sourdre ses gerbes de clarté depuis le miroir étincelant de l’eau. Comment dire la merveille avec l’outre vide de nos joues, la pliure modeste de nos lèvres, le massif de notre langue que le palais abrite afin que rien ne soit proféré qui entaille et disperse. La beauté a ceci de particulier qu’elle n’autorise nulle diversion, ne permet la moindre digression. Face à l’œuvre belle, l’homme est un menhir qui ne sent même plus en lui la force initiale du tellurisme. Tout est coi qui retourne au repos. Tout est soudé, retenu dans le mystère de la révélation. Oui, c’est d’une épiphanie dont il s’agit, donc de l’émergence du sacré. Solitude contre solitude. Il faut à l’homme ce sentiment unitaire, cette osmose avec le paysage. Rien ne s’ouvre qu’à cette exigence-là. Au loin, comme dans une ultime contraction de son essence, la montagne est presque abolie qui referme la scène. Au-dessus, les nuages paraissent cloués sur la toile du ciel, figés comme pour l’éternité. Car, ici, l’instant se dilate à le mesure de l’événement, le temps fait sa goutte immobile, sa moire souple à laquelle les yeux se confient avec l’assurance qu’enfin ils ont VU et que, peut-être, ils ne VERRONT PLUS !

Alors on se détache de ce qui nous happe et nous conduirait à la folie. La pure beauté est si insoutenable qu’elle charrie en elle les glaçons de notre propre débâcle. Il faut renoncer à voir davantage. Plus loin est la demeure du dieu, de l’éclair, du tonnerre, tous ces prédicats qui ne sont pas les attributs habituels des Vivants sur Terre. Alors on redescend vers des sols plus ordinaires, plus abordables, ceux qui se satisfont d’un regard commun, d’une prétention modeste, et n’exigent qu’un cheminement parmi les mottes et les sillons où courent les herbes sauvages. Telle est notre condition qu’elle nous reconduit toujours à notre site mortel. Les félicités éternelles ne sont pas les lauriers dont nous cernerons nos fronts. Il faut rentrer chez soi, poser son havresac dans un coin de la pièce. Les confins du monde sont, en même temps, les confins de la pensée. Les tutoyer, au moins une fois, est une offrande à nulle autre pareille. Cela nous le savons depuis des temps immémoriaux et feignons de l’oublier. Jamais la beauté ne s’oublie. Elle flotte, ici et là. Apprenons à tendre la main. Oui, ce geste de la préhension, de la capture est celui qui nous fait hommes et nous installe dans notre essence. Oui, dans notre essence. Nous ne pouvons nous en absenter.

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 09:02
Être : effleurer.

Chambre

Adèle Nègre

 

 

   Nous regardons cette image faire sa tache, ombre sur ombre. Nous regardons et sommes dans l’illisibilité d’elle. Comme si elle se refusait à nous, se dissimulait à l’inquiétude de notre vision. Mais qu’a-t-elle donc à cacher qui ne pourrait se dire ? Nous aurions pu nous disposer à traverser sa mince pellicule, à illuminer ce qui se terrait et demeurait en silence. Qu’aurions-nous vu alors ? D’abord la ligne claire des jambes, un pied sur l’assise ferme du sol, un autre dans le mouvement d’une marche à peine esquissée. La laine d’un tapis avec ses motifs triangulaires blancs, ses empreintes rouge sombre, le fond se noyant dans l’étrangeté d’un noir profond. Puis le cadre cannelé, doré, d’un miroir posé à même le sol comme si la lumière en émergeait afin de révéler une fuyante anatomie. Mais qu’aurait donc eu à nous dire ce miroir sinon la surface réfléchissante dans laquelle tout ego se dissout et finit par se noyer, tel Narcisse, foudroyé par sa propre épiphanie ?

Tel eut été notre regard, il nous aurait conduits auprès des choses mais dans une manière de curiosité, laquelle aurait confondu le proche et l’essentiel. Nous aurions aperçu quelques accidents tels que le destin les place sur notre hasardeux parcours, nous aurions fait l’économie de l’essence de l’être dans sa relation au monde. Car miroir, tapis s’ils sont présents comme des choses de notre environnement ne s’annoncent qu’à la façon de rapides et fuyantes constellations. Ils ne dessinent aucunement la figure d’une ontologie, ils sont le simple décor de la scène non le jeu des acteurs, la dramaturgie qui les fait surgir comme les seuls événements possibles d’une situation. Il faut revenir à un simple effleurement de l’image et apparaître soi-même en tant que cette forme balbutiant son nom, tissant son langage depuis cette mutité apparitionnelle. C’est en faisant acte d’altérité que nous pouvons chercher à approcher ce qui n’est pas nous, à en constituer l’hypothétique fable.

Dans la chambre nocturne, un rayon pâle a franchi la paroi des choses obscures afin qu’un phénomène ait lieu, ait présence. Mince effraction dans la citadelle humaine, éclairement seulement du luxe d’une peau, cendre faisant sa lave assourdie, pierre de Lune glissant sur la souplesse du corps, arrondi du galet allumant ici et là de fuyantes esquisses. Marcher ou tenter de la faire est dire le Soi dans l’annonce d’un monde, le sien. Marcher dans une chambre ou bien s’y essayer est une lévitation de l’être parmi la foule dense du non savoir. Premier remuement des lèvres, ourlet de la langue dans lequel le langage se forme, buée de la bouche anticipatrice du sens à donner à sa propre immersion dans la cité lacustre des hommes. Être n’est pas un cri à la Munch, être n’est pas une révolte, un tournesol faisant son jaillissement jaune sous le ciel haché de bleu, une nuit avec la combustion circulaire des étoiles et la flamme noire du cyprès déchirant le ciel. Ceci est exister. Avec douleur, avec souffrance. Avec une lame de yatagan qui traverse la gorge et scelle une finitude sur Terre.

Être est une annonce, un départ, la planche du tremplin avant que l’impulsion ne soit donnée, être est une origine, une source claire, l’éclat d’une lueur dans le cercle d’une crypte, être est une progression sur la pointe des pieds. Sentir l’être c’est sentir l’espace de présence immédiatement accordé à son épiderme. Sentir l’être, c’est sentir la lumière de sa peau qui monte dans l’air apaisé et calme de l’aube. Être c’est sentir les myriades d’étoiles ruisseler sur le dôme de sa sclérotique et ouvrir ses pupilles à la préhension de ce qui se présente comme la connaissance intime de ce qui nous est adressé. Être c’est, dans le royaume serein de la chambre, initier sa propre marche, flotter sur l’onde inaperçue du sol, sentir l’appel du pied en direction de ce que l’on sera, bientôt, dans le bruissement neuf du monde, cet être si singulier qu’il apparaît à la manière d’un pur mystère. S’enquérir au-delà, c’est curiosité ou bien inconscience qui ne sont nullement des modes du savoir, seulement des convulsions existentielles qui contiennent en elles les germes de leur propre fin. Seul l’espace de la chambre est à même de nous porter au-devant de notre propre vérité. En elle, il n’y a ni le regard aliénant de l’autre, ni les puissances du pouvoir, ni les fascinations de l’argent. Uniquement l’être face à l’être. Ceci est un accomplissement indépassable. Ceci est une frontière au-delà de laquelle ne brillent que les faux-semblants et les compromissions.

C’est ce langage d’une vision originelle des choses que nous dit, en mode pictural, « La chambre de Van Gogh à Arles ». Ici, ne sont pas encore les signes inquiétants, les prémices de la folie qui cernent le Hollandais en fin de vie dont « Champ de blé aux corbeaux » signe l’épilogue, illustre le tragique d’une vie. Imaginons Vincent heureux faisant sa marche inaugurale dans le jour qui se lève, à peine un effleurement des choses, un doux tutoiement de la présence. Ici, assurément, nous serons au cœur de l’être, ce sublime déploiement du sens.

Être : effleurer.
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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 09:02
D’un silence l’autre.

« Sounds of silence -3 - (lac d'Armagnac).

Photographie : Alain Beauvois.

Partout sur la Terre on dit le silence, mais le silence n’existe pas. Toujours, autour de ses spires, s’enroulent les vrilles du bruit, se déploient les ondes de la déflagration originelle. Le monde est né dans le big-bang et, depuis, plus rien n’a été en paix. Partout sont les cataractes de sons, les myriades de cliquetis, les nébuleuses d’harmoniques de cette note fondamentale. Le sceau humain est poinçonné à l’aune de ce récurrent bavardage et rien ne sert de vouloir s’en abstraire. On met ses mains sur la conque des oreilles, on les plaque telles des ventouses de chair mais les interstices des doigts sont les lumières par lesquelles la cochlée est mise en mouvement, peau de tambour percutée du bruissement des choses. Dans la canopée saisie d’endormissement, voilà que plane en sourdine le cri perçant et coloré de l’ara. Près des anciens volcans d’Islande, dans la pente bleue et grise du jour, s’illustrent les convulsions primitives, le souffle continu des geysers, le chuintement des solfatares, le sifflement des lapillis. Sur les collines orangées de Namibie, au milieu du désert sans limite, rôde la fuite sourde du lézard, se déroule le tintement des anneaux de mercure de la vipère des sables. Jamais la rumeur de l’univers n’a de repos. Jamais les sons ne s’amassent dans une boule d’ouate dont la blancheur serait la manifestation silencieuse de l’être enclos, replié dans un souverain mutisme. Même les rêves des hommes sont le lieu de combats avec leurs suites de tohu-bohus, leurs trilles de murmures et leurs théories de bacchanales. Rien n’est jamais en paix, raison qui fait des Existants de perpétuels agités qui croient ensevelir cela même qu’ils cherchent avec ferveur, cette agitation qu’ils prennent pour la vie, qui n’est en réalité que son ombre portée sur la mur vertical de l’angoisse. On bouge, on se déplace à la vitesse des météores avec, dans son sillage, le gémissement de la parturition initiale. Jamais ne s’efface ce vagissement. Il est le stigmate disant la douleur de venir et d’être au monde, d’y persister avant le mortel effacement.

L’aube est posée sur le lac comme la feuille sur le sol d’automne. A peine un effleurement, un essai de paraître dans la première insistance du jour. Loin sont les hommes dans leurs errements de brume. Bien au-delà des sens, les grincements des moteurs, le glissement d’acier des trains, les piétinements sur la dalle grise des villes. Tout repose et gît dans cette incertaine lumière comme s’il s’agissait d’une esquisse, d’un pastel s’imprimant sur l’épaule douce d’une colline. Les formes sont encore dans l’indécision de paraître, simples ébauches perçant la face oublieuse de l’heure. Il fait si doux parmi l’irrésolution. C’est un baume couleur parme qui fait son effusion avec la même grâce qu’a un enfant à faire flotter son cerf-volant à contre-jour du ciel. Le bonheur du temps c’est ceci qui se dit en mode simple : la branche souple, le triangle à peine visible de la presqu’île d’arbres, le reflet dans le miroir de l’eau, le dôme lisse du lac que ponctue le cerne noir d’une souche, son prolongement dans une manière d’arche étrange, la découpe ombreuse d’une rive, l’essaim d’herbes qui la longe avec la rareté de ce qui est invisible et profère dans la discrétion. On peut demeurer une éternité ainsi, assis sur ses talons, à surprendre la naissance du jour, son dépliement pareil à celui d’un épi livrant son grain d’or, sa poussière joyeuse. Mais les secondes basculent avec leur bruit de crécelle et bientôt sera la dure lumière brûlant la sclérotique de sa griffure temporelle, de sa blessure irréversible. Alors on se lève, on coiffe le globe des yeux de vitres noires et l’on s’en retourne dans le pays des Distraits avec, dans le creux du corps, la braise vive de l’instant, son empreinte d’hiéroglyphe et l’on ne dit rien car la beauté ne se dit pas, se révèle seulement.

D’un silence l’autre.

Photographie : JPV.

Les arbres sont levés. Ils font leurs cierges droits, leurs dessins de cendre dans l’air poudré de bleu. La nuit est encore au sol qui fait sa chape lourde, incompréhensible comme si quelque mystère en émergeait mais dans le cèlement d’une parole, dans la non-profération de ce qui vient d’avoir lieu. Jamais on n’épuise la réserve de sens de l’obscur, jamais on ne surgit dans la crypte des choses avec la certitude d’en avoir éprouvé ce qui s’y occulte, l’être qui s’y déploie en creux, son empreinte ontologique. On est toujours au bord de quelque chose, sur son pourtour et on décrit de grands cercles comme l’oiseau de proie avec le globe turgescent des yeux, les serres ouvertes sur l’insaisissable du monde. Rapaces aux griffes révulsées de ne pas savoir, de ne percer du réel que des approximations, des bribes, des essais de préhension. Alors on regarde, depuis son massif de plumes, ce qui se montre et toujours se voile. Alors on ouvre l’entonnoir de ses oreilles et on écoute le silence faire ses tournoiements, ses ondulations, ses bruits de bonde suceuse et l’on demeure sur sa faim comme si, jamais, l’on ne parviendrait à satiété et l’angoisse serait soudée au ventre avec la tyrannie de la dépossession.

Constamment on questionne le silence, on veut percer sa croûte, on veut toucher la lave qui coule sous la face des choses et dit leur nature, cette vérité que l’on dresse en haut des étendards, flotte comme l’oriflamme mais jamais ne se laisse approcher. Silence horizontal du lac, silence vertical de la meute d’arbres, des troncs qui se dressent à la force de l’énigme qu’ils nous posent. Tout est toujours en fuite que nous cherchons avec la foi du chemineau en quête d’un abri. Car nous sommes ces êtres en chemin qui, parfois, faisons des pauses, à l’aube, dans la diagonale du jour, alors que la vacuité est là, ourlée de plénitude et que nous errons dans notre outre de peau, désemparés de ne pouvoir regarder jusqu’à son extrême limite, la lisière de l’eau, la cime de l’arbre que tutoie le ciel. Le lac, nous nous en éloignons comme nous quittons l’aimée, orphelins de ne plus en percevoir l’aimante silhouette. La peupleraie nous la désertons, soudain privés de ce rythme si harmonieux qu’il semblait nous dévoiler le chiffre de la beauté. Ce corail, cette écume, ces sublimes visions de l’instant nous les portons en nous au creux du silence qui nous habite, le seul à pouvoir être connu puisqu’il est le motif à partir de quoi s’élève la parole questionnante, celle qui nous fait hommes et nous porte en avant de nous. D’un silence l’autre, c’est là que vit le secret en tant que secret. En lever le voile serait pure perdition de soi dans un geste aussi vain que dépourvu de cible. Le sens du tir est dans le trajet de la flèche, dans son sillage inaperçu, non dans son empennage de plumes, pas plus que dans l’arc qui la propulse. Ainsi sont les choses invisibles qui nous interrogent. Elles disent le monde en mode imperceptible. Pour cela elles sont infiniment précieuses. Pour cela nous les cherchons, mains tendues comme les aveugles et, parfois, nous pleurons !

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14 août 2015 5 14 /08 /août /2015 08:37
L'amoureux noctambule.

« 17- An infinity shades of grey ».

Phare de Walde

Photographie : Alain Beauvois.

Dire de cette photographie qu’elle est belle serait énoncer un simple truisme. Elle est belle esthétiquement, en même temps qu’elle l’est ontologiquement. Ontologiquement parce qu’elle dit l’être en sa vérité. Ici, il y a coexistence du Soi avec l’harmonie du monde. Ici, les choses jouent en écho dans l’ordre du cosmos. « L’ordre du cosmos », volontaire pléonasme, réitération du dire afin que se révèle l’amplitude d’un avènement-événement. Aucune beauté ne saurait s’actualiser en faisant l’économie de son double versant : esthétique-sensation, ontologique-révélation. Une chose belle, nécessairement, dévoile son être. Une chose belle et l’espace est en attente de sa parution, le temps suspendu, goutte immobile dont la vibration interne est identique au frémissement du cristal, au vol stationnaire du colibri. Regardant, le temps-oiseau et l’on sait que quelque chose a lieu dans la manière d’un émerveillement, ce dont notre intuition est alertée, dont notre raison s’absente puisque là n’est pas son domaine. Surgissement de monde depuis le cœur de son essaim, le point focal de son rayonnement, la floculation des phosphènes avant même leur déploiement. Attente. Suspens.

Attente. Suspens. L’heure de cette image est la mise en abyme de tout ce qu’elle dissimule de significations internes, de doutes, d’ambiguïté, de marche sur une ligne de crête, là où le fil de lumière invisible sépare l’ombre de l’ubac de la clarté de l’adret. Image spéculaire reflétant l’abri nocturne, la gangue lourde du non-proféré, la gemme occluse sur son propre secret, l’amour avant qu’il ne fasse son ébruitement de dentelle de l’amant à l’aimée, transitant par cet insaisissable amour qui n’est amour qu’en raison de cela, sa fuite sous les doigts ivres de la fièvre de connaître. Car aimer est connaître. Soi dans la pliure de l’autre, l’autre dans l’ombilic de soi. «Le temps est un enfant qui s'amuse, il joue au trictrac / À l'enfant la royauté», disait Héraclite l’Obscur. L’amant est cet enfant, l’œuvre d’art est cet enfant, l’aube est cet enfant avant même que le destin n’ait jeté ses dés sur la toile libre de l’exister. Le monde est la signification qui s’ouvre à même sa profération, le lieu qui paraît dans son éclairement, le temps qui se fait instant dans la phase de la rencontre, ce passage inaperçu, ce « kairos » des anciens Grecs, moment décisif par lequel le sens s’annonce comme notre accomplissement le plus abouti.

L’image-attente est bouton de rose posé sur le bord de son dépliement, lac nocturne lissant ses eaux immobiles sous le dais du jour non encore parvenu à son éclairement, revers de la vague sur le point de se retourner dans son jaillissement d’écume ; l’image-suspens est la margelle du puits qu’éclaire la lentille d’eau noire soudée à la hanche de la terre, le vers du poète si près de cette césure qu’elle va en inaugurer le sublime scintillement, « Je dirai quelque jour /// vos naissances latentes », elle est « La Vie », tableau de Picasso dans sa période bleue

L'amoureux noctambule.

« La Vie » - 1903.

Pablo Picasso.

Source : Paintings, Quotes, and Biography.

où tout est en attente de naître, de paraître sous la courbure du réel, hémistiche de l’être, un pied dans l’ombre, un autre dans la lumière, sa proche épiphanie, son premier lexique ; elle est cet étrange reflet sur les tableaux de Soulages, ce fameux « outre-noir » prenant son essor de la

L'amoureux noctambule.

Pierre Soulages – 1985.

Source : Centre Pompidou.

physique visible pour faire signe vers cet invisible, ce « méta » à proprement parler irréductible à un objet, auquel la philosophie a dédié l’exercice de sa sagesse depuis ses temps matinaux, présocratiques, alors que la pensée émergeait à peine de son chaos originel ; elle est cet oiseau-poisson-violoniste de Chagall, c'est-à-dire cet étrange hybride auquel le temps est suspendu comme à sa possible matérialité, efflorescence des visions multiples du monde, fleuve illimité de la temporalité, éternité à laquelle nous nous abreuvons depuis le cerne étroit de notre finitude.

L'amoureux noctambule.

« Le temps est un fleuve sans berges ».

Marc Chagall.

Source : Jewish Museum.

Passage, tout est passage, « Tout s’écoule » dit une autre sentence d’Héraclite, de là notre impossibilité de « descendre deux fois dans le même fleuve », de garder le temps emprisonné dans la gorge étroite du sablier. La photographie qui nous occupe est ce subtil resserrement du temps, cette gorge étroite qui nous met sur le bord de la question de l’exister, un pied nocturne, un autre diurne, en équilibre comme le funambule sur son filin d’acier avec son balancier métaphorique indiquant aussi bien le chemin que la chute. Balancement du nycthémère, balancement de la vie dans une parfaite homologie signifiante. C’est pour une raison éminemment tragique que le moment précédant l’éclosion de la lumière, son bourgeonnement, sa lente combustion interne nous interrogent si fortement, avec une acuité qui fore jusqu’au centre du corps, au plein de notre conscience charnelle. Oui, « charnelle » car rien n’est séparé et tout sentiment s’enracine dans la touffeur du roc biologique. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des noctambules amoureux que la nuit retient en son sein alors que le jour appelle et décille déjà nos yeux d’à-peine-nés. Nous sommes pareils à une patelle soudée à son socle de pierre que la lumière hèle et détache de son antre primitif, mince radicelle ombilicale qui, bientôt, ne sera plus que fil d’Ariane en nostalgie de sa conque originelle, s’y abreuvant parfois à l’aune d’une réminiscence, d’une lointaine souvenance faisant son bruit de source. Nous sommes cette ligne de fracture entre un savoir et son contraire, nous sommes ce clivage qui nous scinde en deux territoires distincts mais nous met en devoir d’une osmose sous peine de nullité. Nous sommes et nous ne sommes pas puisque le temps ne nous appartient pas qui nous déserte dans le même instant qu’il nous visite. Ombre, lumière. Lumière, ombre. Comme un étrange clignotement à l’orée de ce que nous sommes, ce flux qui avance, ce reflux qui rétrocède en direction du lieu de sa provenance. C’est tout cela que nous dit cette si belle image en effleurements, en touches mouchetées, en gris-bleus de céladons, en voiles de bitume, en lumière de galet lissé, en brume échappée des tourbières, en palme d’eau d’une lagune sous la décroissance de l’heure. Cela que nous savons du fond de l’intime mais que nous ne nous avouons jamais que dans le chuchotement. Oui, le chuchotement, cette vérité à bas bruit qui nous habite l’espace d’un regard !

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 08:00
Le sourire radieux du crépuscule.

" Sous les derniers rayons ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Après trois semaines dans mon si cher Gers et, osons le mot « paradisiaque » à Collioure, il me faut songer à rentrer, à retrouver la Mer du Nord, Calais, famille et tous les amis de ch'Nord...
Je posterai ultérieurement une série cartes postales sur la merveilleuse Côte Vermeille que j'aurai beaucoup photographiée...
Je préfère, pour le moment, poster une dernière photo, non retouchée, que j'ai prise à côté de mon petit chalet du Lac Fou, en Bas Armagnac. Elle a été prise vers 21 h30 il y a une dizaine de jours, Un quart d'heure plus tard, le soleil aura complètement disparu. Il régnait sur le lac une incroyable quiétude bercée par les derniers chants des oiseaux, nombreux ici. Durant toutes ces vacances un couple de « rouge-queue » aura élu domicile sur la terrasse. J'aurai ainsi vu grandir, avant leur envol, cinq adorables (et bruyants …) oisillons, nourris sans cesse par le couple de parents, épuisés.21h30 : les oisillons s'endorment enfin, les parents se reposent, le soleil va se coucher et moi aussi. Les grenouilles se mettent à chanter, les premiers rapaces nocturnes se manifestent, les coucous se font entendre, les carpes sont très actives, les chevreuils vont venir, discrètement, se désaltérer. Demain, cet autre jour, il y aura tant, encore, à découvrir, à vivre et à photographier. »

A.B.

Ce qu’il faut faire, ceci : trouver un coin de nature, si possible au bord d’un lac retiré et se laisser emplir du chant de la nature. Seul parmi la solitude. Seul hors du monde remis à son propre affairement. Une toile de tente suffira à ouvrir l’espace d’une sérénité ou bien, à la rigueur, la géométrie simple d’un chalet en bois. L’essentiel est cette manière de retirement des choses, de contact direct avec ce qui croît sous l’horizon, de dialogue avec l’oiseau, la loutre, le ver dans son tube de terre. C’est le soir, cette heure attentive à sa propre révélation après que la chaleur enfin tombée laisse place à une fraîcheur discrète. Soudain un calme surgit de tous les endroits à la fois, un silence identique à celui des grottes sous-marines. De rouge, puis orange qu’il était, l’air est devenu plus transparent, s’habillant de teintes claires, un vert émeraude à la hauteur des bouquets d’arbres, puis une simple nuance de céladon à la limite de l’eau avec des liserés d’or accrochés aux hautes herbes. Le reflet dans le lac, l’image réverbérée par la pellicule d’eau ouvre le dessin d’une large bouche. Apaisée, comme pour dire la sérénité du lieu, le calme à observer, le mystère de la nuit proche que le crépuscule précède de cette marche souple sur la pointe des pieds. L’instant est si rare alors, temps immobile, mouvement suspendu et c’est comme si, déjà, l’on n’était plus là, en partance pour quelque endroit cerné de mystère, empli d’ombres accueillantes. Le crépuscule est au jour ce que l’automne est aux saisons : le retrait progressif de la lumière, son inclinaison sur la ligne d’horizon, sa disposition à entrer dans le froid, la rigueur, l’exactitude des choses que l’été avait entaillée de la lame tranchante de ses excès, de l’amplitude de ses humeurs solaires. C’est comme un repos qui s’annonce. C’est le rêve proche de la dimension nocturne qui se précise dans les cernes soutenus des taillis. Ce sont les illuminations de l’imaginaire qui brillent de leurs doux éclats, donnant aux arbres et aux herbes cette aura indéfinissable. A la regarder seulement et nous sommes en voyage pour plus loin que nous, bien au-delà de nos corps assidus, de nos esprits entravés par la marche du quotidien.

Dans le « V » ouvert de la toile de tente ou bien sur les planches de la terrasse, on se coule simplement dans le paysage comme l’une de ses esquisses. Non en tant qu’humain assurés de la « mesure de toute chose ». Placés là, dans l’encoignure du paysage, nous y jouons notre humble partition, à peine plus haute que le grésillement de la cigale ou le vol stationnaire de la libellule. C’est le monde qui vient à soi plutôt que nous n’accomplissons le trajet dans sa direction. Les choses de la nature ont ceci de particulier qu’elles procèdent elles-mêmes à leur déploiement sans qu’il soit besoin d’y mettre son « grain de sel ». Tout dans l’évidence heureuse de naitre, croître, mourir au sein de sa propre genèse et de n’en occulter le moins du monde le luxueux accomplissement. Car exister jusqu’en son tréfonds, c’est ceci : accepter de n’être qu’une courbe d’étoile blanche avec son aube, son zénith, son crépuscule et faire de cette connaissance un tremplin pour la joie.

Bientôt la nuit sera là qui fera son étole noire endeuillant toute chose. Mais, pour autant, rien de la vie n’aura disparu. Il faudra seulement se disposer à regarder autrement, avec l’œil de la dame-blanche. Il faudra consentir à se saisir de la réalité avec des griffes de rapace, non dans la violence apparente, mais dans le souci de s’entendre avec la confidence nocturne, munis des outils adéquats à sa compréhension. Car, alors, tout sera signifiant et l’on sera, là, sur le plateau de planches, un sémaphore attentif clignotant de conserve avec la totalité des choses présentes. Fragment, cristal vibrant à l’unisson du proche et du recueilli. Avec la cistude, on éprouvera la douceur de l’abri, on ramassera son corps dans la coque de corne et on connaîtra la valeur de l’habiter, le recueil du soi dans ce que la main de l’homme a façonné de plus précieux, cette grotte primitive à laquelle nous sommes originellement reliés alors même que notre mémoire n’en porte plus l’empreinte fondatrice. Avec le héron nous nous tiendrons perchés sur nos longues échasses, la bille de notre œil brillant de l’éclat du silex, en attente de la proie qui, bientôt fera notre ordinaire. Alors nous aurons conscience de notre posture de chasseur-cueilleur enfouie quelque part dans un repli de notre condition reptilienne. Avec la genette nous apprendrons la valeur de la vêture, la beauté de l’apparence, la nécessité de ces taches sombres sur la robe claire afin de passer inaperçus dans la société de nos ennemis, aussi bien de nos amis, parfois. La discrétion est toujours une possession, non l’inverse, une perte ou un manque-à-être. En compagnie de la loutre l’évidence se fera jour de la nécessité de nager entre deux eaux, de composer avec chacun, de retenir plutôt les colonies de bulles claires que les eaux croupies, de laisser filer le limon et de poursuivre son chemin d’eau avec la tranquillité d’âme de celui qui a su trier « le bon grain de l’ivraie ».

Pendant ce temps de ressourcement au contact du peuple du lac, la nuit aura tout revêtu jusqu’à la moindre brindille et ce qui s’apercevra encore sera le travail d’une force interne du vivant, une sorte de phosphorescence comme si un savoir l’habitait de l’intérieur, portant jusqu’à nous ses rayons fécondants. Depuis l’étendue morne des friches nous parviendra la tache assourdie de la « goutte de sang », cette fleur si simple, cet adonis nous invitant à méditer le sacrifice humain, la valeur du sang versé, la frénésie de la guerre, la stupeur attachée aux génocides, aux blessures infligées aux corps et aux consciences. Ce que l’on apercevra aussi, pareille à un léger brasillement dans le tissu de la nuit, la fritillaire pintade, sa clochette fragile inclinée vers le sol, la belle régularité de ses pétales lancéolés. L’art surgira du cœur même de l’obscur, ces mêmes fritillaires que Vincent Van Gogh peignit un jour de 1887, avec le solaire du vase de cuivre, mais aussi les touches pointillistes de l’arrière-fond, lesquelles font penser à « La Nuit étoilée », autre toile de Vincent où la folie le dispute au sublime. Nous serons aussi visités par le bleu-parme du lupin, par sa corolle discrète, pas son message de repli discret parmi le sable et les graviers du rivage.

L’espace d’une nuit, dans l’anonymat de la nature, l’on se sera fondu dans l’univers fascinant de la flore, dans celui, secret, de la faune qui habite mais se dissimule. Y aurait-il danger à paraître, à tracer son sillon dans la glaise du monde ? Quoi qu’il en soit, dans le creuset de son cœur on emportera la lumière vive du genêt, dans son esprit les étoiles bleues du myosotis, dans la conque de ses oreilles le chant aigu de la bécassine des marais, ce genre de langage en pointillé disant le temps qui passe. Au fond des yeux, dans un pli de la pupille, sera gravée l’image polychrome du tadorne, son bec corail, sa tête couleur de chrysocolle, l’éclair blanc de son plumage, ses ailes de cornaline, la courbe parfaite de son corps glissant sur le calme des eaux. Tout ceci on l’aura en soi dans quelque antre secret de son corps et, revenant parmi la communauté des hommes, l’on arborera ce sourire que beaucoup trouveront étrange, ce « sourire radieux du crépuscule », cette joie intime que connaissent les aventuriers du simple. Une façon d’être dans l’immédiateté des choses, le secret de leur déclosion. Peut-être n’y a-t-il que cela à connaître, le langage tel un murmure qui fait ses floraisons à fleur de peau. Oui, à fleur de peau !

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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 07:29
Paysage en solitude.

" Cap Vert ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Avant hier, un endroit perdu près de Manciet ( Gers )
un endroit perdu que je ne saurai jamais retrouver
un endroit que l'on découvre au détour d'une haie

ahhh, ce bonheur parfois de ne croiser personne,

de ne point se pencher sur soi même

mais sur la beauté offerte des orchidées sauvages... »

A.B.

De la mer on parle souvent, de sa couleur bleu marine, de ses golfes aux eaux claires, ses criques rocheuses, ses plages de sable blanc, ses vagues hauturières, ses courants, son flux infini jouant en écho avec le reflux.

De la montagne on dit l’austère beauté, les pics acérés trouant le ciel, les névés brillant au soleil, les ravins noyés d’ombre, l’adret lumineux, l’ubac couleur de nuit, les crêtes pareilles à un fil de cristal.

De la campagne on ne dit presque rien, sauf sa perte quelque part entre mer et montagne, sa presque illisibilité, son anonymat qu’habitent seulement quelques bouquets d’aulnes et des chaumes jaunissant sous l’or de l’été. Ou bien alors, cette terre aux confins d’une disparition, cette image d’Epinal où courent les teintes d’une aimable nostalgie. Enfants, combien nous avions de plaisir à lire, dans le manuel de l’école primaire, les inoubliables pages d’un Gustave Flaubert décrivant la scène d’un comice agricole ou bien celles d’un Maupassant dressant l’étal sur lequel se déroulait un marché normand. Combien d’émotion aussi, à faire la connaissance de cet enfant occupé au labour en compagnie d’un adulte, dont Georges Sand peint le tableau plein de lyrisme dans les belles pages de « La Mare au Diable » :

« Tout cela était beau de force et de grâce : le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. »

Et pourtant, aujourd’hui, dans notre civilisation occupée de techno-pratiques, ces déclarations d’amour à la terre prêteraient à sourire comme le feraient des images vieillies derrière la vitre trouble d’un antique chromo. La campagne semble si éloignée des préoccupations humaines qu’elle apparaît seulement à la façon d’une Terra incognita, d’une aire indistincte dont les hommes ne perçoivent même plus qu’elle est leur nourrice et les maintient en vie. Immense marée humaine parcourant les agoras urbaines de leurs trajets multiples alors que la glaise révèle au soleil ses belles vagues soulevées par la lame de la charrue. Solitude contre solitude. Celle de « la foule solitaire », celle du sol déserté que presque plus aucun pied humain ne foule.

C’est un matin chaud et lumineux dans l’heure diagonale, celle qui ne possède plus l’empreinte de la nuit et se dresse déjà vers sa position zénithale. C’est l’heure vacante où rien ne semble se passer que le repos éternel de la terre. Les oiseaux ont déserté leurs haies et se perdent là haut, quelque part dans le ciel que la lumière décolore. Les hommes, dans les villes, font leurs marches hasardeuses. Dans les forêts, les boqueteaux, les animaux commencent tout juste à suivre les sentes du jour, à humer le dépliement de l’air. C’est comme si le temps était suspendu, genre d’aiguille qu’une soudaine stupeur aurait figée avant que le destin ne déroule son chemin. Déjà les plages, au loin, commencent à s’animer des premières allées et venues, déjà les chemins de montagne connaissent les marches lourdes des premiers promeneurs.

Ici, au milieu des terres est un lieu de solitude. Immense. Se recréant à perte de vue dans le genre d’un désert. Là, devant les yeux est l’espace de la révélation, l’offrande multiple, la donation directe du paysage à celui qui s’y confie. Houle toujours recommencée des vagues d’argile claire qui descendent en pente douce puis remontent, dessinant l’espace unique de la dune. On est là au centre du désert et l’on sent son souffle chaud en même temps que son mystère, son silence tellement plein de promesses, de juste mesure pour l’esprit. Lieu de recueillement où tout s’oublie du monde, sauf son harmonie, sa merveilleuse géométrie. C’est un cosmos qui s’ordonne, qui habille le regard d’un luxe inouï. Les formes s’emboîtent, se révèlent les unes les autres avec une telle évidence heureuse. Si beau lexique de la terre portant en son sein les germes de son propre ressourcement, mais aussi bien de celui qui lui confie le secret de sa présence. Car la terre sait écouter. Car la terre sait parler. En elle, le bruit de glissement des racines, leur éclair blanc dans le mystère des veines lourdes. La vrille souple du lombric et ses dentelles de boue qui dessinent la mesure du simple, l’attention de la nature au moindre événement survenant à sa surface. En elle le souple déploiement du végétal qui, bientôt, deviendra fleur puis grain, puis farine dont les hommes feront l’ordinaire de leurs repas. En elle le fourmillement microscopique de la vie, long métabolisme du sol, métaphore du vivant à l’œuvre sans qu’aucune intervention humaine soit nécessaire. Intelligence naturelle du monde s’assurant de sa durée à l’aune de ses propres ressources.

Au contact de la terre on se plaît à rêver, on se surprend à flotter dans l’espace ouvert de son imaginaire, à faire l’expérience de la liberté. Plus d’attache à ce qui lie et contraint. Plus d’obligation d’être celui que l’on n’est pas, qui se dissimule derrière le masque de carton des obligations sociales. Avec la mésange qui habite la mince haie, avec le passereau qui traverse l’air de son vol malicieux, nul besoin de tricher, nul besoin de dissimuler quoi que ce soit. Nul besoin de chaussures qui flétrissent les pieds dans des prisons de cuir. On marche sur la croûte d’argile, pieds nus, comme munis de ventouses sondant le limon, le radiographiant jusqu’à connaître le moindre de ses secrets, sa plus mince faille. On se baisse soudain, on saisit un caillou plat, on le lance à toute volée et voici qu’il ricoche et fait ses rebonds sur la dalle de terre comme il le ferait sur l’eau étale d’un lac. Un bruit sourd, une déchirure de l’air puis la masse cotonneuse du silence et la manière de bourdonnement qui s’ensuit. Car le silence n’est jamais total, qu’une rumeur de fond habite, celle de l’exister en son mouvement. Nulle part ailleurs qu’ici, cette sensation n’existe aussi fort, avec une telle intensité. Ouverture de la beauté que la solitude porte à son plus haut point d’effusion. C’est en étant seul face à l’immensité qu’on en éprouve le mieux la joie plénière. Personne qui trouble et divertit de soi, de la nature. Liaison directe, osmose, vases communicants. C’est pour cette raison que la « rêverie du promeneur solitaire » possède une telle force d’aimantation. D’attraction. L’esprit se glisse dans la moindre coulée d’air, l’imaginaire fait usage de toute rencontre, de l’eau de la fontaine, de la graminée nageant dans le vent, du trajet de brindille noire de la fourmi. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus grand que celui de se sentir un fragment du grand tout alors que celui-ci s’adresse à nous dans une langue familière, immédiatement saisissable, facilement assimilable. De la terre à moi, une seule onde, un seul rayon de clarté, une seule levée de sens. De moi à la terre, une seule et même communion dans l’intuition partagée de vivre une aventure singulière, non renouvelable, donc exceptionnelle.

Le fameux « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland, indiquant dans cette belle expression l’expérience spirituelle faite par l’homme se sentant en unité avec l’univers qui le dépasse, ce sentiment donc a besoin de deux ingrédients afin qu’il ait lieu : la majesté d’un espace totalement libre, la présence humaine solitaire comme condition de réalisation d’une puissance affinitaire. Si d’autres horizons que celui de la terre peuvent s’offrir comme motifs de méditation, de contemplation, sommet d’une montagne, large horizon maritime, l’espace ouvert de la terre constitue le troisième terme de la triade signifiante, sans doute le moins immédiat parce que le plus commun ou le moins fréquenté. On est là, au milieu de la nature que ne trouble ni le susurrement du ruisseau, ni l’écho de la falaise, pas plus que le commerce des hommes et l’on se sent bien à seulement regarder les collines faire leurs dos rond, déployer leur si belle clarté sous la douceur du jour, la pointe d’herbe avancer pareille à un coin dans une bille de bois, mais avec tellement d’inclination à la justesse qu’elle trouve immédiatement sa place et sa raison d’être avec le feston de sa mince haie et son arbre minuscule comme promesse d’un devenir. Longtemps, alors que l’on s’éloigne de cette « Terre promise » et que l’on rentre dans le site des choses mondaines, l’on porte en soi le pur prodige du surgissement. Le lieu nous l’a donné que la solitude a porté à son point d’acmé. Parfois, la nuit, en plein rêve, ces images apparaissent, mais mêlées à d’autres, étranges clignotements que l’esprit ne reconnaît pas mais dont l’âme fait sa nourriture. La terre, en nous, fera encore longuement sa trace d’empreinte belle et décisive. Nous ne saurions l’effacer à l’aune d’une quelconque distraction. Images archétypales qui forent l’humain bien plus qu’il ne peut l’imaginer. D’elles nous avons besoin comme de pain et d’eau : nourritures essentielles ! Jamais nous ne pouvons oublier « la beauté offerte des orchidées sauvages... ».

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