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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 08:29
Toute beauté est surprise.

« Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ».

Photographie : Alain Beauvois.

La beauté, jamais on ne la décide. Jamais on ne la pose devant soi sur un piédestal comme le sculpteur le bloc de marbre. Le propre de la beauté est entièrement contenu dans son surgissement. Il n’y a rien, puis, soudain, il y a tout. « Tout » veut dire la totalité de la conscience occupée à la vision. Les sens en alerte, oreilles dressées, jarrets tendus, pareil au golden retriever chassant le canard en baie de Somme. Alors on flaire, on renifle, on fait courir son museau contre la terre, on rase le sol de son ventre attentif. Du monde ne restent plus que deux décisions ultimes : celle du gibier, là-bas, dans la ligne de mire, celle du golden dont la vie dépend entièrement de sa proie. Oui, le geste en direction de la beauté est un geste de prédateur. Plus rien ne compte que l’acte du saisissement par lequel on justifiera son être, on marquera son empreinte sur les choses disponibles. Soudain il n’y a plus d’espace, ou alors tellement condensé qu’il prend l’allure d’une coque de noix. Soudain, il n’y a plus de temps, ou alors dans la meurtrière étroite de l’instant. Tout est là qui s’amenuise à la taille de la fourmi. Fourmi soi-même face à ce qui éblouit et fascine. Le saut sur le canard en tant qu’ultime délivrance et la boule du désir éclate dans sa propre fulguration, alors qu’une pluie de gouttes de joie fait sa résille dense tout contre le plexus, là où vibre l’arc de la passion. On foudroie la beauté en même temps qu’elle nous foudroie. Immémoriale lutte à mort de l’amant et de l’objet de son amour, lequel n’est saisissable qu’à l’aune de la lueur, de l’éclat, du feu de Bengale sitôt éteint qu’allumé. En attente de la prochaine parution, de l’événement princeps qui emportera le corps bien au-delà de sa propre réalité en une terre mystérieuse que, jamais, l’on ne peut décrire. Ainsi en est-il des paradis simplement évoqués par un acte de réminiscence, jamais susceptibles d’être symbolisés, mis en image, montrés du doigt.

Que l’on arrive par la lande herbeuse qui le coiffe ou bien par la plaine de sable qui court à son pied, le saisissement est toujours le mode par lequel on se manifeste, l’étonnement la révélation du secret soudain dévoilé de la Nature. « Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ». C’est dire, par ce prédicat « majestueux » combien nous nous sentons des vassaux face à la royauté. Cirons confrontés aux étoiles. Démesure du langage cosmique rapporté à notre modeste dimension humaine. Sentiment d’humilité et alors l’orgueil se réduit à la taille d’une flaque confrontée à l’immensité de la courbe océanique. Là il n’y a plus de fuite possible, de refuge dans les apparences. Blanc-Nez est la vérité d’une beauté assénée à la mesure de la puissance tellurique. Sa présence réduit à néant toute prétention à figurer dans la promesse d’un éclat, fût-il mérité, dans l’orbe des hommes et de leur société. Il n’y a plus de langage face à l’incommensurable, sinon une rumeur de fond et les Existants se taisent et les Existants placent des cailloux dans l’antre de leur bouche afin que le silence soit la seule parole possible. Mutité voulant dire l’avènement du monde dans son évidence zénithale, comme si nous étions réduits à ne vivre qu’à la mesure d’un horizon émergeant à peine de sa propre ligne.

Lumière vespérale qui brille de ses dernières lueurs. Clarté qui glisse infiniment sur la plaine d’eau et de sable, allumant ici et là de minuscules ilots, ménageant des péninsules blanches, des isthmes sombres à la densité de suie et de bitume. Le paysage est lunaire, parcouru d’étranges vibrations, de mouvements suspendus, en apesanteur. Lumière d’éternité dont on sent le fleuve couler à l’intérieur même de son corps, éclairer le trajet des vaisseaux, en dresser les arborescences de métal. Longtemps cela remue en soi, cela fait son cliquetis de source. Irradiation de la vue qui se brouille devant tant de prodigieuse apparition. Révélation en abyme de toutes les beautés dont le monde constitue l’inépuisable corne d’abondance. Être face à Blanc-Nez, c’est être à la fois ici, sur la plage infinie et être ailleurs, partout où se dresse l’arche signifiante de la vie belle. Dans l’aire blanche de la taïga, en haut de l’altiplano où chante la flûte andine, sur les hauteurs du Machu Picchu avec ses blocs de pierres taillées qui tutoient le ciel, appellent les dieux.

Devant soi est l’immense glacier aux arêtes tranchantes qui plonge dans les eaux froides de l’Arctique. La lumière, constamment le ponce, le polit et c’est un acier brillant qui dévoile ses facettes multiples, ses esquisses infinies. C’est un bloc de platine venu de l’espace, un genre d’immense météorite qui aurait trouvé son site, quelque part au milieu d’un désert de sable immaculé et renverrait vers le lieu de sa provenance son aura céleste. C’est une gemme éblouissante dont la glaise aurait fait offrande aux hommes afin qu’ils connaissent les beautés cachées. Une manière de pierre d’obsidienne portant à même sa densité sa propre vérité. Nécessité de toujours interroger ce qui vient à nous dans la simplicité et s’offre comme digne d’être pensé. C’est dans ce face à face avec toutes les beautés disponibles que les Errants sur Terre peuvent découvrir leur orient, leur étoile du Berger les guidant dans la nuit noire des incertitudes. Blanc-Nez qui ne tient d’Albion son apparence qu’au moment de la pleine lumière, lorsque sa façade de craie renvoie sa vive tache, falaise à la blancheur ossuaire, à la lueur de cierge dans le mystère de la crypte. Mais le soir venu le paysage revêt son aspect sombre, étrange, pareil à une énigme dont il faudrait déchiffrer le hiéroglyphe. On devient explorateur au pied d’une lourde dalle de lave ou bien archéologue cherchant à découvrir les secrets enfouis au sein des pyramides, survivance des pharaons noirs, nécropole royale de Méroé, quelque part dans les dunes du désert. Tout est si enfoui dans la nuit proche et les formes disparaissent bientôt dans une indistinction que seul l’imaginaire pourra lire, interpréter et symboliser comme possible.

Lorsque la beauté se présente, tout se relie dans une même perspective, aussi bien notre vision contemporaine des choses que les perceptions antiques des civilisations anciennes, les temples mayas, ceux d’Angkor ou bien encore ces empilements de pierres brunes que sont les tombeaux de Nubie dont l’hermétisme et l’austère beauté nous interrogent au creux de l’intime, là où l’exactitude fait son miroitement de cristal. Il suffit d’ouvrir les yeux et de se laisser pénétrer par cela même qui fait briller les yeux, le beau en son apparition, et d’accepter que la surprise nous métamorphose et féconde notre regard. L’avoir éprouvé un jour et le luxe s’installe à jamais. Et la recherche du miroir du monde devient fin en soi.

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 07:06
L’instant bleu.

« Toutes nos envies de grand départ »

Photo N° 23

Photographie : Alain Beauvois

***

   « Les Hemmes d' Oye, près de Calais, l'hiver dernier Le soleil n'est pas encore levé la température est glaciale les gris se sont teintés de bleu je marche désormais dans l'eau je suis mouillé les oiseaux de mer se demandent ce que je fais « ici » moi aussi... mais je me sens vivre et revivre... dans cet « ailleurs » j'ai poussé un peu sur le bleu j'en voulais plein les yeux j'ai ajouté un peu de grain aux vastes étendues sableuses et le paysage était là comme...peint et j'ai eu l'intime sentiment d'en faire partie. »

A.B.

*

   C’est présent, déjà, depuis le milieu de la nuit, cela bouge au centre du corps, cela fait ses confluences, ses méandres, ses ruissellements. Cela s’annonce à la manière d’un long flux qui serait venu de loin, de l’autre côté de la Terre dans la rumeur étoilée du jour. D’abord on ne sait pas très bien ce que c’est, quel est ce langage qui nous visite, cette palme qui nous caresse comme le ferait un vent alizé. On est encore à la lisière du rêve, on sent dans ses cheveux ses doigts si fins pareils à une brume. On sent les choses du dehors mêlées à notre haleine et notre respiration est une brise qui dit le monde en mode silencieux, presque une abstraction à la limite du réel. Presque une pure théorie vivant d’elle-même sa propre image spéculaire. Demeurer là dans cette irrésolution de l’âme serait désertion de soi, renoncement à être dans ce qui va advenir, porter au regard ce qui mérite d’être accueilli au creux de la conscience, là où brille la lumière, là où se révèle l’espace d’une possible joie.

   Le ciel est lourd, plombé, serti dans une gangue pareille à ces eaux abyssales que jamais nous ne connaîtrons mais imaginons saturées d’ombres, de coulures d’étain, de réseaux complexes et mystérieux aux confins de l’invisible matière. Le ciel émerge à peine de la nuit que trouent encore de rares étoiles. Le froid est vif, coupant et les yeux se perlent de larmes, s’auréolent de cristaux de givre. La conscience est engourdie, pliée dans une bogue primitive dont on se demande si elle s’ouvrira jamais. Si elle prendra acte du monde qui s’éveille et porte avec lui la connaissance, la sublime corne d’abondance à laquelle nous voulons nous abreuver. Car, ici, entre l’eau de la Terre et l’eau du Ciel, nous voulons savoir, éprouver la plénitude, faire venir l’ivresse de l’instant. Car cet instant est rare, unique et ne se reproduira pas. Ceci nous le savons depuis le premier dépliement de nos alvéoles, depuis notre premier cri et c’est pour cette seule et unique raison que nous dépêchons de vivre, d’engranger le réel avec hâte, de le manduquer jusqu’à ce que le dernier nutriment qui le compose nous ait rassasiés. C’est d’être comblés dont nous sommes en manque. C’est d’être portés à notre propre incandescence dont nous sommes saisis et la brûlure est longue qui jamais ne s’éteint.

   Et voici que ce que nous attendions depuis une éternité surgit devant nous avec le rythme souple de l’évidence, avec la courbure infinie de l’horizon dont nos yeux sont le réceptacle. L’instant bleu est ce pur miracle, cette sustentation de toutes choses, cette donation de la nature à même sa profusion, mais dans la discrétion, dans la révélation aussi étonnante que la réverbération de la lumière dans la goutte de rosée. La nappe d’eau est immense, semée de reflets métalliques, un acier qui aurait été poncé jusqu’à délivrer sa substance intime, l’essence le tenant assemblé. Le ciel est pareil à un fleuve parcouru de gemmes transparentes, irisations d’aigues marines, profondeur du saphir, moire sombre du lapis-lazuli. Seule, au centre du paysage, une encre sombre, si intense qu’on la croirait encore parcourue de la nuit qui l’habitait il y a peu. Ici, dans la pureté d’une vision si originelle qu’on penserait à l’annonce d’un monde, à sa naissance, à ses premiers pas sur la scène du temps, tout semble figé, immobile, éternel. Le paysage est remis à la garde des hommes, aux Eveillés qui scrutent l’horizon avec la justesse du regard. Ceci est si fragile, éphémère, alors on s’habille de la fourrure de la loutre, de sa vêture de soie et on glisse lentement parmi les lames d’eau, éprouvant la douceur des choses, le baume liquide, la fusion des premiers nuages dans la clarté, la première couleur, à peine une touche de corail venant dire l’amorce de la vie, l’exister qui, bientôt dépliera sa chrysalide, lancera ses ailes dans le vent lisse du jour.

   Bientôt seront les grands oiseaux à la voilure blanche, les goélands marins aux yeux d’obsidienne qui troueront l’espace de leurs cris perçants. Bientôt, dans les villes, dans le labyrinthe des rues, les intersections des avenues, sur les places publiques, le long des trottoirs de ciment, s’animeront les mouvements, naîtront les agoras humaines parcourues du long frisson de la vie, semées de bavardages incessants, traversées du tranchant du doute, cernées de paroles d’ennui. L’instant bleu sera devenu le moment blanc ou bien gris ou encore noir selon l’état d’âme qui l’habitera. L’instant bleu, pour autant n’aura pas été oblitéré, il sera en attente d’un advenir, là au début du jour, à la lisière de la nuit quand les choses ressourcées par le périple nocturne se disposeront à être dans la pureté et l’innocence, le plaisir du surgissement sur le plateau libre du monde. L’instant bleu, surtout, sera cette parole inaperçue, ce geste invisible, ce regard portant au loin en direction d’un songe inaltérable car jamais l’on n’oublie le rare, le signifiant, le dévoilé. L’être des choses mis à nu est une telle amplitude de l’âme qu’il plane longuement au-dessus des existants qui l’ont éprouvé, attendant de sa prochaine manifestation qu’elle soit pur ravissement.

   L’heure est levée maintenant qui porte tout ce qui est dans l’orbe d’une vision claire. Le doute s’est effacé qui maintenait unis ciel, terre, nuages, hommes attentifs. Avant que tout ne bascule dans la dureté de l’heure, on rassemble une dernière fois son habit de loutre autour de son corps et l’on plonge longuement dans cette eau lustrale dont on attend qu’elle nous régénère et nous porte au-delà de nous-mêmes dans un pays si étonnant qu’il ne saurait porter de nom, s’inscrire seulement dans cet instant comme son essence plénière. Au loin glisse un ferry vers la proche Albion. Sur les falaises de craie, sur la courbure des galets quelque part du côté de Brighton sera l’instant bleu. Là où les hommes le chercheront, dans l’intime relation qu’ils auront avec eux-mêmes, d’abord, avec ce qui les interroge ensuite et se révèle être le regard adéquat sur les choses. Il est temps de regarder ! L’instant bleu n’attend pas !

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 06:55
Qu’il y ait de la beauté …

« Apparition »

Photo No 10
Les Hemmes, près de Calais
L'hiver dernier, par grand froid...

Photographie : Alain Beauvois.

Qu’il y ait de la beauté, quelque part dans le monde, cela on le savait depuis que les arbres avaient des feuilles. Cependant, ce qu’on ne savait pas, c’était que la beauté n’était jamais immédiatement accessible, qu’elle ne se dévoilait qu’au prix d’un effort et souvent au détour d’une longue marche. Toujours le réel était là que nous n’avions pas su voir. Toujours il avait été présent, logé dans quelque pli de la conscience, il fallait simplement l’ouvrir. Le réel avec ses facettes colorées, ses angles vifs, ses clignotements en noir et blanc, nous le portions sur notre propre envers, peut-être simplement sous les nervures de notre peau. Nous en savions la rutilance pareille à l’eau claire des fontaines, nous en devinions le murmure que la conque de nos oreilles répercutait à défaut d’en deviner le secret si proche que, sans doute, il ne tarderait guère à fuser, à faire dans l’air sa colonne blanche, ses volutes de cristal. Cela demeurait, cela faisait ses longs courants, ses dérives qui habillaient le zénith de paroles pareilles au chant du poème. Cela arrivait, cela partait, cela s’animait dans le mode d’une chorégraphie, cela initiait une mince cosmologie qui disait aux hommes leur légende, leur présence sur Terre, l’aventure qui zébrait leur ciel des fusées brillantes de la connaissance. C’était sur le point de paraître. C’était presque arrivé. C’était en voie de réalisation.

Dans les villes des hommes, dans les architectures de béton, aux angles des rues, l’air est vif qui pousse le blizzard devant lui. Feuilles tournoyant dans le ciel gris. Papiers qui jouent au cerf-volant. Poussière en trombe et sa chute habille de gris les portes cochères, le seuil des maisons, les vitrines aux angles morts. Il y a si peu de présence. Ici où là, un chat noir longe un caniveau. Ici et là une vague lueur se perdant dans le miroir d’une vitre. Une plainte pareille à un sanglot et les Vivants se terrent dans leurs boîtes d’ennui. Nul ne regarde à la fenêtre. On bourre les poêles, on attise les braises, on balaie de ses doigts de carton le givre collé au jour. Le ciel est si bas avec ses échardes de suie, ses plaies blafardes, ses excoriations sans fin. Rares sont les voitures, rares sont les passants serrés dans leur vêture et l’on dirait de noirs corbeaux semant de leur vol étique les champs dévastés sous l’horizon du doute. Vivre est une telle souffrance qu’on pourrait y renoncer, plier son corps dans une toile d’étoupe et attendre que le gel ait commis son crime glacé. Que l’existence ait replié ses membranes de mica et que la mort s’ensuive avec ses dents outrancières. On est si proche du désespoir. On est si alloué au registre étroit d’une disparition.

« Apparition », voici que ce qu’on n’attendait plus surgit enfin. Epiphanie soudaine de la joie, combustion de l’âme livrée à la verticale beauté, élévation du langage à la cimaise de l’être. On a longuement marché et les villes, au loin, ne sont plus que de pures illusions, des fumées se consumant sur des ruines de braise, des gravats que la nuit, bientôt, emportera dans ses voiles souples, au creux de ses rémiges. Plus rien n’existe, plus rien ne fait sens au sortir de la plaine d’herbe courue par le vent, au sommet des falaises brunes où crépitent les étoiles de lumière. Immensité de l’horizon infini, livré d’un seul élan. Pourrait-on avoir meilleure idée de ce qu’un absolu serait, si d’aventure, nous pouvions en réaliser l’esquisse ? Voici ce qui est et envahit notre menhir de chair à la vitesse des marées. Ciel sans limite qui porte au loin sa courbure d’ébène, les oiseaux s’y perdent et leurs cris sont des sémaphores d’un bonheur immédiat et leur vol la perfection du cercle refermé sui lui-même, ivre de sa propre giration. On est là, au sommet du monde, on est là avec l’intime conscience d’y être, d’assister au sublime, à la révélation. Tout se déploie, tout se destine à tout avec le souple enclin des évidences. On est soi-même au centre de l’événement, on saisit dans le creux de ses mains d’argile le soleil voilé qui fait son œil lointain parmi les théories de nuages, on flotte sur le bassin d’eau claire, on glisse sur ses courants pareils aux ondulations d’un mystérieux animal. L’eau est une rumeur, un long crépitement, confluence d’infinis ruisselets qui parcourent la tache d’obsidienne, la semant de vibrations, l’habillant de phosphènes, imprimant à sa surface quantité d’hiéroglyphes, de signes qui disent la nécessité de s’interroger sur soi, sur le monde, sur les choses qui viennent à nous dans la splendeur.

Il y a tant de signification, soudain, à être là, entouré de solitude alors que la mer appelle, que le ciel glisse sous les rayons de clarté, qu’au loin la courbure de la Terre devient apparente, espace de vérité sur lequel bâtir l’espoir de devenir dans la justesse du chemin, dans l’exactitude du parcours qui va au-devant de nous et se dévoile comme notre respiration intime, le sillage que l’on trace dans l’exister, le canevas des projets que l’on dispose devant soi. On inspire et le monde inspire. On voit et le monde voit. On bouge et le monde bouge. Comme si le fait d’être en harmonie, de vivre en osmose, nous dilatait à la mesure de ce qui est inconcevable, à savoir notre disposition à habiller la vêture du monde, à en initier les mouvements. Je suis ce qu’est le monde. Le monde est ce que je suis. Disposition en chiasme d’un souffle par lequel je prends conscience de ma force de sujet pensant-existant alors que tout ne se révèle qu’à l’aune de ma propre subjectivité, des harmoniques de mes sensations, du clavier de mes perceptions. Si la vastitude, d’un seul coup, se présente à ma conscience comme la seule réalité envisageable, c’est parce que j’en éprouve en moi, dans mon for intérieur, au creux de mon silence, dans la syntaxe de ma propre chair les lentes ondulations, la subtile marée. Regardant la mer qui se laisse voir, je suis à la fois, d’un seul mouvement de ma pensée, elle qui flotte et frémit sous le vent du ciel, moi qui éprouve jusqu’en la moelle de mes os, au sein blanc de mon ossuaire lueur, la dimension advenante des choses. Il y a être commun, participation, flux du ressac de l’autre en celui que je suis, progression de la vague de mon regard qui éclaire et reprend en son sein ce qui s’y est disposé dans le luxe de la vision. Là où le monde brille, je brille aussi. Là où le monde est terne, fade, je perds ma consistance de vivant, je marche à tâtons comme l’égaré parmi le dédale du labyrinthe, j’avance tel l’hémiplégique, privé de son équilibre. Eviter la douleur, c’est ceci, vivre les yeux ouverts, en lucidité, voyant le mal, voyant le bien, y portant un commun intérêt. Car l’un ne serait sans l’autre. Mais à bien regarder, c’est la vérité qui fait signe et débusque sous la laideur les ferments de la beauté. La pomme gisant au sol, tachée, parcourue de tavelures, en proie au pourrissement n’est pas seulement ceci qu’elle est, ici et maintenant. En elle, la germination, l’efflorescence originaire, le dépliement de la corolle, la graine du fruit naissant, la plénitude de la saveur confiée au palais du goûteur. La corruption dissimule toujours son contraire qui est épanouissement, croissance, atteinte de la révélation dans la lumière du zénith.

Mais il est temps, maintenant, après avoir regardé jusqu’au vertige l’image de ce qui a été nommé, à juste titre « Apparition », de redescendre en direction du domaine des hommes, de percer l’opercule qui les dissimule à nos yeux. Oui, les hommes sont encore dans les cubes de leurs appartements, les mains près du rougeoiement des fourneaux, les yeux dans le vague alors que les lames d’air disent la rigueur hivernale, disent aussi la nécessité pour les hommes d’en confectionner l’antidote, cette flamme qui les rassure en même temps qu’elle les régénère. Regarder la flamme est comme regarder le paysage sublime, pure fascination, oubli du tragique, biffure provisoire de la pente existentielle, de la démesure qu’est toute temporalité. Equivalence des deux démarches, même finalité : allumer un feu dans le fourneau, allumer une clarté l’espace d’un regard sur la beauté toujours présente. Il n’y a pas d’autre issue que celle qui consiste, à partir de soi, en direction de ce qui n’est pas soi, d’ouvrir un monde, de le considérer comme une possibilité, pour nous, de nous y retrouver avec notre être propre. Seule la beauté est capable de ceci : porter le sentiment à l’incandescence de la joie. De la joie qui rayonne et porte le pas léger en direction de l’eau, de la terre, du feu, de l’air, enfin de ces éléments qui nous traversent, tout comme notre sang ou notre lymphe et tissent en nous l’étendue de ce que nous sommes, des hommes en attente d’être comblés.

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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 14:20
Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Ce que le regard veut, nous ne le savons pas. La vision est un luxe, la vision est une majesté. Nous vivons dedans et ne le savons pas. Les choses, nous passons à côté. Les choses nous interpellent de leur voix discrète mais nous n’entendons pas. Ce qui veut dire : nos yeux demeurent voilés, nos yeux sont recouverts d’une couche cornée sur laquelle les images dérapent constamment, ricochent et s’évanouissent dans l’irréel, l’inaperçu, le mutique, le dense, le compact, l’impénétrable. Ce qui voudrait faire effraction en direction d’une connaissance sûre, nous nous en détournons. Les choses s’absentent de nous en même temps que nous nous éloignons d’elles. Nous nous demandons pourquoi, rarement, nous occultons la question parce qu’elle serait trop lourde de sens. Le Réel, ce qui est vrai, ce qui affirme la beauté, nous ne voulons pas en supporter la vive brûlure. Car regarder est un tel prodige qu’il faut se hausser sur la pointe des pieds et voir longuement, sans ciller, cela même qui s’adresse à nous dans la simplicité.

Car ce qui, toujours, est à voir, demeure dans l’enceinte des choses immédiatement perceptibles, dans la faille ouverte de l’heure, dans la flaque mobile de la nuit, l’arête du trottoir de ciment, l’angle de la fenêtre, l’épi de faîtage, le rythme des cheminées que la proue de la mansarde dissimule afin de la mieux révéler. C’est une grande douleur de voir. C’est une encore plus grande douleur de ne voir que l’écume, le brillant, la fumée, la brume et de ne point voir le rivage, l’atténué, la braise et la cendre, le fil de l’eau sous la neige bleue du jour. Il y a tant à voir et l’instant est si bref qui dissimule à nos pupilles ce qui, dans le monde, parle la langue de la joie. Mais regardons ces images, écoutons leur parole. Car les images parlent, mais souvent à mots couverts et demeurent dans le corridor, tel un clair-obscur, une nature morte par exemple, et brillent sur le revers des choses. Brillent, oui, brillent d’un sens que nous retenons par devers nous en feignant de les avoir regardées avec l’exactitude qu’il convient, alors que nous n’étions occupés qu’à nous regarder nous-mêmes, dans le portait sur le lisse du papier, dans le paysage au couchant, dans la bluette d’une esthétique flatteuse.

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Mais regardons. Blanche est la façade qui surgit en plein ciel, ciel noir jouant sa partition en mode dialectique dans la pure verticalité d’un apparaître, dans la violente confrontation des tons. Façade déployant sa propre vérité à l’aune du contraste qui l’anime et la porte de l’intérieur de ce qu’elle est, à savoir la demeure abritante de l’homme, vers ce qu’elle n’est pas, l’ouverture à un illimité, à un espace cosmique dont elle pourrait subir l’assaut. Tel est le vide qui habite le monde qu’il pourrait anéantir tout ce qui vient à son encontre d’un simple jet de lumière. A scruter l’image, éprouvons-nous quelque effroi, quelque sentiment qui nous diraient la finitude immédiate, la précipitation dans l’abîme, le retour à la matrice du néant ? Certes pas, c’est de l’exact contraire dont il est question. Réassurance narcissique à seulement prendre acte de ces quatre fenêtres décalées, de la projection du pignon de l’immeuble contigu, de la silhouette de la cheminée pareille à une ombre chinoise, tout ceci dans une manière d’enveloppement comme si une certitude devait résulter de notre acte de préhension : être bien dans cela qui nous fait face, que nous contemplons, qui, en même temps nous fascine. Oui, fascination que le pouvoir de cette photographie. Fascination dans son acception étymologique « d’enchantement, de charme ». La regarder est y demeurer. Et demeurer où donc, si ce n’est, à la fois dans la demeure de l’image, laquelle nous installe dans la présence d’un savoir clair à son sujet, à la fois dans la demeure de l’homme en tant qu’habitant la maison du monde.

Si cette image est forte, et c’est bien ce que nous éprouvons, c’est pour la simple raison que son architecture est celle d’une vérité. Rien ne s’y imprime à titre d’artefact, rien n’y paraît qui ferait signe vers une inutile cosmétique, une diversion, une digression. Les plans y sont ordonnés avec rigueur, le lexique y est identique à celui d’un énoncé géométrique, épuré, à la limite de l’abstraction, l’économie de moyens frôle une « heureuse austérité ». Oui, l’oxymore est voulu qui dit la nécessité du simple afin que le complexe soit connu. Oui, le simple nous l’apercevons dans le côté formel dépouillé, le complexe dans le vertige des questions qui s’ouvrent à même le fond sous-jacent. Merveilleuse posture de la condition humaine progressant sur le fil étroit du funambule, avec le risque de la chute, avec celui de l’élévation. Car évoquer l’habiter de l’homme sur Terre, depuis la lointaine grotte jusqu’à la mansarde contemporaine, c’est questionner sur la vie, sur la mort, sur l’exister qui en réalise le grand écart. Belle image qui soutient cette tension et nous la livre au péril de l’indigence. C’est le luxe de toute vérité de ne s’enquérir que du moindre et de l’inaperçu. Sans cesse est la nécessité de gommer, de supprimer les ombres illusoires, de réduire les aspérités. A cette seule condition quelque chose se livre au regard dans l’éclair du rationnel. A cette seule condition répond la clarté du jugement, l’exactitude du regard. Assurément nous voulons voir !

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 09:09
Conscience lumineuse d’être-au-monde.

Photographie : Sophie Rousseau.

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on sait que l’on n’ira pas plus loin, qu’en quelque sorte le voyage est fini. Peut-on dépasser la plénitude ? Peut-on aller au-delà d’une explication profonde avec ce qui nous fait face, retourner parmi les hommes et rêver d’une plus entière communion avec ce qui s’est ouvert dans la révélation ? Peut-on avoir connu l’intime du soi et vouloir encore transcender l’expérience afin d’habiter plus loin que l’événement, de connaître encore plus avant ?

On a beaucoup marché sur la croûte de la Terre, on a dépassé les habitations des humains, les derniers sur ce sol du non-retour, on a vu les fumées grises des cheminées se dissoudre dans la cendre du ciel. On a vu le vol courbe des oiseaux célestes, leurs voilures blanches pliées contre la vitre opaque du ciel, leurs rémiges balayant la glaise souple des nuages. On a vu les roches noires plonger dans l’eau des abysses, s’y perdre dans le mystère du jour ou bien de la nuit. Car l’on ne sait plus très bien sur quel versant l’on se situe, quelle position l’on occupe sur le balancement du nycthémère. Tout est si confondu dans une même harmonie. Et puis qu’importent le soleil de minuit, la Lune faisant son mystérieux gonflement dans le ciel laiteux qu’une encre traverse de sa décision souveraine ? Est-il utile d’établir des distinctions, de dire l’ombre et la clarté, le noir et le blanc, le continu et le discontinu ? Est-il utile de jouer au jeu des catégories et de scinder le réel en ce qu’il n’est jamais, à savoir une partition de l’être ?

On est là, sur la plus haute colline du savoir, dans la plus grande des solitudes qui se puisse imaginer. Les autres sont loin qui vaquent à leurs occupations, leurs yeux rivés sur la tâche à accomplir, le destin à faire avancer dans le créneau étroit des heures. Alors l’hébétude est grande qui saisit les hommes et leurs yeux sont hagards, infiniment dilatés sur l’effroi de vivre toujours, d’exister parfois. Et leurs mains griffent l’ouate de l’air et tissent d’infinies théories d’irrésolutions. C’est comme d’avancer dans un labyrinthe de verre aux mille reflets et de n’en jamais trouver l’issue. La peur gangrène le ventre et les membres sont roides de ne pouvoir agripper le réel qui, constamment, est en fuite. Dans les maisons de carton, dans les cannelures des rues, dans les boyaux où glisse le mufle stupide de trains aveugles, la communauté des cloportes fait du surplace, croyant avancer vers la félicité, le repos éternel et le langage lénifiant du bonheur fait entendre sa petite comptine de finitude et la locomotion fait ses minuscules entrechats auxquels seule la mort mettra un terme puisqu’il en est ainsi de l’humaine condition.

On est là, face à l’immensité, dans la simplicité d’être et de connaître. L’horizon est sans limite, tendu jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au chant multiple des étoiles. Le ciel est si vaste qu’il se perd quelque part dans l’éther impalpable avec son ébruitement de source. Les roches de lave noire coulent sans peine jusqu’au socle de la Terre, seulement éclairées par les yeux aveugles des baudroies et les fouets lumineux des poulpes géants. L’eau est gonflée de lumière, ruisselante de clarté, semblable à un ruban d’or faisant, à l’infini, sa broderie invisible. Tout est si immensément étendu, posé là devant le globe phosphorescent des yeux. Il n’y a plus de frontières, de distinction entre soi et le monde, entre le monde et soi. Une seule respiration ample, une unique chorégraphie, un étonnant pas de deux dans le glissement ininterrompu des choses. Plus besoin de théories ni de mécanique positive pour poser l’équation de vivre, pour bâtir les murs d’une lourde et encombrante cosmogonie. Tout coule de source, tout va de soi vers l’avant dans le flux de l’immédiateté, de la spontanéité.

C’est comme une inversion du temps, une rétroversion de l’espace, tout remontant jusqu’à l’origine, aux paroles fondatrices de l’être. Jusqu’ici, le temps, nous en faisions un mécanisme séparé de notre propre réalité, un empilement de rouages complexes dont on ne pouvait saisir le sens logique, la mathématique rigoureuse. Mais voilà que le temps et nous = le même. Nous étions un sablier faisant couler vers l’aval les grains de silice de son existence et voici que nous sommes devenus clepsydre, mais clepsydre inversée aspirant le fluide aquatique, en confiant le beau reflux aux heures primitives qui furent le berceau de notre naissance et bien au-delà encore, jusqu’à ce mince filament qui se perd dans la poésie initiale, dans le commencement de la parole. Le temps, c’est nous. Nous pensons le temps et, aussitôt, il se temporalise, c'est-à-dire qu’il prend sens et réalise la seule effectuation qui soit, celle de nous livrer une partie du mystère de figurer, ici, dans cette durée qui nous est octroyée dont l’instant est l’éclair qui illumine l’ensemble de notre parcours.

L’espace, cet insaisissable qui fuit au-devant de nous à mesure que nous avançons et semble toujours se reconstituer de nouveaux sites conquis dans l’aire infinie de la nature, l’espace c’est nous, c’est seulement nous qui projetons notre vision dans les contrées qui nous visitent et nous disent notre être, la quadrature que nous occupons dans la complexité du monde. Nous regardons l’espace et voici qu’il s’espacifie, qu’il se met à nous parler et à entrer avec nous dans le mode d’une familiarité. Nous regardons le monde et voici qu’il se mondifie, nous traverse à mesure que nous le traversons. Nous participons au monde et participons de lui comme l’arbre s’enracine dans le sol et s’élève à partir de son socle dans l’éther qu’il s’approprie comme sa réalité la plus vraisemblable.

Nous regardons le monde et sommes, de la même façon, regardés par lui. A la fois voyants et vus dans ce double mouvement qui nous porte en direction des choses et qui porte les choses en direction de ce que nous sommes. Notre relation à l’être-du-monde est de nature dialogique, nous sommes en présence de ce qui n’est pas nous, de la même manière que l’altérité - les autres, les choses, les objets à connaître -, vient à notre encontre dans la plus pure évidence qui soit. Ce ciel chargé de nuages, cette lumière céleste qui filtre au travers, le dôme brillant de l’eau, la meute noire des rochers ne surgissent pas d’eux-mêmes par la décision d’une pure autarcie, par la volonté de quelque absolu. Les visant de l’intérieur de ma conscience, c’est moi qui les fais paraître et les porte au jour de la connaissance. Je ne suis moi, dans cet instant de l’émerveillement contemplatif, qu’en raison de celui que je suis qui regarde le monde et l’installe dans sa parution. Nous avons partie liée avec le monde comme le monde s’accorde à nous dans la plus pure des réalités qui soit. Plutôt que nous ne connaissons le monde, nous « co-naissons » avec lui dans le même mouvement apparitionnel qui le fait être dans le même empan qui me révèle à moi-même. C’est cela le miracle de la vision, le prodige d’être-le-là qui fait droit aux phénomènes alors que ces derniers, les phénomènes, nous installent dans notre être et nous y maintiennent afin que nous en prenions acte. C’est cela exister, se tenir en-dehors du néant et assurer cette transcendance le temps qui nous est alloué par notre propre destin. Regarder les choses, toutes les choses, mais aussi bien ce paysage, c’est faire siens, depuis la dimension prodigieuse de la conscience, aussi bien ce ciel en s’y dissolvant, aussi bien cette eau en s’y immergeant, aussi bien ce rocher en plongeant dans la mémoire de sa lave. Que serions-nous si nous n’étions atteints de ce principe de luminescence, d’irradiation qui révèle le monde dans sa plénitude ? Que serions-nous sauf ce statique immanent disparaissant à même les choses dans la densité de leur incompréhension, cette dernière entraînant la nôtre par simple effet d’analogie ?

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on repart avec, en soi, l’expérience d’un avoir-vu, d’un avoir-su qui nous métamorphose en notre fond. Nous étions arrivés avec notre peau de saurien primitif, avec nos écailles qui ralentissaient notre marche et dissimulaient à nos yeux la beauté du monde. Le paysage sublime a réalisé, en nous, le « frémissement du passage », tel le rite du même nom au cours duquel l’adolescent accède à la société des adultes qui l’initie à ses secrets. L’exuvie a eu lieu. Nous repartons et laissons, derrière nous, cette inutile et encombrante guenille, témoin d’un temps de régression et de fermeture. Notre peau est neuve, rutilante, prête à accueillir la pluie de phosphènes de la connaissance. Plus jamais nous ne regarderons comme avant. En bas, dans la vallée, dans les plis ombreux de la ville, dans les corridors des rues sont les lents mouvements, les reptations mondaines qui font la marche lourde des hommes. Nous leur dirons la nécessité d’un regard juste, d’une marche accomplie en direction de ce qu’il y a à voir, à connaître. Ensuite nous regagnerons notre couche avec les yeux rivés aux étoiles. Nous ne saurons plus vraiment quelles sont nos limites, où nous commençons, où s’arrête l’univers, s’il s’arrête jamais. Notre sommeil sera un rêve éveillé. Le monde, nous le tiendrons entre nos mains éblouies et nos yeux seront brillants comme des constellations. La seule façon d’être-au-monde !

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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 08:01
« J’échappe comme un animal en cage ».

"J’échappe comme un animal en cage"

Encre et tempera 120x85

Nuit du 27 Avril 2015

JM-Musial

***

"J’échappe comme un animal en cage"

  Partout sont les signes de la peur, partout sont les fosses vipérines et les goules hantent les cimetières de leurs dents-yatagan. Et la nuit fait ses gerbes d’étoiles qui moissonnent les têtes. Mais réveillez-vous donc, homme de peu d’inquiétude, mais ouvrez donc l’orifice de votre cochlée et enfoncez dans le limaçon labyrinthique le cri de l’hyène à l’échine basse, le hurlement du loup aux canines d’acier, la déchirure de la terre sous la poussée tellurique. Mais dilatez vos yeux jusqu’à la mydriase afin que la vérité blanche, éblouissante, inonde votre cortex, que le chiasma de vos yeux éclate sous les coups de silex du jour. Car le jour est là auquel vous n’échapperez pas. Vous vous étiez dissimulé dans la gangue épaisse, dans la nuit bitumeuse pensant vous exonérer de vivre mais le réel vous a rattrapé et ses dents de vampire vous broieront jusqu’à vous réduire au silence. A l’incongruité du ver se comparant à l’étoile.

"J’échappe comme un animal en cage"

  Oui, vous l’entendez la petite antienne, "J’échappe comme un animal en cage", qui fait ses vrilles coruscantes un pouce au-dessus de votre fontanelle, cette fente jamais refermée, cet abîme vacant qui vous rappelle dans l’en-deçà du temps, vous invite à la rétrocession afin de vous faire passer par la trappe du Néant, ce Néant qui vous conduisit sur les fonts baptismaux de l’exister mais possède le pouvoir de vous confronter à nouveau à votre propre nullité. Originelle. Sans doute définitive. Vous êtes en sursis, cela vous le savez mais feignez de vivre dans l’insouciance et abusez du peyotl afin qu’il vous libère des mâchoires mécaniques du monde. Mais vous n’échappez à rien, surtout pas à vous-même. Vous êtes si inconséquent, si imbu de votre propre forme humaine que vous ne percevez même plus, dans le menhir de votre corps, la densité de la pierre, dans la complexité de votre anatomie, la sauvagerie de l’animal. Et la chansonnette que vous croyez être une pure profération venue de nulle part, eh bien c’est vous et vous seul qui en êtes l’émetteur. Et comment pourrait-il en être autrement ? Vous êtes SEUL sur Terre et les autres vous les avez hallucinés, pensant qu’ils vous tireraient d’embarras, que votre déréliction serait un simple colifichet, que votre état mortel ne figurerait plus qu’à titre de plaisanterie.

"J’échappe comme un animal en cage"

  Mais regardez donc cette feuille sur laquelle vous vous débattez avec la plus pitoyable des pantomimes qui soit. Mais, voyez-vous, vous n’êtes même pas arrivé à un état de complétude dont vous auriez pu tirer, sinon quelque vanité, du moins la fierté d’être au monde et d’y faire quelques minuscules entrechats avant que de vous absenter du praticable qui vous y accueillit l’espace d’un balbutiement. Ô combien votre perception de vous-même doit être souffrance abrupte ! Tragédie ne trouvant jamais sa propre résolution. Votre épiphanie, celle qui est censée vous porter au-devant de vous afin de témoigner de votre présence, voici qu’elle se voile avant même que de s’être montrée sous une forme compréhensible. On vous eût souhaité un visage rayonnant, ordonnateur de plénitude. Celui-ci est absence et invisibilité. Vous êtes, au sens premier de l’expression, un être « dé-figuré », soit celui privé de toute apparition dans l’ordre des choses. Et votre singulière partition, un membre par-ci, un autre par-là, pareil à un territoire éclaté dans une vision archipélagique, identique à un peuple éparpillé sous la poussée d’une étrange diaspora. La schize, la division, sont les seules formes par lesquelles vous donnez le change et demeurez en dette de vous-même.

  « J’échappe », mais à quoi donc échappez-vous, vous qui êtes englué dans le réseau dense de la feuille sans pouvoir prétendre en sortir à l’aune de quelque possible humain ? « Comme un animal », oui, ce serait là une des seules assertions recevables, cependant l’animal, fût-il élémentaire possède un corps constitué, un terrier où habiter, une proie à saisir à partir du bond qu’il possède toujours comme sa propre nature. « En cage », oui, il était nécessaire d’arriver au terme de votre proposition afin que quelque chose émergeât à la manière d’une connaissance objective de votre monde étrange. Certes vous êtes un « encagé » et ceci détermine votre essence humaine. La Moïra, le cruel Destin, ceci qui vous porte au monde vous a fait basculer cul par-dessus tête dans les fosses carolines de l’impossibilité d’être autrement qu’à l’aune d’une aliénation. Et pourtant nous vous aimons tel que vous êtes, fragile, en partage, nul et non avenu. Vous êtes si beau dans cette recherche de vous qui vous accomplit et vous enjoint de paraître fût-ce au prix d’une étrange finitude. Est-ce cela, la finitude, être en-arrière de soi avant même le premier bond, être hors-de-soi après que le dernier aura sonné le glas ?

  Mais assez joué, maintenant. Assez déliré sur votre état si miséreux qu’on le croirait une simple pantomime jouée devant les enfants médusés que nous sommes. Ce qu’il faut dire, c’est ceci : l’art n’est que la mise en musique de la tragédie humaine - la vôtre, la mienne -, et la question qu’elle pose afin de nous amener à notre propre présence. S’il s’agissait du contraire, à savoir l’élévation et le maintien d’un esthétique heureuse faisant l’économie des fondements essentiels de l’humain, alors n’auraient eu lieu d’être ni « Les tournesols » de Van Gogh, ni « L’énigme d’un jour » de De Chirico, pas plus que « Femme nue couchée et tête » que Picasso retoucha encore la veille de sa mort, œuvre dans laquelle se lit, avec une nette évidence, la clôture d’une vie en même temps que le drame humain qui l’alimente en son essence. Aucun artiste ne saurait s’exonérer de cette dimension métaphysique qui, toujours, traverse l’œuvre mais n’est apparente qu’à ceux qui en cherchent la trace. Sans doute pour bien percevoir cette climatique spéciale de l’art traversé de métaphysique de part en part, faut-il se reporter à la vision de Nietzsche le concernant. L’œuvre, si elle est réalisée dans l’authenticité, loin d’être divertissement ou activité empreinte d’hédonisme est la forme idéale par laquelle l’homme s’approprie son destin en le questionnant jusqu’en ses fondements ultimes. Plus qu’une froide analyse conceptuelle, l’art est ce qui nous met en présence de nos propres angoisses, de notre incomplétude foncière, de la finitude qui en est l’accomplissement.

  "J’échappe comme un animal en cage" en est la subtile antienne, laquelle dit en éclaboussures d’encre, en ébauches corporelles identiques à de rapides lavis, en une géologie primitive traversée de failles diverses et d’illisibilités récurrentes, la difficulté d’être, sinon l’impossibilité. Il nous faut nous contenter d’exister ou peut-être même simplement de vivre « comme un animal en cage » ! Et nous crions d’effroi, tout comme le personnage en forme de Néant d’Edward Munch, qui n’est jamais que notre alter ego, celui par qui nous apparaissons au monde, attendant de tirer notre révérence. Chapeau, l’Artiste !

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 08:36
« Noir outremer ».

« Noir outremer ».

Œuvre : Céline Guiberteau.

Regardant une œuvre, toute œuvre, nous ne sommes nullement dans une virginité de la vision qui la poserait devant nous, l’œuvre, comme la certitude qu’elle est. Nous ne sommes pas une outre vide que l’artiste emplirait à loisir du bout de son pinceau. Nous venons de loin et, afin de poursuivre la métaphore, le récipient dont nous élevons la figure s’est émaillé, au fil du temps, de quantités de percepts, d’affects, de concepts qui font, de leur synthèse, la fibre vive de notre exister. Regardant cet océan de noir de fumée et de blanc de titane, c’est certes de l’océan dont il s’agit, mais bien plutôt de notre océan, celui que nous portons au pli de notre conscience. La nôtre d’abord, celle du monde ensuite. Car il ne saurait y avoir de séparation, de ligne de partage fixant à l’adret les flots tumultueux des mers ; de l’autre, à l’ubac, le mince ruissellement que nous faisons au cours de notre parution mondaine. Le vaste océan nous traverse, tout comme nous le traversons. Il est notre fluide intérieur ; nous sommes sa brume et le mouvement de son flux.

L’océan, cet élément qui nous dépasse du haut de sa royauté, à l’entendre seulement nommer et nous le possédons du-dedans de ce qu’il est, à savoir comme une parcelle du territoire que nous offrons à tout ce qui fourmille et s’anime sur la contrée de la Terre. Classique référence, truisme même que d’énoncer notre propre participation au Grand Tout, perspective du microcosme se fondant et jouant en écho avec le macrocosme, cet universel qui nous fait résonner en tant que singuliers. Car, si les marées et les flux sont multiples, si l’équinoxe les porte à l’amplitude, si la fonte des glaciers-rois les exténue, c’est, à chaque fois, d’un unique dont il s’agit. Unique veut dire, ici, que nul espace ne rétrocède vers l’origine, que nulle temporalité ne s’annule dans une marche à rebours l’installant, à nouveau, sur quelques fonts baptismaux que ce soit. Cette vague que je vois, là, faisant ses gerbes d’écume et ses myriades de bulles parmi le peuple des galets, jamais elle ne trouvera à se ressourcer à la pureté de l’instant. A peine s’est-elle levée, à peine a-t-elle assemblé en elle la puissance fondatrice de l’eau qu’elle est en perte d’elle-même, manière d’affliction que seule une activité de réminiscence portera à la résurrection, soit à se reconnaître elle-même comme ayant eu lieu.

L’océan que nous visons ici, auquel nous accordons quelque coefficient de réalité - il y a toujours dans l’activité humaine, fût-elle artistique, un fond de « mimêsis », d’imitation de la Nature, de référence à une concrétude -, l’océan donc surgit de la toile comme cette nécessité qu’il est, cette parole disant le monde en termes de rythme et de masse, en lexique de vie puisqu’à défaut de sa présence nous ne disserterions pas sur son essence, sur son étendue plénière. Cet océan nous le faisons nôtre, nous le confions à notre sensibilité, à notre imaginaire, à la complexité de notre entendement. Dès lors il ne dépend plus de nous que nous en possédions les clés afin que, maîtres de lui, nous l’agrémentions à notre guise. Tout métabolisme - rencontre d’une œuvre et d’une conscience - s’instaure de lui-même dans la mystérieuse alchimie qu’il délivre à notre insu. Cet océan que, depuis notre première rencontre, nous ne cessons de phagocyter et de porter en nous a progressé à bas bruit, avec ses marées insoupçonnées et ses retraits soudains, avec l’eau lourde de ses abysses et ses dômes de cristal. Qu’en est-il de cette eau primitive que notre âme d’enfant surprit, un jour lointain, derrière l’épaule blonde de la dune avec sa théorie de flots verts et ses franges rayonnant jusqu’à l’horizon du monde ? Pourrions-nous le reconnaître en quelque façon dans la toile dont l’artiste nous fait l’offrande comme partie intégrante de ce qu’elle est, un témoin d’un vécu en rencontrant quantité d’autres ? C’est au confluent de la vision du créateur et de la conscience qui en prend acte que la vraie chose a lieu.

C’est à cette fin que nous disons le titre en modes multiples. L’océan est ce « noir outremer » que l’œuvre porte à sa parution dans une vision singulière du réel. Il est aussi cet « outre-noir » dont nous parle le peintre Soulages en tant que dépassement du réel en direction de cet invisible qu’il est aussi mais que nos yeux inféconds ont du mal à saisir. Enfin, il est notre courbure personnelle à la face de l’événement qu’il suscite et dont nous sommes les porteurs. Parfois l’eau de nos yeux en est-elle le témoignage le plus patent, cette eau salée pareille à Tiamat, cette mère de la mythologie sumérienne dont nous sommes les rejetons insouciants et oublieux alors qu’elle est notre génitrice et la donatrice de vie de tout ce qui, sur Terre, se manifeste. Peut-être n’est-ce que cela, ce réel qui nous cloue à la planche d’entomologiste de l’exister, une simple visée que nous réaménageons constamment, dont nous perdons la trace dans les mailles complexes de la vie. Nous n’en savons plus le chemin. Peut-être que cela !

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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 08:00
Polyrythmique de l’encre.

« Encre de Chine. »

Œuvre : Sophie Rousseau.

Se confronter à l’œuvre, c’est toujours se confronter à soi. Il existe, au début, l’instauration d’un « pólemos » entre le regardant et ce qui est regardé. Autrement dit d’un combat, d’une tension, d’un affrontement dont devront sortir aussi bien l’œuvre que l’âme de son vis-à-vis. Deux mondes dont il faut assurer l’existence en les installant dans une mutuelle rhétorique. Indispensable que s’établisse un échange à partir duquel être sans ambiguïté. L’œuvre parlant à l’homme. L’homme s’adressant à l’œuvre. Nous visons l’encre et nous sommes déstabilisés. Dans un premier jet de la vision, c’est d’un fourmillement indistinct dont nous sommes les témoins. Une manière d’Ultima Thulé, de territoire à découvrir qui préexistait à notre prise de conscience mais se présentait dans le genre d’une terre vierge. De notre regard, d’abord. De notre compréhension ensuite et de notre explication à son sujet.

Depuis l’aire de notre corps, ce cosmos disposant de ses propres lois d’organisation, de sa quadrature existentielle, nous observons cela même qui se dévoile comme chaos. Nous sommes submergés. Nous voyons l’encre et cherchons immédiatement des points d’appui. De quoi s’agit-il effectivement puisque, en effet, ce spectacle de l’œuvre nous est inhabituel ? Pourrions-nous rapprocher ces singulières taches de quelque chose que nous connaissons ? D’un paysage par exemple. Et si notre hypothèse est fondée, de quel paysage s’agit-il ? De sombres cumulus faisant, dans le ciel, leurs ombres denses ? Ou bien, ne serait-ce pas l’image de l’océan, ses vagues hauturières, ses éboulements blancs à la limite de la plage ? Nous ne sommes réduits qu’à des conjectures et ne sommes assurés de rien puisque tout semble en fuite à mesure que nos perceptions progressent dans l’ordre d’une possible connaissance. Mais avons-nous au moins cheminé correctement afin de savoir ? Nos prémisses établies sur les lois de la représentation - un sujet observant un objet -, étaient-elles à même de nous délivrer une perspective sémantique avec laquelle bâtir un projet permettant de se saisir de l’œuvre d’une façon adéquate ? Aucune certitude à ce sujet.

Alors il nous faut inverser les lois mêmes qui nous conduisent au-devant de l’œuvre. Nous attachant à la seule perception, nous commettons l’erreur fondamentale de confondre signe et forme. De ces taches, en réalité, nous n’avons perçu que des signes, c'est-à-dire des lexiques intentionnels que l’artiste nous aurait adressés afin que nous prenions acte de sa vision du monde. Alors qu’il était nécessaire de ne discerner que formes sur formes, ces propositions plastiques accomplissant leur propre destin du-dedans même de ce qu’elles sont, à savoir des rythmes et des tensions, des éclatements et des retraits, des dialectiques abruptes, des harmoniques sans fin, des ouvertures et des cèlements. C’est de l’intérieur même de ces apparitions, de ces phénomènes que l’œuvre surgit comme son propre déploiement, sa puissance d’ouvrir un monde. Elle agit comme une simple intonation, comme une voix faisant s’élever un chant polyphonique, comme un hymne accordé au balancement du monde.

Polyrythmie. Intensément. Ici, le rythme qui transparaît sous l’encre et l’amène à sa propre profération, c’est, tout simplement, le rythme ontologique de cela même qui vient à notre encontre, le rythme existentiel qui, partout présent, nous traverse de la même manière que nous le traversons. C’est un fluide constant, un libre échange pathique qui fait surgir l’émotion, nous exonérant des forceps du concept, de l’aridité du principe de raison. Entre l’œuvre et nous rien qui sépare, rien qui abolit et pourrait reconduire à l’existence de monades séparées, cloîtrées dans leur autisme. Nous sommes à l’œuvre comme l’œuvre est à nous. Elle diffuse en nous alors que nous nous répandons en elle. C’est, d’abord et avant tout de passage dont il s’agit, de mouvement, de convergence des métabolismes. Nous sommes l’œuvre. L’œuvre est nous. Fusion des rythmes, des grands rythmes universels aussi bien qu’anthropologiques.

Dans la densité de l’encre, dans sa nuit souveraine, ce sont les blancs - le silence, la mutité, le recueil à partir desquels toute parole peut survenir et rayonner -, les blancs, les vides qui font se dilater et exister l’œuvre qui se donne au monde tout comme elle se donne à nous dans un même empan de manifestation. Alors, comment s’étonner de tous ces rythmes fondateurs de l’œuvre ? Ils sont les rythmes du cosmos, les nôtres, ceux des choses qui surgissent entre ciel et terre. Le jeu des blancs et des noirs, c’est le jeu du monde. La dynamique qui tient tout en suspens est la même que celle qui sous-tend la diastole-systole de notre cœur, met en opposition le balancement du nycthémère, le mystérieux clignotement du jour et de la nuit, de l’ombre et de la lumière. Le jeu subtil, c’est celui de l’inspir-expir qui gonfle nos alvéoles et porte témoignage de cet éther qui nous fait tenir debout. Le jeu, c’est notre cheminement sur la route de poussière, laquelle fléchit sous chacun de nos pas, constant martèlement de l’espace qui s’ouvre en temporalité et nous porte au-delà de nous-mêmes vers l’horizon de notre vie.

Par essence, notre vie est ce rythme complexe qui s’allie aux autres rythmes dans la plus belle des signifiances qui soit, celle d’une transcendance à faire s’élever, du blanc au noir, du noir au blanc, afin que le cercle de l’immanence ne se referme sur nous. Que l’encre de l’artiste « représente » - éternelle tentation de la vision métaphorique du monde -, le ciel chargé de nuages ou bien les flots venant de loin à notre rencontre, peu importe. C’est nous qui faisons le chemin, cette errance singulière qui ne se vêt jamais que de cet éternel clignotement entre les valeurs extrêmes de notre perspective humaine, la blanc de la naissance par lequel nous sommes au monde, la noir de la finitude par laquelle nous nous en absentons. Le sens, tout sens est inscrit dans cet intervalle. Nulle part ailleurs.

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 08:53
La face cachée du monde.

« Akt »

Œuvre : Barbara Kroll.

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Toujours l’autre côté du monde nous échappe. Nous marchons dans la clairière et nous ne voyons pas la forêt. Nous longeons l’arbre et la racine gît, inconnue. Nous traçons notre chemin sur le plateau de calcaire et les grottes, sous nos pieds, demeurent un simple mystère, une diversion géologique.

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

L’inconnue rencontrée dans le compartiment d’un train, nous l’observons lire et ses pensées sont une énigme. Notre meilleur ami, nous en connaissons ses rides, ses moindres tics ; son visage nous pourrions en réaliser l’esquisse sans risque de nous tromper et cependant sa vie nous échappe comme l’eau de la source. Notre père dont nous sommes la chair prolongée, dont nous pourrions décrire dans le détail sa façon de se raser, de fumer longuement, de rejeter l’air gris dans les mailles du songe, qu’en savons-nous en définitive, à part deux ou trois lignes apparentes ? Sommes-nous en mesure de faire l’inventaire de ses affinités profondes, de disserter sur ses philosophèmes, de faire une thèse sur ce qu’il considère de l’amour, de la guerre, du romantisme ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Bien évidemment, de cette femme, nous pouvons dire la peau sombre tannée comme un cuir, la diaspora de ses cheveux, la finesse des épaules, la courbe harmonieuse de la colonne vertébrale, le surgissement discret du sein, son bouton comme un grain de café ; nous pouvons évoquer le plein lumineux de la hanche, la fuite des jambes à l’extrémité de l’image. Mais beaucoup de choses nous fuient que nous ne percevons que par défaut, dans l’agonie d’une question sans réponse. Le visage, cette épiphanie hautement monstrative, cette effigie de l’humain, cette oriflamme que l’existant porte au-devant de lui comme son essence la plus visible, voici qu’elle est soustraite à notre conscience. Il y a brusque effacement, soudaine incompréhension et nous sommes démunis, nos yeux sont hagards, nos mains vides, notre corps esseulé. Car nous ne pouvons faire se dresser l’arche de l’altérité à demeurer dans cette approximation, à interroger de l’occlus alors que nous souhaiterions un clair décèlement, une ouverture, l’instauration d’un mode dialogique. Parole contre parole.

Cette jeune femme est là, dans une attitude de retrait, sinon de mutisme et nous butons sur l’aire fermée de son anatomie, dans l’impossibilité de faire paraître son être, autrement dit dans l’impossibilité, en écho, de porter le nôtre à la plénitude d’un savoir. Amputation contre amputation. Retrait dans le retrait. Deux ontologies réduites à une réciproque cécité, avec seulement une ombre de vie alors qu’au moins, nous aurions souhaité une existence et au-delà la révélation d’une transcendance. Tout demeure dans la non-profération et ce silence est plus lourd que mille imprécations semant leur vent sur l’aire livide des agoras.

Où le parfait visage avec la courbe du front où se réfugient les belles pensées ? Où les arcs des sourcils pour abriter la fontaine claire des yeux ? Où les battements de cils pareils aux ailes des fragiles insectes ? Où la profondeur des yeux avec, tout au fond, la mince lumière de l’âme ? Où la lame délicate du nez qu’habitent les subtiles fragrances de l’amant, de la fleur, de la résine crépitant sous le soleil de midi ? Où la rubescence des lèvres, leur gonflement sous la poussée d’Eros, l’arc de Cupidon dont le dessin nous poursuit longuement ? Où la bouche qui embrasse et console, la bouche qui distille les mots du poème, déplie les comptines, chante les berceuses, exhume les pépites du langage ? Où la glaçure des joues, leur souple membrane à la densité de soie que dilate le bonheur d’une dégustation simple, le rouge sombre d’une cerise, la pulpe luxueuse d’un abricot ? Où la malice de la langue, sa sortie dans l’intervalle des lèvres pour dire la gourmandise, l’envie et, parfois même, l’appel de la noire luxure ? Où l’anse du menton, son souple balancement qui acquiesce, sa contraction qui réprouve, son ascension pour dire le doute ? Où les oreilles par lesquelles les bruits du monde se logent dans le tourbillon de la cochlée et alors les questions sont en marche jusque dans l’antre de la sublime connaissance ? Où la présence alors que le revers du visage ne semble annoncer que le refuge dans ce qui capitule et se terre ? Où l’émergence du « où » tant la fermeture est patente qui nous ramène à une pré-parution, à une irrésolution avant même notre propre germination ? Où ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Certes, ce modèle demeure un mystère. Mais le plus déroutant d’entre tous, c’est bien notre propre secret, celui qui nous pose à la manière d’une charade dont, jamais, nous ne possèderons le tout, seulement les définitions successives. Seulement quelques hypothèses, jamais la thèse définitive qui assemble les parties et les réalise selon une connaissance satisfaisante. La perception de notre propre corps est fragmentaire, jamais réalisée en totalité. Bien des aires corporelles ne nous seront jamais accessibles, à commencer par notre dos dont nous n’aurons une aperception qu’à l’aune d’un miroir, donc d’une illusion. Alors, comment appréhender ce qu’est notre esprit, le déploiement de notre âme ? Comment, simplement, réaliser l’approche de notre périphérie tellement cette dernière est éloignée du centre qui nous constitue quotidiennement sans que nous puissions prétendre nous placer en orbite en quelque manière que ce soit ?

Cette femme est de dos et nous ne la voyons pas.

Ici, nul doute que le propos de l’artiste soit de nous amener à nous interroger sur notre propre destin. Le propos esthétique agit à la façon d’une antiphrase, laquelle disant une chose, nous montre son exact opposé. Ce modèle vu de dos ne fait pas seulement signe vers une impossibilité de réalisation de la personne humaine. Bien au contraire, dissimulant à nos yeux ce que nous souhaiterions essentiellement voir, à savoir la révélation du visage, il nous convie à nous interroger à son sujet, à poser la question de la présence, à sonder la beauté qui apparaît dès l’instant où nous ouvrons notre vision à ce qui, toujours latent, ne demande jamais qu’à s’actualiser.

Cette femme est de dos et nous la voyons bien mieux que nous ne pourrions le penser. Nous la voyons comme une question qu’elle nous pose et, nécessairement, comme question que nous nous adressons à nous-mêmes en retour. Peut-être n’est-ce que cela exister : entrer dans le carrousel des questions et y demeurer le temps alloué à une prise de conscience. Peut-être !

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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 09:00
Exilée de vous dans le regard de l’autre.

Œuvre : Barbara Kroll.

Longtemps, en vous, vous aviez gardé cette voix intérieure, cette rumeur qui habitait l’avenue de votre corps avec la même persistance qu’ont les eaux à s’étendre dans les larges estuaires avant de regagner la mer. Au début, ce n’étaient que d’infimes clapotis, de courtes vagues, des ondoiements au creux de frais ombrages. Des phosphorescences qui s’éclairaient à l’entour de votre peau. On aurait pu croire à une aura, à une étrange vibration de votre âme que votre chair ne pouvait plus contenir et qui faisait ses clartés à votre périphérie. Sans doute y avait-il de cela. Il est difficile d’enclore son âme dans des limites étroites, surtout si celle-ci, l’âme, est bien disposée à regarder les choses du monde et à les porter au-devant d’elle dans une manière de révélation. Parfois vous disiez le monde dans la discrétion, à l’aune de quelques rapides ellipses, sur la pointe des pieds afin de n’offusquer qui que ce fût. C’était un simple grésillement, la combustion d’une mèche d’amadou et personne n’y prenait garde. Ce n’était rien de plus que le vol du moustique au-dessus du marais. Il suffisait de s’éventer, de fouetter l’air devant l’étrave de son visage et, bientôt, il n’y paraissait plus qu’une fuite dans les plis de l’air mauve.

Cependant les rumeurs grandissaient et la parole se dilatait, tendait les fibres de vos muscles, bandait les cordes de vos ligaments, insufflait dans votre sang les cellules vives de l’impatience. Il y avait tant à dire alors que les bouches étaient muettes, que les langues étaient scellées au palais comme d’inutiles limaces, que les mains brassaient l’air dans des gestes abscons si peu assurés d’eux-mêmes. De pures chorégraphies, des esthétiques tronquées, des moulinets abortifs mais jamais l’effraction de soi qui eût conduit sur les rives d’une immédiate compréhension. En ce temps-là, la marche des hommes n’était qu’une longue transhumance, le mouton de derrière suivant le mouton de devant, empruntant ses traces, suivant l’errance approximative de sa laine indistincte, se fiant à l’odeur de suint de son congénère, ne percevant même plus sa propre odeur dans l’émiettement des choses. Ainsi la caravane humaine était-elle cette longue et lente progression, cette houle à l’entour des collines semées des herbes de l’ennui et des mottes de l’indifférence. On se contentait de marcher à l’aveugle dans une rassurante touffe grégaire au sein de laquelle il n’y avait rien à craindre mais aussi rien à espérer que la reproduction immémoriale d’un cheminement infini. Sur la plaque immense de la terre, sur les hauts plateaux inondés de lumière, dans les hautes herbes des savanes, dans les avenues des villes, sur les places, sur les plages solaires, dans le luxe des appartements, au sein des chaumières où brillait la lueur de l’âtre, on se serrait les uns contre les autres, on se disposait en pelote compacte, on se rassurait de respirer au même rythme que la meute, de penser à l’unisson, d’aimer ce que l’autre aimait, de conformer sa propre anatomie à celle contiguë par laquelle vous étiez au monde avec la joie au fond des yeux, le bonheur chevillé à votre anatomie de paramécie.

Longtemps, en vous, vous aviez gardé cette voix intérieure, mais, un jour, l’outre était pleine, agitée de vents mauvais et il fallait ménager une ouverture, créer les conditions d’une fuite, verser au-dehors cela même qui menaçait de vous étouffer. Car il y avait danger à garder dans l’enceinte de votre tête cette rivière de galets que les eaux menaçaient d’emporter, loin, devant la conscience des hommes. Il fallait témoigner. Il fallait dilater les pupilles de vos congénères et les contraindre à regarder la vive lumière, le feu de la lampe qui tournait à l’infini derrière la cage de verre du phare, là-haut, sur le promontoire de rochers, face à la mer agitée pleine de passagers clandestins, grosse de secrets pareils à des grenades menaçant d’exploser et d’essaimer leurs millions de graines. Au début, vous profériez dans la discrétion, comme si, soudain touchée par la grâce de l’enfance, il ne vous était autorisé qu’à chanter des comptines pour le cercle de famille avant que de regagner la quiétude de votre oreiller. Alors vous disiez la mer qui devenait grise, traversée par l’arrogance des cargos aux coques rouillées. Vous disiez l’air des villes, dense, poussiéreux, pareil à une cendre qui serait venue d’un lointain volcan. Vous disiez les fuselages d’acier qui griffaient le ciel de leur empreinte blanche, et l’on aurait cru à une immense toile d’araignée. Vous disiez les arbres envahis de gale et de bubons, leurs silhouettes étiques parfois, les bois éoliens flottant dans l’air chargé d’effluves acides.

On vous écoutait peu. Votre propos, on le chassait de la main comme un vent délétère qui eût pu incommoder le cercle étroit des amis. Parfois on riait, on se moquait, on vous invitait à vivre dans l’ouverture de vous, dans l’insouciance, on convoquait l’hédonisme, on prêchait le libre souci des plaisirs, la jouissance immédiate, on en appelait à la posture dionysiaque, aux vendanges sanglantes, on vous souhaitait couverte des pampres de la vigne, juchée sur le tonneau d’où coulait l’ambroisie, l’ivresse dont on aurait enduit votre corps assoiffé. Alors, harassée, parfois, vous consentiez à regagner votre antre primitif, cette coquille de bernard-l’hermite qui vous mettait en contact avec vos premiers remuements, vos initiales reptations dans le ventre chaud et fécond de l’hôtesse qui vous conduisit sur les rives de l’exister. Une manière de léthargie menaçant de vous reconduire dans une germination en attente d’être. Cela bougeait en vous, cela demandait à sortir, à voir le dôme du ciel, les larges avenues de la terre, les villes des hommes, leurs gesticulations pareilles aux confluences des termites, à leur progression aveugle parmi les élévations d’argile rouge. Alors vous affutiez votre organe phonatoire, alors vous inspiriez l’air, le canalisant dans vos alvéoles, alors vous profériez partout où cela méritait de l’être : à l’angle des rues, sous les coupoles des Grands Magasins, devant le temple de la Bourse, dans les cafés germanopratins, dans l’enceinte des facultés, sur les gradins des amphithéâtres, dans les salles de théâtre, de cinéma, dans les fortifications des musées, dans les cours d’école, les palais de justice, les assemblées de notables, dans les études de notaires, sous les portiques du Parthénon, le long des résilles de la Tour Eiffel, en haut des tours que les hommes avaient élevées à leur gloire aux quatre coins du monde, dans les salles d’attente des médecins, dans les salons bourgeois aux lourdes tentures. Cela faisait ses ruisselets, ses milliers de rivières, ses fleuves étincelants, ses lacs, ses mers intérieures, ses océans parcourus de blizzard. La rumeur était telle que la compagnie des moutons, la pelote grégaire, la boule de laine compacte s’en trouvait tout ébranlée, que son suint commençait à se répandre partout où un creux se disposait à l’accueillir, que ses mailles se distendaient comme de la pâte de guimauve, qu’un air coupant menaçait de s’introduire dans les interstices, de rompre le bel équilibre, de mettre en péril la communauté siamoise, de réduire la poterie en tessons épars. Tant que vos paroles paraissaient sous les auspices d’une esthétique, convoquant des formes, fussent-elles dérangeantes - les incivilités faites aux éléments, les pollutions de l’air, les meurtrissures de la terre, l’irrespect de l’eau -, on s’arrangeait entre soi de ces quelques libertés, on les disait menu fretin, on relativisait, on riait de tant de frivolité humaine, c’était si touchant ces petits manquements des existants envers leur hôte, cette merveilleuse planète qui, du reste, n’en continuait pas moins de girer sur son axe. Mais là où les choses commençaient à tourner au vinaigre, où les moutons piqués au vif commençaient à regimber, c’était dès l’instant où vous entriez dans le vif du sujet, où vous convoquiez, à l’appui de votre démonstration, des faits dérangeants, des braises vives faisant de la conscience une matière ignée qui brûlait au centre même des forteresses de laine. Car, ici, il y avait basculement, modification du registre. L’on passait de la simple observation des formes du réel - une esthétique -, à un jugement moral les concernant - une éthique -, et, dès lors, la meute laineuse se sentant remise en question, toisée, mise au pilori, rassemblait ses milliers de sabots vernis et les lançait en direction de l’ennemie, celle que vous étiez, qui tendiez un miroir pour la lucidité.

Ce qu’on ne vous pardonnait pas, c’était de parler de choses indécentes, blessantes, de choses qui ne méritaient que de demeurer dans l’ombre, recouvertes de la taie de l’oubli. Les moutons enragés étaient ulcérés d’entendre ceci : le travail des 16 millions d’enfants en Inde, le petit laveur de linge à peine âgé de 8 ans à Sandakphu au Bengale occidental ; la prostitution de 10 000 femmes sur la petite île de Ko Samui dans le golfe de Thaïlande ; les 500 000 victimes de la guerre civile en Birmanie ; les 100 000 autres dues à la lutte contre les narcotrafiquants au Mexique ; les peuples décimés par la famine au Darfour, au Soudan, au Niger ; les 16 000 enfants perdant la vie quotidiennement en raison des maladies liées à la malnutrition ; les conflits religieux dans le monde ; la prolifération des sectes ; les épidémies pléthoriques ; les VIH ; H1N1, variole, Ebola, sigles maléfiques qui font froid dans le dos ; les 85 personnes les plus riches de la planète possédant à eux seuls autant que les 3,5 milliards de plus pauvres ; les Quasimodo pleurant devant la beauté inaccessible de toutes les Esméralda du monde qui leur préfèrent la belle prestance de l’officier Phoebus. . Oui, c’était cela que les moutons blancs à la laine dense et claire n’admettaient pas. C’était d’obliger leurs yeux de porcelaine à se vêtir de suie et à cligner de douleur jusqu’à la fin des temps. Alors, les moutons blancs vous ont jeté un sort, vous ont exclue du troupeau, du nid tout chaud, du cocon aux fibres compactes où la fratrie heureuse serre les coudes, museau contre museau, inconscience contre inconscience afin que la forteresse demeure densément peuplée et ne s’expose pas à une manière de vacuité par laquelle perdre son âme et ses raisons de vivre. Alors un décret a eu lieu, une fatwa a été prononcée vous excluant du peuple des moutons, vous reléguant à n’être plus qu’un mouton noir à la recherche d’une improbable Terre Promise.

Exilée de vous dans le regard de l’autre.

Voici maintenant comment vous apparaissez aux yeux de ceux, celles qui veulent bien vous regarder. Vous êtes une simple forme parmi les formes - autrement dit, un genre d’absence -, une blanche irrésolution, un tremblement à l’horizon infini du monde, l’éclat d’une lampe tempête dont on vient de moucher la mèche. Sur les parois de verre ne demeurent plus que quelques traces illisibles, un genre de parole sertie de cailloux et semée de glu. Ou bien encore, une esquisse qu’un peintre aurait faite de vous sur une feuille de carton. De grands coups de spalter pareils au badigeon d’une façade, de simples traînées de plâtre sur un fond de ciment. A mi-hauteur, un fond plus sombre, semblable à une huile lourde, à une terre dense, à un bitume étroit dont certains artistes habillent leur toile afin de dire l’effroi, la geôle, l’impossible réalisation de soi. Puis, tout en haut, vers le visage ou bien ce qui en tient lieu - il n’est plus visible qu’à l’aune d’une perception appliquée suivie d’une intellection -, le visage donc est biffé, raturé, annulé en quelque sorte. De votre forme humaine, il reste si peu. Comment, en effet, pourriez-vous encore témoigner de la femme que vous fûtes naguère ? Comment porter au-devant de vous les gloires insignes de l’essence humaine ? Vous n’avez plus de front où inscrire les idées. Plus d’yeux pour regarder la beauté qui voudrait bien s’y illustrer. Plus d’oreilles pour écouter la symphonie de l’univers, repérer les harmoniques de l’altérité. Plus de lèvres pour articuler le beau langage, celui qui dit la poésie, la philosophie, la hauteur de la morale. Vous n’avez plus qu’un néant dans lequel inscrire votre errance, avec en exergue sur ceci qui demeure visible, cette peinture couleur de feuille morte, en lettres de feu :

Exilée de vous dans le regard de l’autre.
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