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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 14:27
Tout poème est une gemme.

Œuvre : Carly Waito.

Nous faut-il

Le mot et

L’absence

Pour sortir

De l’utérus de la terre

Et cogner nos fronts

A l’ouate des cieux.

(Poésie

De

Nathalie Bardou.)

Imaginons : nous sommes au centre de la Terre, pliés dans son ombilic ombreux, nous ne savons pas qui nous sommes vraiment. Peut-être simple veine d’humus dormant de son lourd sommeil. Peut-être filon de charbon en attente du jour. Peut-être simples bactéries que la courbe du temps métamorphosera en or noir, cette manne des envieux et des pressés. Mais, au-dedans de nous, nous sentons soudain comme une agitation, une longue vibration, nous distinguons ses harmoniques qui ricochent sur les parois de glaise. Nous sommes gagnés de l’intérieur comme si une parole impatiente avait à se dire, un message à être révélé. Cela tourbillonne et vrille longuement dans notre corps durci par la chaleur d’une lave si proche que nous en sentons la vive présence, la dimension de feu ordonnateur d’un cosmos. Car tout autour de nous est le chaos avec ses agitations et soubresauts dionysiaques, ses sauts de carpe, ses gigues qui touchent jusqu’aux racines du sol et y impriment de longues pulsations. Qui sont autant de doutes se posant comme de curieuses énigmes. Mais nous savons que nous n’en serons nullement atteints. Jamais le sabir, le salmigondis, les éructations verbales n’atteignent le sublime langage, cette parure de l’être qui brille de sa flamme de diamant. C’est cela le diamant, cette pierre durcie, ce quartz qui est comme la cristallisation de l’espace et du temps, cette durée éternelle qui surgit de l’étincelle, de l’éclair de l’instant et y demeure comme une certitude, une étoile accrochée à la courbure du ciel. Oui, maintenant est le lieu d’une conviction, celle d’être une gemme, c'est-à-dire une matière dans laquelle se recueille le mot ourlé de quintessence, s’élance vers la cime de notre demeure le poème toujours en retrait. Car le poème a besoin de recueillement et de silence pour dire ce qu’il est et porter son être à la connaissance des curieux qui le cherchent et, par avance, en goûtent la délicieuse ambroisie, en hument l’odorant nectar. Les sensations sont si vives qui tissent son architecture des colonnes d’une longue patience. Tout y est frise, temple aux volutes harmonieuses, chapiteau aux feuilles d’acanthe, dentelles de pierre qui tutoient les nuages, y dessinent l’empreinte de la beauté. Mais c’est à l’intérieur de l’édifice sacré, tel un complexe labyrinthe, qu’il faut aller chercher la source de sa présence, le don de sa révélation. Là, dans la nuit du monde, dans le linceul de ténèbres, voici que s’ordonnent les épousailles de l’ombre et de la lumière. Partout est le noir qui tapisse le ventre de la Terre, partout est le doute qui fait ses résilles d’angoisse et laisse planer ses rémiges funestes comme si, ici, ne pouvait avoir lieu que le domaine de Léthé, son éternel sommeil dont rien ne pourrait ressortir qu’un confondant et indépassable néant. Qu’un oubli sans forme, sans avenir, limité à sa propre aporie.

Mais au cœur du dense et de l’impénétrable, au milieu de la sourde matière, c’est la levée d’une gemme immémoriale dont, jamais l’on ne connaîtra le secret, l’on ne devinera la singulière alchimie qui a présidé à son apparition. Cela arrive, se déploie et comme la turgescence du végétal, gagne les zones du sens, y étale sa si belle parure. C’est de cet ordre, le poème, le langage, cela n’a pas d’origine, pas de lieu circonscrit, pas d’assise déterminée, pas de piédestal sur lequel poser les mots et les observer comme on le ferait d’un étalon métrique ou bien d’un objet familier qui, d’emblée, nous livrerait l’entièreté de son existence. La naissance de l’être-disant est pure survenue de soi dans l’orbe des choses. Comme une brume nait de l’étang ou bien l’oiseau surgit du ciel qui le porte et l’enfante comme l’un de ses possibles et innombrables prédicats, de ses infinies virtualités, de ses puissances d’actualisation. C’est pour cette raison d’une présence énigmatique que le poème nous touche et, le plus souvent, nous bouleverse. S’étonne-t-on de la feuille de l’arbre, du nuage, de la conversation mondaine dans le salon bourgeois ? Non, ceci coule de source, ceci est une évidence et nous poursuivons notre chemin sans même nous retourner. Le poème nous rive à notre être dont l’essence est homme-disant, le seul sur Terre qui dispose de cette royauté, le seul à habiller ses lèvres des fleurs épanouies des significations. L’on dit « abeille » et c’est un essaim qui bourdonne et dirige son vol dans l’éther sans limite. L’on dit « arbre » et c’est le palmier qui agite sa fine chevelure sous le souffle de l’harmattan. L’on dit « océan » et ce sont des milliers de vagues ourlées d’étincelles qui dessinent pour nous la frange d’écume du réel. Inimitable langage qui est notre gemme intérieure dont certains font si bon usage, alors que d’autres n’en perçoivent que les arêtes grossières, la non encore venue au jour de la pierre affinée, de son cristal qui éblouit les yeux terrestres afin que, préparés, ils s’ouvrent enfin aux espaces célestes où habite la braise de l’esprit, où rougeoie le foyer incandescent de l’âme. C’est ainsi, nous ne sommes jamais hommes qu’à nous élever du sol de poussière, à longuement planer, tout comme l’oiseau de proie, bec recourbé, serres ouvertes, ailes largement déployées, globe des yeux dilatés afin que rien ne nous échappe d’une esthétique toujours présente, d’un sens faisant ses milliers de cercles tout autour de notre meute de chair.

Tout ceci qui vient d’être évoqué, nous le retrouvons dans la belle poésie de Nathalie Bardou, en mots simples, en impressions allant à l’essentiel. Une gemme ne se remarque qu’à sa singularité, à l’économie exacte qu’elle met en œuvre, à la vérité qui s’en dégage, telle le fil de la pierre qui délivre son unique éclair sous le jour qui le féconde de son juste regard. Alors, bien pénétrés de l’exception que constitue le poème dans la marée des signifiances diverses, il ne nous reste plus qu’à oser une interprétation, toujours approximative, toujours éloignée de son objet puisque, par définition, nul poème ne saurait être porté devant la conscience qu’à y figurer sous l’une des nombreuses esquisses sous lesquelles il peut apparaître, aucune n’en épuisant vraiment le sens. On regarde une gemme plutôt qu’on ne la commente !

Nous faut-il Le mot et L’absence – C’est d’abord une question qui se pose. Une question angoissante. Être une gemme et sortir De l’utérus de la terre est rien de moins qu’une manière de prodige, sinon d’impossibilité parfois. Tant de « poètes maudits » ont confié leur sort à la vertu de l’absinthe, aux sortilèges du peyotl ou bien aux hallucinations de la mescaline. Sortir de la nuit originelle à l’aune d’une drogue, plutôt que de demeurer celé dans cette obscurité, cette ombre (surtout à ne pas confondre avec la nuit donatrice de poésie), ces ténèbres qui ceignent le front et créent la douloureuse cécité qui détourne de la Muse avec pour demeure l’aile noire de Thanatos. Car, pour le poète, ne pas écrire est rejoindre le néant et sentir le souffle acide du Rien. Sortir de l’utérus de la terre, comme le dit si justement ce beau poème. Toute naissance au langage, surtout dès qu’il s’agit de l’expression poétique, est douloureuse parturition, passage par d’étranges fourches caudines, épreuve des forceps avant que ne se dilate le tunnel dans lequel on était prisonniers, tels les infortunés hôtes de la caverne platonicienne en attente, un jour, de découvrir cette belle lumière solaire par laquelle être et parvenir à l’extrémité de sa péninsule humaine. Et cogner nos fronts A l’ouate des cieux. Combien cette dernière métaphore est inspirée qui dit, en un subtil oxymore, le front comme cimaise de l’homme à confier à l’aire céleste. Seulement le front doit se cogner à cette ouate qu’il vise comme accueil souverain, plénier, manière d’empyrée où déposer celui que l’on est devant les dieux en même temps que l’offrande de ses mots que constitue tout poème. Est dite la douleur d’enfanter, est dit aussi le drame que traverse tout poète lorsque, au sortir d’une longue et éprouvante nuit, brille sur la page, telle une Pierre de Lune, le poème « tel qu’en lui-même l’éternité le change » pour reprendre le si beau dire mallarméen. Lequel dire clôturera ce bref article sur un autre vers de l’auteur symboliste :

« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! »

La « nuit d’Idumée », cette haute métaphore où la nuit se présente comme le tombeau du poète en une certaine manière, sarcophage de pierre dont il ne ressortira qu’à l’aune d’une nuit blanche, sans sommeil. Nuit claire sur laquelle il faudra laisser la fiévreuse empreinte des mots. Seule certitude pour que L’absence soit comblée. Ecriture comme plein entre deux vides. Ecriture comme une étoile entre deux nuits. Le poète est toujours d’essence stellaire, cosmique. C’est là le prix de son immense solitude !

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 08:11
Du clair-obscur.

After Rembrandt.

Monotype (1990...)

Œuvre : François Dupuis.

Après les Maîtres.

Ainsi en est-il, de toute œuvre d’art, qu’il est toujours nécessaire de faire se rejoindre, dans l’acte contemporain, la trace de ce qui fut dans le passé, la représentation sublime et l’essai d’en porter témoignage au travers d’une création qui ne soit simple mimésis au sens des anciens Grecs, pure imitation, mais tentative d’exister par soi dans le cadre d’une référence picturale. Le geste de l’artiste actuel s’inspirant des Grands Maîtres est marqué au poinçon d’un étrange paradoxe : belle et louable humilité en même temps que geste iconoclaste empreint de démesure, lequel se confrontant à la trace du génie, risque toujours de faire l’expérience de la brûlure. Le génie est à jamais le lieu d’une incandescence, d’un flamboiement. Acte inouï de transgression des limites, geste profane se mesurant à l’aune d’une hiérophanie, simple destin humain se confrontant au foudre de Zeus que protège jalousement la brume de l’Olympe. Car il y a toujours, chez tout homme, singulièrement dans la psyché de l’artiste, cette tentation de subversion qui le conduit à tutoyer les frontières de l’invisible. Le chef-d’œuvre est de cette nature qu’il ne se laisse apercevoir que dans la rapidité de l’éclair et se retire en son empyrée aussitôt après s’être manifesté. Ainsi La Joconde mystérieusement nimbée d’une gloire qui se dissipe dans ce célèbre sfumato dont Léonard de Vinci a été le prodigieux inventeur. Transgresser, disions-nous, traverser la frontière du réel afin que quelque chose, jusqu’ici inaperçu, fasse phénomène et conduise le créateur en puissance aussi loin qu’il le peut dans l’imaginaire et, peut-être, dans les magiques contrées de l’irréel. Dès lors que le mouvement d’appropriation d’une œuvre magistrale a débuté, c’est d’une sorte d’ivresse dont le peintre est saisi comme si, partageant la dimension visionnaire de celui qui lui sert de cicérone, il était atteint, lui aussi, de cette tentation de voir au-delà des choses du monde, une dimension infiniment supérieure dont la notion de transcendance est la meilleure approche qui soit. Combien est admirable la profusion picturale d’un Picasso se mesurant aux Ménines de Vélasquez et enchaînant dans une manière d’état second les 58 compositions qui feront apparaître les Demoiselles d’honneur sous un jour nouveau alors que perce, comme dans la transparence de la toile, le geste initial insufflé par le célèbre représentant de la peinture espagnole en même temps qu’une des figures majeures de l’art du XVII° siècle. Car, plus que de la simple reproduction d’un motif, d’une forme, d’un ton, c’est bien d’une imprégnation d’une manière d’être en peinture dont il s’agit, d’une référence à une même source, l’artiste souhaitant, inconsciemment ou bien le sachant, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Bien évidemment ici, le propos à saisir est bien plutôt de nature esthétique qu’éthique puisqu’il s’agit de l’appropriation d’un sens et non du plagiat d’une œuvre. De toute manière, si l’on se réfère à la vision socratique par laquelle toute connaissance est déjà possédée d’avance par le connaissant, simple acte de réminiscence, nous serons dans l’exercice d’une vérité énonçant que l’on ne produit hors de soi que cela qu’on a en soi.

Les manifestations du clair-obscur - Le Caravage.

Bien plus qu’un procédé pictural, le clair-obscur est la mise en image d’un état d’âme, d’une inclination à être de telle ou de telle manière. Sans doute pour pénétrer ce « mystère » que constitue en soi cette peinture fondée sur des contrastes, sur une palette économe constituée de bruns, de rouges atténués, de blancs d’ivoire, il faut placer sa compréhension du côté d’un chromatisme si réduit qu’il fait plutôt penser à une alternance de joies et de peines, de lumières et d’ombres dont toute existence humaine est tissée, singulièrement la vie passionnée et tumultueuse du Caravage. Ce qu’il recherchait, avant toute chose, c’était une vérité, donc une façon d’être dans une verticalité qui n’admettait aucune dérobade, aucune soumission à la loi commune, aucune inféodation à la vision conformiste d’un univers soumis à une violence naturelle. Comprendre les intentions de cet artiste c’est adhérer à l’opinion que Stendhal en avait, qui définissait ses tentatives comme un essai de dire le monde dans son singulier désarroi : Il se riait des raisonnements qu'il voyait faire aux autres peintres pour ennoblir un air de visage ou pour chercher un beau morceau de draperie, ou pour imiter une statue grecque. Pour lui tout ce qui était vrai était beau. Pour lui, l’existence était la matière première dans laquelle il s’agissait d’enfoncer la gouge de l’art sans ménagement afin que de cette décision résultât une vue des choses telles qu’elles étaient, non telle qu’on les eût souhaitées de manière à apaiser l’âme des Voyeurs des œuvres. Sortir de l’aliénation d’un regard rivé d’ordinaire aux apparences pour déboucher sur le constat d’une dialectique abrupte qui ne feint plus de paraître, mais d’être enfin, ce qui est la marque la plus efficiente d’une ontologie quand elle se met en devoir de s’interroger elle-même, de parvenir jusqu’à ses propres fondements, ses racines souterraines. Et, se livrant à cette sublime dépossession des choses, les reconduisant à leur essence, ce qui apparaît à la manière d’une évidence, c’est la nature, certes, faite d’arbres et de rochers, de plantes et de terre, mais c’est aussi et surtout la dimension de la nature humaine lorsqu’elle consent à se dévêtir des oripeaux dont, habituellement, elle fait son caparaçon. C’est ce que nous indique Giovanni Pietro Bellori dans sa Vie du Caravage : « Dépouillant la couleur de tout artifice et de toute vanité, [il] rendit aux teintes leur vigueur, […] ramenant ainsi les peintres à l’imitation de la nature. » Nous pourrions rajouter « de la leur », tellement les natures sont congruentes de l’homme et de ce qui constitue son environnement.

Que nous dit le clair-obscur dans l’œuvre de François Dupuis ?

Bien évidemment, il nous dit, en premier lieu, la tentative de l’artiste de se mesurer au Maître, non pour y faire croître quelque polémique, mais dans l’intention d’y apprendre quelque chose et, ensuite, de provoquer l’émergence d’affinités toujours latentes dans les œuvres à titre de ferments, de germes dont il faudra découvrir les sèmes multiples. Car l’on ne choisit pas Rembrandt au hasard, pas plus qu’on ne le traite en clair-obscur selon la nature du temps ou bien l’humeur du moment. Pas plus qu’on ne jette son dévolu de manière arbitraire sur une peinture de Georges de La Tour. On ne choisit les Maîtres du clair-obscur, que parce que, soi-même, on s’y projette et s’y reconnaît en quelque manière. Le « chiaroscuro » est de telle nature qu’on doit adhérer à son projet, non seulement à l’aune de sa figuration plastique mais aussi y reconnaître son allure métaphysique, y deviner la trace patente d’une posture existentielle au travers de laquelle l’âme du peintre se donne à voir comme ce qu’elle est, à savoir un clignotement, une vibration, une sustentation à mi-chemin de l’ombre et de la lumière, c’est-à dire flottant dans la clarté éminente d’un sens à faire sien. Donc François Dupuis réactualise, à sa façon, les discours de ses prédécesseurs et pose à nouveau les thèmes essentiels de la problématique soulevée par cette « vision du monde » puisque, aussi bien, c’est uniquement de cela dont il s’agit.

Mais regardons ce portrait et tâchons d’y découvrir les forces occultes, d’y repérer les tensions qui s’y dévoilent, les significations qui en constituent la trame. Il faut parcourir ce visage d’une manière spatiale, partant du côté gauche de l’œuvre (son passé symbolique) pour aboutir à son côté droit qui en est le présent, sa finalité et comme sa conclusion car, tout au long du dépliement temporel, se réalise la synthèse grâce à laquelle le tableau s’accomplit en son entier. La gauche donc est le lieu de ce flou, de cette onctuosité, cette nébulosité où nous percevons sans percevoir, où nous identifions sans identifier, tout comme le début d’une fable pose son mystère à défaut de le résoudre d’emblée. Ici est le lieu de Léonard, de son énigmatique sfumato, le même qui nimbe l’apparition de Mona Lisa, la dévoilant à même son effacement, tout comme le faisait la vérité aléthéiologique des Antiques qui s’offrait à même son retrait. Et si cette vérité, fût-elle hypothétique, mythologique, semble présenter quelque vraisemblance, partant quelque intérêt, c’est bien de nous convier, nous les Regardeurs, à nous poser la question, à découvrir l’être sous les apparences. Car toute vérité ne peut être que celle d’une essence, non celle d’une existence dont les accidents divers et l’accumulation des prédicats successifs l’ont, la plupart du temps, dévoyée de son origine. Nous sommes donc sur le bord de l’œuvre comme nous nous trouverions sur la lisière d’un abîme, sur le rivage brumeux des Syrtes cherchant à en savoir plus sur le territoire du Farghestan, sur ses ténébreux habitants, sur ce monde dont nous ne souhaiterons jamais mieux nous saisir qu’à en être possiblement dépossédés, fiévreux tel l’amant dans l’attente passionnelle de l’amante. C’est donc de notre désir dont il est question et, singulièrement, de celui de connaître qui, depuis la faute originelle d’Adam et Eve est l’archétype de tous les désirs, de toutes les envies de possession. Nous sommes en marge d’une lecture, face au fourmillement du texte et notre impatience est grande d’en sonder les arcanes, d’en éprouver la texture de soie, la douceur de nacre, toute chose s’éclipsant à même le clignotement de nos yeux indiscrets. C’est là la mesure du sens que de nous tenir en haleine, de ménager cet état de suspens qui est la condition d’apparition d’une parole fécondante, celle chargée de résoudre notre angoisse fondatrice de l’humain, cet écho de nous-mêmes que nous cherchons jusque dans le silence du désert ou dans les yeux de l’autre.

La droite, maintenant, comme succession temporelle plus que spatiale, comme processus langagier plus que simple anecdote figurative. Car lisant l’œuvre, c’est bien de sémantique dont il s’agit et quoi de plus sémantique que les mots que nous prononçons, que les phrases que nous écoutons, comme si, de leur entrelacement, naissait cette esquisse verbale que nous sommes, dont la chair est la partie visible. Ceci, nous avons à l’assumer, nous sommes essentiellement et tout d’abord, originairement, LANGAGE, ceci qui nous différencie du monde et nous porte à notre dignité d’hommes. Dans cette aire lumineuse du portrait où jouent les contrastes affirmés, où les blancs se rehaussent de noirs profonds contigus, la fable a enfin pris son essor, elle nous parle en termes clairs, elle nous parle de nous, des aspérités dont nous sommes le sol, aussi bien anatomique que métaphysique, cela vibre juste en arrière de la peau, cela fait son bruit de catacombe, son Niagara de sang, cela bourdonne de mots, cela chante l’hymne de la vie, cela interroge profondément jusque dans les gorges sinueuses du cortex, cela sinue dans les méandres de la dure-mère, cela s’invagine jusqu’à l’âme, cette pure mobilité qui ne dit son essence qu’à toujours la taire, qui ne dit son lieu qu’à toujours le déplacer, le métamorphoser, car l’âme est essentiellement jeu, translation, arborescence fuyante au milieu de la nasse des idées. Ici est le siège du ténébrisme, cette autre facette dont le clair-obscur use pour se faire connaître. Ténébrisme, ce mot aux consonances si étranges qu’il nous déproprie de nous en même temps qu’il nous approprie aux pensées les plus secrètes, celle du cosmos par exemple, celle de la musique des sphères, celle auxquelles nous ne pourrions donner de nom, dont l’art est la belle mise en scène, cet invisible qui, toujours vient à notre encontre, mais que nous ne savons que trop rarement voir, car nous le regardons avec les yeux du corps alors qu’il nous faudrait mobiliser ceux de l’intellection et porter haut les lumières d’un savoir acquis de haute lutte. C’est cela le clair-obscur, cette lutte incessante de l’ombre et de la lumière, cette confondante collision du Ciel et de la Terre, cette lutte incessante des Divins et des Mortels qui est le seul chant que nous n’ayons jamais entendu mais dont nous soupçonnons la force d’incantation lorsque nous regardons un Rembrandt, un Caravage, un De La Tour ou bien l’œuvre de l’un de leurs continuateurs. L’épilogue contemporain en est sans doute signé par l’œuvre aussi étrange qu’empreinte de trace du sacré, ces tableaux infiniment pris de ténébrisme, griffés de lumière, tels que Pierre Soulages les a peints et intelligemment nommés, ces insondables polyptiques supports de cet « outre-noir » dont il nous est précieux de ne rien apercevoir qui détruirait la surface de notre conscience à seulement l’inciser du scalpel d’un savoir. Savoir, parfois, c’est renoncer. Continuer c’est non seulement prolonger une mémoire, tracer des figures anciennes, réactualiser des gestes originaires, mais c’est aussi tenter de percer l’opercule de façon que le monde devenu enfin diaphane consente à glisser dans nos oreilles éblouies la pure joie d’exister. Ce qu’accomplit le passage de la gauche à la droite, ce que réalise comme métamorphose le glissement de l’énigmatique sfumato au mystérieux ténébrisme, c’est rien de moins que le surgissement du sens par lequel nous sommes humains et toujours déjà en partance pour plus loin que nous ! Merci, François Dupuis, de nous avoir conviés à un si onirique voyage.

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 07:59
Au rivage de soi.

« Endormie sur papier ».

Œuvre : Laure Carré.

Ça bouge, ça respire, ça flotte au loin et nous n’en percevons rien ou seulement une brume qui dérive au-delà des formes visibles. On est lové dans son corps, à l’étroit sur sa couche hauturière et l’on ne sent rien du monde. Sauf cette rumeur sourde, sauf ce grondement venu du socle de la Terre, qui nous traverse et nous laisse démunis, les yeux fixant le vide. Nos mains s’essaient à saisir quelque chose, peut-être un reste de rêve, l’éclisse de l’imaginaire, l’image que nous avions enfouie dans l’alcôve de notre esprit. Mais quel est donc l’acide qui est venu en ronger l’ossature pour ne laisser que d’étiques membranes, des arêtes comme celles des poissons, une résille semblable aux feuilles d’automne que l’ombre gagnerait afin de la faire sienne ? Il y a si peu de significations dont nous puissions faire notre spectacle, amassés comme des poulpes au fond de leur tanière, les yeux gonflés de convoitise sur ce qui, au hasard, voudrait bien se présenter, un reste d’histoire ancienne, l’illustration d’un conte, les mailles rassurantes d’une fable. Le problème : être au fond de sa propre geôle, le savoir, s’y réduire à la taille de l’infime mollusque et replier ses tentacules sur le rien et l’inapparent. Car nulle nervure qui se laisserait deviner, nulle forme qui déplierait ses rémiges, seulement l’espace vacant de l’incompréhension, la pliure infinie du doute. Alors on fait de son corps le lieu d’une souffrance et l’on demeure en soi avec cette seule certitude : exister c’est se résoudre à devenir un point parmi les confluences mondaines et se disposer à ne même plus s’apercevoir, ni dans les yeux de l’autre, ni sur l’envers de quelque miroir qui nous renverrait notre image inversée, cet invisible qui nous cloue sur une planche de liège, que jamais nous n’apercevons, bien qu’en sentant les effluves mortels. Alors nous demeurons dans notre guenille de peau et longeons les coursives dans l’attitude d’une lassitude extrême.

Loin, là-bas, au-delà des flots que le noir reconduit au néant, se laissent deviner les grappes humaines, leur sombre densité, leur longue dérive dans la nuit qui, bientôt basculera, ouvrira l’avenue du jour. Les essaims d’hommes et de femmes feront leur chant monotone. Certains regagneront leurs ruches pour y copuler, poursuivre la longue marche de la génération. D’autres poursuivront la folie de leur ivresse, accrochés, pareils à des résilles de chauve-souris, aux bastingages des bars où vivent des cohortes de paumés aux mains jaunies de nicotine, aux yeux bouffis de sommeil, aux sexes pléthoriques de n’avoir pas aimé depuis le début du monde. Il y aura comme des déflagrations passionnelles, des essais de compréhension, des manières de contacts qui ne seront jamais que l’écho de quelque répulsion qui aura retourné sa calotte et ne s’apercevront plus que les résilles visqueuses des viscères et les filaments d’une misère si évidente que nul ne pourra plus en prendre acte qu’à s’immoler soi-même à sa propre condition mortelle. Longue tragédie suintant par tous les pores du vivant, faisant ses milliers d’étalements, ses irisations lacustres, ses scintillements d’outre-horizon. Car les choses iront dans une telle mutité qu’il en sera de leur réalité comme du sillage des comètes, un feu de Bengale qui s’éteint et disparaît de la conscience des hommes. Pure perdition de ce qui aurait pu faire phénomène mais qui renonce à paraître, tellement l’abîme est profond qui veille toute pensée afin de la manduquer et l’engloutir au plus profond d’un métabolisme aussi mystérieux qu’immémorial.

L’espace est si étrange, le temps tellement focalisé à la lentille de l’instant que plus rien ne se perçoit que cette manière de rêve éveillé, de longue méditation presque absente d’elle-même. Une simple dérive, une navigation hasardeuse parmi les flux et reflux comme si devenir était cela, flotter entre deux eaux et tâcher de rassembler ses membres épars, le massif sombre de sa tête, le sarment de ses bras, les hachures de son dos, les points et les déliés de ses jambes, le triangle ombreux de son sexe, la cambrure révulsée de ses pieds, la perle éclatée de son ombilic. Ce qu’on fait, ceci : sur le radeau de son lit médusé, on assemble les fragments de son territoire de chair et de muscles, on tisse ses tapis d’aponévroses, on brode ses ligaments selon une vraisemblance d’Existant, de possibilité affirmant, en quelque sorte, sa puissance, avant que n’intervienne la fin du jeu, que l’Arbitre ne siffle la fin de la partie. Voici ce que l’on est. Une « Endormie sur papier » qui s’essaie à sa propre synthèse. Un éparpillement qui cherche à fixer sa quadrature, à s’arrimer à ses polarités ontologiques, à réaliser l’unité par laquelle elle sera au monde tout comme le monde la reconnaîtra comme l’une de ses parties. Oui, nous ne sommes que cette minuscule fourmi se débattant dans l’océan des prescriptions universelles sans en avoir une nette conscience. Nous flottons infiniment, nous faseyons au vent dans la nasse de notre peau qui est toujours trop grande et nous y sommes orphelins, sans attaches, ou toujours trop petite et nous sommes entravés dans le caparaçon trop ajusté de notre destin. Ou nous allons trop loin et l’espace nous reconduit à notre propre vacuité. Or nous demeurons en nous et le temps nous réduit à un battement qui n’est même plus perceptible. Car être, tout simplement, est la tâche la plus complexe qui soit puisque nous n’existons qu’au-dedans de nous, sans qu’aucune distance nous soit allouée pour que nous puissions apercevoir notre propre citadelle. Aussi nous errons constamment, allant de Charybde en Scylla, cherchant nos propres limites, essayant de trouver nos amers, d’apercevoir ces sémaphores que nous croyons se situer sur le récif de quelque côte rocheuse alors qu’ils demeurent en nous comme les feux de notre propre certitude. C’est ceci, je crois, que cherche à nous dire, en termes symboliques, en tracés aussi simples que doués d’efficience, en encres vives, en taches et pointillés, en découpures charnelles cette belle œuvre de Laure Carré qui, longtemps hantera nos consciences. On n’échappe pas aussi aisément à ses propres démons, surtout dès qu’ils nous mettent à l’épreuve et nous intiment l’ordre de nous y retrouver avec nos intimes contradictions. Ici est un chaos que nous essaierons de porter à la dignité d’un cosmos. Oui, nous sommes ceci qui oscille entre les deux et ne trouve sa résolution qu’à poser la question. Alors nous nous interrogeons !

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 08:21
Quand la forme vient à l’œuvre.

Huile sur toile - 2013

Œuvre : François Dupuis

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Toujours nous nous arrêtons à l’œuvre, à cette œuvre par exemple, non seulement parce que ceci est fondé en raison, mais, surtout, en « déraison ». Car, ici, rationaliser n’aurait qu’un sens relatif puisque l’œuvre dépasse toute logique pour être simplement reconduite à un mouvement d’âme, à une inclination de notre sensibilité, à la simple aventure de notre cheminement singulier dans les allées mondaines. Toujours l’image nous interroge et nous laisse dans un état d’abandon et nous poursuivons notre progression les yeux hagards et les mains vides. Comme si une sorte de démesure, de vertige s’emparaient de nous que jamais nous ne pourrions combler. Face à la toile nous ne voulons pas être une cariatide de pierre enfermée dans son propre silence, pas plus que nous ne souhaiterions devenir l’un de ces moais de l’Île de Pâques sondant l’éther de leurs yeux énigmatiquement vides. C’est toujours une douleur que de faire face à un objet, fût-il œuvre d’art et de demeurer sur sa périphérie, une force centrifuge nous éloignant d’elle à la vitesse des comètes. Il y va de notre propre identité, du sentiment de soi, de la perception de notre relation aux choses. Toujours le vide d’une solitude dès l’instant où ce que nous visons nous apparaît sous la figure de l’évanescent, de l’insaisissable, de ce qui résiste au concept et fuit sous la ligne d’horizon de l’imaginaire. Nous sommes au milieu des choses et ne les connaissons pas, nous sommes dans l’acte de vision mais notre regard s’écoule de nos yeux comme des larmes de résine ne dépassant guère les limites étroites de notre propre effigie. Mais il faut s’éveiller, mais il faut percer l’opercule et parvenir au-delà du miroir, au-delà de cette réalité têtue qui nous scelle à notre propre matérialité et nous maintient dans un tellurisme dont nous sentons bien que les mouvements nous reconduisent à une aporie constitutionnelle. Nous sommes des insulaires cernés des flots de l’inconnaissance et notre condition est hautement racinaire, perdus que nous sommes dans la contemplation de notre socle intime. Or ne pas dépasser sa propre origine, ne pas faire effraction en direction de ce qui, obligatoirement, est appel d’une transcendance, c’est se confiner à ne connaître que sa patrie immédiate et confier ses pas à un destin qui nous aliène.

Pourquoi cette forme nous met-elle au défi de la comprendre ? Mais tout simplement en raison de sa résonance avec d’autres formes, avec cette réalité plurielle dont elle est saisie en son essence même. Jeu infini de miroirs. Jeu incessant pareil au labyrinthe où la vue se fragmente et rebondit sur chaque angle, se multiplie selon chaque arête comme si le regard jamais ne s’arrêtait et qu’un métabolisme fou s’emparât de chaque esquisse signifiante. Infiniment signifiante. Toute forme est atteinte de transcendance pour la simple évidence que, adossée à l’infini, une forme contenant une autre forme qui, à son tour en contient une multitude, s’exonère de toute immanence pour gagner le domaine des insaisissables. Alors il nous faut nous contenter d’une parcelle, d’un simple éclat comme si, placés devant le mirage d’un hologramme, nous en percevions l’étourdissante réalité, chaque microcosme révélant le macrocosme. Etonnante vision qui, accordée au détail se porte en direction de cet infiniment grand duquel les choses purement immanentes reçoivent leur être et leur permanence ici et là, dans la meurtrière de notre regard. Pourquoi cette forme fait-elle donc question, mettant en branle notre étonnement même, cette vrille qui se creuse en notre centre et nous met en demeure de répondre ? Pourquoi ? Simplement parce que l’axiome suivant se pose de lui-même sans qu’il soit besoin de le mettre en doute (ce qui, du reste, correspond exactement à son mode d’être) : toute forme porte en elle, à l’intérieur de ses limites, le jeu inaperçu de sa présence. C’est à ce jeu qu’en permanence nous sommes conviés, tâchant de nommer la manière d’être de la stalagmite dans la secret de la grotte, celle de la silhouette se détachant sur le fond, loin, là-bas à l’horizon ou bien la survenue de l’Aimée dans le halo qui la remet à notre regard avec la brume nécessaire aux sentiments atteints de profondeur. Il n’y a que les prétentieux qui croient, dans l’immédiateté, déceler avec exactitude ce qui apparaît qui, en vérité, n’est peut-être qu’illusion des sens ou tromperie d’un imaginaire fertile.

Toute forme creuse la chair du monde, y inscrit son empreinte, y dépose ses petits bonheurs mais aussi les stigmates, les plaies qui, jamais, ne s’effaceront de la mémoire. Nous regardons Celle-qui-demeure sur la toile et nous y apercevons, en plus de notre propre effigie s’y révélant en transparence, ce qui traverse l’espace et le temps, toutes choses qui sont des offrandes quotidiennes que nous remet l’exister. Nous nous appliquons à en faire l’inventaire et nous découvrons quantité d’autres formes qui s’agglomèrent, soit par analogie, soit par dissemblance car tout prédicat est porteur d’un sens, fût-il jugé positif ou bien négatif. Nous voyons ceci : une chair offerte mais qui se soustrait au regard en raison même de son coefficient d’irréalité, du flou dans lequel le fond semble la reprendre comme pour la porter au néant. Nous voyons une peau couleur de sanguine et nous sommes immédiatement reconduits aux belles études anatomiques d’un Léonard de Vinci qui triturent le corps afin d’en dévoiler le secret et d’y trouver, peut-être, l’origine du mouvement, la vibration initiale de la vie. Nous voyons deux bras en anses d’amphores, comme dans certaines figures hiératiques des argiles mésopotamiennes, et c’est, soudain, toute la beauté antique qui surgit, ce classicisme dont la rigueur n’a d’égale que la recherche d’une vérité cachée. Nous voyons l’absence de visage, curieuse épiphanie en réserve qui nous dit la mutité du monde, la douleur des peuples opprimés, la souffrance de ceux qui meurent à l’abri des regards. Car, toute forme, si elle est, à l’évidence, une esthétique, heureuse ou malheureuse, est toujours aussi une éthique. Nulle parution dans l’horizon humain ne peut s’exonérer d’une morale et des règles de vie qui lui sont inhérentes. Que nous visions la chair épanouie et lumineuse d’une représentation d’une mythologie renaissante, un Botticelli, par exemple, que nous nous figions à même « Le Cri » terrifiant d’un Edward Munch ou bien que nous demeurions dans la contemplation d’une abstraction de Kandinsky, nous sommes toujours le même homme face à l’œuvre qui le questionne et le place au bord de l’abîme de l’être. Nous sommes également une forme, la seule à qui soit remise la dignité du questionnement. C’est toujours en tant que Dasein que nous visons le monde, toujours en tant que conscience libre de son existence, de ses pensées, de ses jugements : la forme la plus haute !

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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:16
Fille boréale.

Superbe Anastasiya.

Œuvre : André Maynet.

On la regardait - mais pouvait-on vraiment la voir, en tracer les subtils contours ? -, et l’on était comme en lisière de soi, une vision en-dedans, une autre en-dehors, sur cette illisible frontière de peau où naissait le monde, où mourait la sensation pareille à un vol de phalène dans la chute du jour. C’était toujours à la limite d’un évanouissement, comme si se manifestait l’inatteignable dans ses voiles de songe. Jamais on ne se fût risqué à franchir le pas, à s’écarter de soi, à esquisser le moindre mouvement, à tendre la main en direction de …, à forer de la pointe de son regard ce territoire sans début ni fin. C’était sans doute cela, cette illusion vibrant dans le lointain de brume qu’on pouvait prédiquer sous l’irritante formule de « rêverie boréale », cette manière d’égarement constant, de divergence de soi dont les rêveries solitaires de Jean-Jacques eussent été bien incapables de rendre compte. Parle-t-on du silence ? Bâtit-on des châteaux de grésil ? Assemble-t-on des grains de lumière ? Traverse-t-on la flamme de la chandelle afin que nous soit révélée la nature du feu, son essence indescriptible ? S’immisce-t-on dans les feuillets d’eau à des fins de connaître la source ? Lit-on le vol de l’oiseau de façon à s’approprier la texture de l’air, son inapparente résille tellement semblable à la fuite du souvenir, au chatoiement de la mémoire ? Il y a tellement d’incertitude à être lorsque l’aube de la conscience se lève et que le monde fait son bruissement de ruche, l’univers son raclement de fond pareil à l’orage. Et pourtant nous n’entendons rien, sinon notre flux intérieur, le rythme de nos affections, la pente déclive de nos humeurs. C’est si bien de mettre son ego entre parenthèses, de sentir lever sur son épiderme les picots de l’esthétique, de vivre juste au niveau du sol, là où l’air et la terre ne font qu’un, où la poussière est un langage inaperçu, où le grondement de l’argile est pareil à une naissance, au dépliement d’une promesse. C’est si bien de s’oublier et de laisser paraître ce qui s’ourle de discrétion, la plainte du vent, le glissement du nuage, l’onde bleue dans la crique baignée de blancheur.

Mais nous disions « rêverie boréale », pensant à l’aune de cette étonnante formule énoncer ce qui jamais ne se dit car il faut du mystère, de la pudeur, du voilement sinon tout croulerait sous une telle chape d’évidence que nous n’aurions plus rien à connaître que la pesanteur des certitudes et la clôture des questions avant même qu’elles ne fussent posées. Alors, à nouveau, telle digression dont nous pensions qu’elle nous mettrait à l’abri du face à face, de l’insondable apparition de Superbe, bien au contraire ne fait que nous interroger davantage sur le fait de savoir qui elle est, d’où elle vient - d’une étrange planète, d’une brillante Sirius au regard double, d’une pluie de météores ? - et alors il n’est plus possible de différer la rencontre, de dissimuler ce qui, par nature, ne saurait attendre, à savoir l’unique rayonnement de la beauté. Alors, à défaut d’avoir une donnée immédiate de ce qu’elle est, de surgir au plein de sa conscience et de l’apercevoir de l’intérieur même de sa gemme de chair, autrement dit de devenir Elle, sans distance, sans l’ombre d’une hésitation, dans l’absence du doute, il ne nous reste plus que la possibilité de la décrire, comme on le ferait d’un paysage rencontré dans la totalité de son être. Ne demeure plus que la métaphore. Certes elle n’est qu’une approche, la vibration du regard devant l’énigme de l’apparition, l’essai de proférer dans la proximité, sorte de réverbération nous disant la présence du réel, sa dure compacité, l’irréfragable désir que nous manifestons toujours afin de ne pas demeurer seul au milieu du désert avec les mains vides et les yeux emplis de vent. Alors nous disons comme si. Cette Fille est comme si une forêt nous regardait, comme si un lac émergeait de la brume. Pathétique saisie des choses dont nous nous croyons nous approprier alors que la nature du langage ne fait que médiatiser ce que nous souhaiterions enfermer dans notre propre citadelle de chair et de sang. Pour décrire, il faut consentir à tutoyer les latitudes extrêmes, les terres battues de vent, les océans bordés de glaciers bleus, les finistères se perdant dans la brume de leurs invisibles archipels. Jamais on ne possède quelqu’un comme on s’approprierait la matière d’un livre ou la densité pulpeuse de la pomme. L’humain est le lieu d’une telle singularité qu’il ne peut y avoir, à son sujet, qu’attouchements, contacts à fleurets mouchetés, art de l’esquive et chorégraphie selon de discrets pas de deux.

Nous sommes tout au bout du monde. La lumière est crépusculaire, pareille à une pluie de flocons, à la chute de plumes dans le grisé du jour. Une onde si évanescente qu’on croirait à un décor de théâtre alors que les projecteurs ne sont pas encore allumés, que les acteurs sont dans les plis d’ombre et les spectateurs en attente de cela qui va arriver, qui les emportera loin d’eux, dans ce lieu sans espace ni temps qui est le sceau le plus apparent de l’art, de ses manifestations mondaines, à peine un souffle, une haleine, l’exhalaison d’un frimas dans le poudroiement de la saison. Une aventure sans pareille qui fait l’âme belle et le corps diaphane. Au bout du monde où tout se confond dans une si douce harmonie que le paysage est une femme et la femme un paysage sans même que se laisse deviner une césure, une ligne de partage, un adret s’opposant à un ubac. Les cheveux sont des filets d’eau, de minces ruisselets qui courent, dévalent avec bonheur la pente d’une montagne dont le sommet se confond avec la pureté de l’air. Visage blanc, poudré, pareil aux masques des tragédies antiques, confluence des dieux et des hommes d’où devait naître la signification du destin, sa justification parmi la turbulence du quotidien et la finitude en tant qu’essentielle condition des Errants sur Terre. Puis les deux traits des sourcils comme une mince broussaille, un discret taillis en surplomb du lac des yeux. Les yeux, l’eau y est si pure, la forme étirée si parfaite qu’il ne peut s’agir que d’une onde matricielle d’où tout surgit, où tout s’abîme pour dire la nécessité du regard juste, du dessillement, de l’exactitude de l’être lorsqu’il se met en devoir de paraître mais dans la douceur native, l’à-peine insistance, le pli sur soi qui est le gage de sa sincérité en même temps que le signe de son ouverture au monde.

C’est de ce regard à la consistance de rien, d’étonnante transparence, de parution à la limite d’une perte que les choses font phénomène sur Celui, Celle que nous sommes. Jeu en écho, ultime réverbération par laquelle nous nous saisissons. Si notre propre regard est important, combien celui de l’Autre est nécessaire à notre propre révélation. Nous sommes un paysage que le lac dans lequel se reflète notre image, - cette métaphore visuelle transcendant la catégorie de la Nature -, porte à une manière d’accomplissement. Regardés autant que regardant, ici se réalise la synthèse de l’être-avec qui fixe les polarités de notre cheminement. Telle une lumière boréale qui se lève et envahit le champ entier de la conscience sans même qu’on puisse en connaître le lieu d’élévation, la nature qui la pousse à faire sortir de l’ombre tout ce qui s’y dissimulait et s’y tenait en réserve. Aussi bien le peuple silencieux des bouleaux et des épicéas, aussi bien le chant de l’amour qui donne aux yeux cette sublime apparence de solitude pareille à l’éclat assourdi d’une Pierre de Lune. Tout paysage est un mystère et non seulement pour les âmes romantiques ou bien les esprits tourmentés. Tout regard est un mystère pareil à ce lac bleu qui s’irise de teintes indéfinissables entre l’émeraude et l’améthyste, comme s’il fallait une confusion, un mélange, une constante hésitation afin que l’illisible continuât à nous interroger et nous mît en quête du sens qui nous fait hommes et nous maintient au-dessus de l’abîme.

Superbe, nous l’aimons comme nous aimons la courbe de notre front, la plaine de notre joue, notre bouche disant les mots du poème. Osmose de l’être avec ce qui l’entoure et le révèle à lui-même dans un geste unique de donation. Je ne suis moi que par l’autre qui n’est lui que par moi. Image spéculaire qui se perd à l’infini dans le jeu de son propre kaléidoscope, milliers de fragments qui tissent la merveille hiéroglyphique du monde. Comment, dans un visage aussi dévoilé qu’une aube, ne pas voir, d’abord son propre reflet, ensuite tous les paysages que nous ne rencontrons qu’afin de connaître et d’être connu ? Il y a une telle évidence de la beauté que ne pas la voir résonnerait comme une offense faite aux dieux eux-mêmes, fussent-ils les plus proches des comédies humaines, Dionysos barbouillé de jus rubescent et croulant sous les pampres échevelés de la vigne ? La trace du dieu est toujours apparente, non seulement par la vertu d’une antique mythologie, mais parce que nous portons en nous l’empreinte indélébile du sacré, les stigmates des sacrifices, le fronton du temple dans l’enceinte duquel se disait l’essentiel en direction de ce fascinant empyrée, qui ne l’est, fascinant, qu’à la mesure de son constant voilement. Mais nous voulons dévoiler, tout comme des explorateurs, des Magellan en quête de nouveaux territoires.

Superbe, nous voyons le frémissement de son oreille que dissimule en partie la végétation des cheveux. C’est nous dont le regard poinçonne le pavillon de l’oreille et y dépose cet imperceptible colifichet, à peine la patte d’un scarabée, pour dire le précieux et le rare de ce qui se dissimule et fait son murmure à l’horizon des yeux, comme le mot choisi par le poète brille de mille feux dans l’ode ou le sonnet. Puis le jour s’est levé qui brille et illumine l’arête du nez, en effaçant presque la forme, douceur venue nous dire combien l’instant est suspendu qui, jamais ne se reproduira. Ce que nous voyons, là, dans ce genre de luxueux clair-obscur, ce visage-paysage lissé de clarté boréale, jamais nous ne l’oublierons, fût-il recouvert de milliers d’images plus incisives les unes que les autres. Car nous n’oublions rien. Chaque événement est une braise enfouie dans la crypte du corps qui fait sa sourde clarté quand bien même nous la penserions éteinte depuis une éternité. En nous le jeu de l’enfance, la caresse maternelle, la haute stature du père, le vol du papillon dans le rai de soleil, la mare glacée sous l’œil blême de la Lune.

Nous sommes parvenus au terme du voyage. Et déjà, voici que nous nous sentons orphelins. Les ramures blanches des bouleaux ont enlacé leurs branches-sortilège afin que, dans la bouche, les mots fassent silence. Clôture des lèvres livrées à la seule parole qui soit, lourd recueillement que rien ne saurait distraire comme si une secrète injonction venue d’un temps immémorial les joignait à jamais dans une généreuse immobilité. Tout secret est ce poids infini d’un sépulcre de marbre qui rend le Sujet qui en est dépositaire infiniment semblable à ces gisants de pierre dormant dans le froid d’impalpables sanctuaires. Plus de distance à franchir qui nous permettrait de décrypter un message. Plus de vision à mobiliser puisque plus rien ne bouge et que les feuilles des arbres cèdent la place aux aiguilles huileuses, noires, des conifères. Dès que le promontoire du menton est franchi, atteint de la dernière lumière, nous plongeons irrémédiablement vers l’anonymat des terres sombres livrées à la convulsion des glaises, au tellurisme de l’humus primitif. Tout devient si sombre dès que l’aire boréale est délaissée. Les mots qui dansaient et chantaient, voici qu’ils retournent leurs gants et confinent au mutisme. Ici plus de bouleaux qui disent le ciel et l’ouverture infinie de l’air. Ici commence le domaine du vert occlus, refermé, confondu avec son propre étonnement. La végétation est dense où la lumière pénètre si peu qu’il s’agit d’une éternelle nuit, celle des épinettes, des sapins et des mélèzes, leurs palmes scellant tout dans un même mystère. Superbe est déjà devenue illisible, identique à sa vêture noire, empilement de signes comme dans les antiques manuscrits qui se protégeaient à l’aune de leur étrange fourmillement. Puis, bientôt, alors que nous aurons dépassé le cadre même de l’image, seront les terres humides, les tourbières gorgées d’eau, le réseau dense des mousses, les étoiles éteintes des sphaignes, les cheveux hirsutes des carex. Il fera tellement noir, l’ombre sera si épaisse que nous tendrons les mains en avant, tels des somnambules à la recherche de l’ombilic des songes, cette terre que nous essaierons de lacérer de nos canines aiguës car, encore, nous voudrions voir la lumière, la boréale si proche d’une vérité qu’à seulement la regarder, le prodige se produit, nous devenons Superbe elle-même, cette belle énigme du jour dont les yeux tristes à la langueur infinie sont le foyer d’un étrange savoir, là où les choses deviennent si pures qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes. Alors ne reste plus que cela : contempler et contempler encore. Tant que nos yeux seront ouverts à la beauté du monde.

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 09:37
La haute note blanche.

Œuvre : Gilles Molinier.

La basse note noire.

Afin de pénétrer correctement les enjeux qui traversent cette image, il convient de tout ramener à un coefficient d’irréalité qui la poserait comme nulle et non avenue, c’est-à-dire réduite non seulement à une pure abstraction mais à une manière de représentation qui confine au néant. Voyons cette photographie tellement saturée de matière dense qu’elle se confondrait avec le noir le plus pur, le paysage nocturne, la traînée de suie, le cœur de la pierre d’obsidienne. Autrement dit un illisible ne se rapportant qu’à soi, la trame d’une incompréhension, sans doute le tragique qui peint d’une mélancolie de geôle la personne atteinte de cécité. Ici, nulle couleur qui distrairait, nulle lumière dont le rayon féconderait la vue en lui apportant l’un des premiers signes par lesquels connaître le monde. Comme si l’on se situait avant même la parution des choses, au creux d’un sombre ombilic en attente de son propre dépliement. Imaginons encore un étrange palimpseste dont les écritures successives, les ratures et les biffures, les empilements ininterrompus de caractères auraient tellement brouillé le message qu’il n’en demeurerait qu’une pelote compacte, inextricable, un genre d’enchevêtrement d’hiéroglyphes indéchiffrables. Donc le noir pour le noir. Le noir et rien au-delà.

Surgissement de l’aube.

Le monde est endormi. Les hommes sont loin, qu’enveloppent les rêves nocturnes. Les villes sont pliées dans un linceul pareil à un crêpe sur le bras d’une veuve. Les chiens dorment sur le sol de poussière, museau entre les pattes. Chrysalides soudées dans leurs cocons, les oiseaux sont au nid et leurs chants sont encore tapis dans leurs plumes. C’est tout juste si la Terre respire, si les pierres gonflent leur goitre, si les arbres dressent leurs troncs dans l’ombre duveteuse. Blanches sont les racines qui courent sous la peau d’argile, qui ne verront ni le jour, ni l’angoisse de l’heure. Tout est au silence et plane l’éternité comme le vol d’un oiseau arrêté en plein vol. Il n’y a encore ni temps, ni espace et les grains, dans le sablier, sont suspendus, pareils à des gemmes de résine qui n’en finiraient pas de tomber. La seconde est cosmologique et les astres, dans le ciel, jouent à une marelle aveugle. La seconde est géologique et la lave se perd dans ses replis complexes, dans son bouillonnement pareil à un fleuve de plomb refroidi. La seconde est ontologique et voici que de l’être paraît, mais sur la pointe des pieds, à peine le grésillement d’un flocon sur le bord d’une fenêtre, le remuement d’une paupière sur le cercle de l’œil. Un éclat de porcelaine dans le silence d’un cloître, un mince feu de Bengale venu d’une mythologie si éloignée qu’on n’en percevrait que la fable assourdie, la promesse d’un proche réveil. Tout dans l’attente de ce miracle du jour et les respirations sont comme voilées, retenues dans l’enceinte d’une naturelle pudeur.

La haute note blanche.

Voici que cela se déchire. Voici que, de l’orient, vient cette belle clarté. Elle sort de la bouche du rocher, elle fait irruption depuis sa gueule noire pareille à celle d’un dragon. Quelques crépitements d’étoiles sur les flancs teintés de noir profond, mousses et lichens qui s’éveillent, veulent dire, dans la modestie, l’immense poème du monde. C’est une telle beauté et les mots demeurent scellés, à l’étroit en arrière des lèvres. Mais comment dire l’indicible ? Comment proférer avec les mots du langage, alors que le langage même semble dépassé par la réalité ici présente ? Comment marcher sur le bord du rivage ? Comment ne pas faire halte et s’adosser à l’univers qui questionne et initie sa belle farandole, cerf-volant capricieux faisant claquer sa longue queue jusqu’à l’infini ? Comment être homme et voir avec les yeux adéquats ? La plaque de la mer est lisse, simplement ridée par endroits, surface de métal qui irradie et fascine. On regarde et on n’est même plus soi et l’on ne sait ce qui arrive. Cela saisit en dedans du corps, cela fait ses milliers de boucles, ses souples ondulations. Alors, soudain, on regarde ses doigts, leurs extrémités d’où la clarté diffuse et rayonne. Les doigts sont transparents et, sans doute, l’est-on soi-même tant l’harmonie intérieure fait son bourdonnement de ruche. Oui, c’est cela, de ruche. On est la reine courtisée par les ouvrières, on est les ouvrières à qui la reine remet un sort divin, butiner tout ce qui vient en présence et en faire le lieu d’un événement. La lueur a envahi le ciel et les nuages font leur sarabande blanche au-dessus des îles qui émergent, comme si elles venaient de naître à l’instant, de se hisser du plancher de la mer pour le seul plaisir de figurer et de peupler les yeux des curieux. Mais y a-t-il encore place pour la curiosité alors même que l’étonnement nous saisit et que fondent les dernières étoiles dans la surdité du ciel ? Y a-t-il d’autre sentiment, d’autre inclination de l’âme qu’une longue mélodie à l’horizon de notre peau et cette brume dont on ne sait plus si elle naît de nos yeux ou bien du paysage que touche la lumière ? Longtemps l’on sera, ici, tout contre la mer, dans l’anse ouverte des rochers, en attente de soi alors qu’au loin, déjà, les bruits replient leurs griffes, les hommes se pelotonnent dans leurs lits, les ombres grandissent, les rues deviennent muettes. Il fera noir ce soir, immensément noir sous les yeux aigus de Vénus, de Bételgeuse ou d’Altaïr. Ce noir qui, contenant toutes les couleurs les autorise toutes, à commencer par le blanc dont nous sommes éblouis comme nous le sommes des yeux de l’amante. Le blanc, nous attendons le blanc !

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 07:25
Elle regardait le monde…

At your own risk.

Avec “M”.

Œuvre : André Maynet.

Le chaos, en elle, elle en connaissait l’origine, elle en savait la puissance, elle en éprouvait la force identique à celle d’une marée, d’une lame de fond dont, jamais, elle n’épuiserait le sens. Comme si tout devait, chaque jour, trouver son propre ressourcement et dire l’infinitude des choses, l’incomplétude de l’être. Des vides qu’il fallait combler, des interstices à assurer d’une substance, des failles à colmater afin que l’aventure se poursuive et que s’allume l’étincelle d’une signification. Ce qu’elle avait urgemment à faire, ceci, engranger le moindre événement du monde, le porter à une compréhension et, ainsi, faire reculer le territoire de l’inconscient, acculer la peur dans quelque sombre marécage où elle demeurerait tapie jusqu’à l’éternité afin qu’exister, non seulement devînt possible, mais s’affirmât dans un genre de gloire, le témoignage d’une grâce par laquelle atteindre l’immédiate satisfaction d’une vie enfin livrée à la beauté. C’était vraiment trop harassant de sentir dans sa sculpture de chair ces sortes de vésicules emplies d’ennui dont on n’aurait su justifier la présence sauf à penser que le néant existait vraiment et qu’il se dissimulait sous cette forme à peine concevable pour l’esprit, affûtant ses armes derrières ses maléfiques couleuvrines.

Elle regardait le monde dont elle voulait s’approprier les images afin que, les métabolisant, ces dernières vinssent combler les vides, éclairer la conscience et libérer l’âme de ses inquiétantes interrogations. Il lui fallait connaître avec la plus extrême précision et débusquer dans l’arbre, le nuage, la rivière, l’écaille de sens qui la porterait hors d’elle-même, mais aussi en elle, à cet endroit mystérieux où s’élaborait l’élixir des certitudes. C’était de ne pas savoir dont les hommes souffraient, de demeurer sur le seuil de leur propre habitation et de n’en percevoir que quelques lignes de fuite, quelques rapides schémas. Alors il fallait, dans un premier temps, chercher au dehors, ensuite se réaliserait un juste retour des choses et l’autre, le différent, le monde surgiraient à même sa propre présence dans une harmonieuse synthèse dont le nom était celui de complétude, ce sublime sentiment de juste appropriation de soi, mais aussi de ce qui gravite tout autour et nous propose l’ordre d’un cosmos. Elle regardait ce qui voulait bien faire phénomène, un paysage ou bien une œuvre d’art, une peinture par exemple, essayant d’en extraire cette moelle dont était faite toute culture, dont chaque expérience était une manière de mise en musique aussi secrète qu’empreinte d’esthétique.

Ce qu’elle voyait, un homme et une femme unis dans un identique élan, flottant au-dessus d’une ville, leurs visages lissés d’une douce sérénité (étaient-ils de pures idéalités, des anges qui se seraient vêtus des habites des Mortels, la condensation d’un rêve, l’architecture d’un imaginaire ?), un ciel habité de nuages si aériens qu’on l’eût facilement pris pour un décor de théâtre romantique, un moutonnement de maisons fondues dans un genre de camaïeu, de teintes séraphiques, d’ondulations souples pareilles à celles des étonnantes utopies, des arbres floconneux, un animal indistinct (s’agissait-il d’une licorne ou bien, plus simplement, d’une chèvre à la forme approchante ?), une neige dense, ouatée, rosie par endroits se voyait enclose par une barricade de pieux faisant songer au temps d’Alésia. Et les Villageois ?, me questionnerez-vous, où donc est le lieu de leur présence ? C’est si étrange une ville, un village désertés par ses habitants ! Oui, combien vous aurez raison, hors la silhouette humaine il ne demeure que les mailles d’une insondable incompréhension. Deux traces cependant, infinitésimales, à la limite d’une invisibilité, deux formes dont l’habituelle prégnance nous oriente vers la perception de deux Existants (dont nous serions bien en peine de donner quelque description), deux sémaphores, deux symboles disant l’émotion, le sentiment, la lumière de l’esprit, l’émergence d’un possible humanisme. Disons, qu’ici, nous nous sommes contenté de faire le commentaire d’une toile de Chagall des années 1917-1918, nommée « Au-dessus de la Ville », dans le contexte de la guerre, de cette confusion dont aucune interprétation, fût-elle savante, ne parvient jamais à bout. Teneur hautement significative dont il est facile de comprendre les attendus : l’homme doit s’abstraire des contingences de tous ordres, à commencer par celles qui conduisent à l’acte inexplicable, à l’inadmissible Guernica qui ravage les consciences et accule son essence dans les derniers retranchements de son pouvoir-être. L’homme doit être capable de transcendance, de création, d’élévation vers des sentiments nobles et des pensées pures. Alors, regarder le monde, ce n’est pas seulement le considérer passivement à la manière d’une simple chose dont on n’aurait rien d’autre à tirer que de faire le constat de sa présence, de la densité de sa matière, de la pesanteur dont il est le réceptacle obligé. Il faut en faire notre affaire, y déceler le sceau d’une éthique et en tirer des enseignements pour soi, pour l’autre qui nous fait face en son énigme.

Vigie, que nous propose l’Artiste, est cette nature inquiète dont la modestie, le visible retrait, orientent vers de profondes pensées. Témoins ses yeux qu’habite une évidente intériorité, sa pose si hiératique qu’on la dirait loin d’elle-même, en de mystérieuses contrées seulement connues d’elle. Visiblement, elle descend dans sa propre demeure existentielle, se livre à l’introspection, au sondage du corps, de l’âme aussi dont on aperçoit le blanc rayonnement tout en haut de son anatomie (ce sublime iceberg), le reste du territoire se dissimulant dans les ombres que n’a pas encore éclairées la lumière d’une révélation. En haut d’elle-même, là est la vérité qui fait sa nébuleuse de clarté. Il convient de poursuive, d’effacer ce qui demeure voilé. Se connaître d’abord jusqu’au creux de l’intime, à la goutte d’eau dont la source est la claire résurgence. Jamais Vigie ne verra de ses propres yeux, ni sa nuque, ni son dos. Seulement les autres le pourront, le monde. Seulement le miroir qui n’est qu’un reflet, autrement dit un mensonge. Donc explorer jusqu’à la limite du vertige et se savoir, comme on sait la plante, sa croissance, l’ouverture de son bouton, l’étalement de sa corolle. Juste en arrière de Vigie, ses propres esquisses que le Dessinateur a posées sur le papier à la manière d’un puzzle ontologique. Réverbération narcissique dont la médiation symbolique est le saisissement du Sujet par son propre Soi, à savoir la pointe aiguisée de sa conscience, le rougeoiement de son intuition, le silex de sa lucidité. Fragments de soi s’essayant à proférer la totalité jamais préhensible puisque l’invisible est là qui se dissimule dans les eaux de l’inconscient, flotte dans les remous des archaïques archétypes. Plutôt que de faire silence, d’ignorer certains pans de sa propre constitution, se hisser au niveau de tout ce qui concourt à poser les fondations de l’édifice, à en assembler les pierres angulaires, à empiler les moellons de l’unique et singulière Babel que nous sommes. Tout est langage, tout est signe, tout clignote à l’instar de la lointaine étoile afin qu’un enseignement puisse être tiré et que s’élabore ce cosmos auquel, tous, nous aspirons, n’en ferions-nous nullement le constat. Vigie surveillée par ses propres esquisses que le monde, à son tour, regarde de son œil unique de Cyclope, ce Soleil dont les philosophes antiques ont fait le lieu d’un indépassable, d’un Absolu éclairant toute chose, tout comme l’astre réel dispense ses millions de phosphènes qui sont l’essence, les nutriments de la nature et des hommes. Aussi sommes-nous regardés par ce monde que nous croyons être une impénétrable abstraction, pourtant il est tout autour de nous, dans le vent qui passe, dans le flux des eaux, la toile du Maître, les yeux éblouis de l’Aimée dont nous ne sommes que la figure inversée, tout comme Vigie dans laquelle nous nous reflétons sans bien le savoir mais en le souhaitant ardemment. Regardons le monde qui nous regarde. Cet aller-retour de soi au monde, du monde à soi est l’unique chose à comprendre, alors que croît le temps, que se déploie l’espace et que, le plus souvent, nous tendons nos mains vides en direction des étoiles. Les étoiles ont des yeux qui sont d’une infinie sagesse. Les hommes ont des yeux qui sont un infini questionnement. Les yeux rencontrent toujours les yeux dont on dit qu’ils sont les fenêtres de l’âme, ce principe universel qui anime le monde, à commencer par nous. Toujours une danse, toujours un chant. Ils sont les imperceptibles harmonies dont, à chaque pas, nous tissons notre chemin. Aussi la quête est-elle toujours infinie. Vigie en est la plus tangible approche. Nous en ferons le lieu d’une connaissance !

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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 09:39
Carte de Tendre.

Œuvre : André Maynet.

Je ne peux voir une rose sans envisager un jardin. Je ne peux regarder une femme sans y voir un paysage. C’est comme cela, tout se pose avec naturel et attend d’être découvert. Rien d’autre à faire que de lire ce qui vient dans l’aisance et ne demande qu’à être défloré, tout comme le bouton dont le destin est d’offrir son dépliement aux curieux et aux poètes, si ce n’est aux géographes. Clélie est là dans la posture qu’on croirait d’un éternel ennui mais dont le Perspicace s’apercevra vite qu’elle n’est qu’un hiéroglyphe impatient d’être déchiffré, donc de sortir de son secret pour être présent au monde. Nous sommes sur le bord de la scène, comme un spectateur de théâtre qui n’attend que les trois coups du brigadier, l’effacement du rideau de velours et les projecteurs qui s’allument sur le décor d’infini, de pur imaginaire. Alors c’est comme d’être saisi d’étonnement, de découvrir du familier et nous n’attendions que l’inconnu, la nouveauté pareille à un diable surgissant de sa boîte. Car ceci qui s’offre à nous dans le plus évident dépouillement qui se puisse imaginer, c’est tout simplement ce que nos yeux dévoilent dans la quotidienneté sans en être plus affecté qu’à l’aune d’une clarté lunaire sur la glace de l’étang. Clélie, nous en longeons la perspective comme nous le ferions d’une falaise se dressant au bout de notre horizon ordinaire. Elle est là, si semblable à une presqu’île couleur de terre de Sienne et d’ivoire, bercée par des eaux dont la lenteur ne serait pas sans évoquer quelque marbre antique patiné par les ans. La forêt des cheveux dessine une anse régulière qui enserre le plateau du visage. Douceur et vague mélancolie qui transportent loin, dans les contrées de vent et de larges horizons, peut-être une étendue andine où flottent les marées jaunes des herbes et les nuages sans nom. C’est si calme, silencieux et le lac des yeux se teinte d’ombre et le feu des lèvres s’éteint déjà pris dans l’encre de la nuit. L’isthme du cou est si estompé qu’il s’effacerait presque pour laisser paraître deux minces éminences, deux étroits tumulus tachés de bistre, identiques aux pierres brunes et trouées des volcans. Un souffle de vent pourrait s’en saisir que nous n’en serions même pas affectés, tellement cette présence effarouchée se fond dans l’indistinction du tout. Puis, voyageant vers le bas, chutant vers l’aval, notre vision ne rencontre nul obstacle, comme si une plaine sans histoire, sans cicatrice, n’avait pour mission que de conduire à la minuscule doline de l’ombilic, cet œil subtil placé au centre et qui semble nous regarder autant que nous le regardons. Nous avançons un peu à la manière d’aventuriers prudents, paisibles, chercheurs d’or si peu inquiets qu’ils n’ont même pas à dévoiler les pépites qui, à chaque pas, font leur musique secrète, leur bruit de gemme sourde. Cela se révèle dans l’humilité, le luxe et l’élégance puisque aussi bien l’une ne pourrait s’affirmer sans l’autre. Elle, cette femme-paysage, nous la savions de toute éternité mais n’osions prononcer son nom, poser sur ses fragments corporels les prédicats qui la porteraient dans la symphonie d’une nature rayonnante, ourlée de plénitude, disponible à toutes les confluences de l’esprit, à tous les emballements de l’âme. Certes sur le mode de la retenue, du susurrement, de la parole proférée dans le trait de l’esquisse. Oui, c’est un réel bonheur que de pouvoir, dans un seul et unique registre de la vision, considérer la nature dans sa généreuse donation, la femme dispensatrice de joie pleine, pareille à une grenade qui ne libérerait ses pépites gonflées de sève rouge qu’à étancher notre soif, à rassasier nos yeux, à en faire des diamants pris d’une folie de la lumière.

Oui, voir c’est ceci, regarder les choses avec la profonde intensité de la lucidité, en fouiller le revers et l’avers, faire rendre son jus à la réalité, en extraire la quintessence afin que notre intellect ne demeure pas sur le bord d’une inanité. Car la conscience a soif. Car la connaissance a faim. Rien de plus terrible que de rester sur le seuil du temple alors qu’à portée de main, là, dans l’ombre du portique brillent les pépites de l’art. Jamais nous ne pourrons accepter de renoncer à leurs belles cimaises, jamais nous ne pourrons demeurer dans le doute et l’abandon. Jamais. Alors nous continuons à avancer, les mains tremblantes, le front en sueur et le cœur moite. Il y a tant de beauté partout répandue que nous voulons saisir, enfouir dans le tissu de notre mémoire. Ainsi, plus tard, l’œuvre de réminiscence faisant son chemin, nous peuplerons notre musée imaginaire des images qui fécondent et ouvrent l’infinité des voies par lesquelles être hommes, c’est-à-dire être des architectures de culture, des chambres d’écho de l’intelligence. Sans doute n’y a-t-il pas de mission plus exaltante que de découvrir notre humanité, de porter haut, sur nos fronts, l’accomplissement des belles et ineffaçables civilisations.

Mais voilà que nous nous étions égarés, que notre romantisme avait défait sa tresse échevelée pour nous livrer aux quatre vents de la libre digression. C’est si exaltant de parler pour ne rien dire, faire du langage une pure gratuité, comme de lancer dans l’air des mots au hasard, vent, nuage, oiseau, foudre, lave, amour, cosmos et, ensuite, d’aller dormir en paix après que l’on a assumé son essence, poétiser, le savoir et, ensuite, peut-être mourir puisqu’il n’y aura plus rien d’essentiel à découvrir. Mais Clélie est là qui nous attend depuis sa sublime Carte de Tendre et il nous est intimé de poursuivre en sa compagnie, tant que durera la magie, tant que durera le langage. Maintenant nous glissons sur le goulet du ventre à la consistance de galet, cela a la souplesse de la vague, l’attrait du soir lorsque le crépuscule jette ses derniers feux et que le corps incline au repos, cela effleure avec l’à-peine insistance de la palme dans l’air alangui. Bientôt de minces taillis, des flottements de fougères qui dispensent leurs subtiles fragrances, des odeurs d’encens et de pollen dans une brume légère. Nous sommes arrivés là où, toujours, nous rêvions d’être, dans la crique intime, au milieu du golfe des jambes, au pli de la source de vie, après il n’y a plus d’issue possible, de lieu de ressourcement. C’est le premier espace de notre venue au monde, sans doute aussi le dernier avant que l’on ne se dispose à quitter l’antre du bonheur et à se retirer en des lieux innommés dont nous rêvons comme d’un absolu et redoutons à la manière d’un gouffre sans fin, d’une bouche sans parole. Voilà, nous sommes presque au bout de notre périple, il nous reste encore à franchir les deux péninsules des cuisses, à sentir leur ardeur à vivre, puis à dépasser les deux caps des genoux d’où s’aperçoit le terme du voyage, bientôt nous serons tout au bout de cette terra incognita car l’ayant connue ou du moins approchée, elle demeurera toujours au secret, sinon nous ne la chercherions pas avec la fièvre au front et des braises sur la langue et des fourmillements au creux des mains. Voilà, nous ressortons de ce beau territoire par le défilé des pieds et, déjà nous sommes remis à nous-mêmes comme des nouveau-nés privés du lait nourricier. Mais, maintenant nous savons que toute femme est cette Carte de Tendre infiniment ouverte, éployable à l’infini avec ses sources et ses cataractes, ses avens et ses gorges, ses collines et ses dépressions. Jamais nous n’aurons fini d’en faire le tour, d’en dresser l’inventaire. Nous serons des Magellan en quête d’un ouest où découvrir les Moluques. Nous serons des Marco Polo cinglant vers l’orient afin que se révèlent les belles routes de la soie, que nous fascine le majestueux palais de Kūbilaï Khān, la richesse de son empire et le prétexte au rêve ce qu’est, en grande partie, Le Devisement du monde. Le monde est notre patrie. Le devisement est notre fonction. L’amour est la synthèse des deux car la femme est, pour l’homme, le territoire par lequel il advient et s’essaie à parler. Au-delà, rien que le silence.

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 08:28
Voyage vers la beauté.

"Prodrome"

Œuvre : André Maynet

 

 

   Bien sûr on pourrait dire le dessin au plus près, ne pas différer de l’image, demeurer identique à un écho de ce qui paraît et semble posséder une justification suffisante à seulement être dans une manière d’évidence. Alors on dirait le sol, sa consistance de miroir, le genre d’écuelle transparente, l’échelle double avec la corde qui attache ses montants, le mur griffé de graffitis illisibles, la lumière zénithale tombant d’une ampoule qu’un fil attache au plafond. Nous aurions tout dit mais dans le style du prodrome, à savoir ce signe avant-coureur, ce simple symptôme sous lequel perce déjà la maladie. Oui, la maladie, car l’art n’est que cela, une pathologie dont on cherche à s’extraire, jetant sur la toile les stigmates de l’atteinte, gravant dans la pellicule les phosphènes de l’urticante angoisse. Mais ceci a déjà été dit qui place l’œuvre dans une position cathartique et les Tournesols de Van Gogh ne sont que sa folie solaire commençant sa confondante giration. Décrire sans distance c’est désigner l’écorce, montrer le feuillage, dessiner les branches sans que les racines fondatrices du sens n’apparaissent en une quelconque façon. Ce qui est à creuser, toujours, ce sont les significations latentes qui traversent les choses et n’ont de cesse de se dissimuler, comme si toute découverte ontologique menaçait leur être même. Nature aime à se cacher disait Héraclite L’Obscur. Travaillons l’obscur avant même que la lumière partout présente ne nous atteigne de son aveuglante lueur. Tout ce qui est porté au regard doit subir métamorphose, transfiguration, passer au feu du métabolisme. Ce sensible dont l’on peut se saisir facilement, voici que des fils invisibles le relient à l’intelligible, lequel n’est jamais apparent qu’à la mesure d’une intellection. Observer ne suffit pas. L’expérience fuit continuellement. Eclairer, c’est méditer, c’est contempler et traverser les apparences.

Donc nous sommes ici et nous sommes là, plus loin que nous, plus loin que notre regard et voici que se dévoilent d’étranges figures. Nous les sentions nous frôler, nous en devinions les formes approchantes, nous en supputions la pure mobilité, l’insaisissable course. La vallée est encore noyée dans la brume avec les rives grises du jour. Le hameau est un miroir encore pris d’ombre, à peine une lueur bleue, un cercle émergeant de la nuit proche. Un peu de fumée monte au-dessus des toits et, ainsi, nous devinons la présence des hommes sans même apercevoir leur existence, leur douleur au seuil du jour. Tout est remis à une indistinction native comme si le futur, jamais, ne devait advenir, comme si les Existants devaient demeurer dans l’illisible message sortant de leur bouche avec l’incertitude des signes fantômes habitant les antiques palimpsestes. Oui, là-bas, au fond, tout contre le mur vertical de l’horizon sont les signes mystérieux, les inscriptions apocryphes, approximatives, les balbutiements, les verbes incomplets, les aphasies, l’impossibilité à communiquer, les bégaiements qui font du temps une éternelle répétition, un murmure sans fin inconscient de sa propre mutité. Car tout est clos qui ne peut être proféré.

On est là, au bas de l’échelle et on cherche à comprendre et on essaie de se projeter vers la lumière dont on attend qu’elle nous délivre du doute de vivre. On est dans le clair-obscur de soi, ce qui veut dire l’adret de la raison, l’ubac de l’inconnaissance et de la perdition toujours possible dans l’ombre captatrice, le langage avorté, l’abîme qui s’ouvre en arrière de soi avec ses canines de loup. C’est pour cela, la peur, l’effroi, que l’on se tient dans cette posture figée, infiniment dépouillée, à peine un voile sur l’une des jambes, une buée enveloppant la fente du sexe, le trou ombilical lové sur sa propre origine, la poitrine si étroite qu’aucune lactation ne pourrait en adoucir l’hivernale rigueur, et cette tache de clarté qui efface les clavicules, et cette neige qui prend le visage dans le frimas de l’être, sa stupeur d’être au monde et le casque des cheveux en clôture le sens d’une balafre, feuille morte en attente de sa chute. Alors on monte les degrés, on espère, on évite les broussailles, on écarte les griffures des branches. Parfois cela s’éclaire et l’on voit loin, bien au-delà de sa propre effigie, la plaque dure de la mer avec son scintillement d’acier, les montagnes violettes qui plongent dans l’à-pic, la brume qui ensevelit tout et reprend ce qu’un instant, elle avait consenti à dévoiler.

L’échelle est la montagne. Les barreaux sont les travaux et les jours. Le faîte est le sommet par lequel s’évader de soi et gagner cette part de liberté dont, depuis sa naissance, on essaie de se saisir mais la tâche n’est jamais finie qui nous intime l’ordre de nous élever constamment, d’atteindre sa propre vérité, autrement dit sa beauté, celle qui rayonne sur les fronts de ceux qui communiquent avec les choses essentielles. Sur Terre, il y a tant de sillons occlus, tant d’ornières ave des traces de chemins avortés. Tant d’impasses et les hommes tendent les mains suppliantes tels les personnages de Guernica en attente de paix, seulement tendus dans l’espérance d’une pause. Crimes, guerres, misère, avanies de tous ordres et toujours les barreaux cèdent sous les pas de la multitude qui voudrait exulter et jouir mais ne parvient qu’à creuser sa propre tombe. Oui, le voyage vers la beauté est infini car toute beauté est toujours déjà dépassée par une beauté qui lui est supérieure. On se retourne, on regarde la vallée s’éveiller. Les dos des moutons sont touchés par la lumière, empreinte de beauté. Dans l’ombre de cendre bleue les visages des hommes luisent avec des éclats d’obsidienne, noire beauté. On aperçoit des femmes aux hanches en amphore, écailles de beauté. Des enfants jouent sous les ombrages et font tourner leurs moulins dans l’eau, étincelles de beauté. Haut, dans le ciel qui s’ouvre, les pliures blanches des oiseaux, leurs allures de faucilles célestes, éclairs de beauté. Alors on redresse la tête, on vise le haut de l’échelle. Les pieds bien en appui sur chaque barreau et l’on sent, en soi, dans le creux de l’intime, la belle dialectique platonicienne ascendante faire son bruit de source, et l’on sent son vent de palme. Là, montant, alors que le corps se dilate de l’intérieur, que les articulations deviennent phosphorescentes, que la lumière irise le bâton des doigts, on sent ce qu’être veut dire et l’on vise l’ampoule blanche au plafond du ciel et l’on se dispose à regarder la beauté lorsqu’elle se dévêt, ôte ses voiles et c’est aussi brillant que mille phares et c’est aussi envoûtant que la poésie et c’est comme si, soudain, l’on était devenu un personnage de la Renaissance italienne, peut-être ce fameux Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, cette représentation formelle si parfaite de la nature humaine qu’elle se place aussitôt au centre de l’univers ou bien l’éphémère sfumato, cette brume de l’être qui transfigure celui qui la diffuse, cette aura qui est le symbole de l’art même porté à sa quintessence. Là-haut, au foyer, au milieu du cœur éclatant de l’ampoule brûle le sourire de Mona Lisa, ce sourire énigmatique que jamais les hommes ne pourront définir, la pure grâce n’a nul besoin de prédicat pour apparaître. Alors, ce serait être arrivés là où jamais l’on ne peut atteindre, au sommet de cette étrange et mythique Babel bruissant des milliers de langage du monde, lesquels ne sont qu’un écho du verbe par lequel l’homme brille infiniment et se distingue du reste de la création et ce serait connaître la beauté en même temps que soi dans une identique saisie nous disant notre propre mystère.

Nous voilà arrivés au terme de ce voyage dont chacun prolongera l’aventure à sa manière propre, la seule qui soit. D’ici, en haut de la montagne, nous voyons s’agiter les feuilles des arbres, nous entendons bruire le lointain ruisseau, nous percevons le bruit du travail des hommes. Bientôt il faudra redescendre, entreprendre cette dialectique descendante qui nous reconduira parmi les choses du jour et les remuements de la vie. Nous aurons connu la clarté et en porterons quelque fragment au fond des yeux. C’est pour cela que, parfois, l’on parle de la lumière des yeux, cette étincelle irremplaçable dont nous faisons le don aux autres comme de notre plus belle offrande. Cet article sur cette image d’André Maynet ne saurait se terminer sans citer ce célèbre passage du Banquet de Platon, tellement, entre les deux, il y a une évidente homologie :

« Quand, des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche presqu'au but ; car le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi ».

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 15:39
Espiègle, vous avez dit espiègle ?

Œuvre : André Maynet.

Avec cette Etrange, nous n’y sommes pas d’emblée. Il y a comme un décalage, notre vue est biaisée, elle s’embrouille, devient floue comme si quelque brouillard noyait nos yeux, quelque fièvre prenait nos têtes. Nous disons cela en raison du mal que nous avons à la cerner, à en définir les contours, à la nommer adéquatement. Mais quel est donc le prédicat qui lui convient ? De quelle manière pouvons-nous en saisir la nature, cerner d’un trait qui ne soit nullement le fait du hasard, ne se résume à une figure qui, constamment, nous échappe, inévitablement dérape si bien que nos mains sont vides et notre sentiment éparpillé parmi le doute et l’approximation ? Comment ne pas rester sur la périphérie et nous introduire au centre du cercle, là où la signification rougeoie parce que portée à son incandescence ? C’est toujours d’ignition dont il s’agit dès l’instant où notre intellect se heurte à la paroi verticale d’une incompréhension. Nous brûlons, à proprement parler, de savoir. Alors il faut s’armer de crampons et de piolets et commencer l’ascension avec le désir d’atteindre le sommet, là où brille l’ardeur solaire, ne pas chuter avant d’avoir accompli le seul acte digne de nous saisir correctement, celui d’un surgissement au cœur de ce qui est. Mais laissons là cette métaphore « alpinistique » et essayons de polir le verre de la lucidité jusqu’à ce que quelque chose s’éclaire.

Cette Enigmatique, nous disions, est posée devant nous à la manière de la Sphinge avec sa réserve silencieuse de mystère et l’urticante question d’en connaître plus à son sujet que cette pose ambiguë qui est la sienne, dont elle semble tirer un évident profit pour la simple raison qu’elle nous voit désarmés face à sa propre puissance. La lutte entre les genres est toujours cette haute polémique dont le destin décidera qui sera le vainqueur, qui sera le vaincu. Car l’affrontement est de cet ordre : d’un gain l’emportant sur une perte, d’une fierté dont il faut faire son deuil alors que votre adversaire s’amuse de votre dépouille et jette votre oreille aux aficionados dans l’arène comblée de gloire. C’est ainsi, il s’agit toujours d’une apparition dans la clarté et d’une disparition dans l’ombre. Donc cette Mystérieuse, il nous eût été infiniment plus facile de la définir à la mesure de ce qui est habituellement, qui peut faire sens à simplement être visé avec justesse. Comment prédiquer ce qui fuit ? Comment arriver à une nomination qui soit juste et ne dérive pas de la seule fantaisie ?

Nous aurions pu dire Sensuelle ou bien Plénitude ou encore Voluptueuse et alors nous aurions fait signe en direction d’une histoire de l’art qui nous eût délivré, successivement, les chairs pulpeuses, gonflées de sève d’un Rubens ; les peaux nacrées d’un Renoir dans le luxe alangui d’un boudoir ; la démesure plantureuse d’une « Odalisque » de Boucher. Nous aurions pu dire Affranchie ; Sulfureuse ; Provocante et alors nous aurions eu l’impudeur d’une « Fille au miroir » de Rouault ; la débauche formelle et figurative d’un Picasso dans « Les demoiselles d’Avignon » ou bien encore la pose lascive des dames de petite vertu dans le salon rouge de désir de la « Rue des moulins » de Toulouse-Lautrec. Nous aurions eu ce beau carrousel des effigies féminines mais, nous le sentons bien, nous n’aurions pas approché la vérité de cette Apparition d’un iota. Seulement des décharges d’adrénaline, des sentiments glandulaires, des pensées hypophysaires. Car toujours le danger est grand qui menace lorsque nous nous laissons aller à la première impulsion venue, manière d’arc réflexe, de phénomène électrique qui tétanise nos muscles à défaut d’illuminer notre cortex. C’est ainsi, le plus souvent nous nous satisfaisons d’une visée simplement épidermique, d’une brève saisie dont la fulgurance n’a d’égale que sa foncière insuffisance à interpréter quoi que ce soit de pertinent des phénomènes qui viennent à notre encontre. Faute de parvenir au concept, nous nous confions au percept, à l’affect mais nous n’en extrayons pas la substance, nous n’en cherchons nullement la métabolisation, nous contentant de badigeonner la première forme venue du qualificatif immédiat, préférant l’apparence à ce qui la nervure et la porte au regard. A savoir son essence propre par laquelle elle est singulièrement au monde, d’une façon si exacte qu’aucune gémellité, fut-elle parfaite, n’en saurait accomplir la fusion dans une altérité. Ce qui est éminemment beau, c’est ceci : être au monde, être soi, parmi la multitude et ne jamais s’y confondre. Grâce de l’identité qui ne peut ni être échangée, ni dupliquée. Même les tentatives de mimétisme, même les efforts des sosies échoueraient à usurper ce qui existe dans l’unicité, la superbe autarcie, l’indépendance portée à la dignité d’œuvre d’art.

Mais revenons à Celle qui nous occupe ici, dont le questionnement n’est pas arrivé à son terme. Donc nous nous arrêtons aux voiles, aux vêtures de tous ordres, nous prenons les colifichets pour ce qu’ils ne sauraient être, cet indicible de la personne qui court à la manière d’une rivière souterraine, dont nous attendons la résurgence, mais peut-être, cette sortie au jour, faut-il la faciliter, la provoquer en un sens. Nous regardons la parure qui coiffe la tête et nous disons La Coquette. Nous voyons l’étrave du buste, proue infiniment tendue vers l’avant et nous supputons L’Aguichante. Nous rivons nos yeux à la minuscule toile qui enserre le sexe et nous rêvons d’une Madame Claude qui recevrait ses adulateurs dans la discrétion de ses tentures de soie. Nous scrutons les bas résilles et ceux-ci nous tendent le piège de Celle qui vit dans le stupre et la luxure. En réalité, tout comme des gamins aveuglés par les jouets de Noël faisant leurs milles feux dans la vitrine, nous avons confondu nos propres fantasmes avec cette apparence qui, en ses milliers d’esquisses possibles nous a aliénés et remis à quelques images fascinantes à la seule mesure de leur supposée puissance. Bien évidemment, cette pure forme surgissant d’un fond noir comme la suie, nous incline à penser à de bas instincts que seul le diable pourrait alimenter et stimuler du bout acéré de son trident. Mais on ne prête jamais aux autres que ses propres intentions, ses démesures, ses passions secrètes, ses délires parfois. Cette image détonne, non seulement par elle-même, dans sa propre figuration ostensiblement teintée d’une douce provocation, mais elle fait saillie dans l’œuvre habituelle de cet Artiste qui nous a habitués a plus de réserve, mélange subtil de teintes si apaisées, si cendrées, évanescentes que, parfois, elles sont à la limite d’une parution. Mais à initier une interprétation dans le cadre d’une « interpicturalité » ( cette œuvre parmi les oeuvres d’André Maynet), nous nous apercevons vite que le rehaut des couleurs, la posture volontairement équivoque, l’allure générale du Modèle ne jouent pas en mode séparé mais ne peuvent être compris qu’en regard des autres représentations, lesquelles figurent le caractère prédominant d’une manière d’hiératisme, de confidence dans le secret, de visibilité réservée à ceux qui regardent avec les yeux de l’esprit, contemplent avec la vertu de l’âme. Bien évidemment, ici, il ne s’agit nullement d’une conclusion qui pointerait vers une morale stricte, sinon édificatrice d’une conscience rigoriste. Il ne s’agit là que de considérations esthétiques dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles doivent courir tout au long d’une œuvre et ne jamais se limiter à ce qui n’en est qu’une des facettes.

Si, pour clore cet article, une conclusion s’imposait dans le genre d’une fable morale, nous citerions volontiers l’adage qui précise que L’habit ne fait pas le moine, ce qui sera entendu de la manière suivante : jamais nous ne saurions faire des apparences, des postures, des êtres qui se dévoilent, une simple préhension en guise de savoir sûr, de l’ordre d’une authenticité dont nous pourrions nous satisfaire à la manière d’une indépassable et irréfragable connaissance. Car jamais nous ne possédons la vérité du monde, aussi bien d’un Existant à la seule perception immédiate de nos sens, lesquels sont trompeurs, ce que l’expérience nous prouve à chaque progrès que nous essayons de mettre en œuvre pour nous orienter sur le chemin de la vie. Espiègle, vous avez dit espiègle ? Ceci sera le dernier prédicat confié à Celle qui vient à nous, sans doute le plus juste qui soit puisque enté dans la réserve et la modestie du dire. Seule, Elle, Espiègle a le pouvoir de savoir où elle en est de son essence, du moins dans l’approche, alors que notre sort à tous, les Voyeurs, sera celui d’un satellite girant éternellement autour de sa planète. Que ce sort soit enviable, nul n’en doute. Il y a une grande satisfaction dans la résolution d’une énigme, mais tout autant dans les pérégrinations sans fin qui en constituent les délicieuses prémices. Car nous ne saurions mieux dire que de demeurer dans l’acte de la vision !

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