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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 07:25
Elle regardait le monde…

At your own risk.

Avec “M”.

Œuvre : André Maynet.

Le chaos, en elle, elle en connaissait l’origine, elle en savait la puissance, elle en éprouvait la force identique à celle d’une marée, d’une lame de fond dont, jamais, elle n’épuiserait le sens. Comme si tout devait, chaque jour, trouver son propre ressourcement et dire l’infinitude des choses, l’incomplétude de l’être. Des vides qu’il fallait combler, des interstices à assurer d’une substance, des failles à colmater afin que l’aventure se poursuive et que s’allume l’étincelle d’une signification. Ce qu’elle avait urgemment à faire, ceci, engranger le moindre événement du monde, le porter à une compréhension et, ainsi, faire reculer le territoire de l’inconscient, acculer la peur dans quelque sombre marécage où elle demeurerait tapie jusqu’à l’éternité afin qu’exister, non seulement devînt possible, mais s’affirmât dans un genre de gloire, le témoignage d’une grâce par laquelle atteindre l’immédiate satisfaction d’une vie enfin livrée à la beauté. C’était vraiment trop harassant de sentir dans sa sculpture de chair ces sortes de vésicules emplies d’ennui dont on n’aurait su justifier la présence sauf à penser que le néant existait vraiment et qu’il se dissimulait sous cette forme à peine concevable pour l’esprit, affûtant ses armes derrières ses maléfiques couleuvrines.

Elle regardait le monde dont elle voulait s’approprier les images afin que, les métabolisant, ces dernières vinssent combler les vides, éclairer la conscience et libérer l’âme de ses inquiétantes interrogations. Il lui fallait connaître avec la plus extrême précision et débusquer dans l’arbre, le nuage, la rivière, l’écaille de sens qui la porterait hors d’elle-même, mais aussi en elle, à cet endroit mystérieux où s’élaborait l’élixir des certitudes. C’était de ne pas savoir dont les hommes souffraient, de demeurer sur le seuil de leur propre habitation et de n’en percevoir que quelques lignes de fuite, quelques rapides schémas. Alors il fallait, dans un premier temps, chercher au dehors, ensuite se réaliserait un juste retour des choses et l’autre, le différent, le monde surgiraient à même sa propre présence dans une harmonieuse synthèse dont le nom était celui de complétude, ce sublime sentiment de juste appropriation de soi, mais aussi de ce qui gravite tout autour et nous propose l’ordre d’un cosmos. Elle regardait ce qui voulait bien faire phénomène, un paysage ou bien une œuvre d’art, une peinture par exemple, essayant d’en extraire cette moelle dont était faite toute culture, dont chaque expérience était une manière de mise en musique aussi secrète qu’empreinte d’esthétique.

Ce qu’elle voyait, un homme et une femme unis dans un identique élan, flottant au-dessus d’une ville, leurs visages lissés d’une douce sérénité (étaient-ils de pures idéalités, des anges qui se seraient vêtus des habites des Mortels, la condensation d’un rêve, l’architecture d’un imaginaire ?), un ciel habité de nuages si aériens qu’on l’eût facilement pris pour un décor de théâtre romantique, un moutonnement de maisons fondues dans un genre de camaïeu, de teintes séraphiques, d’ondulations souples pareilles à celles des étonnantes utopies, des arbres floconneux, un animal indistinct (s’agissait-il d’une licorne ou bien, plus simplement, d’une chèvre à la forme approchante ?), une neige dense, ouatée, rosie par endroits se voyait enclose par une barricade de pieux faisant songer au temps d’Alésia. Et les Villageois ?, me questionnerez-vous, où donc est le lieu de leur présence ? C’est si étrange une ville, un village désertés par ses habitants ! Oui, combien vous aurez raison, hors la silhouette humaine il ne demeure que les mailles d’une insondable incompréhension. Deux traces cependant, infinitésimales, à la limite d’une invisibilité, deux formes dont l’habituelle prégnance nous oriente vers la perception de deux Existants (dont nous serions bien en peine de donner quelque description), deux sémaphores, deux symboles disant l’émotion, le sentiment, la lumière de l’esprit, l’émergence d’un possible humanisme. Disons, qu’ici, nous nous sommes contenté de faire le commentaire d’une toile de Chagall des années 1917-1918, nommée « Au-dessus de la Ville », dans le contexte de la guerre, de cette confusion dont aucune interprétation, fût-elle savante, ne parvient jamais à bout. Teneur hautement significative dont il est facile de comprendre les attendus : l’homme doit s’abstraire des contingences de tous ordres, à commencer par celles qui conduisent à l’acte inexplicable, à l’inadmissible Guernica qui ravage les consciences et accule son essence dans les derniers retranchements de son pouvoir-être. L’homme doit être capable de transcendance, de création, d’élévation vers des sentiments nobles et des pensées pures. Alors, regarder le monde, ce n’est pas seulement le considérer passivement à la manière d’une simple chose dont on n’aurait rien d’autre à tirer que de faire le constat de sa présence, de la densité de sa matière, de la pesanteur dont il est le réceptacle obligé. Il faut en faire notre affaire, y déceler le sceau d’une éthique et en tirer des enseignements pour soi, pour l’autre qui nous fait face en son énigme.

Vigie, que nous propose l’Artiste, est cette nature inquiète dont la modestie, le visible retrait, orientent vers de profondes pensées. Témoins ses yeux qu’habite une évidente intériorité, sa pose si hiératique qu’on la dirait loin d’elle-même, en de mystérieuses contrées seulement connues d’elle. Visiblement, elle descend dans sa propre demeure existentielle, se livre à l’introspection, au sondage du corps, de l’âme aussi dont on aperçoit le blanc rayonnement tout en haut de son anatomie (ce sublime iceberg), le reste du territoire se dissimulant dans les ombres que n’a pas encore éclairées la lumière d’une révélation. En haut d’elle-même, là est la vérité qui fait sa nébuleuse de clarté. Il convient de poursuive, d’effacer ce qui demeure voilé. Se connaître d’abord jusqu’au creux de l’intime, à la goutte d’eau dont la source est la claire résurgence. Jamais Vigie ne verra de ses propres yeux, ni sa nuque, ni son dos. Seulement les autres le pourront, le monde. Seulement le miroir qui n’est qu’un reflet, autrement dit un mensonge. Donc explorer jusqu’à la limite du vertige et se savoir, comme on sait la plante, sa croissance, l’ouverture de son bouton, l’étalement de sa corolle. Juste en arrière de Vigie, ses propres esquisses que le Dessinateur a posées sur le papier à la manière d’un puzzle ontologique. Réverbération narcissique dont la médiation symbolique est le saisissement du Sujet par son propre Soi, à savoir la pointe aiguisée de sa conscience, le rougeoiement de son intuition, le silex de sa lucidité. Fragments de soi s’essayant à proférer la totalité jamais préhensible puisque l’invisible est là qui se dissimule dans les eaux de l’inconscient, flotte dans les remous des archaïques archétypes. Plutôt que de faire silence, d’ignorer certains pans de sa propre constitution, se hisser au niveau de tout ce qui concourt à poser les fondations de l’édifice, à en assembler les pierres angulaires, à empiler les moellons de l’unique et singulière Babel que nous sommes. Tout est langage, tout est signe, tout clignote à l’instar de la lointaine étoile afin qu’un enseignement puisse être tiré et que s’élabore ce cosmos auquel, tous, nous aspirons, n’en ferions-nous nullement le constat. Vigie surveillée par ses propres esquisses que le monde, à son tour, regarde de son œil unique de Cyclope, ce Soleil dont les philosophes antiques ont fait le lieu d’un indépassable, d’un Absolu éclairant toute chose, tout comme l’astre réel dispense ses millions de phosphènes qui sont l’essence, les nutriments de la nature et des hommes. Aussi sommes-nous regardés par ce monde que nous croyons être une impénétrable abstraction, pourtant il est tout autour de nous, dans le vent qui passe, dans le flux des eaux, la toile du Maître, les yeux éblouis de l’Aimée dont nous ne sommes que la figure inversée, tout comme Vigie dans laquelle nous nous reflétons sans bien le savoir mais en le souhaitant ardemment. Regardons le monde qui nous regarde. Cet aller-retour de soi au monde, du monde à soi est l’unique chose à comprendre, alors que croît le temps, que se déploie l’espace et que, le plus souvent, nous tendons nos mains vides en direction des étoiles. Les étoiles ont des yeux qui sont d’une infinie sagesse. Les hommes ont des yeux qui sont un infini questionnement. Les yeux rencontrent toujours les yeux dont on dit qu’ils sont les fenêtres de l’âme, ce principe universel qui anime le monde, à commencer par nous. Toujours une danse, toujours un chant. Ils sont les imperceptibles harmonies dont, à chaque pas, nous tissons notre chemin. Aussi la quête est-elle toujours infinie. Vigie en est la plus tangible approche. Nous en ferons le lieu d’une connaissance !

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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 09:39
Carte de Tendre.

Œuvre : André Maynet.

Je ne peux voir une rose sans envisager un jardin. Je ne peux regarder une femme sans y voir un paysage. C’est comme cela, tout se pose avec naturel et attend d’être découvert. Rien d’autre à faire que de lire ce qui vient dans l’aisance et ne demande qu’à être défloré, tout comme le bouton dont le destin est d’offrir son dépliement aux curieux et aux poètes, si ce n’est aux géographes. Clélie est là dans la posture qu’on croirait d’un éternel ennui mais dont le Perspicace s’apercevra vite qu’elle n’est qu’un hiéroglyphe impatient d’être déchiffré, donc de sortir de son secret pour être présent au monde. Nous sommes sur le bord de la scène, comme un spectateur de théâtre qui n’attend que les trois coups du brigadier, l’effacement du rideau de velours et les projecteurs qui s’allument sur le décor d’infini, de pur imaginaire. Alors c’est comme d’être saisi d’étonnement, de découvrir du familier et nous n’attendions que l’inconnu, la nouveauté pareille à un diable surgissant de sa boîte. Car ceci qui s’offre à nous dans le plus évident dépouillement qui se puisse imaginer, c’est tout simplement ce que nos yeux dévoilent dans la quotidienneté sans en être plus affecté qu’à l’aune d’une clarté lunaire sur la glace de l’étang. Clélie, nous en longeons la perspective comme nous le ferions d’une falaise se dressant au bout de notre horizon ordinaire. Elle est là, si semblable à une presqu’île couleur de terre de Sienne et d’ivoire, bercée par des eaux dont la lenteur ne serait pas sans évoquer quelque marbre antique patiné par les ans. La forêt des cheveux dessine une anse régulière qui enserre le plateau du visage. Douceur et vague mélancolie qui transportent loin, dans les contrées de vent et de larges horizons, peut-être une étendue andine où flottent les marées jaunes des herbes et les nuages sans nom. C’est si calme, silencieux et le lac des yeux se teinte d’ombre et le feu des lèvres s’éteint déjà pris dans l’encre de la nuit. L’isthme du cou est si estompé qu’il s’effacerait presque pour laisser paraître deux minces éminences, deux étroits tumulus tachés de bistre, identiques aux pierres brunes et trouées des volcans. Un souffle de vent pourrait s’en saisir que nous n’en serions même pas affectés, tellement cette présence effarouchée se fond dans l’indistinction du tout. Puis, voyageant vers le bas, chutant vers l’aval, notre vision ne rencontre nul obstacle, comme si une plaine sans histoire, sans cicatrice, n’avait pour mission que de conduire à la minuscule doline de l’ombilic, cet œil subtil placé au centre et qui semble nous regarder autant que nous le regardons. Nous avançons un peu à la manière d’aventuriers prudents, paisibles, chercheurs d’or si peu inquiets qu’ils n’ont même pas à dévoiler les pépites qui, à chaque pas, font leur musique secrète, leur bruit de gemme sourde. Cela se révèle dans l’humilité, le luxe et l’élégance puisque aussi bien l’une ne pourrait s’affirmer sans l’autre. Elle, cette femme-paysage, nous la savions de toute éternité mais n’osions prononcer son nom, poser sur ses fragments corporels les prédicats qui la porteraient dans la symphonie d’une nature rayonnante, ourlée de plénitude, disponible à toutes les confluences de l’esprit, à tous les emballements de l’âme. Certes sur le mode de la retenue, du susurrement, de la parole proférée dans le trait de l’esquisse. Oui, c’est un réel bonheur que de pouvoir, dans un seul et unique registre de la vision, considérer la nature dans sa généreuse donation, la femme dispensatrice de joie pleine, pareille à une grenade qui ne libérerait ses pépites gonflées de sève rouge qu’à étancher notre soif, à rassasier nos yeux, à en faire des diamants pris d’une folie de la lumière.

Oui, voir c’est ceci, regarder les choses avec la profonde intensité de la lucidité, en fouiller le revers et l’avers, faire rendre son jus à la réalité, en extraire la quintessence afin que notre intellect ne demeure pas sur le bord d’une inanité. Car la conscience a soif. Car la connaissance a faim. Rien de plus terrible que de rester sur le seuil du temple alors qu’à portée de main, là, dans l’ombre du portique brillent les pépites de l’art. Jamais nous ne pourrons accepter de renoncer à leurs belles cimaises, jamais nous ne pourrons demeurer dans le doute et l’abandon. Jamais. Alors nous continuons à avancer, les mains tremblantes, le front en sueur et le cœur moite. Il y a tant de beauté partout répandue que nous voulons saisir, enfouir dans le tissu de notre mémoire. Ainsi, plus tard, l’œuvre de réminiscence faisant son chemin, nous peuplerons notre musée imaginaire des images qui fécondent et ouvrent l’infinité des voies par lesquelles être hommes, c’est-à-dire être des architectures de culture, des chambres d’écho de l’intelligence. Sans doute n’y a-t-il pas de mission plus exaltante que de découvrir notre humanité, de porter haut, sur nos fronts, l’accomplissement des belles et ineffaçables civilisations.

Mais voilà que nous nous étions égarés, que notre romantisme avait défait sa tresse échevelée pour nous livrer aux quatre vents de la libre digression. C’est si exaltant de parler pour ne rien dire, faire du langage une pure gratuité, comme de lancer dans l’air des mots au hasard, vent, nuage, oiseau, foudre, lave, amour, cosmos et, ensuite, d’aller dormir en paix après que l’on a assumé son essence, poétiser, le savoir et, ensuite, peut-être mourir puisqu’il n’y aura plus rien d’essentiel à découvrir. Mais Clélie est là qui nous attend depuis sa sublime Carte de Tendre et il nous est intimé de poursuivre en sa compagnie, tant que durera la magie, tant que durera le langage. Maintenant nous glissons sur le goulet du ventre à la consistance de galet, cela a la souplesse de la vague, l’attrait du soir lorsque le crépuscule jette ses derniers feux et que le corps incline au repos, cela effleure avec l’à-peine insistance de la palme dans l’air alangui. Bientôt de minces taillis, des flottements de fougères qui dispensent leurs subtiles fragrances, des odeurs d’encens et de pollen dans une brume légère. Nous sommes arrivés là où, toujours, nous rêvions d’être, dans la crique intime, au milieu du golfe des jambes, au pli de la source de vie, après il n’y a plus d’issue possible, de lieu de ressourcement. C’est le premier espace de notre venue au monde, sans doute aussi le dernier avant que l’on ne se dispose à quitter l’antre du bonheur et à se retirer en des lieux innommés dont nous rêvons comme d’un absolu et redoutons à la manière d’un gouffre sans fin, d’une bouche sans parole. Voilà, nous sommes presque au bout de notre périple, il nous reste encore à franchir les deux péninsules des cuisses, à sentir leur ardeur à vivre, puis à dépasser les deux caps des genoux d’où s’aperçoit le terme du voyage, bientôt nous serons tout au bout de cette terra incognita car l’ayant connue ou du moins approchée, elle demeurera toujours au secret, sinon nous ne la chercherions pas avec la fièvre au front et des braises sur la langue et des fourmillements au creux des mains. Voilà, nous ressortons de ce beau territoire par le défilé des pieds et, déjà nous sommes remis à nous-mêmes comme des nouveau-nés privés du lait nourricier. Mais, maintenant nous savons que toute femme est cette Carte de Tendre infiniment ouverte, éployable à l’infini avec ses sources et ses cataractes, ses avens et ses gorges, ses collines et ses dépressions. Jamais nous n’aurons fini d’en faire le tour, d’en dresser l’inventaire. Nous serons des Magellan en quête d’un ouest où découvrir les Moluques. Nous serons des Marco Polo cinglant vers l’orient afin que se révèlent les belles routes de la soie, que nous fascine le majestueux palais de Kūbilaï Khān, la richesse de son empire et le prétexte au rêve ce qu’est, en grande partie, Le Devisement du monde. Le monde est notre patrie. Le devisement est notre fonction. L’amour est la synthèse des deux car la femme est, pour l’homme, le territoire par lequel il advient et s’essaie à parler. Au-delà, rien que le silence.

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 08:28
Voyage vers la beauté.

"Prodrome"

Œuvre : André Maynet

 

 

   Bien sûr on pourrait dire le dessin au plus près, ne pas différer de l’image, demeurer identique à un écho de ce qui paraît et semble posséder une justification suffisante à seulement être dans une manière d’évidence. Alors on dirait le sol, sa consistance de miroir, le genre d’écuelle transparente, l’échelle double avec la corde qui attache ses montants, le mur griffé de graffitis illisibles, la lumière zénithale tombant d’une ampoule qu’un fil attache au plafond. Nous aurions tout dit mais dans le style du prodrome, à savoir ce signe avant-coureur, ce simple symptôme sous lequel perce déjà la maladie. Oui, la maladie, car l’art n’est que cela, une pathologie dont on cherche à s’extraire, jetant sur la toile les stigmates de l’atteinte, gravant dans la pellicule les phosphènes de l’urticante angoisse. Mais ceci a déjà été dit qui place l’œuvre dans une position cathartique et les Tournesols de Van Gogh ne sont que sa folie solaire commençant sa confondante giration. Décrire sans distance c’est désigner l’écorce, montrer le feuillage, dessiner les branches sans que les racines fondatrices du sens n’apparaissent en une quelconque façon. Ce qui est à creuser, toujours, ce sont les significations latentes qui traversent les choses et n’ont de cesse de se dissimuler, comme si toute découverte ontologique menaçait leur être même. Nature aime à se cacher disait Héraclite L’Obscur. Travaillons l’obscur avant même que la lumière partout présente ne nous atteigne de son aveuglante lueur. Tout ce qui est porté au regard doit subir métamorphose, transfiguration, passer au feu du métabolisme. Ce sensible dont l’on peut se saisir facilement, voici que des fils invisibles le relient à l’intelligible, lequel n’est jamais apparent qu’à la mesure d’une intellection. Observer ne suffit pas. L’expérience fuit continuellement. Eclairer, c’est méditer, c’est contempler et traverser les apparences.

Donc nous sommes ici et nous sommes là, plus loin que nous, plus loin que notre regard et voici que se dévoilent d’étranges figures. Nous les sentions nous frôler, nous en devinions les formes approchantes, nous en supputions la pure mobilité, l’insaisissable course. La vallée est encore noyée dans la brume avec les rives grises du jour. Le hameau est un miroir encore pris d’ombre, à peine une lueur bleue, un cercle émergeant de la nuit proche. Un peu de fumée monte au-dessus des toits et, ainsi, nous devinons la présence des hommes sans même apercevoir leur existence, leur douleur au seuil du jour. Tout est remis à une indistinction native comme si le futur, jamais, ne devait advenir, comme si les Existants devaient demeurer dans l’illisible message sortant de leur bouche avec l’incertitude des signes fantômes habitant les antiques palimpsestes. Oui, là-bas, au fond, tout contre le mur vertical de l’horizon sont les signes mystérieux, les inscriptions apocryphes, approximatives, les balbutiements, les verbes incomplets, les aphasies, l’impossibilité à communiquer, les bégaiements qui font du temps une éternelle répétition, un murmure sans fin inconscient de sa propre mutité. Car tout est clos qui ne peut être proféré.

On est là, au bas de l’échelle et on cherche à comprendre et on essaie de se projeter vers la lumière dont on attend qu’elle nous délivre du doute de vivre. On est dans le clair-obscur de soi, ce qui veut dire l’adret de la raison, l’ubac de l’inconnaissance et de la perdition toujours possible dans l’ombre captatrice, le langage avorté, l’abîme qui s’ouvre en arrière de soi avec ses canines de loup. C’est pour cela, la peur, l’effroi, que l’on se tient dans cette posture figée, infiniment dépouillée, à peine un voile sur l’une des jambes, une buée enveloppant la fente du sexe, le trou ombilical lové sur sa propre origine, la poitrine si étroite qu’aucune lactation ne pourrait en adoucir l’hivernale rigueur, et cette tache de clarté qui efface les clavicules, et cette neige qui prend le visage dans le frimas de l’être, sa stupeur d’être au monde et le casque des cheveux en clôture le sens d’une balafre, feuille morte en attente de sa chute. Alors on monte les degrés, on espère, on évite les broussailles, on écarte les griffures des branches. Parfois cela s’éclaire et l’on voit loin, bien au-delà de sa propre effigie, la plaque dure de la mer avec son scintillement d’acier, les montagnes violettes qui plongent dans l’à-pic, la brume qui ensevelit tout et reprend ce qu’un instant, elle avait consenti à dévoiler.

L’échelle est la montagne. Les barreaux sont les travaux et les jours. Le faîte est le sommet par lequel s’évader de soi et gagner cette part de liberté dont, depuis sa naissance, on essaie de se saisir mais la tâche n’est jamais finie qui nous intime l’ordre de nous élever constamment, d’atteindre sa propre vérité, autrement dit sa beauté, celle qui rayonne sur les fronts de ceux qui communiquent avec les choses essentielles. Sur Terre, il y a tant de sillons occlus, tant d’ornières ave des traces de chemins avortés. Tant d’impasses et les hommes tendent les mains suppliantes tels les personnages de Guernica en attente de paix, seulement tendus dans l’espérance d’une pause. Crimes, guerres, misère, avanies de tous ordres et toujours les barreaux cèdent sous les pas de la multitude qui voudrait exulter et jouir mais ne parvient qu’à creuser sa propre tombe. Oui, le voyage vers la beauté est infini car toute beauté est toujours déjà dépassée par une beauté qui lui est supérieure. On se retourne, on regarde la vallée s’éveiller. Les dos des moutons sont touchés par la lumière, empreinte de beauté. Dans l’ombre de cendre bleue les visages des hommes luisent avec des éclats d’obsidienne, noire beauté. On aperçoit des femmes aux hanches en amphore, écailles de beauté. Des enfants jouent sous les ombrages et font tourner leurs moulins dans l’eau, étincelles de beauté. Haut, dans le ciel qui s’ouvre, les pliures blanches des oiseaux, leurs allures de faucilles célestes, éclairs de beauté. Alors on redresse la tête, on vise le haut de l’échelle. Les pieds bien en appui sur chaque barreau et l’on sent, en soi, dans le creux de l’intime, la belle dialectique platonicienne ascendante faire son bruit de source, et l’on sent son vent de palme. Là, montant, alors que le corps se dilate de l’intérieur, que les articulations deviennent phosphorescentes, que la lumière irise le bâton des doigts, on sent ce qu’être veut dire et l’on vise l’ampoule blanche au plafond du ciel et l’on se dispose à regarder la beauté lorsqu’elle se dévêt, ôte ses voiles et c’est aussi brillant que mille phares et c’est aussi envoûtant que la poésie et c’est comme si, soudain, l’on était devenu un personnage de la Renaissance italienne, peut-être ce fameux Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, cette représentation formelle si parfaite de la nature humaine qu’elle se place aussitôt au centre de l’univers ou bien l’éphémère sfumato, cette brume de l’être qui transfigure celui qui la diffuse, cette aura qui est le symbole de l’art même porté à sa quintessence. Là-haut, au foyer, au milieu du cœur éclatant de l’ampoule brûle le sourire de Mona Lisa, ce sourire énigmatique que jamais les hommes ne pourront définir, la pure grâce n’a nul besoin de prédicat pour apparaître. Alors, ce serait être arrivés là où jamais l’on ne peut atteindre, au sommet de cette étrange et mythique Babel bruissant des milliers de langage du monde, lesquels ne sont qu’un écho du verbe par lequel l’homme brille infiniment et se distingue du reste de la création et ce serait connaître la beauté en même temps que soi dans une identique saisie nous disant notre propre mystère.

Nous voilà arrivés au terme de ce voyage dont chacun prolongera l’aventure à sa manière propre, la seule qui soit. D’ici, en haut de la montagne, nous voyons s’agiter les feuilles des arbres, nous entendons bruire le lointain ruisseau, nous percevons le bruit du travail des hommes. Bientôt il faudra redescendre, entreprendre cette dialectique descendante qui nous reconduira parmi les choses du jour et les remuements de la vie. Nous aurons connu la clarté et en porterons quelque fragment au fond des yeux. C’est pour cela que, parfois, l’on parle de la lumière des yeux, cette étincelle irremplaçable dont nous faisons le don aux autres comme de notre plus belle offrande. Cet article sur cette image d’André Maynet ne saurait se terminer sans citer ce célèbre passage du Banquet de Platon, tellement, entre les deux, il y a une évidente homologie :

« Quand, des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche presqu'au but ; car le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi ».

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 15:39
Espiègle, vous avez dit espiègle ?

Œuvre : André Maynet.

Avec cette Etrange, nous n’y sommes pas d’emblée. Il y a comme un décalage, notre vue est biaisée, elle s’embrouille, devient floue comme si quelque brouillard noyait nos yeux, quelque fièvre prenait nos têtes. Nous disons cela en raison du mal que nous avons à la cerner, à en définir les contours, à la nommer adéquatement. Mais quel est donc le prédicat qui lui convient ? De quelle manière pouvons-nous en saisir la nature, cerner d’un trait qui ne soit nullement le fait du hasard, ne se résume à une figure qui, constamment, nous échappe, inévitablement dérape si bien que nos mains sont vides et notre sentiment éparpillé parmi le doute et l’approximation ? Comment ne pas rester sur la périphérie et nous introduire au centre du cercle, là où la signification rougeoie parce que portée à son incandescence ? C’est toujours d’ignition dont il s’agit dès l’instant où notre intellect se heurte à la paroi verticale d’une incompréhension. Nous brûlons, à proprement parler, de savoir. Alors il faut s’armer de crampons et de piolets et commencer l’ascension avec le désir d’atteindre le sommet, là où brille l’ardeur solaire, ne pas chuter avant d’avoir accompli le seul acte digne de nous saisir correctement, celui d’un surgissement au cœur de ce qui est. Mais laissons là cette métaphore « alpinistique » et essayons de polir le verre de la lucidité jusqu’à ce que quelque chose s’éclaire.

Cette Enigmatique, nous disions, est posée devant nous à la manière de la Sphinge avec sa réserve silencieuse de mystère et l’urticante question d’en connaître plus à son sujet que cette pose ambiguë qui est la sienne, dont elle semble tirer un évident profit pour la simple raison qu’elle nous voit désarmés face à sa propre puissance. La lutte entre les genres est toujours cette haute polémique dont le destin décidera qui sera le vainqueur, qui sera le vaincu. Car l’affrontement est de cet ordre : d’un gain l’emportant sur une perte, d’une fierté dont il faut faire son deuil alors que votre adversaire s’amuse de votre dépouille et jette votre oreille aux aficionados dans l’arène comblée de gloire. C’est ainsi, il s’agit toujours d’une apparition dans la clarté et d’une disparition dans l’ombre. Donc cette Mystérieuse, il nous eût été infiniment plus facile de la définir à la mesure de ce qui est habituellement, qui peut faire sens à simplement être visé avec justesse. Comment prédiquer ce qui fuit ? Comment arriver à une nomination qui soit juste et ne dérive pas de la seule fantaisie ?

Nous aurions pu dire Sensuelle ou bien Plénitude ou encore Voluptueuse et alors nous aurions fait signe en direction d’une histoire de l’art qui nous eût délivré, successivement, les chairs pulpeuses, gonflées de sève d’un Rubens ; les peaux nacrées d’un Renoir dans le luxe alangui d’un boudoir ; la démesure plantureuse d’une « Odalisque » de Boucher. Nous aurions pu dire Affranchie ; Sulfureuse ; Provocante et alors nous aurions eu l’impudeur d’une « Fille au miroir » de Rouault ; la débauche formelle et figurative d’un Picasso dans « Les demoiselles d’Avignon » ou bien encore la pose lascive des dames de petite vertu dans le salon rouge de désir de la « Rue des moulins » de Toulouse-Lautrec. Nous aurions eu ce beau carrousel des effigies féminines mais, nous le sentons bien, nous n’aurions pas approché la vérité de cette Apparition d’un iota. Seulement des décharges d’adrénaline, des sentiments glandulaires, des pensées hypophysaires. Car toujours le danger est grand qui menace lorsque nous nous laissons aller à la première impulsion venue, manière d’arc réflexe, de phénomène électrique qui tétanise nos muscles à défaut d’illuminer notre cortex. C’est ainsi, le plus souvent nous nous satisfaisons d’une visée simplement épidermique, d’une brève saisie dont la fulgurance n’a d’égale que sa foncière insuffisance à interpréter quoi que ce soit de pertinent des phénomènes qui viennent à notre encontre. Faute de parvenir au concept, nous nous confions au percept, à l’affect mais nous n’en extrayons pas la substance, nous n’en cherchons nullement la métabolisation, nous contentant de badigeonner la première forme venue du qualificatif immédiat, préférant l’apparence à ce qui la nervure et la porte au regard. A savoir son essence propre par laquelle elle est singulièrement au monde, d’une façon si exacte qu’aucune gémellité, fut-elle parfaite, n’en saurait accomplir la fusion dans une altérité. Ce qui est éminemment beau, c’est ceci : être au monde, être soi, parmi la multitude et ne jamais s’y confondre. Grâce de l’identité qui ne peut ni être échangée, ni dupliquée. Même les tentatives de mimétisme, même les efforts des sosies échoueraient à usurper ce qui existe dans l’unicité, la superbe autarcie, l’indépendance portée à la dignité d’œuvre d’art.

Mais revenons à Celle qui nous occupe ici, dont le questionnement n’est pas arrivé à son terme. Donc nous nous arrêtons aux voiles, aux vêtures de tous ordres, nous prenons les colifichets pour ce qu’ils ne sauraient être, cet indicible de la personne qui court à la manière d’une rivière souterraine, dont nous attendons la résurgence, mais peut-être, cette sortie au jour, faut-il la faciliter, la provoquer en un sens. Nous regardons la parure qui coiffe la tête et nous disons La Coquette. Nous voyons l’étrave du buste, proue infiniment tendue vers l’avant et nous supputons L’Aguichante. Nous rivons nos yeux à la minuscule toile qui enserre le sexe et nous rêvons d’une Madame Claude qui recevrait ses adulateurs dans la discrétion de ses tentures de soie. Nous scrutons les bas résilles et ceux-ci nous tendent le piège de Celle qui vit dans le stupre et la luxure. En réalité, tout comme des gamins aveuglés par les jouets de Noël faisant leurs milles feux dans la vitrine, nous avons confondu nos propres fantasmes avec cette apparence qui, en ses milliers d’esquisses possibles nous a aliénés et remis à quelques images fascinantes à la seule mesure de leur supposée puissance. Bien évidemment, cette pure forme surgissant d’un fond noir comme la suie, nous incline à penser à de bas instincts que seul le diable pourrait alimenter et stimuler du bout acéré de son trident. Mais on ne prête jamais aux autres que ses propres intentions, ses démesures, ses passions secrètes, ses délires parfois. Cette image détonne, non seulement par elle-même, dans sa propre figuration ostensiblement teintée d’une douce provocation, mais elle fait saillie dans l’œuvre habituelle de cet Artiste qui nous a habitués a plus de réserve, mélange subtil de teintes si apaisées, si cendrées, évanescentes que, parfois, elles sont à la limite d’une parution. Mais à initier une interprétation dans le cadre d’une « interpicturalité » ( cette œuvre parmi les oeuvres d’André Maynet), nous nous apercevons vite que le rehaut des couleurs, la posture volontairement équivoque, l’allure générale du Modèle ne jouent pas en mode séparé mais ne peuvent être compris qu’en regard des autres représentations, lesquelles figurent le caractère prédominant d’une manière d’hiératisme, de confidence dans le secret, de visibilité réservée à ceux qui regardent avec les yeux de l’esprit, contemplent avec la vertu de l’âme. Bien évidemment, ici, il ne s’agit nullement d’une conclusion qui pointerait vers une morale stricte, sinon édificatrice d’une conscience rigoriste. Il ne s’agit là que de considérations esthétiques dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles doivent courir tout au long d’une œuvre et ne jamais se limiter à ce qui n’en est qu’une des facettes.

Si, pour clore cet article, une conclusion s’imposait dans le genre d’une fable morale, nous citerions volontiers l’adage qui précise que L’habit ne fait pas le moine, ce qui sera entendu de la manière suivante : jamais nous ne saurions faire des apparences, des postures, des êtres qui se dévoilent, une simple préhension en guise de savoir sûr, de l’ordre d’une authenticité dont nous pourrions nous satisfaire à la manière d’une indépassable et irréfragable connaissance. Car jamais nous ne possédons la vérité du monde, aussi bien d’un Existant à la seule perception immédiate de nos sens, lesquels sont trompeurs, ce que l’expérience nous prouve à chaque progrès que nous essayons de mettre en œuvre pour nous orienter sur le chemin de la vie. Espiègle, vous avez dit espiègle ? Ceci sera le dernier prédicat confié à Celle qui vient à nous, sans doute le plus juste qui soit puisque enté dans la réserve et la modestie du dire. Seule, Elle, Espiègle a le pouvoir de savoir où elle en est de son essence, du moins dans l’approche, alors que notre sort à tous, les Voyeurs, sera celui d’un satellite girant éternellement autour de sa planète. Que ce sort soit enviable, nul n’en doute. Il y a une grande satisfaction dans la résolution d’une énigme, mais tout autant dans les pérégrinations sans fin qui en constituent les délicieuses prémices. Car nous ne saurions mieux dire que de demeurer dans l’acte de la vision !

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:30
De l’accentuation du sens.

Œuvre : André Maynet.

Jamais nous ne comprendrons mieux cette image qu’à la livrer au jeu des homologies formelles. Femme-paysage qui nous demande, un instant, de nous éloigner d’elle, afin de mieux la retrouver ensuite. Car la compréhension est rarement dans l’immédiateté du paraître, seulement dans la prise de distance, le long métabolisme de ce qui est à dire mais demeure toujours dissimulé sous la vitre opaque du quotidien. Donc, cette Femme dont le mystère constitue le signe le plus apparent, amenons-la à n’être, provisoirement, qu’une géographie, une carte, un plan semé de points géodésiques avec lesquels il faudra nous entendre. Amenons-la à être cette belle steppe de Mongolie, cet espace libre parcouru de vent et de ciel, ce libre usage du monde si, cependant, nous consentons à renoncer à notre royauté pour regarder la Nature avec des yeux justes, à trouver en elle la pluralité des significations qui s’adressent à nous sur le mode crypté. Car la terre, le nuage, la douce colline, le ruisseau au frais des ombrages, la fuite diagonale du vent, la brume de l’aube, tout ceci nous parle le langage simple par lequel nous sommes au monde. Les yeux ne s’éclairent qu’à scruter l’ombre, les oreilles ne s’ouvrent qu’à deviner le chant de l’herbe, les mains ne saisissent qu’à sentir, dans leur creux, la tresse d’eau de la fontaine venue du plus profond des choses.

De l’accentuation du sens.

Steppe de Mongolie.

Source : Chine escapade.

Mais ne nous égarons pas. Nous parlions de la steppe. Décrivons-la afin qu’elle nous délivre, comme au travers de cette Inconnue que nous approchons, les lignes de sens dont elle est la face visible. Le sens est partout présent. L’univers, à défaut d’être saisi dans sa réalité matérielle, - cette dune, cette demeure de ciment, cette vague qui se dresse avant de s’écrouler -, nous devons l’aborder en tant que possibilité d’une compréhension, en tant qu’ouverture d’une infinie interprétation du cosmos, autrement dit de cet ordre du monde qui possède son lexique, sa syntaxe, sa souterraine sémantique. Ce n’est que lorsque ce qui nous entoure se lève selon un langage que nous pouvons assumer notre essence, à savoir être des hommes de Parole. La steppe est là avec son immense étendue d’herbe sauvage, cette teinte à mi-chemin du jaune, à mi-chemin du vert que l’air de Mongolie lisse de la pureté de son voile. Cette étendue est si vaste, si éphémère que notre regard pourrait presque en faire l’économie. Nous pourrions l’oublier et n’apercevoir que quelques signes de vie venus de nulle part. Ce que nous voyons - les points géodésiques, les repères, les sémaphores qui animent le vide -, ce sont : les troupeaux de chevaux à la robe bai, à la crinière noire ; les monticules réguliers des « ovoo », ces cairns voués à la culture chamanique ; des drapeaux de prière multicolores qui faseyent au vent ; les mottes hirsutes des yaks, leurs cornes en forme de lyre ; les toiles blanches des yourtes surmontées de leurs toits en forme de cônes par où s’échappe le fumée. C’est cela que nous livre la steppe, ces lignes de force, ces concrétions du sens dont la toile rase de l’herbe assure la synthèse. C’est en effet, en vertu de ce principe dialectique, des formes (les cairns, les yaks, les yourtes) surgissant du fond (la vaste prairie) dont elles proviennent que peuvent venir à nous les signaux à partir desquels s’édifiera notre aperception de ce lieu doué de vie, traversé de confluences multiples, venues du plus loin de l’espace, de l’infini du temps.

Et maintenant, nous disons de Sensuelle la même chose que ce que nous évoquions à propos du haut plateau de Mongolie. A savoir que Sensuelle (qui veut dire, la mise en alerte des sens, la sublime polysensorialité au travers de laquelle elle se montre à nous en même temps qu’elle prend acte de sa propre présence), Elle, donc, dispose aussi de ses propres jalons, de ses remarquables balises dont la lecture nous indiquera le chemin à emprunter de manière à la connaître. Les repères, les voici, résumés à quelques points saillants que l’Artiste a bien voulu mettre en exergue, grâce à une subtile coloration, afin que notre avancée ne se fasse à tâtons : les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, le sexe, les pieds. Ces divers fragments corporels, ces monticules de chair jouent en écho avec les amers de Mongolie, yaks, yourtes, ovoo. Ces cibles de la représentation humaine sont les verbes (voir, goûter, entendre, sentir, marcher, jouir) qui s’adressent à nous, alors que le reste du corps (semblable à l’herbe de la steppe), noms, adjectifs, adverbes, constituent les liens qui complètent et accomplissent le sens. Autrement exprimé, Sensuelle est cette belle forme sculpturale, cette effigie de marbre ou bien d’albâtre, cette sublime étendue qui ne devient réellement visible aux yeux des Voyeurs que nous sommes qu’à l’aune des prédicats corporels grâce auxquels elle s’approprie le monde et communique avec lui. Yeux, mains, oreilles sont les formes verbales (voir, toucher, entendre), sorte de langage performatif parachevant l’œuvre du monde à laquelle le seul territoire de peau, cette blancheur, ce silence, cette attente d’une profération, n’auraient pu donner acte en raison même de leur apparente passivité. Créer du sens n’est jamais que cela : une forme de passage du non-dit au dit ; de l’ombre à la lumière ; du corps silencieux à un corps parlant. Or, dans la meute de chair, ne sont jamais plus prolixes, que les portes d’entrée, les points de contacts, les liaisons entre la confondante intériorité et cette extériorité qui vient clôturer l’œuvre commencée à bas bruit dans l’occlusion de cette glaise lourde qu’est le corps. Mais, pas plus que les verbes ne sauraient signifier à eux seuls, pas plus les noms n’y parviendraient depuis une autarcie qui les placerait dans une sorte de territoire fermé. Il faut un nécessaire échange, une mutabilité, une conversion, de l’herbe qui accueille et de ce qui y est accueilli. Du corps libre et non-disant à ce qui s’y annonce. C’est cela dont cette image est l’icône en même temps que la belle démonstration. Sensuelle, jamais nous ne la ferons mieux nôtre qu’à la sentir traversée par les courants qui l’animent et la portent au jour. L’œil qui regarde se lever l’aube, l’œil dans lequel coule la clarté, la luminosité de l’œuvre belle ; l’oreille qui perçoit le murmure de la source, l’imperceptible cantilène de l’Aimée ; la bouche qui s’abreuve du nectar des heures pleines, chante les sublimes mélodies, se livre aux suppliques dont elle tisse la toile de ses plaisirs ; les mains ouvertes dans le geste du don ou bien fermées pour dire le refus de ce qui ne saurait être, l’aliénation, l’empire des dominations, la main qui façonne l’argile, lui donne forme, dresse l’amphore chargée de recueillir le breuvage des dieux dont les humains font l’offrande afin que quelque chose ait lieu qui les élève, les délivre, au moins provisoirement, de leur mortelle condition ; les pieds, ces messagers en contact avec la terre qu’ils martèlent de leur marche têtue, obstinée, pareils à des pèlerins, car les hommes sont toujours en chemin, en quête d’eux, afin que, se reconnaissant, ils puissent ouvrir la voie de l’altérité, du partage, de la navigation hauturière parmi les écueils, les joies et les peines, les malédictions et les brefs bonheurs ; le sexe, cette amande si noble, si douce, dont l’ambroisie est promesse de félicité, souhait de disparition-apparition car l’acte d’amour nous révèle à nous-mêmes, à l’autre, en même temps qu’il nous soustrait au monde car la joie est toujours ineffable dont la voie mystérieuse du surgissement dans l’autre est comme une mort annoncée, jamais on n’en ressort indemnes, seulement marqués du sceau de la perte, de l’empreinte du désir toujours renouvelé dont nous savons que le tarissement sera notre dernière parole avant que ne s’ouvre la ténèbre et s’impose l’éternel silence.

C’est avec un genre de grave solennité que se conclut cet article, tant le sens qu’il soulève, s’auréole de tragique en même temps qu’il se fait le chantre de l’exception de vivre. Telle la dialectique de la steppe et de la yourte ou bien du corps lisse et blanc en rapport avec les stances colorées que sont les organes des sens, qui nous ouvrent à l’empirie de l’être et nous tiennent en suspens puisque être ne fait sens qu’à convoquer son contraire. « Je sens donc je suis », telle pourrait être la formule d’un cogito sensualiste auquel nous sommes tous redevables, d’une vue qui nous émeut, d’un son qui nous bouleverse, d’une oreille à qui se confier, d’une main à accueillir dans la plénitude de la sienne, d’un pied à suivre dans l’avancée de l’heure, d’un sexe à habiter auquel toute idée de génération est inconditionnellement liée. Oui, vraiment, nous ne sommes que des êtres de passage qui, au hasard de leurs pérégrinations, accentuent tel ou tel sens, pensant infléchir le monde selon nous. A moins que ce ne soit le monde qui fasse sens à notre place. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une même et unique question ?

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 10:51
D’elle naît la lumière.

Œuvre : André Maynet.

Souvent, avec Bergeret, nous avions des discussions passionnées sur l’ombre, sa relation avec la lumière, la valeur des contrastes, le symbolisme qui naissait à leur rencontre, cette pureté dont l’obscurité créait l’essor sans même qu’on pût en déceler les limites réciproques, le jeu subtil et c’était ceci qui nous tenait en haleine, ce suspens, ce secret, précisément. Nous n’aurions voulu à aucune condition qu’il se révélât au risque de détruire la fragile citadelle conceptuelle que nous avions élaborée au fil du temps. Nos propos fiévreux, la plupart des jours (comment aurait-il pu en être autrement alors que nous étions, constamment dans le tutoiement de l’indicible ?) nous conduisaient sur les rives des œuvres d’art. Et c’était Ingres et son « Bain turc », non tant les poses lascives de ses modèles, les profondeurs chatoyantes de la couleur, que la carnation à proprement parler phosphorescente de cette Abandonnée à l’extrême droite de la toile, cette teinte rayonnante comme si la peau avait été habitée de parole, la chair le foyer d’une source vive, d’une eau infiniment originelle qui, sans doute, aurait eu beaucoup à nous apprendre. D’elle d’abord, de nous ensuite. Il n’était pas rare, dans ces moments d’effervescence, que Bergeret s’évadât du côté de Michel-Ange, ce prodige de la Renaissance qui avait sculpté dans la lumière d’un bloc de Carrare cette inoubliable image de David dont la texture même tenait du miracle, à savoir d’une pure présence au monde à l’aune d’un corps si parfait qu’il ne pouvait qu’être l’émergence d’une idée, la floraison d’une pensée. En effet, comment rendre visible ce qui ne l’est pas, la simple beauté, le dire essentiel, l’imaginaire porté à la dignité du sublime ? Un tel corps existerait-il dans la réalité que les hommes se hâteraient de le détruire. Jamais on ne saurait supporter une telle perfection dont l’évidente hauteur nous réduirait, en quelque sorte à néant.

Un jour que nous échangions à propos des profondeurs tonales de la lumière, de la luminescence de l’ombre, à la manière du génial clair-obscur du Maître d’Amsterdam (nous avions une commune ferveur pour le « Philosophe en méditation »), Bergeret jetant sur la table une liasse de fort papier jaune contenant des clichés dont il était l’auteur m’invita, comme à son habitude, avec son ton enjoué sous lequel perçait une pointe d’amertume ou bien de rancœur assez approximativement explicitée : Allez voir du côté de l’Ecosse, vous y trouverez, peut-être, quelques réponses à vos interrogations ! Et, sans plus d’explications, il me laissa, décontenancé, sous la lueur de la lampe qui faisait étrangement penser à la clarté de soufre des ampoules inactiniques sous lesquelles les photographes, autrefois, tiraient les épreuves avant même qu’elles ne soient exposés à la clarté du jour. Une manière de conflit entre l’ombre et la lumière, un genre d’aube précédent le déchiffrement du réel. Sous les yeux, j’avais le carnet de voyage de Bergeret lors d’un séjour sur la terre du Galloway, semée de vent et de solitude dont Thomas Carlyle traçait ainsi le portrait : Aucun philosophe au monde peut-être ne mène une existence comme la mienne […] J’ai pour me promener une longue terrasse, trois kilomètres ou plus, que l’on appelle le chemin du Glaister Hillside. De là j’ai vue sur le pays granitique du Galloway et, jusque dans l’Ayrshire. C’est une vision austère ; où la pensée n’est la plupart du temps interrompue par aucun objet vivant et peut avancer sans obstruction jusqu’à l’infini. Car la désolation et la solitude sont les choses les plus éternelles. Laissé à lui-même, l’homme est une espèce d’être surnaturel, et dans un tel Patmos peut très bien écrire une Apocalypse… Une apocalypse, l’éclair précédent l’éternelle ténèbre. Toujours le même questionnement. Toujours la même amplitude nous faisant basculer de la vie semée de clarté à la mort enduite d’obscurité.

Je viens de poser le livre du Philosophe sur la banquette du train. C’est un peu comme si mon voyage prolongeait son imaginaire en même temps que celui de Bergeret dont les belles photographies en noir et blanc sont plantées au vif de ma chair. Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Le temps est gris, pareil à la médiation entre le jour et la nuit. De longues zébrures blanches strient les vitres. Des rafales de vent. Des nuées de brume qui instillent au plus profond de l’âme des pliures romantiques, dessinent l’ébauche d’une mélancolie. Ô combien, alors, mon esprit prompt à s’enflammer calque sa marche sur celle de ce Carlyle mystique, éprouvant dans le globe des yeux cette vision austère dont Bergeret dit qu’elle est mon empreinte sur les choses. Maintenant le convoi longe le paysage de l’Île de Mull, ses tapis d’herbe courte, ses lacs où se noie une lumière d’argent si lente qu’on la croirait immobile. Au loin une presqu’île plonge son étrave dans une traînée de cendre et les collines à l’horizon sont des lambeaux de toile arrachés au ciel. Les passagers du train semblent perdus dans la contemplation de cette nature qui paraît les traverser sans même qu’ils en aient conscience. Puis une vallée. Glen Etive et un ruisseau semé de grosses pierres. Son cours comme éclairé de l’intérieur. Ses berges abandonnées au noir, au sombre, à l’indistinct. La montagne pelée que balaie une vive lumière. Des nuages en partance pour une longue dérive. Le silence est si grand sauf le grincement des bogies sur la voie qui sinue et cherche son tracé. Il est si heureux de se livrer, ainsi, à sa propre perdition et de demeurer une simple énigme que rien, jamais, ne viendra résoudre. C’est si complexe l’humain, tellement embarqué dans un réseau complexe, comme ces gares de triage où les nœuds des rails dessinent la meute même du chaos. La gare enfin. Sa marquise de zinc ouvragé. Ses bancs sur lesquels personne n’attend. Ses quais de pierre usée. Un poteau indicateur avec l’inscription à demi effacée Dunnottar Castle. Le chemin monte à l’assaut de la forteresse de rochers. Immense cône de lave noire se dressant face à la flaque étale de la mer. La pyramide des toits émergeant du sommet. La découpe fantastique de la forteresse sur le mystère de cette Ecosse si mystérieuse qu’elle demeure impalpable, cernée de secrets, enveloppée de cet air inquiet qui, partout, en accentue l’austère esthétique.

Une lourde porte de bois pivote en grinçant. L’air est humide, pareil à une poix qui colle aux cheveux et plie le corps dans des bandelettes de momie. Une grande salle. Des murs épais, sourds, à la consistance de catacombe. Personne et mes pas frappent le sol avec l’insistance d’un martèlement. Inquiet. Dédié au questionnement. Le cube de pierre gris-bleue est découpé de voûtes romanes, d’une fenêtre borgne, d’une autre étroite par où pénètre une lumière blanche, un peu éblouissante pour le visiteur que je suis, perdu dans la masse ténébreuse du doute, de l’incompréhension. Lumineuse, d’abord je ne l’ai pas vue. Simplement devinée avec la même émotion que ressent un enfant à tâter le papier glacé d’une pochette-surprise, à essayer d’en deviner le contenu, à palper le flot contenu de son désir. J’aurais tant aimé que l’ami Bergeret fût là, tout proche de moi, le ruisseau des affinités nous ressourçant dans une commune émotion. Voici enfin que surgissait du néant cette si belle sémantique de la lumière, cette poésie des phosphènes, cette résurgence d’une vérité enfouie depuis les lointains du temps. Lumineuse était cette fée venue d’on ne sait où, (peut-être était-elle une déclination de la pierre, une dentelle de clarté, la puissance condensée d’une gemme ?), Lumineuse était tout à la fois corps et esprit, passé et présent, retenue et passion, âme et chair que des liens ténus tissaient dans la plus heureuse des parutions qui fût.

Dire Lumineuse, c’est dire ceci : casque de cheveux couleur de cuivre que retient la boule d’un chignon, ovale du visage tellement semblable aux lacs des volcans, arc des sourcils à peine ébauché, yeux verts mystérieux comme celui d’une déesse antique, pommettes d’écume, rehaut des lèvres se dissimulant sous l’efflorescence d’un sourire retenu. Dire Lumineuse, c’est déjà éprouver la texture de la lumière, en connaître les grains légers, en ressentir, sur sa propre peau, le fourmillement, milliers de pattes d’insectes pressées de parcourir l’espace des secondes. Buste si léger que soutient l’étoile brune des aréoles, dardées, sans doute dans le souci de paraître, d’éprouver la gamme des tons, la palette infinie de la vie. Discrète ligne soulignant le raphé médian du buste, le partage de l’anatomie en deux parties que la nature a assemblées, tout comme le symbole réunit, dans une quête de sens, les deux tessons de poterie complémentaires. En bas, tout en bas, à la limite de la perception, le buisson ombreux du sexe, signe empli de mort et d’inachèvement afin que l’amour ait lieu, enrayant le cercle de la finitude, initiant le cycle de la génération. Bras ouverts dans l’évidente disposition à être. Creux des reins cambré dans l’attitude du désir, de la puissance, de la possible domination. Lumineuse sûre d’elle, de son déploiement, de sa capacité à enfanter ce qui brille de l’intérieur, à savoir les rayons infinis de la signification, à semer l’ambroisie du poème partout où la terre fertile des hommes accueille et accomplit la tâche de l’exister.

Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Oui, bientôt je pourrai repartir, revenir au pays des hommes libres et leur dire le lieu de provenance de la lumière. La lumière ne nous est jamais donnée de l’extérieur comme une offrande que nous aurions à porter au-devant de nos corps, à la manière d’un objet ou bien d’un sceptre royal. La lumière n’est nullement posée face à nous comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre, d’une représentation à laquelle nous assisterions dans la passivité. La lumière c’est nous qui la créons à l’aune de notre corps. Mais regardez donc Lumineuse. Elle éclaire de l’intérieur, sa chair est un luxe, sa peau un photophore dont nos yeux étonnés sont éblouis. C’est pour cette raison d’un éblouissement que nous n’en percevons pas l’origine. Le Soleil, la Lune, les Etoiles en sont les échos, les réverbérations. Il faut inverser notre regard, en assurer la nécessaire conversion de manière à ce que, visant dans l’adéquation, chaque chose puisse révéler son coefficient d’éclairement, de désocclusion de ce qui est dissimulé et trouble notre vue. Ôtez Lumineuse par la fantaisie de votre seule volonté et vous n’aurez plus, dans la grande bâtisse de Dunnottar Castle, qu’un amas de pierres grises muettes, cernées de froid, mutiques comme le sont les esprits congelés, ceux qui, jamais, n’ont aperçu le rayonnement de l’art, le flamboiement de la littérature, le chatoiement de la peinture. Regarder Lumineuse dans son prodige de visibilité (qui n’émane que d’elle et, incidemment, du regard que nous lui adressons), c’est rendre discernables, non seulement toutes les anatomies signifiantes depuis les Vénus préhistoriques jusqu’à ces corps armoriés contemporains qui portent les héraldiques de l’être en passant par les effigies féminines d’un Renoir, d’un Rubens (ces plénitudes), d’un Modigliani dont les nus sont une fête de la chair, certes, mais, surtout, de la lumière qui les traverse et les manifeste en tant que postes avancés de la conscience. Rien n’est jamais dévoilé qu’à la clarté de l’intellection, à l’aune d’une compréhension, à la mesure d’une quête de ce qui est et, constamment, nous interroge.

J’ai pris le chemin du retour. Le même train qu’à l’aller, pareil à un éternel retour du même. Identique clignotement contre les vitres que balaie la pluie. Du blanc. Du noir. De l’ombre. De la lumière. Au loin brille un lac, pareil à une peau de femme lustrée d’une sorte d’aube grise. Parfois émergent de l’eau, pareils à des blocs d’incertitude, des moellons de pierre qu’on prendrait pour des monstres antédiluviens. Au hasard du voyage j’ai pris, à la volée, quelques photographies. Certaines si confuses, si peu lisibles qu’elles alimenteront les discussions, le soir, tard, sous la lumière blanche de l’opaline. Avec Bergeret, saurons-nous, au moins, regarder avec l’intensité qui convient à cet œil de l’esprit sans lequel les choses demeurent celées ? Je crois bien que ces lacs au sombre miroitement dissimulaient, dans leurs plis d’ombres, quelque intelligibilité. Saurons-nous l’amener au paraître ? Saurons-nous ? Nous n’avons que cela. En-deçà, au-delà, ce qui, se confondant avec la nuit, nous plonge dans une confondante cécité. Alors il n’y a plus de progression. Seulement les mains tendues vers le silence et la fuite éternelle du temps !

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 16:27
De l’image et des sèmes multiples.

« Avec un prince, petit ou grand... »
Avec Sonyna.

Œuvre : André Maynet.

[Note préliminaire ou comment entrer dans l’image. Tout clair-obscur (le sujet de cette œuvre) contient en soi, en réserve, de multiples significations qui ne nous sont pas immédiatement accessibles. Le clair joue avec l’obscur en mode d’opposition. C’est pour cela qu’il nous fascine autant qu’il nous égare. Apercevant une œuvre nous nous soustrayons, le plus souvent, à son sens profond, nous arrêtant volontiers à l’apparence des choses, à ce qui vient frapper notre rétine du luxe de l’apparition. Dans cette photographie notre regard se focalise essentiellement sur la figure humaine, alors que tout ce qui l’entoure s’efface de soi-même dans une manière d’indistinction. Ce qui veut dire que, du réel qui vient vers nous, nous ne prélevons jamais que ce qui fait saillie et brille dans la lumière. Nous sommes rarement concernés par les ombres, les détails, qui nous apparaissent comme de simples périphéries, des genres de cosmétiques, étant en réalité des modes d’apparition du sens au même titre que la figure qui se donne sans réserve à l’aune de sa précellence apparitionnelle.

On ne lira le texte qui suit qu’à faire sienne cette nécessaire constatation : tous les éléments d’une image jouent à jeu égal. Voir consiste à débusquer le fragment afin de le mettre en perspective avec la totalité dont il participe en l’accomplissant, tout comme le mot donne à la phrase présence et consistance, y trouvant la sienne en retour. Ceci signifie avec une suffisante attention. « Passante », cette belle effigie que nous livre son auteur ne se donne à nous qu’à faire écho avec les sèmes inapparents et dispersés qui sont les harmoniques de son ton fondamental. Ainsi l’on s’attachera aussi bien à décrypter l’ombre portée au sol que le fond dans sa densité grise, que les trois réverbères qui sont les trois amers nous indiquant le chemin à suivre. Ainsi se dévoile le SENS.]

***

Nous voyons cette image et nous voyons aussi toutes les images du monde qui jouent avec elle en mode relationnel. Par exemple « La Madeleine à la veilleuse » de Georges De La Tour. Quête commune d’une ambiance rare, luxueuse, commise à nous interroger plus avant afin que nous n’en restions nullement à l’écume de la manifestation. La surface des choses ne nous propose jamais qu’un lexique ambigu dont nous ne parvenons pas à comprendre le sens, d’où le malaise parfois, le doute quant à ce qui nous visite, l’étonnement dans le meilleur des cas. Si nous regardons Passante (arrêtons-nous provisoirement à cette nomination) nous faisons le constat d’une anonyme perchée sur un haut tabouret qu’une ombre cerne alors que trois réverbères ponctuent la scène d’une clarté à peine visible. Ici figure ce qu’il est convenu d’appeler un clair-obscur, soit un recouvrement de ce qui consentait à se dévoiler dans la discrétion.

De l’image et des sèmes multiples.

« La Madeleine à la veilleuse ».

Georges De La Tour.

Passante, aussi bien que Madeleine, sont présentes par défaut, le regard ailleurs, indiquant, possiblement, qu’un travail est à faire sur l’image afin d’en assembler les sèmes épars en une figure que nous puissions faire nôtre. Le problème est que la lecture que nous faisons de ces œuvres est partielle, nous en saisissons les prédicats les uns après les autres à défaut d’en réaliser la synthèse. Chaque fragment de la représentation s’isolant dans une manière de superbe autarcie, laquelle se communiquant à notre regard nous propose une vision schizophrénique du monde. Ce à quoi nous avons à nous efforcer : rapporter le fragment à une totalité signifiante. Car tout est passage, médiation, jeu réciproque, renvois de miroirs se réverbérant à l’infini dans une pluralité de signes entremêlés. Passage, disions-nous, comme si les divers éléments du tableau, le personnage, le fond ombreux, les réverbères dialoguaient entre eux dans un genre de polyphonie éclairante. Pas plus Passante ne ferait sens à s’isoler du contexte, pas plus Madeleine ignorant la flamme de la bougie, les livres posés sur la table ou bien la tête de mort qui rehausse ses jambes de l’empreinte d’une métaphysique. Toujours l’à-portée-des-yeux se révèle à nous avec évidence alors que le lointain, l’inaccessible, demeurent postés dans une lisière intraduisible. Toujours la physique vient à notre encontre avec ses contours précis, ses formes dont nous sommes persuadés qu’elles contiennent la totalité du réel sans qu’il soit requis d’en chercher les lignes de force souterraines, les linéaments le travaillant de l’intérieur. Toujours le méta nous échappe qui dit l’au-delà, l’insaisissable, l’invisible, le non-préhensible. La signification partielle plongeant sous la ligne de flottaison de l’interprétation.

Mais nous sommes ainsi faits que nous nous contentons, le plus souvent, d’une vue proximale s’emparant du relief, des saillies, des éminences alors qu’une vue distale se fût dotée d’un regard plus juste investiguant les ornières, les traits gravés, les sillons, les failles par où le sens se complète et parvient à sa parution ultime. De la nécessité d’un holisme où chaque chose s’éclaire de la proximité de l’autre. Nous disons, successivement, sans souci de signifier, belle ; la ; rose ; est comme des enfants joueurs qui s’entraînent au plaisir du babil. Faire venir ses les lèvres des bulles lexicales et les faire éclater dans l’air sans autre justification que l’émission orale, la vocalisation, le bruit ludique du langage. Nous n’avons alors que des blocs indéfinis, flottant dans l’espace, sans liens apparents, si ce n’est d’être des énonciations libres de toute préoccupation quant à la constitution d’une signification particulière. Et, maintenant, nous disons la rose est belle. Il n’est guère besoin d’une longue explication pour que l’intention du locuteur nous apparaisse clairement. La médiation réciproque des mots les a constitués en une proposition riche de significations multiples. Ce que les mots isolés dissimulaient, la phrase nous en fait la singulière offrande. Du mot-fragment à la phrase-totalité il y a le même écart que celui constaté de la simple étoile à l’immensité du cosmos. Le même que celui existant entre Passante et tout ce qui fait fond et ne se montre que dans l’à peine profération, simple chuchotement du bout des lèvres. Et, pourtant, ce discours à bas bruit, il nous faut l’entendre afin de ne pas demeurer sur le bord de l’image, alors que la fiction est seulement en voie de paraître.

De l’image et des sèmes multiples.

Mais, Passante, où est-elle dans le confondant événement du monde ballotté entre un chaos toujours présent et un cosmos qui essaie d’en ordonner les significations, comme si la raison voulait fouiller dans le bric-à-brac du réel pour extraire quelque chose d’organisé, de visible ? Où est-elle, Passante ? Eh bien elle est située au point exact, à la jonction des contraires, sur cette haute assise qui s’illustre comme le travail d’une raison ordonnatrice du sens. Regardons à nouveau l’image, non comme si elle était constituée d’éléments séparés jouant pour eux-mêmes la partition de l’exister, mais dotons-nous d’une vision globale qui installe chaque chose en relation avec l’autre. Comme si une multitude de miroirs invisibles focalisaient l’image, la réverbéraient à l’infini dans une myriade de sens complexes toujours renouvelés. Pensons simplement à l’étonnante réalité holographique dans laquelle chaque fragment ne vit pas pour soi mais contient, en réduction, l’ensemble de ce que signifie l’image totale. Microcosme contenu dans le macrocosme qui le reflète et le fait se déployer, à son tour, dans un luxe polychrome où rien ne s’arrête jamais, comme dans les figurations en abîme ou bien les poupées gigognes engendrant toutes les poupées imaginables, jusqu’au vertige de ce qui n’a ni lieu, ni espace mais les contient tous comme son pouvoir le plus prodigieux. Ici, avec Passante, il nous faut donc apprendre à voir. Et nous ne verrons jamais mieux qu’à partir de l’essence de cette représentation qui est la mise en relief d’un clair-obscur. De ce clair-obscur partent toutes les significations ontologiques qui y reviennent comme par un effet de réverbération sans fin. Pluralité des sèmes qui se ressourcent à la même racine et déploient leur merveilleuse efflorescence.

Ce qu’il y a à comprendre du clair-obscur, c’est, bien évidemment, l’opposition fondamentale entre l’ombre et la lumière, leur étrange dialectique qu’une vision héraclitéenne du monde réconcilie en les fondant dans une même vision unitaire. Du cœur de l’ombre naît la lumière. De l’intime de la lumière se déplient les ombres. Fonction de convertisseur de l’aube qui médiatise nuit et jour. Fonction identique du crépuscule qui fait se mêler les eaux diurnes aux courants nocturnes. Rien ne divise, rien ne différencie qui installerait un fragment de réalité ici, un autre là, sans qu’aucun lien ne puisse en assurer le subtil mélange. Toute réalité est de nature alchimique et il n’y a pas de hiatus, de perte de qualité du plomb à l’or, seulement le travail du temps dont l’athanor est le lieu symbolique. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de césure, de dualité entre le corps et l’esprit, le sujet et l’objet. Le corps sécrète l’esprit qui féconde le corps. Le sujet observe l’objet qui, en retour, vu, devient voyant. Car le fruit que nous regardons, aussi bien que Passante sur son assise nous observent à l’aune de leurs propres significations. C’est notre regard qui a donné acte à cette Effigie, c’est notre conscience qui lui a communiqué des sèmes ontologiques (de l’être) par lesquels elle atteint un coefficient de réalité égal au nôtre. Le vu vaut le voyant et le voyant le vu dans une simple opération de réversibilité. L’être n’est pas entièrement contenu dans le récipient anthropologique comme si la jarre humaine, seule valeur de mesure ( L’homme est la mesure de toutes choses - Protagoras) constituait l’étalon universel grâce auquel connaître. Le mouvement n’est nullement orienté de manière univoque de la jarre vers ce qui n’est pas elle, mais s’institue en trajets plurivoques au cours desquels une image spéculaire réciproque accomplit le sens en totalité.

Pour rendre cette démonstration plus évidente, Passante (qui constitue le seul profil humain de l’image) n’a aucune prévalence sur les autres figurations, le demi-cercle d’ombre à ses pieds, le fond grisé sur lequel apparaît le tabouret où elle est juchée, les trois réverbères qui ponctuent l’espace derrière elle. C’est seulement notre projection privilégiée en direction de la cible anthropologique qui nous porte à le croire. Enlever un seul de ces objets, c’est soustraire un prédicat et modifier l’ensemble de l’économie de l’image. De la même manière aucun objet du monde ne peut être dissimulé à notre perception sans que l’équilibre de l’ensemble ne s’en trouve affecté. Ce que nous voulons dire c’est qu’une saisie adéquate des formes n’en doit négliger aucune, fussent-elles des moins apparentes, des plus cryptées qui soient. Evoquer l’arbre, c’est en même temps s’adresser à ses racines, à leur voyage souterrain, au monde chtonien, aux fruits qu’il portera, à la pomme de la genèse, à ce qu’elle vaut pour notre compréhension de l’éthique, des devoirs, du péché, de la culpabilité dans l’orbe des croyances judéo-chrétiennes. Cette visée s’inscrit totalement dans une approche phénoménologique, laquelle s’ingénie à débusquer ce qui, toujours, cherche à échapper aux sens sous l’écorce têtue des apparences.

Si la proposition plastique ici présente se donne sous l’aspect d’une théâtralité hiératique, d’une présence tout empreinte d’immobilité, ce n’est qu’à la lumière d’une saisie conceptuelle immédiate. Il y a quantité de mouvements sémantiques tissés en arrière-plan. Située au confluent de cette lumière qui émane de son corps pareil à celui d’une sculpture de marbre, à la limite de l’ombre qui semble en reprendre le coefficient de visibilité, cette œuvre nous invite, bien au contraire, à y découvrir tout ce qui change, s’écoule, oscille en permanence entre un espace figé et son ouverture, entre un temps arrêté et sa fuite permanente. Il nous faut traverser les apparences, rechercher ce qui se dissimule et porte la signification à son acmé si nous consentons à mettre en relation ce qui, par essence, l’exige comme son pouvoir-être le plus propre. Nous ne comprendrons jamais mieux cette image qu’à la reconduire à la pluralité des sèmes qui la parcourent de l’intérieur à la manière d’un sang, d’une lymphe. Ici sont présents, en même temps, les signes qui nervurent la proposition plastique à la mesure de ses lignes de force sous jacentes. Si l’essence de cette œuvre est bien le clair-obscur, soit la dialectique de l’ombre et de la lumière, alors il nous faut nous disposer à voir ce que cette différence, cette polémique, cette opposition contiennent d’autres présences s’y inscrivant selon une analogie, une ressemblance, une manière de gémellité sémantique. Porter à la vision ce clair-obscur, faire efflorescence de la rencontre du jour et de la nuit, c’est, d’un seul et même mouvement, initier tous les couples d’opposition qui font phénomène sous ce qu’il est convenu d’appeler la Vie.

Mais avant d’aller plus loin, tâchons de voir ce qui, en Passante, l’anime comme de l’intérieur. Le demi-cercle d’ombre est, à la fois, la métaphore de la belle courbure de la terre qu’enveloppe la toile unie de la nuit. Sous ses pieds dort cet inconscient qui la détermine à son insu en même temps qu’il se dispose à être dans le fond grisé auquel nous attribuerons la valeur de l’aube, ce messager faisant communiquer les songes avec les pensées du réel. Et le haut tabouret ne signifierait-il pas ce mouvement ascendant, cet élan, cette transcendance par laquelle Passante s’extrayant de la pesanteur de la matière se hisserait au-dessus des contingences afin de gagner sa part d’inaliénable liberté ? Quant aux trois réverbères si discrets qu’ils sembleraient n’être là qu’à titre d’anecdote, ne seraient-ils pas les trois extases temporelles du passé, du présent, de l’avenir grâce auxquelles l’être se dote des jours et des heures qui le tissent en son essence, tout comme l’air porte l’oiseau et autorise sa trajectoire ? Enfin, cet écho blanc qui détoure le corps et le fait vibrer sur un genre d’indétermination (ce fond si mystérieux), ne serait-ce pas l’empreinte, l’aura, le genre de mandorle rendant visible, à la fois, le langage, la conscience, la pensée, ces inatteignables dont la seule représentation possible se confond nécessairement avec cette singulière nébulosité ou bien avec le surgissement d’une métaphore, l’incision blanche du vol de la colombe dans le fluide de l’éther ?

Et Madeleine, dans son attitude de réserve extrême, dans son apparition sur le mode du mystère, quelles contradictions se dérobent à notre regard, quelles interrogations que nous aurions laissées en friche ? La bougie, d’abord, cette flamme si droite qu’elle semble ne jamais vouloir s’éteindre, cette vive clarté apparaissant comme le contrepoint de toutes les zones d’ombre, n’est-elle pas présente à seulement vouloir nous indiquer la nécessité de la lumière de l’esprit, la clarté sans pareille de l’intellection, la braise de l’âme lorsqu’elle est confrontée à l’obscurité de la caverne, là où les hommes aveuglés par les apparences n’ont même pas conscience de l’astre solaire dans le bleu du ciel, la marque de sa vérité qui éblouit toutes choses et s’impose comme le seul dieu à vénérer ? Et la poitrine de Madeleine, ce site nourricier qui assure vie et longévité, fait signe vers l’amour, aussi bien conjugal que filial, comment ne pas le mettre en rapport avec cette troublante tête de mort nous rappelant les rives destinales de l’exister. Thanatos perçant sous Eros. La passion dissimulant la condition tragique. L’inatteignable éternité puisque notre cheminement est éminemment mortel. Et les livres posés sur la table ne sont-ils pas l’image de la connaissance s’opposant à la densité des ténèbres qui entourent la figure à la manière d’un continent noir, dangereux ? Et l’attitude pensive de Madeleine qui ferait penser au Philosophe en méditation de Rembrandt, ne constituerait-elle pas l’infranchissable abîme entre la contemplation des Idées, la verticalité de l’Absolu et la tentation de la chair, l’inclination toujours peccamineuse à laquelle les genoux dévoilés de la figure féminine nous inviteraient comme à une cérémonie païenne adoubée à la sphère des plaisirs ?

Nous le voyons bien il y a toute une trame sémantique qui joue aussi bien pour Passante que pour Madeleine. Chaque détail contribue à la figuration de l’ensemble et ne se contente pas de cette mise en scène formelle. C’est l’ensemble de l’être qui est engagé dans la moindre de ses liaisons à la manière d’un destin qui filerait sur le rouet de l’existence le fil invisible auquel la quadrature de l’Existant est assujettie comme à son projet le plus probable. Toute figure humaine est ainsi faite qu’elle s’affilie aussi bien à l’exercice de sa propre plénitude dont son corps paraît l’assurer, mais en même temps de toute une constellation de signes qui en sont comme les épiphénomènes.

Tout ce qui est argumenté jusqu’ici, le rapport de la territorialité d’un corps avec son extra-territorialité, la configuration étoilée qui l’accompagne afin qu’un sens s’édifie, tout donc peut se synthétiser en deux polarités uniques : celle du Même et du Différent. Tout dans le corps du sujet est le Même que lui ; tout à l’extérieur en Diffère si essentiellement que se manifestent quantité de phénomènes de l’ordre de l’étonnement, de la confrontation, de l’hostilité parfois. Vérité en-deçà du corps, erreur au-delà, pour paraphraser la célèbre assertion pascalienne. Si nous regardons avec suffisamment d’acuité ce qui se joue dans la relation du Sujet représenté par rapport à son contexte de surgissement, alors s’installent de verticales dialectiques, alors se présentent des mondes si différents qu’ils sembleraient purement incompatibles si l’intellection humaine n’était là afin d’en assurer l’unité car l’être est toujours auprès du monde, jamais hors du monde comme s’il avait à effectuer un saut pour être au contact des choses. Aussi, si l’on ramène notre vision aux antinomies qui structurent le monde sur le mode des grandes oppositions binaires, voici ce qui se manifeste aussi bien pour Passante que pour Madeleine :

Ce que Passante et Madeleine retiennent dans le secret de leur parution, dans l’amplitude de leurs oppositions, de leurs supposées antinomies, dans ce clair-obscur qui donne la flamme tout en s’abolissant dans l’ombre, c’est rien de moins que ceci : le subtil battement du nycthémère où le jour le dispute à la nuit ; la somptueuse transition du néant à l’exister ; le comblement du vide au profit du plein ; la succession du rythme cardiaque de la dilatation diastolique à l’éjection systolique ; le gonflement de la respiration et son retrait ; le geste de l’amour dans son balancement immémorial ; la lutte d’Eros et de Thanatos d’où triomphe la génération ; le flux et le reflux des hautes eaux ; l’interpénétration des principes féminin et masculin du yin et du yang ; la Lune jouant en mode inversé par rapport au Soleil ; le froid attendant la chaleur ; le suspens se retenant avant l’élan ; le trait sur le point de devenir forme.

C’est tout ceci que nous disent Passante et Madeleine faisant jouer dans l’ombre les esquisses avec lesquelles elles surgissent dans la lumière de l’art qui n’est jamais que cette illustration des modalités en réserve dans ce qui, feu ou bien eau, air ou bien terre constitue les dimensions opposées mais complémentaires par lesquelles l’être se donne et nous requiert comme ses exigeants exégètes. Car toute chose, y compris la plus modeste, signifie et s’adresse à nous afin d’être comprise. Aussi bien la présence minuscule de la fourmi que celle du pachyderme, aussi bien la vôtre que la mienne. Nous ne sommes qu’à être des signes en quête du sens. Ce n’est pas à défaut de le savoir. Seulement une passagère négligence qui scinde notre vision en deux : d’un côté l’avers, de l’autre le revers alors qu’il s’agit d’une seule et unique chose, cette médaille sur laquelle l’homme grave son effigie. Qui est sans pareille ! Toujours un clair-obscur dont il nous faut être le médiateur, le passant tant que l’heure s’offre à nous comme l’ineffable don qu’il est.

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:33
Balancement ontologique.

« Ford Transit ».
avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Balancelle était ce genre de parution dont, au premier abord, il n’était possible de rien dire. Je veux dire de précis, de palpable, de repérable qui eût pu constituer l’amorce d’une biographie. Ces êtres qui toujours nous échappent, qui s’enveloppent de mystère, combien ils sont plus précieux, intéressants que ces individus immédiatement lisibles, dont le plus souvent on a fait le tour à seulement en apercevoir la silhouette. Balancelle, ce sobriquet que je lui ai attribué dès ma première vision, ne tient qu’à l’impression dont elle est porteuse, à l’aspect qui se dégage de cette manière de flottement, soleil diffus perçant la brume, un à peine exhaussement d’une couleur de terre au-dessus des feuilles mortes. Posséder, du premier empan du regard, la colline, le boqueteau, l’oiseau ou bien l’homme rencontré dans le dédale des rues ne nous éclaire pas sur qui est devant nous dans la pure évidence. On croirait à la levée d’une vérité mais, en réalité, c’est d’une fuite dont il s’agit, d’une dérobade sous les auspices ambigus de la délivrance immédiate de soi. Ceci n’existe pas ou bien rarement. Comment, en effet, se confier et prêter allégeance à ce qui surgit dans la clarté qu’à mieux nous berner, à nous égarer dans les ornières d’une compréhension biaisée ? Ce sont les parcimonieux, les dissimulés, les secrets qui, en attente d’une prochaine connaissance d’eux-mêmes nous invitent à la joie d’une découverte aussi pleine qu’intime.

Mais il faut sortir des généralités, ranger les abstractions dans quelque coin du concept et porter attention à ce qui veut bien faire phénomène dans l’évidente simplicité. Bien que Balancelle ne fasse pas partie de mon horizon quotidien, voici l’esquisse que je peux en tirer d’un premier jet, il sera toujours temps de gommer ensuite. Balancelle je la vois comme une rare, une méticuleuse qui avance dans la vie à la manière chaloupée du caméléon, un pas en avant, un suspens, un pas en arrière, un autre vers l’avant de manière à ce que le cheminement exercé à l’aune de la raison et de l’ouverture de la conscience soit autre chose qu’une progression au hasard, une sorte d’aventure excipant de son propre événement. Balancelle pour dire l’hésitation, le fait mûrement soupesé, l’expérience étalonnée à la mesure d’une sagesse, la mise sur les plateaux d’une balance du pour et du contre, du noir et du blanc afin que de cette possible indétermination originelle puisse s’affirmer l’exercice d’une liberté. On n’est jamais aussi libres qu’à avoir longuement soupesé les choix, les avoir métabolisés dans le creuset de l’empirie, les avoir portés dans le processus alchimique de notre psyché afin que, jugés en leur fond, ils puissent prétendre à une existence authentique, non redevables de la première contingence s’offrant comme la seule ressource. Lorsque, devant la lumière des yeux, une Effigie se révèle à nous dans la pureté, comment pourrions nous nous soustraire à notre devoir d’accueil ? Balancelle est là, posée sur le tain d’un miroir, cette métaphore du reflet narcissique de soi, abandonnée avec confiance à la légende - la vie -, qui, bientôt va faire son grésillement de braise. Pour l’instant l’environnement immédiat de Balancelle - une automobile à demi immergée, deux bougeoirs de verre portant deux courtes flammes qu’enveloppe la gemme d’une clarté -, nous n’en percevons guère les tenants et les aboutissants comme si nulle interprétation ne devait produire son efflorescence à partir des sèmes portés par l’image. Mais c’est simplement parce que notre tête est prise dans des mors d’acier, notre imaginaire congelé parmi les arêtes de glace, notre songe immolé dans les rets d’une impossible profération que nous demeurons au bord de l’abîme, les yeux hagards et les oreilles emplies de résine. Regarder est apprendre à déciller son âme, lui restituer les ailes dont elle était porteuse dans le large fleuve de l’empyrée avant même qu’elle ne nous connaisse et ne vienne se loger dans notre site ombilical puisque, aussi bien, celui-ci est le lieu de notre généalogie, donc le recueil de ce principe qui nous anime et nous fait être au-delà de la corolle de l’amibe et de la densité de la pierre têtue.

Mais laissons-nous donc aller sur les rivages féconds et révélateurs de l’intuition. Regardons l’image comme si nous en étions l’une des composantes, peut-être la trame du papier ou bien la pellicule glacée qui reflète l’infini spectacle du monde. A moins que nous ne devenions, comme par magie, l’une des entités habitant la scène, la rendant lisible aux yeux des découvreurs, des explorateurs de significations, cette outre pleine des sucs de l’intelligence, débordant du soleil du nectar, portant au-dehors les flux qui l’animent, l’image, et nous la destinent à la manière d’un don subtil. Soyons Balancelle elle-même en ses stations ontologiques successives. Balancelle n’est pas seulement cette belle et délicate apparition qui focalise le regard et le retient au centre de la composition. Ce serait trop simple. Toute visée d’une chose du monde est complexité, réseau infini, entrelacement, conflagration d’allées et venues, de temporalités qui en tissent la toile signifiante. Nous disons : Balancelle est Elle d’abord - comment pourrait-il en être autrement ? -, mais elle est aussi tout ce qui vient à son encontre, l’automobile dans le fond, les bougies sur l’avant-scène. Certes cette assertion est étrange qui dit l’être-humain sous l’apparence du véhicule, sous celle d’un objet fût-il commis à illuminer, donc à ouvrir une voie dans le maquis des ombres qui dissimulent et soustraient à notre libre arbitre un contenu dont nous pourrions faire notre miel, le désigner comme possible ambroisie pour notre intellect, breuvage pour la dimension poétique dont nous assurons le recel dans notre intime, pareil à l’eau avant sa résurgence sous le ciel. Etrange donc, étonnant tout comme la philosophie qui nous enjoint, toujours, de poser la question de l’être et d’en demeurer les gardiens tout le temps dont notre conscience sera habitée des dispositions à forer la peau compacte du réel.

Mais admettons ceci, la triple parution de Celle que nous tentons d’approcher, comme s’il s’agissait de trois perspectives selon lesquelles, dans l’espace et le temps, toute esquisse anthropologique avait à se donner. Balancelle est présente à elle-même, mais aussi à tout ce qui est et se pose dans l’orbe de son regard. Regarder une chose est la douer de sens, l’habiter, lui donner accès à l’univers des formes, la faire rayonner depuis son intérieur jusqu’à la portée ultime de ce qui se manifeste et demande à être décrypté, interprété, manduqué afin que, de ces nutriments ingérés, s’élève une infinie compréhension de l’univers disponible. Les trois amers du dessin dessinent une ontologie concrète, celle qui amène toute présence à outrepasser la nacelle étroite des significations contenues à l’intérieur de notre propre subjectivité, ce sanctuaire du corps qui déborde toujours son objet de manière à s’approprier la totalité du réel. Ce que j’affirme, c’est que ces trois balises proposées au regard du Voyeur correspondent aux trois instances dont l’être-au-monde dispose afin de s’annoncer, à savoir : Avoir ; Faire ; Être. Comment illustrer ce qui s’énonce comme une pétition de principe, une apodicticité qui paraît indépassable ? Mais seulement en postulant l’idée selon laquelle dans sa première configuration, - l’automobile -, Balancelle expérimente le premier état de la forme verbale existentielle : Avoir. Selon la seconde, elle coïncide avec son état actuel, ce corps si diaphane qu’il semblerait absent de sa propre figuration : Faire, même si l’apparence semble dénoncer aussitôt ce qu’elle affirme. Balancelle ne FAIT rien d’autre que FAIRE de son corps le lieu d’une possible concrétion charnelle. Enfin, dans la troisième, ces bougies en train de se consumer, se montre la dimension prévalente et essentielle : Être. Ces flammes aussi droites que lumineuses en dressent la fière oriflamme, la bannière étoilée flottant dans l’azur infini comme une parole de source, une inépuisable fontaine, le surgissement d’une eau de jouvence.

Mais nous ne saisirons jamais mieux ces trois états qu’à les situer dans la genèse d’une continuelle métamorphose, une manière d’échelle des tons dont le niveau le plus bas est lié à la capacité pour l’homme d’amasser des avoirs, de collationner des objets, de s’adonner à la cécité matérielle qui reprend d’une main ce qu’elle accorde de l’autre. Puis, insensiblement, à l’aune d’une nécessaire prise de conscience, l’avoir glisse en direction du faire et c’est le domaine de la main et des activités artisanales au travers desquelles l’humain dépose sur les choses l’empreinte dont il est le sceau originaire. Enfin, au niveau le plus élevé, le plus subtil, avoir et faire encore trop poinçonnés d’une apparence dense et têtue, le cèdent à la seule posture qui vaille afin que la trilogie portée à son acmé parvienne à sa quintessence, se déployer dans l’espace sans limite du langage, de la sublime poésie, de l’art en ses plus belles manifestations, de l’esprit dans la courbe ascendante de son intellection.

C’est ceci que nous dit cette image depuis le centre de son dépouillement : partir de ce qui brille dans la matière comme premier signe de propriété, immédiate satisfaction, remise à soi des biens qui nous sont extérieurs et rayonnent à la façon de pépites nous fascinant à la puissance de leurs fragments. Puis, lassés de ces possessions qui toujours promettent et jamais ne tiennent, c’est à l’habileté artisanale que nous confions la courbe de nos jours : il s’agit toujours d’objets, mais ils sont notre création et ne se présentent plus passivement à nous. Puis l’exigence demandant toujours plus de présence et de qualité nous consentons à laisser derrière nous ces concrétions spatio-temporelles qui, en fait, n’étaient que des illusions et nous nous en remettons aux objets intellectuels, à l’ample méditation, à la merveilleuse contemplation. Si nous voulions faire appel à la métaphore germinative, sans doute la moins indigente qui soit afin de faire apparaître les trois stances auxquelles se confie toute conscience soucieuse d’une vérité, nous pourrions dire que, par rapport à la graine, l’avoir se constituerait en cotylédon, donc en pure intériorité dense, inconsciente de sa propre réalité, alors que le faire se développerait en albumen, cette matière déjà moins occluse, en partance pour une ouverture et la dernière étape en serait le tégument, véritable tremplin ontologique donnant accès à la vue accomplie par laquelle l’être est à soi comme il est au monde et aux autres dans la plus belle dispensation qui soit.

De l’être-automobile jusqu’à l’être-flamme se consumant dans sa propre essence en passant par l’être-soi dans la densité et la complexité de sa chair, voici portée à son accomplissement la vision dont le spectacle s’appuie sur l’à-portée-de-la-main pour surgir dans l’à-portée-des-yeux, irremplaçable regard qui ne saurait souffrir aucune comparaison. Nous voulons regarder sans distance, regarder dans l’être et nous confiner dans le silence. La seule chose en soi qui en soit digne. Ceci nous le pouvons, il ne tient qu’à nous de nous disposer à voir !

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:12
Soi dans le miroir du monde.

« Fleur de sel ».

Œuvre : André Maynet.

Elle était une Inconnue. Elle était si peu apparente aux autres, à Elle-même, qu’Elle n’avait pas encore reçu de nom. On pouvait aussi bien la confondre avec le voile du nuage, le destin léger de la brume, la promesse de vent à l’horizon du monde. Elle était une présence si subtile, une ligne si éphémère qu’Elle eût pu s’effacer des allées de poussière sans même qu’on s’en rendît compte. C’était tellement bien, c’était si réconfortant de demeurer dans la pliure d’une idée, de méditer dans la nervure d’un songe. Être soi et en même temps n’être personne. C’était un sentiment si beau qu’il tutoyait l’absolu et nulle chose sur Terre n’eût pu égaler cette marche légère pareille à celle des gerridés, ces Patineurs d’eau qui glissent insensiblement sur l’onde, leurs pattes de verre dessinant des cercles de lumière alors que leur corps oblongs sautillent comme l’enfant espiègle. Donc Innommée progressait dans la vie avec la discrétion d’une poésie dans la neuve lueur de l’aube et c’était comme un fin grésil qui aurait poudré le ciel de sa longue absence.

En réalité Elle voyait beaucoup de choses, de la plus ténue jusqu’à la plus apparente mais Elle ne s’apercevait pas Elle-même. Elle voyait la dentelle des montagnes faire leurs lignes blanches au plus haut de l’éther. Elle voyait le dôme dilaté de la mer, ses courants, ses houles fomentées par la Lune, ses mille braises semées par les Etoiles. Elle voyait le lent balancement des arbres, leurs ramures traversées du vol gris des oiseaux, les ruisseaux de vent qui se dispersaient loin dans un brouillard floconneux. Tout cela Elle le voyait. Tout cela Elle en sentait les effluves dans son antre de chair et il n’était pas rare que le Mistral ou bien la Tramontane ne vinssent poindre sous sa peau, juste à la jonction des pores et de la vue des hommes. Mais nul Existant n’avait jamais aperçu sa fuite longue, la trace de son inapparence, son empreinte se confondant avec les écorces ou bien les blanches racines des géants de la Terre. Elle ne faisait sens qu’à être semblable au rien, au peu, au presque survenu dans le dépliement de la rose ou bien la mue de la chrysalide. Une à peine insistance. Un genre de mélodie si faible qu’on l’eût crue abreuvée à sa propre source. Se déplaçant Elle ne faisait ni bruit, ni mouvement, aussi discrète que la corolle du soufi traçant en silence la courbe de l’être.

Pourtant, un jour pas plus haut que les autres, un jour sans cause ni conséquence, Absente porta ses pas en direction d’un frais vallon où dormait un lac à la consistance si légère qu’on l’eût confondu avec ces estampes nippones aussi mystérieuses qu’impalpables. Voyageuse était peu vêtue. Quelques cheveux bruns en cascade. Une poitrine aussi menue que des raisins de Corinthe. Un chiffon noir ceignait l’un de ses poignets. Des chaussettes zébrées couraient le long de ses jambes alors que de simples chaussures semblaient la relier au sol dans une espèce de distraction. Maintenant la voici accroupie sur ses talons comme le font volontiers les Orientales, portant à la bouche une illisible brindille. Soudain, comme sortie de l’eau, c’est l’image reflétée de Songeuse qui s’éclaire et témoigne de Celle qui en est l’écho. L’onde frémit, se trouble, sculpte peu à peu l’effigie de Distraite. Oui, la voilà devenue la Fille-aux-mille-noms, celle que l’eau féconde et métamorphose à chaque instant, la rendant pareille au nuage joué par le vent. En effet comment baptiser une image si fuyante, comment lui donner un prédicat qui ne la fixe dans la rigidité de la pierre, dans la pesanteur de l’airain. ? C’est si rare cette évanescence qui reconduit l’être à ne figurer qu’à l’aune d’une constante disparition, d’un trait si peu affirmé que même une estompe légère échouerait à en préciser les contours. Parution de la feuille de bouleau dans le tremblement cendré de la taïga. Fumée bleue se dissolvant dans l’air alors que le crépuscule gagne et efface les ombres.

Mais jamais on ne peut vivre dans la dissimilation à soi. Il faut s’écarter de soi, suivre le contour de sa silhouette, se regarder exister tout comme le colibri sent de l’intérieur son vol stationnaire et prend conscience de participer à la grande farandole du monde. C’est cela la conscience, venir de rien, différer de sa propre figure et se percevoir comme doué de vie, de pouvoir, de puissance. Alors on peut se redresser, soulever son corps massif au-dessus de la savane et regarder la compagnie des autres, le balancement de la girafe, le cuir dense du rhinocéros, les cornes en forme de crochet des gnous. Alors on est au monde et le monde est à nous. Voyant son image reflétée par le miroir de l’eau, Elle prend nom, Elle prend forme et figure dans la lignée humaine avec sa singularité, son bagage qui n’est qu’à Elle, ses yeux qui brillent de leur éclat de silex, ses mains fines pour pétrir la pâte ou bien dessiner, ses jambes longues pour connaître les paysages ou bien fuir.

Mais, voici que s’attardant près de l’eau commence le danger. Le reflet de l’image est si vif, sa vibration si fascinante qu’Elle se perd en lui, qu’Elle disparaît à même sa propre survenue. Elle est dans le regard à soi, dans l’unique vue qui circonscrit l’être à son propre halo, Elle n’entend plus le monde, ne sent plus ni le poids de l’air ni la voix au loin qui appelle et chante l’amour. Elle est prise dans ses propres remous, Elle devient Narcisse dans la nasse du Moi, Elle devient Ophélie noyée dans l’eau qui la traverse, qu’elle n’a pas su porter comme une offrande en direction de l’Autre afin qu’il puisse s’abreuver et goûter la joie simple de boire dans la simplicité. Se connaissant à peine et déjà Elle n’est plus. De terrestres Voyageurs longent le lac un matin où l’air est de cristal, où la vue devient perçante comme l’œil du faucon. Nulle trace qui indiquerait une présence, fût-elle celle du martin-pêcheur ou bien le frémissement de la libellule. Venue du fond de l’eau une image flotte, indécise, identique à la photographie émergeant des sels d’argent. Une image qui tremble et indique le lieu d’une apparition-disparition. Le globe indistinct d’une fleur avec, au milieu, la graine semblable à un œil. Elle semble être une Fleur de sel, cette écume de cristaux blancs flottant à la surface des marais que le vent féconde de son haleine continue. Fleur de sel, le dernier nom de Celle qui n’en avait pas et voulut se confondre avec son propre reflet. Il ne reste jamais des choses et des Vivants que cette trace presque illisible, ces akènes qui témoignent d’un passage, essaiment puis meurent dans l’indifférence du monde. D’autres images naîtront. Une infinité. Elles ne seront que des apparences, des illusions se dissolvant sur la courbe des rétines. Aurons-nous été, au moins l’espace d’une vision, autre chose qu’une buée sur une glace ? Autre chose ?

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 08:43
Dans le ravissement de soi.

"Une naufrageuse de tourments..."
avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

Partout était l’accablement. Partout la lourdeur, la compacité des choses, l’émiettement laborieux de la matière. La terre étirait ses sillons dans la douleur. Les rivières faisaient le gros dos avec les écailles luisantes de leurs tresses d’eau. Le ciel roulait ses nuages annelés pareils à de gros vers. Les arbres étaient de vivantes torches que le vent pliait dans un cri indistinct. Les oiseaux plongeaient dans l’air avec un bruit de rhombe. Les voitures glapissaient en longeant le caniveau des rues. Les cyclomoteurs cymbalisaient tels de hargneuses cigales. Le soleil bondissait dans l’éther avec la faucille de sa corolle blanche. Les hommes étaient mutiques, têtes engoncées dans l’étui des épaules. Les femmes chantaient au bord des fenêtres avec des sanglots et des gémissements de laine grise. Les enfants faisaient leurs boules de chenilles processionnaires dans les cours des écoles. Il y avait si peu de mots ouverts en ce temps-là, si peu de plénitude montant de la gorge des humains. On frôlait les silhouettes contiguës sans même s’apercevoir qu’elles existaient, qu’elles respiraient et cherchaient l’amour, leurs doigts griffant le néant avec application. Rien ne parlait. Rien ne sortait de soi. Tout demeurait ici et là comme si un étrange destin immobile avait frappé les concrétions de chair d’une monotone stupeur, d’une langueur commise à sa propre végétalité. On était pris dans d’inextricables mailles. On était remis à la forteresse de sa peau avec impossibilité de la transgresser et l’on croupissait dans ses propres humeurs comme un étrange animal se débattant dans l’eau noire d’un illisible marigot. On n’existait qu’à être cette perdition, ce poids irréfragable, ce boulet attaché aux basques du limon avec le danger imminent d’y retourner, de s’y enliser tel le phacochère dans sa bauge de boue, dans sa souille primitive. Il n’y avait rien d’autre à annoncer que cette prophétie en forme de bonde finale. On était au centre de ses tourments, on en sentait l’impérieuse vrille enfonçant dans le cuir de la dure-mère sa sirupeuse lame, son forêt mortifère.

Puis il y a eu comme une taie anthracite posée sur le ciel, attachée aux quatre orients de la Terre. C’était un chant si doux qu’il faisait penser à la phosphorescence de la lumière, au murmure de l’étincelle, à la discrétion de la luciole dans le chaume blond de l’été. Présence de miel et de lilas dans l’air embaumé de tendresse. Cela faisait sa palme douce. Cela effleurait les visages dans la profération sereine de la comptine. Cela faisait son bruit de source, son clapotis de résurgence comme au premier matin du monde. On était si bien, lové dans l’outre lisse de son corps. On en sentait le baume apaisant, on en devinait l’effleurement vert pareil à la pureté d’une huile, à la forme rassurante de l’olive. Une once de paix glissant sur la bannière des fronts, faisant de la peau une aire si impalpable qu’on eût cru ne plus exister, flotter dans l’espace ouranien silencieux tel la colombe se fondant avec l’élément qui l’accueille, dont elle naît avec une naturelle splendeur. Alors on consent à ouvrir les yeux, à ménager dans le dôme des paupières la fente à peine esquissée du regard du saurien veillant sa proie. Mais la proie est si docile, si gracieuse qu’on se confie à elle dans la dimension humble, presque indicible d’une conscience régénérée. Ce qu’on voit alors, c’est ceci : une apparition, un duvet flottant dans la brise, un dessin se dissolvant à même son estompe. Jour de neige, clarté de la lampe à huile dans la vapeur tiède du hammam.

Les « frères humains », on les voit dans une brume intangible, on les devine plutôt qu’on ne les côtoie, on les invente pareils à des esprits d’écume, à de virginales efflorescences. Cela sent la fleur d’oranger et le musc de la peau poncé par une eau lustrale. Cela fait sa caresse d’outre-jour avant que le crépuscule n’éteigne les couleurs du monde. On est reporté à soi dans une manière de candeur, on s’estime soudain d’une nature si rare qu’on ne se perçoit plus qu’à l’aune d’un infini glissement, d’une onde sans contour, d’un être porté au ravissement de soi. Ce qui veut dire d’abord d’une joie sourde, pleine, destinée à se connaître, ensuite le fait qu’on est enlevé à soi, soustrait à sa propre pesanteur, remis hors de sa citadelle intime, flottant dans les arcanes d’un pur onirisme. On s’est enfin détaché de son roc biologique, on a déposé son caparaçon de cuir, ôté ses vêtures sociales, enlevé son masque, celui derrière lequel on dissimule ses manquements et ses fuites.

On se livre nu à la face des choses avec sa propre réalité, son incontournable vérité. Rien ne saurait mieux nous accomplir que le renoncement à être dans le luxe et le faux-semblant. Assez de miroirs aux alouettes, de reflets sur les plaques immobiles des lacs, d’images troubles dans les vitrines consuméristes qui sont des pièges pour notre être-au-monde. Nous valons mieux que cela. Les autres attendent autre chose de nous qu’une simagrée de carton-pâte, qu’une agitation de marionnette sur les estrades de l’ambiguïté et de la dérobade. C’est dépouillés que nous devons avancer à la rencontre de l’autre puis à la nôtre comme si nous avions à nous reconnaître, toujours dans la simplicité, l’advenu sans détour, l’esquisse immédiate. Nous n’avons pas d’autre chemin à emprunter que celui tracé, ouvert, largement déployé par « Naufrageuse », celle par qui nos tourments se dissoudront dans la brume de l’heure. C’est parce qu’elle est légère, diaphane, mince, souple comme la liane, transparente comme l’aile de la libellule qu’Apparition est précieuse. Elle nous dit dans un lexique monochrome, unitaire, le lieu de notre être et la façon que nous avons d’y arriver. Il nous faut regarder tout ce qui vient nous visiter à la façon d’une plaine de neige à partir de laquelle s’élèverait toute connaissance possible de ce que nous rencontrons quotidiennement. Aussi bien l’Autre, l’oiseau, aussi bien le livre avec l’empreinte libre de la si belle poésie. « Naufrageuse », si étrangement dénommée par l’Artiste qui lui a donné vie, est à comprendre comme son exact contraire, à savoir comme celle qui nous sauve des écueils et des abîmes que nous longeons sans même qu’ils se révèlent à nous avec leur coefficient de perdition. C’est du naufrage que cette belle Icône immatérielle nous sauve. C’est de la perte et de l’incompréhension de ce qui nous arrive sous l’empreinte indélébile du Destin. Car la regardant, nous sommes LIBRES, infiniment LIBRES. Elle est l’image du mythe ascensionnel au travers duquel, sacrifiant nos fardeaux terrestres, nous nous envolons vers le domaine des pensées, cette arche célestielle dont jamais nous ne pouvons nous affranchir dès que nous en avons fait l’expérience. Voyez combien « Naufrageuse » est légère. Combien ses attaches sont fines qui, déjà, s’exonèrent des obligations mondaines. Combien son corps fluet, une plume, un souffle d’air, une palme aérienne, flotte au-dessus des soucis et des contraintes. Et que les fils qui la relient aux baudruches n’aillent pas vous abuser. Ce n’est pas de liens dont il s’agit, d’aliénation d’une possible liberté. Les ballons ne sont là qu’à figurer l’élévation en direction des pures Idées, des intellections salvatrices dont la simple évocation nous libère de nos conditionnements habituels, des fourches caudines dont nous sommes les confondants démiurges. Jamais nous ne sommes plus esclaves de la vie qu’à en fixer nous-mêmes les rives étroites entre lesquelles nous naviguons. Toujours les voiles faseyent dès l’instant où notre regard en longe les attaches matérielles, les points de fixation à la concrétude, à son visage têtu. Larguons les amarres, faisons claquer haut la voile qui nous hissera vers le large océan, au milieu de la brume lumineuse et du chant blanc des goélands. Là est le lieu de toute félicité ! Là est le lieu de « Naufrageuse ».

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