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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:30
De l’accentuation du sens.

Œuvre : André Maynet.

Jamais nous ne comprendrons mieux cette image qu’à la livrer au jeu des homologies formelles. Femme-paysage qui nous demande, un instant, de nous éloigner d’elle, afin de mieux la retrouver ensuite. Car la compréhension est rarement dans l’immédiateté du paraître, seulement dans la prise de distance, le long métabolisme de ce qui est à dire mais demeure toujours dissimulé sous la vitre opaque du quotidien. Donc, cette Femme dont le mystère constitue le signe le plus apparent, amenons-la à n’être, provisoirement, qu’une géographie, une carte, un plan semé de points géodésiques avec lesquels il faudra nous entendre. Amenons-la à être cette belle steppe de Mongolie, cet espace libre parcouru de vent et de ciel, ce libre usage du monde si, cependant, nous consentons à renoncer à notre royauté pour regarder la Nature avec des yeux justes, à trouver en elle la pluralité des significations qui s’adressent à nous sur le mode crypté. Car la terre, le nuage, la douce colline, le ruisseau au frais des ombrages, la fuite diagonale du vent, la brume de l’aube, tout ceci nous parle le langage simple par lequel nous sommes au monde. Les yeux ne s’éclairent qu’à scruter l’ombre, les oreilles ne s’ouvrent qu’à deviner le chant de l’herbe, les mains ne saisissent qu’à sentir, dans leur creux, la tresse d’eau de la fontaine venue du plus profond des choses.

De l’accentuation du sens.

Steppe de Mongolie.

Source : Chine escapade.

Mais ne nous égarons pas. Nous parlions de la steppe. Décrivons-la afin qu’elle nous délivre, comme au travers de cette Inconnue que nous approchons, les lignes de sens dont elle est la face visible. Le sens est partout présent. L’univers, à défaut d’être saisi dans sa réalité matérielle, - cette dune, cette demeure de ciment, cette vague qui se dresse avant de s’écrouler -, nous devons l’aborder en tant que possibilité d’une compréhension, en tant qu’ouverture d’une infinie interprétation du cosmos, autrement dit de cet ordre du monde qui possède son lexique, sa syntaxe, sa souterraine sémantique. Ce n’est que lorsque ce qui nous entoure se lève selon un langage que nous pouvons assumer notre essence, à savoir être des hommes de Parole. La steppe est là avec son immense étendue d’herbe sauvage, cette teinte à mi-chemin du jaune, à mi-chemin du vert que l’air de Mongolie lisse de la pureté de son voile. Cette étendue est si vaste, si éphémère que notre regard pourrait presque en faire l’économie. Nous pourrions l’oublier et n’apercevoir que quelques signes de vie venus de nulle part. Ce que nous voyons - les points géodésiques, les repères, les sémaphores qui animent le vide -, ce sont : les troupeaux de chevaux à la robe bai, à la crinière noire ; les monticules réguliers des « ovoo », ces cairns voués à la culture chamanique ; des drapeaux de prière multicolores qui faseyent au vent ; les mottes hirsutes des yaks, leurs cornes en forme de lyre ; les toiles blanches des yourtes surmontées de leurs toits en forme de cônes par où s’échappe le fumée. C’est cela que nous livre la steppe, ces lignes de force, ces concrétions du sens dont la toile rase de l’herbe assure la synthèse. C’est en effet, en vertu de ce principe dialectique, des formes (les cairns, les yaks, les yourtes) surgissant du fond (la vaste prairie) dont elles proviennent que peuvent venir à nous les signaux à partir desquels s’édifiera notre aperception de ce lieu doué de vie, traversé de confluences multiples, venues du plus loin de l’espace, de l’infini du temps.

Et maintenant, nous disons de Sensuelle la même chose que ce que nous évoquions à propos du haut plateau de Mongolie. A savoir que Sensuelle (qui veut dire, la mise en alerte des sens, la sublime polysensorialité au travers de laquelle elle se montre à nous en même temps qu’elle prend acte de sa propre présence), Elle, donc, dispose aussi de ses propres jalons, de ses remarquables balises dont la lecture nous indiquera le chemin à emprunter de manière à la connaître. Les repères, les voici, résumés à quelques points saillants que l’Artiste a bien voulu mettre en exergue, grâce à une subtile coloration, afin que notre avancée ne se fasse à tâtons : les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, le sexe, les pieds. Ces divers fragments corporels, ces monticules de chair jouent en écho avec les amers de Mongolie, yaks, yourtes, ovoo. Ces cibles de la représentation humaine sont les verbes (voir, goûter, entendre, sentir, marcher, jouir) qui s’adressent à nous, alors que le reste du corps (semblable à l’herbe de la steppe), noms, adjectifs, adverbes, constituent les liens qui complètent et accomplissent le sens. Autrement exprimé, Sensuelle est cette belle forme sculpturale, cette effigie de marbre ou bien d’albâtre, cette sublime étendue qui ne devient réellement visible aux yeux des Voyeurs que nous sommes qu’à l’aune des prédicats corporels grâce auxquels elle s’approprie le monde et communique avec lui. Yeux, mains, oreilles sont les formes verbales (voir, toucher, entendre), sorte de langage performatif parachevant l’œuvre du monde à laquelle le seul territoire de peau, cette blancheur, ce silence, cette attente d’une profération, n’auraient pu donner acte en raison même de leur apparente passivité. Créer du sens n’est jamais que cela : une forme de passage du non-dit au dit ; de l’ombre à la lumière ; du corps silencieux à un corps parlant. Or, dans la meute de chair, ne sont jamais plus prolixes, que les portes d’entrée, les points de contacts, les liaisons entre la confondante intériorité et cette extériorité qui vient clôturer l’œuvre commencée à bas bruit dans l’occlusion de cette glaise lourde qu’est le corps. Mais, pas plus que les verbes ne sauraient signifier à eux seuls, pas plus les noms n’y parviendraient depuis une autarcie qui les placerait dans une sorte de territoire fermé. Il faut un nécessaire échange, une mutabilité, une conversion, de l’herbe qui accueille et de ce qui y est accueilli. Du corps libre et non-disant à ce qui s’y annonce. C’est cela dont cette image est l’icône en même temps que la belle démonstration. Sensuelle, jamais nous ne la ferons mieux nôtre qu’à la sentir traversée par les courants qui l’animent et la portent au jour. L’œil qui regarde se lever l’aube, l’œil dans lequel coule la clarté, la luminosité de l’œuvre belle ; l’oreille qui perçoit le murmure de la source, l’imperceptible cantilène de l’Aimée ; la bouche qui s’abreuve du nectar des heures pleines, chante les sublimes mélodies, se livre aux suppliques dont elle tisse la toile de ses plaisirs ; les mains ouvertes dans le geste du don ou bien fermées pour dire le refus de ce qui ne saurait être, l’aliénation, l’empire des dominations, la main qui façonne l’argile, lui donne forme, dresse l’amphore chargée de recueillir le breuvage des dieux dont les humains font l’offrande afin que quelque chose ait lieu qui les élève, les délivre, au moins provisoirement, de leur mortelle condition ; les pieds, ces messagers en contact avec la terre qu’ils martèlent de leur marche têtue, obstinée, pareils à des pèlerins, car les hommes sont toujours en chemin, en quête d’eux, afin que, se reconnaissant, ils puissent ouvrir la voie de l’altérité, du partage, de la navigation hauturière parmi les écueils, les joies et les peines, les malédictions et les brefs bonheurs ; le sexe, cette amande si noble, si douce, dont l’ambroisie est promesse de félicité, souhait de disparition-apparition car l’acte d’amour nous révèle à nous-mêmes, à l’autre, en même temps qu’il nous soustrait au monde car la joie est toujours ineffable dont la voie mystérieuse du surgissement dans l’autre est comme une mort annoncée, jamais on n’en ressort indemnes, seulement marqués du sceau de la perte, de l’empreinte du désir toujours renouvelé dont nous savons que le tarissement sera notre dernière parole avant que ne s’ouvre la ténèbre et s’impose l’éternel silence.

C’est avec un genre de grave solennité que se conclut cet article, tant le sens qu’il soulève, s’auréole de tragique en même temps qu’il se fait le chantre de l’exception de vivre. Telle la dialectique de la steppe et de la yourte ou bien du corps lisse et blanc en rapport avec les stances colorées que sont les organes des sens, qui nous ouvrent à l’empirie de l’être et nous tiennent en suspens puisque être ne fait sens qu’à convoquer son contraire. « Je sens donc je suis », telle pourrait être la formule d’un cogito sensualiste auquel nous sommes tous redevables, d’une vue qui nous émeut, d’un son qui nous bouleverse, d’une oreille à qui se confier, d’une main à accueillir dans la plénitude de la sienne, d’un pied à suivre dans l’avancée de l’heure, d’un sexe à habiter auquel toute idée de génération est inconditionnellement liée. Oui, vraiment, nous ne sommes que des êtres de passage qui, au hasard de leurs pérégrinations, accentuent tel ou tel sens, pensant infléchir le monde selon nous. A moins que ce ne soit le monde qui fasse sens à notre place. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une même et unique question ?

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 10:51
D’elle naît la lumière.

Œuvre : André Maynet.

Souvent, avec Bergeret, nous avions des discussions passionnées sur l’ombre, sa relation avec la lumière, la valeur des contrastes, le symbolisme qui naissait à leur rencontre, cette pureté dont l’obscurité créait l’essor sans même qu’on pût en déceler les limites réciproques, le jeu subtil et c’était ceci qui nous tenait en haleine, ce suspens, ce secret, précisément. Nous n’aurions voulu à aucune condition qu’il se révélât au risque de détruire la fragile citadelle conceptuelle que nous avions élaborée au fil du temps. Nos propos fiévreux, la plupart des jours (comment aurait-il pu en être autrement alors que nous étions, constamment dans le tutoiement de l’indicible ?) nous conduisaient sur les rives des œuvres d’art. Et c’était Ingres et son « Bain turc », non tant les poses lascives de ses modèles, les profondeurs chatoyantes de la couleur, que la carnation à proprement parler phosphorescente de cette Abandonnée à l’extrême droite de la toile, cette teinte rayonnante comme si la peau avait été habitée de parole, la chair le foyer d’une source vive, d’une eau infiniment originelle qui, sans doute, aurait eu beaucoup à nous apprendre. D’elle d’abord, de nous ensuite. Il n’était pas rare, dans ces moments d’effervescence, que Bergeret s’évadât du côté de Michel-Ange, ce prodige de la Renaissance qui avait sculpté dans la lumière d’un bloc de Carrare cette inoubliable image de David dont la texture même tenait du miracle, à savoir d’une pure présence au monde à l’aune d’un corps si parfait qu’il ne pouvait qu’être l’émergence d’une idée, la floraison d’une pensée. En effet, comment rendre visible ce qui ne l’est pas, la simple beauté, le dire essentiel, l’imaginaire porté à la dignité du sublime ? Un tel corps existerait-il dans la réalité que les hommes se hâteraient de le détruire. Jamais on ne saurait supporter une telle perfection dont l’évidente hauteur nous réduirait, en quelque sorte à néant.

Un jour que nous échangions à propos des profondeurs tonales de la lumière, de la luminescence de l’ombre, à la manière du génial clair-obscur du Maître d’Amsterdam (nous avions une commune ferveur pour le « Philosophe en méditation »), Bergeret jetant sur la table une liasse de fort papier jaune contenant des clichés dont il était l’auteur m’invita, comme à son habitude, avec son ton enjoué sous lequel perçait une pointe d’amertume ou bien de rancœur assez approximativement explicitée : Allez voir du côté de l’Ecosse, vous y trouverez, peut-être, quelques réponses à vos interrogations ! Et, sans plus d’explications, il me laissa, décontenancé, sous la lueur de la lampe qui faisait étrangement penser à la clarté de soufre des ampoules inactiniques sous lesquelles les photographes, autrefois, tiraient les épreuves avant même qu’elles ne soient exposés à la clarté du jour. Une manière de conflit entre l’ombre et la lumière, un genre d’aube précédent le déchiffrement du réel. Sous les yeux, j’avais le carnet de voyage de Bergeret lors d’un séjour sur la terre du Galloway, semée de vent et de solitude dont Thomas Carlyle traçait ainsi le portrait : Aucun philosophe au monde peut-être ne mène une existence comme la mienne […] J’ai pour me promener une longue terrasse, trois kilomètres ou plus, que l’on appelle le chemin du Glaister Hillside. De là j’ai vue sur le pays granitique du Galloway et, jusque dans l’Ayrshire. C’est une vision austère ; où la pensée n’est la plupart du temps interrompue par aucun objet vivant et peut avancer sans obstruction jusqu’à l’infini. Car la désolation et la solitude sont les choses les plus éternelles. Laissé à lui-même, l’homme est une espèce d’être surnaturel, et dans un tel Patmos peut très bien écrire une Apocalypse… Une apocalypse, l’éclair précédent l’éternelle ténèbre. Toujours le même questionnement. Toujours la même amplitude nous faisant basculer de la vie semée de clarté à la mort enduite d’obscurité.

Je viens de poser le livre du Philosophe sur la banquette du train. C’est un peu comme si mon voyage prolongeait son imaginaire en même temps que celui de Bergeret dont les belles photographies en noir et blanc sont plantées au vif de ma chair. Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Le temps est gris, pareil à la médiation entre le jour et la nuit. De longues zébrures blanches strient les vitres. Des rafales de vent. Des nuées de brume qui instillent au plus profond de l’âme des pliures romantiques, dessinent l’ébauche d’une mélancolie. Ô combien, alors, mon esprit prompt à s’enflammer calque sa marche sur celle de ce Carlyle mystique, éprouvant dans le globe des yeux cette vision austère dont Bergeret dit qu’elle est mon empreinte sur les choses. Maintenant le convoi longe le paysage de l’Île de Mull, ses tapis d’herbe courte, ses lacs où se noie une lumière d’argent si lente qu’on la croirait immobile. Au loin une presqu’île plonge son étrave dans une traînée de cendre et les collines à l’horizon sont des lambeaux de toile arrachés au ciel. Les passagers du train semblent perdus dans la contemplation de cette nature qui paraît les traverser sans même qu’ils en aient conscience. Puis une vallée. Glen Etive et un ruisseau semé de grosses pierres. Son cours comme éclairé de l’intérieur. Ses berges abandonnées au noir, au sombre, à l’indistinct. La montagne pelée que balaie une vive lumière. Des nuages en partance pour une longue dérive. Le silence est si grand sauf le grincement des bogies sur la voie qui sinue et cherche son tracé. Il est si heureux de se livrer, ainsi, à sa propre perdition et de demeurer une simple énigme que rien, jamais, ne viendra résoudre. C’est si complexe l’humain, tellement embarqué dans un réseau complexe, comme ces gares de triage où les nœuds des rails dessinent la meute même du chaos. La gare enfin. Sa marquise de zinc ouvragé. Ses bancs sur lesquels personne n’attend. Ses quais de pierre usée. Un poteau indicateur avec l’inscription à demi effacée Dunnottar Castle. Le chemin monte à l’assaut de la forteresse de rochers. Immense cône de lave noire se dressant face à la flaque étale de la mer. La pyramide des toits émergeant du sommet. La découpe fantastique de la forteresse sur le mystère de cette Ecosse si mystérieuse qu’elle demeure impalpable, cernée de secrets, enveloppée de cet air inquiet qui, partout, en accentue l’austère esthétique.

Une lourde porte de bois pivote en grinçant. L’air est humide, pareil à une poix qui colle aux cheveux et plie le corps dans des bandelettes de momie. Une grande salle. Des murs épais, sourds, à la consistance de catacombe. Personne et mes pas frappent le sol avec l’insistance d’un martèlement. Inquiet. Dédié au questionnement. Le cube de pierre gris-bleue est découpé de voûtes romanes, d’une fenêtre borgne, d’une autre étroite par où pénètre une lumière blanche, un peu éblouissante pour le visiteur que je suis, perdu dans la masse ténébreuse du doute, de l’incompréhension. Lumineuse, d’abord je ne l’ai pas vue. Simplement devinée avec la même émotion que ressent un enfant à tâter le papier glacé d’une pochette-surprise, à essayer d’en deviner le contenu, à palper le flot contenu de son désir. J’aurais tant aimé que l’ami Bergeret fût là, tout proche de moi, le ruisseau des affinités nous ressourçant dans une commune émotion. Voici enfin que surgissait du néant cette si belle sémantique de la lumière, cette poésie des phosphènes, cette résurgence d’une vérité enfouie depuis les lointains du temps. Lumineuse était cette fée venue d’on ne sait où, (peut-être était-elle une déclination de la pierre, une dentelle de clarté, la puissance condensée d’une gemme ?), Lumineuse était tout à la fois corps et esprit, passé et présent, retenue et passion, âme et chair que des liens ténus tissaient dans la plus heureuse des parutions qui fût.

Dire Lumineuse, c’est dire ceci : casque de cheveux couleur de cuivre que retient la boule d’un chignon, ovale du visage tellement semblable aux lacs des volcans, arc des sourcils à peine ébauché, yeux verts mystérieux comme celui d’une déesse antique, pommettes d’écume, rehaut des lèvres se dissimulant sous l’efflorescence d’un sourire retenu. Dire Lumineuse, c’est déjà éprouver la texture de la lumière, en connaître les grains légers, en ressentir, sur sa propre peau, le fourmillement, milliers de pattes d’insectes pressées de parcourir l’espace des secondes. Buste si léger que soutient l’étoile brune des aréoles, dardées, sans doute dans le souci de paraître, d’éprouver la gamme des tons, la palette infinie de la vie. Discrète ligne soulignant le raphé médian du buste, le partage de l’anatomie en deux parties que la nature a assemblées, tout comme le symbole réunit, dans une quête de sens, les deux tessons de poterie complémentaires. En bas, tout en bas, à la limite de la perception, le buisson ombreux du sexe, signe empli de mort et d’inachèvement afin que l’amour ait lieu, enrayant le cercle de la finitude, initiant le cycle de la génération. Bras ouverts dans l’évidente disposition à être. Creux des reins cambré dans l’attitude du désir, de la puissance, de la possible domination. Lumineuse sûre d’elle, de son déploiement, de sa capacité à enfanter ce qui brille de l’intérieur, à savoir les rayons infinis de la signification, à semer l’ambroisie du poème partout où la terre fertile des hommes accueille et accomplit la tâche de l’exister.

Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Oui, bientôt je pourrai repartir, revenir au pays des hommes libres et leur dire le lieu de provenance de la lumière. La lumière ne nous est jamais donnée de l’extérieur comme une offrande que nous aurions à porter au-devant de nos corps, à la manière d’un objet ou bien d’un sceptre royal. La lumière n’est nullement posée face à nous comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre, d’une représentation à laquelle nous assisterions dans la passivité. La lumière c’est nous qui la créons à l’aune de notre corps. Mais regardez donc Lumineuse. Elle éclaire de l’intérieur, sa chair est un luxe, sa peau un photophore dont nos yeux étonnés sont éblouis. C’est pour cette raison d’un éblouissement que nous n’en percevons pas l’origine. Le Soleil, la Lune, les Etoiles en sont les échos, les réverbérations. Il faut inverser notre regard, en assurer la nécessaire conversion de manière à ce que, visant dans l’adéquation, chaque chose puisse révéler son coefficient d’éclairement, de désocclusion de ce qui est dissimulé et trouble notre vue. Ôtez Lumineuse par la fantaisie de votre seule volonté et vous n’aurez plus, dans la grande bâtisse de Dunnottar Castle, qu’un amas de pierres grises muettes, cernées de froid, mutiques comme le sont les esprits congelés, ceux qui, jamais, n’ont aperçu le rayonnement de l’art, le flamboiement de la littérature, le chatoiement de la peinture. Regarder Lumineuse dans son prodige de visibilité (qui n’émane que d’elle et, incidemment, du regard que nous lui adressons), c’est rendre discernables, non seulement toutes les anatomies signifiantes depuis les Vénus préhistoriques jusqu’à ces corps armoriés contemporains qui portent les héraldiques de l’être en passant par les effigies féminines d’un Renoir, d’un Rubens (ces plénitudes), d’un Modigliani dont les nus sont une fête de la chair, certes, mais, surtout, de la lumière qui les traverse et les manifeste en tant que postes avancés de la conscience. Rien n’est jamais dévoilé qu’à la clarté de l’intellection, à l’aune d’une compréhension, à la mesure d’une quête de ce qui est et, constamment, nous interroge.

J’ai pris le chemin du retour. Le même train qu’à l’aller, pareil à un éternel retour du même. Identique clignotement contre les vitres que balaie la pluie. Du blanc. Du noir. De l’ombre. De la lumière. Au loin brille un lac, pareil à une peau de femme lustrée d’une sorte d’aube grise. Parfois émergent de l’eau, pareils à des blocs d’incertitude, des moellons de pierre qu’on prendrait pour des monstres antédiluviens. Au hasard du voyage j’ai pris, à la volée, quelques photographies. Certaines si confuses, si peu lisibles qu’elles alimenteront les discussions, le soir, tard, sous la lumière blanche de l’opaline. Avec Bergeret, saurons-nous, au moins, regarder avec l’intensité qui convient à cet œil de l’esprit sans lequel les choses demeurent celées ? Je crois bien que ces lacs au sombre miroitement dissimulaient, dans leurs plis d’ombres, quelque intelligibilité. Saurons-nous l’amener au paraître ? Saurons-nous ? Nous n’avons que cela. En-deçà, au-delà, ce qui, se confondant avec la nuit, nous plonge dans une confondante cécité. Alors il n’y a plus de progression. Seulement les mains tendues vers le silence et la fuite éternelle du temps !

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 16:27
De l’image et des sèmes multiples.

« Avec un prince, petit ou grand... »
Avec Sonyna.

Œuvre : André Maynet.

[Note préliminaire ou comment entrer dans l’image. Tout clair-obscur (le sujet de cette œuvre) contient en soi, en réserve, de multiples significations qui ne nous sont pas immédiatement accessibles. Le clair joue avec l’obscur en mode d’opposition. C’est pour cela qu’il nous fascine autant qu’il nous égare. Apercevant une œuvre nous nous soustrayons, le plus souvent, à son sens profond, nous arrêtant volontiers à l’apparence des choses, à ce qui vient frapper notre rétine du luxe de l’apparition. Dans cette photographie notre regard se focalise essentiellement sur la figure humaine, alors que tout ce qui l’entoure s’efface de soi-même dans une manière d’indistinction. Ce qui veut dire que, du réel qui vient vers nous, nous ne prélevons jamais que ce qui fait saillie et brille dans la lumière. Nous sommes rarement concernés par les ombres, les détails, qui nous apparaissent comme de simples périphéries, des genres de cosmétiques, étant en réalité des modes d’apparition du sens au même titre que la figure qui se donne sans réserve à l’aune de sa précellence apparitionnelle.

On ne lira le texte qui suit qu’à faire sienne cette nécessaire constatation : tous les éléments d’une image jouent à jeu égal. Voir consiste à débusquer le fragment afin de le mettre en perspective avec la totalité dont il participe en l’accomplissant, tout comme le mot donne à la phrase présence et consistance, y trouvant la sienne en retour. Ceci signifie avec une suffisante attention. « Passante », cette belle effigie que nous livre son auteur ne se donne à nous qu’à faire écho avec les sèmes inapparents et dispersés qui sont les harmoniques de son ton fondamental. Ainsi l’on s’attachera aussi bien à décrypter l’ombre portée au sol que le fond dans sa densité grise, que les trois réverbères qui sont les trois amers nous indiquant le chemin à suivre. Ainsi se dévoile le SENS.]

***

Nous voyons cette image et nous voyons aussi toutes les images du monde qui jouent avec elle en mode relationnel. Par exemple « La Madeleine à la veilleuse » de Georges De La Tour. Quête commune d’une ambiance rare, luxueuse, commise à nous interroger plus avant afin que nous n’en restions nullement à l’écume de la manifestation. La surface des choses ne nous propose jamais qu’un lexique ambigu dont nous ne parvenons pas à comprendre le sens, d’où le malaise parfois, le doute quant à ce qui nous visite, l’étonnement dans le meilleur des cas. Si nous regardons Passante (arrêtons-nous provisoirement à cette nomination) nous faisons le constat d’une anonyme perchée sur un haut tabouret qu’une ombre cerne alors que trois réverbères ponctuent la scène d’une clarté à peine visible. Ici figure ce qu’il est convenu d’appeler un clair-obscur, soit un recouvrement de ce qui consentait à se dévoiler dans la discrétion.

De l’image et des sèmes multiples.

« La Madeleine à la veilleuse ».

Georges De La Tour.

Passante, aussi bien que Madeleine, sont présentes par défaut, le regard ailleurs, indiquant, possiblement, qu’un travail est à faire sur l’image afin d’en assembler les sèmes épars en une figure que nous puissions faire nôtre. Le problème est que la lecture que nous faisons de ces œuvres est partielle, nous en saisissons les prédicats les uns après les autres à défaut d’en réaliser la synthèse. Chaque fragment de la représentation s’isolant dans une manière de superbe autarcie, laquelle se communiquant à notre regard nous propose une vision schizophrénique du monde. Ce à quoi nous avons à nous efforcer : rapporter le fragment à une totalité signifiante. Car tout est passage, médiation, jeu réciproque, renvois de miroirs se réverbérant à l’infini dans une pluralité de signes entremêlés. Passage, disions-nous, comme si les divers éléments du tableau, le personnage, le fond ombreux, les réverbères dialoguaient entre eux dans un genre de polyphonie éclairante. Pas plus Passante ne ferait sens à s’isoler du contexte, pas plus Madeleine ignorant la flamme de la bougie, les livres posés sur la table ou bien la tête de mort qui rehausse ses jambes de l’empreinte d’une métaphysique. Toujours l’à-portée-des-yeux se révèle à nous avec évidence alors que le lointain, l’inaccessible, demeurent postés dans une lisière intraduisible. Toujours la physique vient à notre encontre avec ses contours précis, ses formes dont nous sommes persuadés qu’elles contiennent la totalité du réel sans qu’il soit requis d’en chercher les lignes de force souterraines, les linéaments le travaillant de l’intérieur. Toujours le méta nous échappe qui dit l’au-delà, l’insaisissable, l’invisible, le non-préhensible. La signification partielle plongeant sous la ligne de flottaison de l’interprétation.

Mais nous sommes ainsi faits que nous nous contentons, le plus souvent, d’une vue proximale s’emparant du relief, des saillies, des éminences alors qu’une vue distale se fût dotée d’un regard plus juste investiguant les ornières, les traits gravés, les sillons, les failles par où le sens se complète et parvient à sa parution ultime. De la nécessité d’un holisme où chaque chose s’éclaire de la proximité de l’autre. Nous disons, successivement, sans souci de signifier, belle ; la ; rose ; est comme des enfants joueurs qui s’entraînent au plaisir du babil. Faire venir ses les lèvres des bulles lexicales et les faire éclater dans l’air sans autre justification que l’émission orale, la vocalisation, le bruit ludique du langage. Nous n’avons alors que des blocs indéfinis, flottant dans l’espace, sans liens apparents, si ce n’est d’être des énonciations libres de toute préoccupation quant à la constitution d’une signification particulière. Et, maintenant, nous disons la rose est belle. Il n’est guère besoin d’une longue explication pour que l’intention du locuteur nous apparaisse clairement. La médiation réciproque des mots les a constitués en une proposition riche de significations multiples. Ce que les mots isolés dissimulaient, la phrase nous en fait la singulière offrande. Du mot-fragment à la phrase-totalité il y a le même écart que celui constaté de la simple étoile à l’immensité du cosmos. Le même que celui existant entre Passante et tout ce qui fait fond et ne se montre que dans l’à peine profération, simple chuchotement du bout des lèvres. Et, pourtant, ce discours à bas bruit, il nous faut l’entendre afin de ne pas demeurer sur le bord de l’image, alors que la fiction est seulement en voie de paraître.

De l’image et des sèmes multiples.

Mais, Passante, où est-elle dans le confondant événement du monde ballotté entre un chaos toujours présent et un cosmos qui essaie d’en ordonner les significations, comme si la raison voulait fouiller dans le bric-à-brac du réel pour extraire quelque chose d’organisé, de visible ? Où est-elle, Passante ? Eh bien elle est située au point exact, à la jonction des contraires, sur cette haute assise qui s’illustre comme le travail d’une raison ordonnatrice du sens. Regardons à nouveau l’image, non comme si elle était constituée d’éléments séparés jouant pour eux-mêmes la partition de l’exister, mais dotons-nous d’une vision globale qui installe chaque chose en relation avec l’autre. Comme si une multitude de miroirs invisibles focalisaient l’image, la réverbéraient à l’infini dans une myriade de sens complexes toujours renouvelés. Pensons simplement à l’étonnante réalité holographique dans laquelle chaque fragment ne vit pas pour soi mais contient, en réduction, l’ensemble de ce que signifie l’image totale. Microcosme contenu dans le macrocosme qui le reflète et le fait se déployer, à son tour, dans un luxe polychrome où rien ne s’arrête jamais, comme dans les figurations en abîme ou bien les poupées gigognes engendrant toutes les poupées imaginables, jusqu’au vertige de ce qui n’a ni lieu, ni espace mais les contient tous comme son pouvoir le plus prodigieux. Ici, avec Passante, il nous faut donc apprendre à voir. Et nous ne verrons jamais mieux qu’à partir de l’essence de cette représentation qui est la mise en relief d’un clair-obscur. De ce clair-obscur partent toutes les significations ontologiques qui y reviennent comme par un effet de réverbération sans fin. Pluralité des sèmes qui se ressourcent à la même racine et déploient leur merveilleuse efflorescence.

Ce qu’il y a à comprendre du clair-obscur, c’est, bien évidemment, l’opposition fondamentale entre l’ombre et la lumière, leur étrange dialectique qu’une vision héraclitéenne du monde réconcilie en les fondant dans une même vision unitaire. Du cœur de l’ombre naît la lumière. De l’intime de la lumière se déplient les ombres. Fonction de convertisseur de l’aube qui médiatise nuit et jour. Fonction identique du crépuscule qui fait se mêler les eaux diurnes aux courants nocturnes. Rien ne divise, rien ne différencie qui installerait un fragment de réalité ici, un autre là, sans qu’aucun lien ne puisse en assurer le subtil mélange. Toute réalité est de nature alchimique et il n’y a pas de hiatus, de perte de qualité du plomb à l’or, seulement le travail du temps dont l’athanor est le lieu symbolique. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de césure, de dualité entre le corps et l’esprit, le sujet et l’objet. Le corps sécrète l’esprit qui féconde le corps. Le sujet observe l’objet qui, en retour, vu, devient voyant. Car le fruit que nous regardons, aussi bien que Passante sur son assise nous observent à l’aune de leurs propres significations. C’est notre regard qui a donné acte à cette Effigie, c’est notre conscience qui lui a communiqué des sèmes ontologiques (de l’être) par lesquels elle atteint un coefficient de réalité égal au nôtre. Le vu vaut le voyant et le voyant le vu dans une simple opération de réversibilité. L’être n’est pas entièrement contenu dans le récipient anthropologique comme si la jarre humaine, seule valeur de mesure ( L’homme est la mesure de toutes choses - Protagoras) constituait l’étalon universel grâce auquel connaître. Le mouvement n’est nullement orienté de manière univoque de la jarre vers ce qui n’est pas elle, mais s’institue en trajets plurivoques au cours desquels une image spéculaire réciproque accomplit le sens en totalité.

Pour rendre cette démonstration plus évidente, Passante (qui constitue le seul profil humain de l’image) n’a aucune prévalence sur les autres figurations, le demi-cercle d’ombre à ses pieds, le fond grisé sur lequel apparaît le tabouret où elle est juchée, les trois réverbères qui ponctuent l’espace derrière elle. C’est seulement notre projection privilégiée en direction de la cible anthropologique qui nous porte à le croire. Enlever un seul de ces objets, c’est soustraire un prédicat et modifier l’ensemble de l’économie de l’image. De la même manière aucun objet du monde ne peut être dissimulé à notre perception sans que l’équilibre de l’ensemble ne s’en trouve affecté. Ce que nous voulons dire c’est qu’une saisie adéquate des formes n’en doit négliger aucune, fussent-elles des moins apparentes, des plus cryptées qui soient. Evoquer l’arbre, c’est en même temps s’adresser à ses racines, à leur voyage souterrain, au monde chtonien, aux fruits qu’il portera, à la pomme de la genèse, à ce qu’elle vaut pour notre compréhension de l’éthique, des devoirs, du péché, de la culpabilité dans l’orbe des croyances judéo-chrétiennes. Cette visée s’inscrit totalement dans une approche phénoménologique, laquelle s’ingénie à débusquer ce qui, toujours, cherche à échapper aux sens sous l’écorce têtue des apparences.

Si la proposition plastique ici présente se donne sous l’aspect d’une théâtralité hiératique, d’une présence tout empreinte d’immobilité, ce n’est qu’à la lumière d’une saisie conceptuelle immédiate. Il y a quantité de mouvements sémantiques tissés en arrière-plan. Située au confluent de cette lumière qui émane de son corps pareil à celui d’une sculpture de marbre, à la limite de l’ombre qui semble en reprendre le coefficient de visibilité, cette œuvre nous invite, bien au contraire, à y découvrir tout ce qui change, s’écoule, oscille en permanence entre un espace figé et son ouverture, entre un temps arrêté et sa fuite permanente. Il nous faut traverser les apparences, rechercher ce qui se dissimule et porte la signification à son acmé si nous consentons à mettre en relation ce qui, par essence, l’exige comme son pouvoir-être le plus propre. Nous ne comprendrons jamais mieux cette image qu’à la reconduire à la pluralité des sèmes qui la parcourent de l’intérieur à la manière d’un sang, d’une lymphe. Ici sont présents, en même temps, les signes qui nervurent la proposition plastique à la mesure de ses lignes de force sous jacentes. Si l’essence de cette œuvre est bien le clair-obscur, soit la dialectique de l’ombre et de la lumière, alors il nous faut nous disposer à voir ce que cette différence, cette polémique, cette opposition contiennent d’autres présences s’y inscrivant selon une analogie, une ressemblance, une manière de gémellité sémantique. Porter à la vision ce clair-obscur, faire efflorescence de la rencontre du jour et de la nuit, c’est, d’un seul et même mouvement, initier tous les couples d’opposition qui font phénomène sous ce qu’il est convenu d’appeler la Vie.

Mais avant d’aller plus loin, tâchons de voir ce qui, en Passante, l’anime comme de l’intérieur. Le demi-cercle d’ombre est, à la fois, la métaphore de la belle courbure de la terre qu’enveloppe la toile unie de la nuit. Sous ses pieds dort cet inconscient qui la détermine à son insu en même temps qu’il se dispose à être dans le fond grisé auquel nous attribuerons la valeur de l’aube, ce messager faisant communiquer les songes avec les pensées du réel. Et le haut tabouret ne signifierait-il pas ce mouvement ascendant, cet élan, cette transcendance par laquelle Passante s’extrayant de la pesanteur de la matière se hisserait au-dessus des contingences afin de gagner sa part d’inaliénable liberté ? Quant aux trois réverbères si discrets qu’ils sembleraient n’être là qu’à titre d’anecdote, ne seraient-ils pas les trois extases temporelles du passé, du présent, de l’avenir grâce auxquelles l’être se dote des jours et des heures qui le tissent en son essence, tout comme l’air porte l’oiseau et autorise sa trajectoire ? Enfin, cet écho blanc qui détoure le corps et le fait vibrer sur un genre d’indétermination (ce fond si mystérieux), ne serait-ce pas l’empreinte, l’aura, le genre de mandorle rendant visible, à la fois, le langage, la conscience, la pensée, ces inatteignables dont la seule représentation possible se confond nécessairement avec cette singulière nébulosité ou bien avec le surgissement d’une métaphore, l’incision blanche du vol de la colombe dans le fluide de l’éther ?

Et Madeleine, dans son attitude de réserve extrême, dans son apparition sur le mode du mystère, quelles contradictions se dérobent à notre regard, quelles interrogations que nous aurions laissées en friche ? La bougie, d’abord, cette flamme si droite qu’elle semble ne jamais vouloir s’éteindre, cette vive clarté apparaissant comme le contrepoint de toutes les zones d’ombre, n’est-elle pas présente à seulement vouloir nous indiquer la nécessité de la lumière de l’esprit, la clarté sans pareille de l’intellection, la braise de l’âme lorsqu’elle est confrontée à l’obscurité de la caverne, là où les hommes aveuglés par les apparences n’ont même pas conscience de l’astre solaire dans le bleu du ciel, la marque de sa vérité qui éblouit toutes choses et s’impose comme le seul dieu à vénérer ? Et la poitrine de Madeleine, ce site nourricier qui assure vie et longévité, fait signe vers l’amour, aussi bien conjugal que filial, comment ne pas le mettre en rapport avec cette troublante tête de mort nous rappelant les rives destinales de l’exister. Thanatos perçant sous Eros. La passion dissimulant la condition tragique. L’inatteignable éternité puisque notre cheminement est éminemment mortel. Et les livres posés sur la table ne sont-ils pas l’image de la connaissance s’opposant à la densité des ténèbres qui entourent la figure à la manière d’un continent noir, dangereux ? Et l’attitude pensive de Madeleine qui ferait penser au Philosophe en méditation de Rembrandt, ne constituerait-elle pas l’infranchissable abîme entre la contemplation des Idées, la verticalité de l’Absolu et la tentation de la chair, l’inclination toujours peccamineuse à laquelle les genoux dévoilés de la figure féminine nous inviteraient comme à une cérémonie païenne adoubée à la sphère des plaisirs ?

Nous le voyons bien il y a toute une trame sémantique qui joue aussi bien pour Passante que pour Madeleine. Chaque détail contribue à la figuration de l’ensemble et ne se contente pas de cette mise en scène formelle. C’est l’ensemble de l’être qui est engagé dans la moindre de ses liaisons à la manière d’un destin qui filerait sur le rouet de l’existence le fil invisible auquel la quadrature de l’Existant est assujettie comme à son projet le plus probable. Toute figure humaine est ainsi faite qu’elle s’affilie aussi bien à l’exercice de sa propre plénitude dont son corps paraît l’assurer, mais en même temps de toute une constellation de signes qui en sont comme les épiphénomènes.

Tout ce qui est argumenté jusqu’ici, le rapport de la territorialité d’un corps avec son extra-territorialité, la configuration étoilée qui l’accompagne afin qu’un sens s’édifie, tout donc peut se synthétiser en deux polarités uniques : celle du Même et du Différent. Tout dans le corps du sujet est le Même que lui ; tout à l’extérieur en Diffère si essentiellement que se manifestent quantité de phénomènes de l’ordre de l’étonnement, de la confrontation, de l’hostilité parfois. Vérité en-deçà du corps, erreur au-delà, pour paraphraser la célèbre assertion pascalienne. Si nous regardons avec suffisamment d’acuité ce qui se joue dans la relation du Sujet représenté par rapport à son contexte de surgissement, alors s’installent de verticales dialectiques, alors se présentent des mondes si différents qu’ils sembleraient purement incompatibles si l’intellection humaine n’était là afin d’en assurer l’unité car l’être est toujours auprès du monde, jamais hors du monde comme s’il avait à effectuer un saut pour être au contact des choses. Aussi, si l’on ramène notre vision aux antinomies qui structurent le monde sur le mode des grandes oppositions binaires, voici ce qui se manifeste aussi bien pour Passante que pour Madeleine :

Ce que Passante et Madeleine retiennent dans le secret de leur parution, dans l’amplitude de leurs oppositions, de leurs supposées antinomies, dans ce clair-obscur qui donne la flamme tout en s’abolissant dans l’ombre, c’est rien de moins que ceci : le subtil battement du nycthémère où le jour le dispute à la nuit ; la somptueuse transition du néant à l’exister ; le comblement du vide au profit du plein ; la succession du rythme cardiaque de la dilatation diastolique à l’éjection systolique ; le gonflement de la respiration et son retrait ; le geste de l’amour dans son balancement immémorial ; la lutte d’Eros et de Thanatos d’où triomphe la génération ; le flux et le reflux des hautes eaux ; l’interpénétration des principes féminin et masculin du yin et du yang ; la Lune jouant en mode inversé par rapport au Soleil ; le froid attendant la chaleur ; le suspens se retenant avant l’élan ; le trait sur le point de devenir forme.

C’est tout ceci que nous disent Passante et Madeleine faisant jouer dans l’ombre les esquisses avec lesquelles elles surgissent dans la lumière de l’art qui n’est jamais que cette illustration des modalités en réserve dans ce qui, feu ou bien eau, air ou bien terre constitue les dimensions opposées mais complémentaires par lesquelles l’être se donne et nous requiert comme ses exigeants exégètes. Car toute chose, y compris la plus modeste, signifie et s’adresse à nous afin d’être comprise. Aussi bien la présence minuscule de la fourmi que celle du pachyderme, aussi bien la vôtre que la mienne. Nous ne sommes qu’à être des signes en quête du sens. Ce n’est pas à défaut de le savoir. Seulement une passagère négligence qui scinde notre vision en deux : d’un côté l’avers, de l’autre le revers alors qu’il s’agit d’une seule et unique chose, cette médaille sur laquelle l’homme grave son effigie. Qui est sans pareille ! Toujours un clair-obscur dont il nous faut être le médiateur, le passant tant que l’heure s’offre à nous comme l’ineffable don qu’il est.

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:33
Balancement ontologique.

« Ford Transit ».
avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Balancelle était ce genre de parution dont, au premier abord, il n’était possible de rien dire. Je veux dire de précis, de palpable, de repérable qui eût pu constituer l’amorce d’une biographie. Ces êtres qui toujours nous échappent, qui s’enveloppent de mystère, combien ils sont plus précieux, intéressants que ces individus immédiatement lisibles, dont le plus souvent on a fait le tour à seulement en apercevoir la silhouette. Balancelle, ce sobriquet que je lui ai attribué dès ma première vision, ne tient qu’à l’impression dont elle est porteuse, à l’aspect qui se dégage de cette manière de flottement, soleil diffus perçant la brume, un à peine exhaussement d’une couleur de terre au-dessus des feuilles mortes. Posséder, du premier empan du regard, la colline, le boqueteau, l’oiseau ou bien l’homme rencontré dans le dédale des rues ne nous éclaire pas sur qui est devant nous dans la pure évidence. On croirait à la levée d’une vérité mais, en réalité, c’est d’une fuite dont il s’agit, d’une dérobade sous les auspices ambigus de la délivrance immédiate de soi. Ceci n’existe pas ou bien rarement. Comment, en effet, se confier et prêter allégeance à ce qui surgit dans la clarté qu’à mieux nous berner, à nous égarer dans les ornières d’une compréhension biaisée ? Ce sont les parcimonieux, les dissimulés, les secrets qui, en attente d’une prochaine connaissance d’eux-mêmes nous invitent à la joie d’une découverte aussi pleine qu’intime.

Mais il faut sortir des généralités, ranger les abstractions dans quelque coin du concept et porter attention à ce qui veut bien faire phénomène dans l’évidente simplicité. Bien que Balancelle ne fasse pas partie de mon horizon quotidien, voici l’esquisse que je peux en tirer d’un premier jet, il sera toujours temps de gommer ensuite. Balancelle je la vois comme une rare, une méticuleuse qui avance dans la vie à la manière chaloupée du caméléon, un pas en avant, un suspens, un pas en arrière, un autre vers l’avant de manière à ce que le cheminement exercé à l’aune de la raison et de l’ouverture de la conscience soit autre chose qu’une progression au hasard, une sorte d’aventure excipant de son propre événement. Balancelle pour dire l’hésitation, le fait mûrement soupesé, l’expérience étalonnée à la mesure d’une sagesse, la mise sur les plateaux d’une balance du pour et du contre, du noir et du blanc afin que de cette possible indétermination originelle puisse s’affirmer l’exercice d’une liberté. On n’est jamais aussi libres qu’à avoir longuement soupesé les choix, les avoir métabolisés dans le creuset de l’empirie, les avoir portés dans le processus alchimique de notre psyché afin que, jugés en leur fond, ils puissent prétendre à une existence authentique, non redevables de la première contingence s’offrant comme la seule ressource. Lorsque, devant la lumière des yeux, une Effigie se révèle à nous dans la pureté, comment pourrions nous nous soustraire à notre devoir d’accueil ? Balancelle est là, posée sur le tain d’un miroir, cette métaphore du reflet narcissique de soi, abandonnée avec confiance à la légende - la vie -, qui, bientôt va faire son grésillement de braise. Pour l’instant l’environnement immédiat de Balancelle - une automobile à demi immergée, deux bougeoirs de verre portant deux courtes flammes qu’enveloppe la gemme d’une clarté -, nous n’en percevons guère les tenants et les aboutissants comme si nulle interprétation ne devait produire son efflorescence à partir des sèmes portés par l’image. Mais c’est simplement parce que notre tête est prise dans des mors d’acier, notre imaginaire congelé parmi les arêtes de glace, notre songe immolé dans les rets d’une impossible profération que nous demeurons au bord de l’abîme, les yeux hagards et les oreilles emplies de résine. Regarder est apprendre à déciller son âme, lui restituer les ailes dont elle était porteuse dans le large fleuve de l’empyrée avant même qu’elle ne nous connaisse et ne vienne se loger dans notre site ombilical puisque, aussi bien, celui-ci est le lieu de notre généalogie, donc le recueil de ce principe qui nous anime et nous fait être au-delà de la corolle de l’amibe et de la densité de la pierre têtue.

Mais laissons-nous donc aller sur les rivages féconds et révélateurs de l’intuition. Regardons l’image comme si nous en étions l’une des composantes, peut-être la trame du papier ou bien la pellicule glacée qui reflète l’infini spectacle du monde. A moins que nous ne devenions, comme par magie, l’une des entités habitant la scène, la rendant lisible aux yeux des découvreurs, des explorateurs de significations, cette outre pleine des sucs de l’intelligence, débordant du soleil du nectar, portant au-dehors les flux qui l’animent, l’image, et nous la destinent à la manière d’un don subtil. Soyons Balancelle elle-même en ses stations ontologiques successives. Balancelle n’est pas seulement cette belle et délicate apparition qui focalise le regard et le retient au centre de la composition. Ce serait trop simple. Toute visée d’une chose du monde est complexité, réseau infini, entrelacement, conflagration d’allées et venues, de temporalités qui en tissent la toile signifiante. Nous disons : Balancelle est Elle d’abord - comment pourrait-il en être autrement ? -, mais elle est aussi tout ce qui vient à son encontre, l’automobile dans le fond, les bougies sur l’avant-scène. Certes cette assertion est étrange qui dit l’être-humain sous l’apparence du véhicule, sous celle d’un objet fût-il commis à illuminer, donc à ouvrir une voie dans le maquis des ombres qui dissimulent et soustraient à notre libre arbitre un contenu dont nous pourrions faire notre miel, le désigner comme possible ambroisie pour notre intellect, breuvage pour la dimension poétique dont nous assurons le recel dans notre intime, pareil à l’eau avant sa résurgence sous le ciel. Etrange donc, étonnant tout comme la philosophie qui nous enjoint, toujours, de poser la question de l’être et d’en demeurer les gardiens tout le temps dont notre conscience sera habitée des dispositions à forer la peau compacte du réel.

Mais admettons ceci, la triple parution de Celle que nous tentons d’approcher, comme s’il s’agissait de trois perspectives selon lesquelles, dans l’espace et le temps, toute esquisse anthropologique avait à se donner. Balancelle est présente à elle-même, mais aussi à tout ce qui est et se pose dans l’orbe de son regard. Regarder une chose est la douer de sens, l’habiter, lui donner accès à l’univers des formes, la faire rayonner depuis son intérieur jusqu’à la portée ultime de ce qui se manifeste et demande à être décrypté, interprété, manduqué afin que, de ces nutriments ingérés, s’élève une infinie compréhension de l’univers disponible. Les trois amers du dessin dessinent une ontologie concrète, celle qui amène toute présence à outrepasser la nacelle étroite des significations contenues à l’intérieur de notre propre subjectivité, ce sanctuaire du corps qui déborde toujours son objet de manière à s’approprier la totalité du réel. Ce que j’affirme, c’est que ces trois balises proposées au regard du Voyeur correspondent aux trois instances dont l’être-au-monde dispose afin de s’annoncer, à savoir : Avoir ; Faire ; Être. Comment illustrer ce qui s’énonce comme une pétition de principe, une apodicticité qui paraît indépassable ? Mais seulement en postulant l’idée selon laquelle dans sa première configuration, - l’automobile -, Balancelle expérimente le premier état de la forme verbale existentielle : Avoir. Selon la seconde, elle coïncide avec son état actuel, ce corps si diaphane qu’il semblerait absent de sa propre figuration : Faire, même si l’apparence semble dénoncer aussitôt ce qu’elle affirme. Balancelle ne FAIT rien d’autre que FAIRE de son corps le lieu d’une possible concrétion charnelle. Enfin, dans la troisième, ces bougies en train de se consumer, se montre la dimension prévalente et essentielle : Être. Ces flammes aussi droites que lumineuses en dressent la fière oriflamme, la bannière étoilée flottant dans l’azur infini comme une parole de source, une inépuisable fontaine, le surgissement d’une eau de jouvence.

Mais nous ne saisirons jamais mieux ces trois états qu’à les situer dans la genèse d’une continuelle métamorphose, une manière d’échelle des tons dont le niveau le plus bas est lié à la capacité pour l’homme d’amasser des avoirs, de collationner des objets, de s’adonner à la cécité matérielle qui reprend d’une main ce qu’elle accorde de l’autre. Puis, insensiblement, à l’aune d’une nécessaire prise de conscience, l’avoir glisse en direction du faire et c’est le domaine de la main et des activités artisanales au travers desquelles l’humain dépose sur les choses l’empreinte dont il est le sceau originaire. Enfin, au niveau le plus élevé, le plus subtil, avoir et faire encore trop poinçonnés d’une apparence dense et têtue, le cèdent à la seule posture qui vaille afin que la trilogie portée à son acmé parvienne à sa quintessence, se déployer dans l’espace sans limite du langage, de la sublime poésie, de l’art en ses plus belles manifestations, de l’esprit dans la courbe ascendante de son intellection.

C’est ceci que nous dit cette image depuis le centre de son dépouillement : partir de ce qui brille dans la matière comme premier signe de propriété, immédiate satisfaction, remise à soi des biens qui nous sont extérieurs et rayonnent à la façon de pépites nous fascinant à la puissance de leurs fragments. Puis, lassés de ces possessions qui toujours promettent et jamais ne tiennent, c’est à l’habileté artisanale que nous confions la courbe de nos jours : il s’agit toujours d’objets, mais ils sont notre création et ne se présentent plus passivement à nous. Puis l’exigence demandant toujours plus de présence et de qualité nous consentons à laisser derrière nous ces concrétions spatio-temporelles qui, en fait, n’étaient que des illusions et nous nous en remettons aux objets intellectuels, à l’ample méditation, à la merveilleuse contemplation. Si nous voulions faire appel à la métaphore germinative, sans doute la moins indigente qui soit afin de faire apparaître les trois stances auxquelles se confie toute conscience soucieuse d’une vérité, nous pourrions dire que, par rapport à la graine, l’avoir se constituerait en cotylédon, donc en pure intériorité dense, inconsciente de sa propre réalité, alors que le faire se développerait en albumen, cette matière déjà moins occluse, en partance pour une ouverture et la dernière étape en serait le tégument, véritable tremplin ontologique donnant accès à la vue accomplie par laquelle l’être est à soi comme il est au monde et aux autres dans la plus belle dispensation qui soit.

De l’être-automobile jusqu’à l’être-flamme se consumant dans sa propre essence en passant par l’être-soi dans la densité et la complexité de sa chair, voici portée à son accomplissement la vision dont le spectacle s’appuie sur l’à-portée-de-la-main pour surgir dans l’à-portée-des-yeux, irremplaçable regard qui ne saurait souffrir aucune comparaison. Nous voulons regarder sans distance, regarder dans l’être et nous confiner dans le silence. La seule chose en soi qui en soit digne. Ceci nous le pouvons, il ne tient qu’à nous de nous disposer à voir !

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:12
Soi dans le miroir du monde.

« Fleur de sel ».

Œuvre : André Maynet.

Elle était une Inconnue. Elle était si peu apparente aux autres, à Elle-même, qu’Elle n’avait pas encore reçu de nom. On pouvait aussi bien la confondre avec le voile du nuage, le destin léger de la brume, la promesse de vent à l’horizon du monde. Elle était une présence si subtile, une ligne si éphémère qu’Elle eût pu s’effacer des allées de poussière sans même qu’on s’en rendît compte. C’était tellement bien, c’était si réconfortant de demeurer dans la pliure d’une idée, de méditer dans la nervure d’un songe. Être soi et en même temps n’être personne. C’était un sentiment si beau qu’il tutoyait l’absolu et nulle chose sur Terre n’eût pu égaler cette marche légère pareille à celle des gerridés, ces Patineurs d’eau qui glissent insensiblement sur l’onde, leurs pattes de verre dessinant des cercles de lumière alors que leur corps oblongs sautillent comme l’enfant espiègle. Donc Innommée progressait dans la vie avec la discrétion d’une poésie dans la neuve lueur de l’aube et c’était comme un fin grésil qui aurait poudré le ciel de sa longue absence.

En réalité Elle voyait beaucoup de choses, de la plus ténue jusqu’à la plus apparente mais Elle ne s’apercevait pas Elle-même. Elle voyait la dentelle des montagnes faire leurs lignes blanches au plus haut de l’éther. Elle voyait le dôme dilaté de la mer, ses courants, ses houles fomentées par la Lune, ses mille braises semées par les Etoiles. Elle voyait le lent balancement des arbres, leurs ramures traversées du vol gris des oiseaux, les ruisseaux de vent qui se dispersaient loin dans un brouillard floconneux. Tout cela Elle le voyait. Tout cela Elle en sentait les effluves dans son antre de chair et il n’était pas rare que le Mistral ou bien la Tramontane ne vinssent poindre sous sa peau, juste à la jonction des pores et de la vue des hommes. Mais nul Existant n’avait jamais aperçu sa fuite longue, la trace de son inapparence, son empreinte se confondant avec les écorces ou bien les blanches racines des géants de la Terre. Elle ne faisait sens qu’à être semblable au rien, au peu, au presque survenu dans le dépliement de la rose ou bien la mue de la chrysalide. Une à peine insistance. Un genre de mélodie si faible qu’on l’eût crue abreuvée à sa propre source. Se déplaçant Elle ne faisait ni bruit, ni mouvement, aussi discrète que la corolle du soufi traçant en silence la courbe de l’être.

Pourtant, un jour pas plus haut que les autres, un jour sans cause ni conséquence, Absente porta ses pas en direction d’un frais vallon où dormait un lac à la consistance si légère qu’on l’eût confondu avec ces estampes nippones aussi mystérieuses qu’impalpables. Voyageuse était peu vêtue. Quelques cheveux bruns en cascade. Une poitrine aussi menue que des raisins de Corinthe. Un chiffon noir ceignait l’un de ses poignets. Des chaussettes zébrées couraient le long de ses jambes alors que de simples chaussures semblaient la relier au sol dans une espèce de distraction. Maintenant la voici accroupie sur ses talons comme le font volontiers les Orientales, portant à la bouche une illisible brindille. Soudain, comme sortie de l’eau, c’est l’image reflétée de Songeuse qui s’éclaire et témoigne de Celle qui en est l’écho. L’onde frémit, se trouble, sculpte peu à peu l’effigie de Distraite. Oui, la voilà devenue la Fille-aux-mille-noms, celle que l’eau féconde et métamorphose à chaque instant, la rendant pareille au nuage joué par le vent. En effet comment baptiser une image si fuyante, comment lui donner un prédicat qui ne la fixe dans la rigidité de la pierre, dans la pesanteur de l’airain. ? C’est si rare cette évanescence qui reconduit l’être à ne figurer qu’à l’aune d’une constante disparition, d’un trait si peu affirmé que même une estompe légère échouerait à en préciser les contours. Parution de la feuille de bouleau dans le tremblement cendré de la taïga. Fumée bleue se dissolvant dans l’air alors que le crépuscule gagne et efface les ombres.

Mais jamais on ne peut vivre dans la dissimilation à soi. Il faut s’écarter de soi, suivre le contour de sa silhouette, se regarder exister tout comme le colibri sent de l’intérieur son vol stationnaire et prend conscience de participer à la grande farandole du monde. C’est cela la conscience, venir de rien, différer de sa propre figure et se percevoir comme doué de vie, de pouvoir, de puissance. Alors on peut se redresser, soulever son corps massif au-dessus de la savane et regarder la compagnie des autres, le balancement de la girafe, le cuir dense du rhinocéros, les cornes en forme de crochet des gnous. Alors on est au monde et le monde est à nous. Voyant son image reflétée par le miroir de l’eau, Elle prend nom, Elle prend forme et figure dans la lignée humaine avec sa singularité, son bagage qui n’est qu’à Elle, ses yeux qui brillent de leur éclat de silex, ses mains fines pour pétrir la pâte ou bien dessiner, ses jambes longues pour connaître les paysages ou bien fuir.

Mais, voici que s’attardant près de l’eau commence le danger. Le reflet de l’image est si vif, sa vibration si fascinante qu’Elle se perd en lui, qu’Elle disparaît à même sa propre survenue. Elle est dans le regard à soi, dans l’unique vue qui circonscrit l’être à son propre halo, Elle n’entend plus le monde, ne sent plus ni le poids de l’air ni la voix au loin qui appelle et chante l’amour. Elle est prise dans ses propres remous, Elle devient Narcisse dans la nasse du Moi, Elle devient Ophélie noyée dans l’eau qui la traverse, qu’elle n’a pas su porter comme une offrande en direction de l’Autre afin qu’il puisse s’abreuver et goûter la joie simple de boire dans la simplicité. Se connaissant à peine et déjà Elle n’est plus. De terrestres Voyageurs longent le lac un matin où l’air est de cristal, où la vue devient perçante comme l’œil du faucon. Nulle trace qui indiquerait une présence, fût-elle celle du martin-pêcheur ou bien le frémissement de la libellule. Venue du fond de l’eau une image flotte, indécise, identique à la photographie émergeant des sels d’argent. Une image qui tremble et indique le lieu d’une apparition-disparition. Le globe indistinct d’une fleur avec, au milieu, la graine semblable à un œil. Elle semble être une Fleur de sel, cette écume de cristaux blancs flottant à la surface des marais que le vent féconde de son haleine continue. Fleur de sel, le dernier nom de Celle qui n’en avait pas et voulut se confondre avec son propre reflet. Il ne reste jamais des choses et des Vivants que cette trace presque illisible, ces akènes qui témoignent d’un passage, essaiment puis meurent dans l’indifférence du monde. D’autres images naîtront. Une infinité. Elles ne seront que des apparences, des illusions se dissolvant sur la courbe des rétines. Aurons-nous été, au moins l’espace d’une vision, autre chose qu’une buée sur une glace ? Autre chose ?

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 08:43
Dans le ravissement de soi.

"Une naufrageuse de tourments..."
avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

Partout était l’accablement. Partout la lourdeur, la compacité des choses, l’émiettement laborieux de la matière. La terre étirait ses sillons dans la douleur. Les rivières faisaient le gros dos avec les écailles luisantes de leurs tresses d’eau. Le ciel roulait ses nuages annelés pareils à de gros vers. Les arbres étaient de vivantes torches que le vent pliait dans un cri indistinct. Les oiseaux plongeaient dans l’air avec un bruit de rhombe. Les voitures glapissaient en longeant le caniveau des rues. Les cyclomoteurs cymbalisaient tels de hargneuses cigales. Le soleil bondissait dans l’éther avec la faucille de sa corolle blanche. Les hommes étaient mutiques, têtes engoncées dans l’étui des épaules. Les femmes chantaient au bord des fenêtres avec des sanglots et des gémissements de laine grise. Les enfants faisaient leurs boules de chenilles processionnaires dans les cours des écoles. Il y avait si peu de mots ouverts en ce temps-là, si peu de plénitude montant de la gorge des humains. On frôlait les silhouettes contiguës sans même s’apercevoir qu’elles existaient, qu’elles respiraient et cherchaient l’amour, leurs doigts griffant le néant avec application. Rien ne parlait. Rien ne sortait de soi. Tout demeurait ici et là comme si un étrange destin immobile avait frappé les concrétions de chair d’une monotone stupeur, d’une langueur commise à sa propre végétalité. On était pris dans d’inextricables mailles. On était remis à la forteresse de sa peau avec impossibilité de la transgresser et l’on croupissait dans ses propres humeurs comme un étrange animal se débattant dans l’eau noire d’un illisible marigot. On n’existait qu’à être cette perdition, ce poids irréfragable, ce boulet attaché aux basques du limon avec le danger imminent d’y retourner, de s’y enliser tel le phacochère dans sa bauge de boue, dans sa souille primitive. Il n’y avait rien d’autre à annoncer que cette prophétie en forme de bonde finale. On était au centre de ses tourments, on en sentait l’impérieuse vrille enfonçant dans le cuir de la dure-mère sa sirupeuse lame, son forêt mortifère.

Puis il y a eu comme une taie anthracite posée sur le ciel, attachée aux quatre orients de la Terre. C’était un chant si doux qu’il faisait penser à la phosphorescence de la lumière, au murmure de l’étincelle, à la discrétion de la luciole dans le chaume blond de l’été. Présence de miel et de lilas dans l’air embaumé de tendresse. Cela faisait sa palme douce. Cela effleurait les visages dans la profération sereine de la comptine. Cela faisait son bruit de source, son clapotis de résurgence comme au premier matin du monde. On était si bien, lové dans l’outre lisse de son corps. On en sentait le baume apaisant, on en devinait l’effleurement vert pareil à la pureté d’une huile, à la forme rassurante de l’olive. Une once de paix glissant sur la bannière des fronts, faisant de la peau une aire si impalpable qu’on eût cru ne plus exister, flotter dans l’espace ouranien silencieux tel la colombe se fondant avec l’élément qui l’accueille, dont elle naît avec une naturelle splendeur. Alors on consent à ouvrir les yeux, à ménager dans le dôme des paupières la fente à peine esquissée du regard du saurien veillant sa proie. Mais la proie est si docile, si gracieuse qu’on se confie à elle dans la dimension humble, presque indicible d’une conscience régénérée. Ce qu’on voit alors, c’est ceci : une apparition, un duvet flottant dans la brise, un dessin se dissolvant à même son estompe. Jour de neige, clarté de la lampe à huile dans la vapeur tiède du hammam.

Les « frères humains », on les voit dans une brume intangible, on les devine plutôt qu’on ne les côtoie, on les invente pareils à des esprits d’écume, à de virginales efflorescences. Cela sent la fleur d’oranger et le musc de la peau poncé par une eau lustrale. Cela fait sa caresse d’outre-jour avant que le crépuscule n’éteigne les couleurs du monde. On est reporté à soi dans une manière de candeur, on s’estime soudain d’une nature si rare qu’on ne se perçoit plus qu’à l’aune d’un infini glissement, d’une onde sans contour, d’un être porté au ravissement de soi. Ce qui veut dire d’abord d’une joie sourde, pleine, destinée à se connaître, ensuite le fait qu’on est enlevé à soi, soustrait à sa propre pesanteur, remis hors de sa citadelle intime, flottant dans les arcanes d’un pur onirisme. On s’est enfin détaché de son roc biologique, on a déposé son caparaçon de cuir, ôté ses vêtures sociales, enlevé son masque, celui derrière lequel on dissimule ses manquements et ses fuites.

On se livre nu à la face des choses avec sa propre réalité, son incontournable vérité. Rien ne saurait mieux nous accomplir que le renoncement à être dans le luxe et le faux-semblant. Assez de miroirs aux alouettes, de reflets sur les plaques immobiles des lacs, d’images troubles dans les vitrines consuméristes qui sont des pièges pour notre être-au-monde. Nous valons mieux que cela. Les autres attendent autre chose de nous qu’une simagrée de carton-pâte, qu’une agitation de marionnette sur les estrades de l’ambiguïté et de la dérobade. C’est dépouillés que nous devons avancer à la rencontre de l’autre puis à la nôtre comme si nous avions à nous reconnaître, toujours dans la simplicité, l’advenu sans détour, l’esquisse immédiate. Nous n’avons pas d’autre chemin à emprunter que celui tracé, ouvert, largement déployé par « Naufrageuse », celle par qui nos tourments se dissoudront dans la brume de l’heure. C’est parce qu’elle est légère, diaphane, mince, souple comme la liane, transparente comme l’aile de la libellule qu’Apparition est précieuse. Elle nous dit dans un lexique monochrome, unitaire, le lieu de notre être et la façon que nous avons d’y arriver. Il nous faut regarder tout ce qui vient nous visiter à la façon d’une plaine de neige à partir de laquelle s’élèverait toute connaissance possible de ce que nous rencontrons quotidiennement. Aussi bien l’Autre, l’oiseau, aussi bien le livre avec l’empreinte libre de la si belle poésie. « Naufrageuse », si étrangement dénommée par l’Artiste qui lui a donné vie, est à comprendre comme son exact contraire, à savoir comme celle qui nous sauve des écueils et des abîmes que nous longeons sans même qu’ils se révèlent à nous avec leur coefficient de perdition. C’est du naufrage que cette belle Icône immatérielle nous sauve. C’est de la perte et de l’incompréhension de ce qui nous arrive sous l’empreinte indélébile du Destin. Car la regardant, nous sommes LIBRES, infiniment LIBRES. Elle est l’image du mythe ascensionnel au travers duquel, sacrifiant nos fardeaux terrestres, nous nous envolons vers le domaine des pensées, cette arche célestielle dont jamais nous ne pouvons nous affranchir dès que nous en avons fait l’expérience. Voyez combien « Naufrageuse » est légère. Combien ses attaches sont fines qui, déjà, s’exonèrent des obligations mondaines. Combien son corps fluet, une plume, un souffle d’air, une palme aérienne, flotte au-dessus des soucis et des contraintes. Et que les fils qui la relient aux baudruches n’aillent pas vous abuser. Ce n’est pas de liens dont il s’agit, d’aliénation d’une possible liberté. Les ballons ne sont là qu’à figurer l’élévation en direction des pures Idées, des intellections salvatrices dont la simple évocation nous libère de nos conditionnements habituels, des fourches caudines dont nous sommes les confondants démiurges. Jamais nous ne sommes plus esclaves de la vie qu’à en fixer nous-mêmes les rives étroites entre lesquelles nous naviguons. Toujours les voiles faseyent dès l’instant où notre regard en longe les attaches matérielles, les points de fixation à la concrétude, à son visage têtu. Larguons les amarres, faisons claquer haut la voile qui nous hissera vers le large océan, au milieu de la brume lumineuse et du chant blanc des goélands. Là est le lieu de toute félicité ! Là est le lieu de « Naufrageuse ».

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 09:41
Une esthétique de la fugue.

Œuvre : André Maynet.

Cette image, il ne faut nullement l’aborder frontalement. Seulement dans une manière de marche oblique, de progression diagonale qui lui donne son espace en même temps que sa respiration. Regarder adéquatement cette image, c’est procéder à sa propre métamorphose, se dépouiller de ses vêtures habituelles, s’obliger à une nécessaire simplicité. Devenir éphèbe par exemple, avec sa pureté, sa perfection corporelle, sa rigueur morale. Se confondre avec son éthique. Se plaire en compagnie des dieux et des déesses. Devenir si diaphane qu’une possible disparition serait proche, à tout le moins une absence au monde. Ou bien se glisser dans la peau du danseur, se faire non seulement danseur étoile mais mouvement, fluidité, figure, donc écriture sur la page vierge du praticable. Simple effleurement de la dalle du réel, genre d’envol célestiel qui, jamais ne retomberait, le temps que durerait la contemplation.

On est là, alors, à l’angle du jour, yeux qui interrogent l’éloignement du Sujet avec la même application que met l’enfant à sonder la vitrine où brillent le jouet et son désir. Une manière d’hésitation ontologique (on ne sait plus quel est le lieu de son être), de vol stationnaire, de bruissement d’élytres dans le poudroiement de l’heure. La lumière est douce, poncée, à la consistance de galet et de bulle irisée. On regarde au travers de la fente des yeux. Le jour est un talc qui semble n’être atteint d’aucune nécessité. Un flottement des choses, une gerbe d’écume paraissant ne jamais vouloir retomber, une à peine présence dans le pli du silence. « Fugue », nous la voyons comme l’on verrait la fumerole d’un volcan, la terre de lave d’Islande, la chute lente de la pierre ponce dans l’air tissé d’infini. Un insaisissable remis à notre imaginaire comme l’est la rêverie au bord du lac dans les arcanes d’une âme romantique. C’est si irréel que, soudain, nous croirions ne plus exister qu’à titre de théorie, juste dans la réminiscence d’un passé en fuite. Nous ne trouverions plus notre propre contour, nous aurions presque perdu figure humaine, nous serions devenus oiseaux perdus dans la rivière du ciel, sous la courbe indistincte du nuage. Si bien alors de se sentir appartenir au dôme infini du bleu, à l’immensité ne connaissant de limites que sa propre liberté. Heureux et pourtant il nous manque quelque chose. Peut-être une simple brise, un chant de source, l’effeuillement des secondes dans la ramure inventive des arbres. Ce à quoi nous n’avons pas accès, cela nous le savons avec certitude, c’est de connaître Celle qui est posée là sur son tabouret de bois, hiératique présence dont nous ne soupçonnons même pas la légende, dont même les nervures nous échappent. Mais nous ne renonçons pas à connaître, à faire un inventaire, à tracer une rapide esquisse, à oser un trait de fusain, à initier une parole. Mais voilà que tout se dérobe sitôt qu’approché. Mais voilà que nos yeux sont vides et nos mains désertées. Car « Fugue » a ceci de particulier que rien ne peut la circonscrire, fût-ce la généreuse palette du peintre. C’est ceci qui fait sa valeur et nous attache à elle avec une sorte d’urgence à nous exiler de l’énigme, avec une impatience dont nos membres évanouis ne prennent même plus acte.

Une description minutieuse, appliquée, serait vite évincée de son but. Il n’y a pas de saisie directe d’un Sujet si éloigné d’une altérité, si peu impliqué dans une hypothétique présence au monde, si délié de quelque forme d’appartenance au registre étroit des contingences. Il semblerait qu’il y ait, dans cette attitude polie de retrait un renoncement à être sous les traits d’une condition mondaine. Il en est ainsi des êtres tissés de mystère qu’ils se confondent toujours avec la trame qui les tient à la limite de l’exister. Alors il nous faut procéder à des analogies, à des rapprochements sémantiques, établir des passerelles avec des équivalents apparitionnels. Dans l’ordre de la musique on trouve vite sur sa route « L’art de la fugue » de Bach et c’est sans doute pourquoi nous l’avons affublée de ce beau nom dont l’énonciation même dit le rare, le non encore advenu, la réserve avant la profération du sens. Dans les contrepoints de Jean-Sébastien on retrouve la rigueur, la perfection, la recherche d’un absolu qui se lisent aussi dans l’épure du Modèle. Les notes sont de cristal, gouttes infiniment figées dans l’espace, attente du rythme qui les installera dans une temporalité aussi pleine qu’éphémère. C’est le prodige de cette musique, tissée d’une belle ambiguïté, qui nous tient en suspens et retient notre souffle, en attente de la proche révélation. Pure joie qui se laisse deviner, que nous anticipons et finalement coïncide à notre attente comme si, de toute éternité, la rencontre devait se produire, le miracle avoir lieu. C’est ainsi, le chef-d’œuvre, en son essence, est intemporel et flotte toujours en-deçà de nous, au-delà, y compris dans la coïncidence à notre présent le plus palpable. On se dit on y est, je l’attendais mais ne savais l’heure de sa venue. On est dans la certitude d’une rencontre et des ailes poussent dans le dos afin de nous assurer d’une transcendance, d’une vérité brillante comme la pluie d’étoiles.

Dans l’ordre de la poésie, « Fugue », pollen dans le calice, trouve son naturel abri dans le dire mallarméen. Quelle autre langue en effet lui destiner que cette dérive songeuse, volontiers labyrinthique, dédisant toujours ce qui semblait se dire, s’ourlant des mille efflorescences qui font d’un poème le nectar qu’il est, destiné aux dieux ? Quelle autre ambroisie faire briller à la cimaise des fronts studieux que cette phrase qui jamais n’en finit de se dérouler et de nous prendre dans ses circonvolutions, pareille à une incantation, à une flamme blanche s’alimentant à son propre éclat ? Ivresse mallarméenne que beaucoup ont confondue avec un prétendu hermétisme. Parlaient-ils de leur propre désarroi, ces lecteurs distraits ? La poésie est approchée, intuitionnée, regardée comme l’on contemple une gemme. En silence. Dans le recueillement. Imaginons un instant Stéphane faisant glisser son onirique yole au ras d’une eau si claire qu’elle en paraîtrait lustrale, commise aux ablutions les plus sacrées. Peut-être les intellectives qui font le front pensif. Entendons l’âme du Poète méditer à la vue de l’élégant nénuphar (un autre nom pour « Fugue »), l’âme, oui, que convoquer d’autre que ce principe subtil pour annoncer le domaine de la poésie, entrer dans le sanctuaire où reposent ensemble les dieux et ceux qui leur apportent des offrandes ? Mais entendons le Poète :

[…Résumer d’un regard la vierge absence

éparse en cette solitude et,

comme on cueille,

en mémoire d’un site,

l’un de ces magiques nénuphars clos

qui y surgissent tout à coup,

enveloppant de leur creuse blancheur un rien,

fait de songes intacts,

du bonheur qui n’aura pas lieu

et de mon souffle ici retenu

dans la peur d’une apparition…]

« Le Nénuphar Blanc ».

De la Mystérieuse Habitante du bord de l’eau dont le Poète était en quête nous ne saurons rien de plus que quelques noms imaginaires, La Méditative ; la Hautaine ; la Farouche ; la Gaie, muse imaginaire polyphonique se confondant avec l’écume blanche du nénuphar aussi bien qu’avec l’œuf du cygne qui en côtoie la brume native. « Fugue », nous la remettons au Poète afin qu’il la prenne en garde et la confie à Erato, « l’aimable », celle qui préside aux destinées de l’élégie et de la poésie amoureuse. « Fugue », « Femmes Mallarméennes » : les mêmes insaisissables, tout comme le poème qui les porte au-devant de nous et se dissout à même sa parution.

Dans l’ordre de la peinture « Fugue » appelle, dans un premier geste du regard, le symbolisme d’un Puvis de Chavannes. Certes les œuvres sont toujours singulières et l’analogie ne va pas toujours de soi. Mais rien n’empêche de mettre en relation.

Une esthétique de la fugue.

Ici l’on s’attachera surtout aux équivalents formels et aux significations sous jacentes mais ce seront les différences qui nous éclaireront bien plus que les confluences. Si les deux œuvres procèdent de la mise en scène d’une même solitude, si les Modèles possèdent une carnation qui pourrait se confondre, si les Sujets semblent isolés, remis à un espace commun qui les isole plus qu’il ne les porte à la communication, là paraissent s’arrêter les similitudes. En réalité les attitudes sont profondément antinomiques. C’est « L’espérance » que Puvis a voulu peindre sous les traits de cette jeune fille au corps si doux, lisse, marmoréen, pareil à une statue de Carrare. La branche d’olivier qu’elle tient dans sa main gauche est le signe patent d’une paix à l’horizon du monde. Les yeux se portent avec confiance sur le peintre en train d’exécuter la toile. L’ouverture des bras est la marque d’une sérénité, d’une disposition à l’altérité, à l’accueil d’un bonheur simple. Placé là, au centre des collines, le corps rayonne de l’intérieur, communique sa clarté au linge blanc qui l’accueille et le reçoit comme une offrande. Il y a une joie tout intérieure qui ne semble contenue qu’à annoncer l’amorce d’une plénitude.

Percevoir « Fugue », en regard, c’est s’en remettre à une vision totalement autre. Comme si, les deux œuvres rapprochées, jouaient en mode dialectique deux partitions radicalement opposées. « Fugue » dérape, glisse, échappe constamment à notre naturelle curiosité, se dissimule à même son exposition. « La nature aime à se cacher » disait Héraclite l’Obscur. Sentence qui pourrait figurer à la cimaise de l’œuvre. Nous n’avons aucune prise sur le ruissellement noir des cheveux. La poitrine s’y dissimule comme derrière un mystérieux paravent. Les bras sont croisés, les mains jointes comme en un geste de défense. Les pieds figurent un « V » fermé telle une conclusion venant nous dire l’impossibilité d’aller plus avant dans un essai de compréhension. Le fond de cendre et de brume participe à cette nébulosité de l’être dont nous serions bien en peine de dire l’état d’âme, les possibles inclinations, les hypothétiques affinités. Voyeurs d’une aire vide, il s’en faudrait de peu que, nous aussi, soyons en fuite, pareils à la dernière note d’un clavecin se dissolvant dans l’éther, identiques aux ultimes mots du Poète qui disent la transparence de la présence et son indicible chant !

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 10:03
L’aire blanche du songe.

"L" une sentinelle de mes heurts.

Œuvre : André Maynet.

"L" à peine aperçue et, déjà, nous sommes ailleurs. Dans l’étrangeté. Non dans « l’inquiétante étrangeté » de Freud qui apercevait sa propre image reflétée dans la vitre d’un train, mais dans une manière d’étrangeté plus verticale, plus radicale en un certain sens. Car cette image nous dessaisit de nous, nous dépouille, nous met à nu et nous porte au seuil du néant. Il ne s’agit ni de nous, ni d’une personne éprouvée dans la vie réelle mais bien d’une apparition pareille à la brume s’élevant d’un lac dans la lumière grise de l’aube. Alors nous n’avons de cesse de nous interroger. Ce corps qui nous fait face dans sa nudité, l’avons-nous déjà rencontré ? Au hasard d’un voyage ? Dans un passé lointain qui sommeille au creux de notre inconscient ? Dans la lecture d’un poème ? Dans les arcanes d’un roman ? Mais nous sentons bien que nous n’épuiserons les questions qu’au prix d’un doute, qu’à l’aune d’une souveraine ambiguïté. Il ne sert à rien de questionner plus avant. Nos interrogations tournent à vide et la nullité des réponses fait, autour de nos têtes, son bourdonnement d’écume, ses flocons d’incertitude. Il nous faut nous résoudre à regarder, à décrire, espérant que quelque chose comme une signification veuille bien paraître.

Tout est noyé dans une lumière sans contours, sans ombres. Comme si chaque chose, détourée dans l’exactitude, découpée au scalpel devait témoigner à partir de sa seule effigie. Etonnante énonciation. Couperet lexical qui nomme ce qui apparaît dans la bogue du mot et se retire dans un cotonneux silence. Pas de phrase qui lierait entre elles les séquences du discours. Nulle syntaxe qui participerait à une alliance, ferait éclore une fête, s’élever un chant. Tout est taillé dans du cristal, avec ses arêtes tranchantes. Tout s’affilie au régime de la perle, à sa mutité, à sa densité qui renvoie la lumière hors d’elle. Comme si rien ne devait s’élaborer, participer à la fable du monde. Simples juxtapositions d’existences vivant de leur propre autarcie. Rien qui médiatise. Rien qui synthétise et offre au regard le jeu de formes jouant en écho. Chaque mot du dessin, - l’échelle meunière, les esquisses au mur, le réflecteur de tôle, la table basse, la lampe de chevet, le miroir, la figure féminine, - chaque trait de l’image ne vit qu’à être un principe unique, un vase privé de résonance, un récipient centré sur sa propre vacuité. Tout plie sous le joug d’une précision chirurgicale. Le corps de la proposition picturale est démembré si bien qu’une impression d’extrême solitude naît du vide ontologique qui sépare les formes. Chaque forme est une goutte oblongue faisant son bruit de crypte dans la gorge étroite d’un puits. Chaque forme est énigme. D’elle-même d’abord. Des formes contiguës ensuite. Comme si, entre chacune, se levait un mur transparent et immensément silencieux. Genre de réalité archipélagique où chaque territoire vit sa propre utopie. Logique ombilicale se ressourçant à sa propre origine.

Mais, d’énoncer tout ceci nous dispose-t-il à mieux comprendre ? A nous y retrouver avec l’image et ses surprenantes apparitions ? Certes non car le discours semble manquer son but qui est de faire apparaître une vérité. Ramené à de simples énonciations successives, le langage paraît avec la même insolence que peut présenter un jeu d’échecs dont chaque pièce -fou, roi, dame, cavalier - se fixerait à demeure sur son damier noir ou blanc sans possibilité, jamais, d’en outrepasser l’étroit périmètre. Fou, cavalier, tour ne peuvent trouver leur réelle présence qu’à se déplacer. L’immobilité en est la figure sombrement aporétique. Donc un regard analytique ne suffit pas à percer le mystère. Donc la vue est trop courte. Et pourquoi l’est-elle ? Mais tout simplement parce qu’elle pose la réalité comme fondement de l’œuvre, parce qu’elle fait de l’habituelle et incontournable raison le mode de lecture de ce qui ne peut être lu. Car cette image nous ne pouvons la lire et la soumettre au jugement, l’élaborer au titre d’un concept. Entre nous qui regardons et elle qui est regardée, c’est l’espace d’un abîme qui s’ouvre. Il nous faut nous résoudre à nous confier à notre propre intuition, c'est-à-dire à être sans distance avec elle, l’image. A méditer, à contempler et à sentir du dedans-de-soi, comme sa propre respiration fonctionnant en écho avec celle de la proposition plastique. Essence contre essence. Oui, cela paraît irréel, inatteignable, tissé des fils de l’invisible. Oui et c’est pour cela que nous sommes dans un sentiment d’étrangeté en même temps que de dépossession. Soudain, alors que nous n’y sommes guère préparés, voici que nous devons nous soumettre à l’injonction qui nous prive de notre être-au-monde pour nous précipiter dans l’être-au-songe, le pur onirisme, l’arche immensément féconde du rêve. Il nous faut « être voyants », rimbaldiens, déliés des attaches qui nous rivent aux pesanteurs terrestres, libérés du carcan de l’étroite et encombrante logique. Alors, si nous avons correctement réalisé le saut qui nous déporte de nous, nous exile de notre ego et nous remet au cœur même de la poésie, près d’un langage de l’origine, d’une source imaginaire, nous devenons ces passagers de l’indicible qui voyagent au cœur des choses, dans leur densité, leur réalité plénière. C’est là le Réel Majuscule qui nous atteint dans ce que nous avons d’essentiel, à savoir la conscience de ce qui toujours se dissimule et demande à être ouvert, porté dans la lumière, l’infinie vibration de ce sensible qu’anime le souffle de la parution, de la donation afin que nos yeux soient féconds et nos mains tendues vers l’oblativité du monde. Nous ne sommes jamais que des réceptacles, des sortes de jarres dans lesquelles résonne le chant des étoiles, tonnent les paroles des dieux, courent les scansions du poème.

L’aire blanche du songe. Maintenant il nous reste à expliciter le titre, à donner une réponse à cette blancheur qui s’annonce à la façon sinon d’un mystère, du moins d’un secret, de quelque chose qui ne se donnerait que dans la réserve. Ici, dans "L" une sentinelle de mes heurts, nous sommes convoqués à l’épicentre du rêve, dans cet inconcevable dont la conscience ne peut prendre acte qu’à l’aune d’une préhension inadéquate, d’un regard biaisé par la vue quotidienne, concrète, compacte du monde. Nul ne peut raconter son rêve, le restituer à l’état pur, cette gemme, ce diamant illuminant la nuit de l’intellect de sa flamme unique, non reproductible. Conter une expérience onirique - nous devrions dire « une brume songeuse » -, c’est déjà l’entacher de fausseté, c’est déjà l’habiller des vêtures de la comédie, c’est poser de la couleur sur ce qui n’en a pas, créer des harmoniques sur un ton fondamental qui en est dépourvu. Le rêve, s’il est apparitionnel dans l’ordre de l’inconscient n’est pas symbolisable dans la conscience qui n’en est que le simple convertisseur, le médiateur le remettant à l’homme au prix d’une réduction, d’une confondante hypostase. Nul rêve n’est reconnaissable à l’état de veille. Il a perdu ses attributs qui ne sont que des éphémères, des phalènes mourant au seuil du jour. Le vice fondamental de la psychanalyse c’est d’avoir fait du matériel onirique l’alpha et l’oméga par lequel connaître le psychisme. Toute interprétation mêle des scories existentielles souvent altérées par l’épreuve de vivre à la pureté originelle du matériau sur lequel elle prétend avoir des droits infinis. Le surréalisme, lui aussi, a vécu sur l’illusion que l’on pouvait atteindre ses rivages flous par le poème, la littérature, la peinture. Si les œuvres d’André Breton sont remarquables, si les toiles de René Magritte sont d’incontestables réussites esthétiques, elles n’épuisent pas le sujet dont leur art est supposé tracer les lignes les plus pertinentes. Il en est du rêve comme d’une fumée qui monte dans le ciel, dont on ne voit pas la provenance, dont la texture s’évanouit à même son élévation dans l’éther. En réalité, ce que fait le rêve - dont cette œuvre est la mise en abyme -, c’est que les images qui le constituent s’enlèvent toujours sur un fond de néant, de rien, de vide, d’absolu. Elles se situent à la jonction de ce qui n’est pas encore et de ce qui commence à être, à se révéler, à devenir phénomène. Mais là s’arrête leur destin, juste dans la métamorphose qui les porte au sensible alors que, déjà, elles renoncent à s’annoncer de manière plus visible. Elles sont sur le bord d’une intellection, elles brillent dans les ténèbres comme l’étoile qui commence à pâlir dans la venue du jour, elles se retirent dans le secret de leur être avant même qu’on puisse les connaître et les figer dans la résine de la vie. Elles sont de pures évanescences seulement occupées d’elles-mêmes. Pour cette raison d’une constante apparition-disparition, tous les subjectiles qui se proposent d’en recevoir l’épiphanie manquent toujours leur être profond qui est de ne pas exister, de faire un rapide pas de deux et de s’effacer dans le mouvement qui les a portées dans la clarté. Ici se pose le problème de tout langage qui ne s’articule qu’à être le point de passage entre un signifiant et un signifié. Si, du signifiant, nous pouvons prendre acte comme d’une réalité tangible pouvant recevoir une estampille ontologique, nous sommes toujours désemparés et sans voix pour énoncer le signifié toujours en fuite.

Il faudrait théoriquement aller au-delà d’un mode d’expression conventionnel, se servir d’un langage qui dépasse le carcan de la logique et ouvre de nouvelles voies. Peut-être quelque chose de l’ordre d’une comptine enfantine, d’un refrain sans but, d’une farandole que rythmerait une allure vaguement poétique. Une dérive dans l’air teinté de doute. Alors nous dirions ce qui se montre avec le souci de n’épouser aucune réalité, avec le libre diapason de l’abeille dans la lueur jaune du nectar, le poudroiement d’or du pollen. Alors nous dirions à la limite, en mode vertigineux, en touches nébuleuses, en tremblements, en irisations. Alors nous dirions dans le retrait, l’à peine advenu. Alors nous dirions tantôt dans la polyphonie, tantôt dans le dépouillement. Nous dirions cette flamme blanche issue du sol comme le surgissement de ce qu’elle est, une intangible condensation du temps et de l’espace, une esquisse saisie de son propre effroi, une concrétion faisant dans l’aire blanche son doux grésillement, sa plainte imperceptible. Nous dirions le regard vide tourné vers l’intérieur de la citadelle de craie, les membres pareils à un albâtre fragile, la bouche scellée, les lèvres rayées d’une étincelle rouge, la chute des cheveux dans sa rumeur d’obsidienne, la liane de cuir enserrant la taille et l’heure non encore advenue d’un réveil oblitérant le sexe, gelant la génération. Nous dirions la vacuité de l’espace, la nudité du lieu, la goutte laiteuse de l’ampoule et son halo impalpable, le miroir et son reflet vide, la marche immobile des esquisses sur la falaise lisse du mur, l’échelle et son ascension dans le vide, le plancher seulement habité de rien, nous dirions surtout le silence, l’absence de couleurs comme si la réalité avait abandonné ses écailles polychromes, son lustre illusoire, ses apparences si trompeuses que nous avions feint, un instant, d’y croire. Le seul Réel est là, dans cette représentation de ce qui n’est qu’à la mesure de son effacement et nous interroge bien au-delà du commerce convenu de l’exister. Si le rêve, tout rêve, disparaît à même sa propre profération, c’est simplement qu’il est le fac-similé de l’en-deçà de la vie - notre avant-naissance -, et de son au-delà - l’après-mort -, et c’est pour cette raison qu’il est si proche d’une virginité, d’un fondement, d’un absolu. Toute tentative de s’en saisir comme d’une chose du monde est, d’emblée, vouée à l’échec et source d’une angoisse infinie. C’est pourquoi cette belle œuvre d’André Maynet nous ne pouvons que la contempler et demeurer au silence !

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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 09:25
Rendre visible.

"being flower 2".

Œuvre : Laure Carré.

C’est ainsi, la vue de l’Existant est toujours terrestre, fixée sur le sol qui le porte alors qu’elle devrait s’exhausser à hauteur d’homme, là où la vision découvre le large horizon et, bientôt la courbe infinie du ciel, le flottement des nuages, la course de l’oiseau au vol rapide. Regardons le monde tel qu’il est. Dans sa complexité. Dans son lexique si brouillé que notre vue n’en perçoit que la forme altérée, approximative, n’en discerne que la rhétorique sourde, faite de contradictions et d’apparences trompeuses. D’abord la lumière est basse, infiniment soudée au socle des choses, manière de racine blanche faisant sa progression à bas bruit dans les ornières de la terre. Parcours infiniment étrange, alloué au silence comme l’enfant porteur d’un trésor dissimule sa jouissance dans l’intime d’une cachette, dans le pli d’un secret. Le pied des montagnes est noyé dans une brume violette. Des abysses marins monte une rumeur si sourde qu’on la croirait antédiluvienne, pliée au creux des grottes, collée au ventre de l’océan. Les grands plateaux de latérite sont parcourus de veines noires, profondes entailles que ne visite guère la coulée de soufre du soleil. Partout, alors que le regard de l’homme est encore absent de ce qui figure et s’étoile au monde, sont les lignes sombres, les pertes, les gouffres semés de ramures si denses qu’ils en deviennent illisibles, simples tracés inapparents parmi la douleur d’être et de ne pas le savoir. L’inconnaissance est cela qui vrille la conscience, l’expose au danger de ne pas s’apercevoir, de demeurer un hiéroglyphe au sein de mystérieuses bandelettes, un signe flottant indéfiniment sur une embarcation de papyrus et l’eau du lac, noire, compacte, est promesse de disparition à soi avant même de s’être ouvert à ce qui se montrait, se dévoilait. C’est toujours au-dessous de soi que figure le mystère, toujours au-dessus que s’éclaire la signification, que brille le cristal qui dit notre présence et la nécessité de lui accorder l’empan d’un juste regard.

Nous visitons la belle œuvre de Laure Carré et celle-ci rejoint d’emblée ce qui s’énonce à la manière d’une vérité. Mais quel est donc ce visage pareil à un tesson de poterie ancienne dont la mutité semble faire signe en direction de quelque chose qui ne saurait être proféré ? S’agirait-il de faire place à une archéologie de la mémoire qui, se recueillant sur son germe, irait chercher les tessons originaires, la terre ductile qu’un démiurge façonna afin qu’un Vivant pût poser la question d’être au monde et d’y tracer sa voie avec la certitude d’un sens à donner, d’une lumière à faire briller quelque part dans la nuit des incertitudes ? Le visage, cette épiphanie subtile par laquelle nous témoignons de notre humanité, est voilé, simple ébauche encore proche d’un langage qui se cherche, hésite, ne trouve guère la voie de son propre accomplissement. Les mots convoqués pour dire le surgissement, la demeure de l’être, sont pris dans une glu, une résine qui semble se suspendre pour l’éternité dans la conque refermée d’un silence éternel. Premiers borborygmes précédant la parole, sourdes incantations prises dans la complexité d’un labyrinthe. Nous regardons et nous sommes figés car jamais une figure énigmatique ne saurait nous faire entrer en dialogue. C’est de fermeture dont il s’agit, de longue souffrance de ce qui nous fait face et ne parvient nullement à emplir la totalité d’une esquisse signifiante. Le lexique qui nous parvient : abîme, perdition, avenue du Rien, illisibilité du Néant. Et tant que nous resterons dans ce constat, rien ne s’éclairera de l’ordre d’une possible connaissance. Il nous faut percer l’opercule et aller chercher la clé là où elle se cache, à savoir dans l’essence même du langage.

Ce que nous dit cette figuration humaine empreinte de doute c’est son existence en tant que prose, simple assemblage de mots ne servant qu’à conduire le réel dans une sorte d’impasse. Ce qu’ont à continuellement dépasser aussi bien l’œuvre d’art que le profil humain, le double piège dont ils doivent toujours s’extraire : l’adhésion sans distance à l’opacité de la réalité ; la perte immédiate dans les simplifications d’un langage usé par la récurrence du prosaïque et du banal. Mais revenons à la métaphore terrestre, laquelle, en images, nous permet de mieux saisir ce que les phrases nous dissimulent à l’aune de leur abstraction. Le plateau de la réalité, la mer des apparences, la terre de nos rencontres habituelles, faisons-en le spectacle dont nous tirerons un enseignement. Extrayons-nous de leur obscurité, décillons nos yeux, ôtons aux ombres leurs écailles têtues, proférons les mots clairs et brillants, ceux qui, portés à la dignité du poème, iront en direction des essences, de l’Intelligible. C’est de cette compréhension-là dont notre regard doit être saisi afin que, soustrait au domaine des hallucinations ordinaires, il commence à apercevoir ces fleurs du langageétant fleur ») qui sortent de notre fontanelle intellective comme le geyser jaillit des profondeurs telluriques pour conquérir le site ouvert de l’imaginaire, s’éployer dans l’attitude contemplative, la seule à même de nous hisser à l’altitude d’une pensée.

« Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire », nous dit le très pertinent Montaigne. Et l’auteur des Essais nous éclaire à la mesure de ce qui est le plus vif, le plus lumineux dans l’ordre des énonciations : la métaphore, cet autre nom du Poème. Car le poème n’est jamais qu’un carrousel, un kaléidoscope d’images aux pouvoirs infinis. Remplacer une métaphore par son équivalent langagier et il ne reste plus qu’une logique, un assemblage de structures, une architecture ne livrant que des nervures froides, des articulations mécaniques, des empilements de raisons, des superpositions de causes et de conséquences. Ce que le « promontoire » indique à la seule profération de son nom c’est d’abord les promontoires du monde, le Mont des Oliviers, le Monts Ararat où vit en filigrane le bateau de Noé sauvé du Déluge. Concrétions d’une spiritualité en acte. Ce qu’est également tout poème en tant que méditation, lieu de mystère, disposition à l’énigme, entrée dans une manière de mystique. Dans le promontoire nous nous reconnaissons, nous nous identifions à son profil en tant qu’hommes-levés, sortis du socle de la terre pour dresser vers le ciel - cette autre métaphore nous disant la nécessité d’une transcendance -, l’image que nous sommes nous arrachant de l’obscur pour semer dans l’éther les graines à partir desquelles faire se lever la moisson abondante des idées, des pensées, des ressources infinies du verbe. Le poème en est la forme accomplie, quintessentielle, celle qui, depuis le rythme des vers, le beau style, déploie l’arche infinie de la compréhension, la ronde inépuisable des interprétations. Si nous ne voulons pas demeurer tessons en quête d’une éternelle et hypothétique provenance, si nous ne souhaitons pas demeurer archéologues aux mains vides, il est temps de nous saisir de notre possession la plus précieuse, ces mots qui nous portent bien au-delà de nous, vers cette efflorescence dont cette œuvre dessine les contours à la mesure de ses délibérations plastiques. Or il y a équivalence absolue entre langage, peinture, poésie, dès l’instant où chacune de ces instances, portée au scintillement, nous livre la vision juste du monde. Ce qu’ici l’image de la fleur surmontant le visage humain rend visible, c’est précisément ce poème que nous avons à être tout en haut de notre propre figuration alors que le bas disparaît dans la prose illisible des choses nous laissant dans l’approximation et le flou d’une lecture sans réelle inspiration, sans véritable profondeur. Assurément, il nous faut fleurir, continûment. Et éployer dans l’espace le chant du silence qu’est toute poésie vraie. Oui, il le faut !

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 09:29
De l’autre l’inatteignable fond.

Passer voir Erika
l'ange
fre
sque @J3

Photographie : Marie Néplaz.

Tout mouvement est vertige pour la seule raison qu’il nous dépasse et nous entraîne là où nous ne saurions être, en-dehors de nous, dans quelque territoire inconnu. Cette image nous la regardons et en sommes d’emblée évincés comme nous le serions d’un carrousel nous exilant à sa périphérie. Nous ne parvenons pas à la lire, à y repérer les sèmes dont, habituellement nous nous entourons, dans la fixité, afin que nous trouvions les attaches existentielles délimitant notre propre silhouette, mais aussi celle de toute altérité avec laquelle nous avons affaire. Identiquement combien nous serions troublés de nous enquérir d’une fuyante géographie sur un planisphère constamment animé d’une giration infinie. En effet, pour que deux choses se reconnaissent, il faut nécessairement qu’elles soient en situation de face à face afin que, se dévisageant, elles signifient chacune son tour de ce mutuel échange. Cette forme humaine, pour autant, ne s’exonère pas totalement de sa nature et, bien vite, nous saurons y reconnaître l’image d’une femme en mouvement, à la vêture bleu de nuit, jambes gainées de cuissardes, une écharpe virevoltant à sa suite dans le tourbillon qu’elle a généré.

Cependant une photographie nette, précise, sans la moindre ambiguïté visuelle nous eût-elle apporté autre chose de plus qu’une esthétique fidèle à son modèle ? Bien sûr nous aurions pu faire une description détaillée de la chevelure, en dire la teinte exacte, inventorier avec un souci d’entomologiste chaque détail des yeux, leur transparence ou bien leur densité, la courbe des cils, l’allure générale du nez, la dominante colorée de la carnation, l’affirmation ou bien la fuite du menton, l’allure du maxillaire empreint de volonté ou s’effaçant au contraire dans un adoucissement de la physionomie. Nous aurions pu encore préciser la stature corporelle, son profil longiligne, son éventuelle plénitude, la cambrure du dos, l’effacement du bassin, la souple affirmation des jambes. En un mot il nous eût été donné de faire un inventaire soucieux d’exactitude, d’élaborer une savante taxonomie de manière à ce que se rendent visibles les contours définissant cette Inconnue. Mais, à vouloir cerner de près cette effigie, y aurions-nous gagné une once de vérité, rencontré la justesse de la vision ? Bien évidemment aucune prétendue vérité ne saurait résulter d’une dissection anatomique et le scalpel se révèle un bien piètre instrument destiné à une fin de connaître. Tout au plus cette activité d’inventaire comble notre exigence de rationalité et notre besoin de faire constamment appel au principe rassurant d’une logique.

Sans doute notre saisie du Sujet de l’image nous laissera-t-elle un peu désemparé, constamment soucieux d’y voir clair, de n’être nullement dans une aperception approximative, comme si, passant à côté de la réalité, nous en appauvrissions la substance soudain vidée de son contenu. Seulement exposés à ne recevoir qu’une illusion, à rendre préhensible un artefact, à nous mettre en quête d’un contenu strictement imaginaire. Il en est ainsi de l’homme qu’il ne cherche de justification que dans l’ordre de la représentation non dans celui de ce qui, inapparent, en est l’essence plénière, la nervure qui soutient toute l’architecture ontologique. Car ici, sans plus attendre, il devient nécessaire de produire une apodicticité, de faire s’élever une intime conviction - certains diront une pétition de principe -, affirmant que la réalité c’est l’être. Mais énonçant ceci à la manière d’une tautologie, d’un absolu indépassable, il faut argumenter. Il faut décrire et confier au langage la tâche de faire apparaître ce que, toujours, il dissimule de sens dans l’organisation de ses mailles serrées. Comment pourrions-nous témoigner d’une façon plus pertinente qu’à utiliser ces mots par lesquels l’homme indique son essence ? Toute pensée est constituée de mots, tressée de signes jusqu’en ses moindres manifestations. Et toute forme, fût-elle esthétique, iconique, anthropologique se traduit toujours, en dernière analyse, par une énonciation verbale, une écriture, une mimique faite de ces briques langagières qui sont comme notre chair, notre sang, l’air qui gonfle nos alvéoles et nous tient debout le temps d’une légende. Donc les mots. Toujours les mots. Rien que les mots. En soi, être homme n’est rien de plus qu’une concrétion de chair levée dans l’espace et seulement cela tant que la parole ne l’aura pas transcendé comme l’être qu’il est au regard de sa propre conscience.

Être c’est dire JE SUIS et peu importe le cogito sur lequel on s’appuie pour prendre figure : la pensée, le doute, le projet, la totalité, la Nature, l’ego, l’autre, l’amour. Tout ceci, déclinaisons de l’être, innombrables hypostases sous lesquelles il se dissimule car jamais l’être ne saurait se rendre visible, l’exister seulement. Être est le sens ultime par lequel la vie s’arrachant au problème du souci, de la préoccupation, se manifeste comme le néant, le rien avec lequel il se confond. Être est le principe à partir duquel l’essor devient possible, être est le tremplin originaire, la lumière avant la lumière, le mouvement avant le mouvement, le geste avant le geste. Ramené à son contenu d’absolu il recèle tous les possibles par lesquels le vivre se réalisera. Cette sublime et subtile abstraction - qui est le réel dans sa mesure la plus verticale -, est difficile à appréhender tout comme l’est l’invisible fil qui fait se sustenter à la cimaise des consciences la valeur transcendante de l’art. Fil si ténu qu’il disparaît à même son apparition. C’est parce que la Sainte-Victoire a été sublimée par le génie de Cézanne qu’elle s’adresse à nous sur le mode de l’étonnement. Quelques phénoménologues au regard acéré nous ont fait le don inestimable d’une exégèse de cette œuvre qui, à la façon du sujet qu’elle représente, - la Montagne -, tutoie ce qu’il y a de plus élevé dans le domaine de l’expression artistique, à savoir un chef-d’œuvre qui semble ne s’appuyer que sur le silence. En effet, bien des Sainte-Victoire ne vibrent dans la couleur qu’à l’aune de ces interstices, de ces blancs qui sont comme sa respiration, le « degré zéro » dont s’est servi le peintre pour leur donner assise en même temps qu’assurer leur envol. Toute œuvre portée à son acmé, en effet, est en sustentation, comme absente de ses propres fondations, attirée par une aire célestielle dont elle fait son centre de rayonnement. Cette allusion à l’œuvre de Cézanne a essentiellement pour but de faire apparaître la troublante analogie existant entre ces blancs du tableau et ces autres blancs, ces espaces, ces silences entre les mots qui les séparent tout en les liant. « Proches sur des monts éloignés » pour citer la belle et significative assertion du philosophe mettant en relation poésie et pensée. C’est toujours d’une différence dont il s’agit, d’un écart, d’un vide dont naît la signification. Supprimez les blancs de la peinture de Cézanne et vous supprimez l’œuvre. Ôtez les intervalles entre les mots et vous condamnez le langage à n’être qu’une coquille vide.

Le problème princeps de la signification c’est qu’elle est toujours davantage mise en relief par ce qui semble lui échapper - l’être d’une chose -, que par ce qu’elle semble affirmer à l’aune de sa présence, l’existence concrète par lequel elle se manifeste. Tout sens résulte de cette dialectique, de cette effraction, de cette faille. Cette forme qui apparaît sur la photographie est, grâce au flou qui la révèle tout en la reprenant dans une sorte de mutisme, cette forme donc se situe à la jonction d’un décret ontologique (ce qu’elle est en son essence) et d’un décret existentiel (ce qu’elle peut prétendre figurer, telle ou telle personne particulière livrée au régime immanent des contingences). Or, et c’est bien l’habileté de cette représentation, cette image paradoxale, dédoublée, vibrante, comme en mouvement alors que l’instantané l’a figée dans une posture pour l’éternité ; cette image joue sur un double registre, de l’être et du paraître. Dévoilant, sans outrepasser l’équilibre d’une visibilité en suspens, suggérant sans parler à voix haute, mettant en scène depuis l’ombre des coulisses, elle nous invite à méditer ce qui toujours doit l’être, la relativité des choses en regard de l’absolu dont elles proviennent. L’énigme de vivre ne résulte que de cette tension qui est l’effort de marcher au-dessus de l’abîme entre le pôle originaire et celui de la finitude. Seuls le mouvement, le métabolisme, la transitivité, la médiation, le passage peuvent témoigner de la complexité de l’être qui nous visite sur la pointe des pieds en même temps qu’il se retire dans une sublime autarcie. Toute donation de présence, toute phénoménalité ne peut faire face que sur le mode de la réserve et du retrait. C’est toujours à une parution de l’indicible que nous sommes confrontés. Le mouvement de l’image accomplit en nous le processus d’une prise de conscience subliminale dont nous ne percevons jamais que les irisations.

C’est parce qu’il y a flou, bougé, trouble de la vision que nous sommes tenus en haleine par ce qui pourrait advenir si l’être surgissait à même le monde. Ce que le bougé nous propose correspond aux intervalles entre les mots, aux blancs qui rythment la peinture de Cézanne. Nous ne comprenons jamais mieux la texture complexe du réel qu’à nous en absenter davantage et encore davantage. En ceci nous devons sacrifier notre dévotion aux Lumières, renoncer provisoirement au sacro-saint principe de raison et rétrocéder vers une prise des choses intuitive, méditative, contemplative. Nous voudrions terminer ce bref exposé par une métaphore éclairante. La lumière intérieure, ce lumignon qui scintille au creux caché de toute conscience humaine est ce par quoi la métaphore nous livre sa clé de compréhension. En relation avec cette belle photographie dont l’intitulé même est comme la mise en abyme d’une signification sous jacente - « Passer voir Erika l’ange » -, nous ne saurions mettre entre parenthèses l’image de ce beau mouvement initié par les Derviches Tourneurs dont l’oscillation et la rotation parfaites des corolles blanches de leurs tuniques est la mise en forme de l’être, de l’être qui ne signifie jamais qu’à demeurer dans l’ombre. Ainsi le titre « de l’autre l’inatteignable fond » trouve-t-il sa justification à l’issue de cette réflexion. De l’autre, à savoir de l’homme, de la femme, des choses du monde, seulement le reflet, la forme approchée alors que le fond, l’essence, comme l’eau du puits ne brille qu’à être approchée, jamais puisée.

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