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14 juin 2023 3 14 /06 /juin /2023 07:58
L’Insondable Présence

« Femme assise »

Barbara Kroll

 

***

 

   Comme rien ne fait encore sens à rencontrer pour la première fois cette image, il faut se résoudre à en parcourir la surface, à en interroger l’obscur, à en traverser le clair, à en décrypter les lignes comme si cette marche hasardeuse, sinon aveugle, pouvait à elle seule nous conduire en-deçà-au-delà de son apparaître, là même où cela commence à se dévoiler, là même où se lève un bruit de source qui pourrait bien être son origine, du moins un index pointant en direction de l’éclaircie d’un mystère. Car, ce que nous savons, plus ou moins confusément, c’est que le réel en sa native nature est pur secret, profond ésotérisme, dissimulation de sèmes dont il nous faut venir à bout. Ou tenter de le faire. S’en exonèrerait-on et l’on ne connaîtrait du Monde que quelques unes de ses rares manifestations et l’on ne possèderait de Soi qu’un fragile fil d’Ariane qui, à tout instant, menacerait de se rompre. Nous sommes si proches de l’énigmatique présence d’un labyrinthe aux murs de verre en lesquels notre image pourrait se perdre qu’il nous faut, sans délai, interroger ce-qui-fait-face : voir le visible de manière à ce que l’Invisible, l’Étrange en leur aporétique figure libèrent notre conscience du poids d’en affronter la possibilité même.

   Le fond, est-ce le Néant lui-même en sa nuit première ? le fond est nocturne où tout pourrait s’abîmer si notre regard persistait à en vouloir percer la troublante énigme. C’est la Nuit, certes la Nuit Souveraine, mais la Nuit en laquelle le Monde et nous-mêmes nous confondons au point de nous rendre illisibles : le Monde aussi bien que nous, tremblantes Esquisses fardées des plus confondantes ténèbres. Puis, à droite, jouxtant la suie nocturne, un végétal, ou ce qui lui ressemble, s’élève comme pour témoigner d’une possible vie, d’une hypothétique génération. Or qui pourrait donc croître dans cette zone de dense irréalité ?

 

Une figure extra-humaine ?

Un animal fantastique,

 Licorne ou bien Centaure,

ou bien Gargouille, ou bien Gorgone,

tellement de sombres silhouettes

 tapissent le rideau torturé

de notre imaginaire ?

 

   C’est un peu l’essence du clair-obscur que de nous révéler des formes ambiguës que la pénombre reprend en elle, une manière d’Amour se lève qu’une immédiate polémique vient gommer, soustraire au piège toujours tendu de notre désir.

   Puis une grande aire blanche identique à un champ de neige, une zone que la blancheur rend anonyme au motif que nulle altérité ne vient en rythmer la présence, que nulle différence ne fait surgir quelque chose qui s’en détacherait, par exemple un oiseau confirmant son être surgi d’un ciel morne d’hiver, juste l’arabesque d’une aile donnant corps à l’air qui en supporte la venue. Certes, un regard un peu plus appuyé, un regard inquisiteur ne tarde guère à faire sortir de toute cette torpeur visuelle quelques formes qui se confirment en leur être tout en procédant à l’émergence du nôtre.  Certes, il y a l’étendue indolente, atone, d’une couche dont on se demande si, jamais, elle n’a accueilli le moindre corps, n’a abrité le songe le plus étroit. Une couche si peu présente à elle-même, un genre de flocon perdu dans l’immense ciel d’une banquise sans attache.

   Certes, il y a un sol, nullement un sol de fondation ou de fondement à partir duquel quelque Être pourrait prétendre faire phénomène, bien plutôt le visage du vide, de l’indécision, d’une indétermination qui, jamais, ne connaîtrait la limite qui pourrait le porter à lui-même, ce visage, dans un genre de certitude. Certes, il y a bien, mais dans l’approche la plus incertaine,

 

cette vision ectoplasmique,

cette vibration de corps astral,

cette manière de transe médiumnique

 

   dont même un esprit éclairé aurait le plus grand mal à figurer les contours, à nommer la « présence » et alors, dans le plus grand trouble, ce seraient des mots tronqués, des énonciations aphasiques, des bégaiements, des reprises car, comment nommer l’Innommable, comment substantiver l’Irréel, comment proférer alors que la bouche est clouée au silence ? Ceci veut signifier l’abolition de la Parole, cette essence la plus haute par laquelle l’Humanité accède à son Être et peut rayonner, ici et là, dans toutes les mesures de l’Espace, dans toutes les stances du Temps.

   Voyez-vous, combien le Langage est maladroit à faire, dans l’Irréel, une découpe que ne viendrait confirmer nul élément concret situé dans l’horizon humain. Ceci, cet Informel, ceci, ce Non-encore-venu-à-l’Être, cette manière d’Illogisme, de contrariété du Principe de Raison, quel nom lui donner qui ne serait pure perversion des mots ? Comment ?

 

« Femme-venant-à-Soi » ?

« Femme pré-logique « ?

« Femme antéprédicative » ?

« Retenue avant la libération » ?

« Étincelle avant la flamme » ?

« Silence précurseur du Dire » ?

« Brume songeuse

avant-courrière de l’Être » ?

 

   Comment mieux exprimer l’embarras dans lequel nous nous trouvons, nous Hommes de Parole que nulle Parole, momentanément, ne vient confirmer en leur Être ? Il nous est intimé l’ordre de nous y retrouver au centre même de ce chaos qui, pour devenir fondateur, a besoin d’une éclaircie, d’une désobstruction de tout ce fatras qui se nomme non-sens, qui se nomme aussi absurde, qui se nomme encore déréliction.

    Certes, nous ne sommes nullement égarés au sein de notre propre Être au point de n’avoir pas reconnu une Esquisse Féminine en sa toute première candeur, en toute sa réserve qui la pose telle la Discrétion-même, Elle diffère si peu de Soi, sa main est un geste qui vient obturer son visage, un bras est replié vers une féminité dont elle assure précieusement la garde, les jambes sont croisées qui, elles aussi, paraissent les gardiennes d’une virginité, d’une venue à l’Être sur le mode du silence, peut-être de l’appréhension, peut-être la tentation l’anime-t-elle en sourdine de rejoindre ce Néant dont elle vient, dont elle voudrait éprouver le coefficient de totale Nullité.

 

Elle est Elle sans être Elle

 

   Certes la formule est étrange, laquelle ne manquera d’étonner les Êtres épris de matérialité, entièrement alloués à la concrétude la plus effective. Mais nous pensons que ces Lecteurs pareils, en quelque sorte, à la solidité d’un roc, auront déserté notre prose bien avant que d’être arrivés ici, à cet endroit où, peut-être, un nœud pourrait se dénouer, une éclaircie advenir dans l’ordre de quelque compréhension. Du moins un essai.

    Elle, nous l’avons nommée Elle, à plusieurs reprises et, du reste, nous aurions été bien en peine de prédiquer plus avant qui-elle-est ou qui-elle-n’est-pas, tellement l’énigme qu’elle nous pose est massive, Œdipe face au Sphinx en quelque sorte. Alors, comment nommer ce qui nous interroge et nous fuit avant même qu’un acte de nomination adéquat ait eu lieu à son sujet ? Pourrions-nous dire, à la façon germanique : « Es gibt Sein », « il y a Être », pour indiquer un lieu, une position, une localité, un évident « il y a », bien plutôt qu’une réalité ontologique, « Être » ? Combien nous sommes dans l’embarras pour faire venir au langage « cette vision ectoplasmique », comme indiqué plus haut. Il faudrait, en tout état de cause, user d’un néologisme semblable aux « néopronoms »  ou pronoms non genrés, ceux qui indiquent, en quelque manière, l’indéfini, la césure quasiment imprononçable, la jointure symbolique de la dyade humaine, le fléau de la balance se fixant d’une façon totalement arbitraire entre IL & ELLE, dont quelques formes nous sont suggérées par le « Tableau synthétique des néopronoms non binaires » d’où nous ne prélèverons, d’une manière tout à fait arbitraire, dictée plutôt par des motifs esthétiques et euphoniques, qu’une courte série telle que donnée ci-après :

 

iel, yel, ielle, ael,

 

   dont tout un chacun s’accordera à reconnaître l’originalité, la juste mesure en quelque sorte de ces simples voyelles, la figure condensée, elliptique, au gré de laquelle naît, dans le genre d’une origine, un Être de pure grâce, un genre de chrysalide avant que n’intervienne l’éclosion, que la métamorphose ne trouve sa résolution. Nous opterons, en raison de simple affinités, pour YEL où, sous chaque valeur phonétique, s’inscrit une dimension sémantique.

 

[j]  [ɛ[l]

 

[j] nous dit, en sa fluidité de semi-voyelle, la naissance de quelque chose, une façon d’envol si l’on veut.  

[ɛ] par son ouverture, prolonge ce premier effet, lui donne de l’ampleur, l’assure d’un possible futur, d’un en-voie-de…

[l] par l’élévation apicale que suppose son articulation, reprend en son sein la fluidité première de [j], accentue l’ouverture de [ɛ], réalise une manière de synthèse qui, à défaut d’être accomplissement terminal, totalisation, initie une venue à l’Être dont YEL sera le fondement même, le principe d’une existence future, la survenue au grand jour de cette Imago qui était en attente de son propre déploiement.  

   Certes plus d’un lecteur, plus d’une Lectrice s’étonneront de la hardiesse de l’interprétation ci-dessus proposée. Sans doute auront-ils raison en une première approximation. Cependant, jamais il ne faut oublier que le Langage est la forme essentielle du SENS, toutes les autres significations étant secondes, dérivées et entièrement sous la dépendance des Mots. C’est bien le Mot qui porte en lui toute la charge de sens imaginable, ce mot qu’habite le génie de la polysémie. Et, pour ce qui est des différentes valeurs onomastiques l’on s’accordera sur le fait que le prénom « Yolande » comporte infiniment plus de douceur et de féminité que le prénom « Arthur », plein de rocaille et de rudesse, de masculinité affirmée. Nous sommes aussi déterminés par nos propres prénoms sur le plan de la réception et c’est une chose de se nommer « Yaël » une autre de se nommer « Robert ». Mais nous sommes ici sur le plan de truismes élémentaires.

   La grande qualité que nous trouvons au choix de YEL, réside entièrement dans le fait de la liberté qu’il autorise.

 

YEL est pure élévation de Soi.

YEL est de la douceur du Miel.

YEL est de la légèreté du Ciel.

YEL est simple écho de l’Essentiel.

YEL simple efflorescence de l’Existentiel.

 

   Ici, le jeu de la paronymie incline vers une pure Beauté, que double une authentique Sérénité, que redouble une réelle Félicité. Car, de YEL, nous ne voulons retenir nullement le Fiel qui pourrait en traverser la singulière temporalité. Trop de Cassandres, en notre Monde d’immédiate jouissance, que ne médiatise nulle éthique, trop de Cassandres donc viennent obscurcir le ciel de pure évidence qui s’ouvre à nous si nous savons le regarder avec la justesse, avec la lumière du déploiement, avec un étonnement mêlé de merveilleux.

 

Oui, notre monde est désenchanté.

Oui, notre Monde ne sait plus rêver.

Oui, notre Monde ne se connaît

plus comme Monde,

seulement une course en avant

 aveugle, obstinée, qui ne parvient plus

à saisir la consistance tragique de sa chute.

  

   De la possible Chute, il faut se relever. Des mors du Nihilisme, il convient de s’affranchir. Du piège de la déréliction il faut nous exonérer. Certes, ceci ressemble à un discours prophétique, à l’énoncé d’une Profession de Foi. Certes, ceci ressemble à l’appel d’une Religion. Å une « religion », sans doute, mais dans sa valeur étymologique de « recueillir », « relier », nullement dans l’aspect de croyance et de dogmatisme qui lui sont naturellement attachés. « Recueillir, relier » suppose avant tout notre propre inscription dans le creuset du SENS, aussi bien celui qui nous est intimement familier, aussi bien l’entièreté des significations du Monde avec lesquelles, nécessairement, nous sommes en lien.

 

D’une manière essentielle,

être soi, c’est être sensé,

au pied de la lettre,

c’est-à-dire être touché,

fécondé,

métamorphosé

par le Sens.

   

   Et puisque, jusqu’ici, nous n’avons guère pratiqué qu’une manière de jeu onomastique tout autour de l’Étrange Figure ébauchée par Barbara Kroll, autant continuer afin de n’en nullement épuiser le sens, du moins en approcher la subtile essence. Notre choix de YEL n’est pure gratuité au simple motif que Tout dans le Monde se tient, que ce monde est le centre même d’un constant jeu herméneutique dont nous figurons l’une des possibilités. En appelant, de nouveau, à la notion de paronymie et, dans une matière d’étoilement, autour de YEL nous ferons surgir toute une constellation signifiante telle qu’évoquée par les beaux titres des livres d’Edmond Jabès, écrivain dont l’œuvre porte le sceau irréductible de son identité juive, sa méditation poétique consistera en une réflexion sur l’exil et le silence de Dieu. Son œuvre entière sera marquée par le recours à un discours apophatique, autrement dit placé sous la bannière de l’indicible, de l’ineffable, de ce qui, par nature, dépasse aussi bien l’entendement humain que ses possibilités langagières. Donc YEL que, pour notre part, nous avons voulu qu’il ou elle se plaçât sous le secret de quelque indétermination, en réalité une sorte de liberté originaire, nous l’inclurons dans la pléiade jabésienne que constituent les beaux noms de

 

YAËL

ELYA

AELY

   

   dont nous remarquerons qu’ils sont tous constituée de quatre lettres, à l’instar du nom DIEU, dont nous pointerons encore l’étonnant jeu alchimico-langagier lequel, dans le mystère de l’athanor, a métamorphosé chaque mot selon les permutations des mêmes lettres, comme de successives vêtures qui, sous un aspect formel différent, décriraient le visage d’un seul et même Être. Une Essence identique jouant à distribuer, à l’intérieur du mot, ses « pions » selon des « fantaisies » successives. En réalité un SENS unique, un genre de vérité-caméleon se donnant de telle ou de telle façon selon la lumière du jour, ce qui se nomme « chromogenèse » au plan du phénomène lumineux, ce qui se nomme « herméneutique » au plan des variations successives de la Langue.

    Donc avec ce qui, précédemment, a été nommé « constellation », dont la figure topologique pourrait prendre l’apparence suivante

L’Insondable Présence

   Nous remarquerons la presque analogie des Quatre Noms. YEL, cependant, demeurant en retrait puisque lui fait défaut le lettre « A » afin d’être en conformité avec les Noms qui gravitent autour de sa présence. Que signifie cette incomplétude, ce manque-à-être, sinon peut-être une manière d’antériorité, de plus proche de l’originaire, d’encore plus matriciel, comme si, encore si peu engagé dans l’Être, un mouvement de retour vers le commencement de la génération pouvait être envisagé. Dès lors, comment faire apparaître sur le plan de l’écrit, par un simple phénomène d’énonciation langagière, cet indicible qui, toujours nous met dans l’échec d’en rendre compte ? Dès lors, comment rendre sensible sur le plan graphique, ces presque équivalences pré-oncologiques ? Dès lors, comment porter à la présence, fût-ce au travers de la métaphore ces Êtres de tulle dont l’inconsistance est la texture même ? Bien évidemment, ces questions n’appellent nulle réponse et Dieu, pas plus que Yaël, Yel, Elya, Aely ne nous soulageront de l’inquiétude de vivre et de convoquer, ici et là, des Noms, des Images, des Songes qui, faute de nous apporter des certitudes, fourniront quelques provendes cathartiques à notre insatiable boulimie de connaître.

   « Femme assise », tel est le titre en guise de constat dont cette œuvre est censée nous fournir le chiffre. Le traitement de la peinture, comme toujours fait de rapides effleurements chez cette Artiste, ne nous donne qu’en apparence, selon le mode de l’illusion ou bien du rêve éveillé, ce qui, en toute saisie première, n’est Femme que par privation, n’est assise que par défaut. Son existence concrète n’a rien d’une certitude et c’est en ceci, toute cette confusion qui émane d’elle et de son paysage proche qu’elle nous rend libres, nous-les-Voyeurs qui ne voulons faire de nos yeux que des faisceaux interrogatifs, de nos corps des radeaux de désirs au large de qui-nous-croyons-être.

 

Peut-être, ne sommes-nous,

nous aussi, que des Êtres

qui bourgeonnent, vacillent

et gravitent autour de ce Rien

qui se nomme « Monde » ?

 

 

 

 

 

 

 

           

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