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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 09:07

 

 

  L'attente du Bus 27 lui créait toujours une manière de prélude à une "assomption jubilatoire", estimant en son for intérieur combien de tours de roues seraient nécessaires au chaland urbain avant que d'accoster au quai de ciment. Si le langage lui avait été plus familier, il se serait volontiers entretenu de la question avec le Machiniste, car pour lui, les estimations arithmétiques et géométriques de toutes sortes constituaient l'alpha et l'oméga de toutes choses, l'architectonique qui présidait à toute cosmologie, donc à toute compréhension de l'univers. Parfois, nuitamment, de sa mansarde ouverte sur l'infini, il questionnait longuement les étoiles, il interprétait leur clignotement mystérieux, tâchant de traduire en un langage vraisemblable le nombre de galaxies, la quantité d'étoiles qui peuplaient la vastitude du territoire ouranien.  La mathématique lui semblait la science première et dernière par laquelle connaître enfin tous les secrets de l'univers. Quant à la mécanique, aux rouages astronomiques et horlogers,  aux cliquets et ressorts, clavettes et pignons, renvois et bascules, tirettes  et chaussées, il les tenait en haute estime, pensant même que, de leur interprétation exacte, pouvait surgir rien de moins que l'immensité de la connaissance. Ainsi cheminait Youri dans les voies étroites et sinueuses de l'existence, pareillement aux machines haut-le-pied qui se faufilaient dans une succession de soubresauts primesautiers parmi les fils d'Ariane des gares aux confins de quelque pays oublié des hommes. Cependant cette progression chaotique n'induisait en lui, ni état d'âme, ni regret fuligineux. Sa vie était tissée de ces allers-retours indécis dont il buvait l'ambroisie jusqu'à la lie.

  Assis, dans le Bus 27, à la sempiternelle place située immédiatement derrière le Machiniste, au-dessus de l'éminence ménagée pour le passage de la roue, Nevidimyj considérait le monde de haut et ceci d'autant mieux qu'aucun siège contigu au sien ne le gênait. Il était, en quelque manière, le Machiniste en second, ce dont personne ne s'étonnait. On le prenait généralement pour un grand timide, un simplet ou bien un muet. Peut-être même les trois à la fois et nul ne se fût étonné de le voir surgir, un matin, canne blanche à la main, tâtant du bout de son aiguillon acéré les flancs du monde du silence. Youri, dont la lucidité était affûtée comme le lumignon du lampyre,  retirait de ce consentement mutuel le situant d'emblée dans une sublime autarcie, l'assurance de ne jamais être dérangé dans ses sombres et obséquieuses méditations. Le trajet qu'il accomplissait pour la millième fois, non seulement ne le lassait pas mais lui procurait le plus vif des sentiments de bien être, pareillement à l'Amant retrouvant, dans le boudoir enrubanné, l'Aimée. Son ravissement, pour ne pas dire son extase, s'obtenait à la suite de la plus futile des perceptions : le manche d'ivoire d'un pommeau, l'éclat d'un bouton de manchette, la semelle crantée d'une chaussure ou bien le gravillon faisant son chemin parcimonieux dans l'allée centrale de l'autobus. On s'étonnera sans doute que les émois de Nevidimyj se fissent toujours au contact d'objets et non de ceux ou celles qui en étaient porteurs. On sera alors allé trop vite en besogne, oubliant la méticulosité de notre Passager à dénicher l'étrange là où on ne l'attend jamais. A savoir dans les colifichets plutôt que chez ceux qui s'en travestissent.

 

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 09:00

 

Autrui.

 

 

*Pouvoir dire "Je suis moi" et "je suis l'Autre" d'un même empan de la conscience. Fusion.

*Aborder le Soi comme une étrange altérité ou le privilège unique de la folie.

*Toujours plus près des Autres que de nous-mêmes. Simple question de regard.

*Les Autres : deux ou trois choses que l'on sait d'eux. Enigme.

*Faites plus confiance à l'Autre qu'à vous-même. Vous êtes à vous-même ce que Judas fut au Christ, prêt à tous les reniements pour sauver votre peau.

*Comme l'or, l'ami vrai est rare. Mettez-le en sûreté !

*On prête souvent aux Autres ses propres insuffisances, rarement ses qualités.

*Tout commerce avec l'Autre se solde toujours par un débit ou un crédit. Impitoyable loi des échanges.

 

 

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 08:07

 

Autrui.

 

 

*Ta main droite, ta main gauche. Observe-les. Déjà les premiers signes de l'altérité.

*Aucun don n'est gratuit qui sous-entend la réciprocité. Générosité, ellipse du boomerang.

*Les autres nous hallucinent à leur gré.

*L'homme varie selon chaque regard que les Autres portent sur lui : ballet continu de l'essence et de

l'existence.

*Même les oiseaux te regardent et te créent.

*Les discours lénifiants des Autres : chausse-trapes.

*L'amour véritable est amour de l'Autre. Totalement. Aussi rare que la vraie beauté.

*Abel et Caïn - N'y aurait-il que deux hommes sur la terre qu'existeraient aussi bien l'amour que la

haine.

*L'Autre, jamais directement accessible. Médiation du geste, du regard, de l'intention. Nous sommes

tous des "forteresses vides" qui n'attendent que d'être habitées d'altérité.

*L'amitié n'est souvent convoquée qu'à des fins de réassurance narcissique. Réciproques.

*"Faire face" ou modeler l'épiphanie des visages. Altérité.

 

 

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 15:31

 

A propos de la prochaine parution

du recueil de Poésie de Marie-P-Zimmer :

"Jusqu'où va ta nuit…"

 

 

 

  La poésie est cette effraction du Poète en direction de ce qui le dépasse : pur geste de donation, constante oblativité. Et de quoi nous fait-il l'offrande ? Mais de son propre corps en même temps que de celui de la poésie : sang, lymphe, larmes, chair ductile infiniment disponible. Car il ne saurait y avoir d'œuvre sans cet arrachement à soi du Voyant, sans cette participation des Voyeurs au banquet auquel ils sont conviés. La chair, les Voyeurs la manduquent jusqu'à sa dernière fibre, les mots ils  les déglutissent, les métabolisent afin que ces derniers  fassent sens, qu'ils parlent à l'intérieur de leur âme, fécondent leurs esprits, insufflent dans leurs corps l'espace de compréhension dont leur existence doit se tisser afin de se soustraire au silence, à l'occlusion, à la perte qui, toujours menace et frôle l'abîme. Oui, l'essence du poème est tragique, pareillement à la solitude de l'homme. Voyez les poètes maudits, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Le poème est un cri en direction du ciel qui, longtemps retentit sur l'arc de la conscience. Le poème est une urgence à dire ce qui tisse, en soi, la toile du vertige, qui fait éclater la bogue des affects, se distendre la peau vive de l'intellect. Il y aurait douleur à trop longtemps contenir tous ces flux, ces rythmes, ces tensions dont on est habité et qui fusent à la vitesse des comètes. Alors on écrit les ronces floues oblitérant le regard, le frémissement des déraisons, les errances sur des chemins d'abandon, les corps devenus fragiles, les heures brisées des silences. On écrit son corps-palimpseste comme si, jamais, il ne devait revenir de cet exil qu'est l'écriture. "Jusqu'où va ta nuit", identique à une subtile métaphore ouvrant les rives de l'art nous convie à un tel voyage. Un enchantement ! 

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 08:07

 

  "Je suis au milieu des événements, quasiment invisible."

 

  C'est cela que pensait Youri depuis sa mansarde sous les toits de zinc et d'ardoises grises. Il se pencha par la fenêtre. Les Passants, dans la rue, formaient des colonnes de fourmis noires qui se croisaient joliment sur le passage zébré de blanc. Pareil à une portée musicale. Ou bien à des touches de piano, ivoires  maculés des trajets laborieux et multiplement hésitants de la marée humaine.  Fourmis ou bien cloportes, on se demandait où les conduisait leur destin en forme d'antennes agitées que des mandibules volubiles venaient souligner de leur sourde rumeur.

  Un instant, Youri chercha à démêler les sons, à percevoir des voix, des dialogues. Mais le bruit des voitures, le grognement tubéreux des autobus, les sirènes pareilles à des cornes de brume cliquetaient de toute part et il ne put rien interpréter de vraisemblable qu'un hourvari indistinct. Une jeune femme, isolée du flot des Vivants, chaloupait à l'aplomb du trottoir. Elle dissimilait ses yeux derrière des vitres teintées et fumait, laissant s'échapper de petits nuages de buée blanche. Youri la héla longuement "ohohoo...ohohooo", faisant varier la mélodie, mais sa missive se perdit parmi les lames d'air. Un vent léger s'était levé qui faisait tourbillonner les feuilles. La Ville tournoyait à l'infini sans s'occuper des quidams qui la peuplaient. Des volutes acides balayaient la vitre glauque du ciel. Au septième étage, Youri tutoyait l'invisible, s'y mêlait avec délices. Il eût été confondu si son appel avait été entendu. Comme pris en flagrant délit d'exister. Il y avait mieux à faire. Glisser le long de la vie à la manière dont l'agile fumerole s'échappe du volcan cendré. C'était cela qui était bien : être une étrange étrangeté, aux autres, à soi-même. Un cheminement dans l'ornière du doute, une progression dans le toujours inaccompli.

  Du reste, sa vie n'avait été que cette longue séparation de lui-même, ce volontaire dédoublement de borderline, cet écart, cette faille hautement schizophrénique. Pour Youri, exister n'était en rien adhérer à quelque philosophie, fût-elle celle de l'existentialisme, cette fausse liberté, cet humanisme tiède réchauffé à l'aune de l'engagement. Youri Nevidimyj pratiquait un volontaire détachement de tout ce qui pouvait lier, relier, assujettir, contraindre. Sa liberté consistait à ne jamais savoir où ses pas le porteraient, à quoi ses gestes aboutiraient, quel serait le sens pouvant s'attacher au moindre de ses actes. Seule une longue ligne de fuite aurait pu porter témoignage de cette manière d'absence dont il était affecté, comme d'une grâce, tellement cette inclination naturelle, il la ressentait avec l'impérieuse nécessité d'une vérité à toujours atteindre, à toujours avoir à portée de  main.

  Quasiment invisible à ses voisins de palier, des étudiants ou étudiantes au nomadisme érudit qu'il croisait dans les couloirs. Leurs ombres finissaient toujours par disparaître, aspirées par la faible clarté des coursives de plâtre. Lui,Youri, descendant sur la pointe des pieds, les orteils cambrés, position insupportable au commun des mortels alors qu'elle constituait, pour le Mansardeux, la plus jouissive des érections qui fût. Toujours il avait marché sur ses ergots, toujours il marcherait ainsi. Le sol, la poussière, la promiscuité du ciment martelé par des milliers de pas lui était devenu un domaine hostile, hautement répulsif. De retour dans sa mansarde, après ses errances pluvieuses et mortifères, il passait de longues heures, visage contracté, dans l'attitude du Saint devant de pieuses images, prélevant méticuleusement, menus gravillons, brins de végétaux et autres fragments qu'il prenait soin de classer au profond d'un sac de papier fermement attaché à l'encolure. Cette activité purement classificatoire et obsessionnelle était devenue, en quelque sorte, coalescente à sa condition, si bien que ses rêves, plutôt que de sacrifier au culte d'Eros, servaient un dieu barbare et exigeant, lequel ne se satisfaisait jamais des miettes qu'on lui dédiait, fût-ce avec générosité et application. A défaut d'être une rigoureuse taxonomie commise à inventorier les entités du vivant, sa manie s'attachait à archiver les plus infimes corpuscules qu'il collectait avec la même méticulosité que met un numismate à disposer parmi les feuilles  de soie les papiers monnaie et les assignats les plus précieux.

 

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 08:01

 

Autrui.

 

 

*N'attendez des autres nulle reconnaissance : ils sont trop occupés d'eux-mêmes.

*Superbe ambiguïté de la langue anglaise : "Tu" et "Vous" s'y confondent.

*L'or : l'altérité du riche.

*Méfie-toi des miroirs déformants que te tendent les Autres. Anamorphose du sujet.

*Demande à tes ennemis d'abattre leur jeu. A tes amis, jamais. 

*Se glisser dans la peau de l'Autre avant de prétendre le connaître.

*L'Autre n'est jamais que Vous-même qui vous faites face.

*Erreur originelle de la psychanalyse : faire croire qu'on peut interpréter à la place de l'Autre.

*Méfie-toi de ceux qui te veulent du bien, jamais de ceux qui te veulent du mal.

*Les couleurs n'ont été inventées que pour faire surgir les différences.

*Les Couleurs également assumées : signe de la tolérance.

*Je ne joue mon propre JE qu'avec les cartes de l'Autre.

 

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 08:09

 

Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

 

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

 

"Je suis au milieu des événements, quasiment invisible.

Est-ce que, par hasard, je n'existerais pas ?"

 

 

LA LIGNE 27

 

 

PROLOGUE

 

  Le texte qui vous est proposé ci-dessous relate une mince "histoire" individuelle, celle d'un "bâtard" de la Grande "Histoire", Youri Nevidimyj, fils d'une modeste moujik ayant scellé son destin à celui d'un riche boyard, liaison contre nature que les Révolutionnaires réduiront à néant. Youri sera confié aux "bons soins" d'un Orphelinat. Olga, sa Mère s'expatriera à Paris, ville tentaculaire  que son fils rejoindra bientôt  et au sein de laquelle ses errances d'immigré trouveront à s'illustrer. Existence tissée de folie. Perte d'un Sans-Racines dans une manière d'univers concentrationnaire dont les Voyageurs de la Ligne 27 - dont l'Omnibus maldororien est la métaphore, emportant entre ses flancs les haines des Révolutionnaires, lesquels  poursuivent  cette violente et inimaginable écharde de l'Histoire dont Nevidimyj sera la bien involontaire victime.

Les destins séparés de la Mère et du Fils trouvent leur épilogue "naturel" dans une confluence mortelle, alors même que Youri consent à endosser définitivement l'invisibilité dont il a été affecté tout au long d'une existence vouée à une manière de néant. Aura-t-il vraiment existé l'espace d'une fiction ?

  Les quelques phrases empruntées à JMG Le Clézio ne sont en réalité que le "Pré-Texte" à quelques simples méditations métaphysiques, parmi lesquelles le fait de savoir comment un destin particulier s'inscrit dans le dessein plus général de l'Histoire.

On notera, sans doute, quelques approximations historiques. Elles importent peu au regard de la simple question qui vaille, à savoir l'existentielle.

On s'étonnera peut-être du style, parfois classique, parfois atypique, s'évadant vers quelques licence ayant à voir avec la problématique des "Chants de Maldoror". Ces derniers sont présents, tout au long de la narration, en filigrane. Comment, en effet, mieux rendre compte d'une folie partout présente, en même temps que de la déréliction à l'œuvre dans les fantasques déambulations de Youri Nevidimyj, qu'en approchant, même de loin, la galaxie maldororienne ?

  Ce texte, soumis à bien des outrances, fantaisies et autres visions imaginaires et fantastiques est à considérer  comme un prétexte destiné à faire surgir quelques esquisses, sans doute sombres, sans doute nihilistes, mais en réalité inévitables de l'aventure existentielle. Le parcourant, sans idée préconçue, c'est à notre propre métamorphose qu'il nous convie.

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 07:57

 

Aphorismes.

 

 

*En peu de mots, l'aphorisme en dit plus qu'un long discours, l'espace de l'interprétation y est préservé.

 

*Aphorismes : cristallisations de la pensée.

 

*Plus l'aphorisme est spontané, plus il a de sens.

 

*Aphorisme. L'intuition le crée, la raison l'annule.

 

*Aphorisme, étincelle de l'instant. Réflexion, flamme de la durée.  

 

*L'aphorisme est à la pensée ce que le haïku est à la poésie : l'essentiel.  

 

*Toute tentative de commenter un aphorisme risque d'en vider la substance.

 

*Méditer un aphorisme par jour : une manière de demeurer vivant.

      

 

 

Art.

 

*Une œuvre belle : oubli du temps et de l'espace.

 

*Les choses ne sont pas esthétiques en soi, seul le regard les esthétise.

 

*Ramenez-moi quelque chose de plus beau qu'un galet lissé par la lumière.   

 

 

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 08:48

 

Une révolution copernicienne.

 

 nc

Nicolas Copernic (1473–1543),

le savant humaniste qui a changé notre vision du monde

en plaçant le Soleil au centre de l'Univers (peinture de Jan Matejko)

 

 

 

  Alors, moi, Jules  Labesse, excédé par le discours du Président, je lui lance :

 "Eh pourquoi le matin, nous les hommes, et pas l'après-midi ?". Et le Jean : "Parce que, le matin, Labesse, c'est les femmes qui font la popote, et si on inverse les rôles...tu vois ce que je veux dire ?".

  Je voyais, en effet, et même plus qu'il ne pouvait penser. Je me rendais compte qu'on ne verrait plus beaucoup d'Ouchiennes aller retirer leurs billets ni entrer et sortir du Comptoir d'Ouche, ni Nelly exposer son pigeonnant au balcon, parce que, c'est bien connu dans toute la région, c'est surtout l'après-midi que les paroissiennes vont faire leurs dévotions dans les commerces, c'est presque une maladie, et nous, les Aubergines, il nous restera plus qu'à nous regarder dans le blanc des yeux, et après tout, ce sera déjà pas si mal que du blanc d'yeux on puisse encore en avoir à regarder, alors le Simonet, il a peut être pas tort.

  Et le Jean qui, sans doute, avait deviné mon encouragement muet, il rajoute :

  "Et faites pas cette tête-là. C'est quand même pas une punition de rester l'après-midi au chaud, à la maison. Et puis vous avez tous vos vieux phonos du temps de la Communale. Eh bien mettez-y quelques 33 tours du Georges et ça vous réchauffera jusqu'au tréfonds de l'âme ".

  Sur ce, le Jean descend de son banc, et tous, comme des glands, à la queue-leu-leu, on reprend le chemin du casernement. Le jour se lève. Au fond de l'Avenue de la Gare on entend encore les couinements de nos Conjugales entre les murs du "Cleup de l'Eternelle Jeunesse". On traverse le pont comme si c'était le "pont des soupirs", comme si le Destin lui-même venait de nous rejoindre, traçant les ornières étroites qui, dorénavant, seraient notre horizon ordinaire. On se serre les mains, comme après un enterrement, et puis on se dit qu'on peut tout de même pas renoncer à notre devise, qui est celle de Paris et de "Tonton Georges" en même temps. "SES FLUCTUAT NEC MERGITUR". On franchit la Leyze sans se faire submerger. Maintenant je remonte seul la Rue du Square. Y a la Mère Wazy qui gueule toujours après Noiraud, "Viens ici mon petit chat chéri, que j'ai des croquettes si bonnes". Je pousse le loquet. Cette fois, je suis sûr, y a pas de bombe à retardement cause à Henriette qui s'envoie encore en l'air au joyeux Cleup des Foldingues. Je me fais une chicorée. Je remplis une bouillotte. Je dresse la table pour le retour de "l'Epouse Prodigue". Je lui mets un napperon brodé avec le service en porcelaine, je passe au four quelques croissants du Comptoir, je lui tourne un chocolat comme elle l'aime avec de la mousse dessus et de la poussière de "Van Hooten" pour faire joli. Je file au jardin. Je cueille une rose. Rouge. Je sais, elle va apprécier. J'allume le phono. J'y pose le vinyle qui commence à tourner. Tiens, j'entends ses pas dans la rue, même on dirait qu'elle marche pas droit. Juste le temps de sauter dans le pieu. Dans la chambre qu'est contiguë à la cuisine, et vu que la cloison elle est pas plus épaisse que les murs japonais, j'entends tout comme si j'y étais. C'est même comme si je voyais au travers des briques. Et, en fait, je vois rien, sauf le disque qui tourne et le Georges qui chante et, d'ailleurs, je vous en fais cadeau de la chanson de "Tonton", elle est si belle :

 

"Je n'avais jamais ôté mon chapeau

Devant personne

Maintenant je rampe et je fais le beau

Quand ell' me sonne

J'étais chien méchant ell' me fait manger

dans sa menotte

J'avais des dents d' loup, je les ai changées

Pour des quenottes !

 

Je m' suis fait tout p'tit devant un' poupée

Qui ferm' les yeux quand on la couche

Je m' suis fait tout p'tit devant un' poupée

Qui fait Maman quand on la touche.

 

J'étais dur à cuire ell' m'a converti

La fine mouche

Et je suis tombé tout chaud, tout rôti

Contre sa bouche

Qui a des dents de lait quand elle sourit

Quand elle chante

Et des dents de loup, quand elle est furie

Qu'elle est méchante.

 

Je subis sa loi, je file tout doux

Sous son empire

Bien qu'ell' soit jalouse au-delà de tout

Et même pire

Un' jolie pervench' qui m'avait paru

Plus jolie qu'elle

Un' jolie pervenche un jour en mourut

A coups d'ombrelle

 

Tous les somnambules, tous les mages m'ont

Dit sans malice

Qu'en ses bras en croix, je subirai mon

Dernier supplice

Il en est de pir's il en est de meilleur's

Mais a tout prendre

Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs

S'il faut se pendre."

 

 

  La ritournelle vient à peine de s'arrêter. J'entends frapper à la porte. La porte s'ouvre et Henriette elle entre tout doucement, comme si elle marchait sur des balles de ping-pong. Elle est toujours en Lolita Marine, même ça lui va bien avec son béret bleu, sa robe mini, ses mi-bas couleur carotte, ses chaussures vernies :

 

"Dis, Jules, tu vas pas te pendre, quand même ? "

"Pour sûr, je vais pas me pendre, Henriette. Même la vie elle fait que commencer !".

 

 

FIN DE LA RECRE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 08:26

 

Affinités.

 

 

*Privé de tes affinités originelles ?  Exposé à la mort.

*Tes affinités : elles te reconduisent à ta propre essence.

*Affinités électives ou la magie de l'attraction réciproque.

*Affinité absolue : fusion de l'UN dans l'AUTRE.

*Affinités naturelles : Noces de la Terre et du Ciel.

*Athanor des affinités. Transmutation du plomb en or.

*Evidence des affinités : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." La Boétie - Montaigne.

*Chute des affinités. Eloignement de deux monades celées dans leur autarcie.

*Affinité des coquillages : eau qui les relie.

*Amour vrai : affinités transcendées.

*L'affinité n'a jamais à voir avec l'immanence. Il lui faut le lieu, le passage, l'ouverture. La transcendance.

*Art : mise en scène des affinités.

*Les affinités ont ceci de remarquable qu'elles sont identiques à elles-mêmes dans le temps.

 

 

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