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18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 07:42
Un monde flottant.

                                                        LA CIME DE L'EST.

                                   Œuvre de Livia Alessandrini.

                                            Villeneuve 2013.

 

 

 

 

   Nul ne pouvait plus voir.

 

  Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

 

   Leur inextinguible curiosité.

 

  Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

 

   Les éclats du paraître.

 

   « Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

 

  L’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Partout le monde se fissurait.

 

   Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

 

   Une invisible Conscience.

 

   C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

 

    Ramure en plein ciel.

 

   Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

 

   L’exténuation des choses.

 

   Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

 

   Le lieu de leur vérité.

 

  Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

 

    Sublime poésie blanche.

 

   Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

 

   Ecouter son chant intérieur.

 

   Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

 

***

 

   Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

 

 

 

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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 07:17
Dans l’approche indécidée de l’être

 

Léa Ciari

 

***

 

 

D’où venons-nous ?

Où sommes-nous vraiment ?

Vers où notre hésitant chemin ?

Les choses sont si indistinctes

sur le dépoli de la mémoire,

si floues à l’horizon nu du monde.

Certes, nous avançons.

Certes nous progressons.

Mais comme les aveugles,

mains tendues vers l’avant,

paumes auscultant les failles d’air,

 doigts crochetant quelque bribe infime du réel,

corps se frayant une impossible voie

dans la glu dense de l’exister.

Mais pourquoi donc n’existe-t-il

un Grand Livre de la Vie

dont nous pourrions feuilleter

les pages avec certitude ?

Combien, au lieu d’obscurs hiéroglyphes,

nous souhaiterions apercevoir les signes

de notre propre avancée,

une manière de sentier de lumière

bordé de joies simples,

ouvragé des belles dentelles du jour !

 

Au lieu de ceci une superposition

de strates limoneuses,

un empilement de manuscrits anciens,

un erratique palimpseste raturé, surchargé de doute,

suintant d’irrésolutions.

Le pire, sans doute, pour nous les hommes,

n’être qu’une tache,

une feuillée de cendre,

un illisible chiffre

parmi la pullulation mondaine.

Nous avons beau jouer des coudes,

bomber le torse, emplir nos poumons

des alizés du projet, rien n’y fait

et nous ne faisons que procéder

à notre propre enlisement,

nous distraire de nous

et ne plus savoir qui nous sommes.

Il faudrait, tels d’insouciants et candides enfants,

faire confiance à la joie de l’heure,

cueillir ici un brin de mousse étoilée,

là un rameau poudré de lichen,

plonger dans la première eau claire, limpide, lustrale

dont, sans doute, nous ressortirions

renaissant à nous-même,

les yeux lavés des scories

qui obscurcissent le monde.

 

Mais nous savons que ceci n’est

que la courbe d’un songe,

la réitération circulaire d’une pure obsession,

le retour sur soi d’une tragique cantilène.

Non, nous ne pouvons prétendre à nulle liberté,

puisque notre présence ici, sur terre,

 n’est que le fruit du hasard,

non la résultante de notre volonté.

C’est pourquoi nous nous sentons

si esseulés,

si exilés

au milieu des marées existentielles,

 tellement remis à notre propre destin,

cette peau de chagrin qui,

chaque jour un peu plus,

connaît l’étroitesse de sa condition.

 

Voici, nous regardons cette image.

Nous la trouvons belle

mais ne savons nullement pourquoi.

Joue-t-elle avec nous quelque partition

qui nous serait commune,

celle, par exemple, d’une infinie tristesse

que nous pourrions partager,

d’un chagrin dont nous ferions le don à une altérité,

laquelle, en retour, ferait un peu partie de nous,

s’immiscerait dans la faille à peine ouverte

de notre subjectivité ?

C’est sidérant cette proximité des Sujets,

le fait qu’ils se tutoient constamment, s’effleurent,

parfois s’entrepénètrent et que la solitude fasse toujours

son bruit de lancinant bourdon.

Je t’aime, tu m’aimes et, entre nous,

la part maudite d’une chair

qui ne sera jamais en partage.  

Etranges solipsismes dont la verticalité s’accroit

de la dimension outrancière de l’aporie.

 

Je vois ta géographie.

Je vois ton casque de cheveux roux.

Je vois la fulgurance de ta peau

comme au travers d’un prisme.

Je vois ta blanche vêture,

on dirait un habit de Novice

dans la lumière en clair-obscur d’une chapelle.

Je vois l’ombre tout autour

que ton corps découpe afin de paraître.

Je vois ton égarement

de n’être point reconnue

telle qui tu es, singularité se détachant

de la pléiade des autres singularités.

Faut-il donc que nos vies soient

étrangement anonymes

pour que leur essence se dissolve ainsi

 dans cette invisible charnière de l’angoisse.

Vois-tu, j’essaie de sortir de mon strabisme,

d’annuler mon astigmatisme,

d’aiguiser la gemme noire de mes pupilles

mais je demeure en moi,

 tu es encore plus loin

à l’aune de ces vains efforts.

 

Ce matin, me levant,

 j’ai essayé de saisir un flocon de réalité.

Sais-tu ce qu’il est advenu de mon aventure ?

Le flocon a fondu,

ne laissant en mes mains glacées

ni son étoile de cristal,

ni la trace d’un bonheur

dont il aurait pu être prodigue à mon endroit.

J’ai regardé dans la coursive étroite de la rue.

Les Passants passaient et repassaient

comme à travers eux,

comme multiples de leur propre être

et il ne demeurait dans les volutes de vent

qu’un sillage bien vite refermé,

la queue éteinte d’une comète.

Alors, je suis descendu dans la rue

de manière à éprouver son bruit,

à connaître la pente de son aventure.

 C’était étrange, cette longue perspective

pareille à un tableau de la Renaissance,

deux lignes de fuite à n’en plus finir,

ma silhouette multipliée à l’infini

comme si je découvrais en un seul instant

les stances du temps,

hier, aujourd’hui, demain

en un seul et même creuset.

 

Comme personne ne paraissait nulle part,

je me suis parlé à moi-même,

je me suis palpé,

j’ai accéléré la cadence afin de me regrouper,

de me savoir unitaire,

relié à ma propre personne,

rassemblé en un seul endroit de l’espace,

une seule entité du temps.

Eh bien échec et mat.

Rien ne me visitait qu’une bizarre diaspora.

Mes pieds étaient en arrière de moi,

mes jambes suivaient à quelques pas, près du caniveau,

mon bassin se balançait comme en sustentation

sans lieu bien déterminé,

ma poitrine se tenait au-devant,

 penchée dans la recherche des bras,

la boule de ma tête

- mes yeux exorbités étaient pareils à ceux d’un caméléon -,

 ma tête donc était la figure de proue

qui tachait de déchiffrer le monde,

 mais le monde était un écran blanc,

un bloc de gélatine où toi, l’Inconnue,

semblais vouloir me rejoindre.

Mais nos efforts à tous deux étaient risibles,

nous avancions l’un vers l’autre

dans l’attitude des mimes habiles à faire du sur-place,

à mouliner l’espace immobile de leurs pieds

comme s’ils voulaient signifier l’impossibilité d’être :

d’être à soi,

d’être à l’autre,

 d’être au monde.

Qu’en penses-tu, toi la Lointaine,

toi l’Hallucinée ?

Existes-tu au moins ?

N’es-tu ma propre image

que tu aurais capturée, phagocytée

afin que, me connaissant,

 tu pus, toi aussi, te connaître ?

Oui, le monde est étrange qui vibrionne,

loin, très loin,

au-delà des billes des yeux,

 au-delà du massif étroit du corps,

au-delà de la feuille fragile de la conscience !

 

 

 

 

 

 

 

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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 08:26
Floriane

Barbara Kroll

 

***

 

 

   « Floriane », quel étrange nom, n’est-ce pas en ces contrées d’habitudes natives, en ces lieux où rien ne bouge que le tremblement des feuilles, les coulées d’air dans les rues désertes. Non, ne cherchez nullement, vous ne me connaissez pas. D’ailleurs comment le pourriez-vous au regard de cette absence que je suis aux yeux du monde, parfois à mes propres yeux. Je crois bien que je suis en fuite de moi-même, que je ne supporte ni mon image dans le miroir ni les conciliabules étroits en vis-à-vis avec ceux qui voudraient me cerner mais qui n’y parviennent jamais. Croient-ils me saisir, ces naïfs, que déjà je suis loin, au large d’eux, abrité de leur regard inquisiteur, soustrait à leur récurrente curiosité. Mon imaginaire est là qui me sauve de bien des déboires.

   Je ne suis donc pas connu de vous mais, de vous, je porte plus qu’une empreinte en moi, laquelle serait vite effacée au gré du temps qui passe. De vous, c’est la brûlure que je retiens, celle de votre regard que je n’ai jamais croisé et c’est pour ceci qu’il enfonce sa vrille au plein de ma chair, qu’il attise mon esprit toujours éruptif, une lave, un jet de soufre au plus haut du ciel. Vos yeux, pour moi, demeurent un mystère, aussi fulgurent-ils, aussi enflamment-ils mon esprit qui, jamais, ne connaît de repos. De vous, seul ce nom de Floriane qui fait ses boucles, jette ses anneaux dans l’espace, ils reviennent à moi et je les saisis dans la conque de mes mains tel le don le plus précieux qui m’ait été un jour octroyé.

   Voyez-vous combien il est rassurant de nommer quelqu’un, une Inconnue telle que vous, de lui attribuer un lieu sur cette Terre où la rejoindre, fût-ce en rêve. Tout le long du jour, écrivant ou lisant ou buvant une absinthe - ô son vert aquatique, sa touffeur de profonde alcôve, son goût de péché -, je susurre dans l’arc de mes lèvres, dans l’interstice blanc des dents, comme on le ferait dégustant un mets délicat, je chante donc en sourdine votre bel attribut, ainsi « Floriane », puis détachant une à une les syllabes « Flo-Ria-Ne », accentuant les consonnes initiales afin que, de leur énergie, naisse quelque chose comme un vertige, parfois une simple épellation, chaque lettre isolée de la précédente ou de la suivante, mille petits coups de gong reçus par mon cœur, mille percussions hérissant la toile de ma peau.

   Mais, Floriane, savez-vous au moins que vous m’appartenez, malgré l’infinie distance qui nous sépare, que nul emplissement ne comblera, savez-vous que vous êtes à moi bien mieux que l’Amante à son Amant ? En quelque sorte, plus que mon double, ma réverbération, mon simple écho, vous êtes une partie de qui je suis, indissolublement liée, votre sentiment de juste liberté se rebellât-il, manière de doublure, de seconde peau, vous respirez en moi, souffrez en moi, vous enthousiasmez en moi et il s’en faudrait de peu que nos deux natures n’en fassent plus qu’une en un genre de merveilleuse métamorphose dont ni vous, ne pourriez revenir, ni moi l’annuler, ma motivation fût-elle grande, ma volonté farouche.

   Mais que je vous rassure, Floriane, cette fusion de deux en un nous dépasse comme un acte transcendant s’exhausse bien au-dessus de celui qui en a favorisé l’apparition. Croyez-vous vraiment que l’Artiste ait créé, LUI-MEME, cette oeuvre sublime qui le toise de haut et menacerait de le réduire à sa merci si le soudain désir se manifestait en elle de commettre un geste définitif. Certes l’Artiste a prêté son bras, a mis en branle son intelligence, a œuvré longuement, patiemment afin qu’une forme voie le jour et rayonne ainsi à l’infini du temps, à l’infini de l’espace.

   Tout Artiste est un médiateur, un passant, un prête-nom. L’Artiste n’est que l’exécutant de l’Art, sa main, son œil, son geste. C’est seulement en ceci qu’il peut y avoir transcendance car il faut toujours recevoir de plus haut ce qui nous est adressé telle une faveur, un don des dieux, un éclair qui ne brille, une foudre qui ne tonne qu’à être les correspondants d’un mystérieux « Être », laissons-le en son anonymat, dans sa belle indétermination qui est peut-être, d’une façon purement logique, la totalité du réel trouvant en un foyer singulier, un lieu de pure félicité,  la possibilité de son effectuation.

   Mais je ne veux point m’égarer, Floriane, ne point me perdre dans des divagations de songe-creux. Je veux simplement vous avoir en moi comme j’ai mon souffle, ma sueur, mes larmes, mes rires, mes sautes d’humeur, mes cataractes de joie, mes effusions les plus soudaines et les plus vives. Il est nécessaire que vous m’apparteniez sans essai de diversion, sans que la moindre esquive ne traverse votre belle tête. Devenez-donc cet être sans épaisseur, ce pur joyau de transparence, cette vibration de cristal ou de diapason s’animant dans la cathédrale de glace d’un lointain et boréal iceberg.

   Oui, je crois que vous commencez à sentir là où, exactement, ma plus verticale inclination veut vous amener : à être moi plus que je ne puis l’être moi-même. En quelque sorte à procéder à mon « egocide », à vous laisser glisser dans la faille de mon Moi, tel le spéléologue s’enfonçant dans les lèvres grasses de la terre, gagnant, mètre par mètre, au gré de ses reptations, la crypte d’amour dont il est en quête, devenant en sa sourde avancée cette matrice dont il ne veut plus être que la forme indistincte, manière de chrysalide invaginée dans le luxe de son cocon. Oui, Floriane, devenez cette chrysalide, le cocon de mon désir vous est entièrement acquis, il ne laissera nulle place à qui ne serait nullement vous.

   Disparaîtriez-vous au hasard des jours et des heures, les caprices de l’exister sont si confondants, si atterrants, et je crois bien que je serais au bord de l’abîme, mains crochetées au rebord de poussière, visant cet Enfer dantesque dont j’ai toujours eu la présence plaquée dans mon dos. L’avers de ma pièce de monnaie, face brillante qui sourit au monde des Vivants. Mon revers, figure d’ombre qui s’ouvre au chant lugubre des Morts. Où donc mon lieu, si ce n’est sur cette fragile tranche, sur cette étroite carnèle qui reflète, tout à la fois, le feu de l’adret, la nuit de l’ubac ? Le savez-vous, au moins Ma Floriane - oui, vous aves remarqué ma possession subite de vous, cette emprise qui, peut-être, ne vous lâchera plus, pas plus qu’elle ne se distraira de moi -, nous ne sommes que cet étrange clignotement entre deux réalités également aporétiques. Trop de lumière, pas de lumière, c’est toujours l’aveuglement qui résulte des deux principes opposés, ce qui veut tout naturellement dire que, d’avance et pour la suite des temps, nous sommes condamnés, Floriane.

   Alors nous ne serons nullement de trop, deux-en-un pour faire face à cette vérité qui nous étreint, que nul ne veut voir, qui nous donne l’illusion d’être debout alors que nous ne sommes que des gisants couchés dans la nuit d’une crypte. Oui, la nuit d’une crypte. Non, ne me quittez pas Floriane, sinon, amputé de vous, comment donc pourrais-je ne pas vaciller, ne pas m’éteindre dans le crépuscule qui point et hésite ? « Floriane, Flo-Ria-Ne, Flo-Ria, Flo… », voici que je demeure sans voix à la limite du précipice. Que ne sautez-vous avec moi, Floriane. Ah, oui, j’oubliais, c’est bien étrange ces bords du rêve qui se rapprochent. Le cube blanc de la chambre étrécit soudain. Y aura-t-il suffisamment de place pour deux, pour Moi, pour vous Floriane, ma Douce-Folie ? Pour deux ? De la place !

  

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 08:04
Seule et le Soleil

 

Edward Hopper

« Une femme au soleil »

Source : Edward Hopper -

Peintures, biographie et citations.

 

 

***

 

 

 

 

   Savez-vous combien il est indécent d’observer une femme nue qui ne se sait ni nue, ni vue. Savez-vous combien il est troublant depuis sa propre sculpture de chair, tendue à la manière d’un arc, de pénétrer l’intimité d’une Abandonnée. Oui, Vous la Droite, dans cette venue à vous de la lumière mon regard a croisé toute la surface de votre anatomie sans même que vous en ressentiez la pointe de braise. J’avais fort mal dormi il faut dire et mon métier de journaliste inquiet offrait à mes nuits de belles perspectives d’insomnie. J’avais plus d’une énigme à résoudre dont, sans doute, je ne viendrais nullement à bout. Peut-être même eût-il été plus sage de renoncer à entrer dans les arcanes d’une vie complexe, tumultueuse, cette existence d’un Ecrivain dont on n’avait découvert les manuscrits qu’après sa mort. En quelque sorte il ouvrait de nouvelles voies à la littérature, raison pour laquelle on voulait connaître les moindres détails de sa biographie, les motifs qui l’avaient conduit à ne rien publier de son vivant. Les plus curieux et les moins avertis des conditions de la création pensaient pouvoir trouver dans un événement ou bien un autre la clé de compréhension de cette œuvre si singulière. Sans doute étaient-ils naïfs, cependant ils avaient le droit de l’être.

   L’été dévoile tout juste le bout de son nez. Après un printemps maussade, le soleil consent enfin à donner de ses nouvelles. Tôt levé, dès cinq heures du matin, nullement sorti du sommeil dans lequel je n’étais entré, sans doute hirsute, au milieu d’un fatras de notes et le cendrier plein de mégots, j’ouvre la fenêtre sur une campagne riante où des collines courent jusqu’à l’horizon. Un moutonnement vert propice à la méditation, une ouverture à la sérénité. Nul bruit si ce n’est une persistante rumeur qui m’est familière, mon sang bat dans mes oreilles au rythme d’un tamtam : ma journée sera certainement tout sauf apaisée. Les collines n’y pourront rien.

   Je reste longtemps sur le balcon de bois à sentir les derniers effluves de la nuit. Rien ne m’aurait alerté de votre discrète présence si la fumée de cigarette à l’odeur de miel n’était venue frapper mon visage à la façon d’un vent léger. Tournant légèrement la tête vers la gauche, me voici ébloui par tant de généreuse lumière. Derrière un rideau que l’air fait à peine flotter, VOUS dans la clandestinité de la pure nudité. Immobile telle la cariatide qui soutiendrait des volutes d’absolu. Voudrais-je me soustraire à cette vue qu’aucune volonté ne m’aiderait à le faire. Telle est la fascination que mon corps entier devient une étrange banquise à la dérive. Que faire d’autre que vous dévisager, autrement dit vous ôter tout visage, annuler votre épiphanie humaine, porter  votre image sur des fonts lapidaires. Vous ne pouvez être qu’une concrétion minérale, une émanation du sol, un genre de glaise qui aurait durci au contact de l’air.

   Diariste dans l’âme que me reste-t-il donc si ce n’est de tracer les contours de votre apparence ? Dire le lieu que vous êtes, en inventorier les formes, en préciser la nature. VOUS êtes tel l’insecte cloué sur la planche du taxidermiste, offerte à tous les supplices, immolée dans votre être même. Peut-on connaître sort plus tragique ? Mais ici, sur ce balcon qui s’allume des premières ardeurs solaires, en regard de l’Inconnu (e), que me reste-t-il d’autre que ce face à face silencieux dans un temps qui se fige, ne divulgue rien de son essence ? VOUS êtres offerte dans le même mouvement qui vous tient en réserve et m’ôte toute possibilité de vous connaître sauf dans la distance, l’approche, jamais l’intime au bout duquel pourrait s’offrir une relation. Ô douleur plurielle. De vous voir et de demeurer en moi. D’être vue et de ne pouvoir infléchir, vous-même, votre destin. Il est entièrement placé sous l’acte de ma vision qui, malgré les précautions dont je l’entoure, ne peut que vous aliéner, c'est-à-dire vous dépouiller de votre seul bien, à savoir cette nudité qui semble être ce par quoi vous figurez au monde.

   L’ombre vert sombre des murs dessine comme un infranchissable dais, presqu’un décor de théâtre aux personnages absents. Tout à la fois vous êtes l’actrice, la costumière, la maquilleuse, le souffleur à la voix aphone, le régisseur assis sur son fauteuil de pourpre, sans doute l’auteur qui a écrit la pièce, qui vous confie son âme corps et bien le temps d’une représentation (d’une existence ?). VOUS êtes si mystérieuse dans votre drapé hiératique. On dirait la volupté d’un Rubens que les morsures du temps auraient affaiblie, que les griffes de l’amour aurait entamée, que les lignes de la vie aurait prise au piège ne laissant percevoir que cette effigie dépouillée de ses principaux attributs : joie de vivre, exultation du corps, rayonnement de la chair hors de son enceinte de peau. Parfois même je me demande si vous êtes un être réellement matériel ou bien une hallucination qui serait venue visiter un esprit bien embrumé, cette enquête littéraire est si éprouvante qui ne dit son mot qu’en énigme, en clignotements, en vacillement si près de s’éteindre.

   Vous prendre en mon enceinte pourrait-il seulement consister à demeurer derrière une vitre et faire silence ? Mon intérieur est si agité, des paroles y font leur sabbat, des pensées s’y emmêlent tels les longs filaments des poulpes, mouvement océanique que rien ne pourrait arrêter. La raison de mes questions, leur incessant tournoiement, je n’en connais même pas les fondements (un tellurisme intime, l’enquête à poursuivre en direction de ce ténébreux Ecrivain qui habite dans la mansarde de ma tête depuis au moins ma naissance), ces interrogations donc, j’en ignore la destination, je les vis comme par procuration à défaut d’en connaître leur sombre commanditaire. Ceci s’appelle selon toute vraisemblance, angoisse, confrontation à l’absurde, pulsion et propulsion de soi en direction de ce monde si lointain qu’il pourrait se donner selon les caprices d’une fantasmagorie.

   En quelque sorte je VOUS rejoins en votre solitude qui pourrait aussi bien rimer avec hébétude. Il y a tant d’invraisemblance à être parmi les hommes, dans le sillage de leur seule folie. Car vous en conviendrez, Être des lointains, Parution de brume, Oscillations du rêve au-dessus d’une méridienne lagunaire, vous êtes sertie du plomb dont on fabrique les vitraux. Sans doute ductile à chaud, dans le vif du vivre, mais rigide, à la limite de la cassure lorsque dépossédée de vous-même vous flottez quelque part alentour de votre corps, aura, cercle magnétique cherchant son Nord, ne trouvant qu’une giration de boussole et nulle direction à emprunter que celle d’une éternelle divagation. Pourtant il ne tiendrait qu’à vous de vous saisir du cadre de cette fenêtre grand ouverte sur le libre accueil de l’espace. Quelle invisible main vous retient donc en arrière de vous ? Auriez-vous peur de l’épreuve de la liberté ? C’est vrai, je vous rejoindrai si tel était le cas, être libre est courir le danger en permanence de la perdre cette liberté, de lui substituer cette aliénation aux semelles de mercure qui nous réduit, le plus souvent, à la posture d’étranges culbutos. Nulle progression. Ni vers l’avant, ni vers l’arrière. Nulle propension à surgir dans le passé, nul bond vers le futur qui appelle et incendie la meute de foin de nos esprits.

   Faut-il, tout de même que votre condamnation au surplace ait été prononcée par d’implacables juges. Vous êtes là, dans la posture d’une jeune femme nubile avant qu’elle n’entre dans la case de boue sociale, qu’elle n’en colmate toute fissure afin que, promise, elle ne puisse point faillir à sa tâche. Voyez-vous, vous n’échapperez pas plus au grappin de votre servitude que moi au boulet qui me lie à cet Ecrivain fantoche qui ne brille guère plus maintenant que par ces feuillets tachés d’encre qu’un Editeur cupide a décidé de faire imprimer, non en raison d’une gloire posthume agissant tel un baume, simplement l’occasion d’arrondir une bourse et d’inviter au vernissage quelques Importants de son cercle d’intimes. Quant à ce cadre accroché au mur (êtes-vous chez vous ou bien dans un meublé quelconque, une chambre d’hôtel, le réduit d’une maison de passe ?), ce cadre parle-t-il de vous ? Y êtes-vous photographiée (ce piège qui vous métamorphose en animal de laboratoire !), toute petite fille aux tresses facétieuses, adolescente avec le rouge du désir aux joues, femme mûre avec l’aplomb de cet âge qui paraît éternel mais déjà les premières rides, déjà les premières fatigues des amours consommées en pure perte), ou bien est-ce l’image d’un ancien amant, la mise en scène d’un riant paysage avec lequel vous vous sentez en affinité ? Il y a tant de fine vapeur qui s’exhale de ce décor de cinéma. Ce rectangle de lumière dans lequel vous surgissez en tant que possible offrande à la lumière, que nous dit-il en termes scéniques ? La verticalité de votre solitude ? La proie en attente de son prédateur ? La dévotion à quelque divinité ? L’accueil d’une vérité qui ne pourrait se dire que selon la belle métaphore de la lumière ? Toutes ces ficelles sont si usées qu’elles ne tiennent, sans doute, que par défaut, par une faillite de l’imaginaire, une absence d’énergie à produire de la vraie pensée !

   Cependant que j’échafaudais mes creuses hypothèses, voici que je m’identifiais à ce Songe que vous êtes car il y a en vous cette prémonition du sommeil, cette disposition à glisser dans les mailles serrées du deuil nocturne, à vous confondre avec la tache bleutée de la Lune, les points évanescents des étoiles. Alors si ma divagation a quelque chance de tutoyer le réel, qu’apercevez-vous donc à titre de symbole dans ce Soleil présent à titre d’allusion ? L’archétype du Père, une brillante icône rayonnant du haut de son empyrée, la promesse d’un éblouissement amoureux, le visage aveuglant d’un dieu antique, votre propre présence qu’une pure joie dilaterait de l’intérieur ? Si plurielles sont les pistes de l’inconnaissance ! Car vous ne m’offrez que cela. L’amande de votre sexe dont j’aurais pu faire une ambroisie, même à distance, vous la dissimulez dans le golfe de votre fière féminité.

   J’ai quitté le balcon le temps d’aller chercher une cigarette, de craquer une allumette, de revenir sur les planches disjointes, de souffler dans l’air qui crépite deux ou trois volutes pareilles à une écume marine. Et voici que la scène est vide, que ne demeurent du spectacle que des murs de carton-pâte, des enfilades en trompe-l’œil, des décors que l’on démonte, des bruits de voix qui ordonnent, des cliquetis, des chuintements mécaniques, des rotations de treuils, des glissements de poulies. Toute une distribution de Comédie Humaine qui replie ses tréteaux, tire sa révérence. Le soleil est maintenant tout près du zénith. Sa goutte blanche gonfle et jette son fin nectar qui partout retombe. Il n’y a plus que lui qui soit réel dans tout ce chaos du monde. Je m’assois à ma table de travail, à ma table de crucifixion. Les pages blanches sont éparses comme après un orage et son vent agité, tourbillonnant. Mes notes dansent devant mes yeux tels des phalènes dans un cône de lumière. Les pleins percutent les déliés. Les mots jouent à saute-moutons. Les [S] sifflent, les [R] roulent comme des galets dans le lit d’un torrent. Les [L] bouillonnent, on dirait des feuilles liquides dans l’œil d’un cyclone. Les (T - D - N] font leur souffle court, les [G] leurs gutturales profondes. Plus rien n’est guère en pays de connaissance. Et l’Ecrivain, ou est-il l’Ecrivain, moi qui suis à sa recherche depuis presque la nuit des temps ? Voici qu’il m’échappe. Voici que je m’échappe, que je ne saisis même plus les bords de mon être. Peut-être l’Ecrivain, la Fille dans le pli du soleil, Moi dans cette chambre au balcon de bois qui donne sur le VIDE ! Peut-être ne sommes-nous que des spectres à peine issus du NEANT ? A peine issus. A peine …

  

  

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:26
Joy et l’Hydre

Source : Pinterest

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   Ceci, cette pliure du temps et de l’espace, ceci, ce chamboulement de l’univers en son entier, bien des Mages l’avaient prédit, bien des Cassandre en avaient tracé la possible figuration. Bien évidemment sur Terre, peu nombreux ceux qui croyaient aux prédictions de ces oiseaux de mauvais augure. On était humains, totalement humains, ce qui veut dire que l’on n’en faisait qu’à sa tête. Constamment, l’on vivait dans le paradoxe, constamment l’on se manifestait dans le genre d’un comportement contradictoire. Nous disait-on de rouler moins vite, de moins consommer et, évidemment, chacun se piquait de battre des records et d’acheter sur des étals pléthoriques, tout ce qui passait à portée des yeux. Contre les vertus de la sédentarité, l’on jouait les Filles de l’air et l’on sillonnait la Planète selon tous ses méridiens et équateurs. L’on se chauffait plus que de mesure, se targuant de recréer une manière de serre chaude dans le cocon de son appartement. Des navires de croisière, hauts comme les tours aux innombrables étages, sillonnaient les océans dans un double sillage d’eau blanche et de fumée noire. L’on conseillait de ne se nourrir que d’aliments dont on connaissait l’innocuité et l’on se précipitait sur d’innocentes créatures, pangolins ou chauve-souris, au prétexte de leurs pouvoirs aphrodisiaques, tant la possession d’une libido luxuriante présentait aux yeux de certains un précieux patrimoine.

   Des laboratoires, prétendus de haute sécurité, jouaient les apprentis sorciers, réalisant des cocktails de virus dont ils prétendaient faire la pharmacopée du futur. Nul ne savait d’où étaient venus la peste et le choléra réunis, mais peu importait l’origine du Mal, L’hydre avait envahi tout l’espace de ses lacets mercuriaux, de ses écailles coupantes, telle la lame du yatagan. Toute la journée, des escadres fournies de ‘Gardiens de la Vie’, sillonnaient villes et campagnes, hurlant dans des porte-voix nasillards, l’injonction suivante : « RESTEZ CHEZ VOUS. CONFINEZ-VOUS ». Le message était si récurrent qu’on en avait les oreilles qui bourdonnaient telle une ruche sous les feux déjà vifs du printemps. Nul ne se hasardait plus à sortir dans les champs ou à faire une promenade au hasard des rues. Des escouades de ‘Nourrisseurs du Peuple’, livraient les provendes à domicile de manière à ce que la condition humaine puisse voir encore quelques aubes lumineuses, quelques crépuscules dorés du soleil généreux de la finitude.

*

HISTOIRE DE JOY

 

   Maintenant, je vais vous conter l’Histoire de Joy, Joy jeune femme prise au hasard parmi le fourmillement de la multitude. Joy est dans la force de l’âge, la quarantaine éclatante, une santé solaire, une intelligence vive, une beauté altière. Grande, brune, les cheveux coupés à la garçonne, poitrine menue mais ferme, portée haut, longues jambes, vêtue le plus souvent de tailleurs près du corps, chaussée d’escarpins qui lui font le mollet fin et l’allure distinguée. Elle est célibataire mais non exempte d’aventures amoureuses pour la simple raison qu’elle est humaine et évidemment désirante. Seulement elle ne veut nulle accoutumance, nulle habitude qui empièteraient sur sa liberté. Elle est, au sens moderne du terme, ‘indépendante’, sans pour autant négliger ses amis des deux sexes.

    Le métier de Joy ? Une passion. Elle est Hôtesse de l’air. Constamment dans des avions ou des aéroports, d’Hanoï à New-York ; de Sidney à Oslo et, lors des escales, une halte en France, à Paris où elle habite, près du Canal Saint-Martin. Depuis une année entière, Joy n’a pu réaliser que quelques vols, son activité limitée par les agissements de l’Hydre, toujours aussi vigoureuse malgré les précautions de l’Académie de Médecine et divers traitements dont semble bien se moquer celle qui devrait en souffrir, sinon succomber. Mais voilà, l’Hydre paraît aussi entêtée que le genre humain, ce qui laisse augurer de joyeuses perspectives à l’horizon du vivre. Et si personne ne s’aventure plus à franchir le seuil de sa porte, Joy est logée à la même enseigne, consignée qu’elle est dans son appartement de cent mètres carrés. Heureusement pour elle, habitant au troisième étage d’un immeuble dit ‘bourgeois’ (façade de briques couleur saumon, linteaux des fenêtres en pierre), sa vue, depuis sa verrière en encorbellement, plonge directement sur les arbres qui bordent le Canal et, sur l’autre rive, c’est le Jardin Villemin qui se laisse apercevoir avec ses pelouses vertes, son kiosque à musique, ses allées gravillonnées, ses bancs peints en vert cru.

   Joy se plaît dans ce quartier habituellement calme, sauf les fins de semaine où des badauds, des touristes, des groupes de jeunes envahissent les quais dans un genre de joyeux tumulte. Parfois, des amoureux, le soir venu, restent de longs moments plongés dans le clair-obscur des eaux miroitantes, ne se décidant à partir qu’aux premières lueurs de l’aube. Souvent Joy se poste derrière sa verrière, observant avec attention les mouvements qui pourraient survenir. Depuis que le confinement a été décrété, le Quai de Jemmapes ressemble à ces lieux interlopes des proches banlieues, ces espaces qui font penser à des terrains vagues, que seuls connaissent quelques marginaux et des vendeurs de drogue. Le plus souvent des silhouettes de chats qui glissent au milieu des feuilles. Les chalands se font rares, cependant certains Subversifs bravent l’interdit, viennent à des heures dont ils pensent qu’elles les protègent des contrôles. De temps en temps des Vigiles en maraude les interpellent, les font monter dans leurs fourgons grillagés. Joy s’étonne de ces comportements qui font la part belle à l’Hydre qui n’attend que quelques corps accueillants pour y déposer sa semence mortifère et ainsi, continuer à rayonner, à faire fructifier les germes de la Mort.

    ‘De la Mort’, car l’Hydre ne connaît que les couleurs du sépulcre, ne fréquente que les allées dantesques de l’Enfer, là où la condition humaine pourrait chuter, la civilisation connaître ses ultimes soubresauts. Jamais, dans l’Histoire, ne s’est révélée une période plus tragique, marquée au coin d’une si vive aporie. La pandémie est galopante sur tous les continents et rien ne semble l’arrêter. Les traitements sont inopérants, les vaccins s’essoufflent à courir après la Faiseuse de Néant. Elle a toujours un coup d’avance et invente un nouveau variant à chaque tentative de l’homme de l’endiguer. Joy écoute les nouvelles à la radio. En cette période de folie, l’irrationnel prend souvent le pas sur la conscience éclairée. Très loin est le ‘Siècle des Lumières’ avec sa belle profession de foi en l’efficacité de la Raison, sa puissance à juguler les idées reçues, à couper à la racine les superstitions, à abattre les dogmes religieux qui, parfois, ne sèment que le vent de risibles et enfantines certitudes. Oui, l’Homme est en fâcheuse posture. Beaucoup croient aux informations diffusées par les Complotistes dont la règle souveraine est de détruire la société en instillant en son ‘grand corps malade’ le venin qui lui donnera son coup de grâce. Dans les médias, sur les redoutables Réseaux Sociaux, tournent en boucle les mensonges les plus grossiers : l’Hydre, ce sont les Tyrans qui possèdent le Pouvoir qui l’ont inventée et lâchée sur le peuple afin de prendre le contrôle des états, du monde, de l’univers. L’Hydre, c’est tout simplement la figure du Capitalisme Mondial qui se nourrit grassement de la vente des masques, des gels, des protections et autres adjuvants dont on ne vante les miracles qu’à s’engraisser soi-même de la crédulité populaire.

    Et contre ceci, contre cette confondante tendance à accorder plus de crédit aux ragots, aux rumeurs infondées qu’aux déclarations de la Faculté, il semble que toute logique doive capituler pour ne laisser la place qu’au triste privilège d’une naïveté coupable de renoncer à ce libre arbitre qui fait la beauté de toute conscience. C’est ceci à quoi pense Joy lorsqu’elle écoute les nouvelles, plus affligeantes les unes que les autres. Un malheur ne suffit pas, il faut encore l’amplifier de la désolation d’esprits aussi faibles que malfaisants. Mais faire l’inventaire des aberrations et extravagances qui parcourent la planète serait une tâche aussi encyclopédique qu’exténuante à laquelle notre Hôtesse ne saurait se résoudre. A la constatation des faiblesses du monde, elle préfère le chemin lumineux du projet, le sien qui pointe à l’horizon sous la figure de la JOIE.

 

Chemin de la joie

 

   Ici, chacun aura reconnue en ‘Joy’, l’équivalant anglais de ‘Joie’. Car Joy serait le porte-étendard de cette vertu aussi bien de ce côté-ci de la Manche que sur les rivages de la blanche ‘Albion’ et, identiquement, sur le reste de la Terre, tant la félicité assumée en sa plus haute faveur est universelle. Nous la suivrons donc dans sa ‘retraite’, sur tous les sentiers qu’elle explore à la manière dont on défriche une brousse pour y tracer le cercle d’une rayonnante clairière. Ici, la métaphore, comme toujours, pose devant nous sa propre évidence : le feu d’une clarté s’ouvrant dans la densité et l’ombre d’une forêt maléfique où se dissimule le Malin. Sans doute cette vision présente-t-elle l’inconvénient de faire surgir un abrupt manichéisme, mais au moins a-t-elle la valeur de ce qui est net et tranché : d’un côté le souverain Bien, de l’autre le harassant Mal. D’un côté l’Ange, de l’autre la Bête.

  

   La quête de soi

 

   Jusqu’ici, le cheminement de Joy, semblable à la plupart des trajets humains, s’était effectué dans une manière d’étrange confusion. Son Moi, en quelque sorte, se dissolvait au contact des autres. Elle était un genre de rameau pris dans l’emmêlement végétal. Rien ne la différenciait guère de ses semblables avec lesquels elle échangeait la sève qui la nourrissait, l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait. Souffrait-elle de ce partage, de cette communauté ? Certes non car son esprit en avait posé l’indispensable accomplissement. Si bien que son propre corps flottait au rythme des autres, que ses pas s’inscrivaient dans les pas de ceux qui la précédaient, que ses mouvements étaient la réplique des allées et venues des Existants au hasard des rues. Y avait-il bonheur à vivre de cette manière ? Habitude plutôt que contentement. Comme le fragment d’étambot se laisse entraîner sur le courant marin parmi ses congénères, ne se connaît nullement en tant que différent.

   Ce qui affleure ici, c’est la notion de singularité opposée à celle d’altérité. Si, de façon sûre, sa propre identité ne peut s’assurer de soi qu’à se confronter à une différence, il est indispensable que ce Soi ait été suffisamment consolidé avant même de migrer en direction de qui n’est nullement lui. Ce prérequis existentiel, Joy en avait ressenti l’urgente manifestation tout au long de ses voyages au cours desquels, si elle appréciait la présence de la communauté des passagers, leur convivialité, cependant elle ne pouvait guère trouver à se ressourcer que, seule, dans sa chambre lors de l’escale, isolée de la foule, des bruits et des mouvements dont, toute la journée, elle était assaillie. Au début, lors de ses premiers vols, elle s’était grisée de la présence de l’Autre, elle en palpait la douceur de velours, elle en éprouvait la source directe comme si un mince ruisseau ininterrompu la reliait à ce qui n’était nullement elle : les Voyageurs, les membres d’équipage mais, aussi bien, ce cocon suspendu en plein air de la carlingue qui était son logis devenu habituel. Cintrée dans son tailleur bleu (il dessinait la forme de ses hanches, gonflait sa poitrine, soulignait le fuseau de ses jambes), elle se savait hautement désirable, manière d’icône flottant dans le vaisseau des airs. Il n’était pas rare que la gent féminine qui était à bord n’entretienne quelque jalousie à son endroit, que les hommes ne projettent en elle les fantasmes qu’elle faisait naître, sans doute inconsciemment et, parfois, elle devait le reconnaître, d’une façon consciente car il y avait volupté à se sentir exister au centre d’une passion, fût-elle passagère et hautement mortelle comme tout ce qui, sur cette Terre, ne dure que l’instant de l’éclair.

   Cependant elle ne faisait montre d’aucune perversité, lovée qu’elle était en elle-même, au creux le plus intime de sa nature. Elle était telle la feuille emportée par le vent, suivant ses caprices, ne les contrariant jamais. Bien évidemment cette inclination à ses penchants originels l’avait entraînée, son corps consentant, à de bien étranges aventures dont elle jouait bien plus qu’elle n’en tirait quelque intérêt. Dans ses jeunes années, chaque escale à Honolulu ou à Pékin se soldait, le plus souvent, par des nuits fiévreuses en compagnie d’un Amant de passage, dans ces hôtels intercontinentaux sis près des aéroports dont elle aimait le luxe aussi bien que la discrétion. Puis, les années passant, elle avait fini par se lasser de ce qui devenait un rituel, lequel finissait plus par se donner comme contrainte et non comme liberté.

   Joy pensait que les humains s’éparpillaient trop, que leur existence n’était tissée que de l’étoffe diaprée d’un syncrétisme, une idée saisie ici, une attitude là, une mode, une influence, une recette du jour, un amour, un voyage plus loin, si bien que l’unité dont tout un chacun devait être en quête pour parvenir à la forme accomplie de son être, jamais ne pouvait être réunie, les conditions d’essence jamais rassemblées. Les gens vivaient dans le genre d’un tableau pointilliste, chaque point de la toile jouant pour soi le thème de la division. Aussi le genre humain affichait-il, le plus souvent, une lourde tristesse. Il n’en fallait nullement chercher ailleurs la cause que dans cette fragmentation tueuse d’une possible synthèse.

   Depuis que le confinement s’était imposé en tant que seule forme possible de paraître, Joy avait constaté en elle de nombreuses métamorphoses ou peut-être plutôt des révélations car ce qui se montrait maintenant, cet attrait de la solitude, elle le portait en elle de toute éternité. Rien n’apparaît jamais de soi et la fleur au milieu du désert ne doit son fleurissement après la pluie qu’à sa présence celée au plein de ce sable qui la supporte et la laisse éclore lorsque son heure est venue. Donc elle ne faisait que mettre à jour, tel un patient archéologue, les tessons de poterie qui la constituaient. Parfois elle pensait à la similitude qui existait entre la jarre antique et la condition humaine. Nous n’étions, les uns et les autres, que des images d’Epinal reconstituées, des puzzles dont, parfois, quelques pièces manquaient, des textes avec leurs ruches de mots qui bourdonnaient, venus du plus loin du temps. Sa propre présence, ici et maintenant, dans ce temps qui s’éternisait au motif qu’il était devenu la lenteur même dont chacun édifiait ses heures et ses jours n’était que la suite logique d’une aventure déjà ancienne.  

   Joy était-elle affligée de cette demeure à domicile, de cette durée qui, jamais, ne semblait pouvoir parvenir à son terme ? Non, étrangement Joy se tenait en elle-même avec le sentiment d’une plénitude dont, jusqu’à présent, elle n’avait aperçu que de brèves lueurs alors que son séjour actuel se déroulait sous les auspices d’un immédiat bonheur. Soi face à soi dans un dialogue généreux, prolixe. Elle n’avait plus à ruser, à se déguiser, à se réfugier dans des compromis, à jouer la comédie afin de coïncider avec ce que les autres attendaient d’elle. Elle se souvenait toujours de la remarque sartrienne qui postulait l’édification de notre propre trame existentielle à l’aune du regard de l’Autre. En effet, combien notre conduite était modelée par les attentes sociales, les conventions, la tyrannie de la mode, les manières contemporaines d’être ! Elle pensait encore, toujours dans l’optique de l’inventeur de l’existentialisme, au jeu auquel se livrait le Garçon de Café qui, dans ‘L’Être et le Néant’, se confond avec son rôle à tel point que nous n’apercevons plus que son emploi et non sa nature même, sa profondeur, son authenticité. Le Garçon de Café ment et se ment tout à la fois. Il est le support de cette fameuse ‘mauvaise foi’ qui met des masques sur les visages des hommes et les réduit à ne connaître que les rets d’une constante aliénation. Elle, Joy, à sa manière, placée dans son uniforme d’Hôtesse n’avait été que le jouet d’elle-même, mais aussi du regard des autres, ces étranges rayons qui pouvaient aussi bien l’éclairer que la laisser dans l’ombre et, en quelque sorte, la nier.

   Oui, elle devait se l’avouer, la relation à l’autre était toujours un problème. Ou bien elle pêchait par excès et l’on devenait sa banlieue, et l’on dépendait d’une autre conscience, ou bien par défaut et l’on s’enfonçait dans un solipsisme sans réelle possibilité d’en sortir. En réalité tout était question d’équilibre et le métier de funambule était toujours risqué car, trouver la juste mesure, n’était nullement question de logique mais de continuelles et parfois oiseuses transactions. Être un être social exigeait de grandes vertus. Faisant avancer sa réflexion sur le statut de la solitude, Joy pensa soudain à la visite qu’elle avait faite, lors d’une escale à New York, au Metropolitan Museum’. Elle était allée y voir une exposition sur des estampes de la période de ‘L’ukiyo-e’ ou « image du monde flottant ».

 

***

 

  

 

Joy et l’Hydre

‘La Grande Vague de Kanagawa’

Hokusai

Source : Wikipédia

 

   Elle était arrivée dès l’ouverture du Musée afin de profiter de l’exposition dans les meilleures conditions. Elle était entrée dans une vaste salle où se détachaient, sur un beau fond gris, les œuvres des artistes Japonais. Une estampe de petit format avait retenu son attention, ‘La Grande Vague de Kanagawa’. Elle en admirait la belle facture hyperréaliste qui figeait la Nature en sa plus exacte saisie. Joy avait l’impression d’être là, au milieu de ces vagues océaniques arrêtées en plein ciel, là sur ces lames d’eau qui imitaient les montagnes, avec la neige éblouissante de leur écume, leurs revers d’un intense bleu-nuit, les nervures qui délimitaient les tresses d’eau, les gouttes en suspension qui semblaient immobilisées pour l’éternité. Joy était atteinte en plein cœur par cette sublime vision du monde. Elle n’était plus en son corps de chair, mais dans cette manière de substance aérienne, immensément éthérée, subtile, qui se mêlait au Mont Fuji à l’arrière-plan, qui se confondait avec le ciel couleur de thé ambré. En suspension, ôtée à elle-même, à ses soucis du quotidien, reportée au lieu même de ses rêves les plus merveilleux. Etrange sensation de se sentir planer au-dessus de son corps, de se fondre avec ceci même qui est représenté, ce don de l’Art que rien ne saurait dépasser. Intime jouissance qui ne supporte nul partage, nulle dissonance, nul écart.

   Le réel est loin, bien au-delà des murs, les contingences abolies en quelque endroit secret de la Terre. Puis, c’est l’éclat soudain, la brusque irruption, le tonnerre qui gronde, les nuées qui se déchirent et versent des flots de pluie glacée. Les Visiteurs sont arrivés en masse, genre de hordes jacassant et sillonnant la salle sans même regarder ces estampes qui sont la beauté même. Chute, chute infinie de Joy à l’intérieur d’elle-même, à l’intérieur du monde, à l’intérieur des choses. Plus aucune place pour l’idée, la pensée, plus de place pour l’esprit qui s’abîme douloureusement dans la matière sourde, muette, dense, dépourvue de quelque transparence que ce soit. Univers abyssal où nagent les poissons aux yeux éteints, où les Hydres laissent flotter leurs lianes tentaculaires. C’était l’arche immense de la liberté, c’est la nuit des geôles pareilles à ces ‘Prisons imaginaires’ de Piranèse avec leurs architectures démentes suspendues dans le vide.

    Partout l’on marche. Partout résonnent les cliquetis des escarpins. On bariole le réel, on macule les murs de paroles inopportunes, on jette des gestes désordonnés dans l’espace, on regarde peu, bouge beaucoup. Des vols de freux noirs s’exhalent des bouches, des griffes lacèrent l’air, les rhizomes des cheveux voilent ce qui est à voir, les grilles des mains dissimulent le Mont Fuji, la chorégraphie des coudes aigus drosse les vagues hors de leurs cadres. Plus rien n’existe qu’un chaos avec son inextinguible bruit de fond. On est pris dans les mailles révulsives du non-sens, on se débat dans les marécages sans fin de l’absurde. On baisse la tête afin d’éviter les shurikens étoilés, les dagues effilées qui sifflent, le tranchant des sagaies, les pointes affutées des javelines, les projectiles de l’altérité qui fusent et, sur leur passage, entaillent et biffent la vie de ceux et celles qui, en silence, veulent connaître un peu de félicité, éprouver la douce consistance d’une onction balsamique. 

   Joy est sortie du ‘Metropolitan’, avec un genre de nausée (encore Sartre), avec l’étrange impression d’avoir été soustraite à cet éther onirique qui l’avait habitée avant que ne déferle la vague des Distraits, des Egolâtres, des Attila qui moissonnent tout sur leur chemin, pratiquent la politique de la terre brûlée. Depuis ce jour de mémorable aventure, Joy a regardé ses commensaux avec un œil différent. Certes, elle ne voulait nullement les condamner à la suite de ces comportements davantage motivés par une sorte d’inconscience que par une volonté délibérée de semer le mal. Sans doute elle-même, parfois, s’était-elle conduite avec humeur, superficialité, peut-être même paranoïa, les faits et gestes des humains sont si variables, complexes, imprévus, plus brodés parfois d’instinct que de rationalité. Cependant Joy depuis lors, se tient davantage sur ses gardes, inspecte longuement les êtres avant de leur accorder cet indispensable blanc-seing qui est la marque d’une estime réciproque. Il arrive même que notre Réfugiée se considère comme sa propre altérité. C’est de ceci, le différent en soi dont il faut partir pour connaître adéquatement la communauté des hommes. Rien n’est jamais semblable à soi, tout est toujours en évolution, en réaménagement, en lutte métamorphique. Nous sommes construits sur de la lave, agités de tellurismes, scindés par des séismes.

   Il n’était nullement rare qu’en des moments de vague à l’âme (douée d’une joie naturelle, pour autant elle n’était nullement exempte de chutes), elle se mît à méditer quelque phrase bien pensée du Professeur Henri-Frédéric Amiel, telle celle-ci tirée de son ‘Journal intime’ en date du 6 octobre 1877 :

   « Ne serait-ce point l'instinct de conservation et de préservation qui nous rend si insociables, si difficiles à contenter et à associer ? Il nous faut toujours remettre de l'air entre nous et les autres, fussent-ils nos collègues, nos parents, nos amis ; nous ne pouvons les supporter à la continue, parce qu'ils ne satisfont quelque chose en nous qu'au détriment d'autre chose, c'est-à-dire parce qu'ils ne favorisent pas l'essor de tout notre être. Réciproquement, nous les fatiguons et les ennuyons assez vite. »

    Combien ces paroles étaient vraies. Combien celui qui les proférait passait sans doute pour un ennemi du genre humain. De telles assertions pouvaient trouver le lieu de leur évocation uniquement dans des carnets secrets dont seul leur Auteur était le destinataire. Ce qui revient à dire que toute vérité n’est pas bonne à énoncer. « Il faut de l’air », oui, il faut de la distance entre les Vivants et Joy s’en rendait compte depuis le lieu de son recueillement. Jamais elle n’avait mieux éprouvé la réelle valeur de la solitude. Le confinement avait été l’événement d’une rencontre avec elle-même, son propre fond, ses intimes ressentis. Elle se demandait jusqu’où pouvait aller cette expérience. Intelligente, elle se doutait des limites de l’exercice. Elle savait, en profondeur, que Robinson ne pouvait vivre qu’à proximité de Vendredi. Tous les Vendredis du monde brasillaient au loin tels des astres sur le point de s’éteindre, de disparaître dans l’étrange nuit cosmique. S’en réjouissait-elle ? Certes oui, il serait toujours temps de rejoindre la foule sur quelque agora du vaste monde !

 

Rêve de Joy

 

   Derrière la vitre de la verrière, la nuit décline lentement, se décolore, vire au gris que, bientôt, un bleu pâle remplacera de son à peine insistance. Joy s’éveille dans ce flux si peu perceptible. Elle s’étire doucement, laisse pénétrer en elle les effluves légers du jour. C’est toujours un grand bonheur que de se sentir exister en marge de soi, appelé par cette vie qui bat alentour et demande à être fêtée. Joy fait une rapide toilette puis s’installe près de la fenêtre, croque une pomme. Depuis des jours déjà, c’est son poste d’observation. Elle est à distance du monde qui ne la requiert qu’à la marge, dans cette zone d’indistinction où le regard s’éveille lentement à ce qui n’est pas lui. Le temps est clair, lumineux, parfois traversé par les nuages, le vent, animé des giboulées de Mars. Tout est conforme à ce qui doit advenir dans une exacte logique. Rien ne semble différer de soi. Les arbres sont les arbres, le canal est le canal, l’existence cette longue parenthèse entre la naissance et la mort. Tout est si naturel et l’on se sent si proche des choses, sa propre peau tout contre le tissu de l’exister. Il suffit de se laisser aller, de ne nullement résister aux phénomènes, de les endosser avec sérénité. Joy est Joy jusqu’à la pointe extrême de son être.

    En elle, la plénitude, l’excès de sens, la complétude pareilles à une ruche bourdonnant d’un clair pollen. La Jeune Femme est-elle étonnée de ceci ? Non, pour la raison que ce qui est en elle est son entière possession, que rien ne l’exile hors de soi, que nul écart ne peut l’atteindre qui la ferait douter de qui elle est dans ce présent dont elle assume la totalité du réel avec confiance. Un genre de douce fatalité empreinte cependant de la liberté d’une conscience ouverte à l’infinie variété des choses. Joy flotte longuement en soi, elle médite des pensées belles et entières que ne vient tronquer ni la lame d’un souci, ni l’ombre d’une peur. Joy est dans cette manière de cocon douillet, placée à la juste place lumineuse d’une conscience affermie en soi, autarcique, indivisible, indissoluble. C’est la première fois depuis bien longtemps que ce sentiment extatique s’empare d’elle et la porte au seuil d’un possible Eden.

   Joy allume une cigarette, aspire la fumée, la rejette en deux longs fuseaux qui coulent de ses narines. Un nuage envahit la plaine de la verrière, y dessine des moirures, des zones aquatiques, y trace de brefs arcs-en-ciel. En bas, sur le quai, elle perçoit des formes étranges, des formes humaines-inhumaines. Etiques effigies dressées contre le ciel d’étain et de plomb. Immobiles, comme Eternelles. Ce sont des momies, d’anciens Subversifs qui ont bravé les interdits pour gagner un peu d’éternité sur terre, happer quelques miettes de bonheur, saisir d’ultimes provendes que leurs corps réclamaient, que leurs esprits appelaient comme s’il s’agissait du dernier sursis avant le Grand Saut Définitif. ‘Les Gardiens de la Vie’ avaient eu beau s’égosiller, hurler dans leurs porte-voix de tôle leur itérative injonction : « RESTEZ CHEZ VOUS », les Désirants n’avaient eu de cesse de sortir de leurs casemates de ciment, de gagner les corridors des rues, de se ruer sur les rives du Canal qu’ils identifiaient en tant que leur libre possibilité d’être. Et voilà que l’Hydre avait lancé ses assauts. Le pire, chez elle, c’est qu’elle constituait un ennemi invisible. On l’attendait ici et elle surgissait là, fulguration d’une écaille de mercure parmi les nuages, jet de flamme confondu avec l’éther, griffes acérées lacérant l’air, le réduisant en minces bandelettes. De l’extrémité du Quai de Jemmapes, comme s’ils avaient été hélés par leurs compagnons d’infortune, ce sont d’autres grappes de Subversifs, des pelotes de Complotistes et quelques Etourdis pris dans la tourmente qui arpentent le ciment des quais avec méthode, résolument, pareils à une Armée qui gagnerait héroïquement, fièrement, le champ de bataille, autrement dit le champ d’honneur.

   Venus du plus loin du ciel, des éclairs fusent, des meutes de tonnerre grondent, des catapultes de glace se précipitent vers le sol avec une furie inextinguible. Tous les Vivants, sans exception sont immédiatement réduits à n’être plus que de minérales concrétions, des genres de dolmens cloués au peuple aérien, des stalagmites aux orbites vides. Non, ils ne sont nullement déconcertants, terribles à voir, ils sont devenus des pierres suspendues, des jets de fronde ne connaissant nullement leur cible, des pièces de monnaie frappées de l’invisible poinçon qui les fixe à demeure. Joy jouit du spectacle sans arrière-pensée, tout comme, d’une loge de théâtre, on observe au bout de sa lunette le jeu sublime des acteurs. C’est identique à une partie d’échecs avec ses Rois, ses Reines, ses Fous, ses Cavaliers, ses Tours, si ce n’est que le jeu est suspendu, rivé à son Echec et Mat. Immuable. Fixe parmi les Fixes qui, au ciel, font luire leur lumignon d’absolu.

   Mais quelle est donc cette lueur inhabituelle, cette bande de phosphore qui teinte de chromatiques boréales les eaux du Canal ? Ne serait-ce la substance même des ossements des Anciens Vivants qui migrerait longuement, continu et inévitable écoulement héraclitéen en direction du Tartare, là où le Feu les digèrera, les assimilera à sa propre nature ? Tout est si beau dans cette figure de l’extrême dénuement ! Joy lève lentement les yeux, balaie la ligne d’horizon de la Grande Ville. Vision fantastique, entièrement chiriquienne, si près de ce que pourrait être la Forme Idéale si elle pouvait trouver sur Terre, dans la texture du sensible, matière à sa propre projection. Il n’y a plus ni rues, ni places, ni immeubles haussmanniens bordant de larges et élégantes avenues. Il y a seulement le réel réduit à sa portion congrue, le plus petit dénominateur commun dont la traditionnelle fierté humaine pourrait s’enorgueillir. Quelques bâtiments blancs comme du talc dressent leurs façades tout contre la dalle vert-bouteille du ciel. S’y découpent des arcades régulières, décroissantes, dont la ligne de fuite se glisse dans la fente de l’horizon. De hautes cheminées d’usine dressent leurs fûts sombres et inutiles dans un air avaricieux, troué de lianes bleu-marines. D’anciens Existants, figés dans leur bloc de résine. D’autres Spectrales Figures dessinant des sculptures en pied, hiératiques, illuminées de l’intérieur d’une lumière glauque, abyssale. Avant-goût de la Fin du Monde, mais rien de bien inquiétant et Joy se réjouit à l’avance de ce désert si vide et si plein en même temps.

    Un avion, chargé de ses essaims humains traverse le ciel avec lenteur, suivi de ses deux colonnes de vapeur. Cela fait sourire l’Observatrice. A quoi bon ce suprême voyage puisque tout, bientôt, sera réduit en cendres et que nul Phénix ne pourra revivre de sa poussière ? Tout sera au Néant. La radio demeure définitivement muette. Plus de Subversifs, plus de Vigiles. Les Gardiens de la Vie se sont tus. Les Nourrisseurs du Peuple ne nourrissent plus personne, eux-mêmes non plus. C’est la Grande Dévastation Universelle, le Cataclysme Final par lequel l’Humanité connaît ses dernières heures, si ce ne sont ses ultimes secondes. Joy fume longuement. La fumée se dissipe au contact de l’air. Puis, plus rien !

 

    Interprétation du rêve et du réel de Joy

 

   Sans doute la vision survenue au cours du rêve paraîtra-t-elle surréaliste, fantastique, mais c’est bien là l’essence de l’activité onirique que de se détacher des habituelles factualités qui tressent notre ordinaire. De les sublimer, d’offrir ce que jamais l’existence ne nous offre, à savoir le large et lumineux horizon d’une entière liberté. Il ne vous aura nullement échappé, Observateurs du rêve de Joy, que ce dernier, pour violent qu’il apparaît, sous les auspices d’une destruction totale de la condition humaine, non seulement ne contient nulle haine vis-à-vis de celle-ci mais, qu’à l’opposé, elle doit s’envisager à la manière d’une chance inouïe offerte au monde des Existants. Oui, disparition qui suppose, en une sorte d’Eternel Retour, la possibilité d’une précieuse palingénésie au terme de laquelle l’Espèce Humaine, dans son ensemble, après avoir connu les cendres du Phénix, se verra dotée d’une renaissante Vie Nouvelle qui, ayant effacé les traces du Passé, découvrira les conditions mêmes d’une vie heureuse ouverte aux perspectives les plus inespérées. Car, si vous avez été attentifs à l’histoire de Joy, aux événements qui ont émaillé sa vie, vous n’aurez pas été dupes du fait que cette belle personne poursuit avec assiduité un vœu qui lui est cher, de nature idéale-édénique, laquelle se traduit par la refonte du système de l’humain, fonctionnement auquel se substituera un Principe de Perfection Absolue, le Bien ayant définitivement terrassé le Mal. Mais n’allez nullement croire que cette pensée est entachée d’erreur, que l’Homme est définitivement rivé à ses vices, que son destin ne peut être qu’aporétique.

   Certes la foi en l’humain a besoin de se renouveler profondément, ce qui suppose le passage par une manière de cataclysme, dont Joy est en quête, tout simplement pour éradiquer le Mal jusqu’à la racine. Ce qui signifie, qu’une fois la palingénésie opérée, les Nouveaux Existants n’auront nul souvenir de leur vie antérieure, que la beauté de quelque réminiscence de faits anciens, de quelque nature qu’ils soient, heureux ou malheureux, leur sera ôtée. Le Peuple Nouveau vivra uniquement dans le temps présent, à l’intersection de l’instant le plus punctiforme qui se puisse imaginer, genre d’étincelle qui brasille et illumine ceux qui en sont les témoins. Oui ceci est possible et il faut abonder dans le sens des idées de Joy, cette pure JOIE qui s’allume à seulement évoquer son nom. Le projet que nous adresse l’Hôtesse de l’Air (un autre nom pour l’Idéal), n’est rien moins que la redite, à la virgule près, d’une des grandes pensées qui ont émaillé le parcours singulier des Civilisations.

   Rejoignons Dante et sa belle et irremplaçable ‘Divine Comédie’. Mais laissons-nous guider par le poème. Nous traversons les flammes de l’Enfer, nous y voyons les Damnés subir les tourments les plus terribles, leurs corps châtiés à la hauteur de leurs vices. Puis nous empruntons un souterrain qui débouche sur une haute montagne qu’entourent de larges eaux, et c’est le Purgatoire qui nous accueille avec un peu plus de douceur que l’Enfer n’en avait manifesté à notre endroit. Nous montons lentement jusqu’à atteindre un point lumineux dont nous savons qu’il s’agit du Paradis Terrestre, du Jardin d’Eden dont, au plus profond de nous-mêmes, nous portons l’image pareille à un glacier étincelant, situé bien au-dessus de la Terre, bien au-dessus du souci des Hommes. La vision s’illumine soudain d’une pure beauté : Béatrice-Joy (deux êtres réunis en un seul, prodige de l’étonnante fusion des altérités), se tient au seuil de cet Eden qui n’est autre que ce Nouveau Monde qui, de tous temps, était annoncé comme le bien le plus précieux de la conscience humaine. Mais les humains trop distraits, trop occupés d’eux-mêmes, n’en avaient nullement perçu le chant de source. Voici que tout s’éclaire, voici que Dante-Virgile, ces émissaires des dieux, ces porteurs du Verbe essentiel, celui du Soleil en tant que Souverain Bien, ce rayonnement sans fin, cette inaltérable source de vie, cette pure essence qui irradie jusqu’au plus profond, ces Poètes donc nous font l’offrande du présent le plus précieux, cette Vérité qui fait nos corps transparents et nos yeux traversés du chant des étoiles.

   Voici, notre interprétation n’ira au-delà de cette fable, de ce mythe si vous voulez. Mais détrompez-vous, le mythe n’est pas assimilable au mensonge, il en est l’envers, il est plus vrai que le réel soumis au hasard et aux aléas de toutes sortes qui en sont les chutes les plus mortifères. Le mythe a grande valeur au simple motif que c’est notre conscience qui y imprime la marque de sa volonté. Mais une volonté douce, positive, seulement préoccupée de chasser les ombres, de faire surgir la lumière, sa plénitude, son efflorescence sans pareille. Autrement dit notre imaginaire nous a déposés au point le plus haut qui pouvait nous être remis, à savoir créer les conditions de notre propre liberté. Car le Monde qui apparaît devant nous, les arbres qui s’y sont levés, les rivières qui y coulent, les montagnes qui s’y projettent en direction du ciel, c’est bien nous qui les avons tous portés sur les fonts baptismaux de l’exister. Autrement dit, ce sont nos affinités les plus vives qui ont dressé leurs concrétions dans l’air teinté de bleu. Nullement une minéralisation, une réification comme celle qui affectait les Hommes atteints par le Mal radical de l’Hydre. Mais à elle il nous faut revenir et connaître son destin.

 

   Réalité de Joy

 

   De l’Hydre nous parlions comme de ce fléau qui paraissait éternel. Mais voici que l’Hydre a été vaincue. Les Hommes les plus valides, les plus ingénieux, ceux qui restent, dont l’intelligence n’a été atteinte par les flèches de curare déversées par le Monstre sur l’Humanité entière, donc les Existants ont assemblé leurs forces et leur génie afin de laver la Terre de l’affront, des continuels assauts qu’elle a subis. Ils ont convoqué toutes les ressources de l’Intelligence Artificielle, ont fabriqué une ingénieuse Catapulte qui lance ses rayons mortels sur la moindre lueur d’écaille, le plus minuscule mouvement de l’air, l’infime rayonnement suspect s’imprimant au revers des nuages. De grands lambeaux de peau sont tombés du ciel, des monceaux d’écailles argentées ont semé les trottoirs des villes, des langues anciennement de feu se sont éteintes, inutiles lianes parsemant les sillons de terre au fin fond des campagnes, sur la plaine lisse des plages, sur les boulevards dépeuplés des villes.

   Alors, après que le cataclysme a eu lieu, le Peuple des Valides s’est relevé, celui des Blessés s’est régénéré, celui des Morts a ressuscité. La Planète s’est couverte de forêts pluviales profondes où des oiseaux polychromes poussent leurs trilles enchantés. Les mers se sont couvertes d’une belle écume blanche posée sur des reflets d’émeraude. Le ciel s’est vêtu d’une transparence du cristal. Les hauts immeubles des villes ont astiqué leurs falaises de marbre. Les Femmes ont revêtu leurs plus beaux atours, les corolles de leurs robes flottant gaiement autour d’elles à la manière d’un essaim de brillants insectes. Les Hommes ont arboré des costumes clairs, un œillet à leur boutonnière disant leur joie intime, leur contentement d’être ici, parmi les éclats du jour, la permanence de l’heure, le temps long qui semble éternel.

    Depuis son cocon en plein ciel, Joy a repris ses voyages intercontinentaux. Souvent elle se surprend à admirer le tableau étincelant de la Terre, tout en bas où vivent les myriades de Vivants. Souvent ses yeux parcourent le ventre épanoui des nuages, le lisse de l’éther, l’infinie variété du monde et cette vision se nomme ‘Joie’, se nomme ‘Joy’ au plus haut de sa présence. Aujourd’hui Joy est arrivée à New York. Aujourd’hui Joy visite le ‘Metropolitan Museum’. De sa dernière venue en ce lieu elle ne conserve nulle empreinte puisque ce Monde est Nouveau, entièrement Nouveau, que la mémoire n’existe pas, que les souvenirs ne font partie que du Monde Ancien évanoui à tout jamais.  Sur les murs du Musée des estampes de la période ‘ukiyo-e’ dont elle se surprend à aimer les images d’une manière totalement passionnée.

   L’exposition dans son ensemble est consacrée au ‘Tôkaidô de Hiroshige’, Elle observe avec une grande attention le parcours mythique de cette « route de la mer de l’Est » qui relie Edo (anciennement Tokyo) à Kyôto, la capitale impériale. Elle est seule dans la grande pièce baignée d’une douce lumière. Tout à sa joie d’admirer ces œuvres si étonnantes qui témoignent du génie particulier des Japonais, de leur culture si singulière. Quelques mouvements derrière elle, les premiers Visiteurs. Leur venue est si discrète, c’est à peine si Joy s’est aperçue de leur présence.

 

***

 

 

 

Joy et l’Hydre

‘Sanjō Ōhashi’

‘Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō’

Hiroshige

Source : Wikipédia

 

   Elle s’arrête longuement devant la ‘55° Station’ qui est la dernière du long périple des Voyageurs. L’estampe porte le titre ‘Le grand pont de la troisième avenue’, ‘Sanjô ô Hashi’ en japonais. Ce que l’illustration représente : un grand pont de bois en dos d’âne enjambe la rivière Kamo dont les eaux sont de teinte bleu-clair, déclinant jusqu’à une touche d’ivoire fine. Des bancs de sable en traversent le cours tranquille. Des piliers de bois soutiennent l’arche dans une architecture régulière qui en illustre le cours comme s’il s’agissait de rendre le temps concret, de lui donner des assises terrestres. Sur la rive opposée, les maisons de la Capitale avec leurs toits bleus et rouges. On distingue un habitat urbain recelant de multiples trésors, riches palais, jardins raffinés, sanctuaires et temples. Plus haut, les reliefs du mont Hiei avec, à sa base, le vert soutenu de ses arbres puis, vers le haut, les taches claires d’une végétation plus clairsemée. Au-dessus, jusqu’à l’horizon qui s’éclaire de lueurs vernissés, solaires, la montagne Higashiyama. Tout est pris dans une atmosphère si éclatante en même temps que simple et dénuée de tout artifice, une climatique heureuse dont Joy pense qu’il pourrait s’agir d’une contrée utopique, peut-être d’un Paradis sur Terre pour des ‘hommes de bonne volonté’. Tout est si calme, si plein dans le jour qui luit de son propre bonheur.

   Les Visiteurs se sont rapprochés. Eux aussi regardent, fascinés, l’estampe au gré de laquelle ils semblent accomplir un voyage intérieur qui les élève au plus haut d’eux-mêmes. Leurs visages d’étain sont éclairés du dedans. Leurs fronts sont des falaises où glisse la palme d’une lente clarté. Sous leurs vêtures légères, presque diaphanes, Joy devine des corps de métal, cuivre et platine mêlés, souples malgré tout, disposés à toutes les métamorphoses qui pourraient leur dire le mot de la joie. Joy est étonnée et ravie à la fois.

    (Le Lecteur aura fait le parallèle avec la première visite de Joy au ‘Metropolitan’, au cours de laquelle les spectateurs, plus touristes qu’esthètes, avaient perturbé sa vision des choses, la laissant sur le bord d’un doute au sujet de la condition humaine.  Elle pensait que nul progrès, demain, ne pourrait plus avoir lieu, seulement des parcours hasardeux, erratiques, soudés au ventre de la Terre sans qu’aucun Ciel ne vînt en tempérer la lourde rusticité. Cependant un genre de miracle a eu lieu qui a transformé le plomb en or. Les Distraits d’hier sont devenus les Attentifs d’aujourd’hui, les Bavards des Discrets, les Agités des Calmes, les Agressifs des Pacifiques, les Barbares des Civilisés. Oui, c’est assez incroyable. Il a fallu la tragédie de l’Hydre pour que l’homme réalise qu’il faisait fausse route, qu’il s’égarait en dehors de son essence, qu’il préférait les atteintes du Mal aux faveurs du Bien. L’Hydre a été l’électrochoc qui les a rendus lucides, les a amenés à recouvrer un libre arbitre, ils en avaient perdu la trace. Maintenant ils commençaient à sorti de cette tyrannique ‘Cour des Miracles’ avec ses chapelets de gueux qui ne pensaient qu’à détrousser d’autres gueux, leurs frères en misère, en désarroi. Enfin le Peuple des Existants redressait la tête. Enfin ils renonçaient aux instincts primitifs qui les faisaient, parfois, plus proches de la Bête que de l’Homme. Enfin ils renonçaient à leur système limbique-reptilien pour se doter d’un brillant néocortex. Enfin ils portaient sur l’Art les ‘yeux de Chimène’ et troquaient la cognée contre la brosse du Peintre).

   Aux Nouveaux Attentifs, aux Nouveaux Esthètes, Joy s’est mêlée. Eux et elles ne font plus qu’une seule et même ligne continue qui monte en direction du ‘Sanjô ô Hashi’, ce ‘grand pont de la troisième avenue’ qui se donne pour l’allégorie d’une félicité surgissant à l’aube des consciences lorsque celles-ci, sortant de l’ornière et de l’inconnaissance, découvrent la pure lumière d’une Idéalité. Oui, il faut sortir de soi, s’extraire de son étroite tunique, connaître son exuvie, tel le reptile qui change de peau au printemps et inaugure une Nouvelle Vie. Il faut faire table rase du passé, désigner l’instant présent en tant que lieu de la manifestation du ‘carpe diem’, mais cette jouissance à soi n’est nullement gratuite, logée en quelque facilité. Elle suppose l’exercice d’une lucidité quotidienne, la reconnaissance de l’Autre, le respect des choses et du monde.

   Dans le flux zénithal de l’immémoriale lumière, Joy et ses Co-existants se sentent pareils à des bourgeons en train d’éclore. Ils sont identiques à des feuilles tendres s’ouvrant au délicieux caprice du jour. Sur les larges travées du pont de bois, ils avancent en direction de leur futur, au plein d’une sensation qui les fait pures totalités à même l’étincelle temporelle qui les accueille en son sein sans aucune réserve. Ils sont condensation du temps, goutte suspendue de la clepsydre, grain de silice dans la gorge du sablier. Ils se fondent dans le flot continu des Pèlerins qu’ils découvrent à la manière d’un miroir, à la façon d’un écho de qui ils sont. Et ils ne sont nullement étonnés de cette onde qui court d’eux aux autres avec naturel, des autres à eux, avec facilité.

   A proprement parler, ils n’ont plus de frontières, plus de limites. Ils se sentent exister dans le genre d’une substance unitive nullement séparée du monde ou de leurs Coreligionnaires mais bien plutôt imbriquée dans leur présence, comme une forme gigogne s’emboîte en son autre sans différence, une fusion seulement. Les Discrets, les Calmes, les Civilisés, tantôt se découvrent vêtus de kimonos teintés de bleu pastel, arborant de larges ceintures obi fleuries de motifs polychromes, leurs pieds chaussés de sandales de chaume zöri qui chuintent doucement en glissant sur les lames polies du bois de sycomore, abritant leurs yeux sous des ombrelles en parchemin ou des chapeaux d’herbe sugegasa. En réalité, ils sont eux et les autres, ils sont eux et le monde. Sans césure. Sans partage. C’est une manière de symphonie qui prend tout en son ensemble afin que, de ce rassemblement, puisse naître la valeur d’une harmonie. Et le processus joue en sens inverse, si bien que les Pélerins, par exemple une Akemi peut devenir une Estelle, un Akinori un Lucien, une Emiko une Joy. C’est ceci la grande fraternité du Peuple Nouveau. Maintenant que l’Hydre maléfique a été éliminée, il semble qu’elle ait emporté avec elle les éruptives tentacules du Mal qui se nomment indifféremment Lucifer, Méphistophélès, Satan, Belzébuth mais, aussi bien, Indifférence, Egoïsme, Orgueil et bien d’autres subtilités dont le genre humain est prodigue à l’envi.

   Maintenant, Joy a suffisamment empli ses yeux de cette beauté. Elle sort du Musée, à la rencontre d’autres beautés encore. Le Mal vaincu, il ne demeure que de larges agoras où glisse le vent de la félicité. Un alizé si léger, on le dirait de mousse et d’écume. Partout le Peuple Nouveau sillonne les avenues avec confiance. Les Existants sont libres d’aller où bon leur semble sans contrainte. Il y a dans les volutes d’air comme des souffles embaumés. Oui, car la Nature s’est régénérée, oui car la Nature veut vivre au rythme des Hommes, partager leur gaieté, la susciter là même où c’est possible. Les grands glaciers, au loin, brillent de mille feux. L’eau des Océans est gonflée, dilatée, comme pour dire le merveilleux langage qui s’abrite en leur sein. Les sillons de terre luisent au soleil. Les trilles des oiseaux poinçonnent le jour de leur insouciance. Tout est placé sous le signe du renouveau, tout se ressource à sa propre essence. Ce qui est le plus manifeste, une prospérité partout répandue, un ravissement qui emplit les yeux des Femmes, flamboie telle une braise dans les yeux des Enfants. Chacun comprend les mille et un langages de Babel sans qu’il soit utile d’en effectuer une traduction. C’est ainsi, un Univers d’infinie rencontre des choses, cela se donne avec générosité, cela répand ses spores à qui veut bien en saisir le rare, cela exulte et diffuse à l’entour ce qui, de soi, ne saurait se retenir en une seule et unique conscience. Les consciences sont inclusions mutuelles, échanges subtils, alchimie sécrétant au grand jour les secrets de la pierre philosophale. Vivre ? Se laisser aller tout simplement à ce qui vient dans la sérénité. Vivre sur le mode de l’Ukiyo-e, tel que suggéré par Asai Ryōi dans ‘Les Contes du monde flottant’ :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... »

 

    C’est ceci dont Joy était en quête, que ce Monde Nouveau lui offrait. C’est ceci, identiquement, qu’attendaient tous les Existants, mais ils ne le savaient pas ou n’osaient se l’avouer. Avaient-ils peur que, cherchant le bonheur, sollicitant la joie, les Autres eussent pu tourner en ridicule leur ingénuité, leur naïveté ? Sans doute y avait-il de cela.  Le Monde d’Avant était si empêtré dans ses multiples contradictions que tout ce qui déviait de la règle commune était voué aux gémonies. Le Siècle avait répudié la Poésie, elle était trop ingénue, témoin d’esprits de doux rêveurs ne vivant que dans d’illisibles marges. Le Siècle avait renié toute approche sensible, sentimentale, des choses, leur préférant l’exactitude des chiffres, la rutilance des gains, la richesse éblouissante au bout du chemin. Le Siècle avait condamné les Lettres et les Arts pour ne retenir, de l’aventure humaine, que les certitudes matérielles dont ils pensaient qu’elles les sauveraient du désastre. Ce faisant, leur esprit s’était racorni, leurs âmes étrécies à un espace si étroit, elles n’avaient plus que la taille du ciron. La Métaphysique, ils l’avaient raillée car ils n’accordaient de crédit qu’à ce qu’ils voyaient, ils ne retenaient et n’entendaient du monde que ses espèces trébuchantes et sonnantes. En définitive et d’une manière totalement paradoxale, c’était une figure du Mal, l’Hydre redoutable en l’occurrence, qui leur avait ouvert les yeux, leur offrant par son sacrifice final, l’une des vertus les plus estimables, ce Bien qui les avait rendus à eux-mêmes dans la plus exacte perspective de leur humanité. Un avenir lumineux se montrait qui effaçait tous les miasmes anciens, abolissait toutes les erreurs passées, gommait tous les comportements inadéquats.

 

   EPILOGUE

 

   L’avion dans lequel Joy effectuait ses voyages, s’il traversait parfois encore des ciels agités et si, sur la Terre, des exhalaisons non totalement résolues faisaient, ici et là, leurs taches ombreuses, il n’en demeurait pas moins que les Terriens, après avoir été légers et inconscients, avaient grandement progressé, renonçant peu à peu à leur égocentrisme, ne se considérant plus comme le nombril du Monde, prenant soin de la Planète et des Autres. Bien évidemment, Lecteur, la connotation morale ne t’aura nullement échappé. Mais sans règle éthique, l’existence n’est qu’un désert où ne poussent que des plantes amères, desséchées, où le peuple des Hommes ne peut trouver de site accueillant sa longue marche. Les Nomades se guident grâce à l’observation du ciel étoilé, au sein de cette généreuse Nature, notre Mère à tous. Ils se servent de ‘L’Etoile du Berger’ pour orienter leur destin. Première étoile apparaissant le soir, dernière étoile s’éteignant le matin. Comme une allégorie infiniment lumineuse encadrant la nuit de l’inconscience et, sans doute, l’éclairant de loin. N’est-ce pas une Vérité que ceci, deux éclats du Bien de part et d’autre d’une ombre maléfique ? Les Bergers, de tous temps, ont été hommes d’une grande sagesse. Puissent-ils nous inspirer quant au chemin à suivre, nous les Distraits qui avançons sans le savoir vers notre être, n’en percevant ni les limites, ni l’immense effusion qui en brode l’essence ! Toujours il y a plus à voir que ce que nous voyons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2025 3 11 /06 /juin /2025 16:54
Venue du plus loin de la nuit

Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   C’est à peine si le jour faisait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. J’étais encore sur la pente qui hésitait entre rêve nocturne et clameur diurne. Il me fallait demeurer dans cette posture ambiguë, ne pas me hisser trop tôt vers la clarté, laisser mon corps reposer dans ses bandelettes de momie. Voyez-vous, chaque matin, surgir au monde est un effort presque insoutenable, à la limite d’exister, une naissance aux forceps. La nuit douce, souveraine, maternelle, j’en sens la chair généreuse intimement façonnée  à l’image de ma propre pulpe. Nul partage, seulement un genre de récitatif antique qui coulerait des étoiles et me draperait dans les mailles invisibles d’une soudaine ablution. Comme si j’étais Fils de la Nuit, que je m’y fonde dans une exactitude salvatrice. Je serais indubitablement au centre du réel, dans le nombril du monde, dans le refuge qui se nommerait « accueil en l’éternité » dont personne ne pourrait me  distraire, sauf au risque de commettre la violation d’une loi singulière. Nul ne se hasarderait à m’arracher à la matrice mondaine dont je suis l’un des légataires. Oui, c’est ceci dont il faut m’assurer, une vie au plus près de l’origine, le plus longtemps possible, avant que de faire effraction dans la brûlure de la lumière. Ne prendrais-je quelque précaution et la cécité me clouerait en plein ciel, me ramenant à cette ombre que, trop tôt, j’aurais désertée. Or, avant d’être être de la lumineuse blancheur, je suis être des ténèbres. Aussi bien pourrait-on me nommer « Le Ténébreux », rien ne serait plus exact. Et, ainsi, je me perdrais dans les arcanes du temps, me dissoudrais dans la toile néantisante du non-paraître.

    Voici, je m’éveille. J’étire la voilure de mon corps. Des rémiges  largement ouvertes de chaque côté. Mes pieds sont des battoirs qui appuient sur la courbure de la nuit. Mes mains des griffes qui entaillent les plis d’ombre. Mon sexe un dard qui rougeoie. Mon ombilic une graine qui sème aux quatre vents son désir de germination. Mes genoux des boulets pareils à des gueuses de fonte. Fonte tire vers le bas. Boulets font leur cantique de lourde pesanteur. Anatomie scindée, en partage, une partie noire, une partie blanche. Nouvelle race d’existant aux zébrures inquiètes, angoisse polymorphe posée sur une joie innocente, blafarde. Mains qui hésitent, louvoient, saisissent l’insaisissable. Mains-griffes-de-sorcière, ce qu’elles happent, sitôt se disloque. Yeux pareils à des braises avec, tout autour, l’émail blanc, éblouissant de la sclérotique.

   Embryon-de-nuit. Homme-de-jour. Ne sais plus qui je suis dans le tumulte des termitières humaines. Partout de glaireuses glossolalies. Partout de rugueux borborygmes. Partout des hiatus qui soulèvent mon corps de plein désarroi. Cheveux pareils à des queues de comètes. Pensées de chrome et de platine. Ça y est, ça commence à fuser dans les cerneaux gris de ma tête. Idées-boules-de-chanvre qui n’en finissent de tisser leurs cocons filandreux. Sentiments à la pointe de l’être, amour puis désamour en de sombres guerres intestines. Fusion des sensations dans un convertisseur pourpre. Arcs tendus de la révolte. Teintes boréales de l’optimisme. Jets de soufre de l’hostilité. Torches vives de l’euphorie. Orifice excréteur de la noire inquiétude. Feux de Bengale de la félicité. Tout s’entrecroise. Tout se mêle dans un luxueux maelstrom. Tout se donne dans la perspective d’un pli oxymorique. Visage comme masque. Vérité comme fausseté. Liberté comme aliénation. Cime en tant qu’abysse. Nadir en tant que zénith. Aporie en tant que sens. Oui, la seule vérité : oscillation, flux et reflux, geste syncopé de l’amour, rythme du nycthémère ; été/hiver ; diastole/systole ; instant/durée ; Vie/Mort en leur enlacement tumultueux.

   Mais qui donc se penche au-dessus de mon berceau ? Serait-ce la Nuit ? Serait-ce le Jour ? Mes géniteurs donneurs de bonheur et d’angoisse ? Ou bien un être hybride, une « inquiétante étrangeté » ? De la Mort elle a le teint cireux, les orbites vides, les mains aiguës tels des harpons. Ses cheveux, pareils au Fleuve Léthé, pourquoi s’appliquent-ils au rocher de mon visage avec la volonté d’en effacer la timide figure de proue ? Serait-ce une Femme-Squale au museau fouisseur, à la bouche rose largement ouverte, hérissée de canines pareilles à un vagin denté ?  Lui, le carnivore,  pourrait m’émasculer à la force de ses dures mâchoires, manduquer mon sexe, le renvoyer dans les fosses carolines de l’Histoire et je ne serais plus alors qu’une sorte d’histrion comique ne possédant même plus les clés de sa propre genèse. Et ses yeux, les avez-vous vus, ces deux billes de carbure dont l’une brille (sous l’effet de la malice ?), dont l’autre est maculée de suie (en direction de quelle âme égarée dont le signe même serait aboli ?). Et cette bouche, cette fleur noire, cette « Queen of night », de quel royaume funeste est-elle l’envoyée ? Et à quelle autre fin que de me conduire à trépas ? De me ramener dans mon antre originel, mais dépourvu de destin, privé de figure humaine, simple bactérie flottant dans la soupe primordiale, dense, obtuse, inconnaissable par nature ?

   Mais VOUS, qui m’apercevez tout au fond du boyau de ma détresse, que ne venez-vous à mon secours avec, dans les mains, un bouquet de lotus ou de lys blancs afin que, reconnu, je puisse enfin exister, faire un pied de nez au Néant, dire « merde à Vauban », « Bagnard je suis chaîn' et boulets/ Tout ça pour rien ». Oui, tout ça pour rien !   C’est à peine si le jour fait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. Va-t-elle durer, cette trace, plus que le tremblant photophore de la luciole dans la savane d’été ? Dites moi une vérité rassurante. Une seule. Par exemple : « Oui, vous êtes » et je vous laisserai en paix pour le reste de vos jours. En paix !

 

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7 avril 2025 1 07 /04 /avril /2025 17:12
Mille corps en UN.

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Présent.

 

   C’était étonnant tout de même cette vision confuse des choses. C’était comme si le regard, soudain, avait migré dans la boule pléthorique du Cyclope. Une grotesque représentation du monde, une aberration fondamentale de tout ce qui existait ici et là. Tout se focalisait en une seule image dans laquelle se superposaient des corps anonymes, s’emmêlaient les lianes pendantes des bras, progressait une forêt de jambes, surgissaient des maelstroms vestimentaires. On avait peine à suivre cette foule bariolée, indifférenciée, à se saisir d’une scène qui pût refléter une logique, à percevoir autre chose que cette sourde rumeur qui montait des êtres pareille au spectacle échevelé d’une fête foraine avec ses scenic-railways, ses montagnes russes, ses labyrinthes de verre, ses châteaux hantés où vous poursuivaient des monstres de carton-pâte et des araignées au ventre dodu hérissé de poils. C’était une sorte de Luna Park, de Tivoli avec ses carrousels, ses manèges volants, ses grottes ombreuses, ses dédales de verdure où l’on se perdait dans la touffeur des charmilles et les entrecroisements  végétaux.

 

   Passé.

 

   On avait perdu l’image du passé, les antiques palimpsestes étaient usés jusqu’à la trame, les manuscrits illisibles, les cartes et portulans avaient brouillé leurs lignes et il n’en demeurait plus que des amas de couleurs, des confluences de lignes, des percussions de signes. Du temps d’autrefois, du moins ce que « l’oublieuse mémoire » en conservait, c’étaient quelques fugaces impressions liées au concept de modernité. Il y a peu encore, sous l’irrésistible poussée de l’autonomie, l’individualisme avait produit ses gerbes irisées, avait jeté ses feux de Bengale dans l’espace des hommes jusqu’à les atomiser, les diviser, les placer dans des cellules étroites identiques à des geôles, leur vue devenue ombilicale ne percevant plus que leur propre anatomie que décoraient les fleurs vénéneuses des tatouages, que trouait l’acier des piercings, que lustraient les lotions du luxe à fleur de peau. Chacun vivait à part de l’autre dans les couloirs étroits de sa termitière. Son miellat on le gardait précieusement pour soi, uniquement pour soi, on le mettait en sécurité dans un coffre-fort de tôle verte, à la rigueur on aurait pu, à longueur de journée, lustrer ses mandibules sur cette thésaurisation sans différer de soi, de sa possession si précieuse.

  

   D’étranges boîtes.

 

   Dans les tunnels de boue et de brindilles des habitats insecticoles, pareils aux boyaux du métropolitain, on rivait ses yeux à d’étranges lueurs venues de non moins étranges boîtes sur lesquelles on pianotait la journée durant, la nuit venue et jusqu’aux premières décolorations de l’aube. Sur les feuilles charnues des oreilles on posait l’écrin d’un casque avec ses deux tiges noires qui faisaient penser à quelque insecte saisi d’une brusque mutation. On ne le voyait nullement mais on imaginait l’interminable train d’ondes qui forait le peuple gris du cortex, emmaillotait les blanches amygdales, ligaturait les plis du cervelet, corsetait les pendeloques du chiasma optique.

  

   Tant d’urgence à être soi.

 

   Dans les ornières des rues on progressait à la manière des somnambules, yeux révulsés sur soi, massif de la tête sans doute plié dans un songe creux. Les Termites adjacentes on ne s’en occupait guère. On ne les regardait pas, ne les saluait pas. Il y avait tant d’urgence à être soi jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse. On était soi et l’ambroisie qui portait le soi à sa propre incandescence. On avait renoncé aux drogues de toutes sortes, aux alcools alambiqués, à toutes ces simagrées qui, somme toute, étaient extérieures, étrangères, manière de peuple diasporique perdu dans l’immensité du réel.

  

   Comme fin en SOI.

 

   A soi, on était tout à la fois son peyotl et son LSD, son haschich et sa Noire Idole, son absinthe et sa liqueur anisée. On voulait le goût de soi sans partage. On voulait l’intime conviction de son être. On voulait la monade celée sur son propre secret. On voulait l’ego comme seul principe, comme seule prémisse de l’exister, comme fin en SOI. On était début et fin dans un même geste de la pensée. On s’embrassait à même sa propre étreinte. On était le microcosme et le macrocosme, la totalité faite ultime projet de l’être.

 

 

   Futur.

 

   Mais voilà, c’est toujours pareil avec la condition humaine. Vérité un jour, fausseté le lendemain. Ainsi naissent et disparaissent, telles des comètes, les brillantes civilisations qui avaient essaimé sur l’entièreté du globe. Donc la logique était respectée qui retournait sa calotte et portait au plein jour ses viscères purpurins, ses grises aponévroses, ses glaires qui filaient le long de l’hébétude du monde. Voici que l’on était arrivés, sans coup férir, d’un bond d’un seul, dans l’éclatante galaxie de la postmodernité. Le problème avec les mouvements de l’histoire c’est qu’ils portent toujours en eux le tissu urticant de leur révolution, qu’ils secrètent l’invisible filière qui les aliène et les fait partir en sens inverse comme si le futur contenait toujours, en filigrane, les empreintes du passé.

  

   Le SOI aux orties.

 

   Donc on avait jeté le Soi aux orties, voué aux gémonies les petites manies individuelles, ligaturé les trompes du désir narcissique, aboli toute liturgie personnelle. Maintenant les Termites étaient au grand jour, antennes déployées, corps annelés disposés dans la pléthore d’un sens uniquement collectif. On avait banni les messes basses, on avait condamné les rituels solitaires, relégué les amours clandestines au fin fond d’une fondrière de la pensée, dans les rets d’un boudoir inaccessible. Jamais de Termite seule à la terrasse d’un café, dans les travées lumineuses des Grands Magasins, jamais de solitude, jamais d’individualité dont on aurait brandi l’oriflamme à titre de glorieux emblème. Jamais de présence ineffable dans la fuite d’une insaisissable esquisse, le grisé d’une estompe, la transparence d’un glacis.

  

   Mille corps en UN.

 

   On voulait du compact, de la masse, on voulait mille corps en un, mille esprits dans une même glaciation, mille âmes soudées dans une identique congère. On émettait une idée et elle se transmettait à l’ensemble du grand corps vivant, tel un tremblement de gélatine qui aurait parcouru l’épiderme d’une sensibilité unique. Voulait-on aimer et les copulations étaient libres et les vibrations de la pléthore sentimentale s’épanchaient ici et là en mares intensément volubiles.

  

   Singularité dans l’universel.

 

   Enfin le grand égarement anthropologique avait trouvé le lieu de son rassemblement. Enfin le monde parlait d’une seule voix, mettant à mal l’essai de profération multiple de la faune babélienne. Enfin l’antique et très chrétienne notion d’agapè, d’oblativité, de don de soi sans limite se lovait à merveille dans le site parfait de son actualisation. Plus de débats sans fin, de polémiques stériles, de diatribes contre l’autre. Un identique parcours qui fondait la singularité dans l’universel.

  

   On était SOI et L’AUTRE.

 

   C’était comme la confluence de mille ruisseaux qui s’étalaient en larges rivières, se multipliaient en fleuves, se dispersaient à l’infini dans le vaste delta des espaces infinis. Nul ne sentait plus son corps enserré dans des limites, cerné des liens de l’impossible, contraint dans d’iniques et incompréhensibles frontières. On était soi et l’autre, l’autre et le monde. Certes on avait l’apparence du chaos, l’aspect de l’emmêlement, de l’enchevêtrement  mais tout ceci n’était qu’aberration de la vision et projections de l’intellect à l’aune d’anciennes habitudes, de simples réflexes, d’attitudes rémanentes qui, ici et là, poussaient leurs inauthentiques efflorescences.

  

   Un immédiat et inépuisable bonheur.

 

   Toute autre était la réalité qui s’habillait des vêtures de nouveaux prédicats : harmonie, fusion, osmose, convergence des affinités électives, assemblage dans un même moule de métaux liquides, de liqueurs séminales, de fragrances associées. Empathie coulée dans l’empathie. Plénitude enroulée dans la plénitude. Effusion de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Depuis des millénaires des générations de savants fous, de cosmographes éthérés, de mages étranges, de prédicateurs volubiles, de géomanciens avisés, d’astronomes étoilés, de philosophes intègres, d’alchimistes alambiqués s’étaient abîmés dans d’épuisantes recherches d’un immédiat et inépuisable bonheur.

  

   La pierre philosophale.

 

   Eh bien, voici, la pierre philosophale était maintenant à portée de main, la gemme précieuse avait été extraite des ténèbres terrestres, une comète brillait en plein ciel avec sa queue resplendissante et ses lueurs d’aurore boréale. L’impossible avait enfin montré l’envers de son visage et les virtualités s’ouvraient telles des grenades, les puissances dispensaient leur rayonnement, les ressources l’inépuisable validité de leurs prodigieuses prodigalités. Ainsi tout paraissait se dérouler « dans le meilleur des mondes possibles » et l’humanité était assurée d’un riche devenir au sein de cette boule compacte où il n’y avait plus de différence, où un homme égalait une femme qui valait un enfant qui équivalait à une personne âgée qui pouvait vivre le restant de ses jours dans une allégresse réjouie d’elle-même dans une équanimité d’âme que nul n’avait plus connu depuis la sagesse immémoriale des anciens Grecs.

 

   Ce qu’on voyait.

 

   Ainsi déambulaient, dans les rues des villes, des amas de chenilles processionnaires, des grappes de moules soudées à leur bouchot, des compagnies d’étourneaux dont nul n’aurait pu altérer la joie souveraine, entamer l’optimisme, scinder l’admirable unité. On devinait dans cette joyeuse résille quelques phénomènes d’antan, un body noir à bretelles sur un corsaire bleu, l’éclair d’un bustier blanc jouant avec la discrétion d’un jean délavé, une toile claire d’été, un short puis une forêt de jambes multiples qui faisait penser à une progression de quelque cloporte dans le secret velouté d’une ombre. Mais l’impression globale était surtout celle d’un seul organisme vivant habité par une cohorte d’individus tous assemblés dans l’exécution d’une cause commune, image soudée de révolutionnaires pacifiques portant à eux tous le poids d’une tâche commune. En réalité, plutôt que de percevoir un agrégat de formes et de matières diverses, la vue s’accommodait d’un flou élégant qui synthétisait l’image en lui donnant une valeur de système accompli dont nul ne se serait hasardé à rompre la belle communion.

 

   Epilogue.

 

   Voici, des temps ont passé, des quantités de temps non quantifiables, peut-être des siècles sous les meutes solaires, les gelures d’hiver, le basculement des arbres dans la rouille automnale, puis le renouveau printanier avec sa sève bleue, ses subtiles germinations, ses fleurs qui font des déflagrations roses à la cime des pêchers. Et voici que ceci qui était à craindre est survenu d’une manière si sournoise que même les esprits les plus avisés n’auraient pu en cartographier la confondante réalité.

 

   Les convulsions blanches de l’éther.

 

   Il y a eu au fin fond de la galaxie humaine un bruit sourd, un genre de big-bang qui a secoué la membrane de la terre, l’a retournée, ne laissant que ses racines apparentes, ses tapis de rhizome exsangues, ses radicelles convulsives et nues. Que voit-on en fragments, en éclisses, en copeaux disséminés, en bigarrures, en éparpillement polychromes, en dispersions archipélagiques, en ilots semés au hasard des océans bleus, en freux divisés au sein des courants aériens, en moutonnements d’altocumulus, bref en perdition d’eux, en miettes pléthoriques, en puzzles déconstruits, en feuillets aux signes éparpillés dans  l’immensité de l’espace avec une promesse de désorientation infinie, d’exode sans but, de migration privée d’amer, d’errance multiple, polyphonique avec des meutes de cris qui se perdent dans les convulsions blanches de l’éther ?

 

   Nul ne reconnaît ni Soi, ni L’Autre.

 

   Que voit-on sinon la longue procession d’un peuple insensé qui a perdu jusqu’à l’empreinte de sa propre identité. Nul ne se reconnaît plus en soi, ni ne reconnaît l’autre, le vis-à-vis, celui qui fait face, autrement dit qui offre visage et, au gré de son épiphanie,  parvient à sa propre présence alors même qu’il déplie la nôtre comme l’exigence d’être ce qu’elle est jusqu’à une compréhension complète de ce passage ici et maintenant, sur les chemins de poussière, sous la courbe nécessaire du ciel. Que voit-on sinon ces doryphores casqués environnés d’une bogue de silence, ces mantes aux crochets arboricoles qui fauchent l’air pour n’avoir rien saisi des beautés du monde pourtant à portée de la main ?

 

   Archive dévastée des têtes ?

 

   Que voit-on sinon ces oryx à la cuirasse luisante, corne furieusement dressée dans l’épaisseur du temps afin qu’aucune onde ne leur échappe de la rumeur mondaine, que pas une image ne fasse défaut dans l’archive dévastée de leur tête ? Que voit-on sinon ces étiques chrysalides embobinées dans leur tunique de soie qui n’écoutent que leur propre fugue à jamais privée d’un sens plus haut que le sien propre ? Que voit-on sinon la pose hiératique de momies millénaires enduites de l’ennui du quotidien et des tissages de bandelettes si étroites que le jour ne parvient même plus à proférer sous la dalle occluse du sarcophage de pierre ?

  

   L’hymne du sens retrouvé.

 

   Que voit-on sinon une longue désolation dans l’irrémédiable éparpillement des choses ? Mais où est donc passée la joyeuse foule bariolée qui, il y a un instant, comblait notre vue du luxe d’une incroyable apparition ? Où sont ces formes pleines de vie qui chantaient l’hymne du sens retrouvé, qui entonnaient le seul refrain audible, celui de la rencontre, celui de la fête de l’altérité, du regard de celui, celle qui viennent à vous avec le feu de l’espoir arrimé au milieu du corps ? Où sont-ils donc ces phares qui clignotent dans la nuit? Où sont-elles donc ces hautes lumières qui balaient l’horizon de leur faisceau rassurant, ces langages qui disent l’homme en son incommensurable présence ?  Où donc ? Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? Elle existe bien encore la meute initiale, la fraternité canine, museau enduit de lait nourricier tout contre le ventre chaud de la mère ? Dites, elle existe bien ? Une réponse, vite, sinon tout ceci, cette existence, n’aura servi à rien et le monde sera désert. Oui, DESERT.

 

 

 

 

 

 

 

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 21:30
Ces arbres traversés de lumière

     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

(Petite fantaisie néo-fantastique

A la mémoire du très fabuleux VINCENT)

 

*

 

 

Ces arbres traversés de lumière

quel langage tenaient-ils

à ton âme inquiète ?

Tout le jour tu errais

d’une colline à l’autre

sans même savoir le but de ta quête,

sans même te savoir, toi,

sans t’approcher de qui tu étais en réalité,

dont tu ne te doutais même pas

qu’une présence, un jour, pût exister.

 

Tu cultivais la carte de l’exil

comme d’autres leur jardin

et girais dans la vie

à la recherche de ta propre étoile.

Un signe au ciel qui t’eût rassurée,

qui t’eût dit le chemin

 à emprunter afin que,

lestée d’une possible pesanteur,

tu parvins enfin à assembler

le contour de ton être

et en jouir,

si tout au moins,

ceci était possible.

 

Mais ta complexité était grande

qui ne laissait guère de place

à quelque illusion.

L’on te cherchait ici

et l’on te trouvait là,

dans l’aire ouverte

du VIDE.

 

Dans le district l’on te disait folle.

L’on disait ta silhouette nocturne

qui frappait aux portes des masures

comme le font les chauves-souris,

se heurtant au métal de la nuit

dès que l’ombre tombe

sur leur vol erratique, éparpillé.

 Un tourbillon à jamais

qui ne se nourrit

que de sa propre ivresse.

 

Longtemps, moi aussi,

 j’avais couru

par monts et par vaux,

 espérant que mon étrange

pérégrination

me sauverait de moi

et de mes rêves hallucinés.

Et puis, je dois bien l’avouer,

je cherchais une âme sœur,

une compagne de voyage

dont l’essentielle vertu

eût consisté

à habiter mes jours

de sa propre densité,

cette dernière dissimulant

à mes yeux

les chausse-trappes du temps

qui s’ingéniaient toujours

à me reconduire dans cette manière

de NEANT

qui me persécutait

 et annulait tous mes gestes

 à mesure qu’ils sortaient de moi,

 étranges vols de freux

qui tournoyaient longuement.

 

Parfois, pris d’une soudaine fureur,

 j’en saisissais un vol

que je déchiquetais

avant même

qu’il n’ait pu réaliser

son destin en forme de croix.

Cela m’arrivait souvent

de jouer à ceci :

attraper une lame d’air,

la placer tout contre

le double globe

de mes yeux

et lui poser la question

qui me taraudait l’esprit

depuis la nuit de ma naissance :

Que faisais-je sur terre ?

Quel était donc le but

de mon étrange mission ?

Mon existence, avais-je

à la construire,

pierre à pierre

ou valait-il mieux

qu’une lézarde s’insinuant

entre ses murs,

l’édifice vînt à s’écrouler

tout seul,

ravi enfin que ma perte

consommée,

je pus devenir

 

PERSONNE

 

et renoncer à toute cette comédie

qui ne cessait de m’envoyer

par le fond ?

 

Parfois, les arbres ou bien les haies

chuchotaient à mon oreille

d’avisés et sinistres conseils :

 

« Précipite-toi dans l’abîme

tête la première.

Bois, tel Socrate,

un grand bol de ciguë

et prends ton envol

pour le ciel des Idées.

Pratique, tel le magnifique samouraï,

le seppuku,

entaille ton abdomen

 avec la lame aiguë d’un wakizashi

et regarde avec contentement

ton sang couleur de rubis

qui s’étend en minces filets,

fait sa course puis s’étale

en rhizomes incarnat

jusqu’au delta

de ton propre destin. »

 

Tout.

J’avais tout essayé,

 la corde,

le saut de l’ange,

 la poignée de champignons

 vénéneux

mais l’au-delà

ne voulait de moi

et je demeurais

dans mon linceul de peau

sans que rien ne se passât

que d’ordinaire

et de tristement contingent.

 J’en déduisis qu’il ne me restait plus

qu’à endurer mon sort,

à le rendre aussi étroit

que le fil du rasoir,

à longer les coursives fragiles

de la vie,

à demeurer dans l’ombre

des coulisses

et à ne regarder la pantomime

qui s’agitait sur la scène

que d’un œil vaguement distrait.

 

Finalement, je me serais bien vu

doté d’un destin à la Van Gogh,

vivant de rares subsides,

me sustentant de peu,

tirant de ma pipe

de longs nuages blancs,

faisant de brefs séjours à l’asile,

y recevant des injections

supposées atténuer mon mal,

peignant de l’aube au couchant

 des vols de corbeaux noirs

 essaimant la fureur

de leur condition

 au-dessus de champs de blé

écrasés de soleil.

 

Le soir venu

et jusque tard dans la nuit

je scrutais le pullulement des étoiles,

je buvais leur étrange ambroisie,

écoutais leur entêtante stridulation,

certaines entraient par mes orbites  

et faisaient leur sabbat

dans mes rivières de sang.

 

Un matin, revenant

d’une longue promenade

parmi les broussailles

et les terres grasses,

vêtu d’un coutil bleu élimé

et chaussé de godillots de paysan,

au détour d’une haie,

je t’aperçus,

oui, je te vis toi

la FILLE-TOURNESOL

empêtrée dans la danse

de saint Guy

de ta folie ordinaire.

Tu dansais et hoquetais

parmi le déclin immédiat du monde,

tu brandissais ta crécelle de pestiférée,

étais vêtue d’un habit d’Arlequin,

des pièces manquaient

qui révélaient des pans entiers

de ta nudité,

 

tu les appelais, ces manque-à-être,

 

« les guenilles de la Mort »,

 

tu sentais la Grande Absente,

 ses baisers acides

qui glaçaient ton sang

en même temps que ton corps

se réjouissait

de cet attouchement céleste.

 

Tu me disais,

lorsque je peignais,

sans relâche,

avec la hâte que seule

la folie peut octroyer,

 ma chambre à Arles,

mon lit de bois clair,

les lattes du plancher

lissées de lumière,

le petit guéridon

avec ses objets de toilette,

sa chaise paillée,

tu me disais :

 

« Vincent, viens

et faisons l’amour,

c’est notre seule chance

de demeurer en vie ».

 

Je te faisais l’amour

comme je le faisais jadis

aux prostituées de Provence,

avec une noire passion

dont je pensais

qu’elle pouvait extraire

de ma tête violentée,

de mon oreille ensanglantée,

la poix qui s’y était accumulée

depuis que le destin

 m’avait fait l’offrande

de ce poison mortel,

de ce violent opium

qui n’arrivait à avoir raison

de mon être,

du moins ce qu’il en demeurait,

ces coups de pinceaux sauvages,

ces coups de brosse funestes

 au gré desquels je criais

la douleur de vivre,

la crucifixion

de chaque respiration,

le coup de dague

dans le vif de ma chair

de chaque seconde

tel le terrifiant coup de gong

avant-coureur

de ma disparition.

 

MOI-LE-FOU de Saint-Rémy

de Provence,

le cloîtré volontaire

de l’Asile Saint-Paul

de Mausole,

le pensionnaire hagard

peignant jour et nuit,

sans relâche

ces iris - les dernières fleurs -,

cette Nuit étoilée - la dernière nuit -,

cet Autoportrait - le dernier Vincent -,

je procédais à ma propre manducation,

 je m’auto-boulottais

car ma folie était patente

et rongeait mon cerveau,

détruisait ma moelle,

 transformait mon corps

en ce champ de déluge

pareil à celui

 de ces oiseaux noirs,

les corbeaux,

qui moissonnaient le blé,

qui détruisaient la vie.

 

Alors, TOI-LA-FOLLE,

que mon esprit incandescent

 a inventée

afin que je puisse trouver

un écho

à ma propre démence,

je t’en supplie,

depuis la tombe

où je repose

- enfin - depuis la modeste stèle

qui orne une modeste terre,

viens donc me rejoindre et,

sur ce minuscule talus,

 

faisons l’amour,

 

fêtons EROS dignement

ce sera notre dernière FOLIE,

celle qui nous sauvera

de la MORT ou nous dispensera

d’en subir le cruel regard.

 

Oui, faisons l’amour :

 

le dernier mot avant

 

le NEANT !

 

 

 

 

 

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16 janvier 2025 4 16 /01 /janvier /2025 21:51
Là où surgit le sublime.

" De la beauté de nos tempêtes... "

 

« Elle souffle depuis bientôt une semaine

et je m'accroche... »

 

Jetée de Calais .

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, sur la grande plaine d’eau.

 

   D’elle, la tempête, on savait la présence depuis plusieurs jours déjà. Cela avait commencé par une manière de rumeur, de sourd bourdonnement. Comme un essaim de guêpes ou bien une nuée de criquets qui auraient envahi le ciel, loin là-bas où n’habitent pas les hommes. En plein milieu de la désolation. Sur l’immense plaine liquide prise de hoquets et de soubresauts. Parfois une faille s’ouvrait dans l’onde et l’on voyait jusqu’au cœur de l’océan, tout près des abysses et les yeux des poissons aveugles s’illuminaient un instant puis replongeaient dans leur mutité native. De grandes lames d’eau couleur d’améthyste se mêlaient à des cataractes de gouttes blanches, à des tourbillons couleur de lave, aux cheveux des anémones et des algues qui se tordaient sous la meute hurlante.

 

   Puis plus rien n’avait lieu ni temps.

 

   Le vent s’était levé depuis le centre du ciel. Un vent gris aux arêtes tranchantes, un vent acide qui attaquait tout sur son passage. Ses tourbillons fouettaient l’eau tels des squales pris de frénésie. L’eau se mêlait à l’air qui faisait ses geysers, ses longues fumées pareilles à des solfatares. On entendait, parfois, entre deux rafales, des cris qu’on croyait être ceux des grands oiseaux à l’immense voilure, goélands, mouettes rieuses qui disparaissaient dans l’œil du cyclone. Longtemps leur agonie faisait ses remous dans un infini concert de bulles. Puis plus rien n’avait lieu ni temps que ce long hululement proféré à la face du monde, immense défi, intense conflagration des éléments qui semblaient écrire la dernière fable de la manifestation. La terre n’était plus qu’un limon illisible teinté d’effroi. L’eau avait la cruelle densité du plomb, sa forme de destin irrémédiable. L’air était cette dalle compacte qui se fissurait et on entendait ses feulements jusque sur les rivages peuplés de galets. Le feu ? Le feu tombait de l’éther en zigzags sulfureux, en éblouissants kaléidoscopes, en glaives rutilants comme l’acier bleui à la flamme. La surface des flots était parsemée d’une jonchée de racines arrachées au socle de la terre, d’écorces venues d’on ne sait où, de planches et d’éclisses de bois qui s’assemblaient en convois, étranges Radeaux de la Méduse que seule la peur semblait avoir réunis en bizarres liens siamois.

 

   Dans les chambres d’écho.

 

   Et les hommes ? Les Hommes étaient des lianes sombres réfugiées dans leurs nasses étroites. Leurs corps ? Des amas indistincts qu’on aurait pu sans peine rapprocher de l’indistinction des cordes d’anguilles tapissant le fond de quelque marais. Ils avaient si peu de mouvements. Ils n’avaient plus de paroles. Seulement, de loin en loin, des sortes de vagissements, des borborygmes dont on aurait pu supputer qu’ils étaient l’écho affaibli de leur vie amniotique, dans cet océan primitif que mimait l’immémorial balancement des contrées marines. Un désarroi contre l’autre. Destins croisés qui disaient, en termes de Nature, en termes d’Homme la douleur d’exister sous le ciel pris de stupeur. Son irrecevable anatomie on la dissimulait au creux des draps, rassurante toile d’araignée dont on occupait le centre afin qu’un mince fil de soie, un fil d’Ariane pût soustraire à la mortelle condition. On confiait ses membres disjoints à la natte d’ennui sur laquelle on gisait, insectes pris dans la glu incontournable d’un habile prédateur. On n’attendait rien d’autre que la mort. On en sentait le souffle délétère, on en pressentait l’étreinte définitive, le baiser glacé, le rire possesseur de qui était commis à servir ses basses œuvres. Morts ? On l’était déjà. Par les fentes sidérées des volets étaient entrés les mots définitifs qui prononçaient l’oraison funèbre des Vivants, leur dernier jeu sur l’aire ludique, leur ultime pirouette sur le castelet de l’existence. Déjà on démontait la scène. Déjà on pliait les tréteaux. Déjà les marionnettes de bois et de chiffon regagnaient le sombre logis d’un coffre anonyme qui éteignait toute prétention à paraître. Déjà le parc humain était vide de ses esquisses de carton-pâte, de ses épouvantails de chiffon. Déjà !

 

   Hissés du rêve.

 

   Du rêve ? Ou bien du cauchemar ? Dans le profond de leurs casemates de ciment les Curieux frottent leurs yeux desquels coulent des larmes de résine. Le reste des coagulations nocturnes. On s’habille chaudement. On boit un café brûlant. On dissimule ses mains dans des moufles, on cache son visage sous des cagoules de laine. On ouvre la porte avec précaution. Nuée de feuilles, danse des brindilles, gigue de la poussière qui frappe les sclérotiques, y sème une rivière de gouttes. Venues de l’océan, les rafales sont blanches, anguleuses. Elles pénètrent la forteresse de toile, s’insinuent dans les méandres du corps, y dessinent de cruels feux-follets. Cela vibre. Cela infuse jusqu’aux plis du sang devenus des congères bleues, des aiguilles de glace. On pourrait demeurer sur place, rivés à cette démesure qui percute et saisit. Mais non, on avance, pliés contre le barrage de l’air. On sait que tout est à voir, que renoncer à poursuivre sa course folle reviendrait à priver sa conscience d’une ouverture en direction de ce qui se manifeste avec la rareté des choses précieuses. Luttant contre les éléments, on se bat contre soi, on protège son intérieur d’un extérieur menaçant. Mais on sent bien qu’on n’est nullement isolés, que le dehors et le dedans ne sont que les deux faces d’une même médaille, que notre compréhension du monde ne peut faire l’économie d’aucune des deux perspectives. Vivre c’est déjà accepter d’aller au devant des choses. Exister c’est forer la coque du réel, pénétrer dans le dense et l’invisible, chercher à en décrypter le sens. Nulle pause dans cette quête fiévreuse, nulle hésitation qui nous déporterait hors de notre hâte à connaître, à étancher notre soif de savoir. Car nous ne vivons pas uniquement du métabolisme du corps, mais aussi de celui de l’esprit qui est peut-être encore plus exigeant, demandeur, impatient de soulever le voile du réel, mais aussi de l’irréel, de l’imaginaire, du magique, du fantastique.

 

   Ici est la demeure du Sublime.

 

   Fantastique. Bientôt, au milieu des larmes qui inondent les yeux, la Nature telle qu’en son étonnante présence. Toute-puissance qui ne saurait trouver d’équivalent. Le ciron humain face à la mesure immense du ciel, de l’eau, du vent qui envahit tout de son incomparable rage. La plage est lissée, poncée jusqu’à l’âme. Les grains de mica se percutent, s’enroulent les uns aux autres, font leurs écheveaux couleur d’argile qui criblent la digue de leurs milliers de trous d’épingle. Et l’océan ? Le spectacle est si beau de cette folie en acte. Gratuite. Immense. Nulle volonté d’un démiurge qui en armerait les flots. Image de la liberté en son déferlement. Oui, en sa confondante royauté. Ce que doit être toute liberté dès qu’elle atteint au rivage escarpé de l’Absolu. Oui, ici est la demeure du Sublime. Autrement dit de l’indépassable, du sans-référence, de l’incommunicable présence dont on ressent la force aveugle qui transcende tout ce qu’elle touche et nous place dans la position périlleuse de celui qui ne sait plus qui il est, où il est, quel est le sens de son cheminement, ici, tout contre le mystère de ce qui apparaît en son ombre énigmatique. Objet. Réification de notre être comme si la majesté du spectacle nous enjoignait de rejoindre la première immanence venue, simple copeau dont le vent jouerait à sa guise.

 

   Hommes esseulés.

 

   Hommes esseulés. Limités face à l’illimité. Fragments que toise la Totalité du haut de son regard surplombant, aliénant. Car nous ne saurions nous soustraire à son emprise. Nous sommes en sa dépendance. Elle qui décide, qui nous maintient en vie mais qui, au seul motif de quelque caprice, pourrait décider de notre effacement. Vision sublime de ceci qui ne peut être rapporté à aucune forme sensible comme si l’hiatus était infini qui se creusait entre elle et nous. Nous les Modestes qui devons faire acte d’humilité, accepter cette grandeur qui n’est rien moins que celle que nous visons dès que notre projet s’ourle de hauteur, d’anticipations justes, d’exigences reposant sur la précision d’une vérité. Que nous disent ces flots écumeux, ces barres d’eau qui pourraient tout emporter sur leur passage, sinon l’incroyable candeur de notre vanité humaine ? Nous qui nous prenons pour des rois et n’en sommes que les modestes sujets.

 

   Un autre monde est là.

 

   Jamais notre imaginaire, fût-il des plus fertiles, telle figure d’une nature agitée n’eût pu s’inscrire à la cimaise pensante de nos fronts. Or c’est bien parce qu’un tel phénomène est à proprement parler irreprésentable, non symbolisable qu’il nous émeut, nous bouleverse, nous dérobe à nous-mêmes pour nous remettre au bord de l’abîme qu’est tout sublime. Le sublime n’existe nullement en lui-même, telle qu’apparaît la montagne en sa massive évidence. Il n’est que l’histoire de notre rencontre entre notre esprit soumis aux règles habituelles de l’entendement, de la perception, de la sensation et cet inconcevable qui lui fait soudain face en tant qu’ultime limite des réalités terrestres. Incommensurable écart qui se creuse de notre conscience à ce phénomène qui outrepasse nos propres capacités de synthèse. Un autre monde est là qui nous place en situation d’êtres sidérés, sans voix, sans pensée, sans le moindre bourgeonnement qui viendrait manifester notre compréhension de cela qui nous affecte à la manière d’une vision apocalyptique.

 

   Le lieu d’une immense joie.

 

   Le ciel est immense, lavé, étendu. Pareil à la toile située derrière la scène d’un théâtre qui occulte à nos yeux de spectateurs les secrets des acteurs, la nature des intrigues qu’ils développent, le sens en filigrane de toutes ces gesticulations qui pourraient bien n’être que des parodies, de la poudre aux yeux, peut-être une simple hallucination dont nous aurions habillé leurs gestes. La digue est noire qui fait avancer sa proue en direction des flots, symbole d’une étrave destinée à connaître mais que la rumeur liquide recouvre toujours de sa chape lourde, inviolable. Le phare, haute silhouette noire et blanche qui pourrait bien se révéler en tant qu’allégorie de la présence humaine. Position de finistère qui toise l’immensité, s’essaie à scruter l’infini alors que l’absolu fait son continuel roulement de vague lointaine, d’insaisissable hiéroglyphe. Combien ce luxe offert aux Existants, cette confrontation entre ce que nous sommes et ce qui nous dépasse de sa haute stature devient le lieu d’une immense joie ! Le Tout nous serait-il connu et nous disparaîtrions à même sa densité, son mystère. Or un mystère mis à jour est toujours une désolation qui se substitue à une question. Nous voulons questionner ! Nous voulons voir la tempête, son déchaînement, son inaltérable puissance. A défaut de quoi l’ouragan sera en nous qui fera ses creux, ses dépressions et alors nous ne nous appartiendrons plus, comme dévastés par ce qui, de tous temps, s’habille de la vêture de l’inconcevable.

 

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:43
Elle sortait de mes rêves.

Œuvre : André Maynet.

 

« Le Rêve est une seconde vie.

Je n’ai pu percer sans frémir

ces portes d’ivoire ou de corne

qui nous séparent du monde invisible.»

Gérard de Nerval - Aurélia.

***

[Note de lecture : Le narrateur, un journaliste, part au bord du lac de Lugano pour y écrire un article sur Gérard de Nerval. Il voyage en compagnie lointaine d’une passagère que, dans son imaginaire, il nomme « Ephémère ». Arrivé à l’hôtel où descend également son « accompagnatrice », il rédige son papier alors que la nuit bascule, que les songes l’envahissent au point qu’il en perd toute notion de réalité, mêlent indistinctement paysages, Aurélia, Ephémère, devenant Gérard Labrunie lui-même que son sort tragique rattrape. Il rejoindra Paris sur l’ordre d’Ephémère qui lui désigne la corde de son destin : pendu Rue de la Vieille-Lanterne en janvier 1855. Ainsi, parfois, le sort des « poètes maudits » est-il de faire s’épancher « le songe dans la vie réelle » au point de lui vouer un culte mortel. NB : en fin de texte se trouve une « écriture à quatre mains » faisant alterner la belle prose de Nerval (en italique) avec la mienne (en graphie normale). Belle lecture en territoire fantastique !]

***

Avril bourgeonnait à peine, l’air commençait à tiédir, avec encore quelques empreintes d’hiver et, déjà, l’amorce du printemps. C’est le Lac de Lugano dans le Tessin que j’avais élu pour y trouver un peu de repos et, je l’espérais, la brume nécessaire, le flou au-dessus du miroir de l’eau m’autorisant à pénétrer le mystère d’Aurélia, le monde si étrange de Nerval. J’avais promis un article à ce sujet à un Journal avec lequel j’entretenais des relations épisodiques. Dans le train qui me conduisait à ce lieu élu à la façon d’une retraite volontaire, je relisais la longue nouvelle de l’auteur de « Pandora » , soulignant ici un morceau de phrase qui me semblait révélateur de l’ambiance romantique … il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies … là la dimension onirique de l’écrit … un être d’une grandeur démesurée - homme ou femme, je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l’espace (…) il ressemblait à l’Ange de la Mélancolie, d’Albrecht Dürer, là encore ce qui me semblait le mieux en résumer l’étonnante singularité … Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle

   Le convoi longeait de hautes et verticales parois, se reflétait parfois dans les eaux vertes d’un lac proche, traversait d’obscurs et humides tunnels qui déposaient sur les vitres leur constant ruissellement comme un fin brouillard inclinant à la plus heureuse des rêveries. Tout ceci tissait les fils d’une étrange toile, participait à un continuel clignotement en tout point semblable à celui qui se glisse entre rêve et sommeil et signe de sa palme discrète le passage de l’état d’inconscience à celui de la lucidité. C’est donc dans cette transition crépusculaire, dans cette lueur d’aube grise que se terminait mon voyage alors que Lugano, maintenant, n’était plus qu’à moins d’une heure de trajet. C’est dans cette ambiance alternée de lectures songeuses, de rapides endormissements, d’alternances d’ombre et de lumière qu’allait prendre fin mon voyage avant de retrouver ce Monte San Giorgio auquel je vouais un genre de culte, tant la vue y était belle, ouverte sur la face lisse de l’eau, la chaîne de montagnes qui, tout au fond, se perdait dans le moutonnement bleu des arbres et l’inconnu du lointain. Lors du déplacement, à plusieurs reprises, celle que j’avais nommée « Ephémère », tant son apparition était aussi fréquente que son évanouissement subit - fumer une cigarette dans le couloir, lire une revue, rehausser son teint pâle d’une touche légère de rose -, « Ephémère » donc laissait tout juste apercevoir un casque de cheveux platine, une frêle anatomie pareille à la pose hiératique de quelque aigrette à contre-jour du ciel, puis c’était, aussitôt, comme si elle n’avait paru que par inadvertance, nuage glissant sur la vitre lisse du ciel. Je ne sais si, alors, dans le parcours terminal, cette jeune femme m’intriguait, me rassurait ou bien se tenait par rapport à ma propre personne dans une position quasiment indifférente, ces constantes éclipses de la voyageuse ne m’avaient guère laissé le soin de l’observer avec suffisamment de pertinence.

Comme à mon habitude, lors de mes séjours alpins, descendu à l’Hôtel « Belles Rives », de ma chambre donnant sur les crêtes, je regarde la face immobile du lac, sa lente plongée dans les eaux nocturnes. Les premières étoiles y dessinent les figures du lointain cosmos avec la même innocence que la main d’un enfant traçant à la règle les esquisses naïves de son organisation du monde. Après un repas léger je me suis installé à ma machine à écrire, commençant l’article sur Nerval. Parfois, cherchant la fraîcheur ou bien l’inspiration - ce qui est la même chose -, je sors fumer une cigarette, air bleu qui se dissipe vite dans l’air qui fraîchit. En contrebas, un étage au-dessous, un mince rougeoiement au milieu duquel je crois deviner la passante du train, toujours aussi ineffable dans la nuit qui vient et l’enveloppe dans son suaire noir comme l’aile du corbeau. Il se fait tard quand je vais me coucher. Les constellations ont giré et il n’y a plus, maintenant, que des milliers d’yeux minuscules regardant la Terre, des milliers de points placés au hasard dans la dérive hauturière de l’infini.

Mon sommeil est constamment traversé de lueurs bleues que de grandes flammes couleur de lave viennent balayer de leur envahissante écume. Comme si mon repos ne pouvait trouver de halte, se site où se recueillir et se mettre à l’abri des songes, peut-être des cauchemars. Curieux maelstrom faisant se percuter les images : du train, de ses vitres où glissent les dentelures des sapins, de visages supposés connus si semblables aux multiples esquisses « d’Ephémère », du portrait de Gérard Labrunie posant devant l’objectif de Nadar, vêtements sombres comme la tragédie qui rôde, regard perdu où pointe déjà le mysticisme, peut-être la supposée folie, puis les portraits superposés, terriblement mêlés, des différentes Aurélia qui illustraient les couvertures de mes livres successifs -j’étais nervalien en diable -, mais, à vrai dire, à qui ressemblait-elle sinon à la démesure d’une absence définitive, à l’image d’une morte puis de la Vierge chrétienne dont Nerval nous livrait les traits hiératiques dans une de ses ultimes illuminations ? Il est si difficile de saisir un personnage tissé de rêves, traversé de symbolisme, dont on ne sait à peu près rien si ce n’est qu’il constitue l’obsession permanente du Poète, genre de mythologie mentale, de cristallisation spirituelle qui le conduira au-delà de ces portes d’ivoire ou de corne qui seront la sortie du réel en direction d’un délire visionnaire, puis encore plus loin, condamné définitivement par la tyrannie d’un imaginaire sans bornes et par celles de la finitude.

Je crois que c’est tard dans la nuit, au moment où commence à se dessiner le fin liseré de l’aube, que mon rêve se déchaîne, saisi de vives hallucinations dans lesquelles se mêlent, sans possibilité de distinction, les personnages de Nerval et surtout celui d’Aurélia qui se métamorphose sans cesse, prenant parfois l’apparence troublante de l’Inconnue du train, en renforçant, en quelque sorte, l’énigme, la posant comme douée de vertus aussi étonnantes que le pouvoir d’ubiquité : une fois dans le compartiment, lisant « Aurélia », précisément, puis s’absorbant dans « Les Filles du feu » , puis dans sa chambre d’hôtel, citant quelques vers de « Fantaisie » : … Puis une dame à sa haute fenêtre,/Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens … Que dans une autre existence, peut-être,/ J’ai déjà vue – et dont je me souviens ! … réitérant la croyance orphique à la métempsychose de Gérard, soulignant le creuset alchimique des rêves, souvenirs et réminiscences des vies antérieures, comme si, jamais, nous ne devions mourir qu’afin de mieux revivre.

   C’était cela même que j’avais écrit dans mon article, juste avant de sombrer dans le sommeil. Autour de moi, les murs bougeaient sans cesse comme sous l’effet d’une marée, la nature venait à ma rencontre alors que j’allais à elle, « Ephémélia » (mélange d’Ephémère et d’Aurélia) entrait chez moi, transportant avec elle …dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetasune longue tige de rose trémière … dont je pensais qu’elle était une offrande à la poésie, … puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière … et je me disais qu’enfin tout ceci trouverait son épilogue, que la Mystérieuse se donnerait à moi pour mettre un terme à ce qui ressemblait à une fiction ou bien à un rêve de dément, … peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements … qui, bientôt chuteraient au sol car, assurément, cette Fille n’était venue là que pour incendier ma tête, y faire s’allumer le plus vigoureux des pandémoniums qui se pût imaginer ; les Poètes sont toujours fragiles qui ont l’âme qui s’embrase et l’esprit qui combure … ses bras imprimaient les contours aux nuages pourprés du ciel. Je pensais qu’elle était l’une de ces Filles du feu, peut-être Sylvie, ma fascination enfantine ou bien Adrienne la séductrice, ou bien Octavie qui me sauva de moi-même et de bien des déboires. C’est si secret une femme, tellement difficile à cerner que, parfois il vaut mieux renoncer. Mais où est-elle celle qui, maintenant, occupe l’entièreté de mon esprit, à tel point que je n’y ai plus de place pour le simple sujet que je suis. Comme si cette Lointaine, cette Ténébreuse avait pris en elle la totalité de mon âme et me guidait, à mon insu, vers mon incontournable destin. … Je la perdais de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. « Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je…car la nature meurt avec toi ! »

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces (la nature avait pénétré ma chambre comme ma chambre avait investi la nature), comme pour mieux saisir l’ombre agrandie qui m’échappait (ma raison devenait éphémère à l’aune de ma Visiteuse d’un soir), mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. Et le relevant, j’eus la persuasion que c’était le sien … celui d’Aurélia, ma chère morte qui, jamais, ne devait revenir. Ou bien s’agissait-il de « la Nocturne » de l’hôtel qui m’avait jeté un sort, m’avait attiré ici, au milieu des montagnes pour procéder à ma propre perte ? Ce rêve si heureux à son début, je ne voyais qu’un petit parc, des grappes de raisins, le flottement de la robe de la dame qui m’accompagnait, ce rêve donc me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il ? C’est alors que quelqu’un frappa à la porte de ma chambre. Je me levai avec quelque difficulté. « Ephémère » était postée devant moi, dans la même vêture que la veille. Sa bouche, largement ouverte, à la manière d’une orbite vide, articula posément, à la manière d’une condamnation ou bien d’un jugement dernier : « Monsieur Labrunie, assez joué. Suivez-moi. Votre heure est enfin arrivée ! » Je ne le savais pas encore mais Rue de la Vieille-Lanterne, près du Châtelet, une corde m’attendait. Je pris le train de Paris. La capitale, en ce matin de janvier 1855, avait un air sinistre. Il faudrait que j’en prenne mon parti. La vie n’était pas éternelle !

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