Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 09:46

 

 

Pour essayer de lire "Fin de partie héliopolitaine".

 

 

  Sans doute le titre constitue-t-il une manière d'énigme en soi. Comment, en effet, dans l'empan étroit de ce dernier, associer "Fin de partie" qui sonne à la façon de Beckett et "héliopolitaine" qui fait signe vers la lointaine mythologie égyptienne ? Et pourtant, à moins de scinder réel, imaginaire, symbolique à l'aune d'un dogme intellectuel, quel impératif nous astreindrait à ne pas mettre en relation concepts, styles, préoccupations diverses et souvent diamétralement opposées qui traversent notre existence à la manière de brèves comètes ?

  Il y a même une certaine jouissance à faire se conjoindre les contraires (voir la fameuse "coincidentia oppositorum", la "coïncidence des contraires" qui est l'une des manières les plus archaïques par lesquelles se soit exprimé le paradoxe de la réalité divine.

  Mais citons Héraclite : "Dieu est le jour et la nuit, l'hiver et l'été, la guerre et la paix, la satiété et la faim : toutes les oppositions sont en lui." Ou, pour le dire autrement, toujours à partir d'une sentence héraclitéenne : "La route qui monte et qui descend est une seule et la même."

  Cette dualité du monde, les antinomies que toute réalité sous-tend  posent toujours problème à une perception exclusivement rationnelle des choses. Or, loin de toute logique, le plus souvent, lesdites choses s'adressent à nous en mode crypté. Cette simple constatation nous invite à retourner le gant qui nous fait face afin d'en connaître l'envers, d'y repérer imperfections, coutures, traces équivoques de teinture.

  Or, si "Fin de partie", c'est-à-dire la mise en scène d'une absurdité totalement réalisée, peut consonner avec "héliopolitaine" dans sa dimension proprement religieuse, c'est moins dans un souci de démonstration rigoureuse que dans l'optique de la mise en évidence d'un affrontement, d'une polémique existant toujours au monde depuis qu'il est monde. Toujours le chaos précède le cosmos mais, pour autant, le chaos ne s'en absente jamais. Il évolue à bas bruit, attendant le "kairos", le moment propice à son surgissement.

  "Fin de partie" voudrait, à sa façon, mettre en exergue cette dimension confondante d'une toujours possible transcendance de l'existence humaine alors que la plus perverse des immanences menace toujours de jeter aux orties ce qui s'essaie à croître vers plus de signification. Alternance impitoyable de destin et de liberté dont nous sommes tissés jusqu'en notre moindre respiration.

 Résumer en quelques lignes cette "histoire" qui est simple prétexte à disserter sur quelques aventures anthropologiques, est certainement une gageure. Le thème qui court tout au long de cette "fable philosophique", le fil rouge, est celui d'une culpabilité de l'homme, lequel se réfugiant dans une altière égologie en oublie de consacrer aux dieux la part qui leur échoit de toute éternité, à savoir d'être considérés comme tels.

  Le destin de l'homme s'actualise sous la forme de Siméoni, commun parmi les mortels, lequel, par son oublieux comportement, ne fera que courir à sa perte, le reste de l'humanité n'étant guère mieux loti. Les Vivants en sursis se réfugient au fond de sombres termitières, genre de métaphores des enfers, du ténébreux monde chtonien. L'antique et  somptueuse Héliopolis est en proie à la vengeance divine, laquelle est, bien sûr, terrible. Le Dieu Khépri-Rê-Atoun précipitera sur le peuple maudit des termitières ses rayons incandescents. Quant au Faucon-envoyé-de-Rê, il usera ses serres contre les intempérances et l'impéritie des Hommes-Termites jusqu'à complète disparition de cette race incapable d'assurer sa propre survie. Deux clochards, Hom et Ham, tout droit sortis du théâtre de l'absurde beckettien, seront commis à devenir les Juges des Erratiques silhouettes qui finiront par se dissoudre dans les méandres de leur inconséquence.

  Sans doute cette manière d'eschatologie cosmique parlant de la fin des temps peut-elle faire penser au destin des religions monothéistes relativement au jugement de Dieu et de la colère qui pourrait s'ensuivre si la conduite des hommes s'obstinait à ne pas reconnaître leur soumission au Créateur. Mais la visée réelle de cette fable est davantage orientée vers une conception métaphysique de l'exister avec tous les arrière-plans que cela induit. Peut-être même ne s'agit-il d'une aimable sottie telle qu'elle existait au XIV° et XV° siècle, dont nous empruntons la définition au dictionnaire Larousse :

  "La sottie, dans un décor et un langage stylisés, est un théâtre de combat qui cherche à faire prendre conscience des vices d'une société. La sottie fait passer la société tout entière devant le tribunal des fous et montre, dans une action symbolique, que l'incohérence politique et morale mène le monde à sa perte."

  Bienvenue donc, dans cette sottie, et, surtout, n'oubliez pas de chausser vos têtes de bonnets de fou, de préférence à pointes et clochettes. Quant à vos noms de scène, vous n'aurez que l'embarras du choix :

  Tête-Creuse ; Sotte-Mine ; Rapporte-Nouvelles ; Temps-qui-court…votre imagination féconde fera le reste. Et soyez donc fous autant de temps qu'il vous plaira, avant que le Ciel ne vous tombe sur la tête !

 

**********************************************

 

 

(Avant-scène : Le cadre d'une aventure qui aurait pu trouver à s'illustrer à Héliopolis du temps de sa splendeur, comme elle pourrait avoir lieu, en ce moment, sur divers endroits de la planète. Quelques personnages loufoques, manières de devins métaphysiques ou de prédicateurs du pire, lesquels, par définition, sont toujours à venir. Une vague trame beckettienne sur laquelle s'articule l'histoire. Voici le début de la partie...)

 helio1

 Fin de partie héliopolitaine.

 

  Au début, au tout début, on ne s'était aperçu de rien. Tout dans l'immobile, tout dans la pesanteur. Les rues, on les longeait, il est vrai, précautionneusement, le dos courbé, les membres flasques, les bras attirés par les failles de poussière. Simiesques, harassés, claudiquant. On avançait malgré tout. Par petits bonds, par petites secousses, genre d'éjaculations rétrocédant vers une fin proche. Regard plaqué, alourdi. Pupilles à l'étroit. Sclérotique jaunie comme un vieux parchemin. Avancer n'était pas le plus pénible : rotations de rotules, basculement des hanches, percussion des calcaneus, repliement des métatarses, flexion des phalanges sur les aires de bitume et de ciment.

  Méditer sur la locomotion, au contraire, devenait problématique. On avait du mal. Les idées s'embrouillaient, faisaient des écheveaux, des pelotes compactes, des tresses élastiques. Tout rebondissait dans les cerneaux poisseux du cortex. Tout refluait vers la banlieue occipitale en images kaléidoscopiques, en tranches gélatineuses, filandreuses. Clichés tressautant, pareils aux vieilles lanternes du cinéma muet. Vibrions, glaires, mouches visuelles, lentilles microscopiques, paillettes, glaçures de mica, griffures de celluloïd, virgules merdiques, pâtés sablonneux. Vision éthylique. Pré-comateuse. Distillatoire. Mouches d'ébène percutant le regard de leurs membranes vitreuses. Symptômes, symptômes, percussion de symptômes sur la peau longuement tendue, dilatée de la conscience. Mais la conscience n'était tendue qu'à la mesure de sa vacuité. Non déployée vers une quelconque transcendance. L'opposé. La réclusion dans le gouffre. La perte liquide dans la faille terrestre.

  On aurait dû se douter de quelque chose. De quelque chose qui se tramait. Qui évoluait à bas bruit, juste au-dessus du diaphragme par où l'air  s'engouffrait en de sifflantes giclures. Juste à l'entour des ventricules où battait le sang épais en cordes pourpres. Juste dans les cavernes pulmonaires où les alvéoles s'étiolaient, assaillies de gaz lourd, glauque. On aurait dû.

  Au début, au tout début, c'était juste cela, une pesanteur de l'air, des remous sulfureux, des remugles collant les narines identiquement aux parois abdominales efflanquées du coyote dans la savane désertique. Coyote soi-même, on était devenu. Mais erratique. L'œil  perclus d'impuissance, les bonds alanguis par quelque cynique infirmité devant survenir bientôt. Au début.

helio2

 Puis il y avait eu une suite. Comme toujours, une suite. C'était plutôt bon signe, n'est-ce pas ? Suite veut dire vie, existence, trappe à retardement, finitude reportée à plus tard. Mais suite ne signifie qu'à faire son chemin vers quelque promontoire. Non vers la déclivité morticole. Vers la chute abondante. Vers la lame qui tranche et obère les jours. Le noir, l'épais, le putride, le compact, l'inconnaissable, l'impalpable, l'invisible : Là EST le problème. On se serait contenté de vivre dans l'à peu près des choses. De virevolter sur leur contour lumineux. D'apercevoir leur silhouette, même approchée, même fuligineuse, même atteignable par le dedans d'une mystérieuse crypte. Même cryptées, dissimulées derrière des voiles d'incertitude, les choses se dévoilent avec parcimonie, mais se dévoilent.

  Le pire : la cécité qui fauche, broie, meurtrit les yeux conscients de leur pouvoir. Toujours désirée, priée comme une idole, vénérée pareillement à une icône primitive : l'ouverture porteuse de fruits, porteuse de coques qui sécrètent l'huile, le baume dont nous apaisons la brûlure imprimée à nos rétines rétives, par lesquelles nous  voulons  diluer l'incompréhension partout répandue. Guerres, guerres, famines, exodes. Peuples pauvres aux yeux asséchés. Glandes lacrymales vidées de leur substance. Toujours la tragédie s'imprime sur les surfaces sensibles. Trachome, glaucome, pustules, bubons forant consciencieusement la parole des yeux. Yeux muets par lesquels ne passe plus la lumière fécondante, la lumière-souffle, la lumière-langage.

helio3  

L'ouverture, la clairière parmi la touffeur de la canopée, en ces jours d'incertitude, il fallait la chercher au ras du sol. Se faire insecte ou bien mulot et débusquer le ver avant qu'il ne se fonde dans l'humus, ne se rétracte violemment en faisant un pied de nez ou un doigt d'honneur.  L'air, au-dessus des têtes calcinées, se décomposait en lames compactes qui glissaient les unes dans  les autres, en abyme,  avec de petits glapissements. Parfois avec des crissements pareils au raclement de chaussures sur le gravier. D'abord, c'était ce bruit étrange qui surprenait, cette manière de copeaux se froissant au contact des autres copeaux. Parfois une chute assourdie de sciure. Parfois de longues coulées de cendre. Parfois des succions, suivies de longs  dégorgements de lave incandescente. Bien sûr on s'y faisait, on composait avec.  C'était comme si on avait vécu avec deux bouchons d'ouate dans les oreilles. Impression d'eaux abyssales, de grottes marines, de flux contrariés et hétérogènes au destin complexe.

  On rentrait, la tête basse, son cou de rapace engoncé dans le massif des épaules, les bras pendants comme deux loques apatrides. On était fragmenté, dissocié. La tête n'avait guère conscience des membres. Les pieds glissaient pareils à des pieds bots sur des dalles savonneuses. Quant aux mains, elles égouttaient leur glorieuse inconséquences, battoirs inutiles même pas commis à se torcher, à écumer la morve purulente issue des naseaux. Les fessiers, engoncés dans les hauts de chausse iniques claudiquaient, ballottant leurs putrides jambonneaux au hasard des pièces, des recoins, se coinçant parfois entre deux couches d'air vicié. C'était vraiment une hébétude pas possible. Le pire étant que les idées, percluses de déraison, ne parvenaient guère à s'élever au-dessus de la nanitude ambiante. Et les sexes, les sexes laborieux et outrecuidants qui faisaient les heurs de l'humaine condition, eh bien ils étaient réduits à de piètres mansuétudes. Soit fémininement occlus. Soit masculinement flaccides. La descendance future avait du mouron à se faire. Spermatiquement, c'était désertiquement adéquat. A pleurer. A se renier en tant que géniteur-commis-à-la-durée-humainement-transmissible.

  Mais là n'était pas le pire. Rentrés au logis, les Egarés ne savaient comment occuper l'espace qui leur était habituellement échu. Non que la chambre eût rétréci ou que la clé en fût égarée. Non que les choses domestiques eussent changé de place. Non qu'une désorientation consécutive à une inversion des pôles se fût accomplie. Le problème était plus simple et plus vicieux à la fois. L'équation merdique c'était la consistance de l'air. Du caoutchouc. De la guimauve filante. Des ruisseaux de poix s'attachant aux jambes avec une belle constance. De l'aporie en gelée, en graisse, en bitume bien épais. Du tragique à la volée et les Paumés devaient esquiver les lames taraudantes à la giration impertinente. De l'air laineux, lénifiant, lunatique, lymphatique, mais non ludique, libre et langoureux. De l'air liquide, en quelque sorte dont on éprouvait autour de soi les remous lents et uniformes, les dérives grossières et funestes. De l'air qui ne sentait pas vraiment bon, qui ne promettait pas le paradis, qui vous enfilait par derrière sans demander votre avis. De l'air pédérastique, à proprement parler et qui ne s'embarrassait pas de ronds de jambes inutiles, qui ne s'enquérait pas de connaître votre penchant sexuel. On était quasiment violé, sans possibilité aucune d'inverser ni le cours du temps ni celui des actes accomplis. Les femmes comme les hommes avaient droit au même traitement homosexuel. Cloués au pilori, les Perdus des deux sexes devaient passer sous les fourches caudines. Motus et bouche cousue. Voilà le serment auquel ils devaient se plier et ne jamais déroger. Les tentacules visqueux guettaient dans l'ombre, et l'on était sous le pouvoir de la pieuvre, comme Gilliat dans "Les travailleurs de la mer." 

 helio4

  L'absurde en personne avait revêtu ses habits mortifères et avait frappé aux portes des demeures aussi bien patriciennes qu'aux chaumières déglinguées et les sans-logis n'étaient guère mieux lotis. Ils étaient même en première ligne, à tout bien considérer. Encore que. N'ayant pas de murs enclos autour de leur misère galopante, les colonnes d'air, les tornades, les cyclones maraudeurs qui s'étaient abattus sur Héliopolis ne pouvaient les acculer à l'intérieur d'un intérieur, intérieur qu'ils ne possédaient pas, loin s'en fallait. Pour une fois ils faisaient la pige aux rupins, aux nantis, aux possédants  qui s'engraissaient sur le dos des pauvres types coincés comme des rats dans les souricières existentielles. Inestimables présents que  le destin leur avait octroyés. Pour une fois ils faisaient la nique  aux types  du CAC 40, à tous les bonimenteurs, à tous les stupides cupides qui grignotaient le monde de leurs dents pléthoriques.  Manières de vampires  suçant jusqu'à la dernière goutte tous les damnés de la terre; charognards se jetant sur les laissés-pour-compte, les hôtes des caniveaux hospitaliers de la généreuse cité. "C'était toujours ça de gagné.", pensaient dans les tubulures ramollies de leurs hémisphères taraudés les Largués des cages d'escaliers, les Remisés des bords du fleuve, les Coincés parmi les labyrinthes labyrinthiques des rocades poétiques et non moins badigeonnées de CO2. Pour une fois, juste une fois, même c'était pas de trop, les journaleux qui tapaient laborieusement sur les claviers hémiplégiques de leur Remington, les livreurs de pizza à la journée, les saltimbanques, les banquiers, les usuriers, les traders, les bigleux, les boiteux, les boniches, les putes, les ivrognes, les pâtissiers, les eunuques, les bookmakers, les bouquinistes, les chirurgiens aux larges dépassements d'honoraires, les notaires véreux ou non, les culs de jatte, les ventripotents, les apothicaires aux croix vertes qui clignotent juste pour vous piquer votre oseille, les politiques en herbe et en jachère, les rouquins, les pouilleux, les manucures, les efflanqués, les gras, les Tartuffe, les Scaramouche, les manouches et les dentistes, les collets montés et les anarchistes, pour une fois, enfin, ce bon temps avait fini par surgir à l'improviste, pour une fois, donc, tout ce beau et pas beau monde y trempait les mains jusqu'au coude dans la grande merde universelle, dans le grand bouillon de culture dégénéré, dans la coruscante et terrible et joyeuse et facétieuse et déclamatoire et emphatique et chiante et troublante et confondante et affligeante REALITE et tout le monde, le beau, le pas beau, était content, pataugeant en plein marais, de la vase sous le bide, de l'eau glauque et mortifère plein le sexe, les guiboles trainant derrière eux comme de grosses choses flasques sans bien d'intérêt - on aurait pu aussi bien les trancher -, les bras rabougris en forme de moignons, le croupion hérissé du souvenir des derniers poils qui en avaient assuré la gloire éphémère, la tête pareille à un sexe désemparé juste à l'idée de se retirer de son antre douillet et humide et chaleureux; dépitée, la tête,  juste à l'idée de perdre au mitan du ventre fendu et glaireux,  le pieu qui la maintenait vivante cette putain de jouisseuse de vie. Et merde, c'était pas possible tout de même cette existence merdique, ce ragoût faisandé, cette daube étalée en plein jour, exhibant impudiquement l'exploitation de l'homme par l'homme.

  Humain, "issu de l'humus", étymologiquement. De l'humus primitif à l'humus final, juste un saut, plus ou moins grand avec, dans l'intervalle, plus ou moins de petits plaisirs, de grands bonheurs, de plaies sanguinolentes, de coups fourrés, de nuits sur des paillasses pourries où grouillent les punaises et autres traquenards mitonnés par le joyeux égrènement des jours, un bon, un joyeux, un passablement minable, un à gerber, un à jouir, à s'extasier, à s'étonner, plein à désespérer de l'homme, aussi bien de la femme, tellement parfois c'est minable, tellement parfois c'est beau à pleurer. De l'humus à l'humus, de l'humain à l'homme, il n'y avait guère que cela, ce grand saut dans le projet-jeté des philosophes, dans la bonne déréliction qui vous donne la vie par devant et, comme une grande salope qu'elle est, vous enfonce son dard pointu et venimeux et mortel de veuve noire dans le mitan des omoplates jusqu'à ce que mort s'ensuive, et elle a toujours le dernier mot, Dame Déréliction. D'ailleurs y en a pas un qui lui échappe, qui passe entre  les mailles du filet, pourtant ce serait bien, juste un qui esquive le piège, pour savoir à quoi ça ressemble l'éternité, si c'est pareil que l'absolu, si ça a voir avec la transcendance, juste pour poser des questions du genre : Dieu, il existe ? Et la Justice, elle est juste ? Et les pauvres y sont heureux ? Et les riches y sont plus heureux que les ci-devant pauvres ? Et la Zazie du bon Queneau, elle est toujours aussi bien embouchée ? Et, au juste, là-haut, du côté du paradis, y doit faire bien bon si on s'en remet aux images du catéchisme ? Parce que, PAR ICI, c'est l'enfer. Pas juste à cause des Autres. Encore que. Et puis, au fait, on est toujours l'Autre pour un autre que soi. L'enfer on vous dit et on sait pas bien pourquoi, vu qu'on a rien fait de mal, alors !

  Dans le ciel,  une couronne de flammes qui se met à rouler au zénith et l'air est une immense toile blanche éblouissante qui crépite et lance ses flèches au hasard sur tous les coins de la cité clouée de chaleur. Dans les boîtes de ciment et de plâtre, dans les cellules de béton, au creux des caniveaux, dans les rues, les nappes d'air font leurs grosses boules d'étoupe et de laine, leurs caravanes de feux follets. C'est le début de la fin de partie.

 

 

Acte I

 

(La scène : Au bord d'un canal - Des platanes au tronc vert-de-gris usé - Un caniveau avec des feuilles mortes - La lumière : crépusculaire - L'éclairage : deux becs de gaz -

Le mobilier : Deux caisses blanches, blanc-cassé - Deux palettes de chantier avec giclures de ciment - Deux pliants sans la toile -

Nos amis les bêtes : des rats - des cafards - des blattes - des fourmis - des chiens étiques qui passent - des pigeons avec de la fiente - des chats de gouttières -

Les personnages : HAM, clochard   - HOM, clochard -    

Le temps : indéfini.

Le lieu : incertain.)

  (Ham et Hom, assis sur leurs caisses - Fin de journée - Divers mouvements dans la rue longeant le canal).

 Ham : T'as parlé, Hom ?

Hom : J'ai pensé.

Ham : T'as pensé tout haut !

Hom : On pense toujours tout haut. Sinon pas de pensée !

Ham : Certains pensent tout bas,  entre leurs jambes.

Hom : Pas plus haut que leurs culs.

Ham : Certains pensent qu'il faut pas penser.

Hom : Pas penser. Pas penser à quoi ?

Ham : Penser à rien.

Hom : Ça  peut pas !

Ham : Ça peut pas quoi ?

Hom : Penser le rien .

Ham : Penser, c'est toujours penser le rien.

Hom : Le néant.

Ham : Le néant.

Hom : Penser le rien du néant, c'est déjà penser quelque chose.

Ham : Quelque chose c'est déjà du néant qui s'annonce.

Hom : Comme le jour qui s'éteint.

Ham : Comme le crépuscule.

Hom : Le crépuscule des dieux.

Ham : Les dieux sont absents.

Hom : Dieu est mort, Ham, Dieu est mort !

Ham : On est libres, Hom, on est libres !

Hom : De mourir.

Ham : La seule liberté.

Hom : La seule.

Des Passants : Vous parlez ? 

Ham : On parle, on parle.

Passants : Vous croyez.

Hom : On croit  qu'on essaie de parler.

Ham : On remue juste les lèvres.

Passants : Comme les carpes. Pour dire quoi, au juste ?

Hom : Pour dire sur l'absence.

Passants : L'absence de quoi ?

Ham : L'absence de rien.

Hom : Qui nous rend vivants.

Passants : Quel toupet, tout de même !

Ham : De vivre ?

Hom : D'exister ?

Passants : Mais quelle prétention ! Loques !

Ham : Loques cyniques !

Hom : Cynique. Cyniques. Rien que ça !

Passants : Débris !

Ham : Fragments.

Hom : Tessons de tuile.

Passants : Archéologie impossible !

Ham : Arché, le principe des principes.

Passants : Le principe de Finitude.

Hom : Finitude du rien, l'ouverture.

Passants : Ouverture de la Trappe Majuscule, et hop !

Ham : C'est le début de la fin.

Passants : De quoi ?

Hom : De la partie.

 (Des Passants passant dans la rue. Dans la rue bordant le canal. Le canal auprès duquel sont Hom et Ham. En solitude. Malgré le couple apparent. Apparent car les choses n'apparaissent qu'à être bientôt dissimulées. Apparences du doute seulement. Du doute en tant que question. Sur les rives herbeuses du canal, on questionne. Même la nuit. Questionnement onirique. Parfois cosmologique sous le long glissement des étoiles.)

   Les passants passent, harassés. Lourdes à porter sont les couches d'air abrasives. Turbin terminé. Il faut regagner ses pénates d'ennui et éviter de flâner le long des avenues non avenantes. Parce qu'animées de sombres et funestes intentions. Pesantes d'ennui sont les chaussures  engluées dans le bitume. L'air ? A couper au couteau. Sortir son Opinel de sa poche est déjà une tâche épuisante. Laquelle tâche, parfois, ne laisse au souvenir de ceux qui s'y emploient qu'une ombre de vide parmi la multitude. Car la voici étrangement présente, la multitude. On est constamment frôlés par des gestes abscons, constamment varlopés par des marches de guingois. Et...comment...le proférer avec des mots... sans tomber dans un... incompréhensible ... galimatias ? Le multiple dont je suis l'une des unités, grain de sable parmi la dune, comment le situer ? Sinon par une abstraction mathématique. Le 1 000 000 000° fragment de silice d'une érosion immémoriale. Sinon par des coordonnées spatiales : latitude 30° 6' N - longitude : 31° 19' E, au centre de la pyramide de poussière. On est là, immergé dans l'immense foule, piétiné par elle, roulé au creux des vagues des parcours itératifs et on est même pas reconnu. Dans les immeubles-termitières qu'on regagne à la hâte souffle un air froid parmi les plissements du sinistre harmattan englué de tourbillons et de végétaux arrachés à la terre meurtrie.

 "Ô, arrêtons donc ce froid polaire qui soude les clavicules, ronge les omoplates de ses dents muriatiques. Arrêtons cette grumeleuse palinodie, cette ressource inépuisable de la folle incertitude. Pourquoi n'est-on jamais soi dans la grande termitière du monde ? Pourquoi les termites homologues ne nous considèrent que du bout dédaigneux de leurs antennes râpeuses et irrévérencieuses ? Pourquoi les rencontres dans les longues coursives ne se concluent-elles pas par une brève copulation ? Ou bien, par un simple attouchement des antennes ? Pas même volubile. Pas même déférent. Un simple courant de passion cavernicole qui nous dirait la brièveté de la seconde en même temps que la possible rencontre. Eclair transfigurant. Foudre hirsute nous clouant, pour une fois, une seule fois, en un endroit déterminé du monde. Arrêtons la diaspora, la longue errance sablonneuse, parmi les touffes folles des oyats et les balancement des palmes d'effroi. Faisons halte."

 

 

 Oui, les Héliopolitains disaient cela en regagnant leur cellule de terre aventureuse. Mais le voyage s'enlisait bientôt. On écartait les lames osseuses des stores, on mâchait  quelque chose sans importance. Un vermisseau, un bout d'imprimé, une larve de cellulose ou bien un des doigts qu'on portait dans le prolongement de son anatomie d'idiot majuscule, dont on ne faisait quasiment rien, sinon curer ses fosses nasales ou enfoncer dans ses pavillons acoustiquement déficients les tonnes de cire molle qui y trouvaient refuge. On regardait le paysage. Le ciel vibrionnait sous les assauts gluants d'une armée de gros vers gras grotesques. Les nuages, empourprés par le dieu Atoum, se faisaient la malle dans un drôle de bruit de cymbales. La pluie, suspendue en grosses gouttes gélatineuses faisait son frôlement de gemmes alanguies, attendant un ordre divin avant de se précipiter dans un grossier déluge dévastateur. L'horizon, sous la tornade de rayons solaires, ondulait, pareil à une étrange Muraille de Chine parcourue de dragons hystériques. Cependant que Ham et Hom, enlisés dans leurs berges pluviométriques, pissaient à la Lune en aboyant pareillement à une meute de coyotes.

 

Acte II

 

(La Scène : Nuit. Brouillard autour des becs de gaz. Lune ronde. Vagues reflets sur l'eau.

Passants avec silhouettes.)

 

Hom : Fin de la partie...

Ham : De la partie terminale.

Hom : En forme d'hameçon.

Ham : Métaphysique.

Hom : Mets ton chapeau.

Ham : Mets tes lunettes.

Hom : Existentielles.

Ham : La lune brille.

Hom : Pour combien de temps ?

Passants : Temps clochardisé.

Ham : Tant pis pour nous.

Hom : Pauvres pêcheurs.

Passants : En eau trouble.

Ham : Ça nous trouble.

Passants : Foutus, vous êtes !

Hom, Ham (en choeur) : On s'en  fout !

Passants : Fous du Roi.

Hom : Roi des caniveaux.

Passants : Caniveaux de misère.

Ham : Misère à poils.

Passants : Poils de chameaux.

Hom : Maux du siècle.

Passants : Siècle des siècles.

Ham : Ubuesque.

Passants : Jarry.

Hom : J'ai ri.

Passants : Riez donc, la fin est proche.

Ham : La faim est proche.

Hom : La fin est proche.

Passants : Sautez donc !

Ham, Hom (en chœur) : Où donc ?

Passants : Dans l'eau.

Ham : Du canal ?

Hom : Du canal ?

Passants : Oui, niquedouilles.

Ham : On y est !

Passants : Idiots!

Hom : Pourquoi ?

Passants : Vous n'ETES pas !

Ham : Et vous êtes-vous ?

Passants : Jamais sûrs de rien.

Hom : Rien de rien ?

Passants : Rien de rien. Point !

Ham : Virgules, plutôt !

Passants : Prétentieuses petites crottes merdiques !

Hom, Ham(en chœur) : Grosses !

Passants : Pas tant !

Hom, Ham (en chœur) : Que si !

Passants : Microbes, tout juste des individus !

Hom : Sans importance !

Ham : Juste un voyage.

Hom : Au bout de la nuit...

 helio5

  Au-dessus d'Héliopolis, alors qu'on dort encore dans les termitières tuberculeuses remplies du miellat obscur des passementeries et fantaisies oniriques, le dieu Khépri, le dieu-scarabée, pousse devant lui sa boule d'argile aux rayons multiples. Rougeoiement de chaudron, bouillonnement des énergies premières pareilles à des braises, éclosion du jour, filaments de lumière venus dire aux hommes le moment de s'éveiller, de commencer à nager dans l'océan de photons éblouissants, d'étoiler les pulsations de la conscience, d'ouvrir ses yeux, de dilater ses pupilles jusqu'à la merveilleuse mydriase, là où la connaissance commence à s'éployer, à féconder les jours, à leur donner sens et orientation.

 helio6

 

 

  Mais, dans les galeries de glaise et de salive durcie, au plein de la matière ombreuse et tentaculaire, ramifiée, tellurique, ce ne sont encore que de faibles remuements, des souffles de forges chtoniennes, des aberrations chroniques qui inversent le temps, le tirant vers son océan primitif, vers les abysses inconscientes, longues failles magmatiques pas encore bien assurées de leur devenir, flottant dans la marée lubrique du premier accouplement cosmique dont les corpuscules élémentaires tardaient à s'animer, à prendre forme, cette dernière, la forme, sonnant  comme une imprécation, une injonction à être selon telle ou telle modalité et alors, se perdait corrélativement la liberté de disposer de son corps en fusion, de l'amener selon son bon vouloir à une éclosion déterminée, choisie, longuement méditée, événement à nul autre pareil dont on ne souhaitait pas qu'il devînt une simple contingence terrestre. L'expectative prévalait et l'on comprenait pourquoi les hommes, marqués au fer par cette expérience originelle traumatisante, hésitaient, chaque matin du monde, à émerger à nouveau, à surgir au plein jour selon une intention bien affirmée.

  Dans les sombritudes galvanisées des antres spermatiques, on se plissait, se recroquevillait, s'operculait, tel le limaçon vissé sur son ombilicale spirale.

 

helio7

 

  On jouissait de manière autonome afin de ne pas se commettre dans l'accouplement multiple ouvrant le domaine royal de la schizophrénie. La schize, on la souhaitait tellement accomplie, tellement désocclusive d'une vérité soudée dans sa gangue de pierre, tellement révélatrice d'une folie féconde, sans bornes, qu'on s'y disposait comme à un accouplement royal : par exemple celui d'un aigle majestueux et d'une licorne, bec recourbé en signe d'imperium, larges rémiges solaires, corne hélicoïdale ascendante, crinière écumeuse, sabots de platine. Seul cet assemblage mythopoétique pouvait avoir lieu. Toute autre tentative crépusculaire ne pouvait qu'être vouée aux gémonies. 

helio8


 Aussi, au fin fond des replis larvaires entendait-on des gémissements, des plaintes pareilles à des supplications, des lamentos claquant de lugubre manière. Tout près des feux de Vulcain, on battait le fer, on tapait l'enclume, des gerbes d'étincelles fusaient en feux de Bengale. On procédait à l'extraction de la matière primitive, on assemblait plumes d'airain et corne d'ivoire, serres métalliques et pieds bifides, yeux de cristal et oculus d'obsidienne. Larve, puis chrysalide, enfin imago; l'image devenait réalité, mais réalité métamorphique, constamment soumise aux mouvements, aux remuements aux nouvelles configurations.  Il y avait urgence à ralentir le cours des choses, à transformer le long fleuve héraclitéen en un lac aux eaux tourbillonnantes comme l'œil du cyclone. Aux eaux ne girant finalement qu'à demeurer dans la délicieuse et vertigineuse douleur de l'attente.

 

 Acte III

 

(La scène : Soleil levant. Ham, Hom émergeant à peine de leurs boîtes difformes et pléthoriques : bouts de papier; croûtons; pensées minérales; membres épars.

Passants : nuls et non avenus. Rêvant seulement dans leurs couettes emplumées de circulaires certitudes.)

 

Ham : Au bout de la nuit vient le jour.

Hom : Lopettes !

Ham : Je vais me fâcher pour de bon, individu Hom !

Hom : Individu Ham, c'est aux  Endormis que j'adresse ma merdique altercation.

Ham : Et, pourquoi "Lopettes" s'il te plaît ?

Hom : Parce qu'il me plaît !

Ham : Et pourquoi te plaît-il, Mister Hom ?

Hom : Parce qu'il me plaît de me complaire en la présence des lopettes larvaires décadentes   qui peuplent la planète de leur désolante absence.

Ham : Voyez donc l'Impertinent !

Hom : Qui vous dit merde, clochardisé de rien. Pet de nonne.

Ham : Engeance de mouche plate aux yeux étalés.  

Hom : Petite bite fornicatoire du néant coagulé dans ta cervelle obtuse. Mais qui donc te...

Ham : Myéline avortée. Andouille névrotique.

Hom : La guerre, Hom, la guerre...

Ham : Tu veux dire la division de la paramécie ?

Hom : La scissiparité, je veux dire.

Ham : La division à l'infini du même ?

Hom : Du même qui devient différent.

Ham : Qui engendre le différend.

Hom : La polémique, le combat.

Ham : Contre l'autre ?

Hom : Contre soi-même !

Ham, Hom (en choeur) : Contre l'autre soi-même !

Ham: Soi, l'autre, l'autre soi. Où la différence ?

Hom : Du pareil au même.

Ham : Toi, moi, jumeaux homozygotes ?

Hom : Même pas. Toi inclus dans moi.

Ham : Moi inclus dans toi ?

Hom : Autre : toujours une illusion ?

Ham : Toujours.

Hom : Alors juste la solitude ?

Ham : Tout juste, Hom.

Hom : Pas d'altérité ? Place pour un !

Ham : Pour un SEUL.

Hom : Un SEUL. Hom, Ham, un SEUL. Qui saute à l'eau ?

Ham : Personne Hom.

Hom : Personne Ham.

Ham : Si Hom, Ham, le même; personne saute !

Hom : Personne saute.

Ham : Tu sautes, Hom : tu m'entraînes dans ta chute.  

Hom : Tu sautes, Ham : tu m'entraînes dans ta chute.

Ham, Hom (en chœur) : Pareillement néantisés par la décision de l'autre.

Ham : Le mieux : pas sauter.

Hom : Pas sauter.

Ham : Sauter, double néantisation.

Hom : De soi, de l'autre.

Ham : C'est pour ça.

Hom : C'est pour ça, Ham...

Ham : ...que les Attentistes enkystés dans leur coquille cavernicole, dans leur antre spermatique...

Hom : ...se précipitent pas...

Ham : ...la tête la première...

Hom : ...pour pas sombrer...

Ham : ...pour pas commencer le mouvement merdique...

Hom : ...pour pas...

Ham : ...néant pour néant...

Hom : Le dieu-Khépri, le dieu-scarabée à la tunique naissante...

Ham : ...peut toujours se brosser...

Hom : ...pousser sa boule d'argile...

Ham : ...déployer ses antennes...

Hom : ...sonner le rappel.

Ham : Khépri :  "celui qui vient à l'existence", fait venir à l'existence, ascension au zénith avant la chute.

Hom : Les En-voie-d'apparition savent cela ?

Ham : Oui, Hom, la vérité est brûlante, aveuglante comme le disque du dieu-Rhé, la grande conscience universelle qui se dévoile en même temps qu'elle meurt.

Hom : On devient sérieux, Ham.

Ham : C'est grave, Hom !

Hom : On plonge quand ?

Ham : Demain, Hom, demain, il sera toujours temps !

 helio9

 

 Maintenant, le dieu-Khépri est installé dans le premier cadran du ciel levant, rayons dilatés, boules d'argile irradiant la clarté primordiale, comme au jour de son antiquité. Khépri parle la langue solaire qui dit sa longue mémoire, son apparition au matin du monde :

 

 "Je suis l'Eternel, (le Créateur), je suis Ré qui est sorti du Noun en ce mien nom de Khépri, pour apporter aux Non-encore-dévoilés, la parole puissante de la lumière, son multiple rayonnement, afin qu'éclairés par ma volonté, les Héliopolitains naissent d'abord à eux-mêmes dans l'étalement du Simple, avant que ne s'irise la dispersion qui abuse les yeux, mutile les désirs, les métamorphose en passion à la gueule dévorante comme le dragon.  Que les Appelés-au-jour parcourent leur  chemin en conscience, dans la blancheur fécondante, ouvrante. Ainsi leur sera dévoilée  la Vérité qui guidera leur course hasardeuse parmi le sentier lumineux des astres bien disposés à les servir et de cela, de la nécessité du Simple, du Vrai, ils devront se souvenir, abritant la brillante et malléable argile dont ils proviennent pour l'éternité.  Qu'ils se souviennent de la genèse  de Khépri, leur Serviteur, arrivé à sa forme déployante grâce à sa seule volonté, afin qu'en eux-mêmes, ils reproduisent cette royale naissance!"

 

  Mais la parole éclatante parvenait aux Cryptomanes au travers des parois de terre compacte, fragmentée, pareille au signal du morse, genre de pointillés sans fin se perdant dans les cellules oblongues où dormait, profondément, l'inconscience larvaire. On se déplaçait par toutes petites translations sur son ventre annelé, on mobilisait ses pièces buccales avec parcimonie, on pattibulait gentiment sur les ressorts calamistrés de ses mécaniques déplaçantes. Long était le premier voyage intracellulaire, petits sautillements succédant aux mornes platitudes abdominales. Le plus difficile : s'extirper de ses adhérences oniriques, se désengluer de ses moutonnements laineux, éveiller le lumignon étréci de son toucher intérieur, le conduire au bourgeonnement, à la mince éclosion épileptique, à défaut de lui faire adopter, d'emblée, l'amplitude de l'esprit en son subtil rayonnement. On se suffisait de peu en ces temps d'aube naissante, on abritait son regard des coruscations de ce qui, dans le ciel zénithal, ne tarderait pas à faire phénomène selon la lame tranchante de l'impérieuse nécessité.

  Par les étroits oculus se diffusait une clarté pareille aux tubes de néon. Les barres lumineuses rythmaient les processions des suintantes et ombreuses galeries. Cela faisait une symphonie de clairs-obscurs où se devinaient les anatomies amoindries et fusiformes des Pensionnaires, manières de navettes serties de mouvements lents et allégoriques faisant leurs laborieux tissages parmi les fils de trame de la lumière déclive.

  Parfois, de guerre lasse, avant que le zénith ne se déchire en longues torches incendiaires, se décidait-on à extirper de son corps de graisse compacte, tantôt une tête ovoïde flanquée d'yeux globuleux, tantôt des fragments de bras cannelés terminés par des pinces roboratives; tantôt deux ou trois appendices abdominaux dont on faisait sa locomotion à défaut de posséder les glorieuses assises qui, il y a  longtemps déjà, assuraient son déplacement parmi les multitudes terrestres. Tout ceci n'était qu'un souvenir archivé au profond de Petites Madeleines proustiennes qu'on ne ressortait parfois, précautionneusement, que dans des moments de profonde nostalgie, afin que pussent s'imprimer, sur la toile de la conscience, les belles icônes du temps jadis, alors qu'une silhouette humanoïde surplombait encore, de façon altière,  son massif d'hémoglobine et de peau tendue comme une outre présentable et esthétiquement enviable. A cette condition arthropo-anthropoïde l'on s'était accoutumé, osmose imparfaite, chaotique, de moignons et de tubercules, de pattes cristallines et d'antennes fouisseuses, d'abdomens annelés et de protubérances glaireuses. Lorsque la glorieuse assemblée de ramassis anatomo-patibulaires faisait sa procession vers la Chambre de la Reine pour y entendre conseils et homélies sacrées, pour y recevoir l'attouchement royal qui devait ensemencer ses cavités intimes de gelée reproductrice - il ne fallait point que son altière race mutante se commît à disparaître simplement, ne laissant aucune trace de sa civilisation épigastrique -, on entendait des stridulations pathétiques, des objurgations douloureuses, des couinements abortifs au milieu desquels, rarement, se reconnaissaient des bribes de mots humains, mais déformés, mais gloviulés par les urticantes mandibules. Le glorieux langage s'était abîmé en un salmigondis aussi peu consommable qu'un jargon purement aphasique.

  On en était arrivé là par une belle inconscience, par une cécité compacte, par un dédain de ce qui faisait l'essence de l'homme: à savoir son langage, son art, son histoire, sa religion, son éthique.  On avait simplement forniqué longuement sur des lits d'infortune, sans bien se soucier de ce qui résulterait de ces accouplements sauvages. On avait bu la première ambroisie venue, fût-elle la boisson la plus fatidique, laquelle emportait avec elle le peu de libre-arbitre dont la vie s'était fait prodigue. On s'était rué sur les victuailles empilées sur les étals du monde avec une belle voracité, ne cherchant nullement à partager la provende. On avait usé ses yeux à regarder des filles livrer leurs corps juvéniles aux assauts de riches et pléthoriques minotaures. On avait roulé dans de lumineux carrosses, dans de vieilles guimbardes peinturlurées, cabossées, crachant leurs tonnes de CO2 meurtrier. On avait pissé, déféqué dans des fleuves aux eaux translucides. On avait plongé des trépans dans le ventre doux de la terre afin de lui subtiliser le fruit de ses immémoriales métabolisations. On avait inventé des bombes H au long feu cataclysmique. On s'était vautré dans des concupiscences mortifères, copulant de-ci, de-là dans des postures bien peu académiques et déjà anticipatrices d'un destin prosaïquement identique au bestiaire joyeux et lubrique dont on était fantasmatiquement atteint lorsque la petite vérole avait commencé à liquéfier nos séniles emboîtements neuronaux. On avait peint ses maisons en blanc éblouissant pour  dissimuler à son regard glauque les flaques des taudis, pour annihiler les favelas aux rigoles merdiques, pour effacer les excréments nauséabonds des joyeux bidonvilles. On avait commis de piètres génocides. Biffé des civilisations belles comme le jour. Effacé des hiéroglyphes sacrés.

helio10 

 

 

Condamné des innocents. Gracié des crapules. Jeté aux orties d'antiques palimpsestes. Dirigé le pouce vers le bas, dans les orgueilleux amphithéâtres, juste pour le plaisir de tuer. Fait s'accoupler des femmes avec des taureaux. Fusillé. Torturé. Gazé. Humilié des peuples aux peaux coupablement colorées. Réduit en esclavage. Fait travailler des enfants. Mutilé de jeunes femmes, sacrifiant sans pitié le dard de leur plaisir. Arraché des yeux pour obtenir de pitoyables "vérités". Abîmé la conscience en se détournant de l'essentiel. Confondu souvent l'essence et l'existence. Créé les conditions des pogroms où l'esprit se diluait. Vendu des hommes. Acheté des femmes. Mutilé des vieillards. Réduit l'humanité à l'état peu enviable de loques. Organisé des autodafés. On avait détruit des œuvres d'art, les jugeant "dégénérées". On avait inventé les races et leur stupide corollaire, le racisme. Décimé des Juifs. Imprimé des croix gammées sur des fronts qu'on jugeait iniques. On s'était vautré dans la bonne merde puante de l'égoïsme. Aboli l'altérité. Condamné des humanistes. Brûlé des saints. Blanchi de l'argent sale, très sale, tellement sale que c'en était à gerber. Répandu la drogue sur l'ensemble de la planète. Elevé les hautes tours de la suffisance capitaliste. Inventé le libéralisme. Fait de l'économie de marché une religion. On avait proclamé la race des méritants qui abhorrait tous ceux qui étaient leur exact contraire. Décrété celle des imméritants. On s'était gobergé de la différence. Méprisé l'infirmité. Nié la misère. On avait élevé des Ordres aux bien-pensants. Creusé des fosses pour y enfouir les mal-pensants. Epinglé aux cimaises sociales de piètres chevaliers d'industrie. Décoré des chanteurs véreux. Ignoré les travaux des savants. Bradé l'éducation. Epinglé sur des vestons merdeux des Légions d'honneurs immérités. Vanté les mérites des arrivistes. Pris pour argent comptant la première rodomontade venue. Encouragé le lucre. Découragé la générosité. Créé, partout, les conditions du désaccord, l'émergence du désarroi, attisé les braises de l'envie, fomenté les révoltes, enrichi les riches, appauvri les pauvres. Tout ceci en toute innocence, avec ingénuité, grandeur d'âme, sentiment du devoir accompli, estime de soi, reconnaissance de sa valeur intrinsèque, de son aptitude à transcender le réel, à en faire une "Terre Promise" où l'humaine condition, indéfiniment, exponentiellement, continuerait à établir, partout, son emprise sur les choses, étendre son royaume au-dessus du vivant maîtrisé en totalité.

  Tout ceci, on l'avait fait, sans l'ombre d'un remords, sans se retourner une seule fois sur les ruines fumantes et poussiéreuses des murs de Jéricho qui parcourent le monde de leurs fondations lézardées et sinistres comme la peste et le choléra réunis. On l'avait fait et assumé et on emmerdait la maréchaussée laquelle, comme les morpions, ne s'attachait à vos parties sensibles et intimes que pour y insuffler le liquide vénéneux de la loi et vous sucer jusqu'à la moelle. Mieux valait, à tout prendre, l'anarchie que tous les systèmes policés et bien peignés du monde, comme chez ce bon Marcel suintant, depuis sa rainure médiane têtue de bon bourgeois sa littérature d'abondance dans les salons de Combray et d'ailleurs.  Et toute cette belle littérature,  dont on aurait  pu parler pendant des millénaires si la destinée nous avait faits Mathusalem, elle n'était plus à la portée des raccourcis humains qui hantaient les couloirs héliotropes  de la cité mandibulo-hémiplégique. Les pauvres niquedouilles, les ensablés du cornet, les démantibulés de l'entendement, les perclus du sexe, les usés du jugement, les hérétiques, les déboîtés du cigare, les enrayés du cornet à piston, les laissés-pour-mécompte, les abusés du trognon, les gambetto-vacillants, les enrhumés des hémisphères, les glaireux de la langue ne percevaient plus des choses sublimes que des courants d'air, des déplacements moléculaires, des quadratures du cercle.

  Mais il y avait ceci à énoncer clairement : ces débris d'humanité avaient parfois, on ne savait pourquoi, des remontées du temps où ils étaient présentables, se disposant un court instant à enfiler de plus nobles vêtures, à rejouer à nouveau selon une parenthèse vite refermée, quelques épisodes de leur "divine comédie", s'attifant de leurs chamarrures langagières, de leurs déplacements éthérés comme le vol de l'éphémère, de leurs plasticité à commettre de la pensée qui s'ingéniât à se hausser deux coudées au-dessus de leurs hauts de chausse empesés par une aptitude foncière à s'imbriquer, par mimétisme, dans la première jarre béckettienne venue, à y tricoter de l'absurde, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'idiotie totale les ait précipités dans quelque asile d'aliénés.

 helio11

 Ceci expliqué, on imaginera quelque larve cavernicole à la morphologie grossière cependant qu'approximativement humaine, descendant de son grabat valétudinaire, se haussant sur ses quenouilles flageolantes, poussant de son moignon flaccide le volet de la termitière, lequel oscille en grinçant. Le jour est maintenant bien planté au plein du firmament non encore présentement étoilé. Khépri rayonne toujours, ses antennes dardées vers le zénith, attendant que Rhé vienne prendre la relève solaire. Au-dessus de l'horizon planent de gros nuages boudinés vert-pomme. Entre les nuages, le ciel est pareil à un gouffre de bitume qui se serait creusé en son centre, libérant des fumeroles de soufre d'un jaune éclatant. Une lumière violette, diffuse, éthérée coule du dôme lumineux en faisant ses gerbes insolentes. La terre rouge, marbrée par endroits, se recouvre parfois de sombres amas de lichen verdâtre. Des colonnes d'air chaud montent en tourbillonnant, aspirant des poussières, des fétus de paille, des crachats, des mégots, parfois des mulots au museau fuselé, aux crins élastiques. L'air est tendu, sec, craquant, pareil à une corde de luth. Les nuages se déplacent avec des vibrations de crécelles. Des nuées de sauterelles, de criquets planent en sifflant, en stridulant, mâchonnant au passage ce qui, par hasard, vient à leur rencontre : accroches de bretelles, mouches germinatives, index tendus, sexes flasques, bubons, furoncles.

  Un Paumé-parmi-le-néant, nommé "Glob", autrefois "Siméoni" dans son ancienne configuration humaine, s'éreinte les reins, s'échine l'échine, s'époumone les poumons, à faire cuire un peu d'eau dans une cucurbitacée du doux nom de "Berdouille". Ça jouille dans les graines, ça rimulle en grosses bulles ubuesques, ça gigote et planisphère et ça finit par gamuler en gaz flattant les antres piriformes de Glob, lequel a laissé tomber dans les cataractes fusionnelles quelques grains d'anis étoilé et deux abdomens de ses congénères termites hors d'âge. Après avoir bu le liquide émollient, après une rapide toilette, après un regard dans le miroir sans tain, Glob emprunte la galerie qui donne accès à l'extérieur. La porte est refermée sur les sombres vicissitudes de la termitière. On n'entend plus que le craquement de l'harmattan aux angles des bâtisses.

  Siméoni - c'est une des propriétés étonnantes de l'univers héliopolitain que d'être indifféremment "Glob" dans l'orbe métaphysique de la termitière [métaphore empesée du purgatoire par où les individus se confrontent à leur vacuité à proprement parler terrienne], pour redevenir "Siméoni", l'humain présentable quoiqu'insuffisamment rasé, dès que les portes de la contrition sont franchies, d'abord avec difficulté, ensuite la démarche s'allégeant, à la manière d'une insouciance retrouvée -, donc Siméoni huma l'air, cet air si particulier depuis presqu'une éternité, composé de vapeurs sulfureuses, de gemmes pareilles aux larmes de résine, enfin de fines particules en tous points semblables aux nuées qui, en des temps anciens, envahirent Pompéi.

  En ce milieu de matinée, alors que le thermomètre indiquait 38° Celsius, soit 100.4° Fahrenheit, les passants étaient rares, leurs silhouettes vaguement brumeuses. Siméoni sortit de sa poche intérieure une "Winston" qu'il inséra entre ses lèvres déjà dures comme du parchemin. A peine la molette du briquet tournée et c'était déjà le mégot qui se consumait en une sorte de grésillement acre, bientôt le filtre qui rougeoyait dans une drôle d'odeur de pain brûlé. "C'est étonnant,  pensa Siméoni comme le temps s'est étréci, à peine une étincelle et déjà il n'y a plus trace de rien." Comme si on n'avait jamais existé, comme si chaque pas s'annulait lui-même, effaçant les pas qui l'avaient précédé, dissolvant dans une brume ceux qui allaient apparaître. Tout était couleur d'irréalité. La durée était une mince rustine appliquée sur les choses, une pellicule de gélatine infiniment transparente. Les gens glissaient les uns devant les autres, leurs silhouettes s'emboîtant à la manière d'œufs gigogne. Destins mêlés, qui se croisaient, sur ce coin de terre, au hasard des rencontres. Mais ces dernières étaient fugitives, intemporelles, genres d'abstractions mathématiques. Intersections de signes, de chiffres et de lettres, de parcours angulaires, de percussions de tangentes, d'hypoténuses levées sur des triangles énigmatiques. Siméoni, plissant les paupières en raison de la sueur qui commençait à étoiler sa peau, ne percevait plus les déplacements qu'au travers d'une mince meurtrière. Tout glissait dans une longue dérive. Il vit, successivement, des automobiles se fondre dans les ombres des maisons blanches, des cyclomoteurs privés de conducteurs, des tables sans pieds aux terrasses des cafés, des chapeaux sans têtes, des lunettes sans yeux, des montres dépourvues de poignets. C'était cela le vertige du jour, la plongée dans la lumière ruisselant de partout à la fois. Les façades enduites de chaux lançaient leurs flammes blanches, les tables de métal faisaient tourner leurs cercles étincelants, les phares chromés giraient au dessus du sol, dardant leurs sclérotiques durcies vers ceux, imprudents, qui osaient les toiser de leurs regards d'idiots.

  "Mais les hommes n'apprendront vraiment jamais rien.", s'étonna Siméoni. "Mais quelle inconséquence de sortir au plein du jour alors que l'air vibre de milliers de corps étincelants, de centaines de scorpions, la queue dressée au-dessus de leur arc de mercure, prêts à frapper. Quelle inconscience tout de même !"

  Peut-être eût-il mieux valu rester dans les circonvolutions complexes de la termitière à simplement sécréter son miellat, l'esprit englué dans des pensées élémentaires, celle de s'alimenter, de creuser son trou dans la glaise, d'y disposer ses œufs inconséquents, attendant d'être dévoré par sa glaireuse descendance ? Allez donc savoir. Il était  si difficile de réfléchir parmi les rumeurs enflant de toutes parts, emporté par l'unique maelstrom visant la bonde terminale, laquelle finirait bien par nous prendre au collet, nous déglutissant d'un seul mouvement harmonieusement métaphysique.

  S'il paraissait à Siméoni que l'entreprise des autres était empreinte d'une certaine folie, sa propre progression dans le réseau étroit des venelles ne semblait pas lui poser problème. C'était donc cela le cours de sa vie, telle une feuille emportée au fil du courant ou bien glissant sur les volutes de vent. Sans doute chaque homme était-il trop complaisant envers lui-même, envers ses propres faiblesses.  Il fallait, avec justesse, exactitude, toiser son intime matérialité, en interpréter les excroissances existentielles, faire de son corps non seulement une géographie probable mais pouvoir étiqueter chaque partie, la douer d'une source de connaissance ou, à défaut, y inscrire avec le stylet de la lucidité, les tares, les inconséquences, les manquements, les aberrations, les compromissions, les doutes, les renoncements. Un temps, par la pensée,Siméoni se fit son propre tatoueur, gravant à la plume les signes d'encre bleu-marine qui racontaient son épopée d'homme ordinaire. Il écrivit, au calame de roseau, s'appliquant à tracer la gravité des pleins et la fluidité des déliés .

 

Sur le front : coupable de rêver.

Sur les paupières : écorces usées de la conscience.

Sur les joues : planisphères étroites de l'envie.

Sur les lèvres : négations de la vérité.

Sur l'à-pic du menton : promontoire de l'arrogance.

Sur les rocs des maxillaires : volonté égocentrique.

Sur la buse du cou : déglutition de l'amertume.

Sur les collines des épaules : esquives existentielles.

Sur les plateaux des pectoraux : défi de l'autre.

Sur l'épigastre : nœud gordien de la relation.

Sur l'ombilic : gratification de l'ego.

Sur les hanches : tango de la volupté.

Sur la plaine abdominale : plaisir immédiat.

Sur le scrotum : fidélité intempestive.

Sur les genoux : fausse rédemption.

Sur les pieds : corruption terrestre.

 

 Le Marcheur impénitent s'amusait de toutes ces petites vanités, de tous ces faux-semblants qui faisaient de la vie un carrousel infini dont aucune facette, fût-elle longuement explorée, n'épuiserait jamais le sens. Puis, Siméoni, dont la toison pectorale s'humidifiait de vapeur, dont les avant-bras tombaient vers le sol, entraînés par leur propre pesanteur, dont les cuisses étaient des piliers durcis mais ralentis par les nappes purulentes qui s'étalaient selon les creux et bosses du sol, aperçut un banc de fonte aux pieds immergés dans la houle pesante. Il s'y laissa choir, remonta ses manches de chemise,  les jambes de son pantalon de toile, délaça ses chaussures et se laissa aller à une manière de joie tout intérieure, de rêverie enfantine dont il ne se serait jamais douté dans les secondes précédant l'apparition de la halte providentielle. C'était, soudain, comme de ménager dans le cours de l'existence une parenthèse ludique, de faire tourner un manège enchanté. L'espace corporel, dans la touffeur ambiante, se laissait envahir d'une douce léthargie. Des souvenirs anciens, ondoiements de l'eau dans une rivière bordée de saules, roue de moulin faisant girer ses filaments aquatiques, mousses aériennes dans la fraîcheur d'un sous-bois, l'envahirent dans la tendresse, dans la souple évocation pareille à la mansuétude d'une affection maternelle. Toute cette précaution écumeuse, cette disposition à la nacre vivante, à défaut de le surprendre, l'incitait à incliner son âme vers de confortables projets, à s'entourer de la soie accueillante de l'utopie. Les défauts de l'homme, ses vices, ses turpitudes n'étaient vraisemblablement que des vues de l'esprit, de simples hallucinations que l'été caniculaire imprimait sur les rétines épuisées de la conscience. Il suffisait de faire halte, de se ressourcer et de continuer sa marche vers des terres plus sereines. Siméoni s'endormit, roulé en boule comme un chaton insouciant. Cependant l'astre solaire continuait son ascension, laquelle fut bientôt dans sa position zénithale. De grandes écharpes scintillaient dans le ciel, éblouissantes comme dix mille glaciers. Sous les coups de boutoir de l'incendie céleste la terre craquait, se fendait en longues lézardes, laissant émerger au plein de la lumière les tumultes des racines. Les lacs percutés par les flammes se vidaient de leur contenu, devenaient de minces flaques ne reflétant plus que la nudité du ciel. Des arbres pris de folie s'élevaient dans l'espace, longues torchères larguant leurs mortelles escarbilles sur les aires ignées. Partout était le feu, la surpuissance, la démesure démoniaque. Les forges de Vulcain, dans un grand arc lumineux, rejoignaient l'immense fonderie diluvienne. Partout était l'incompréhension, la stupeur, le désarroi dont les hommes étaient déjà saisis, au temps anciens de la préhistoire lorsque la foudre embrasait l'atmosphère. Les massifs forestiers n'étaient plus que d'immenses brasiers qui soufflaient leur brûlante haleine d'un horizon à l'autre. Les artères des villes se vidaient, on trouvait refuge dans la première galerie venue: une bouche d'égout, une canalisation, les sous-sols des parkings, les catacombes, au milieu des ossements à la blancheur sépulcrale. On se ruait dans les galeries du métro, on soulevait la moindre trappe, on recouvrait son corps d'une cape de bure ou d'un burnous de laine. Devant ses yeux on levait les barrières opaques de verres noirs. On entrait dans le creux des arbres évidés, dans les fosses d'aisance, dans les taupinières. On se faisait fourmis, on se faisait termites et le peuple des édifices de boue gonflait indéfiniment, comme une rivière en crue. Et ce qu'on cherchait, par-dessus tout, c'était l'eau, l'eau bienfaisante, l'eau salvatrice, régénératrice, lustrale, bénite, en bouteille, en vrac, en mares, en filaments croupis, en gouttes sanguinolentes, les bouches soudées au robinets de laiton; l'eau des radiateurs, des climatiseurs, des caniveaux, l'eau épaisse des marigots, celle, saumâtre des mangroves, celle des oueds faisant leurs minuscules gouttes entre le chaos des pierres brûlées, celle des outres gonflées de chaleur, celle perdue au creux des dolines, au milieu des galets bouillants. Il n'y avait plus que cela, cette fuite éperdue pour apaiser sa soif, humidifier le massif de sa langue, la fente de sa glotte étroite. L'eau se retirait des tissus, des cellules, des ligaments. Les corps étaient de vieux fagots de branches solitaires que l'air sec venait fouetter de sa vindicte, de minuscules grains dont les flancs se rejoignaient, de pitoyables sacs de peau tellement semblables au mirage des peuples pauvres dans les remous de poussière. Quelques rares survivants se hasardaient encore, longeant les à-pics d'ombres des balcons, à chercher l'improbable. Ils collaient leurs lèvres parcheminées aux goulots des bouteilles dans les bars désertés, ils buvaient aux flaques miséreuses, les mains ancrées dans la poussière. Parfois un figuier de barbarie et ses fruits désolés, parfois des agaves aux raquettes étiques, parfois des agrumes dont il ne restait plus que l'écorce incendiée. On avait beau tendre sa volonté comme une corde, ramasser son corps en forme d'animal de proie, se métamorphoser en éponge : rien, on ne saisissait rien que des paroles vides, des coquilles désolées. On n'avait plus de langage pour dire l'insensé. On n'avait plus de pensée à faire rouler dans la meute rabougrie de son cortex. On n'avait plus de mouvement à offrir à sa mécanique grippée. La machine s'était arrêtée en plein désert, faute de combustible, chaudière encore bouillante. Il n'y avait plus d'espoir d'échapper à quoi que fût de tragique. Après tout on était bien né pour ça, on le savait mais c'était difficile à avaler cette vérité en forme de yatagan, de faux terminale devant moissonner le vivant sans aucune exception. Et l'homme, dans tout cela, qu'avait-il fait pour empêcher cette fin abrupte, sinon de toujours repousser l'échéance, de faire l'autruche, de revêtir sa conscience d'œillères pareilles aux coupoles du Mont Palomar. Mais au moins celles-ci étaient occupées à chercher des étoiles, à percer le secret de l'univers, à initier de la connaissance, à élaborer de la réflexion. Mais l'homme avait failli à sa première et fondamentale tâche : assurer la survie de l'être, faire croître les conditions d'un toujours possible épanouissement, d'un essor, d'un déploiement. L'homme-rapace avait renoncé, repliant, par couardise, incapacité foncière, ses rémiges, arquant ses griffes, fermant son bec recourbé dans une attitude hautaine et dédaigneuse, la même qu'il avait toujours eue vis-à-vis des marginaux, des oubliés, des sans-grades.

 helio12

Maintenant les choses n'étaient plus réversibles. La grande sécheresse avait tout dévasté, jusqu'aux idées qui n'avaient pu résister à l'immense réification. Tout était devenu sec, compact, replié, sourd, aveugle. La conscience était devenue une simple chose. L'intelligence, une chose. La mémoire, une chose. L'imaginaire, une chose. L'intuition, une chose. L'histoire, la science, la religion, la spiritualité, l'art, la politique, l'éthique, la liberté, la vérité, le beau, le bien, le vrai, choses, choses, choses, et ainsi jusqu'à l'infini du temps fini.

 helio13

 

 Voilà, elle était bien venue la "fin de partie", le coup de sifflet final, la fermeture à jamais du grand rideau cramoisi où la condition humaine n'aurait plus à prendre la peine de faire ses entrechats, de commettre ses mensonges, d'inventer ses pitreries. Fini, le Grand Cirque. Il était temps de démonter la grande bâche, d'arracher les pieux, de replier les gradins, les trapèzes, de ranger les nez de clowns, de remettre les fauves dans leurs cages aux barreaux abstraits et désormais  bien inutiles. On n'avait plus besoin d'avoir peur des lions, de la reptation de l'anaconda, de l'arc tendu du scorpion, de la souris dans le tiroir de la commode, de l'amant de sa femme, du deuxième arrière beau-fils de sa cinquième épouse, du rouleau à pâtisserie, de la facture du garagiste, de la roulette du dentiste, de la virginité de sa concierge; plus besoin d'avoir peur des reproches, des remontrances, des récriminations conjugales, d'avoir peur de devoir passer la serpillière, de se foutre à poil devant les notables au conseil de révision, de voter pour le droit de vote des érythréens logeant dans notre pays depuis Jeanne d'Arc, peur d'attraper le sida, l'islamisme, la coqueluche, le libre-arbitre, l'intuition esthétique, de comprendre Les Tables de la Loi, les subtilités de Spinoza, la profondeur de la phénoménologie, la règle de trois, la formule de l'éthanol ou de l'acide acétique. Plus de peur. Plus de mal. Plus rien !

  Siméoni sortit peu à peu de sa torpeur. "Bizarre, tout de même, se dit-il, cette impression de légéreté." Sa tête flottait en haut de son corps, menue, aiguë, infiniment mobile, surmontée de deux cils vibratiles, peut-être d'antennes métalliques; ses yeux étaient deux globes disproportionnés, divisés en un myriade de fragments sur lesquels ricochait la lumière.

 helio14

 Le paysage se décomposait en rapides hologrammes, chaque partie se reflétant dans l'autre à l'infini : emboîtements de branches, pièces montées des collines, boules des nuages pareilles à des grappes d'œufs, routes se percutant en immenses tours de Babel, cubisme analytique des blocs superposés des maisons, pointillisme éthéré des insectes dérivant dans le ciel bouillant. Non, vraiment, Siméoni ne se plaignait pas de cette amplification de la vue, de ce déploiement proprement cosmique qui, non seulement le mettait en rapport avec l'immense capharnaüm des choses matérielles, mais décuplait l'univers fascinant de la conscience, étirait les membranes de la merveilleuse lucidité. Ainsi, pouvait-il voir les idées faire leurs échafaudages théoriques; la volonté étendre ses rémiges; l'intuition broder ses dentelles; l'éthique lustrer ses pierreries; le beau briquer  son miroir; l'art clouer ses hautes cimaises; l'histoire monter ses révolutions, démonter ses royaumes; le vrai affuter ses transparences; le bien empiler ses offrandes; la philosophie classer ses étonnements; la métaphysique lorgner dans la lunette de l'au-delà; la science édifier ses cornues de verre, emboîter ses équations; la mémoire creuses ses archives; le désir filtrer ses liqueurs; l'amour bander son arc; les sentiments faire leurs petites mares lubriques; les émotions trier leurs larmes; le temps régler ses rouages; l'imaginaire fabriquer ses licornes; le rêve projeter ses images; l'illusion saisir ses croyances; l'utopie édifier ses tours de cristal; l'espoir riveter ses dérives; les affinités enrouler leurs tresses; la culture cultiver son bouillon; les archétypes tricoter leurs fils arachnéens; les concepts attiser leurs braises; la foi regrouper ses boules de buis; la connaissance coller ses vignettes; la voix édifier ses colonnes; le langage visser ses mots; le réel se satisfaire de ce qui lui était échu présentement, laquelle échéance ne souffrait d'aucun retard, le feu divin coulant du ciel à la manière d'un immense convertisseur d'énergie. Les tonnes d'hydrogène fusaient, les cascades d'hélium se répandaient, les amas d'oxygène gonflaient comme des baudruches géantes, se répandant en fleuves, ruisseaux, filaments pareils à la course de la lave volcanique.

 helio15

Si les yeux étaient étonnants, le reste du corps n'en méritait pas moins quelques commentaires. Le cou était un tube métallique aux reflets de chrome et de cuivre à la base duquel étaient attachés deux bras semblables aux frêles concrétions de calcite dans les clameurs silencieuses des grottes. Le dos, d'un vert phosphorescent, diapré, auquel se mélangeaient des teintes de cobalt et de Véronèse était recouvert, sur toute sa surface, d'un treillis léger qui faisait penser à la superposition  d'ailes repliées. L'abdomen, gaufré, annelé, succession de bleus outremer et de verts profonds était du plus bel effet. Sa partie terminale consistait en deux éminences recourbées semblables à des cils tactiles. Quant aux jambes, au nombre de quatre, elles s'apparentaient plutôt à de longilignes et infinies échasses dont la fragilité apparente n'était pas sans évoquer des tiges de verre. Au final, tout ceci était plutôt bien ordonné, de proportions satisfaisantes, sans que pour autant on pût songer an nombre d'or. La structure était verticale, la base triangulaire s'ancrant au sol en raison de griffes qui en clôturaient l'anatomie. Les bras, repliés en zigzag, fouettaient régulièrement l'air, striant ce dernier de bandes sonores qui faisaient penser aux grincements de la scie musicale.

helio16  

 

 Etonnante métamorphose, s'il en était. Sans doute l'action conjuguée des radiations solaires, conjuguée à la complexion termito-humanoïde avait-elle accentué le processus de mutation biochimique. Mais peu importait de connaître les arcanes du prodigieux métabolisme dontSiméoni lui-même ne s'alarmait pas, comme si cet état nouveau l'avait affecté depuis la nuit des temps. Présentement il était assis sur son triangle vert-pomme - les teintes changeant selon la lumière, la température, l'incidence des rayons -, les coudes aigus reposant sur les gambettes étiques, le dos cambré comme celui du scorpion, le cou en extension, tête en position zénithale comme s'il s'était s'agi de parler aux étoiles. Cependant Siméoni habitait son nouveau corps de la façon la plus naturelle qui fût - est-on jamais étonné de sa propre apparence ? -, et, pourrait-on dire, avec une certaine auto-complaisance manifeste dont, du reste, il ne tirait aucune vanité. Debout, il pouvait vaquer à toutes sortes d'occupation sans qu'aucune gêne particulière se fît ressentir. Sa progression à l'horizontale, appuyé sur les sarments de ses membres antérieurs et postérieurs, s'accomplissait selon bonds et autres entrechats esthétiquement aboutis. On aura compris que, pour Siméoni, tout se déroulait sans anicroche et que la pire des situations qui eût pu être envisagée ne l'affectait pas plus que les vagues tournoyantes et hautement solaires qui parcouraient le moindre territoire de sa langue de feu.

  Un bémol devra toutefois être posé comme condition anticipatrice, afin que la suite du récit ne sombre dans diverses apories dont on aurait du mal à démêler les mailles aussi serrées que douloureuses et qui fausseraient  une juste compréhension des choses. Si l'homme-Siméonis'était transformé, à son insu, en zombie tératologique, mi-insecte, mi-anthropos, ceci ne concernait que les apparences, dont on sait qu'elles sont souvent trompeuses. L'intérieur de la cuirasse, le dedans de la tunique de soie et d'organdi, demeurant dans un état primitif, portant en elle les traces des expériences et empreintes premières. Si, compte tenu de l'état actuel, on peut se hasarder à faire l'hypothèse que les facultés mentales, la psychologie, la morale, le sentiment, l'urgence à fabriquer du devoir, de l'action juste, de la conscience ouverte-déployante demeurait le fondement de l'individu-Siméoni, eh bien l'on aura développé une exacte intuition. La décrépitude externe, qu'elle figurât sous les traits de la larve-termite ou bien de l'arthropode-crochu ne diminuait en rien la capacité à se plier à l'exigence d'une éthique fondamentalement humaine. Il s'agissait donc, là, au milieu de la désolation ignée, de la combustion fusante, des coulures de la lave incandescente, d'élever la concrétion non altérée de la conscience afin qu'à partir de sa solidification, l'on pût reconstruire les conditions d'une nouvelle nidification à visage humain. Seulement il y avait une condition au fondement de cette exigence, celle qui consistait, tout simplement, à faire amende honorable, à adopter un profil bas, reconnaissant sa culpabilité d'homme, son éternelle insouciance, son cheminement primesautier parmi les nécessités morales du chemin de croix existentiel.

  Traversé par l'urgence d'une nécessaire réhabilitation, ainsi que par le désir d'élever une manière d'échelle cosmique en direction d'une transcendance oubliée - le souci des hommes, leur mortelle condition ne trouvait-elle pas là sa seule explication plausible ? -, L'Homme-Siméoni, dardé sur ses éminences  constamment telluriques, face pieuse, yeux multiplement dévolus à la fascination ouverte par le sacré, lumière fécondante, ruisselante partout répandue, lança dans l'espace ouranien incandescent, l'hymne qu'Akhénaton, le "Seigneur des terres", l'époux de la belle Néfertiti, avait dédié à l'incomparable Aton, le dieu-Soleil :

 helio17

"Ô toi, source de toute vie, pénètre mon âme
et purifie-moi de corps et d'esprit,
Que toutes les ombres qui sont en moi se dissolvent,
que l'harmonie cosmique pénètre toutes mes cellules.
Tu es le père de mon esprit, le but ultime de mon
existence est de rayonner à ta ressemblance.
J'ai décidé d'être un soleil. Qu'il en soit ainsi."

 

  Ces paroles hautement incantatoires ne pouvaient être suivies que d'un silence lourd, occlus sur la démesure de la parole humaine, en l'occurrence celle de cette étrange  entité, mélange absurde de noble et de miséreux, vague forme à l'ubiquité inquiétante, galimatias, sabir, presque mutité, abscondité, mixte zoo-anthropomorphique dont les représentations torturées et monstrueuses des jardins grotesques de la Renaissance auraient pu tenir lieu de représentation.

Au zénith, le flux blanchâtre, sulfureux, les fumeroles acides, les jets de bombes métalliques, les scories, les geysers cyclopéens faisaient toujours leur sabbat de sorcières, continuant à hurler, telles des gargouilles ignobles et inventives, à  vomir leurs glorieuses régurgitations, à embraser ce qui restait de ciel, dont on eût dit qu'il était la désolation d'un champ de batailles après que les grenadiers sanguinaires l'ont déserté. Aucune place pour une parole signifiante et encore moins de lieu où puisse s'illustrer, même dans une mesure étroite, le plus humble poème du monde, le plus dépouillé des haïkus. L'absence de langage, c'est à dire d'accueil pour l'homme, résonnait lugubrement comme la fin des temps. Cependant, que Siméoni - ou bien ce qu'il en restait -, lustrait avec application ses attributs pareils à ceux de la mygale, une fente ouvrit le ciel dans sa profondeur. Les nuées ignées tourbillonnaient autour de ce qui semblait être un œil immensément cyclopéen, un abîme capable d'avaler, à lui seul, l'entièreté de l'univers. Tout semblait à la fois partir de cette pupille dilatée à l'extrême, en même temps que tout semblait y retourner, long reflux vers des considérations proprement originelles.

 helio18

Siméo-Glob - ( car il n'était qu'une combinaison monstrueuse de matières contradictoires, se repoussant par nature, les fragments ne tenant entre eux qu'à la mesure de l'immense magnétisme qui lançait ses impulsions électriques dans l'atmosphère tendu à blanc -)  tendait ses antennes à la manière d'un râteau commis à recueillir entre ses dents désireuses les ondes universelles. Soudain une voix tonnante bouscula les nuées ardentes. A côté, le bon Moïse redescendant du Mont Sinaï, apprenant que son peuple vient de rompre l'alliance à peine conclue et brisant avec fracas les pierres portant les Tables de la Loi, aurait fait figure de joyeux plaisantin : juste un pétard mouillé faisant son bruit piteux dans les pavillons auriculaires blasés. Non, dans l'ici et maintenant de Siméo-Glob, la clameur était équivalente à celle d'un peuple criant sa révolte sous les coups du tyran, à la lugubre mélopée, multipliée à l'infini des Noirs dans les champs de cannes à sucre, sous la férule de leurs tortionnaires. Sim...-Gl... avait beau replier ses antennes en forme de tortellinis, de torsades italiennes hachées menues par les fureurs du Stromboli, rien n'y faisait. Le grabuge était éblouissant; il tambourinait, martelait la tunique éphémère qui virait au violet aubergine, rebondissait sur les cannelures abdominales comme un enfant espiègle descendant, dans le  vertige et l'inconscience, les rouleaux d'un toboggan maléfique, diabolique; il rendait turgescents, convulsifs, les membres inférieurs agités comme de la gelée; il s'introduisait dans la moindre faille, déroulait ses volutes calcinés dans le moindre espace disponible. Bien que le tintamarre fût puissant, contondant comme le marteau-pilon, les mots proférés éclataient sur les boudins vert-pomme des nuages, leurs milliers de pattes ténues laissant, sur les monceaux d'ouate enflammée, leurs traces indélébiles, leurs échos inextinguibles :

 

"Ô toi, source de toute finitude, sors de mon âme

et laisse donc en paix mon corps de feu et d'air,

Que toutes les lumières qui sont en moi se rassemblent et croissent,

afin que l'harmonie cosmique qui m'habite détruise tes cellules souillées.

Tu es le fils de l'obscur, l'échec de mon existence,

celui par lequel mes rayons courent à leur perte.

J'ai décidé d'être ta tombe. Qu'il en soit ainsi."

 

  La réponse était cinglante, à la mesure de l'inconscience gluante de l'humanoïde avorté. Une loque en perdition dont on aurait pu espérer qu'elle inspirerait au dieu Athon, une plus grande indulgence, une magnanimité, la possibilité d'un rachat. Gl...Sim... s'amenuisa, se recroquevilla sur lui-même, dans l'attitude d'une punaise paraplégique cherchant désespérément à échapper à son pitoyable destin. Cependant le grondement vocal continuait d'ébranler l'immensité ouranienne :

 

  "Nommé Rê, Dieu Soleil à la tête multiple, tête de faucon à l'œil perçant, coiffé du rayonnant disque, je navigue au ciel dans une barque à voile étendant ses ramures sur l'ensemble des vivants. Seul Pharaon dont grands sont les privilèges, immenses les mérites, peut, à mon côté, prendre place.  En mon nom d'Amon, je suis le Bélier aux cornes recourbées. En mon nom de Khêpri, je suis le scarabée traînant sa boule solaire à la lueur du levant. En mon nom de Rê je suis le soleil de midi dardant ses rayons dans tout l'univers. En mon nom d'Atoum, je suis l'astre qui décline afin de disparaître sous l'horizon.

La nuit, je demeure le Roi à la triple nomination, et mon périple ressource mon énergie, l'éclat que  je dispense. La nuit, ma traversée est dangereuse et toutes sortes d'ennemis redoutables, - des hommes irrévérencieux de ton espèce -, essaient de faire chavirer mon embarcation afin qu'au matin je ne puisse renaître. Mais ma radiance  est  plus forte que les manigances inventées par les tiens, hommes de faible constitution, d'esprit chétif enclin à la médisance, genres de vieillards cacochymes et aigres aux projets malfaisants.

  Mais, homme de peu de mérite, que réclames-tu donc une âme qui, toujours t'a fait défaut ? Et comment purifier un corps délétère, un esprit dégonflé comme une outre antique lors des périodes de disette ? Et les ombres qui t'habitent, encore eût-il fallu qu'elles ne soient point trop envahissantes de manière à y glisser un peu de clarté ! Et l'harmonie que tu appelles de tes vœux, mais quel orgueil, et la dimension cosmique, mais quelle suffisance !  Mais le rayonnement auquel tu prétends pouvoir aspirer, quelle arrogance ! Faut-il que toi et les tiens soyez assez fats pour oser prononcer de telles vanités ! Moi, Amon-Khépri-Atoum-Rê, me ressembler, quelle présomption ! Homme de petite destinée, jamais tu ne pourras briller comme l'Astre-Dieu. Tu en es l'exact contraire. Il suffit de te regarder. Ta vie passée, en toute perte, à juger les autres, à boire dans les tavernes, à fumer, à manger sans égards au regard des pauvres, des indigents, à sillonner la terre et y répandre tes fumées mortifères; ta vie à mentir, à feindre d'être, à entraver la liberté, à tuer, à répandre la calomnie, à emprisonner, à mépriser la conscience, à ignorer l'esprit, à humilier la culture, à rabaisser la connaissance, à te réfugier dans la drogue, le stupre, la fornication.  

  Voilà où t'a conduit ton ignorance, ton entêtement, ton obstination à regarder le bout de tes pieds alors que le monde était vivant. Par ta faute il est devenu, une branche morte, une souche en train de pourrir. Non, tu ne mérites pas le rachat. Moi, Dieu-au-regard-solaire-pareil-à-l'oeil-du-faucon, je n'ai qu'une chose à accorder à ta supplique : va donc rejoindre les tiens, les demi-hommes à la vue basse comme le coyote, les Ham, les Hom, tous les débris d'humanité qui croupissent au bord des caniveaux et faites votre examen de conscience et, ensemble, d'un même élan sautez à l'eau, ce sera le meilleur acte de votre vie étrécie comme peau de chagrin. Ouste!"

 

  La diatribe était sévère mais sans doute méritée. La parole de Rê, ses rayons de lumière ne pouvaient mentir. Sim... ramassa ce qu'il put de ses fragments épars, pattes de criquet, mandibules et tête de mante, crochets venimeux de mygale, quelques lambeaux de son ancienne gloire anthropomorphe et, claudicant-sautant-de-guingois, il se hasarda à avancer parmi la solitude des contrées dévastées par la brume effervescente. Croisant d'étranges silhouettes, pieds fichés en terre, tête se sustentant au-dessus du vide, bras arrêtés dans l'attitude de la marche, langues soudées entre elles dans un étrange conciliabule, barbes lévitant, scrotums dégorgeant leur dernier jus,  positions fécales suspendues, mutineries amoureuses comburées, passions liquides, répliques vissées dans l'air tendu, Sim.. progressait par petits à-coups, pareillement à la miction bégayante de vieillards prostatiques, par petites giclées de nourrice prise en flagrant délit de rétention lactaire, par petites émotions, par menus sauts parkinsoniens, par petits doutes cartésiens. Ça avançait et reculait. Ça repartait et ahanait. Ça stridulait et pépiait. Ça progressait menument vers son destin cyclopédique et piriforme. Ça titillait vers des fosses typiquement carolines. Ça dépassait d'anciennes fabriques, maintenant simples amas de ferrailles tordues avec des plots de béton s'ébrouant dans l'air torride. Ça tintinabulait, ça berdichait, ça chourinait et, enfin, bientôt, à l'horizon du trottoir, se dessina, dans la brume de chaleur, la silhouette jumelle des becs de gaz, lesquels étaient au bord du canal, lequel Canal abritait sur ses berges avenantes et remplies de fientes colombines, les deux Apophtegmes inséparables, Ham et Hom ou bien Hom et Ham, comme on voudra. Les deux histrions, abrités sous le vert-de-gris des platanes, protégés des meutes solaires par les attouchements répétés de la canalesque engeance, dissimulés sous l'indifférence glacée des riches riverains aussi bien que par les regards calamiteux des passants ordinaires, avaient survécu - ou, plutôt vécu au-dessous de la ligne de flottaison existentielle, ce qui, pour une fois, les avait sauvés du désastre ambiant -, avaient bu, mangé, pissé dans les eaux chaudes et sulfureuses sans autre forme de procès et, présentement, engoncés dans leurs boîtes jusqu'au cou, se laissaient aller à la douce euphorie subséquente au désastre frôlé et, maintenant, derrière eux. Cependant, reptation après reptation, hoquet après hoquet, flatulence après flatulence, Sim-Gl... était arrivé sur les monticules d'herbe roussie longeant les rives du canal.


 

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 09:13

 

Glaciation mentale.

 

a.JPG

Photographie : Blanc-Seing. 

 

 Les éléments,l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. L'origine on l'avait enfouie quelque part au-delà du cosmos, avant même qu'il commence à diffuser sa musique étoilée, sa brillance de phosphore. L'origine, tout simplement, on l'avait reniée, on l'avait remise à une confortable amnésie. On vivait à chaque instant la mesure étroite du jour, on comblait l'ennui des heures de marches erratiques. On ne regardait plus le ciel, sa courbe pareille à une mélodie de nuages et d'éther. On vivait si près du sol, tout contre la poussière, on suivait les ornières tortueuses, on butait contre l'obstination des pierres. On était de sombres Caverneux, d'à-peine concrétions issues des nécessités de l'argile. La terre, on la foulait, on en parcourait les nervures étroites, non dans un souci de la connaître, seulement d'une manière destinale, le massif de la tête faisant son bruit d'enclume entre le rocher des épaules.

  La terre était l'incontournable où graver l'empreinte de ses pas laborieux. La Terre-Mère, la déesse donatrice, la conque génitrice, l'essentielle effusion par laquelle on était venus au monde, on n'en percevait même plus la voix voilée, la longue rumeur consolatrice, les gestes enveloppants, le chant polyphonique. On l'avait clouée à sa propre stupeur, on l'avait laissée à son parcours rhizomatique, à son destin bulbaire. Longs tubercules perdus dans l'étoupe limoneuse, excroissances de calcite faisant dans l'ombre dense leur murmure de lampyre. A peine plus que le chuchotement du vent dans la laine des vigognes. Et encore eût-il fallu tendre son oreille, ouvrir son pavillon perclus de surdité native. C'était ainsi dès le début, "humains trop humains", les Effigies de peau, les massifs de viscères, les collines de graisse et les filets de nerfs avaient pris le dessus et le germe mental, l'amygdale blanche perdue dans les remous du cortex s'était comme étiolée, s'était invaginée à même sa sourde condition, à peine plus que la respiration de l'éphémère.

  Corps de muscles et abîmes de sang, membres de chair et draperies d'aponévroses, on était cela, cette lente ondulation métabolique, cette reptation à bas bruit dépassant à peine l'herbe couchée des savanes. On était cirons toisés par l'infini mais les élucubrations pascaliennes, les pensées en forme de vrilles, les révélations métaphysiques étaient si loin, tout à fait devant, dans un temps  si long qu'on en devinait tout juste le vortex disparaissant devant la sclérotique soudée de ses yeux. On avançait au monde comme un éthylique pris de vertige dans les remuements ordinaires des alcools bruts. On se déplaçait à coups de pieux, les jambes plantées dans les humeurs de la glaise; on progressait par itératives stridulations, on gagnait l'espace à coups de gong destinés aux rumeurs souterraines. On végétait et peu s'en serait fallu qu'on devînt liane, simple aberration arboricole, lierre s'enroulant autour des tresses aériennes de l'exister.

  Mais les corps grotesques - pieds pachydermiques, mains en battoirs, oreilles fibreuses, jambes d'écorce -, les physionomies grimaçantes, les faces hideuses on ne pouvait les voir, on ne pouvait en prendre la mesure et la conscience n'était que points de suspension, le jugement non encore un mot, le libre arbitre qu'une parenthèse vide. Alors on s'adonnait à des joies toute gemmatiques, à des sentiments granitiques, à des esthétismes de stalactites. On ne pouvait encore prétendre recevoir l'attribut de forme, on était poterie d'argile mais dépourvus de cavité intérieure, d'espace où faire circuler les idées, on n'était qu'une outre aux flancs resserrés, amphore au devenir si étroit que rien n'aurait pu s'y loger de signifiant, d'explicite, de préhensible. Une pure densité de matière. Comme fin en soi. Un ombilic vivant sa vie d'ombilic.

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. Il aurait fallu, seulement, oser regarder le ciel, goûter le long fleuve de la Voie lactée, compter les braises des étoiles, voir passer le vent, suivre la fuite blanche du goéland, apercevoir les vagues vertes tout en haut de la canopée, disposer sa peau à recevoir le chant du monde. Non, tout cela était inutile, tout cela serait, bien plus tard, une occupation de savants fous, de cosmographes vissant leurs yeux aux lentilles de la connaissance. Pour l'heure, le seul savoir était de marcher le long des corridors étroits des forêts, de saisir des proies, de les manduquer, de laisser couler le sang en filets noirâtres sur l'éperon du maxillaire.

  Pour l'heure, la seule voie était de copuler dans les alcôves de pierre, près des ruisseaux, à même la terre pour seulement dire la turgescence de la vie, la promesse spermatique, la longue procession généalogique. Au bout de soi, cette hampe dressée, cette concrétion pareille aux fantaisies esthétiques des grottes, il fallait en faire sa seule parole, sa seule profession de foi. Foi rugueuse, dépourvue d'intentions éthiques, seulement une sourde force de la Nature attelée à son immémoriale tâche de procréation. On était réplique de la bête, duplication du végétal, fac-similé de la pierre. On était sans même en être alertés, on était malgré soi. On était sans être. On était. Socles de chairs lourdes, bassins pléthoriques, on était cette Vénus de Laussel, cette promesse d'aube, ces seins piriformes, cette laitance disponible, cette colline où s'installerait le remuement de l'univers, cette vulve ouverte sur l'interrogation des étoiles, cette corne d'abondance sécrétant le miel et l'encens par lesquels les futurs hommes accèderaient à eux-mêmes par-delà leur lent cheminement au milieu des chutes des lapillis et des bombes mortifères.

  On était Hommes-Femmes en devenir, c'est-à-dire consciences commençant à émerger de la longue nuit cosmique. On en ressentait encore le souffle froid venu du plus loin du temps, on en percevait avec effroi l'intime contraction, puis l'immense dépliement, le foisonnement infini, les gerbes d'étincelles, les embrasements, les immenses feux de Bengale parcourant toute la quadrature des choses. De cela on était envahis comme les fosses des abysses se remplissent d'eaux lourdes, sombres et froides, à son insu, malgré sa volonté, en dehors de tout consentement. D'ailleurs on était là d'une manière contingente, en raison d'un sidérant hasard, grâce à une alchimie dont on ne pouvait discerner les cornues dissimulées derrière les voiles impénétrables des arcanes du temps, des complexités de l'espace.

  Mais ceci, on l'éprouvait dans sa chair, on ne le thématisait pas et le concept n'était encore qu'une vague lueur dans un hypothétique horizon. On était dans l'égarement de soi, de la Nature, des phénomènes. On était tremblements, frissons, moraines dressées au seuil de la grotte, acculés à regarder le monde sans pouvoir réellement y participer, le soumettre au pouvoir d'une action, envisager quelque projet qui aurait donné les assises afin d'émerger de toute cette matière hébétée, sidérée d'être simplement là. Le feu céleste on le subissait avec une crainte toute animale, on le dotait de pouvoirs magiques, strictement incompréhensibles. Alors, aveuglés, on courait se réfugier au fond de la grotte, on couvrait son corps meurtri d'hébétude de peaux lourdes au suint fort, à l'enveloppement rassurant. Déjà on instituait dans  cette manière de refuge, dans ce recours au mythe protecteur de la grotte, dans ce ressourcement de soi aux positions natives, on instituait donc, on donnait lieu à ce que, plus tard, la psyché rechercherait avec fébrilité, cette douce conque féminine, cette réserve de chaleur, cette infinie oblativité où apparaître hommes, femmes pourvus d'une direction, d'un savoir sûr, d'un tremplin nous portant vers un avenir, nous ouvrant à la lumière du jour. C'était cela cette longue marche de l'humain vers la reconnaissance du réel, la recherche d'un sens à porter au-devant de soi.

  Alors il fallait graver les signes de la découverte de soi, de l'autre, du monde. Alors, le chiffre balbutiant de l'humain, le lumignon anthropologique, on commença à l'apposer sur les parois de la grotte, comme pour dire l'émergence de la sourde animalité, comme un règne à ouvrir au milieu des ténèbres, un exhaussement à assurer vers une possible parution sur la scène de l'exister. D'abord les mains, ces postes avancés de la conscience, ces empreintes de l'essence artisanale, ces manipulatrices de la terre, de l'eau, du feu, ces antennes brassant l'air de leurs conciliabules gestuels. Les éléments on les retrouvait, on les faisait siens, on les abritait du regard. On en faisait des objets de culte, on les portait à la dignité de prémices de l'art. Des mains négatives d'abord, sans doute chargées de symboliser, d'imprimer sur les amples aires pariétales les contours d'une absence. Oui, avec ceci qui commençait à recouvrir la blancheur du calcaire on pouvait s'absenter alors que le témoin de votre présence demeurait là, gravé dans la mémoire de la pierre.

  Des mains positives aussi pour dire le corps, son importance, son règne incomparable parmi les ombres de l'antre primitif. Le corps en attente d'un esprit à partir duquel rayonner, d'une âme dont se doter afin de s'extirper aux tentations par trop pierreuses. Un crâne avait vite fait d'éclater sous la meute des silex. Pas encore de morale, pas encore de surface lisse, policée. Il ne fallait pas brusquer les étapes. Laisser à la pêche, à la chasse, à la cueillette le temps de trouver leur place avant que n'intervînt la réflexion, que ne se mît en place la structure vive du concept. Encore procéder à quelques réglages, à quelques ajustements, encore enfouir son groin taché de tubercules, emmêlé aux racines dans la glèbe lourde, encore se vautrer dans la soue avec ses compagnons et compagnes de fortune. La pratique d'une pure joie limoneuse.

  La terre était bien là, mais seulement comme socle primitif, sensation première avant que ne s'ouvrent d'autres significations plus rigoureuses. La terre en tant que terre. L'argile, on en couvrait les subjectiles pariétaux, on y apposait toutes sortes de signes, pointes de flèches, points, arcs, traits, rythmes de croix, diffusion d'étoiles. Terre où apparaissaient les premières couleurs, la sanguine, l'ocre, le noir, le blanc, lexique simple mais déjà pourvu de ce chromatisme primitif qui constituait un premier alphabet, un début d'explication, la mise en acte d'un cosmos se dégageant lentement du chaos initial. Puis, la terre, on lui donnait de plus en plus de présence, on l'assignait à devenir, là, dans le clair-obscur de l'abri, multitude de signes, charrues et bétail; cerfs aux bois étendus; bisons et bouquetins; félins et rhinocéros à la corne levée; licornes, chevaux et ours des cavernes; figures zoo-anthropomorphes, enfin on la conduisait à avoir un destin singulier bien loin maintenant d'une simple réalité sur laquelle poser l'empreinte de ses pieds. La terre, par la main de l'homme, avait été portée à la dignité de ce qui indiquait une direction, un progrès à atteindre, une vie dont il fallait témoigner. Il fallait poser les premières pierres d'un édifice de l'art. Bond prodigieux qui inscrivait l'homme, sa relation aux éléments dans une aventure ample, en même temps que se dessinaient les linéaments d'une histoire, au sens d'une fiction, d'un langage symbolique, mais aussi jetait les bases de l'Histoire en train de procéder à sa propre libération des pesanteurs préhistoriques.

  Les hommes, abandonnant leur sourde gangue d'hominidés, commençaient à se relever de leur position originelle, laquelle les maintenait dans une posture quasi végétative, inclinant leurs lourdes silhouettes en direction du sol avec lequel ils se confondaient. Mais l'évolution était en marche. De l'Australopithèque aux allures simiesques, en passant par l'Habilis, l'Erectus et le Neandertal pour arriver, enfin à l'Homo sapiens c'est tout simplement l'essence de l'humanité qui était en train de s'accomplir et, en même temps la maîtrise de ces éléments dont, en réalité, ils n'étaient que le prolongement naturel. Ces éléments qu'ils avaient longuement côtoyé sans bien en percevoir la nature, voici qu'ils les maîtrisaient, s'en servaient dans leur vie quotidienne, aussi bien pour les premiers rudiments de la toilette, s'alimenter, faire cuire les aliments, forger des outils et, bientôt, faire avancer leurs embarcations en utilisant la force du vent. Mais une pratique ancestrale de l'homme aidera à mieux comprendre la fusion des éléments en une seule entité riche de significations : il s'agit de la pratique de la poterie. En effet, cette technique rassemble en son sein, dans un même espace-temps, les quatre éléments dont la forme achevée réalise la quintessence. La terre à laquelle on rajoute de l'eau se modèle à la perfection, glaise souple, inventive, maternelle, enveloppante. L'air, ensuite en assure le durcissement. Quant au feu il parachève l'œuvre en lui conférant solidité, imperméabilité que l'émail vient renforcer de sa pellicule protectrice. Merveilleux assemblage de symboles, convergence sublime du sens -, qui dit le tout de l'homme en mode rassemblé. Que l'on songe seulement au magnifiques céladons orientaux qui, en une seule et même unité, conjuguent des millénaires de pratiques immémoriales, condensent les puissances infinies du génie humain.

 

b.JPG 

 Céladon Goryeo, Corée.

Source : Wikipédia.

 

Mais on ne comprendra jamais mieux la lente ascension de l'homme en direction de sa propre transcendance qu'à la rapporter à l'allégorie platonicienne de "La caverne".Longtemps, les hommes - lesquels n'étaient que des hominidés -, vécurent immergés dans le ventre de la terre, s'y abritant de la nature hostile, de la prédation des animaux, des rigueurs climatiques. Vie infiniment végétative, primitive, grossière, comparable à la flamme tremblante d'un lumignon qu'un souffle de vent aurait pu facilement éteindre. De l'extérieur, du ciel, de la lumière ils ne percevaient que de faibles clartés pareilles à des ombres dansantes, fuyantes. Un genre de réclusion plus ou moins volontaire les retenait prisonniers dans leur geôle étroite. Puis, poussés par la faim, plus tard par les nécessités humaines qui, toujours, appellent en direction de la connaissance, petit à petit, les hommes étaient sortis, (symboliquement et réellement) , de la caverne, avaient façonné  les premiers outils, gravé les figures au seuil des grottes. De l'espace  sensible, dense, têtu dans lequel ils avaient vécu comme des fœtus repliés sur leur germe, soudain, ils passaient à la lumière intelligible du monde, à la pure révélation de ce qui toujours s'annonce comme arche du destin, à savoir la lumière intense du soleil et, avec elle, le rayonnement des Transcendantaux, Vérité, Justice, Beauté, Bien souverain. En contact avec les fondements qui correspondaient à son essence, l'homme parvenait enfin à lui-même, coïncidait avec sa propre nature.

  Là-dessus, sur cet accroissement ontologique majeur, s'édifièrent les œuvres, se construisirent les civilisations, s'adossa l'histoire, s'inventèrent les systèmes philosophiques, politiques, sociaux. Mais il en est ainsi, dans la marche en avant de l'humanité s'intercalent des pauses, des doutes et, parfois, des retours en arrière, des régressions. Le Poète Valéry ne disait-il pas que "nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles" ? Cruelle vérité dont, cependant, nous devons être informés afin que notre chemin ne nous apparaisse pas à l'aune d'un parcours linéaire et lumineux, mais pavé d'intentions souvent maléfiques, de bifurcations, de chausse-trapes.  Les hommes n'émergeaient jamais de leur lourde gangue naturelle qu'à y retourner parfois dans le plus consternant des constats qui se pût imaginer. Soubresauts de l'Histoire, barbarie des guerres, inventions diaboliques, enfin le long chapelet des diverses apories qui jalonnent toute marche vers le progrès. Si l'invention de l'outil, la découverte de l'art manifestaient une ouverture inouïe, la suite des événements laissait à penser. Grandement !

  Les temps qui suivirent la préhistoire, de l'antique au moderne en passant par le médiéval, eurent leurs heures de gloire, leurs grandes découvertes, de sublimes inventions en même temps que ces époques connaissaient des chutes dans de vertigineux abîmes. L'homme était si bien parvenu à maîtriser la Nature, à faire se conformer les éléments à sa seule volonté, que ces nervures de l'exister que sont l'eau, le feu, l'air, la terre n'apparaissaient plus qu'à titre facultatif, simples contingences à ranger dans quelque Musée Grévin. De simples modelages de cire tellement pris d'immobilité qu'ils en devenaient inapparents. Et, pire que cela, non seulement il y avait une manière de désaffection vis-à-vis de ces nourritures du corps, de l'esprit, de l'âme, mais, bien plus, on les destinait à la furie des hommes, à leur rage de posséder, à leur volonté de puissance infinie.

  Un exemple suffira à illustrer cette coupable insouciance des peuples dans leur cécité, dans leur volonté d'ignorer ce qui constitue la force vive de la vie. La terre, fêtée, portée au rang de déesse, sacralisée donc, on ne la reconnaissait plus comme celle nous ayant enfantés, s'étant attachée à assurer nos besoins les plus élémentaires, aussi bien que les plus élevés dans l'ordre des choses essentielles. La terre, partout on la fouillait, on la creusait, on l'entaillait de pieux mortifères. On y creusait d'infinies galeries, on en extrayait des métaux, des gemmes brillant à la lumière de la cupidité. On la souillait, on la méprisait, on laissait l'érosion creuser en elle de longues cicatrices. On la bétonnait, on la recouvrait d'immenses aires de bitume où des milliers d'automobiles circulaient en tous sens comme des totons fous. On s'entassait dans les carlingues d'acier, on longeait des kilomètres de tours aux vitre anonymes, on polluait l'air de sa suffisance bestiale, on forait des tunnels où des trains fous s'engouffraient avec hargne; on vidangeait les usines à même le sol saturé d'humeurs mortifères.

  Mais venons-en au présent et à quelques unes de ses figures caricaturales. Dans les mines de Potosi en Bolivie, de pauvres hères enduits de poussière, les yeux hagards, les joues gonflées de coca, le ventre saturé d'alcool à 95 degrés, ces hommes donc, dans l'odeur âcre de la dynamite, l'atmosphère humide de la terre qui partout suinte, croule, vomit ses filons d'étain, ces sacrifiés de la société font des offrandes à la Pachamama en compagnie  "d'El Tio", le diable de la mine, représentation anthropomorphe au long pénis dressé dans l'antre étroit, comme s'il voulait féconder une terre devenue stérile, écorchée, aux entrailles lourdes, à l'utérus révulsé dans un effort pour dire l'annonce de la mort qui, partout, rôde et souvent, prend des vies alors même qu'elles sont tout juste en voie d'accomplissement. On commence à travailler très tôt dans les mines de la désolation !

  C'est la fin de la semaine, l'épilogue d'un travail éreintant, mal rétribué, aliénant, reconduisant les hommes à une condition animale, ne les assignant qu'à être de vagues tubercules enfouis au fin fond d'une profonde inconscience. Là, on est au cœur du  monde chtonien, tout près des forges primitives de Vulcain, mais la mythologie n'est plus chantée par un rhapsode à la voix harmonieuse, elle n'est plus cette belle fiction qui fait rêver les hommes et rend lyriques les poètes. Tout s'est inversé, la terre a retourné sa calotte, l'utérus s'est étréci aux dimensions de la misère urticante, il ne sera plus fécondé par  quoi que ce soit, fût-ce le ridicule pénis érectile du Tio; il n'y aura  plus de généalogie possible alors que le non-sens s'est invaginé dans le moindre repli de glaise. Offrande à la Pachamama donc, feuilles de coca, giclées d'alcool, filets de bière, cigarettes allumées. Les mineurs sont ivres, ivres d'alcool, de fatigue, d'existence délétère. Les mineurs n'ont plus d'humain que leur addiction à l'alcool frelaté, à la drogue, et leur relation à cette déesse fantomatique est empreint d'une telle étrangeté, d'une telle démesure tragique qu'elle ne peut que mettre mal à l'aise ceux qui en sont, parfois, les spectateurs sidérés.  Mais il faut d'abord rappeler qui est cette Pachamama à laquelle les Boliviens sont encore attachés même si un confondant syncrétisme mêlant religion chrétienne et traditions ancestrales est la plus évidente explication s'offrant à nous afin de comprendre pourquoi cette Terre-Mère, le plus souvent s'enlace avec la figure de la Vierge Marie.

 

c-copie-1.JPG 


 

Représentation de la Pachamama.

Source : Wikipédia.

 

  Pachamama, déesse-terre, est une émanation de la cosmogonie andine qui avait essentiellement cours dans l'empire inca. En fait elle était une représentation de l'espace-temps et, à ce titre, recevait diverses offrandes, ce rituel étant essentiellement lié à un culte de la fertilité. Elle était signe de féminité, promesse d'abondance, générosité, symbole de prodigalité. Bien évidemment, cette déesse avait une fonction cardinale auprès de peuples dont le destin était entièrement dépendant des récoltes que leurs champs pouvaient leur assurer. Déesse sans temple, on l'honorait de préférence au sommet des montagnes. On y creusait un trou, "la Boca", la bouche qui était censée amener la nourriture jusqu'au cœur de la terre. Ensuite on allumait des cigares dont la fumée avait pour rôle de  chasser les mauvais esprits. Puis on précipitait de l'eau bénite dans l'orifice qu'on nourrissait de céréales, de feuilles de coca, de chicha (bière de maïs). L'alcool, quant à lui, devait symboliser la fête toujours possible pour l'homme à qui la Terre avait fait l'offrande du maïs.

  Si l'on peut tout à fait être séduits par le caractère empreint, tout à la fois de naïveté et d'une disposition à l'accueil d'une des déclinaisons du sacré, ceci cependant ne saurait concerner uniquement les rituels anciens ou peut-être contemporains mais s'effectuant en d'autres lieux, avec l'adhésion à une certaine vérité. Par contre, ce que nous offre actuellement la cérémonie des mineurs de Potosi, dans les sombres boyaux enfumés d'une terre abîmée, sacrifiée, souillée, apparaît comme la forme amplement dégradée d'un rituel qui, anciennement, avait du sens mais qui, aujourd'hui, dans un tel contexte n'apparaît plus qu'à la manière d'une bien piètre palinodie, du retournement dans une figure totalement païenne de ce qui était de l'ordre du sacré. Personne ne pourrait imaginer que des Incas, pieusement attachés au culte des divinités, authentiquement reliés à de telles figures majuscules du cosmos aient, un jour, pu s'adonner à de telles "pantomimes". Ce qui nous est donné à voir, dans le ventre des mines d'étain, alors que les mineurs font mine d'honorer leur déesse, n'est rien de moins que la mise en scène de la pauvreté, la danse de la désespérance, le rituel de la misère sociale, la manifestation de l'exploitation de l'homme par l'homme. Pitoyable comédie humaine qui a substitué à l'image du dieu, celle paupérisée et confondante d'un diable de pacotille (Faust est bien loin !), à la figure riche et signifiante du don authentique, les simagrées alcoolisées au bout desquelles grimace la mort.

  C'est de cette manière que les symboles vitaux de l'univers se métamorphosent en guenilles dont on ne reconnaît plus la riche origine. Là, dans la déraison de la mine, tout contre le ventre chaud et fétide de la peur, parmi les exhalaisons soufrées de la dynamite (symbole du pouvoir, de l'argent, de la domination), les éléments se délitent, perdent leur sens de symboles, deviennent simples contingences manipulées selon le bon vouloir des hommes. De lustrale, purificatrice, apaisante qu'elle était, l'eau n'est plus qu'un écoulement putride sortant des plaies de la roche. De son esprit président aux activités métallurgiques, le feu ne conserve plus que son pouvoir de destruction, fiché qu'il est au bout du cordon qui fera exploser les entrailles du limon. De l'air libre, volant dans toutes les directions de l'espace, on ne retire plus que des gaz délétères noircissant les poumons. Quant à l'état de délabrement de la terre, il en a été longuement parlé, l'imagination du lecteur suffira.

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. On était hommes, femmes sur la terre, on déambulait sans trop savoir de quoi on était constitués, sans chercher aucunement à prendre acte de ses propres fondements, sans persévérer dans une connaissance de l'être des choses. Un cheminement à l'aveugle, les mains tendues sur le vide, la tête parmi les étoiles de l'insouciance. On avait gagné le centre des villes, là où la chaude fraternité humaine faisait sa boule d'amitié, son cocon de soie. Le ciel, on ne le regardait plus, rivés qu'on était sur le miroir aux alouettes des rues consuméristes faisant claquer à tous vents les drapeaux de prière de l'immédiate possession. L'air, on le respirait par petites goulées, à la façon dont un jeune chiot lape son lait dans l'écuelle de terre vernissée. Sur les deux orifices anonymes dédiés à la respiration, sur l'éperon étroit du nez on avait assujetti  de bien étranges toiles blanches, des masques sur lesquels s'amassait, dans la totale invisibilité, les atomes lourds de la combustion urbaine. On avançait dans le corridor des rues, comme portés par des nappes de napalm, sans même s'apercevoir que le feu couvait, que l'explosion était proche. On faisait d'épileptiques danses de Saint-Guy, se faufilant parmi les écoulements bitumeux des coques d'acier des automobiles aux vitre teintées. Parfois, dans la densité des carrefours, au milieu des trajets de fourmis de la grande marée humaine, éclataient des étoiles rouge carmin, des corps se dissolvaient en de longues diasporas et les roues portaient l'empreinte de ce que des vies avaient été, là, dans la grande termitière, dans l'immense fièvre de l'exister.

  Souvent, pour avancer, on lançait ses bras vers l'avant, on faisait basculer sa croupe vers l'arrière, on plongeait la tête dans le grand maelstrom humain, on faisait une sorte de brasse coulée, on se frayait un passage parmi le tunnel des anatomies, on glissait, long reptile aux écailles luisantes dans la masse compacte de la chair, tantôt parmi les lourdeurs des poitrines pléthoriques, près des fesses mafflues et rebondies - on mangeait beaucoup en ces temps de disette généralisée -, on sentait, tout contre sa forteresse de peau les crins intimes des autres Existants, leurs odeurs grasses et suintantes, on percevait leurs mouvements, un seul gros animal, un genre d'éléphant de mer balloté au rythme de sa graisse séculaire.  Les bruits, on les percevait comme venus de très loin, filtrés par des épaisseurs d'ouate et ils s'abîmaient dans le flux d'algues humaines avec un son identique à celui d'un  clapotis. Partout, la marée se répandait, gagnait les places, les jardins, les agoras, infiltrait les temples, les hauts espaces des atriums, les cabines d'ascenseurs. Les tours vitrées aux façades anonymes se remplissaient et, parfois, l'on voyait la lente chenille anthropologique faire ses ondoiements et ses remous le long des parois brillant comme l'acier.

  On avançait et c'était cela le principal. La plupart du temps ce n'étaient que de longues processions hémiplégiques, sauts de carpe et glissades de saumons remontant le gravier rugueux des avenues. La foule, dans le goulet des portes conduisant aux sanctuaires des biens thésaurisés, s'étrécissait soudainement, gros ver annelé faisant passer, les uns après les autres, ses anneaux laborieux animés d'un coruscant désir. Dans le ventre sulfureux des boutiques, dans les boyaux étroits des galeries marchandes, on regardait de ses yeux écarquillés, de ses yeux injectés de sang, de ses sclérotiques prêtes à se rompre, les rejetons du négoce mondial, les icônes technologiques, les miroirs aux alouettes de la modernité. Partout, sur la terre, de longues processions parcouraient les allées du monde, partout s'étalait le flux des envies, partout régnait l'immense paranoïa qui semblait ne plus avoir de fin. Mais les hommes hagards, les pantins commis à dévorer l'entièreté des choses disponibles, tellement rivés à l'étroitesse de leur cheminement, n'apercevaient même pas les sombres nuages que leur inconséquence faisait naître aux quatre coins de l'horizon. Ils venaient tout simplement d'entrer dans la grande ère de la glaciation mentale, manière de dérive du continent humain en direction de son inévitable naufrage. Tout ceci ressemblait aux glaciations préhistoriques, par exemple à la période du günz au cours de laquelle la vie sur terre ne deviendrait qu'une faible hypothèse. On inclinait vers l'animal, le végétatif, le repli germinal, la simple faille tellurique. On était lézarde, on était incompréhension. Le soleil, fatigué par l'incurie des hommes, s'était retiré dans son empyrée; les étoiles ne scintillaient plus qu'avec parcimonie, la lune perdait progressivement son croissant doré.

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. D'abord, le craquement pareil à l'écartèlement de la banquise, on n'y avait pas cru. On pensait simplement au choc sourd de deux véhicules ou bien à l'écroulement sans importance d'une vieille bâtisse. La terre se creusait de profonds sillons, alors on évitait comme l'on pouvait les meutes de glaise, on sautait d'un bloc à l'autre en essayant de ne pas chuter, les os étaient si fragiles, de simples tubes de verre.  Les lames d'air étaient abrasives, elles emportaient des fragments de peau, infimes cerfs-volants faisant leur grésillement échevelé au-dessus des calvities qui ne pouvaient résister aux tourbillons, aux sautes d'humeur cycloniques. Le vent sifflait en se brisant sur les arêtes des trottoirs, remontait les volées d'escalier avec des bruits de vagues tempétueuses. Parfois, le blizzard moissonnait les têtes et l'on voyait des boulets sanguinolents pareils à des fœtus rouler jusque dans les encoignures des murs. Partout l'eau gelait, se divisant en longs filaments de cristal, les fontaines étaient saisies d'effroi, leur ruissellement zénithal se transformant en gerbes blanches, gonflées de bulles,  écumantes. À l'extrémité des narines, les humeurs vitreuses devenaient de longs filets glauques laissant perler vers le sol de plomb leurs gemmes inutiles. Les quelques rares Existants qui se risquaient à uriner en plein air se trouvaient bientôt empalés sur d'impérieuses efflorescences qui les maintenaient cloués à l'argile, comme saisis dans les mâchoires d'un piège.  L'air, vigoureusement poussé par le froid avait tôt fait de traverser les vêtures, se mettant aussitôt à radiographier le corps interne, à en séparer les territoires anatomiques, lesquels soumis au frimas ne tardaient guère à ressembler à la grise symphonie des Terres de Baffin. La bise s'enroulait consciencieusement autour des membres, les enserrait dans une résille dense, dans un lierre se hissant jusqu'à l'antre noir des bouches. Les langues soudées au massif du palais n'articulaient plus aucun son mais ressemblaient seulement à de pathétiques limaces qu'un poison aurait surpris dans leur sommeil visqueux et contingent. Le feu qu'on aurait pensé immortel, invincible, voilà qu'il se changeait en bitume compact, en cendres lourdes que les courants du vent aspiraient et alors l'âtre n'était plus qu'un dais mortuaire autour duquel grelottaient quelques guenilles humaines, étiques, presque rendues à un statut d'invisibilité. Les maisons, les immeubles, les riches résidences des non-nécessiteux, tout était ramené à un statut identique de désolation, sombres cavernes de carton-pâte que n'éclairait même plus la gloire de leurs propriétaires. Quant aux suffisantes piscines à débordement avec vue sur la mer, elles étaient assignées à n'être plus que de vagues congères flottant sur un horizon flou, indistinct qui, peu à peu, disparaissait des préoccupations existentielles des Errants-sur-la -terre.

  Certes le tableau n'était pas reluisant et, en matière d'esthétique, il faut en convenir, l'on pouvait faire mieux. Sans doute la facture d'ensemble pouvait-elle être rapportée au célèbre tableau de Caspar David Friedrich, "La mer de glace", si ce n'est  que celle du Peintre de Poméranie, en plus d'être sublime, était une simple vue de l'esprit, une aimable divagation, une concrétion imaginative.

 

d.JPG

 

Caspar David Friedrich - "La mer de glace".

Source : Wikipédia.

 

  Sauf qu'ici, sur cette terre ingrate qui condamnait tout ce qui passait à sa portée, le romantisme se réduisait à respirer, le lyrisme à avaler le peu de salive glacée qui habitait encore l'antre du pharynx.

On était dans le couloir des rues et on frayait son chemin vers un hypothétique avenir. Le long des caniveaux, des langues de glace faisaient leur bruit de râpe. Les plaques d'égouts se soulevaient comme portées au ciel par un geyser solide, une manière de stalactite blanche. Les pavés qui jonchaient le sol imprimaient leurs quadrillages de givre, certains commençaient à se desceller, à se soulever comme pour une dernière prière. Les cabines téléphoniques étaient de massifs pains de glace, comme que des porteurs en ramènent des pentes de l'Himalaya. Aux terrasses des cafés, certains, pris de vitesse par l'irruption soudaine du blizzard étaient restés soudés à leur sièges de métal, tenant encore la petite cuillère qui était censée faire refroidir, en de savants tourbillons, la mare de liquide chaud et réconfortant. Des Passants étaient aussi happés en plein vol, pareils à des flamants roses, perchés sur un seul pied, alors que leurs bras pathétiques, comme tenus par les fils d'un invisible marionnettiste, restait en éternelle sustentation dans un ciel vide. Des bandes de cormorans, suite de >>>>>>> englués dans les mares étroites et marécageuses d'un espace vide paraissaient cloués aux nuages pour une éternité. Cela faisait froid dans le dos et la toile de Vincent, "Champs de blé aux corbeaux", à côté de ce qui se donnait à voir dans des gammes d'un violet sinistre, quasiment épiscopal, eh bien la toile de Van Gogh serait apparue à la manière d'un joyeux divertissement ou bien comme la mise en acte d'un épicurisme sans faille. Pourtant on essayait de donner le moins de prise aux éléments, à l'eau, au feu, à la terre, à l'air, pourtant on avançait en courbant l'échine, mais rien n'y faisait et c'étaient les structures intimes de l'humain qui commençaient à être attaquées.

  Des giclées de tibias, des osselets tarsiques et métatarsiques, des occiputs, des fontanelles dévissées, des coudes décharnés, des clavicules branlantes, tout ceci faisait un bruit sombrement ossuaire, tout ceci avait un air de catacombes avec une lumière phosphoreuse qui rôdait dans les avenues d'une antique métaphysique à l'odeur de soufre. On se déhanchait comme à Rio, au Carnaval, avec les grincements en plus, les déguisements en moins; on essayait de paraître ce que l'on n'était plus, par exemple un gros Type avec une limousine noire devant un Casino ou bien un Banquier avec ses stock-options devant la Bourse, mais tout ceci était vain, tout ceci était hautement risible. On avait joué à la roulette, on avait parié sur les actions, on avait thésaurisé tout ce qu'on avait pu pour se sortir d'affaire avec le magot, on avait tiré sur la bride de la Nature jusqu'à l'épuiser, lui faire rendre l'âme. Certes, elle l'avait rendue l'âme, mais voilà qu'elle réclamait son dû, maintenant,  avec intérêts à la clé. Alors, sur sa carcasse dégingandée d'humain, on essayait d'amasser ce qui restait de chair pour livrer un dernier combat. Pour l'honneur. Comme un Sumo avec son code d'honneur. Comme un Samouraï intègre. Dans la boîte étroite de son cortex on rameutait tout ce que l'on pouvait, on allumait les derniers feux de la volonté, l'ultime énergie du mental, les ressources de la psyché. Seulement la Nature n'avait pas dit son dernier mot. Certes elle était blessée, certes elle était souffrante, épuisée, mais elle était la Nature. Les éléments rassemblés autour d'elle avaient affûté ce qu'il fallait de yatagans pour en finir avec l'engeance humaine, cette armée de nabots qui n'avait fait que traîner son insuffisance native sur tous les chemins du monde. Face à face, maintenant. L'on verrait bien ce qu'il adviendrait ! Les Hommes, les Femmes, du moins ce qu'il en restait, ces lambeaux pathétiques, s'étaient rassemblés sur un seul rang, s'essayant sans doute à ressembler aux légions romaines. En vis-à-vis, la Nature avait fourbi ses armes et attendait que justice soit faite. Tout simplement. Tout naturellement.

  Alors, soudain l'ordre de l'attaque fut donné. Une sorte d'injonction universelle, on ne pouvait savoir d'où elle venait. Du Ciel, de Dieu lui-même, de Jupiter, ou bien des Enfers, des sombres cavernes métallurgiques où régnait encore la puissance des flammes ? L'assaut fut terrifiant. A peine les légions humaines se mettaient-elles en marche que surgirent de l'éther mille éclairs plus brillants que toutes les inventions humaines réunies. De la terre sortirent des ruisseaux de lave incandescente qui brûlaient tout sur leur passage. L'eau libérée se déversa selon l'intensité du déluge et, bientôt, la Terre ne fut plus qu'un immense lac que les vents parcouraient de leur souffle impétueux. Bien évidemment, l'immense champ de ruines qui résulta de ce redoutable affrontement ne laissait que des traces infimes de la civilisation "mortelle" - le Poète avait raison - qui venait de disparaître, engloutie par les flots de sa vanité et l'aire illimitée de son incurie. Par-ci, par-là, flottaient encore des fragments de raison, s'évanouissaient des meutes de sentiments, des rivières de doute. Par endroits, sous le ciel lourd de nuages, la conscience faisait ses minces affleurements, son bruit de luciole. Des bribes d'imaginaire flottaient à la dérive. Des rameaux de vertu s'agglutinaient autour des vasières. De loin en loin, pareil à des esquifs en voie de perdition, on apercevait encore quelques palpitations de libre arbitre. Le Bien dérivait, quelque part, vers des rives éphémères. Le Beau avait des voies d'eau. Le Vrai ressemblait à un tronc perdu menaçant à tout instant de disparaître dans la grande dérive liquide.

  Bien loin de là, sur une colline vert pomme, au milieu de cerisiers en fleurs, dans le murmure des cascades cristallines, alors qu'une brise tiède envahissait le ciel, le soleil faisait rouler sa couronne d'or, la terre bourdonnait de vie, la Nature se frottait les mains, entourée des Éléments pareils à des enfants joueurs et primesautiers. Déjà ils n'avaient plus souvenir de l'homme et n'attendaient plus qu'une promesse d'avenir. La prochaine civilisation était déjà en marche. On entendait sa joyeuse symphonie dérouler ses anneaux derrière la colline que cernait une brume bleue. Une grande procession avait lieu avec, à sa tête, le Philosophe-Roi dont on disait qu'il gouvernerait avec discernement et sagesse. Déjà les eaux baissaient. Le monde était ainsi qu'au premier jour. Une pure lumière envahissait l'éther. Il ne restait plus aux hommes qu'à attendre leur futur, à la Nature à vivre son présent. Toutes choses étaient infiniment disponibles. Il suffisait de recommencer à jouer.

"Le monde est un enfant qui joue", disait Héraclite. Reprenons donc à notre compte cette belle leçon de sagesse, tout comme Alexandre Adler dans son livre éponyme. L'Auteur dit, à propos de cette citation :

  "J'emprunte cette phrase à Héraclite. Le monde est innocent et naïf. Il titube, hésite, frappe, détruit. Il oublie sa propre histoire. Mais chacun de ses gestes est aussi une création et un apprentissage."

 La "morale"de l'histoire, ainsi que de la "fable"qui précède est tellement limpide que nous ne la commenterons pas. Apprenons seulement la maturité. Parfois le temps est-il un allié précieux qui nous enseigne la bonne pratique du monde. Cela, nous le savons, au moins depuis une éternité !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 09:00

 

  Alors, soudain l'ordre de l'attaque fut donné. Une sorte d'injonction universelle, on ne pouvait savoir d'où elle venait. Du Ciel, de Dieu lui-même, de Jupiter, ou bien des Enfers, des sombres cavernes métallurgiques où régnait encore la puissance des flammes ? L'assaut fut terrifiant. A peine les légions humaines se mettaient-elles en marche que surgirent de l'éther mille éclairs plus brillants que toutes les inventions humaines réunies. De la terre sortirent des ruisseaux de lave incandescente qui brûlaient tout sur leur passage. L'eau libérée se déversa selon l'intensité du déluge et, bientôt, la Terre ne fut plus qu'un immense lac que les vents parcouraient de leur souffle impétueux. Bien évidemment, l'immense champ de ruines qui résulta de ce redoutable affrontement ne laissait que des traces infimes de la civilisation "mortelle" - le Poète avait raison - qui venait de disparaître, engloutie par les flots de sa vanité et l'aire illimitée de son incurie. Par-ci, par-là, flottaient encore des fragments de raison, s'évanouissaient des meutes de sentiments, des rivières de doute. Par endroits, sous le ciel lourd de nuages, la conscience faisait ses minces affleurements, son bruit de luciole. Des bribes d'imaginaire flottaient à la dérive. Des rameaux de vertu s'agglutinaient autour des vasières. De loin en loin, pareil à des esquifs en voie de perdition, on apercevait encore quelques palpitations de libre arbitre. Le Bien dérivait, quelque part, vers des rives éphémères. Le Beau avait des voies d'eau. Le Vrai ressemblait à un tronc perdu menaçant à tout instant de disparaître dans la grande dérive liquide.

  Bien loin de là, sur une colline vert pomme, au milieu de cerisiers en fleurs, dans le murmure des cascades cristallines, alors qu'une brise tiède envahissait le ciel, le soleil faisait rouler sa couronne d'or, la terre bourdonnait de vie, la Nature se frottait les mains, entourée des Éléments pareils à des enfants joueurs et primesautiers. Déjà ils n'avaient plus souvenir de l'homme et n'attendaient plus qu'une promesse d'avenir. La prochaine civilisation était déjà en marche. On entendait sa joyeuse symphonie dérouler ses anneaux derrière la colline que cernait une brume bleue. Une grande procession avait lieu avec, à sa tête, le Philosophe-Roi dont on disait qu'il gouvernerait avec discernement et sagesse. Déjà les eaux baissaient. Le monde était ainsi qu'au premier jour. Une pure lumière envahissait l'éther. Il ne restait plus aux hommes qu'à attendre leur futur, à la Nature à vivre son présent. Toutes choses étaient infiniment disponibles. Il suffisait de recommencer à jouer.

"Le monde est un enfant qui joue", disait Héraclite. Reprenons donc à notre compte cette belle leçon de sagesse, tout comme Alexandre Adler dans son livre éponyme. L'Auteur dit, à propos de cette citation :

 

  "J'emprunte cette phrase à Héraclite. Le monde est innocent et naïf. Il titube, hésite, frappe, détruit. Il oublie sa propre histoire. Mais chacun de ses gestes est aussi une création et un apprentissage."

 

  La "morale" de l'histoire, ainsi que de la "fable" qui précède est tellement limpide que nous ne la commenterons pas. Apprenons seulement la maturité. Parfois le temps est-il un allié précieux qui nous enseigne la bonne pratique du monde. Cela, nous le savons, au moins depuis une éternité !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 09:11

 

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. D'abord, le craquement pareil à l'écartèlement de la banquise, on n'y avait pas cru. On pensait simplement au choc sourd de deux véhicules ou bien à l'écroulement sans importance d'une vieille bâtisse. La terre se creusait de profonds sillons, alors on évitait comme l'on pouvait les meutes de glaise, on sautait d'un bloc à l'autre en essayant de ne pas chuter, les os étaient si fragiles, de simples tubes de verre.  Les lames d'air étaient abrasives, elles emportaient des fragments de peau, infimes cerfs-volants faisant leur grésillement échevelé au-dessus des calvities qui ne pouvaient résister aux tourbillons, aux sautes d'humeur cycloniques. Le vent sifflait en se brisant sur les arêtes des trottoirs, remontait les volées d'escalier avec des bruits de vagues tempétueuses. Parfois, le blizzard moissonnait les têtes et l'on voyait des boulets sanguinolents pareils à des fœtus rouler jusque dans les encoignures des murs.

  Partout l'eau  gelait, se divisant en longs filaments de cristal, les fontaines étaient saisies d'effroi, leur ruissellement zénithal se transformant en gerbes blanches, gonflées de bulles,  écumantes. À l'extrémité des narines, les humeurs vitreuses devenaient de longs filets glauques laissant perler vers le sol de plomb leurs gemmes inutiles. Les quelques rares Existants qui se risquaient à uriner en plein air se trouvaient bientôt empalés sur d'impérieuses efflorescences qui les maintenaient cloués à l'argile, comme saisis dans les mâchoires d'un piège.  L'air, vigoureusement poussé par le froid avait tôt fait de traverser les vêtures, se mettant aussitôt à radiographier le corps interne, à en séparer les territoires anatomiques, lesquels soumis au frimas ne tardaient guère à ressembler à la grise symphonie des Terres de Baffin.

  La bise s'enroulait consciencieusement autour des membres, les enserrait dans une résille dense, dans un lierre se hissant jusqu'à l'antre noir des bouches. Les langues soudées au massif du palais n'articulaient plus aucun son mais ressemblaient seulement à de pathétiques limaces qu'un poison aurait surpris dans leur sommeil visqueux et contingent. Le feu qu'on aurait pensé immortel, invincible, voilà qu'il se changeait en bitume compact, en cendres lourdes que les courants du vent aspiraient et alors l'âtre n'était plus qu'un dais mortuaire autour duquel grelottaient quelques guenilles humaines, étiques, presque rendues à un statut d'invisibilité. Les maisons, les immeubles, les riches résidences des non-nécessiteux, tout était ramené à un statut identique de désolation, sombres cavernes de carton-pâte que n'éclairait même plus la gloire de leurs propriétaires. Quant aux suffisantes piscines à débordement avec vue sur la mer, elles étaient assignées à n'être plus que de vagues congères flottant sur un horizon flou, indistinct qui, peu à peu, disparaissait des préoccupations existentielles des Errants-sur-la -terre.

  Certes le tableau n'était pas reluisant et, en matière d'esthétique, il faut en convenir, l'on pouvait faire mieux. Sans doute la facture d'ensemble pouvait-elle être rapportée au célèbre tableau de Caspar David Friedrich, "La mer de glace", si ce n'est  que celle du Peintre de Poméranie, en plus d'être sublime, était une simple vue de l'esprit, une aimable divagation, une concrétion imaginative.

 

gm3.JPG

 Caspar David Friedrich - "La mer de glace".

Source : Wikipédia.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 09:20

 

  Souvent, pour avancer, on lançait ses bras vers l'avant, on faisait basculer sa croupe vers l'arrière, on plongeait la tête dans le grand maelstrom humain, on faisait une sorte de brasse coulée, on se frayait un passage parmi le tunnel des anatomies, on glissait, long reptile aux écailles luisantes dans la masse compacte de la chair, tantôt parmi les lourdeurs des poitrines pléthoriques, près des fesses mafflues et rebondies - on mangeait beaucoup en ces temps de disette généralisée -, on sentait, tout contre sa forteresse de peau les crins intimes des autres Existants, leurs odeurs grasses et suintantes, on percevait leurs mouvements, un seul gros animal, un genre d'éléphant de mer balloté au rythme de sa graisse séculaire.  Les bruits, on les percevait comme venus de très loin, filtrés par des épaisseurs d'ouate et ils s'abîmaient dans le flux d'algues humaines avec un son identique à celui d'un  clapotis. Partout, la marée se répandait, gagnait les places, les jardins, les agoras, infiltrait les temples, les hauts espaces des atriums, les cabines d'ascenseurs. Les tours vitrées aux façades anonymes se remplissaient et, parfois, l'on voyait la lente chenille anthropologique faire ses ondoiements et ses remous le long des parois brillant comme l'acier.

  On avançait et c'était cela le principal. La plupart du temps ce n'étaient que de longues processions hémiplégiques, sauts de carpe et glissades de saumons remontant le gravier rugueux des avenues. La foule, dans le goulet des portes conduisant aux sanctuaires des biens thésaurisés, s'étrécissait soudainement, gros ver annelé faisant passer, les uns après les autres, ses anneaux laborieux animés d'un coruscant désir. Dans le ventre sulfureux des boutiques, dans les boyaux étroits des galeries marchandes, on regardait de ses yeux écarquillés, de ses yeux injectés de sang, de ses sclérotiques prêtes à se rompre, les rejetons du négoce mondial, les icônes technologiques, les miroirs aux alouettes de la modernité. Partout, sur la terre, de longues processions parcouraient les allées du monde, partout s'étalait le flux des envies, partout régnait l'immense paranoïa qui semblait ne plus avoir de fin. Mais les hommes hagards, les pantins commis à dévorer l'entièreté des choses disponibles, tellement rivés à l'étroitesse de leur cheminement, n'apercevaient même pas les sombres nuages que leur inconséquence faisait naître aux quatre coins de l'horizon. Ils venaient tout simplement d'entrer dans la grande ère de la glaciation mentale, manière de dérive du continent humain en direction de son inévitable naufrage. Tout ceci ressemblait aux glaciations préhistoriques, par exemple à la période du günz au cours de laquelle la vie sur terre ne deviendrait qu'une faible hypothèse. On inclinait vers l'animal, le végétatif, le repli germinal, la simple faille tellurique. On était lézarde, on était incompréhension. Le soleil, fatigué par l'incurie des hommes, s'était retiré dans son empyrée; les étoiles ne scintillaient plus qu'avec parcimonie, la lune perdait progressivement son croissant doré.

 

 

Partager cet article
Repost0
10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 17:33

 

  C'est de cette manière que les symboles vitaux de l'univers se métamorphosent en guenilles dont on ne reconnaît plus la riche origine. Là, dans la déraison de la mine, tout contre le ventre chaud et fétide de la peur, parmi les exhalaisons soufrées de la dynamite (symbole du pouvoir, de l'argent, de la domination), les éléments se délitent, perdent leur sens de symboles, deviennent simples contingences manipulées selon le bon vouloir des hommes. De lustrale, purificatrice, apaisante qu'elle était, l'eau n'est plus qu'un écoulement putride sortant des plaies de la roche. De son esprit président aux activités métallurgiques, le feu ne conserve plus que son pouvoir de destruction, fiché qu'il est au bout du cordon qui fera exploser les entrailles du limon. De l'air libre, volant dans toutes les directions de l'espace, on ne retire plus que des gaz délétères noircissant les poumons. Quant à l'état de délabrement de la terre, il en a été longuement parlé, l'imagination du lecteur suffira.

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. On était hommes, femmes sur la terre, on déambulait sans trop savoir de quoi on était constitués, sans chercher aucunement à prendre acte de ses propres fondements, sans persévérer dans une connaissance de l'être des choses. Un cheminement à l'aveugle, les mains tendues sur le vide, la tête parmi les étoiles de l'insouciance. On avait gagné le centre des villes, là où la chaude fraternité humaine faisait sa boule d'amitié, son cocon de soie. Le ciel, on ne le regardait plus, rivés qu'on était sur le miroir aux alouettes des rues consuméristes faisant claquer à tous vents les drapeaux de prière de l'immédiate possession. L'air, on le respirait par petites goulées, à la façon dont un jeune chiot lape son lait dans l'écuelle de terre vernissée. Sur les deux orifices anonymes dédiés à la respiration, sur l'éperon étroit du nez on avait assujetti  de bien étranges toiles blanches, des masques sur lesquels s'amassait, dans la totale invisibilité, les atomes lourds de la combustion urbaine. On avançait dans le corridor des rues, comme portés par des nappes de napalm, sans même s'apercevoir que le feu couvait, que l'explosion était proche. On faisait d'épileptiques danses de Saint-Guy, se faufilant parmi les écoulements bitumeux des coques d'acier des automobiles aux vitre teintées. Parfois, dans la densité des carrefours, au milieu des trajets de fourmis de la grande marée humaine, éclataient des étoiles rouge carmin, des corps se dissolvaient en de longues diasporas et les roues portaient l'empreinte de ce que des vies avaient été, là, dans la grande termitière, dans l'immense fièvre de l'exister.

 

 

Partager cet article
Repost0
9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 08:42

 

 

  Pachamama, déesse-terre, est une émanation de la cosmogonie andine qui avait essentiellement cours dans l'empire inca. En fait elle était une représentation de l'espace-temps et, à ce titre, recevait diverses offrandes, ce rituel étant essentiellement lié à un culte de la fertilité. Elle était signe de féminité, promesse d'abondance, générosité, symbole de prodigalité. Bien évidemment, cette déesse avait une fonction cardinale auprès de peuples dont le destin était entièrement dépendant des récoltes que leurs champs pouvaient leur assurer. Déesse sans temple, on l'honorait de préférence au sommet des montagnes. On y creusait un trou, "la Boca", la bouche qui était censée amener la nourriture jusqu'au cœur de la terre. Ensuite on allumait des cigares dont la fumée avait pour rôle de  chasser les mauvais esprits. Puis on précipitait de l'eau bénite dans l'orifice qu'on nourrissait de céréales, de feuilles de coca, de chicha (bière de maïs). L'alcool, quant à lui, devait symboliser la fête toujours possible pour l'homme à qui la Terre avait fait l'offrande du maïs.

  Si l'on peut tout à fait être séduits par le caractère empreint, tout à la fois de naïveté et d'une disposition à l'accueil d'une des déclinaisons du sacré, ceci cependant ne saurait concerner uniquement les rituels anciens ou peut-être contemporains mais s'effectuant en d'autres lieux, avec l'adhésion à une certaine vérité. Par contre, ce que nous offre actuellement la cérémonie des mineurs de Potosi, dans les sombres boyaux enfumés d'une terre abîmée, sacrifiée, souillée, apparaît comme la forme amplement dégradée d'un rituel qui, anciennement, avait du sens mais qui, aujourd'hui, dans un tel contexte n'apparaît plus qu'à la manière d'une bien piètre palinodie, du retournement dans une figure totalement païenne de ce qui était de l'ordre du sacré. Personne ne pourrait imaginer que des Incas, pieusement attachés au culte des divinités, authentiquement reliés à de telles figures majuscules du cosmos aient, un jour, pu s'adonner à de telles "pantomimes". Ce qui nous est donné à voir, dans le ventre des mines d'étain, alors que les mineurs font mine d'honorer leur déesse, n'est rien de moins que la mise en scène de la pauvreté, la danse de la désespérance, le rituel de la misère sociale, la manifestation de l'exploitation de l'homme par l'homme. Pitoyable comédie humaine qui a substitué à l'image du dieu, celle paupérisée et confondante d'un diable de pacotille (Faust est bien loin !), à la figure riche et signifiante du don authentique, les simagrées alcoolisées au bout desquelles grimace la mort.

 

 

Partager cet article
Repost0
8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 09:12

 

  Mais venons-en au présent et à quelques unes de ses figures caricaturales. Dans les mines de Potosi en Bolivie, de pauvres hères enduits de poussière, les yeux hagards, les joues gonflées de coca, le ventre saturé d'alcool à 95 degrés, ces hommes donc, dans l'odeur âcre de la dynamite, l'atmosphère humide de la terre qui partout suinte, croule, vomit ses filons d'étain, ces sacrifiés de la société font des offrandes à la Pachamama en compagnie  "d'El Tio", le diable de la mine, représentation anthropomorphe au long pénis dressé dans l'antre étroit, comme s'il voulait féconder une terre devenue stérile, écorchée, aux entrailles lourdes, à l'utérus révulsé dans un effort pour dire l'annonce de la mort qui, partout, rôde et souvent, prend des vies alors même qu'elles sont tout juste en voie d'accomplissement. On commence à travailler très tôt dans les mines de la désolation !

  C'est la fin de la semaine, l'épilogue d'un travail éreintant, mal rétribué, aliénant, reconduisant les hommes à une condition animale, ne les assignant qu'à être de vagues tubercules enfouis au fin fond d'une profonde inconscience. Là, on est au cœur du  monde chtonien, tout près des forges primitives de Vulcain, mais la mythologie n'est plus chantée par un rhapsode à la voix harmonieuse, elle n'est plus cette belle fiction qui fait rêver les hommes et rend lyriques les poètes. Tout s'est inversé, la terre a retourné sa calotte, l'utérus s'est étréci aux dimensions de la misère urticante, il ne sera plus fécondé par  quoi que ce soit, fût-ce le ridicule pénis érectile du Tio; il n'y aura  plus de généalogie possible alors que le non-sens s'est invaginé dans le moindre repli de glaise. Offrande à la Pachamama donc, feuilles de coca, giclées d'alcool, filets de bière, cigarettes allumées. Les mineurs sont ivres, ivres d'alcool, de fatigue, d'existence délétère. Les mineurs n'ont plus d'humain que leur addiction à l'alcool frelaté, à la drogue, et leur relation à cette déesse fantomatique est empreint d'une telle étrangeté, d'une telle démesure tragique qu'elle ne peut que mettre mal à l'aise ceux qui en sont, parfois, les spectateurs sidérés.  Mais il faut d'abord rappeler qui est cette Pachamama à laquelle les Boliviens sont encore attachés même si un confondant syncrétisme mêlant religion chrétienne et traditions ancestrales est la plus évidente explication s'offrant à nous afin de comprendre pourquoi cette Terre-Mère, le plus souvent s'enlace avec la figure de la Vierge Marie.

 gm2

 

      Représentation de la Pachamama.

Source : Wikipédia.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 09:05

 

  Mais on ne comprendra jamais mieux la lente ascension de l'homme en direction de sa propre transcendance qu'à la rapporter à l'allégorie platonicienne de "La caverne". Longtemps, les hommes - lesquels n'étaient que des hominidés -, vécurent immergés dans le ventre de la terre, s'y abritant de la nature hostile, de la prédation des animaux, des rigueurs climatiques. Vie infiniment végétative, primitive, grossière, comparable à la flamme tremblante d'un lumignon qu'un souffle de vent aurait pu facilement éteindre. De l'extérieur, du ciel, de la lumière ils ne percevaient que de faibles clartés pareilles à des ombres dansantes, fuyantes. Un genre de réclusion plus ou moins volontaire les retenait prisonniers dans leur geôle étroite. Puis, poussés par la faim, plus tard par les nécessités humaines qui, toujours, appellent en direction de la connaissance, petit à petit, les hommes étaient sortis, (symboliquement et réellement) , de la caverne, avaient façonné  les premiers outils, gravé les figures au seuil des grottes. De l'espace  sensible, dense, têtu dans lequel ils avaient vécu comme des fœtus repliés sur leur germe, soudain, ils passaient à la lumière intelligible du monde, à la pure révélation de ce qui toujours s'annonce comme arche du destin, à savoir la lumière intense du soleil et, avec elle, le rayonnement des Transcendantaux, Vérité, Justice, Beauté, Bien souverain. En contact avec les fondements qui correspondaient à son essence, l'homme parvenait enfin à lui-même, coïncidait avec sa propre nature.

  Là-dessus, sur cet accroissement ontologique majeur, s'édifièrent les œuvres, se construisirent les civilisations, s'adossa l'histoire, s'inventèrent les systèmes philosophiques, politiques, sociaux. Mais il en est ainsi, dans la marche en avant de l'humanité s'intercalent des pauses, des doutes et, parfois, des retours en arrière, des régressions. Le Poète Valéry ne disait-il pas que "nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles" ? Cruelle vérité dont, cependant, nous devons être informés afin que notre chemin ne nous apparaisse pas à l'aune d'un parcours linéaire et lumineux, mais pavé d'intentions souvent maléfiques, de bifurcations, de chausse-trapes.  Les hommes n'émergeaient jamais de leur lourde gangue naturelle qu'à y retourner parfois dans le plus consternant des constats qui se pût imaginer. Soubresauts de l'Histoire, barbarie des guerres, inventions diaboliques, enfin le long chapelet des diverses apories qui jalonnent toute marche vers le progrès. Si l'invention de l'outil, la découverte de l'art manifestaient une ouverture inouïe, la suite des événements laissait à penser. Grandement !

 

 

Partager cet article
Repost0
6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 09:05

 

  Les hommes, abandonnant leur sourde gangue d'hominidés, commençaient à se relever de leur position originelle, laquelle les maintenait dans une posture quasi végétative, inclinant leurs lourdes silhouettes en direction du sol avec lequel ils se confondaient. Mais l'évolution était en marche. De l'Australopithèque aux allures simiesques, en passant par l'Habilis, l'Erectus et le Neandertal pour arriver, enfin à l'Homo sapiens c'est tout simplement l'essence de l'humanité qui était en train de s'accomplir et, en même temps la maîtrise de ces éléments dont, en réalité, ils n'étaient que le prolongement naturel. Ces éléments qu'ils avaient longuement côtoyé sans bien en percevoir la nature, voici qu'ils les maîtrisaient, s'en servaient dans leur vie quotidienne, aussi bien pour les premiers rudiments de la toilette, s'alimenter, faire cuire les aliments, forger des outils et, bientôt, faire avancer leurs embarcations en utilisant la force du vent. Mais une pratique ancestrale de l'homme aidera à mieux comprendre la fusion des éléments en une seule entité riche de significations : il s'agit de la pratique de la poterie. En effet, cette technique rassemble en son sein, dans un même espace-temps, les quatre éléments dont la forme achevée réalise la quintessence. La terre à laquelle on rajoute de l'eau se modèle à la perfection, glaise souple, inventive, maternelle, enveloppante. L'air, ensuite en assure le durcissement. Quant au feu il parachève l'œuvre en lui conférant solidité, imperméabilité que l'émail vient renforcer de sa pellicule protectrice. Merveilleux assemblage de symboles, convergence sublime du sens -, qui dit le tout de l'homme en mode rassemblé. Que l'on songe seulement au magnifiques céladons orientaux qui, en une seule et même unité, conjuguent des millénaires de pratiques immémoriales, condensent les puissances infinies du génie humain.

 

gm1.JPG

 Céladon Goryeo, Corée.

Source : Wikipédia.

 

 

 

 


 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher