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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 09:08

 

 Youri, ayant éprouvé rapidement mais d'autant plus intensivement la rencontre avec l'Autre, le Différent, l'ouverture multiple, donc avec la vie en son généreux déploiement, parvenu sur les pentes mortifères de Thanatos, freinait des quatre fers, hérissait le peu de corps qui lui restait en une boule quasiment identique à l'anatomie du porc-épic, plantait ses canines ferrugineuses dans le plancher du coche, lequel devenait un simple semis d'échardes. Chacun sait que l'idée de la Mort est révoltante en soi, que son approche réelle l'est encore plus  et qu'elle devient franchement INACCEPTABLE lorsqu'une révélation bouleversante vient en hâter le cours naturel. Or, c'est exactement ce qui arrivait au Russe, emporté qu'il était par le désir de s'inscrire, une fois au moins, dans le dédale d'une somptueuse volupté, de connaître le chambardement de l'amour, de se livrer aux remous enivrants de la passion. Cependant, ce hapax existentiel le concernait, sans doute pleinement, sans doute au-delà de ce que ses mornes vicissitudes quotidiennes l'avaient habitué à recevoir de l'écoulement inquiet et monotone des jours.

  L'entièreté de son existence n'avait consisté qu'à empiler déambulations sur déambulations, pareillement à un anonyme bloc de glace cherchant à se frayer une voie parmi les débris flottants d'une banquise. Mais le mystérieux et soudain mouvement de métamorphose semblait se produire hors-champ, sa vue commençant à s'engloutir déjà dans de bien ombreuses concrétions. Les Racinaires et autres Rhizomatiques, jarrets tendus, babines retroussées, canines dégainées, tous les habitués de la Ligne 27, juges, chirurgiens, curés, bouchers, huissiers de justice, vigiles, banquiers, croupiers, horlogers, assesseurs de tribunaux, rentiers, éboueurs, acteurs de théâtre, tous  n'attendaient que cela, le moment de la chute, l'instant délicieux entre tous où, bandés comme des arcs sous la poussée du désir, ils pourraient sortir leurs flèches définitives, leurs sagaies badigeonnées de curare et les planter au profond de l'âme, là où le sang ne coule plus mais où l'esprit agonise selon mille douleurs cruelles.

  Alors, en un désordre indescriptible, la meute fut soudainement lâchée, pareille à la furie des taureaux andalous lors de la féria, museaux fumants et écumants, se ruant dans les rues étroites, sinueuses et bordées d'agitations joyeuses, agitations qu'ils plaquent au sol pour les plus chanceux d'entre eux, ou bien qu'ils clouent contre les barricades de bois bientôt maculées de larges étoiles carmin. Et bien que Nevidimyj fût dépourvu d'une muléta commise à exciter la fougue taurine, il avait amassé contre lui les plus sombres nuées imaginables, disparaissant bientôt à mes yeux - mais comment rendre compte de ce déchaînement de furie à la mesure de la seule plume ? -, dans un tourbillon pareil au vortex d'un bien maléfique manège. La cohorte animale faisait ses soubresauts et ses voltes, chacun souhaitant inscrire dans la chair de l'Exilé, qui ses dents, qui ses griffes, qui ses écailles en forme de poinçon. Les quelques images qui restent de ce spectacle dantesque, je vous en livrerai une manière d'anthologie afin que, Lecteurs vous ne puissiez, un jour, me faire le reproche d'avoir péché par défaut. Voici donc un condensé de ces visions hallucinées, comme si vous y étiez. Mais prenez donc place sur mon assise bancale, tout près de moi. Notre commun strabisme pourvoira à notre insuffisant regard. Il importe que nous ne perdions rien de la scène de l'Omnibus. Non en raison d'une curiosité malsaine, mais pour pouvoir rendre compte devant l'Histoire.

  Voyez donc cette peste de Ver Luisant qui fore la prunelle des yeux de ce bon Nevid - excusez donc l'abréviation patronymique, mais elle s'est installée en mon laborieux inventaire à la manière d'une vérité révélée, ce bon Russe commençant son lent et cependant inévitable processus de dissolution - .  Mais quel travail, mais quelle intrépidité ! Et ne voilà-t-il pas que l'insane Ver dépose ses grappes d'œufs  dans la masse grise du cerveau. Déjà ses progénitures parcourent sillons et éminences, semant à tous vents leur haine acide. Et l'araignée, la belle veuve noire aux pattes longues et velues, au corps semblable à une pelote de suie, observez donc son beau travail, du solide, du parfait, Compagnon réalisant son chef-d'œuvre, l'architecture de la toile enserrant les lobes est sublime, les fils tendus du frontal au pariétal en un réseau de mailles denses. Aucune pensée ne s'échappera de cette triste geôle. Aucune idée ne fera son aura autour de la tête solidement arrimée aux tendons du cou. Car, approchez-vous, penchez-vous encore un peu.  Du cou, il ne reste plus que quelques lambeaux de chair flottant dans l'espace à la manière des drapeaux de prière agités par le vent froid. C'est l'Aigle royal lui-même qui s'est chargé de la besogne. Il faut bien nourrir les aiglons, c'est la fatalité, d'un côté le prédateur, de l'autre la proie. Ce charognard vous fait penser au Voyageur  qui, chaque jour, récitant ses patenôtres, attend du côté de Port-Royal. Effectivement c'est bien lui. Il souhaite envoyer à l'Eternel un squelette bien propre, débarrassé de ses souillures terrestres.

  Mais, si vous le voulez bien, ne nous mêlons ni de foi, ni de morale, contentons-nous de regarder ce spectacle aussi merveilleux que celui des arènes romaines. Il est tout de même plutôt rare que les failles humaines se montrent à nos yeux avec une telle densité, un tel déploiement de zèle. Le vice, la pure méchanceté, l'ignominie, la perversion, le désir incestueux, la cruauté ne sont souvent que des idées abstraites, presque des supputations dont nous pourrions nous demander si nous ne les avons pas simplement hallucinées, stockées dans quelque coin secret de nos cerveaux. Parfois nous nous laissons aller, les concernant, jusqu'à les décrire sous la figure d'aimables métaphores. Mais ici, mais maintenant, c'est bien du supplice pur, de la vengeance essentielle, de la sombre vindicte qui s'étale devant nos yeux encore incrédules. Et si encore nous rêvions ! Pourtant nous n'avons jamais été aussi éveillés qu'à cette heure solitaire où le déclin des feux du jour, s'il brouille parfois notre vue, nous dispose à l'accueil de la métaphysique, aux pensées profondes, aux ornières que le tragique, à longueur de temps, creuse au profond de nos existences.

  C'est ainsi. Une trop vive lumière efface les choses, en gomme les contours, le tout finissant par se perdre dans une manière de brume solaire. La nuit, quant à elle, refermant ses voiles d'ombre sur nos consciences léthargiques ne nous laisse que l'espace du rêve. C'est toujours cette heure entre chien et loup qui  vient nous visiter en nous questionnant. Pour la simple raison qu'il est impossible à tout homme de supporter cette terrible ambiguïté se logeant dans un temps arrêté, insaisissable. Laissons-nous emporter par cette fantasque mascarade. Jamais nous ne rendons mieux service aux hommes qu'en  plaquant leur face contre le mur de leurs turpitudes. Ils en connaissent l'existence souterraine mais veulent la circonscrire à la lueur sépulcrale de la crypte. Ils ne font, à longueur d'existence, qu'admirer leur silhouette pléthorique, agrandie par le bombement du miroir convexe. Quant au miroir concave, celui qui les rétrécit à la dimension de leur foncière insuffisance, jamais ils ne veulent lui confier le soin de réverbérer leurs propres images. Ils ne sont, en réalité, que des bambins morveux et inconséquents qui jamais ne se mouchent, n'apercevant le mucus qu'aux nez de leurs pareils. Mais rien ne sert de disserter plus avant. On ne fait que remuer des idées abstraites qui n'ont de cesse de retomber dans la platitude d'un sol oublieux.

 

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 09:00

 

  Et voilà que le Pélican sort de la file des Curieux, claudicant à souhait, traînant devant lui son bec en forme de besace ou d'outre remplie par les bons soins d'Eole. Ses immenses  pattes palmées pareilles à des battoirs font, sur le sol de l'Omnibus, leurs larges auréoles de bruit. Dans la marche adoptée par le grand oiseau blanc, dans ses yeux aux prunelles de jais qu'éclaire une étincelle de lumière, dans sa crête occipitalement ébouriffée, dans la touffeur noire de ses rémiges, loin s'en faut que Nevidimyj reconnaisse ce bon Isidore, le méticuleux et précis barbier qui ne rêve que d'une chose, enduire de mousse blanche la falaise des joues youriennes, en faire des tas onctueux comme la neige, produire une mince avalanche en direction de l'éperon mentonnier, couler le long de la pente de la gorge, entourer le promontoire de la pomme d'Adam, attendre qu'un fin grésil vînt encore s'y poser - peut-être le brouillard des larmes de Nevidimyj étonné de tant de soins prodigués en sa faveur -, et, alors qu'une vague inconscience s'empare du Russe, lui planter l'arrondi du sabre dans la carotide afin que, partout se répande le sang de l'inutilité, celui de la lâcheté de vivre, celui encore du dédain de ses Semblables.

  Cependant, Lecteur sanguinaire, n'imagine point assister en ce moment palpitant à l'égorgement pur et simple de l'aristocrate déchu. Un vrai spectacle n'est jamais autant goûté dans sa profondeur qu'à être soumis au rythme lent de ses événements. Or Isidore est bien trop informé des labyrinthes tortueux et des coups fourrés de l'humaine engeance - combien de confidences a-t-il écoutées dans le moelleux de son salon; alors que les têtes shampooinées, livrées à une douce quiétude, étalaient, comme sur le divan du psychanalyste, leurs sordides épopées -, Isidore, donc, sursoit au sacrifice, se contentant d'enduire la face du moujik d'une écume légère alors que de la pulpe de ses doigts calamistrés il joue à faire des ronds sur la nuque de son Client étonné, ce dernier se surprenant même à esquisser un sourire de béatitude. Youri, dont la situation n'est pourtant guère enviable, ragaillardi par les bons soins d'Irma et de Félicie auxquels, de belle manière, se sont joints les doux attouchements du Coiffeur - figure archétypale du Père dont l'Exilé a été privé ? -,  se prend à rêver d'une vie meilleure alors même que cette dernière, pareille à un filet d'eau dans le désert, s'égaille en tous sens ne gardant de sa forme première qu'une vague trace d'humidité bien incapable de rendre compte de son passé.

  C'est tout de même curieux ce phénomène qui, présentement, rampe le long des flancs de l'Omnibus, fait ses ramures parmi le peuple des Rhizomatiques et s'étoile, montant jusqu'à moi, apportant ses luxueuses fragrances. Mais, vous, Lecteurs à  la conscience ouverte, n'avez-vous point été informés de ce qui se jouait en filigrane, se déroulait en sourdine,  étalait sa petite mélodie, cascadait son refrain d'heureuse comptine parmi la multitude compacte ? Mais ce n'était rien de moins qu'un bouquet d'odeurs faisant leurs petites révolutions autour de la sphère nevidimyjienne, une senteur de bonté, une d'indulgence, une enfin de miséricorde.  Oui, c'est bien de cela dont Youri venait d'être atteint, d'une soudaine coulée de sentiments ouverts, généreux, genre de "multiple splendeur" glissant le long de son âme de subtile manière. Jamais une telle donation en sa faveur de la part de ceux qu'il avait croisés sans même prendre acte de leur présence réelle. N'avait-il pas été coupable de négligence à l'endroit des Autres ? N'avait-il pas péché par orgueil ou, tout simplement par omission, distraction, ne voyant dans l'existant que sa propre trace ?

  Mettons-nous, seulement un instant à la place du Sans-Racines. Les quelques sentiments qui avaient été exhibés envers sa personne par les trois Voyageurs - fussent-ils insincères, pervers et, en définitive indélicats, œuvrant à l'obtention d'une souffrance différée mais non moins mortifère -, n'en étaient pas moins ressentis par son destinataire comme des signes patents d'une reconnaissance. Le faux pas de l'Histoire s'effaçait soudain, permettant par cela même l'émergence d'une identité dont le Mansardeux avait fait la douloureuse économie, son calvaire durant. Donc, toutes ces manifestations affectives, simples cautères sur une jambe de bois, n'en faisaient pas moins leurs simulacres de joie pleine et entière dont Nevidimyj, s'il avait été assuré d'un empan plus ample du Destin eût fait son ordinaire pour son plus grand bonheur. Mais l'on choisit rarement la sauce à laquelle on veut être mangé !

 

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 11:10

 

  Tassé sur mon petit monticule de bois, cherchant à occuper, dans l'espace, la moindre place qui pût s'imaginer, muet mais non aveugle, je tâchais d'observer l'étrange scène qui se déroulait devant moi, prenant en mon esprit les notes qui s'imposaient afin que, plus tard, je pusse coucher sur du papier les événements singuliers qui envahissaient l'horizon de ma conscience avec l'amplitude des marées lors des équinoxes. Du reste, mettant à profit les rares moments de lucidité qui me visitaient épisodiquement, je me questionnais sur le fait de savoir sous quelle forme je pourrais retranscrire l'inconcevable qui, devant moi, déployait l'immense voilure de ses ailes. Mais je dois avouer, à ma décharge, que j'étais, en ce singulier instant, plutôt préoccupé de percevoir la réalité dans sa verticalité constitutive plutôt que d'échafauder le cadre d'une possible écriture.

  En cette heure tardive, l'intérieur de l'Omnibus n'était guère éclairé que par les réverbères de la ville et l'on devinait ses Occupants à leur silhouette plutôt qu'on n'en discernait les formes avec rigueur. C'était comme une masse informe, compacte, cernée de lueurs non clairement définissables, comme si l'on avait eu affaire à quelque enchevêtrements de racines ou de tubercules s'élevant difficilement au-dessus d'un sol marécageux, tourbière ou rive d'une mangrove. Mais, pour autant, la vie animant ces étranges Spectres n'était pas seulement végétative, comme s'il se fût agi d'un métabolisme immémorial oublieux de lui-même. Des linéaments d'existence se faisaient jour, de-ci, de-là, genre d'ondes concentriques diffusant leur courant selon de lentes et longues vibrations. On se doutait, observant ce spectacle inhabituel, que quelque chose se tramait en sous-sol, identiquement aux convulsions internes de la lave avant que le bouchon du cratère soudain libéré  ne dégageât une énergie trop longtemps contenue. L'attente de cette manifestation, au cours de laquelle devaient s'élever du sol torturé de l'Omnibus, roches en fusion, bombes, fumeroles et corpuscules ignés déchirant l'air de leur impérieuse nécessité, devait bientôt se clore, la nuit du Coche s'illuminant de mille convulsions, de centaines de mouvements désordonnés identiques aux sabbats des sorcières.

  Les premiers à ouvrir le bal furent ceux des Convoyés qui occupaient les places les plus éloignées des banquettes disposées à l'avant du carrosse mortuaire. Et, malgré la hâte visible des Imprécateurs à accomplir leur peu ragoutante besogne, régnait une certaine discipline, un rang se constituant au sein duquel chacun prenait sa place, les Officiants ayant, selon toute vraisemblance, des fonctions différentes à accomplir. Youri Nevidimyj, sentant sa fin proche, souhaitant d'ailleurs hâter cette dernière, informé qu'il était par une intuition chauffée à blanc, en même temps qu'il était averti par son regard dorsal, -dont il convient de se souvenir  qu'il était constitué de deux yeux globuleux de baudroie abyssale -, informé donc que le cours des événements s'amplifiait, pareillement au galop pressé du Rhinolophe, aux coups de fouet réitérés de l'Hippocampe sur la croupe d'icelui, le Voyageur-mansardeux se mit à pousser une manière de long feulement vindicatif qui glaça le sang des infortunés Passants arpentant les pavés, pensant sous la poussée du cri que leur vie s'ouvrait à trépas.

   "Informes Tubercules, mielleuses Racines, Rhizomes nécessiteux, armez donc vos excroissances molles, aiguisez-les, faites-en des pieux que vous enfoncerez entre mes clavicules délétères. Ligotez-moi, faites de ma peau des étendards, sucez la moelle de mes os jusqu'à ce que mon invisibilité soit parfaite. Comme si le Néant qui m'a atteint depuis ma douloureuse naissance ne suffisait pas, comme si ma vie étriquée, ma vie de funambule progressant sur le fil tendu entre les deux falaises du Rien n'avait déjà procédé à mon extinction. Mais votre haine serait-elle donc sans limite ? Mais votre cœur ne serait-il qu'une bombe volcanique faisant exploser sa densité mortifère contre tous les gueux de la Terre, les déshérités ? N'avez-vous jamais perçu combien votre entreprise était vaine ? Certes, mon épiderme mangé par les engelures, ma peau diaphane à force de privations, la faiblesse de mes articulations, la friabilité de mes os, vous en viendrez à bout, vous les réduirez à l'état de cendre, de poussière, peut-être même n'en restera-t-il rien. Mais ce que vous ne pourrez néantiser, votre volonté fût-elle immense, c'est l'image que j'ai instillée dans les linges étroits et nécessiteux de votre matière grise, dans les filets de vos neurones, les arcanes de votre conscience. Votre mémoire sera votre constante geôle. On ne détruit pas le moujik en le dissimulant derrière la silhouette aristocratique du boyard, toujours il reparaît alors qu'on voudrait le verser dans les basses fosses de l'Histoire.

  Hurlez donc Loups aux inconséquentes babines, faux Révolutionnaires qui n'avez jamais pris les armes que pour piller les riches, les aristocrates et, enfin, prendre cette place que vous convoitiez depuis le lieu de votre concupiscence naturelle, ce "foyer du péché" que vous avez allumé en vous, incapables que vous étiez de vous assumer en tant que simple Existant parmi la multitude. Votre victoire sera éphémère qui ne tardera guère à retourner contre vous les crocs envieux que vous ne pouvez dissimuler au regard de vos futures victimes. De moi, Youri Nevidimyj, vous n'avez jamais vu que les vêtures de l'aristocratie, ma toque de fourrure, les brocarts et les velours vénitiens, les bottes de cuir aux larges revers, les gants en agneau glacé. En réalité, ils n'étaient que des colifichets destinés à entretenir une illusion, celle de vivre par procuration une existence trop vite gommée, laquelle ne dissimulait que mes origines modestes de moujik. Votre insatiable cupidité s'est laissée aveugler par le carrousel des apparences ou de ce qu'il en restait. Quant à moi, privé d'identité, qu'avais-je à offrir aux autres que cette figure d'errance à le recherche d'une bien hypothétique origine ? Mais à observer vos dents acides et sulfureuses qui brillent dans l'ombre pareillement aux lames des sabres, je sais ne pas vous avoir convaincus. Et, du reste, comment le pourrais-je alors que je ne suis déjà guère plus consistant qu'un spectre et que ma parole, venue de l'au-delà ne vous parvient qu'avec la teinte de l'irréalité, sinon du mensonge.

  Ô, Racines, Rhizomes putrides, vous attendez seulement que je vous calomnie afin que votre hargne, un instant retombée, - vous écoutiez le récit de ma fable avec quelque humilité -, puisse enfin trouver la catapulte qui projettera en ma direction les boulets ignés destinés à biffer mon nom de la carte de votre monde étroit. Mais qui donc ouvrira le bal de ma dernière danse, de mon ultime pirouette ? Toi, Irma-la-Secrétaire, qui te dissimules derrière les contorsions multiplement océaniques du Poulpe géant, libère donc tes tentacules, étreins-moi, colle contre mon corps émacié la densité de tes ventouses visqueuses afin, qu'une fois dans ma vie, je puisse connaître l'ivresse d'être embrassé. Oui, c'est cela, ton étreinte est si douce alors que tu ne la voudrais que cruelle. Un de tes tentacules s'est introduit dans la forge de ma bouche, vrillant la braise de ma langue de bien langoureuse façon. Jamais je n'aurais cru le baiser de la Mort aussi doux, aussi pleinement charnel, voluptueux. Et je ne saurais décrire avec de simples mots, avec un vocabulaire habituel, ce qui m'envahit actuellement - je ne parle point de tes flexibles extensions pareilles à des lianes -, mais simplement de la félicité de l'enfant que je crois être soudain redevenu, chaudement lové dans les bras de sa première Amante, cette Mère dont je n'ai même pas une image, pas même le souvenir du moindre effleurement. Non, ne te retire pas encore, tiens-moi dans le corset de tes bras multiples, invagine-toi dans le moindre de mes recoins, introduis-toi dans mes orifices disponibles, je connaîtrais ainsi l'ivresse d'être possédé. Mais je vois que, déjà, tu te retires sur tes glaireuses éminences, souhaitant regagner l'antre que tu occupes parmi les tiens, dans un vibrant enlacement. Sans doute t'ai-je déçu, ô Poulpe au grand cœur, j'ai si peu l'expérience de l'autre, replié que je suis sur le microbe de mon existence anémique.     

  Mais, dans la file des Exterminateurs, qui donc est cet étrange Crapaud aux atours granuleux, aux ocelles bruns comme le limon, au goitre violemment gonflé ? Parle donc Vieux Crapaud, afin que, parmi les exhalaisons de ta voix croupissante, je puisse déceler celui ou celle qui, juste l'espace de son crime, habite ton informe flaque épidermique. Sais-tu que tes sombres et savantes paroles résonnent en moi à la façon de subtils attouchements ? Je pensais tes émissions vocales urticantes, tes éructations abrasives, eh bien c'est du contraire dont il s'agit. Ce qui sort de ta bouche, selon bulles irisées et clapotis minuscules, ressemble aux effluves de la douce guimauve, aux exhalaisons du lilas, aux larmoiements des grappes de glycine. Je ne te savais pas si empressée, chère Félicie, toi la Retraitée si discrète, à m'investir aussi goulument, à me dévorer de tes yeux vert-de-grisés ou s'allonge la fente du désir, à parcourir le clavier de mon corps de tes attouchements griffus, lesquels irisent jusqu'aux rayons de ma moelle épinière parcourue des crépitements du plaisir inopiné. Toi qui ne rêvais, potée de géranium sur les genoux, qu'à enfoncer les tessons de terre cuite dans le gras de mes fesses, simple et anonyme Voyageuse de la Ligne 27 à qui l'on aurait donné le Bon Dieu sans confession, te voici maintenant amoureusement penchée sur mes éminences, les flattant de ta langue criblée de pustules, frottant contre leur soie la tunique râpeuse de ta vêture, tétant goulument de ta bouche élastique, largement fendue, le moindre de mes poils, comme s'il était revêtu d'un nectar subtil. Voici que, presque mort, les gens de toutes sortes, les plus vils comme les plus distingués, me considèrent à la manière d'un objet précieux dont, à loisir, ils souhaitent percevoir l'ultime éclat avant que l'infini ne le ternisse. Ma vue m'a-t-elle abusé ? N'ai-je pas simplement été le jouet de ma propre personne ? N'ai-je pas trop facilement cédé à la folie, à son mélodieux chant de sirène, alors que mes semblables ne souhaitaient que ma compagnie ? Combien parmi les hommes auraient bu avidement mes paroles, ce n'est pas si fréquent d'écouter les histoires d'un exilé, orphelin de surcroît, ancien moujik rapidement passé par la case boyard avant que les révolutionnaires vinssent mettre un terme à cette existence ressemblant si fortement au rire du dément. Mais c'est ainsi, parfois ne se rend-on compte de sa capacité à vivre qu'au seuil de sa disparition. Toi, Crapaud à l'assise royale, retire-toi car j'ai assez appris de toi et dispose-toi à t'effacer afin qu'il soit loisible à mon prochain Invité de m'apprendre, me concernant, les choses que j'ai volontairement ignorées, ou sottement feint de considérer simplement dérisoires. Merci pour ta génuflexion qui ne fait que t'honorer et signe la qualité de tes hautes vertus."

 

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 09:04

 

Youri Nevidimyj pressentant qu'il devait parler avant que je ne renonce à rendre compte de son funeste destin :

   "Ô, Toi Journaleux qui jettes sur le papier tes signes mortuaires, qui déroules tes phrases sépulcrales, essayant de fixer le proprement insaisissable, sans y parvenir toutefois, aiguise donc les yeux de ta pensée avant que je ne disparaisse à ta vue, simple existence mortelle à moins que je ne sois qu'une invention, une pure fantaisie de ton imaginaire. Et, maintenant, assiste à ma métamorphose sans m'interrompre aucunement, sans m'adresser de parole inutile. On n'arrête jamais la mystérieuse marche du destin, surtout celle d'un déjà disparu avant même que d'être né. Je m'adresserai à mes bourreaux, les seuls qui, à partir de cet instant, m'accompagneront jusqu'à ce que mon invisibilité, depuis longtemps prédite, puisse enfin trouver son épilogue. Je ne m'imprimais sur la scène du monde qu'à titre de parenthèse qu'il convient de refermer maintenant. Observe sans ciller. Rien d'autre que ton regard figé ne pourra comprendre l'événement au milieu duquel je m'agite pareillement au microbe dans son bouillon de culture. Aurais-je existé vraiment ? "

   L'adresse en ma direction devait se terminer par ces quelques paroles énigmatiques. Désormais Youri Nevidimyj s'adresserait en exclusivité à ses coreligionnaires, ceux qui, le poursuivant depuis sa naissance, ne l'avaient assigné qu'à apparaître sous la figure de l'insaisissable.

   "Ô vous, les Passagers de l'Omnibus qui croyez pouvoir disposer de moi à votre guise, ne pensez-vous  pas que je sois conscient de vos funestes desseins ? Et quoique la faible clarté qui règne dans le carrosse terminal ressemble à la flamme du cierge au profond des catacombes, vous m'apparaissez avec la netteté qui préside aux vérités les plus immédiatement perceptibles. D'abord aux yeux de l'âme, ensuite aux yeux corporels par lesquels le monde se signale à moi dans toute sa splendeur. Mais aiguisez donc votre vue de myope ! Qu'apercevez-vous donc sur ma tête, sinon les arabesques du corail dont l'Hippocampe a bien voulu me prêter les attributs ? Et mon nez surmonté d'une crête en forme en fer à cheval, ne vous rappelle-t-il vraiment rien que vous ayez déjà aperçu ? Heureusement le Rhinolophe est plus généreux que vous. Et le sommet de mon dos dont les omoplates saillantes s'éclairent des yeux globuleux de la baudroie abyssale, n'en avez-vous jamais vu l'illustration dans vos propres globes oculaires perclus d'envie ? Ainsi équipé, il m'est loisible de vous observer sans même prendre la peine de tourner le rocher de ma tête, sans vriller les cordes de ma nuque sédimentée, gardant cependant mes yeux-de-devant fixés sur le double attelage qui me conduit vers ma lugubre mansarde.

  Et, bien que vous paraissiez maintenant sous des formes animales destinées à me tromper, sachez que vous ne faites que vous remplir d'illusions sur vous-mêmes. Vous n'êtes même pas dignes de vous mesurer au puceron, lequel, du haut de son corps de microscopique grillon vous toise de toute la hauteur de sa taille, de toute la grandeur de son esprit. Invisibles, vous l'êtes à votre propre conscience, alors que vous n'avez vécu qu'à réaliser ma disparition, ourdissant vos menus complots en sourdine.

  Pour moi, la Ligne 27 était une respiration, la scansion de mon temps orphelin, la mise en musique d'une mince ritournelle promise à s'éteindre faute d'un souffle qui pût l'animer longtemps. Pour vous, cette même ligne n'était que celle, méprisable entre toutes, qui vous permettait de dresser les antennes de votre haine à mon encontre. Et que vous offusquiez-vous à ne pas voir mon regard, à ne pas entendre ma voix, à ne pas percevoir mes mouvements ? Est-on si dérangeant lorsqu'on ne suit pas les trottinements coutumiers et les bêlements chevrotants de votre troupe simplement occupée à archiver dans ses laineuses circonvolutions les faits et gestes de ceux qui longent l'existence avec modestie, souhaitant seulement qu'on les ignore suffisamment afin qu'ils puissent se déployer dans l'espace avec la belle constance et la discrétion de la liane du volubilis ?

  Qu'avais-je donc commis comme crime à vos yeux de juges impitoyables ? Certes mon passé inglorieux, ma naissance à mi-chemin entre prestige et déchéance, ma perdition au milieu des remous consécutifs à la Révolution, mon exil, ma réclusion dans une sombre mansarde, confié aux subsides des méticulosités sociales, tout ceci pouvait être regardé, peut-être à juste titre, - jamais on ne peut être son propre procureur -, comme une obstination à vivre, un déroutant cynisme à exister coûte que coûte ? Vos rumeurs internes, vos récriminations à bas bruit, vos mélopées moralisatrices, je les percevais, à chaque arrêt lorsque vous descendiez sur le trottoir de ciment, à chacune de vos montées alors que votre regard coupant comme la faux effleurait ma nuque de son souffle vénéneux. Et ce même souffle bilieux, atrabilaire, chargé des remugles de la vengeance, j'en sens présentement les courants, les ruisselets, les minces filaments qui, déjà, emmaillotent mon corps comme le cocon enserre la chrysalide. Mais votre souffle grandit, devient vent impétueux qui porte vos râles, amplifie les grincements de vos dents, donne essor aux hurlements que vous maintenez à grand peine entre vos flancs de chacals maigres et hargneux. Mais qu'attendez-vous donc pour sauter à ma gorge et planter vos canines étroites dans ma jugulaire afin que, mon sang partout répandu, annonce aux hommes l'heure enfin venue de ma repentance ?

  Voilà que se dessine l'instant rêvé, ardemment souhaité entre tous, de ma fin proche. Ô inestimable Rhinolophe, ralentis un instant le mouvement de tes pattes cireuses, replie les soufflets de tes ailes et toi, Hippocampe zélé, freine donc l'Omnibus de manière à ce que la foule des curieux qui se presse aux carreaux puisse assister aux derniers soubresauts d'un lâche et d'un vaurien. Le Diable, à côté,  est une simple eau bénite entourée de faveurs éternelles ! Je les vois déjà se dilater les pupilles du peuple carnassier, lesquelles ne tarderont guère à m'immoler au fond de leur puits disposés à accueillir les pauvres hères, les nécessiteux et les indignes de mon espèce. Mais, Cocher, qu'attends-tu pour ouvrir les portes à grands battants ? Que la vindicte s'abatte sur moi comme la petite vérole sur les Filles de joie ! Mais je comprendrais que tu souhaites tergiverser, attendre que ma dépouille gît dans une flaque d'hémoglobine écarlate avant que de m'offrir en pâture aux nécessiteux des faits divers qui hantent les ruelles étroites de la ville. Assoiffés de la sorte, ils ne pourraient que mieux s'en repaître !

 

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 08:59

 

  Ainsi avait parlé le Passager assis à l'arrière de l'Omnibus - Vous-même, si vous l'aviez oublié -, rare parmi les rares à faire preuve d'un brin d'humanité parmi cette meute de loups hurlants et bavant leur salive amère. Mais, ce faisant, vous avez élevé le gibet au bout duquel, bientôt, vous ne serez plus qu'une noire silhouette contre le ciel obscurci, délivrant les dernières gouttes de votre précieuse semence avant que ne s'informent les mandragores sulfureuses dont, à votre désarroi, vous aurez assumé la bien involontaire paternité. La collectivité des Imbéciles ne goûte guère qu'on dresse devant son inconséquence plurielle le miroir d'une vérité. Vous voilà donc maintenant dans de sinistres contrées, balancé au bout de la corde de chanvre par l'haleine putride du vent mauvais. Mais ne soyez donc pas désespéré, Lombano, le Chiffonnier, ces humanistes faisant étalage de leur foi en l'existant viendront bientôt vous rejoindre et cela fera plutôt joli cette triple pendaison avec la nuit au-dessous et un ciel mauve au-dessus. Cela ressemblera à la Crucifixion d'Andréa del Castagno, sauf qu'au lieu d'un ciel biblique, vous aurez les façades d'immeubles au couchant et à la place de Saintes éplorées, d'anonymes Passants qui penseront qu'un châtiment n'est jamais plus exemplaire que lorsqu'il est mérité.

  Donc, à présent que je n'ai plus de Lecteur, que je viens d'immoler les deux seuls Secourables qui venaient afin d'empêcher que l'irrémédiable ne se produise, il ne me reste plus, bien que ma peine soit grande, qu'à procéder à ta propre extinction, cher Youri Nevidimyj - mais, en réalité, c'est moi-même que j'assassine puisque aussi bien nous sommes semblables, et en cela mon péché sera moins grand, ma conscience plus légère - donc que ma plume trempée dans le fiel vienne enfin  accomplir cet irréparable que tu ne cesses d'appeler de tes vœux depuis le premier déplissement de tes alvéoles et sois certain que nombreux seront ceux qui viendront m'apporter quelque aide dans cette sombre entreprise. Je sens déjà, dans les corridors de l'Omnibus des mouvements délétères. Youri,  suis-je seul à entendre les sinistres feulements ou bien est-ce mon imagination qui vient de lâcher ses brides ? "

  Youri, ne prenant même pas la peine de se retourner, tant le destin qui collait à ses basques était ourlé d'intentions maléfiques, s'adressait à moi avec une manière de voix d'outre-tombe, laquelle, sur son trajet semait comme de blanches gouttes de gelée :

 "Ton imaginaire ne t'abuse point, cher Copiste à l'illisible écriture qui essaie de voler à mon secours. Mais il est passé depuis longtemps l'instant où, d'un simple coup de reins, j'aurais pu inverser le cours de la diabolique machine. Laisse-les donc, ces Pitoyables procéder à leur sombre besogne. C'est eux qu'ils assassinent et, ne le sachant pas, ils méritent notre indulgence. Mais assiste donc à ma métamorphose, regarde le papillon qui se dispose à replier ses ailes, à effacer les cercles colorés qui s'y impriment, à redevenir triste chrysalide couleur de terre, puis simple effritement, puis poussière. Peut-être le début d'un nouveau cycle, l'amorce d'une palingénésie ? Regarde et écoute seulement. Tout cela est instructif bien au-delà de ce que tu as bien pu imaginer ta vie durant !"

 Je viens, tout juste de m'installer sur le dernier banc que tu occupais, Lecteur, avant que tu ne sois symboliquement pendu. Mais je sens, tout contre moi la présence de ton attention soutenue. Sois assuré qu'elle m'apporte le réconfort qui sied aux épisodes tortueux que tout auteur s'apprête toujours à affronter avec une bien légitime inquiétude. La place est presque idéale bien que la lumière commence à chuter, investissant le ventre de l'Omnibus d'ombres rampantes, couleur de cendre et de suie. Ce ne sont que volètements d'opaques membranes, effleurements de rémiges obtuses, trémulations d'antennes vrillées et crépitations hémiplégiques qui s'agitent dans l'obscure cale où nous semblons sombrer vers quelque révélation hautement mortifère, si ce n'est vers notre propre trépas auquel nous assisterions, impuissants, pieds et poings liés, bouche bâillonnée, lèvres jointives pareilles à un sexe ridé et occlus. Entre les montants de bois nervurés, pareils au squelette de quelque cétacé, s'impriment des mouvements si peu visibles qu'on dirait simplement des mirages au-dessus du désert ou bien des feux follets alentour des pierres tombales ou bien, encore, des chutes de filaments ectoplasmiques cascadant depuis la bouche enrubannée d'un médium, genres de matérialisations de mystérieuses transes. Et moi, immergé dans un fin brouillard qui dissimule l'essentiel à mes yeux, lesquels ne perçoivent guère que les profils trompeurs de l'illusion, comment rendre compte de ce qui survient de l'ordre de l'inconcevable, tout ceci si proche d'une vérité que mon âme se met soudainement à vibrer d'effroi, agitée comme les branches du diapason ? Comment témoigner ?

  Mais il semblerait que Nevidimyj, alerté par ma manière d'état second, par je ne sais quel mystère, veuille se porter à mon secours. Sa voix me parvient comme si elle était éloignée dans l'espace, - il me semble entendre le frémissement des bouleaux de la claire taïga -, éloignée dans le temps - il me semble entendre les voix puissantes, exaltées, des Révolutionnaires clouant au pilori tous ceux qui, par idéologie ou bien par les hasards de leur naissance, contrarient leurs projets, et déjà s'élèvent des paroles de haine, déjà se fomentent des projets de meurtres, des entreprises de manipulation des consciences. Ma solitude est grande, cloué que je suis sur mon banc d'infortune, incapable de saisir la moindre plume, le plus infime stylet afin d'inscrire, ne serait-ce que sur les parois de l'Omnibus, ce que pourraient être mes dernières paroles.

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 19:18

 

  Donc, cher Passager du texte,  dont les yeux incrédules parcourent de leurs faisceaux ourlés de curiosité malsaine et de hargne contenue les travées des sièges de bois, dispose-toi, assis dans l'Omnibus, à assister au spectacle le plus étonnant qu'il te fût jamais donné de voir. Voici un bref résumé de la scène. Installé tout au fond de l'Omnibus cahotant, tu as tout le loisir, comme d'une loge au théâtre, d'embrasser un vaste horizon, de voir la scène et les coulisses, les poulies et les cintres faisant leur petite mélodie d'existence. Tout au bout, à l'opposé de ta position, Youri dont l'étique silhouette se découpe sur l'ouverture donnant accès à l'éminence sur laquelle se tient le Cocher. Tu aperçois même le Rhinolophe agitant ses ailes dans l'air poisseux, car la nuit ne saurait tarder à venir, plongeant toutes choses dans une souveraine ambiguïté. Ce ne sont, devant toi, que des Spectres qui s'animent dont tu ne perçois les contours qu'avec parcimonie. Les rues que tu parcours avec tes Covoiturés ne te livrent que de faibles nervures qu'éclairent avaricieusement quelques misérables becs de gaz. Aux arrêts habituels que tu connais par cœur, - Rue Guynemer; Observatoire; Port-Royal; Pascal; Gobelins -, le Coche ne s'arrête pas, comme s'il était soudain pressé de rentrer au bercail et de livrer la masse informe qui, depuis longtemps déjà, incommode ses flancs. Le ventre de l'Omnibus est parcouru de bruits divers, grognements, hululements, vagissements, que tu ne connais nullement pour être les modes d'expression des Usagers de la Ligne 27.

  Soudain, la station Banquier à peine franchie, voici qu'autour de toi les choses s'animent, comme si l'on avait frappé le brigadier sur les planches de la scène. Mais, oui, c'est bien Nevidimyj en personne qui s'agite au premier plan dans une manière de harangue décousue, voulant, sans doute, prendre la foule des miséreux et hagards Déambulants à témoin :

    Hippocampe à la queue ombilicale, laquelle te sert de fouet pour faire avancer notre sinistre équipée, Hippocampe au dos cambré hérissé d'épines, au museau tubulaire, aux yeux profonds et pointilleux, crois-tu donc que sous tes oripeaux marins je n'aie point reconnu le Cocher, celui par lequel nos destinées sont gouvernées, le Guide qui nous conduit, par rues et traverses vers un probable Achéron ?  Mais que ne précipites-tu donc les sombres idiots qui vivent dans ta carlingue étroite, tout droit dans la demeure d'Hadès, aux Enfers, là où est la seule place qui leur convînt ? Du reste, ils ne s'apercevront même pas, céciteux qu'ils sont, avoir changé de condition ! Mais, ô combien je te comprends, merveilleux Hippocampe, profitons donc ensemble de cette charretée de gueux, il sera toujours temps de nous en débarrasser. Amusons-nous d'abord de leur égarement !

  Et toi, Rhinolophe, qui es le miroir du très précieux Pégase, toi le cheval ailé divin, rassure-moi donc. Après que nous n'aurons plus le boulet de ces tristes épiphanies, conduis-nous, en compagnie du Cocher, aux merveilleux rivages de l'eau claire où s'abreuve la source, ouvre-nous grandes les portes derrière lesquelles s'abrite le mythe solaire, sers-toi de tes pouvoirs chamaniques infinis afin que la sublime Alchimie, l'étonnante Imagination parlent à nos intuitions le langage de l'Esprit, celui du Secret, de l'ineffable Esotérique et alors nous surgirons dans l'Olympe, vibrantes énergies spirituelles au domaine illimité !

  Buvons, tant qu'il en est encore temps, la douce ambroisie des dieux; laissons errer nos yeux sur le crépuscule empli de goules et de démons, l'Omnibus, ce genre d'empyrée où brillent les cinglantes étoiles nous en protège, le Diable en soit loué; cherchons dans l'enceinte de nos corps étroits la noire idole qui nous distraira de nos bien prosaïques occupations mondaines. Ici, sur la Terre, beaucoup ne vivent qu'à se projeter dans un ailleurs bien illusoire, genre de lieu utopique où tout converge, aussi bien le bonheur, que les inventions sublimes et les amours extra-platoniques métamorphosant les amants en de pures révélations étonnées d'elles-mêmes.

  Mais, voyons, savant Rhinolophe, distingué Hippocampe au savoir proprement abyssal, vous que votre regard porte bien au-delà des monts cernant l'horizon humain, souvent affirmez-vous que la vie, la vraie, celle qu'il est possible d'assumer est bien celle de notre avenir immédiat, de notre temps le plus perceptible, de notre espace le mieux maîtrisé, ici même, par exemple, parmi les déambulations rassurantes du vieil Omnibus. Rien ne saurait advenir hors de la Ligne 27, de ses stations rassurantes comme l'ambre, de ses Occupants, lesquels constituent une communauté soudée, une manière de Confrérie où chacun, non seulement a ses devoirs, mais ses droits, mais aussi son imprescriptible privilège d'accéder au bonheur inscrit dans le moindre chaos de la chaussée, son pur accès à la jouissance paradisiaque. C'est sans doute une telle raison qui nous  pousse,  nous les anonymes Passagers clandestins, à chaque instant de notre vie à nous précipiter dans ce havre de paix, cette divine conque où s'apaisent les souffrances, où naît la sérénité, où se déploie la félicité selon des harmoniques que notre humble savoir serait bien indigent à illustrer, à rendre palpables. Sans doute suffit-il d'en être atteint, d'en entretenir le fastueux projet pour que notre conscience en soit durablement, profondément éclairée. "

   Succédant immédiatement au soliloque de Nevidimyj, une voix s'éleva dans le silence soudain, écartant les ombres, dessinant parmi la noirceur un sillage d'écume blanche. La parole semblait être celle d'un prédicateur, peut-être d'un moralisateur ou bien d'un juge, sinon les trois à la fois. Des intonations pareilles au tranchant de la vérité s'y allumaient ici et là :

   "Mensonges que tout cela, tromperie exorbitante, duperie qui enfonce ceux qui vous sont confiés, les Illuminés, à emprunter quotidiennement votre mortel carrosse. Certes, tes Passagers, habile Rhinolophe; certes tes Convoyés, malin Hippocampe habitent ton antre claudicant parmi les inégalités du pavé, pensant se sauver, comme s'ils accomplissaient un mystérieux pèlerinage. Mais c'est bien du contraire dont il s'agit. C'est seulement la route pour les Enfers qui déploie devant leurs yeux cernés de myopie ses lacets et ses circonvolutions mortelles. Bien sûr, il y a fort à parier que toute la sombre engeance que tu serres aimablement entre tes roues cerclées de fer, ô Sublime Omnibus, ne mérite guère mieux qu'un châtiment final, une chute définitive dans l'oubli. Leur vie durant, tes Embarqués ne se sont comportés que comme des avaricieux, des jaloux, des orgueilleux, des égoïstes et l'on pourrait même inventer d'autres péchés capitaux afin que le tableau soit complet. Mais, passons. Cependant, il n'aura pas échappé à votre lucidité de Guides, Toi Rhinolophe, Toi Hippocampe, qu'un Individu, un seul, méritait d'échapper à votre vindicte, et cet Individu est celui-là même que Lombano, puis le Chiffonnier, deux hommes au grand cœur, ont souhaité sauver mais ont dû renoncer, la foule maudite les ayant condamnés par avance. L'homme dont je parle, vous l'aurez reconnu sous les traits de ce Voyageur tellement anonyme, tellement engoncé dans les mailles de son misérable sort, celui qui se dissimule au regard des autres, qui respecte un silence absolu mais n'en est pas moins un habitué, un assidu de la Ligne 27. Oui, Youri Nevidimyj, par un simple défaut de sa naissance a été condamné par les hommes à expier une faute dont il ne pouvait endosser l'origine, passant sa vie à longer les trottoirs, les caniveaux, à errer sur toutes les sentes d'infortune imaginables. Hippocampe, il était devenu ton double, fondu qu'il était en toi, assis dans ton ombre protectrice, c'est du moins ce qu'il attendait d'un Guide. Comment as-tu pu l'ignorer si longtemps ? Il est encore temps de vous  racheter par une bonne action, Toi et le Rhinolophe. Que ne le faites-vous descendre au prochain arrêt afin qu'il échappe à la meute de ses Poursuivants ?"

 

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 08:01

 

  Ce jour, qui devait être le dernier où Youri Nevidimyj serait encore assuré d'une provisoire visibilité, apparaissant à ces Existants qu'il croisait à la manière d'un dément qui se serait soudain libéré de ses liens - Sainte-Anne n'était pas si loin -, ou bien d'un saltimbanque privé de ses colifichets, ce qui eût été un moindre mal, ou bien encore ayant affaire à un malade affecté d'une chaotique et syncopée chorée de Sydenham, communément appelée "Danse de Saint Guy", ce jour donc, éclairé des derniers feux de l'automne sécrétait une lumière basse, couleur de résine qui badigeonnait les arbres du Luxembourg de teintes fauves et mordorées, plusieurs Nonchalants et Nonchalantes ayant pris, sur les assises vertes, des poses sinon lascives, du moins abandonnées à une facile entente avec la nature.

  Le Russe, dont on aura compris que le lyrisme orthogonal s'accommodait mieux des rudesses de la pierre que des mollesses végétales et des profusions arbustives, fussent-elles en voie d'extinction, lassé par toute cette symphonie colorée, par ces déambulations romantiques parmi les rotondes, balustres, pièces d'eau et pelouses langoureusement étalées sous les rayons d'un soleil finissant, quitta le Jardin par la Rue de Vaugirard, gagnant la Rue de Fleurus où il savait trouver un arrêt du Bus 27. Il regarda un moment les façades d'argile des immeubles, écouta le chuintement des pneus glissant sur l'asphalte, des bruits de conversation - quelqu'un, sur un mobile, conversait avec un Eloigné, faisant les cent pas comme pour fixer dans le marbre du sol le contenu d'un dialogue qu'il devait tenir pour essentiel -, perçut des pétarades de scooters remontant la Rue, véhiculant de toutes jeunes filles court vêtues, regarda distraitement tous ces mouvements de la ville moderne avec son flot d'incohérences, ses clameurs existentielles, ses joies simples, ses quotidiennetés faciles, ses nœuds de complexité, ses facéties, ses remous. Nevidimyj, insulaire parmi les insulaires était plus alerté des phénomènes par une sorte d'intuition, d'attention flottante qu'à la suite d'une observation minutieuse du réel dont il aurait pu tirer quelque leçon, échafauder un plan.

  Puis, soudain, son intérêt se fit plus vif, percevant au fond  de la rue le cahotement rugueux des roues de l'Omnibus sur les pavés. Elles faisaient leur petite symphonie métallique, montant et descendant les aspérités des blocs de granit, se déhanchant en grinçant, glissant parfois le long des caniveaux avec un sifflement proprement funéraire. Attelé à la carrosserie de bois, le rhinolophe ancrait ses pattes griffues dans les interstices de la voie, alors que ses ailes, moulinant l'air de leurs spatules membraneuses permettaient aux Passagers grimpés sur l'impériale de bénéficier d'une brise, laquelle pour n'être pas porteuse de subtiles fragrances, - il s'en faut, l'Attelé ne consacrant à sa toilette que des  miettes de son précieux  temps -, n'en rafraichissait pas moins leurs ardeurs amoureuses. Ainsi, les Amants et les Amantes ne portaient témoignage de leurs emportements qu'à la mesure de simples attouchements, leurs antennes érectiles vibrant dans l'air mauve avec l'urticante vibration de la crécelle.

  L'Omnibus s'arrêta avec la minutie d'un grincement de dents. Plusieurs Passagers en descendirent, claquements de rotules et miaulements de métatarses. Youri déclina l'invitation que lui adressait l'impériale ne sachant que trop bien l'animosité recluse dans les volutes d'air. A plusieurs reprises, déjà, le vent lui avait arraché des lambeaux de peau et il ne souhaitait nullement regagner la mansarde avec la figure de l'écorché grimaçant des salles d'anatomie. Il pensait que son existence piteuse n'était pas avare d' expériences mutilantes, de blessures et plaies diverses, lesquelles, si elles inclinaient à l'exercice de la métaphysique ne se justifiaient guère au-delà de cette ultime limite. Le temps viendrait toujours de progresser sur le chemin de la connaissance philosophique. Il suffisait, en cet automne finissant - celui-ci lui apparaissait-il en guise de métaphore d'une trappe qui, bientôt, s'ouvrirait sous ses pas ?  - , de profiter de cette dernière lumière dont la vie voulait bien lui faire le don. Quoi qu'il en fût de ses ténébreuses méditations sur l'avenir proche, Nevidimyj décida d'entrer dans  l'Omnibus. La cage rassurante de ce dernier, en même temps qu'elle le mettait à l'abri des diverses vindictes atmosphériques, l'assurait d'une manière de nid douillet, prélude aux embrassements de sa cellule du septième ciel.

  Une faible clarté, glauque, rampante, phosphorescente régnait sur des formes indécises que Youri ne prit même pas la peine de regarder, préférant à la consternation ambiante, le doux réconfort de ses pensées lovées en elles-mêmes, identiquement au fœtus dans son bain amniotique. S'apercevant que son assise habituelle, immédiatement située en arrière du Cocher était libre, il respira d'aise, son haleine emboucanée se répandant à l'envi parmi les sombres Tubercules vissés sur leur siège dont on n'apercevait qu'un lacis indistinct et grouillant. A peine assis sur les lattes de bois, il se laissa aller à sa distraction favorite, laquelle consistait, souvent, lorsque sa parole parvenait à franchir l'écluse de sa glotte étroite, à apostropher tout ce qui venait à son encontre, aussi bien hommes qu'animaux ou choses diverses. Sans doute le Lecteur s'étonnera-t-il de cette possibilité de volte-face subite, de métamorphose conduisant Youri de la mutité la plus absconse à la profération prolixe, la parole l'habitant alors à la manière d'une source ne connaissant ni tarissement, ni amoindrissement du débit.

 

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 08:33

 

     Le démembrement du visible ou le jour écartelé.

 

  A peine issu de son aventure maldororienne, quittant la mansarde par les toits - ce qui lui évitait de saluer Olga-la-Concierge -, descendant le long du tuyau d'écoulement des eaux, Nevidimyj se retrouva sur les pavés luisants qui reflétaient les images inversées des Passants. Marchant, comme à l'accoutumée, mais d'une manière plus chorégraphique, pointes effleurant le sol de ciment, bras en arceau encadrant la tête, il longea les quais de Seine jusqu'à l'Île Saint-Louis. Parvenu à l'étrave de l'île, il ramassa quelques morceaux insignifiants, gravillons, feuilles mortes, mégots, tickets de métro - dont nous rappelons au Lecteur distrait qu'ils ne sont que la projection de Nevidimyj sur le monde qui l'entoure, l'enserre devrait-on dire -, les plongea au profond des poches, n'oubliant cependant pas de recueillir un bout de racine torse, malgré l'aventure dont il avait été le jouet bien involontaire, - encerclé et invaginé par les noires excroissances, s'en délivrant à grand peine -, racine dont il souhaitait en permanence posséder un fragment, fût-il dérisoire aux yeux des quidams qui le croisaient, s'étonnant de voir ce grand jeune homme dégingandé, serré dans ses vêtures étriquées, Youri donc, jouant de la racine comme un petit enfant l'eût fait d'un yoyo.

  Il faut dire que la fascination du moujik pour le sombre monde chtonien des végétaux , catacombes, caniveaux, réseau d'égouts et autres grottes souterraines , n'avait d'égale que son empressement à fuir la figure humaine qu'il ne percevait, la plupart du temps, que comme de simples concrétions surgies du sol par la grâce de quelque hasard géologique. La racine était pour lui, perdu dans le vaste univers - d'aucuns y verront une habile métaphore d'enracinement dans un sol qui lui avait toujours fait défaut, et, en cela ils n'auront pas tort, mais la dépendance ( aujourd'hui on dirait "l'addiction", l'image de la drogue, du reste, n'étant jamais bien loin de la condition nevidimyjienne ), l'aliénation de Youri par rapport à son objet était à la fois plus profonde et plus complexe, complexité qu'il eût été, lui-même, bien en peine d'expliquer tant cette figure racinaire était intimement entremêlée à son être de chair et de sang, aussi bien qu'à ses fonctions mentales. Souvent, parvenu au centre de la tourmente, lorsque l'existence faisait ses lourdes et lentes nuées, le zénith disparaissant sous sa chape de plomb alors que la mansarde virait au ciel d'orage, Youri se saisissait d'un bout de racine, tubercule informe, replié sur son ombilic, pareil à du gingembre égaré et bitumeux, le pressait au creux de ses paumes jointives alors que ses doigts translucides devenaient l'éphémère geôle occluse sur la sublime icône, la simple pression dans la conque manuelle débouchant immanquablement sur une déflagration orgastique dont Nevidimyj ne se relevait, tremblant, éclairé de l'intérieur, incandescent, qu'après un long moment, avant que le temps un instant suspendu ne retrouve ses assises terrestres.

  Alors le sentiment de l'égarement n'en était que plus grand, le souhait ardent de rejoindre l'incommensurable plus impérieux. Ainsi, au fil du temps, une situation ambiguë, une tension existentielle s'étaient-elles installées entre Youri et son objet-élu, tout ceci débouchant sur la dimension purement singulière d'une dialectique peur-joie au sein de laquelle perversion et volupté trouvaient leur jeu réciproque et leur abri naturel. La simple idée, même intellectuelle, même abstraite, de séparer les deux parties solidement imbriquées du tesson, le Russe d'un côté, le sombre végétal de l'autre,  eût constitué une entreprise hautement périlleuse à laquelle personne ne se serait risqué pour la simple raison que l'invisibilité récurrente de Nevidimyj aux yeux des Autres en excluait l'hypothèse même. Il y avait comme une confusion primitive, une manière de chaos originel au centre duquel les significations se biffaient, s'annihilaient réciproquement. Nevidimyj et la Racine étaient des symboles en miroir, des figures jouant en abyme, simples réflexions de réflexions. Essayer de démêler les fils eût constitué une tâche harassante en même temps qu'eût émergé de cette activité sans fond une aporie quasiment insurmontable. Jamais, en effet, l'invisible ne ferait phénomène sur de l'invisible. Autant envisager deux cécités se confrontant dans une douloureuse et tragique tentative de vision. En conséquence de quoi, le Lecteur, voudra bien accepter cette incontournable réalité à la manière d'une vérité et faire son deuil de supputations qui ne pourraient être que fortuites ou bien ne reposeraient que sur de pures vanités intellectuelles.

Pourvu de sa Racine, comme l'évêque de sa crosse, Nevidimyj poursuivit son erratique chemin, faisant bientôt ses circonvolutions et entrechats parmi les frondaisons du Jardin du Luxembourg, chaloupant entre les palmiers de l'Orangerie, se risquant à traverser le miroir de la Fontaine Médicis, faisant les pointes sur ses bottines alors que feuilles mortes, vase et débris divers en assuraient la baroque décoration, dialoguant  avec les antiques statues, méditant longuement derrière "Le Silence"; esquissant une manière de gigue à proximité du "Faune dansant"; mimant une muette poésie épique que rythmait Calliope de sa lyre inspirée; - quelques Passants s'intriguaient de cette étrange sarabande -; glissant sa main mensongère dans "La Bocca della Verita"; prenant la posture de "La Liberté éclairant le monde"; - en fait, toutes ces simagrées, toute cette comédie dont chacun eût pu penser qu'elles ne représentaient que des degrés croissants d'une folie à l'œuvre, n'étaient que de minces tergiversations, de minuscules tremblements du destin censés faire exister, le temps d'une sarabande, l'exilé-hors-de-soi qu'était Youri, perdu, sans attache, au fond de quelque sombre cachot, lui-même en réalité, sans possibilité aucune d'en sortir, d'apparaître au plein jour avec les traits de la normalité, les esquisses d'un vivre-avec-l'autre-que-soi, s'essayant à escalader le moindre monticule au sein duquel, à la manière d'un secret, pouvait dormir la sublime gemme qui illuminerait sa ténébreuse nuit. Ainsi, ces sculptures immobiles, silencieuses au milieu de leur densité blanchâtre, paraissaient-elles lui offrir un langage de pierre qui, jamais, ne l'offenserait, préservant en leur sein quantité de puissances cryptées, mais dont il espérait secrètement qu'elles se libèreraient de leur gangue, lui faisant l'offrande des histoires dont leur mythologies respectives étaient porteuses.

  C'est ainsi, qu'au milieu de ses traversées nocturnes, alors que le rhinolophe le faisait voguer sur ses ailes parcheminées, il s'apparaissait à lui-même selon quantité d'attributs hors du commun, tantôt chouette énigmatique tenue par Minerve; tantôt sous la figure de Psyché sous l'emprise du mystère; tantôt Acteur grec récitant son texte tragique écrit sur un antique parchemin; tantôt enfin - et c'est cette vision qu'il préférait -, sous les traits de Vulcain régnant sur les volcans à la puissance infinie et qui faisait jaillir de sa forge étincelante des métaux anthropomorphes, figures de l'altérité qu'il tenait en son pouvoir, infini démiurge modelant les formes selon sa volonté. C'est cela qu'il recherchait, à longueur de divagations nocturnes et de rêveries diurnes, cette inclination à la métamorphose qui, seule, eût pu inverser l'ordre des choses, le faisant passer par les divers états dont il eût  souhaité faire l'expérience. Même ses rêves éveillés se paraient de ces mille feux des transformations successives par lesquelles échapper au funeste destin. Lorsque ce dernier vous cherchait sous la figure du Potier, vous pouviez vous esquiver et n'être plus qu'une jarre en train d'être façonnée par d'innocentes mains n'ayant même pas idée de ce qui se tramait entre leurs doigts maculés de glaise.

 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 08:04

 

"Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l’escargot. Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations ! quels déchirements de voix ! Ils m’ont reconnu."

 "Voilà donc ma récompense suprême faisant ses petites circonvolutions dans l'air criblé, saturé de messages, que les hommes ne voudraient pas entendre plus longtemps, leur tympan se déchirant sous la poussée des meutes d'évidences sonores. Me voici enfin reconnu, mais comme l'incarnation du mal lui-même, celui après lequel tous les Existants ont couru, celui auquel ils ont tressé des couronnes de lauriers. Seulement, le mal en eux, ils l'acceptent, ils lui octroient une petite grotte bien dissimulée, soyeuse, écumeuse. Seulement le mal, chez l'autre, ils  l'abhorrent et le condamnent, toujours prêts qu'ils sont à immoler celui qui en est porteur. Proche est ma perte qui succèdera à la désignation de Nevidimyj, moi le "sans-nom", l'exilé, l'errant, comme l'incarnation de Satan lui-même, comme l'auteur de tous les maux de la Terre. Mais jamais on ne lutte contre son destin. Il s'ouvre à vous avec l'impérieuse nécessité du mouvement universel et sa réalisation n'est que l'avènement d'une légitime conclusion, le point d'orgue d'une imparable logique. Aussi je ne me plaindrai pas. Je me livrerai simplement, avec humilité, à ce qui ne pourrait apparaître que comme l'aboutissement d'une vindicte populaire, alors qu'il ne s'agira là que d'une vérité trouvant son épilogue. A vous, animaux de la Terre, je confie mon corps inutile, à vous Hommes mon esprit et mon âme. Faites-en l'usage qui vous plaira."

 "Voilà que les animaux de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine réciproque ; les deux haines sont tournées contre l’ennemi commun, moi ; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut ; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus, des conséquences des passions, complètement satisfait…"

 "Disparu aux yeux des hommes depuis toujours je ne devrais rien craindre d'eux alors que ma simple apparition déchaîne leurs  passions les plus extrêmes. Mais voici qu'apparaît mon ami le rhinolophe."

  "Je te remercie, ô rhinolophe, de m’avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonté d’une crête en forme de fer à cheval : je m’aperçois, en effet, que ce n’était malheureusement qu’une maladie passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps : pourquoi cette hypothèse n’est-elle pas la réalité !"

 "Dans le froid hivernal de la mansarde, ô bienveillant rhinolophe, je sens le battement de tes ailes effleurer mon anatomie de glace caverneuse. Tu es la bonté même, la générosité, le dévouement. Tu aurais pu profiter de mon absence pré-mortelle pour te précipiter sur ma gorge où palpite encore un peu de sang tiède et le boire jusqu'à la dernière goutte. Tu te serais repu de ce sublime aliment, en même temps que tu aurais débarrassé l'humanité de ma piteuse existence. Qu'a-t-on, en effet, à faire d'un sans-nom, d'un invisible qui hante les consciences de sa propre inclination à la néantisation ? Les Bienveillants qui peuplent les villes et les campagnes ont bien d'autres chats à fouetter que d'essayer de débusquer celui qui se terre comme le pestiféré, bien d'autres parcours à effectuer que de faire deux ou trois minces girations autour du nul et non avenu. Au pire, délaissant mon liquide inluxueux, hémoglobine sans gloire, tu eus pu me confier ta crête chevaline, afin que, tardivement pourvu  d'un signe distinctif, je ne disparusse totalement aux yeux des curiosités adjacentes. Sans doute quelques indélicats eussent-ils pris mon échine pour la croupe d'un bizarre et estimable équidé, parcourant sur mon dos pentu les incertitudes bosselées des monts et vaux  existentiels. Mais ceci est de peu d'importance et je m'aperçois que, même mon Lecteur privilégié que j'avais invité dans ma mansarde afin qu'il pût assister à mon dernier souffle, vient de s'éclipser. Sans doute mon heure n'est-elle pas encore venue ? Donc, rhinolophe bien aimé, toi dont j'attendais avec impatience que tu te disposasses à tremper dans mon corps charriant toutes sortes de liquides putrides ta trompe salutaire, aspirant jusqu'à la dernière goutte ce sang mêlé de roturière et de grand bourgeois, le pire qui fût pour les tenants du prolétariat conquérant, voilà que tu te confondais avec une maladie épisodique, ouvrant par cela même une nouvelle parenthèse dans mon destin pointilleux ! Mais je sens que celui-ci frappe à ma porte. Il est temps, pour moi, de rejoindre la Ligne 27, la seule dont le trajet incertain et chaotique convienne à ma claudicante progression. Je ne manquerai point, ô sublime rhinolophe, de te conter par le menu ce que mon estimable sort m'a réservé, dont je ne doute point que se réjouiront les curés, les pleutres et les prostituées nonagénaires, tous, toutes, accrochés à ma mielleuse existence comme les parasites aux parties les plus invisibles de notre anatomie."

 

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:38

 

"L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l’œil gros du crapaud, le tigre, l’éléphant ; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l’informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L’homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements."

 "Tous, vous la saviez cette révélation joyeuse depuis les rives à partir desquelles vous m'observiez,  m'écoulant dans mon putride égout, rat coiffé de pustules et de bubons souriants, rongeur d'une vie elle-même rongée par son gluant cloaque.  Certes, la Nature a oublié d'être généreuse avec Youri Nevidimyj, lequel, de sa plume maculée d'encre mortelle trace son portrait, l'entourant de bien hasardeux  contours pareils à la démence. Mais, ne craignez rien, affables Lecteurs, généreux déchiffreurs de secrets qui ne consentez à me suivre dans les dédales de ma glorieuse biographie qu'à attendre ma fuite de dos alors que mes omoplates soudées dessineront la cible au milieu de laquelle vous ne tarderez guère à planter vos ferrugineuses canines de vampires. Mais alors, votre ingénuité, votre regard aussi court que votre langue est fourchue, vous auront conduit directement aux portes de l'enfer. Plongeant vos dents cariées dans mon sang putride, la gangrène ne manquera de vous attaquer par le réseau subtil de vos nerfs, votre moelle épinière se métamorphosant soudain en arborescence de feu, laquelle vous comburera lentement afin que votre matière ignée prenne conscience de la vacuité dont toute votre existence aura été le vivant théâtre. Vous aurez alors tout loisir de souder votre front à l'argile nourricière, de la balayer en tous sens de vos lamentations obtuses et, croyant tutoyer le fond de la condition humaine - celle dont je suis moi-même atteint, au cas où ce détail vous aurait échappé -, vous serez  sur le cercle girant autour de son centre, là où le feu est à son acmé, là où la dernière cendre sera votre ultime pirouette à la face du monde."

      "Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation ? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté ? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). "

 "Et Toi,  Lecteur inique qui te dissimules au creux de ma mansarde d'effroi, Toi le représentant de tous les autres Lecteurs, mais aussi de tous tes semblables, savants ou analphabètes, hommes de grande stature ou petites gens, je vous sens trembler de tous vos membres devant cette trappe qui s'ouvre à vos pieds  avant que, cul par-dessus tête, vous ne basculiez dans le Néant alors que j'y réside depuis bien avant ma naissance. Et ne vous étonnez donc point de ma cruauté, elle n'est que l'envers de la vôtre, le reflet sanglant de la grande hostilité universelle qui parcourt le monde de ses membranes soufrées de ptérodactyle. Car c'est cela que je suis devenu, Oiseau antédiluvien ouvrant dans l'éther la stupide tenaille de son bec, tirant derrière lui les ergots méticuleux de ses pattes mortelles, dépliant sa voilure glaireuse où, bientôt, tels des drosophiles prosternées, vous vous engluerez  à jamais, ne sachant même pas que votre chute soudaine, vous la devez à la stupidité de vos semblables qui m'ont condamné, sans appel, avant même que j'aie commencé à exister."

      "Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère ; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal."

 "Le mal, cette suprême beauté sans laquelle la vie ne serait pas, vous l'avez cultivé comme une fleur vénéneuse, vous l'avez entouré de vos soins méticuleux, ne percevant jamais - votre habituelle cécité vous y conduisait - ses lianes dont vos jambes, votre bassin, votre poitrine étaient envahis à mesure de la progression, de l'expansion du culte qui lui était destiné et dont vous pensiez qu'il vous délivrerait de vos propres angoisses, de votre insuffisance foncière à exister. Le Bien, le Beau étaient à des hauteurs tellement inaccessibles à votre propre incurie - vous ne souhaitiez, du reste, nullement vous hisser à une telle altitude -, qu'il vous était infiniment plus à portée de  main d'enclore en votre nécessiteuse enceinte, la médisance, le jugement biaisé, l'anathème jeté sur le premier Passant venu. Le mal, dont vous vous défendez actuellement - alors que les choses tournent au vinaigre -, de l'avoir volontairement propagé, vous en étiez traversé à la façon dont votre souffle migre dans votre corps, gonfle votre abdomen, dilate vos alvéoles. Vous n'avez jamais été que cette concrétion animée d'humeurs et de projets contraires, d'intentions inadéquates envers vos semblables dont vous perceviez la progression sur la scène du monde à la manière d'une entrave, d'un empêchement, d'une limitation de votre propre ambition cousue des fils ténus d'un massif égoïsme, d'un supposé altruisme lequel, en fait, n'était qu'un monument élevé à votre propre gloire. Oui, c'est bien cela, Vous, Moi, superbes autarcies, nous n'avons fait que progresser sur deux voies parallèles jamais confondues, jamais disposées l'une envers l'autre afin qu'un point de convergence s'ingéniât à en mêler les destins dans une manière d'harmonie  se suffisant à elle-même. Sans doute ma voix, pareille à celle de Simon du désert, se perdra-t-elle dans les mirages du sable, les hommes n'en percevant que l'irritante rumeur à défaut d'en comprendre le sens, la teneur essentielle."

 

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