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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 19:18

 

  Donc, cher Passager du texte,  dont les yeux incrédules parcourent de leurs faisceaux ourlés de curiosité malsaine et de hargne contenue les travées des sièges de bois, dispose-toi, assis dans l'Omnibus, à assister au spectacle le plus étonnant qu'il te fût jamais donné de voir. Voici un bref résumé de la scène. Installé tout au fond de l'Omnibus cahotant, tu as tout le loisir, comme d'une loge au théâtre, d'embrasser un vaste horizon, de voir la scène et les coulisses, les poulies et les cintres faisant leur petite mélodie d'existence. Tout au bout, à l'opposé de ta position, Youri dont l'étique silhouette se découpe sur l'ouverture donnant accès à l'éminence sur laquelle se tient le Cocher. Tu aperçois même le Rhinolophe agitant ses ailes dans l'air poisseux, car la nuit ne saurait tarder à venir, plongeant toutes choses dans une souveraine ambiguïté. Ce ne sont, devant toi, que des Spectres qui s'animent dont tu ne perçois les contours qu'avec parcimonie. Les rues que tu parcours avec tes Covoiturés ne te livrent que de faibles nervures qu'éclairent avaricieusement quelques misérables becs de gaz. Aux arrêts habituels que tu connais par cœur, - Rue Guynemer; Observatoire; Port-Royal; Pascal; Gobelins -, le Coche ne s'arrête pas, comme s'il était soudain pressé de rentrer au bercail et de livrer la masse informe qui, depuis longtemps déjà, incommode ses flancs. Le ventre de l'Omnibus est parcouru de bruits divers, grognements, hululements, vagissements, que tu ne connais nullement pour être les modes d'expression des Usagers de la Ligne 27.

  Soudain, la station Banquier à peine franchie, voici qu'autour de toi les choses s'animent, comme si l'on avait frappé le brigadier sur les planches de la scène. Mais, oui, c'est bien Nevidimyj en personne qui s'agite au premier plan dans une manière de harangue décousue, voulant, sans doute, prendre la foule des miséreux et hagards Déambulants à témoin :

    Hippocampe à la queue ombilicale, laquelle te sert de fouet pour faire avancer notre sinistre équipée, Hippocampe au dos cambré hérissé d'épines, au museau tubulaire, aux yeux profonds et pointilleux, crois-tu donc que sous tes oripeaux marins je n'aie point reconnu le Cocher, celui par lequel nos destinées sont gouvernées, le Guide qui nous conduit, par rues et traverses vers un probable Achéron ?  Mais que ne précipites-tu donc les sombres idiots qui vivent dans ta carlingue étroite, tout droit dans la demeure d'Hadès, aux Enfers, là où est la seule place qui leur convînt ? Du reste, ils ne s'apercevront même pas, céciteux qu'ils sont, avoir changé de condition ! Mais, ô combien je te comprends, merveilleux Hippocampe, profitons donc ensemble de cette charretée de gueux, il sera toujours temps de nous en débarrasser. Amusons-nous d'abord de leur égarement !

  Et toi, Rhinolophe, qui es le miroir du très précieux Pégase, toi le cheval ailé divin, rassure-moi donc. Après que nous n'aurons plus le boulet de ces tristes épiphanies, conduis-nous, en compagnie du Cocher, aux merveilleux rivages de l'eau claire où s'abreuve la source, ouvre-nous grandes les portes derrière lesquelles s'abrite le mythe solaire, sers-toi de tes pouvoirs chamaniques infinis afin que la sublime Alchimie, l'étonnante Imagination parlent à nos intuitions le langage de l'Esprit, celui du Secret, de l'ineffable Esotérique et alors nous surgirons dans l'Olympe, vibrantes énergies spirituelles au domaine illimité !

  Buvons, tant qu'il en est encore temps, la douce ambroisie des dieux; laissons errer nos yeux sur le crépuscule empli de goules et de démons, l'Omnibus, ce genre d'empyrée où brillent les cinglantes étoiles nous en protège, le Diable en soit loué; cherchons dans l'enceinte de nos corps étroits la noire idole qui nous distraira de nos bien prosaïques occupations mondaines. Ici, sur la Terre, beaucoup ne vivent qu'à se projeter dans un ailleurs bien illusoire, genre de lieu utopique où tout converge, aussi bien le bonheur, que les inventions sublimes et les amours extra-platoniques métamorphosant les amants en de pures révélations étonnées d'elles-mêmes.

  Mais, voyons, savant Rhinolophe, distingué Hippocampe au savoir proprement abyssal, vous que votre regard porte bien au-delà des monts cernant l'horizon humain, souvent affirmez-vous que la vie, la vraie, celle qu'il est possible d'assumer est bien celle de notre avenir immédiat, de notre temps le plus perceptible, de notre espace le mieux maîtrisé, ici même, par exemple, parmi les déambulations rassurantes du vieil Omnibus. Rien ne saurait advenir hors de la Ligne 27, de ses stations rassurantes comme l'ambre, de ses Occupants, lesquels constituent une communauté soudée, une manière de Confrérie où chacun, non seulement a ses devoirs, mais ses droits, mais aussi son imprescriptible privilège d'accéder au bonheur inscrit dans le moindre chaos de la chaussée, son pur accès à la jouissance paradisiaque. C'est sans doute une telle raison qui nous  pousse,  nous les anonymes Passagers clandestins, à chaque instant de notre vie à nous précipiter dans ce havre de paix, cette divine conque où s'apaisent les souffrances, où naît la sérénité, où se déploie la félicité selon des harmoniques que notre humble savoir serait bien indigent à illustrer, à rendre palpables. Sans doute suffit-il d'en être atteint, d'en entretenir le fastueux projet pour que notre conscience en soit durablement, profondément éclairée. "

   Succédant immédiatement au soliloque de Nevidimyj, une voix s'éleva dans le silence soudain, écartant les ombres, dessinant parmi la noirceur un sillage d'écume blanche. La parole semblait être celle d'un prédicateur, peut-être d'un moralisateur ou bien d'un juge, sinon les trois à la fois. Des intonations pareilles au tranchant de la vérité s'y allumaient ici et là :

   "Mensonges que tout cela, tromperie exorbitante, duperie qui enfonce ceux qui vous sont confiés, les Illuminés, à emprunter quotidiennement votre mortel carrosse. Certes, tes Passagers, habile Rhinolophe; certes tes Convoyés, malin Hippocampe habitent ton antre claudicant parmi les inégalités du pavé, pensant se sauver, comme s'ils accomplissaient un mystérieux pèlerinage. Mais c'est bien du contraire dont il s'agit. C'est seulement la route pour les Enfers qui déploie devant leurs yeux cernés de myopie ses lacets et ses circonvolutions mortelles. Bien sûr, il y a fort à parier que toute la sombre engeance que tu serres aimablement entre tes roues cerclées de fer, ô Sublime Omnibus, ne mérite guère mieux qu'un châtiment final, une chute définitive dans l'oubli. Leur vie durant, tes Embarqués ne se sont comportés que comme des avaricieux, des jaloux, des orgueilleux, des égoïstes et l'on pourrait même inventer d'autres péchés capitaux afin que le tableau soit complet. Mais, passons. Cependant, il n'aura pas échappé à votre lucidité de Guides, Toi Rhinolophe, Toi Hippocampe, qu'un Individu, un seul, méritait d'échapper à votre vindicte, et cet Individu est celui-là même que Lombano, puis le Chiffonnier, deux hommes au grand cœur, ont souhaité sauver mais ont dû renoncer, la foule maudite les ayant condamnés par avance. L'homme dont je parle, vous l'aurez reconnu sous les traits de ce Voyageur tellement anonyme, tellement engoncé dans les mailles de son misérable sort, celui qui se dissimule au regard des autres, qui respecte un silence absolu mais n'en est pas moins un habitué, un assidu de la Ligne 27. Oui, Youri Nevidimyj, par un simple défaut de sa naissance a été condamné par les hommes à expier une faute dont il ne pouvait endosser l'origine, passant sa vie à longer les trottoirs, les caniveaux, à errer sur toutes les sentes d'infortune imaginables. Hippocampe, il était devenu ton double, fondu qu'il était en toi, assis dans ton ombre protectrice, c'est du moins ce qu'il attendait d'un Guide. Comment as-tu pu l'ignorer si longtemps ? Il est encore temps de vous  racheter par une bonne action, Toi et le Rhinolophe. Que ne le faites-vous descendre au prochain arrêt afin qu'il échappe à la meute de ses Poursuivants ?"

 

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 08:01

 

  Ce jour, qui devait être le dernier où Youri Nevidimyj serait encore assuré d'une provisoire visibilité, apparaissant à ces Existants qu'il croisait à la manière d'un dément qui se serait soudain libéré de ses liens - Sainte-Anne n'était pas si loin -, ou bien d'un saltimbanque privé de ses colifichets, ce qui eût été un moindre mal, ou bien encore ayant affaire à un malade affecté d'une chaotique et syncopée chorée de Sydenham, communément appelée "Danse de Saint Guy", ce jour donc, éclairé des derniers feux de l'automne sécrétait une lumière basse, couleur de résine qui badigeonnait les arbres du Luxembourg de teintes fauves et mordorées, plusieurs Nonchalants et Nonchalantes ayant pris, sur les assises vertes, des poses sinon lascives, du moins abandonnées à une facile entente avec la nature.

  Le Russe, dont on aura compris que le lyrisme orthogonal s'accommodait mieux des rudesses de la pierre que des mollesses végétales et des profusions arbustives, fussent-elles en voie d'extinction, lassé par toute cette symphonie colorée, par ces déambulations romantiques parmi les rotondes, balustres, pièces d'eau et pelouses langoureusement étalées sous les rayons d'un soleil finissant, quitta le Jardin par la Rue de Vaugirard, gagnant la Rue de Fleurus où il savait trouver un arrêt du Bus 27. Il regarda un moment les façades d'argile des immeubles, écouta le chuintement des pneus glissant sur l'asphalte, des bruits de conversation - quelqu'un, sur un mobile, conversait avec un Eloigné, faisant les cent pas comme pour fixer dans le marbre du sol le contenu d'un dialogue qu'il devait tenir pour essentiel -, perçut des pétarades de scooters remontant la Rue, véhiculant de toutes jeunes filles court vêtues, regarda distraitement tous ces mouvements de la ville moderne avec son flot d'incohérences, ses clameurs existentielles, ses joies simples, ses quotidiennetés faciles, ses nœuds de complexité, ses facéties, ses remous. Nevidimyj, insulaire parmi les insulaires était plus alerté des phénomènes par une sorte d'intuition, d'attention flottante qu'à la suite d'une observation minutieuse du réel dont il aurait pu tirer quelque leçon, échafauder un plan.

  Puis, soudain, son intérêt se fit plus vif, percevant au fond  de la rue le cahotement rugueux des roues de l'Omnibus sur les pavés. Elles faisaient leur petite symphonie métallique, montant et descendant les aspérités des blocs de granit, se déhanchant en grinçant, glissant parfois le long des caniveaux avec un sifflement proprement funéraire. Attelé à la carrosserie de bois, le rhinolophe ancrait ses pattes griffues dans les interstices de la voie, alors que ses ailes, moulinant l'air de leurs spatules membraneuses permettaient aux Passagers grimpés sur l'impériale de bénéficier d'une brise, laquelle pour n'être pas porteuse de subtiles fragrances, - il s'en faut, l'Attelé ne consacrant à sa toilette que des  miettes de son précieux  temps -, n'en rafraichissait pas moins leurs ardeurs amoureuses. Ainsi, les Amants et les Amantes ne portaient témoignage de leurs emportements qu'à la mesure de simples attouchements, leurs antennes érectiles vibrant dans l'air mauve avec l'urticante vibration de la crécelle.

  L'Omnibus s'arrêta avec la minutie d'un grincement de dents. Plusieurs Passagers en descendirent, claquements de rotules et miaulements de métatarses. Youri déclina l'invitation que lui adressait l'impériale ne sachant que trop bien l'animosité recluse dans les volutes d'air. A plusieurs reprises, déjà, le vent lui avait arraché des lambeaux de peau et il ne souhaitait nullement regagner la mansarde avec la figure de l'écorché grimaçant des salles d'anatomie. Il pensait que son existence piteuse n'était pas avare d' expériences mutilantes, de blessures et plaies diverses, lesquelles, si elles inclinaient à l'exercice de la métaphysique ne se justifiaient guère au-delà de cette ultime limite. Le temps viendrait toujours de progresser sur le chemin de la connaissance philosophique. Il suffisait, en cet automne finissant - celui-ci lui apparaissait-il en guise de métaphore d'une trappe qui, bientôt, s'ouvrirait sous ses pas ?  - , de profiter de cette dernière lumière dont la vie voulait bien lui faire le don. Quoi qu'il en fût de ses ténébreuses méditations sur l'avenir proche, Nevidimyj décida d'entrer dans  l'Omnibus. La cage rassurante de ce dernier, en même temps qu'elle le mettait à l'abri des diverses vindictes atmosphériques, l'assurait d'une manière de nid douillet, prélude aux embrassements de sa cellule du septième ciel.

  Une faible clarté, glauque, rampante, phosphorescente régnait sur des formes indécises que Youri ne prit même pas la peine de regarder, préférant à la consternation ambiante, le doux réconfort de ses pensées lovées en elles-mêmes, identiquement au fœtus dans son bain amniotique. S'apercevant que son assise habituelle, immédiatement située en arrière du Cocher était libre, il respira d'aise, son haleine emboucanée se répandant à l'envi parmi les sombres Tubercules vissés sur leur siège dont on n'apercevait qu'un lacis indistinct et grouillant. A peine assis sur les lattes de bois, il se laissa aller à sa distraction favorite, laquelle consistait, souvent, lorsque sa parole parvenait à franchir l'écluse de sa glotte étroite, à apostropher tout ce qui venait à son encontre, aussi bien hommes qu'animaux ou choses diverses. Sans doute le Lecteur s'étonnera-t-il de cette possibilité de volte-face subite, de métamorphose conduisant Youri de la mutité la plus absconse à la profération prolixe, la parole l'habitant alors à la manière d'une source ne connaissant ni tarissement, ni amoindrissement du débit.

 

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 08:33

 

     Le démembrement du visible ou le jour écartelé.

 

  A peine issu de son aventure maldororienne, quittant la mansarde par les toits - ce qui lui évitait de saluer Olga-la-Concierge -, descendant le long du tuyau d'écoulement des eaux, Nevidimyj se retrouva sur les pavés luisants qui reflétaient les images inversées des Passants. Marchant, comme à l'accoutumée, mais d'une manière plus chorégraphique, pointes effleurant le sol de ciment, bras en arceau encadrant la tête, il longea les quais de Seine jusqu'à l'Île Saint-Louis. Parvenu à l'étrave de l'île, il ramassa quelques morceaux insignifiants, gravillons, feuilles mortes, mégots, tickets de métro - dont nous rappelons au Lecteur distrait qu'ils ne sont que la projection de Nevidimyj sur le monde qui l'entoure, l'enserre devrait-on dire -, les plongea au profond des poches, n'oubliant cependant pas de recueillir un bout de racine torse, malgré l'aventure dont il avait été le jouet bien involontaire, - encerclé et invaginé par les noires excroissances, s'en délivrant à grand peine -, racine dont il souhaitait en permanence posséder un fragment, fût-il dérisoire aux yeux des quidams qui le croisaient, s'étonnant de voir ce grand jeune homme dégingandé, serré dans ses vêtures étriquées, Youri donc, jouant de la racine comme un petit enfant l'eût fait d'un yoyo.

  Il faut dire que la fascination du moujik pour le sombre monde chtonien des végétaux , catacombes, caniveaux, réseau d'égouts et autres grottes souterraines , n'avait d'égale que son empressement à fuir la figure humaine qu'il ne percevait, la plupart du temps, que comme de simples concrétions surgies du sol par la grâce de quelque hasard géologique. La racine était pour lui, perdu dans le vaste univers - d'aucuns y verront une habile métaphore d'enracinement dans un sol qui lui avait toujours fait défaut, et, en cela ils n'auront pas tort, mais la dépendance ( aujourd'hui on dirait "l'addiction", l'image de la drogue, du reste, n'étant jamais bien loin de la condition nevidimyjienne ), l'aliénation de Youri par rapport à son objet était à la fois plus profonde et plus complexe, complexité qu'il eût été, lui-même, bien en peine d'expliquer tant cette figure racinaire était intimement entremêlée à son être de chair et de sang, aussi bien qu'à ses fonctions mentales. Souvent, parvenu au centre de la tourmente, lorsque l'existence faisait ses lourdes et lentes nuées, le zénith disparaissant sous sa chape de plomb alors que la mansarde virait au ciel d'orage, Youri se saisissait d'un bout de racine, tubercule informe, replié sur son ombilic, pareil à du gingembre égaré et bitumeux, le pressait au creux de ses paumes jointives alors que ses doigts translucides devenaient l'éphémère geôle occluse sur la sublime icône, la simple pression dans la conque manuelle débouchant immanquablement sur une déflagration orgastique dont Nevidimyj ne se relevait, tremblant, éclairé de l'intérieur, incandescent, qu'après un long moment, avant que le temps un instant suspendu ne retrouve ses assises terrestres.

  Alors le sentiment de l'égarement n'en était que plus grand, le souhait ardent de rejoindre l'incommensurable plus impérieux. Ainsi, au fil du temps, une situation ambiguë, une tension existentielle s'étaient-elles installées entre Youri et son objet-élu, tout ceci débouchant sur la dimension purement singulière d'une dialectique peur-joie au sein de laquelle perversion et volupté trouvaient leur jeu réciproque et leur abri naturel. La simple idée, même intellectuelle, même abstraite, de séparer les deux parties solidement imbriquées du tesson, le Russe d'un côté, le sombre végétal de l'autre,  eût constitué une entreprise hautement périlleuse à laquelle personne ne se serait risqué pour la simple raison que l'invisibilité récurrente de Nevidimyj aux yeux des Autres en excluait l'hypothèse même. Il y avait comme une confusion primitive, une manière de chaos originel au centre duquel les significations se biffaient, s'annihilaient réciproquement. Nevidimyj et la Racine étaient des symboles en miroir, des figures jouant en abyme, simples réflexions de réflexions. Essayer de démêler les fils eût constitué une tâche harassante en même temps qu'eût émergé de cette activité sans fond une aporie quasiment insurmontable. Jamais, en effet, l'invisible ne ferait phénomène sur de l'invisible. Autant envisager deux cécités se confrontant dans une douloureuse et tragique tentative de vision. En conséquence de quoi, le Lecteur, voudra bien accepter cette incontournable réalité à la manière d'une vérité et faire son deuil de supputations qui ne pourraient être que fortuites ou bien ne reposeraient que sur de pures vanités intellectuelles.

Pourvu de sa Racine, comme l'évêque de sa crosse, Nevidimyj poursuivit son erratique chemin, faisant bientôt ses circonvolutions et entrechats parmi les frondaisons du Jardin du Luxembourg, chaloupant entre les palmiers de l'Orangerie, se risquant à traverser le miroir de la Fontaine Médicis, faisant les pointes sur ses bottines alors que feuilles mortes, vase et débris divers en assuraient la baroque décoration, dialoguant  avec les antiques statues, méditant longuement derrière "Le Silence"; esquissant une manière de gigue à proximité du "Faune dansant"; mimant une muette poésie épique que rythmait Calliope de sa lyre inspirée; - quelques Passants s'intriguaient de cette étrange sarabande -; glissant sa main mensongère dans "La Bocca della Verita"; prenant la posture de "La Liberté éclairant le monde"; - en fait, toutes ces simagrées, toute cette comédie dont chacun eût pu penser qu'elles ne représentaient que des degrés croissants d'une folie à l'œuvre, n'étaient que de minces tergiversations, de minuscules tremblements du destin censés faire exister, le temps d'une sarabande, l'exilé-hors-de-soi qu'était Youri, perdu, sans attache, au fond de quelque sombre cachot, lui-même en réalité, sans possibilité aucune d'en sortir, d'apparaître au plein jour avec les traits de la normalité, les esquisses d'un vivre-avec-l'autre-que-soi, s'essayant à escalader le moindre monticule au sein duquel, à la manière d'un secret, pouvait dormir la sublime gemme qui illuminerait sa ténébreuse nuit. Ainsi, ces sculptures immobiles, silencieuses au milieu de leur densité blanchâtre, paraissaient-elles lui offrir un langage de pierre qui, jamais, ne l'offenserait, préservant en leur sein quantité de puissances cryptées, mais dont il espérait secrètement qu'elles se libèreraient de leur gangue, lui faisant l'offrande des histoires dont leur mythologies respectives étaient porteuses.

  C'est ainsi, qu'au milieu de ses traversées nocturnes, alors que le rhinolophe le faisait voguer sur ses ailes parcheminées, il s'apparaissait à lui-même selon quantité d'attributs hors du commun, tantôt chouette énigmatique tenue par Minerve; tantôt sous la figure de Psyché sous l'emprise du mystère; tantôt Acteur grec récitant son texte tragique écrit sur un antique parchemin; tantôt enfin - et c'est cette vision qu'il préférait -, sous les traits de Vulcain régnant sur les volcans à la puissance infinie et qui faisait jaillir de sa forge étincelante des métaux anthropomorphes, figures de l'altérité qu'il tenait en son pouvoir, infini démiurge modelant les formes selon sa volonté. C'est cela qu'il recherchait, à longueur de divagations nocturnes et de rêveries diurnes, cette inclination à la métamorphose qui, seule, eût pu inverser l'ordre des choses, le faisant passer par les divers états dont il eût  souhaité faire l'expérience. Même ses rêves éveillés se paraient de ces mille feux des transformations successives par lesquelles échapper au funeste destin. Lorsque ce dernier vous cherchait sous la figure du Potier, vous pouviez vous esquiver et n'être plus qu'une jarre en train d'être façonnée par d'innocentes mains n'ayant même pas idée de ce qui se tramait entre leurs doigts maculés de glaise.

 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 08:04

 

"Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l’escargot. Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations ! quels déchirements de voix ! Ils m’ont reconnu."

 "Voilà donc ma récompense suprême faisant ses petites circonvolutions dans l'air criblé, saturé de messages, que les hommes ne voudraient pas entendre plus longtemps, leur tympan se déchirant sous la poussée des meutes d'évidences sonores. Me voici enfin reconnu, mais comme l'incarnation du mal lui-même, celui après lequel tous les Existants ont couru, celui auquel ils ont tressé des couronnes de lauriers. Seulement, le mal en eux, ils l'acceptent, ils lui octroient une petite grotte bien dissimulée, soyeuse, écumeuse. Seulement le mal, chez l'autre, ils  l'abhorrent et le condamnent, toujours prêts qu'ils sont à immoler celui qui en est porteur. Proche est ma perte qui succèdera à la désignation de Nevidimyj, moi le "sans-nom", l'exilé, l'errant, comme l'incarnation de Satan lui-même, comme l'auteur de tous les maux de la Terre. Mais jamais on ne lutte contre son destin. Il s'ouvre à vous avec l'impérieuse nécessité du mouvement universel et sa réalisation n'est que l'avènement d'une légitime conclusion, le point d'orgue d'une imparable logique. Aussi je ne me plaindrai pas. Je me livrerai simplement, avec humilité, à ce qui ne pourrait apparaître que comme l'aboutissement d'une vindicte populaire, alors qu'il ne s'agira là que d'une vérité trouvant son épilogue. A vous, animaux de la Terre, je confie mon corps inutile, à vous Hommes mon esprit et mon âme. Faites-en l'usage qui vous plaira."

 "Voilà que les animaux de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine réciproque ; les deux haines sont tournées contre l’ennemi commun, moi ; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut ; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus, des conséquences des passions, complètement satisfait…"

 "Disparu aux yeux des hommes depuis toujours je ne devrais rien craindre d'eux alors que ma simple apparition déchaîne leurs  passions les plus extrêmes. Mais voici qu'apparaît mon ami le rhinolophe."

  "Je te remercie, ô rhinolophe, de m’avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonté d’une crête en forme de fer à cheval : je m’aperçois, en effet, que ce n’était malheureusement qu’une maladie passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps : pourquoi cette hypothèse n’est-elle pas la réalité !"

 "Dans le froid hivernal de la mansarde, ô bienveillant rhinolophe, je sens le battement de tes ailes effleurer mon anatomie de glace caverneuse. Tu es la bonté même, la générosité, le dévouement. Tu aurais pu profiter de mon absence pré-mortelle pour te précipiter sur ma gorge où palpite encore un peu de sang tiède et le boire jusqu'à la dernière goutte. Tu te serais repu de ce sublime aliment, en même temps que tu aurais débarrassé l'humanité de ma piteuse existence. Qu'a-t-on, en effet, à faire d'un sans-nom, d'un invisible qui hante les consciences de sa propre inclination à la néantisation ? Les Bienveillants qui peuplent les villes et les campagnes ont bien d'autres chats à fouetter que d'essayer de débusquer celui qui se terre comme le pestiféré, bien d'autres parcours à effectuer que de faire deux ou trois minces girations autour du nul et non avenu. Au pire, délaissant mon liquide inluxueux, hémoglobine sans gloire, tu eus pu me confier ta crête chevaline, afin que, tardivement pourvu  d'un signe distinctif, je ne disparusse totalement aux yeux des curiosités adjacentes. Sans doute quelques indélicats eussent-ils pris mon échine pour la croupe d'un bizarre et estimable équidé, parcourant sur mon dos pentu les incertitudes bosselées des monts et vaux  existentiels. Mais ceci est de peu d'importance et je m'aperçois que, même mon Lecteur privilégié que j'avais invité dans ma mansarde afin qu'il pût assister à mon dernier souffle, vient de s'éclipser. Sans doute mon heure n'est-elle pas encore venue ? Donc, rhinolophe bien aimé, toi dont j'attendais avec impatience que tu te disposasses à tremper dans mon corps charriant toutes sortes de liquides putrides ta trompe salutaire, aspirant jusqu'à la dernière goutte ce sang mêlé de roturière et de grand bourgeois, le pire qui fût pour les tenants du prolétariat conquérant, voilà que tu te confondais avec une maladie épisodique, ouvrant par cela même une nouvelle parenthèse dans mon destin pointilleux ! Mais je sens que celui-ci frappe à ma porte. Il est temps, pour moi, de rejoindre la Ligne 27, la seule dont le trajet incertain et chaotique convienne à ma claudicante progression. Je ne manquerai point, ô sublime rhinolophe, de te conter par le menu ce que mon estimable sort m'a réservé, dont je ne doute point que se réjouiront les curés, les pleutres et les prostituées nonagénaires, tous, toutes, accrochés à ma mielleuse existence comme les parasites aux parties les plus invisibles de notre anatomie."

 

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:38

 

"L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l’œil gros du crapaud, le tigre, l’éléphant ; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l’informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L’homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements."

 "Tous, vous la saviez cette révélation joyeuse depuis les rives à partir desquelles vous m'observiez,  m'écoulant dans mon putride égout, rat coiffé de pustules et de bubons souriants, rongeur d'une vie elle-même rongée par son gluant cloaque.  Certes, la Nature a oublié d'être généreuse avec Youri Nevidimyj, lequel, de sa plume maculée d'encre mortelle trace son portrait, l'entourant de bien hasardeux  contours pareils à la démence. Mais, ne craignez rien, affables Lecteurs, généreux déchiffreurs de secrets qui ne consentez à me suivre dans les dédales de ma glorieuse biographie qu'à attendre ma fuite de dos alors que mes omoplates soudées dessineront la cible au milieu de laquelle vous ne tarderez guère à planter vos ferrugineuses canines de vampires. Mais alors, votre ingénuité, votre regard aussi court que votre langue est fourchue, vous auront conduit directement aux portes de l'enfer. Plongeant vos dents cariées dans mon sang putride, la gangrène ne manquera de vous attaquer par le réseau subtil de vos nerfs, votre moelle épinière se métamorphosant soudain en arborescence de feu, laquelle vous comburera lentement afin que votre matière ignée prenne conscience de la vacuité dont toute votre existence aura été le vivant théâtre. Vous aurez alors tout loisir de souder votre front à l'argile nourricière, de la balayer en tous sens de vos lamentations obtuses et, croyant tutoyer le fond de la condition humaine - celle dont je suis moi-même atteint, au cas où ce détail vous aurait échappé -, vous serez  sur le cercle girant autour de son centre, là où le feu est à son acmé, là où la dernière cendre sera votre ultime pirouette à la face du monde."

      "Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation ? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté ? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). "

 "Et Toi,  Lecteur inique qui te dissimules au creux de ma mansarde d'effroi, Toi le représentant de tous les autres Lecteurs, mais aussi de tous tes semblables, savants ou analphabètes, hommes de grande stature ou petites gens, je vous sens trembler de tous vos membres devant cette trappe qui s'ouvre à vos pieds  avant que, cul par-dessus tête, vous ne basculiez dans le Néant alors que j'y réside depuis bien avant ma naissance. Et ne vous étonnez donc point de ma cruauté, elle n'est que l'envers de la vôtre, le reflet sanglant de la grande hostilité universelle qui parcourt le monde de ses membranes soufrées de ptérodactyle. Car c'est cela que je suis devenu, Oiseau antédiluvien ouvrant dans l'éther la stupide tenaille de son bec, tirant derrière lui les ergots méticuleux de ses pattes mortelles, dépliant sa voilure glaireuse où, bientôt, tels des drosophiles prosternées, vous vous engluerez  à jamais, ne sachant même pas que votre chute soudaine, vous la devez à la stupidité de vos semblables qui m'ont condamné, sans appel, avant même que j'aie commencé à exister."

      "Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère ; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal."

 "Le mal, cette suprême beauté sans laquelle la vie ne serait pas, vous l'avez cultivé comme une fleur vénéneuse, vous l'avez entouré de vos soins méticuleux, ne percevant jamais - votre habituelle cécité vous y conduisait - ses lianes dont vos jambes, votre bassin, votre poitrine étaient envahis à mesure de la progression, de l'expansion du culte qui lui était destiné et dont vous pensiez qu'il vous délivrerait de vos propres angoisses, de votre insuffisance foncière à exister. Le Bien, le Beau étaient à des hauteurs tellement inaccessibles à votre propre incurie - vous ne souhaitiez, du reste, nullement vous hisser à une telle altitude -, qu'il vous était infiniment plus à portée de  main d'enclore en votre nécessiteuse enceinte, la médisance, le jugement biaisé, l'anathème jeté sur le premier Passant venu. Le mal, dont vous vous défendez actuellement - alors que les choses tournent au vinaigre -, de l'avoir volontairement propagé, vous en étiez traversé à la façon dont votre souffle migre dans votre corps, gonfle votre abdomen, dilate vos alvéoles. Vous n'avez jamais été que cette concrétion animée d'humeurs et de projets contraires, d'intentions inadéquates envers vos semblables dont vous perceviez la progression sur la scène du monde à la manière d'une entrave, d'un empêchement, d'une limitation de votre propre ambition cousue des fils ténus d'un massif égoïsme, d'un supposé altruisme lequel, en fait, n'était qu'un monument élevé à votre propre gloire. Oui, c'est bien cela, Vous, Moi, superbes autarcies, nous n'avons fait que progresser sur deux voies parallèles jamais confondues, jamais disposées l'une envers l'autre afin qu'un point de convergence s'ingéniât à en mêler les destins dans une manière d'harmonie  se suffisant à elle-même. Sans doute ma voix, pareille à celle de Simon du désert, se perdra-t-elle dans les mirages du sable, les hommes n'en percevant que l'irritante rumeur à défaut d'en comprendre le sens, la teneur essentielle."

 

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 08:35

 

"Nous sommes dans une nuit d’hiver, alors que les éléments s’entre-choquent de toutes parts, que l’homme a peur, et que l’adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s’il est ce que je fus dans ma jeunesse."

 "Meurt-on seulement en hiver lorsque les éléments de la nature se déchaînent ? Ici, sous la mansarde seulement éclairée par le jour blafard issu de la rue, les ombres déplient leurs sombres ramures. Mais qu'attendent-elles pour livrer leur assaut, saisir ma gorge d'effroi et me plonger dans la ténèbre définitive ? J'ai compris. Dissimulés parmi les ombres, au pied des lampadaires glauques, le long des caniveaux, à l'arrière des immenses trottoirs, auprès des poubelles de zinc, sont mes assaillants, mes juges, mes bourreaux. Pourquoi ai-je donc commis l'irréparable, ou du moins mes géniteurs, me mettant au monde consécutivement à une lutte effroyable. Car toute naissance résulte de cela : un combat à mort d'Eros pour terrasser Thanatos. Vous la savez tous cette vérité belle, pareillement au crapaud boursouflé de pustules prêtes à vous sauter à la figure alors  même qu'il achevait de fumer la cigarette avec laquelle vous pensiez le condamner.

A peine dans votre berceau entouré d'angelots bleus naïfs comme le ciel et, déjà, s'ourdit la sinistre conspiration. Une revanche est à prendre. Thanatos ne s'avoue pas si aisément vaincu. Et puis il sait, par sa longue expérience, que votre chute viendra. Inéluctablement. Peut-être lentement et c'est tant mieux pour lui, Thanatos, pour l'efflorescence de son plaisir anticipateur, alors que vous, sombre Idiot, allant  jusqu'à oublier la lutte originelle, celle qui présida à votre naissance, longez le premier caniveau venu, ne vous doutant même pas que vous êtes suivi, épié, surveillé lors du moindre de vos gestes. On surveille votre hésitation, votre estimable faux-pas, votre chute depuis si longtemps espérée. El le "On" qui vous suit pas à pas, comme votre ombre, c'est d'abord Vous, votre inconscience, votre pleutrerie, votre bêtise majuscule, c'est aussi les Autres qui vous font mille courbettes, c'est la sinueuse Ligne 27 avec ses arrêts, ses déhanchements, ses hoquets, avec Irma la Secrétaire qui feint de limer ses ongles mais attend le premier cahot pour vous la planter dans le mitan des omoplates la gentille lime à bouffer les cartilages et autres aponévroses sanguinolentes; c'est Isidore, le coiffeur tellement discret, inoffensif, on le prendrait pour le bedeau de la paroisse, sauf que dans sa mallette de carton bouilli, le sabre est prêt à surgir, les ciseaux à castrer, le peigne à essorer vos capillaires; c'est la gentille Retraitée avec son pot de chrysanthèmes sur les genoux, le pot embête son arthrose et il n'y en pas pour une éternité avant que vous n'éprouviez la douceur des tessons de terre cuite sur votre toque fourrée, fût-elle d'astrakan et cousue à la main.

  Pour être poursuivi par une telle engeance nécrophile j'ai sans doute commis, dans ma jeunesse, le plus sordide des crimes qui fût, faisant l'économie de son souvenir, subséquemment au traumatisme possiblement enduré.  Mais je crains de ne faire que m'abuser, étant seulement coupable d'exister !"

 "Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l’humanité, depuis que le vent, l’humanité existent, quelques moments avant l’agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir les actes de ses frères)."

 "Ce ne saurait être un hasard si ma Mort intervient alors que l'hiver cogne à ma mansarde et que le vent se déchaîne à ma croisée. Mais n'avez-vous donc point perçu combien cette dernière, la Croisée, simple intersection de mon horizon vide et de la ligne à l'assaut d'un piètre salut céleste, est l'image parfaite de la Croix sur laquelle, bientôt, mon étique squelette s'appliquera comme, autrefois, se clouait aux contrevents des maudits et des reclus, les membranes opaques des chauve-souris ?  Et le vent, le vent à la lame outrecuidante,  aux dents de vampire, ne serait-il pas simplement le blizzard des malintentionnés qui souffle son haleine acide dans mon dos courbe comme la misère ? 

  Os des ailes du vent, cartilages dispendieux du souffle, vertèbres emboîtées d'une respiration inique faisant ses volutes parmi les couches d'air, que ne vous saisissez-vous de mes vertèbres, de mes os déphosphorés, de mes disques rongés par une stature quasi animale me faisant ressembler  à la hyène aux reins rabotés, à l'allure fuyante, comme si, déjà, elle anticipait la dernière fauchaison du Néant ?  Et que le monde soit impatient de ma mort, je ne saurais m'en offusquer. Seulement m'en réjouir à la façon dont le petit enfant manifeste sa joie derrière la vitrine aux mille jouets, aux mille feux de la jouissance première. Cet ultime voyage sera celui d'une dernière lucidité par laquelle me seront révélés les mystérieux et secrets visages des hommes, les complots qu'ils fomentent en vous prenant dans leurs bras chaleureux comme les forceps, les sourires qu'ils vous adressent, dissimulant derrière leur dos flétri le canif qui, bientôt, fouillera votre gorge, de minces filets écarlates s'écoulant dans les caniveaux d'indifférence dont les regards bien intentionnés se détournent pudiquement, réservant leur sollicitude pour les Saints et les Eglises où, à foison, ils peuvent déverser, dans les oreilles des Clercs compatissants, leurs mille avanies, leurs mille turpitudes. Combien, Lecteur attentif à mon propre délabrement, il est instructif, alors que les membranes de la Mort rôdent, d'observer, une dernière fois, d'un œil amusé autant qu'impartial toutes les bassesses de cette meute humaine seulement occupée d'elle-même.

  A se pencher sur les ornières dont notre condition existentielle est porteuse, nous les hommes; ou prétendus tels, ne sommes pas l'espèce la mieux requise à juger nos pairs. Ils nous ressemblent trop, miroirs renvoyant leurs rayons aigus dans nos propres miroirs leur faisant face. Les animaux, certes plus primaires, plus rustiques, moins prétentieux, depuis leur naïveté foncière, leur impartialité, auraient vite fait de nous juger à la seule aune qui vaille, celle d'une vérité jaillissant d'une vive impulsion, un simple réflexe, lequel, par son émission  spontanée, mettrait à jour nos lignes de conduite, nos perspectives, sans compromissions. Sans doute seraient-ils étonnés de voir les hommes parcourir la Terre de leurs trajets hésitants, erratiques, pareils aux embardées du bousier cherchant maladroitement, par de multiples chassés-croisés, à reculons, à protéger son précieux fardeau. Sans doute seront-ils encore plus surpris de l'allure de mon anatomie en forme de vrille et d'hameçon, simple jouet, poisson muet et globuleux à la bouche ensanglantée qu'incise le fabuleux trident de son destin ordinaire !"  

 

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 15:42

 

"ou debout sur la montagne… les yeux en haut,"

 "Mais, à peine sorti de la Mer qui te donna naissance, anima tes premiers flux, déplissa l'outre vide que tu étais afin d'y insuffler suffisamment d'âme pour te porter, ta vie durant, par monts et par vaux, te voici maintenant en train de requérir la Montagne, rien de moins que la sublime élévation, laquelle prenant appui sur le socle de la Terre surgit dans l'espace ouranien à la manière d'une parole fécondante venue dire aux hommes la modestie de leur taille, aux nuages leur beauté médiatrice flottant entre l'obscur et l'éther, au ciel la réserve de puissance dont les dieux lui font l'offrande. A tout le moins c'est inconscience que d'élever ta minuscule concrétion de chair à l'assaut de ce qui, te toisant de sa majesté souveraine, te réduit à la pure inconséquence, te limite à l'horizon borné qui est ton ordinaire. Au plus c'est folie que d'appeler, de tes yeux globuleux gonflés d'envie et de cupidité, cette transcendance céleste dont, du reste, tu serais bien embarrassé si elle se manifestait depuis son essence multiple commise au déploiement sans fin. Alors, au milieu des nuées fuligineuses qui envahiraient ton aire, la circonscrivant à la demeure étroite pareille à la termitière aveuglée par l'éclat solaire, tu n'aurais plus comme seule liberté que de t'agenouiller sur le sol de poussière, les bras éplorés, la face envahie de honte, la conscience enfin dilatée à la mesure de l'événement qui t'envahirait, le seul qui fût, avec ta propre Mort, signifiant, te délivrant de tes soucis aussi étriqués que mondains, clouant sur place ta langue limoneuse, lui ôtant toute velléité de bavardage, la métamorphosant en une manière de corne d'abondance délivrant les fruits d'une parole originelle, essentielle, genre de silex à la lame tranchante faisant vibrer parmi les strates d'air la gemme de la Vérité. Seulement ne feins pas de croire qu'ici, allusivement, je sois en train de parler de Dieu, cette fable que les hommes ont inventée à l'aune de leur propre insuffisance à chercher ce qui pourrait s'éclairer de l'ordre d'un sens à décrypter à partir de chaque chose voulant bien se montrer à nous dans la simplicité. 

  Soulever la peau du réel, constamment, avec modestie mais insistance afin que se révèle cette chair sous-jacente qui en est le suc nourricier, voilà la tâche exaltante à quoi devrait être commis chaque homme sur Terre alors que ne se révèle, la plupart du temps, qu'une immense vacuité, œil opaque où les Existants girent comme dans le vortex d'une bonde sans fin. Et que ce qui est à chercher soit nommé "sacré", "essence", "origine", "fondement", "vérité, "beauté", "bien", est de peu d'importance, c'est le chemin qui y conduit dont on doit assurer le parcours serein. Or tu sembles un Pèlerin impénitent plus occupé de lui-même que du but de sa marche hésitante, laborieuse. Si ta volonté, tout comme la mienne du reste, est celle de mourir en haut d'un col glacé, yeux exorbités face à l'irréparable, ne crains aucunement  que celui-ci, l'irréparable, t'oublie. Bientôt les vautours, les aigles, les faucons, fascinés par ta chair rubescente ourlée de vanité, les grands prédateurs n'auront de cesse de vider tes orbites, de déchiqueter tes bras souffreteux, ton bassin pléthorique, de réduire ta croupe émaciée à la taille de ta générosité, de scinder tes genoux insolents en multiples osselets, de raboter tes pieds qui assurent ta sustentation juste une coudée au-dessus du ver de terre." 

    "non : je sais que mon anéantissement sera complet. D’ailleurs, je n’aurais pas de grâce à espérer."

 "Sois effectivement rassuré, le jour viendra ou même la poussière rampant dans les caniveaux sera une gloire par rapport à ta monstrueuse inconsistance. Et alors, la belle affaire ! Homme de rien tu étais, homme de rien tu seras devenu : un saut sur place dans le nul et non avenu. Car notre avènement à nous-même, notre assomption qui ferait de nous des êtres accomplis, nous ne la réalisons pas pour la simple raison que nous ne l'apercevons même pas. Nous sommes hommes, par distraction, habitude, mauvaise foi et la liste pourrait encore être longue de tous nos manquements existentiels. Mais quelle grâce pourrais-tu donc espérer ? Pour quelle raison ? Sois assuré de ceci : tes Pareils qui font tes louanges à longueur de temps ne les commettent qu'à l'aune de leur hypocrisie et, le Jour du Jugement dernier - en faisant la sublime hypothèse qu'il survînt le long de quelque horizon terrestre -, auront bien vite fait de te condamner, tenant leur pouce fermement orienté vers le sol qui, bientôt, te servira de reposoir pour l'éternité. Quant à moi, Nevidimyj, l'homme absent de lui-même, comment surseoir à mon propre anéantissement ? Je t'assure, le redoutant, je le souhaite car l'attente ne saurait résoudre une équation qui était déjà insoluble à ma naissance. Et, d'ailleurs, suis-je tout simplement, né ?"

 "Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J’avais dit que personne n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous ; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d’hyène (j’use de cette comparaison, quoique l’hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé : qu’il s’approche."

 "Oui, personne ne devait entrer. C'était une affaire privée entre la Mort et moi. Quel besoin de spectateurs ? Quelle nécessité d'entourer mon lit de Voyeurs se repaissant, par avance, du spectacle de ma propre perte ? J'ai compris l'origine du mal. Ô, Toi Lecteur que j'ai invité dans ma mansarde afin que nous puissions disserter sur le Néant, tu as abusé de ma naïveté pour accrocher à tes basques tes sinistres Compagnons de la Ligne 27, ceux qui ne jurent que par ma mort. Car, bientôt, cette Mort anonyme, impalpable, distante, se dissimulant sous des spectres de brume, sera entrée en moi. Je la possèderai comme elle me possèdera et il n'y aura pas de vainqueur.

  Le Néant est trop abstrait, illisible pour s'amuser de ces joutes illusoires. Nous reprenant en son enceinte vide, il nous efface en même temps qu'il consomme la Dame-à-la-faux, la réduit à n'être même plus une portion congrue. Une simple duperie, une facétieuse illusion. Toi, Lecteur qui veilles à mon chevet, l'as-tu déjà aperçue la Mort, "en chair et en os" ? En as-tu fait un croquis autrement que par l'habile métaphore du crâne biffé par le croisement ossuaire ou bien la faux cinglante de têtes ?  Seul le Néant et après ce ne sont que des anecdotes, des fictions, des écartèlements de l'imaginaire. Mais je ne dois pas me laisser distraire par du concept, je dois ouvrir mon regard à ce qui se présente ici et maintenant comme l'implacable Destin à nul autre pareil. Si ma vie a été singulière, ô combien, ma mort ne saurait faire exception à la règle.

  Plus d'interprétation possible qui nous permettrait de biaiser, de nous précipiter dans la fuite, de discours salvateur faisant ses orbes, ses zigzags, ses pirouettes salvatrices. Mais je m'aperçois avec horreur que je fuis encore, que je m'abrite sous le premier bras venu, me dissimule au creux d'une bien hypothétique bouée amniotique comme si la Mère qui m'a toujours fait défaut, voulait me rejoindre, porteuse d'un dernier réconfort avant que  mes alvéoles ne se vident totalement. Est-ce cela que j'ai fait, employant le "nous", ou bien est-ce une simple commodité d'écriture, l'appel à un "nous" rédactionnel qui m'exonère de prendre de bien hasardeuses positions dans une aire tellement livrée à la solitude ?

  Il me faut, désormais m'assumer en tant que Sujet, employer ce terrible "Je" qui me met face à moi-même dans la plus tragique confrontation qui soit. Spécularité circulaire, miroir contre miroir."

 

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17 octobre 2013 4 17 /10 /octobre /2013 15:32

 

 

"...entouré de prêtres..."

 

 "N'as-tu pas compris que cette noble assemblée de prêtres dispendieux - ils n'oublieront pas de réclamer leur obole afin de réparer la tuile absente au toit de leur église, laquelle donne accès au ciel bien plus sûrement que ne le saurait faire la plus éprouvée des prières qui fût -, ces gueux en robe noire et surplis blanc, comme s'ils voulaient métaphoriser le passage de vie à trépas, cette meute discrète mais non moins inquiète de son propre sort plutôt que du tien est là, dans ta mansarde - mais ne te gêne donc point, prends donc ma place un instant sur mon confortable pucier, lequel me sert de lit de mort -, donc, les Prêtres veillant sur ton dernier souffle, t'aspergeant d'eau bénite puante comme l'égout, faisant leurs signes de croix méticuleux, récitant, parmi les remugles d'hosties leurs cantiques d'effroi, - mais ne lisent-ils quelque ouvrage licencieux en sourdine ? -, se livrant à toutes sortes de simagrées dans la ferme intention de te distraire du Néant, lequel pourrait t'apparaître comme l'ultime Vérité, ils ont bien trop peur de perdre leur fond de commerce et puis, sois-en assuré, à force de réciter leurs litanies bancales, ils ont fini par y croire à leur écheveau gonflé comme une outre vide de sens. Qu'ils gardent donc leurs illusions, nous garderons les nôtres, reconnaissant cependant une primauté de sens à ce Néant dont nous sommes issus et auquel nous retournerons, tâchant, parmi les bruits divers du monde de percevoir quelque linéament d'une parole originelle si tant est qu'elle pût, un jour, trouver son site, ce qui est donc hautement indémontrable, ceci nous reconduisant, en dernier lieu, à percevoir avec d'autant plus de rigueur le sans-fond dont, un jour, nous fûmes exhumés."

 "Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse,"

 "Moi, toi, nous, les hommes commis à nous éveiller, de gré ou de force, nous voulons ardemment mourir mais nous dissimulons à nos propres yeux le ravissement dont, soudain, joignant le geste à la parole, buvant le bol de ciguë salvatrice, nous serions saisis avec un infini contentement. Si, renoncer à son dernier souffle est, on peut le supputer, un impensable sacrifice physiologique, passer le cap, s'extraire de la pointe extrême du vivant est une obole à nulle autre pareille. Et, sans doute, Lecteur de peu de bienveillance, toi qui, à mon chevet, l'œil aux aguets, surveilles l'intime moment de ma disparition, avec une gourmandise certes amplement justifiée, ne sois saisi d'aucune crainte me concernant, je suis déjà, par la pensée, bien au-delà des contingences matérielles, dans un monde d'apesanteur où les choses inclinent à une autre volonté qu'à dresser devant nous les monticules de leur insuffisance plénière. Bien au contraire, les choses s'ouvrent afin que, disposés à les recevoir, nous pussions nous immerger en elles comme le visiteur des grottes plonge avec splendeur dans la multiple connaissance des lieux révélés. Alors, sans effort, sans volonté farouchement tendue vers un toujours dense impossible - tu reconnaîtras là les habituelles déconvenues qui font ton ordinaire ainsi que celui de tes Co-existants -, nous sommes dans le sein de ce qui se dévoile et habitons sans partage, sans ligne qui établirait une quelconque frontière, une possible division, nous investissons le plein de notre contrée dimensionnelle.

  Car nous ne sommes plus des êtres de chair et de sang penchés sur leur prochaine chute mortelle, nous vivons à être seulement des dimensions, mais ouvertes, mais volubiles, mais immensément libres d'établir leur aire où bon leur semble, ici ou bien là, dans la contrée infinie d'un temps illimité. Oui, je sais, Youri Nevedimyj devrait être plus prudent avec toi, t'annoncer ces bien surprenantes hypothèses après t'avoir prévenu, t'avoir inoculé une manière de vaccin, l'épidémie qui envahit ton horizon est si soudainement mortelle, effrayante. Car, en effet, comment renoncer au temps ordinaire, lequel fait tourner ses rouages avec un cliquetis rassurant et se retrouver, d'emblée, comme échoué sur un rivage où flux et reflux s'annulent, laissant à l'immense étendue liquide le soin d'édifier un temps parfaitement abstrait, impalpable, non conscient lui-même de ses propres limites ? Car, comment renoncer aux quadratures spatiales, aux boussoles, aux cartes et se retrouver au lieu des lieux d'où tout découle, l'horizon comme la marche courbe des étoiles ?"

 "Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse..."

   "C'est bien cela que tu énonces depuis tes lèvres avaricieuses, gonflées de désir mais non moins mortelles, infiniment mortelles. Certes, tu ne fais que l'énoncer par ma bouche ou, mieux, par la bouche de la hyène maldororienne. Mais quelle différence ? Y aurait-il une ligne de partage selon laquelle se répartiraient les hommes doués de savoir et ceux visités, seulement, par du non-savoir ? Mais quelle plaisanterie ! Mais les hommes sont parfaitement identiques. Certains en avance sur d'autres ou saisis d'un regard sans doute plus éclairant, ce qui veut dire, non que certains d'entre eux seraient pourvus d'une quelconque supériorité. D'une inquiétude plus grande, seulement. Au centre, l'Homme, et sur le pourtour, des centaines, des milliers, des millions, des milliards de facettes qui reflètent à l'infini, dans une manière de symphonie parfaite, l'Un parvenu, par une simple illusion d'optique, au Multiple, à l'illimité, à l'innombrable. Lecteur, sache-le une fois pour toutes. Aussi bien pour Toi, que pour Maldoror, que pour Moi Nevidimyj, il n'y aura jamais que nous-même reflété à l'infini par une myriade d'illusoires facettes. Nul univers n'est réel qu'à être ramené à sa simplicité première. Voir la dune unique, réunie, rassemblée autour de son axe plutôt que l'empilement des grains de sable qui en tissent le relief.

  Alors, en toute sérénité, tu demandes à la vague de procéder à ta propre disparition. Est-ce simple lâcheté ? - celles-ci, la lâcheté, la tentation de l'esquive,  pourraient aisément se concevoir -, est-ce par inconscience ? - celle-ci ne t'honore guère, toi que la Nature a pourvu d'un entendement afin que tu puisses, en toute quiétude, te détacher d'elle, la Nature -, mais, posant cette loi farouche comme l'airain, laquelle demande à l'autre-que-toi, la vague, de procéder à ta chute finale, tu ne fais qu'entériner ta propre solitude, te confronter au vide qui, depuis toujours, te fait face. Par cela, qui "te fait face", il faut, bien évidemment entendre, "qui te procure "face", "visage", donc qui réalise ton épiphanie, afin qu'issu du Rien tu puisses surgir sur la scène du monde, le temps d'y faire tes petites circonvolutions de marionnette à fil et, ainsi, jusqu'à ta dernière pirouette.

  Mais n'as-tu donc point perçu que la vague que tu convoques n'est, en toute hypothèse, que toi-même, vague parmi les vagues vibrant à l'identique le long du ventre de la même mer ? Toi, seule et immense vague issue des abysses de l'être-en-devenir, de cette mer bleu-marine à partir de laquelle naît tout rayonnement possible, toute clarté dont ton front se ceint, toi vague ourlée d'écume, avant que tu ne t'effondres, t'engendrant selon quantité de fragments épars, lesquels, à leur tour, procéderont à leur infinie division cellulaire avant que de retourner dans l'enceinte nourricière qui leur a donné le jour, à la mesure de ton simple et unique déploiement. Donc, vague présomptueuse, Toi te croyant douée d'un pouvoir de décision, lequel pourrait décréter ta mort par l'entremise d'une mystérieuse vague venue d'on ne sait où, c'est en réalité à toi-même que tu dois t'en remettre, dans le plus naturel des cycles qui soit, ta disparition n'étant que l'ultime élévation que tu consens avant de te retirer au sein de celle par qui tu fus, "la mer tempétueuse", qui n'est autre que  ton propre être livré aux tumultes de l'exister, flux et reflux si intimement liés à tes propres mouvements que tu finis par ne plus en percevoir les eaux originelles."

 

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 08:13

 

"On ne me verra pas, à mon heure dernière..."

 "On ne me verra pas. Enfin invisible. Aux yeux des autres, des inquisiteurs de la Ligne 27 qui reluquent tellement ma nuque, mes épaules, mon dos, mon bassin, mes jambes, qu'au fil des jours je suis devenu une manière de hareng saur se déplaçant sur son pointilleux coccyx, bientôt, anatomiquement réduit à un simulacre, à une brume s'élevant d'un lac solognot par les jours brouillardeux de l'automne. Mais que ne poursuit-on donc mon dépouillement jusqu'à sa logique dernière, au moment où je serais devenu cette feuille privée de son limbe, n'exhibant plus que d'étiques nervures ?"

 "Mon heure dernière.."

 "Celle-ci pût-elle arriver avant même que j'aie pu terminer cette phrase, crayon saisi dans l'air glacé de ma geôle, feuille transpercée de la dernière vérité d'une écriture haletante !

Mais qui donc entendra ma supplique ? Ma prière et pourtant je ne suis pas croyant. Comment croire à autre chose qu'à la finitude lorsqu'on a été abandonné sur le bord de la route, sa vie durant ? Et qui donc se souciera de mon absence ? Olga retournera à son éternel Solitaire, les bibliothécaires à leurs rayonnages, les feuilles du Quai de Bourbon aux eaux boueuses de la Seine. Juste trois p'tits tours..."

 "(j’écris ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres."

 "J'écris, mais quelle audace de prononcer ceci. Quelqu'un sur la Terre a-t-il jamais écrit ? Cela n'est-il pas réservé au calame divin trempant son bec acéré dans l'Absolu qui transcende toute chose de son vol pareil à celui d' Itzam-Yeh l'Oiseau céleste des Mayas ? N'est-ce pas blasphémer, que d'oser prononcer, à la première personne - ô inconscience sans fond de la condition humaine ! -, le geste sacré - j'écris -, d'où naissent les oiseaux, les arbres, l'élévation des montagnes, les eaux profondes des abysses et la fleur de lotus, la seule flottant au-dessus de l'eau, pareille au chat abyssin faisant son arc gracieux tout détaché du sol, léger comme l'Eveillé lui-même.

"J'écris", en termes concrets et ordinaires, en assertions nevidimyjiennes, veut simplement dire "je meurs à moi-même par la trace que chaque lettre inflige, incise, dans la propre densité obscure du hiéroglyphe dont la charge secrète ne consent à se dévoiler qu'au prix de son propre délitement. "J'écris-je-meurs."

  C'est pour cette raison que j'écris sur mon lit de mort. Chaque mot tracé sur la feuille blanche est un ossuaire déjà presque consommé, chaque phrase un exhaussement de catacombe, chaque page un assemblage de croix mortuaires faisant, dans l'air glacé de la mansarde, ses giclures ouvrant l'espace du Néant. De la liberté pure. Mais qui donc, sur la Planète courbe et aveuglée de cendres, est capable de redresser l'échine, de porter son visage émacié au-devant de l'éclat de lumière, de dévisager ce qui voudrait se dire libre et soutenir la confrontation avec l'indicible clarté ? Pour cette seule raison, la liberté est la Mort elle-même reconnue comme telle. Moi, Youri l'Abandonné, je ne consens à l'écriture qu'à l'aune de ma propre disparition. Et Toi donc, Lecteur, ne te désole point d'assister à ma propre fuite dans l'au-delà. Elle n'est que le prélude à la tienne. Seulement, fuyant éternellement cette cruelle vérité, tu crois pouvoir assurer la paix de ton âme alors que tu n'en es que le fossoyeur. La Mort, tous les jours de ta piteuse existence, à chacun de tes pas, à chacun de tes souffles, est collée à ta condition comme la bernique au rocher et, bien sûr, ta vanité de rocher ne s'aperçoit même pas de la succion qui, déjà, l'incline au galet, puis au sable, enfin à la poussière.

  En réalité, cher Lecteur, valétudinaire occupant de la mansarde, pointilleux pèlerin privé de son bâton, tu n'es même plus assuré d'un quelconque appui. Mais regarde donc comme ta marche est erratique, sautillante, comique à souhait. Or, tu le sais, rien n'est plus risible que la Mort. RIEN. Mais nous voilà donc en train, derechef, de nommer le surprenant Néant, l'Incontournable, l'Incoercible dont la Dame-à-la-faux n'est que la figure grimaçante et obséquieuse. Et, du reste, comment pourrait-il en être autrement ? La Mort, piètre serviteur, figure famélique, silhouette ossifiée et hautement relative de ce quelque chose qui la dépasse pareillement à la montagne toisant le monticule dérisoire de la taupe à l'allure chafouine et céciteuse. Car la Mort dont tu fais tes gorges chaudes n'est que l'humble serviteur de l'inconnaissable Absolu. Nul ne saurait nommer le Néant et, à plus forte raison, le décrire, en dresser les contours selon une plausible métaphore. C'est pour cela que les hommes l'ont habillé de guenilles et d'oripeaux, qu'ils ont inventé Dieu, le Diable, les Anges, les Saints, les Religieux et leur cohorte claudicante de gens de robe, prélats vermoulus, évêques à la crosse nécessiteuse, curés aux oreilles mangées par les mites, prêtres au goupillon glaireux tout juste en pensant à la Vierge Marie.

  Mais Lecteur incrédule et indécrottable, croirais-tu, par hasard, que je sois présentement en train de plaisanter, d'inventer quelque sotie afin que des miséreux émus vinssent applaudir mon délictueux spectacle ?  Mais es-tu si abscons et refermé étroitement sur ta bogue que tu ne puisses éveiller la flamme de ta conscience qu'à illuminer faiblement le bout ulcéré et recroquevillé de tes piquants ? Mais serais-tu, à ce point, nul et non avenu que tu ne puisses figurer que par défaut comme l'inconséquence que tu es depuis les siècles des siècles ?

Mais cessons nos invectives. Elles ne contribuent qu'à obscurcir un tableau déjà bien sombre. Moi, ou celui que je crois être, dont la nomination Youri Nevidimyj, n'est autre chose qu'une vibration verbale commise à me faire apparaître aux yeux des autres le temps de ma nomination - mais, en réalité, moi, comme toi, comme tous les Fugitifs sur Terre, ne sommes que des spectres reflétant l'abîme sans fond dont nous nous croyons toujours exclus, alors que nous en sommes les représentants les plus sûrs, immédiatement perceptibles, provisoirement incarnés, doués de parole, mais c'est le Néant qui parle en nous, l'Absolu qui nous revendique comme sa possession ultime, indépassable, dernière probabilité qui nous est offerte afin que nous commencions à y comprendre quelque chose à cet écheveau que l'homme s'est complu à compliquer à l'infini, faisant du fil originel, premier, qui le reliait au pur Néant directement accessible, une pelote obtuse, enchevêtrée, sans début ni fin, comportant toutes sortes de nœuds dont tout un chacun s'occupe plutôt que de chercher à en percevoir la forme initiale, simple, interprétable, hautement lisible. C'est ainsi, l'homme dirige sa myopie sur la densité de l'écheveau, ses voltes et ses arabesques facétieuses alors que le pur objet qui lui a donné lieu est simplement remisé aux objets perdus, quelque part dans un lointain nébuleux."

 

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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 08:13

 

 

     La mansarde  ou la perdition du jour.

 

  Maintenant, Lecteur, te jugeant assez informé du cas Youri Nevidimyj, t'étant infiltré dans les corridors de mon intimité, ayant parcouru à bas bruit les arcanes de ma condition schizophrénique - sans doute as-tu perçu combien ma piteuse existence est fragmentée, un morceau à Pétersbourg, un autre dans l'orphelinat post-révolutionnaire, un autre encore dans les services d'aide aux plus démunis, encore un autre à la proue de Saint-Louis, un supplémentaire dans le bus de la Ligne 27, puis un crochet par le fameux Omnibus de Maldoror, puis à nouveau plein de débris épars, selon les bons vouloirs de mon infinie déambulation parmi les errances de la ville, dans telle ou telle bibliothèque, dans tel ou tel musée, dans cette salle des pas perdus de l'immense gare ou parmi les flots continus de migrateurs des quais ou bien sous les coupoles ouvragées des grands magasins - eh bien, cher Prédateur, car avoue-le donc, tu n'es que cela, tournant les pages de mon précieux incunable orné de mes gribouillis nauséeux, tu n'es qu'à la recherche de ce qui, encore, pourrait me confondre, m'envoyer, sans détours, en Place de Grève, au pied de l'échafaud avec, pour unique serviteur, discret autant que policé et efficace, ce bon Docteur Guillotin s'impatientant de savoir si sa fidèle lame, cette Durandal au fil brillant comme la gloire consent toujours à accomplir ses basses œuvres.

  Ô, Lecteur épargne-moi la peine de te dire combien ce serait un ravissement, pour toi et tes semblables, de voir ma tête rouler parmi la sciure et console-toi d'avance, ce serait, pour moi, un encore plus grand ravissement. Mais tu devras surseoir encore un instant à ton juteux plaisir car tu ne saurais faire l'économie de quelques uns des épisodes de mon existence, lesquels pour ne pas être glorieux, n'en sont pas moins hautement estimables pour un Lecteur en quête de pures jouissances terrestres. Je projetais de t'emmener dans une grande bibliothèque où je t'aurais fait découvrir, par le menu, te prodiguant force détails, ces ouvrages par lesquels me parvient mon oxygène quotidien. En effet, c'est bien de ces compagnons discrets, toujours disponibles, mystérieux à souhait, insondables à force de savoirs cumulés, que je tire l'énergie suffisant à entretenir la flamme de mon lumignon étique. Car c'est bien d'eux que me vient mon salut provisoire, de la chaude intimité dont m'assurent leurs pages, du fourmillement fascinant auquel se livrent les signes noirs imprimés sur la livide page blanche que j'exhume une dernière volonté de vivre afin, qu'encore, tant qu'il en est temps, je puisse me livrer au déchiffrement de ma propre énigme.

  Scindé par l'Histoire, oblitéré par ma propre fable, ligoté par les multiples fictions dont les autres m'entourent, ou plutôt m'assiègent, je n'ai de cesse de progresser parmi les plis de ténèbres dont mon cheminement sur Terre est la piètre mise en musique. Je ne sais si la Mort - tu remarqueras que j'ai pris le soin de mettre une Majuscule à l'initiale du mot, tout comme j'ai l'habitude de le faire lorsque je nomme le somptueux Néant, la suprême liberté dont l'homme ne peut être atteint qu'à l'aune de sa disparition, de son effacement total du monde, y compris de la mémoire de ceux avec lesquels il a eu à entretenir un quelconque commerce - je ne sais si La Dame-à-la-faux m'en fournira les clés ou bien s'il me faudra encore composer avec elle, l'énigme, de manière à ce qu'elle me révèle, comme dans un suprême haut-le-corps, la pelote de régurgitation dont ma vie est détentrice depuis mon premier souffle et qu'elle ne consentira, peut-être, à me restituer uniquement lors de ma dernière respiration.

Donc, immense Lecteur à la conscience torturée du seul fait que la mienne conscience  l'est encore plus que celle que tu prétends posséder tout en donnant la preuve, à chacun de tes mots, au moindre de tes actes, qu'elle ne te visite que bien trop rarement, tout occupé que tu es à une vaine curiosité dont tu espères qu'elle te donnera le savoir absolu te sauvant des griffes de l'incomplétude; donc, très honorable Lecteur, c'est à mon dernier chevet que je te convoque afin que tu puisses assister au spectacle, unique en son genre, de l'ancien moujik confronté à sa troublante énigme. Laquelle m'a poursuivi, toute ma vie durant, pareille à mon ombre dont je devinais la sombre présence sans, toutefois, qu'elle se manifestât en aucune manière, si ce n'est, précisément, par sa vacuité, son abîme généreusement commis à recevoir l'obole de ma piètre existence.  Cependant, je ne sais si un tel concept tellement proche de la notion du vide absolu parlera en quelque façon à ton entendement et je crains fort que tu  ne renonces, avant la fin, à poursuivre ton voyage, hissé que tu es sur le siège du Cocher que je suis, Cocher te conduisant peut-être à ta perte ou bien même à nos deux pertes conjuguées. Toute lecture en profondeur est de cette nature. Il faut toujours consentir à mourir un peu, à chaque chapitre, chaque page, chaque paragraphe.

Mais approche-toi donc, homoncule, de mon semblant de corps. Il n'est en réalité qu'amas difforme d'écritures embouclées, de lettres enlacées, de pleins et de déliés dont tu devras consentir à faire ton ordinaire, afin qu'abandonnant tes habituelles nourritures terrestres - cochonnailles et autres tripes à la mode du pays -, tu te délestes de tes lourdeurs cellulitiques et qu'enfin, ton esprit - en supposant qu'il te visite parfois - , délivré de ses brumes, parvienne à s'élever à des hauteurs suffisantes. Alors, de concert, nous naviguerons  vers de nouvelles contrées, dont, pour l'instant, il serait inopportun de dresser les contours.  Mais arrêtons là nos aimables divagations et occupons-nous plutôt du Chant Premier de Maldoror. Et essayons d'y apporter un peu de notre non-savoir d'irrémédiables pourceaux croyant avoir accès au sens de toutes choses pareillement à l'âne étirant son cou nécessiteux vers la mangeoire salvatrice.

  Et, Lecteur, pendant mon soliloque sur mon lit d'agonie et de questions coruscantes comme la giration des planètes dans le cosmos, garde-toi bien d'agiter ta langue sirupeuse et enrubannée de questions idiotes et hémiplégiques, lesquelles ne feraient que me distraire de ma propre fin dont tu sais bien que j'attends tous les bienfaits cachés dans l'au-delà des hommes. On ne sait ce qu'il est en réalité, si ce n'est que l'humaine condition en est absente, ce qui, déjà est la plus vive des satisfactions qui se puisse concevoir. Et si, depuis le retrait de la mansarde dans lequel tu te tiens, dans une attitude hiératique - est-ce donc le visage de la Mort qui t'effraie tant ? -, tu consens seulement à regarder la Grande Faucheuse faire ses fenaisons  définitives, alors peut-être comprendras-tu où se situe ton intérêt et réserveras-tu, sur-le-champ, ta concession à perpétuité dans le premier carré de terre venu. Car tu ne saurais mieux faire. Mais laisse-moi donc, maintenant face à mon Destin. Nous avons, tous les deux, plus d'un compte à régler.

  Ceci étant formulé avec clarté et conviction, Nevidimyj, allongé sur son havresac mangé par les rats, éclairé par l'avaricieuse lumière de la mansarde du septième ciel où le non-amour le retient obliquement, tenant le volume des "Chants" d'une main assurée, tournant les pages maculées de notes et de traces de doigt poisseuses, peccamineuses pour tout dire, spermatiques, la littérature ayant toujours constitué, pour le lecteur qu'il a toujours été, une activité hautement érotique, Youri donc, comme en extase, le regard fiévreux, les paupières comateuses, les lèvres enflées par la manducation sacrée des signes et des lettres, alors que, dans l'embrasure de l'ouverture crépusculaire se tient le Lecteur, vous-même, saisi de crainte et d'effroi face à ce qui ne saurait tarder à survenir : la Mort ou bien la Vérité. Ce qui est la même chose. Enfin, si vous avez compris cela, vous venez de dérider vos cerneaux poisseux, leur apportant l'infime lumignon qui leur manquait quant à une intelligence adéquate de l'existence et, déjà, votre corps de papier se convulse sous la poussée des phrases et des lettres, enfin vous consentez à entrer dans le livre, union fusionnelle dont, vous le savez en cet instant précis, vous ne ressortirez jamais, victime des Lettres, de leur voracité, de leur intransigeance. Ou bien vous devenez Lecteur et vous consentez au sacrifice. Ou bien vous demeurez sur le seuil, empreint de cécité qu'aucune lumière ne saurait féconder. Mais assez disserté. Il ne sert jamais à rien de différer les rencontres, fussent-elles fatales !

 

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