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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 09:27
Lumière de l’absence.

La luce dell’assenza…

Œuvre : André Maynet.

 

   On était trois Hagards à marcher sur le chemin de poussière dans ce pays de pierre et de vent. Le vent soufflait avec force, traversait les vêtures, remontait le long de la jointure blanche des os, s’immisçait dans la toile des aponévroses, vibrait dans l’étoilement des dendrites. C’était comme d’être envahis de l’intérieur par quelque force mystérieuse, un abrasant tellurisme qui vous dépossédait de votre propre corps. C’est à peine si on tenait dans sa voilure de peau et on flottait longuement dans l’air bleui de fraîcheur. Parfois on s’arrêtait au bord d’un ruisseau, on buvait de longues goulées d’eau fraîche, on mâchait quelques racines de gentiane et l’on repartait avec, dans la bouche, l’amertume du jour à paraître. Les articulations grinçaient, les genoux ployaient sous la fatigue mais il fallait continuer à avancer, à creuser sa voie dans le corridor du Destin qui, peu à peu, se resserrait comme pour plonger dans la gorge sombre d’un puits sans fin. On arrivait bientôt en haut d’une crête. Face à nous un cirque de collines planté d’euphorbes et de broussailles vives. Puis, en bas, dans la vallée, un large tumulus sur lequel repose le Bourg, genre de forteresse médiévale rongée par la lèpre et l’humidité. Partout poussaient les vrilles du lichen, partout les murs usés par les siècles se délitaient, se déchaussaient comme d’antiques incisives sur une mâchoire percluse de vieillesse. Empilement de ruines comme dans les gravures antiques à l’enclin si métaphysique qu’on eût pensé à une allégorie, non à une réalité architecturée.

Maintenant on est sur une plage de graviers et de galets face au Pont du Diable dont l’arche haute enjambe la rivière. Face à nous les trous réguliers des fenêtres dans les hauts murs. Les trous noirs, pareils à des regards vides, à des bouches édentées à l’haleine froide, aux remugles semés de terreur. Cela fait de longs frissons dans le dos, cela noue le plexus au centre de la poitrine, cela cloue le sexe dans une immatérielle crucifixion. Là, en bas du Désastre, on est si peu présents, à peine des feuilles mortes dans la morsure muriatique de l’hiver. Malgré la répulsion on se lève, comme aimantés par une irrésistible envie de vivre malgré tout. Respirer encore l’espace de quelques heures, regarder de toute la force de son âme, faire crisser entre les molaires les pépins des mûres sauvages, les prunelles acides et âpres qui nous diront encore la vie, peut-être ses dernières esquisses. On entre par la porte en ogive du Bourg. Les ruelles sont vides où glissent les plaques de schiste. D’étranges traces de main ici et là, sur les portes, les seuils, les margelles des puits comme pour dire les stigmates de l’homme, conter leur histoire, commencer un travail d’archéologie, de mémoire. Nulle âme qui vive, pas même un chien errant, pas même un chat famélique en quête d’une maigre pitance. Seuls, là, au centre du monde avec les lames d’air qui abrasent les têtes, s’emmêlent à la jungle des cheveux, aux fils de barbe hérissés. Les pavés des rues résonnent au rythme de notre progression hasardeuse.

Oui, on le savait. Un jour cela devait arriver. C’était gravé de toute éternité dans la conscience humaine. Un jour les Ombres surgiraient par surprise avec leurs yatagans affûtés, leurs shurikens effilés, leurs dagues mortifères. Elles n’auraient de cesse de poursuivre les Lumières, de les assiéger, de souffler leur haine fétide dans la cannelure de leurs nez, d’instiller le poison dans leur esprit, de faire couler le venin sur l’étrave de leur âme afin qu’ils périssent et ne paraissent plus jamais. Car les Ombres exècrent les hommes lumineux, l’art, la culture, l’amitié, la joie. Partout elles veulent répandre la terreur et planter l’oriflamme noire de leur folie. Détruire … disent-elles. Détruire puis installer sur l’ensemble de la Terre le régime de la terreur, ligoter les membres, faire couler du plomb fondu dans l’antre des bouches, taillader les sexes afin qu’ils ne puissent plus enfanter. La « logique » des Ombres, répandre l’inconnaissance, abattre les arbres de la liberté, réduire au silence tout ce qui pourrait proférer, chanter, réciter une fable ou bien dire un poème. La « logique » des Ombres, la Mort Majuscule et rien d’autre que le vide et le néant.

Une rue en pente raide progresse entre des murailles étroites. Nous marchons comme des félins, avec l’échine courbe et de rapides sauts de carpe afin d’éviter les encoignures, les failles d’où les Ombres pourraient fondre sur nous, leurs dents de vampires aiguës comme le vice. Mais rien ne paraît que le silence et le mutisme des pierres. Un escalier très étroit, une tour en partie effondrée puis une pièce ronde faiblement éclairée par d’étiques oculus. Des mannequins cathares constituent la dernière assemblée des vivants dans leur pose figée, tels des échappés du musée Grévin. Puis une autre pièce circulaire envahie d’ombres avec, contre un mur partiellement décrépi, une étrange créature dont nous comprenons bientôt, qu’elle doit être la seule survivante du peuple des Lumières. En réalité nous ne comprenons pas bien de qui il s’agit, quelle est sa nature, femme ou bien homme, tellement son image est indéfinie, à la limite d’une illisibilité. Des cheveux en partie désordonnés dont émerge ce que nous croyons être une rose séchée. Epaules carrées où court l’armature des clavicules. Poitrine si menue qu’elle fait penser à l’anatomie gracile d’un éphèbe. Nervures des côtes que prolonge la dépression de l’abdomen avec le pli discret de l’ombilic. Puis un linge blanc que retiennent les mains, la partie basse du corps demeurant voilée, comme rendue à une possible virginité si ce n’est à une manière de volontaire chasteté.

Lumineuse ne bouge ni ne parle. Ne voit ni ne regarde. Car ce qui est le plus frappant c’est la porcelaine blanche des yeux qui enclot les orbites et les dissimule derrière une singulière épaisseur cornée. Comme si cristallin et pupilles s’étaient retournés, s’étaient invaginés dans le massif de la tête de façon à ce que le procès de la vision, en s’inversant, se dispose à ignorer l’extérieur au profit du seul intérieur. Cécité du dehors, biffure des Ombres, contemplation du dedans où s’agite et croît la belle Lumière. Longtemps nous restons sur le seuil de cette perception et nous questionnons longuement sur le sort de l’humain confronté à l’impensable barbarie. C’est curieux, tout de même, la façon ouverte dont cette Apparition est porteuse, cette plénitude qui semble venir de loin, sans doute du centre du corps, avec son rayonnement qui lisse les joues, fait sa résurgence d’aube sur la plaine de la poitrine. Nulle lumière ne s’éteint fût-elle soumise à une extinction volontaire. A l’intérieur, tout contre l’arc du diaphragme, le gonflement du cœur, c’est la beauté qui palpite et ne veut pas mourir. Luxe plus fort que la balle de l’arme. Fluence plus longue que l’incision de la lame. C’est ainsi, certaines choses de l’ordre du sens qui ressemblent à l’effusion du pollen lorsque la saison venue, l’air tiédi, tout se dispose à être dans la multiplicité, le rayonnement, la généreuse efflorescence de la vie. Longtemps, nous les Egarés avons regardé Lumineuse qui ne nous voyait mais nous devinait sans doute, comme alertée par un sixième sens. Celui que l’on prête aux aveugles et aux extra-lucides.

Nous quittons le Bourg lorsqu’arrivent les premières brumes. Déjà le pont du Diable est cerné de longues ombres violettes. Nous le traversons et, en peu de temps, nous sommes sur le versant opposé du cirque, à l’endroit où se déploie une vaste vue panoramique sur le village et ses environs, sur la vallée qui en longe les sévères forteresses. Chez nous, les Perdus, il y a un genre de transmission de pensée ou bien de subites affinités visuelles qui nous relient en un seul et même bloc compact. Nous devons ressembler aux grappes de moules soudées à leur bouchot de vase. Ce que nous voulons, car nous venons de retourner la sclérotique de nos yeux, c’est oublier les Ombres, les enfouir au plus profond de notre inconscient, ne plus jamais avoir affaire à elles. Et, subitement, nous comprenons Lumineuse. Plus même, nous communions avec elle dans une étrange vision commune. Derrière la falaise de nos fronts, dans les emmêlements du chiasma optique où se métabolisent les images, voici que se déplie l’écran sur lequel le paysage nous apparaît. Ce que nous voyons, c’est ceci. Le Bourg perché tout en haut d’un promontoire pareil à un marbre de Carrare dont les sculptures déroulent leurs gemmes dans une mélodie sans fin. Oui, les pierres chantent. Oui, les pierres ont un rythme, celui de la joie contenue dans toute chose dont l’esthétique heureuse est un signe de l’intelligence du monde. Tout en bas, l’harmonie verte des peupliers, la touche plus claire des aulnes, la fuite de la rivière pareille à un ruban étincelant. Ce qui nous étonne surtout, c’est cette luminosité surgie de nulle part, qui féconde tout, porte tout à son acmé. Douce clarté venue de l’intérieur même de l’arbre, du ciel semblable à une aquarelle, du nuage qui déroule son talc jusqu’à l’horizon dans la teinte indéfinissable de ce qui se dit dans la nuance et la discrétion. Là, dans le soir qui chute, nous sommes infiniment reliés avec Ceux, Celles qui portent en eux l’étincelle, la flamme, le miroitement, le reflet. Tous ces fragments de lumière sont les forces vives de l’intelligence, les pointes de la lucidité, les diamants qui forent la compacité du réel et débusquent le précieux, l’intime, le sublime. Alors, dans cet état d’hyperesthésie, comment pourrait-on ménager une place aux Ombres, se douter même de leur présence, les accueillir fût-ce dans la geôle la plus sombre du corps, dans les oubliettes où la mémoire biffée ne se souvient même plus d’elle-même ?

La luce dell’assenza… la lumière de l’absence, tel était le titre de l’œuvre, mystérieux au premier abord. Oui, lumière de l’absence parce que Lumineuse, pareille aux masques cérémoniels des Incas, ces effigies dépourvues d’yeux qui n’indiquent nullement l’absence de vision mais, bien au contraire leur acuité - ils regardent les dieux -, ce qu’à sa manière humaine réalise Lumineuse à la mesure de son éclairement intérieur. Parfois faut-il consentir à différer du monde, à s’éclipser afin qu’une réalité jusqu’ici dissimulée se mette soudain à parler. Mais il est vrai que jamais les Ombres ne parlent. Sauf la langue de la violence. Il vaut mieux faire silence !

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:19
Harmonie bleue.

Œuvre : Barbara Kroll.

Etait-ce le bleu, cette couleur qui n’en était pas une qui m’avait attiré à Capoiali, cette minuscule bourgade perdue entre les eaux claires du Lac de Varano et celles, plus soutenues, de la Mer Adriatique ? Sait-on jamais, du reste, le motif d’un voyage, le choix d’une destination plutôt que d’une autre ? Hasard ? Dessein inconscient qui pousse ses rhizomes en surface sans que, le moins du monde, nous en soyons alerté ? Ici donc il était question de bleu. Soit azurin, si léger, impalpable, pareil au flottement de l’air sur la lisière des arbres. Soit aigue-marine, inclinant au vert mais dans la discrétion, comme une efflorescence liquide vivant de son mince flottement. Ou alors encore, celui pour lequel j’éprouvais non seulement un attrait mais manifestais une véritable dilection si ce n’est une passion, cette nuance profonde tachée de cobalt, animée en son sein de reflets sombrement métalliques, puis ce bleu marine, genre d’ardoise enduite de bitume dont la nuit était annonciatrice alors que les étoiles en trouaient l’encre, en poinçonnaient la densité ici et là comme pour indiquer aux hommes la nécessaire direction de leur regard, ce ciel qu’ils désertaient pour de terrestres occupations.

J’avais loué une cabane de pêcheurs sur cet isthme étroit, ce mince liseré de terre qui me disait en termes topologiques ce que je cherchais à mettre en évidence dans l’ordre symbolique. Une vérité, la fulguration de l’éclair, l’exactitude des choses en leur simplicité. Ma peinture n’était que cela, une suite de colombes ouvrant l’espace de la paix, des modèles au corps fluet voulant dire l’étroitesse de la vie, des meutes d’arbres que le vent décharnait pour écrire l’incontournable tristesse du monde, de longs et infinis rivages qui tressaient le poème de la beauté en milliers de fins ruisselets se perdant dans la fuite du jour. L’endroit était si désert, si banal qu’il m’enjoignait de peindre, sans presque lever les yeux de la toile, cherchant seulement à y projeter des formes élémentaires, des tons jouant en écho le chant immédiat de la signifiance. Peu de monde sur cette terre usée de soleil, pareille à la croûte d’un pain trop longtemps exposée à la brûlure du four. Quelques baraques de tôles et de planches, le rouge éteint d’un toit de tuiles anciennes rongées par le sel marin. Quelques lampadaires montés sur d’étiques fûts rouillés. Seulement le passage de voitures de pêcheurs, le rythme sombre des filets quadrillant la poussière ocre. Le criaillement des goélands dans l’air parfois chargé de brume. Puis la longue presqu’île de pierre s’enfonçant dans le mystère des eaux, loin là-bas, à la limite de la visibilité.

Le crépuscule maintenant, sa lumière longue que l’automne féconde de sa mélancolique rumeur. Sur ma table, la trouée claire d’une lampe, son halo opalescent qui écarte l’ombre, juste ce qu’il faut afin que l’œuvre en cours trouve son site et puisse, dans un imprévisible instant, surgir de sa réserve, faire sens, multiplier ses formes, jouer sa partition dans ce clair-obscur de l’âme qui a pour nom « création », essai de profération qu’un silence ourle de son étrangeté, de son mystère. Car jamais l’on ne sait ce qui porte la peinture au jour, la révèle comme l’insondable qu’elle est. Subite intuition ? Tissage d’anciens souvenirs ? Pur imaginaire qui se métamorphoserait en cette réalité bleue ou bien ocre ou dans la blancheur d’un silence éternel ? Sur l’aire muette de la toile cela commence à naître. D’abord quelques touches appuyées, ailes de bleu maculant l’espace vide, s’y inscrivant avec l’assurance d’une forme à produire, à faire émerger du subjectile muet, sourd, immobile comme les pierres de quelque sépulcre, l’image inerte d’un gisant dans la froideur de la crypte. Cela commence à vibrer. Cela commence à bourdonner, à faire son va-et-vient de navette parmi les fils tendus du métier à tisser, fils qui veulent connaître la raison de cet insolite ballet, ces coups de pinceau qui font leur déflagration continue sur la plaine blanche, livide, en attente d’être fécondée.

Un éclat de jaune presque illisible à l’angle du tableau. Puis la broussaille noire des cheveux. Mais nul visage qui viendrait dire la personne, en tracerait la subtile vision, en délimiterait les ineffables contours. Tout encore dans le brouillon, l’esquisse, le geste précédant la naissance, la longue parturition, peut-être même la violence des forceps, cette expulsion de soi qu’est l’œuvre, qui accule au néant, demande à paraître. Toute œuvre est souffrance, cri, violente turgescence ou bien n’est pas. Ou bien demeure dans les limbes à la manière de cette graine qui ne viendra pas au paraître, s’oubliera, celée dans le pli étroit du limon comme une parole retenue dans l’antre de la bouche, invisible supplication, prière avortée, aphasie au long cours que rien ne viendra libérer.

Mais oui, à l’évidence une silhouette humaine, celle d’une femme que recouvre la taie d’une discrétion, passagère anonyme d’une fiction, flottement d’un rêve, hallucination faisant ses ronds dans l’eau, ses ondes de mirage, ses atermoiements quant à l’offrande de son être. Maintenant mon pinceau avance tout seul, sans doute en dehors de ma volonté, libre de ses mouvements, de sa progression. Celle qui se dévoile, ici, dans le creuset d’ombre est pareille à un signe, une griffure sur un palimpseste, la superposition de lignes emmêlées, la confusion de ce qui se donne à voir sous la lumière intermittente de l’aube. Comme un moulage d’albâtre, une pierre de Lune à la lueur incertaine dans une niche qui l’accueillerait à l’aune de sa troublante révélation. En bas de l’image, le plateau d’une chaise que visite un escarpin noir, puis la pliure d’une jambe, la pente d’une cuisse sur laquelle reposent les feuillets d’un livre si semblables à l’envol d’un conte qui, jamais, ne retombera. Le haut du corps se confond encore avec le fond dont il provient, comme s’il en était le simple prolongement, le premier mot balbutié au sortir d’une irréalité qui le portait dans une manière de négation, de geste de retenue et d’infinie pudeur. Dans ce poudroiement blanc, ce songe d’écume, le dôme d’un sein est à peine esquissé qu’un grain léger termine à la manière d’une énigme à résoudre. Mais qui est-elle donc cette Venue-de-l’ombre que je n’attendais pas, dont je ne supputais même pas la mystérieuse présence ? Mais sait-on vraiment jamais ce que l’on crée, qui vient de si loin, s’abîme dans la dense résille d’une inconnaissance ? Sait-on jamais ?

Matin. La toile dort dans la nuit de l’atelier. Elle veille et, peut-être, poursuit son chemin à l’abri des regards. Qui donc pourrait dire le destin d’une chose alors même que nulle conscience n’est présente pour en prendre acte ? J’entre dans le Café du Port. Quelques hommes au bar en train de boire. Fuyantes silhouettes dans la levée de l’heure. Au fond de la salle, Vous, mais comme absente à vous-même, qu’entoure une fumée grise, que détoure une immobile clarté. Vous, la Discrète de la toile, celle qui non encore venue à soi demeure en son intime et fait, autour d’elle, de minces cercles de présence, un essai d’existence, une vibration inaperçue dans l’orbe du monde. Mais par quel prodige êtes-vous ici derrière le cercle de métal de la table et là-bas, dans la pièce que traversent les premiers rayons ? Etrange pouvoir d’ubiquité vous projetant dans l’espace dans des sites que vous habitez simultanément. Mais alors il s’agirait de pure magie et, du reste, comment m’assurer que vous êtes encore sur le rectangle teinté de bleu, que vous y figurez à titre d’esquisse ? Je n’ai pas cette faculté de dédoublement et tout espace autre que celui que j’occupe est, pour moi, pur mystère, terre inconnue qui toujours s’éloigne, que parfois, maladroitement, j’essaie de saisir du bout de mon pinceau.

Non mes yeux ne m’abusent pas, je vous reconnais après vous avoir connue. Ce même massif d’ébène des cheveux, ce visage quasiment absent qu’il dissimule, cette vêture si légère à la consistance de buée, ce livre que vous feuilletez distraitement, le bruit de râpe du papier entre vos doigts, ces jambes longues pareilles à des algues dans le courant marin, ces escarpins vernis dont, parfois, vous éprouvez le sol de carrelage comme s’il devait se creuser en abîme et vous reconduire au néant. Et ce bleu des murs que, tout d’abord, je n’avais pas remarqué. Cette couleur froide à la consistance d’infini ; cette touche immatérielle, la vacuité d’un diamant ; cette froide cristallisation, cette valeur d’absolu qui fait que le mur cesse d’être mur, que les formes se noient, se perdent comme l’oiseau dans le ciel. Oiseau dans le ciel : n’étiez-vous que cela, une sterne rapide faisant image dans le bleu puis s’effaçant dans le vol qui l’a révélée ?

Vous avez refermé votre livre, y avez glissé un marque-pages à la légèreté d’aigue-marine. J’ai vu, comme dans un rêve, le dépliement long de vos jambes, la volute de votre main qu’accompagnait la braise de votre cigarette. J’ai entendu le claquement régulier de vos talons sur le pavé du port. Quelques oiseaux apeurés se sont envolés, comme surpris dans leur songe de plumes. Le bleu du mur vous accompagnait et l’on aurait pu penser à une étole de plâtre qui aurait ceint votre cou d’une toile pareille à une huile, à son empâtement, sa consistance de glaise. Je vous suivais à peu de distance. Le blanc de votre robe s’ourlait petit à petit des touches subtiles de l’aquarelle, aile turquoise dans l’heure qui montait. A l’évidence vous n’aviez pas remarqué ma présence. J’avais laissé la porte de mon atelier entr’ouverte. Vous vous y êtes glissée avec l’assurance de celle qui sait où elle va, quel est son destin, quelle pierre en borne le sentier. A peine votre image disparue et j’entrai à mon tour dans cette pièce sombre et humide qui sentait les couleurs, le vernis et portait le brouillard entêtant de l’essence. Ma toile toujours au même endroit. Mon chevalet avec son allure gauche, un peu dégingandée. Et Vous, là, l’Inconnue habillée de bleu, presque inapparente sur un fond qui vous mimait et vous conduisait à votre accomplissement à l’aune de cette belle harmonie. Ciel posé sur la mer et la ligne d’horizon comme dialogue discret, entente parfaite, ton sur ton pour dire toute la beauté du monde. Un oiseau, blanc-ocre, presque invisible, est perché sur l’une de vos épaules. Il clôt l’œuvre à seulement figurer dans ce subtil contrepoint, à faire sourdre le bleu de sa bogue, à le révéler comme l’entier mystère qu’il est.

Oui, cela me revient, maintenant, cet oiseau pareil à l’oiseau de Minerve, cette énigmatique chouette m’avait visité en rêve. Encore au réveil elle battait doucement des ailes autour de ma tête et j’apercevais ses yeux couleur de résine dans la fente étroite de ses paupières. Elle n’était nullement venue par hasard. Elle était la touche finale, le point d’orgue, cela même qui dialoguerait avec Vous dont la présence s’étiolait à mesure que mes coups de pinceau s’en approchaient pour la porter à la visibilité. Oui, voilà la forme accomplie dont vous étiez la prémisse, chant muet de concert avec cet oiseau qui habitait la nuit de sa curieuse présence. J’ai ouvert la fenêtre. Le bleu était partout qui ruisselait du ciel, montait du lac, glaçait l’Adriatique d’une nappe écumeuse. J’ai fait chauffer du café. Ai allumé une cigarette. Nous fumions au même rythme, celui empreint de mélancolie de deux êtres sur le quai d’une gare avant que la séparation ne les reconduise à la solitude. Les pêcheurs sortent du Café du Port. Ils rient avec entrain. Ils sont habillés de cirés jaunes sur lesquels s’irise une fine brume. Demain je partirai. Je regagnerai cette terre qui m’attend au loin. J’attendrai que le jour décline, vire à la sombre couleur des abysses. Peut-être la seule qui conduise au sommeil !

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:02
Là où hurle le vent.

Œuvre : André Maynet.

L’endroit de la rencontre avait été si romantique, si semblable aux paysages bucoliques du Berry, si près d’une mare qui eût pu être « du Diable », qu’immédiatement, je vous comparais à cette jeune bergère prénommée Marie dont Germain, le personnage de Georges Sand dans le roman éponyme, tombe amoureux afin de se consoler de son récent veuvage. Voici, les caprices de l’imaginaire m’avaient porté, sans doute, à mille lieues de la réalité dont Vous, la belle Inconnue, étiez la dépositaire. Mais il faut revenir à cette divine surprise et s’y confier comme si, soudain, le présent recomposé apparaissait pour la première fois avec son visage d’aube neuve. Le soleil est à peine une tache claire posée sur la ligne d’horizon. Partout nait une brume si claire qu’on la croirait sortie, tout droit, d’un conte de fée, peut-être de l’âme d’un écrivain en quête de solitude, de repos. Ici, les arbres sont clairsemés, là court un sentier semé de sable, plus loin une minuscule mare avec le reflet des troncs d’arbres faisant leur herse régulière. Comme si le peuple sylvestre avait souhaité retenir la mince étendue d’eau entre ses bras protecteurs. Je suis adossé contre un chêne séculaire qui féconde le sol de ses milliers de glands. Je me désaltère d’un peu d’eau, pose ma gourde entre mes jambes de manière à en sentir la subtile fraîcheur. Les herbes sont des tiges de cristal que couronnent les diamants noirs de gouttes en suspension dans l’air. Un pic-vert a fendu l’air de sa trajectoire rouge et verte, a déchiré le silence de son cri surpris. Alors je vous ai aperçue, vous reposant auprès de la mare, avec cet air de mélancolie sans fond, une infinie tristesse alanguissant vos yeux couleur d’opale. Votre teint était si nacré qu’il inclinait vers ces poupées vénitiennes dont on n’oserait se saisir de peur de les briser. Une empreinte de rose à peine esquissé rehaussait vos lèvres, non dans la joie cependant, mais comme pour souligner, par contraste, la dimension affligée de votre visage. Je me suis levé à la façon d’un automate pareil à ces jouets mécaniques que l’on remonte et qui, brinquebalant, cahotant, cheminent si maladroitement qu’ils risquent de chuter à chaque pas. Possiblement l’émotion de faire pareille rencontre en un endroit si modeste, si dépourvu des charmes qui conviennent aux rencontres ménagées par le destin. Car je ne pouvais ôter de mon esprit que cette confluence de nos parcours ne fût simplement fortuite. Là-dessous, nécessairement, il y avait une nécessité, une voie tracée depuis un temps immémorial et voilà, enfin, qu’elle consentait à s’actualiser.

Je vous offris mon bras. Je ne percevais nullement combien cette attitude était compassée, hors du temps, empreinte d’une ridicule préciosité, geste décadent d’un dandy en mal d’antiques sensations. Cependant vous l’avez accepté. Il est vrai, nous n’étions plus dans le temps présent, mais dans une histoire située au milieu du siècle dernier, dans un simple souci champêtre dont les mondanités étaient absentes et le snobisme hantait davantage les hôtels parisiens que cette désespérance douce d’une nature sereine, remise à son propre rythme.

Marie, combien je vous sens triste, sans doute affectée par quelque trouble de l’âme, peut-être par la perte d’un être cher ?...

Je laissai volontairement ma phrase en suspens, pensant que cette pause révèlerait votre pesant secret, car, assurément, il y en avait un.

Je ne me prénomme pas Marie, mais Catherine. C’est une simple confusion. Il faut dire, ici, sur cette lande de bruyère battue par les vents, au milieu du chaos des rochers et des touffes de fougères, il est fréquent de perdre ses repères, parfois même, c’est la raison qui chancelle, cherche ses amers. C’est si difficile de vivre dans cette solitude, là tout près de possibles déchirements !

Je demeurai coi un long moment, arrêtant même notre commune progression, présageant de cette halte qu’elle ménagerait une éclaircie dans cet événement qui devenait aussi mystérieux qu’incompréhensible. Subitement le paysage avait changé, le mince bosquet auprès duquel nous nous tenions, la mare, le sentier s’étaient effacés. Nous étions en haut d’un large plateau semé d’herbes rases qu’un continuel courant d’air parcourait comme si un fleuve souterrain en avait agité les rhizomes. Un peu en contrebas, deux arbres serrés l’un contre l’autre, tordus par les souffles d’air ; la ruine d’une bâtisse qui avait dû être imposante autrefois, mais dont il ne restait que quelques moignons de pierre lacérés par la bise acide dont on apercevait les remous, tout là-bas, au loin, parmi les nuages lourds et les meutes de clarté qui, parfois, les traversaient avec une force irrépressible, magnétique. C’était curieux cette impression de soudaine désolation. On eût dit être arrivés tout au bord du monde, sur l’aire terminale de la Terre dont l’étrave surplombait le vide, tutoyait l’abîme. Je restai longtemps dans un état identique à celui d’une sidération, sans doute semblable au Promeneur devant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, cet archétype du romantique tourmenté regardant les convulsions de son âme se perdre dans l’écume blanche des songes ou bien des arrières-mondes. Comme lui, j’étais fasciné par l’apparition sublime en même temps qu’effrayé. La beauté est toujours tragique. Etait-ce ma propre image que je voyais se profiler sur ce paysage de ruines ? Etait-ce l’âme romantique allemande qui en habillait les contours ? Ou bien quelque hallucination qui me visitait et me remettrait, bientôt, entre les bras de la folie ?

Mais, Catherine, dites-moi, je ne rêve pas, je ne suis pas possédé par quelque mauvais esprit qui troublerait ma vue, pervertirait mon sens critique ? Ce sont bien deux silhouettes humaines que j’aperçois comme si elles émergeaient d’une brume ? La première d’une femme drapée dans une longue vêture noire, un genre de large cape dans laquelle elle semble flotter sous les assauts du vent ? La seconde, celle d’un homme encore jeune dont l’attitude d’imploration fait signe vers une tragédie vécue, non encore dépassée ?

Mes paroles résonnaient, s’enroulaient en volutes, frappaient les boules des nuages et me revenaient comme en écho, pareilles à de très anciennes incantations qui se seraient égarées dans les plis complexes du temps.

Non, vos sens ne vous abusent pas. Sans doute eût-il été préférable qu’ils le fissent ! Certes, mes paroles doivent vous paraître bien étranges. Mais, qui n’a jamais vécu de drame intime ne peut ressentir, dans la densité de sa chair, la vive blessure qui y gît pour l’éternité.

Tout ceci avait été proféré dans un silence glacial avec une voix profondément troublante, pareille à celle que j’imaginais venir d’outre-tombe bien que, jamais, ma vie n’en pût éprouver le terrible vibrato. L’au-delà est une chose plaisante quand le discours en fait état d’une manière détachée. Combien le pathétique est plus visible dès qu’on se mêle de le toucher du bout du doigt ! Catherine, cependant, s’était rapprochée de ma personne, au point que nos bras étaient presque siamois et il s’en fallait de peu que nos haleines ne fussent emmêlées.

La première silhouette, celle hissée sur un rocher, dont le visage blême, la main pâle également, dépassent à grand peine de toute la noirceur environnante, eh bien c’est ma propre effigie venue du plus loin du temps, du plus inconcevable de l’espace. Celle que vous voyez, dont à côté de vous, je figure la provisoire présence, c’est la même que cette éplorée qui ne paraît vivante qu’à l’aune de la mort qui vient de la terrasser. Voyez-vous, vous côtoyez un fantôme. Mais, au fait, que ressentez-vous à cette proximité ? Êtes-vous au moins effrayé ? La terreur glace-t-elle votre sang ? Pourriez-vous marcher, bouger, vous occuper à une occupation si je vous en intimais l’ordre ?

C’était à peine si j’osais tourner le regard en sa direction. De l’allure belle autant que mélancolique qu’elle avait auprès de « La Mare au Diable », ne demeuraient plus que des mèches de cheveux identiques à de la filasse, des orbites creuses, deux trous à la place du nez, un liseré étroit faisant office de bouche. Quant aux mains, elles étaient si décharnées, si transparentes qu’on eût pensé avoir affaire à un jeu d’osselets que le vent aurait disséminé au gré de sa fantaisie.

Et l’homme ?, dis-je, la voix tremblante, les yeux perdus dans une brume dont je pensais qu’elle serait la dernière à se présenter avant que je ne disparaisse moi-même.

L’homme, voilà un mot bien important pour un tout jeune garçon qui ne connaîtra jamais les rives de la vieillesse. Lui aussi me rejoindra dans cet absolu qu’a été son amour pour moi, sa passion, ce sentiment métamorphosé en haute solitude, cette inclination à se détruire plutôt que de renoncer à cette flamme qui le ronge de l’intérieur et, bientôt, le réduira en cendres. Pour le moment, vous le voyez rôder comme un loup, arpenter la lande avec violence car son désir de rejoindre sa Cathy - moi, l’anonyme, moi, l’inaccessible, la fiancée du néant, - son désir est si fort de venir à moi qu’il me sent près de lui, ici, sur ce rocher usé par le vent, là sur les écailles acérées de l’air, là-bas dans les pierres qui se descellent et construisent les ruines de Hurlevent, encore plus loin dans l’invisible chant qui naît de la terre, cette terre que j’étais, cette lande qui me traversait comme les feuilles balaient le ciel d’automne.

Soudain sa voix s’étiola, fondit en un long sanglot pareil au mugissement du vent sur le dos perclus de ces terres désolées. Je n’osai me retourner de peur de voir les progrès de la mort me livrer une image que, jamais, je ne pourrais effacer de mon âme si, toutefois, elle y inscrivait sa délétère empreinte. Puis l’air consentit à se radoucir. Au loin, les landes commençaient à disparaître, mêlant leurs tumultes à des théories de bosquets dont la forme plus familière venait apporter une onction à l’infinie tristesse qui avait érodé mon corps au point de le rendre muet, presque impossible à rejoindre. Maintenant les nuages flottaient avec sérénité sur la surface du lac qui brillait à la façon d’un galet poncé de clarté. Le chemin de sable faisait sa ligne fuyante au travers des chênes assemblés comme pour une fête. L’arbre vénérable contre lequel j’étais adossé figurait une manière de légende aussi rassurante que patriarcale. Avant de fermer mon livre et de prendre quelque repos, je lus encore un passage que j’avais encadré d’un trait de crayon. C’était une manie que j’avais contractée dans ma prime jeunesse et je pensais qu’elle m’accompagnerait jusque dans l’au-delà.

« Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d'Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien, comme l'hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parlez plus de notre séparation ; elle est impossible. »

(Wuthering Heights, chapitre IX, extrait d'une déclaration de Catherine Earnshaw à Nelly Dean).

« Nelly, je suis Heathcliff », combien cette déclaration de Catherine Earnshaw était belle en direction de celui qu’elle aima, de celui qui l’aima aussi d’un amour absolu, car, d’amour, il ne peut y avoir que cela !

« Je suis Cathy ». Voilà ce que je voulais affirmer moi aussi car ma passion pour Catherine, pour Hurlevent est si entière qu’elle ne peut qu’être fusionnelle, sans partage, aussi exigeante que l’est cette belle terre du Yorkshire qui enfante des prodiges.

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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 08:00
LA LIGNE 27 (3)

 

  La seule personne dont Nevidimyj supportait l'évanescente présence, telle le vol primesautier du papillon, était Olga, la Concierge dont la seule conversation - elle avait compris, depuis sa naïveté foncière, que "Monsieur Youri" tenait autant à préserver son anonymat qu'elle déployait de disponibilité à battre et rebattre les cartes usées d'un jeu de Solitaire -, donc la conversation se limitait toujours à un économe et poli "Jour M'sieur Youri", auquel M'sieur Youri répondait par un grognement indistinct, lequel suffisait au bonheur quotidien d'Olga. Car, Olga, depuis longtemps séparée, dans l'espace et le temps, de celui qui avait été son mari, en pinçait pour Nevidimyj, ce grand jeune homme dégingandé dont elle eût pu être la mère. Peut-être y avait-il du désir incestueux qui rôdait en sous-sol ? Cependant les premières relations en restèrent toujours à ce ballet verbal minimal, à ce pas de deux aussi vite effacé qu'esquissé.

  Le quotidien de Youri N., s'il n'était jamais réglé comme papier à musique, comportant de soudaines volte-face, de subits revirements, n'en sacrifiait pas moins à une manière de rituel. Il affectionnait les endroits déserts - quais de gare au petit matin; squares au crépuscule, rives du fleuve avant que les promeneurs ne les fréquentent -, les espaces publics, - grands magasins, musées et bibliothèques -, là où la foule lui permettait d'être un individu parmi les autres, "sans importance". Son choix l'orientait souvent vers les salles garnies de rayonnages et de livres, cherchant de préférence à occuper les places non situées en vis-à-vis et, si possible, dans les encoignures, là où les autres lecteurs n'avaient aucune raison particulière de laisser choir leur naturelle curiosité.

  Le matin, après un petit déjeuner frugal, Nevidimyj descendait l'escalier  aux marches de bois disjointes, évitant que ces dernières ne craquent, de peur que quelque colocataire ne vînt troubler sa première quiétude - le jour avait à peine commencé sa longue dérive, laquelle ne manquait jamais de livrer son lot d'étonnantes surprises : l'arbre qu'on n'avait jamais réellement aperçu, le banc aux volutes rouillées, le caillou noir parmi le gravier blanc -, et lorsque Youri, rassuré par sa troublante clandestinité franchissait le seuil de l'immeuble, c'était comme une plongée dans la neuve inquiétude, une disposition au tragique qui ne manquait jamais de surgir de ce à quoi on s'attendait le moins, peut-être une clarté fuyante sur l'arête du trottoir qu'on livrerait, plus tard,  à une longue méditation. Vivre, c'était cela et rien que cela, une songeuse dérive dans les rainures et les configurations étoilées de la Ville, la recherche de l'inapparent, l'urticante question à poser au banc, à la feuille, à la fuite irraisonnée de la poussière dans l'ombre des caniveaux.

  Le matin, donc, Youri N., tel une cariatide de pierre parmi les convulsions de la foule, cintré dans des vêtures trop étroites alors que son apparence fluette eût appelé davantage d'ampleur, faisait le pied de grue sur le trottoir, attendant que le nez du Bus 27 fît son apparition au milieu des frondaisons qui cascadaient vers les rives du Fleuve. Souvent, à l'attente, des Passagers, des habitués de la même ligne que Nevidimyj ne voyait même pas, tellement la condition humaine le concernait peu. Il accordait plus d'attention au végétal, au minéral, surtout à ce qui, dans ces deux règnes, jouait une partition minimale, à savoir ne s'illustrait aux yeux ordinaires que par une manière d'absence récurrente. Quant à l'animal, il l'ignorait volontiers, ne l'utilisant qu'à des fins métaphoriques, tel homme lui apparaissant sous la figure du rat, telle femme sous celle du caméléon. Il était une manière de fabuliste s'exprimant dans une prose abstraite, un genre de La Fontaine métaphysique trouvant dans la mouvance animale ce qu'il ne percevait jamais dans ses semblables qu'à l'aune de la vulgarité ou, pire, de l'incomplétude. L'humanité se livrait à lui avec ses bizarreries, ses travers, ses fosses abyssales dont il estimait qu'elles étaient dépourvues de clarté. Le langage, pour lui qui n'en usait quasiment jamais, faisait figure de mousse inutile, d'écume aléatoire dont les Bipèdes eussent mieux fait de faire l'économie plutôt que de le dédier, le plus souvent, à l'injure et à la calomnie. Le silence lui semblait constituer un genre infiniment supérieur puisque capable de toutes les virtualités, dont la plus originale était le silence absolu lui-même, c'est-à-dire l'absence de profération de quoi que ce fût.

  Cependant, étant homme, quoique d'une manière fortuite, il ne pouvait réduire la parole à l'état d'un récipient sans fond. Le fond, il en fallait un, ne serait-ce que pour permettre à la voix, fût-elle autonome, de pouvoir faire écho. Des pensées, il en avait, tout comme ses congénères et tout aussi rapides, tout aussi brillantes. Plus, peut-être, son intériorité permanente constituant le gage d'une certaine authenticité que l'extériorité autorisait rarement. D'ordinaire, les sottises, on les véhiculait pareillement à l'âne son boisseau d'avoine. Les approximations on en faisait des collines au sommet desquelles ce bon Maître Cornille eût été bien inspiré de planter son moulin. A la pensée abstraite, bien qu'il ne négligeât nullement cette dernière, il substituait volontiers la métaphore, laquelle par son dire imagé en disait souvent bien plus qu'un long et méticuleux discours.

 

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 08:25
Nuptiale apparition.

« Never Let Me Down ».

Œuvre : André Maynet.

« Never Let Me Down ». « Never Let Me Down ».

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ».

C’est ceci qu’on entendait, comme une supplique faisant claquer son étincelante oriflamme dans les nappes obscures du ciel. « Ne me laisse jamais tomber » et l’on ne savait ni qui en prononçait ces urticantes paroles, ni à qui elles étaient destinées. L’imprécation balayait la Terre de son cri de pierre ponce et, parfois, des copeaux s’éparpillaient sur le sol pareils à des vols de freux qu’on aurait décimés en plein vol. Plumes, éclisses d’os, becs révulsés et pattes roides. Il faut dire, sur la Planète Bleue, plus rien n’allait droit. Les fleuves crachaient continûment leur limon boueux, les arbres se dépouillaient de leurs feuilles, morceaux de cuir bouilli dont on ne reconnaissait guère la forme, le bitume des routes fondait sous les coups de boutoir du soleil. Non seulement la Nature était atteinte, mais les HOMMES n’étaient plus guère des hommes, simplement des automates qui semblaient guidés par un implacable destin. Les hommes avaient perdu la main en même temps que leur âme. Partout étaient les crimes et les abominations. Partout était l’impitoyable faux qui moissonnait les têtes. L’on passait d’un pogrom à une shoah, d’un crime contre l’humanité à un sanglant génocide. L’amour, le sublime, la passion, l’irrésistible, s’étaient retournés pareils à des gants montrant les apories de leurs revers. On ne s’embrassait plus qu’à l’aune de morsures, on ne destinait plus ses gestes qu’à la strangulation ou bien à asséner le coup du lapin, la prise de combat meurtrière. Partout on avait détruit les icônes de la culture, pillé les musées, transformé en de vastes autodafés les incunables des bibliothèques, réduit en cendre les universités. Des bandes de Barbares, manières de Wisigoths à la puissance 10, semaient la terreur, égorgeant ici, étripant là, buvant le sang frais de leurs victimes. Et rien ne servait d’essayer de leur échapper, leur sens du crime était plus fort que l’habileté des plus malins à se soustraire à leurs mains.

Cependant ce tableau sinistre souffrait une exception. Quelque part dans un endroit de la Terre retiré du monde, vivait une petite communauté qui avait réussi à déjouer les pièges, à échapper aux tenailles et aux forceps des Primitifs. Isolés sur leur île qu’à tout moment un tsunami eût pu menacer de ses vagues mortifères, ils priaient une étrange idole, assemblés autour de la seule image qu’ils avaient pu dissimuler à la vindicte de leurs geôliers. Cette image était ceci : sur un fond de couleur sombre, semblable à une lueur de lagune hivernale, peut-être du côté de l’austère et belle Irlande, placée devant les ferrures ouvragées d’un lit romantique et comme en surimpression par rapport à des portraits jumeaux, une très jeune fille, sans doute une adolescente pré-nubile se tenait dans la posture de l’irrésolution comme si elle n’était pas encore arrivée à soi mais demeurait à l’entour, sur le cercle d’une étrange périphérie ontologique. Elle était sans être. Elle était en voie de … Elle existait à défaut de … Elle s’absentait de soi à l’aune même de sa présence. Autant dire que sa charge de mystère, plutôt que de contribuer à l’ignorer, la portait en pleine lumière comme si elle avait été une Déesse, une Irréelle prenant corps quelque part dans une encoignure de l’imaginaire. Alors nul ne s’étonnera de l’espèce de ferveur qui s’était emparée du fétu qui demeurait de l’ancienne humanité, manière de radeau médusé flottant sur les eaux troubles et incertaines du non-savoir, de l’inconnu, du non-préhensible. Il fallait à tout prix s’armer d’une croyance, enfiler la cotte de mailles d’une foi, fût-elle du Charbonnier afin de retrouver le chemin d’une paix en même temps que d’une entente avec sa propre essence. Certes il y avait du travail à faire !

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ». C’est peut-être au bout de la centième incantation que la Mystérieuse consentit enfin à regarder d’un peu plus près le sort des laissés pour soldes de tous comptes. C’était étonnant, tout de même, de constater cet étrange magnétisme qui émanait de la statuette de chair, à peine plus que le sautillement de la huppe dans le matin embaumé de brume. Il suffisait de la regarder et les phénomènes se révélaient, s’exhaussant d’elle comme la fumée monte dans le ciel de l’aube sans y laisser la moindre trace, si ce n’est un envol à jamais saisissable. Plutôt un genre d’état d’âme, une trémulation libre de l’esprit, l’empreinte d’une pensée légère faisant sa buée avec la grâce de l’ennui. Oui, car tout ennui est une grâce qui nous permet de nous interroger et, ce faisant, nous déporte de nos habituels travers, à savoir prendre les apparences pour une vérité. Mais il n’est pas l’heure de la chouette de Minerve et rien ne nous servirait que de philosopher plus avant. Voici ce qui se passait et laissait les humains en état de sidération :

A peine avaient-ils fini d’entonner leur centième hymne, « Ne me laisse jamais… »,que l’impossible se produisit. Nuptiale - ce nom, vous en comprendrez bientôt la signification -, Nuptiale donc était debout devant la cage ouvragée de son lit, regard fixe, tête dolente, épaules tombant vers le sol, poitrine étroite que marquaient à peine deux aréoles de la taille de boutons de guêtres, empreinte d’une vapeur vestimentaire que retenait la pliure des bras, cette mince étoffe dissimulant la fente du sexe dont on pouvait supputer qu’elle était scellée à la manière d’un bouton floral, ses jambes de sauterelle, légèrement arquées, ne manquaient pas d’évoquer l’attitude de ces enfants des contrées pauvres et il n’eût plus manqué que quelques flèches logées dans le corps étroit pour évoquer le Saint Sébastien de la Galerie des Offices à Florence. Alors, par quel miracle, cette figure si ascétique et monacale pouvait-elle accomplir de tels prodiges ? Mais il faut expliquer. Nuptiale était le lieu de noces avec elle-même. Coïncidence de soi à soi. Sujet en tant que sujet. Solipsisme porté à la dignité d’œuvre d’art. Contemplation d’une contemplation. L’idée était si exacte de l’être remis à lui-même qu’il ne pouvait y avoir ni doute, ni duperie, ni espace pour la moindre fausseté, le plus petit mensonge. Pour une fois, le rare se confondant avec l’Absolu, l’Infini, l’Universel. La pure essence, le sommet de l’Intelligible était ceci qui ne se déportait pas de soi mais qui était le facsimilé exact, la duplication dans le temps et l’espace d’une seule et même Réalité. Hors Nuptiale, il n’y avait que fausseté et malentendus. Dans Nuptiale la fontaine inépuisable de tous les ressourcements. Maintenant le doute n’était plus permis, pas plus le cartésien que celui de la mauvaise foi de Charbonnier. Il suffisait de regarder Nuptiale, donc la virginité, donc l’aube annonciatrice de l’heure, donc le déploiement de tout lieu, donc le tremplin de tout événement pour savoir que quelque chose comme une palingénésie pouvait trouver à se réaliser. Voilà que la régénération allait avoir lieu, que l’Eternel Retour s’annonçait, mais dans la joie d’un renouvellement total, essentiel, qui abraserait les faiblesses, les perversités, les lâchetés et ferait des anciennes cendres le terreau d’un nouvel ordre, d’une humanité sans faille, sans compromission, sans faux pas. Nuptiale, c’était d’elle dont les Humains avaient toujours rêvé à défaut de pouvoir créer les conditions de sa venue. Il avait fallu tous ces meurtres, ces exactions, ces pertes du sens jusqu’à l’abolition de soi pour que s’ouvre, enfin, une étroite meurtrière de clarté dans la forteresse sombre et vindicative des jours. C’était comme le dévoilement soudain d’une utopie, la possibilité d’être et de demeurer dans l’orbe de la simplicité, d’épouser les vêtures de la droiture, d’entrer dans l’Atlantide en compagnie de ses coreligionnaires de toutes les races, de toutes les couleurs et d’y couler des jours heureux, des jours paisibles, comme dans la célèbre abbaye de Thélème, cette visée du très génial Rabelais, cette entité à nulle autre pareille où tout se résout à l’aune de la vie rustique, du chant de l’oiseau, du repas frugal, de la veillée autour de la littérature, de la poésie, de la philosophie. Oui, enfin Rabelais avait gagné. Il nous avait amusés. Il avait fait diversion avec les farces de Gargantua, les facéties de Pantagruel et voilà que toute cette merveilleuse histoire quittait les rives de la fiction pour rejoindre les couleurs polychromes et toujours renouvelées d’un réel inépuisable.

Voilà, on était arrivés au bout de cette méchante fiction de la vie, voilà on était parvenus dans l’aire souple d’une existence pleine et entière soustraite aux vilenies de tous ordres, aux manquements, aux coups assénés derrière la tête. On était arrivés à soi, tout comme Nuptiale dont les noces annonçaient la plénitude d’être, le bonheur sans faille, la longue méditation ouverte sur une éternelle beauté. A simplement contempler Nuptiale, voici ce qui se produisait : les fleuves reprenaient le cours de leurs lits avec leurs bouquets de roseaux clairs, la note haute et grise des hérons ponctuant leurs rives ; sur la mer apaisée le soleil rutilait et la plaque d’eau renvoyait vers l’éther sa douce onction ; les agoras des villes étaient le lieu des discours des rhéteurs, le centre de diffusion de la merveilleuse dialectique ; les Académies fleurissaient où l’on laissait venir à soi les entrelacements de la culture, les pierreries mentales, les pépites du savoir brillant dans la nuit fécondée ; il n’y avait plus de Barbares mais partout des gens policés, des Bienveillants se souciant de l’autre, de la montagne, de la source, du bosquet, de la terre si belle quand elle prend sa teinte assourdie au couchant ; il n’y avait plus que des Eclairés qui serpentaient en longs ruisseaux à la symphonie unique car on chantait, on dansait et on arrivait dans l’aire immense des lagunes, tout contre le cordon littoral longeant l’océan, avec les paumes des mains brillant des mille offrandes de l’exister et les yeux étaient des cornes d’abondance semant à l’envi la richesse intérieure, la seule qui valait sur la Terre et dans l’entièreté de l’univers. Les Hommes, les Femmes, ordonnant tout ce qui croissait sous les quatre horizons avaient reconstitué l’antique et immémorial geste mythologique faisant passer de l’informe à la forme, déployant un cosmos à partir du chaos originel. C’était cela être Humains, porter au-devant de soi l’immense beauté du monde avec la mission de ne jamais l’oublier, de toujours la célébrer, de laisser le fâcheux et le contraignant dans les plis d’ombre qui, depuis toujours, étaient leur seul domaine d’élection. Décidemment, sur Terre il n’y avait plus la place que pour l’espace libre, le temps heureux. Nuptiale dans sa simplicité, la modestie de sa présence en avait été la mystérieuse et belle annonciatrice. Jamais on n’entre dans la vérité par la sophistication dont la traduction la plus immédiate est l’attitude sophistique. Être, c’est être vrai, coïncider à soi, faire s’élever sa silhouette dans l’air pur du jour. Merci Nuptiale de nous en avoir montré la sublime voie ! Elle demeurera en nous comme la lumière dans le pur cristal. Oui, elle restera !

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:07

 

LA VOIE ROYALE

 

 

  - Qu’y a-t-il, Céleste ? Tu as passé une nuit vraiment agitée !!!

  La voix de Floriane me parvient, douce, calme, filtrée par des voiles de brume. Je m’assieds sur le divan, interroge ma femme d’un regard dubitatif.

  - Tu as beaucoup rêvé, sans doute. Tu n’as pas cessé de bouger, de parler d’Apollon, de Dionysos, du Docteur Simon. A ce propos, je crois que tu ferais mieux de mettre un terme à ta psychanalyse, je te trouve, comment dire, bizarre, étrange, ces temps-ci.

  - Oui, je sais, toujours préoccupé par des questions métaphysiques…

  - Qui frisent le délire, parfois. Peux-tu, par exemple, m’expliquer ta longue méditation sur le Temps ? Tes paroles étaient confuses, parfois peu audibles, mais j’ai pu mettre bout à bout les éléments du puzzle, reconstituer des bribes de phrases. J’avais le temps. Je n’arrivais pas à dormir, et pour cause !

  -Excuse-moi, Floriane, j’aurais dû m’installer dans le salon.

  -Donc, tes propos incohérents, donnaient à peu près ceci :

  - "La contemplation du monde...entaille...pouce...moyen de contention...âme trop abstraite...partage pas sa peau...un lézard...trou...peaux de bête...hallucination...gouffre...sous mes pieds...descente...enfers..."

  - Floriane, es-tu sûre de ne pas en rajouter ?

  - Oh, non, Céleste. J’abrège au contraire. Et tu vas voir, il y a mieux encore :

  - "Complexe...Exuvie...Oedipe...trouver...bonne peau...méthodos…"

  - S’il te plaît, Floriane, résume !

  -Oui, Céleste, j’ai bientôt fini. D’ailleurs, c’est comme pour les bons repas, je garde le meilleur pour la fin. Ecoute bien :

  - "J’ai retrouvé...chemin du ciel…"

  - Mais je croyais que tu étais agnostique ! Ton analyse te fait régresser. C’est classique ! Tu as dû revêtir ton aube d’enfant de chœur !

  - Floriane, s’il te plaît, arrête de me charcuter !

  - Juste un petit coup de scalpel. Encore quelques morceaux d’anthologie. Le Docteur Simon ne doit pas s’ennuyer avec un patient comme toi ! Donc, je poursuis :

  - "Le présent est un acte d’amour. Bien sûr...Insaisissable, le Présent, comme l’amour ! Docteur, je commence à mieux comprendre. Passé...Avenir, Apollon, Dionysos...réconciliés...grâce... Eros…"

  - "Oui, Céleste, vous êtes tout proche...certaine forme...vérité !"

  - "La « 3° voie », Docteur ?"

  - "Oui, quelque chose dans ce genre…"

  - "Incroyable...la « 3° voie »…"

  - Eh bien ,Céleste, je vais t’en proposer une, moi, de troisième voie, une bien concrète, une bien palpable, qui n’a rien à faire de la mythologie, de la psychanalyse, de l’hypnose, de l’imaginaire… Je t’offre une vraie voie royale, encore plus royale que le rêve, la voie de Terre Blanche, la voie du Parc. Celle-là, elle n’a besoin ni d’Eros, ni de Thanatos, ni du Docteur Simon, elle a seulement besoin de ta peau, la vraie, la vivante, avec des entailles, des bleus, des brûlures. Et tant pis pour l’âme si elle se révolte ! Je t’offre une thérapie gratuite, ni comportementale, ni psychodrame, ni art-thérapie, ni musicothérapie, ni mimodrame. Une thérapie gestuelle, manuelle, bien chevillée au corps, utilisant des outils simples et efficaces : sécateur, taille-haie, échenilloir, binette, sarcle, bêche, plus une touche de bon sens. C’est bien une sorte de vérité, je crois ! Pas besoin de paroles, de matière grise, de réflexion, tu peux même faire l’économie de ta tête. Qu’en dis-tu, Céleste ? La Nature t’attend, elle a besoin de tes bras, de tes mains, de ton énergie, ne la déçois pas. Adeline s’est bien convertie, alors pourquoi pas toi ?

 

  Floriane me fixe, attend ma réponse, la connaissant par avance. Elle a un petit sourire moqueur, malicieux, de victoire, peut-être. Ce sourire me rappelle quelque chose. Oui, un souvenir ou bien un rêve, je ne sais plus. Soudain, elle s’habille d’une peau de poils bruns, coiffe sa tête de cornes agrémentées d’une guirlande de fleurs, enfile à ses pieds des sabots de chèvre; ses oreilles sont pointues, une longue houppelande couvre sa poitrine garnie d’angéliques et de belles de nuit; l’hysope et le jasmin entourent ses chevilles. Elle me fait un clin d’œil, couleur noisette. Elle sort de la chambre dans une gigue endiablée qui arrache des étincelles aux dalles du couloir. Je lui emboîte le pas en sautillant, je ne suis pas encore habitué à mon corps velu, à mes cornes recourbées; ma démarche est hésitante sur mes sabots cambrés, mes bêlements sont timides, peu assurés. J’entends, dans le grand salon, comme en écho, Adeline, Suzy, leurs cris caprins, leurs danses effrénées, carmagnole et sarabande mêlées. La flûte de Pan résonne dans le Parc où les Nymphes se sont rassemblées.

  Alors peut commencer le grand sabbat du végétal, le déchaînement animal, le chambardement minéral. Nous sautons tous gaiement parmi les chênes et les bouleaux, nous entamons un menuet autour des massifs de chèvrefeuille. Nous ornons nos toisons de l’éclat des fleurs du forsythia, nous arrachons des grappes de raisin, nous les foulons de nos pattes dans les vasques qui boivent le vin goulûment, comme du sang nouveau. Bouquetins, cerfs, lièvres et faisans se mêlent à la fête, leurs cous entourés de colliers de marguerites et de bleuets. Les paons se pavanent dans leurs roues au rythme arc-en-ciel. Les carpes, les brochets, les perches nagent frénétiquement au centre des bassins d’eau claire. Leurs livrées d’argent font un anneau continu animé de musiques liquides.

  Venant du fond de la vallée, on perçoit d’autres bruits, légers, aquatiques, qui semblent cascader du côté du Chemin du Ciel. Soudain, à l’orée du Parc, une écume apparaît portée par des vagues. La Leyre, la source d’eau blanche, les fossés, les ruisseaux souterrains, les Hyades porteuses de pluie participent à la fête. L’onde, maintenant, se glisse au pied des pins centenaires, cascade dans les vasques, s’immisce dans les grottes. Du côté du Levant, en direction du Château des Térieux, un grand voilier apparaît, grand foc blanc gonflé par le vent. Des pirates y gesticulent à son bord; on perçoit, à la proue, le timonier qui manœuvre la barre. Le vent forcit, drossant le bateau vers la côte de Terre Blanche. Soudain, un craquement se fait entendre au milieu des voiles : le mât se transforme en un gigantesque pied de vigne chargé de pampres et de grappes gonflées de suc. Apparaît Dionysos lui-même, longs cheveux, barbe carrée couleur d’écume, main droite ornée d’une bague ronde au chaton resplendissant. Des volutes de fumée sortent de sa bouche, sa main gauche tient un long cigare couleur de terre. L’équipage est alors pris de terreur à la vue du Dieu androgyne de la Plénitude et de l’Extase qui rugit comme un lion. Tous se jettent dans les flots où ils se métamorphosent en dauphins.

  J’invite Suzy, Adeline, Floriane et tous les animaux à une grande fête marine. Une farandole s’organise, sorte d’immense serpent cosmique dont je figure la tête, Floriane, Suzy, Adeline, les anneaux. Notre corps, couleur de mercure, lance des éclats qui font, aux habitants de Beaulieu, des couronnes d’étincelles, des palmes de lumière. Du levant au zénith, du zénith au couchant, l’orgie bat son plein, fait onduler les croupes et les bassins, contorsionner les membres, virevolter les pieds, les pattes, fulgurer les yeux à la vitesse des diamants.

 

  Le soleil descend sur la Leyre, sur le Chemin du Ciel, sur le Parc de Terre Blanche. Les ombres envahissent bientôt les arbres majestueux, les conques d’eau, les galeries souterraines. Les étoiles s’allument dans le ciel, dessinent la route de la Voix Lactée, sorte de grande avenue où apparaît le disque de la Lune. Tout, soudain, devient éthéré, calme, apollinien, effaçant subitement le feu céleste, le Soleil et ses rayons dionysiaques. Séléné, déesse de la nuit, vient de sonner le terme de la fête. Chacun regagne son logis dans la profondeur secrète de la Nature.

  Suzy dort, allongée sous le grand eucalyptus; Adeline repose sur le bord d’un étang; Floriane s’abandonne aux coussins de mousse et de lichen. Je m’allonge près d’elle dans un creux de sable frais. Après un dernier regard à la Lune, aux Etoiles, mes yeux se ferment, mon corps se livre tout entier au pouvoir d’Hypnos dans un des immenses temples qu’il réserve aux rêves-oracles. Me demandant quel songe viendra me visiter, je sombre dans le sommeil, mêlant ma respiration à celle de mes compagnes, à celle du Ciel qui étend son ombre sur la Terre, à la façon d’un immense secret.

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 08:10
Requiem pour une rose.

Requiem.

Œuvre : André Maynet.

Partout la sourde rumeur solaire.

Cela faisait des mois que ça durait. Hébétés, chauffés à blanc, membres dilatés, yeux hagards, les hommes ne percevaient nullement comment tout ceci pouvait s’arrêter. C’est ainsi, dès qu’un phénomène naturel dépasse les bornes, on ne sait plus très bien la dimension de sa posture humaine, on ne connaît plus guère ses limites, où l’on commence, où l’on finit. La chaleur dégringolait du ciel en nappes luxuriantes, rebondissait sur le sol de poussière, soulevait des nuées grises semées de feuilles, parcourues des stridulations des criquets, hersée de plaintes anonymes. Afin d’enrayer le mal, de mettre la suffocation à distance on se fût risqué à émettre un cri exorbitant dans le genre de celui de la toile d’Edvard Munch. Avec le visage cireux, les mains soudées aux tympans, la bouche excavée, les orbites vides. Avec des passants sidérés tout au fond de la passerelle de bois. Avec un tumulte rouge dans le ciel, des éclatements de lave, des geysers de bruits. On se fût risqué mais rien ne sortait des poitrines qu’un étrange glougloutis, une résille de sons indistincts, des borborygmes pareils aux éructations des nourrissons que flagellent les poitrines opulentes de leurs généreuses nourrices. Les sons faisaient des bulles multicolores qui montaient dans l’air à la manière de pathétiques nacelles puis explosaient dans un chuintement et retombaient sur la terre comme une pluie de résine. On ne sortait plus guère dans les gorges des villes que la canicule avait transformées en continents arides. On se fût imaginé dans quelque contrée de Bolivie, en route vers le lac Titicaca. Chemins tortueux de castine blanche, talus arides où s’accrochaient des résilles d’herbes brûlées, maisons en torchis coiffées d’un chaume clairsemé. En surimpression sur cette effroyable nudité, des escadrons de mouches, des troupeaux de chiens faméliques, des chats filiformes collés aux gouttières de zinc. Et les hommes ?, me direz-vous. Eh bien la belle frise anthropologique s’était amenuisée au fil du temps, avait rétrocédé en direction d’un état quasiment larvaire et il n’en demeurait plus que quelques haillons semblables à des drapeaux de prière. Sauf qu’il n’y avait pas de vent. Sauf qu’ils ne flottaient pas. Sauf qu’ils ne vivaient plus. La chaleur les avait broyés comme si un diable les avait précipités, tête la première, dans la gueule d’un flamboyant convertisseur. C’était une sorte de fin du monde à laquelle avaient succombé même les meutes hystériques des millénaristes et les troupeaux des sectes hallucinées. Il n’y avait plus un pouce carré sur Terre qui avait échappé au désastre, sauf …

Requiem pour une rose.

…sauf une nasse d’eau miraculeuse, une lentille liquide gonflée de l’intérieur qui regardait le ciel depuis l’espace secret de lèvres de rochers qui l’enserraient. Et, me croirez-vous, vous les incrédules, vous les demi-dieux qui toisez le firmament de la braise de vos yeux, au centre de cette oasis en plein désert, là dans la gorge liquidienne, parmi les confluences turquoises des flots apaisés, me croirez-vous si je vous fais le don d’une réalité quasi-incroyable ? La présence d’une fée aquatique portant le doux nom d’Eglantine. Mais affûtez donc vos yeux incrédules et plongez avec moi dans le plus grand des mystères qui se puisse imaginer. Voyez : cette eau bleu de nuit trouée de bulles irisées, ces flottements blancs pareils à une écume, à une comptine que chanteraient des nuées d’enfants invisibles, peut-être des angelots joufflus décochant en direction du monde les flèches innocentes de l’amour. Voyez : sur la dalle de calcaire blanc qui tapisse le fond, de subtils reflets, d’heureuses mouvances, de souples incantations, de curieux et naïfs linéaments disant le bonheur de vivre, ici, à l’abri de la rumeur des villes, au plein de la généreuse donation de l’onde. Un bonheur infini, la certitude d’être au monde avec la joie qui allume des étincelles dans les yeux des amants et donne aux artistes cette patine si semblable aux clairs-obscurs du génie de Leyde. C’est étonnant de passer si rapidement, sans transition, de la croûte de pain brûlée à cette lénifiante impression, à l’enveloppement d’un baume qui cautérise les plaies du corps, répare celles de l’âme. L’Aérienne est là qui flotte au centre d’un air gonflé d’harmonies, au milieu des caravanes des nuages et l’on croirait entendre le son léger d’une brise océane. Ses cheveux sont des lianes, des pliures arbustives qu’effleurent les grappes d’eau. Sa mince anatomie est l’image même de la fluidité, de la souplesse, fantaisie de la loutre qu’épouse l’élément comme l’une de ses possibles et flatteuses déclinaisons. Sur le fond, gisant à la manière d’une épave, une inutile chaise pliante dont Sirène n’aurait rien à faire sinon de la laisser sombrer dans la contingence et se morfondre dans un cruel abattement, tristesse infinie de qui a été délaissée.

Mais la rose…

…est là, comme un prolongement des mains, une exhalaison de Celle qui lui donne vie et lui prodigue ses soins. D’Eglantine à Rose le lien se fait si discret, si naturel qu’on ne sait vraiment qui est qui, l’origine et la fin, le signifiant et le signifié. Mais approchez vous, mais écoutez donc. C’est une manière d’incantation, de fable marine venue du plus loin d’une amphore antique où souffle le chant de l’aède, où l’on se rassemble pour écouter la fable merveilleuse qui s’en échappe. Oui, c’est bien cela, le murmure vient de très loin, il a franchi l’immense contrée des terres mythologiques, il s’est lissé, poli au contact des bouches qui, successivement, l’ont enfanté. On ne sait plus très bien où cela a pris source. De quoi cela s’inspire. De la légende, d’une religion, d’un rituel, d’une commémoration. Ici, sous la feuille de l’eau, le monde est si chimérique, la réalité si impalpable, brume se dissolvant à même sa levée, sa disparition blanche, son poudroiement à peine perceptible. Mais oui, c’est bien un Requiem qui se laisse entendre, un repos qui est demandé, un recueillement qui se fait jour.

Cependant, étrange Requiem que celui de la Rose, si discret en même temps que nécessaire, commis à évoquer des vies passées, à cerner des ombres de quelques clartés afin qu’en la mémoire brille une étincelle, s’allume la gerbe d’un feu de Bengale. La Rose est un emblème, la Rose est le signe par lequel se relier à ces Vivants qui furent l’espace d’une existence, qu’une effervescente brume solaire éparpilla dans les plis mystérieux d’une incompréhension définitive. Ils ne sont plus là qu’à titre de souvenirs et de les évoquer ressemble au tremblement des rémiges contre la lame du vent. Juste un tressaillement, juste une irisation au coin des yeux. Juste une goutte s’échappant de la porcelaine des sclérotiques. Une perle sur le duvet d’une joue. Une incision dans la pulpe des secondes. Cependant toute larme est proche d’un sourire, d’une émotion heureuse, du flamboiement d’un sentiment. La Rose a cette qualité qu’elle métamorphose le chagrin en joie, la tristesse en plénitude. De la commémoration la Rose fait un événement heureux tout comme chez les peuples simples qui tirent leur bonheur du contact avec la nature, près de la lourdeur de la roche, de la pureté du ruisseau, de la souplesse du rameau dans la fraîcheur de l’aube. Le Requiem de la Rose n’a de requiem que le nom. Ou bien alors c’est une pièce musicale digne de la sonate de Diabelli, de son moderato cantabile, des trilles d’allégresse, des cascades d’impertinence, des notes si enlevées qu’elles évoquent cela qui fut vivant, aima, se passionna, enfanta, créa des œuvres d’art, festoya et emplit ses souvenirs du souffle prodigieux d’être au monde.

Pour un requiem festif.

Ce que veut Eglantine depuis la faille d’eau où elle demeure : une musique de cristal, de cristal qui songe, le souffle limpide de la flûte, le timbre plein de rondeur et de chaleur du hautbois, le son délicat ou éclatant du clavecin, ses trilles, ses diapreries, ses modulations si harmonieuses, ce prélude à la beauté du bien tempéré (le bien nommé) du prodigieux Jean- Sébastien Bach. Qui l’a écouté un jour en demeure marqué pour la vie. Ce qu’Eglantine veut, depuis son refuge maritime, une manière d’hymne à la joie qui renverse l’ordre du monde, qui fasse de tout requiem le lieu d’une pure félicité. Qui, au lieu de constituer cette lourde et pompeuse cérémonie du souvenir fêtant certes les défunts, ce kaddish des endeuillés pour les Juifs, cette messe aux odeurs d’encens et de cierges blancs pour les croyants de toutes religions, inverse le sens des choses et ramène à l’existence ceux qui l’ont quittée. Symboliquement s’entend, sinon ce serait retourner aux croyances ancestrales, faire droit au mystère de la résurrection, succomber au dogme, renier cette liberté de penser par laquelle l’homme est grand, foulant toutes les terres à la fois, parcourant tous les temps y compris celui d’avant le temps. Le Requiem de la Rose, c’est ceci : chanter à mi-voix, être Sirène, être femme aussi, réelle et mystérieuse, habiller ses yeux de verres, de verres qui grossissent afin que du prodige rien n’échappe. Au-dessus de la vitre d’eau le paysage est encore une dalle de bitume noir, un enchevêtrement de souches brûlées, de maisons pareilles à des monticules de boue séchée coiffées d’un chaume court, décimé par la fournaise. Être Eglantine, ceci : détacher lentement chaque pétale, le regarder faire sa lente ascension en direction de la lumière. Puis en détacher un nouveau et ainsi de suite jusqu’à épuisement des minces pellicules écarlates. Bientôt les doigts n’étreindront plus qu’une tige courte, semée d’épines.

Un air d’éternité.

Au-dessus de l’eau, ceci : les montagnes allument leurs crêtes violettes à contre-jour du ciel ; le rideau des arbres s’agite doucement le long de la fuite oblique de la rivière ; les nuages dessinent leur empreinte d’écume que pousse un vent léger ; les oiseaux au plumage blanc décrivent de grands cercles sur l’azur étonné ; des bulles grises se lèvent au sommet des vagues ; la mer est une laque polie qui renvoie la clarté ; des femmes sont allongées sur le sable, lunettes sur les yeux ; des hommes s’amusent à franchir la barre du jusant ; des enfants rieurs bâtissent des citadelles avec des tours et des pont-levis ; au loin la ville et sa rumeur, la ville et ses oscillations, la ville et ses battements sourds si semblables à ceux d’un cœur immense dont on ne sait ni la taille, ni le lieu ni la destination car le terme est toujours une inconnue. Requiem de la Rose : Requiem de la Joie. Hymne à peine perceptible, demande discrète, supplication quasi muette mais ô combien fondée dans l’âme, qui veut insuffler à ses disparus le sourire de l’éternité. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui-ci : se savoir mortel, infiniment et jouer à ne l’être pas au moins le temps du jeu ! Le temps d’un jeu. Nous sommes des pétales qu’une rose assemble l’instant d’une parution. D’une parution. Puis…

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:53

( Petite note liminaire : cette nouvelle est longue, qui comporte une fin violente, violente comme la vie, parfois, souvent. Vous serez avertis, averties, jamais mon écriture ne sera complaisante. On ne s'arrange pas avec les pitoyables apories qui parcourent le monde de leurs dents de vampire. On notera également qu'il s'agit, ici, de pur imaginaire, aucune inféodation s'établissant en direction du principe de réalité, fût-il géographique ou historique. Bon courage si vous lisez ! )

 "L'en-dehors…", disait-elle.

Oeuvre : Barbara Kroll.

Jeune Fille

Acrylique sur toile

Solitude était belle et ceci se voyait avec assez d'évidence pour que l'on s'abstînt de le souligner. Elle portait haut une poitrine menue, en figure de proue. Ses jambes étaient aussi longues que des lianes et son visage reflétait la lumière du jour avec toutes sortes de grâces. "L'en-dehors…", disait-elle et elle jetait au travers de la vitre étoilée ses yeux en forme d'amande. Le jour s'y écoulait en une pluie de cristal. Le soleil, parfois, sur le mur opposé, imprimait une tache orange pareille au corail. Sa chambre, Solitude l'aimait, comme on aime un fruit, d'abord en lui ôtant la peau, puis en serrant entre ses dents ses quartiers pleins de rosée. Sa chambre, elle l'effeuillait, en faisait des strates emplies de visions multiples. Elle aimait bien ses murs couleur de paille éteinte, son lavabo en faïence craquelée, la cloison derrière laquelle se trouvait le réchaud à gaz, sa boule en papier qui diffusait une lueur de forêt maritime. Elle aimait aussi les quelques images qui flottaient au hasard de la pièce : une reproduction des "Demoiselles d'Avignon", une nature morte aux pommes de Cézanne et, surtout, un grand poster d'une œuvre de Brueghel l'Ancien représentant les "Chasseurs dans la neige".

 "L'en-dehors…", disait-elle.

"Chasseurs dans la neige".

Pieter Brueghel l'Ancien. 1565

Source : Wikipédia.

Parfois, elle se laissait aller à rêver de longues heures, et peu s'en fallait qu'elle ne disparût dans les complexités neigeuses de la toile. Mais, si Solitude regardait ses icônes avec beaucoup d'attention, elle n'en était pas moins regardée par elles, ses icônes qui, pour paraître immobiles, n'en étaient pas moins animées d'une vie intérieure, d'une passion à s'emparer du monde et des êtres d'un seul et même empan de la vision. Et quand, lassée par la rigueur des jours, Solitude s'inclinait à penser l'en-dehors de sa chambre, la fuite de ses murs tels de hautes falaises surplombant l'ennui, alors, les images projetaient en elle, Solitude, leurs effigies d'effroi. Soudain la belle et étrange Jeune Femme se sentait envahie de mouvements divers et contradictoires qui la conduisaient au bord du rêve, dans une manière d'étrange perdition. A l'intérieur de ses alvéoles, dans un étonnant sabbat, elle sentait les battements d'immenses chauve-souris, froissements continus de membranes dures comme le carton. Au plein de ses viscères se débattaient, en des mouvements reptiliens, quantité de vers annelés dont elle sentait les cannelures battre la paroi de son abdomen. Son sexe, envahi de feu, luttait contre une invasion d'oryctes à la corne dressée; ses genoux devenaient les hôtes d'une cohorte de termites dont les glaireuses anatomies glissaient vers l'aval de son corps avec la pesanteur des jours sertis d'angoisse. La chambre, en Solitude, avait parlé, la chambre exigeait la désertion immédiate, le non-recours à quelque gîte doucereux ou bien simplement abritant. Et ceci insufflait en elle, dans la tension de sa tunique de peau, tellement d'urgence à se libérer des murs, qu'elle ne savait plus si cette oppression résultait seulement d'elle ou bien émanait de ces bizarreries que devenaient, soudain, ces images familières.

A haute voix, longeant la coursive du couloir enduite de lumière éteinte, seulement vêtue d'une chemise de nuit, elle proférait à haute voix, telle une incantation, ce qui devenait l'hélice urticante de son obsession : "L'en dehors…L'en-dehors…L'en-dehors", comme si cette seule formulation, douée de quelque magie pût la libérer de ses démons. Les dalles de pierre résonnaient de la nudité électrique de ses pieds, autour de la rambarde de fer de la rampe s'enroulait, en volutes étroites ce qui, il faut en convenir, ressemblait fort à la survenue d'une subite démence. Mais elle, Solitude, tout entière consacrée à sa passion, laquelle était de porter au dehors ce dedans qui la clouait sur la feuille de liège de l'entomologiste, ne ressentait dans l'aire dévastée de son corps, que le mouvement de marée d'équinoxe, forte, tempétueuse, certes, mais ô combien la libérant de l'enfermement. Ou, du moins de ce qu'elle considérait comme tel. Elle passait devant le guichet de sa Concierge, psalmodiant toujours son antienne, ne s'apercevant même pas de la présence noire de celle qui veillait à la quiétude de ses hôtes. La lourde porte de bois se refermait en claquant en un bruit de crypte, alors que la lumière, descendant en trombe, aveuglait et inondait la ravine de la rue. Des pigeons, dérangés par le bruit soudain, s'éparpillaient dans le ciel en une litanie de plumes. Solitude, comme hypnotisée, aimantée par l'unique trajet qu'elle accomplissait de manière somnambulique, absente aux autres, égarée d'elle-même, glissait de trottoir en bitume, de bitume en pavés de façon à rejoindre ce lieu salvateur dont elle avait fait le but de son pèlerinage depuis le jour où les images murales avaient lancé leur incantation.

Invariablement, arrivée sur la Place du Levant - dont on pouvait légitimement se demander si le nom ne présentait pas une valeur symbolique de renouveau, de nouvelle naissance à soi -, donc, sur la Place, tournant le dos aux magnifiques hôtels renaissance aux façades de pierres armoriées, elle choisissait un banc, toujours le même, orienté vers la dalle claire des quais, vers le fleuve dont l'écoulement, par intervalles, se dévoilait parmi les rumeurs insistantes de la ville. Là, pareille à la densité du gisant dans sa gangue de granit, elle restait des heures entières, lustrée par la lumière, poncée jusqu'à l'âme par le regard vindicatif des Passants qui pensaient avoir affaire à une Romanichelle atteinte de mysticisme. Son hiératisme y contribuait, ses paroles psalmodiées entérinaient le jugement du peuple de la rue qui, souvent, se gobergeait à la seul idée de la folie qui couvait comme la braise sous les cendres. Le peuple s'en croyait dispensé, de cette folie, alors qu'il en était atteint en son intime, tellement poésie et fantastique s'était éloignées d'eux à la vitesse des étoiles dans le ciel d'été.

Ce qu'aimait Solitude, alors que la lumière levée teintait le ciel de grandes balafres couleur d'ivoire, c'était de regarder la danse des grues qui, dans le port, déchargeaient les ballots de marchandises venues d'Afrique. Et ce qu'elle aimait par-dessus tout, voir les navires blancs glisser sur la ligne boueuse du fleuve, pareils à des troncs à la dérive. Tantôt c'était le "Ville de Fès" qui longeait les quais de sa lourde coque d'acier, tantôt le "Ville de Casablanca" avec ses canots pendus comme des grappes au-dessus de ses flancs. Mais celui qu'elle préférait, c'était le "Ville de Tanger" avec sa haute cheminée qui jetait en l'air ses nuages de cendre. Longtemps elle fixait, dans la clameur du jour, les mouvements de fourmis de ses passagers. Et, lorsque la coupée se posait sur la dalle de pierre, elle se perdait dans la foule des touristes, en pensée seulement, habitant chaque corps comme sa demeure propre. Elle regardait la Ville, SA Ville depuis les hublots noirs derrière lesquels les femmes dissimulaient leurs yeux. Elle la regardait depuis les torses musclés et noueux des hommes qui marchaient en chaloupant comme des marins. Elle regardait jusqu'à l'ivresse, emplissant son outre de peau des images du monde. Regardant, elle était aussi regardée par ces Exilés de la Terre qui ne la voyaient qu'à la manière d'une cariatide soutenant le chapiteau de quelque demeure renaissance. Solitude, dans l'en-dehors de soi, devenait transparente, invisible aux autres, impalpable, pure effigie distraite d'elle-même. Immobile sur son banc, seulement entourée des ramures d'air, se sustentant des images comme elle l'aurait fait de plus substantielles nourritures, elle dérivait aux limites du rêve, si près d'une disparition que nul n'aurait pu la décrire.

C'est lorsque le soir avançait, que les Passagers remontaient à bord de leur ville de tôle, au moment où les arbres commençaient à projeter sur le sol leurs boules denses et énigmatiques que Solitude sentait croître en son fond l'appel de sa chambre, pareil au son d'une sirène dans la brume. Déjà les guirlandes de lumière, sur le "Ville de Tanger", faisaient leur rythme de luciole et l'air mauve s'allégeait comme aspiré par la toile grise du ciel. C'était alors une incantation venant des gorges étroites des caniveaux, des rebords des trottoirs, des pliures de zinc des toits, des angles des ardoises, un ordre qui appelait, qui invitait à regagner cela qui avait été déserté et qui réclamait son dû. Car Solitude appartenait à sa chambre comme la chair à l'ongle et il y avait danger à se dissocier, à fuir ce qui était abri et ressourcement. Sur le banc qui commençait à se détacher d'elle, parmi le rythme sourd des lattes de bois, s'illustrait la petite comptine existentielle, la minuscule fable en forme de vrille qui forait jusqu'à l'âme de l'Esseulée : "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…" - Le refrain se limitait à ces trois salves salvatrices par lesquelles Solitude échappait au monde du-dehors dont elle sentait la menace pareille au souffle de l'inattendu, à l'haleine acide de la Mort. Solitude se levait, comme attirée par de mystérieuses forces, guidée par une étrange aimantation. S'ouvrait, devant elle, la bouche d'ombre qui la reconduirait à elle-même, empruntant le chemin de bien lumineuses catacombes. A peine avait-elle franchi les premières marches qui s'ouvraient là, sous le banc, à même l'aire de ciment, et déjà le long boyau de calcite allumait sa neige, installait sa phosphorescence. L'air fraîchissait et la Passante sentait son corps, sous la buée de la chemise, se recouvrir d'une mince couche de givre. Il y avait des chemins différents, des nœuds de verre qui s'étoilaient dans tous les sens. Des chauve-souris poussaient leurs sifflements aigus, des insectes aux coques de platine traçaient leur route en un sillage étincelant, des cloportes, hissés tout en haut de leur architecture de diatomée brillaient, tels des diamants. L'eau des minuscules lacs, les barrages de moraines, les minces écluses, les chutes d'eau, tout vibrait de l'intérieur, tout faisait son langage discret dans la mesure étroite de la nuit, dans l'orbe claire du silence. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", cela lui parvenait, maintenant, avec plus de conviction, plus de force, en même temps langage intime émanant d'elle, de son centre habité d'images translucides et mouvantes, en même temps parole oraculaire paraissant émerger des parois elles-mêmes. C'était étrange, tout de même, cette voix d'outre-tombe qui, tout à la fois s'échappait d'elle comme sa propriété et semblait provenir d'un tout autre lieu, d'une tout autre volonté. Quelle Moïra s'annonçait donc dans les spires arbustives du langage, quel destin se dessinait en filigrane en chaque pas accompli en direction de la Chambre ? Avait-elle un être, cette Chambre qui aimantait, désirait, semait ses imprécations aux quatre vents du désir, dictait son imperium aux étirements de la conscience ? Solitude existait-elle autrement qu'en ce songe étroit qui la cernait de toute part, lui ôtant jusqu'à son libre arbitre ? Solitude était-elle une idée, une hallucination, une Lilith aérienne voguant dans les arbres de la pensée, dans la chevelure du vent, dans la plénitude lunaire, dans les plis de la nuit ? Était-elle démon nous enjoignant de la rejoindre dans sa fantasque épopée, menaçant de nous engloutir dans quelque pandémonium dont elle avait le secret ? Était-elle la gueule où se précipiter pour échapper aux forceps du réel, surgir dans l'arche libre et fécondante de l'imaginaire ?

C'est à ces questions qu'essayaient de répondre les boiteux et les hémiplégiques de l'âme, tous ceux à qui la réserve d'invisible parlait en terme de mystère ou bien, pire, dans la langue de l'imprécation, de l'anathème, du rejet. Nombreux étaient ceux, celles qui, portés au mur de l'étrange, confrontés à l'illusion fantastique, condamnaient sans appel cette indécision de Solitude d'apparaître selon les perspectives de la pensée droite, orthogonale, élevant vers les cieux la fière stèle des certitudes, édifiant le menhir du concept avec l'assurance d'une belle stabilité. C'était la folie qu'on redoutait surtout, son visage hideux et grimaçant et nul, ici, dans cette Ville de grands Bourgeois et de Notables en robes et fracs ne se serait hasardé à croiser, fût-ce du regard cette Fille de la nuit qui portait, derrière elle, la traîne d'une union contre nature. La folie, non seulement on la redoutait mais on l'abhorrait, on la vomissait, on en faisait des pelotes de réjection, tels les noirs corvidés qui triaient le bon grain de l'ivraie. Nul, ici, se serait amusé à faire "L'éloge de la folie" comme cet idiot d'Érasme d'Amsterdam. La folie, terreau sur lequel s'élève le gueux et le laissé pour solde de tous comptes, la folie qui hante l'inconscient des Nantis jusqu'à leur donner la nausée, à les conduire au seuil de cette même folie qu'ils clouent au pilori, faute d'en connaître le prodigieux pouvoir de réenchantement du monde. Oui, Messieurs les pisse-vinaigre, la folie ne vous a point effleurés, celle qui fit écrire à Lautréamont les plus belles pages de la littérature française, celle qui porta Artaud tout en haut des beaux vertiges de la langue, celle qui alimenta la prodigieuse pensée de Nietzsche jusqu'à l'incroyable destinée de Zarathoustra, ce guide pour l'homme.

Oui, un instant, nous avons déserté la contrée de Solitude, nous l'avons perdue pour retrouver les marécages de l'aporie et les inglorieuses opinions qui clouent, contre les portes des granges des aliénés, les crapauds du mépris et de l'incompréhension. Mais ce n'était qu'un écart de la pensée, un saut en direction d'un réel trop réel qui enclave les cerveaux et détruit jusqu'à la possibilité de s'élever dans l'ordre de la connaissance. Car il y a toujours danger à exclure l'autre dans sa différence, fût-elle dérangeante et, par nature, elle l'est toujours. Mais retrouvons Solitude dans son périple au travers des boyaux de la terre, tout près du tellurisme où s'agitent les puissances sourdes de l'inconscient. Maintenant, la galerie devient plus étroite, débutant une ascension en direction de marches taillées dans la roche. Il y a, au bout du mince tunnel, comme une lumière diffuse, sépulcrale, une clarté pareille à la couleur éteinte d'une sclérotique de plâtre avec son iris plus dense au centre. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", la noire litanie parvient aux oreilles de l'Égarée avec des rumeurs sourdes, pareilles à la chute de tampons d'ouate. Comme des boules d'étoupe qui percuteraient les tympans, donneraient des coups contre la paroi élevée de la conscience. Folie percutante des mots qui glaivent l'en-dedans du corps, font éclater l'esprit en mille fragments épars. Solitude gravit les dernières marches qui conduisent au lieu du recueil, à l'aire de nidification, à l'espace du don. Du moins le croît-elle.

Soudain, l'air est glacial, sibérien, serti de lueurs d'aquarium. Où le plafond qui abritait, où les murs qui donnaient asile, où la cheminée où rougeoyaient les braises ? Où la vie qui battait à l'unisson de la grotte fondatrice ? La neige est partout qui fait son linceul livide, les ramures des arbres sont droites dans l'air calciné, le vol noir des corbeaux ampute le ciel de sa part ouverte, éclairante. Et ces cris au loin, ces meutes de cris qui ondoient et glapissent, mutilent et abrasent. Cris d'hommes, hurlements de bêtes. Tout est tellement étroit dans la fente perdue du monde. Tout est tellement alloué au sombre, au reclus, à l'emmêlement racinaire, pieds bots de palétuviers, enserrement de mangrove où battent les eaux mortes. Et ceci qui luit faiblement dans des percussions d'étain et de plomb, est-ce la vitre inversée du ciel, est-ce le lac gelé sur lequel d'étiques patineurs dessinent la chorégraphie de l'ultime ? Au loin, le surgissement de collines et leurs mottes d'herbes rases, comme des cairns dressés dans les brumes serrées des tourbières. Perdition de la lumière dans des coulures longues du jour. Hébétude qui, partout, sécrète sa gangue d'ennui.

Au loin des maisons, mais s'agit-il de cela, ces abandons coiffés de congères d'où ne sort nulle fumée, nulle exhalaison de vie ? Et puis, plus loin, dans un fourmillement de membres et de pas indistincts, que sont ces silhouettes, bâtons sur l'épaule, qui semblent glisser vers l'aval de l'existence ? Quelles sont donc leurs sinistres occupations ? Moi, Solitude, j'en ressens la lame d'effroi lentement s'immiscer dans la jungle de ma chair, déchirer l'espace de mes côtes, fouailler, déjà, dans mes viscères afin que le sang incarnat qui l'habite vienne se perdre dans la neige, la maculant à peine, tellement mon agonie sera éclectique et sidérante. On n'a que faire des Folles qui hantent les villes de leurs imprécations en forme "d'en-dehors", puis, l'instant d'après, "d'en-dedans", comme si la moindre des significations se pût attacher à de telles sornettes, de telles facéties.

Mais nous, les Bourgeois de cette Ville, nous qui avons fait la réputation de ses hautes fortifications, nous qui avons créé la Hanse Maritime, qui avons élevé le vin à la dignité d'une ambroisie, qui avons fait de la fortune un art de vivre, pouvons-nous demeurer muets et laisser les fous, les folles répandre à tout va des fleuves d'insanité qui, bientôt, réduiront à néant le travail patient que des siècles ont contribué à sédimenter ? Pouvons-nous, nous vous le demandons, renoncer à ce que nous sommes, nous exiler, nous poser en haut d'un bûcher et procéder à notre propre ignition ? Nous vous le demandons.

Moi, Solitude-la-folle, moi le génie malveillant je m'en remets aux mains du destin. J'attends avec confiance mes bourreaux, ces "chasseurs dans la neige" avec lesquels je vais m'accoupler afin que, jamais, ne se perde la graine de la folie, ce malin génie qui, de l'intérieur fera s'écrouler la citadelle de la raison sur laquelle les hommes de faible volonté ont dressé les étendards de la gloire. Mais entendez-les donc, ces horribles Bourgeois se remplir la panse de ce vin qui les honore et nous oblige tant, nous les Modestes commis à demeurer dans nos chambres de désolation. Ô juste une sortie du côté des quais pour apercevoir leurs invités, ces Hommes habillés de blanc qui descendent de leurs passerelles avec des airs importants, accompagnés de leurs épouses qui glougloutent comme des dindons dans une cour de ferme. Puis on nous remise dans nos chambres étroites alors que les bruits de la fête cognent à nos fenêtres comme de gros bourdons. Le bruit de la bêtise, dit-on dans les sombres venelles où grouille la piétaille mais où est vive la conscience. De soi, des autres, du monde.

Mais je les sens s'approcher, ces Chasseurs envoyés par la Guilde des Marchands, je les sens, j'en flaire déjà les remugles vineux, je devine l'émoi qui s'empare de leurs haut-de-chausses rien qu'à l'idée de me déflorer, moi, Solitude-la-folle. Mais je les attends de pied ferme, poitrine déjà offerte, sexe dénudé, incarnat, anémone rubescente dans laquelle, à tour de rôle, bientôt, ils planteront les hallebardes de la haine. Je les attends. Bientôt je ne serai plus qu'une loque sanguinolente sur des mottes de neige rougies par une existence d'errements et d'humiliations. Ça y est, juste derrière moi je sens leurs sexes rutilants dégainés et pris de furie à l'idée de trousser la Folle. Ça y est, je suis couchée sur le linceul qui sera le dernier et je sens, en moi, la force insensée de leurs coups de boutoirs. Ça y est, je suis Celle par qui la honte est arrivée dans cette Ville, Celle qui doit payer le prix de sa folie. La folie qui agresse et vous fait craindre de basculer cul par-dessus tête au cas où lui prendrait l'idée saugrenue de se loger en vous, là, bien au chaud, dans l'intimité étroite et obséquieuse de votre corps-petit-bourgeois. Ça y est, ils ont fini leur sale besogne dont ils vont rendre compte à la Guilde, ils se fagotent en hâte, ils remontent la colline avec leurs chiens, ils ont eu leur part de pitance, eux aussi, les chiens. Une Folle, pensez donc, ça ne vaut même pas la corde pour la pendre, alors pourquoi pas la gent canine de la fête ? Pourquoi pas ?

Solitude, je meurs, là, dans la neige telle qu'en moi-même, puisque cela devait être mon destin. Le ciel est si bas, si noir qu'il est comme un grand drap mortuaire qui éteint la Ville avant que la nuit ne se dispose à tomber. En bas, sur le "Ville de Tanger", on entend se choquer le cristal des verres autour d'une lueur de rubis, tellement semblable au sang des folles. Encore un dernier sursaut et je connaîtrai la paix de l'ombre, la définitive. Quant à vous qui avez assisté à mon immolation, ne soyez nullement affectés. Je pars l'âme tranquille. Les Chasseurs qui, en réalité, n'étaient que les sbires de l'orgueil et du mépris, voilà qu'ils ignorent que la folie est contagieuse, voilà déjà qu'ils commencent à errer, de chambre en port, de port en chambre, tantôt "en-dedans", tantôt "en-dehors", mais toujours sur les membranes souples et inventives de la folie, cette compagne d'outre-vie ! les voilà qui commencent à rôder…

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15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 07:54
Douce lumière de l’ambiguïté.

Adèle Nègre
« Dans la lame »
(deuxième jour) 2

D’abord on ne sait rien. D’abord on ne voit rien. On est dans l’inconnaissance de soi, dans la distance de l’autre. C’est à peine le jour, ce n’est déjà plus la nuit. On ne sait pas si on existe vraiment, si la réalité est cette chair de tuile, cette anse rose pareille à un golfe, cette vêture blanche qui enserre tout en libérant. Alors on se raidit, on enfile sa tunique de scarabée, cette cuirasse luisante couleur de bronze et de feu. On voudrait disparaître dans quelque faille inaperçue du monde. Mais cela crie en nous, mais nos élytres bruissent à la cadence folle de notre volonté de savoir. Mais qui donc est là dans l’attitude du retrait ? Donation de soi qui reprend dans le geste même de l’oblativité ce qu’elle promettait comme ultime faveur. Tout échappe qui se destinait à être. Tout se réfugie dans les mailles du silence. Au moins une parole se fût-elle élevée, au moins un mot eût-il été proféré et alors nous eussions eu prise sur le mystère. Mais non, rien n’est à espérer de ce qui se voile et se perd dans les ruines du temps, les vertiges de l’espace.

Que peut-on dire d’un cou dont la tête s’absente ? Que nous dit l’épaule de sa vérité de dune sous la clarté naissante ? Et la chute du bras nous rassure-t-elle ou bien nous incline-t-elle à une soudaine mélancolie, comme celle de l’âme romantique devant le paysage aussi sublime qu’insaisissable ? L’avant-bras se fond dans l’ombre : repris dans les rets du néant, dans la démesure de ce qui, jamais ne trouve de site où être accueilli. Et la main, cet isthme avancé de la conscience par lequel un individu s’annonce, rythme sa parole, chorégraphie ses mouvances intimes, la main cet ustensile si subtilement anthropologique qu’il ne possède d’équivalent où que ce soit, pourquoi nous est-elle dissimulée, presque ôtée, pourquoi n’accomplit-elle pas le geste de la rencontre ? Seulement de la réserve. De l’abri de soi. De l’intimité voilée. Quelle gorge est là qui se fond dans la nacre secrète de l’oubli ?

Dans la lumière diagonale de la chambre - il ne peut s’agir que d’une chambre n’est-ce pas ? -, tout est en fuite, le vocabulaire est absent, la rhétorique muette. Il y a présence et pourtant c’est l’absence qui fait sa rumeur, c’est le clair-obscur qui, tel une toile de Rembrandt, nous reconduit à nos propres aîtres, dans cette solitude si compacte que même une lame ne pourrait en pénétrer l’étonnante densité. Soudain il fait si froid et notre chair frémit sous la tunique d’airain. Le globe de nos yeux se voile, nos antennes érectiles ne palpent que la nuit et l’incertain, notre ventre annelé se glace d’une réalité si cruelle que le rabot de la lucidité en aplanit les contours. L’ambiguïté, cette lumière qui devrait être si douce, voilà qu’elle ponce à vif notre curiosité et nous laisse démunis, pareils à ces formes homologues qui, parfois, sur le dos, battent violemment des pattes dans un vibrato si pathétique que leur fin est un soulagement.

Ô, nous voudrions tellement percer le hiéroglyphe, déplier le palimpseste et lui faire dire la fable ouverte dont il est porteur, le conte dont il soutient la docile membrane, l’ode claire nous invitant à la plénitude. Mais nous sommes des enfants aux mains vides, des métamorphoses avortées, mi-nymphes, mi-papillons aux ailes brûlées. Jamais nous n’atteindrons notre imago, notre forme achevée. Nous sommes sur le seuil d’une révélation, sur le bord d’un désir et nous demeurons en suspens, pareils aux vibrations des phalènes dans la vive lumière. Mais que la mort vienne donc nous délivrer, ou bien un acte d’amour, ou une manducation de notre propre corps, tous gestes équivalents, toutes émergences de liberté. Plutôt que cette attente qui nous fixe à demeure et reconduit notre être à son essentielle nullité. Plutôt la mort !

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