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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:19
Harmonie bleue.

Œuvre : Barbara Kroll.

Etait-ce le bleu, cette couleur qui n’en était pas une qui m’avait attiré à Capoiali, cette minuscule bourgade perdue entre les eaux claires du Lac de Varano et celles, plus soutenues, de la Mer Adriatique ? Sait-on jamais, du reste, le motif d’un voyage, le choix d’une destination plutôt que d’une autre ? Hasard ? Dessein inconscient qui pousse ses rhizomes en surface sans que, le moins du monde, nous en soyons alerté ? Ici donc il était question de bleu. Soit azurin, si léger, impalpable, pareil au flottement de l’air sur la lisière des arbres. Soit aigue-marine, inclinant au vert mais dans la discrétion, comme une efflorescence liquide vivant de son mince flottement. Ou alors encore, celui pour lequel j’éprouvais non seulement un attrait mais manifestais une véritable dilection si ce n’est une passion, cette nuance profonde tachée de cobalt, animée en son sein de reflets sombrement métalliques, puis ce bleu marine, genre d’ardoise enduite de bitume dont la nuit était annonciatrice alors que les étoiles en trouaient l’encre, en poinçonnaient la densité ici et là comme pour indiquer aux hommes la nécessaire direction de leur regard, ce ciel qu’ils désertaient pour de terrestres occupations.

J’avais loué une cabane de pêcheurs sur cet isthme étroit, ce mince liseré de terre qui me disait en termes topologiques ce que je cherchais à mettre en évidence dans l’ordre symbolique. Une vérité, la fulguration de l’éclair, l’exactitude des choses en leur simplicité. Ma peinture n’était que cela, une suite de colombes ouvrant l’espace de la paix, des modèles au corps fluet voulant dire l’étroitesse de la vie, des meutes d’arbres que le vent décharnait pour écrire l’incontournable tristesse du monde, de longs et infinis rivages qui tressaient le poème de la beauté en milliers de fins ruisselets se perdant dans la fuite du jour. L’endroit était si désert, si banal qu’il m’enjoignait de peindre, sans presque lever les yeux de la toile, cherchant seulement à y projeter des formes élémentaires, des tons jouant en écho le chant immédiat de la signifiance. Peu de monde sur cette terre usée de soleil, pareille à la croûte d’un pain trop longtemps exposée à la brûlure du four. Quelques baraques de tôles et de planches, le rouge éteint d’un toit de tuiles anciennes rongées par le sel marin. Quelques lampadaires montés sur d’étiques fûts rouillés. Seulement le passage de voitures de pêcheurs, le rythme sombre des filets quadrillant la poussière ocre. Le criaillement des goélands dans l’air parfois chargé de brume. Puis la longue presqu’île de pierre s’enfonçant dans le mystère des eaux, loin là-bas, à la limite de la visibilité.

Le crépuscule maintenant, sa lumière longue que l’automne féconde de sa mélancolique rumeur. Sur ma table, la trouée claire d’une lampe, son halo opalescent qui écarte l’ombre, juste ce qu’il faut afin que l’œuvre en cours trouve son site et puisse, dans un imprévisible instant, surgir de sa réserve, faire sens, multiplier ses formes, jouer sa partition dans ce clair-obscur de l’âme qui a pour nom « création », essai de profération qu’un silence ourle de son étrangeté, de son mystère. Car jamais l’on ne sait ce qui porte la peinture au jour, la révèle comme l’insondable qu’elle est. Subite intuition ? Tissage d’anciens souvenirs ? Pur imaginaire qui se métamorphoserait en cette réalité bleue ou bien ocre ou dans la blancheur d’un silence éternel ? Sur l’aire muette de la toile cela commence à naître. D’abord quelques touches appuyées, ailes de bleu maculant l’espace vide, s’y inscrivant avec l’assurance d’une forme à produire, à faire émerger du subjectile muet, sourd, immobile comme les pierres de quelque sépulcre, l’image inerte d’un gisant dans la froideur de la crypte. Cela commence à vibrer. Cela commence à bourdonner, à faire son va-et-vient de navette parmi les fils tendus du métier à tisser, fils qui veulent connaître la raison de cet insolite ballet, ces coups de pinceau qui font leur déflagration continue sur la plaine blanche, livide, en attente d’être fécondée.

Un éclat de jaune presque illisible à l’angle du tableau. Puis la broussaille noire des cheveux. Mais nul visage qui viendrait dire la personne, en tracerait la subtile vision, en délimiterait les ineffables contours. Tout encore dans le brouillon, l’esquisse, le geste précédant la naissance, la longue parturition, peut-être même la violence des forceps, cette expulsion de soi qu’est l’œuvre, qui accule au néant, demande à paraître. Toute œuvre est souffrance, cri, violente turgescence ou bien n’est pas. Ou bien demeure dans les limbes à la manière de cette graine qui ne viendra pas au paraître, s’oubliera, celée dans le pli étroit du limon comme une parole retenue dans l’antre de la bouche, invisible supplication, prière avortée, aphasie au long cours que rien ne viendra libérer.

Mais oui, à l’évidence une silhouette humaine, celle d’une femme que recouvre la taie d’une discrétion, passagère anonyme d’une fiction, flottement d’un rêve, hallucination faisant ses ronds dans l’eau, ses ondes de mirage, ses atermoiements quant à l’offrande de son être. Maintenant mon pinceau avance tout seul, sans doute en dehors de ma volonté, libre de ses mouvements, de sa progression. Celle qui se dévoile, ici, dans le creuset d’ombre est pareille à un signe, une griffure sur un palimpseste, la superposition de lignes emmêlées, la confusion de ce qui se donne à voir sous la lumière intermittente de l’aube. Comme un moulage d’albâtre, une pierre de Lune à la lueur incertaine dans une niche qui l’accueillerait à l’aune de sa troublante révélation. En bas de l’image, le plateau d’une chaise que visite un escarpin noir, puis la pliure d’une jambe, la pente d’une cuisse sur laquelle reposent les feuillets d’un livre si semblables à l’envol d’un conte qui, jamais, ne retombera. Le haut du corps se confond encore avec le fond dont il provient, comme s’il en était le simple prolongement, le premier mot balbutié au sortir d’une irréalité qui le portait dans une manière de négation, de geste de retenue et d’infinie pudeur. Dans ce poudroiement blanc, ce songe d’écume, le dôme d’un sein est à peine esquissé qu’un grain léger termine à la manière d’une énigme à résoudre. Mais qui est-elle donc cette Venue-de-l’ombre que je n’attendais pas, dont je ne supputais même pas la mystérieuse présence ? Mais sait-on vraiment jamais ce que l’on crée, qui vient de si loin, s’abîme dans la dense résille d’une inconnaissance ? Sait-on jamais ?

Matin. La toile dort dans la nuit de l’atelier. Elle veille et, peut-être, poursuit son chemin à l’abri des regards. Qui donc pourrait dire le destin d’une chose alors même que nulle conscience n’est présente pour en prendre acte ? J’entre dans le Café du Port. Quelques hommes au bar en train de boire. Fuyantes silhouettes dans la levée de l’heure. Au fond de la salle, Vous, mais comme absente à vous-même, qu’entoure une fumée grise, que détoure une immobile clarté. Vous, la Discrète de la toile, celle qui non encore venue à soi demeure en son intime et fait, autour d’elle, de minces cercles de présence, un essai d’existence, une vibration inaperçue dans l’orbe du monde. Mais par quel prodige êtes-vous ici derrière le cercle de métal de la table et là-bas, dans la pièce que traversent les premiers rayons ? Etrange pouvoir d’ubiquité vous projetant dans l’espace dans des sites que vous habitez simultanément. Mais alors il s’agirait de pure magie et, du reste, comment m’assurer que vous êtes encore sur le rectangle teinté de bleu, que vous y figurez à titre d’esquisse ? Je n’ai pas cette faculté de dédoublement et tout espace autre que celui que j’occupe est, pour moi, pur mystère, terre inconnue qui toujours s’éloigne, que parfois, maladroitement, j’essaie de saisir du bout de mon pinceau.

Non mes yeux ne m’abusent pas, je vous reconnais après vous avoir connue. Ce même massif d’ébène des cheveux, ce visage quasiment absent qu’il dissimule, cette vêture si légère à la consistance de buée, ce livre que vous feuilletez distraitement, le bruit de râpe du papier entre vos doigts, ces jambes longues pareilles à des algues dans le courant marin, ces escarpins vernis dont, parfois, vous éprouvez le sol de carrelage comme s’il devait se creuser en abîme et vous reconduire au néant. Et ce bleu des murs que, tout d’abord, je n’avais pas remarqué. Cette couleur froide à la consistance d’infini ; cette touche immatérielle, la vacuité d’un diamant ; cette froide cristallisation, cette valeur d’absolu qui fait que le mur cesse d’être mur, que les formes se noient, se perdent comme l’oiseau dans le ciel. Oiseau dans le ciel : n’étiez-vous que cela, une sterne rapide faisant image dans le bleu puis s’effaçant dans le vol qui l’a révélée ?

Vous avez refermé votre livre, y avez glissé un marque-pages à la légèreté d’aigue-marine. J’ai vu, comme dans un rêve, le dépliement long de vos jambes, la volute de votre main qu’accompagnait la braise de votre cigarette. J’ai entendu le claquement régulier de vos talons sur le pavé du port. Quelques oiseaux apeurés se sont envolés, comme surpris dans leur songe de plumes. Le bleu du mur vous accompagnait et l’on aurait pu penser à une étole de plâtre qui aurait ceint votre cou d’une toile pareille à une huile, à son empâtement, sa consistance de glaise. Je vous suivais à peu de distance. Le blanc de votre robe s’ourlait petit à petit des touches subtiles de l’aquarelle, aile turquoise dans l’heure qui montait. A l’évidence vous n’aviez pas remarqué ma présence. J’avais laissé la porte de mon atelier entr’ouverte. Vous vous y êtes glissée avec l’assurance de celle qui sait où elle va, quel est son destin, quelle pierre en borne le sentier. A peine votre image disparue et j’entrai à mon tour dans cette pièce sombre et humide qui sentait les couleurs, le vernis et portait le brouillard entêtant de l’essence. Ma toile toujours au même endroit. Mon chevalet avec son allure gauche, un peu dégingandée. Et Vous, là, l’Inconnue habillée de bleu, presque inapparente sur un fond qui vous mimait et vous conduisait à votre accomplissement à l’aune de cette belle harmonie. Ciel posé sur la mer et la ligne d’horizon comme dialogue discret, entente parfaite, ton sur ton pour dire toute la beauté du monde. Un oiseau, blanc-ocre, presque invisible, est perché sur l’une de vos épaules. Il clôt l’œuvre à seulement figurer dans ce subtil contrepoint, à faire sourdre le bleu de sa bogue, à le révéler comme l’entier mystère qu’il est.

Oui, cela me revient, maintenant, cet oiseau pareil à l’oiseau de Minerve, cette énigmatique chouette m’avait visité en rêve. Encore au réveil elle battait doucement des ailes autour de ma tête et j’apercevais ses yeux couleur de résine dans la fente étroite de ses paupières. Elle n’était nullement venue par hasard. Elle était la touche finale, le point d’orgue, cela même qui dialoguerait avec Vous dont la présence s’étiolait à mesure que mes coups de pinceau s’en approchaient pour la porter à la visibilité. Oui, voilà la forme accomplie dont vous étiez la prémisse, chant muet de concert avec cet oiseau qui habitait la nuit de sa curieuse présence. J’ai ouvert la fenêtre. Le bleu était partout qui ruisselait du ciel, montait du lac, glaçait l’Adriatique d’une nappe écumeuse. J’ai fait chauffer du café. Ai allumé une cigarette. Nous fumions au même rythme, celui empreint de mélancolie de deux êtres sur le quai d’une gare avant que la séparation ne les reconduise à la solitude. Les pêcheurs sortent du Café du Port. Ils rient avec entrain. Ils sont habillés de cirés jaunes sur lesquels s’irise une fine brume. Demain je partirai. Je regagnerai cette terre qui m’attend au loin. J’attendrai que le jour décline, vire à la sombre couleur des abysses. Peut-être la seule qui conduise au sommeil !

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:02
Là où hurle le vent.

Œuvre : André Maynet.

L’endroit de la rencontre avait été si romantique, si semblable aux paysages bucoliques du Berry, si près d’une mare qui eût pu être « du Diable », qu’immédiatement, je vous comparais à cette jeune bergère prénommée Marie dont Germain, le personnage de Georges Sand dans le roman éponyme, tombe amoureux afin de se consoler de son récent veuvage. Voici, les caprices de l’imaginaire m’avaient porté, sans doute, à mille lieues de la réalité dont Vous, la belle Inconnue, étiez la dépositaire. Mais il faut revenir à cette divine surprise et s’y confier comme si, soudain, le présent recomposé apparaissait pour la première fois avec son visage d’aube neuve. Le soleil est à peine une tache claire posée sur la ligne d’horizon. Partout nait une brume si claire qu’on la croirait sortie, tout droit, d’un conte de fée, peut-être de l’âme d’un écrivain en quête de solitude, de repos. Ici, les arbres sont clairsemés, là court un sentier semé de sable, plus loin une minuscule mare avec le reflet des troncs d’arbres faisant leur herse régulière. Comme si le peuple sylvestre avait souhaité retenir la mince étendue d’eau entre ses bras protecteurs. Je suis adossé contre un chêne séculaire qui féconde le sol de ses milliers de glands. Je me désaltère d’un peu d’eau, pose ma gourde entre mes jambes de manière à en sentir la subtile fraîcheur. Les herbes sont des tiges de cristal que couronnent les diamants noirs de gouttes en suspension dans l’air. Un pic-vert a fendu l’air de sa trajectoire rouge et verte, a déchiré le silence de son cri surpris. Alors je vous ai aperçue, vous reposant auprès de la mare, avec cet air de mélancolie sans fond, une infinie tristesse alanguissant vos yeux couleur d’opale. Votre teint était si nacré qu’il inclinait vers ces poupées vénitiennes dont on n’oserait se saisir de peur de les briser. Une empreinte de rose à peine esquissé rehaussait vos lèvres, non dans la joie cependant, mais comme pour souligner, par contraste, la dimension affligée de votre visage. Je me suis levé à la façon d’un automate pareil à ces jouets mécaniques que l’on remonte et qui, brinquebalant, cahotant, cheminent si maladroitement qu’ils risquent de chuter à chaque pas. Possiblement l’émotion de faire pareille rencontre en un endroit si modeste, si dépourvu des charmes qui conviennent aux rencontres ménagées par le destin. Car je ne pouvais ôter de mon esprit que cette confluence de nos parcours ne fût simplement fortuite. Là-dessous, nécessairement, il y avait une nécessité, une voie tracée depuis un temps immémorial et voilà, enfin, qu’elle consentait à s’actualiser.

Je vous offris mon bras. Je ne percevais nullement combien cette attitude était compassée, hors du temps, empreinte d’une ridicule préciosité, geste décadent d’un dandy en mal d’antiques sensations. Cependant vous l’avez accepté. Il est vrai, nous n’étions plus dans le temps présent, mais dans une histoire située au milieu du siècle dernier, dans un simple souci champêtre dont les mondanités étaient absentes et le snobisme hantait davantage les hôtels parisiens que cette désespérance douce d’une nature sereine, remise à son propre rythme.

Marie, combien je vous sens triste, sans doute affectée par quelque trouble de l’âme, peut-être par la perte d’un être cher ?...

Je laissai volontairement ma phrase en suspens, pensant que cette pause révèlerait votre pesant secret, car, assurément, il y en avait un.

Je ne me prénomme pas Marie, mais Catherine. C’est une simple confusion. Il faut dire, ici, sur cette lande de bruyère battue par les vents, au milieu du chaos des rochers et des touffes de fougères, il est fréquent de perdre ses repères, parfois même, c’est la raison qui chancelle, cherche ses amers. C’est si difficile de vivre dans cette solitude, là tout près de possibles déchirements !

Je demeurai coi un long moment, arrêtant même notre commune progression, présageant de cette halte qu’elle ménagerait une éclaircie dans cet événement qui devenait aussi mystérieux qu’incompréhensible. Subitement le paysage avait changé, le mince bosquet auprès duquel nous nous tenions, la mare, le sentier s’étaient effacés. Nous étions en haut d’un large plateau semé d’herbes rases qu’un continuel courant d’air parcourait comme si un fleuve souterrain en avait agité les rhizomes. Un peu en contrebas, deux arbres serrés l’un contre l’autre, tordus par les souffles d’air ; la ruine d’une bâtisse qui avait dû être imposante autrefois, mais dont il ne restait que quelques moignons de pierre lacérés par la bise acide dont on apercevait les remous, tout là-bas, au loin, parmi les nuages lourds et les meutes de clarté qui, parfois, les traversaient avec une force irrépressible, magnétique. C’était curieux cette impression de soudaine désolation. On eût dit être arrivés tout au bord du monde, sur l’aire terminale de la Terre dont l’étrave surplombait le vide, tutoyait l’abîme. Je restai longtemps dans un état identique à celui d’une sidération, sans doute semblable au Promeneur devant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, cet archétype du romantique tourmenté regardant les convulsions de son âme se perdre dans l’écume blanche des songes ou bien des arrières-mondes. Comme lui, j’étais fasciné par l’apparition sublime en même temps qu’effrayé. La beauté est toujours tragique. Etait-ce ma propre image que je voyais se profiler sur ce paysage de ruines ? Etait-ce l’âme romantique allemande qui en habillait les contours ? Ou bien quelque hallucination qui me visitait et me remettrait, bientôt, entre les bras de la folie ?

Mais, Catherine, dites-moi, je ne rêve pas, je ne suis pas possédé par quelque mauvais esprit qui troublerait ma vue, pervertirait mon sens critique ? Ce sont bien deux silhouettes humaines que j’aperçois comme si elles émergeaient d’une brume ? La première d’une femme drapée dans une longue vêture noire, un genre de large cape dans laquelle elle semble flotter sous les assauts du vent ? La seconde, celle d’un homme encore jeune dont l’attitude d’imploration fait signe vers une tragédie vécue, non encore dépassée ?

Mes paroles résonnaient, s’enroulaient en volutes, frappaient les boules des nuages et me revenaient comme en écho, pareilles à de très anciennes incantations qui se seraient égarées dans les plis complexes du temps.

Non, vos sens ne vous abusent pas. Sans doute eût-il été préférable qu’ils le fissent ! Certes, mes paroles doivent vous paraître bien étranges. Mais, qui n’a jamais vécu de drame intime ne peut ressentir, dans la densité de sa chair, la vive blessure qui y gît pour l’éternité.

Tout ceci avait été proféré dans un silence glacial avec une voix profondément troublante, pareille à celle que j’imaginais venir d’outre-tombe bien que, jamais, ma vie n’en pût éprouver le terrible vibrato. L’au-delà est une chose plaisante quand le discours en fait état d’une manière détachée. Combien le pathétique est plus visible dès qu’on se mêle de le toucher du bout du doigt ! Catherine, cependant, s’était rapprochée de ma personne, au point que nos bras étaient presque siamois et il s’en fallait de peu que nos haleines ne fussent emmêlées.

La première silhouette, celle hissée sur un rocher, dont le visage blême, la main pâle également, dépassent à grand peine de toute la noirceur environnante, eh bien c’est ma propre effigie venue du plus loin du temps, du plus inconcevable de l’espace. Celle que vous voyez, dont à côté de vous, je figure la provisoire présence, c’est la même que cette éplorée qui ne paraît vivante qu’à l’aune de la mort qui vient de la terrasser. Voyez-vous, vous côtoyez un fantôme. Mais, au fait, que ressentez-vous à cette proximité ? Êtes-vous au moins effrayé ? La terreur glace-t-elle votre sang ? Pourriez-vous marcher, bouger, vous occuper à une occupation si je vous en intimais l’ordre ?

C’était à peine si j’osais tourner le regard en sa direction. De l’allure belle autant que mélancolique qu’elle avait auprès de « La Mare au Diable », ne demeuraient plus que des mèches de cheveux identiques à de la filasse, des orbites creuses, deux trous à la place du nez, un liseré étroit faisant office de bouche. Quant aux mains, elles étaient si décharnées, si transparentes qu’on eût pensé avoir affaire à un jeu d’osselets que le vent aurait disséminé au gré de sa fantaisie.

Et l’homme ?, dis-je, la voix tremblante, les yeux perdus dans une brume dont je pensais qu’elle serait la dernière à se présenter avant que je ne disparaisse moi-même.

L’homme, voilà un mot bien important pour un tout jeune garçon qui ne connaîtra jamais les rives de la vieillesse. Lui aussi me rejoindra dans cet absolu qu’a été son amour pour moi, sa passion, ce sentiment métamorphosé en haute solitude, cette inclination à se détruire plutôt que de renoncer à cette flamme qui le ronge de l’intérieur et, bientôt, le réduira en cendres. Pour le moment, vous le voyez rôder comme un loup, arpenter la lande avec violence car son désir de rejoindre sa Cathy - moi, l’anonyme, moi, l’inaccessible, la fiancée du néant, - son désir est si fort de venir à moi qu’il me sent près de lui, ici, sur ce rocher usé par le vent, là sur les écailles acérées de l’air, là-bas dans les pierres qui se descellent et construisent les ruines de Hurlevent, encore plus loin dans l’invisible chant qui naît de la terre, cette terre que j’étais, cette lande qui me traversait comme les feuilles balaient le ciel d’automne.

Soudain sa voix s’étiola, fondit en un long sanglot pareil au mugissement du vent sur le dos perclus de ces terres désolées. Je n’osai me retourner de peur de voir les progrès de la mort me livrer une image que, jamais, je ne pourrais effacer de mon âme si, toutefois, elle y inscrivait sa délétère empreinte. Puis l’air consentit à se radoucir. Au loin, les landes commençaient à disparaître, mêlant leurs tumultes à des théories de bosquets dont la forme plus familière venait apporter une onction à l’infinie tristesse qui avait érodé mon corps au point de le rendre muet, presque impossible à rejoindre. Maintenant les nuages flottaient avec sérénité sur la surface du lac qui brillait à la façon d’un galet poncé de clarté. Le chemin de sable faisait sa ligne fuyante au travers des chênes assemblés comme pour une fête. L’arbre vénérable contre lequel j’étais adossé figurait une manière de légende aussi rassurante que patriarcale. Avant de fermer mon livre et de prendre quelque repos, je lus encore un passage que j’avais encadré d’un trait de crayon. C’était une manie que j’avais contractée dans ma prime jeunesse et je pensais qu’elle m’accompagnerait jusque dans l’au-delà.

« Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d'Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien, comme l'hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parlez plus de notre séparation ; elle est impossible. »

(Wuthering Heights, chapitre IX, extrait d'une déclaration de Catherine Earnshaw à Nelly Dean).

« Nelly, je suis Heathcliff », combien cette déclaration de Catherine Earnshaw était belle en direction de celui qu’elle aima, de celui qui l’aima aussi d’un amour absolu, car, d’amour, il ne peut y avoir que cela !

« Je suis Cathy ». Voilà ce que je voulais affirmer moi aussi car ma passion pour Catherine, pour Hurlevent est si entière qu’elle ne peut qu’être fusionnelle, sans partage, aussi exigeante que l’est cette belle terre du Yorkshire qui enfante des prodiges.

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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 08:00
LA LIGNE 27 (3)

 

  La seule personne dont Nevidimyj supportait l'évanescente présence, telle le vol primesautier du papillon, était Olga, la Concierge dont la seule conversation - elle avait compris, depuis sa naïveté foncière, que "Monsieur Youri" tenait autant à préserver son anonymat qu'elle déployait de disponibilité à battre et rebattre les cartes usées d'un jeu de Solitaire -, donc la conversation se limitait toujours à un économe et poli "Jour M'sieur Youri", auquel M'sieur Youri répondait par un grognement indistinct, lequel suffisait au bonheur quotidien d'Olga. Car, Olga, depuis longtemps séparée, dans l'espace et le temps, de celui qui avait été son mari, en pinçait pour Nevidimyj, ce grand jeune homme dégingandé dont elle eût pu être la mère. Peut-être y avait-il du désir incestueux qui rôdait en sous-sol ? Cependant les premières relations en restèrent toujours à ce ballet verbal minimal, à ce pas de deux aussi vite effacé qu'esquissé.

  Le quotidien de Youri N., s'il n'était jamais réglé comme papier à musique, comportant de soudaines volte-face, de subits revirements, n'en sacrifiait pas moins à une manière de rituel. Il affectionnait les endroits déserts - quais de gare au petit matin; squares au crépuscule, rives du fleuve avant que les promeneurs ne les fréquentent -, les espaces publics, - grands magasins, musées et bibliothèques -, là où la foule lui permettait d'être un individu parmi les autres, "sans importance". Son choix l'orientait souvent vers les salles garnies de rayonnages et de livres, cherchant de préférence à occuper les places non situées en vis-à-vis et, si possible, dans les encoignures, là où les autres lecteurs n'avaient aucune raison particulière de laisser choir leur naturelle curiosité.

  Le matin, après un petit déjeuner frugal, Nevidimyj descendait l'escalier  aux marches de bois disjointes, évitant que ces dernières ne craquent, de peur que quelque colocataire ne vînt troubler sa première quiétude - le jour avait à peine commencé sa longue dérive, laquelle ne manquait jamais de livrer son lot d'étonnantes surprises : l'arbre qu'on n'avait jamais réellement aperçu, le banc aux volutes rouillées, le caillou noir parmi le gravier blanc -, et lorsque Youri, rassuré par sa troublante clandestinité franchissait le seuil de l'immeuble, c'était comme une plongée dans la neuve inquiétude, une disposition au tragique qui ne manquait jamais de surgir de ce à quoi on s'attendait le moins, peut-être une clarté fuyante sur l'arête du trottoir qu'on livrerait, plus tard,  à une longue méditation. Vivre, c'était cela et rien que cela, une songeuse dérive dans les rainures et les configurations étoilées de la Ville, la recherche de l'inapparent, l'urticante question à poser au banc, à la feuille, à la fuite irraisonnée de la poussière dans l'ombre des caniveaux.

  Le matin, donc, Youri N., tel une cariatide de pierre parmi les convulsions de la foule, cintré dans des vêtures trop étroites alors que son apparence fluette eût appelé davantage d'ampleur, faisait le pied de grue sur le trottoir, attendant que le nez du Bus 27 fît son apparition au milieu des frondaisons qui cascadaient vers les rives du Fleuve. Souvent, à l'attente, des Passagers, des habitués de la même ligne que Nevidimyj ne voyait même pas, tellement la condition humaine le concernait peu. Il accordait plus d'attention au végétal, au minéral, surtout à ce qui, dans ces deux règnes, jouait une partition minimale, à savoir ne s'illustrait aux yeux ordinaires que par une manière d'absence récurrente. Quant à l'animal, il l'ignorait volontiers, ne l'utilisant qu'à des fins métaphoriques, tel homme lui apparaissant sous la figure du rat, telle femme sous celle du caméléon. Il était une manière de fabuliste s'exprimant dans une prose abstraite, un genre de La Fontaine métaphysique trouvant dans la mouvance animale ce qu'il ne percevait jamais dans ses semblables qu'à l'aune de la vulgarité ou, pire, de l'incomplétude. L'humanité se livrait à lui avec ses bizarreries, ses travers, ses fosses abyssales dont il estimait qu'elles étaient dépourvues de clarté. Le langage, pour lui qui n'en usait quasiment jamais, faisait figure de mousse inutile, d'écume aléatoire dont les Bipèdes eussent mieux fait de faire l'économie plutôt que de le dédier, le plus souvent, à l'injure et à la calomnie. Le silence lui semblait constituer un genre infiniment supérieur puisque capable de toutes les virtualités, dont la plus originale était le silence absolu lui-même, c'est-à-dire l'absence de profération de quoi que ce fût.

  Cependant, étant homme, quoique d'une manière fortuite, il ne pouvait réduire la parole à l'état d'un récipient sans fond. Le fond, il en fallait un, ne serait-ce que pour permettre à la voix, fût-elle autonome, de pouvoir faire écho. Des pensées, il en avait, tout comme ses congénères et tout aussi rapides, tout aussi brillantes. Plus, peut-être, son intériorité permanente constituant le gage d'une certaine authenticité que l'extériorité autorisait rarement. D'ordinaire, les sottises, on les véhiculait pareillement à l'âne son boisseau d'avoine. Les approximations on en faisait des collines au sommet desquelles ce bon Maître Cornille eût été bien inspiré de planter son moulin. A la pensée abstraite, bien qu'il ne négligeât nullement cette dernière, il substituait volontiers la métaphore, laquelle par son dire imagé en disait souvent bien plus qu'un long et méticuleux discours.

 

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 08:25
Nuptiale apparition.

« Never Let Me Down ».

Œuvre : André Maynet.

« Never Let Me Down ». « Never Let Me Down ».

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ».

C’est ceci qu’on entendait, comme une supplique faisant claquer son étincelante oriflamme dans les nappes obscures du ciel. « Ne me laisse jamais tomber » et l’on ne savait ni qui en prononçait ces urticantes paroles, ni à qui elles étaient destinées. L’imprécation balayait la Terre de son cri de pierre ponce et, parfois, des copeaux s’éparpillaient sur le sol pareils à des vols de freux qu’on aurait décimés en plein vol. Plumes, éclisses d’os, becs révulsés et pattes roides. Il faut dire, sur la Planète Bleue, plus rien n’allait droit. Les fleuves crachaient continûment leur limon boueux, les arbres se dépouillaient de leurs feuilles, morceaux de cuir bouilli dont on ne reconnaissait guère la forme, le bitume des routes fondait sous les coups de boutoir du soleil. Non seulement la Nature était atteinte, mais les HOMMES n’étaient plus guère des hommes, simplement des automates qui semblaient guidés par un implacable destin. Les hommes avaient perdu la main en même temps que leur âme. Partout étaient les crimes et les abominations. Partout était l’impitoyable faux qui moissonnait les têtes. L’on passait d’un pogrom à une shoah, d’un crime contre l’humanité à un sanglant génocide. L’amour, le sublime, la passion, l’irrésistible, s’étaient retournés pareils à des gants montrant les apories de leurs revers. On ne s’embrassait plus qu’à l’aune de morsures, on ne destinait plus ses gestes qu’à la strangulation ou bien à asséner le coup du lapin, la prise de combat meurtrière. Partout on avait détruit les icônes de la culture, pillé les musées, transformé en de vastes autodafés les incunables des bibliothèques, réduit en cendre les universités. Des bandes de Barbares, manières de Wisigoths à la puissance 10, semaient la terreur, égorgeant ici, étripant là, buvant le sang frais de leurs victimes. Et rien ne servait d’essayer de leur échapper, leur sens du crime était plus fort que l’habileté des plus malins à se soustraire à leurs mains.

Cependant ce tableau sinistre souffrait une exception. Quelque part dans un endroit de la Terre retiré du monde, vivait une petite communauté qui avait réussi à déjouer les pièges, à échapper aux tenailles et aux forceps des Primitifs. Isolés sur leur île qu’à tout moment un tsunami eût pu menacer de ses vagues mortifères, ils priaient une étrange idole, assemblés autour de la seule image qu’ils avaient pu dissimuler à la vindicte de leurs geôliers. Cette image était ceci : sur un fond de couleur sombre, semblable à une lueur de lagune hivernale, peut-être du côté de l’austère et belle Irlande, placée devant les ferrures ouvragées d’un lit romantique et comme en surimpression par rapport à des portraits jumeaux, une très jeune fille, sans doute une adolescente pré-nubile se tenait dans la posture de l’irrésolution comme si elle n’était pas encore arrivée à soi mais demeurait à l’entour, sur le cercle d’une étrange périphérie ontologique. Elle était sans être. Elle était en voie de … Elle existait à défaut de … Elle s’absentait de soi à l’aune même de sa présence. Autant dire que sa charge de mystère, plutôt que de contribuer à l’ignorer, la portait en pleine lumière comme si elle avait été une Déesse, une Irréelle prenant corps quelque part dans une encoignure de l’imaginaire. Alors nul ne s’étonnera de l’espèce de ferveur qui s’était emparée du fétu qui demeurait de l’ancienne humanité, manière de radeau médusé flottant sur les eaux troubles et incertaines du non-savoir, de l’inconnu, du non-préhensible. Il fallait à tout prix s’armer d’une croyance, enfiler la cotte de mailles d’une foi, fût-elle du Charbonnier afin de retrouver le chemin d’une paix en même temps que d’une entente avec sa propre essence. Certes il y avait du travail à faire !

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ». C’est peut-être au bout de la centième incantation que la Mystérieuse consentit enfin à regarder d’un peu plus près le sort des laissés pour soldes de tous comptes. C’était étonnant, tout de même, de constater cet étrange magnétisme qui émanait de la statuette de chair, à peine plus que le sautillement de la huppe dans le matin embaumé de brume. Il suffisait de la regarder et les phénomènes se révélaient, s’exhaussant d’elle comme la fumée monte dans le ciel de l’aube sans y laisser la moindre trace, si ce n’est un envol à jamais saisissable. Plutôt un genre d’état d’âme, une trémulation libre de l’esprit, l’empreinte d’une pensée légère faisant sa buée avec la grâce de l’ennui. Oui, car tout ennui est une grâce qui nous permet de nous interroger et, ce faisant, nous déporte de nos habituels travers, à savoir prendre les apparences pour une vérité. Mais il n’est pas l’heure de la chouette de Minerve et rien ne nous servirait que de philosopher plus avant. Voici ce qui se passait et laissait les humains en état de sidération :

A peine avaient-ils fini d’entonner leur centième hymne, « Ne me laisse jamais… »,que l’impossible se produisit. Nuptiale - ce nom, vous en comprendrez bientôt la signification -, Nuptiale donc était debout devant la cage ouvragée de son lit, regard fixe, tête dolente, épaules tombant vers le sol, poitrine étroite que marquaient à peine deux aréoles de la taille de boutons de guêtres, empreinte d’une vapeur vestimentaire que retenait la pliure des bras, cette mince étoffe dissimulant la fente du sexe dont on pouvait supputer qu’elle était scellée à la manière d’un bouton floral, ses jambes de sauterelle, légèrement arquées, ne manquaient pas d’évoquer l’attitude de ces enfants des contrées pauvres et il n’eût plus manqué que quelques flèches logées dans le corps étroit pour évoquer le Saint Sébastien de la Galerie des Offices à Florence. Alors, par quel miracle, cette figure si ascétique et monacale pouvait-elle accomplir de tels prodiges ? Mais il faut expliquer. Nuptiale était le lieu de noces avec elle-même. Coïncidence de soi à soi. Sujet en tant que sujet. Solipsisme porté à la dignité d’œuvre d’art. Contemplation d’une contemplation. L’idée était si exacte de l’être remis à lui-même qu’il ne pouvait y avoir ni doute, ni duperie, ni espace pour la moindre fausseté, le plus petit mensonge. Pour une fois, le rare se confondant avec l’Absolu, l’Infini, l’Universel. La pure essence, le sommet de l’Intelligible était ceci qui ne se déportait pas de soi mais qui était le facsimilé exact, la duplication dans le temps et l’espace d’une seule et même Réalité. Hors Nuptiale, il n’y avait que fausseté et malentendus. Dans Nuptiale la fontaine inépuisable de tous les ressourcements. Maintenant le doute n’était plus permis, pas plus le cartésien que celui de la mauvaise foi de Charbonnier. Il suffisait de regarder Nuptiale, donc la virginité, donc l’aube annonciatrice de l’heure, donc le déploiement de tout lieu, donc le tremplin de tout événement pour savoir que quelque chose comme une palingénésie pouvait trouver à se réaliser. Voilà que la régénération allait avoir lieu, que l’Eternel Retour s’annonçait, mais dans la joie d’un renouvellement total, essentiel, qui abraserait les faiblesses, les perversités, les lâchetés et ferait des anciennes cendres le terreau d’un nouvel ordre, d’une humanité sans faille, sans compromission, sans faux pas. Nuptiale, c’était d’elle dont les Humains avaient toujours rêvé à défaut de pouvoir créer les conditions de sa venue. Il avait fallu tous ces meurtres, ces exactions, ces pertes du sens jusqu’à l’abolition de soi pour que s’ouvre, enfin, une étroite meurtrière de clarté dans la forteresse sombre et vindicative des jours. C’était comme le dévoilement soudain d’une utopie, la possibilité d’être et de demeurer dans l’orbe de la simplicité, d’épouser les vêtures de la droiture, d’entrer dans l’Atlantide en compagnie de ses coreligionnaires de toutes les races, de toutes les couleurs et d’y couler des jours heureux, des jours paisibles, comme dans la célèbre abbaye de Thélème, cette visée du très génial Rabelais, cette entité à nulle autre pareille où tout se résout à l’aune de la vie rustique, du chant de l’oiseau, du repas frugal, de la veillée autour de la littérature, de la poésie, de la philosophie. Oui, enfin Rabelais avait gagné. Il nous avait amusés. Il avait fait diversion avec les farces de Gargantua, les facéties de Pantagruel et voilà que toute cette merveilleuse histoire quittait les rives de la fiction pour rejoindre les couleurs polychromes et toujours renouvelées d’un réel inépuisable.

Voilà, on était arrivés au bout de cette méchante fiction de la vie, voilà on était parvenus dans l’aire souple d’une existence pleine et entière soustraite aux vilenies de tous ordres, aux manquements, aux coups assénés derrière la tête. On était arrivés à soi, tout comme Nuptiale dont les noces annonçaient la plénitude d’être, le bonheur sans faille, la longue méditation ouverte sur une éternelle beauté. A simplement contempler Nuptiale, voici ce qui se produisait : les fleuves reprenaient le cours de leurs lits avec leurs bouquets de roseaux clairs, la note haute et grise des hérons ponctuant leurs rives ; sur la mer apaisée le soleil rutilait et la plaque d’eau renvoyait vers l’éther sa douce onction ; les agoras des villes étaient le lieu des discours des rhéteurs, le centre de diffusion de la merveilleuse dialectique ; les Académies fleurissaient où l’on laissait venir à soi les entrelacements de la culture, les pierreries mentales, les pépites du savoir brillant dans la nuit fécondée ; il n’y avait plus de Barbares mais partout des gens policés, des Bienveillants se souciant de l’autre, de la montagne, de la source, du bosquet, de la terre si belle quand elle prend sa teinte assourdie au couchant ; il n’y avait plus que des Eclairés qui serpentaient en longs ruisseaux à la symphonie unique car on chantait, on dansait et on arrivait dans l’aire immense des lagunes, tout contre le cordon littoral longeant l’océan, avec les paumes des mains brillant des mille offrandes de l’exister et les yeux étaient des cornes d’abondance semant à l’envi la richesse intérieure, la seule qui valait sur la Terre et dans l’entièreté de l’univers. Les Hommes, les Femmes, ordonnant tout ce qui croissait sous les quatre horizons avaient reconstitué l’antique et immémorial geste mythologique faisant passer de l’informe à la forme, déployant un cosmos à partir du chaos originel. C’était cela être Humains, porter au-devant de soi l’immense beauté du monde avec la mission de ne jamais l’oublier, de toujours la célébrer, de laisser le fâcheux et le contraignant dans les plis d’ombre qui, depuis toujours, étaient leur seul domaine d’élection. Décidemment, sur Terre il n’y avait plus la place que pour l’espace libre, le temps heureux. Nuptiale dans sa simplicité, la modestie de sa présence en avait été la mystérieuse et belle annonciatrice. Jamais on n’entre dans la vérité par la sophistication dont la traduction la plus immédiate est l’attitude sophistique. Être, c’est être vrai, coïncider à soi, faire s’élever sa silhouette dans l’air pur du jour. Merci Nuptiale de nous en avoir montré la sublime voie ! Elle demeurera en nous comme la lumière dans le pur cristal. Oui, elle restera !

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:07

 

LA VOIE ROYALE

 

 

  - Qu’y a-t-il, Céleste ? Tu as passé une nuit vraiment agitée !!!

  La voix de Floriane me parvient, douce, calme, filtrée par des voiles de brume. Je m’assieds sur le divan, interroge ma femme d’un regard dubitatif.

  - Tu as beaucoup rêvé, sans doute. Tu n’as pas cessé de bouger, de parler d’Apollon, de Dionysos, du Docteur Simon. A ce propos, je crois que tu ferais mieux de mettre un terme à ta psychanalyse, je te trouve, comment dire, bizarre, étrange, ces temps-ci.

  - Oui, je sais, toujours préoccupé par des questions métaphysiques…

  - Qui frisent le délire, parfois. Peux-tu, par exemple, m’expliquer ta longue méditation sur le Temps ? Tes paroles étaient confuses, parfois peu audibles, mais j’ai pu mettre bout à bout les éléments du puzzle, reconstituer des bribes de phrases. J’avais le temps. Je n’arrivais pas à dormir, et pour cause !

  -Excuse-moi, Floriane, j’aurais dû m’installer dans le salon.

  -Donc, tes propos incohérents, donnaient à peu près ceci :

  - "La contemplation du monde...entaille...pouce...moyen de contention...âme trop abstraite...partage pas sa peau...un lézard...trou...peaux de bête...hallucination...gouffre...sous mes pieds...descente...enfers..."

  - Floriane, es-tu sûre de ne pas en rajouter ?

  - Oh, non, Céleste. J’abrège au contraire. Et tu vas voir, il y a mieux encore :

  - "Complexe...Exuvie...Oedipe...trouver...bonne peau...méthodos…"

  - S’il te plaît, Floriane, résume !

  -Oui, Céleste, j’ai bientôt fini. D’ailleurs, c’est comme pour les bons repas, je garde le meilleur pour la fin. Ecoute bien :

  - "J’ai retrouvé...chemin du ciel…"

  - Mais je croyais que tu étais agnostique ! Ton analyse te fait régresser. C’est classique ! Tu as dû revêtir ton aube d’enfant de chœur !

  - Floriane, s’il te plaît, arrête de me charcuter !

  - Juste un petit coup de scalpel. Encore quelques morceaux d’anthologie. Le Docteur Simon ne doit pas s’ennuyer avec un patient comme toi ! Donc, je poursuis :

  - "Le présent est un acte d’amour. Bien sûr...Insaisissable, le Présent, comme l’amour ! Docteur, je commence à mieux comprendre. Passé...Avenir, Apollon, Dionysos...réconciliés...grâce... Eros…"

  - "Oui, Céleste, vous êtes tout proche...certaine forme...vérité !"

  - "La « 3° voie », Docteur ?"

  - "Oui, quelque chose dans ce genre…"

  - "Incroyable...la « 3° voie »…"

  - Eh bien ,Céleste, je vais t’en proposer une, moi, de troisième voie, une bien concrète, une bien palpable, qui n’a rien à faire de la mythologie, de la psychanalyse, de l’hypnose, de l’imaginaire… Je t’offre une vraie voie royale, encore plus royale que le rêve, la voie de Terre Blanche, la voie du Parc. Celle-là, elle n’a besoin ni d’Eros, ni de Thanatos, ni du Docteur Simon, elle a seulement besoin de ta peau, la vraie, la vivante, avec des entailles, des bleus, des brûlures. Et tant pis pour l’âme si elle se révolte ! Je t’offre une thérapie gratuite, ni comportementale, ni psychodrame, ni art-thérapie, ni musicothérapie, ni mimodrame. Une thérapie gestuelle, manuelle, bien chevillée au corps, utilisant des outils simples et efficaces : sécateur, taille-haie, échenilloir, binette, sarcle, bêche, plus une touche de bon sens. C’est bien une sorte de vérité, je crois ! Pas besoin de paroles, de matière grise, de réflexion, tu peux même faire l’économie de ta tête. Qu’en dis-tu, Céleste ? La Nature t’attend, elle a besoin de tes bras, de tes mains, de ton énergie, ne la déçois pas. Adeline s’est bien convertie, alors pourquoi pas toi ?

 

  Floriane me fixe, attend ma réponse, la connaissant par avance. Elle a un petit sourire moqueur, malicieux, de victoire, peut-être. Ce sourire me rappelle quelque chose. Oui, un souvenir ou bien un rêve, je ne sais plus. Soudain, elle s’habille d’une peau de poils bruns, coiffe sa tête de cornes agrémentées d’une guirlande de fleurs, enfile à ses pieds des sabots de chèvre; ses oreilles sont pointues, une longue houppelande couvre sa poitrine garnie d’angéliques et de belles de nuit; l’hysope et le jasmin entourent ses chevilles. Elle me fait un clin d’œil, couleur noisette. Elle sort de la chambre dans une gigue endiablée qui arrache des étincelles aux dalles du couloir. Je lui emboîte le pas en sautillant, je ne suis pas encore habitué à mon corps velu, à mes cornes recourbées; ma démarche est hésitante sur mes sabots cambrés, mes bêlements sont timides, peu assurés. J’entends, dans le grand salon, comme en écho, Adeline, Suzy, leurs cris caprins, leurs danses effrénées, carmagnole et sarabande mêlées. La flûte de Pan résonne dans le Parc où les Nymphes se sont rassemblées.

  Alors peut commencer le grand sabbat du végétal, le déchaînement animal, le chambardement minéral. Nous sautons tous gaiement parmi les chênes et les bouleaux, nous entamons un menuet autour des massifs de chèvrefeuille. Nous ornons nos toisons de l’éclat des fleurs du forsythia, nous arrachons des grappes de raisin, nous les foulons de nos pattes dans les vasques qui boivent le vin goulûment, comme du sang nouveau. Bouquetins, cerfs, lièvres et faisans se mêlent à la fête, leurs cous entourés de colliers de marguerites et de bleuets. Les paons se pavanent dans leurs roues au rythme arc-en-ciel. Les carpes, les brochets, les perches nagent frénétiquement au centre des bassins d’eau claire. Leurs livrées d’argent font un anneau continu animé de musiques liquides.

  Venant du fond de la vallée, on perçoit d’autres bruits, légers, aquatiques, qui semblent cascader du côté du Chemin du Ciel. Soudain, à l’orée du Parc, une écume apparaît portée par des vagues. La Leyre, la source d’eau blanche, les fossés, les ruisseaux souterrains, les Hyades porteuses de pluie participent à la fête. L’onde, maintenant, se glisse au pied des pins centenaires, cascade dans les vasques, s’immisce dans les grottes. Du côté du Levant, en direction du Château des Térieux, un grand voilier apparaît, grand foc blanc gonflé par le vent. Des pirates y gesticulent à son bord; on perçoit, à la proue, le timonier qui manœuvre la barre. Le vent forcit, drossant le bateau vers la côte de Terre Blanche. Soudain, un craquement se fait entendre au milieu des voiles : le mât se transforme en un gigantesque pied de vigne chargé de pampres et de grappes gonflées de suc. Apparaît Dionysos lui-même, longs cheveux, barbe carrée couleur d’écume, main droite ornée d’une bague ronde au chaton resplendissant. Des volutes de fumée sortent de sa bouche, sa main gauche tient un long cigare couleur de terre. L’équipage est alors pris de terreur à la vue du Dieu androgyne de la Plénitude et de l’Extase qui rugit comme un lion. Tous se jettent dans les flots où ils se métamorphosent en dauphins.

  J’invite Suzy, Adeline, Floriane et tous les animaux à une grande fête marine. Une farandole s’organise, sorte d’immense serpent cosmique dont je figure la tête, Floriane, Suzy, Adeline, les anneaux. Notre corps, couleur de mercure, lance des éclats qui font, aux habitants de Beaulieu, des couronnes d’étincelles, des palmes de lumière. Du levant au zénith, du zénith au couchant, l’orgie bat son plein, fait onduler les croupes et les bassins, contorsionner les membres, virevolter les pieds, les pattes, fulgurer les yeux à la vitesse des diamants.

 

  Le soleil descend sur la Leyre, sur le Chemin du Ciel, sur le Parc de Terre Blanche. Les ombres envahissent bientôt les arbres majestueux, les conques d’eau, les galeries souterraines. Les étoiles s’allument dans le ciel, dessinent la route de la Voix Lactée, sorte de grande avenue où apparaît le disque de la Lune. Tout, soudain, devient éthéré, calme, apollinien, effaçant subitement le feu céleste, le Soleil et ses rayons dionysiaques. Séléné, déesse de la nuit, vient de sonner le terme de la fête. Chacun regagne son logis dans la profondeur secrète de la Nature.

  Suzy dort, allongée sous le grand eucalyptus; Adeline repose sur le bord d’un étang; Floriane s’abandonne aux coussins de mousse et de lichen. Je m’allonge près d’elle dans un creux de sable frais. Après un dernier regard à la Lune, aux Etoiles, mes yeux se ferment, mon corps se livre tout entier au pouvoir d’Hypnos dans un des immenses temples qu’il réserve aux rêves-oracles. Me demandant quel songe viendra me visiter, je sombre dans le sommeil, mêlant ma respiration à celle de mes compagnes, à celle du Ciel qui étend son ombre sur la Terre, à la façon d’un immense secret.

 

 

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 10:25
Floriane

Barbara Kroll

 

***

 

 

   « Floriane », quel étrange nom, n’est-ce pas en ces contrées d’habitudes natives, en ces lieux où rien ne bouge que le tremblement des feuilles, les coulées d’air dans les rues désertes. Non, ne cherchez nullement, vous ne me connaissez pas. D’ailleurs comment le pourriez-vous au regard de cette absence que je suis aux yeux du monde, parfois à mes propres yeux. Je crois bien que je suis en fuite de moi-même, que je ne supporte ni mon image dans le miroir ni les conciliabules étroits en vis-à-vis avec ceux qui voudraient me cerner mais qui n’y parviennent jamais. Croient-ils me saisir, ces naïfs, que déjà je suis loin, au large d’eux, abrité de leur regard inquisiteur, soustrait à leur récurrente curiosité. Mon imaginaire est là qui me sauve de bien des déboires.

   Je ne suis donc pas connu de vous mais, de vous, je porte plus qu’une empreinte en moi, laquelle serait vite effacée au gré du temps qui passe. De vous, c’est la brûlure que je retiens, celle de votre regard que je n’ai jamais croisé et c’est pour ceci qu’il enfonce sa vrille au plein de ma chair, qu’il attise mon esprit toujours éruptif, une lave, un jet de soufre au plus haut du ciel. Vos yeux, pour moi, demeurent un mystère, aussi fulgurent-ils, aussi enflamment-ils mon esprit qui, jamais, ne connaît de repos. De vous, seul ce nom de Floriane qui fait ses boucles, jette ses anneaux dans l’espace, ils reviennent à moi et je les saisis dans la conque de mes mains tel le don le plus précieux qui m’ait été un jour octroyé.

   Voyez-vous combien il est rassurant de nommer quelqu’un, une Inconnue telle que vous, de lui attribuer un lieu sur cette Terre où la rejoindre, fût-ce en rêve. Tout le long du jour, écrivant ou lisant ou buvant une absinthe - ô son vert aquatique, sa touffeur de profonde alcôve, son goût de péché -, je susurre dans l’arc de mes lèvres, dans l’interstice blanc des dents, comme on le ferait dégustant un mets délicat, je chante donc en sourdine votre bel attribut, ainsi « Floriane », puis détachant une à une les syllabes « Flo-Ria-Ne », accentuant les consonnes initiales afin que, de leur énergie, naisse quelque chose comme un vertige, parfois une simple épellation, chaque lettre isolée de la précédente ou de la suivante, mille petits coups de gong reçus par mon cœur, mille percussions hérissant la toile de ma peau.

   Mais, Floriane, savez-vous au moins que vous m’appartenez, malgré l’infinie distance qui nous sépare, que nul emplissement ne comblera, savez-vous que vous êtes à moi bien mieux que l’Amante à son Amant ? En quelque sorte, plus que mon double, ma réverbération, mon simple écho, vous êtes une partie de qui je suis, indissolublement liée, votre sentiment de juste liberté se rebellât-il, manière de doublure, de seconde peau, vous respirez en moi, souffrez en moi, vous enthousiasmez en moi et il s’en faudrait de peu que nos deux natures n’en fassent plus qu’une en un genre de merveilleuse métamorphose dont ni vous, ne pourriez revenir, ni moi l’annuler, ma motivation fût-elle grande, ma volonté farouche.

   Mais que je vous rassure, Floriane, cette fusion de deux en un nous dépasse comme un acte transcendant s’exhausse bien au-dessus de celui qui en a favorisé l’apparition. Croyez-vous vraiment que l’Artiste ait créé, LUI-MEME, cette oeuvre sublime qui le toise de haut et menacerait de le réduire à sa merci si le soudain désir se manifestait en elle de commettre un geste définitif. Certes l’Artiste a prêté son bras, a mis en branle son intelligence, a œuvré longuement, patiemment afin qu’une forme voie le jour et rayonne ainsi à l’infini du temps, à l’infini de l’espace.

   Tout Artiste est un médiateur, un passant, un prête-nom. L’Artiste n’est que l’exécutant de l’Art, sa main, son œil, son geste. C’est seulement en ceci qu’il peut y avoir transcendance car il faut toujours recevoir de plus haut ce qui nous est adressé telle une faveur, un don des dieux, un éclair qui ne brille, une foudre qui ne tonne qu’à être les correspondants d’un mystérieux « Être », laissons-le en son anonymat, dans sa belle indétermination qui est peut-être, d’une façon purement logique, la totalité du réel trouvant en un foyer singulier, un lieu de pure félicité,  la possibilité de son effectuation.

   Mais je ne veux point m’égarer, Floriane, ne point me perdre dans des divagations de songe-creux. Je veux simplement vous avoir en moi comme j’ai mon souffle, ma sueur, mes larmes, mes rires, mes sautes d’humeur, mes cataractes de joie, mes effusions les plus soudaines et les plus vives. Il est nécessaire que vous m’apparteniez sans essai de diversion, sans que la moindre esquive ne traverse votre belle tête. Devenez-donc cet être sans épaisseur, ce pur joyau de transparence, cette vibration de cristal ou de diapason s’animant dans la cathédrale de glace d’un lointain et boréal iceberg.

   Oui, je crois que vous commencez à sentir là où, exactement, ma plus verticale inclination veut vous amener : à être moi plus que je ne puis l’être moi-même. En quelque sorte à procéder à mon « egocide », à vous laisser glisser dans la faille de mon Moi, tel le spéléologue s’enfonçant dans les lèvres grasses de la terre, gagnant, mètre par mètre, au gré de ses reptations, la crypte d’amour dont il est en quête, devenant en sa sourde avancée cette matrice dont il ne veut plus être que la forme indistincte, manière de chrysalide invaginée dans le luxe de son cocon. Oui, Floriane, devenez cette chrysalide, le cocon de mon désir vous est entièrement acquis, il ne laissera nulle place à qui ne serait nullement vous.

   Disparaîtriez-vous au hasard des jours et des heures, les caprices de l’exister sont si confondants, si atterrants, et je crois bien que je serais au bord de l’abîme, mains crochetées au rebord de poussière, visant cet Enfer dantesque dont j’ai toujours eu la présence plaquée dans mon dos. L’avers de ma pièce de monnaie, face brillante qui sourit au monde des Vivants. Mon revers, figure d’ombre qui s’ouvre au chant lugubre des Morts. Où donc mon lieu, si ce n’est sur cette fragile tranche, sur cette étroite carnèle qui reflète, tout à la fois, le feu de l’adret, la nuit de l’ubac ? Le savez-vous, au moins Ma Floriane - oui, vous aves remarqué ma possession subite de vous, cette emprise qui, peut-être, ne vous lâchera plus, pas plus qu’elle ne se distraira de moi -, nous ne sommes que cet étrange clignotement entre deux réalités également aporétiques. Trop de lumière, pas de lumière, c’est toujours l’aveuglement qui résulte des deux principes opposés, ce qui veut tout naturellement dire que, d’avance et pour la suite des temps, nous sommes condamnés, Floriane.

   Alors nous ne serons nullement de trop, deux-en-un pour faire face à cette vérité qui nous étreint, que nul ne veut voir, qui nous donne l’illusion d’être debout alors que nous ne sommes que des gisants couchés dans la nuit d’une crypte. Oui, la nuit d’une crypte. Non, ne me quittez pas Floriane, sinon, amputé de vous, comment donc pourrais-je ne pas vaciller, ne pas m’éteindre dans le crépuscule qui point et hésite ? « Floriane, Flo-Ria-Ne, Flo-Ria, Flo… », voici que je demeure sans voix à la limite du précipice. Que ne sautez-vous avec moi, Floriane. Ah, oui, j’oubliais, c’est bien étrange ces bords du rêve qui se rapprochent. Le cube blanc de la chambre étrécit soudain. Y aura-t-il suffisamment de place pour deux, pour Moi, pour vous Floriane, ma Douce-Folie ? Pour deux ? De la place !

  

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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 09:32
Dans l’approche indécidée de l’être

 

Léa Ciari

 

***

 

 

D’où venons-nous ?

Où sommes-nous vraiment ?

Vers où notre hésitant chemin ?

Les choses sont si indistinctes

sur le dépoli de la mémoire,

si floues à l’horizon nu du monde.

Certes, nous avançons.

Certes nous progressons.

Mais comme les aveugles,

mains tendues vers l’avant,

paumes auscultant les failles d’air,

 doigts crochetant quelque bribe infime du réel,

corps se frayant une impossible voie

dans la glu dense de l’exister.

Mais pourquoi donc n’existe-t-il

un Grand Livre de la Vie

dont nous pourrions feuilleter

les pages avec certitude ?

Combien, au lieu d’obscurs hiéroglyphes,

nous souhaiterions apercevoir les signes

de notre propre avancée,

une manière de sentier de lumière

bordé de joies simples,

ouvragé des belles dentelles du jour !

 

Au lieu de ceci une superposition

de strates limoneuses,

un empilement de manuscrits anciens,

un erratique palimpseste raturé, surchargé de doute,

suintant d’irrésolutions.

Le pire, sans doute, pour nous les hommes,

n’être qu’une tache,

une feuillée de cendre,

un illisible chiffre

parmi la pullulation mondaine.

Nous avons beau jouer des coudes,

bomber le torse, emplir nos poumons

des alizés du projet, rien n’y fait

et nous ne faisons que procéder

à notre propre enlisement,

nous distraire de nous

et ne plus savoir qui nous sommes.

Il faudrait, tels d’insouciants et candides enfants,

faire confiance à la joie de l’heure,

cueillir ici un brin de mousse étoilée,

là un rameau poudré de lichen,

plonger dans la première eau claire, limpide, lustrale

dont, sans doute, nous ressortirions

renaissant à nous-même,

les yeux lavés des scories

qui obscurcissent le monde.

 

Mais nous savons que ceci n’est

que la courbe d’un songe,

la réitération circulaire d’une pure obsession,

le retour sur soi d’une tragique cantilène.

Non, nous ne pouvons prétendre à nulle liberté,

puisque notre présence ici, sur terre,

 n’est que le fruit du hasard,

non la résultante de notre volonté.

C’est pourquoi nous nous sentons

si esseulés,

si exilés

au milieu des marées existentielles,

 tellement remis à notre propre destin,

cette peau de chagrin qui,

chaque jour un peu plus,

connaît l’étroitesse de sa condition.

 

Voici, nous regardons cette image.

Nous la trouvons belle

mais ne savons nullement pourquoi.

Joue-t-elle avec nous quelque partition

qui nous serait commune,

celle, par exemple, d’une infinie tristesse

que nous pourrions partager,

d’un chagrin dont nous ferions le don à une altérité,

laquelle, en retour, ferait un peu partie de nous,

s’immiscerait dans la faille à peine ouverte

de notre subjectivité ?

C’est sidérant cette proximité des Sujets,

le fait qu’ils se tutoient constamment, s’effleurent,

parfois s’entrepénètrent et que la solitude fasse toujours

son bruit de lancinant bourdon.

Je t’aime, tu m’aimes et, entre nous,

la part maudite d’une chair

qui ne sera jamais en partage.  

Etranges solipsismes dont la verticalité s’accroit

de la dimension outrancière de l’aporie.

 

Je vois ta géographie.

Je vois ton casque de cheveux roux.

Je vois la fulgurance de ta peau

comme au travers d’un prisme.

Je vois ta blanche vêture,

on dirait un habit de Novice

dans la lumière en clair-obscur d’une chapelle.

Je vois l’ombre tout autour

que ton corps découpe afin de paraître.

Je vois ton égarement

de n’être point reconnue

telle qui tu es, singularité se détachant

de la pléiade des autres singularités.

Faut-il donc que nos vies soient

étrangement anonymes

pour que leur essence se dissolve ainsi

 dans cette invisible charnière de l’angoisse.

Vois-tu, j’essaie de sortir de mon strabisme,

d’annuler mon astigmatisme,

d’aiguiser la gemme noire de mes pupilles

mais je demeure en moi,

 tu es encore plus loin

à l’aune de ces vains efforts.

 

Ce matin, me levant,

 j’ai essayé de saisir un flocon de réalité.

Sais-tu ce qu’il est advenu de mon aventure ?

Le flocon a fondu,

ne laissant en mes mains glacées

ni son étoile de cristal,

ni la trace d’un bonheur

dont il aurait pu être prodigue à mon endroit.

J’ai regardé dans la coursive étroite de la rue.

Les Passants passaient et repassaient

comme à travers eux,

comme multiples de leur propre être

et il ne demeurait dans les volutes de vent

qu’un sillage bien vite refermé,

la queue éteinte d’une comète.

Alors, je suis descendu dans la rue

de manière à éprouver son bruit,

à connaître la pente de son aventure.

 C’était étrange, cette longue perspective

pareille à un tableau de la Renaissance,

deux lignes de fuite à n’en plus finir,

ma silhouette multipliée à l’infini

comme si je découvrais en un seul instant

les stances du temps,

hier, aujourd’hui, demain

en un seul et même creuset.

 

Comme personne ne paraissait nulle part,

je me suis parlé à moi-même,

je me suis palpé,

j’ai accéléré la cadence afin de me regrouper,

de me savoir unitaire,

relié à ma propre personne,

rassemblé en un seul endroit de l’espace,

une seule entité du temps.

Eh bien échec et mat.

Rien ne me visitait qu’une bizarre diaspora.

Mes pieds étaient en arrière de moi,

mes jambes suivaient à quelques pas, près du caniveau,

mon bassin se balançait comme en sustentation

sans lieu bien déterminé,

ma poitrine se tenait au-devant,

 penchée dans la recherche des bras,

la boule de ma tête

- mes yeux exorbités étaient pareils à ceux d’un caméléon -,

 ma tête donc était la figure de proue

qui tachait de déchiffrer le monde,

 mais le monde était un écran blanc,

un bloc de gélatine où toi, l’Inconnue,

semblais vouloir me rejoindre.

Mais nos efforts à tous deux étaient risibles,

nous avancions l’un vers l’autre

dans l’attitude des mimes habiles à faire du sur-place,

à mouliner l’espace immobile de leurs pieds

comme s’ils voulaient signifier l’impossibilité d’être :

d’être à soi,

d’être à l’autre,

 d’être au monde.

Qu’en penses-tu, toi la Lointaine,

toi l’Hallucinée ?

Existes-tu au moins ?

N’es-tu ma propre image

que tu aurais capturée, phagocytée

afin que, me connaissant,

 tu pus, toi aussi, te connaître ?

Oui, le monde est étrange qui vibrionne,

loin, très loin,

au-delà des billes des yeux,

 au-delà du massif étroit du corps,

au-delà de la feuille fragile de la conscience !

 

 

 

 

 

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 10:23
Désertion du jour

                      « Un cœur en hiver »

             Photographie : Katia Chausheva

 

 

 

 

   Rien ne s’informait

  

   Déjà il n’y avait plus que ceci, de longues barres de pluie qui rayaient le ciel, de tristes zébrures qui lacéraient le jour. On aurait cru à une perte des choses, à leur retournement dans une manière d’indicible, comme si, revenues à leur origine, elles en avaient revêtu le naturel emblème. Rien ne s’informait selon les esquisses de la raison, rien ne faisait parole, rien ne s’annonçait dans la perspective de l’habituelle mesure. On avait beau poncer ses yeux, affuter le grain de riz de ses pupilles, les écarteler jusqu’à l’insupportable mydriase, il n’y avait jamais que la dimension du vide, le bruit d’éboulis de colonnes antiques, la vision écartelée d’un territoire jusqu’à l’impossible. Ceci que l’on apercevait, était-on sûr qu’il ne s’agissait que d’une hallucination ? D’un vertige se faisant corps ? Devenant anatomie ? D’une folie avec, en son centre, l’œil cyclopéen où tout pouvait se fondre en un maelstrom d’images, une myriade de signes qui se télescopaient ?

 

   Fables de la vie ordinaire

 

   On pensait, pourtant, être un individu normal, un homme de simple constitution, un quidam marchant tranquillement dans une rue anonyme avec ses boutiques peintes, ses décalcomanies collées aux vitrines, ses tourniquets emplis de photos de paysages, ses revues rassurantes qui parlaient des fables de la vie ordinaire. L’aménagement d’un parc, une manifestation culturelle, l’annonce d’un mariage, la venue dans la Ville de quelque ancien cirque avec ses saltimbanques, ses clowns débonnaires, ses bonimenteurs à la face hilare. Rien que de bien normal, en somme. On pensait à toutes ces choses mais, cependant, l’on se doutait bien qu’il y avait l’envers du réel, sa gueule pleine d’incisives acérées, sa langue mortifère qui, peut-être, tel le dragon, crachait ses flammes. L’existence n’était-elle que pertes, chutes, autodafés des ouvrages auxquels on croyait, dont on fêtait la venue à soi, qu’on célébrait sur de hautes agoras où des paroles de divins Prophètes nous enjoignaient de devenir ce que, jamais, l’on n’avait été, des Hommes d’Honneur à la belle rectitude, des hommes de Bien dont le parcours dévoilait des chemins de Vérité, dont la peau était le miroir de toute Beauté.

 

   Etoile filante du tragique

 

   Seulement, voilà, l’étoile filante du tragique arrivait à sa dernière parution. L’on n’avait été Hommes qu’à demi, humains qu’à se saisir de son propre destin, dévoués surtout à sa cause égoïste, ignorant aussi bien le proche que le lointain. Le proche, le voisin, l’amical. Le lointain, l’exilé, l’expatrié. Soi, uniquement Soi. Dans l’étroit viseur de la conscience, l’on n’avait voulu qu’être Seul au centre du Grand Jeu. Soi face à Soi en somme. C’était alors le surgissement de ce qui n’avait nul sens. Dans le miroir, Narcisse était nu. Les reflets s’étaient métamorphosés. Ce qui, d’ordinaire, s’énonçait dans le vocable de l’aimable, allumait la lanterne de la sublime poésie, voici que tout sombrait dans le vert des abysses, la pliure insondée d’une inatteignable nervure.

 

   Un milan, un freux

 

   Ce qu’on voyait, à peu près ceci : le ciel était livide, empli de lueurs de soufre. Parfois quelques phosphorescences d’étain et de sombre émeraude. Une tour blanche à la consistance de cierge pleurait ses larmes le long de colonnes si étroites que l’édifice menaçait de sombrer à tout instant. Tout en haut, un chemin de ronde entouré de dentelles de fer. Des pattes de libellule, des filins de verre à la transparence inquiète. Un grand oiseau noir - était-ce un milan, un freux ? -,  semblait voué à une éternelle méditation, tant son vol était absent de lui, sorte de cariatide ne soutenant que l’once du Rien. Du Vide. Aussi bien il aurait pu être notre âme incarnée en étrange créature portant la malédiction, semant des dagues d’effroi du haut de ses rémiges glacées.

 

  Confondante dévastation

 

   Comment savoir qui nous sommes devenus, nous les Hommes de fragile constitution ? La margelle de notre front, tellement emplie des signes de la gloire - du moins en supputons-nous l’insigne présence -, l’équerre de notre maxillaire dépositaire d’une volonté à toute épreuve - nous y voyons l’affirmation sans équivoque d’un caractère bien trempé -, le purpurin de nos lèvres - qui signe, nous semble-t-il le rivage rubescent et majestueux de notre passion -, toutes ces manifestations que nous prenons pour la pure grâce, voici que tout s’écroule dans un fracas bien trop humain, bien distrait des desseins de la vertu, bien étranger à la dimension de la verticale éthique. Nous avançons malgré ceci, tous ces manquements au devoir d’être, nous nous résolvons à poser notre encolure sous les fourches caudines du désarroi, à faire de notre visage le lieu d’un éternel désordre, de notre imaginaire les limbes de l’Enfer avec ses replis comblés de lucre et de vice, de notre esprit l’espace d’une confondante dévastation.

 

   Angoisse primitive du Monde

 

   Mais nous n’avons nullement épuisé les formes qui viennent à nous dans la mesure de l’étrange : cette immense bâtisse grise - lieu de nos rêves écartelés ? -, ce long mur de briques brunes qui limite notre horizon - clôture de notre destin ? -, cette voile d’une embarcation dont on n’aperçoit que l’étrange gonflement, le mât dressé dans l’angoisse primitive du Monde, cette voile est-elle l’instigatrice d’une dernière navigation hauturière, d’une longue dérive en eaux profondes ? Combien ceci est égarant. Et cet échiquier au sol, ses cases blanches et noires, une pour le silence, une pour la Mort, ne clignote-t-il qu’à nous inviter à son jeu cruel, à ne nous donner le choix que de la mutité temporaire, du retrait définitif ? Et ces deux personnages drapés dans la suffisance étroite de leurs robes de bure, une couleur de suie, une autre couleur de sang séché, de passion éteinte, ces deux effigies pareilles à des spectres, que nous disent-elles de notre fulgurant passage, sinon la soudaine désertion du jour, l’abolition de toute présence ?

  

   Jour qui point

 

   Et cette figure féminine dont nous n’avons encore parlé, cette Interrogation levée dans la nuit du doute, qui est-elle, sinon la recherche de cet Autre que nous voudrions être nous-même, cette complétude, ce Soi en toutes les positions mondaines. Voudrions être Nous, d’abord, en son entièreté, cela va de Soi. Puis être le Jour qui point. La Nuit qui décline. Le Soleil dans son ascension. La Lune en son coucher. L’Arbre levé dans la brume solaire. Le Feu dans la cheminée. La Source, son écoulement dans les ombres bleues. L’Arc-en-ciel dans la pluie d’orage. Le Fruit dans le compotier du Peintre. Cette Trace sur la dalle de sable qui dit le Temps en son être-fuyant. Cette Goutte de rosée, ce diamant à la pointe de l’herbe, cette lucidité naturelle que nous voilons au profond de nos yeux. Cette Etoile qui s’allume et s’éteint dans la course infinie du ciel. Cette Terre façonnée par un habile potier.

 

   Sombres arpèges

 

C’est ceci que nous dit cette Figure-questionnante. Et elle ne nous le dit qu’à la mesure du tragique qui l’habite. C’est ainsi, toutes les choses Majuscules (Nuit - Jour - Arbre - Feu), toutes Choses Essentielles (Soleil - Lune - Source), se disent toujours en mode triste, en sombres arpèges, en dramatiques et nostalgiques adagios. La gaieté, le bonheur, le contentement, toutes manifestations la plupart du temps prises pour des déclinaisons d’une entièreté de Soi, n’en sont que les facettes brillantes, autrement dit, de pures illusions, de simples et déroutantes apparences qui, toujours, manquent leurs buts, elles sont trop courtes, nullement assez prises dans la vérité de leur être, pour se donner comme irréfragables présences. Toujours une fuite, toujours une dérobade, toujours une compromission dans la fête, la sauterie, la grande farandole.

 

   Errante - Aveugle - Somnambule

 

   Toujours un approfondissement de Soi dans cet air bleu, tremblant, dans ces scarifications qui traversent la photographie, dans ces vergetures, ces irisations, ces approches qui conduisent au seuil de toute expérience en sa belle réalité. Elle, que nous pourrions nommer « Errante », « Aveugle », « Somnambule », comment ne pas y reconnaître l’entaille que fait toujours en nous l’inaccessible, le déconcertant, le trouble, l’inattendu, le secret, le mystère, toutes manières dont ce qui est à découvrir depuis le creux même de notre Question - nous ne sommes que cela - s’annonce sous les traits d’une énigme ? Seulement ceci. Toute autre façon de paraître n’est que poudre aux yeux et activité fascinatoire.

   Creuser le réel est le chemin le plus immédiat pour connaître. Connaître est l’autre nom de la Joie. La Vraie ! Pour cette même raison, le titre de cette œuvre ne pouvait avoir lieu que dans l’énonciation d’un « cœur en hiver ». Cœur qui vit et palpite dans l’exacte rigueur du froid. Froid qui n’autorise nulle approximation, nulle légèreté. Vivre est, pour cet organe vital, endurer le froid, autre nom pour la Mort. Seule sa pulsation en diffère la venue. A nous de la soutenir avec cette belle insistance qui est notre seule planche de salut. D’autres jours poindront  avec leurs aubes bleues, leurs crépuscules teintés de vermeil. D’autres aubes, d’autres crépuscules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 08:10
Requiem pour une rose.

Requiem.

Œuvre : André Maynet.

Partout la sourde rumeur solaire.

Cela faisait des mois que ça durait. Hébétés, chauffés à blanc, membres dilatés, yeux hagards, les hommes ne percevaient nullement comment tout ceci pouvait s’arrêter. C’est ainsi, dès qu’un phénomène naturel dépasse les bornes, on ne sait plus très bien la dimension de sa posture humaine, on ne connaît plus guère ses limites, où l’on commence, où l’on finit. La chaleur dégringolait du ciel en nappes luxuriantes, rebondissait sur le sol de poussière, soulevait des nuées grises semées de feuilles, parcourues des stridulations des criquets, hersée de plaintes anonymes. Afin d’enrayer le mal, de mettre la suffocation à distance on se fût risqué à émettre un cri exorbitant dans le genre de celui de la toile d’Edvard Munch. Avec le visage cireux, les mains soudées aux tympans, la bouche excavée, les orbites vides. Avec des passants sidérés tout au fond de la passerelle de bois. Avec un tumulte rouge dans le ciel, des éclatements de lave, des geysers de bruits. On se fût risqué mais rien ne sortait des poitrines qu’un étrange glougloutis, une résille de sons indistincts, des borborygmes pareils aux éructations des nourrissons que flagellent les poitrines opulentes de leurs généreuses nourrices. Les sons faisaient des bulles multicolores qui montaient dans l’air à la manière de pathétiques nacelles puis explosaient dans un chuintement et retombaient sur la terre comme une pluie de résine. On ne sortait plus guère dans les gorges des villes que la canicule avait transformées en continents arides. On se fût imaginé dans quelque contrée de Bolivie, en route vers le lac Titicaca. Chemins tortueux de castine blanche, talus arides où s’accrochaient des résilles d’herbes brûlées, maisons en torchis coiffées d’un chaume clairsemé. En surimpression sur cette effroyable nudité, des escadrons de mouches, des troupeaux de chiens faméliques, des chats filiformes collés aux gouttières de zinc. Et les hommes ?, me direz-vous. Eh bien la belle frise anthropologique s’était amenuisée au fil du temps, avait rétrocédé en direction d’un état quasiment larvaire et il n’en demeurait plus que quelques haillons semblables à des drapeaux de prière. Sauf qu’il n’y avait pas de vent. Sauf qu’ils ne flottaient pas. Sauf qu’ils ne vivaient plus. La chaleur les avait broyés comme si un diable les avait précipités, tête la première, dans la gueule d’un flamboyant convertisseur. C’était une sorte de fin du monde à laquelle avaient succombé même les meutes hystériques des millénaristes et les troupeaux des sectes hallucinées. Il n’y avait plus un pouce carré sur Terre qui avait échappé au désastre, sauf …

Requiem pour une rose.

…sauf une nasse d’eau miraculeuse, une lentille liquide gonflée de l’intérieur qui regardait le ciel depuis l’espace secret de lèvres de rochers qui l’enserraient. Et, me croirez-vous, vous les incrédules, vous les demi-dieux qui toisez le firmament de la braise de vos yeux, au centre de cette oasis en plein désert, là dans la gorge liquidienne, parmi les confluences turquoises des flots apaisés, me croirez-vous si je vous fais le don d’une réalité quasi-incroyable ? La présence d’une fée aquatique portant le doux nom d’Eglantine. Mais affûtez donc vos yeux incrédules et plongez avec moi dans le plus grand des mystères qui se puisse imaginer. Voyez : cette eau bleu de nuit trouée de bulles irisées, ces flottements blancs pareils à une écume, à une comptine que chanteraient des nuées d’enfants invisibles, peut-être des angelots joufflus décochant en direction du monde les flèches innocentes de l’amour. Voyez : sur la dalle de calcaire blanc qui tapisse le fond, de subtils reflets, d’heureuses mouvances, de souples incantations, de curieux et naïfs linéaments disant le bonheur de vivre, ici, à l’abri de la rumeur des villes, au plein de la généreuse donation de l’onde. Un bonheur infini, la certitude d’être au monde avec la joie qui allume des étincelles dans les yeux des amants et donne aux artistes cette patine si semblable aux clairs-obscurs du génie de Leyde. C’est étonnant de passer si rapidement, sans transition, de la croûte de pain brûlée à cette lénifiante impression, à l’enveloppement d’un baume qui cautérise les plaies du corps, répare celles de l’âme. L’Aérienne est là qui flotte au centre d’un air gonflé d’harmonies, au milieu des caravanes des nuages et l’on croirait entendre le son léger d’une brise océane. Ses cheveux sont des lianes, des pliures arbustives qu’effleurent les grappes d’eau. Sa mince anatomie est l’image même de la fluidité, de la souplesse, fantaisie de la loutre qu’épouse l’élément comme l’une de ses possibles et flatteuses déclinaisons. Sur le fond, gisant à la manière d’une épave, une inutile chaise pliante dont Sirène n’aurait rien à faire sinon de la laisser sombrer dans la contingence et se morfondre dans un cruel abattement, tristesse infinie de qui a été délaissée.

Mais la rose…

…est là, comme un prolongement des mains, une exhalaison de Celle qui lui donne vie et lui prodigue ses soins. D’Eglantine à Rose le lien se fait si discret, si naturel qu’on ne sait vraiment qui est qui, l’origine et la fin, le signifiant et le signifié. Mais approchez vous, mais écoutez donc. C’est une manière d’incantation, de fable marine venue du plus loin d’une amphore antique où souffle le chant de l’aède, où l’on se rassemble pour écouter la fable merveilleuse qui s’en échappe. Oui, c’est bien cela, le murmure vient de très loin, il a franchi l’immense contrée des terres mythologiques, il s’est lissé, poli au contact des bouches qui, successivement, l’ont enfanté. On ne sait plus très bien où cela a pris source. De quoi cela s’inspire. De la légende, d’une religion, d’un rituel, d’une commémoration. Ici, sous la feuille de l’eau, le monde est si chimérique, la réalité si impalpable, brume se dissolvant à même sa levée, sa disparition blanche, son poudroiement à peine perceptible. Mais oui, c’est bien un Requiem qui se laisse entendre, un repos qui est demandé, un recueillement qui se fait jour.

Cependant, étrange Requiem que celui de la Rose, si discret en même temps que nécessaire, commis à évoquer des vies passées, à cerner des ombres de quelques clartés afin qu’en la mémoire brille une étincelle, s’allume la gerbe d’un feu de Bengale. La Rose est un emblème, la Rose est le signe par lequel se relier à ces Vivants qui furent l’espace d’une existence, qu’une effervescente brume solaire éparpilla dans les plis mystérieux d’une incompréhension définitive. Ils ne sont plus là qu’à titre de souvenirs et de les évoquer ressemble au tremblement des rémiges contre la lame du vent. Juste un tressaillement, juste une irisation au coin des yeux. Juste une goutte s’échappant de la porcelaine des sclérotiques. Une perle sur le duvet d’une joue. Une incision dans la pulpe des secondes. Cependant toute larme est proche d’un sourire, d’une émotion heureuse, du flamboiement d’un sentiment. La Rose a cette qualité qu’elle métamorphose le chagrin en joie, la tristesse en plénitude. De la commémoration la Rose fait un événement heureux tout comme chez les peuples simples qui tirent leur bonheur du contact avec la nature, près de la lourdeur de la roche, de la pureté du ruisseau, de la souplesse du rameau dans la fraîcheur de l’aube. Le Requiem de la Rose n’a de requiem que le nom. Ou bien alors c’est une pièce musicale digne de la sonate de Diabelli, de son moderato cantabile, des trilles d’allégresse, des cascades d’impertinence, des notes si enlevées qu’elles évoquent cela qui fut vivant, aima, se passionna, enfanta, créa des œuvres d’art, festoya et emplit ses souvenirs du souffle prodigieux d’être au monde.

Pour un requiem festif.

Ce que veut Eglantine depuis la faille d’eau où elle demeure : une musique de cristal, de cristal qui songe, le souffle limpide de la flûte, le timbre plein de rondeur et de chaleur du hautbois, le son délicat ou éclatant du clavecin, ses trilles, ses diapreries, ses modulations si harmonieuses, ce prélude à la beauté du bien tempéré (le bien nommé) du prodigieux Jean- Sébastien Bach. Qui l’a écouté un jour en demeure marqué pour la vie. Ce qu’Eglantine veut, depuis son refuge maritime, une manière d’hymne à la joie qui renverse l’ordre du monde, qui fasse de tout requiem le lieu d’une pure félicité. Qui, au lieu de constituer cette lourde et pompeuse cérémonie du souvenir fêtant certes les défunts, ce kaddish des endeuillés pour les Juifs, cette messe aux odeurs d’encens et de cierges blancs pour les croyants de toutes religions, inverse le sens des choses et ramène à l’existence ceux qui l’ont quittée. Symboliquement s’entend, sinon ce serait retourner aux croyances ancestrales, faire droit au mystère de la résurrection, succomber au dogme, renier cette liberté de penser par laquelle l’homme est grand, foulant toutes les terres à la fois, parcourant tous les temps y compris celui d’avant le temps. Le Requiem de la Rose, c’est ceci : chanter à mi-voix, être Sirène, être femme aussi, réelle et mystérieuse, habiller ses yeux de verres, de verres qui grossissent afin que du prodige rien n’échappe. Au-dessus de la vitre d’eau le paysage est encore une dalle de bitume noir, un enchevêtrement de souches brûlées, de maisons pareilles à des monticules de boue séchée coiffées d’un chaume court, décimé par la fournaise. Être Eglantine, ceci : détacher lentement chaque pétale, le regarder faire sa lente ascension en direction de la lumière. Puis en détacher un nouveau et ainsi de suite jusqu’à épuisement des minces pellicules écarlates. Bientôt les doigts n’étreindront plus qu’une tige courte, semée d’épines.

Un air d’éternité.

Au-dessus de l’eau, ceci : les montagnes allument leurs crêtes violettes à contre-jour du ciel ; le rideau des arbres s’agite doucement le long de la fuite oblique de la rivière ; les nuages dessinent leur empreinte d’écume que pousse un vent léger ; les oiseaux au plumage blanc décrivent de grands cercles sur l’azur étonné ; des bulles grises se lèvent au sommet des vagues ; la mer est une laque polie qui renvoie la clarté ; des femmes sont allongées sur le sable, lunettes sur les yeux ; des hommes s’amusent à franchir la barre du jusant ; des enfants rieurs bâtissent des citadelles avec des tours et des pont-levis ; au loin la ville et sa rumeur, la ville et ses oscillations, la ville et ses battements sourds si semblables à ceux d’un cœur immense dont on ne sait ni la taille, ni le lieu ni la destination car le terme est toujours une inconnue. Requiem de la Rose : Requiem de la Joie. Hymne à peine perceptible, demande discrète, supplication quasi muette mais ô combien fondée dans l’âme, qui veut insuffler à ses disparus le sourire de l’éternité. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui-ci : se savoir mortel, infiniment et jouer à ne l’être pas au moins le temps du jeu ! Le temps d’un jeu. Nous sommes des pétales qu’une rose assemble l’instant d’une parution. D’une parution. Puis…

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